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Full text of "Dictionnaire d'archéologie chrétienne et de liturgie"

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DICTIONNAIRE 
D'ARCHÉOLOGIE CHRÉTIENNE 


ET 


DE DPPURGIE 
TOME QUATRIÈME 
DEUXIÈME PARTIE 


DOMESTICI — EMPLOYÉ 


DICTIONNAIRE 
D'ARCHÉOLOGIE  CHRÉTIENNE 


ET | 
/ 


DE LITURGIE : 


PUBLIÉ PAR 


Le R° dom Fernand CABROL 


ABBÉ DE SAINT-MIOHEL DE FARNBOROUGH (ANGLETERRE) 


Et le ΒΕ. P. dom Henri LECLERCQ 


AVEC LE CONCOURS D'UN CRAND NOMBRE DE COLLABORATEURS 


TOME QUATRIÈME 


DEUXIÈME PARTIE 


DOMESTICI — EMPLOYÉ 


PARIS 
MIBRAIRIE LETOUZEY ET ANÉ 
87, Bou. Rasparz — Rue pE VAuGirARD, 82 
1924 
TOUS DROITS RÊSERVÉS 


Universite, 
BIBLIOTHECA 
Ottavignsie 


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DICTIONNAIRE 
D'ARCHÉOLOGIE CHRÉTIENNE 


ET 


DE LITUÜURGIE 


D (Suite) 


DOMINICALE. Il s’agit d’une coiffe que les 
femmes se posaient sur la tête pour aller communier. 
Le concile d'Auxerre, tenu en 585 (ou 587),;recommande 
ceci : Ul unaquæque mulier quando communicat, domi- 
nicalem suum habeat. On expliqua, d’après le canon 36 
du même concile, qu’il s’agissait du dominicale, sorte 
de voile que les femmes tenaient sur leurs mains en 
recevant la communion eucharistique, tandis que les 
hommes la recevaient sur la paume nue. Saint Augustin 
disait, en eflet, dans son cLri® sermon De {empore: 
Omnes viri, quando communicare desiderant, lavent 
manus, et omnes mulieres nitida exhibeant linteamina, 
ubi Corpus Christi accipiant. Mais le Pénitentiel de 
Théodose, chap. vu, enlève toute incertitude Si 
mulier communicans dominicale suum super caput suum 
non habuerit, usque ad alium diem Dominicum non 
<ommunicet. Enfin, une lettre de saint Léon à l’évêque 
Théodoric dit que : mulieres possunt sub nigro velamine 
sacrificium accipere, ut Basilius indicat. 

Dominicale a donc eu le sens de coiffe et aussi le 
sens de nappe individuelle de communion. Au reste, 
rien ne ‘prouve que ce ne fut pas le même voile qui 
servait aux deux usages et qui, posé sur la tête et 
retombant assez bas, fût ressaisi d’une main ou des 
deux mains afin de recevoir l’eucharistie. 

H. LECLERCQ. 

DOMINICUM. Les édifices dans lesquels les 
fidèles célébraient leur culte pendant la période des 
persécutions paraissent avoir gardé le souvenir de leur 
adaptation originelle. Simples friclinia transformés, 
agrandis, ornés, pour la plupart, maisons aménagées 
en vue de leur destination nouvelle, on les désigna cou- 
ramment par les noms : οἶχος, domus, χυριαχόν, domi- 
nicum, ecclesia, convenliculum. Bien que les chrétiens 
aient, dès avant la paix de l’Église, possédé des édifices 
destinés à leurs assemblées liturgiques, il ne semble 
pas que l'habitude de les appeler basilica soit anté- 
rieure au rve siècle, La plus ancienne mention paraît 
être dans les acta purgalionis Cæciliani, en 303; peu 
après, Optat de Milève, parlant des premiers temps du 
schisme donatiste, compte à Rome au début du règne 
de Constantin quadraginta et quod excurril basilicas. 
Vers le temps de Dioclétien, on appelait les églises 


τῷ Cyprien, De opere et eleemosyna, XV, édit. Hartel, 
1868, p. 384. — ? Jlin. Burdigalense, édit. Geyer, Vindo- 
bonæ, 1898, p. 23. — 3% Voir Dictionn., t.1, col. 351; t& ur, 
col. 1873, 2150, n. 24. — 4J. A. Robinson, The passion 
of St. Perpetua, in-8°, Cambridge, 1891, p. 66, ligne 3. 
Nous laissons aux théologiens et aux exégètes la discussion 
du titre χύριος, dominus, dans les textes qui relèvent de 


DICT. D'ARCH. CHRÉT. 


chrétiennes convenlicula et, vers le milieu du rr° siécle, 
au temps du pape Fabien, on les désigne sous le nom de 
fabricæ per cœmeteria. Ce n’est, en somme, que sous le 
pontificat du pape Jules Ier, sous Constantin, que l’on 
désigne les églises chrétiennes sous le nom de « basi- 
liques ». 

Dans son traité : De opere et eleemosyna, saint 
Cyprien écrit : in dominicum sine sacrificio venis . 
En 333, le pèlerin de Bordeaux décrit la basilique 
constantinienne du Saint-Sépulcre et s'exprime ainsi : 
tbi modo jussu Constantini imperal. basilica facta est, 
id est dominicum miræ pulchritudinis?; on voit par 
cette citation que le mot basilica a encore besoin d’être 
expliqué par un synonyme mieux connu. Dans la 
Chronique de saint Jérôme on lit encore : in Antiochia 
dominicum, quod vocatur aureum, ædificari cæptum. 
Enfin, une inscription du 1v° siècle, à Rome? : 


TENE ME Q 
VIA FVG:-ET REB 
OCA ME VICTOR 

*ACOLIT 

O A DOMIN 

ICV CLEM 

ENTIS 


H. LECLERCQ. 


DOMINUS, DOMNUS. Nous rencontrons dans 
quelques textes chrétiens, principalement dans des 
textes épigraphiques, le terme dominus ou domnus 
employé pour marquer le sentiment de respect. 

Dans la Passio de sainte Perpétue, la martyre nous 
rapporte un entretien qu'elle eut avec son frère : Tune 
dixit mihi frater meus : Domina soror, jam in magna 
dignatione εἰ... 4; un peu plus loin, elle retrace la scène 
de supplications que son vieux père tenta pour l’ame- 
ner à sacrifier aux dieux : Hæc dicebat pater pro sua 
pielate, basians mihi manus, et se ad pedes meos jaclans : 
et lacrymis me non filiam nominabat sed dominam δ. 

Nous trouvons, en effet, sur des épitaphes ce terme 


Les origines du dogme de 
p. 272-274; L. Frieclænder, 


Domine in gemeinem Leben, 


leurs études. Cf. J. Lebreton, 
la Trinité, in-S°, Paris, 1910, 
Ueber den Gebrauch der Anrede 


dans Darstellungen aus der Sittengeschichte Roms in der 
Zeit von August bis zum Ausgang der Antonine. in-S°, 
Leipzig, 1886, p. 442-450. 5J. A. Robinson, Passion 
of St. Perpetua, p. 70, ligne 1. 

IV. — 44 


1387 


employé dans des conditions analogues. A Ammædera, 
on lit sur une inscription païenne ! : 


6 ASSIDONIVS : CAL 
VS +: DOMINO-:MEO 
ERANBRIEERRS 


A-DIDIO-VERVLO -Εἰ 
LIO ET DOMINO ME 


Fréquemment on rencontre la forme domnus, 
domna. Une inscription très ancienne, qu'Aringhi a fait 
connaître et qui présente le symbole de l’ancre, porte *: 


... - .JMONOIOC-AOMNH 
συν BI ὦ - FAYKITATH 
ΕΝ ΑΓΑΠῊ 


Une pierre gravée sur ses deux faces désigne des 
martyrs sous ce vocable honorifique # : 


DOMNIS:SANCTIS 
PAPRO:ET:MAVROLEONI: 
#% MARTYRIBVS * 


de même nous rencontrons : αἱ domn(um) [ Gaium] 5 et 
le même mot désignant saint Hippolyte, sainte Sotère °, 
et tant d’autres. Nous l’avons lu aussi sur des colliers 
d'esclaves : Revoca me ad dominu meu Viventium in ara 
Callisti * et sur un disque (voir ce mot) où il s’applique 
à saint Pierre : De donis Dei-et domni Petri utere felix 
cum gaudio. Dans l’instructio que Commodien adresse 
matronis Ecclesiæ Dei vivi, il débute ainsi: : 


Matrona vis esse chrisliana ut sæculi domna 
Auro le circumdas αἰ serica veste, pudica. 


L’emploi de ce mot se retrouve dans les traités, les 
sermons, les lettres synodales avec le sens que nous 
venons d'indiquer, il suffit de les parcourir pour ren- 
contrer : domnus Martinus, domnus Cæsarius, DO- 
MINVS PAPA " ; les inscriptions chrétiennes et païennes 
désignent les empereurs DOMINI NOSTRI et on trouve 
même pour un consul DOMINVS NOSTER °.Enfin, 
saint Benoît, dans sa Règle, donne à l’abbé le titre de 
domn s'. 

H. LECLERCQ. 

DOMINUS VOB!SCUM. La plus ancienne 
attestation datée de la formule Dominus vobiscum se 
trouve dans le concile de Braga en Lusitanie, tenu en 561. 
On lit au canon 215 : Plocuit ut non aliter episcopi el 
aliter presbyteri populum, sed uno modo salutent dicentes : 
Dominus sit vobiscum, sicut in lib.0 Ruth (xx. 4) legitur, 
el ut respondeatur a populo : El cum spiritu tuo, sicut et 
ab ipsis apostolis traditum omnis relinet Oriens et non 
sicut Priscilliana pravitas immutavit νης. ΤΠ ne faudrait 
pas trop s’appuyersur ce recours aux apôtres : on sait 
que, dans beaucoup de questions tiraillées, on était bien 
aise d'indiquer cette irrécusable autorité, sous le nom 
de laquelle circulait une littérature apocryphe innom- 


3 Corp. inscr. lat, t. virr, n. 333. — * Corp. inscr. lat., 
τ, vin, n.2862. — ?Aringhi, Roma sublerranea, t. 11, p. 20. — 
“ Garampi, Memorie ecclesiastiche appartenenti all’ istoria 
e al cullo della B. Chiara di Rimini, 1755, p. 74; Gori, 
Symbole litterariw, t. αν, p. 12; Mamachi, Antiquit. chrisl., 
t. 11, p. 466 sq.; Oderici, Sylloge vel. inscripl., p. 268; Zacca- 
ria, Storia letter. d'Italia, t.n, p.533; M. Jacuzio, Christian. 
anliquit. specimen quæ in vetere Bonusæ et Mennæ titulo… 
collustrantur, in-8°, Rome, 1768, p. 23, 26: Orelli, Inscript. 
lal. select. ampliss. coll., n. 2529; Marini, dans Mai, Script. 
veler. nova coll, t, v, p. 14, n. 2; L. Renier, dans L. Perret, 
Catacombes de Fome, t. vi, p. 147; ef. t. v, pl. 1x, n. 17; De 
Rossi, Bull. di archeol. crist., 1887, pl. ui-1v, n. 7, 12; Cabrol 
ét Leclercq, Monum. Eccles. liturg., t. x, τι. 3073. —# Voir 
Diclionn., t. 1, col. 2778, fig. 937. — * Dictionn., t. 11, 


DOMINUS, DOMNUS — DOMITIEN 


1388 


brable. A quel écrit faisaient allusion les évêques réunis 
de Braga, nous ne l'avons pas trouvé et, à vrai dire, il 
impoïfte assez peu, puisque les seuls ouvrages canoni- 
ques auxquels on puisse se référer avec assurance ne 
font ni mention ni allusion à l'emploi du Dominus vobis- 
cum. Ainsi, dans la deuxième moitié du να" siècle, cette 
formule était assez courante et assez ancienne pour 
avoir pu subir un remaniement de la part d’une secte 
hérétique et pour paraître d'institution primitive. 

Tout ce qu'on ἃ pu découvrir pour vieillir la formule 
et lui trouver des analogues est plus ingénieux que con- 
vaincant. Ego vobiscum sum usque ad consummationem 
sæculi “ ou d’autres citations ne peuvent vraiment 
offrir matière à des rapprochements. En Orient, les 
liturgies n’offrent pas non plus cette formule. Le sacra- 
mentaire grégorien nous donne dans le dialogue de 
la préface de la messe : Dominus vobiscum et la ré- 
ponse : Et cum spiritu tuo. Il faut attendre le x® siècle 
pour lire dans une iettre du pape Léon VII, en 937. 
cette altestation bien claire de la pratique romaine : 
In dominicis diebus et in præcipuis feslivitatibus, alque 
sanclorum natalitiis, Gloria in excelsis Deo, et : Pax 
nobis, pronuntiamus ; in dicbus vero Quadragesimæ et in 
quattuor lemporibus et in reliquis jejuniorum diebus : 
Dominus vobiscum, tantummodo dicimus 15. 

 Ἡ. LECLERCQ. 

DOMITIEN. Après le cauchemar des règnes de 
Tibère, Néron, Calisula, l'empire s'était retrouvé heu- 
reux et prospère sous les premiers princes de la dynas- 
tie Flavienne, Vespasien (69-79) et Titus (79-81). Mais 
ce calme dura peu. Titus tenait son frère Domitien à 
l'écart, tout en lui abandonnant titres et honneurs qu'il 
n’eût pu lui retirer ou lui refuser; mais il ne lui fit con- 
férer ni l’imperium proconsulaire, ni la puissance tribu- 
nitienne et ne lui permit pas de porter le num d’im- 
perator. Était-ce là un déni de justice et Vespasien. 
avait-il désigné son second fils comme devant être 
associé au pouvoir impérial? Titus se serait-il dérobé à 
cette obligation en falsifiant le testament de son père? 
On ne sait pas exactement. Ce qu’on sait très bien, c’est 
l’attitude envieuse et hostile de Domitien pendant le 
règne de son frère; une vive discorde les séparait ; à 
plusieurs reprises, Domitien fut mêlé à des conspira- 
tions, il chercha à soulever des armées et à s'enfuir 
de Rome. Le désaccord entre les deux frères était 
public, à tel point qu’on ne manqua pas d’accuser Do- 
mitien d’avoir empoisonné Titus, lequel mourut de la 
fièvre et de l’abus des bains. Sans attendre la mort de 
Titus, Domitien vint à Rome, distribua un large dona- 
livum aux prétoriens et se fit saluer empereur (13 sep- 
tembre 81). Le lendemain, le sénat approuva tout et 
renchérit de son mieux: il conféra même à Domitien le 
titre de père de la patrie. ᾿ 

Ce nouvel empereur était d’allure déplaisante, les 
sourcils froncés, le front plissé, les lèvres dédaigneuses, 
la voix rude. « Son abord, écrit Pline le Jeune, son aspect 
étaient terribles : l’orgueil sur le front, la colère dans 
les yeux, une pâleur de femme sur le corps, l’impu- 
dence dissimulée par une vive rougeur sur le visage. » 


fig. 1603; De Rossi, Bull. di arch. crist., 1863, p. 6; 1875, 
p.136; 1872, p. 42 : domna Maria; 1873, p. 121, 153 : domi- 
nus Petrus. — 7 Voir Dictionn., t. τι, col. 1659. — " Commo- 
dien, Instruct., 1. II, ec. xvnx, édit. Dombart, Vindobonæ, 
1887, t. xv, p. 83, notes; De Rossi, Inscript. christ. urb. 
Romæ,in-fol., Romæ, 1861, t. τ, p. 212, n. 495 (= Dictionn., 
11, col. 1102-1103, fig. 1603), mentionne un écrit deF. Can- 
cellieri, Sopra l'origine delle parole dominus e domnus, 
que je n'ai pu me procurer. — * De Rossi, Bull. di arch. 
crist., 1863, p. 14; 1864, p. 16; 1869, p. S4; 1871, p. 67; 
Huebner, Inscript. Hispan. christ, n. 100. — 10 Le Blant, 
Inscript. chrét. de la Gaule, t. 1, n. 79. — ἢ Regula S. Bene- 
dicti, ce. Lxin1, édit. C. Butler, 1912, p. 110.— 15 Conc.Bracü= 
rense, can. 21, — #Matth., xxvrrr, 20. — 14 Martène, De 
antiq. Eccles. rilibus, 1. 1, c. αν, art. 3. 


: 


1389 


Parmi les rares portraits de Domitien qui nous sont 
parvenus, un surtout le montre avec cette physiono- 
mie farouche et méprisante, c’est une tête adaptée à 
une statue du Bracchio Nuovo au Vatican. 

Nous n'avons pas à nous occuper du règne, du gou- 
wernement et des violences qui rendirent le nom de 
Domitien odieux. C’est au point de vue de sa politique 
à l'égard des chrétiens que nous avons seulement à 
l'étudier. Ceux-ci, après la bourrasque de l’an 64, 
s'étaient repris à espérer la tolérance, bien que, de 
temps à autre, une parole malveillante, une menace, 
une brutalité sanglante leur rappelassent ce qu'ils 
étaient toujours en droit d’attendre du gouvernement 
impérial. Sulpice-Sévère nous a conservé un passage 
perdu de Tacite qui montre Titus, au moment de 
livrer le dernier assaut à Jérusalem, dévoilant son 
hostilité et ses intentions : « Titus et une partie de ses 
ofliciers estimaient qu’il fallait avant tout détruire le 
Temple, afin d’abolir entièrement la religion des juifs 
et des chrétiens; car ces deux religions, quoique con- 
traires entre elles, avaient des auteurs communs : les 
chrétiens venaient des juifs ; la racine extirpée, le 
rejeton périrait bientôt !, » On ne saurait dire avec cer- 
titude s’il y eut des martyrs chrétiens sous Vespasien 
et sous Titus et même pendant les premières années 
du règne de Domitien; il n’y a pas lieu de compter le 
prétendu architecte de l’amphithéâtre Flavien, Gau- 
dentius *, mais nous avons déjà parlé de Titus Flavius 
Clemens (voir ce dernier nom), vrai martyr, et nous 
rencontrerons dans un instant Flavie Domitille (voir 
ce dernier nom). Si on a cru pouvoir englober ces der- 
niers parmi les opposants recrutés dans l'aristocratie 
romaine contre Domitien, opposants qui furent par- 
fois des conspirateurs, il est impossible de confondre 
avec les aristocrates ou avec les philosophes, objets des 
violences de l’empereur, le petit monde qui fut égale- 
ment frappé, gens de négoce, juifs et chrétiens que 
l'État romain s’obstinait à confondre malgré l’eftort 
des deux sectes pour se bien différencier. 

Une fois dissipé le moment d'humeur qui lui avait 
suggéré la pensée de voir périr les deux religions mono- 
théistes, Titus s’élait peu à peu laissé circonvenir par 
les juifs et les avaient admis dans sa société. Le fana- 
tisme de la nation ne paraissant plus redoutable, Ves- 
pasien et son fils s'étaient laissés aller au charme des 
relations familières qu'ofiraient des juifs très distin- 
gués, tels que le roi Agrippa IT et ses sœurs Bérénice et 
Drusille, vivant dans l'intimité des Flaviens tout en 
restant très attachés à leur foi #. Bérénice fut aimée de 
Titus. Josèphe écrit à Rome son histoire de la Guerre 
des juifs, à laquelle il est impossible que Titus n’ait pas 
donné une part de collaboration, et, grâce à ces pro- 


tecteurs influents, le judaïsme bénéficie d’une large 


indulgence. Vespasien autorise le libre exercice de cette 
religion sous la condition d'en faire préalablement dé- 
claration aux autorités et de payer au temple de Jupi- 
ter Capitolin un impôt de deux drachmes #. Cet impôt 
fut perçu sous Domitien avec une extrême rigueur. « On 
déférait au fisc judaïque, rapporte Suétone, ceux qui 


"» 


1 Sulpice-Sévère, Chronicon, 1. IT, ec. xxx : Fertur Tilus 
adhibito consilio prius deliberasse… at contra alii et Titus 
ipse evertendum templum in primis censebant, quo plenius 
judæorum et christianorum religio tolleretur ; quippe has reli- 
giones licet contrarias sibi, iisdem auctoribus profectas : 
christianos ex judæis exstitisse : radice sublata, stirpem facile 
perituram; ef. L. Renier, Mémoire sur les officiers qui assis- 
tèrent au conseil de guerre lenu par Tilus avant de livrer 
l'assaut au Temple de Jérusalem, dans Mém. de l’' Acad. des 
inser., 1867, t. xxv1, p. 269-321. — ? Voir Diclionn., t. 1, 
col. 1653, inscription d’une fausseté manifeste. — ὃ Dion 
Cassius, Lxvr, 15, 18: Suétone, Titus, 7; Josèphe, Bell. 
jud., 1. 11, ec. xv, 1; Derembourg, Essai sur l'histoire el 
la géographie de la Palestine d'après les Talmuds, 1867, 
P: 253, 290, notes. — 4 Josèphe, Bell. jud., 1. VII, vi, ὃ; 


DOMITIEN 


1390 


menaient la vie juive sans le déclarer et ceux qui, dissi- 
mulant leur origine, ne payaient pas des impôts 
imposés à leur nation. » Judaicus fiscus acerbissime 
aclus est. Ad quem deferebantur qui vel improfessi 
judaïcam viverent vitam vel dissimulata origine impo- 
sita genti tributa non pependissent 5. 

Il s’agit, dans cette phrase : des hommes de race 
juive qui ne faisaient pas de déclaration à l'autorité 
et ne payaïient pas le didrachme, soit parce qu’ils 
avaient renoncé à leur religion, soit simplement pour 
frauder l’État; — des païens qui s'étaient convertis 
au judaïsme et fait circoncire, mais qui ne s'étaient 
pas fait inscrire sur les listes tenues par l'État et ne 
payaient pas le didrachme. Désormais, tous les cir- 
concis furent déclarés contribuables. Suétone rapporte 
avoir vu un procurateur se livrant sur un vieillard de 
quatre-vingt-dix ans à une répugnante inquisition 
pour s’assurer s’il était circoncis. On lit dans Martial : 


Sed quæ de Solymis venit peruslis 
Damnalam modo mentulam tributis ®. 


et cette épigramme : 


Menophili penem lam gravis fibula veslit, 
Ut sil comædis omnibus una satis. 

Hunc ego credideram — nam sæpe lavamur in unum — 
Sollicitum voci parcere, Flacce, suæ. 

Dum ludit media, populo spectante, palæstra, 
Delapsa est misero fibula: verpus erat 7. 


C'était sans doute pour éviter de payer l'impôt que 
Ménophile ne voulait pas qu’on sût qu’il était circoncis. 
Les juifs étaient les seuls de qui il fut exigible, mais 
à partir de quelle époque, c'est le point qui demeure 
obscur. Au début de son règne, Domitien ne donna au- 
cune marque de cupidité 5, D'autre part, Suétone dit 
qu'il fut témoin du fait qu'il rapporte, alors qu’il était 
encore enfant, adulescentulus, et, dans un autre pas- 
sage, il nous apprend que, vingt ans après la mort de 
Néron, vers 88, il était jeune homme, adulescente me 5. 
Si l’on donnait un sens précis à ces deux expressions #, 
on pourrait en conclure qu'avant 88, l'impôt dont nous 
parlons donna lieu déjà à des délations nombreuses, à 
des perquisitions violentes. Domitien, dont nous con- 
naissons par ailleurs les désordres financiers, voulait 
augmenter les revenus de son trésor; rien n’autorise à 
croire que l’âäpreté dont il fit preuve dans la perception 
du didrachme ait eu une autre cause. Beaucoup de 
juifs et de prosélytes devaient s’abstenir de payer cet 
impôt — les juifs étant fort méprisés, l'obligation de 
payer le didrachme était presque une flétrissure publi- 
que ;— les récalcitrants furent non seulement dénoncés 
et soumis à des examens humiliants, mais peut-être 
aussi punis d’amendes et de confiscations. Cette me- 
sure fiscale et les conséquences qu'elle entraîna atti- 
rèrent sur Domitien la haine de beaucoup de gens 
affiliés ou sympathiques à la religion juive". Lorsqu'à 
la fin de l’année 96, Nerva interdit les dénonciations 
faites au profit du fisc judaïque et décida sans doute 


Dion Cassius, τὐχντ, 7; Corp. inser. lal., t. νὰ, π. 8604: 
Mommsen, dans JJistorische Zeitschrift, 1890, €. LxX1Iv, p. 424; 
S. Gsell, Essai sur le règne de l'empereur Domitien, 1SM, 
p. 257. — 5 Suétone, Domilianus, 12. — 4 Martial, vn, 
55, 7. — ? Jbid., vu, 82, — * Suétone, Domitianus, ὃ. 
— " Suétone, Nero, 57. — 19 D'autres considérations 
portent à croire que Suétone est né vers 77; voir 
Mommsen, Étude’sur Pline le Jeune, trad. Morel, p. 11-14. 
— Le vers de Martial, damnatam modo mentulam tribulis, 
qui se trouve dans un livre d'épisrammes publié au mois 
de décembre 92, ne prouve pas que ce ne fut alors qu'un 
édit qui soumit les circoncis au didrachme, ΠῚ indique seule- 
ment qu'à cette époque, de nombreux circoncis cherchaient 
À échapper au fise judaïque et étaient condamnés à payer 
l'impôt lorsqu'on les découvrait, 


1391 


que le didrachme ne serait plus exigé que des juifs 
restés fidèles à la religion de leurs pères, il en tira gloire 
et fit frapper des monnaies avec cet exergue : Fisci 
judaici calumnia sublata 1. 

On ne peut guère prêter attention aux historiettes 
insérées dans les Talmuds et où les juifs malmènent 
les empereurs dont ils eurent à se plaindre 2: pas plus 
d'attention n’est due aux actes apocryphes de saint 
Jean, quiattribuent à Domitienune expulsion en masse 
des juifs de Rome, expulsion que les juifs auraient 
esquivée en dénonçant les chrétiens ὃ. La propagande 
juive était assez active pour provoquer l'attention 
publique et les quolibets de ceux qui ne se laissaient 
pas atteindre par le prosélytisme; malgré cet état d’hos- 
tilité générale de l’opinion à l’égard de ces prêcheurs 
encombrants, les conversions ne laissaient pas d’être 
nombreuses, bien qu'il y eût différents degrés d’aflilia- 
tion; car tous ceux que cette religion attirait à elle 
ne se soumettaient pas scrupuleusement aux obser- 
vances mosaïques, parmi lesquelles ils faisaient leur 
choix et, généralement, les hommes écartaient la cir- 
concision. C’étaient là des associés plutôt que des afli- 
liés, mais on n’y regardait pas de trop près et pourvu 
que les convertis voulussent bien s’accommoder des 
pratiques extérieures, comme le repos du sabbat et 
certaines cbservances, on les tenait quittes pourle reste. 

Autrement active et prenante était la propagande 
chrétienne. La distinction entre juifs et chrétiens s’était 
faiteune première fois à la face du monde en l’an 64, 
devant le supplice; depuis, le gouvernement αἰδοῖα 
de confondre toute cette tourbe et, comme les juifs 
bénéficiaient d’un traitement de tolérance, les chré- 
tiens avaient tout intérêt à ne pas provoquer de nou- 
veau les hommes d’État romains à une enquête. Aux 
veux des politiques, le christianisme était une secte du 
judaïsme et le majestueux dédain que méritaient les 
doctrines de ces gens-là n’invitait pas à déterminer les 
menaces qui séparaient entre eux ces frères ennemis. 
On savait gré aux dissidents de leur attitude loyaliste 
et de leur fidélité à la dynastie nouvelle. A l’heure des 
grandes révoltes de juifs, les chrétiens n'avaient nulle 
part fait cause commune avec les révoltés : ce souvenir 
les protégera longtemps. Qu'importe qu’ils n’aillent pas 
à la synagogue? Pour Vespasien et Titus, ce sont des 
gens vivant more judaico, et ayant donné des gages de 
fidélité au gouvernement. Cela est d’un bon exemple 
et vaut bien quelque tolérance. D’ailleurs, leur pa- 
tience, leur modestie, leur soumission contrastent non 
seulement avec les excès des zélotes de Palestine, mais 
encore avec l'opposition mordante et dédaigneuse que 
philosophes et aristocrates prodiguent à la dynastie 
bourgeoise sortie fraîchement de Reate. Aussi, après 
la persécution néronienne, s’ouvrit une accalmie de 
trente années qui ne furent pas perdues pour l’expan- 
sion de l’évangile. La plus ancienne inscription chré- 
tienne datée appartient au règne de Vespasien #, Une 
autre inscription chrétienne du même temps, non datée, 
vient de la catacombe de Lucine ou de Commodille 
sur la voie d’Ostie, où fut enterré saint Paul 5. Parmi 
les convertis de cette époque, il faut probablement 


? Eckhel, Doctr. numm. veter., 1. vr, p. 401; Cohen, 
Nerva, τι. 54 sq. — ?Cf.S. Gsell, op. cil., p. 291-292. — 
? Tischendorf, Acta upostolorum apocrypha, p. 266; cf. 


A. Darmesteter, Reliques scientifiques, 1890, t. 1, p. 76. 
—“ De Rossi, Inscript. christ. urb. Ron, in-fol., Rom, 
1861, t. 1, p. 1, n. 1, à l’année 71. —- " De Rossi, Roma sot- 
ferranea, ἴ. τ, p. 186. — * De Rossi, dans Bull. di arch. crist., 
1888-1889, p.15 sq.; A. de Waal, dans Rômische Quartal- 
schrift, 1890, τ. 1v, p. 305 sq.— ? De Rossi a vu dans cette 
inscription l'épitaphe de M. Acilius Glabrio, consul pour la 
seconde fois, en 186, et d’Arria Plaria Vera Priscilla (Orelli, 
Inscript. latinar. select., 1828, n. 2228), cette dernière peut 
cependant avoir été la femme de M. Acilius Glabrio Cn. 
Cornelius Severus, consul en 152, — * Cf. De Possi, Bull. 


DOMITIEN 


1392 


compter le consulaire M. Acilius Glabrio. Dion Cassius 
signalait ce personnage accusé « d’athéisme et de 
mœurs juives », ce qui laissait en doute son affiliation à 
la Synagogue ou à l'Église jusqu’à ce qu’en 1888 on ait 
découvert, dans le cimetière de Priscille, une large gale- 
rie, creusée en gamma, dont les parois, recouvertes de 
stuc, étaient percées de niches ayant contenu autrefois 
des sarcophages; on y accédait par un escalier parti- 
culier. A l'endroit où la galerie tourne à angle droit, se 
trouve une grande citerne (huit mètres de long sur 
quatre de large), transformée dans l’antiquité en cham- 
bre funéraire. La décoration en était luxueuse, les 
parois étaient jadis couvertes de plaques de marbre et 
la voûte de mosaïques. Cet hypogée contenait les restes 
de plusieurs Acilii, tous chrétiens, comme le prouvent 
leurs épitaphes. Sur un fragment de marbre apparte- 
nant à un sarcophage, on lit ces mots ὃ : 


ACILIO GLABRIONI 
FI[11O 
Un autre fragment de marbre, ayant peut-être aussi 
fait partie d’un couvercle de sarcophage, porte les 
mots : 
M-ACILIVSOV. τς 
C:V: 
.-PRISCILEASICERE 


Le prénom rare Manius est ordinaire dans la famille 
des Acilii Glabriones ; les sigles C V et C [P ou ΕἸ 
(clarissimus vir, clarissima puella ou femina) indiquent 
des personnages de haute naissance qui ne vécurent 
pas antérieurement au 11° siècle 7. 

Sur un troisième fragment, on lit : [Aci]LI.… M(arci). 
ACILI. Sur d’autres inscriptions, trouvées dans les gale- 
ries voisines et gravées sur des plaques de loculi, on re- 
trouve encore des Acilii: 1° un ou une AxetA[1oc où ua]; 
29 un Αχείλιος Koïy[rov ou τιανὸς] et une AxetAta; 30 un 
[ΔἸχείλιος Pouseivos : il ne s’agit probablement pas d’un 
affranchi, mais d’un parent d’Acilius Rufus, consul en 
105 ou 106. Sur un couvercle de sarcophage, décou- 
vert près de là, on lit encore : ΧΛί(αυδέου) || AKEIAIOY || 
OYAAEPIOY || …. ||. NICKOY. Enfin, de nombreux 
indices portent à croire que la Priscilla, qui donna son 
nom au cimetière et qui étaitensevelie près de l'hypogée 
en question, était parente des Acilii Glabriones ὃ. Le 
christianisme de ces Acilii, dont plusieurs vécurent au 
second siècle * et parmi lesquels se trouve un Acilius 
Glabrio, rend plus que vraisemblable le christianisme 
du consulaire contemporain de Domitien. 

Suétone parle, en même temps que de Glabrion, de 
deux autres consulaires : Civica Cerialis et Salvidienus 
Orfitus 2: Complures senalores, in his aliquot consu- 
lares, interemit; ex quibus Civicam Cerialem in ipso 
Asiæ proconsulaltu, Salvidienum Orfitum, Acilium Gla- 
brionem in exilio, quasi molitores rerum novarum M. 1 
faut ajouter que Philostrate : parle de l’indolence de 
Salvidienus Orfitus; or ce reproche d’indolence fut 
souvent adressé aux chrétiens. Mais ces textes sont 


di arch. crisl., 1888-1889, p. 111 sq., 115 sq.; voir Dictionn., 
t. 1, au mot ARISTOCRATIQUES (Classes). —* L'inscription 
d’Acilius Glabrio est en lettres d’une bonne époque (n° siè- 
cle). De plus, l'hypogée dont nous parlons présente les 
caractères d’une assez haute antiquité chrétienne : vaste 
galerie, bonne maçonnerie, pas de loculi, arcosolia pour 
recevoir les sarcophages. Plus tard, l'escalier fut muré et 
remplacé (sur le côté opposé) par un autre escalier, qui mit 
l'hypogée en communication avec les sépultures de sainte 
Priscille et de saint Crescentien.— 1? Greppo, Trois mémoires 
relatifs à l'histoire ecclésiastique des premiers siècles, in-8°, 
Paris, 1810, p. 190 sq.—  Suétone, Domilianus, 10, — 
13 Vie d'Apollonius, vu, 33; vi, 7, édit. Westermann, 
P: 179. 


ἰ 


1393 DOMITIEN 1394 


bien vagues, même pour étayer une hypothèse; de 
plus, il est certain que Civica Cerialis fut mis à mort 
plusieurs années avant le meurtre d’Acilius Glabrion 
et le commencement de la persécution contre les chré- 
tiens 2. Nous ne revenons pas sur ce qui est dit ailleurs 
sur le consul Clemens et sur Domitille (voir ces noms), 
mais ces noms appartiennent à la persécution de Domi- 
tien, on peut même dire qu'ils l’introduisent dans l’his- 
toire. 

Le pouvoir absolu offre d’étranges spectacles : il 
trempe certaines âmes, il en avilit d’autres. Domitien 
fut du nombre de celles que le pouvoir sans limites ἃ 
fait déchoir. Ses débuts avaient paru sages et remplis 
d’heureuses promesses, mais, en prescrivant la vertu, il 
se dispensait de l’observer lui-même et, rigide censeur 
des mœurs, il méritait d’être nommé coup sur coup 
adultère, incestueux, sodomite *, Ses rigueurs étaient 
empreintes de cruauté et ses attendrissements avaient 
je ne sais quoi de maladif ; en somme, c’est un détraqué 
qui s’aftole lui-même à l’idée de tout pouvoir et de tout 
oser. Des constructions gigantesques ne sont qu’un 
aspect de cette ambition maniaque de faire parler de soi, 
les inaugurations somptueuses, les fêtes splendides sont 
un gouffre où la raison de l’empereur achève de s’éga- 
rer. Désormais rien ne l’arrêtera plus. « La réédifica- 
tion du Capitole, brûlé sous Vitellius et dont les seules 
dorures coûtèrent près de soixante-douze millions de 
francs ὃ; la reconstruction en pierre du Grand Cirque, 
demeuré en ruines depuis l'incendie de 64 et désormais 
assez vaste pour contenir deux cent cinquante mille 
spectateurs 4; un temple élevé à la gens Flavia 5; un 
nouveau temple, d’une magnificence inouïe, à Jupiter 
Capitolin δ; une demeure splendide consacrée à la divi- 
nité de l’empereur sur le Palatin *; un nouveau Forum, 
un Odéon, un Stade, des temples d’Isis et de Sérapis ὃ; 
dans toutes ces constructions, tant publiques que pri- 
vées, une profusion de métaux précieux, qui faisaient 
dire aux contemporains que, « comme Midas, Domi- 
«tien changeait tout en or *»; de continuels spectacles 
offerts au peuple, jeux scéniques, combats d'animaux, 
de gladiateurs, de femmes, de nains,le jour, la nuit το; 
des batailles navales où, sur les eaux d’un lac creusé 
tout exprès, de vraies flottes s’entre-choquaient τ; des 
repas publics où Rome entière était invitée © ; des 
loteries immenses où les billets gagnants tombaient en 
pluie sur la foule # : ces profusions de toute sorte, les 
unes grandioses, les autres absurdes ou criminelles, 
finirent par dissiper les économies réalisées pendant le 
sage gouvernement de Vespasien et déjà compromises 
par la munificence de Titus. Les délateurs, qui avaient 
attendu patiemment, se retrouvèrent bientôt aussi 
puissants que sous Néron. Les accusations de lèse-ma- 
jesté, les confiscations, les testaments forcés, les pro- 
scriptions, les supplices, recommencèrent sous les yeux 
de-Rome consternée, qui, depuis les Flaviens, avait 
perdu l'habitude de ces terribles moyens de gouverne- 
ment 4, Cependant les biens des condamnés et des 
mourants ne suflisaient pas à remplir le trésor vide. Il 
fallut trouver d’autres ressources, Domitien les de- 
manda à l'impôt 1. » 

Fort à propos l’empereur se souvint, ou on le fit sou- 
venir, de cette exaction fructueuse qu’on nommait l'im- 


1 Civica Cerialis fut mis à mort certainement avant 
93, date de la mort d’Agricola, peut-être en S7. — 
2S. Gsell, Zssai sur le règne de l’empereur Domitien, 
p. 240 sq. — " Suétone, Domilianus, 5; Plutarque, Public, 
15. — 4 Suétone, op. cil., 5; Pline, Hist. nat, vir, 21. — 
5 Suétone, op. cit., 5. — 5 Jbid.; Tacite, Hist., 1. III, ἢ. 74. 

? Sur le palais de Domitien au Palatin, ef. G. Roissier, Pro- 
menudes archéologiques, p. 89-95, avec le plan de Dutert. — 
" Suétone, Domilianus, 5; Eutrope, Breviarium, vit, 15. 

* Plutarque, Public., 15. — 1° Suétone, Domilianus, 4; 
Dion Cassius, LxvIr, 8; Stace, I, Υἱ. — "Ὁ. Suétone, op. cil.; 


pôt du didrachme, qui épargnait Rome et les provinces 
pour n’atteindre que les seuls juifs. Si pareil impôt 
n'eût existé, il eût fallu l’inventer. Domitien se con- 
tenta d’en presser la perception avec une plus grande 
rigueur que par le passé : Judaicus fiscus acerbissime 
actus est}, L'empereur avait-il prévu les conséquences 
de cette mesure ? C’est peu probable; si la distinction 
entre juifs et chrétiens était chose indifférente à quel- 
qu'un, ce devait être à lui.Cependant il arriva que le fise 
mit son personnel en campagne afin de rabattre le plus 
grand nombre possible de contribuables. Parmi ceux-ci 
on compta non seulement les juifs avérés, mais les pro- 
sélytes, les snobs afliliés de plus ou moins loin à la reli- 
gion exotique par élégance, par originalité, enfin les 
chrétiens, qui feraient masse et, troupeau soumis, 
payeraient sur réquisition. Le fisc avait mal calculé 
et on le lui fit voir. Quand il réclama des chrétiens le 
didrachme, ceux-ci se rebiffèrent, nièrent qu’ils fussent 
juifs. On procéda à des visites corporelles dont le 
résultat n’est pas connu, mais dut être médiocre 17; 
alors les collecteurs trouvèrent autre chose; étaient 
soumis à l’impôt tous les adorateurs d’un dieu unique, 
tous ceux qui mettaient la Bible parmi leurs livres 
sacrés. Nouvelles réclamations. Décidément il y avait 
quelque chose de changé. Mais comme une adminis- 
tration digne de ce nom ne se trompe jamais, les chré- 
tiens furent traités en révoltés; ces moutons refu- 
saient de se laisser tondre, c'était le plus grand des 
crimes et aussitôt on renouvela contre eux la législa- 
tion exceptionnelle portée jadis par Néron. 
Désormais il y eut, aux yeux de l’autorité romaine, 
deux classes d'hommes vivant more judaico. Les pre- 
miers étaient les vrais juifs ou les prosélytes de bonne 
foi du judaïsme : leur religion était licite pourvu qu'ils 
consentissent à payer l'impôt religieux qui les attei- 
gnait, tout était en règle, ils n’avaient rien à redouter. 
Les seconds étaient des récalcitrants, dont les récla- 
mations paraissaient d'autant plus sujettes au soupçon 
qu’on y comprenait moins. Ces juifs niaient l’être, n’en 
portaient plus la marque, repoussaient leurs coreli- 
gionnaires, et prétendaient se soustraire à la taxe sous 
prétexte qu'ils commettraient, en s’acquittant envers 
l'État, une abjuration envers leur Dieu. Cependant ils 
pratiquaient des mœurs et enseignaient une doctrine 
assez peu différentes de celles des juifs. Ces schismati- 
ques pouvaient en prendre à l'aise avec leur religion, 
mais, du moment qu'ils devenaient réfractaires, l'État 
romain ne badinaïit plus. Ils ne voulaient pas être juifs, 
ils prétendaient être chrétiens: à merveille, le cas était 
clair. Le culte juif était ofliciel, il n'existait pas de 
culte chrétien: dès lors ceux qui s’en réclamaient étaient 
des « athées ». Ce fut sous l’inculpation d’ « athéisme et 
de mœurs juives » que les réfractaires furent classés; 
d’ailleurs ils se jetaient d'eux-mêmes dans les bras de 
la mort en se disant chrétiens, puisqu'il existait un édit 
très récent, très formel et très bref, conçu à peu près 
ainsi : Chrisliani non sint (voir DROIT PERSÉCUTEUR). 
Il est fort possible que la persécution, provoquée 
par une question de taxe et aboutissant à une question 
de droit, ait recruté ses victimes sous la double incul- 
pation de refus d’acquitter l'impôt et de profession 
d’athéisme. L'administration, une fois engagée dans une 


Dion Cassius, op. cit.; Martial, De spectaculis, e. xxIv, 
XXV, XXVI. — 13 Suétone, op. cit.: Dion Cassius, LXVI, 4; 
Stace, I, vi, 28-50. — 15 Suétone, op. cil., 4. — M Jbid., 10, 
11, 12. — τὸ P, Allard, Jfistoire des persécutions pendant les 
deux premiers siècles, 1911, p. 104-105. — :* Suétone, Domi- 
tianus, 12. — 1 En effet, vers la fin du premier siècle, les 
Églises vivaient d’une existence déjà très indépendante et 
la rupture rituelle avec le judaïsme était depuis longtemps, 
depuis l’an 64 au moins, un fait accompli. Si parmi les fidèles 
il se trouvait encore des circoncis, ils devaient être rares 
et presque tous d'âge déjà avancé, 


1395 DOMITIEN 1396 


voie, ne s'arrête ni ne dévie et ceux qui lui étaient 
signalés comme soumis à la taxe n'auront sans doute 
pas évité ses avertissements et ses poursuites. Les 
textes relatifs à la persécution des chrétiens ne font 
plus même allusion à l’acquittement du didrachme ; 
évidemment l’inculpation passait au second plan, du 
moment qu'on renouvelait l’édit de Néron. Dion, 
abrégé par Xiphilin, rapporte qu’ « en cette année (95) 
Domitien mit à mort, avec beaucoup d’autres, Flavius 
Clemens, alors consul, son cousin, et la femme de celui- 
ci, Flavia Domitilla, sa parente. Tous deux furent 
condamnés pour crime d’athéisme. De ce chef furent 


coutumes juives : ᾿᾿ὑπηνέχθη δὲ ἀμφοῖν 
τητος ὑφ᾽ ἧς χαὶ ἄλλο: ἐς τὰ τῶν ᾿Ιουδαίων ἤθη ἐξοχέλλοντες 
πολλοὶ χατεδιχάσθησαν; les uns furent mis à mort, les 
autres punis de la confiscation :. » S’il faut prendre ce 
texte à la lettre, on y voit clairement que l'accusation 
de refus d'impôt s’efface devant celle d’athéisme, attei- 
gnant beaucoup de fidèles. La peine de mort et celle de 
la confiscation n’eussent pu frapper les réfractaires 
de la taxe, on n’en a, du moins, aucun exemple; tout 
porte à croire qu'une forte amende, une confiscation 
partielle, mais non la peine capitale, eût sanctionné 
leur résistance. « L'adoption des mœurs juives» ne 
tombait pas sous le coup de la loi, elle ne devenait 
délictueuse — et non criminelle — que du moment où 
on prétendait s’exonérer de la compensation fiscale 
imposée à ceux quisesoumettaient à ces coutumes exo- 
tiques. A ceux-là les démêlés avec le fisc; à ceux qui 
pratiquaient ces mêmes coutumes mais y joignaient la 
pratique surérogatoire d’une secte dite chrétienne, à 
ceux-là seuls l'accusation d’athéisme et les risques qui 
s’ensuivaient. Jamais les juifs n'ont été désignés 
comme athées, cette accusation s'applique aux seuls 
chrétiens, l’athéisme n’a, à cette époque, d’autre signi- 
fication que celle de christianisme. « On nous appelle 
athées », écrit saint Justin un demi-siècle après la 
mort de Clemens ?. « On appelle les chrétiens athées 
et impies #», écrit-il un peu plus tard. « On nous accuse 
d’athéisme # », ajoute Athénagore. 

Un mot de Suétone va nous permettre de dater la 
persécution. « Domitien, dit Suétone, tua sur le plus 
léger des soupçons, ex {enuissima suspicione, son cousin 
Flavius Clemens, homme dont on méprisait fort l’iner- 
tie, contemplissimæ inerliæ. Clemens venait à peine de 
sortir du consulat, {antum non in ipso ejus consulatu 
interemit 5. » Consul ordinaire en 95, vraisemblable- 
ment du 1er janvier au 30 avril, il périt donc dans le 
cours de cette année. Imhof s'appuie sur un passage de 
Suétone pour placer la mort de Clemens en janvier 96 δ, 
Après avoir raconté cette mort, l'historien ajoute : Quo 
maxime faclo maturavit sibi exitium. Continuis octo 
mensibus tot fulgura facla nuntiataque sunt, ul... I y 
aurait donc eu, selon Imhof, huit mois d'intervalle 
entre le meurtre de Clemens et celui de Domitien, de 
janvier à septembre 96. Mais, dans cette hypothèse, 
fait remarquer M. 5. Gsell, on ne pourrait concilier les 
textes de Suétone et de Dion Cassius (l’assertion de 
Dion s'explique par le fait que, Clemens ayant été con- 
sul ordinaire, par conséquent éponyme, il figura 
comme consul sur les monuments publics ou privés de 
toute l’année 95). De plus, nous savons par Dion que 
Flavia Domitilla fut condamnée en même temps que 
lui : or elle le fut dans la quinzième année du règne de 
Domitien, dans celle où Clemens fut consul 7, et très 


Δ Dion, LxvIr, 13. —* S, Justin, Apolog., 1, 6.—* Apolog., 


1, 3. — * Legal. pro chrislianis, 3, — δ Suétone, Domilianus, 
15. — ‘ Jmhof, Domitianus, p. 116, note 4. — ? Eusthe, 
Hist, eccles., 1. LIT, c. xvum. — " 5, Gsell, Essai sur le règne 


de l'empereur JTomitien, p. 303, note — ? Étaient-ils 
chrétiens ? on ne sait. Ce ne devaient pas être de tout petits 
enfants, puisque Domitien leur avait donné Quintilien 


probablement dans les trois derniers mois de cette 
année. Eusèbe, d’après la version de saint Jérôme, 
place sa condamnation en 1212 (— 1er octobre 95 au 
30 septembre 96). Il ne faut donc pas chercher un lien 
d'idées dans les deux phrases consécutives de Suétone, 
qui supprime volontiers les transitions. Quant à ces 
huit mois remplis de présages, ils s’écoulèrent depuis 
le commencement de l’année qui devait être fatale à 
Domitien jusqu’au jour de sa mort 5. 

Flavius Clemens fut mis à mort, Domitille sa femme 
fut reléguée dans l’île de Pandataria: leurs deux fils 
encore enfants, que Domitien avait désignés publique- 
ment pour lui succéder, disparaissent à ce moment 
de l’histoire». Voici toutefois une inscription pro- 
venant du prædium fouillé en 1817 sur l’Ardéatine, 
au-dessus du cimetière de Domitille, et qui semble se 
rapporter à ces enfants 10 : 


TATIA : BAVCY LM MMM MR 
TRIX:-SEPTEM LiBerorum pronepoltum 
DIVI:VESPASIANI filiorum ΕἸ. Clementis el 
FLAVIAE -DOMITILLæ uxoris eius divi 
VESPASIANI:NEPTIS-Accepto loco e 
IVS-BENEFICIO-HOC:SEPHVLCRum feci 
MEIS-LIBERTIS-LIBERTABVS:POsterisque eorum 


La mère de ces deux jeunes princes mourut peut-être 
à Pandataria: elle avait une nièce par alliance, nom- 
mée aussi Flavie Domitille qui, elle, fut exilée dans 
l’île de Pontia et qui semble avoir été exceptée de la 
mesure qui, au début du règne de Nerva, rappela les 
exilés, car saint Jérôme parle d’un « long martyre » 
enduré par elle à Pontia. Ces victimes illustres ne 
furent pas les seules. Dion parle de « beaucoup d’au- 
tres » qui furent mis à mort ou dépouillés de leurs biens 
et parmi ceux-là « Domitien fit tuer Glabrion, qui avait 
été consul (en 91) avec Trajan, accusé, entre autres 
choses, des mêmes crimes », c’est-à-dire d’ « athéisme 
et mœurs juives ». Acilius Glabrion fut d’abord exilé, 
puis mis à mort. Il appartenait à une famille sénato- 
riale. Son père avait eu l’art d'atteindre la vieillesse 
en un temps où c'était chose rare autant que difficile. 
Glabrion,sesentant environné d’embüûches, imagina d'y 
échapper en simulant la pauvreté d'esprit, c’est du 
moins la ruse que lui prête Juvénal; mais il avait 
aflaire à la haine perspicace de Domitien, qui ne prit 
pas le change. Voulant s’en débarrasser, il le contrai- 
gnit, à l’époque où il était consul (en 91), à combattre 
sans armes, dans l’amphithéâtre de la villa impériale 
d’Albano, des ours de Numidie, au dire de Juvénal, 
un lion énorme, s’il faut en croire Dion. Glabrion sortit 
de là vainqueur et indemne. Domitien ne le lui par- 
donna pas et l’envoya en exil. Selon Suétone, il fut mis 
à mort pendant cet exil; comme coupable de conspi- 
ration, quasi molitor rerum novarum. Faut-il confondre 
cette accusation avec celle d’athéisme, à laquelle Dion 
fait allusion ? C'est assez vraisemblable. Domitien fai- 
sait une « fournée », il n’oublia pas ceux qu’il haïssait le 
plus : Clemens et Glabrion, «athées et judaïsants», puis, 
comme tout était bon pour se débarrasser de ces 
hommes, Glabrion se trouva encore impliqué dans une 
autre accusation qui atteignait d’autres exilés : « Do- 
mitien fit périr un grand nombre de sénateurs, et même 
quelques consulaires, écrit Suétone; parmi eux, comme 
coupables de nouveautés, Civicus Cerealis, alors pro- 
consul d'Asie, Salvidienus Orfitus, Acilius Glabrio, 


comme précepteur ; il leur avait imposé des noms nouveaux : 
Vespasien et Domitien, Une monnaie de Smyrne porte une 
tête infantile avec l’inscriplion: Οὐεσπασιανὸς ὁ νεώτερος. 
Beulé, Fouilles et découvertes résumées et disculées en vue de 
l'histoire de l'art, 2 vol. in-8°, Paris, 1873, t. 1, Grèce et 
Italie, p. 416, note 6. — 19 Corpus inscriptionum latinarum, 
ἴ, vi, n. 8942. 


1397 


déjà exilés : Complures senatores, in his aliquot consu- 
lares, interemil: ex quibus Civicum Cerealem in ipso 
Asiæ proconsulatu, Salvidienum Orfilum, Acilium Gla- 
brionem in exsilio, quasi molilores rerum novarum.» Ce 
terme désignait-il la profession de christianisme ? 
C’est possible, puisque les fidèles étaient, par un grand 
nombre de vieux Romains, considérés comme des révo- 
lutionnaires : néanmoins ce n’est qu'une supposition et 
qui ne suflirait pas à compter Civica Cerealis et Salvi- 
dienus Orfitus parmi les fidèles, tandis que pour Acilius 
Glabrion le doute n’est guère possible. Cependant il est 
étrange que le nom de Glabrion soit omis dans les plus 
anciens catalogues de martyrs et dans les itinéraires 
des pèlerins à leurs tombeaux, mais c’est une condition 
qui lui est commune avec Domitille et probablement 
aussi avec Clemens, dont on ne lit les noms ni dans les 
itinéraires, ni dans le martyrologe hiéronymien ni dans 
le férial philocalien. Mis à mort au lieu de son exil, 
probablement loin de Rome, il a pu y être enterré ; 
ses restes n’ont pas été rapportés à Rome, d’autres 
protecteurs illustres attiraient la dévotion des fidèles 
et des pèlerins. Glabrion fut oublié 1. 

On lit dans Eusèbe : « Domitien, ayant fait preuve 
de sa cruauté à l’égard de beaucoup de gens et mis à 
mort par des arrêts injustes un grand nombre de nobles 
Romains et d'hommes illustres..., finit par se faire le 
successeur de Néron dans sa haine et sa guerre contre 
Dieu. A son tour, il entreprit de nous persécuter.… A 
cette époque, la doctrine chrétienne avait un tel éclat 
que des écrivains, fort étrangers à notre foi [il s’agit de 
Bruttius, comme le montre la Chronologie], n’hésitèrent 
pas à parler, dans leurs histoires, de la persécution et 
des martyres qui eurent lieu alors. Ils marquent même 
avec exactitude la date de la persécution; car ils 
rapportent que, dans la quinzième année du règne de 
Domitien, beaucoup de chrétiens furent condamnés, 
entre autres Flavia Domitilla, etc ?. » Malala, citant 
aussi l'historien Bruttius, écrit ceci : « Domitien con- 
damna beaucoup de chrétiens, si bien qu'un grand 
nombre de fidèles s’enfuirent dans le Pont ?. » Ils choi- 
sissaient mal leur retraite. Nous apprenons, en effet, 
par un document daté de l’année 112, la lettre de Pline 
à Trajan, que la persécution avait dû sévir dans le 
Pont-Euxin à l’époque de Domitien. A cette date de 
l'an 112, Pline, gouverneur de Bithynie, écrit au sujet 
des chrétiens de son gouvernement : « Quelques-uns, 
dénoncés par un complice, ont reconnu d’abord qu'ils 
étaient chrétiens, et puis l’ont nié, disant qu'ils l'avaient 
été, il est vrai, mais qu'ils avaient cessé de l'être, les 
uns depuis trois ans, les autres depuis plus longtemps, 
quelques-uns même depuis plus de vingt ans : non 
nemo eliam ante viginti[annos] 3.» Entre l’année 112 et 
la persécution de Domitien, il s'était écoulé de dix-sept 
à dix-huit ans, ce que Pline marque en chiffres ronds, 
et il est très vraisemblable qu'il fait allusion à des actes 
de persécution qui entrainèrent des chrétiens de 
Bithynie à renier leur foi. Dans la même lettre, Pline 
écrit encore : cognitionibus de chrislianis interfui nun- 
quam, ce qui est une allusion à des affaires jugées de 
son temps, auxquelles il aurait pu assister si l’occasion 
s'en était présentée pour lui. Il ne peut donc être 
question dans ce passage de la persécution de Néron, 


τ Suétone, Domitianus, 10; Dion Cassius, LXvVIT, 14; 
Juvénal, tv, 93-07, 99, 103; Lettres de Fronton et de Marc- 
Aurèle, v, 23; 5, Gsell, Essai sur le règne de l'empereur 
Domitien, p. 304; P. Allard, Jistoire des persécutions pen- 
dant les deux premiers siècles, 1911, p. 117-121; De Rossi, 
Bull. di arch. crist., 1888-1889, p. 15-66, 103-133, pl. 1-11, V; 
Lanciani, Pagan and christian Rome, p.4, — *? Hist. eccles., 
1. LUI, ec. Χντι. — 5 Malala, édit Dindorf, p. 262. — ὁ Pline, 
Epist., X, 97. — 5 Sur la date de cet écrit, cf. Jacquier, 
Histoire des livres du Nouveau Testament, 1908, t. 1v, 
Ῥ. 312-347. — * lertullien, De præscript., ce. ΧΧΧΥῚ, P. L., 
t. x, col. 49. — : Saint Irénée, Adv. hæres., L V, €. XXX, 3, 


DOMITIEN 


1398 


car, en 64, Pline avait trois ans. Comme, sous Vespasien, 
Titus et Nerva, il n’y eut pas de persécution, ou du 
moins pas de procédure persécutrice, ces procès eurent 
lieu soit sous Domitien, soit sous Trajan. 

Un autre document nous renseigne sur l'extension 
prise par la persécution, c’est l’Apocalypse, écrite sous 
le règne de Domitien 5. Conduit à Rome, Jean avaît 
subi une épreuve dont il était sorti indemne. Nous 
ignorons la date et le motif de ce déplacement du vieil 
apôtre, mais puisque Domitien mandait à Rome les 
parents de Jésus, rien d’impossible ni même d’invrai- 
semblable qu'il ait fait comparaître le dernier disci- 
ple alors en grande réputation dans l’Asie Mineure, Con- 
damné au supplice de l’huile bouillante, nihil passus 
est et in insulam relegatur, nous dit Tertullien *, Cette 
île était Patmos 7, dans l’Archipel, très fréquentée puis- 
qu’elle était, selon les habitudes du cabotage d'alors, 
la première ou la dernière station pour le voyageur 
qui allait d’Éphèse à Rome ou de Rome à Éphèse#; 
sous Néron, l’apôtre put quitter son lieu d’exil et se 
renlit à Éphèse®. ΠῚ semble impossible de rejeter les 
données de ce récit. Le témoignage de saint Jrénée, qui 
par saint Polycarpe avait pu avoir des renseignements 
exacts sur saint Jean, est ici d’une importance parti- 
culière. « Ce fut, dit-il, à la fin du règne de Domitien 
que Jean vit l'Apocalypse. » Il devient dès lors légitime 
de chercher dans certains passages de ce livre mysté- 
rieux des allusions, des confidences, des souvenirs, des 
angoisses exprimés en un style que l’histoire peut sou- 
haiter plus précis, mais qui, à travers le voile des 
images, laisse entrevoir des faits certains : 

᾿Αντίπας ὁ μάρτυς μου ὁ πιστός, ὃς ἀπεχτάνθη παρ’ ὑμῖν, 
ὅπου ὁ Σατανᾶς χατοιχεῖ, « Antipas, mon témoin fidèle, 
qui a été tué chez vous à Pergame, là où habite Satan το» 
(x, 13); — « J'ai vu [sous l’autel] les âmes de ceux 
qui ont été décapités pour le témoignage de Jésus et 
pour la parole de Dieu, ceux qui n’ont pas adoré la 
bête et son image » (XX, 4); — « les âmes de ceux qui 
ont été tués à cause de la parole de Dieu et du 
témoignage qu’ils ont rendu » (v1, 9); — « Nos frères 
ont vaincu [le Dragon] par le sang de l’Agneau et par 
la parole de leur propre témoignage et ont méprisé la 
vie jusqu’à la mort » (xI1, 11); — « J'ai νὰ la femme 
ivre du sang des saints et du sang des martyrs de Jésus » 
(XV11, 16); — « Je connais tes tribulations, dit le Sei- 
gneur à l’ange de l’Église de Smyrne. Ne crains rien 
des choses que tu dois souflrir. Voici que le diable va 
envoyer quelques-uns d’entre vous en prison, afin que 
vous soyez tentés, et vous soufirirez une tribulation 
qui durera dix jours » (11, 9-10). 

Ces textes ont du moins nommé Smyrne et Pergame 
où les fidèles souflrirent; la persécution s’est done 
étendue en Lydie et en Mysie, nous savons aussi que 
la Syrie ne fut pas épargnée. Les Actes de saint Ignace, 
pièce très médiocre, peuvent néanmoins être invoqués 
en témoignage sur un point particulier; c'est à propos 
du récit qu'ils nous font dans le préambule de la persé- 
cution excitée dans l’Église d’Antioche, sous Domitien 
et l’épiscopat du futur martyr Ignace, qui parvint à 
empêcher, par ses objurgations et ses mortifications, 
qu'aucun des « faibles de cœur » et des « simples d’es- 
prit » ne se déshonorât par une apostasie 1, 


Ρ.1,., τ. var, col. 1205. — * E. Renan, L’Antéchrist, p. 373. 
— " Clément d'Alexandrie, Quis dives salvetur, €. XLn, 
P. G., t. ΙΧ, col. 648.— 1° I] existe des actes de ce saint. 
Martyrium ἃ. Antipæ, dans Acta sanct., april, t. 11, p. 965, 
ils placentle martyre sous Domitien ; ef. Τὶ illemont, Mémoi- 
res pour servir à l'hist, ecclés., t. πα, note 2. Sur la persé- 
cution de Domitien.— # Funk, Opera Patrum apostoli- 
corum, ἴ, ΤΠ, Ὁ. LXXVIII-LXXXI; Lightloot, St. Ignalius 
and St. Polycarp, t. τί, ἢ. 363-372; P. Allard, Histoire 
des persécutions pendant les deux premiers siècles, 1911, 
p. 125-126;Ruinart, Acta marlyrum sincera, in-4°, Amste- 
lodami, 1713 p.S8. 


1399 DOMITIEN 1400 


D'autres allusions pourraient être cherchées à la 
rigueur dans le Pasteur d’Hermas : les visions d'Her- 
mas y sont placées à l’époque où vécut saint Clément; 
mais ces indices sont bien faibles ". Plus important, le 
témoignage de saint Clément lui-même, qui occupait 
alors le siège de saint Pierre. Dans une lettre adressée 
aux fidèles de Corinthe, le pontife explique pourquoi 
il a fait tarder sa réponse : « Par suite des catastrophes, 
des malheurs soudains et répétés qui nous ont frappés, 
nous nous sommes occupé tardivement des questions 
que vous nous avez adressées 2. » L’allusion à la persé- 
cution de Domitien est évidente, il semble que le pape 
craigne un retour de violence : « Nous vous écrivons 
ces choses, bien-aimés, non seulement pour vous aver- 
tir, mais encore pour vous faire souvenir : Car nous 
sommes dans l’arène et le combat nous attend. » Dans 
le même écrit, on lit encore : « Seigneur, sauve ceux 
d’entre nous qui sont dans la tribulation, réveille ceux 
qui ont failli, délivre nos prisonniers. Montre-toi à 
nous, afin que nous jouissions des bienfaits de la paix, 
que nous soyons protégés par ta main puissante et 
délivrés de toute iniquité par ton bras élevé; sauve- 
nous de ceux qui nous haïssent injustement *. » 

Méliton de Sardes, dans son Apologie, dit que, seuls 
parmi les empereurs, Néron et Domitien voulurent 
inquiéter la foi chrétienne #. « Domitien, écrit Ter- 
tullien, ce demi-Néron par la cruauté, essaya contre 
nous de la violence, mais comme il avait encore quel- 
que chose d’humain, il renonça à son entreprise et 
rappela même ceux qu'il avait exilés 5. » Enfin Lac- 
tance : « Quoiqu'il exerçât une injuste domination, sa 
tyrannie pesa fort longtemps sur ses sujets, et il régna 
tranquille jusqu’au jour où il leva ses mains impies 
contre le Seigneur. Mais après qu'il eut été poussé par 
les démons à persécuter les justes, il fut livré aux 
mains de ses ennemis et puni de ses crimes 6. » Quel- 
ques renseignements précis, une date, une statistique 
vaudraient mieux que ces paroles vagues, mais il faut 
s’en contenter. Le texte de Tertullien permet de sou- 
tenir que la persécution fut courte, mais Dion Cassius 
et Bruttius nous apprennent que le nombre des vic- 
times fut grand. Parmi celles-ci nous avons nommé 
déjà les grands et les riches, le peuple ne fut pas épar- 
gné. C’étaient les petites gens, les humbles que visait 
surtout la taxe du didrachme et contre ceux-là il ne 
pouvait être question de confiscations, dont parle Dion 
Cassius, moins encore de décapitation, suivant ce que 
nous dit l’Apocalypse. Domitien sut néanmoins les 
atteindre. 

Juvénal nous montre le tyran qui ordonne le mas- 
sacre des plus illustres citoyens de Rome? : 


Tempora sæviliæ, claras quibus abstulit Urbi 
Illustresque animas impune, et vindice nullo, 


mais peu importe, on est depuis longtemps habitué à 
Rome à voir les vies illustres tranchées tout à coup et 
les têtes abattues comme on ferait des fleurs d’un par- 
terre, et puis, le peuple ne prendra jamais la défense 
des grands, il songe confusément que c’est se préparer 
d’autres tyrans pour l’avenir; aussi Domitien peut 
frapper sans crainte. Cependant, tout change le jour où 
il commence à se faire craindre de la populace® : 


1 Hermas, Pastor, vis. II, 11,73 1V, 3; cf. II, 1171, 4 ; IV, 11, 4. 
--- 3 5, Clément, Epist. ad Corinth., 1.— * Ibid., LIX, Lx.— 
« Eusèbe, Hist. eccles., 1. IV, c. χχνι, P.G., t. XX, col. 392. 
— * Tertullien, Apologel., c. v, P. L., t. 1, col. 290, — 
* Lactance, De mortib. persec., ©. 111, P. L., t, vu, col. 198. 
—7 Juvénal, τιν, 151-152.— " Jbid., 1V, 153. — * Hégésippe, 
dans Eusèbe, Jlist. eccles., 1. III, c. XX, 5 : χαταπαῦσαι δὲ διὰ 
προστάγματος τὸν χατὰ τῆς ἐχχλησίας διωγμόν, P. 6., 
ἴ, xx, col. 252.— 19 Eusèbe, JJist. eccles., 1. 111, ©. XIX, XX, 
BP. G., t. xx, col. 252. — u Sur cette expression, il 

re 


Universitag 


| à PRET ὐὦ ὦ 


Cœperat 
Sed periit, positquam cerdonibus esse timendus. 


Les gagne-petit, menacés dans leur existence de 
misère, sont moins endurants que les riches. Quels sont 
ces pauvres auxquels Juvénal fait allusion ? On n’en 
trouve pas trace dans les histoires de Suétone, de- 
Dion, de Philostrate: s’il y eut des exécutions san- 
glantes dans le bas peuple, ils n’ont pas jugé valoir 
qu'ils s’y arrêtassent. Juvénal, mieux instruit, a con- 
sacré un vers à ces humbles dont la vie comptait peu, 
dont la mort ne comptait pas aux yeux des païens; 
elle comptait d'autant moins que c’étaient sans doute 
des chrétiens. \ 

Peut-être est-ce leur sourde menace qui inquiéta Do- 
mitien, l’arrêta sur la pente qu'il suivait et le décida à 
rappeler « ceux qu'il avait exilés ». Ceux-là, c’étaient 
bien les gens du peuple qu’on avait sans doute expé- 
diés dans les mines (voir au mot AD METALLA, t. 1, 
col. 467). Hégésippe dit de même que Domitien 
« donna l’ordre de cesser la persécution commencée 
contre l'Église 9. » 

Le même Hégésippe avait recueilli le souvenir d’un 
épisode de cette persécution, le jugement des descen- 
dants de David par Domitien, jugement qu'il raconte 
en détail, Après avoir dit que Domitien donna l’ordre 
de faire périr tous les descendants de David, il ajoute : 
« Alors survivaient de la parenté du Seigneur les des- 
cendants de Jude, qui, selon la chair, était frère de 
Jésus". Ils furent dénoncés comme étant de la race de 
David. Un evocatus les amena devant Domitien, car ce 
prince craignait comme Hérode la venue du Christ. IL 
leur demanda s’ils descendaient de David, ce dont ils 
convinrent. Il s’informa ensuite de leur fortune : l’un 
et l’autre lui répondirent qu’à eux deux ils n’avaient 


qu'un bien de neuf mille deniers; c'était la valeur d’une 


terre de trente-neuf plèthres, dont les revenus les nour- 
rissaient, à condition qu'ils la cultivassent eux-mêmes. 
Ils montrèrent alors leurs mains calleuses, leur peaw 
durcie par le travail auquel ils avaient coutume de se 
livrer. Interrogés sur le Christ et sur sa royauté, sur 
le caractère de cette royauté, quand et où elle appa- 
raîtrait, ils répondirent qu'elle n’était pas terrestre, 
mais céleste et divine; qu'elle existerait à la fin des. 
siècles, quand le Christ se montrerait dans sa gloire, 
jugerait les vivants et les morts, et traiterait chacun 
selon ses mérites. Là-dessus, Domitien ne les condamna 
pas, mais, les méprisant comme de petites gens, les 
laissa partir libres. Ceux-ci, respectés comme des mar- 
tyrs, dirigèrent les Églises, la paix ayant été rétablie, 
et vécurent jusqu’à l’époque de Trajan 2. » 

Le récit est gracieux, est-il véridique ? Eusèbe, qui 
l'avait emprunté à Hégésippe, ne paraît pas très sûr: 
« Une vieille tradition rapporte παλαιὸς κατέχει 
λόγος...», dit-il. Cependant il n’y a dans tout ceci rien 
d'invraisemblable; Domitien, soupçonneux et cruel, 
était bien renseigné, il n’est pas douteux que les chré- 
tiens ne rattachassent leur fondateur à la race de Da- 
vid ; les généalogies insérées par saint Luc et saint 
Matthieu en témoignent. Dans un pays où la plupart 
des habitants attendaient leur salut d’un rejeton de- 
David, se prétendre issu de race royale, c'était, sem- 
ble-t-il, menacer la paix publique 15. Les parents de 


existe toute une littérature. Cf. J.-B. Mayer, Brethren of te 
Lord, dans J. Hastings, Dictionary of the Bible, 1900, t. à, 
p. 320-326. — Cf. Chronologie d'Eusèbe, p. 160 et 163. 
Eusèbe place cet événement dans la même année que le 
martyre de Domitilla. La Chronique pascale, τ, p.468, indique: 
l’année 93 par erreur. — δ Aux yeux des Flaviens, Vespasien 
avait accompli les prophéties annonçant que le maître du 
monde sortirait un jour de la Judée, Avant Domitien, Ves- 
pasien avait fait rechercher les descendants de David. 
Eusèbe, Hist, eccles., 1. III, c. xx, P, G., t. xx, col. 248, 


“en à ns . 


1401 DOMITIEN 


Jésus étaient d’ailleurs fort respectés d’une portion 
importante de la population de Judée, des judéo- 
chrétiens, aux yeux desquels ils étaient, depuis la mort 
ou la disparition des apôtres choisis par le Christ, les 
seuls survivants du groupe béni qui avait vécu dans 
l'entourage du Maître. Peut-être les petits-fils de Jude 
furent-ils dénoncés par des juifs! : après la prise de 
Jérusalem, les juifs se montrèrent, en effet, de plus en 
plus hostiles aux chrétiens. Quoi qu'il en soit, le récit 
laisse voir que les croyances religieuses de ces bonnes 
gens importaient beaucoup moins à l’empereur que les 
ambitions politiques qu'ils pouvaient avoir; le royaume 
du ciel dont [115 parlaient, il l’abandonnait sans 
réserve à ces rêveurs contre lesquels il ne songeait 
même pas à sévir. On voit aussi que, dans cette persé- 
cution, Domitien ne visait pas les chrétiens de race 
juive, puisque les plus importants d’entre eux fureut 
épargnés, bien qu'ils eussent hautement confessé leur 
foi : c'était les prosélytes d’origine païenne qu’il pour- 
suivait le plus âprement*. 

« La persécution de Domitien a une très grande 
importance dans l’histoire du christianisme. Celle de 
Néron n’avait été qu'une crise passagère : Néron, cher- 
chant des victimes expiatoires de l'incendie de Rome, 
les avait trouvées parmi les chrétiens. Ce fut sous Do- 
mitien que le pouvoir impérial manifesta pour la pre- 
mière fois sa volonté d’arrêter les progrès de la religion 
juive et du christianisme, qui en était sorti. Il soufirit, 
comme par le passé, que les juifs restassent attachés à 
leurs croyances; mais il ne voulut pas admettre que 
ces croyances se répandissent librement parmi les popu- 
lations du monde romain. Il vit, et avec raison, dans 
les nouveaux convertis, des ennemis de la religion 
nationale, du culte de l’empereur-dieu, culte qui était, 
dans une certaine mesure, le trait d’union des sujets de 
Rome. Il les considéra comme des impies et désormais 
il sévit contre eux quand il lui plut. Domitien paraît 
avoir frappé les prosélytes de la véritable religion 
juive aussi bien que les chrétiens : ce furent les chré- 
tiens seuls que ses successeurs eurent à poursuivre, 
car avec le second siècle la propagande juive s'arrêta. 
— Il est difficile de ne voir dans la persécution de Do- 
mitien que le caprice d’un tyran. Les historiens peu- 
vent discuter aujourd’hui la question de savoir si le 
maintien de la religion romaine et du culte impérial 
était vraiment nécessaire à la conservation de l’em- 
pire. Il serait injuste de reprocher à Domitien de l'avoir 
cru, comme l’ont cru, pendant deux siècles, presque 
tous les hommes d’État romains; ses cruautés seules 
sont inexcusables 2. » 

H. LECLERCQ. 

DOMITILLE (FLAVIE). Sous le règne de Domi- 
tien (voir ce mot) le christianisme pénétra dans la 
familie impériale (voir Dictionn., t. 111, au mot CLEMENS, 
col. 1867-1870). La tradition primitive distingue deux 
Flavia Domitilla, toutes deux chrétiennes : l’une, 
femme de Flavius Clemens et fille d’une sœur de Do- 
mitien et de Titus; l’autre, fille d’une sœur de ce même 
Clemens. 

La première a certainement existé. Nous lisons dans 
Dion Cassius cette affirmation : τὸν Φλαουΐον KAruevra, 


3 Eusèbe, His. eccles., 1. III, ce. x1x, dit « par des 
hérétiques », mais c’est une addition sans valeur au 
texte d’Hégésippe. — ? Ajoutons toujours une part d’in- 
cohérence. Saint Jean aussiétait juif et cependant con- 
damné à un supplice dont il n’y avait guère d’appa- 
rence qu'il échappât. — * 5, Gsell, op. cit, p. 315. 
“Dion, LXVIt, 14. — δ Apollonius, vin, 25. — ὁ Domilianus, 
n. 17. — ? Instit. oral, τὺ, proæmium, 2. — δ Suétone, 
Domit., 15, dit qu’ils étaient fils de Clemens. — " Apollonius, 
VI, 25.— 2S, Gsell, Essai sur le règne de l'empereur Domi- 
tien, in-8°, Paris, 1894, p. 296.— H Corp. inscr. lat., t. vn, 
n. 948; Gruter, p. cexLY, n. 5; Greppo, Trois mémoires 


— DOMITILLE (FLAVIE) 1402 
καίπερ ἀνεψιὸν ὄντα, χαὶ γυναῖχα ai αὐτὴν συγγενῆ 
ἑαυτοῦ us À Φλαουίαν Δομιτίλλαν Eyovra 5. 


« Flavius Clemens, cousin de l'empereur et mari de 
Flavia Domitilla, qui était aussi parente de Domitien. » 
Philostrate dit qu’un certain Stephanus était un 
affranchi de la femme de Clemens 5 : or Suétone " l’ap- 
pelle Domitillæ procurator. Quintillien nous donne 
d’autres détails sur la parenté de Domitille avec Domi- 
tien lorsqu'il écrit : cum mihi Domitianus Augustus 
sororis suæ nepolum delegavit curam τ: d’où il résulte 
que Domitille, mère de ces enfants 5, était fille d’une 
sœur de Domitien. Philostrate commet donc une 
erreur quand il dit que la femme de Clemens était 
sœur de l’empereur : ᾧ [Κ λήμεντι] τὴν ἀδελφὴν τὴν ξαυτοῦ 
ἐδεδώχε: [Δομετιανός] ", mais peut- être faut-il attribuer 
cette erreur à un copiste qui aura transformé ἀδελφιδην 
(nièce) en ἀδελφήν 20, 

C’est à cette Domitille qu'il faut rapporter deux 
fragments d'inscriptions 2 : 


. JFILIA FLAVIAE DOMITILLAE 

. JANI NEPTIS FECIT-GLYCERAE L-ET 
. JERISQVE EORVM CVRANTE 

. JONESINO CONIVGI-BENEMER:+ 


(Flavia Domitilla) filia Flaviæ Domitillæ (imp. 
Cæsaris Vespasi)ani  neplis fecit Glyceræ libertæ εἰ... 
(post)erisque eorum curante…. Onesimo conjugi bene- 
merenti. On voit que Domitille portait les mêmes noms 
que sa mère, la sœur de Titus et de Domitien; elle 
avait élevé ce monument funéraire à une de ses affran- 
chies, Glycère, femme d’Onésime. 

Autre fragment : [Flavia Domitilla, filia Flaviæ 
Domitillæ] DIVI VESPASIANI NEPTIS-PATRI *. 

D’autres inscriptions mentionnent aussi cette Domi- 
tille; nous y reviendrons dans un instant 14, 

Quant à la deuxième Flavie Domitille, son exis- 
tence serait attestée par deux textes d’Eusèbe : 
τοσοῦτον δὲ ἄρα χατὰ τοὺς δηλουμέ VOUS qu 
pas μπτε διδασχαλία, ὡς χαὶ ἄποθε ν 
τοῦ καθ᾽ ἡμᾶς you συγγραφε μὴ ἀποχνῆσα: ταῖς αὐτῶν 


ἢ τῆς 


πίστεως τοὺ 


ἱστορίαις τόν τε διωγμὸν χαὶ τὰ ἐν αὐτῷ μαρτύρια παρα- 
δοῦναι, οἵ γε χαὶ τὸν χαιρὸν ἀχροιδὲ χήναντο ἐν 
ἔτει πεντεχαιδεχάτῳ Δομετιανοῦ μετὰ Ξ 


χαὶ Φλαουΐίαν Δομέτιλλα αν ἱστορήσα 
νυΐαν DA αουΐου Κλη ἤμεντος, ἕνος τῶν τὴν 
ὑπάτων, τῆς εἰς Χρι στὸν μαρτ ἰς νῆσον Πον- 
τίαν χατὰ τιμωρίαν δε εδόσθαι. « La doctrine de notre foi 
jeta un tel éclat, que même les historiens éloignés de 
nos idées ne refusèrent pas de mentionner dans leurs 
écrits la persécution et les martyres auxquels elle 
donna lieu et indiquent avec exactitude la date, ra- 
contant que, dans la quinzième année du règne de 
Domitien, avec beaucoup d’autres, Domitilla, fille de 
la sœur de Flavius Clemens, un des consuls de Rome 
en cette année-là, fut, pour avoir confessé le Christ, re- 
léguée dans l’île de Pontia 15.» En réalité, cette deu- 
xième Flavie Domitille était la troisième de ce nom 
dans sa famille, mais il n’y a pas d’objection à tirer 
de ce fait à une époque où la répétition des mêmes 


noms’est fréquente dans beaucoup de familles. || ὡς ὁ 


relatifs à l'histoire ecclésiastique des premiers siècles, in-S°, 
Paris, 1840, p. 160; De Rossi, Bull. di arch. crist., 1865, 
p. 21; Ο. Marucchi, Monumenti del cimitero di Domitilla, 
in-fol., Roma, 1909, p. 31.— ?* Le nom n'étant pas martelé, 
on ne peut suppléer [{ Domitilani, mais on peut proposer 
[Divi Vespasi]ani. — Corp. inscr. lat., t. νὰ, n. 949, Les 
restitutions proposées par De Rossi ne sont pas absolu- 
ment conformes aux règles de l’épigraphie. 14 Corp. 
inscr. lat., t. νι, ἢ. 16246; Orelli-Henzen, Inscript. lalinar. 
select., n. 5423. C'est à elle aussi, sans doute, que se rappor- 
tent les briques, Corp. inscr. lat., t. XV, ἢ. 1139. — :* Eusèbe, 
Hist. eccles., 1. III, ec. xvin, 4, P. G., t, xx, col. 251. 


1403 


Une première distinction entre la tante et la nièce 
ressort des lieux diflérents où elles furent exilées. Dion, 
abrégé par Xiphilin, rapporte qu'en l’année 95, Do- 
mitien fit périr Flavius Clemens ; quant à Domitille, sa 
femme, elle fut seulement reléguée dans l’île de Pan- 
dataria. Ἢ δὲ Δομιτίλλα ὑπερωρίστη μόνυν ἐς []ανδα- 
τέρειαν 1, La deuxième Domitille fut, au contraire, 
reléguée dans l’île de Pontia ?. Dans le texte d'Eusèbe 
que nous venons de citer, l'historien ecclésiastique 
appuie son dire sur l’autorité d’« historiens païens » qui 
auraient rapporté le martyre de la seconde Flavie Do- 
mitille. Un autre passage d’Eusèbe nous donne le nom 
d’un de ces écrivains païens. « Bruttius, écrit-il dans sa 
Chronique, écrit qu'un grand nombre de chrétiens ont 
été martyrisés sous Domitien, parmi lesquels Flavie 
Domitille, fille de la sœur du consul Flavius Clemens, 
qui fut relésute dans l’île de Pontia, parce qu’elle 
s'était confessée chrétienne 5.» Le Bruttius dont il est 
ici question‘ doit être probablement identifié avec 
Bruttius Præsens, dont la famille est connue. Pline le 
Jeune, dont il fut l'ami, le désigne seulement sous le 
nom de Præsens ὅ ; au vrre siècle, Jean Malala a encore 
feuilleté ses ouvrages 5; enfin, il fut l’aïeul de l’impé- 
ratrice Crispine, femme de Commode. Cette identifi- 
cation supposée est confirmée par la découverte, dans 
l’hypogée chrétien de la voie Ardéatine, d'inscriptions 
relatives à des membres de la famille Bruttia 7. « Il 
est évident que les Bruttii eurent des domaines ou au 
moins des tombeaux confinant à ceux des Flavia Do- 
mitilla; ce voisinage dut attirer d’une manière spéciale 
l'attention de l'historien Bruttius sur les nobles dames 
de la famille impériale qui furent condamnées pour la 
foi chrétienne 5. » Il connut sans doute la nièce de Cle- 
mens, et ce qu'il raconte d’elle a toute la valeur d’un 
témoignage. 

Le souvenir du séjour à Pontia de Flavie Domitille la 
jeune s’y conservait encore dans les dernières années 
du 1ve siècle : saint Jérôme rapporte que la sainte 
veuve Paula « fut conduite à l’île de Pontia, ennoblie 
sous Domitien par l’exil de la plus noble des femmes, 
Flavia Domitilla, et, visitant les petites chambres où 
elle avait enduré son long martyre, sentit croître les 
ailes de sa foi et s’allumer le désir de voir Jérusalem et 
les saints lieux ἢ.» Le successeur de Domitien, Nerva, 
rappela les exilés du règne précédent, tout à la fois les 
exilés chrétiens que l’apaisement de la persécution, 
suivi de près par l'assassinat de Domitien,n’avait pas 
donné le temps de rapatrier, et les païens déportés 


1 Dion, Lxvn, 13. — ? P. Allard, Histoire des persé- 
culions pendant les deux premiers siècles, 1911, p. 113: 
« Ces deux petites îles étaient 165 lieux ordinaires de 
déportation des membres des dynasties régnantes, car 
Pandataria avait déjà vu l'exil de Julie, fille d’Au- 
guste, d’Agrippine, femme de Germanicus, d’Octavie, 
femme de Néron, tandis qu'à Pontia avaient été déportés 
l’un des fils de Germanicus et les filles de Caligula, ν — 
: Eusèbe, Chronique, traduite par saint Jérôme, ad 
Olymp. 218 : Scribit Prutius plurimos clristianorum sub 
Domitiano fecisse martyrium, inter quos et Ilaviam Domiltil- 
lam flavii (lementis er sorore neptem (nièce, non petite- 
fille). quia se chrislianam esse teslala sit; édit. Schone, p. 163. 
La traduction grecque d’'Eusèbe par Georges le Syncelle, 
édit. Dindorf, p. 650 : Φλανία Δομετίλ)α, ἐξαδελφὴ Kdr- 
μεντος Φλαουίου ; la version arménienne d’'Eusèbe a un texte 
fort incorrect dans ce passage. Dans l'épitomé syriaque, 
édit. Schone, p. 214, on lit : Flaviam Lomitillam, filiam 
sororis Clementis consulis. — #* Βρέττιος ; Vers. arm. : Bret- 
ticus: epit. svr. : Zrutnus; Chroniq. pascale, édit. Dindort, 
t. 1, Ὁ. 74 : Βρούττιος. — " Pline, Epist., sn, 3. Un Bruttius 
Præsens fut consul pour la seconde fois en 139; cf. Klein, 
J'asti consulares, Ὁ. 67. — * Malala, édit. Bonn, p. 34, 193, 
262; cf. Bull. di arch. crist., 1875, p. 74. — ? De Rossi, Bull, 
di archeol. crist., 1865, p. 24: cf. Corp. inscr. lat., t. vi, 
n. 7586. L'épitaphe d’un affranchi de la gens Bruttia porte, 
par une coïncidence singulière, le cognomen Clemens. 1bid., 


DOMITILLE (FLAVIE) — DOMITILLE (CIMETIÈRE DE) 


1404 


pour des raisons politiques. Peut-être les membres de 
la famille impériale furent-ils exclus de cette mesure, 
car on s’expliquerait alors avec peine comment, au 
ive siècle, on montrait aux pèlerins, dans l’île de Pon- 
tia, les chambres où la jeune Domitille subit « son long 
martyre », longum martyrium duxerat, puisqu'elle n’y 
aurait guère séjourné au delà de la fin de 96. Un docu- 
ment du commencement du v® siècle, les actes des 
saints Nérée et Achillée ©, nous disent en effet que 
Flavia Domitilla ne quitta l’île de Pontia que sous le 
règne de Trajan, non pour être rendue à la liberté, 
mais pour être jugée et mise à mort à Terracine. Elle 
y aurait été déposée dans un sarcophage neuf, disent 
ces mêmes actes, dont la valeur historique d’ensemble 
est presque nulle et qui nous donnent ces détails que 
nous ne pouvions négliger. 

Nous admettons donc l'existence de deux Flavie 
Domitille, la tante et la nièce, toutes deux chrétiennes, 
sans méconnaïître les raisons apportées contre ce dé- 
doublement et sans donner d’ailleurs à ce point d’im- 
portance secondaire une gravité qu'il ne comporte 
pas 2. 

H. LECLERCQ. 

DOMITILLE (CIMETIÈRE DE). — I. Épo- 
nyme. II. Témoignages. III. Topographie. IV. Décou- 
verte dela basilique de Sainte-Pétronille. V. Historique. 
VI. Description. VII. Vestibule des Flaviens. VIIL. 
Cubiculum d’Ampliatus. IX. Région du 11 siècle. X. 
Région du rvesiècle. XI. Épigraphie. XII. Sculptures. 
XIII. Peintures. XIV. Bibliographie. 

I. ÉPONYME. — Le cimetière de Domitille est situé 


sur la voie Ardéatine, voie très ancienne, peut-être 


autant que la ville d’Ardea, capitale des Rutules. 
Actuellement le tracé de l’Ardéatine se détache de la 
voie Appienne près de l’oratoire du Domine quo vadis 
et, à travers la voie des Sefte Chiese, se dirige vers Castel 
di Leva et Ardea. La voie antique partait de la porte 
Serviana sur l’Aventin, entre Saint-Sabas et Sainte- 
Balbine (voir ce mot). Dans l’enceinte d’Aurélien on 
ménagea à la voie Ardéatine une porte distincte appelée 
Porta Ardeatina, détruite au xvi® siècle pour faire place 
au bastion de Sangallo "ἢ. 

Depuis le mur d’Aurélien, la voie Ardéatine se déve- 
loppait à droite de la voie Appienne, mais à l'époque 
des Jtlineraria des pèlerins, elles étaient réunies et la 
voie Ardéatine ne regagnait son tracé primitif qu'au 
moyen d’un chemin de traverse, diverticolo, proche du 
Domine quo vadis®.Les Ilineraria signalent le long de 


n. 5786. — “ De Rossi, Bull. di archeol. crist., 1865,p. 24.— 
*S. Jérôme, Epist., cvur, ad Eustochium : Delata est ad 
insulam Pontiam, quam clarissimæ quondum feminarum sub 
Domiliano principe pro confessione nominis christiani 
l‘laviæ Domitillr nobilitavit exilium, vidensque cellulas in 
quibus illa longum martyrium duxerat….— 15. Schæfer, Die 
Akten der heiligen Nereus und Achilleus, dans Rômische 
Quartalschrift, 1894, p. 89 sq.; ef. L. Duchesne, dans Bulletin 
crilique, 1894, p. 256.— #4 On trouvera une bibliographie 
des partisans des deux opinions dans S. Gsell, Essai sur le 
règne de l'empereur Domitien, 1894, p. 296, note 3; dans 
P, Allard, Histoire des persécutions, 1911, t. 1, p. 115, note 2, 
οἱ dans O. Marucchi, Monumenti del cimilero di Domitilla, 
in-fol., Roma, 1909, p. 35. — 2 Nibby, Analisi, t. 1, 
p. 560 sq.; H. Jordan, Topographie der Stadt Rom, 
Berlin, 1878, t. 111, p. 233 sq., 368; Tomassetti, La 
campagna romana nel medio evo, dans Archivio de la società 
romana di storia patria, 1879, p. 385-408; 1880, p. 135- 
112; Mich. St. De Rossi, dans De Rossi, Roma sotler- 
ranea, t. 11, Appendice, ἡ. 8-17; Huelsen, dans Bulletlino 
dell Instituto archeologico germanico, 1894, t. 1x, ἢ. 320; 
O. Marucchi, Xoma sotterranea cristiana (nuova serie). 
Descrizione analilica dei monumenti esistenti negli antichi 
cimileri suburbani pubblicata a cura della Commissione di 
archeologia sacra. 1. Monumenti del cimitero αἱ Domitilla 
sulla via Ardeatina, in-fol., Roma, 1909, p. 21.—4* De Rossi, 
Roma sotterr., t. 1, Ὁ. 240. 


--- »Δι ΝΣ 


4405 


| - cette voie de nombreux monuments chrétiens : Index 
cæmeteriorum et Notitia regionum: Cœmeterium Domi- 
᾿ς jillæ, Nerei et Achillei ad S. Petronillam via Ardeatina. 

Cœmeterium Balbinæ ad 5. Marcum et Marcellianum 
ὶ via Ardealina. Cœmeterium Damasi, Cœmelerium Basi- 
᾿ς μοὶ ad 5. Marcum via Ardeatina. — Itinéraire de Salz- 
bourg : ΕἸ dimittis viam Appiam et pervenies ad S. Mar- 
cum papam el marlyrem, postea ad 8. Damasum papam 
et martyrem via Ardeatina, el ibi in altera ecclesia invenies 
duos diaconos et martyres Marcum εἰ Marcellianum 
{ratres germanos cujus corpus quiescil Sursum sub magno 
altare, Deinde descendis per gradus ad SS. marlyres 
Nereum et Achilleum. — De locis 55. Martyrum: 
Juxta viam Ardeatinam ecclesia est S. Petronellæ; ibi 
quoque 5. Nereus et S. Achilleus sunt et ipsa Petronella 
sepulti. Et prope eamdem viam 5. Damasus papa depo- 
situs est et soror ejus Martha. Et in alia basilica non 
longe Marcus et Marcellianus sunt honorali, et adhuc in 
alia ecclesia alius Marcus cum Marcellino in honore 
_habetur. — Itinéraire de Guillaume de Malmesbury : 
Inter viam Appiam et Ostiensem est via Ardeatina, ubi 
sunt Marcus et Marcellianus et ubi jacet Damasus papa 
in sua ecclesia. Et non longe 5. Petronella et Nereus et 
 Achilleus et alii plures. — Itinéraire d’Einsiedeln : In 
via Appia, in dexlera, S. Petronella, Nerei et Achillei, 
 Marci et Marcelliani, ad 5. Soterum. 

La propriété la plus vaste située le long de cette voie 
et sous laquelle s’étendit le cimetière de Domitille, est 
connue sous le nom de Torre Marancia, nom qui dérive 
certainement d’un certain Amaranthus !; on connaît 
une inscription qui mentionne IN PRAEDIS:AMA- 
BANTIANIS * Des fouilles importantes, exécutées en 
1817 par L. Biondi?, firent retrouver les restes d'une 


épouse Tertulla 


DOMITILLE (CIMETIÈRE DE) 


1406 


5 VESPASIANI - NEPTIS:Accepto loco e 
IVS : BENEFICIO : HOC-SEPHVLCRum feci 
MEIS : LIBERTIS : LIBERTABVS - POs{erisque eorum 


En 1817, fut découvert un cippe sépulcral sur lequel 
on lit la mention d’une concession de terrain faite par 
Flavie Domitille, la propriétaire, en vue d'établir des 
sépultures 5, 

Calvisius Philotas élève un tombeau à Sergius Corne- 
lius Julianus, son frère, et à sa femme Calvisia. 


SER : CORNELIO 
IVLIANO : FRAT 
PIISSIMO : ET 
CALVISiAE : EIVS 

Ὁ P:CALVISIVS 
PHILOTAS : ET : SIBI 
EX . INDVLGENTIA 
FLAVIAE : DOMITILL 
IN:FR:P: XXXV 

10 IN-AGR-P: XXXX 


Cette inscription et la précédente mirent J. B. De 
Rossi sur la voie de l'identification du cimetière situé 
sous le prædium qui avait livré ces textes; ce ne pouvait 
être que Flavie Domitille, dont nous avons déjà parlé 
(voir Dictionn., t. 1V, col. 1401). Toute cette famille 
Flavienne était issue de Titus Flavius Petro municeps 
reatinus, comme dit Suétone, originaire par consé- 
quent de Rieti. Son petit-fils Titus Flavius Sabinus eut 
la préfecture urbaine sous Néron, en 64; son second 
petit-fils fut l’empereur Vespasien, proclamé en l’an 69. 
Voici d’ailleurs la généalogie de cette famille : 


TITUS FLAVIUS PETRO 


TITUS FLAVIUS SABINUS 
épouse Vespasia Polla 


Trrus FLAVIUS SABINUS 
préfet urbain en 6% 
épouse (Plautia?) 


Tirus FL. VESPASIANUS AUG. 
empereur en 69 
épouse Fla via Domitilla Aug. 


FLaviaA POLLA οὐ PETRONILLA 
morte en bas âge 
en 69-70 


Titus EL Sabinus + Plautilla + Titus El. Clemens. 
épouse Julia Aug. mariée à... + épouse FI. Domitilla 
persécutés en 95 


Titus FL. Vesp. Auy 
épouse Arrecina Tertulla épouse Domilia Longima Aux. 
et Marcia Furnilla 


Tit. ΕἸ. Domitianus Aug.  Flavia Domitilla 


mariée 
sans poslérilé: 


+ Æl. Domitilla 
vierge, exilée en 95 


Vespasiunus junior 
ΕἸ. Domilianus junior 


importante villa de l’époque impériale et les vestiges 
de deux habitations Δ. En outre, des débris de sculp- 
® tures, de fresques, de mosaïques, conservés οἱ réunis au 
Musée du Vatican; enfin, beaucoup d'inscriptions. 
Dès 1772, un fragment épigraphique avait été dé- 
couvert ὃ: 


TATIA : BAVCYL LEP MM I 
TRIX: SEPTEM LiBerorum pronepotum 

DIVI-: VESPASIANG filiorum ΕἸ. Clementis et 
FLAVIAE : DOMITILLæ uxoris eius divi 


1 Un personnage de ce nom, mais dont on ignore 

_ s'il a eu des propriétés sur l’Ardéatine, est connu par 
« le Corp. inscer. lat., t. vi, n. 8703. — ? Cf. Nibby, Ana- 
disi, t. mr, p. 236; Corp. inscr. lat, t. vi, n. 10233. 
- αἴ, Biondi, Monumenti Amaranziani, dans Museo 
Chiaramonti, Roma, 1843, t. 11, appendice. — * Elles 

* appartenaient à Munatia Procula et à Numisia Procula ; 
ef. Corp. inser. lat, t, xv, n. 7459, 7498, — 5 Cette inscrip- 
tion appartenait à un certain Bellotli, qui avait recueilli 
les inscriptions trouvées dans sa vigne, contiguë ἃ Tor 
Marancia et à San Sebasliano, par conséquent à notre 


Julia Augusta 
mariée à Tit, FI. Sabinus 


+ Flavia Domitilla 
mariée à Tit. FI. Clemens 


On voit qu'il y a eu trois et même quatre person- 
nages du nom de Flavia Domitilla, parmi lesquelles la 
femme et la fille de Vespasien n’appartiennent pas 
à nos recherches, mais seulement sa petite-fille et sa 
petite-nièce. Ces deux-ci, par l'effet du mariage de 
Tit. ΕἸ. Clemens, se trouvaient être cousines au second 
degré et tante et nièce. Leur christianisme à toutes 
deux est avéré, la tante fut reléguée dans l’île de Panda- 
taria, la nièce dans l’île de Pontia. C’est de l’une d'elles 
que le cimetière de la voie Ardéatine tient son nom, 
probablement de la tante, qui eut une situation plus 


cimetière: cf. Orelli-Ienzen, Inscript. latinar. selectar. 
ampliss. coll, in-8°, Turici, 1856, ἴ, τ, n. 5423; De Rossi, 
Bull. di arch. crist., 1865, p. 23; Corp. inscr. lat., t. VI, 
n. 8942; O. Marucchi, Monumenta del cimit. di Domitilla, 
p. 31, original conservé au Vatican, paroi XXVII, P. 101: 
fig. 35, p. 152. — * De Rossi, Roma solterranea, 1864, t. τ, 
p. 267; Corp. inscr. lat, t. vx, n. 16246; Ο. Marucchi, 
Monumenti del cimitero di Domitilla sulla via Ardealina, 
in-fol., Roma, 1909, p. 30; ce cippe ἃ conservé 
depuis 1817 au palazzo Guglielmi à Rome; depuis quelques 
années il a disparu. 


été 


1407 


considérable et un rang plus élevé. Quoi qu’il en soit, 
cette origine reporte la création du cimetière de Domi- 
tille jusqu'aux dernières années du 1° siècle. 

II. TÉmoreNAGESs. — Le cimetière de Domitille est 
indiqué sur la voie Ardéatine par les actes des saints 
Nérée et Achillée, les martyrologes et les Itineraria des 
pèlerins. L'ancien catalogue du cimetière le désigne 
encore par son nom et le place sur la voie Ardéatine : 
Cœmeterium Domitillæ, Nerei et Achillei ad 5. Petro- 
nillam via Ardeatinaï. Ainsi donc le prædium funt- 
raire de l’Ardéatine avait bien, à une époque déter- 
minée, porté le vocable de son ancienne propriétaire et 
fondatrice : cimetière de Domitille. Il allait demeurer 
en exploitation du 197 au ve siècle et offrir par consé- 
quent une immense étendue et les types variés des 
divers modes de sépulture pratiqués pendant plusieurs 
siècles. Cependant son accès, son nom et jusqu'à son 
souvenir s'étaient perdus; aussi les premiers explora- 
teurs des catacombes ne virent dans cette région cata- 
combale qu’une dépendance ou mieux une prolonga- 
tion des nécropoles de la voie Appienne. Sur cette voie, 
une catacombe éclipsait toutes les autres par sa célé- 
brité et les absorbait l’une après l’autre, faute d’en 
savoir les limites précises: c'était la catacombe de 
Calliste (voir ce mot); on lui rattacha les ambulacres 
de l’Ardéatine. Bosio avait sans doute bien déterminé 
les memoriæ historiques des différents cimetières de 
l’Appienne et de l’Ardéatine, il savait par les textes 
qu’il avait compulsés qu'un cimetière avait porté le 
nom de Domitille, mais il n’avait pu l'identifier et le 
localiser et l’avait englobé dans il cimitero di Callisto 
ὁ di altri martiri sulle vie Appia ed Ardealina *. I l'ex- 
plora une première fois, en 1593, avec Pompeo Ugonio, 
s’y perdit et faillit n’en jamais sortir *. Il écrivit son 
nom en divers endroits sur les parois et près d’une de 
ces signatures nous voyons qu'alors une partie du cime- 
tière de Domitille s’appelait, dans la petite société des 
explorateurs, cœmeterium Zephirini #. Après Bosio, un 
de ses collaborateurs, Ottavio Pico da Borgo San Se- 
polcro, visita le cimetière et y traça, lui aussi, son nom ὅ. 

Les successeurs de Bosio s’obstinèrent dans la mé- 
prise de leur maître : Aringhi, Boldetti, Marangoni, 
Bottari. Au x1x® siècle, le P. G. Marchi étudia quelques 
cryptes de l’Ardéatine sans en rectifier la topographie 5. 
Les premières fouilles furent entreprises en 1852, par 
la Commissione di sacra archeologia 7. J. B. De Rossi, 
par une minutieuse comparaison des J{ineraria, avait 
pu déterminer l’existence de trois groupes cémétériaux 
sur la voie Appienne : Calliste, Prétextat, ad Cala- 
cumbas. Comparant les données topographiques, il en 
déduisit qu'à proximité du chemin entre les voies 
Appienne et Ardéatine, dans la direction de la voie 
d’Ostie, il rencontrerait l'emplacement de la basilique 
où furent vénérés les corps des martyrs Nérée et 
Achillée et de sainte Pétronille. Comme ces tombes 
devaient, sans hésitation possible, se trouver au cime- 
tière de Domitille, suivant l'affirmation des Actes des 
deux martyrs, cet emplacement coïnciderait avec le 
souterrain de Tor Marancia s'étendant entre les voies 
Ardéatine et Ostienne, par conséquent avec la cata- 
combe alors faussement désignée sous le nom de Cal- 
liste. Nulle communication n'avait jamais existé entre 
les galeries les plus avancées de la catacombe de Cal- 


1Ms. Vatic. 3851. fol. 42: De Rossi, Roma sollerranea, t. τ, 
p. 130; O. Marucchi, Monumenti del cimitero di Domitilla, 
1914, p. 107-114 : Gli anlichi itinerari dimostrano ed i 
monumenti confermano che i sepolcri dei morteleri Nerso ed 
Achilles e di 5. Petronilla erano posti precisamente nel luogo 
ove ὁ la grande basilica costruita dentro il cimitero di Do- 
mililla. —-? Bosio, Roma sotlerranea, 1632, 1. II, ce. XXI. 
— % Jbid., p. 195 sq. — “ Marucchi, dans Nuovo bollettino 
di arch. crist., 1905, p. 71 sq. — ? De Rossi, Roma sotter- 


anea, t. 1, p. 40 : ++ || Oltavio Pico | Biturgiensis | 


DOMITILLE (CIMETIÈRE DE) 


1408 


liste et celles de la catacombe de Domitille, qui s’arrê- 
taient au {πὶ vifs. 

L'identification pressentie entre le cæmeterium Domi- 
tillæ et les souterrains de Tor Marancia fut confirmée 
en 1852, quand les vestiges monumentaux vinrent 
éclairer les textes connus. L'inscription de Calvisius 
Philotas avait déjà appris l'existence d’un cimetière, 
tout au moins d’une sépulture ex indulgentia Flaviæ 
Domitillæ, par conséquent dans un domaine qui lui 
appartenait. D’autres découvertes allaient suivre ". 
C'était un grand escalier conduisant à une région sou- 
terraine, et plus tard (1864), d’un autre côté, l’entrée 
d’un hypogée orné de peinture dont le style reportait 
jusqu'au 1°7 siècle, hypogée qui fut certainement une 
sépulture gentilice de l’époque précisément des Fla- 
viens 1. De Rossi avait remarqué, au cours des fouilles 
de 1854, un amas de ruines considérables, fragments de 
marbre, tronçons de colonnes; on y arrivait par des 
galeries souterraines. Il fallut patienter dix ans jus- 
qu'à ce que, en 1873, le nouveau propriétaire, M. Ἐς X. 
de Mérode, ouvrit le terrain aux explorateurs. Les 
travaux entrepris aussitôt amenèrent la découverte de 
la basilique des Saints-Nérée-et-Achillée, attestée par 
les inscriptions historiques ne permettant plus de 
douter que le vaste cimetière situé à droite de l’Ardéa- 
tine était le prædium funéraire des premiers Flaviens 
chrétiens, le cæœmeterium Domitillæ. 

Les années qui suivirent apportèrent leur contin- 
gent de découvertes et leur moisson archéologique. 

III. ToPoGRAPHIE. — Fondée au 151 siècle, la cata- 
combe ne cessa pas de se ramifier jusqu’au ve. Outre les 
ressources qu'ofiraient ses galeries pour les inhuma- 
tions, le cimetière attirait les pèlerins par ses tombes 
saintes, particulièrement celles des martyrs Nérée et 
Achillée et de sainte Pétronille. Après la translation 
des corps saints à l’intérieur de Rome, il fut délaissé, 
obstrué, oublié. 

Deux niveaux superposés avec leur topographie dis- 
tincte composent le cimetière. Ces deux niveaux sont 
d’antiquité égale et de même importance. Quelques 
essais de percement à d’autres niveaux n’ont guère été 
continués. 

On peut distinguer trois régions : 1° Région primi- 
live, avec divers centres : le tombeau des saints Nérée 
et Achillée, le vestibule des Flaviens, le grand escalier 
et les anciennes chapelles auxquelles il donne accès, la 
chapelle d’Ampliatus (voir ce mot). — 2° Région du 
1115 siècle, contenant la peinture de l’Adoration des 
mages et la grande chapelle des Apôtres. — 3° Régiore 
du vie siècle, du côté de la ferme, qui a donné des pein- 
tures et des inscriptions postérieures à la paix de 
l'Église. 

Le plan d'ensemble des excavations qui constituent 
le cimetière de Domitille avait été dressé par Michel- 
Etienne De Rossi, il a été tenu au courant des travaux 
accomplis jusqu’à ces dernières années par M. ἃ. Pa- 
lombi et publié en 1909 par M. O. Marucchi. Le nord et 
le sud sont disposés à l'inverse de ce qui se fait ordi- 
nairement, le nord en bas, afin de placer l'entrée prin- 
cipale et primitive de la catacombe, par le vestibule 
des Flaviens, devant le spectateur (fig. 3842). 

Région primilive, figurée par des hachures inclinées 
WU. C'est la partie désignée sous le nom de « ves- 


Tusciæ 1683 || hora 2 no || ctis E τς SS (évidemment Borgo 
San Sepolcro), et dans le même lieu : Cesar Papinus 1683 die 
21 9 bris, hora 2 noclis. G. Berti 1682.— * Marchi, Monument 
primilivi, 1844, τὶ 1, p. 148.—7 De Rossi, Roma sotlerranea, 
ἴ, 1, D. 250-267.—587Jbid., t. 1, p. 266. D'ailleurs, Boldetti; 
qui croyait À des communications établies entre les sou- 
terrains de l'Appienne et ceux de l’Ardéatine, neput jamais 
passer des uns dans les autres. Osservazioni sui cimiteri, 
p. 550, — ? De Rossi, Roma sotlerranea, t. 1, p. 168-186: 
— 10. Jbid., t. τ, p. 267. 


« mms te D Des ns νὴ ES D So dns ne À nd Sn στ ως 


_ 1409 


“tibule des Flaviens », découverte en 1865. — 1°r niveau, 
tracé pointillé - ; 2e niveau, tracé blanc ἃ 
projet de 3° niveau —— et de 4° niveau 

1. Entrée du vestibule (2e niveau). 

2, Basilique de Sainte-Pétronille (2° niveau). 

3. Galerie au sud de ladite basilique, appelée l’hypo- 
_ gée des Flavi Aureli (25 niveau). 

4. Vaste escalier, découvert en 1852, donnant accès 

ἃ une large région du 2° niveau. 

5. Région d'Ampliatus, découverte en 1881 (1°r ni- 
veau). A droite de la longue galerie dite d’Ampliatus 
s'étend — toujours au 1°7 niveau — une vaste région 
qui tire sa désignation en partie d’une fresque de 
J'Adoration des mages, en partie d'une grande fresque 
représentant les douze apôtres. 

6. Grand escalier, découvert en 1896, qui mène à 
une vaste région du 2° niveau. 

7. Région dite des sei santi, découverte en 1896, 
au 1er niveau. 

La partie actuellement connue et explorée de la 
catacombe de Domitille occupe un domaine à peu près 
carré de 300 mètres environ de côté et une superficie 
totale de 90 000 mètres carrés . La voie d’accès la 
plus rapprochée de l'entrée primitive était le chemin 
{diverlicolo) découvert par De Rossi, joignant l’Ap- 

._ pienne à l’Ardéatine et désigné sous le nom de via 
Appio-Ardealina ". 

IV. DÉCOUVERTE DE LA BASILIQUE DE SAINTE- 
PÉTRONILLE. — En 1864, J. B. De Rossi écrivait : « Le 
vastecimetière de Tor Marancia a son existence et son 
… histoire propres. Son immense développement est com- 

_ plètement indépendant; et, tant par l'antiquité de son 
origine que la magnificence de la conception première 
de son excavation, il l'emporte même sur celui de 
Calliste. Les topographes et les actes des martyrs ne 
laissent pas le moindre doute sur le véritable nom, non 
plus que sur l’histoire de ce gigantesque souterrain. 
Ces divers documents supposent évidemment que c’est 
en ce lieu, c'est-à-dire dans le prædium de Flavia Domi- 
tilla, nièce de Domitien, à un mille et demi des murs de 
Rome, que furent ensevelis Pétronille, Nérée et Achillée. 
Et, en effet, l’ancien catalogue des cimetières en men- 
tionne un appelé Domitillæ, Nerei et Achillei ad S. Pe- 
tronillam via Ardeatina. C’est pourquoi, même avant 
que l'inappréciable découverte des tombeaux des 
papes eût fixé d’une manière indubitable l'attribution 
du cimetière de Calliste, je n’hésitai pas à assigner le 
nom de Domitille à celui de Tor Marancia, nécropole 
chrétienne du 1er siècle et du temps des Flaviens. Il 
nous reste néanmoins à trouver, soit les inscriptions 
historiques des saints Nérée, Achillée et Pétronille, 
soit une preuve quelconque établissant que Tor Ma- 
rancia était en réalité le prædium Domitillæ, men- 
tionné dans les actes de ces saints. Les inscriptions 
nous manquent encore, mais la preuve désirée nous 
est désormais acquise ?. » 

En 1865, fut découverte l’une des principales et pri- 
mitives entrées du cimetière, le « vestibule des Fla- 
viens ». A cette date, De Rossi appelait l'attention sur 
les ruines d’une magnifique crypte, jadis soutenue par 
des colonnes de marbre et qui semblait être celle du 
monument de sainte Pétronille, proche des tombeaux 
de Nérée et Achillée. En 1874, tous les doutes étaient 
dissipés ; les ruines de la crypte grandiose soutenue par 


᾽ 


À Cette superficie est moindre que celle du cimetière de 
Calliste (en comptant toutes les régions cémétériales qui lui 
ont été ajoutées). Le domaine de ce cimetière a environ 400 
mètres de longdans le sens de la voie Appienne et environ 275 
 delarge, perpendiculairement à cette voie.— 5 Surle tracé de 
cechemin, cf. O. Marucchi, Monumenti delcimitero di Domitilla, 
sullavia Ardeatina, in-fol., Roma, 1909, p. 79.—* De Rossi, 
Roma sotterranea, t. 1, p. 266. Je cite l'étude de De Rossi, 


DOMITILLE (CIMETIÈRE DE) 


1410 


des colonnes paraissaient bien être celles du monument 
de Pétronille et les tombes historiques des martyrs 
Nérée et Achillée étaient retrouvées enveloppées dans 
les ruines du monument. 

Après Ja réfection de l’antique escalier enfoui depuis 
plus de mille ans, on se trouva avoir accès sur une des 
plus larges voies cémétériales, conduisant à une cham- 
bre ornée de peintures de la première période de l’art 
chrétien. Cette chambre avait été très fréquentée, 
ainsi qu’on en peut juger par les coupures et travaux 
de maçonnerie exécutés pour en rendre l’abord plus 
facile, et le vaste lucernaire, le plus grand de tous ceux 
qui ont été rencontrés dans la Rome souterraine. Ce- 
pendant on n’y retrouva ni inscriptions ni tombes 
historiques et ce cubicule resta anonyme. La pensée se 
portait vers les martyrs Nérée et Achillée, au tombeau 
desquels les pèlerins du vire siècle descendaient per 
gradus, par des escaliers : ils étaient donc alors encore 
sous terre. Nérée et Achillée avaient été ensevelis près 
du lieu où précédemment avait été déposée la vierge 
Pétronille, que les anciens appellent fille de saint Pierre, 
c’est-à-dire fille spirituelle. En eftet, le gentilice ro- 
main de cette vierge était Aurelia, son cognomen était 
Petronilla, probablement dérivé de Pétrone, aïeul des 
Flavius Augustes et des Domitilla chrétiennes #. Quant 
au tombeau de Pétronille, les topographes, d'accord 
avec l’histoire, semblent le placer dans une basilique 
qui était le sanctuaire principal et central du cime- 
tière de Domitille; mais de cette basilique on n’aper- 
cevait nul vestige. 

Après avoir commencé à déblayer le second étage du 
cimetière, on tomba ὅ sur des galeries en partie soute- 
nues, en partie obstruées par des murailles, qui indi- 
quaient la proximité d’un édifice incorporé à la nécro- 
pole chrétienne. Les énormes dimensions des loculi, 
dont quelques-uns gardaient leurs inscriptions, témoi- 
gnaient, tant par les dimensions que par la paléogra- 
phie, une époque très reculée, la plus ancienne période 
chrétienne: autant de raisons pour faire pressentir le 
voisinage d’un des noyaux primitifs du cimetière de 
Domitille. Les galeries du second étage conduisirent 
régulièrement dans le périmètre de l'édifice. Sur le 
premier point où le souterrain débouche dans l’area 
construite, on trouva un antique loculus fermé de sa 
plaque de marbre avec cette inscription 5 : 


ΔΕ ΒΗ ΝΕΙΝΑ 


L'édifice n’était donc pas seulement au niveau du 
second étage du‘cimetière, mais dans le cimetière même, 
et la partie occupée par lui se trouvait ainsi trans- 
formée. Deux sarcophages de marbre, ornés de têtes de 
lions en style antique romain, étaient encore à leurs 
places τ: quatre colonnes renversées, trois de cipolin, 
une de marbre africain, hautes de 340, de O®49 de 
diamètre, achevèrent la démonstration : on se trouvait 
au seuil d’un sanctuaire de la voie Ardéatine signalé 
par les topographes. Les arcs et les voûtes ou couver- 
tures supérieures de l'édifice étaient enfoncés; aussi, à 
peine avait-on enlevé une partie des décombres dont il 
était plein qu'il se fit en haut une vaste ouverture, et 
aussitôt les ruines, les colonnes reparurent à la lumière. 


Bullettino di archeologia cristiana, 1874, Ὁ. 5-35; trad. franç., 
dans Revue archéologique, 1874, p. 352-371 : Décourerte de 
la basilique de Sainte-Pétronille et du tombeau des martyrs 
Nérée et Achillée au cimetière de Domitille. — * Voir plus 


haut l'arbre généalogique des Flaviens. — * En mars 1854. 
— 40. Marucchi, Roma sotterranea cristiana, 1914, € 1, 
p. 115, pl. xxvu.— ‘Ibid, pl. xxx, fig. 1, 4, sont dif- 
férents. 


1411 


Le propriétaire du sol intervint, souleva des difficultés 
et les travaux furent ajournés !, les quatre colonnes et 
les deux sarcophages furent réenterrés. Quelques frag- 
ments d’épitaphes datées avaient même été recueillis * 
parmi les matériaux du monument anonyme décou- 
vert en 1854 et que, pour ne rien préiuger, ou appelait 
« des colonnes ». 

C'est en ce même lieu et à la même époque que fut 
découvert le texte suivant d’une singulière formule de 
contrat de vente, gravée sur une grande pierre destinée 
à fermer une tombe construite sous le pavé : elle atteste 
qu'il se vendait dans cet édifice des concessions de 
tombeaux, ainsi que cela se pratiquait au 1v° et au 
ve siècle dans les lieux de sépultures les plus recher- 
chés (fig. 3843) : 


ESOA 
PHONE 


He. ᾿ 


3843. — Dalle du cimetière de Domitille. 
D'après Marucchi, Roma sotterranea, p. 217, fig. 104. 


vui calendas febr(u)ar(ias ego Aur(elius) Constan- 
lius scripsi pro Aur(elio) Bialurinu (— Victorino) eum 
vendidisse locum quem emit Aur(elius) Lauren(lius). I] 
n’est pas question ici de fossores, auxquels appartenait 
alors le privilège de vendre des sépultures dans les cata- 
combes et les cimetières à ciel ouvert. Les contrac- 
tants sont des personnes de la même gens Aurelia; 
c’est une vente faite en famille, circonstance qui ne 
peut être négligée dans ces lieux voisins du monument 
d’Aurelia Petronilla. 

En 1873, dans la propriété achetée par M. F-.X. de 
Mérode et livrée par lui aux fouilleurs, les tranchées 
s’ouvrirent au mois de novembre. Les quatre colonnes 
et les deux sarcophages découverts et réenterrés en 
1854 avaient disparu, clandestinement enlevés après 
1870. Mais les fouilles mirent à jour les bases de ces 
colonnes, toujours en place, au nombre de quatre, en 
droite ligne. Indice qu’on se trouvait dans une basi- 
lique. Les quatre bases appartenaient à la petite nef de 
gauche, mesurant en longueur 19"61, en largeur 3m81. 
En poursuivant les fouilles, on découvrit l’abside, me- 
surant 455 dans sa plus grande profondeur. 

V. HISTORIQUE. — Il ne pouvait s'agir d'identifier 
cette basilique avec celle du pape Damase. Tandis 
qu’elle s'élève au sein d’un cimetière, on sait, par son 
épitaphe, que le pape s’était interdit la satisfaction de 
reposer parmi les saints, dans la crainte que sa sépul- 
ture ne fût un prétexte à bouleverser leurs ossements : 
Hic fateor Damasus volui mea condere membra, sed 
cineres timui sanctos vexare piorum. Il ne restait de 
choix qu'entre la basilique de Marc et Marcellien et 


1 Ceci survenait au moment où, sur un autre point de 
la Rome souterraine, on arrivait à la crypte papale du 
cimetière de Calliste; toute la sollicitude et les ressources 
dont on disposait furent tournées de ce côté, — ?De Rossi, 
Inscript. christ, urb. Homw, t, 1, n. 89, 294, 481, 570, — 
3 De Rossi, Bull. di archeol, crist., 1874, Ὁ. 19 sq., pl. 1 
n. 2; IKraus, Die rômische Katakomben, 1879, p. S4; De 
Rossi, Bull. di arch, crist., 1875, p. 5 sq.; Armelini, Le 


DOMITILLE-(CIMETIÈRE DE) 


1412 


celle de Pétronille, Nérée et Achillée. J. B. De Rossi 
fut, à ce sujet, quelque temps perplexe. Bosio parlait 
d’après Francesco Albertino, qui vécut sous Jules II 
(en 1510) et qui écrivait : cœmetcrium Domütillæ via 
Ardeatina apud ecclesiam sanctæ Petronillæ ; il citait, en 
outre, le Liber pontificalis dans la notice de Grégoire III 
(715-741) : in cœmeterio sanctæ Petronillæ stationem 
annuam dari instituil, ubi obtulit coronam auream, cali- 
cem et patenam argenteam; seu alia diversa ad orna- 
mentum ecclesiæ pertinentia. Le même Liber pontificalis 
attribuait au pape Jean Ier (523-526) la restauration du 
cimetière : cæœmeterium via Ardeatina. Enfin, on trouve, 
parmi les homélies de saint Grégoire le Grand, une 
homélie habita ad populum in cœæmeterio Nerei et Achil- 
lei die natali eorum, mentionnée, dans certains manu- 
scrits, habita in basilica SS. Nerei et Achillei, que Bosio 
et Baronius croyaient être le {ilulus Fasciolæ. 

On en était là quand, dans l’abside, on trouva une 
énorme pierre émergeant d’un tombeau ouvert con- 
struit sous le dallage. Quelques caractères gravés con- 
tenaient l’extrémité des lignes des derniers vers de 
l'éloge damasien des martyrs Nérée et Achillée ὃ : 


Militiæ nomen dederant sævum]Q(ue) [gerebant 
Officium pariter spectantes juss]A TY[ranni, 

Præceplis pulsante melu servilRE PARati. 

Mira fides rerum: subilo posue]RE FVRORE[m, 
C[onversi fugiunt, ducis impia castr]A RELINQVVNT 
PROIC[iunt clipeos, faleras tel]JAQ. CRVENTA 
CONFEIssi gaudent Christi portar]E TRIVMFOS 
CREDIT[e per Damasum possit quid] GLORIA CHRISTI 


Gruter avait publié cette inscription d'après la 
sylloge épigraphique d’Heidelberg, qui ne porte pas 
d'indication de lieu, et ni Baronius ni aucun savant du 
xvIe siècle ne put découvrir à qui s’adressait cet éloge. 
Sarazani ne se compromit pas en l’intitulant : De incer- 
lis martyribus, enfin Mabillon le lut dans la sylloge 
d'Einsiedeln avec cette indication : in sepulcro Nerei 
el Achillei via Appia et, avant les vers, ces mots : NE- 
REVS ET ACHILLEVS MARTYRES “. 

La formule in sepulcro signale le monument funé- 
raire dans le cimetière de Domitille, que le topographe 
d’Einsiedeln désigne par les mots S. Petronillæ, Nerei 
el Achillei; et comme on l’a vu, la voie Ardéatine par- 
tit, à une basse époque, de la porta Appia et fut sou- 
vent identifiée et confondue avec la via Appia elle- 
même. Malgré cela, Ciampini, Giorgi, d’autres encore 
ont cru que le topographe en question avait vu et 
transcrit l'inscription damasienne dans l’église des 
Saints-Nérée-et-Achillée, dans Rome, proche des ther- 
mes de Caracalla. Deux autres sylloges épigraphiques 
confirment le fait que l'inscription fut dédiée aux 
martyrs dans leur basilique cémétériale, près de la 
voie Ardéatine; ce sont les sylloges de Klosterneubourg 
et de Gottwei, qui, toutes deux, écrivent les noms des 
saints en hexamètres en tête de l'inscription et placent 
l’épigraphe après celle de l’Appia et avant celle de la 
voie d’Ostie, c'est-à-dire sur l’Ardéatine, intermédiaire 
entre ces deux voies, et où on en a retrouvé deux 
importants fragments. 

A quelle époque et par quel personnage la basilique 
ainsi découverte fut-elle construite? Ni le Liber pon- 
lificalis, ni aucun texte historique ne nous apprend rien 
à ce sujet. La notice du pape Jean Ier (523-526) relate 
les travaux exécutés par ce pape dans le cimetière des 
chiese di Roma, 1887, p. 734; De Rossi, Inscripl. christ. 
urb. Rom, 1888, ἴ, 11, p. 31, 74: Corp. inscr. lat, t, Mt, 
part. 1, p. χιν, n. 71, p. 67, n. 28; ἢ. 101, n. 20; Achelis, 
Acta SS, Nerei el Achillei, dans Texte und Unlersuchungen, 
1893, p. 43 sq.; Duecheler, Anthol. epigramm., n. 804; 
M. Ihm, Damasi epigrammata, in-16, Lipsiæ, 1895, p. 12, 


n. 8. Voir Diclionn., t.1v, col. 171, ἢ. 8. — # Mabillon, 
Vetera analecta, t. 1V, p. 504, 


-Nérée-et-Achillée : Renovavil cœmeterium bea- 
marlyrum Nerei Achillei: d’autres manuscrits 
ent perfecit et même fecit au lieu de renovavil. Mais 
s s inscriptions trouvées dans la basilique en constatent 
stence bien avant le νι" siècle. En 390, le troisième 
se du cimetière n’était pas encore obstrué par les 
fondements et le pavé des nefs latérales. En revanche, 
e vide d’un ambulacre cémétérial fut, dès l’an 295, 
ἐρῶν par des tombeaux construits sous le dallage du 
bêma, près de l’emplac-ment où avait été l’autel, entre 
ce point et la nef gauche. La preuve en est dans une 
_épitaphe trouvée encore à sa place sur un sarcophage 
. muré et couvert d’une construction ou d’une espèce 
de toiture, telle que nous en voyons sur les tombeaux 
chrétiens disposés au-dessous des dallages des basi- 
᾿ liques, quelquefois même des cryptes souterraines. Le 
tombeau était destiné à recevoir deux corps et l’épi- 
taphe mentionne deux fidèles, appelés l’un Beatus, 


3844. — Épitaphe de Beatus et Vincentia. 
D'après Marucchi, op. cit., p. 187, fig. 47. 


_ l’autre Vincentia, morts dans le même mois, juin 395, 
_ sous le consulat d’Anicius Olibrius et de Probinus (1 g. 
_ 3814). 
L'inscription est de la classe peu nombreuse de celles 
_ qui, portant la date de l’année, du jour, du mois et de 
Ja semaine, constituent une donnée chronologique 
_ importante et prouvent que la série du cycle solaire et 
du comput des semaines remonte sans interruption, de 
l’époque où nous vivons, au moins jusqu'au début de 
_ l'ère vulgaire. Ainsi, en 395, la lettre dominicale G fait 
| coïncider le 111 idus maias (13 mai), non avec le dies 
. Salurni, samedi, mais avec le dimanche. La suite de 
l'inscription nous montre où est l’erreur et comment la 
_ corriger. Là le dies Lunis (unæ), lundi, est joint au 
ΧΗ Καὶ. junias (21 mai); ce qui correspond exactement 
au cycle solaire et à la lettre dominicale de l’année 395. 
Κ Si donc le 21 mai fut un lundi, le amedi précédant les 
ides de ce même mois tomba nécessairement le 12 et 
nonle13 mai (tr, non m1, IDVS MAIAS ; et c'est précisé- 
1 ment ce qu'exige la chronologie. Le graveur omit une 
ité en écrivant πὶ au lieu de rm, et Beatus mourut le 
ai, qui est le jour précis de la fêle des martyrs 
᾿᾿ e et Achillée. La sépulture qui lui fut donnée ἃ 
é de l'autel des saints, au jour natal de leur mort, 
n'est pas un cas fortuit. Ou le mourant ou ses parents 
choïsirent cet emplacement, et la circonstance qu’une 
ace si enviée était encore vacante le 12 mai 395 con- 


DOMITILLE (CIMETIÈRE DE) 


1414 


firme ce fait que le monument lui-même était, à cette 
date, en construction. En effet, si, en 390, sa nef gauche 
n'avait pas encore occupé les ambulacres du troisièmé 
étage du cimetière, si, d'autre part, en 395, les an- 
ciennes galeries se remplissaient de tombeaux con- 
struits sous le pavé de l'édifice, il est clair que la date 
de sa fondation se place au moins après le commence- 
ment de 390 et avant le mois de mai 395. 

Ce terminus a quo, de 390, nous est procuré par 
l'inscription trouvée sur un loculus d'une des voies 
obstruées par les fondations de la nef gauche; c’est un 
graffite sur lequel on lit (fg. 3845) : 


DEPOSITVS 
in PACE CONS 
| Valentiniano AVG || ET NEVTE 
TiO D. C. 


Cette date était celle du pontificat de Sirice, succes- 
seur de Damase, qui achevait l’œuvre entreprise par le 
pape défunt à la glorification des martyrs, comme nous 


3845. — Graffite du cimetière de Domitille, 


D'après Marucchi, op. cit., p. 186, fig. 46. 
l’apprennent les textes épigraphiques, car le Liber pon- 
tificalis ne nous dit rien de l’œuvre de Sirice dans les 
églises et cimetières de Rome, ce qui explique le silence 
au sujet des origines de la basilique de Pétronille. 

ἢ est possible que l'inscription des martyrs soit de ce 
pontificat. On remarque, en effet, que les caractères 
sont moins élégants et moins corrects que sur d’autres 
exemplaires tracés par Philocalus; or, sous Sirice, on 
imagina de simplifier la calligraphie damasienne. Les 
hémistiches sont l’œuvre de Damase, qui en réclame la 
paternité dans le dernier vers, mais on a pu différer la 
gravure jusqu'après la mort du pape. 

Sous le pape Jean Ier (523-526), fut entreprise la 
restauration de la basilique. A la fin de ce même siècle, 
pendant que l'Italie était la proie des Lumbards et 
que tout, autour de Rome, n'était que ruine et désola- 
tion, saint Grégoire prononça en cette basilique son ho- 
mélie, dans laquelle il déplore les calamités présentes : 
Ubique mors, ubique luctus, ubique desolalio; undique 
perculimur, undique amaritudinibus replemur…. Ali- 
quando nos mundus delecta!ione sibi tenuitl, nunc lantis 
plagis plenus esl ut ipse nos mundus müittat ad Deum. 
Vers le même temps, un envoyé de la reine des Lom- 
bards vint en pèlerin à Rome, visita la basilique et 
recueillit dans une même ampoule les huiles des tom- 
beaux de Pétronille, Nérée et Achillée et celles des basi- 
liques voisines de Damase, de Marc et de Marcellien. Il 
remporta son ampoule à Monza, où elle se conserve avec 
l'étiquette sur papyrus portant les noms des saints, 


1415 DOMITILLE (CIMETIÈRE DE) 1416 

Pendant tout le cours du vire siècle, la basilique de 
Pétronille fut fréquentée par les pèlerins. On lit dans 
ces itineraria qui leur tenaient lieu de guide : Jux{a 


enregistrés d’une manière plus complète dans un cata- 
logue, également sur papyrus, adressé par l’abbé Jean 
à la reine Théodelinde : Sce Petronillæ filiæ Sci Petri apo- 


3846. — Vue des restes de la basilique de Sainte-Pétronille. 
D’après O. Marucchi, Roma sotterranea, nuova serie, 1914, pl. XXXI-XXXHI. 


slo. Sci Nerei, Sci Acillei. On ἃ retrouvé dans les ruines, | viam Ardeatinam ecclesia est S. Petronillæ : ἰδὲ quoque 
près de la place de l'autel, à gauche, les fragments du S. Nereus et 5. Achilleas sunt et ipsa Petronilla sepulti. 
récipient de marbre où cette huile avait été enfermée : Le culte dut demeurer florissant même à l’époque où 
c'estun grand platentouré d’un haut rebord, analogue à les autres cimetières étaient négligés, puisque Gré- 
ceux qu’on trouve dans d’autres cimetières suburbains. | goire ΠῚ (715-741) établit une station annuelle in 


CIMETIÈRE 
DE 


DOMITILLE 


PLAN 


DU 


CIMETIERE τε DOMITILLE 


SIGNES CONVERTIONNELS 


1 Plan 

= 2#Plan 

Aypogée des Fa viens 
En 5’. :π 

4° Plan 

mu Constructions 


Hypogée paien 


nn 
Echelle 


2*Plan (Hypogée des Flaviens) Mere ἰὰ ΤᾺ 
ES 2° Pan oo 


SNS 3/50 


ΕΞΞΞΞ <a 
&* Plan Ἢ 3 10 5 1054) 
Mur moderne 
Echelle τ 


cet 


1417 


cœmeterio 5. Petronillæ et enrichit l’église d’ornements 
précieux. 

En 755 les cimetières et basiliques autour de Rome 
furent dévastés par les Lombards, qui assiégeaient la 
ville avec leur roi Astolfe. Aussitôt la paix conclue, le 
pape Paul 15 commença le transfert des corps saints 
dans la ville. Une des premières et des plus solennelles 
translations fut celle du corps de sainte Pétronille, avec 
son sarcophage et son inscription, dans le mausolée qui 


DOMITILLE (CIMETIÈRE DE) 


1418 


quoi consistait, marbre ou enduit, le revêtement qui le 
masquait, on ne saurait l’affirmer, ce revêtement ayant 
complètement disparu. Néanmoins, comme un revé- 
tement de marbre aurait dû laisser, après sa chute, 
une bien plus grande quantité de débris qu’il ne s’en 
trouve, il y a lieu de croire que les parois étaient 
couvertes d’un enduit quise sera effrité à l'humidité; et 
peut-être sa disparition est-elle à jamais regrettable. 
Tout indique, en effet, que la basilique avait été riche- 


ao ΕΣ 


3847.— Plan de la basilique de Sainte-Pétronille. 
D’après De Rossi, Bullettinc di archeologia cristiana, 1874, 


» 


Édifice en maçonnerie, antérieur à la basilique, 
La basilique. 

Vestige des restaurations. 

Plan du cimetière souterrain, 

Troisième plan du cimetière. 


Ambulacre. 

Passage dans l’abside, tombe de Pétronille. 
Direction du cubicule de Veneranda, 
Direction de l'escalier. 


#EOoW 


eee 


lui fut élevé au Vatican. Ce fait historique explique 
pourquoi aucun vestige de ce tombeau n’a été retrouvé 
parmi les ruines. Il est vraisemblable que les reliques 
des martyrs Nérée et Achillée demeurèrent alors dans 
leur sépulture primitive. Il n'existe aucun récit ni 
aucun texte épigraphique relatif à leur transfert, vers 
cette époque, de la banlieue dans la ville. En 1213, elles 
furent déposées à Saint-Hadrien, au forum romain, 
mais furent-elles transportées en ce lieu du tombeau 
de l’Ardéatine ou de l’église dédiée aux martyrs dans 
la ville? Nous l'ignorons. 

VI. Descriprion ?. — L'intérieur de la basilique est 
entièrement dénudé. L'appareil des murs, construits en 
briques, qui forment l'enceinte et parent le tuf au mi- 
lieu duquel l'édifice a été creusé, se montre à vif. En 


1 Je donne la description faite par L. Lefort, État 
actuel de la basilique de Sainte-Pétronille au cimetière de 


DICT. D'ARCH. CHRÉT, 


5. Escalier. 
6. Citerne de marbre grec cannelée. 
7. Inscription de 395. 
$. Galerie intérieure du cimetière (débouché), 
9. Niche de sarcophage dans la galerie. 
10. Niche de sarcophage. 
11. Sarcophage du me siècle, 
12. Galerie obstruée. 
13. Débouché de galerie. 
14 Cubicule avec arcosolia et colonnes taillées dans le ὑπ, 


ment construite; il est supposable que des peintures la 
décoraient, et, si l’on considère que l’âge de ces pein- 
tures correspondrait exactement à celui de la mosaïque 
de Sainte-Pudentienne, cet incomparable chef-d'œuvre 
de l’art chrétien du 1ve siècle, on ne saurait trop vive- 
ment déplorer leur perte pour l’histoire de l’art 
(fig. 3846). 

Les parois ont, depuis le pavement jusqu’au point le 
plus élevé de leur arasement actuel, une hauteur de 
7m90. Elles montaient, à coup sûr, beaucoup plus 
haut, car on ne discerne ni naissance de voûte (sauf un 
bout du presbyterium), ni traces de l’'encastrement des 
poutres, dans le cas où la toiture eût reposé sur une 
charpente. L'église, par son sommet, émergeait donc de 
sol et recevait le jour au moyen de fenêtres pratiquees 
Domitille près de Rome, dans Revue archéologique, 1874, 
p. 372-378. 


IV. — 45 


1419 


dans la partie supérieure des murailles. C’est un sys- 
tème de structure analogue à celui de la basilique 
constantinienne de Sainte-Agnès sur la voie Nomen- 
tane; dans l’un comme dans l’autre cas, les motifs qui 
suggérèrent l'érection de l'édifice et sa disposition, 
mi-partie au-dessous, mi-partie au-dessus du sol adja- 
cent, furent identiques. Ce point est essentiel à noter, 
car, au premier abord, l’aspect de la basilique de Pétro- 
nille est trompeur; en la voyant si profondément en- 
cavée dans le tuf, on est tenté de la croire absolument 
souterraine, et on ne s'explique pas pourquoi, quatre- 
vingts ans après l’édit de Milan, alors que le triomphe 
de la foi était irrévocable, le christianisme aurait 
éprouvé le besoin de créer un sanctuaire occulte. Ce 
sanctuaire n’était pas dissimulé; il se révélait par son 
sommet, et sa construction procède de ce désir dont les 
chrétiens ont donné maintes preuves, de convertir en 
église l'emplacement où reposait un martyr. 

L’aire de la basilique (fig. 3847) est inscrite dans 
un pentagone irrégulier, qui a sensiblement 16m85 
de largeur à sa base, et 2530 de longueur sur son côté 
gauche; 30 mètres de sa base à sa pointe et 27 mètres 
sur son côté droit. Elle est divisée en deux parties iné- 
gales : la premièresection, rectangulaire et appuyée sur 
la base de 16"85 pour une longueur de ὃ προ, contenait, 
à droite,une chambre, peut-être à usage de sacrifice, de 
460 de base sur 5" 05 de longueur, tandis que le 
surplus devait former une sorte de vestibule d’où l’on 
pénétrait dans l’église; suivant toute présomption, on 
descendait de la superficie du sol à l’église par un esca- 
lier qui débouchait sur le flanc gauche de ce vestibule. 
La deuxième section, qui constitue l’église proprement 
dite, divisée en trois nefs, est séparée de la précédente 
par un mur épais de Om"80 et percé de trois baies cor- 
respondant à chacune des nefs. En prenant ce mur 
de 1685 comme la base de l’église, on trouve de son 
angle gauche au sommet de la nef gauche 1945, de 
son centre approximatif au sommet du presbylerium 
(non compris le léger enfoncement de la cathedra) 
23m40, et de son angle droit au sommet de la nef 
droite 2115; la largeur de l’église, à l'alignement du 
presbylerium, est de 18m80 environ. On voit ainsi que 
la construction allait s’évasant, ce qui tient principa- 
lement à une déviation de la muraille de la nef droite. 

On entrait du vestibule dans la nef gauche par une 
porte de 163 et dans la nef centrale par une grande 
porte de 3"50,y compris l’espace occupé par deux 
colonnes de 0m40 de diamètre dont elle était accostée; 
de ces colonnes, l’une, en marbre africain d’une rare 
beauté (la seconde était sans doute pareille), avait, on 
s’en souvient, été aperçue en 1854; toutes deux ont 
subrepticement disparu de 1870 à 1873. Une porte de 
1®76 mettait en relation la nef droite avec la chambre 
ménagée à l'extrémité droite du vestibule. 

La nef gauche, sur 1945 de long, ἃ en largeur 
365 à la base et 385 au sommet; la nef droite, sur 
2115 de long, une largeur de 348 à la base et de 
373 au sommet; la nef centrale, sur 18m45 de long 
depuis son origine jusqu’au massif de maçonnerie dans 
lequel le presbylerium décrivait son ovale, a une lar- 
geur de 812 à la base et de 10m50 à l'alignement de 
l'ouverture du presbyterium. 

La grande nef était séparée de chaque nef latérale, 
d’abord par une ante en saillie de 2:mètres sur le mur 
séparatif de la première et de la deuxième section 
(l'épaisseur de l’ante était de Om80); puis par une file 
de quatre colonnes; et enfin par une ante saillant sur le 
massif de maçonnerie du presbylerium; la saillie était 
ici de 2 mètres pour l’ante gauche, épaisse de Om90, et 
de 2m54 pour l’ante droite, épaisse de 0m75, L'espa- 
cement, comme les dimensions des soubassements des 
colonnes, offrait de notables irrégularités. Ainsi, sur la 
file gauche, la distance entre l’ante, du côté de l'entrée, 


DOMITILLE (CIMETIÈRE DE) 


1420 


et la première colonne, est de 2m55; le côté du soubas- 
sement de la première colonne, de 0m55; la distance 
entre la première et la deuxième colonne, de 250; le 
côté du soubassement de la troisième colonne, de 0m55; 
la distanee de la troisième à la quatrième colonne, de 
2m52; le côté du soubassement de la quatrième co- 
lonne, de 065; enfin, la distance du soubassement de 
la quatrième colonne à l’ante du presbyterium est de 
170. Sur la pile droite, la distance entre l’ante, du 
côté de l'entrée, et la première colonne est de 260; le 
côté du soubassement de la première colonne, de 065; 
la distance de la première à la seconde colonne, de 
266; le côté du soubassement de la seconde colonne, 
de 063; la distance de la deuxième à la troisième 
colonne, de 264; le côté du soubassement de la troi- 
sième colonne, de 062; la distance de la troisième à la 
quatrième colonne, de 252; le côté du soubassement 
de la quatrième colonne, de 065; enfin, la distance de 
la quatrième colonne à l’angle du presbyterium, de 
2m60. ; L 

Les colonnes étaient unies, en marbre cipolin, à 
l'exception d’une, cannelée, en marbre blanc. Toutes les 
colonnes de cipolin (il n’en manque qu'une seule, 
dérobée entre 1870 et 1873) avaient été certainement 
empruntées à quelque édifice païen; on les avait 
choisies aussi approximativement pareilles que pos- 
sible; néanmoins elles présentaient entre elles des diffé- 
rences de hauteur et de diamètre, et ne s’adaptaient 
pas toujours parfaitement à leur soubassement. Celle 
qui paraît la plus haute devait avoir 354; et le plus 
grand diamètre semble être de Om42. La colonne 
cannelée, beaucoup moins forte que les autres, n'avait 
que 0m34 de diamètre. Les chapiteaux, corinthiens 
pour la plupart, mais très variés de travail, différaient 
aussi entre eux sous le rapport des dimensions : l’un 
a ὑπ de hauteur et Om41 de diamètre; un autre, 
On52 de hauteur et 036 de diamètre; un autre, Om45 
de hauteur et Om31 de diamètre. Toutes ces inéga- 
lités démontrent que les colonnes supportaient non 
un entablement, mais la retombée d’arceaux découpés 
dans une muraille de briques qui régnait jusqu'à la 
naissance des voûtes. Au surplus, aucun morceau 
d’entablement n’a été ramassé parmi les décombres 
dans l’aire de l'édifice. 

Le massif de maçonnerie dans lequel s’enfonçait le 
presbylerium mesure, entre les antes qui l’escortent à 
droite et à gauche, une largeur de 1050, soit 2 mètres 
de chaque côté entre l’ante et l’ouverture du presby- 
terium, lequel a 6"50 de corde et 4"90 de profondeur. 
Le presbyterium, bien qu’arrondi dans l’axe de la 
grande nef, infléchit légèrement sa courbe vers la 
gauche, et cette déviation est également marquée dans 
l’enfoncement où se logeait le siège épiscopal. Elle se 
motive par la volonté de respecter une galerie qui 
introduisait du presbyterium, vers son sommet à 
droite, dans la catacombe. Cette galerie, soigneusement 
murée lors de la suppression de la basilique, a sa voûte 
couverte d’un enduit blanc et égavée de rosaces tan- 
gentes au point de rencontre de leur diamètre; elles 
s’accusent chacune par deux lignes rouges concentri- 
ques avec une sorte d'étoile rouge au centre. Une autre 
galerie frayée, en arrière, dans l'axe de l’ante droite et 
ayant une issue dans la nef droite, à son extrémité, 
par une baie latérale de 145, s'associe vraisemblable- 
ment à la précédente pour desservir, au delà et peut- 
être au-dessous du presbyterium, quelque chambre 
encore imparfaitement explorée de la catacombe. Les 
investigations et les hasards futurs procureraient les 
indices nécessaires, touchant le point précis où se 
trouvait le tombeau de sainte Pétronille. Au surplus, le 
fond de la nef droite formait une sorte d'enceinte parti- 
culière, car, à 7 mètres en avant de son extrémité, 
vers le point où la muraille accentue sa déviation sur ba 


1421 


droite, on trouve les vestiges d’un mur transversal qui 
se prolongeait jusqu’à la file des colonnes séparatives 
de la grande nef et barrait complètement la nef droite; 
on devait pénétrer de la grande nef dans cette partie 
réservée, latéralement, par une porte laissée entre le 
mur transversal et la pointe de l’ante à droite du pres- 
bylerium. 

La cathedra, les sièges du presbylerium, l’autel qui 
recouvrait la sépulture des saints Nérée et Achillée, les 
ambons, tout a été emporté quand le culte ἃ cessé dans 
la basilique. On distingue seulement la trace de leurs 
emplacements, ainsi qu'un graflite tracé sur l’enduit 
dans la niche de la cathedra. Ce graffite offre l’image 
d’un prêtre vêtu d'une chasuble, en attitude de pré- 
dicateur, auprès d’une sorte d’ambon ou de pupitre. 

Quant aux sarcophages découverts, ils sont au nom- 
bre de sept. Deux d’entre eux, ceux qui avaient été 
entrevus en 1854, n’ont pas été retrouvés. Des cinq 
autres, trois sont intacts, un brisé, un réduit à des 
fragments équivalents aux trois quarts de la face. Ces 
fragments, qui étaient dispersés dans l’aire de l’église, 
présentent en bas-relief, à gauche, un pasteur assis 
avec ses brebis qui pâturent et se désaltèrent ; à droite, 
d’autres brebis et un bœuf occupent un plan super- 
posé; puis, en continuant à droite, au niveau du plan 
inférieur, on reconnaît un pasteur occupé à traire une 
brebis. Ces bas-reliefs chrétiens sont travaillés avec 
inexpérience. Le sarcophage brisé a été retiré en mor- 
ceaux d’un vide où il avait été précipité et se voit 
actuellement reconstitué dans la grande nef; il a les 
coins arrondis, la face postérieure fruste et la partie 
antérieure, ainsi que les côtés, striée de cannelures 
ondulées; sur la face, dans le cœur laissé vide, vers le 
sommet, au centre, par l’écartement des ondulations, 
on distingue en bas-relief la figurine d’une orante; à 
chaque coin se détache en haut-relief un lion dévorant 
une biche. Parmi les trois autres sarcophages enterrés 
sous le pavement et restés à leur place, deux se trou- 
vent sous la grande nef, un peu à gauche, au milieu, 


l'un parallèlement à la nef, l’autre, en avant, butant 


transversalement contre celui-ci; l’un et l’autre, striés 


ὦ leur face de cannelures ondulées, ont les angles carrés. 


Au centre de la face du premier, on ἃ ménagé une 
surface plane, terminée à droite et à gauche par des 
aïles en bras de croix grecque, sur laquelle on lit : 


ZOTICVS- 
ZOTICENI 
COIVGI 


Au centre de la face du deuxième, se trouve un mé- 
daillon contenant un buste d'homme en relief, d’une 
‘bonne exécution, et surmontant deux cornes d’abon- 
dance croisées ; à l'angle droit du sarcophage, on voit 
en bas-relief une femme debout, drapée dans son 
pallium, le bras droit replié sur la poitrine, le bras 
gauche pendant, le corps vu de face et la tête de trois 
‘quarts. Le petit, côté du sarcophage n'est orné que d’un 
cercle entaillé. 

Les quatre sarcophages dont nous venons de parler 
appartiennent au re siècle. Le cinquième, engagé à 
demi sous la grande nef, à demi sous le vestibule, 
semble du re siècle. Il est toujours à strigiles, mais à 
angles arrondis. Il porte sur la face deux masques de 
lion et il est semblable à ceux que l’ancien propriétaire 
de Tor Marancia a sans doute fait disparaître entre 
1870 et 1873. 

D'autres découvertes suivirent celles qui viennent 
d'être rapportées. 

On retira des décombres une colonne, en marbre 
blanc, décorée d’un bas-relief qui représente le martyre 
de saint Achillée (voir Dictionn., ἴ. x, col. 422, fig. 08) 
et ayant appartenu à la basilique de Sainte-Pétronille. 
En eflet, les fragments en ont été relevés dans le péri- 


DOMITILLE (CIMETIÈRE DE 


1422 


mètre même et contre les fondations de l’église, c'est-à- 
dire au niveau du troisième sous-sol de la catacombe, 
où ils étaient graduellement descendus à travers les 
vides du pavement bouleversé; et son diamètre 
(0®25 centimètres) l’a fait reconnaître, à premiére 
inspection, pour l’une des quatre colonnes qui sou- 


3849. — Fragment de la 
colonne de saint Nérée. 


3848. — Colonne de 
saint Achillée. 
D’après O. Marucchi, op. cit., p. 174, fig. 40. 


tenaient le ciborium de l'autel (voir Dictionn., au mot 
CigorruM). Le bas-relief se détache sur un cartouche 
ménagé à mi-hauteur du fût. Le saint y figure vêtu 
d'une tunique et d'un pallium, et lié, par les bras et les 
mains réunis derrière le dos, à un poteau surmonté 
d'une traverse horizontale qui donne à la croix la 
forme de fau. Au-dessus de la traverse, se dresse une 
couronne triomphale, symbole de la couronne céleste 
que le Seigneur donne au martyr; cependant la main 
divine tenant cette couronne est omise. Un soldat en 


1423 


tunique relevée et en chlamyde, placé derrière le pa- 
tient, le saisit de son bras droit et s’apprête, en bran- 
dissantson arme, à frapper la victime. Cette arme n’est 
ni une hache de licteur ni une épée et, soit inadvertance 
ou maladresse, soit au contraire transmission d’un 
souvenir, elle paraît plus propre à égorger qu’à déca- 
piter. Sur le cartouche, on lit en caractères du 1v® siècle 
ce seul nom (fig. 3848) : ACILLEVS 

Il n’est pas possible de douter sérieusement qu'il 
s’agisse du martyr Achilleus. À cette scène faisait ré- 
plique une scène analogue sur une seconde colonne du 
même ciborium. Un misérable tronçon seulement a pu 
en être retrouvé parmi les ruines, mais ce vestige in- 
forme suffit à rendre le témoignage archéologique 
qu'on attend de lui. On y distingue la partie inférieure 
du cartouche et les pieds des personnages dans une 
attitude identique à celle des pieds sur le cartouche de 
la première colonne. Elle devait donc offrir un sujet 
identique et ce nom (fig. 3849): NEREVS 

Dans la courbe de l’abside, près de la niche réservée 
au siège épiscopal, se trouve un petit passage obstrué à 
une époque très ancienne avec des débris de marbres 
maçonnés, lorsqu'on s’aperçut que, sur ce point, la 
basilique menaçait ruine; la voûte de ce passage était 
peinte à fresque vers le ve ou vre siècle, et, aussitôt 
après l’avoir franchi, on se trouvait à portée d’un 
escalier construit au 1ve siècle donnant accès au dehors 
et on pouvait se rendre dans divers ambulacres et 
cubicules. 

C’est dans ce passage pris dans l’abside que J. B. De 
Rossi croit pouvoir placer la tombe de sainte Pétro- 
nille, visible et abordable facilement aussi bien de 
l'intérieur de la basilique que de l’extérieur quand on 
descendait l'escalier amenant du dehors. Les construc- 
tions accumulées sur ce point, les noms tracés sur les 
murs, les symboles, les acclamations, l’usure des mar- 
ches de l’escalier, autant de témoignages de la présence 
d’une tombe très vénérée. Cependant ni les galeries ni 
les cubicules n’appartiennent à la période primitive des 
excavations et n’offrent les caractères irrécusables des 
cryptes fréquentées en qualité de sanctuaire. 

Un cubicule mérite une particulière mention. On y 
a trouvé une épitaphe à date consulaire de 392, rédigée 
d’une manière devenue exceptionnelle au rve siècle en 
ce qu’elle énonce, et sans abréviation, les {ria nomina 
d’un consul : 


POST CONS FL TATIANO ET QVIN 
ΤΙ aVRELI SYMMachi VVCC 
IVSTINVS RECESSi{ in pace 

QUi vitiT ANN...... 

DEposiluS :+ V -IDVS ianuarias 


Post cons(ulatum) Fl(avio) Tatiano et Quinti Aureli 
Symmachi virorum clarissimorum, Just(ijnus recess(it 
in pace) qu(i vixit) ann(os)..……. de(positu}s v idus ianua- 
rias. 

Au fond du cubicule, creusé au τν 5 siècle, la niche 
d’un arcosolium avait tout d’abord été pratiquée. 
Bientôt, les loculi envahirent la paroi de l’arcosolium; 
puis les corps des fidèles occupèrent le vide de la niche, 
qui fut alors murée, et un sarcophage vint s’appuyer 
contre la clôture de l’arcosolium supprimé. Cette clô- 
ture se compose, pour deux tiers (partie centrale et 
partie droite), d'une maçonnerie chargée d’une pein- 
ture et, pour un tiers (partie gauche), d’une pierre sur 
laquelle on lit en bonne paléographie du τνϑ siècle : 


HET 


MARCVS : KARISIAE- 
CONPARI - CARISSIMAE - 
FECI : NOBIS : DOMVM : 


DOMITILLE (CIMETIÈRÉ DE) 


142% 


AETerNALE DEPOSITA : 


σι 


Pridie K : MARTIAS : BENE : 
merenti in paCE 
UV UN : \\ 


73 


La date est bien mutilée ; néanmoins, comme le- 
chrisme gravé en tête invite à ne pas remonter plus. 
haut que l’édit de Milan, on peut, en tenant compte des- 
lettres conservées sur les deux dernières lignes, aug. VI. 
et es. cons., retrouver une année où furent consuls en- 
semble un auguste et un césar, l’auguste au moins- 
pour la sixième fois et au plus pour la neuvième fois; 
or, depuis 312, ce cas s’est produit seulement en 320 : 
Constantino aug. VI et Constantino jun. cæs. conss., 
en 326 : Constantino aug. VII et Constantino cæs.conss., 
enfin en 356 : Constantio aug. VIII et Juliano cæs. 
cons. D’après la longueur des lignes on reconnaît que- 
le chiffre VIII convient seul à l'inscription, par consé- 
quent l’année 356. 

Quant à la peinture appliquée sur la muraille, comme- 
elle est encadrée de bandes rouges qui se continuent 
sur la pierre, elle est nécessairement postérieure à cette 
date. La peinture représente une matrone et une jeune 
fille (voir Dictionn., t. τ, col. 1515, fig. 360); à gauche- 
de la tête de la matrone, et auprès de la tête de la 
jeune fille, on lit : 


VENERAN 
DA DEP PETR . O 
VII + IDVS - IA NEL LA 
NVARI MART 
AS 


Le type des lettres de cette double inscription, l’ab— 
sence de l’épithète sancta devant le nom de Petronella, 
s'accordent avec le costume des personnages et avec- 
quelques considérations accessoires et déduites de l’état 
des lieux pour définir l’époque à laquelle la fresque fut 
exécutée. Cette époque précède le ve siècle, et, par 
conséquent, se renferme dans les limites des quarante- 
dernières années du 1v® siècle. 

Pétronille, la tête nue, est vêtue d’une tunique 
double et d’un manteau. Veneranda, habillée d’une- 
ample dalmatique, a sur la tête un voile dont les extré- 
mités, ornées d'applications de rondelles pourpres, sont 
bordées d’une frange et retombent sur la poitrine. Les. 
deux femmes sont d'exécution médiocre, anatomies, 
draperies, mouvement, tout cela est franchement faible. 
La scène se passe dans un parterre fleuri, figurant le- 
paradis, où Pétronille vient d'introduire l'âme de la 
défunte. 

Cette mention de saint Pétronille est une preuve que- 
nous sommes dans le voisinage des lieux qui lui sont 
spécialement consacrés et sur lesquels s'exerce sa pro- 
tection. Reste toujours à déterminer l'emplacement du- 
sarcophage de la sainte. Comme il ne pouvait se trouver 
ni dans la crypte de l’hypogée ni sous l'autel et dans le- 
presbyterium de la basilique, il n’y a donc d'autre solu- 
tion que le passage réservé dans l’abside entre la basi- 
lique et l’hypogée. Il est vrai que cette petite galerie: 
n’a que 2 mètres de longueur et en largeur Om80: 
d'ouverture dans l’abside et 2 mètres à son débouché 
dans l’ambulacre proche de l'escalier. Ces dimensions 
font croire qu’il a dû y avoir bien de l’encombremert 
lorsque les pèlerins se présentaient, mais la réalité se- 
plaît à bousculer les convenances ; il faut discuter les 
faits et non le; vraisemblances. 

La {lle spirituelle de saint Pierre tenait par un lien 
de parenté à la famille impériale des Flaviens, dont une- 
branche, issue de Flavius Petro par Flavius Sabinus, 
frère de Vespasien, a fourni au christianisme un groupe 
d'adhérents. Aussi la partie de la nécropole où le corps. 
d’Aurelia Petronilla fut déposé était un des cimetières- 


41425 


“es premiers Flaviens chrétiens. En dégageant une 
galerie souterraine, parallèle et contiguë au flanc gau- 
“che de la basilique, on rencontra d’abord une dalle de 
#marbre qui ferme l’un des loculi inférieurs et porte, au 
centre, sous forme de chiffre ou monogramme, le nom 
de Flavilla (fig. 3850). 

Ce nom, dérivé du patronyme Flavius, comme 
Domitilla de Domitius, mérite l’attention en ce qu'il 
“apparaît pour la première fois. Un peu plus loin, au 
second plan de la galerie d, le 13 février 1875, les 
fouilles ont restitué une énorme table de marbre, cou- 
wercle d’un tombeau, sur laquelle on lit en magnifiques 


DOMITILLE (CIMÉTIÈRE DE) 


1426 


l'erreur alors accréditée sur la topographie souterraine 
de Rome. Marangoni avait fait mieux, il avait publié 
l'inscription en l’amalgamant à plusieurs autres et 
notamment à une inscription en lettres grecques du 
même type : 

: PA : TTOAEMAIOC 


TIP KAI 
+ OYATII - KONKOPAIA 
- CYMB - 


Ce mélange des deux inscriptions, perdues l’une et 
l’autre depuis Marangoni, les faisait croirelincisées sur 


ts ses es as asnre ee eee 


flettres grecques l’épitaphede la fig. 3851 (voir Dictionn., 
4.1, col. 2853, fig. 957). 

Cette dernière inscription est gravée en caractères 
qui appartiennent à la période la plus reculée de l’épi- 
graphie chrétienne; et, du reste, l’ambulacre qu’elle 
décorait offre les indices d’une haute antiquité; le plan 
“de cet ambulacre ayant été graduellement abaïssé par 
des travaux d’approfondissement successifs, les loculi 
supérieurs sont forcément plus anciens que les loculi 


3851. — Table de marbre. 
D'après O. Marucchi, op. cil., p. 118, fig. 10. 


inférieurs; or ces derniers, pour la plupart intacts, se 
montrent clos de tuiles dont les marques n’accusent 
jamais une fabrication postérieure aux Antonins, d’où 
äl suit que les loculi supérieurs remontent aisément à 
la première moitié du rr° siècle et au temps des premiers 
chrétiens de la famille Flavienne. 

Flavius Sabinus et sa sœur Titiana descendaient, au 
deuxième ou au troisième degré, du frère de Vespasien. 
Marangoni avait vu en 1741 leur épitaphe et l'avait 
publiée comme trouvée nel cimitero di Callisto, suivant 


1 De Rossi, Bull. di arch. crist., 1875, Ὁ. 5-43; 1874, 


ἕν. 125-155; I. Le Plant, dans Revue archéologique, 1875, | combe de Domitille, dans Revue archéologique, 1875, p. 59- 


"tresses 


3850. — Dalle de marbre de Flavilla. D’après De Rossi, Bullettino, 1875, pl. v. 


la même pierre et Corsini, traduisant, en conséquence, 
l’abréviation ze par Πατήρ, considérait Flavius Sabi- 
nus et Titiana comme les enfants de Flavius Ptolemæus 
et de sa femme Ulpia Concordia. Mais en retrouvant la 
dalle funéraire du frère et de la sœur, on a acquis la 
certitude que l’épitaphe de Flavius Ptolemæus ne pro- 
vient pas de la même tombe. De Rossi argue de ce fait 
pour interpréter l’abréviation en πραίτωρ; à sa fonc- 
tion, il reconnaît Flavius pour un homme de famille 
sénatoriale, et, à son surnom Ptolemæus, il le présume 
fils de l’un des deux Flavii Titiani que l’on sait avoir 
été préfets d'Égypte pendant la première moitié du 
119 siècle. Ainsi Flavius Ptolemæus, sans être père de 
Flavius Sabinus et de Titiana, sortirait comme eux de 
la branche Tiliana des Flaviens. Quel rôle ont rempli 
les Titi Flavii parmi les prosélytes du christianisme 
au 118 siècle, c'est ce qu'il serait intéressant de savoir, 
maintenant que leurs traces ont été retrouvées dans les 
catacombes !. 

Nous aborderons plus loin les monuments de l’épigra- 
phie de moindre importance pour l'étude de la cata- 
combe, mais avant de nous éloigner de la basilique, il faut 
rappeler deux inscriptions qui ont été trouvées à droite 
de l’abside. D’après sa situation hors des murs, la cata- 
combe de Domitille devait être affectée à la région ur- 
baine où s’élevaient les thermes Antoniniens, près de la 
via Nova. Deux épitaphes trouvées à Tor Marancia par 
Bosio et par Biondi, mentionnant une marchande 
d'orge de bia Noba et un capsarius de Antoninianas, 
corroboraient l'induction tirée de la topographie et 
indiquaient que la catacombe de Domitille dépendait 
du titre de Fasciola, bâti sur la via Nova à la place 
actuellement occupée par l'église des Saints-Nérée-et- 
Achillée. 


p. 198-199; L. Lefort, Les récentes découvertes dans la δαία- 


1427 


Or, sur un fragment du 1v° siècle, en lettres onciales, 
on lut : 
Ba]SILIVS 
de fa]SCIOLA [qui vixit 
hic requiesCIT PASCENTIVS LECTOR DE FASCiola 
annos plus miNVS © XXI & DEPOSITVS. . . . . . .. 
CONS & DN gl! 


Ainsi se trouve élucidée une question de géographie 
ecclésiastique. Malheureusement la date de la deuxième 
inscription manque; mais un fait demeure acquis, c'est 
que le cimetière de Domitille ressortissait à la paroisse 
de Fasciola?. 

Des cryptes dont nous venons de parler et qui sont 
incorporées à l’abside de la basilique, on arrive par 
un court passage à l’antique vestibule du cimetière de 
Domitille, que nous allons maintenant étudier. 

VII. VESTIBULE DES FLAVIENS. — Le nom de vesti- 
bolo dei Flavi a été imposé à cette partie du cimetière 
par J. B. De Rossi lors de la découverte en 1865. C’est 
une des entrées de l’hypogée primitif et le lieu probable 
de la sépulture des membres chrétiens de la famille des 
Flaviens, fondatrice du cimetière. Longtemps ce vesti- 
bule fut visité par les curieux sans que son origine fût 
soupçonnée; dès le xXvIIIe siècle les visiteurs laissent, 
avec leur nom tracé sur les parois, le souvenir de leur 
passagé; puis la terre le recouvre — heureusement — 
jusqu’à l’époque où sa découverte, par Michel De Rossi, 
ne peut lui attirerle traitement réservé jadis aux ruines *. 

Au 1er siècle, époque à laquelle il fut aménagé, 
l’hypogée avait son entrée sur une voie publique: ἃ du 
plan (fig. 3812). Aussitôt on se trouvait dans une sorte 
de cour ou de vestibule éclairé par un lucernaire et, 
en B, une construction en maçonnerie de briques, avec 
une façade, longue de 625, supportant une corniche 
en terre cuite. Au-dessus de la porte était fixée, sui- 
vant l'usage, une inscription dont la trace se voit 
encore et qui devait ofirir le nom du propriétaire. 
Cette partie centrale rappelle par son architecture et 
sa technique la façade du tombeau des Nasons, adossé 
lui aussi à un pli de terrain. Le mur est dressé par des 
assises très régulières de briques, reliées par un lit de 
chaux sans aucun mélange de matériaux concassés 
étrangers, caractéristique des constructions appar- 
tenant à la meilleure époque impériale. J. B. De Rossi 
faisait observer que cette construction est plus an- 
cienne que celle de la façade du cubicule de Saint-Jan- 
vier, au cimetière de Prétextat, monument de l’époque 
de Marc-Aurèle; tandis que, d’après la comparaison 
qu’on en peut faire avec quelques maçonneries du 
même temps, c’est bien à la seconde moitié du rer siècle 
qu'appartient le vestibule des Flaviens, ce qui permet 
en même temps d’assigner une date au percement de 
l'hypogée. 

Dès la découverte, la disposition de la corniche avait 
suggéré à De Rossi la pensée qu'elle encadrait l'in- 
scription mentionnant le propriétaire du lieu. Cepen- 
dant les fouilles de 1865 n’en laissèrent rien retrouver; 
c'est en 1874 seulement, lors de la découverte de la 
basilique de Sainte-Pétronille, à quelques mètres du 
vestibule, que, parmi les débris accumulés sur ce point 
et apportés là des environs, on rencontra un fragment 
de marbre qui parut appartenir à l'inscription primi- 
tive du vestibule des Flaviens (fig. 549). L'inscription 
devait consister en deux lignes seulement; en haut et 


1 De Rossi, Pull. di arch. crist., 1877, p. 49-55; L. Lefort, 
Les récentes découvertes dans la catacombe de Domitille, 
près Rome, dans Revue archéologique, 1876, p. 167-174, — 
2 Xin 1860, Michel De Possi pénétra dans le vestibule; le 
déblaiement et la description eurent lieu en 1863; cf. De 
Possi, Roma sotterranea, t.1, p. 187, 266; Analisi geologica 
ed architettonica, p. 60; Bull. di arch. crisl., 1863, p. 23; 
Beulé, Fouilles et découvertes, Paris, 1873, {. 1, p. 411-430. — 
, Voir Dictionn., t 5, col. 505; Manuel d'archéol. chrétienne, 


DOMITILLE (CIMETIÈRE DE) 


1428 


en bas on voit la tranche du marbre taillé, l’ancre mar- 

que le milieu de la plaque. On sait que ce symbole est . 
le plus ancien de ceux qui furent adoptés par les fidèles. 

Les caractères ne pourraient en aucun cas être posté- 

rieurs au 115 siècle. Ces considérations ont décidé à 

compléter l'inscription comme il suit : 


SepulcRVM 
FlaviORVM 


| 


Ce n’est qu’une conjecture, mais très vraisemblable. 

De chaque côté de cette entrée, on aménagea plus 
tard, probablement au 1π|ὸ siècle, un dégagement me- 
surant dans sa plus grande longueur environ 20 mètres, 
mais dont le périmètre n’a pu être déterminé partout 
avec certitude. Ce qui subsiste affecte ave: quelquesirré- 
gularités (voir C, D, E, F, G) la forme d’un trapèze 
enveloppant le vestibule primitif dans son aire et pré- 
sentant une sorte d’atrium. À gauche, on remarque 
quelques petites cellules garnies de stuc peint en rouge, 
sur lequel avaient été tracés quelques ornements et 
des oiseaux. Dans un recoin se voit un puits circulaire 
et, à côté, un réservoir d’eau et une fontaine dont la 
vasque est bien conservée (voir F, G). Un banc de 
pierre est adossé à la muraille. A droite de la porte 
monumentale, on retrouve ce même banc adossé à la 
muraille d’une vastesalle, dans laquelle s'ouvrent deux 
portes donnant accès sur deux chambres sépulcrales 
(voir D, E). Cet ensemble formait la cus{odia monu- 
menti, telle qu’on la retrouve dans beaucoup de monu- 
ments païens; il servait de friclinium pour célébration 
des agapes *. Près de la fontaine, on voit encore les 
traces d’un petit escalier conduisant à un apparte- 
ment aujourd’hui disparu, peut-être le logement du 
gardien (voir Dictionn., t. 1, fig. 174). Avant de nous 
éloigner des annexes du vestibule, nous devons men- 
tionner la chambre D, entièrement couverte d’en- 
duit sur lequel étaient appliquées des fresques. Les 
trois parois de la chambre offraient chacune un arco- 
solium, destiné primitivement à recevoir un sarco= 
phage en marbre ou en terre cuite; à droite en entrant 
on construisit tardivement un mur, qui recouvre une 
partie des peintures, lesquelles furent entaillées quand 
on creusa des loculi. Les peintures sont du re siècle, 
elles sont gracieuses, mais sans grand mérite. Trois fois 
on répète la scène d'Amour et Psyché cueillant des 
fleurs, les fonds sont ornés de guirlandes, de semis, de 
fleurs et d'oiseaux. Une des niches d’arcosolium est 
décorée d’une pintade et d’une perdrix; l’autre niche, 
d'un paon et d’un perroquet ἢ. 

De la porte monumentale B partait une longue allée 
de 20 mètres environ en ligne droite, sur 250 de 
large, s’enfonçant en pente douce dans le sol, suivant 
l'axe de la porte. Cette allée était destinée à abriter de 
grands sarcophages, en vue desquels quatre niches 
avaient été percées dans les parois au ras du sol (M, N, 
O, P). Dans la suite, une de ces niches fut élargie et on 
y entailla un arcosolium δ. Nous avons ici un exemple 
des sépultures chrétiennes du type le plus antique, 
caractérisé par l'emploi des sarcophages et l'absence de 
loculi qui deviendront plus tard le mode normal des 
inhumations. La communauté chrétienne, encore peu 
nombreuse, ne paraissait pas exiger qu'on ménageât 


95 


t. 1, Ὁ. 252, note2.— 40. Marucchi, ap. cil., pl. X, ΧΙ, XI, == 
ὃ Comparer le tombeau des Nasons, sur la voie Flami- 
nienne. La sépulture consiste en une chambre taillée dans 
le roc: les parois sont trouées de niches horizontales, dans 
lesquelles furent déposés les corps. Le tombeau des Scipions, 
en dehors de la porte Capène, consiste en une excavation 
irrégulière, dans laquelle les parois ont été creusées sur plu- 
sieurs points de manière à introduire les sarcophages dans 
les_ niches ainsi pratiquées. ᾿ 


᾿ 
L 


1429 


Vespace et la grande allée était destinée tout entière à 
recevoir des sarcophages ; aussi, peu à peu, elle en reçut 
de toutes dimensions, les uns en marbre, les autres en 
terre cuite, alignés le long des parois ou bien ensevelis 
dans le sol; ces derniers sont en terre cuite et le plus 
récent d’entre eux ne dépasse par la moitié du 11° siècle. 
Quand on se résigna à creuser des loculi, ce fut, naturel- 
lement, au détriment des peintures 1, Mais le mode 
d’inhumation dans des sarcophages ne pouvait man- 
quer de vite aboutir à l'encombrement. Pour y remé- 
dier, l'architecte fut obligé de percer dans l'allée prin- 
cipale quatre corridors moins spacieux qu'elle τὶ desti- 
nés à recevoir des loculi. Ces deux modes de sépulture 
furent alors employés simultanément, comme on peut 
s'en rendre compte par l’amorce des quatre corridors. 
Leurs entrées n’ont pas exigé la rupture des parois et 
de l’enduit qui recouvrait la grande allée; l’enduit est 
demeuré intact, ainsi que les peintures des parois. Dans 
la première galerie de gauche, P, les premières sépul- 
tures qu'on rencontre sont deux loculi, auxquels, à 
l’aide de stuc blanc, on ἃ donné la forme et l’appa- 
rence de deux sarcophages ὅς, Plus loin une tombe d’un 
type unique dans les catacombes, telles du moins que 
nous les connaissons. C’est une chambre funéraire dans 
laquelle on accède par une sorte de lucarne tenant lieu 
de porte. L'aménagement intérieur comporte des 
niches très basses que précède une banquette taillée 
dans le tuf, sorte de lit pour recevoir le cadavre 
étendu. Ces particularités coïncident si exactement 
avec la méthode d’ensevelissement pratiquée chez les 
juifs qu’on est en droit d’y voir un des premiers modes 
d’inhumation chrétienne, quand la pensée des fidèles 
était encoreremplie des réminiscences du tombeau offert 
à la dépouille de Jésus par Joseph d’Arimathie. Dans la 
première galerie de droite, Ὁ, quelques tombes encore 
inviolées portent, tracés en noir sur de larges tuiles, les 
noms des défunts. 

La grande allée que nous venons de décrire offrait, 
tant sur ses parois qu’à la voûte, une délicieuse déco- 
ration. Parmi toutes les fresques païennes, aucune peut- 
être ne surpasse cette parfaite élégance *. Il faut, pour 
en décrire les peintures avec ordre, revenir à l'entrée, 
au seuil du vestibule des Flaviens, en B. L’allée se 
prolonge en ligne droite 4, voûtée en berceau, percée 
de niches M, N, O, P, et tendant à se rétrécir vers 
l'extrémité de son parcours, à partir des embranche- 
ments des corridors Q, R, T. 

Du seuil, B, on voit à la voûte surgir un grand cep de 
vigne dont les rameaux s’étalent avec autant de vi- 
gueur que de grâce, la tapissent et retombent librement 
sur les parois verticales, qu'ils vêtent de festons, enca- 
drant comme dans une tonnelle les niches destinées 
aux sarcophages. Parmi les pampres, volent des 
oiseaux, courent des génies ailés, dont la grâce char- 
mante nous a été dérobée en partie par les essais pour 
enlever l’enduit qui les portait. Quelques-uns seule- 
ment restent 5. Cette fresque est de la seconde moitié 
du rer siècle (fig. 3852). 

Ensuite se succèdent neuf parallélogrammes, carrés 
ou rectangles, offrant chacun un ensemble décoratif 
indépendant. On retrouvera, dans un nombre consi- 
dérable de cubicules des catacombes, ces plafonds 
divisés par un tracé géométrique et, dans les intervalles 


1 Elles eurent plus encore peut-$tre à souffrirdes visiteurs, 
depuis 1714, qui détachaient l’enduit : ils ont laissé leurs noms: 
Boldetti, Marangoni, Saint Léonard de Port-Maurice ; ef. O. 
Marucchi, Monumenti del cimitero di Domitilla, p. 91-92.— 
30, Marucchi, Monumenti del cimilero di Domitilla, 1909, 
1. χχν. — * A. Pératé, L’archéologie chrélienne, Ὁ. 58.— 
4 Vue prise de l’entrée, dans Ὁ. Marucchi, op. cit., pl. vn.— 
5 De Rossi, Bulleltino di arch. crist., 1865, p. 42, fig. 1; 
Dictionn., t. 1, col. 1611, fig. 382; J. Wilpert, Le pitture 
delle catacombe cristiane, in-fol. Roma, 1903, pl. α (une partie 


DOMITILLE (CIMETIÈRE DE) 1430 


dessinés par les lignes droites et les lignes courbes, des 
motifs chers à la symbolique chrétienne, maïs ici nous 
sommes en présence d’un prototype, car on n’a pas de 
raison de douter que cette portion de la voûte ait été 
peinte à une date postérieure à la seconde moitié du 
1er siècle δ, Ici encore, les visiteurs du xvurre siècle ont 
déplorablement enlevé les motifs les plus gracieux et 
les trous symétriques permettent seuls de conjecturer 
ce qu'ils ont détruit. Le motif principal adopté pour 
la décoration animée, c'est les petits amours nus d’une 
légèreté et d’une grâce enchanteresses. En voici une 
description sommaire : 

1° Rectangle tracé d’un trait bleu au centre, con- 
tenant un amour ailé, un petit bâton à tête recourbée 
dans la main gauche, un voile sur le bras gauche, une 
cordelette dans la main droite. Le rectangle est can- 
tonné de quatre-trapèzes contenant chacun un amour 
identique à celui du centre de la composition, mais 
chacun d’eux posé sur un piédouche. Entre ces tra- 
pèzes, quatresujets de genre, dont une partie d’un seul 
subsiste; on aperçoit un vase peut-être parmi des 
fleurs 7. 

2° Huit segments de cercle, contrariés et formant un 
cadre dans lequel un amour 4116 levant le bras gauche. 
Ce motif est cantonné de quatre carrés, dans les angles 
rachetés, un semis de fleurs. Quatre sujets ont été 
enlevés, l’un d’eux incomplètement; il reste un oiseau 
sur une branches“, 

3° Au centre, grand rectangle tracé d’un trait rouge, 
le sujet a été arraché; festons partant des extrémités et 
du milieu de chaque côté du rectangle. Angles rachetés 
par un éventail, dans lequel un amour dansant, le 
bâton recourbé à la main, une banderole autour de 
lui ?. 

4° Croisée des corridors Q, R. Au centre, un losange 
avec un amour nu, ailé, dansant, le bâton à la main, 
une banderole autour de lui:°, Dans les angles, des 
feuillages. 

5° Ovale dentelé ; sujet central arraché ainsi que les 
quatre sujets des angles; il reste un oiseau #, 

6° Cercle, tracé rouge, inscrit dans une cordelière 
bleue; au centre, amour #, 

7° Ovale dentelé; aux angles, des tiges vertes 15, 

8° Cercle, tracé rouge, inscrit dans une cordelière 
bleue, centre arraché; à droite et à gauche, deux grou- 
pes de deux dauphins chacun 14. 

9° Terminus de la grande allée. Ovale dentelé, ver- 
dures 15, 

Les dauphins figurés sur ce plafond appartien- 
nent à une époque si reculée qu'on peut croire que 
la distinction n'existait pas encore entre ce symbole 
et celui de 1 ἰχθὺς (voir Diclionn., t. τἀν, au mot 
DAUPHIN). 

10° Dans la niche N. Au centre, carré tracé en bleu 
contenant un amour ; le carré est inscrit dans un cercle 
rouge, celui-ci dans une guirlande verte timbrée de 
médaillons et dans un grand cercle bleu qui garde deux 
sujets de genre: une colombe devant une ciste de fleurs 
et une chèvre devant un seau de lait 16, 

11° Dans la niche Ὁ. Voûte et parois décorées, 
Sujet du centre arraché, ainsi que deux autres; il 
reste six paysages 12 (voir Dictionn., t. 1, col. 2693, 
fig. 880). 


seulement); O. Marucchi, op. cit., pl. ΧΙΠΙ-ΧΥῚ, pl. ΧΥΤΙ. — 


® On peut suivre facilement la série de ces cadres dans 
O. Marucchi, op. cit, pl. ΧΙΤΙ-ΧΥῚ. — ΤΟ. Marucchi, op. cil., 
pl. ΧΙΠ-ΧΥῚ, b; Wilpert, Le pitture, pl. 11. —% Ibid., pl. xm- 
XVI, ©. — " Ibid, pl. ΧΙΓΙ-ΧΥΙ, d— 10 Jbid., pl, ΧΙΤΙ-ΧΥῚ. — 
ἂν {bid., pl. XIT-XVI, — M Jbid., pl: XIMI-XVI. — ?* Ibid. 
pl. ΧΠΙ-ΧΥῚ.-- 4 Jbid., pl. ΧΙΙΙ-ΧΎΙ. ---ἰ δ Jbid., pl. XIH-XVI. 
—1® Jbid., pl. Χιτι-Χνα; pl.xxur: J. Wilpert, Le pitlure 


delle catacombe cristiane, pl. π|. — ** Marucchi, op. οἷδε, 


pl. xx; Wilpert, op. cit., pl, νι. 


1431 


120 Dans la galerie P : au fond, voûte ornée d’un 
amour dans une banderole; deux sujets enlevés, pro- 
bablement des paysages 1. 

13° Dans la niche M, un arcosolium à voûte rouge; il 
reste une partie de Saison ?. 

Il reste à parler des parois latérales de la grande 
allée. 

Dans la niche N. Un personnage assis, à demi-nu, 
pêchant un poisson 3. 

Sur la paroi qui suit immédiatement, Daniel entre 
deux lions . 

Même paroi, plus loin, proche la galerie R. Noé 
recoit la colombe dans l’arche 5. 

Au point T. Scène de banquet entre deux loculi 5. 

On souhaiterait que ces fresques fussent entières, à 
plus forte raison l’épigraphie et cependant les inscrip- 
tions ont eu encore plus à souffrir que les peintures. 
Les grands sarcophages qui ont dû occuper les niches 
latérales ont disparu. J. B. De Rossi avait trouvé dans 
la galerie P ces deux fragments, dont la paléographie 
appartient à la meilleure époque impériale 7 : 


AVreliaE 
CYRiacae &n|Vgi 


Galerie P, on trouva une inscription importante 
parce qu'elle mentionne un membre de la famille des 
Bruttii, voisins de campagne de Domitille. Nous avons 
dit (col. 1403) que certains renseignements sur la se- 
conde Domitille nous étaient conservés par Eusèbe, 
d’après le témoignage de Bruttius Præsenss. L'in- 
scription, probablement païenne, vient d’une tombe 
voisine : 


VS - BRVTTIVS - PV 
BVTTIA : LABERIA AX 
BICERVNT : 5185: 

et libertiS : LIBERTABVSM 
posteriSQ - EORVM 


Galerie P, sur le cartouche d’un sarcophage ὃ : 


ARRIO 
MITRHETI 
ALVMNO 


ΤΙ est possible qu'il s'agisse d’un alumnus chrétien. 
Nous avons parlé de ces enfants (voir Dictionn., t. 1, 
col. 1288-1306) qui sont fréquemment mentionnés 
dans l’épigraphie chrétienne. A la même gens Arria, 
qui avait recueilli le petit garçon et lui avait ménagé 
lhonneur d’un sarcophage, appartient cette autre 
inscription trouvée un peu plus loin 1° : 


APPIE BEPONIKHNI 
[SJNEMEPENTI 
IPHNH COI 


Dans la petite galerie O, fragment d’un sarcophage à 
strigiles 11 : 
KOCMIA - ΟΥ[μβιω 
ACYNKP[iTw 


1 Marucchi, op. cit., pl. xx1; Wilpert, Le pitture, pl.1v.Dans 
cette même galerie P existe un arcosolium peint, mais à une 
date certainement postérieure, et de médiocre intérêt. 
Ibid., pl. Xx1.—* Jbid., pl. ΧΧΤΙΙ. — ἢ Jbid., pl. xIX, p. 88. — 
“ Ibid., pl. xvn, x1x; J. Wilpert, Le pitture, pl. v; Dictionn., 
t. 1v, col. 224, n. 1. — δ O. Marucchi, op. cit., pl. XVII. — 
“ Ibid., pl. xx1v; J. Wilpert, op. cit., pl. vtr; Dictionn., t.1, 
fig. 187.— 7 De Rossi, Bull. di archeol. crist., 1865, p. 39; 
O. Marucchi, op. cit., p. 93, fig. 6. — # O. Marucchi, op. cit., 
p. 30-31, 93. — * Jbid., Ὁ. 93. Du sarcophage il ne reste que 
quelques commencements de strigiles.—-1° Jbid., p. 94. De 
Rossi, Bull. di arch. crist., 1865, p.37,assigne cette inscription 
etlasuivante au 11° siècle.—*Jbid., p. 94,—3% Jbid., p. 94; 
De Rossi, op. cit., 1865, p. 38 : antiche e rarissime nelle pietre 


DOMITILLE (CIMETIÈRE DE) 


1432 


En 1865,on découvrit sur un sarcophage en terre 
cuite placé dans la grandeallée, L, cette inscription # ; 


TH FAYKYTA 
TH ΘΥΓΑΤΡΙ 
EOPTH 
FPANIC KAI MIKKA 


Dans la galerie Q, sur la paroi gauche 13 : 
EVPHEMERIDI COIVGI 


DVLCISSIME SPENICVS 
FECIT 

Cette inscription se trouve encore en place, gra vée 
sur deux grandes plaques de marbre; elle appartient 
au 11° siècle 14, 

Dans la galerie V, cette inscription encore en place: 

POLYCRONIVS 
FLORIDA : PAR: 
= A€EFNIDIO FILIo 
= DVLCISSIMO 
5 Q:B X AN. 

Ligne 5 : qui bixit X annos. 

Même galerie, encore en place sur un loculus creusé 
à la partie inférieure de la paroi. Les deux fragments 
conservés avaient semblé à De Rossi faire partie de 
deux inscriptions différentes ; en réalité c’est la même 
inscription, appartenant à un unique loculus, mais 
peut-être y avait-il un symbole entre les deux parties de 
l'inscription. Le loculus était d’ailleurs destiné à rece- 
voir deux corps "ἢ : 
EPICTETVS pater 


EpicTETO FILIO 


ET - FELICITAS uxor benEMERENTI 
EPICTETO CONlIugi et filio iN PACe qui viXIT 
BENEMERENTi FECerunt ANnos... 


| 


Galerie Q, inscription remontant au 115 siècle 17 : 


AgalONICVs 
VICTORIAe 
CONIVGi 
BENEMERENH 
FECIT 


Au sommet on voit encore trace du sigle D M quia 
été effacé, ce dont on a d’autres exemples 18, 

Même galerie. Il est possible qu'il faille développer 
le sigle : eq(ues) r(omanus), bien que la transcription 
en ce cas ne soit pas conforme aux usages de l’abré- 
viation # : 

ζῷῷἥβενιτ 
ΖὥζὥῷΖξΕΡΙΡΟΡΙΟ -E-Q-R 


D'autres inscriptions, parmi lesquelles celle-ci, d’une 
importance particulière (même galerie) 39 : 


WX\ACIINON OAYMTTIA 
W,0OC EKOIMHOH TTPOCEYXOY 
WicOY H YYXH COY EIC TOYC OYPANOYC 


cimiteriali. — 1 O. Marucchi, op. cit., p.94. — 14 De Rossi, op. 
cit., 1865, p.39.— 150, Marucchi, op. cit., p.94; De Rossi, op. 
cit., 1865, p. 39.—10. Marucchi, op. cit., p. 95; De Rossi, 0p. 
cil., 1865, p. 95, estime que cette inscription est postérieure à 
la période des inhumations dans l’hypogée des Flaviens; 
pas antérieure au x11° siècle. Au revers du deuxième fragment 
on voit quelques lettres'grecques ayant fait partie d’une 
inscription plus ancienne.— 1: O. Marucchi, op, cit., p. 95; 
De Rossi, Bull. di archeol, crist., 1805, p. 40.— 15 Cabrol et 
Leclercq, Monumenta Ecclesiæ liturgica, t. 1, préf., p. ΟΧΊΤΙῚ. — 
190, Marucchi, op. cit., p. 95; autre exemple d’eques romanus, 
dans Nuovo bull. di arch. crist., 1908, p. 119.— 50. Ὁ, Maruc- 
chi, Monumenti del cimitero di Domitilla, sulla via Ardea- 
tina, 1909, p. 90. 


Dicr. b'ArRCHÉOLOGIE 


LEerTouzEY ΕΤ ANÉ, Épri 


FRESQUE DU VESTIBULE DES FLAVIENS 
D'après 1. Wicrerr, Le Pitture delle catacombe « istiane, PI. 1 


41433 


Formule nouvelle : « … et son âme (montera ?) vers 
des cieux. » 

Quelques fragments sans importance, d’ailleurs, n’of- 
frant que des formules tronquées :, Avant de quitter 
la galerie Ὁ, rappelons que De Rossi vit, sur une tuile 
“fermant un loculus, une inscription tracée en lettres 
moires ? : 


ANENKAHTON 


Dans le mur du friclinium C, un fragment sous léquel 
-on voit une orante ὅ : 


ἹΠΠΟΟΕΝΤΙ 
in PACE 


Nous rappellerons l'inscription de l'épouse de ΕἸ. Cle- 
mens à son aflranchie Glycère 4 Clemens fut sans 
doute enterré au cimetière de l’Ardéatine; quand ses 
reliques furent transportées dans la basilique urbaine 
de Saint-Clément,onemporta l'inscription en question, 
dont un fragment a été trouvé dans le chœur de ladite 
basilique 5. Bien que les Jtineraria ne fassent pas men- 
tion de Clemens au cimetière de l’Ardéatine, il est à 
peine douteux qu’il y fut déposé, mais vite éclipsé par 
la notoriété de Nérée, Achillée et Pétronille. 

VIII. CUBICULE D’AMPLIATUS. — Prenant à gauche 
de la basilique de Sainte-Pétronille, on dépasse la mas- 
sive inscription rappelant le souvenir de ΕἸ. Sabinus et 
de Titiana, on continue toyjours à gauche et on par- 
vient dans un autre centre historique. Venant de l’exté- 
rieur, au point 4 du plan général, on descend un escalier 
monumental découvert en 1852, lequel met en com- 
munication plusieurs étages du cimetière. 

Au bas de cet escalier, au deuxième étage, on ren- 
contre un cubicule orné de peintures décoratives très 
anciennes (génies, fleurs, perspectives d'architecture): à 
gauche et à la voûte, deux figures du Bon Pasteur: au 
fond, un arcosolium; des loculi ont amené la destruc- 
tionjdes peintures antérieures. À noter cette inscrip- 
tion : 

VICTORIA REFRIGER(et 
ISSPIRITVS TVS IN BON[o 


“οἴ cette formule de prière: 
IYN 
VIBAS 
IN PACE ET PETE 
PRO NOBIS 


Dans la galerie à droite est fixée une belle inscription 
bilingue, dans laquelle Demetrius et Leontia implorent 
Je Seigneur Jésus de se souvenir de leur fille Siricia : 

TI : MNHCOHC : IHCOYC 


OKYPIOC TEKNON T 


Un peu au delà, à gauche, un cubicule creusé par 
M. Antonius Restutus pour lui et pour sa famille : 


- AHMHTPIC : ET :AEONTIA δὶ 
| CEIPIKE HEIAIE - BENEMEPEN 


MBSANTONI 
VSBRESTVTV 
5 & FECIT & YPO 
GEV SIBIBETS 
SVIS © FIDENTI 
BVS IN DOMINO 


Kevenant vers l'escalier, l’épitaphe que nous donnons 
plus loin (fig. 3858), sur laquelle on voit le pasteur assis 
sous un olivier et la formule : Geronti vibas in Deo. 


10. Marucchi, Monumenti del cimilero di Domitilla, 
1909, p. 96. — : De Rossi, Bull. di arch. crist., 1865, p. 39. 
— # O, Marucchi, op. cit., p.97.— 4 Voir Dictionn., t. αν, col. 


DOMITILLE (CIMETIÈRE DE) 


Vers le milieu de l'escalier monumental, on rencontre 
le niveau du premier étage. A droite, en descendant, 
un cubicule avec un recoin pouvant figurer une abside. 
A gauche, une longue galerie bordée de cubicules 
creusés à une date postérieure. Sur l’un deux on a lu 
ce graflite : Spirila sancla in mente habete Bassum pec- 
catorem. Tout au fond, la crypte d'Ampliatus. Cette 
crypte a été décrite (voir Diclionn., t. 1, col. 1712- 
1721). 

IX. RÉGION DU 11° SIÈCLE. — Cette galerie possède 
quelques fresques importantes. 

Dans la quatrième galerie à partir de l’escalier, entre 
deux loculi, une peinture de l’Adoration des mages. La 
Vierge au centre, entourée de quatre mages offrant 
leurs présents. 

La crypte des boulangers, déjà décrite (voir Dictionn., 
t. 1, col. 2267-2274, fig. 772-775, au mot ANNONE). 

Cubicule éloigné avec une peinture d’'Orphée. 

Bosio dit (1. III, c. ΧΧΙΠ) avoir copié sur la chaux, 
dans cette région, l’inscription suivante : 


VLVASIO 
MARTYRI 


Au deuxième étage, à droite du grand escalier, dans 
un cubicule se trouve un arcosolium avec cette inscrip- 
tion tracée à la pointe: DOMINO EVAAAIO PRESBY- 
TERO SANCTO BOTVM FECERVNT. Sur la porte du 
cubicule, on lit: EYAAAIOC EAYTO). 

X. RÉGION DU 1V® SIÈCLE.— La région la plus ré- 
cente s'étend vers le sud, vers la maison de Tor Ma- 
rancia, à gauche de la basilique et du grand escalier. 
On y accède, soit par la galerie qui part du pied de 
l'escalier de la basilique, soit par la première galerie 
d’Ampliatus. En suivant cette dernière voie, on re- 
marque d’abord une peinture d'Adam et Eve et, à 
côté, cette belle inscription : 


BONGOCH 
BONGQCO) 
γιὼ 
ΚΟΙΜΩΜΕΝΟΙ 
ΕΝ KOMH 


Il y eut dans cette région deux cryptes importantes, 
celle des Saints-Marc-et-Marcellien et celle de Damase 
(voir DAMASE). 

La région, dite de Diogène, appartient à la même 
époque; elle est située du côté opposé à l’abside de la 
basilique. En s’y rendant, on rencontre la chapelle des 
« petits apôtres ». 

Un peu plus loin, à gauche, le cubicule d’un fos- 
soyeur nommé Diogène, dont le nom était tracé en 
rouge sur l’arcosolium : 


DIOGENES FOSSOR : IN : PACE : DEPOSITVS 
OCTABV - KALENDA - OCTOBRIS 


Le cubicule, très décoré, fut dévasté par Boldetti; 
nous en reparlerons plus loin (voir FossoYEURS). 

XI. ÉprGrapnie. — Nous avons énuméré et utilisé 
quelques inscriptions permettant d'éclairer ou de ré- 
soudre divers problèmes historiques relatifs à l'hypogée 
ou à la basilique. On a vu que cette dernière avait été 
érigée entre 390 et 395, puisqu'elle reçut la dépouille 
mortelle de Beatus et de Vincentia, décédés sous le 
consulat d’Anicius Olybrius et de Probinus; elle 
n'existait pas en 390, puisque ses fondations n'empè- 
chaient pas encore, sous le consulat de l’empereur 
Valentinien, consul pour la quatrième fois, et de Neu- 
terius, d’ensevelir un fidèle dans le troisième sous-sol de 
l'hypogée dont elles coupent et interceptent les gale- 


1402. — # Corp. inscr. lal.,t. νὰ, n. 94$; un fragment est 
conservé à Saint-Clément, un autre fragment plus grand 
au Musée du Capitole. 


1435 


ries. La basilique a détruit la forme primitive de 
l’hypogée, mais les galeries contiguës au sanctuaire de 
Sainte-Pétronille avaient certainement reçu les corps 
des fidèles dès le 115 siècle. Près de la lourde pierre qui 
porte les noms de Flavius Sabinus et de sa sœur Ti- 
tiana, avait été inhumée Dæ(c)imm(ia). Les lettres 
sont enduites de couleur rouge (fig. 3853) : 


<— DAECIMIA +—> 


De là on descend dans une chambre double bien 
conservée, qui a gardé ses tombes intactes et leurs in- 


DOMITILLE (CIMETIÈRE DE) 


1486. 


sister. ἃ peine convient-il d'avancer jusqu'aux pre- 
mières années du re siècle l’épitaphe de G. Julia 
Agrippina, et cela par l'unique considération que, sous 
l'empire, l'usage, très rare, des prénoms de femmes 
commence seulement à une époque tardive. Le plus 
ancien exemple à date certaine est peut-être encore . 
celui de Gnea Erennia Sallustia Borbia Orbiana, 
femme d’Alexandre-Sévère. Peut-être Gaia Julia Agrip- 
pina sortait-elle de la famille ou au moins de la clien- 
tèle des Agrippa, descendants d'Hérode, qui adop- 
tèrent le nom patronymique de Julius #. ? 


3853. — Inscription de Decimia. D’après O. Marucchi, op. cit., p. 117, fig. 9. 


scriptions en place. Dans la première chambre on voit 
des monogrammes qui pourraient se lire Agrippinus 
ou Julius Agrippa et, sur la même tombe, un second 
monogramme : Rufina. Dans la même région, un troi- 
sième monogramme en lettres grecques est plus diff- 
cile à déchifirer; peut-être ἢ : 


EAAAC H ΚΑΙ AEYKAAIA 


Dans la deuxième chambre, les épitaphes suivantes ? : 


PASSANTE 


RVFINVS 


Μ΄" AVRELIVS - IANVARIVS 


G. IVLIA-AGRIPPINA : 
DVLCIS 


SIMPLICI - 


IN AETERNVM 


ANNIVS FELIX 


Les trois premières inscriptions sont belles et gra- 
vées par le même artiste *. Toutes trois ont les {ria 
nomina, indice sur l'antiquité duquel il est inutile d’in- 


1De Rossi, Bull. di arch. crist., 1875, Ὁ. 61-62, pl. v, 
n. 1, 3. Dans cette même première chambre,une tombe 
fermée portait ce seul nom FAMIKOY, une autre EVTI- 
CIANVS IN PACE. À ces inscriptions on pourrait en 
ajouter périodiquement de nouvelles. Ainsi, E. Stevenson, 
Scavi nel cimitero di Domitilla, dans Nuovo bull. di arch. 
crist., 1898, p. 31-41, en a fait connaître de nouvelles : TG) 
DEIMNHCTU) AATEIBG, une autre sur Jaquelle est 
figuré un marbre; Ὁ, Marucchi, Di alcune iscrizioni recente- 
mente trovate o ricomposte nella basilica di S, Petronilla e 
dei SS. Nereo ed Achilleo sulla via Ardealina, dans Nuovo 


« 


Près de cette deuxième chambre, une dalle cémé- 
tériale portait en très grands caractères 5 : 


- T-AE-LI-SE : 


« 


Titus Ælius, et plus haut nous avions Annius Felix, 
dont on retrouve le gentilice sur un groupe de tombes 
où se rencontrent des Ælii et des Aurelii. Il semble que 
ces noms, ce lacenisme invitent à regarder dans la 
direction des affranchis et clients des Antonins, au 
11e siècle de notre ère. Et il est, en tout cas, intéressant 
d’en rapprocher cette épitaphe d’autres Ælii chrétiens 
trouvée près du cubicule en question © : 


VALER:ISIAS 
ADVENTAe dui 
CISSIMAE.... 
V:MENII.. 
Thetidian  O-:AVG-LIB-MARTIO-Q-V-A-XXXVIII:ET- 
[AELI ae 
Cresc ENTINAE:FIL:Q:V-:A-XI:AELIA: SECVNDA 
E GEMINO FIL-QN:A-V:-M-VIII-D-XVI 


Les autres inscriptions ornées de symboles qui ont 
été rencontrées dans les galeries voisines de ces cubi- 
cules offrent toutes des indices de haute antiquité. Les 
deux dont le formulaire est moins laconique sont les 
suivantes ? (fig. 3854): 


bull, di arch. crist., 1899, p. 27-32, publie une vingtaine de 
fragments, la plupart datés, où on trouve mention d’un 
.ius lect(or Ecclesiæ cjatolice (n. 6); cristo pres(lante) 
(n. 16); arcisolium usc(andentem), n. 21; Di un gruppo di 
antiche iscrizioni cristiane spettanti al cimitero di Domitilla 
e recentemente acquistate dalla Commissione di archeologia 
sacra, dans même revue, 1901, p. 233-256. — ? Jbid., 1875, 
p. 57. — ? Au contraire, la quatrième est incisa da mano 
imperila. — 4 Ibid., 1875, p. 59. — δ Jbid., 1875, p. 58. — 
# Ibid., 1875, p. 59; O. Marucchi, op. cit,, p. 145. — ? De 
Rossi, op. cil., 1875, p. 63. 


74 


eye 


ὍΝ 


1437 DOMITILLE (CIMETIË 
ἃ AGAPE: b) EVPORO FILIO DVL 
TE: CISSIMO BENEMER 
IN PACE ENTI:PARENTES-Q Vi 


VICSIT:ANNIS VII 


Sous le mur de la nef de droite, le mur de fondation 
obstrua le passage d’une galerie du troisième plan; un 
loculus tout seul a gardé son épitaphe tracée sur une 
toute petite plaque de marbre qui indique une sépul- 
ture d'enfant ! : 


PRIMVLIO F DS X 


Primulio fidelis. — Deus Christus. | 
Sous le mur du fond du narthex, près de l’escalier, 
une autre galerie du troisième plan est obstruée, et on y 


3854. --- Inscription du cimetière de Domitille. 
D'après O. Marucchi, p. 123, fig. 15. 


a trouvé trois épitaphes des années 361, 367, 392, ces 
deux dernières sans autre intérêt que la date, mais la 
plus ancienne assez bien conservée ? : 


DVLCISSIMO FILIO MARINIANO 

QVI VIXIT ANNOS LI MENS‘HII 

DIES*XII DEP*XI‘KAL'AVG.QVESQVET 

IN PACE:TAVRO'EN FLORENTIO-CCNS5 

5 FL‘CONCORDIVS-VP-FILIO FECII Ὰ 
IN 


Encore un fragment trouvé avec les précédents et 
qui, bien qu'il n’ait pas de date, est certainement de la 
deuxième moitié du 1ve siècle ὃ : 


HIC FESTVS IACET COGNOSC! 


QVEM PVERVM XPE MONVISTI 


PRO MERITIS CREDO QVIA SA; 

BIS DVODENOS NECDVM CONPLE 

CONPOSVIT VERSOS MARCIAN; 
DEPOSIT $ II DVS $ 

ΟΝ! VIXIT ANN XXIII 


Hic Festus jacet, cognoscite fratres, 
Quem puerum, Christe, monuisli spernere mundum, 


ET! 


1 De Rossi, op. cit., p. 46.—? Ibid., p.47.—" Ibid., p.48. Le 
troisième vers est une réminiscence évidente d’un vers 
damasien : Post cineres Damasum faciet quia surgere credo. 
—1Nuovo bull. di arch. crist., 1901, p. 245, ἢ. 23. — 
# Nuovo bull. di arch. crist., 1901, p. 248, π. 26. — * Ibid., 


RE DE) 1438 


Pro merilis credo quia salvum surgere.. 
Bis duodenos necdum compleverat annos, 
Composuit versus Marcianus 


Parmi les inscriptions datées qui ne nous sont pas 
seulement des fragments à peu prés inutilisables, nous 
tréuvons quelques pierres déjà publiées plusieurs fois, 
notamment par De Rossi, dans ses Inscripliones chri- 
slianæ, en 274, n. 13; en 318, n. 34; en 340, n. 60: 
en 355, n. 127; en 377, n. 269; en 384, n. 341; en 393, 
n. 411; en 391, n. 395; en 393, n. 416; en 398, n. 462: 
en 402, n. 505; en 418, n. 606. Les inscriptions non 
consulaires sont tantôt en grec, tantôt en latin. Ces 
dernières sont de beaucoup les plus intéressantes. Nous 
avons déjà rappelé celle de Pollecla, marchande 
d'orge (voir Dictionn., t. τ, col. 2267, fig. 771), celle de 
Constantius (Dictionn., t. 111, col. 1287, fig. 2763), celle 
de Cucumio (Dictionn., t. τι, col. 2112) et la belle 
formule (fig. 3855) : 


| SOLVSDEPSANIMAMT VAM 
 D'EFEND À D À LEX AND RÉ 


3855. — Inscription d'Alexandre. 
D'après O. Marucchi, op. cit., p. 224, fig. 112. 
Sur un disque de marbre blanc, foré d’un trou au 
centre et gravé au 1ve siècle 4 (fig. 3856) : 


RETURN 

Re 
TATISERIMIVMLAVDEMO SVPR 
BARS DEUNAMIDERE CUPIENSVIIT 
NÉCHRINIVSO RAR 
LACMERITI SV TE VINS ORAN 
OMNESFLIR 


VENIVRAQOVE 
NIXITAN 
QUES 


3856. — Disque de marbre blanc. 
D’après Nuovo bull. di arch. crist., 1901, p. 245, n° 33. 


Quelques épitaphes, malheureusement incomplètes, 
présentent des formules qu'on ne peut restituer que 
par conjecture et qui semblent intéressantes : …dimis- 
sus est qui non. desiderio perimus δ; la formule que 
nous avons déjà signalée à propos de la bonté chré- 
tienne (voir ce mot) : (quod {u nobis debuisses facere) 
nos libi fecimus δ, ou encore : miseri par(entes) fece- 
run(t) : et les formules courantes : in pace®, “eposifus 
(ta) 5, deposilio νος 


1901, p. 249, n. 27. — 
1901, p. 249, n. 
n. 35; p. 252, n. 42, 43; p. 
9 Ibid., 1901, p. 249, n. 28; 
10 Jbid., 1901, p. 253, n, 4 


τ Ibid., 1901, p. 2 
, ἢ. 28: Ὁ. 250, n. 32: 


51, n. 37. — ‘ Ibid, 
p. 251, n. 34: Ρ. 251, 
»D 44, gts 254, n. 50, 51. — 
40; Ρ. 253, n. 48. 


1439 


Une des plus intéressantes inscriptions du cimetière 
de Domitille est celle de Secundilla:, qui se trouve 
actuellement encore dans le premier couloir latéral à 
gauche de la galerie qui mène à la crypte d’Ampliatus. 
A droite, on aperçoit la colombe et le rameau symbo- 
fique. A gauche, une colonne avec base et chapiteau, 
surmontée du buste d’un personnage ayant les bras 
étendus dans l'attitude de la prière. Le sommet de la 
tête porte une croix aux quatre branches égales. Sur le 
fût de la colonne s’étale en hauteur l'inscription SE- 
CVNDILLA IN PACE. J. B. De Rossi avait un instant 
soupçonné que cette représentation pourrait viser un 
stylite, mais la plaque funéraire, étant du 1ve siècle, ne 
se prêtait guère par sa date à une allusion de ce genre. 
Cette opinion a néanmoins été reprise et on a fait re- 
marquer que le motif était unique en épigraphie et 
n'avait pas dû être imaginé par le rude artisan qui ἃ 
gravé le marbre: il n'avait pu le copier sur une fresque 
ou sur un bas-relief, en tout cas on n’en connaît aucun 
qui mette sur la voie d’un prototype. Inutile de cher- 
cher dans les monuments païens. « Au contraire, la 
ressemblance avec le type classique du stylite est frap- 
pante. On connaît la gravure de Bottari où le buste de 
V'ascète émerge du chapiteau de sa colonne. Le Méno- 
loge de Basile compte parmi ses miniatures quatre 
représentations de stylites : saint Siméon au 1°r sep- 
tembre, saint Alypius au 26 novembre, saint Daniel et 
saint Luc au 15 décembre. L'image de ce dernier ofire 
an parallèle frappant avec l’orante du monument de 
Secundilla: saint Luc est représentéen prières, les bras 
étendus; il faut remarquer seulement que dans le Méno- 
loge les colonnes sont notablement raccourcies, à cause 
du cadre imposé au miniaturiste, et qui se développe 
non en hauteur, mais en largeur ?. Reste à savoir si le 
graveur de l’épitaphe a jamais eu pareilles miniatures 
‘sous les veux, c’est plus que douteux. Cependant, à leur 
défaut, il a pu entendre parler destylites. La réputation 
de ceux-ci était si grande en Occident que, du vivant 
même de saint Siméon, on venait de partout le consi- 
dérer sur sa colonne, d’Espagne, de Bretagne, de Gaule. 
« Quant à l'Italie, écrit Théodoret, il serait superflu 
d’en parler. On dit que dans la grande Rome il jouit 
d’une telle célébrité que, dans tous les vestibules d’ate- 
Îiers, on place de petites images qui le représentent, 
pour servir de sauvegarde et de protection #. » Ceci fut 
écrit avant le milieu du ve siècle et toute la question 
serait de savoir la date de l’épitaphe, question presque 
insoluble par le seul fait qu’elle est posée, car les uns 
tireront vers le 1115, les autres vers le ve siècle. En tout 
cas, le monument est curieux et la question intéres- 
sante. 

Enfinuneinscription 4, malheureusement très incom- 
plète, semble avoir commémoré les membres inhumés 
dans un tombeau de famille; parmi eux se trouvaient 
des prêtres et des évêques. Il semble qu’à la ligne 10e 
on puisse accepter la restitution des consulats d’Oly- 
brius et Probinus, en 395; à cette date la basilique était 
construite. Voici les personnages à peu près recon- 
maissables (fig. 3357) : 

Ligne 13 : (a) (phatre (pre)sbylero 

14 : Crescen(s) (n)epos… 

15 : (Di)ac(onus) reg(ionis) V (ne)pos… 

16 : nep(os) Marcelli epis(copi) (n)epos Ce... 
17 : (ma)trona presb(yteri) abnepos 

18 : Basili socrus epis(copi) episcop(i) 

19 : Ursini Albanensi(s) 


1J. Wilpert, Ein Cyclus chrislologischer Gemälde, in-49, 
Freiburg, 1891, p. 33, pl. 1x, n. 1; cf. E. Le Blant, dans 
Comptes rendus de l’ Académie des inscriptions, 1888, p. 49; 
De Rossi, Bull. di arch. crist., 1888-1889, p. 74; K. M. 
Kaufmann, Die Sepulcralen Jenseitsdenkmäler, in-{ol., Mainz, 
1900, p. 115; H. Delehaye, Une question à propos d'une 
é<pitaphe du cimetière de Domitille, dans Atti del II con- 


DOMITILLE (CIMETIÈRE DE) 


1440 


XII. ScuzPTUuRE. — Nous avons déjà parlé du mor- 
ceau le plus important, la colonnette du ciborium figu- 
rant le martyre de saint Achillée. Quelques débris 
trouvés sur divers points de la catacombe ont été ras- 
semblés sur l'emplacement de l’ancienne Schola can- 
torum de la basilique restaurée. Ces débris sont d’ail- 
leurs de médiocre intérêt : dauphins et trident; — bon 
pasteur; — bœuf et âne à la crèche, et, sur un autre 
fragment ayant pu appartenir au même marbre, mages 


3857. — Inscription d’un tombeau de famille, 
D'après Nuovo bull. di arch. crist., 1899, p. 24-26. 


peut-être devant Hérode; — Daniel parmi les lions ; — 
Moïse frappant le rocher; — le Sauveur parmi les 
apôtres; — Jonas; — Adam et Ève; — noces de Cana; 
— hémorrhoïsse; — résurrection ? Hébreux dans la 
fournaise; — résurrection de Lazare; — entrée du 
Christ à Jérusalem. 

Un fragment — comme sont tous ceux qui précè- 
dent — mais plus intéressant, a été trouvé à droite de 
l’abside de la basilique et est aujourd’hui fixé à l’inté- 
rieur; on y voit un agneau couché au pied de la croix et 
une colombe tenant une branche dans son bec δ (voir 


gresso inlernazionale di archeologia cristiana, Roma, 1902, 
p. 101-103. — ? H. Delehaye, op. cit, p. 102 — 
3 Théodoret, Jlistor. religiosa, ce. ΧΧΥῚ. — ὁ Nuovo bull. 
di arch. cris!., 1899, p. 24-26; fixée sur la paroi droite 
de la basilique, το * O, Marucchi, dans Bull. di arch. 
crist., 1899, p. 34; Éléments d'archéol, chrét., 1900, t. 1, 
p. 113. 


LÉ. che 


ὮΝ 


| 


ων pi 


LR SE Ὁ 


1441 


Dictionn., t. 1, col. 880, fig. 196). Enfin, une épitaphe 
montre le bon pasteur assis sur une pierre à l’ombre 


_ d’un olivier; vêtu de la tunique exomide, il tient de la 


main droite la flûte et, de la gauche, la houlette. A ses 
pieds, une brebis couchée regarde vers lui; l’épitaphe 
porte: Geronli vibas in Deo,wresiècleenviron!(fig. 3858), 
XIII, PEINTURES. — Nous avons dressé le catalogue 
des fresques de la catacombe de Domitille, avec la 
bibliographie de chaque fresque, dans notre Manuel 
d'archéologie chrétienne, 1907, t. 1, Ὁ. 529-540. Nous y 
renvoyons. Pour les quelques fresques qui ont fait 
l'objet de publications récentes, voir col. 1429 et les 
notes. La peinture du cubicule de Diogène sera décrite 
au mot FossoyYEUR. 
_ XIV. BIBLIOGRAPHIE. — A. Bacci, Memorie relative 
ad un affresco del 1V secolo nel cimitero di Domitilla, dans 
Nuovo bullettino di archeologia cristiana, 1905, p. 71-78. 
— Η. Delehaye, Une question à propos d’une épitaphe 
du cimetière de Domülille, dans Atli del II congresso 
internazionale di archeologia crisliana, 1900, Roma, 


DOMITILLE (CIMETIÈRE DE) — DOMUS DEI 


1447 


monumenti esistente negli antichi cimiteri suburbani. 
1. Monumenti del cimitero di Domitilla sulla via Ardea- 
tina. 11, même titre, in-fol., Roma, 1909-1914; Da una 
cripla con importanti pitture scoperta nel cimitero di 
Domitilla, dans Attidel [1 congresso archeologico, Roma, 
1902, p. 93-100. — M. Rampolla y Tindaro, Santæ 
Melania, note 16, p. 174-176 : La casa Cœlimontana 
dei Valerii e il cimitero di Domitilla. —- J. B. De Rossi, 
Del cristianesimo nella famiglia dei Flavi Augusti e 
delle nuove scoperte nel cimitero di Domitilla, dans Bull. 
di arch. crist., 1865, p. 17-24, 33-46, 89-98; Scopertar 
della basilica di 5. Petronilla col sepolcro dei martirë 
Nereo ed Achilleo nel cimitero di Domitilla, dans même- 
revue, 1874, p. 5-35, 68-75, 122-125; Insigni scoperte 
nel cimitero di Domitilla, dans même revue, 1875, 
p. 5-79; Scavi nel cimitero di Domitilla, dans même 
revue, 1877, p. 128-135; Sepolcro di S. Petronilla nella 
basilica in via Ardeatina e sua traslazione al Valicano, 
dans même revue, 1878, p. 125-146; 1879, p. 5-20, 
139-160; IL cubicolo di Ampliato nel cimitero di Domi- 


3858. — Inscription de Gérontius. 
D’après J. Wilpert, Fractio panis. La plus ancienne représentation, 1896, p. 100. 1 


1902, p. 101-103. — Ο. Jozzi, Frammento di vetro figu- 
ralo trovato nella catacomba di Domitilla, Roma, 1900. 
— J. P. Kirsch,Unbekannte Fresken in Domitilla Kata- 
kombe, dans Rôümische Quartalschrift, 1902, p. 259-260. 
— H. Leclercq, Manuel d'archéologie chrétienne, in-8°, 
Paris, 1907, t. 1, p. 529-540. — L. Lefort, État actuel de 
la basilique de Sainte-Pétronille au cimetière de Domi- 
tille, près de Rome, dans Revue archéologique, 1874, 
p. 372-378; Les récentes découvertes dans la catacombe 
de Domitille, près Rome, dans Revue archéologique, 1875, 
p. 39-47; 1876, p. 167-174. — O. Marucchi, Di alcune 
iscrizioni recentemente trovate ὁ ricomposte nella basi- 
Mica di S. Petronilla e dei 55. Nereo ed Achilleo, sulla 
via Ardeatina, dans Nuovo bullettino di archeol. crist., 
1899, p. 21-36; La memoria dei SS. Marco e Marcel- 
liano nel cimitero di Domitilla e probabile attribuzione a 
questi martiri di un carme del papa Damaso, dans même 
revue, 1899, p. 5-20; Di un gruppo di antichi iscrizioni 
crisliane spettanti al cimitero di Domitilla e recente- 
mente acquistale dalla Commissione di archeologia sacra, 
dans même revue, 1901, p. 233-256; Éléments d’archéo- 
logie chrétienne, 1900, τ. 11, p. 102-134; Roma sotter- 
ranea crisliana (nuova serie). Descrizione analilica dei 


1. Wilpert, Fractio panis. La plus ancienne repré- 
sentation du sacrifice eucharistique, in-4°, Paris, 1896, p. 100. 
—? Eusèbe, Hist. eccles., 1. VII, xxx; 1. VIII, xt; 1. IX, 


lilla, dans même revue, 1881, p. 57-74, 123. — E. Ste- 
venson, Scavi nel cimitero di Domitilla, dans Nuovo: 
bull. di arch. crist., 1898, p. 31-41. — J. Wilpert, 
Ein unbekanntes Gemälde aus der Katakombe der hl. 
Domitilla und die Cœmeterialen Fresken mit Darstell- 
ungen aus dem realen Leben, dans Rümische Quar- 
talschrift, 1887, τ. 1, p. 20-40; Un affresco travisato del 
cimitero di Domitilla, dans Nuovo bull. di arch. crist.._ 
1899, p. 37-42. 
H. LECLERCQ. 

DOMUS (DE1, ECCLESIÆ, ORATIONIS, etc). 
Domus a servi à désigner le lieu où les fidèles se réunis- 
saient pour la célébration du culte. Dès l'Ancien Testa- 
ment nous voyons désigner par les expressions domus 
Dei, domus divina, le lieu où est fixé le séjour de Dieu. 
Au rve siècle, Eusèbe emploie : oïxos ἐχχλησίας, τῶν 
ἐχχλησιῶν οἶχος *; οὐ bien les conciles de Laodicée, de 
Gangres : οἶχος τοῦ ()εοῦ; domus ubi orationes fiebant, 
domus ecclesiæ, domus Dei». 

Un des plus anciens exemples se trouve à Milan, où 
l'installation primitive se trouvait dans la domus Phi- 
lippi 4. Ensuite, on substitua au nom du propriétaire 
le nom du patron auquel l’église était dédiée : domus 


ΙΧ. — ᾽ Conc. Laodic., ce. 6; Grangr., ce. 5; Tolet. II, ©. 1. — 
« De Rossi, Bull. di arch. crist., 1864, p. 29; voir Dictionn., 
t. 1, col. 1442. 


1443 


sancti Petri, domus sanctæ el semperque virginis et Dei 
genitricis Mariæ 1. 

En Afrique, l’épigraphie chrétienne offre des for- 
mules analogues : Hic domus Dei nostri Christi, à Aïn 
Ghorab: Hic domus orationis, à Sufetula; Hic dom[us…., 
à Henchir-Guellil; à Henchir-Magroun ὃ : 


HIC DOMVSÆMPI 
IATA VOCATVR 


Le milieu de l’inscription est inintelligible. Il y avait 
peut-être quelque chose dans ce genre : Hic domus 
[δὶ nomen Dei in]vocatur. 

Près de la Sbikra (province de Constantine) * : 


HEC DOMVS DEI MEMORIA SALVATORIS 


DOMUS DEI — DOMUS ÆTERNA 


1444 


loco incerto (voir Diction., t. 11, col. 2101, fig. 3188) 7: 


DIGNO ET MERITO 
PATRI ARTEMIDORO 
CVIVS HAEC DOMVS 
AETERNA VIDETVR 
| > BENEMERENTI IN PACE 


DP:VIII KALAG 


J. B. De Rossi a fait observer que la domus æferna 
n'était pas absolument étrangère à l’épigraphie chré- 
tienne ὃ. En cela Mabillon s'était trompé " et Fabretti 
avait su ne pas le suivre ®. Toutefois il est douteux, 
faute de bonnes preuves, que les fidèles aient eu en 
vue ce texte de l'Ecclésiaste : Zbit homo in domum 
æternilalis suæ ",ou même celui des Psaumes : Sepul- 
chra eorum domus illorum in æternum "ἢ. Avant .de 


haec bi actEIRNA DOMVS+IN QVA YNVNC » IPSA SECVRA νυ QIESOS # 


corpore;namq.tlu 


S SPIRITVS y ACARNE v RECEDENS 


est sociatu SSANCTIS *PROMERITIS - ET  OPERATANTAÀ % 
quaeque deuM!METUISTI y SEMPER QUIESCIS - SECVRA Ε 
dedisti corpVS TERRAE à PICNVS-QVE v RECEPTVS # 


s p L'EENDORI - CVM v LVMINE - CL ARO 


ES te a d QUAETE SEMPER DEO y DICASTI£ 
MA re T\AS SED v PRO » É ACTIS  ADAL ΤᾺ νυ VOCARISt 


ΟἋ - PACATIANO » CVM v AAVU TA v DEBEBIT Ÿ 
pa c ATIANVS - ELEVTERIAE MATRI SVAE LOCVAM FECIT 


quae viril ANN - PLM - (XXV - MENS - I -D - Χ - ΡῈΡ. ΠῚ ΚΑῚ - IVN DORMIT 
in pace cons. D: ΙΝ - GE IVUIANI - AVC IN - ET FL - SALLVSTI - CON - 
FRERE Η ESPERIVS - QVE/M NVTRIT - ISCRIPSIT 


3859. — Inscription de l’année 363. 


D’après De Rossi, Inscript. christ. 


urbis Romæ, 


1861, t. ἃ; p.88, n. 159. 


On trouve domus Dei pour désigner l'Église: Maxen- | rechercher l’origine de cette formule, nous citerons 


dius, Nero et cuncti illi perseculores domus Dei, ou 
encore : Noli, Constanti, cum arianis pugnare contra 
domum Dei, et c’est le même sens que chez saint 
Augustin : Quoniam ipse in domo fidei justius flagitabat 
fidem debere servari, ne ibi frangeretur, ubi docetur 5. 

Enfin, on rencontre domus divina, qui remplace 
domus Augusta et désigne la maison impériale, tantôt 


l'édifice du Palatin, tantôt la famille du prince. Les 


comiles domus divinæ n’ont donc absolument rien à 


voir avec la hiérarchie ecclésiastique ;ce sont les admi- | 


nistrateurs du domaine privé ὃ. 
H. LECLERCQ. 
DOMUS ÆTERNA. LeMusée épigraphique du 
Latran possède l’épitaphe d’Artemidorus, enseveli le 
vi des kalendes d’août, et provenant ex suburbano 


1 De Rossi, Bull. di arch. cris, 1870, pl. 1x. — 
? P. Monceaux, Inscriptions chrétiennes du cercle “de 
Tébessa, dans Bull. de la Soc. nat. des antiq. de France, 


1909, p.337 sq.; et à Sbeitla, cf. Comtes rendus de l' Acad. des 
inscripl., 1884, p. 253.— 5.1], Toutain, Inscriptions inédites 
de ἴα province de Constantine, dans Bulletin archéol. 
du Comité des trav. hist., 1894, p. S7, ἡ, 12. — 4 Forcel- 
lini-De Vit, Lexicon lolius latinitalis, t. 11, p. 786. — 
ὁ S. Augustin, Epist., cer, P. L., t. ΧΧΧΙΙ, col. 1067. — 
“ Code Théodosien, 1. V1, tit. xxx, loi 2, et le commen- 
taire de Godefroy; cf. Corp. inscr. lat., t. vx, n. 


14399. | 


| quelques textes : 


DOMVS 
AETERNA SEPTI 
MINI ET CRESCE 
N TINES 


Domum æterne 

Valeriane bene-merenti-qui vixit-annis X XXIII 
mensibus duo diebus X11 maritus et genus alius 
mereli fecerunt in pacem 


3%.  HAEC DOMVS ETERNA SEPTIMI 
ET POIOC PCENIES 


914 


—? O. Marucchi, 1 monumenti dell’ museo cristiano Latera- 


nense, in-fol., Roma, 1911, pl. zx, n. 36 (pilier xvm, 
n. 36). * De Rossi, dans Bull. di archeol. crist., 1880, 
P. 58. — * Mabillon, Iter Italicum, p. 140.— 139 Fabretti, 


Inscriptionum antiquarum, in-fol., Romæ, 1699, p. 112- 
113; voir aussi Biagi, Monum. graca el latina ex museo 
Jacobi Nanii, t.1, p. 202 sq.; Cavedoni, dans Memorie di 
Modena, 115 série, t.vir, p. 138 sq.; De Rossi, Roma sotterra- 
nea, t. 111, p. 456.—4 Eccles., x11,5.—22 Psalm.xLvir, 12.— 
3 Fabretti, op. cit, . 113, p. XIV. — ]bid., p. 113, n. 278, 
Hortis Peretlis ». —1% Jbid., p. 113,n.279, «ex Arringos, 


st 


* 


“πο, οὐ. 


2 


ei 


M Se UD 


A ας σὸν τσ φῶ, σὦπξ ταὶ 


DT 


1445 DOMUS 
41, D-Q-:AETERNAM IVLIA AGRIPPAE || POSVIT 
OBSEQVENTI MARITO. — 5°. SCIPIO ET POLI- 


CRONIA SEVIVI... || AETERNVMQAM DOMVM PRIOR 
MA... — 6%. MALLIVS TIGRINVS || OB REFRIGE- 
RIVM caris suis | DOMVM AETERNAM | VIVVS FVN- 


DAVIT 
ve A ΩΣ ω 
TIGRIS-SE :VIVA:FECIT:SIBI:DOM 
[um æler]NALEM 


85. ….uliæ care coiügi suæ || ….n{i εἰ sibi domu 
elerna & — 95%. Hæc domus æterna Seplimi j| εἰ... —- 
107. Domus eterna ex... el Tigris in pace 


MAXIMINA 
DOMVM AETERNAM 
VIVA SIBI POSVIT 
SI QVIS ALIVD CORPVS 
SVPERPOSVERIT 


DET-FISCO  CCC-MILIA 


FLORENTINA 
QUAE:VIXIT:ANNOS-XXVI 
CRESCENS:FECIT 
VENEMERENTI-ET-SIBI-ET 
SVIS-DOMV-AETERNA 
IN:PACE: 


11°, 


12". 


13 3°, Inscription de l’année 363 (fig. 3859). 

A ce choix d'inscriptions romaines, il serait aisé 
d'en ajouter d’autres, comme celle-ci trouvée récem- 
ment αι : 


eTAGathANGELES EIVS 
se vivl DOMVM aETERNAM SIBI 
FECERVNT 


L'épigraphie grecque nous offre assez fréquemment 
l'expression αἰώνιος οἶχος dans les épitaphes tant païennes 
que chrétiennes #. Au musée de Brousseune petite stèle 
en marbre blanc, faces latérales et revers frustes, le 
Lord mutilé sur les quatre côtés, haut. 0®39, larg. 0m30, 
ép. 0m10, hauteur des lettres 0m02, gravure profonde. 
Cette pierre est chrétienne, du ve ou vi: siècle environ, 
et représente, sous une arcade ornée d’une archivolte, 
un léger relief reposant sur deux piliers à colonnettes 
engagées; de cette arcade la partie inférieure est 
comme fermée par une sorte de parapet resté lisse, 
sur lequel est gravée l'inscription (fig. 3560) : 


VKOCOE 
KAACTIH 
CTICTVNH 

DOTHNOV 


DYxoc (— αἰώνιος 0205) Oéxhas πηστῖς γυνὴ Φωτηνοῦ. 
* L'humble femme a tenu à aflirmer son titre de 
« fidèle » "", 


2 Fabretti, Inscriplionum antiquarum...quæ in ædibus pa- 
lernis asservantur, explicatio, in-fol., Romæ, 1699, p.113, 
n. 280, « ex ms. Benedicti Hegii in Bibliotheca 5. Mauri ες 
au début : d(omum) q(uielis) æternam... — ? Ibid., Ὁ. 113, 
τι. 281, « in pavimento Sancti Sabbæ ». — δ Jbid., p. 114, 
n. 283. Interamnæ; ex schedis Barberinis ; De Rossi, Bull. 
di arch. crist., 1880, p. 58, à Terni; cette inscription avait 

. été donnée après Fabretti, par Doni, Inscripl. antiq. cum 
notis, 1731, cl. XX, n. 101: Muratori, Thes. vel. inscript., 
p: 1706, n. 1 (païenne), p. 1906, ἢ. 5 (chrétienne). — 4 Jbid., 
Ῥ. 114, n. 284. Mediolani ad D. Ambrosii ; Corp. inscr. lat., 
tv, ἢ. 6274. — " I1bid., p. 114, n. 285, « ad os pulei Vin. 
PP. Soc. Jesu in Pariolo ». — * Ibid., p. 114, n. 280, « ex 
Arringo in Roma subterranea ». — ? Ibid., p. 114, n. 287, 
“ex eodem ». --- " 1Ibid., p. 114, n. 288, « ad D. Pancratii 
Agri Brixien. ex Rubeo ». — * Fabretti, op. cit., p. 114, 
π. 289, « in cœmeterio ad duas Lauros … 10 Fabretti, 
op. cit, p. 113, n. 282: « ex schedis Barberinis ad D. 


ÆTERNA 


C'était, dans l'antiquité, une conviction générale- 
ment répandue que la privation de sépulture était la 
plus grande infortune, la seule même, avec la viola- 
tion du tombeau, qui pût atteindre le défunt. Aussi, 
une multitude de gens se préoccupaient de leur vivant 
de faire construire un tombeau capable de braver le 
temps; non seulement on ne s’en cachait pas, mais on 
le proclamait comme pour mieux conjurer les chances 
contraires et la malveillance. De là ces formules : domus 
æterna %, domus ælernalis 15, sedes ælerna 15, tumulus 
«lernæ domus 17, si fréquentes dans l’épigraphie funé- 
raire. Saint Augustin, qui n’avait pu manquer de lire 
cette formule sur des tombeaux, la réprouvait à cause 
de sa signification matérialiste : Nam plerumque audis 
divitem dicentem : Habeo marmoraltam domum quam 
relicturus sum, et non cogilo mihi ÆTERNAM DOMUM 


3860. — Stèle de Thécle,: à Brousse. D’après Bull. 
de correspond. hellénique, 1909, t. xxxuIr, p. 349, fig. 48. 


ubi semper ero. Quando cogitat sibi memoriam marmo- 
ralam aut exsculptlam facere, quasi de DOMO ÆTERNA 
cogilat, quasi ἰδὲ maneat ille dives. Si ibi mancret, non 
arderel apud inferos. Ubi maneat spirilus male agentis, 
non ubi ponalur corpus morlale, cogilandum est: sed 
domus eorum sepulchra eorum in æternum. Tabernacula 
eorum in generalionem et generationem. Tabernacula in 
quibus temporaliter manserunt, domus in quibus quasi in 
æternum manebunt, id est sepulchra. Tabernacula ergo 


Salvatoris de Curte De Rossi, Inscript. christ. urb. 
Rome, 1. 1, p. 88, n. 159. Fabretti cite encore deux inserip- 
tions que nous transcrirons, l’une ἃ propos du cimetière 
ad duas Lauros (voir cemot), l’autre au mot VÉTÉRINAIRE. — 
χ G. Gatti, Nuove scoperte nella città e nell’ suburbio, dans 
Notizie degli scavi, 1896, p. 164. — # Cf. Annual of the 
British school at Athens, 1896-1897, t. ται, p. 115 sq.; Bulletin 
de correspondance hellénique, t. XVIx, p. 242, n. 5; W. M. Ram- 
say, Cilies and bishoprics of Phrygia, Oxford, 1895-1897, 
ἴτας p.380, n. 210; Journal of Hellenic studies, t. Ἀντὶ, p.414; 
Berlin, Beschr., ἢ. 286; Forschungen in Epheseos, p. 42, 
note 2. — Mendel, Catalogue des monuments grecs, 
romains el byzantins du Musée impérial ottoman de Brousse, 
dans Bull. de corresp. hellén., 1909, τ. XXxXH1, p. 349, n. 105, 
fig. 48.— 4 Corp. inscr. laf., t. v, ἢ. 121, 123, 195, 1260; 
t. 1x, n. 3409: t. ΧΙ, ἢ. 1335, 1785; t. χιι, n. 4123.— Ὁ ( 
inscr. lat., ἃ. xt, n. 229.— 14 Corp. inscr. lat., t. VIN, ἢ 
6360. — 1 Corp. inscr. lat., t. VX, ἢ. 4372. 


5. (ἃς 


1120, 


1447 


suis dimiültunt, ubi manebant cum viverent; transeunt 
quasi ad DOMOS ÆTERNAS ad sepulchra 1. Il y a dans ce 
texte, tel que l’a établi dom Blampain, une inadver- 
tance. Comment saint Augustin eût-il pu écrire que le 
riche semble penser à sa demeure éternelle, quasi de 
domo æterna cogitat, alors que, deux lignes plus haut, il 
lui faisait dire le contraire : non cogilto mihi domum 
æternam? La difficulté n’est qu'apparente et il suffit 
de substituer nunce à non; on lira alors : Habeo marmo- 
ratam domum quam relicturus sum, el nunc cogilo 
mihi æternam domum, ubi semper ero. « J'ai une maison 
de marbre qu'il va me falloir quitter, et maintenant je 
pense à me (construire) une demeure éternelle où je 
resterai toujours ?. » 

Avec ce texte de saint Augustin nous sommes con- 
duits en Afrique, où nous allons rencontrer un nombre 
assez considérable d'inscriptions chrétiennes portant 
la formule domus æterna. 

La ville de Tlemcen (ancienne Pomaria) en Mauré- 
tanie Césarienne présente un groupe compact d’inscrip- 
tions de date tardive offrant la formule que nous étu- 
dions ou ses variantes. En voici une qui pourra tenir 
lieu de toutes les autres, au nombre de vingt-cinq ὃ: 


ERNALEM AC 
PROVICIE aXCV 


D(is) M(anibus) s(acrum). Julius Jadir vixit an[n]is 
septuaginta, cui filili] fecerunt domum [a]eternalem, 
an(no) provi[nl]cifa]e 595 (— 634 apr. J.-C.). 

Ces vingt-cinq épitaphes ne sont pas de facture iden- 
tique. Trois d’entre elles n’ont pas le D. M. 8. du 
début *; domum æternalem n’existe pas ou est douteux 
sur deux autres ὃ; une autre a domum sans épithète 5; 
enfin cui. fecit ou fecerunt est cinq fois absent ou 
incertain 7. Les dates sont réparties sur deux siècles et 
demi environ, de 417 à 6515; mais tandis que trois 
seulement d’entre elles remontent au ve siècle, qua- 
torze indiquent le vie et huit le vire. A la date où fut 
gravée l'inscription de 417, la Maurétanie Césarienne et 
les villes voisines de Tlemcen avaient reçu le christia- 
nisme *; dès la fin du ve siècle, Pomaria était le siège 
d’un évêché et nous voyons un de ses évêques, Lon- 
ginus, assister en 484 à la conférence de Carthagz. 

A première vue, le groupe épigraphique que nous 
étudions à Pomaria semble appartenir à des païens: 
le ὦ. m.s., l'absence de symboles chrétiens ne prouvent 
rien en faveur de cette attribution. Nous avons eu, à 
maintes reprises, l’occasion de publier des textes chré- 
tiens surmontés du d.m.s., dont lasurvivance s’est pro- 
longée longtemps. L'absence de symboles chrétiens 
n’est pas non plus une preuve puisque nous allons citer 
des inscriptions sur lesquelles des symboles chrétiens 
accompagnent le d. m. s. “et le domus æternalis. Des 
inscriptions se rencontrent avec cette formule, par 
exemple, deux de l’année 266, provenant de Mechta 
el Bir, en Maurétanie Sitifienne, qui laissent dans le 


?S. Augustin, Enarrationes in psalmos. In ps. XLVIII, 
PU L;, t  xxXxXVI, CO 554 ? Sauvage, Observa- 
lions sur des inscriplions d'Algérie, dans Bulletin de 
la Soc. nat. des antiq. de France, 1879, t. xL, p. 120-123.— 
3 Corp. inscr. lat., t. varr, n. 9911, 9914, 9920-9923, 9925, 
9926, 9928, 9930-9932, 9934, 9935, 9939, 9940, 9944, 9948- 
9953, 9956, 9958; cf. A. Audollent, Sur un groupe d'inscrip- 
tions de Pomaria (Tlemcen) en Maurétanie Césarienne, dans 
Mélanges G. B. De Rossi, 1892, p. 127-136; on peut se 
reporter aussi aux n. 8430, 9869, 9870, 9915, 9917, 9927, 
9941, 9955, 9959, 21782, 21785, 21787, 21788, 21790-21795. 


DOMUS ÆTERNA 


1448: 


doute si nous avons affaire à un terme primitivement 
païen. D'autre part, la formule toute voisine domus- 
ælerna se rencontre sur des monuments dont le paga- 
nisme est certain ®. Il serait surprenant que la seule 
terminaison de l’adjectif suffit à faire distinguer les 
épitaphes des partisans de l’un et de l’autre culte. Le- 
plus probable est donc que domus æternalis, comme 
domus æterna, d’abord en usage chez les païens, fut. 
plus tard conservé par les chrétiens. 

À Djama (— Zama major), Tunisie, plaque tumu- 
laire brisée en haut, à droite et en bas; haute de Om2@p 
et large de Om42. L'inscription est gravée en caractères 
anguleux et irréguliers, de très basse époque, hauts de 
0m025 à Om(3 : 

AOMVS æterna 
MERVAVS INNOcens 


FIAEAIS BIXIT IN PAci 


ANNIS τς SP AIE X KFebruar 


IA INDICTIO SEPTima 
———————…— 


Domus æterna. Merulus, innocens, fidelis, vixit in 
pace anni 7. Sepultus die dicima kalendas februarias 
indictione septima. 

À Altava (— Lamoricière — Hadjar er Roum) nous 
trouvons cette inscription gravée sur une dalle en 


LE M 


DomvM ETERNALEVI*T 


᾿ εν] 


je?PL'MS Υ ΚΣ δι 560 


3861. — Inscription d’Altava. D'après Bulletin de la 
Soc. nat. des antiquaires de France, 1878, t. xXxXIX, p. 145. 


grès jaunâtre qui mesure 0m39 de hauteur sur 0m"56 
de largeur (brisure à droite) 15 (fig. 3S61) : 


MmJEMORIA IVLIVS GERMANEPA 
ex]MILITE CVI FILIE ET NEPOTES FECE 
TU]JNT DOMVM ETERNALE VIXIT 
an]NIS PL-MS-L** DISC-INPC-: 


5 dijE V KL:DECEMBRES ANN° PRC. 
ἀἸῸῈ 1} 


— 4 Corp. inscr. lat., t. νατι, n. 9914, 9920, 9952. — * Ibid... 
t. vor, ἢ. 9911, 9931. — " Jbid., t. var, n. 9949. — * Ibid., 
τ. vor, n. 9914, 9931, 9935, 9940, 9956. — " Jbid., t. VI, 
n. 9928 et 9935. — " Cf. A. Audollent, op. cit., p. 128-129. — 
1° Demæght, dans Bulletin d'Oran, 1887, p. 299, n. 1099.— 
Corp. inscr. lat., t. vin, n. 8430. — :? Jbid., n. 4447 (La- 
masba); n. 5749 (Sigus); n. 10712 (Henchir Mabrek). — 
2 Corp. inscr. lat.,t. vint, n.9869, cf. n. 9870; H. de Ville- 
fosse, Inscriptions découvertes dans la province d'Oran, dans: 
Bull. de la Soc. nat. des antiq. de France, 1878, t. XXXIX,. 
p. 144-146. 


1449 DOMUS ÆTERNA 

Memoria Julius Germanepa: ex milile, cui filie et 
nepotes fecerunt domum elernalem. Vixil annis plus 
minus sepluaginta; discessit in pace die quinta kalendas 
decembres, anno provinciæ dxlitij (= 583 de notre ère). 

Une autre inscription, provenant de la même loca- 
lité, est à peine moins ancienne et présente une for- 
mule semblable ὅ : 


MEM:IVLIVS-DONATVS 
PATER FAMILIAS CVI FILI 
FECER:DOMVM ETERNALE 
VIXIT ACNIS-PLVS:MIN LxxV 
DIC:VII IDVS NOB:AC 


NO PROC" CCCCXCVII 


Mem(oria). Julius Donatus pater familias cui filifi] 
#ecer(unt) domum [aleternale[m], vixit annis plus mi- 
n(us) septuaginta quinque, di[s]e(essit) septimum idus 
no(vem)b(res) anno pro(vin)c(iæ) 497. 

Ce qui n’est pas moins intéressant, c’est la formule 
mensa ælerna® (mensa ayant le sens de tombeau) : 


φι 


ΛΕΟ IE SIT ΑΕΤΕΙΒΝΑ͂ 
πον 9. ἘΤ ΡΕΒΡΕΙ͂ΝΑ 
ΠΕ ΕΘ ΠΤ Α'5. ἘΤ 

ΠΕ ΟΝΝΙ Βν 5 ΜΕΙ 5 
ΠΟ. ΘΟΙΕΝΜ ΜΕΝΝ 
ἈΠΦΕΝΕΙ ΕΝ ΕΙΒΕΓ.1 5 


IV PACE VIXIT ANIS LXV 
. DEP EIVS X KL SEP À P CCCXXI 


et celle-ci, dans la même localité # : 


MENSA ETERNa 
IANVARI:V-A-L>*Xxv 

DEC KAL-SEPT-a-p:MC 
CXII HEC:EST-PVINVMensa 
HE EST DMS:ETERNA 

ET GLICERO(I-F-A-P:CXXXV 


Nous trouverions encore la formule domus æterna à 
Pole, en Istrie5; à Aquilée®; à Terni’; à Milan; à 
Salone, en Dalmatie ὃ; à Porto 1; à Rome “. Une épi- 
taphe romaine, extraite de la crypte de Veneranda, 
au cimetière de Domitille, porte la même dénomination 
appliquée à la sépulture τ : 


MARCVS:-KARISIAE: 
CONP ARI:CARISSIMAE: 
FECI:NOBIS:DOMVM-: 
AETerNALE-DEPOSITA-: 
pridie K:MARTIAS:BENE: 
merenti in [paCE: 


ex 


φι 


πεν τς Αναν -.:-. 
ΠΤ ρους ES: CONSS. . . 


1 Nepa, mot africain signifiant scorpion; cf. Sexti 
Pompei Festi, De verborum significatione, 1. XIT; l'individu 
portait le nom de « race de scorpion ». — * Corpus 
inscriptionum latinarum, t. vur, n. 9869. — ΔΑ Beni 
Fouda. Corp. inser. lat, t. va, n. 10927; cl. I. 
hédenat, Note sur une inscription chrétienne trouvée à 
Vaudémont (Meurthe-et-Moselle), dans Mémoires de la Soc. 
nat. des antiq. de France, 1892, t. Lux, p. 234. La dernière 
ligne : depositio eius X kalendas seplembres, anno provinciæ 
COCXXI = 360 de notre éêre. — # Poulle, dans Recueil de la 
Soc. de Constantine, 1878, p. 415; Corp. inscr. lat., &. Vin, 
n. 10930. — 5 Corp. inscr. lat., t. v, n. 123. — " Corp. inscr. 
dat., t. v, n. 1712. — τ Bull. di arch. crist., 1880, p. 58. — 


DICT. D'ARCH. CHRÉT. 


DOMUS ROMULA 1450 
᾿ Au musée du Vatican, sur une inscription très gros- 
sière du 1ve ou du v® siècle on lit : cella æterna ® : 


tuMORFVS CVMEElici 
laTESCOIVSI SVAM se vi 
viS FECERVNT CELLA AETerna 


Autre particularité non moins rare : casa perpelua, 
sur une inscription de l’an 400 15 (fig. 3862). Ce sont là 
des termes exceptionnels et, même à Rome, domus 
æterna est plus rare dans les catacombes que sur les 
épitaphes des cimetières à ciel ouvert. Peut-être l'effort 
d'imagination pour comparer un loculus catacombal à 
une « maison » était-il inaccessible à la foule, tandis que 
la tombe et le sarcophage avec leurs parois et leur toit 
éveillaient assez facilement cette idée de maison; chez 
les anciens, domus s’entendait volontiers de la tombe, 
sans avoir trop d’égard à sa forme. Des époux appel- 


3862. — Fragment d’une inscription au musée du Vatican- 
D'après De Rossi, Inscripliones christianæ, p. 211, n. 493. 


leront volontiers leur tombeau forus ælernus. Une 
inscription du cimetière de Cyriaque commémore une 
épouse enterrée : CVM QVATTVOR FILIOS DORMIT 
ETERNO TORO . 

Une inscription trouvée sur la voie Salaria Nova, et 
du 1v° siècle environ, emploie sedes perennis 15 : 


πο DE -annORVM OC 
lo dierumQVE VIGINTI 

. . . . PDERENNIS SEDI 
do οὖσ Ὁ Ὁ QUIEVIT 


En somme, toutes ces inscriptions avec les variantes 
que nous avons pu relever, emploient une expression 
païenne en sous-entendant, comme nous l'avons vu 
sur une inscription de Thessalonique : usque ad resur- 
rectionem (voir Dictionn., t. 1, col. 339, fig. 65); une 
dernière inscription, lue au monastère de Sainte-Agnès 
au xvure siècle, le prouve surabondamment # : 


in fiINEM SAE 
culi fe]LICITA 
sibi dJOMVM 
ælern]JAM SE 
viva pa]RAVIT 
H. LECLERCQ. 
DOMUS ROMULA. Domus romula, domus ro- 
mula discessit: cette formule se lit sur un certain nom- 
bre d’épitaphes chrétiennes de Numerus Syrorum 
(= Lalla Maghnia) dans la Maurétanie Césarienne; 
aucun exemple d'autre provenance n’a été fourni 


# Corp. inscr. lat., t. v, n. 6256, 6274. — " Corp. inscr, lat., 
t. mur, n. 2669, 14910.— 1° Corp. inscr. lat., t. x1v, n. 1970. 
—1 De Rossi, Inscript. christ. urb. Rome, t. τ, n. 159, 354. 
— 11 De Rossi, Bull. di arch. crist., 1875, p. 15; du τὺ" siècle. 
—13 De Rossi, Roma sotterranea, t. 11, p. 455, note 5. — De 
Rossi, Roma sotterranea, t. 117, p. 455, note 6; Inscripl. 
christ., t. 1, n. 493. — 5 De Rossi, Roma sotterranea, t. ΠῚ, 
p. 456. — 15 De Rossi, Epigrafi rinvenute nell'arenaria tra i 
cimiteri di Trasone e dei Giordani nella via Salaria nova, dans 
Bull. di arch. crist., 1873, Ὁ. 57, n. 6. — :* De Rossi, Roma 
sotterranea, t. xx. On surmontait des sarcophages par un toit 
figurant des tuiles et une domus ; ef. Ἐς Le Blant, Sarcophages 
chrétiens de la Gaule, p.48, note 1. 


IV. — 46 


1451 


DOMUS ROMULA — DON DE DIEU 


1452 


jusqu'à maintenant. Elle apparaît sur des tombes | un globe bleu, tenant de la main gauche un volumer 


de la seconde moitié du 1ve siècle et de la pre- 
mière du ve. Cette formule étrange est tirée sans doute 
de la casa Romuli äu Palatin!: : 


ΒΝ ΞΘ 
CECILIA RO 
GATA MATE 
RKARISSIMA 
QVI VIXIT ANNIS 
ΡΜ LXX CECILIV 
SRESTVTVS FILIV 
S DOLENTER DO 
MVM ROMVLA 
10 FECIT ANN PR CC 

CXXE 


DOMVM ROMVLAN INSTITVERVNT : n.9966-9968, 
9971, 9975, 9977, 9981, 9982, 9984, 21801, 21803, 
21805, 21806. 

DOMVM ROMVLA FECERVNT:n.9969, 9979, 21800, 
21802. 

DOZZROMVLAMPOSVIM : n. 21807. 

Ces inscriptions sont gravées sur des cippes en forme 
d’autels. Peut-être ceux qui ont élevé ces minuscules 
monuments ont-ils cru et surtout voulu rappeler cette 
célèbre Casa Romuli, un {ugurium, une chaumière 
antique, dont on retrouve un essai d'imitation dans les 
urnes cinéraires de terre cuite. Pourquoi et comment, 
dans une petite bourgade d'Afrique, naquitet dura ce 
goût singulier, on ne sait; sans doute quelqu'un ima- 
gina un jour la formule et on l’imita, on l’adopta sans 
se douter de ce qu'elle pouvait vouloir dire. 

H. LECLERCQ. 

DON DE DIEU. Le mausolée de Sainte-Con- 
stance (voir Dictionn., t. 1, col. 946; t. 111, col. 2609) 
nous a offert parmi ses mosaïques un sujet bien caracté- 
risé et désigné dans l’art chrétien sous le nom de « don 
de Dieu» ou « don du Christ». Cette représentation 
était surtout en vogue vers le premier quart du 1v®siè- 
cle, au moment du triomphe de l’Église, mais on con- 
tinua longtemps à la reproduire, par routine, et les 
sarcophages assez nombreux quinous la font voirappar- 
tiennent au 1ve, au v® et même au vit siècle. Enfin 
cette représentation se rencontre sur deux fonds de 
coupes et sur une pierre gravée qui appartiennent à la 
période des origines de l’art chrétien. À ces monuments 
il faut en joindre plusieurs autres non moins anciens, 
notamment les sarcophages du Louvre et d’Arles *, le 

ase de Porto trouvé parmi des ustensiles dont aucun 
n’est postérieur à la fin du 1v° ou au commencement du 
ve siècle“, une médaille de dévotion de la même 
époque 5. Un autre exemple, que l’on peut considérer 
comwme inédit, s’offre à nous dans la mosaïque du bap- 
tistère de Naples, datant, selon toute vraisemblance, 
du milieu du v® siècle. On y voit le Christ, debout sur 


ot 


1 Corp. inscr. lat., t. virx, n. 9966-9987, 21799-21807; De 
Rossi, Piante iconografiche di Roma, in-4°, Roma, 1879, 
p. 7; A. Audollent, Sur un groupe d'inscriptions de Pomaria, 
en Maurétanie Césarienne, dans Mélanges G. B. De Rossi, 
1892, p. 133, 134. — 5 Corp. inscr. lat., t. VIT, n. 21800. — 
3 Clarac, Musée de sculpture, t. τι a, n. 358, pl. 227; E. Le 
Blant, Sarcoph. d'Arles, p.44, n.33, pl.xxvu.—"*De Rossi, 
Bullettino di archeol. crist., 1868, p. 33, 38. — * De Rossi, 
Bull. di arch. crist., 1869, p. 43. — *E. Müntz, Notes sur 
les mosaïques chrétiennes de l’Ilalie, dans Revue archéolo- 
gique, 1875, nouv. série, t. x1, p. 284-285; E. Bertaux, 
L'art dans l'Italie méridionale, de la fin de l'empire romain à 
la conquête de Charles d'Anjou, in-4°, Paris, 1904, t. 1, p.47, 
fig. 7. — Τ᾿ On trouve les reproductions de ces mosaïques 
aujourd’hui détruites dans Ciampini, Vetera monimenta, in- 
fol.,Romæ,1747,pl.Lxxvietzxxvr.—" Voir Dictionn.,t.rrr, 
col, 2350. La mosaïque de Sainte-Cécile en dépend, mais 
s’écarte encore plus dela donnée primitive. A. Venturi, Sto- 
ria dell'arte ital.,t.11, p.243, fig.193.—* Ἐς, Bertaux, 0p. cit., 


déplié, avec l'inscription : 


DOMINVS 
LEGEM DAT 


Saint Pierre, placé à la gauche de son maître, et 
portant sur l’épaule une croix à monogramme, reçoit 
les insignes de sa mission. La figure de cet apôtre a 
beaucoup souffert; quant à celle de saint Paul, qui se 
trouvait à droite du Christ, elle a disparu, à l'exception 
de la partie inférieure du corps. Deux palmiers plantés 
aux deux extrémités encadrent la scènc. Le Christ seul 
est nimbé (d’or) 5. C’est d’ailleurs, dans le baptistère 
de Naples, la seule scène qui semble appartenir à 
l'iconographie romaine. Le don de Dieu, qui n’a pris 
place dans aucune des absides de Ravenne, a été 
représenté en mosaïque, au ve siècle, dans les églises 
romaines de Sent’Agata in Suburra et de Sant’ 
Andrea in Catabarbara ἴ, et au siècle suivant dans 
l’'abside de l'église des Saints-Côme-et-Damien ὃ, 
Pourtant le motif du don de Dieu n’était pas inconnu 
à Ravenne; si, dans cette ville, les mosaïstes l’ont 
négligé, les marbriers s’en sont emparés. Sur les grands 
sarcophages rangés dans la basilique de Classis, le 
Christ, tenant le rouleau de la Loi, est représenté, à 
plusieurs reprises, entre saint Pierre et saint Paul. 
Parfois saint Pierre porte sur l’épaule une longue croix. 
Ce même détail reparaît sur la mosaïque napolitaine ?, 
qui est la dernière de celles qui nous montrent le 
don de Dieu dans la conception primitive du sujet. 
C’est ainsi que, dans une des faces du ciborium de la 
basilique de Saint-Ambroïse de Milan (1x® siècle), 
le Christ, assis sur un trône, remet à saint Paul un 
livre avec l'inscription : 


AC SAPI 

GIIRIE EN 
LIB TIÆ 
RVM 


et à saint Pierre deux objets d’une forme bizarre dans 
lesquels on s’accorde à reconnaître des clefs. De monti- 
cules, de fleuves, de brebis, de palmiers, de cités saintes, 
en un mot tout le cadre du sujet dans la scène de 
Sainte-Constance, il n’est plus question. La donnée 
primitive n’est pas moins altérée dans la peinture de 
Celius du τὰκ siècle 2. 

Les monuments sur lesquels est représenté le don 
de Dieu offrent peu de variété, sauf à partir du moment 
où le sujet se dénature; nous avons déjà fait connaître 
les principaux dans le Dictionnaire, voici une récapi- 
tulation qui, sans être complète, n’omet aucun de ceux 
dont il faut tenir compte. 

1. Verre doré.—Buonarruoti, Osservazionisopra/fram- 
menti di vetro, in-4°, Firenze, 1716, p. 48; Garrucci, 
p. 59.— 1° Cette peinture fut découverte par Ciampini et 
publiée par De Rossi, Bull. di arch. crist., 1868, p. 59. Les 
deux princes des apôtres y sont accompagnés de saint Lau- 
rent et de saint Hippolyte et aux pieds du Christ on aperçoit 
Michel, roi des Bulgares, auquel faisait sans doute pendant 
le pape Formose, dont le nom seul subsiste sur le dessin de 
Ciampini. Enfin, dans une sculpture de l’église Saint-Michel 
de Pavie, à la place du Christ debout sur le monticule ou 
assis sur un trône, il n’y a plus qu'un simple médaillon 
renfermant son portrait en buste. Les deux apôtres re- 
çoivent l’un une clef, l’autre un volumen; les accessoires ont 
tous disparu. Alemanni, De Lateranens. parietinis, 1756, p.45, 
l’attribue au temps de Léon III, mais le vers léonin qui 
l'accompagne : Ordino rex istos super omnia regna magistros 
lui assigne une date bien postérieure. Le dernier historien 
de cette basilique rejette cet argument, mais il admet que 
la sculpture a pu être exécutée au moyen âge. Dell’Acqua, 
Memoria storico-descrittiva dell’ insigne basilica di S. Michele 
Maggiore di Pavia, Pavia, 1862, p. 49-50. 


| 


τυραν 


APR IP A 


RD 


ES τ τ νὼ 


CR 


2 CS 


»᾿ 


1453 


Vetri ornati di figure in oro, trovali nei cimileri dei 
cristiani primilivi di Roma, in-fol., Roma, 1858, pl. x, 
n. 8; Dictionn., t. 1, col. 885, note 4, fig. 202. 

9, Verre doré. — Boldetti, Osservazioni sopra ἱ cimi- 
téri dei cristiani, in-fol., Roma, 1720, p. 200; H. Le- 
clercq, Manuel d’archéol. chrét., 1907, t. 11, p. 487. 

3. Marbre gravé. — Marangoni, Acta sancli Victo- 
rini, in-49, Romæ, 1740, p. 42; Storia della capella di 
Sancta Sanctorum, in-4°, Roma, 1747, p. 71; Mamachi, 
Origines christianæ, t. V, p. 487; Grimouard de Saint- 
Laurent, Art chrétien primitif. Le Christ triomphant 
et le don de Dieu, Étude sur une série de nombreux 
monuments des premiers siècles, dans Revue de l’art 
Chrétien, 1857, t. x, p. 296-298; L. Perret, Les Cata- 
combes de Rome, in-fol., Paris, 1852, t. v, pl. 11; 
Dictionn., t. τ, col. 889, fig. 203. 

4. Mosaïque de Sainte-Constance. — Ἐ. Müntz, 
Notes sur les mosaïques chrétiennes de l'Italie. Sainte- 
Constance de Rome, dans Revue archéologique, 1875, 
pl. xxx; De Rossi, 1 musaici crisliani delle chiese di 
Roma, in-fol., Roma, 1873-1899, pl. non numérotée; 
Dictionn., t. τ, col. 955, note 2, fig. 239. 

5. Mosaïque des Saints-Côme-et-Damien. — De 
Rossi, 1 musaici cristiani; A. Venturi, Storia dell arte 
italiana, in-8°, Milano, 1902, t. 11, p. 227, fig. 184. 

6. Mosaique de Sant’Agata in Suburra. — Ciampini, 
Vetera monimenta, in-fol., Romæ, 1747, t. 111, pl. LXXVI. 

7. Mosaïque de Sant’Andrea in Catabarbara. — 
Ciampini, Vetera monimenta, in-fol., Romæ, 1747, 
t. 11, pl. LXXVII. 

8. Baptistère de Naples. — E. Bertaux, L'art dans 
llialie méridionale, de la fin de l'empire romain à la 
conquête de Charles d'Anjou, in-4°, Paris, 1904, t. τ, 
p. 47, fig. 7. 

9. Ciborium de Milan. — A. Venturi, S{oria dell’arte 
italiana. 11. Dall arte barbarica alla romanica, in-8°, 
Milano, 1902, t. 11, p. 535, fig. 376; p. 539, fig. 379. 

10. Peinture de Celius. — De Rossi, Bull. di arch. 
crist., 1868, p. 59. , 

11. Sarcophage à Ravenne. — Dans l’église Santa 
Maria in Porto Fuori, l’urne qui a reçu à l’époque 
moderne le bienheureux Pietro degli Onesti. A. Ven- 
turi, Storia, t. 1, p. 209, fig. 196. 

12. Sarcophage à Ravenne. — Dans la chiesa di 
San Francesco. A. Venturi, Storia, €. 1, p. 210, fig. 197; 
p. 212, fig. 198. 

13. Sarcophage à Ravenne. — Au Museo Nazionale, 
face antérieure de la cuve sur les côtés de laquelle on 
voit Daniel entre les lions et la résurrection de Lazare- 
A. Venturi, Storia, t. 1, p. 212, fig. 199. 

14. Sarcophage à Ravenne. — Caltedrale, l'urne qui 
a reçu depuis san Rinaldo. A. Venturi, Sloria, t. τ, 
p. 213, fig. 200. 

15. Sarcophage à Ravenne. — Sant Apollinare in 
Classe, l'urne dite dei dodici apostoli. A. Venturi, Storia, 
t. x, p. 214, fig. 201. 

16. Sarcophage à Ravenne. — Catledrale, urne dite 
di san Barbaziano. A. Venturi, Sforia, t. τ, p. 215, 
fig. 202. 

17. Sarcophage à Milan. — Allegranza, Spiegazione 
sopra sacr. monum. di Milano, in-4° Milano, 1757, 
pl. vr; Ferrario, Monumenti di Sant Ambrogio, in-fol., 
Milano, 1824, pl. xvr; Grimouard de Saint-Laurent, 
dans Revue de L'art chrétien, 1857, t. 1, p. 397, fig. 

18. Sarcophage de Junius Bassus.— Grotte Vaticane. 
A. de Waal, Der Sarcophag des Junius Bassus in den 
Grotten von 5. Peter, in-4°, Rom, 1900; Diclionn., 
t. τι, col. 609, fig. 1460. 

19. Sarcophage de Latran (n. 174). — O. Marucchi, 
1 monumenti del museo crisltiano Pio Lateranense, 
in-fol., Roma, 1912, pl. xxIx, n. 2; A. Venturi, Storia 


1 De Rossi, Bull. di arch. crist., 1871, pl. v, n. 1, p. 65. — 
Jbid., pl. vi, n. 1, p. 66. — * Neigebaur, dans Bull. dell'is- 


DON DE DIEU — DONARIUM 1454 


dell’ arte italiana, ἴ. 1, p. 194, fig. 181; Diclionn., t.1 
col. 3031, fig, 1064, 

20. Sarcophage d’Ancône. — Cathédrale, A. Ven- 
turi, Sloria dell arte italiana, t. 1, p. 200, fig. 186; 
Dictionn., t. 1, col. 1997, fig. 547. 

H. LECLERCQ. 

DONARIUM. Ce terme de donarium, surtout 
en usage chez les écrivains profanes, se rencontre 
néanmoins chez les chrétiens, avec le sens précis d’ex- 
volo présentés ou déposés dans une église, en mémoire 
d’un don particulièrement généreux ou d’une recon- 
naissance éclatante. 

Nous avons eu l’occasion de faire connaître deux 
monuments de cette catégorie. Un trouvé à Rome, 


| (El TN 
Il 
Al 


ON AT Hp) 
᾿ ἦν or 


3863. — Donarium de Rome. 
D’après De Rossi, Bull. di arch. crist., 1871, pl. vi, fig. 1. 


sans qu’on sache exactement l’endroit, acquis pour 
le cabinet Basilewski et aujourd'hui au musée de 
l'Ermitage, à Pétrograd. C’est une tablette de bronze 
découpée à queues d’arondes et suspendue par une 
chaînette à un anneau (voir Dictionn., t. τ, col. 1987, 
fig. 543); les lettres de l'inscription sont du ve siècle 
environ 1 : 


HERACLIDA-:EPIS- 
SERVVS -DEI-FEC- 


On ne sait rien sur cet évêque Héraclidas. Un œ@illet 
et unanneau, à la partie inférieure, donnent tout lieu de 
croire que le présent offert était suspendu à la plaque, 
mais nous n’en savons pas plus. 

Heureusement ce monument peut être rapproché 
d'un autre sur lequel l'inscription est découpée à jour 
et munie de deux œillets, l’un à la partie supérieure, 
l’autre à la partie inférieure de la plaque. Au premier 
manque la chaînette de suspension, mais au second 
se trouve encore attaché un monogramme du Christ 
également découpé. Ce donarium est conservé au 
musée Bruckenthal, à Hermanstadt. On y lit ceci * 
(fig. 3863) : 

EGO ZENO 
VIVS VOT 
ΝΜ POSVI 


La provenance est inconnue aux premiers éditeurs *; 
J.-B. De Rossi atrouvé le croquis et la description dans 


tituto di corrisp. archeol., 1848, p. 185; cf. Coyprp. inscr. 
τ. mx, p. 248; Sitzungsberichte, de Vienne, 1851, Ρ. 290. 


1455 


une lettre de Garampi à Marini, datée de Vienne, le 
10 avril 1780 :; l’objet, qu'il nomme anathema sacro, 
avait été trouvé en 1779, à Mehadia en Transylvanie. 
Mehadia est la localité désignée ad Mediam sur la carte 
de Peutinger, il y avait là un camp romain. 

Cet appendice en forme de rondelle percée d’un 
chrisme nous met sur la voie d’un objet identique, 
trouvé à Aquilée, et muni de deux œillets de suspen- 
sion ; à l’intérieur, un chrisme aussi, mais plus riche et 
orné de cabochons (voir Dictionn., t. 1, col. 19, fig. 4). 
On remarquera que les deux rondelles sont percées 
à leur partie inférieure, de sorte qu'une nouvelle 
chaînette s’y attachait et peut-être, cette fois, avec 
l’ex-voto. En quoi consistait-il? On ne peut que risquer 
des conjectures, mais celle-ci semble avoir quelque 
vraisemblance. Nos donaria rappellent les lampes 
précieuses offertes aux basiliques et suspendues par 
des chaînes d’or ou d'argent soutenant un plateau 


DONARIUM 


1456 


δ. Se O'AMMANTESTIMNIEO 
NAM QVOD MANDRONI VENE 
RANDO NOMINE FVLGET 
MAIVS YDASPIO 
MVNERE SVSPICITVR 


Les Grecs donnaient aux donaria le nom de ἀνάθημα 
que Suidas définit πᾶν τὸ ἀφιερωμένον Θείῳ; nous 
pourrions énumérer sous ce nom beaucoup de présents, 
notamment ceux de Constantin à la basilique de 
l’Anastasis, mais un monument chrétien peu connu 
rentre mieux dans nos recherches. Il a été publié ainsi 
par Tomasini® : Syracusæ insigne donarium vidit 
Georgius Gualtherius hoc titulo : 


ANAOHMA IEPOY BATITI=MATOZ 
ZOZIMOY OEQAQPON 


Quæ sonant : « Donarium sacri baptismalis Zosimi 
Deo donum. » 


3864. — Donaria de Pettau. 
D'après De Rossi, Bull. di archeologia cristiana, 1871, pl. v, n. 3 et 4. 


plan ou concave appelé gabata®, qui perdit ce nom pour 
celui de signum Christi, en grec σιγνόχριστον, à raison 
du chrisme qui l’ornait ou du monogramme qui y était 
attaché. Grégoire IV offrit à la basilique de Sainte- 
Marie du Transtévère trois gabata d’or pur; du signum 
Christi pendaïent des verroteries. Par-dessus ou par- 
dessous on lit cette inscription : DE DONIS DEI ET 
SANCTAE MARIA DOMNVS GREGORIVS PP III QUI 
PVRO CORDE OBTVLIT III GABATAS SAXISCAS *. Il 
semble que la destination des tablettes d'Héraclidas et 
de Zenovius, avec leurs chaînettes et leurs chrismes, 
soit claire désormais. 

Une plaque de bronze a servi de donarium à un riche 
ex-voto d’or et de gemmes offert à une basilique ro- 
maine au nom de la cité des Carnuntes * : 

ἘΠ 
quoD GENS CARNVNTVM 
MensiS SVBLIMIBVS OFFERT 
nON AVRO AVT GEMMIS SET 


1 Cod. Valic., 9104, p. 155. — ? Du Cange, Glossar. med. et 
infim. latinit., aux mots Gabata et Signum Christi; Glossar. 
med. græc., au mot: Σιγνόχριστον. — ὃ Liber pontificalis. 
Grégoire IV. Pour ce nom saxiscas,on n’est pas d'accord; 
désigne-t-il des artisans saxons? c’est douteux. Cf. Fontanini, 
Discus argenteus votivus veter. christianorum, 1723, p. 6 sq. 
— 4 Aujourd’hui Petronelle en Hongrie; conservée au 
musée de Latran. Orelli-Henzen, Inscriptionum latinar. 
selectar, ampliss. coll., in-8°, Turici, 1856, t. xx, n. 5279; 
ligne 5, Mommsen propose radiat. Voir au mot Ex-voro. 


A la classe des donaria on peut rattacher deux 
monogrammes en bronze travaillés à jour et ornés 
d'inscriptions votives, trouvés à Pettau, l’ancienne 
Pœtavium en Pannonie supérieure, et aujourd’hui 
conservés au Musée de Viennef. Le premier porte 
ces mots (fig. 3864) : 


VOTVM PVSINNIO POSVIT 


Pusinnio est probablement le nom du dédicant. Le 
deuxième monogramme a une inscription plus déve- 


JORRÈBE [SVERVNT 
INTIMIVS MAXSIMILIANVS /raTRES CRISPINO PO- 


Il ne s’agit plus ici de rien suspendre, mais de fixer 
ou de ficher une tige dans un engin fait pour la recevoir 
et maintenir debout le monogramme et les godets en 
forme de fleurs où étaient piqués des cierges. On dési- 
gnait parfois ces sortes de donaria du nom de ces 
fleurs : lilia argentea ou d'autre métal *. Dans la célèbre 


— J.-P. Tomasini, De donariis ac tabellis votivis liber 
singularis, in-4°, Utini, 1639; Patavii, 1654; J.-G. Grævius, 
Thesaurus antiquitatum romanarum, in-fol., Lugd. Bataw., 
1699, τ. x11, p. 883. — * Knabl, dans Müttheilungen des 
historischen Vereins für Steyermark, 1859, p. 93-95; Kenner, 
Beiträge zu einer Chronik der archäologischenfunde in der 
ôsterreichischen Monarchie, Wien, 1860, p. 47; De Rossi, 
Bull. di arch. crist., 1871, p. 68-69, pl. v, n. 3, 4; Corp. 
inscr. lat., t. 111, n. 4098. Ces donaria ont été trouvés en 1858. 
— ? Du Cange, Gloss. med. et infim. latinit., au mot Lilium. 


RS en λῶν 


nn. INR 


» 
+ 


1457 


charla Cornuliana, en 471, acte de fondation et de 
dotation d’une église, Flavius Valila offre, parmi beau- 
coup d’autres ustensiles liturgiques, lilia ærea duo ?. 
ΤΙ ne paraît guère douteux que ces deux petits monu- 
ments furent destinés à la tombe d’un martyr. 
H. LECLERCQ. 

1.DONATISME (INSTITUTIONS). — I. Cir- 
conscriptions. II. Basiliques. III. Cimetières. IV. 
Biens-fonds. V. Hiérarchie. VI. Liturgie. VII. Mys- 
ticisme. 

Le donatisme ne fut pas seulement un schisme reli- 
gieux, ce fut encore un mouvement social et un parti 
politique ?; nous devons dès lors restreindre au point 
de vue exclusif de nos études d'archéologie et de litur- 
gie la notice concernant l’organisation hiérarchique et 
les vestiges monumentaux de ce qu’on a si justement 
nommé la « folie fratricide du donatisme ». 

I. CIRCONSCRIPTIONS. — Le donatisme, à ses dé- 
buts, n’a pas échappé à l’éternelle séduction que les 
premiers âges de l’Église chrétienne ont exercée sur 
toutes les générations et jusqu’à nos jours; et ce n’est 
pas un médiocre éloge que de rappeler que, pour attirer 
et retenir tant de millions d’esprits mécontents ou ré- 
voltés, il a presque toujours sufli de leur promettre le 
retour à la foi simple, aux vertus naïves, à la discipline 
ingénue de l’âge apostolique. Montan, Tertullien, Do- 
nat, comme Wycleff, Huss et Calvin, comme Febro- 
nius, Camus et Lecoz, ont promis cet idéal à ceux qu'ils 
entraînaient et qui, de bonne foi — pour beaucoup 
d’entre eux, du moins, -— espéraient retrouver l'idéal 
évangélique. C’est que l'évocation du passé ne laissera 
jamais insensibles les âmes vaillantes et généreuses, 
plus promptes à suivre qu’à réfléchir, toujours inflam- 
mables aux promesses de résurrection d’un passé 
qu'elles connaissaient peu et auquel elles s’adapte- 
raient peut-être fort mal. Si le donatisme avait duré 
jusqu'à nos jours, sans l'épreuve de la législation des 
empereurs et de l'invasion des Arabes, il nous ofirirait 


_ probablement un phénomène archéologique infini- 


ment précieux, comparable à celui de l’Église nesto- 
rienne. Celle-ci s’est cristallisée dans l’immobilité disci- 
plinaire et liturgique et nous présente l’état antérieur 


ἃ sa rupture avec l’Église comme une stratification 


aussi rare qu'intéressante; vraisemblablement toutes 
les institutions liturgiques antérieures au schisme do- 
natiste s’y fussent ossifiées et s’il est impos ible de 
regretter, pour bien des motifs, la disparition de la 
secte, l’archéologue et le liturgiste, malgré tout, se 
disent que ç’eût été une rare bonne fortune de retrouver 
ces représentants séculaires d’une discipline aujour- 


1 Voir Dictionn., t. 111, col. 882. — ? ‘Tillemont, 
moires pour servir à l’histoire ecclésiastique, t. να, p. 1- 
193, 697-726; Ellis du Pin, Zlistoria donatistarum, 
dans Optati Opera, 1700, p. 1-xzvrr1; Monumenta vetera ad 
donatistarum historiam pertinentia, p. 223-520, du même 
ouvrage; ΕἸ. Noris, Historia donatistarum, dans Norisii 
Opera, édit. Ballerini, Veronæ, 1732, t. 1v, p. 674; 5, Mor- 
celli, Africa christiana, 3 vol. in-fol., Brixiæ, 1817; F. Rib- 
beck, Donatus und Augustinus, Elberfeld, 1858; 5. Deutsch, 
Drei Aktenstücke zur Geschichte des donatismus, in-8°, Berlin, 
1875; D. Vœlter, Der Ursprung der donatismus, in-8°, Frei- 
burg, 1883; O. Seeck, Quellen und Urkunden über die 
Anfange des donatismus, dans Zeitschrift für Kirchenge- 
schichte, 1889, t. x, p. 505 ; dans Zeitschrift für Rechtgeschichte, 
1889, t. x, p. 144, 177; L. Duchesne, Le dossier du donatisme, 
dans Mél. d’archéol. et d'hist., 1890, t. x, p. 589 sq.; Pallu 
de Lessert, De la compétence respective du proconsul et du 
vicaire d'Afrique dans les démêlés donatistes, dans Mém. de 
la Soc. nat. des antiq. de France, 1899, p. 17-32; Fastes des 
provinces africaines, Paris, 1901; A. Harnack, Geschichte 
der altchristi. Literatur. 11. Die Chronologie, 1904, p. 453 sq.; 
Mhümmel, Zur Beurtheilung des donatismus, in-8°, Halle, 
1893; Rieck, Entstehung und Berechtigung des donatismus 
im Himblick auf verwandte Erscheinungen, Friedland, 1877; 
FE, Martroye, Une tentative de révolution sociale en Afrique, 


Mé- 


DONARIUM — DONATISME (INSTITUTIONS) 


1458 


d’hui disparue, ignorée et dont les monuments eux- 
mêmes ont été abolis. : 

C'étaient d’abord les circonscriptions diocésaines, 
telles qu’elles se trouvaient tracées au début du rve sié- 
cle en Afrique, queles donatistes avaient maintenues et, 
jusqu’à la fin, la constitution intérieure des circonscrip- 
tions schismatiques est demeurée à peu près ce qu’elle 
était en 312 3. Cependant le hasard du succès entraîna 
des rectifications et des délimitations territoriales nou- 
velles, à mesure que la secte gagnait des adhérents en 
grand nombre sur tel ou tel point, permettant ou im- 
posant la création d'unités diocésaines nouvelles: de 
là un cadastre différent de celui des catholiques, où la 
coïncidence des limites nouvelles avec les limites 
anciennes ne peut plus être acceptée, au moins d’une 
façon générale #. 

« Par exemple, à la conférence de 411, on reconnut 
que les primianistes n'avaient pas d’évêques dans un 
certain nombre de localités où résidait un évêque catho- 
lique $. Parfois le donatiste était mort, et n'avait pas 
été remplacé®. Ailleurs, les dissidents étaient si peu 
nombreux qu'on se contentait de leur envoyer un pré- 
tre ou un diacre, sous l'autorité de l’évêque voisin 7. 
Dans quelques endroits, il n’y avait même pas de clerc 
dissident ὅ. A Mididi, en Byzacène, l’évêque catholi- 
que n'avait en face de lui qu’un prêtre schismatique, 
rattaché au siège de Sufès *; à Vegesela de Byzacène, un 
prêtre dissident qui dépendait de l’évêque de Cillium 19, 
Même situation à Usula, à Trofoniana, en Byzacène; 
à Casæ Calanæ en Numidie 1, Le cas se présentait plus 
souvent encore en Proconsulaire, où l’Église schisma- 
tique avait relativement peu d’adhérents 2. A Canope, à 
Uchi Majus, à Zuri, pas d’évêque primianiste:#. A Ab- 
ziri, un simple prêtre, envoyé par l’évêque d'Uthina#; 
à Meglapolis, un prêtre dépendant du siège de Maxula 5. 
Dans beaucoup d’autres localités, c'était l'inverse : les 
catholiques n’y avaient qu'un prêtre ou un diacre, ou 
ils n’y avaient aucun clerc en face d’un évêque primia- 
niste 15, Tel était le cas de la ville de Numidia, près 
Sufasar, en Maurétanie Césarienne 1: des villes de 
Cabarsussa et de Macomades, en Byzacène #. C’est 
principalement dans les cités numides, où les primia- 
nistes étaient souvent les maîtres, que les catholiques 
renonçaient à entretenir un évêque à eux, en face de 
l’évêque donatiste 15, C’est ce que nous observons dans 
les villes numides d’Aquæ *, de Cesariana *, de Casæ 
Bastalæ *, de Casæ Nigræ *, de Cedias *#, de Gemel- 
læ 35, de Lambiridi *#, de Lamiggiga *, de Lamzella 35, 
de Nova Petra *, de Rotaria 33, de Rusticiana %, de 
Sigus 3, de Thibilis #, de Zerta . Là même où les 


Donatistes et circoncellions, dans Revue des questions histo- 
riques, 1904; FH. Leclercq, L'Afrique chrétienne, in-12, Paris, 
1904, t. 1, p. 312 sq.; t. 1, p. 98 sq.; L. Duchesne, Histoire 
de l'Église, Paris, 1907, t. 1, p. 101, 236; t. ur, p. 107; P. Mon- 
ceaux, Histoire littéraire de l'Afrique chrélienne depuis les 
origines jusqu’à l'invasion arabe. IV. Le donatisme, 1912. 
Ouvrage qui rassemble tout ce qu’on peut savoir, pour 
l'heure, du donatisme, sauf au point de vue de la discussion 
des thèses dogmatiques; cf. P. Batifol, dans Bull. d'anc. 
littér. et d'archéol. chrét., 1912, τ, 11, p. 225-229. — # P, Mon- 
ceaux, op. cit., t. αν, p. 134; je citerai fréquemment ce para- 
graphe var, p. 133-163, et je le mentionne une fois pour 
toutes. — 4 Collat. Carthag., 411 ; 1, 64-65, 99-143, 149-210. 
—5 Jbid., x, 120 sq. — * Ibid., x, 120-121, 126, 12S, 135, 139. 
— ? Jbid., τ, 126, 128, 133, 142. — 5 Ibid., 1, 121, 126, 
128, 133, 135-136.—° Coll. Carth., 1, 142.—2 Jbid., 1, 133. 
— 1 Jbid., τ, 126, 133.— 11 Jbid., 1, 18.—19 JIbid., 1, 133. — 
14 Jbid., 1, 128.—15]bid.,1,133.—Jbid., 1, 157 sq.—"Jbid., 
1,188.— 18 Jbid., 1,197, 20S.— 1° Jbid., 1, 157, 163, 165, 182. 
187-188, 197-198, 201-202, 206, 20S.— "9 Jbid., 1, 198.-- 
21 Jbid., 1, 188. — 33 Ibid., 1, 185, — 33 Jbid., 1, 157. 

24 Jbid., 1, 163. — 35 Ibid., 1, 206. — ** Jbid., 1, 206. 

27 Jbid., 1, 187. — 38 Jbid., 1, 206. — *° Jbid., τ, 187. - 
80 Jbid., 1, 187. — % Jbid., 1, 198. — 85 Jbid., 1, 197. — 
33 Jbid., 1, 197. — δ᾽ Jbid., 1, 187. 


1459 


diocèses des deux partis coïncidaient à peu près, il 
arrivait que les deux évêques rivaux n’eussent pas la 
même résidence. C’est ce que l’on constate, par exem- 
ple, dans le diocèse de Sinnar, près de Sicca, en Numi- 
die Proconsulaire l'évêque catholique résidait à 
Sinnar, et l'évêque donatiste à Siccenna :.» Nous avons 
eu déjà l’occasion de montrer en étudiant les domaines 
ruraux (voir col. 1317) que le donatisme s’est répandu 
surtout parmi les populations des grands domaines. 
Voyant les évêques des cités attachés pour la plupart 
à l’orthodoxie, les chefs de la secte rabattirent leurs 
efforts sur les campagnes, où la bienveillance d’un 
intendant ou d’un fermier pouvait; en fait, leur livrer 
toute une population, parmi laquelle ils recrutaient 
bientôt l'effectif suffisant pour justifier l'établissement 
d’une église, ce qui explique pourquoi le siège des 
évêchés donatistes fut souvent un vicus ou un castel- 
lum: c’étaient pour ainsi dire des églises domaniales, 
difficilement abordables aux catholiques, du moment 
que le fermier leur était hostile?. Ce fut dans ces 
conditions éminemment favorables que couva et se 
développa la jacquerie connue sous le nom de circon- 
cellions (voir, t. 111, col. 1692). A la conférence de 411, 
on entend ce dialogue caractéristique et qui confirme 
notre remarque : Alypius, de Thagaste, catholique, 
dit : « Qu'il soit acquis que tous ces évêques donatistes 
ont été ordonnés dans des villæ ou des fundi et non 
dans des cités. » Petilianus, de Constantine, donatiste, 
répond : « Il en est de même pour vous, qui avez beau- 
coup d'évêques dispersés dans toutes les campagnes. » 
Retenons le fait qu’implique l’analogie invoquée ὅ. 

Afin de lutter plus efficacement contre la secte dona- 
tiste, les catholiques s’avisèrent de multiplier les dio- 
cèses, en sorte qu'une seule circonscription diocésaine 
donatiste correspondait à deux ou plusieurs circon- 
scriptions diocésaines catholiques. Par exemple, ils 
avaient deux évêques dans le territoire de l’ancien 
diocèse de Constantine ὁ, trois dans l’ancien diocèse 
de Milev5, quatre dans l’ancien diocèse de Libertina, 
en Proconsulairef, quatre dans l’ancien diocèse de 
Tacarata, en Numidie 7. De leurcôté, les donatistes ne 
‘s'étaient pas interdit de procéder de même ὃ: de là 
cette multiplication effarante du nombre des sièges 
épiscopaux en Afrique. 

Les diocèses déjà scindés n’échappèrent pas à une 
nouvelle opération : onles découpaen paroisses, et cette 
formation, qui n’a pu qu'être exceptionnelle à sup- 
poser même qu’elle existät — avant 312, fut générale- 
ment adoptée par les donatistes comme par les catho- 
liques. Les donatistes avaient de véritables paroisses 
rurales, administrées par un prêtre : par exemple, celle 
de Mutugenna, qui dépendait de l’évêque d’Hippone 
et qui, au temps d’Augustin, était gouvernée par le 
prêtre Donatus *; ou encore, dans le même diocèse, 
celle de Fussala, dont les catholiques, après la con- 
version des habitants, firent plus tard un évêché "ἢ. 
Nous connaissons la paroisse donatiste du Spanianus 
fundus, aux environs d’Hippone #. D'ailleurs, les dona- 
tistes comptaient aussi de nombreuses paroisses ur- 
baïines, où, à défaut d’évêque, un prêtre administrait 
la communauté sous la surveillance de l’évêque voisin; 


3 Coll. Carth., 1,133.—? A. Schulten, Dierômischen Grun- 
derrschajten: eine agrarhistorische Untersuchung, in-S°, 
Weimar, 1896, p. 117. — ὅ Coll. Carth., 1, 181-182. — 
# Ibid., τ, 65. — δ Ibid., τ, 65. —* Ibid., 1,117. — τ Ibid., 1, 
121. ---- " Jbid., 1, 121,126. — * S. Augustin, Epist., CLXXIm, 
7, P. L.,t. xxxrm, col. 756.— 1° Jbid., ccix, 2-3, col. 953. 
— Jbid., xxXvV, 4, col. 135. — 15 Coll. Carthag., 1, 128, 
133. — 153 Ibid., 1, 133. — M Jbid., 1, 126, 133, 142. — 
15 Concil. Carthag., ann. 348, can. 2. — 19 Passio Donali, 
1v-xI1; 5. Augustin, Contra epislulam Parmeniani, 1. 1, 
c. x, 20, Ῥ. L., t. ΧΙΠῚ, col. 48; Contra lilleras Peliliani, 
L II, c. ΧΙ, 102; Lvmu, 132; xcur, 205; xcvur, 224, P. L., 
t. χει, col. 295.— 17 Passio Donali, 1V-xmm.—1* Optat, Adv. 


DONATISME (INSTITUTIONS) 


1460 


c’est le cas dans les villes d’Abrizi, de Canope, de Megla- 
polis, d'Uchi Majus, de Zuri, en Proconsulaire #; de 
Casæ Calanæ, en Numidie 15; de Mididi, de Trofoniana, 
d’Usula, de Vegesela, en Byzacène τ᾿. Mais on ne peut 
dire si les grandes villes, déjà pourvues d’un évêque 
donatiste, étaient subdivisées en paroisses. 

II. BASILIQUES. — « D'’innombrables monuments, 
écrit M. Monceaux, ont été, dans toutes les parties de 
l'Afrique, plus ou moins longtemps, souvent à plu- 
sieurs reprises, consacrés au culte donatiste. Tout 
évêque dissident avait, naturellement, sa cathédrale; 
toute paroisse, urbaine ou rurale, possédait au moins 
une chapelle ; en beaucoup d’endroits,lelong des routes, 
dans les cimetières, dans les domaines, s’élevaient des 
sanctuaires de martyrs #. Au début du schisme, les 
dissidents n’eurent pas à se mettre en frais pour con- 
struire des églises : les évêques ralliés avec leurs fidèles 
au parti de Majorinus ou de Donat se contentèrent 
de s’approprier celles dont ils avaient disposé jusque-là 


pour le culte catholique 15. Dans la ville où la popula- 


tion était partagée entre les deux camps, les schisma- 
tiques prétendirent partager aussi les immeubles de 
l’ancienne communauté. Partout où ils le purent, ils 
s’emparèrent d’une ou plusieurs églises : c’est ce qui 
arriva par exemple à Carthage ". Plus tard, quand les 


deux partis se furent organisés ou réorganisés dans 


tous les diocèses africains, les donatistes durent re- 
noncer à ce moyen pratique de se procurer les lieux du 
culte. Du jour où ils se mirent à bâtir pour leur compte, 
ils furent de grands et intrépides bâtisseurs. Optat les 


accuse d’avoir construit beaucoup de basiliques non 


nécessaires : basilicas fecerunt non necessarias %. On 
peut se demander, il est vrai, si un adversaire était bon 
juge de cette « nécessité ». Le fait certain, c’est que les 
donatistes élevèrent de tous côté des basiliques, jusque 
dans les campagnes et les grands domaines ruraux #.» 

Il serait illusoire d'entreprendre une statistique de 
ces temples donatistes, puisqu'il faut compter avec 
d’incessantes mutations. Non seulement nous ignorons 
le nom et le nombre des édifices envahis et occupés par 
la secte, maïs encore les vicissitudes de chaque édifice, 
tour à tour abandonné et repris, confisqué et restitué. 


Successivement, il faut tenir compte de quatre muta-. 


tions générales, en 316, en 347, en 405, en 411, où des 
édits d'union viennent confisquer les basiliques des 
dissidents *:;mais ces édits sont tournés, esquivés de 
cent facons ingénieuses et, périodiquement, de nou- 
velles confiscations sont ordonnées, tout aussi illu- 
soires que les précédentes. « Après la loi de Constantin, 
on leur enleva quelques églises, dont celles de Carthage, 
mais dès 321, un édit de tolérance consacra le s{alu quo. 
En fait, les donatistes gardèrent la majorité des basi- 
liques dont ils s'étaient emparés au début du schisme, 
ils en ajoutèrent même de nouvelles, par exemple à 
Constantine. Ce fut bien un désastre, au contraire, que 
l’édit de Constant, en 347; cette fois, il fut impossible 
de biaiser et de finasser avec la loi, il fallut évacuer les 
basiliques et tout au plus se satisfaire de quelques sanc- 
tuaires insignifiants en des bourgades de Numidie où le 
pouvoir dédaigna de les pourchasser *, Retour de for- 
tune, sous le règne de Julien l’Apostat, en 362, et, cette 


Parmen., 1. I, c. 1, P. L., t. x1, col. 987; 5. Augustin, Contra 
epist. Parmen., 1.1, c. ΧΙ, 18; χα, 20, P. L., t. ΧΙ, col. 46: 
—1$, Augustin, Epist., cxxx1x, 2, P.L., t. ΧΧΧΊΠ, col. 555; 
P. Monceaux, op. cil., t. ἀν, p. 137-138.— 2° Optat, op. cit, 
1.11, ce. xv; 1. II, c. 1, ox, P, 1,., t. x1, col. 966, 987; 5. Augus- 
tin,Epist.,Lxxx vu, 3, P, L.,t. xxx, col. 303 ; Retractat., 1.11, 
ce. Lint, 1, P. 1... τὶ xxx, col, 65; Contra epist. Parmen., 1. 1, 
ce. x1, n. 18, P. L., t. XL, col. 46; Contra lilteras Petiliani, 
1. II, xon, 205, P, L., t. x, col. 326; Contra Gaudentium, 
1. I, vi, 7; xxx V1, 46; xxx vtr, 50; xxx vu, 51, P. L., τ XL, 
col. 706,734,737; Coll. Carthag., 1, 5; 1, 258. — 1 Optat, 
Adversus Parmenianum, 1. 11, ς. xv:; 1. ΠῚ, ec. 1, 11, Ῥ, L,, 
t. ΧΙ, col. 915, 987, 


4461 


fois, restitution officielle de leurs immeubles, où ils 
s'installent pour n'être plus inquiétés pendant plus de 
quarante ans. Vers l’an 400, saint Augustin écrira : 
« Non seulement, les donatistes occupent les basiliques 
qu'ils ont édifiées après leur schisme, mais ils n’ont pas 
même rendu à l'unité catholique toutes celles que 
l'unité catholique a possédées dès l’origine... De beau- 
coup de lieux de culte que l’unité catholique possédait 
antérieurement, ils ne sont pas même délogés par les 
lois des empereurs catholiques 1, » Durant cette pé- 
riode qui marque l’apogée de la prospérité matérielle 
pour l'Église de Donat, les catholiques et le pouvoir 
séculier avaient si bien renoncé à troubler les commu- 
nautés schismatiques dans leur quiétude de proprié- 
taires, que les divers groupes de dissidents osaient se 
disputer entre eux les immeubles, jusque devant les 
tribunaux : c’est le temps des grands procès entre 
parménianistes et rogatistes, entre primianistes et 
maximianistes, pour la possession des basiliques ἢ. 


7 
5; 
ΐ 
1. 


ZA 
2 


Ze 


3865. — Basilique de Bénian. 


D'après S. Gsell, Monuments antiques de l'Algérie, t. 11, 
. p. 176, fig. 117. 


L'édit de 405 fut suivi d’un certain nombre de confis- 
cations ὃ; mais, six ans plus tard, les dissidents occu- 
paient encore bien des églises 4 Les confiscations se 
multiplièrent après la conférence de 411 5; cependant, 
vers 420, l’évêque schismatique de Thamugadi est 
“encore maître de sa basilique δ. Quinze ans plus tard, 
des dissidents de Maurétanie construisent tranquille- 
ment une grande église 7, Cent soixante ans plus tard, 
-des dissidents de Numidie, renouvelant les exploits de 
leurs ancêtres, s'emparent de sanctuaires catholiques ὃ. 

Parmi tant d'églises qui ont servi au culte catho- 
Jique ou aux cérémonies donatistes, il faut renoncer à 
découvrir des particularités caractéristiques de l’une 
‘ou de l’autre croyance. Seule, une basilique s’est con- 


τῷ Augustin, Contraepist. Parmen.,I1, xuxr, 20, Ρ, L., 
ἴ, xcur, col. 46; Contra litteras Petiliani, 1. IT, XL, 102; 
DVI, 132, P. 1.., t. xLux, col. 295. — 35. Augustin, 
Æpist..xcux, 3, 4, 11, 12; cv, 2,5, P. L., t. ΧΧΧΤΙ, col. 321 ; 

Contr. epist. Parmen., 1, x, 16; ΧΙ, 20, P. L.,t. XL, 
“col. 45, 46; Contr. 1111. Petil., 11, Lvun, 132, P. L., τ. xt 
col. 303; Contr. Cresc, 111, Lvr, 62; Lix, 65; IV, 111, 4, 3 

ΠΥ 58; -LxXvVI, 82, P. L., t. ΧΙ, col. 529, 531, 548. 

Coll: Carth., τ, 5, 116-143; xrr, 258. — ὁ Ibid., 1, 120-143, 

149-210. — 5 S,. Augustin, Contr. Gaudentinm, I, vi, 7; 

DENT, 90! XxXVIIT, PP. Σ... € ΧΙ, col. 706, 737. — 


DONATISME (INSTITUTIONS 


1462 


servée dont l’origine et la destination donatiste sont ab- 
solument certaines, c’est celle deBénian(— Ala Miliaria) 
dans le département d'Oran, fouillée en 1899 » (fig. 
3365). 

« Cette église, située dans la partie orientale de la 
ville fortifiée, a son chevet établi sur le rempart même. 
Elle était protégée, au nord, à l’ouest et au sud, par 
une enceinte, longue de 34 mètres, large de 55#10, 
qui date peut-être d’une époque plus ancienne et qui a 
pu constituer primitivement la citadelle de la place. 
Cette église, qui mesure 26"80 de long sur 16 mètres 
de large, est bâtie, selon l’usage, en moellons, avec des 
chaînes en pierres de taille (murs épais de 0565). 

« La façade paraît avoir été précédée d’un portique, 
bordé par une rangée de piliers qui soutenaient un toit 
incliné. On avait fait quelques ensevelissements sous 
ce porche : les épitaphes d’un diacre, mort en 439, et 
d'un évêque, qui REOVIEVIT IN FIDE EVANGE(), 
y ont été retrouvées. Le front de la basilique n'offre 
qu'une seule porte au milieu. 

« À l’intérieur, les trois vaisseaux sont séparés par 
deux rangées de piliers, reposant sur des dés plats et 
coiflés de coussinets en forme de tronc de pyramide 
renversé. Par-dessus étaient jetées des arcades. Le 
chœur, profond de 480, était isolé par des grilles en 
métal ou par des barrières en bois, dont les trous de 
scellement se voient dans les piliers. A une basse 
époque, on y enterra plusieurs personnages. 

« L’abside, enfermée dans un cadre rectangulaire, 
est surélevée de 150, hauteur anormale qui tient à 
l'existence de la crypte dont nous parlerons tout à 
l'heure. On y montait par deux escaliers de six marches, 
construits l’un à droite, l’autre à gauche d’une estrade 
en maçonnerie, dont la hauteur atteignait le niveau du 
presbyterium. C’était probablement là que se dressait 
l’autel, qui devait être en bois. L'ouverture de l’abside 
présentait une rangée de deux colonnes isolées et de 
deux colonnes engagées, qui supportaient sans doute 
une architrave (chapiteaux corinthiens d’un travail 
minutieux). Le sol de ce presbylerium était couvert 
d’une mosaïque grossière faite en morceaux de briques 
et en silex blancs et noirs, pavement dont il ne reste 
plus que quelques misérables débris. A gauche, un 
passage mettait l’abside en communication avec une 
sacristie, aussi élevée qu’elle. Cette salle, qui n'avait 
pas de porte sur le collatéral voisin, était le diaconi- 
cum. À droite, se trouvait la profhesis, établie à un 
niveau plus bas; elle communiquait avec le dehors et 
très probablement aussi avec le collatéral, mais non 
pas avec l’abside. 

« L'église deBénian ἃ une crypte (fig. 3866), certaine- 
ment contemporaine du reste de l’édifice. Uneportes’ou 
vre dans le soubassement du diaconicum, à gauche; elle 
devait être précédée d’un escalier permettant d'y des- 
cendre. Elleconduisait à une première chambre, vesti- 
bule de forme rectangulaire voûté en berceau #. Delà, on 
pénétrait parune baieétroite et basse dans unesalle mé- 
nagée sous l’abside, semi-circulaire comme elle, mais 
de dimensions un peu moindres. La calotte en moellons 
qui la recouvrait est encore assez bien conservée. Au 


. milieu de la courbe que décrit le mur, une sorte de 


niche quadrangulaire présente, à 1"20 au-dessus du 


4 S, Augustin, Retracl., 1. IT,c. xxx v, P. L., t. ΧΧ ΧΕΙ, col. 645. 
— ? Gsell, Fouilles de Bénian, p. — SG 
le Grand, Epist., 1. IV, n. xxx1H1, P. G., t. LXXVIL, οἷ 
—%S. Gsell, Fouilles Bénian, dans Publications de l'AS 
socialion historique de l'Afrique du Nord, Paris, 1899, fase, 1 
D. 17-50; Monum. ant. de l'Algérie, 1901, τ. 
fig. 117,118: ΕἸ. de Villefosse, Fouilles de 
Bénian, dans Bull. de la Soc. nat. des antiq. de 
p. 113-116.— 1 

époque indéterminée : on y ἃ trouvé de nombreux débris 
de jarres, de pots et de cruches. 


dire 


Cette salle a servi aussi de magasin 


1463 


sol, une fenêtre haute de 060, large de 050, bordée 
d’un cadre en pierre encore intact, où l’on voit des 
trous qui servaient à assujettir une grille fixe en métal; 
du côté de la crypte, deux autres trous, percés dans le 
plafond du cadre, recevaient les pivots d’un volet à 
tabatière. 

« Cette fenêtre donne sur un caveau, situé derrière 
la crypte, et occupant le milieu d’une série de sept 
tombeaux, dont plusieurs sont certainement antérieurs 
à l’église. Ce sont des chambres de forme rectangulaire 
(longues de 2m10, de largeur variable), construites en 
moellons et couvertes jadis de voûtes en berceaux. 
Elles ont reçu les corps de divers ecclésiastiques, évé- 
ques, prêtres, religieuses, morts entre 422 et 466. Celle 
du milieu servait de sépulture à Robba, sœur d’'Hono- 
ratus, évêque donatiste d'Aquæ Sirenses. Cette reli- 
gieuse, tuée en 434 par les « traditeurs » (c’est-à-dire 
par les catholiques), fut vénérée comme une martyre. 
La crypte avait donc été faite pour permettre la visite 
du tombeau de la sainte; l'ouverture pratiquée dans la 
niche était une fenestella confessionis, ayant vue sur le 
caveau de Robba, dont on abattit le mur de ce coté. Il 


Z 


Z 


11,153} 


ο΄’ 5 19 


3866. — Crypte de la basilique de Bénian. 
D'après S. Gsell, op. cit., t. 11, p. 177, fig. 118. 


est même très probable que la fondation de la basi- 
lique eut pour cause le culte rendu par les donatistes à 
cette martyre, c'était une basilica conjuncta tumulo. — 
A l’est, au delà des caveaux, on construisit une mu- 
raille, enfermant dans une même enceinte l’église et 
les tombes. 

« Ce sanctuaire est donc postérieur à la mort de 
Robba, 25 mars 395 de l’ère maurétanienne (434 de 
l’ère chrétienne) : (fig. 3867) : 

Mem(oria) Robb(a)e, sacr(a)e Dei [ancillæ], germa- 
na(e) Honor[ali A]qu(a)e Siren(sis) ep(i)s(cop)i, c(a)ede 
tradi[{orum] vfe]xata meruit dignitate(m) martiri(i), 
vixit annis Let reddidit sp(iritu)m die vil kal(endas) 
apriles, [anno] pro(vinciæ) 395. 

« Postérieur à l’année 434, le sanctuaire est anté- 
rieur à 439, date d’une des tombes établies sous le 
porche. Les débris de charbon dont le sol était jonché 
prouvent qu'il a été détruit par le feu. Auprès de la 
basilique s’élevaient plusieurs bâtiments, qui en étaient 
sans doute des annexes, entre autres deux salles, très 
distinctes au nord. Ces locaux n'ont pas été fouillés. » 


1 G. Boissier, dans Comptes rendus de l'Acad. des 
inscript., 12 mai 1899; 5. Reinach, dans Revue archéol., 
1899, IIIe série, t. xxxv, p. 162; S. Gsell, dans Mé- 
lang. d'archéol. et hist., 1900, t. xx, p. 141; 1901, 1. xx1, 
p. 236, note 2; Fouilles de Bénian, p. 25; Fabre, dans Bull. 
d'Oran, 1900, p. 399-408. — 5 S, Augustin, De cinilate Dei, 
1. XXI, c. var, édit. Hoffmann, p.611; Hippone, le peuple, 
en présence d’Augustin, alterne Deo gratias avec Deo 
laudes,etencore: Serm., ΠΟΟΧΧΊΙ, P. L., t. XX x vx, col. 1446. 
— 3 M. P. Monceaux, op. cit., t. αν, p. 140, en a conclu de ces 
indices à l'existence d'églises ou chapelles donatistes à 
Bagaï, Corp. inscr. lat., t. vu, n. 17718, 17732; à Henchir 
Gosset, ibid, n. 2016; à ir es Sed, ibid, n. 10694; à 


DONATISME (INSTITUTIONS) 


1464 


Si nous n’avons que cet unique sanctuaire, les débris 
de beaucoup d’autres se sont conservés de manière plus. 
ou moins complète et qu'on peut identifier avec vrai- 
semblance quand on y lit la formule de la secte : DEO 
LAVDES (voir ce mot), encore qu'il ne soit pas prouvé 
que les catholiques s’interdissent cette acclamation. On 
pourrait même affirmer le contraire *. Il faut en dire- 
autant pour le BONIS BENE, pour SANCTVS et, 
somme toute, ces réserves faites, on voit que la série 
des linteaux, chapiteaux, architraves, claveaux, cham- 
branles et autres fragments donatistes se réduit à bien 
peu de chose de certain. 

Que des sanctuaires donatistes aient existé dans les 
Jocalités où ont été trouvés ces fragments épigraphi- 
ques, on peut le présumer, mais rien au delà ὃ. On peut, 
avec plus de vraisemblance, supposer que les inscrip- 
tions relatives à des martyrs donatistes proviennent &e 
basiliques ou d’oratoires élevés en leur honneur, d’au- 
tant plus que nous savons que ces chapelles étaient 
nombreuses dans les cimetières schismatiques et dans 
les campagnes ἡ. Mais il semble bien arbitraire de sup- 
poser le donatisme d’une inscription et d'un édifice 


3867.— Épitaphe de Robba. 
D'après S. Gsell, Fouilles de Bénian, p. 23, fig. 7. 


pour les seuls mots domus Dei,comme nous les rencon- 
trons à Ain Ghorab et à Henchir Taghfaght$. Par contre, 
nous sommes mieux instruits touchant d’autres églises 
certainement donatistes. En 317, les troupes procèdent 
à main armée, à Carthage, à l'expulsion des donatistes 
de deux ou trois basiliques dont ils s'étaient indûment 
emparés ® et nous savons aussi qu'à quelque temps de 
là les sectaires se réemparèrent de l’une d'elles, où ils 
montraient plus tard avec orgueil les épitaphes de- 
leurs martyrs ἡ. Au début du ve siècle, le parti avait 
une cathédrale à Carthage qu’on nommait la Theo- 
prepia, et c’est là que se réunissaient en 411 les évêques 
du parti, dans l'intervalle des sessions de la confé- 
rence ἢ À Constantine, autre cathédrale, dans laquelle- 


Henchir bou Saïd, Bull. Soc. antiq. Fr., 1909, p. 210 sq.; 
Henchir el Atrous, ibid, 1909, p. 315; Henchir el Ogla, 
ibid., 1909, p. 277; Henchir oum Kif, Corp. inscr. lat., 
n. 2223; Djemma Titava, Bull. Comité arch., 1894, p. 85, 
n. 4; Dalaa, Corp. inscr. lat., n. 2308; Ain Mtirschu, ibid., 
n. 17768; Medfoun, ibid., n. 18669; Sillägue, ibid., n. 20482. 
—45S, Optat, Adr. Parmen., 1. If, c. 1v, P. 1... t. xX1, col. 1006; 
Conc. Carthag., ann. 348, can. 2. — δ Corp. inscer. lat., t. var, 
n. 17614, 17714; P. Moncceaux, Enquéte sur l'épigraphie* 
chrétienne d'Afrique, dans Mémoires présentés par divers 
savants à l'Académie des inscriptions, 1908,t, κατ, 1° part... 
p. 229, n. 267: ἢ. 235, n. 272. —* Passio Donati, τι. 4, 6, 8, 
10, 13. — τ Ibid., τι. 8. — * Coll. Carth., 111, 5. 


1465 


ont prêché successivement Silvanus et Petilianus ?. Le 
donatisme occupait d’ailleurs une forte position à 
Constantine (voir ce mot), où il avait enlevé, vers 329, 
labasilique des catholiques *; de même à Bagaï, où l’évé- 
que Donatus avait son arsenal et se retrancha en 347 ?, 
Nova Petra possédait un des plus célèbres sanctuaires 
de la secte, celui de Marculus ὁ, avec le tombeau de ce 
personnage 5. Il faut encore mentionner toutes les 
églises de Numidie et de Maurétanie que les fanatiques 
reprirent en 362, et dont ils lavèrent si soigneusement 
les murs ‘; les basiliques de Cartenna, d’Assuras, de 
Musti, de Membressa, que les parménianistes dispu- 
tèrent aux rogatistes, ou les primianistes aux maxi- 
mianistes; l’église de Cæsarea, où régna longtemps 
Emeritus, et où il discuta avec Augustin en 4187; la 
basilique des dissidents d’Hippone, d'où les clameurs 
arrivaient jusqu’à la cathédrale des catholiques * ; les 
nombreuses églises rurales construites par les schisma- 
tiques dans les grands domaines, notamment dans le 
domaine de Celer, près d’'Hippone, et rouvertes de 
force par l'évêque Macrobius vers le milieu de 412 5; la 
basilique de Lamiggiga, dont provient la mosaïque 

. tombale de l’évêque Argentius ; celle de Thamugadi, 
où Gaudentius voulait se faire brûler vers 420 . Bien 
d'autres enfin, mentionnées dansles procès-verbaux de 
la grande conférence de Carthage en 411 "ἢ, 

III. CIMETIÈRES. — Les donatistes avaient leurs 
cimetières. Ils ne toléraient que d’une manière 'excep- 
tionnelle l’ensevelissement dans les églises; ainsi on 
voit, vers 340, leur concile de Numidie interdire l'in- 
humation dans les basiliques des circoncellions tués 
dans les rencontres avec les troupes de Taurinus #, 
Pour les cimetières comme pour les basiliques, les dona- 
tistes s’emparèrent parfois de ceux des catholiques, ou 
bien ils en aménagèrent de nouveaux, mais dans tous 
Jes cas ils faisaient bonne garde et n’admettaient aucun 
catholique, ce dont s’indignait saint Optat de Milève 14. 
On n’a aucun renseignement sur les concessions qui 
purent être faites, soit nécessité, soit tolérance, soit 
lassitude; les cimetières eux-mêmes ont jusqu'ici refusé 
de nous apprendre ce que les textes s’obstinent à nous 
cacher. Rien n’a permis de distinguer dans telle ou telle 
area assez bien délimitée une portion réservée aux 
donatistes ou aux catholiques, aucune inscription funé- 
raire ne met sur la voie d’un type de formulaire trahis- 
sant l’origine donatiste. La seule nécropole sûrement 
donatiste est celle de Bénian, qui date de la première 
moitié du ve siècle. Encore n'est-ce pas une véritable 
nécropole, mais un petit enclos funéraire de privilégiés, 
de clercs, et dépendant d'uneéglise : tout au plus, une 
série de caveaux alignés devant le chevet d’une basi- 
lique, et de tombes éparpillées à l’intérieur de l'édifice 
et sous le porche. 

IV. BrENSs-FONDS. — Ce qui donne une singulière 
opinion de la législation impériale, c’est le contraste qui 
existe entre ses décisions impressionnantes et le dédain 
qu'on ἃ pour elles. Les codes reviennent sans cesse sur 
les mêmes prescriptions et ce fait seul montrerait qu'on 


1 Gesta. apud Zenophilum, édit. Ziwsa, p. 193.— * Optat, 
appendix, édit. Ziwsa, n. 10, p. 215.—* Optat, op. cit., 1. II, 
ὅ. τν, P. L., t. ΧΙ, col. 1006.— “ Coll. Carthag., 1, 187. —5S. 
Gsell, Recherches en Algérie, 1893, p. 209. — © Optat, «αι». 
Parmen., 1. 11, ec. xvrr-x1x, P. L.,t. xX1, col. 969, — ? Sermo ad 
Cæsarensis Ecclesiæ plebem, 1. — * S. Augustin, Epist., 
xx1x, 11; Retract., 1. II, ce. Launt, 1, P. L., t. ΧΧΧΤ, col. 119. 
---ἶοσἰ[Τ Augustin, Epist., cxxxIx, 2, P. L.,t. XXxXIN, col, 535. 
— 10 Comptes rendus de l’ Acad. des inscripl., 1908, p. 308. 
— US, Augustin, Contra Gaudentium, 1, 1, 13 vi, 7, P. L., 
t. xurr, col. 707. — 15 Coll. Carth., 1, 5, 120-143, 149-210; 
111, 258. — 212$. Optat, op. cit., 1. ITI, c. 1v, P. L., t. ΧΙ, 
60]. 1006. — 14 Zhid., VI, var, P. L., t. ΧΙ, col. 1020. — 
2 Acta purgalionis Felicis, dans Optat, édit. Ziwsa, p. 198; 
Optat, op. cit., 1. 1, 6. xvu-xXvint, P. L., t. ΧΙ, col. 916; 


DONATISME (INSTITUTIONS) 


1466 


n’en tient pas compte, sinon pour les tourner, Périodi- 
quement traqués, condamnés, supprimés, les dona- 
tistes ne s’en portent pas beaucoup plus mal, arrondis- 
sent leur pécule et leurs propriétés par dons, par legs et 
par acquêts. Non seulement ils disposent de fonds 
monnayés, mais encore de biens-fonds : terres, maisons 
et fermes. ἃ Carthage, dès que Maximianus eut rompu 
avec Primianus, il se vit intenter un procés en restitu- 
tion de la maison qu’il occupait comme diacre, et qui 
appartenait à la communauté primitive. Car ces Afri- 
cains, donatistes ou catholiques, étaient processifs 
comme des Normands; bien leur en a pris, puisque leurs 
acta et leurs gesta nous apprennent ce qu'à leur défaut 
il nous faudrait ignorer. 

A Hippone, l’Église donatiste était particulièrement 
riche. Vers 362, sous l’épiscopat de Faustinus, en vertu 
de divers testaments, elle avait hérité de maisons et 
autres propriétés. Au temps de saint Augustin, elle 
possédait des villæ, des fundi, qui, après 411, furent 
confisqués et transférés à l’Église catholique, à laquelle 
ils ne profitèrent guère. 

« L'administration de ces biens d’Église semble 
n'avoir présenté aucun trait particulier. Comme chez 
les catholiques africains, l’évêque avait la haute main 
sur la gestion, sauf recours au primat et aux conciles. 
Mais il était de même assisté par un conseil de notables 
(seniores), sorte de conseil de fabrique, qui comprenait 
les principaux laïques de la communauté. Des conseils 
de ce genre sont mentionnés dans nos documents chez 
les donatistes de Carthage*, de Constantine 15 d’Abthu- 
gni”,de Musti et d’Assuras #. Les seniores contrôlaient 
l'administration proprement dite; ils assistaient l’évé- 
que dans la gestion des intérêts matériels, comme les 
cleres dans les affaires spirituelles. Ils pouvaient jouer 
à l’occasion un rôle fort important, accuser même leur 
évêque devant les conciles. En 312, les seniores de Car- 
thage contribuèrent à déchaîner le schisme!#®. En 392, 
ils donnèrent le signal des protestations contre la con- 
duite de Primianus, et en appelèrent aux conciles *; ils 
furent les parrains du maximianisme, comme leurs 
prédécesseurs l’avaient été du donatisme. Vers 320, les 
évêques de Numidie s'adressent simultanément aux 
clercs et aux seniores de Constantine’. En 395 et 396, 
les seniores de Musti et d’Assuras interviennent direc- 
tement dans les procès relatifs aux basiliques*?. Suivant 
le cas, ce conseil de notables était un appui, un frein, 
ou une menace pour l'évêque *. » 

V. HIÉRARCHIE. — Rien de particulier à signaler 
dans le clergé séculier, où nous retrouvons les mêmes 
degrés et les mêmes dénominations qui étaient en 
usage parmi les catholiques : évêques, prêtres, diacres, 
sous-diacres, acolytes, lecteurs, exorcistes, /ossores, 
portiers, et parmi ceux qui ne sont pas initiés aux 
ordres fidèles, pénitents, catéchumènes, veuves, 
vierges, continents, seniores "ἢ. 

Les continents, continentes, et les vierges sacrées, 
sacræ virgines, sanclimoniales, sacræ Dei, avaient une 
affiliation distincte : continentiæ professio, consignalio 


S. Augustin, Serm.,nx, in Psalm. XXX VI, 20, P. 1... τὶ XXXVI- 
col. 376.— 1% Gesta apud Zenophilum, dans Optat, édit 

Ziwsa, p. 189-192.— 1? Acta purgationis Felicis, p. 201. — 

τς Augustin, Contra Cresconium, 1. III, e. LVI, LXU, À. L., 
t. XL, col. 329.— 1° Optat, op. cit., 1. I, c. XVHI-xXIX, P. L., 
t. ΧΙ, col. 919. -- :S, Augustin, Serm., 11, in Psalm. XXX VI, 
20, P. L., t. xxx vi, col. 376.— 2 Gesta apud Zenophilum, 
p. 189-190.— 3:5, Augustin, Contra Cresconium, 1. 111, 
ce. LIX, LXU, P. L., τς XLuIN, col. 531.—**? P. Monceaux, op. cit, 
t. 1V, p. 143. — τς Optat, op. cit., 1. II, c. XIX-XXI, XXIV- 
xxvI: 1 V,c. x:1. VI, c. 1v, P. L., t. xt, col. 972: Gesta apud 
Zenophilum, p. 189-197; Coll. Carth., 1, 116-143, 149, 210; 
ur, 258; 5. Augustin, Epist., XXXV, 2,4; LX:, 2; Serm., ,It in 
Psalm. XXXVI, 20 ; Contra epist. Parmeniani, II, 1x, 19; 
De unico baptismo, ΧῚ, ΧΙΧ, P. L., t. xLIM, col. 61. 


1467 


oirginitatis, 115 occupaient une place d'honneur ἊΣ Les 
vierges portaient un voile et un bonnet nommés mi- 
tra 3, elles vivaient chez elles et, de préférence, par 
petits groupes, disposition instinctive et qui compense 
les inconvénients du petit espionnage quotidien par la 
réduction des dépenses individuelles dans le budget 
commun. Ce qu’on nous apprend des religieuses dona- 
tistes leur fait peu d'honneur: on nous les montre 
comme des « troupes ivres errant Çà et là le jour et la 
nuit, mêlées aux troupes ivres des circoncellions ©.» 
Admettons la mesure d’exagération que comporte une 
polémique, il reste que ces personnes devaient prêter 
au moins à la critique. C’est surtout à partir des der- 
nières années du 1v° siècle que le parti eut ses conti- 
nents et ses vierges, plus ou moïns folles. C'était le 
moment où saint Augustin fondait, sur le modèle de 
ce qu'il avait vu en Italie, les monastères de Thagaste 
et d’Hippone, qui, en quelques années, eurent essaimé 
dans toute l'Afrique ὁ. Cela irrita les donatistes, qui 
s’en amusèrent et s’en scandalisèrent tour à tour; pour 
eux, ils revendiquaient bien haut la pratique de l’an- 
cienne tradition africaine et il faut reconnaître que, 
dès le début du ve siècle, le contraste entre les monas- 
tères catholiques et les groupements donatistes mettait 
la réputation de ceux-ci en assez mauvais cas. ὁ 

Toujours soucieux de ne pas s’écarter de l'antique 
organisation sans se soucier que les temps avaient 
changé, les chefs du donatisme semblent avoir eu 
surtout en vue l’affermissement de leur autorité per- 
sonnelle. En fait, ils exerçaient un pouvoir despotique 
et qui ne s’arrêta pas toujours aux limites de la tyran- 
nie. Donat de Carthage, Parmenianus, Primianus 
furent, en toute vérité, des tyrans, et l'enthousiasme 
des acclamations qui les entouraient donnait la me- 
sure de la terreur qu'ils inspiraient. On fêtait l’anni- 
versaire de la consécration épiscopale de l’évêque 
comme la date d’un bienfait exceptionnel. Une de ces 
fêtes fut quelque temps, pour tous les primianistes de 
l’est et du centre, l’occasion d’une sorte de pèlerinage: 
on accourait en foule célébrer l’anniversaire du sinistre 
Optat de Thamugadi. 

Le primat donatiste de Carthage demeure pendant 
tout le rve siècle le fonctionnaire unique et omnipo- 
tent qu'il était en 312, lors de la rupture. A cette date, 
la persécution avait souvent entravé les tentatives 
d'organisation catholique, en sorte que, sauf la Nu- 
midie régulièrement constituée, les autres régions 
Byzacène, Maurétanie, Tripolitaine, ne formaient pas 
de groupements distincts et relevaient directement du 
primat catholique de Carthage. Or, tandis que Jes 
catholiques instituent, à partir de la paix de l'Église, 
les provinces ecclésiastiques de Proconsulaire, de 
Césarienne, de Byzacène, de Sitifienne et de Tripo- 
litaine, les schismatiques s’ankylosent volontaire- 
ment dans le passé et, sauf la Numidie, leurs commu- 
nautés, de la grande Syrte aux colonnes d'Hercule, ne 
forment qu’une immense agglomération sous leur pri- 
mat de Carthage. Celui-ci porte le titre de primat, 
primas, ou d’évèque du premier siège, episcopus primæ 
sedis,etun seul partage ces titres avec lui, parce qu'il 
en est en possession depuis une date antérieure au 
schisme : c’est le doyen des évêques de Numidie. Les 


1 S.Optat, op. cit.,l. 11, ο. χα; S. Augustin, Epist., LxXI, 2; 
Enarr. in Psalm. CXXXII, 3, 6; Passio Donati, n. 5, P. L., 
t. x1, col. 960; 5. Optat, op. cit., 1. 11, ec. x1x; 1. VI, c. 1, 
P: L., t. x1, col. 972; 5. Augustin, Epist., XXXV, 2; In 
Johannis evang. tract, xx, 13; Contra epist. Parmen., II 
1x, 19; Contra Gaudentium, 1, XXXVI-XLVI, Po, Ἐν ΌΤΙ 
col. 734. — 5. Optat, op. cit., 1, 11,6. χιχ, 1, VI, c. 1V, 
P. L., t. x1, col. 972. — 5. Augustin, Contra epist. Par- 
men., 1. 11, 1x, 19; Epist., χχχν, 2; Contra Gaudentium, 1, 
ΧΧΧΥῚ, 46, P. L.,t. xLIm1, col. 734. — 4 Voir Dictionn., 
aux mots CÉNoBirisme, t. 11, col. 3047, ct HIPPONE. — 


DONATISME (INSTITUTIONS) 


1468 


titulaires de la primatie schismatique de Carthage ont 
été successivement : Majorinus, élu en 312; Donat le 
Grand, de 313 à 355 environ; Parmenianus, de 355 à 
391; Primianus, depuis 392, et c’est lui qui est encore 
en charge en 411 à la conférence, où il est qualifié beatis- 
simus pater et princeps noster Primianus 5. « Le primat 
de Carthage exerçait un contrôle direct sur toutes les 
communautés, recevait les appels, présidait les con- 
ciles, gouvernait le parti. Cependant, en 411, nous 
voyons Primianus, primat de Carthage, céder le pas à 
Januarius, primat de Numidie, et signer après lui des 
pièces officielles 5, Cette anomalie du protocole s’ex- 
plique sans doute par une préséance tout honorifique 
accordée au plus ancien des deux primats, en souvenir 
des temps héroïques du schisme. D’ailleurs.le primat 
donatiste de Carthage était ordonné par le primat de 
Numidie, tandis que l’évêque catholique de Carthage 
l'était par les évêques voisins, et le pape lui-même 
par l’évèque d’Ostie. Cet usage des dissidents africains 
venait évidemment du rôle prépondérant qu'avaient 
joué les Numides et leur primat Secundus au moment 
de la rupture 7. » 

L'institution des conciles, qui avait eu son moment 
d'éclat au temps de saint Cyprien, devait être adoptée 
par un parti traditionnel et, en effet, nous constatons 
deux sortes d’assemblées : les conciles généraux de 
tout le parti et les synodes provinciaux de Numidie. 
Des synodes d’'évêques numides sont mentionnés 
vers 340 et vers 347, à Théveste en 362, à Constantin 
et à Mileu vers 396-397, même en 418. Les conciles 
généraux du parti sont nombreux et la plupart se 
tiennent à Carthage. En 393, les maximianistes se 
réunirent à Cabarsussa, en Byzacène; les primianistes 
à Bagaï, en 394. Les synodes de Numidie étaient con- 
voqués et présidés par le primat de la province; les 
conciles généraux, par le primat de Carthage. 

VI. LITURGIE. — Ici encore, ressemblance et, même, 
dans l’ensemble, identité, entre les usages des catho- 
liques et ceux des donatistes. « Nous avons, vous et 
nous, la même organisation ecclésiastique, leur dit 
saint Optat; il y a opposition entre les personnes, il 
n’y à pas opposition entre les sacrements. Nous pou- 
vons le dire, nous aussi : nous avons la même foi que 
vous, nous avons été marqués du même signe et 
baptisés du même baptême, nous lisons comme vous le 
divin Testament, nous prions le même Dieu, l’oraison 
dominicale est la même chez vous et chez nous 5.» Plus 
tard, saint Augustin constatait d’autres caractères 
d'identité chez les antagonistes : absides surélevées, 
d’où les clercs dominaient la nef, chaires épiscopales 
voilées, chœurs de nonnes évoluant et chantant devant 
l'évêque ὃ : « Nous sommes frères, dit-il aux dissidents, 
nous invoquons un même Dieu, nous croyons en un 
même Christ, nous entendons le même évangile, nous 
chantons les mêmes psaumes, nous répondons par le 
même Amen, nous entendons le même Alleluia, nous 
célébrons la même Pâque. Pourquoi es-tu hors de 
l'Église et moi dans l’Église 1 ? » 

Nous savons que les communautés donatistes célé- 
braient la messe tous les jours 4, observaient sans diffé- 
rence aucune les rites en usage chez les catholiques 
pour J’eucharistie 13, administraient le sacrement de 


δ Coll. Carth., 1, 201. — * Coll. Carth., 1, 14, 148, 157; 
11, 258. —  S."Optat, op. Ci, 1. 1, 6. xIX PL ER 
col. 919; 5, Augustin, Contra epist. Parmen., 1, 3, 5; Contra 


Cresconium, 1. III, ce. ΧΧΥΙΙ, XXX1: Epist., XLIN1, 2, 3,5, 14; 
P, Monceaux, op. cit, t. 1V, p. 147. — 5.5. Optat, op. cil., 
1. III, c. 1x, P. L.,t. xt, col. 1020. — "5. Augustin, Epist., 
ΧΧΙΠ, 3, Ρ, L.,t. ΧΧΧΠΙΙ, col. 95.— 1ÆEnarr. in Psalm., ταν, 
16, P. L., t. xxx vI, col. 639, — 1 $, Optat, Adversus Parme- 
nianum, 1. ΤΙ, ὃ; χε, Ῥὶ Σ, ἘΠ ΧΙ 1001 20570 
Augustin, Contra litteras Peliliani, 1. II, c. xxumr, 53, P. 
Li, παύσει, CO 270: 


PA 


1469 


pénitence et procédaient à la réconciliation des péni- 
tents en couvrant d’un voile le pécheur agenouillé, à 
qui ils imposaient les mains et remettaient les péchés, 
en se retournant vers l’autel pour réciter l’oraison do- 
minicale ". 

Outre le Pater, ils chantaient l’Alleluia, V Amen ?, 
faisaient le signe de la croix aux mêmes moments que 
les catholiques *. Quand l’officiant disait Pax vobiscum, 
ils répondaient Ετ cum spirilu {uo #; même en se ren- 
contrant, les donatistes se disaient Pax lecum ou Pax 
vobiscums. Les lectionnaires étaient identiques ou du 
moins n’offraient que d’insignifiantes dissemblances 5°. 

Les donatistes célébraient les fêtes de Pâques, de 
Pentecôte, de Noël’, jeûnaient aux jours marqués, 
notamment pendant le carême et les jours de station :. 
C'était toujours l’année 312 qui marquait la limite de 
leurs concessions, aussi ne voulaient-ils pas entendre 
parler de l'Épiphanie. Par contre, ils se montraient 
accueillants plus que de raison pour les martyrs et le 
cas qu'ils en faisaient n’allait pas sans une pensée d’op- 
position envers les catholiques, plus modérés et chez 
qui se remarquait l'esprit critique qui ne concédait le 
titre de martyr que si la conclusion d’une enquête 
sérieuse y était favorable. Rien de semblable et nulle 
garantie chez les donatistes, dont l'enthousiasme s’éga- 
rait sur des sujets parfois indignes. N’ayant pu acca- 
parer pour eux seuls le martyr Cyprien de Carthage 
et les martyrs d’Abitine 5, ils se composèrent un mar- 
tyrologe de rencontre, où les provocateurs, victimes de 
leur bouillante ardeur, voisinaient avec les suicidés 10, 
On pense bien qu'avec des Africains de tempérament 
très vif, excités par leurs chefs, la secte fut bientôt 
comblée de pareils protecteurs; ses prétendus martyrs 
se comptaient par milliers 1. « Ils peuplaient les cime- 
tières, les basiliques et toutes ces chapelles qui s’ali- 
gnaient le long des routes, jusque dans les coins perdus 
de la campagne. De là vient sans doute qu’on découvre 
chaque année en Afrique tant d'inscriptions ou listes 
de martyrs. Ces intrus se glissaient naturellement dans 
les calendriers locaux et dans la liturgie des Églises 
dissidentes. On fêtait régulièrement leurs anniver- 
saires; on gravait leurs noms sur les autels, les balus- 
trades ou les colonnes des basiliques. Dans la liturgie 
traditionnelle, partout où étaient invoqués ou nommés 
des martyrs authentiques, on ajoutait à leurs noms 
ceux des principaux martyrs de la secte, de Donat, de 
Marculus, de Maximianus et d’Isaac, ou de quelque 
saint particulièrement cher aux gens de la localité 13, 
De là, on peut présumer que plusieurs de ces intrus: 
ont réussi à s’introduire dans le martyrologe hiérony- 
mien et jusque dans le martyrologe romain. 

En ce qui concerne les sacrements, les donatistes 
soutenaient que la validité dépendait de l’état de 


1$, Optat, op. cit., 1. II, c. xx, xx1V-XxX VI; 1. IIT, c.1x, P. 
L.,t. xx, col.974.— 5 5. Optat, loc. cit.; S. Augustin, Epist., 
Cv, 2,7; Enarr. in Psalm., τὰν, 16; Cx1X, 2; Sermo ad Cæsar. 
eccl. plebem, 6; Contr.epist. Parmen.,l. 11, x, 20; Contra litt. 
Petiliani, 11, Χο, 212, P. L.,t. Χαμ, col. 62, 331.—:%S.Optat, 
op. cil., 1. III, c. 1X, P. L., ἴ. ΧΙ, col. 1020; 5. Augustin, 
Æpist, Cv, 2, 7, P. L., t. xxx, col. 398.— 4 Κι Augustin, 
Enarr. in Psalm., CXx1V, 10; Epist., xumnt, 8, 21; zut, 1, 5, 
P.L.,t. xxrux, col. 170, 194. — 5 5. Optat, op. cit., 1. III, 
CP, D, t xx, col. 1021. — 5 Jbid., 1. III, c. 1x, P. I... 
t. ΧΙ, col. 1020; 5. Augustin, Epist., XL, 8, 21; Lux, 1,3; 
LXXXVI, 5; CV, 2, 7; Enarr. in Psalm., ταν, 16; Ad catholicos 
epist. contr. donatist., xrr, XXX1, P. L.,t. ΧΧΧΠΙ, col.170,194. 
=1S$S, Augustin, Enarr. in Psalm., Liv, 16; In Johann. 
evangel., tract. χαπὶ, 4; Epist., Lt, 4, ΤῸ L., ΤῸ XXxX VI, col. 639, 
— " Passio Donali, ὃ; Passio Marculi. — * Acta Saturnini, 
1-2, 16-20; S. Augustin, Serm.,cccx, 1; Epist., xcmt, 10, 
35-45; cvut, 3, 9- De baptismo, 1, xvin; II, 1; Contra 
Cresconium, 11, xxx1, 39; III, x, 11, P. L., t. XL, col. 489, 
49 .--- 10 Passio Donali, 1V-x1V; Passio Marcuii; S. Optat, 


DONATISME (INSTITUTIONS) 


op..cil., 1. 111, ο. 1v, P. L., t. x1, col. 1006; 5. Augustin, 
ἜΡ δι. LXXXVIIT, 8; CLXXXV, 2, 8; cciv, 1-2, 5; Serm., | 


grâce du ministre, ce qui leur permettait de nier le 
sacerdoce catholique et de le tenir pour aboli puisque 
les ordinations des traditeurs n’avaient pas été valides : 
plus de sacerdoce, plus de sacrements et dés lors il 
fallait être rebaptisé et réordonné par les clercs dona- 
tistes. En bons logiciens, les donatistes ne faisaient 
plus aucune distinction entre catholiques et païens », 
ce dont s’indignait saint Optat de Milève : « A des chré- 
tiens, même à des clercs, vous dites : Soyez chrétiens ! 
Par un miracle de votre façon vous osez dire ἃ tout 
catholique : Gai δεῖ, Gaïa Seia, tu es encore païen ou 
païenne. Celui qui a fait profession de se tourner vers 
Dieu, tu l’appelles païen ! Si tu obtiens l’assentiment 
de celui que tu séduis, cet assentiment et l'imposition 
de tes mains et quelques formules te suffisent pour 
faire d’un chrétien un chrétien. Celui-là vous paraît 
chrétien qui s’incline devant votre volonté, non celui 
qui ἃ été guidé par la foi #4, » 

Catholiques, clercs, évêques qui passaient au dona- 
tisme étaient d’abord pénitents, puis catéchumènes. 
Nul dégoût ne leur était épargné : cilice et cendres, 
confession publique, supplication aux fidèles, renon- 
ciation au diable, agenouillement sous le voile, impo- 
sition des mains. Aux clercs et aux évêques on rasait 
la chevelure 15, aux nonnes on retirait le bonnet dis- 
tinctif; puis c’étaient des ablutions, des purifications 
des individus et des lieux, car les murs et le dallage des 
églises conquises au donatisme étaient lavés à grande 
eau. Après ces épreuves, le pénitent devenait catéchu- 
mène, recevait un nouveau baptême, une nouvelle 
ordination ou, pour les vierges, une nouvelle consé- 
cration 15. Et on se demande comment, en vérité, il se 
trouvait des hommes pour se soumettre à d’aussi mor- 
tifiantes et inutiles cérémonies. 

Le baptême donatiste se distribuait, de préférence, 
à l’époque de Pâques, sans exclusion toutefois pour 
d’autres périodes de l’année. Le cérémonial était iden- 
tique à celui des catholiques. En Maurétanie, beau- 
coup répugnaient à ce second baptême, ce qui semble- 
rait indiquer des adhérents assez peu convaincus des 
principes fondamentaux de la secte qu'ils venaient 
rejoindre 7; d’ailleurs la perspective du second baptême 
et des formalités qui en étaient inséparables eut du 
moins ce bon effet d'empêcher beaucoup d’Africains 
de passer au schisme. Cette question du baptême des 
hérétiques avait jadis passionné l’Église africaine au 
temps de saint Cyprien et le donatisme ne pouvait 
manquer de s'attacher à un usage dont tout le mérite 
consistait à être un souvenir du passé de l'Église 
d’Afrique et à permettre de confisquer le plus grand 
évêque d'Afrique, saint Cyprien, au profit de lasecte®. 

VII. MyYsTICISME. Les donatistes n'avaient, à les 
entendre, d'autre idéal que l'idéal évangélique. Le 


ΟΧΧΧΎΥΤΙΙ, 2, P. L., t. ΧΕΙ, col. 307, 793, 939. — 1 Passio 
Maximiani et Isaac; S. Augustin, Contra Gaudentium, x, 
28-32,— 12 Passio Donati, vit, 1x; S. Optat, op. cit., 1. III, 
©. IV, P.L., t. x1, col. 1006; 5. Augustin,Contr. epist. Parmen.. 
III, νι, 29; Epist., ΧΧιχ, 11; P. Monceaux, op. cit., t. 1, 
p. 150, P. L., t. ΧΙΤΙΙ, col. 105.— 15 5. Optat, op. cit., 1. III, 
Ὁ. ΧΙ, P. L., t. ΧΙ, col. 1023. —-14 Jhid. — 15 Jbid., 1. II, 
Ὁ. xx, P. L., t. x1, col. 978. — 14 Jhid., 1. LI, ©. XIX-XXVI, 
P. L., t. xx, col. 972; 5. Augustin, Æpisf., XXIIT, 2: vi, 1: 
CvIl1, 1; De unico baptismo, c. xt, xix, P. 1... t. xL 11, col. 95, 
404 ; Coll. Carth., 1, 188, 197. — 17 En 336, un concile 
d’évêques schismatiques et Donat lui-même autorisent à 
dispenser du second baptême les catholiques ralliés au 
schisme. 5. Augustin, Epist.,xcrrr, 10-43, P, I... t, xxx, col. 
321.Plus tard, on revint sur cette concession et il fut décidé 
quenul n'échapperait, —?# Saint Augustin s’eflorçait, ilest 
vrai, de le leur arracher et assurait que, s’il avait vécu cent 
ans plus tard, Cyprien n'aurait pensé, parlé ni agi 
il avait fait. Il ajoutait que Cyprien, du moins, n'avait pas, 
lui, donné l'exemple de la rupture avec ceux qui soute- 
naient une opinion différente de la sienne. De baptismo, IL, 
11, 1V, P, L., t. ΧΕΙ, col. 128. 


comme 


1471 DONATISME (LÉGISLATION RÉPRESSIVE) 147% 


panégyrique de Marculus dit de lui : « Il avait toujours 
à la bouche l’évangile; dans la pensée, le martyre. » 
A Bénian, une épitaphe de l’évêque Janno, au ve siècle, 
dit qu’il s’endormit dans la foi de l’évangile ! : 


VINS : EPS :*IANNO 
ecJCLESIA ALA © TEM 
requie]VIT-IN FIDE EVANGE{ Li 


… us ep(iscopu)s Janno [ec]clesia Ala[miliarensi], 
tem. [requiel]vit in fide evange[lii.. 

En 393, les évêques du concile de Cabarsussa adres- 
saient leur lettre synodale à tous les évêques, prêtres, 
diacres et fidèles, in veritale evangelii nobiscum mili- 
tantibus?; Petilianus de Constantine adresse l’un de 
ses ouvrages dilectissimis fratribus, compresbyteris et 
diaconibus, ministris, per diæcesim nobiscum in sancto 
evangelio constitutis ὃ. Cela semble tourner au refrain et 
les sectaires n’ont de l’évangile que le nom. Ce n’est 
pas dans l’évangile qu'ils ont pu lire les maximes dont 
s'inspire la secte dans ses coupables égarements et, 
malgré tout ce qu’on peut dire, ce n’est pas l’évangile 
qui enseigne à Marculus le suicide, à Maximianus la 
violence, à Isaac l’injure, aux circoncellions les excès 
les plus répugnants. Il semble que cette aberration de 
posséder seuls l’idéal évangélique ne soit pas sans 
mélange de friponnerie, car que penser de ce Petilianus 
de Constantine qui se laisse donner comme apparenté 
au Paraclet? Danslesconciles on s’empare de la for- 
mule employée par les apôtres dans l’assemblée de 
Jérusalem : Placuit nobis et Spiritui Sancto… Placuit 
Spiritui Sancto qui in nobis est. Cet état d'esprit les 
dispose naturellement à découvrir des miracles à tout 
propos. Leurs chefs en sont prodigues 5. Donat le 
Grand converse avec Dieu et bouleverse les lois de la 
nature. Le fretin se contente de visions et en cela il 
prend exemple sur Isaac et Maximianus, sur Marculus 
et même sur le bourreau de Marculus; souvent ce n’est 
qu'enfantillage. Ce qui n'empêche pas les donatistes 
de se dire saints. « Dans votre orgueil, leur dit Optat, 
vous revendiquez pour vous le monopole de la sainteté. 
Mais vous-mêmes, qui voulez être considérés par les 
hommes comme des saints et des justes, apprenez-nous 
d’où vous vient cette sainteté. D'où vient que, par 
orgueil, vous affichez une sainteté parfaite ? Quand 
vous voulez remettre les péchés, vous proclamez bien 
haut votre innocence et vous pardonnez aux autres 
comme si vous n'aviez en vous-mêmes aucun péché. 
Vous vous vantez d’être des saints, et nous, vous nous 
méprisez manifestement, ouvertement 5. » Saint Au- 
gustin écrit à son tour: « Nous le savons, les donatistes 
s’attribuent une telle surabondance de justice, qu'ils 
prétendent non seulement avoir en eux la justice, mais 
encore la communiquer à d’autres hommes 7. » 

La rançon de ces orgueilleuses prétentions, elle se 
trouvait dans les chutes scandaleuses, pis que cela, 
crapuleuses, de ces saints ou prétendus tels. Les annales 


1G. Boissier, dans les Comples rendus de l'Acad. des 
inscript., 12 mai 1899; A. Héron de Villefosse, Observations 
sur une inscription donatiste de Bénian publiée au Bulletin 
d'Oran, 1596, dans Bull. de la Soc. nat. des antiq. de France, 
1900, p. 114; R. Cagnat, dans Revue archéologique, 1901, 
t. χχχιχ, ἢ. 139, n. 55; S. Gsell, dans Mélang. d'archéol. 
et d’'hist., 1900, p. 141; 1901, p. 237. — 55. Augustin, 
Serm., τι, in Psalm. XXX VI, 20, P. L., t. xxxvI, col, 376. — 
ες Augustin, Contra litteras Peliliani, 11,1, P. 1... τι XL, 
col. 259. — “δὶ Augustin, Serm., τι, in Psalm. XXX VI, 20; 
Contra Cresconium, 1, III, Lun, Lx; 1: IV, x, xn, P. L., 
t. xxx vi, col. 376, — 5 5. Augustin, 1n Johann. Enangel., 
tract. x111, 17, P. L.,t. xxx v, col. 1501. —* $S, Optat, op. cil., 
1. 11,1, xx, P. L., t. ΧΙ, col, 941. — 15. Augustin, ÆEpist., 
GLXXXV, 9, P. L., t. xxx, col. 854.— " Coll. Carthag., 
1, 208; au début du v: siècle, l'évêque d'Aquæ, près de 
Thusurus, est convaincu d'adultère, Quelques années aupa- 


du donatisme ne nous offrent pas seulement d’inexcu- 
sables excès, comme les fureurs des circoncellions, les. 
attaques à main armée, les suicides, elles contiennent 
tout un aspect qui ne relève que de la police des mœurs, 
de l’ivrognerie à la sodomie en passant par l’escro- 
querie, et, pour des saints en communication directe 
et continuelle avec le Saint-Esprit, ce sont là de fâcheux 
intermèdes. Si les catholiques ont leurs misères, et ils 
les ont, certes, comme cet Antoine de Fussala, les 
donatistes sont incontestablement comblés δ. Imaginer 
d’étouffer pareilles choses, c’est vouloir enfermer le vent 
qui souflle, et d’ailleurs ces anecdotes scabreuses sont 
de celles que toutes les cervelles comprennent et qui ne 
manquent jamais leur effet. 

Tous ces traits marquaient une pente sur laquelle 
glissait le donatisme, bien qu’il se prétendiît immuable 
et immobile. Petit à petit, le schisme se muait en héré- 
sie. Suivant la remarque de saint Augustin : « Un 
schisme est une rupture récente avec l’Église, rupture 
causée par quelque divergence d'opinion; l’hérésie est 
un schisme invétéré ὃ; » et l’édit d'Honorius, du 12 fé- 
vrier 405, annonçait la ferme résolution d’anéantir une 
secte qui, « dans la creinte d’être appelée hérésie, se 
couvrait du nom de schisme, » bien que, « par sa pra- 
tique du second baptême, elle eût transformé le schisme 
en hérésie !0. » Dès lors, sauf un court intervalle, le 
donatisme fut traité en hérésie et proscrit comme tel. 
C’est ce que nous allons voir dans le travail suivant. 

H. LECLERCQ. 

2. DONATISME (LÉGISLATION RÉPRES- 
SIVE DU). L'histoire juridique de l'intervention des 
empereurs dans les dissensions de l'Église d'Afrique 
présente deux périodes distinctes. Jusqu'au règne d'Ho- 
norius, le pouvoir impérial se borna à réprimer par 
l'application du droit commun les délits des schis- 
matiques africains. Sous Honorius, ce fut la secte elle- 
même qu'il proscrivit et s’efforça d’anéantir. Dans le 
but déclaré « d’extirper les adversaires de la foi catho- 
lique », il assimila le schisme donatiste aux hérésies 
par des lois spéciales, qui ne devinrent possibles que 
quand la législation de Théodose eut institué et 
étendu 16 délit d’hérésie τι, 

I. CARACTÈRE JURIDIQUE DE LA DÉCISION DE C2N- 
STANTIN,— Question de droit canonique. — Question de 
droit pénal.— Le sénatus-consulte Turpillien et le délit de 
calomnie. — Effets du décret de Constantin. — Condition 
juridique des donatistes. — Amnislie du 5 mai 321. — 
Libelles diffamatoires. — Constitutions des 29 mars 319 


“el 25 février 320 (3132). — « Constantin, le premier, 


donna une loi très sévère contre le parti de Donat », 
dit saint Augustin. Il n’en faut pas nécessairement 
conclure que, dès le règne de Constantin, une disposi- 
tion législative proscrivit le schisme donatiste, On ne 
peut faire état de ce terme Loi. Il s'applique en droit 
romain à toutes les dispositions des empereurs : aux 
décrets émanant de leur autorité judiciaire et interpré- 
tant ou appliquant les lois en vigueur 15, comme aux 


ravant, Cyprien, évêque donatiste de Thubursicum Bure, 
est impliqué dans un gros scandale, avant été surpris dans 
un mauvais lieu avec une femme de mœurs légères. 5. Au- 
gustin, Contra litteras Peliliani, 111, 34, 40, P. L., t. XL, 
col. 368, —?°S, Ausustin, Contra Cresconium, τι, 7, ὃ, P. L., 
τ xzur, col.471.— 19 Code Théodosien, 1. XVI, tit. νὰ, lex 4. 
—u#F, Martrove, La répression du donatisme et la politique 
religieuse de Constantin et de ses successeurs en Afrique, dans 
Mémoires de la Société nationale des antiquaires de France, 
Ville série, t. 111 (1914), p. 23-140, — !?$. Augustin, 
Epist., LxxxvInm, 3: cv, 11,9, P. L.,t. xxxIm, col. 304, 
399; édit. Goldbacher, Corp. script. eccles. lal., ἢ, XXXI\, 
p. 409, G01. — 15. Τα. Cuq, Le consilium principis, 
dans Mémoires de l'Académie des inscriptions et belles- 
lettres, Mémoires présentés par divers savants, 15 série, 
t. 1x, p. 441-454; Institutions juridiques des Romains, t. 1, 
p. 27. 


1473 


actes de leur pouvoir législatif 1, La seule décision de 
“Constantin contre les donatistes est la sentence rendue 
au commencement du mois de novembre 316, notifiée 
au vicaire d'Afrique Eumalius, le 10 du même mois ?, 
Aucune autre n’est mentionnée, ni dans les écrits de 
#aint Augustin, ni dans les actes de la conférence de 
Carthage, où furent produites toutes les pièces concer- 
nant le donatisme. Or cette unique décision fut rendue 
«dans une audience tenue à Milan, après une série de 
procédures et des débats entre parties ὅς, Elle ἃ donc, 
incontestablement, le caractère d’une sentence judi- 
ciaire terminant une cause soumise ou évoquée au 
tribunal de l’empereur. 

Cette cause n’était point celle dont avaient eu à 
connaître les conciles de Rome et d’Arles. Celle-ci 
consistait en la question de savoir : 1° si un évêque 
sacré par un évêque coupable d’avoir, pendant la 
persécution, livré les Écritures saintes était valable- 
ment ordonné; 2° subsidiairement, si la preuve par 
témoins ou par écrits privés était admissible contre un 
évêque accusé d’avoir livré les Écritures saintes, les 
vases sacrés ou les noms de ses frères. Cette double 
question de droit canonique, de la compétence exclu- 
sive de l’autorité religieuse#, avait été définitivement 
«εἴ souverainement décidée par les évêques siégeant à 
Arles 5. L'empereur n’avait point qualité pour reviser 
la sentence d’un concile en matière de droit ecclé- 
siastique ὁ. Constantin lui-même le déclare dans les 
termes les plus formels ?. Ses lettres, qui confirment le 
récit de saint Optat 5, ne laissent aucun doute au sujet 
-du rejet de l’appel interjeté par les dissidents après le 
concile d'Arles ἢ. D'ailleurs, à Arles ils étaient deman- 
deurs; ils étaient, au contraire, défendeurs devant la 
juridiction impériale, et ils y furent condamnés à une 
peine; d’où résulte qu’ils n'étaient pas appelants et 
qu'il s'agissait d’un procès au criminel. Ce procès était, 
par conséquent, à raison de la matière, exclusivement 
de la compétence de l’autorité judiciaire de l’État, et 
n'avait pu être jugé par le concile d’Arles 19, 

Un procès au criminel ne pouvait être motivé par 
le fait de dissension religieuse. Le schisme n'était à 


2 Ulpianus, Zibro I Instilutionum. 8. 1. Quodcumque 
imperator per epistulam et subscriptionem statuit, vel 
«cognoscens decrevit, vel de plano interlocutus est, vel edicto 
præcepit legem esse constat; hæ&c sunt quas constitutiones 
appellamus. Dig., 1. 1, tit. 1v, lex 1. — 2 S. Augustin, 
Contra Cresconium, 1. III, c. LXX1, n. 82; Contra partem 
Donati post gesta, ce. xxxIm, ἢ. 56, édit. Petschenig, 
Corp. script. eccles. latin., t. LIT, p. 487; t. LIT, p. 158; 
cf. P. Monceaux, Histoire liltéraire de l'Afrique chrétienne, 
t. 1V, p. 203, 490; C. Pallu de Lessert, ÆFastes des 
provinces africaines, t. 11, p. 173; L. Duchesne, Histoire 
ancienne de l'Église, t. 11, p. 119; H. Leclercq, L'Afrique 
chrétienne, t. x, p. 339-340; P. Batiffol, La paix constanti- 
nienne et le catholicisme, p. 299. -— 55. Augustin, Contra 
Cresconium, 1. 111, c. Lxxr, n. 82, Corp. script. eccl. lat., 
PA p. 487: Epist, xLur, vrr, 20; ΟΧΙΙΪ, 11, Corp. 
script. 600]. lat, t. XXXIV, Ὁ. 102 ; t. XLIV, Ὁ. 245.— 
4F, Martroye, Saint Augustin et la compétence de la juri- 
diction ecclésiastique au Ve siècle, dans Mémoires de la Société 
mationale des antiquaires de France, VII: série,t. x (1911), 
Ῥ. 21-23, 33-34. — ὁ Hardouin, Conciliorum collectio, €. x, 
Ῥ. 265; cf. Morcelli, Africa christiana, t. 11, Ὁ. 214; Hefele- 
Leclereq, Histoire des conciles, t. x, 1°° partie, p. 289-290; 
ans von Soden, Urkunden zur Entstehungsgeschichle des 


Donatismus, Bonn, 1913. — ὁ P. Batiflol, La paix 
“conslantinienne, Ὁ. 298. — τ Æpistula Constantini impe- 
raloris ad episcopos post synodum Arelatensem scripta, 


dans Hardouin, Conc. coll, t. 1, col. 268-269; Hans von 
Soden, Urkunden zur Entstehungsgeschichte des Dona- 
tismus, Bonn, 1913, p. 24. — "85, Optat, De schismate 
donatistarum, 1. 1, c. xxv, édit. Ellies du Pin, p. 21; 
édit: Ziwsa, Corp. script. eccl. lat, t. XXVI, p. 27. — 
» S: Augustin, Epist., Χοῖιτ, τν, 13; CV, 11, 8, Corp. script. 
eccl. lat., t. xxx1V, p. 458, 601; Epist. Constantini imp. ad 
episcopos post synodum Arelatensem, Hardouin, Conc. coll., 
ἔν x, col. 268-269. — 1° Saint Augustin et la compétence de 


DONATISME (LÉGISLATION RÉPRESSIVE) 


1474 


cette époque ni prévu ni puni par aucune loi et, au 
point de vue légal, il était pleinement autorisé par la 
disposition célèbre sous le nom d’édit de Milan 1". Le 
seul délit pouvant donner lieu à une action pénale 
contre les adversaires de Cécilien résultait des manœu- 
vres frauduleuses auxquelles ils avaient recours. Leur 
accusation contre Félix d’Aptonge, seul prétexte du 
schisme, n'avait, en effet, d'autre fondement qu’un 
paragraphe figurant à la suite d’une lettre d’un per- 
sonnage, Alfius Cæcilianus, duumvir d’Aptonge (Ab- 
thugni) en 303, au temps de la dernière persécution; et 
une enquête avait établi en février 314: que ce para- 
graphe était l’œuvre d’un certain Ingentius, qui avouait 
l’avoir ajouté à la lettre d’Alfius Cæcilianus pour nuire 
à l’évêque Félix *. Le concile de Rome n'ayant point 
statué sur le cas de l’évêque ordinateur de Cécilien 4, 
les donatistes n’y avaient pas eu à faire usage de cette 
lettre falsifiée et ne s'étaient exposés à aucune respon- 
sabilité pénale 15. Mais quand, après avoir soutenu 
devant le concile d'Arles une accusation fondée sur 
une pièce dont ils ne pouvaient ignorer la fausseté, ils 
la reproduisaient devant l’empereur et ne cessaient de 
la reproduire chaque jour à l’appui de leurs conti- 
nuelles interpellations 15, ils tombaient sous l’appli- 
cation du sénatus-consulle Turpillien qui, étendant 
la notion du crime de calomnie puni par l’antique loi 
Remmia, assimilait au calomniateur quiconque était 
convaincu d’avoir recherché ou rédigé et produit en 
justice un écrit, un témoignage ou quelque autre indice 
de mauvaise foi 7. 

Il était admis en droit que les juges pouvaient pren- 
dre l'initiative de mettre en jugement et de condamner 
l’accusateur convaincu de calomnie, même après le 
prononcé de la sentence dans la cause où le moyen de 
mauvaise foi avait été produit, et sans qu’une plainte 
eût été formulée par l'accusé absous ?. Ce fut de ce 
droit reconnu à l'autorité judiciaire qu'usa Constantin 
quand il évoqua l'affaire à son tribunal. Il donna ordre 
au proconsul Probianus d'envoyer le faussaire Ingen- 
tius à son conseil et l’y fit comparaître avec les accu- 
sateurs de Cécilien qui, présents à la cour, ne cessaient 


- 
la juridiction ecclésiastique, dans Mém. de la Soc. nation. des 
antiquaires de France, VII® série, t. x (1911), ἡ. 22. — 
ï Lactance, De mortlibus persecutorum, €. XLVI, édit. 
Brandt, Corp. script. eccl. lat., t. xxvrr, p. 228; Eusébe, 
Hist. ecclesiast., liv. X, chap. v, P. G., t. xx, col. SS1-SS3; 
cf. L. Duchesne, Hist. ἀπο. de l'Église, t.u, p. 35-38; 
P. Batiffol, Les étapes de la conversion de Constantin, L'édit 
de Milan, dans Bulletin d’ancienne littérature et d'archéo- 
logie chréliennes, 15 octobre 1913, p. 245; La paix conslan- 
tinienne, p. 236; G. Boissier, Fin du paganisme, t. τ, p. 42; 
J. Maurice, Numismatique constantinienne, t. 11, Introdue- 
tior, p. 1111. Sur la forme de cette célèbre disposition légale, 
voir : À propos de l’édit de Milan, dans Bullet. d'anc. littér. et 
d’archéol. chrét., 15 janv. 1914, p. 47-52.— 13 Gesta purga- 
lionis Felicis episcopi Aptungitani, édit. Ellies du Pin, Mo- 
numenta vetera, à la suite de saint Optat, p. 256; édit. Ziwsa, 
Corp. script. eccl. lat., τ. xxv1, p. 203; édit. Hans von Soden, 
Urkunden zur Entstehungsgeschichte des Donatismus, Bonn, 
1913, p. 30-31. Pour la date de cette enquête, voir F. Mar- 
troye, Genséric, p. 14, et appendice, p. 384.— ?? Gesta 
purgat. Felicis epise. Aptungit., loc. cit. — MS, Optat 
De schism. donatist., 1. I, e. xxvIr, édit. Ellies du Pin, p. 22 ; 
édit. Ziwsa, p. 29; S. Augustin, Epist., LXXXVIN, 3, Corp. 
script. eccl. lat., t. XXXIV, p. 409; cf. P. Monceaux, Hist. 
littér. de l’Afr. chrét., t. τν, p. 22.— 15. S. Augustin, Contra 
partem Donati post gesta, ©. XXxXu, n. 55, Corp. script. 
eccl. lat.,t. Lux, p. 156.—1*S, Augustin, Epist., cv, τι, 8, Corp. 
script. eccl. lat.,t. XXxXIV, p. 601.— 17 Paul, Libro I Senten- 
tiarum. « Calumniæ causa puniuntur, qui in fraudem alicujus 
librum veltestimonium, aliudve quid conquisisse, vel scrip- 
sisse, vel in judicium protulisse dicuntur.» Dig., 1. XLVIII, 
tit. xvr, ad senatusconsultum Turpillianum, lex ὃ, ὃ 4— 
18 Dig., 1. XLVIII, tit. xvi, ad senatusconsultum Turpil 
lianum, Ἰὸχ 1, ὃ ὃ: cf. F. Martroye, La répression du dona- 
tisme, dans Mém. de la Soc. des antiq. de France, 1914, t. 11, 
p. 35, notes 1,2, 3; p. 36, notes 1 et 2. 


1475 


de l’importuner de leurs continuelles sollicitations 1. 
Ingentius et les donatistes mis en cause furent con- 
damnés à l'exil :. L’exil était, en effet, la peine dont 
était légalement passible le délit de calomnie ὅ. 

Saint Augustin, qui à maintes reprises relate ces 
procédures et ce jugement avec la précision d'un 
juriste, employant constamment les termes, au sens 
bien déterminé en droit romain, de calomnie et de 
calomniateurs #, ajoute que la confiscation fut prononcée 
en plus de l’exil5. De cette mention, inutile sil se 
fût agi de la déportation, il y a, peut-être, lieu de con- 
clure que la peine principale fut celle dela rélégation, 
qu'une texte du Digeste déclare applicable en pareil 
cas ὃ. Ce qui est certain, c’est que la disposition de 
Constantin était une sentence judiciaire, un decretum, 
et appliquait le droit commun. C’est avec ce caractère 
de décret, à la suite d’une poursuite pour accusation 
calomnieuse, que saint Augustin la rappelle’. C’est 
aussi avec ce caractère de décret qu’elle se trouve 
rappelée dans une constitution du 17 octobre 377%. 
Rien ne permet donc de supposer un édit de proscrip- 
tion générale contre les schismatiques ni avant, ni 
après le procès jugé à Milan. Quatre ans à peine 
après la déclaration de Milan, une loi qui eût paru 
recommencer la persécution en Afrique ° eût été 
une étrange imprudence et πος même pas permis 
la condamnation prononcée contre les donatistes 
mis en cause. Quand [15 furent traduits devant'le 
tribunal de l'empereur, aucune disposition légale ne 
légitimait leur condamnation pour fait de dissensions 
religieuses. Constantin les aurait donc condamnés à 
xaiso1 d’un fait ni prévu, ni puni par la législation 
en vigueur, soit sans aucune loi, soit en donnant 
force rétroactive à une loi faite séance tenante et 
promulguée, après sa sentence, vers la fin de 316 
ou ou début de 317 :. Tout cela n'est-il pas juridi- 
quement et pratiquement impossible ? 

La sentence de l’empereur ne frappait, il est vrai, 
qu’'Ingentius et les détracteurs de Cécilien mis en 
cause à Milan. Elle atteignait néanmoins tous les 
dissidents; car elle établissait une jurisprudence qui 
ne leur permettait plus de produire impunément, dans 
aucune contestation en justice, leurs allégations calom- 
nieuses, seul argument à l’appui de leur prétention au 
titre de clercs catholiques et au droit de se maintenir, 
contre les revendications des partisans de Cécilien, en 
possession des basiliques dont ils s'étaient emparés*. 
Un édit était donc inutile. Toutefois, leur secte n’étant 
pas proscrite par un texte légal, ils conservaient la 


1 Epistula Conslantini imp. ad Probianum proconsu- 
lem Africæ, reproduite dans deux des écrits de saint 
Augustin: Æpist., LxxxvIr, 4, et Contra Cresc., 1. III, 
δ. LXX, n. 81, Corp. script. eccl. lat., t. XXXIV, Ὁ. 410, 
et t. LI, p. 485. — 5. Augustin, Contra parlem Donati 
post gesta, ΧΧΧΙΠΙ, 56; Epist., XCrr1, 14, Corp. scripl. eccl. 
lat., ἴ. LIT, Ὁ. 158; t. XXXIV, p. 458. — 3 Dig., 1. XLVII, 
tit. x, lex 43.--- 5, Augustin, Epist., cxLI, 11; Brevic. collat., 
ἃ. III, c. xvunt, ἢ. 37; III, χχιν, 42; Contra part. Donati 
post gesta, XV, 19; xvr1, 20; χχχιν, 57, Corp. script. eccl. 
lat., t. XLIV, p. 244-245; t. Lux, Ὁ. 86, 91, 117, 119, 159. — 
5S, Augustin, Epist., ΧΟΙΙ, 1V, 14, Corp. script. eccl. lat., 
t. XXXIV, ἢ. 458. —- 6 Dig., 1. XLVII, tit. x, lex 43; Répres- 
sion du donalisme, dans Mém. de la Soc. nation. des anti- 
quaires de Fr., VIII série, t.n11 (1914),p. 38, notes 2-5, p. 39, 
notes 1 et 2.— ? Saint Augustin, Epist., xGrrr, 1V, 14, Corp. 
script. eccl. lat., τ, XXX1V, p. 458. —- δὰ Sicut lege divali pa- 
rentum nostrorum Constantini, Constanti, Valentiniani 
DECRETA  SUNT,, Cod. Théod., XVI, vi, 2, édit. Mommsen 
et Meyer, p. 880-881; cf. C. Pallu de Lessert, Fastes des 
provinces africaines, ἵν 11, p. 203. — * P. Monceaux, Hist. 
littér. de l'Afrique chrét., t. τν, p. 26.—3 P, Monccaux, 
op. cit., t. αν, p. 197.— 1 P, Batiffol, La paix constantinienne, 
p.300, n,2.— τ Répression du donatisme, dans Mém. de la Soc, 
nat. des antiquaires de France, VIII série, t. 111 (1914), p. 49- 
53.—13% Cod. Théod., 1. XVI, tit, v, lex 2,éd. Mommsenet 


DONATISME (LÉGISLATION RÉPRESSIVE) 


1476 


faculté de pratiquer publiquement leur culte, pourvu 
que ce ne fût pas dans des locaux appartenant à la 
communauté catholique. Leur condition juridique était 
à cet égard celle que définit, à propos des novatiens, 
une constitution du 25 septembre 326%. Ainsi s’expli- 
que en droit l’état de choses qui, en fait, subsista au 
su et avec le consentement de l'autorité impériale!#. 

Cet état de choses se maintint sans changement 
durant tout le règne de Constantin. Il ne fut point 
modifié par le rescrit adressé le 5 mai 321 au vicaire 
d'Afrique Locrius Verinus 5. Les deux passages des 
écrits de saint Augustin qui nous font connaître ce 
rescrit ne laissent aucun doute à ce sujet. Il n’y est 
question que de la grâce accordée par l’empereur aux 
donatistes condamnés à l'exil; par conséquent, d’une 
simple mesure de clémence en faveur de personnes dé- 
terminées, et non d’un régime nouveau favorable 
aux dissidents en général 1. 

Par la condamnation des calomniateurs de Félix 
d’Aptonge et de Cécilien, Constantin avait pensé rendre 
évidente leur mauvaise foi, les discréditer dans l’opi- 
nion publique, détourner le peuple de dangereuses 
dissensions et ramener en Afrique l'entente et la paix’. 
Elle n’eut d'autre effet que d’exaspérer l'esprit pas- 
sionné de leurs partisans. Elle ne mit point fin à leurs 
manœuvres pour provoquer contre leurs adversaires 
la haine de la population chrétienne et les rigueurs 
des magistrats, 115 continuèrent à répandre en Afrique 
des écrits diffamatoires et à déposer dans les bureaux 
du vicaire et du proconsul des dénonciations anony- 
mes 15, qui, le 29 mars 319, donnèrent lieu à une consti- 
tution adressée au vicaire d'Afrique Verinus. L’em- 
pereur y ordonne de rechercher les auteurs de ces 
libelles, de les contraindre avec la plus grande rigueur 
à prouver leurs allégations et de les frapper d'un châti- 
ment corporel, de la fustigation, même s'ils réussissent 
à prouver quoi que ce soit *.Cette disposition était, 
comme les précédentes, conforme au droit commun. 
La diffamation constituait en droit romain un délit 
puni de la déportation ou de la relégation dans une 
île 2; et la destruction par le feu de libelles diffa- 
matoires fut prescrite dans tout l'empire, au temps 
de Constantin, par deux constitutions successives, 
qu'après lui, une constitution du 18 juin 338 enjoignit 
d'appliquer en Afrique”. Les instructions adressées à 
Verinus en 319 reproduisent d’ailleurs des dispositions 
à peu près identiques qui, adressées au proconsul Ælia- 
nus, figurent dans 46 code Théodosien avec la date de 
3204, mais furent apparemment émises dès l’année3132%, 


Meyer, p.855.—14Rescriptum Constantini ad episcopos Numi- 
das (5 févr. 330), édit. Ellies du Pin, De schism. donatist., Mo- 
numenta vetera, p. 296; cf. Répression du donalisme, Ὁ. 51. 
—15 Collatio Carthaginiensis, capitula diei x, n. 549, Ellies 
du Pin, à la suite de saint Optat, p. 377; Hardouin, Conc. 
coll., t. 1, col. 1143, n. 548; 5. Augustin, Epist., CXL1, 95 
Brev. collat., 111, xx11, 40; xx1V, 42; Contra part. Don. 
post gesta, xxx1, 54; xxxur, 56, Corp. scripl. eccl. lat., 
t. xL1V, p. 243; t. Lx, ἢ. 88, 91, 155-156, 158. — 19 Brev. 
collat., ἃ. IIT, c. xx11, ἢ. 40; Contra part. Don. posl gesla, 
Xxx111, 56, Corp. script. eccl. lat., t. LII1, Ὁ. 88, 158. — 
τ Collat. Carthagin., capitula d. xx, n. 550, Ellics du Pin, 
p. 378; Hardouin, col. 1143, n. 549; 5. Augustin, Brev. 
collat., 111, xx1v, 42, Corp. script. eccl. lat, t. Lixr, Ὁ. 91; 
Tillemont, Mémoires, t. vi, p. 102-103. — 18 Epistula Con- 
stantini imp. ad Probianum, Corp. script. eccl. lat., τ, XXXIV, 
p. 410-411; t. ir, p. 486-487.—19 P, Monceaux, Fist. liltér, 
de l'Afr. chrét.,t. αν, p. 28,198-199. — 3. Cod. T'héod., 1. IX, 
tit. xxxiv,lex1,édit. Mommsen et Meyer, p. 486, — “ΤΙ. 
Thédenat, Libellus, 111, dans le Dictionn. des antiquités grec- 
ques et romaines, t. 1117, 2° part., p. 1176, col. 1.—- 33. Cod, 
Théod., 1. IX, tit. xxx1v, leg. 3, 4.— 23 Cod. Théod., 1. ΕΝ αἰ, x. 
— %4 Cod. Théod., 1. IX, tit. xxx1V, lex 2. — #C. Pallu'de 
Lessert, Fastes des prov. afric., t. 11, p. 30, note 2; F. Mar- 
troye, Répression du donatisme, dans Mém. de la Soc. nation. 
des antiquaires de Fr., VIII: série, τ, 111 (1914), p. 58-60. 


4477 


II. DÉCRET DE CONSTANT. — Répression de la sédi- 
tion de Bagaï.— Mesures de coercition.— À bus de pouvoir 
étrestitutio in integrum.— Rescrit de Julien, — Consti- 
tution du 20 février 373. — Conslitutions des 22 avril 376, 
17 octobre 377 εἰ 3 août 379. — Poursuites contre les 
donatistes complices de Gildon. — Saint Ausustin, dans 
le psaume qu’il composa contre le parti de Donat, fait 
allusion à une loi : émise vers le temps de la mission de 
Macaire :, et la constitution du 17 octobre 377, précé- 
demment citée, rappelle une décision décrétée par l’em- 
pereur Constant Ὁ. Il s’agit donc d’un décret, car la 
chancellerie impériale ne pouvait se méprendre sur le 
sens juridique des termes. Il n’y a point de traces dans 
l'histoire du donatisme d’un nouveau procès déféré ou 
évoqué, après Constantin, au tribunal de l’empereur; 
et la constitution du 17 octobre 377 spécifie que ce 
décret de Constant était semblable au décret de Con- 
stantin 4. Elle confirme ainsi un passage des écrits de 
saint Augustin où il est dit que les fils de Constantin 
l'imitèrent et disposèrent de même que luis. De ces 
indications il résulte que la décision de Constant ne 
fut certainement pas un édit de proscription contre le 
schisme et qu’elle fut apparemment la confirmation 
pure et simple du décret rendu à Milan en 316 5. Une 
confirmation était, en effet, nécessaire pour conserver, 
sans contestations possibles, au décret de Milan, sous 
un nouveau règne, sa force de jurisprudence obliga- 
toire. Les édits et même les mandats des empereurs 
continuaient dans la pratique à être appliqués sous 
leurs successeurs, sans avoir été renouvelés et rendus 
translalicia 7; mais il n’était pas hors de doute qu’il 
dût en être de même pour les décrets. La question de 
savoir s’ils avaient force de loi, même sous le règne du 
prince qui les avait émis, était discutée par les juris- 
consultes. En 529, sous Justinien, une constitution fut 
nécessaire pour la résoudre dans le sens de l’affirma- 
tive“. A plus forte raison, leur valeur sous un autre 
règne pouvait paraître douteuse. < 

Le décret de Constant, étant semblable à celui de 
Constantin, laissait les dissidents dans la condition 
juridique où ils se trouvaient depuis 316 : libres de 
pratiquer leur culte dans des immeubles n’appartenant 
pas à la communauté catholique. C’est précisément la 
situation que nous montrent le récit de saint Optat ? 
et les écrits donatistes 19. Ils attestent que, loin de dis- 
soudre les communautés schismatiques et de fermer 
leurs églises, les commissaires impériaux Paul et Ma- 
caire allèrent leur offrir des dons et se bornèrent à les 
exhorter à la conciliation. 


1 Psalmus contra partem Donati, v. 144-145, Corp. script. 
eccl. lat., t. Lt, p. 9.— ? Jbid.—* Cod. Théod.,1. XVI, tit. vr, 
Jex 2. — ‘« Sicut lege.. Constantini… decrela sunt. » — 
#S. Augustin, Epist., cv, 9, Corp. script. eccl. lat.,t. XXXIV, 
p. 601.— “ Répression du donatisme, p. 61-65.—? Éd. Cuq, 
Institutions juridiques des Romains, t. 11, p. 27; Mommsen, 
Marquardt et Krueger, Antiq. rom., t. xv, Hist. des sources 
du droit romain, traduction Brissaud, p. 139 et note 5, 
p. 140, 141. — ‘Cod. Just., 1. I, tit. xiv, lex 12. 
"5. Optat, De schism. donatist., 1x1, 3, édit. du Pin, p. 51; 
édit. Ziwsa, Corp. script. eccl. lat., t. XXV1I, p. 73. — 
1 Passio Marculi; Passio Maximiani et Isaac, édit. Ellies 
du Pin, p. 304, col. 1, p. 308, col. 2. — 3. Mommsen, 
Droit pénal romain, t. τι, p. 263-264. — 15 Mommsen, 
Droit pénal romain, t. τι, p. 266, 293, p. 3 sq.—** Mommsen, 
Droit pén. rom., t. τι, p. 266; G. Humbert, Majestas, 
dans Dictionn. des antiquités grecques el romaines, t. 1, 
2epart., Ὁ. 1558. — 14 JInstit., 1. IV, tit. xvr, De 
publicis judiciis, $ 3; Cod. Just., 1. IX, tit. vur, lex 5. — 
28, Dig., 1. XLVIII, tit. vr, ad legem Juliam de vi publica, 
lex 3, pr., et 10, S1; cf. Mommsen, Droit pér. rom., t. Τῇ, 
Ῥ. 377. — 1° Instit., 1. IV, tit. xvur, De publicis judiciis, ὶ 8. 
—1Cod. Théod., 1. IX, tit. x, ad legem Juliam de vi publica 
εἰ privala, lex 1, édit. Mommsen et Meyer, p. 452. — 
2 S. Optat, De schism. donatist., 11, 15, édit. du Pin, p. 36; 
édit. Ziwsa, Corp. script. eccl. lat., t. XXVI, p. 50.—:* S, Au- 


DONATISME (LÉGISLATION RÉPRESSIVE) 


1478 


Les rigueurs dont les donatistes furent victimes, 
après les troubles survenus en Numidie, s'expliquent 
sans qu’il y ait à supposer un édit ou une loi d'excep- 
tion. L’insubordination de la foule ameutée par Donat, 
l'évêque schismatique de Bagaï, constituait en droit 
pénal le crime de sedilio τὶ; crime contre l'État, jugé 
par la voie sommaire de Ja cognitio #,dont les insti- 
gateurs et les auteurs principaux, coupables de lèse- 
majesté, étaient punis de la peine de mort "4; dont les 
complices, coupables de violence publique #, étaient 
passibles soit de la déportation 1", 5οἱξ, en vertu d’une 
constitution de Constantin, de la peine capitale 17, Ce 
fut donc légalement que furent mis à mort Donat de 
Bagai, instigateur et auteur principal de la sédition, et 
les circoncellions, coauteurs de ce crime. A ces châti- 
ments légaux succédèrent de violentes mesures de 
police continuées longtemps après l'événement qui les 
avait motivées. Les circoncellions s’étant posés en 
défenseurs des évêques donatistes, ceux-ci furent con- 
sidérés comme leurs fauteurs ou leurs complices. Beau- 
coup d’entre eux furent réduits à fuir avec leurs 
clergés: d’autres furent mis en arrestation: les prin- 
cipaux, les chefs du parti, furent exilés au loin 15. La 
suppression d’un grand nombre de communautés dis- 
sidentes, surtout en Numidie, fut, par suite de la fuite, 
de l’emprisonnement ou de l'exil de leurs chefs, la 
conséquence de ces rigueurs. Elle n’en était pas le but. 
La répression exercée en Afrique fut le châtiment de 
la révolte de Bagaï, conformément aw droit com- 
mun. 

Mais Macaire ne garda point de mesure 19. Par voie 
de coercitio, acte administratif sans jugement *, des 
évêques furent soumis à la fustigation 33, d’autres 
furent exilés 55, des biens furent saisis 5, un évêque, des 
citoyens furent mis à mort #, Or, si l'arrestation, la 
prensio, et l’emprisonnement, in carcerem duci jubere, 
la saisie des biens, la pignoris capio, sont des moyens 
de coercition mis par la loi ou par l’usage à la dispo- 
sition des magistrats?‘ la fustigation, l’exil, la mort de 
citoyens étaient des abus de pouvoir*#, constituant, en 
droit, des actes de violence punis par la loi Julia de 
vi publica *. Ceux qui avaient été lésés par ces actes 
étaient donc recevables à en demander la rescision avec 
restitutio in integrum, ou rétablissement des choses 
dans leur état antérieur *#. Quand 165 donatistes virent 
Julien permettre aux chrétiens bannis par Constance 
de rentrer dans leur patrie et leur rendre leurs biens 
confisqués *, ne pouvant bénéficier de cette amnistie, 
puisqu'ils avaient été bannis par un agent de Constant 


gustin, Psalmus contra partem Donati, v. 144: Contra Cresc., 
1. III, c. L, n. 55, Corp. script. eccl. lat., t. Lx, p. 9: t. LIr, 
p. 462; 5. Optat, De schism. donatist., 1. 111, c. τ, 10, édit. 
du Pin, p. 47, 48, 64; édit. Ziwsa, Corp. script. eccl. lat., 
t. xxvi1, p. 67, 68, 94. — 39 Mommsen, Droit pénal romain, 
t. 1, p. 41-43. — τ Passio Marculi, édit. Ellies du Pin, 
P. 304, col. 2.-- "5 5. Optat, De schism. donatist., 1. IT, e. x, 
édit. Ellies du Pin, p. 36; édit. Ziwsa, p. 50.— #S. Au- 
gustin, Contra Cresc., 1. III, ce. 1,, ἢ. 55, Corp. script. eccl. 
lat., t. ται, p. 462.— 14 Passio Marculi: Passio Marimiani 
et Isaac, p. 306, 311.— 3: Mommsen, Droit pénal romain, t. 1, 
p.54; Éd. Cuq, Prensio, dans Dictionn. des antiquités gr. et 
rom.,t.iv, &, p.644; G. Humbert, Carcer, Custodia, dans 
Dictionn. des antiq. gr. et rom., t. 1, 2° part., p. 917-191, 
1672 sq..— ** Mommsen, Droit pénal romain, t. 1, p. 52-53; 
Ch. Lécrivain, Magistratus, dans Dictionn. des antig. gr. 
et rom., t. 11, 2e part., p. 1529, col. 1.— 3: Dig., 1. XLVIII, 
tit. νι, ad legem Juliam de vi publica, leg. 7, 8; Répression du 
donatisme, p. 73, note 1; cf. Mommsen, Droit pénal romain, 
t. ur, p. 354.— ** Mommsen, Droit pénal romain, t. τι, p. 167, 
173 sq.; Ch. Lécrivain, Restitutio in integrum, dans 
Dictionnaire des antiquités grecques et romaines, ἃ. 1v, 
2e part., p. 850. — ** Œuvres de l’empereur Julien, Enist., 
XXVI, aux Alexandrins; LI, aux Bostréniens, édit. Teub- 
ner, vol. 1, Ὁ. 515-559; traduction Talbot, in-S°, Paris, 1863, 
| -p. 383, 419. 


1479 DONATISME (LÉGISLATION RÉPRESSIVE) 


et non de Constance !, ils n’hésitèrent plus à se préva- 
loir de l’illégalité des actes de Macaire. Ils adressèrent 
à l’empereur une requête « concluant au rétablisse- 
ment de toutes choses dans l’état ancien, par aboli- 
tion de ce qui avait été fait contre eux abusivement 
sans rescrit ὃ». Julien dut être fort aise, cela n’est point 
douteux, d’une occasion d'entretenir et d'augmenter 
les dissensions entre les chrétiens, mais, au point de 
vue juridique, il ne fit, en répondant par un rescrit 
favorable, qu'appliquer les lois en vigueur. 

Les termes du rescrit de Julien, reproduisant, selon 
l'usage de la chancellerie impériale, les conclusions de 
la requête présentée à l’empereur *, ne prouvent pas, 
par eux-mêmes, qu'aucune disposition légale n'avait 
été émise contre les schismatiques. Un rescrit donné 
sur un exposé de faits présenté par des particuliers 
n'avait de valeur que si cet exposé était exact et les 
magistrats devaient s'assurer de son exactitude ἡ. Mais, 
d’une part, les conclusions de la requête des donatistes 
prouvent qu'il n'existait point d’édit contre eux, 
puisqu'ils n’en demandent pas l’abrogation; et, d'autre 
part, l'effet qu’eut le rescrit de Julien, même après la 
mort de ce prince, prouve qu'ils avaient été proscrits 
par une opération de police que n'avait autorisée 
aucune disposition légale. Non seulement ils ne furent 
point expulsés, après la mort de Julien, des immeubles 
qui leur avaient été rendus, mais ils purent continuer à 
intenter à leurs adversaires des procès en revendication 
de biens meubles et immeubles attribués aux catho- 
liques au temps de Macaire®. Ce fut sans doute au 
cours de ces procès, où ils ne craignaient pas, dit saint 
Optat, de se déclarer du parti de Donatf, que les 
catholiques sollicitèrent et obtinrent de Valentinien 
une seconde confirmation du décret de Constantin ?, 
utile ou nécessaire sous un nouveau règne. 

Lors même que la part prise par les donatistes à la 
révolte de Firmus les eût posés en ennemis de l'empire, 
l’autorité impériale n'eut recours contre eux qu’à une 
mesure administrative. Une constitution de Valen- 
tinien, du 20 février 373, émet l’avis que l’évêque qui ἃ 
souillé la sainteté du baptême, en le réitérant, est 
indigne du sacerdoce“. Valentinien ne cessa point de 
pratiquer la tolérance qu'il avait promise au début de 
son règne ?. On ne peut donc lui supposer l'intention de 
légiférer en matière de foi et de droit canonique. et la 
constitution dont il s’agit ne peut avoir pour objet que 
la solution d’une question administrative. Aux termes 
d’une constitution de Constantin du 127 septembre 326, 
les clercs observant la loi catholique avaient seuls 
droit aux immunités et privilèges concédés à leur 


1F, Martroye, Une tentative de révolution sociale en Afri- 
que, Donatistes et circoncellions, dans Renue des questions 
historiques, nouv. série, 1904, t. Xxx11, p. 410. — 5. Optat, 
De schism. donalist., ται, 3, édit. Ellies du Pin, p. 54; édit. 
Ziwsa, p. 78; 5. Augustin, Contra lifter. Pelil., 1. IT, c. xCrr, 
203 et 205; 11, xcvir, 224; Contra epist. Parmen., 1. 1, €. xn1, 
n. 19; Epist., cv, τι, 9, Corp. script. eccl. lat., τ. ται, p. 127, 
130, 142; t. zx, p. 41; t. XXxX1V, p. 601. —?* Pour la restitu- 
tion du texte de ce rescrit dont saint Augustin ne reproduit 
qu’une partie, voir Répression du donatisme, dans Mém. 
de la Soc. des antiquaires de France, VIII: série, t. 111 (1914), 
p. 76-80. — 4 Cod. Théod., 1. 1, tit. 11, lex 6. — ὅ 5. 
Optat, De schism. donatist., 111, 3, édit. Kllies du Pin, 
p.54; édit, Ziwsa, p.78; P. Monceaux, JJist. liltér. de l'Afri- 
que chrét., τ. 1V,.p. 253. Sur la question de savoir si ces 
procès étaient intentés à la requête des donatistes ou, 
contre eux, par les catholiques, comme le pense M. Mon- 
ceaux, voir Répression du donalisme, dans Mém. de la Soc. 
nat. des antiquaires de Ir, VIII° série, τ, ται (1914), p. 81, 
note 1; et Tillemont, Mém., τ. να, p. 140. — “ 5, Optat, De 
schism. donatist., xx, 3, loc. cit. —? Cod. Théod., 1. XVI, 
tit. vi, lex 2.— ‘Cod. Théod., 1. XVI, tit. vi, lex 1,édit., Momm- 
sen et Mever, p. 880. Pour la date de cette constitution, 
voir Répression du donatisme, p. 83, note 2. — " Cod. 
Théod., 1. IX, tit. xvi, lex 9, édit. Mommsen et Meyer, 


1480 


ordre 19. Or la réitération du baptême avait été pro- 
hibée par les conciles et déclarée contraire à la saine 
foi et à la discipline catholique". L’évêque qui réitérait 
le baptème n'observait donc pas la loi catholique. 
Était-il dans les conditions requises par la législation 
impériale pour la jouissance des immunités et privi- 
lèges concédés aux clercs par l’État? ou, en usant de 
l'expression de notre texte qui se retrouve dans le code 
Théodosien à propos de privilèges accordés à des fonc- 
tionnaires ,est-il digne du sacerdoce, par conséquent, 
des avantages civils qu’il confère? A cette question 
purement de droit administratif l'empereur répond : 
Notre avis est qu'il est indigne du sacerdoce, sacerdotio 
indignum esse cen:emus #. Cet avis nécessairement 
obligatoire atteignait à peu près tous les évêques dona- 
tistes, la réitération du baptême étant, à cette époque, 
de règle dans toute leur secte. Il fournissait ainsi aux 
magistrats un utile moyen d’intimidation. 

Le motif de l’avis de Valentinien devint sous ses 
successeurs le fondement juridique de la législation 
répressive du donatisme. Dès le 17 octobre 377, il 
est invoqué, dans une constitution des empereurs 
Valens, Gratien et Valentinien 11, prescrivant au vi- 
caire d'Afrique d'employer son autorité à ordonner 
aux sectateurs de la réitération du baptême de s’abs- 
tenir de léur erreur, après avoir restitué à la com- 
munauté catholique les églises qu’ils détiennent contre 
la foi. En quoi, déclarent les empereurs, ils ne veulent 
prescrire que ce qui ἃ été décrété par leurs prédéces- 
seurs Constantin, Constant et Valentinien #5. La resti- 
tution aux catholiques des églises que les schismatiques 
avaient usurpées était, en effet, une conséquence néces- 
saire du décret de Constantin. Mais, dans le texte 
inséré au code Théodosien, cette première disposition 
est suivie d’une autre plus rigoureuse. Les empereurs, 
considérant que ces gens expulsés des églises ont cou- 
tume de s’assembler en des lieux dépendant de grandes 
maisons ou de biens-fonds, prescrivent la confiscation 
au profit du fisc des lieux qui auront fourni un refuge 
à leur doctrine-impie 15. 

Selon Baronius, la première partie du texte, qui, 
comme il y est dit, n’innove en rien, serait seule relative 
aux donatistes. La seconde, qui reproduit la teneur 
d’une constitution du 22 avril 376", serait, comme celle- 
ci, relative aux manichéens 15. Cette constitution du 
22 avril 376 *prescrivait la stricte application d’une loi 
antérieure qui, pour mettre un terme aux rassemble- 
ments d’hérétiques, ordonnait, soit que ces réunions se 
tinssent dans les villes,soit qu’elle se fissent aux champs, 
en dehors des églises, la confiscation de tous les lieux 


p. 462; Socrate, Hist. ecclesiast., 1. IV, ce. 1; Sozoméne, 
Hist. ecclesiast., VI, vi, P. G., t. LxXvIr, col. 465, 1309; 
Tillemont, Hist. des emp., t. v, p. 9; Τὸ. Chénon, Hist. des 
rapports de l’Iiglise et de l'État du 1° au XXe siècle, 2e édi- 
tion, Paris, 1913, p.35.—1°Cod. Théod., 1. XVI, tit. v, lex 1 = 
Cod. Just., 1. 1, tit. v, lex 1.—  Concilium Carthaginiense sub 
sancto Grato, can. 1, Hardouin, Conc. coll., t. 1, col. 685; 
Hefele-T.eclercq, Hist. des conciles, t. x, 2° part., p. 840; 
cf. P,. Monceaux, J{ist. littér. de l'Afr. chrét., t. 111, p. 223; 
τς αν, p. 359, 352.— 1? Répression du donatisme, dans Mém. de 
la Soc. nation. des antiquaires de Fr., VIII série,t.rx (1914), 
p. 83-86; Cod. Théod., 1. VI, tit. xxxv, De privilegiis eorumqui 
in sacro palatio militarunt, lex 3, édit. Mommsen et Meyer, 
p. 304.—1*Cod. Théod.,1. XVI, tit. vr, lex 1.—115, Augustin, 
Fpist., xcux, X, 43, Corp. script. eccl. lat., t. XXXIV, p. 487; 
cf. Paul Monceaux, Hist. littér. de l'Afr. chrét., t. 1v, p. 336. 
—!# Cod.Théod., 1. XVI, tit, να, lex 2. Sur les questions rela- 
tives à l'adresse et au lieu de la signature de cette consti- 
tution, voir Jépression du donatisme, dans Mém. de la Soc. 
nat. des antiquaires de Tr., VIIIe série, t. 111 (1914), p. 89, 
note 1.—19 Cod. Théod., 1. XVI, tit. vi, lex 2, édit. Momm- 
sen et Meyer, p. 881, lign. 1-4, — 17 Cod. Théod., 1. XVI, 
tit. v, lex 4, p. 856. —- 1# Paronius, Annales eccl., ad ann. 
377, n.6;t, v, p. 439, col.1, ligne 22,—1° Cod. Théod., 1. XVI, 
tit, v, lex 4. 


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1481 


où, sous prétexte de religion, seraient placés des autels. 
Elle ne visait certainement pas les donatistes, car, à 
cette époque, ils ne pouvaient être qualifiés d’héré- 
tiques 2. Il est à remarquer d’ailleurs qu'il résulte du 
premier paragraphe que les donatistes n'avaient pas 
encore été expulsés des églises dont il s’agit et n'avaient 
pu, par conséquent, prendre l'habitude de se réunir, 
après leur expulsion, dans des maisons ou des pro- 
priétés privées. Selon Godefroy, au contraire, la consti- 
tution du 17 octobre 377 serait tout entière relative 
aux donatistes ἡ. Ce qui est certain, c’est qu’elle ne fut 
guère appliquée *. La réputation d'extrême bienveil- 
lance à l'égard des donatistes laissée en Afrique par le 
magistrat auquel elle était adressée en est une preuve 
suflisante #. Ensuite, à l’époque de la révolte de Gildon, 
les donatistes, ses alliés, furent à l’abri de toute crainte. 
Is réussirent même, semble-t-il, dans les régions où ils 
prédominaient, à priver les catholiques des privilèges 
confirmés aux cleres par une loi d'Honorius adressée 
au vicaire Hierius le 23 mars 395 5, Honorius ordonnait, 
en eflet, le 25 juin 399, l’année d’après la défaite de 
Gildon, de condamner, en vertu d’une loi qui ne nous 
est pas parvenue, à une amende de cinq livres d’or 
quiconque violerait ou laisserait violer les privilèges 
de l'Église; et annulait les décisions que les hérétiques 
ou gens de cette sorte auraient obtenues contre 
l'Église ou les clercs 5. 

Au cours de la longue répression exercée, après le 
rétablissement de la domination romaine, contre les 
« satellites de Gildon 7», des évêques donatistes furent 
traités avec rigueur. Mais ces évêques furent poursuivis 
οἴ condamnés comme auteurs ou complices d’actes de 
sédition et non pour fait de dissension religieuse. Le 
pouvoir impérial continuait ainsi, même à cette époque, 
à ne point s’écarter des voies du droit commun et à 
n'avoir point recours à des lois d'exception. Ce fut la 
jurisprudence des tribunaux africains qui l’amena à ce 
moyen de répression. 

III. LE CRIME D’HÉRÉSIE DANS LA LÉGISLATION IM- 
PÉRIALE, — Définitions légales de l'hérésie. — Caractère 
hérétique de la réitération du baptême. — Jurisprudence 
des tribunaux africains. — Procès et appel de Crispinus. 
— Décret etédit d'union du 12 février 405.— Proscription 
du donalisme. — x11° el x1v® constilulions de Sirmond. 
— Courte période de tolérance. — Rescrit du 25 août 410. 
— Sentence et édil de Marcellinus. — Appel des dona- 
distes et décrel impérial. — Peines pécuniaires. — Appli- 
cation rigoureuse des lois contre le donatisme. — Un 
édit des empereurs Gratien, Valentinien et Théodose, 
daté de Thessalonique le 27 février 380 et adressé au 
peuple de Constantinople, avait imposé à tous les 
sujets de l’empire l'obligation de vivre dans la reli- 
gion transmise aux Romains par l’apôtre saint Pierre 
et suivie, à cette époque, par le pontife Damase et par 
Pierre, évêque d'Alexandrie. « C'est-à-dire, spécifie le 
texte de l’édit, qu'il nous faut croire en la divinité 
une du Père, du Fils et du Saint-Esprit, de même 
majesté dans la sainte Trinité. Ceux qui suivront 
cette foi seront réputés pour chrétiens catholiques; 
ceux qui auront la folie de la rejeter seront traités 


1P, Monceaux, Hist. Littér. de l’Afr. chrét., t. αν, p. 51. — 
3 Godefroy, Cod. Théod., édit. Ritter, τ. vi, p. 216, col. 2, 
— 31, Duchesne, JZ6 ἀπο. de l'Église, t. ἀπῇ, p. 115; 
Ῥ. Monceaux, Hist. littér. de l'Ajr. chrét., t. ἀν, p. 47. — 
2F. Martroye, Genséric, p.32, note 1. — 5 Cod. Théod., 
L'XNI,- “tit. 11, lex 29.—* Cod. Théod., 1. XVI, tit. n, 
lex 34; p. 810. — ? Cod. Théod., 1. IX, tit. χα, lex 19. — 
# Répression du donatisme, dans Mémoires de la Soc. nation. 
des antiquaires de Irance, ΜΙ ΠῚ série, τὶ 111 (1914), p. 96. — 
» Cod. Théod., 1. XVI, tit. 1, le x 2, édit. Mommsen et Meyer, 
Ψ. 833. — το Cod. Théod.,1. X V,, tit. v, lex 28,édit. Mommsen 
et Meyer, Ὁ. 864 — Cod. Just. 1. I, tit. v, lex 2, S1. -- 


DICT, D'ARCH, CHRÉT. 


DONATISME (LÉGISLATION RÉPRESSIVE) 


1482 


comme hérétiques infâmes. Leurs conventicules ne 
prendront point le nom d’églises et ils seront pas- 
sibles, en plus des châtiments dont Dieu les punira, 
des peines que nous aurons décernées contre eux ?. » 
Deila définition légale del’hérésie donnée par cet édit 
contre l’arianisme, il résulte qu’au regard de la loi 
impériale, la profession d’une doctrine contraire au 
dogme de la sainte Trinité était l’élément essentiel, le 
seul constitutif du délit. Des pratiques, des rites ré- 
prouvés par l’Église et le fait de rompre la communion 
avec les catholiques ne suflisaient donc point pour 
motiver l’application des lois contre l’hérésie. Les do- 
natistes, simplement schismatiques, étaient hors de 
leur atteinte. Mais, quinze ans plus tard, l’empereur 
Arcadius, consulté au sujet d’un évêque nommé Heu- 
resius, fut amené à donner, dans une epistula adressée 
le 3 septembre 395 à Aurelianus, proconsul d'Asie, une 
nouvelle définition de l’hérésie, singulièrement moins 
restreinte que celle de Théodose. « Est compris sous la 
dénomination d’hérétiques, déclare Arcadius, et pas- 
sible des peines portées contre eux quiconque diffère, 
même sur un point quelque léger qu'il soit, de la 
religion catholique et s’écarte de sa voie 2.» Ce texte 
ayant force de loi dans tout l'empire, les catholiques ne 
tardèrent pas à s’en prévaloir contre les donatistes. 
Les conciles de l’Église avaient, on l’a vu, prohibé 
comme contraire à la saine foi et à la discipline catho- 
lique la réitération du baptême. Elle était pratiquée 
dans toute l’Église dissidente et plusieurs de ses con- 
ciles, tenus entre 386 et 3922, l’avaient déclarée obli- 
gatoire pour tout chrétien passant au schisme. Les 
donatistes différaient donc en un point de la religion 
catholique; et on pouvait soutenir, par une interpré- 
tation stricte de la constitution d’Arcadius, qu'ils 
étaient hérétiques et passibles des peines de l’hérésie. 
Dès la fin de l’année 395 ou au commencement de 
l’année 396 #,un procès fut intenté, devant le vicaire 
d'Afrique Seranus, à Optat, l’évêque schismatique de 
Thamugadi, aux fins de le faire condamner à l'amende 
de dix livres d’or dont une loi de Théodose, du 15 juin 
392, frappait tout hérétique convaincu d’avoir or- 
donné des clercs ou assumé un office de cléricature #. On 
ne sait quel fut le succès de cette instance, mais vers 
l’an 400 saint Augusti1 menaçait Crispinus, l’évêque 
donatiste de Calama, de ce système d’habiles conclu- 
sions tirées des lois d’Arcadius et de Théodose :#, et 
trois ans plus tard, le défenseur de l’Église de Calame 
le fit admettre en justice contre ce même évêque. 
Les clercs donatistes, désireux de ne pas laisser 
s'établir une jurisprudence qui les menaçait tous, 
eurent l’imprudence de ‘pousser Crispinus à faire appel, 
bien qu'à la sollicitation de ses adversaires il eût 
obtenu remise de la peine prononcée, et à soumettre 
la question de droit au conseil impérial 15. L'empereur 
hésita d'autant moins à sanctionner la jurisprudence 
du proconsul d'Afrique que d’horribles violences, 
récemment commises, avaient provoqué jusqu'en 
Italie une indignation générale. Un concile réuni à 
Carthage au mois de juin 404 avait délégué deux évè- 
ques vers Honorius, pour le supplier de rendre cer- 


u S, Augustin, Epist., XXIU, 5; XLIV, V,12, Corp. scripl. eccl. 
lat.,t. XXXIV.p. 69, 119; P. Monceuux, Hist. littér. de l'Ajr 
chrét., t. 1V, p. 33S.— 1: Bulletin de la Société nationale des 
antiquaires de I‘rance, 1913, p. 217-219. — 1 Cod, Théod., 
1. XVI, tit. v, lex 21, édit. Mommsen et Meyer, p. 802. — 
τς Augustin, Epist., LXVI, 1, Corp. script. eccl. lat.,t. XXx1v, 

. 235; cf. P. Monceaux, Jlistoire littéraire de l'Afrique 


chrétienne. Le donatisme, 1912,t. 1V, p.256. —:5 S, Augus- 
tin, ÆEpist., LXXXVIN, 7 ; CV, 4; Contra Cresc., |. 11]. 
ec. XLVII, n. 51, Corp. script. eccl. lal., t. XX XIV, p. 413, δὸς: 
t. ui, p. 459; Possidius, Vita sancli Augustini, XII, 
P. L., t. XXxnu, col. 44, 

IV — 47 


1483 


taines des lois de Théodose exécutoires contre les dona- 
tistes 1. A leur arrivée à la cour, ces évêques trouvèrent, 
dit saint Augustin, qu’à la suite de plaintes présentées 
par d’autres évêques une loi avait déjà été émise, « qui 
n'allait pas seulement à réprimer les fureurs du dona- 
tisme, mais l’abolissait tout à fait °. » Une si courte 
allusion à cette première loi ne permet guère d’en 
discerner le caractère. Il n’est point démontré d’ail- 
leurs qu’elle n’est pas au nombre des textes juridiques 
qui nous ont été conservés. 

Quatre textes contre les donatistes figurent au code 
Théodosien avec la date du 12 février 405 3. Les deux 
premiers ὁ sont évidemment des fragments d’un même 
édil, dénommé édit d'union dans une constitution qui 
en ordonne l'affichage en tous lieux de l'Afrique *. 
Cet édit, visant les manichéens et les donatistes 5, et 
proscrivant les erreurs des sectateurs du second bap- 
tême 7, prescrit l’observation de la seule foi catho- 
lique, sous la sanction des peines portées par de nom- 
breuses constitutions, assurément celles contre l’héré- 
sie, et par une constitution récente, sans doute celle que 
mentionne saint Augustin et qui n'est peut-être pas 
différente du troisième de nos textes ὃ. 

Ce troisième texte est un décrel® que le quatrième 
confirme et déclare applicable aux montanistes 1. Ce 
décret, rendu apparemment sur l’appel de Crispinus, 
est la plus explicite des décisions légales contre le dona- 
tisme. Dans le but déclaré « d’extirper les adversaires 
de la foi catholique », il assimile la rebaptisation à 
l’hérésie punie par les lois, dont il ordonne d’appliquer 
les principales dispositions à quiconque sera convaincu 
d’avoir rebaptisé, aura adhéré volontairement à cette 
cérémonie sacrilège, ou aura prêté des locaux pour l’ac- 
complir. Les peines prévues sont : la confiscation 
générale contre les auteurs du délit; la confiscation des 
immeubles mis à leur disposition, sauf le cas où le 
propriétaire pourra prouver que le délit a été commis 
chez lui à son insu par le fait de son locataire ou de son 
procurateur, lesquels seront punis de la fustigation et 
de l’exil à perpétuité; la perte des esclaves contraints 
de se laisser rebaptiser, qui auront la faculté de se 
réfugier dans l’Église catholique et, par sa protection, 
recevront la liberté. Sont également déclarés punis- 
sables ceux qui seront de connivence avec les sectateurs 
du second baptême ou leurs ministres. Les gouver- 
neurs des provinces convaincus de bienveillance à leur 
égard seront passibles d’une amende de vingt livres 
d’or, et l'administration de ces magistrats sera frappée 
de la même peine. Les principaux et les défenseurs des 
cités seront punis de pareille amende, s'ils ne veillent 
point à l'observation de la loi ou si, en leur présence, 
quelque violence est'faite à l'Église catholique ». 


1 Commonitorium fratribus Theasio et Evodio, legatis ex Car- 
thaginiensi concilia ad gloriosissimos religiosissimosque prin- 
cipes missis, Codex canonum Ecclesiæ Africanæ, καῖ, édit. 
Hardouin, Conc. coll., t. 1, col. 915-918; 5. Augustin, Epist., 
CLXXXV, ©. VII, 8 25, P. L..,t. xxxIu1, col. S04; Corp. script. 
eccl. lat., t. αὐντι, p. 23; Hefele-Leclercq, Hist. des conc., t. 11, 
1'° part., p. 155. — 5, Augustin, Epist., CLXXXV, να, S 26, 
P. L., t. xxxin, col. 805; Corp. script. eccl. lat, t. LVIx, 
p.25. — Cod. Théod.,1. XVI, tit. v, lex 38;]1. XVI, tit. vi, 
leg. 3,4,5. —-4 Cod. Théod., 1. XVI, tit. v, lex 38; 1. XVI, 
tit. vi, lex 3. —5 Cod. Théod., 1. XVI, tit. x1, lex 2, édit. 
Mommsen et Mever, p. 905-906; Répression du donatisme, 
p. 104, note 5. — " Cod. Théod., 1. XVI, tit. v,lex 38, édit. 
Mommsen et Meyer, p. 867; Répress. du donat., p. 105, 
note 1.— ? Cod. Théod., 1. XVI, tit. vi, lex 3, édit. Momm- 
en et Meyer, p. 551: Répress. du donat., p. 105,note 1. — 
Cod. Théod., 1. XVI, tit. vr,lex 4, édit. Mommsenet Meyer, 
p. 881-882; Répress. du donat., p. 110, note 1. — ? « Adver- 
sarios catholicæ fidei exslirpare hujus decreti auctoritate 
prospeximus.» God. Théod., 1. XVI, tit. vr, lex 4.— 19 Cod, 
Théod.,1. XVI,Lit, vi, lex 5, édit. Mommsen et Meyer, p. 88: 
883: Répress. du donat., Ὁ. 105 — Cod. Théod., 


2zaote 


DONATISME (LÉGISLATION RÉPRESSIVE) 


1484 


Le dispositif de ce décret se borne à punir le fait de 
rebaptiser, mais ses motifs, déclarant hérétiques les 
sectateurs de la rebaptisation, légitiment en droit 
l’édit d'union, les poursuites contre les donatistes pour 
cause d’hérésie et l'application à leurs ministres de 
la loi frappant les ministres hérétiques de l'amende 
de dix livres d’or. Une constitution du 8 décembre de 
la même année 405, adressée à Diotimus, proconsul 
d'Afrique, prescrit d’en exiger le payement sans délai 2. 

Selon l'opinion genéralement admise 13,11 faut con- 
sidérer comme donnée également en cette année 405 
une constitution qui figure au code Théodosien avec 
la date du 25 février 400 et qui, dans le but d’émouvoir 
l'opinion publique contre les donatistes, ordonne 
l'affichage du rescrit rendu en leur faveur par Julien 
lApostat 1". 

Le système légal de proscription contre le donatisme 
était désormais fixé par le décret du 12 février et par 
l’édit qui en faisait une loi de l'empire %. Les constitu- 
tions ultérieures en réglèrent l'exécution avec des 
alternatives d’extrême rigueur et de tempéraments 
imposés par les circonstances. 

Le 15 novembre 407, sur les instances des délégués 
du concile tenu à Carthage le 13 juin de la même 
année 15, Honorius adressa à Porphyrius, proconsul 
d'Afrique, une constitution dont le code Théodosiem 
contient deux fragments 17. Le premier, déclarant 
inviolables les privilèges accordés aux Églises et aux 
clercs, autorise ceux-ci à faire signifier par leurs défen- 
seurs les rescrits obtenus en faveur de l’Église et à en 
poursuivre l'exécution #. Le second confirme les lois 
contre les hérétiques en général et particulièrement 
contre les donatistes et les manichéens, avec ce tem- 
pérament qu'elles cesseront d’être applicables à ceux 
d’entre eux qui se convertiront, même si leur conver- 
sion ne se produit qu’au cours des poursuites 1. 

Le même jour, était adressée à Curtius, préfet du pré- 
toire, une autre constitution dont le code Théodosien 
contient également deux fragments *et dont le texte 
complet forme la XIIe constitution de Sirmond *, 
L'empereur, ordonnant l'exécution des décisions pré- 
cédemment rendues contre les hérétiques des diffé- 
rentes sectes et nommément contre les donatistes, 
prescrit d'attribuer à l’Église catholique les édifices 
donatistes, c’est-à-dire les édifices que la communauté 
catholique n’était pas en droit de revendiquer comme 
biens usurpés; et déclare passibles de l'amende édictée 
contre les clercs hérétiques, tous ceux qui se confes- 
seront donatistes. 

Les violences dont les clercs catholiques furent vic- 
times après la chute de Stilicon et l’inaction des ma- 
gistrats contraignirent les conciles réunis à Carthage, 


1. XVI. tit. νι, lex 4.— 12Cod. Théod., 1. XVI, tit. v, lex 39, 
édit. Mommsenet Meyer p. 867; Zépress. du donat., p.112, 
note 3. — 13 Mommsen et Meyer, Cod. Théod., t. x, Prole- 
gom., p. CCLxxXxI, et t. 11, p. 867; Tillemont, Mémoires, 
τι xuu, p. 420; P. Monceaux, Hist. liltér. de l'Afr. chrét., 
t. 1V, p. 260.— 14 Cod. Théod., 1. XVI, tit. v, lex 37. — 
15 Tillemont, Mém., t. Xi, p. 420-421, — 11 Cod. canonum 
Ecclesiæ Africanæ, can. 97, Hardouin, Conc. coll, t. x, 
col. 919-922; P. Monceaux, Hist. liltér. de l'Afr. chrét., 
t. 1v, p. 380; Hefele-Leclercq, Hist. des conc., t. 11, 1'° part., 
p. 156.— Cod. Théod., 1. XVI, tit. 11, lex 38; 1. XVI, tit. v, 
lex 41.— 15 Cod. Théod., 1. XVI, tit. 11, lex 38; Répress. du 
donat., p. 115, note 5.— 1° Cod. Théod., 1. XVI, tit. v, 
lex 41; Répress. du donat., p. 116, note 1.—- °° Cod, Théod., 
1 XVI, tit. v, lex 43:1. XVI, tit. x, lex 19. Sur la date 
de cette constitution, voir : Éd. Cuq, Præfecti prætorio 
Italiæ, Lvu, Œuvres de Borghesi, t. x, p. 584, note 1; C. 
Pallu de Lessert, Fastes des provinces africaines, ἴ, nm, 
Ὁ. 119.— 3: Constitutiones Sirmondianæ, XII, édit, Momm- 
sen οἵ Meyer, Cod. Théod., p. 916-917; Répression du 
donat., dans Mém. de la Soc. nat. des antiquaires de France 
1914, t. 111, p. 117, note 2, et p. 117-120. 


1485 


16 juin et le 13 octobre 408 1, à déléguer de nouveau 
ux évêques à la cour pour demander protection ?, Ils 
obtinrent successivement trois constitutions. La pre- 
-mière, datée du 24 novembre 408 et adressée à Donatus, 
proconsul d'Afrique, vise en particulier les donatistes 
les juifs. Elle enjoint de condamner au supplice ceux 
αἰ se rendront coupables d’actes hostiles à l’Église 
tholique *. La deuxième, du 27 novembre 408, 
dressée au préfet du prétoire Théodore, prescrit aux 
enseurs des cités, aux curiales et à tous ofliciers 
municipaux de veiller à ne laisser à quiconque est en 

pposition avec l'évêque catholique la possibilité de 
ir une réunion prohibée soit dans les villes, soit en 
aucune partie du territoire, et proscrit, en les frappant 
de la peine de l’exil, ceux qui oseraient soutenir ce que 
condamne la religion divine #. 

La troisième, adressée comme la précédente au 
préfet du prétoire Théodore, fut donnée le 15 janvier 
409. Deux fragments s’en trouvent dans le code Théo- 
- dosien ὅ et la XIVe constitution de Sirmond en donne 
le texte complet δ. Cette loi, destinée à assurer la 
répression des attentats contre les églises et les clercs, 
- en rappelant à leur devoir les magistrats dont l’incurie 

ou la connivence avec les perturbateurs favorise leur 
- audace, contient deux dispositions distinctes; la pre- 
mière est conforme au droit commun en matière de 
lence publique, avec cette aggravation, sans effet 
_rétroactif, qu’à la peine de la déportation est substituée 
une de mort édictée jadis par une loi de Constantin. 
Τὰ seconde partie confirme les décisions légales émises 
contre les hérétiques, les donatistes, les juifs et les 
entils. Afin qu'ils ne puissent se figurer que ces lois 
sont tombées en désuétude, les gouverneurs des pro- 
vinces sont avertis d’avoir à donner tout leur soin à en 
assurer l'exécution, sous peine, pour eux-mêmes, de 
perte de leur charge et de l’animadversion du prince; 
pour leur administration, d’une amende de vingt 
livres d’or. Quant aux curiales coupables d’avoir célé 
-un délit commis dans leur cité ou sur son territoire, ils 
seront passibles des peines de la déportation et de la 
nfiscation. Les circonstances expliquent ces diverses 
dispositions. À la nouvelle des événements accomplis 
| Italie, païens et hérétiques s'étaient insurgés contre 
 Joïs qui les frappaient. Ces lois, prétendaient-ils, 
émises par la seule autorité de Stiiicon, étaient abo- 
. Jies, comme étaient abolis ses actes et sa mémoire; et 
ils avaient répandu dans toute l'Afrique un faux rescrit 
leur accordant pleine tolérance 7. Trompés par leurs 
. manœuvres ou intimidés et attendant des ordres, les 
magistrats laissaient leur audace impunie*. D'où les 
injonctions aux magistrats et la confirmation des lois 
antérieures. 
. Ces mesures rigoureuses ne furent point tempérées à 
Ja suite des changements survenus à la cour, par la dis- 

, 


{ \ 


1 Hefele-Leclercq, Hist. des cone., t. 11, 1'e part., p. 158; 
emont, Mém., t. xurx, p.477.— ? Codex canonum Ecclesiæ 
- Africanæ, à la suite du canon 106, édit. Hardouin, Conc. 
“coll, τ. τ, col. 926. — 3 Cod. Théod., 1. XVI, tit. v,lex 44; 

épress. du donat., p. 121, note 5. — 4 Cod. Théod.,1. XVI, 
tit. ν, lex 45; Répress. du donat., p. 122, note 3. — ὃ Cod. 
Théod., 1. XVI, tit. 1x, lex 51:1. XVI, tit. v, lex 46. Sur la date 
cette constitution, voir Répress. du donat., p.122, note 5. 
--- !Constilutiones Sirmondianæ, XIV, édit. Mommsen et 
eyer, Cod. Théod., p. 918-919; Répress. du donat., p. 123, 
1:—?S. Augustin, Epist., cv, 11,6, Corp. script. eccl. 
*XXXIV, p. 599; cf. P. Monceaux, Hist. littér. de l'Afr. 
{:, ©: AV, p. 260. — #S, Augustin, Epist., xcv,'"8 et 4, 
Corp. script. eccl. lat., t. χχχιν, p. 518, 519. — " l'ille- 
“mont, Emp., t. v, p. 572-574. — 15 Le code Théodo- 
sien contient deux fragments de cette constitution : Cod. 
Πόσα... 1. IT, tit. rv, De denuntiatione vel editione rescripti, 
7, 61. XVI, tit. v, lex 47; Répress. du donat., p.128, note 1. 
à PF. Martroye, Genséric, p. 42-47.— 1? Codex canonum 
Ecclesiæ Africanæ, can. 107, ὃ 2, Hardouin, Conc. coll., ἵν 1, 


DONATISME (LÉGISLATION RÉPRESSIVE) 


1486 


grâce d’Olympius, vers la fin de mars 409 ", Une consti- 
tution adressée le 26 juin de cette année à Jovius, 
préfet du prétoire, en fournit la preuve, Mais bientôt 
après, au moment où Attale et Alaric tentaient de se 
rendre maîtres de l’Afrique, le danger d’exaspérer les 
païens et les donatistes obligea Honorius à les mé- 
nager 1, Une loi leur permit de ne se convertir au culte 
catholique que de leur libre volonté», Cette loi de tolé- 
rance fut abrogée par un rescrit inséré au code Théo- 
dosien avec la date du 25 août 410%, Ce rescrit se trou- 
vant rappelé dans l'instruction donnée le 14 octobre 
410 à Marcellinus, en vue de la conférence de Car- 
thage 14, l'exactitude de sa date ne paraît point dou- 
teuse. Il dut être remis à Héraclianus, avec ordre de le 
tenir secret, pour l'appliquer quand le permettraient les 
circonstances. Il ne pouvait, en effet, être mis à exécu- 
tion dans le temps qu’'Alaric méditait la conquête de 
l'Afrique 15, Π ne fut promulgué à Carthage que deux 
ans après la mort d'Héraclianus, en 415, comme l’a 
démontré M. Pallu de Lessert 15, ἃ propos d’un autre 
texte du code Théodosien qui reproduit la même dispo- 
sition "7. Le 8 juin 411, après la dernière session de la 
conférence de Carthage, le commissaire impérial, Mar- 
cellinus, rédigea sa sentence et en donna lecture le soir 
même aux deux parties. Le texte de cette sentence ne 
nous est point parvenu %.« Elle prononçait, dit saint 
Augustin, que les catholiques avaient réfuté les argu- 
ments des donatistes par la production de tous les 
documents %, » 

Pour assurer l'exécution de sa décision, Marcellinus, 
en vertu des pouvoirs que lui avait délégués l’empe- 
reur, fit afficher le 26 juin, avec les procès-verbaux des 
débats, un édit prohibant, conformément aux lois, 
tout conventicule de donatistes; prescrivant la remise 
sans délai aux catholiques de toutes leurs églises; et 
ordonnant l'application des pénalités prévues par les 
lois antérieures à quiconque prendrait part à des 
réunions prohibées *. 

L’extrême sévérité de ces lois ne permettait de les 
appliquer qu’en des cas exceptionnels et les rendait 
peu efficaces. On ne pouvait déporter en masse tous les 
donatistes. Cette raison détermina le pouvoir impérial 
à décerner contre eux des peines pécuniaires plus facile- 
ment applicables et, par conséquent, d’un effet plus 
étendu. Un texte du code Théodosien daté du 30 jan- 
vier 412, qui est sans doute le dispositif du décret 
rendu sur l’appel de la sentence de Marcellinus inter- 
jeté par les dissidents 2, confirme leur condamnation 
et les lois précédemment émises contre eux. Aux peines 
décernées par ces lois sont ajoutées les pénalités sui- 
vantes : tous donatistes, évêques, cleres ou laïques, qui 
ne se seront pas ralliés à l’Église seront passibles d'une 
amende dont le taux, proportionnel à la qualité des 
personnes, s'élève de cinq livres d'argent pour les cir- 


col. 926.— 13 Cod. Théod.,1. XVI, tit. v,lex 51; Répress. du do- 
nat., p.129, note 2.—11 Collatio Carthaginiensis, collatio dieir, 
4 édit., Ellies du Pin, De schism. donatist., p. 380, col. 2; édit. 
Hardouin, Conc. coll, t. 1, col. 1051; Cod. Théod., 1. XVI, 
tit. χα, lex 3.— 15 Jordanès, Gelica, xxx, édit. Mommsen, 
Monum. Germ., Auct. antiq., t. v, p. 98-99; F. Martroye, 
Genséric, p. 2.— 16 Pallu de Lessert, Fastes des prov. afric., 
t. τι, p. 278.— "17 Cod. Théod., 1. XVI, tit. v, lex 56; Répress. 
‘du donat., p. 131 et note 1. 18 P, Monceaux, Hist. littér. 
de l'Afr. chrét.,t. αν, Ὁ. 415.— "S. Augustin, Brev. collat., 
1. III, c. χχν, ἢ. 43, Corp. scripl. eccl. lal., t. Lux, p. 92. — 
20 Gesta collationis Carthagin., Sententia Cognitoris, édit. 
Ellies du Pin, De schism. donatist., p. 505-506; édit. Har- 
douin, Cons. coll., t. 1, col. 1189-1190. Cet édit et la sentence 
qui le motivait furent ratifiés et confirmés de nouveau, après 
la mort de Marcellinus, par une constitution impériale du 
30 août 414. Cod. Théod., 1. XVI, tit. v, lex 55 Cod. Just., 
1. VIL, tit. zur, lex 6. — * P, Monceaux, Histoire littéraire 
de l'Afrique chrétienne depuis les origines jusqu'à l'invasion 
arabe, t. 1V, p. 261. 


1487 


concellions à cinquante livres d’or pour les illustres, et 
à laquelle les femmes sont soumises comme leurs 
maris. Ceux qui, après condamnation à l'amende, ne 
se convertiront pas, seront frappés de confiscation 
générale. Les colons et les esclaves seront punis de 
châtiments corporels; et leurs maîtres, s’ils négligent 
de leur faire appliquer la loi, seront eux-mêmes sujets 
à l'amende. Les évêques et tous les clercs qui persiste- 
ront dans le schisme seront bannis; leurs églises, leurs 
autres lieux de réunion et les biens-fonds que des héré- 
tiques leur auraient donnés seront attribués en pleine 
propriété à la communauté catholique. Après la 
révolte d’'Héraclianus, toutes ces pénalités furent con- 
firmées par une constitution du 17 juin 414 qui fixe les 
amendes décernées en livres d’argent et qui déclare les 
donatistes infâmes et privés des droits de tester et de 
contracter valablement ?. 

Tant de rigueurs ne les firent point disparaître. Un 
texte daté du 6 juillet ou du 4 août 425 *, qui est appa- 
remment un fragment d’une constitution dont un autre 
fragment se trouve inséré également dans le code 
Théodosien ἡ, renouvelle l’ordre de les punir; et le 
30 mai 428, une loi les range au nombre des sectes 
hérétiques privées de la faculté de se réunir et de prier 
en aucun lieu du territoire romain ὅ. L'année suivante, 
l'invasion des Vandales leur rendit la liberté d’exercer 
leur culte et leur donna pleine licence d’assouvir leurs 
rancunes. Mais, quand vint la persécution d'Hunéric, 
ils n’en furent point légalement exceptés. L’édit royal 
du 24 février 484 5 les confond avec les catholiques, 
dont ils professaient les dogmes contraires à l’aria- 
nisme. Aucune distinction n'y est établie en leur fa- 
veur’. Jls ne furent point néanmoins inquiétés. Ils 
furent, au contraire, de nouveau et rigoureusement 
proscrits quand la conquête byzantine eut rétabli l’au- 
torité impériale. La constitution de Justinien adressée 
le 1er août 535 à Solomon, préfet du prétoire d'Afrique, 
nomme le donatisme parmi les sectes dont les biens 
sont attribués aux catholiques, dont les conciliabules, 
même secrets, sont prohibés, dont les prêtres sont 
chassés des églises, avec interdiction d’administrer les 
sacrements et d’ordonner des évêques ou des clercs, 
et dont les adhérents sont exclus de toute fonction 
publique *. 

F. MARTROYE. 

3. DONATISME (ÉPIGRAPHIE). Il existe une 
« épigraphie donatiste », mais, à tout prendre, et en 
comparaison des richesses de la littérature polémique 
et conciliaire de la secte ou contre la secte, la littéra- 
ture épigraphique est plutôt décevante #. L'imprécision 
des formules, l’état fragmentaire des monuments 
laissent au doute une place que ne peuvent combler de 
vagues inductions tirées du lieu de la trouvaille. L’ex- 


1 Cod. Théod., 1. XVI, tit.v, lex 52, édit. Mommsen et Meyer, 
p. 872-873; Répress. du donat., p.134, note 1.Cf. H. Leclercq, 
1 Afrique chrétienne, t. 11, p. 108. —* Cod. Théod., 1. XVI, 
tit. v, lex 54, édit. Mommsen et Meyer, p. 873-874; Répress. 
du donat., p. 135, note 2; cf. H. Leclercq, 0p. cit., t. 17, p.108. 
—3 Cod. Théod.,1. XVI, tit. v,lex 63 ;Répress. du donat., p.138, 
note 3. — 4 Cod. Théod., 1. XVI, tit. 11, De episcopis, ecclesiis 
el clericis, lex 46; cf. Pallu de Lessert, Fasles des provinces 
africaines, t. τι, p. 134. — " Cod. Théod., 1. XVI, tit. v, 
lex 65, édit. Mommsen et Meyer, p. 878; Répress. du donat., 
p. 139, note 1. — " Victor de Vite, Historia persecutionis 
vandalicæ, 1. III c. τι, édit. Halm, Monum. Germanixw, 
Auct. antiquiss., t. 111, p. 40-43; H. Leclereq, L'Afrique 
chrétienne, t. τι, p. 190-195; F, Martroye, L’Occident 
à l'époque byzantine, Goths et Vandales, Ὁ. 201-205. 
— 1 P. Monceaux, Hist. littér. de l'Afr. chrél., t. 1v, 
p. 311. — * Nov. Just, XXXVII, De Africana Ecclesia; 
ef. Aug. Audollent, Carthage romaine, p.555-556.— " Hefele- 
Leclercq, Hist. des conciles, t. 11, 2° part., p. 1136, note ὃ. — 
19 P, Monceaux, L'épigraphie donatiste, dans Revue de 
philologie, 1909, τ, xxxur, p. 112-161; réimprimé dans 
Hist. litt. de l'Afr. chrét., 1912, t. 1v, p. 437-484.—- τ Voir 


DONATISME (LÉGISLATION) — DONATIMSE (ÉPIGRAPHIE) 


1488 


pansion de la secte en Numidie, où elle l’emportait en 
nombre sur les catholiques, invite sans doute à attri- 
buer beaucoup de textes aux donatistes, mais la certi- 
tude se dérobe et, à l'exception de quelques cas, il faut 
renoncer à faire le départ entre le lot épigraphique des 
catholiques et celui des dissidents. Ceux-ci se faisaient 
scrupule d’innover, s’attachaient obstinément aux 
anciennes formules; dès lors, il est possible que, sou- 
vent, des épitaphes donatistes soient attribuées à des 
orthodoxes et même à ceux d’une période plus ancienne 
que celle de la secte. Il suffit de le rappeler, il ne servi- 
rait de rien de récriminer et ce serait porter préjudice 
à la science historique de prétendre trop conjecturer. 

Un premier groupe semble nettement caractérisé; 
c’est celui qui offre la devise des donatistes : Deo laudes. 
Et cependant, à l'épreuve, le groupe devient moins 
compact. Nous avons parlé déjà de ces devises adverses 
Deo laudes et Deo gratias “, et il est certain que le parti 
donatiste avait adopté le premier cri pour « cri de 
guerre », car c'en était bien un alors. Mais les catholi- 
ques, loin d’avoir renoncé à cette acclamation, en 
usaient et même dans telles circonstances où on pour- 
rait s’attendre à les voir s’interdire un cri qui peut être 
mal interprété. Laudes n’a rien d’exclusivement sec- 
taire, puisque, à Hippone, dans la basilique de saint Au- 
gustin, par conséquent, peut-on dire, dans un «réduit» 
du catholicisme, en présence de l’évêque en quis’incarne 
la polémique antidonatiste, les fidèles, à la nouvelle 
de la guérison de Paul de Césarée, exultent et crient : 
Deo gratias, Deo laudes ©. Quand sa sœur Palladia est 
guérie, ces mêmes catholiques crient de plus belle : 
Deo gratias, Christo laudes 13. (6 n’est donc qu'avec ré- 
serve qu'on proposera de voir des monuments dona- 
tistes dans une vingtaine d'inscriptions dispersées dans 
la Numidie et jusqu'en Maurétanie Sitifienne, frag- 
ments et membres d'architecture, pilastres, piliers, 
linteaux de porte, claveaux de voûte, etc. #4, Même obser- 
vation pour une autre classe d’objets, principalement 
des chatons de bague, sur lesquels on lit la même de- 
Mises 

La formule bonis bene est encore moins sûrement 
d’origine donatiste et son rapprochement du Deo laudes 
ne donne rien de plus qu'une présomption 15. Cepen- 
dant, pour l'inscription de Henchir Bou Saïd, il y a 
lieu d'admettre l'identification proposée. Elle a été 
lue sur une clef d’arc trouvée dans les ruines d’une 
basilique située à l’est de la ville" : 

BR B 
DEOLAV 
DES 


Cette basilique mesurait 15 mètres de long sur 13 mè- 
tres delarge:# ; on y a rencontré une pierre déjà figurée 


Dictionn., t. 1v, col. 652.— 1?$S, Augustin, De civitate Dei, 
L XXII, c. vu, édit. Hoffmann, p. 611.— 15 5, Augustin, 
Serm., CcCxxIn, P. L., t. ΧΧΧΥΠΙ, col. 1446.— A FHenchir 
Gosset, au sud-ouest de Tébessa, Corp. inscr. lat., t. VI, 
n. 2046; Aïn Mtirschu, région de Khenchela, Corp. inser. 
lat., τ᾿ vx, n. 17768.— 15 Dans le Ferdjiouna, entre Milève 
et Cuicul, Corp. inscr. lat., t. ναι, n. 22653, 10; Besnier et 
Blanchet, Collection Farges, p. 65, n. 36; autre bague de 
provenance incertaine, Vars, dans Rec. de la Soc. arch. de 
Constantine, 1898, t. xxx, p. 352, n. 207.— :* Henchir 
Bou Saïd, entre Tébessa et Khenchela. P. Monceaux, 
Inscriptions chrétiennes d'Henchir Bou Saïd, dans Bull. de 
Soc. des antiq. de France, 1909, p. 210; P. Monceaux, 
His£. lit. de l'Afrique chrét., t. αν, p.456, a réuni divers textes 
contenant bonis bene; voir Dictionn., t. 11, col. 1. — 
7 Ibid., p. 210, n. 1; lettres de 0"05.-—15 Elle était divisée 
en trois nefs, séparées par des piliers carrés, de 040 de 
côté, qui supportaient des arceaux. Le dallage existe encore. 
La construction était assez soignée, quoique la basilique 
eût été bâtie en partie avec les pierres tombales d’une 
nécropole païenne voisine. Bull. de la Soc. nat. des antiq. 
de France, 1909, p. 211. 


1489 


(voir fig. 2975) et qui pourrait bien représenter un 
circoncellion, le bâton à la main !; elle semble avoir 
fait partie du cancel de l’église. D’autres textes ont été 
retrouvés dans le même édifice, textes dont l'intérêt 
consiste surtout à nous faire connaître les inscriptions 
d’une basilique donatiste. 

Sur une clef d'arc ἡ : 


IN NOMINE DEI 
CRECIVS FE 
CIT IN% 0 


C’est ici la dédicace de la basilique, qui, d’après la 
forme du chrisme, date du 1v® siècle. Comme il n’est 
guère probable qu'on ait gravé des inscriptions sur les 
clefs de voûte après la construction, on peut admettre 
que la basilique fut construite par les sectaires eux- 
mêmes. 

Même basilique, sur un fragment de claveau sculpté, 
long de 060, large de 050, épais de 0580 : 


semper LJAVS EIVS IN ORE MElo 
et nom]IN EXALTAVI T{uu]M 


réminiscence du Ps. xxxur, 2 : Semper laus ejus in 
ore meo, et adaptation de xxxrm, 4 : exallemus nomen 
ejus in idipsum. 

Même basilique, pierre longue de Om"60, large de 
Om50, brisée aux deux extrémités; haut. des lettres, 
Om07 : 


? benemere]NTI CIVES ET PEREGRI[ni 
pllO FVNDATA LABORE 


Même basilique, pierre longue de 2 mètres, large 
de Om40, épaisse de 0m30; hauteur des lettres, 0"12 : 


....NTES INTRATE SVBLIMEM VIR. . .. 


Autre basilique, clef d’un arc, haute de 050, large 
de 0n35 en haut, 0w25 en bas. Elle porte en dessous 
une sorte d’anneau de suspension en pierre, finement 
exécuté. Sur l’une des faces verticales de la pierre, dans 
un cadre qui a, comme la face elle-même, la forme d’un 
trapèze, est gravé ce texte, caractères réguliers, hau- 
teur des lettres, 0m035 : 


VOTVM COM 
PLETVM DEO 
GRATIAS A 
GAMVS EX 

ὃ OFFICINA 
FORTVNI 

ET VICTO 

RIS FILI 


Votum complelum. Deo gratias agamus. Ex officina 
Tortuni et Victoris fili. Cette dernière inscription a été 
trouvée dans la source même de Bou Saïd. C’est la 
clef de l'arc de l’abside d’une église, probablement 
d'une basilique voisine longue de 19 mètres, avec trois 
nefs séparées par de belles colonnes de pierre blanche, 
surmontées de jolis chapiteaux et supportant des 
arceaux sculptés. C’est la dédicace et le Deo gratias 


1 Voir Diclionn., t. rx, col. 1705. Pierre longue de 057, 
large de 023, munie de deux rainures latérales (larges et 
profondes de 006); aujourd’hui au Musée de Tébessa.— 
3 Surune des faces verticales de la pierre, dans un grand demi- 
cercle qu'enferme un large bandeau sculpté, rectangulaire en 
haut, demi-cireulaire en bas; hauteur des lettres, 0®04, — 
5 Bir es Sed, au sud-ouest de Tébessa, Corp. inscr. lat., 
+. vu, n. 10694; à Medfoun, route d’Aïn Beida à Constan- 
tine, Corp. inser. lal., t. vu, n. 18669; Dalaa, entre Mascula 
et Theveste, Corp. inscr. lat., t. vi, n. 2308 et p. 950. — 
4 P. Monceaux, Inscriptions chrétiennes de la région de Tellid- 
jen, dans Bull. de la Soc. nat. des antiq. de France, 1909, 


DONATISME (ÉPIGRAPHIE) 


1490 


peut faire conjecturer une réponse des catholiques à 
leurs adversaires de la basilique du même bourg. 

Nous avons voulu citer ces deux exemples, parce 
qu'ils sont caractéristiques de ce que peut donner et de 
ce qu’on peut demander en fait d’épigraphie donatiste. 
La formule Deo loudes se développe parfois par l'ad- 
jonction de dicamus ou agamus, comme dans le cas 
précédent ?. À Henchir el Atrous, prés et au sud-est de 
Tellidjen, sur l’un des piliers carrés d’une chapelle, 
dans un cadre rectangulaire ὁ : 


BOC 

OvM 

ἄς ννΞ 
DEOLAV 

5 DESPLVR 
FECERV 
MPONM BE 


(Christo) bo[t]Jum ? [AgaJmus Deo laudes. Plur(a) 
feceru[nt] p(r)o n(omine) m(artyrum) ? 

En outre, on s’accordait quelque libeité avec la for- 
mule, on substituait Dominus à Deus *, par exemple, à 
Henchir Bekkouche‘, au sud de Tébessa, dans les 
ruines d’une chapelle 7, sur un claveau de l'arc triom- 
phal: : 


Alu 


MAXIMINVS CVM SVIS 
VOTVM SOLVERVNT 
LAVDE DMN 


Maximinus cum suis votum solverunt. 
D(o)m(i)n(o). 

A Sillègue en Sitifienne, l'inscription nous met sur 
la voie d’un baptistère donatiste, dont le linteau de 
porte s’est conservé : longueur 1230, hauteur 020, 
hauteur des lettres 007% : 


DEO LAVDES SVPER AQVAS A NOfvarensibus ? 


La formule super aquas est un emprunt scriptu- 
raire 9 souvent utilisé dans les polémiques africaines 
pour les baptistères et souvent gravé sur les bénitiers #, 

Nonobstant la réserve que nous avions à faire sur 
les monuments qui portent la devise dont les dona- 
tistes n’eurent pas le monopole, il est probable que, 
dans un très grand nombre de cas, le Deo laudes désigne 
un débris monumental de la secte dissidente. La certi- 
tude est encore moindre lorsqu'il s’agit de citations 
scripturaires dont l’application se fera à l'adversaire 
par celui qui doit les lire. Les catholiques ont usé de 
ce genre d’insinuations,eux qui, en leur qualité d’Afri- 
cains, ne se privaient ni d'un bon mot ni d’un calem- 
bour : les donatistes en ont abusé; et cette distinction 
est à peu près la seule mesure qui puisse aider à dis- 
tinguer le lot de chaque parti. On comprend, dès lors, 
la difficulté d’attribuer à un camp, au détriment de 
l’autre, des textes peu clairs en eux-mêmes et où il faut 
deviner plus que surprendre l'intention agressive. Sans 
doute les donatistes ne s’en privent pas, mais les catho- 
liques non plus; cependant les premiers ont un jargon 


Laudets) 


t. Lix, p. 313. — ‘ A Vallis Roumie, en Tripolitaine : 
Domini laudes canamus, dans Corp. inscr. lat, t. vin, 
n. 10969. — * Dans le pays des Nemenchas, près du djebel 
Stiah. — ? P. Monceaux, Inscriptions chrétiennes d'Algérie, 
dans Bull. de la Soc. nat. des antiq. de France, 1909, p. 268. 
— 5 D'après le chrisme, cette inseription appartient à Ja 
fin du rve ou au début du v® siècle. — ἢ Poulle, dans Revue 
de Constantine, t. XXVI, p. 383, n. 77; Toutain, dans Mél. 
d'archéol. et d'hist., 1891, t. χα, p. 424, n. 13; Corp. inscr. 
lat., t. var, n. 20482; P. Monceaux, 0p. cit., t. τν, p. 442. — 
10 Genes., 1, 2; Ps. XXVIN,3.— δ᾽ Bull. de la Soc. des anliq. 
de France, 1902, p. 291-292. 


1491 


particulier, les noms de juste, pur, saint, martyr 
reviennent infatigablement dans leur langage; par 
contre, les catholiques emploient déjà certains termes 
d’humilité peut-être un peu prétentieuse. Si on se sou- 
vient que, pendant une longue période, sous la domi- 
nation vandale, catholiques et donatistes ont été pres- 
que également malmenés, qu'avant cette domination et 
après elle, les empereurs Linrent à honneur de tracasser 
tour à tour tous leurs sujets : païens, chrétiens, héréti- 
ques, schismatiques africains, nul n’échappa à leur 
vigilante intervention; si, enfin, on se dit que les 
plaintes, les reproches, les invectives sont parfaite- 
ment vagues, il faut se résoudre à faire accueil à bien 
des textes qui n’ont peut-être aucun rapport avec le 
conflit donatiste, mais puisqu'il est impossible de dis- 
tinguer, mieux vaut, croyons-nous, accueillir trop lar- 
gement qu’écarter impitoyablement. 

Les citations scripturaires sont intéressantes en elles- 
mêmes, à cause des textes qu’elles nous conservent et 
des variantes qu’elles nous apportent. A Sitif, sur deux 
blocs de pierre, on lit ces paroles du psaume ΧΧΙΧ, 2 ! : 


EXALTA ET NON IV 
TEDONE CVNDASTI 
QUIA:SVS INIMICOS 
CEPISTIME MEOS SVP 
ER ME 


A Aïn Fakroun, région d’Aïn Beïda, sur un petit pan- 
neau en pierre, orné d’une croix, percé de deux baies 
en forme d’arcades que sépare une colonnette, on lit ? 
(voir Dictionn., t. 1, fig. 150) : 


IN AEO SPERABO NON T 
IMEBO VIA MICHI FA 
CIAT HOMO 


Même verset, mais plus complet, sur un chapiteau 
découvert dans les ruines d’une chapelle chrétienne à 
Thamallula (— Tocqueville). Deux des faces du tailloir 
offrent ces inscriptions * : 


LETAMINI DOMINO ET EXVLT[a 
TE IVSTI ET GLORIEMVR OMNES RE 
CTI CORDE BONO QVI ISCRIBSIT 


C’est le verset 11 du psaume xxx1 : Lælamini in Do- 
mino et exullate justi, et glorianini omnes recli corde, 
d’après le texte de la Vulgate. 

Sur un autre chapiteau, recueilli dans le chœur, à 
droite de l’entrée, on lit sur une face du tailloir : 


LO LAVDABO VERBV IN DEO LAV 
ABO SERMONE IN DEO SPERAVI 
NON TIMEVO QVIT MIHI FACIAT OMO 


[In D]eo laudabo verbu(m), in Deo lau[d]abo ser- 
mone(m); in Deo speravi non timevo (= limebo) quit 
mihi faciat (h)omo. Le choix de ces citations bibliques, 
remarque M. Monceaux, est significatif : ces dévots, qui 
déclarent ne point redouter l’homme, croyaient évi- 
demment avoir à se plaindre des hommes. C’est le 
langage qu'ont toujours tenu les donatiste. #. 


1 Goyt, dans Rec. de Constantine, 1875, p. 338; Héron de 
Villefosse, dans Revue archéol., 1876, t. Xxx1, p. 209; Corp. 
inscr. lat., t. var, n. 8623; Clarac, pl. ΧΧΧΙΧ, n. 142 b; Dela- 
mare, Explorat. sc. de l'Algérie, pl. LXXXIV, 1; L. Renier, 
Recueil des inscript. rom. de l'Algérie, τι. 3429; Corp. inscr. 
lat., t. van, n. 8624. — ? A. Papier, dans Comptes rendus 
de l'Académie d’Hippone, 1888, p. CxIX, n. 1; Poulle, dans 
Rec. de la Soc. de Constantine, t. XXV, p. 413; Corp. inscr. 
lat, t. var, n. 18742. — 5 Gsell, dans Bull. archéol. du 
Comité, 1908, p. cexvi; J. Gauthier, Chapelle chrétienne 
de Tocqueville, dans Bull. archéol. du Comité, 1909, p. 57. — 

P. Monceaux, op. cit, t. 1V, p. 448. — " Delattre, Musée 


DONATISME (ÉPIGRAPHIE) 


1492 


La formule paulinienne : Si Deus pro nobis, quis contra 
nos ? semble aussi toute chargée de sous-entendus par 
des gens qui bravent leurs adversaires, en paroles du 
moins. Ce verset se rencontre maintes fois, et, ce qui 
prouve l’accueil qu'on lui fait, il se lit dans la Procon- 
sulaire, dans la Byzacène et, naturellement,en Numidie, 
terre combative entre toutes. Un disque de marbre 
gris trouvé dans le quartier de Douimês à Carthage 5 et 
une pierre signalée au bord du lac de Tunis offrent cette 
formule 5, que nous lisons encore à Sicca-Veneria (le 
Kef) sur les côtés d’une croix ἢ : 


Si Deus pro nobi]s QVIS CONTRA NOS 
FVNDATA LABORE 


A Aïn Tellidjen, au sud-ouest de Tébessa, nous lisons 
la formule complètes : 


SI DEVS PRO NOBIS NIL MIHI DEERIT 


ici le sens est complet, mais il semble que la note com- 
bative s’est adoucie, c’est peut-être tout simplement 
faute de place, puisque à Henchir Khanguet Reguiba, 
au sud-ouest de Tébessa, sur une corniche longue de 
1 mètre, large de 030, la plate-bande porte ce frag- 
ment d'inscription, en caractères de Om06, bien gravés 
et bien conservés ὃ: 


Si Deus pro nobis, qu]lS CONTRA NOS ANS FASCIT 
. [ΜΕ ET N{éhil mihi deerit 


Nous rappelons simplement une inscription sur mo- 
saïque des environs de Leptiminus (— Lamta) dont 
nous nous sommes déjà occupé plusieurs fois. On y voit 
représentés avec leurs noms les fleuves du Paradis : 
Geon, Fison, Tigris, Eufrates, et ensuite : (H)ic of(f)i- 
εἶπα Lauri, Plura facias, el meliora (a)edif[ice]s. Si 
Deus pr[o] nobis, quis contra nos? [Cuj]us nomen Deus 
scit, bo[tu]m [so]lvit cum suis », 

A Aïn Gueber, au sud-ouest de Tébessa, sur un 
linteau de porte τὶ : 


FIDE IN DEV ET AMBVLA 
SI DEVS PRO NOBIS QVIS ADVERSVS NOS 


Ces textes destinés, en apparence, à l'édification 
sont parfois provocateurs. C’est certainement le cas 
pour une inscription d’allure très pieuse trouvée à 
Henchir el Guis, au sud-est de Tébessa, dans les ruines 
d'une chapelle. Cette pierre longue de 2 mètres a servi 
de pilier ou de montant de porte. En haut, dans un 
cadre carré qui occupe toute la largeur de la pierre, est 
sculpté un grand monogramme constantinien !# : 


AXcs 


ADFERTE DOM 
MVNDVM SA 
CRIFICIVM 

5 ADFERTE DM 
PATRIAE 
GENTIVM 


« D’après la forme du chrisme, cette inscription date 
de la fin du 1ve ou du commencement du ve siècle, 


Lavigerie à Carthage, t. 111, p. 12-13, pl. 111, ἢ. 2. — 
“ Delattre, dans Bull. archéol. du Comité, 1908, p. LXXIX. — 
ΤΡ, Gauckler, dans Bull. archéol. du Comité, 1897, p. 415, 
n. 156. — 5 Corp. inscr. lat., t. vrrx, n. 17610. — ? P, Mon- 
ceaux, Inscriptions chrétiennes du cercle de Tébessa, dans 
Bull. de la Soc. des antiq. de France, 1909, p. 353, n. 1. --- 
39 Corp. inscr.lat., t. ναι, n. 11133.— τ Renier, Rec. des 
inscr. rom. de l'Algérie, n. 3239; Lucas, dans Rec. de Con- 
stantine, 1871-1872, p. 421 ; Corp. inser. lat., t. virr, n. 2218; 
De Rossi, Bull. di archeol. crist., 1869, p. 82. — 1? Bosre- 
don, dans Rec. de la Soc. archéol, de Constantine, 1878, p. 8; 
Corp. inscr. lat., τ, vu, n. 10656. 


1493 


donc du temps d'Augustin et de ses polémiques contre 
le donatisme. A première vue, elle n’est qu'une repro- 
duction libre de deux versets d’un psaume 1; mais elle 
contient un mot qui accuse nettement une intention 
, sectaire, un mot dont l'équivalent ne se trouve ni dans 
le texte grec ni dans la Vulgate. Ce mot ne figurait pas 
mon plus dans les textes bibliques africains, il est 
inconnu de Tertullien, qui cite ces versets ἡ. C’est le 
mot mundum, qui signifie « pur ». Or ce mot, comme 
l’idée, est donatiste; dans l'Afrique de ce temps, il est 
æxclusivement donatiste. C’est précisément l’un des 
points sur lesquels portaient les controverses entre les 
deux partis. Suivant les catholiques, tout sacrement 
était valable, s’il était conféré régulièrement, même par 
un prêtre indigne. Suivant les donatistes, au contraire, 
la validité du sacrement dépendait de la « pureté » 
du ministre. Pour exprimer cette idée, ils employaient 
justement les mots mundus, munditia, qui étaient pour 
eux des termes techniques #. 11 y a donc, dans la cita- 
tion biblique du monument d'Henchir el Guis, une 
interpolation sectaire. Cette interpolation, contem- 
poraine des polémiques d’Augustin contre le schisme, 
æst l'œuvre d’un donatiste, presque sûrement d’un 
clerc, bien au courant des controverses de son parti #. » 
Si les donatistes affectaient de se décerner les titres 
de sanctus et de justus, on ne saurait toutefois admettre 
qu'ils aient accaparé des mots si essentiels à la langue 
‘chrétienne 5. Aussi faut-il apporter une extrême réserve 
avant de reconnaître le caractère donatiste d’un mo- 
nument d’après l'emploi qu'on y fait du mot sanclus: 
‘cependant, lorsque ce terme est employé comme un 
titre collectif et social des fidèles, il semble bien qu'on 
puisse tenir l'inscription pour donatiste. C’est le cas à 
Henchir el Ogla ", près d'Henchir el Adjedj, au sud- 
ouest de Tébessa. Dans les débris d’une basilique 
longue de 20 mètres et large de 12 mètres, dont les 
pierres étaient dispersées sur toute l’étendue du champ 
‘de ruines, on a retrouvé l’arc triomphal de l’abside. 
La clef de cet arc portait une grande croix monogram- 
matique accostée des lettres À et ὦ et enfermée dans 
un cercle. Au-dessus et au-dessous du chrisme se dé- 
roulait une inscription de cinq lignes 7, dont l’origine 
donatiste est tout à fait probable si on considère au 
début la formule Sanelorum sedes, désignant non des 
saints mais des affiliés de l’Église, titre que les dona- 
tistes revendiquaient seuls alors. De même, la fin de 
d'inscription où le pure petit est une revendication de 
d'exclusive pureté du parti, analogue à celle que nous 
avons lue sur le linteau de Henchir el Guis : 


SANCTORVM SE 
DES DOMV DOMI 
NI 


Vigne Vigne Vigne Vigne 


QVI PVRE PETI 
T ACIPIT 


Sanclorum sedes domu(s) Domini. Qui pure pelit, 
ac(c)ipil. 

A Henchir Oum Kif (— Cedias) au sud-est de Mas- 
<ula, on ἃ trouvé une pierre qui ἃ éLé employée comme 
couvercle de sarcophage, mais qui, primitivement, 


1Ps. χον, 7-8.—? Tertullien, Adversus Judæos, ec. v, P. L., 
τ, στ, col. 607. — 5 Par exemple,: Petilianus de Constantine 
disait des catholiques, au début du grand pamphlet dirigé 
contre eux : Quibus equidem obscenis sordes cunctæ mun- 
diores sunt, quos perversa munditia aqua sua contigit inqui- 
mari. S. Augustin, Contra litteras Petiliani, 1. 11, τὰ, 4, 
P. L., t. xuuni, col. 259; Augustin répond : Nec aqua nostra 
änquinamur nec vestra mundamur... Incerla erit accipientis 
mundatio, Ibid., IX, 11, 5; III, var, P, L.,t. ΧΙ, col. 352, 
— P. Monceaux, op. cit., t. αν, p. 452-453, — 5 H, Delchaye, 


DONATISME (ÉPIGRAPHIE) 


1494 


devait être placée près de la porte d’un sanctuaire. On 
lit ceci 5: 


_RJAEC FACILIS PATET AVLA SANCTIS 

in]JCREDIENS FABRE FACTVM PARV IS 

0]PIBVS VIDEBIS OPVS IAM PATER 

ν Se]JCVNDVS OPERAM NAVAVIT SI OvI 

5 fa]CIVFACILE PVTARIT POTIS EST ME 
LI FAXIT 


Hæc facilis pale aula sanctis. Ingrediens fabre fac- 
lum parvis opibus videbis opus. Jam pater Secundus 
operam navavit. Si quis factu facile putarit, si polis est, 
melius faxit. C’est évidemment la dédicace d’un sanc- 
tuaire chrétien, église ou chapelle, par un évêque du 
nom de Secundus. Le mot aula désigne probablement 
l’atrium. Les formules, très curieuses et naïves, sont 
nouvelles dans l’épigraphie africaine. On y trouve des 
traces de rythme, et il n’est pas impossible que l’au- 
teur ait eu l'intention de faire des vers. A la première 
ligne, le mot sanclis désigne les habitués de l’église, 
ouverte, par conséquent, aux seuls donatistes, car pour 
les catholiques, ils ne visent à porter un titre si relevé 
et, coïncidence curieuse, dans cette même bourgade 
de Cedias, nous savons qu’ils se donnent, eux, non le 
titre de saints, mais celui de « pécheurs » 9: 


IN PATRI DOMINI 
DEI Ων! EST SERMONI 
DONATVS ET NAVIG 
IVS FECERVNT CEDI 
5 ENSES  PECKATORES 


De cette même localité de Cedias, nous avons un 
pilier sculpté avec l’acclamation Deo laudes®et la 
conférence de Carthage nous apprend, qu’en 411, 
Cedias avait un évêque donatiste, nommé Fortis, et 
pas d’évêque catholique ". 

A Henchir el Guesseria, au nord-ouest de Batna, 
on lisait sur un montant de porte, à la face de l’église 2: 


HEC 
POR 
TAD 

OMI 

ὃ nlIVStl 
INTRA 
Bvnt 


ce qui est toujours la même pensée : seuls, les dona- 
tistes, les « justes » ont le droit de pénétrer dans l’église. 

A Thamallula (— Tocqueville), nous avons déjà cité 
ce chapiteau sur le tailloir duquel on lit : Læfamini in 
Domino et exultate justi et gloriemur omnes recti corde. 
Bono qui iscribsit %, Nouvel emprunt aux psaumes 4, 
mais avec une retouche. Le texte original demande 
gloriamini qu’on a remplacé par gloriemur, façon de 
s'appliquer le verset à soi-même et de se compter tout 
de suite au nombre des justes. 

Cette interdiction faite à tous ceux qui n'étaient ni 
«justes » ni «saints » de pénétrer dans l'église, les catho- 
liques, qui se disaient « pécheurs », ne pouvaient l'ad- 


dans Anal. boll., 1910, t. xx1X, p. 468. — ‘ P. Monceaux, 
Inscription chrétienne d'Henchir el Ogla, dans Bull. de la 
Soc. nat. des antiq. de France, 1909, p. 276-277. Henchir 


el Ogla, au sud-ouest de Tébessa, restes d’une basilique. 


— ? Hauteur des lettres, Om04.— ΚΙ P, Monceaux, dans 
Bull. archéol. du Comité, 1907. p. cExxXxvI. — * Corp. 
inscr. lal., t. vx, Ὡς 9 (Ξε 2309). — 19 Jbid., ἃ. vin, 
n. 2223.— τι Coll. Carth., 1, 163.— 13 Corp. inser. lat.,t. vi 
n. 18552; Ps. cxvrtr, 20.—- 35 Gsell, dans Bull. archéol. du 
Comité, 1908, p. CCxX VI, — M Ps, xXxx1, 11. 


1495 DONATISME 


mettre, eux qui considéraient l’église comme le lieu de 
la prière plus fervente, plus puissante, plus solennelle, 
le lieu où le pécheur se réconciliait par la confession des 
péchés et la réception du sacrement de pénitence. Une 
inscription tracée sur un fragment d’architrave ou de 
linteau a été découverte dans les ruines d’Aïn Segar, 
au sud-ouest de Tébessa; elle surmontait la porte d’une 
chapelle placée sous le vocable d’un saint : (fig. 3868) : 


IC SEDES SANCTI 
IC RECISIO CAVSE 
IC IN CRISTO FLOREAT 


La formule du milieu fait allusion à l’absolution des 
péchés ; de même sur l'inscription d’un linteau de porte 


(ÉPIGRAPHIE) 


1496 


était ensevelie Robba, une martyre donatiste, reli- 
gieuse, sœur d'Honoratus, évêque d’Aquæ Sirenses 5. 

De leur côté, les catholiques reprochaient aux dona- 
tistes l'assassinat du diacre numide Nabor&. 

Versus sci Auguslini episcopi 

©OONATISTARVM CRVDELI CAEDE PEREMPTVM 
—NFOSSVM HIC CORPVS PIA EST CVM LAVDE NABORI 
»ΝΤΕ ALIQVOT TEMPVS CVM DONATISTA FVISSET 
© ONVERSVS PACEM PRO 0 MORERETVR AMAVIT 
©PTIMA PVRPVREO VESTITVS SANGVINE CAVSA 
ZON ERRORE PERIT NON SE IPSE FVRORE PEREMIT 
<ERVM MARTYRIVM VERA EST PIETATE PROBAT 
cVSPICE LITTERVLAS PRIMAS ΙΒ] NOMEN HONORIS 


Le diacre Nabor n’est connu par aucun autre texte; 


3868. — Inscription sur un fragment d’architrave à Aïn Segar. 
D’après De Rossi, Bull. di arch. crist., 1878, pl. 1x. 


trouvé à Ksar Ouled Zid, et provenant d’une basi- 

lique * : 

IIEI DABITVR BOBIS QVERITE ET INBENIETIS 

IRIA DOMV CIRCVS ANTE PPLO EXPECTANS 
[PONTI 

FICVM SCRDTM FF FRO DELICTA POPVLI 


[Petilte, et dabitur (vobis; qu(a)erite, et in(v)enielis. 
— [Est aplerta domu(s) Chr(isli) [plulsante p(o)p(u)lo, 
expeclans ponlificum s(a)c(e)rd(o){(u)m pr(eces) pro 
delicta populi. Le début est une citation et le milieu une 
paraphrase d’un verset des évangiles : Petite et dabilur 
vobis; quærile et invenietis; pulsate, et aperielur vobis *. 
La formule finale est nouvelle et vise l'administration 
du sacrement de pénitence dans l’église ouverte aux 
pécheurs. Cette inscription n’est pas une des moins 
curieuses attestations épigraphiques d’un sacrement 
jusqu'ici rarement mentionné par ces sortes de Lexte. 

Ce n'étaient là que des récriminations pacifiques, 
d’autres textes font allusion à des conflits plus graves. 
A Bénian, parmi les ruines d’une basilique (voir 
Dictionn., t. 1v, col. 1461,: fig. 3865) une pierre s’est 
conservée (fig. 3867), table rectangulaire de grès, lon- 
gue de 0m79, haute de 0m58, épaisse de 0518 #.Cette 
table a été découverte dans un caveau rectangulaire où 


1 Bosredon, dans Rec. dela Soc. de Constantine, 1876-1877, 
p. 380; Masqueray, dans Revue africaine, 1878, τ, ΧΧΤΙ, 
p. 468; De Rossi, Bull. di arch. crist.,1878, p. 22, pl. 111; 
Corp. inscr. lat., n. 10701, 17617; P. Monceaux, Hist, litt. 
de l'Afrique chrétienne, t. 1V, p. 457. — Ὁ P. Mon- 
ceaux, Inscriptions chrétiennes de Ksar Ouled Zid, 
dans Bull. de la Soc. nat. des antiq. de France, 1909, 
p. 200. — 5 Matth., vu, 7; Luc., ΧΙ, 9. — 5. Gsell, dans 
Comptes rendus de l’ Acad. des inscript., 1899, p. 277; Fouilles 
de Bénian, Paris, 1899, p. 25; Monuments antiques de l'AI- 
aérie, 1901, 1. τι, p. 178; P. Monceaux, Enquête sur l'épi- 
graphie chrétienne d'Afrique, dans Mémoires présentés par 


c'était un ancien donatiste qui s'était séparé de la secte 
pour rentrer dans l’unité catholique, qu’exprimait alors 
en Afrique le mot pazx; les vers 6 et 7 font allusion aux 
suicides des circoncellions. 

De même que nous avons déjà fait remarquer (vole 
Dictionn., t. 11, au mot CATHOLIQUE) l'obligation où on 
se trouvait, parmi tant d’églises d'apparence identique. 
de faire connaître nommément le parti auquel elles 
appartenaient, ce qui nous vaut telle inscription ?: 


fJABR(ica) CHATOLICA εξ 
de même on lit sur un claveau à Aïn Ghorab ὃ: 


AECLESIA DONATIST. . .. 


Enfin, il n’est pas jusqu’au calendrier liturgique 
pour lequel on ne trouve à glaner. Les donatistes célé- 
braient la Noël suivant la tradition africaine, mais ils 
repoussaient l’Épiphanie, d'importation postérieure aw 
début du schisme, et même ils protestaient ainsi ? : 


NATALE 

DOMINI 

ΘΙ ΘΎΕΙ 

VIII-KAS 

5 IANVARIAS 
divers savants à l'Acad. des inscript., 1908,t. xxx, 119 part... 
p. 326, n. 333, — δ Au musée du Louvre; l’année 395 de 
l'ère de Maurétanie correspondant à l’année 434 de notre 
ère, — 9 J. Giorgi, dans Archivio della Soc. rom. di storia 


patria, 1886, t. 1X, p. 280 sq., dans le ms. Sessorianus 66; 
De Rossi, Bull. di archeol. crist., 1886, p. 8-10; De Rossi, 
Inscript. christ. urbis Rome, 1888, t. 11, 1τὸ part., p. 460-461. 
— ? Corp. inscr. lat., τ. var, n. 2311, p. 951; cf. n. 5176. — 
δ Corp. inscer. lat., t. vx, αι 10707-10708, 17615. — ? L. Re- 
nier, Recueil des inscript. romaines de l'Algérie, n. 3426; 
Corp. inscr. lal., n. 8628; Ῥ, Monceaux, Hist. liltér. de 
l'Afrique chrét., t. αν, p. 458, 


1497 


Si du calendrier on passe au martyrologe, on retrouve 
les difficultés que nous avons déjà fait connaître tou- 
chant la distinction à établir entre catholiques et dona- 
tistes. Les uns et les autres honoraient non seulement 
leurs martyrs, mais encore ceux des persécutions anté- 
rieures à la paix de l’Église; on ne peut donc espérer 
déterminer les martyrs donatistes que grâce à une cir- 
constance exceptionnelle. 

La Numidie était la terre d’élection du donatisme et 
c'est là qu'ont été trouvées les inscriptions en plus 
grand nombre susceptibles d’être attribuées à la secte. 
Elle y exerça même pendant une certaine période, au 
1ve siècle, la prépondérance du nombre et il s’ensuit 
qu’on ne risque guère de se tromper en attribuant aux 
dissidents’ environ la moitié des textes épigraphiques 
pour cette province et cette période; ailleurs la dispro- 
portion reste à l'avantage des catholiques, mais cette 
vague statistique est peu instructive. Dès l'instant qu'il 
faut aller au delà et procéder à des déterminations cer- 
taines, la difficulté est grande. Sans doute, les donatistes 
poussaient à l'excès le culte des martyrs, mais les 
catholiques ne s'en privaient pas toujours, puisque 
nous voyons les conciles africains insister et revenir sur 
la modération qu'il importe d'apporter dans ce culte. 
Des basiliques, des chapelles, des oratoires s’élevaient 
dans les villes et le long des routes, un peu à l’aven- 
ture, provoquant les récriminations des évêques, mais 
énoncées sous cette forme grondeuse et imprécise 
familière au style ecclésiastique et dont l’histoire peut 
tirer si peu de chose. Un indice plus caractérisé pour- 
rait se trouver dans le fait que ces martyrs locaux, 
inconnus hors de leur région, sont entièrement oubliés 
par les catholiques de l’époque suivante, mais les cir- 
constances historiques de l'établissement des Vandales 
furent étrangement contraires à cette tranquillité favo- 
rable aux souvenirs, aux récits, aux relations brèves 
ou diffuses qui fondent les assises des martyrologes. 
Y a-t-il eu oubli, suspicion ou exclusion ? En défini- 
tive, on l’ignore, et, pour l'immense majorité des cas 
particuliers, on l’ignorera toujours. 

Il existe heureusement des exceptions, mais en petit 
nombre, lorsqu'il s’agit de personnages pour lesquels 
nous savons la vive dévotion des donatistes, lorsque se 
montre une formule si caractéristique que le doute 
cesserait d’être critique. Le donatisme est né d’une 
exaspération de la notion du martyre, d’une rigueur 
abusive contre ceux qu'il qualifiait de « traditeurs ». 
Logique, il poussa le culte du martyre jusqu’à l’excuse 
du suicide, qui devenait un martyre par persuasion. Les 
catholiques, plus calmes, honoraient la confession de 
foi, blâmaient le zèle provocateur, condamnaient le 
suicide et faisaient observer que, la paix de l’Église 
ayant clos, à peu près, le martyrologe sanglant de 
l'Église, la sainteté s’offrait dans des œuvres acces- 
sibles à tous : prière, aumône, charité. Ce que saint 
Ambroise disait à Milan et saint Augustin à Hippone 
où à Carthage, on l’écrivait sur la tombe d’un évêque 
nommé Alexandre et qui gouverna l’Église de Tipasa : : 


CLAVSVLA IVSTITIAE EST 
MARTYRIVM VOTIS OPTARE 
HABES ET ALIAM SIMILEM AE 
LEMOSINAM VIRIBVS FACERE. 


Ainsi donc la perfection de la justice se trouve dans 
le souhait du martyre aussi bien que dans l’exercice 
de la charité. 

Parmi les martyrs chers aux donatistes devaient se 
trouver ces martyrs d’'Abitina, emprisonnés à Car- 


2 Corp. inscr. lal., t. vint, n. 20906. — *? Acta Saturnini, 
C: XVIII. — ? Jbid., c. XVI-XX. —* P. Monceaux, His!. littér. 
de l'Afrique chrétienne, t. αν, p. 467.—5%S. Optat, op. cit, 
LIN, ©. 1v, P. L., t. ΧΙ, col. 1006. --- Corp. inscr. lat., 


DONATISME (ÉPIGRAPHIE 


1498 


thage en 304, qui, par leur rigueur à l’endroit des « tra- 
diteurs », avaient aidé le schisme à prendre corps *. La 
relation de leur martyre est l'ouvrage successif de deux 
donatistes, elle se termine par un violent réquisitoire 
contre Cæcilianus de Carthage et contre les catho- 
liques *. Or l’on a découvert, sur divers points de l’Afri- 
que, toute une série de documents épigraphiques où se 
lisent les noms de martyrs identiques aux noms des 
principaux martyrs d’Abitina #, et la coïncidence, qui 
n’est peut-être rien de plu: que cela, n’en est pas moins 
curieuse et digne d’être signalée. D’autres conjectures 
ont été présentées, ingénieuses plutôt que convain- 
cantes, et qui grossissent l’épigraphie donatiste d’in- 
scriptions dont l’origine schismatique nous paraît 
douteuse et que, pour cette raison, nous ne transcri- 
vons pas : une inscription de Henchir Taghfaght, un 
linteau d’Aïn Ghorab, des listes de noms dans la basi- 
lique de Mcidfa à Carthage. Par contre, il ne subsiste 
rien d’un cimetière de circoncellions, tués en 340, en 
Numidie, dans une bataille contre les troupes du comte 
Taurinus. 

Une trentaine d'années plus tard, Optat de Milève 
écrivait : Dans le Locus Octavensis, une foule de cir- 
concellions furent tués, beaucoup furent décapités. 
Leurs cadavres ont pu se compter jusqu'à nos jours 
d’après le nombre des autels blanchis (dealbatæ aræ) 
ou des tables (mensæ)5. Optat ajoute qu'on avait 
commencé d’ensevelir les victimes dans des basiliques, 
un évêque s’y opposa; alors on enterra les morts sur le 
champ de bataille transformé en cimetière et parmi les 
tombes on éleva quelques autels pour le culte à rendre 
aux martyrs. Tombes et autels devaient porter des 
inscriptions ; rien n’a été retrouvé. 

Rien non plus ne permet parfois de prendre parti sur 
la croyance de martyrs dont la memoria s’est conservée, 
le groupe des martyrs de Renault ‘, par exemple, qui 
périrent en 329, mais leur inscription n'offre pas trace 
de donatisme; de même pour les martyrs de Tiaret 7. 
Est-ce l’épitaphe d’un donatiste que cette pierre 
trouvée à Kherbet Madjuba (Sillègue, en Maurétanie 
Sitifienne) et qui, d’après la forme des chrismes, semble 
appartenir à la fin du 1v® siècle ou au début du ve? 
Le bonis bene est un indice à peine suffisant ὃ: 


Xe 
Erit bo]NIS BENE 
Hæc est Pa]VLI MEN 
sa qui JVIXIT AN 
nis… mens]JQVATTVO 
r dies.… ha]BET NATA 
le decimu]QVINTV 
kalendas JOCTOBRE 
spassus proJNOMINE CRI 
sli nunc est|ANTE DOMI 


10 num i]N δ 
Yo 


Parmi les épitaphes proprement dites, il est le plus 
souvent impossible de découvrir un indice permettant 
de reconnaître si le défunt était catholique ou dissident. 
Les formules usuelles sont les mêmes dans chaque 
camp et si l’un des deux a usé d’une ou plusieurs for- 
mules particulières, personne ne nous l'a appris et 
aucune tombe n’est venue suppléer à ce silence. C'est 
seulement par des anomalies de rédaction qu'on peut 
suppléer à ce que nous ignorons. 


φι 


t. vin, ἢ. 21517. — * Gsell, dans Bull. archéol. du Comité, 
1908, p. ccr. —* Poulle, dans Recueil de Constantine, 1 


) 


p. 418; Corpus inscriptionum latinarum, t. van, n. 10952, 
204$0, 


“1499 


Ainsi à Sétif, on lit, sur un cippe : : 


HIC-:IACENT 
VNTANCVS-: 
ET:INNOCEN S- 
PARTIS TRIGARI 
D’après la forme du chrisme, l'inscription serait du 
ve siècle. A cette époque, pars sert en Afrique à dési- 
gner les sectes schismatiques; on dit : pars Donati, 
pars Rogati, pars Maximiani. La pars Trigari doit 
viser quelque secte minuscule, toute locale, dont aucun 
document ne nous ἃ parlé, probablement une secte 


ΚΟ ΠΝ axe KR 
͵ w 
TUE ΠΝ 


AN ᾿ 


ΕΝ τ ἣν 
ἤναι S 
UÈ 


{{{| 1 y 


μὰ 
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ΝΟΣ 


μι ΠΝ " 


DONATISME (ÉPIGRAPHIE) 


ΠΣ I] D 


1500 


CORDIA 

DECESSIT 

MARCELVS 
ΓΙ Εἰ- 


2 


B. 

H(ic) r(equiescit) b(ene). Au temps d’Augustin, pax 
signifiait par extension l’unité de l'Église (qui procure 
la paix}; lemot concordia renforce ce sens et c’est bien, 
je crois, ici l'indication que le défunt est mort dans 
l'unité et la concorde; apparemment il n’v avait pas 
vécu, ce serait donc un converti du donatisme. Peut- 
être est-ce aussi une épitaphe donatiste qui fut décou- 
verte à Lamiggiga 5, dans l’abside d’une petite église, 
tracée en mosaïque ? : 


quil ul Al ὶ 


res 


(} 


il 


Ξε 
DA 


TT 
(l 


fl 


΄ 


CIN 


= 


LÈ 
αὶ 


3869, --- Cimetière de Bénian. 


D'après S. Gsell, 


donatiste plus ou moins séparée de l’Église de Donat ?. 
A Théveste, dans l’atrium de la grande basilique 
chrétienne, sur deux dalles du pavement, on lisait ® : 


[Æic jac]es extinc{[la, Pat]ri gratissi[ma] virgo, 
[U]rbica, quod nomen semper [i]n astra vigel, 

Laudes in excelsis! Talibus erepta tenebris, 
Cum {ἰδὲ perpetua redditur alma dies, 


La défunte Urbica ou le rédacteur de son épitaphe 
αἴ probablement tous deux devaient être donatistes. 
La substitution de laudes in excelsis à la formule com- 
mune : gloria in excelsis est certainement tendancieuse 
et rappelle le Deo laudes, devise de la secte. 

A Oum el Aber, région d’Aïn Beïida, cette épitaphe# : 


IN PACE 
ET CON 


1 Marchand, dans Annuaire de la prov. de Constantine, 
1854-1855, p. 146; L. Renier, Recueil des inscript. rom. de 
l'Algérie, n. 3449; Corp. inser. lat, t. ΠῚ, ἢ. 8650. 
2 P.Monceaux, Hist. litt. de l'Afrique chrét., t.1v, p.477. 
5 Gsell, dans Bull. archéol. du Comité des travaux historiques, 
1896, p. 164, n. 24. — * Poulle, dans Recueil de Constantine, | 
1876-1877, p. 551; Corp. inscr. lat., t. vint, n. 18714. — 
ΣΡ, Monceaux, op. cil., ἢν αν. p. 478. — “ Pasteur ou Seriana, 
au nord-ouest de Batna. — ? Domergue, dans Recueil de 


PAU 


Fouilles de Bénian, 1899, p. 7. 


Dignis digna, Patri Argentio coronam Benenatus 
les(s)el(Davit. Ne serait-ce pas un évêque de Lamiggiga, 
au début du ve siècle“? Cette ville eut alors un évêque 
donatiste qui nous est connu par le procès-verbal de la 
conférence tenue à Carthage en 411 : Z{em recitavit : 
Recargentius episcopus Lamiggigensis. Il suffit de 
supprimer les lettres Rec qui sont le sigle abréviatif 
de recitavit pour rétablir le nom d’Argentius et il est 
vraisemblable que c’est lui que désigne l’épitaphe, qui 
appartient ainsi à la première moitié du ve siècle. 

Nous avons déjà parlé de la communauté donatiste 
de Bénian, à propos de la basilique et de la crypte con- 
tenant le tombeau de Robba (voir Diclionn., t. 1v, 
col. 1461); la même localité nous a donné un cimetière 
exclusivement donatiste. 

Les ruines de Bénian sont situées à environ 35 kilo- 


la Société de Constantine, 1892, t. xxvrr, p. 154; Molinier 
Violle, dans même recueil, 1895, t. xxx, p. 99; Gsell et 
Graillot, dans Mélang. d’archéol. et d'hist., 1894, t. χιν, 
p. 512; Gsell, Mon. ant. de l'Algérie, 1901, t. πὶ, p. 255; 
P. Monceaux, dans Comptes rendus de l’ Acad. des inscr., 
1908, p. 308; Η δι. lit. de l'Afr. chrét., 1912, 1. τν, p. 478- 
479. — Il y avait en Numidie deux villes ou du moins 
deux diocèses de Lamiggiga; ii n'est pas douteux qu'Argentius 
ait été évêque de la localité où s'élève aujourd’hui Pasteur. 


CR 


41501 DONATISME 
mètres sud-sud-est de Mascara. Bénian, mot qui veut 
dire en arabe Les constructions, s'appelait dans l’anti- 
quité Ala Miliaria. Ce nom était celui d'un corps de 
troupes, d’une aile ou, si l’on veut, d’un régiment de 
‘cavalerie, composé de mille hommes. La ville romaine 
avait donc une origine toute militaire. C'était une des 
places les plus importantes de la frontière stratégique 
établie dans la province de Maurétanie Césarienne, 
probablement sous le règne de Septime-Sévère *. On a 
pu reconstituer le tracé de la ligne militaire, præten- 
dura, qui couvrit la province. Elle consistait en une 
route, précédée sans doute d’un fossé et jalonnée par 
des forteresses et des fortins. Ala Miliaria fut une de 
ces places fortes. On distingue encore fort bien l’en- 
ceinte ?. La ville était carrée et mesurait deux cent 
quarante mètres de côté. L’oued Taria la contournait 
à l’est et au sud (fig. 3369). Le rempart, marqué par- 
tout par un talus, aflleure le sol en beaucoup d’en- 
droits. IL est formé de deux murs accolés, un mur 
“extérieur en pierres de taille et un autre, par derrière, 
“en moellons. À l’ouest et au sud, s’ouvraient deux 
portes, protégées par des tours rondes, de cinq mètres 
de diamètre. A l’intérieur, un grand nombre de blocs 
jonchaient le sol; la basilique chrétienne était seule 
reconnaissable au milieu de sa petite enceinte. Nous 
l'avons déjà décrite (voir Dictionn., t. 1V, col. 1461, 
fig. 3865). Au dehors, surtout au nord, de nombreux 
moellons et quelques pierres de taille indiquent vague- 
ment des habitations. Bénian était reliée directement 
au littoral. 

Quelques inscriptions trouvées à Cherchel semblent 
prouver que l’ala miliaria tint d’abord garnison dans 
Ja capitale de la province, Cæsarea. Ce fut vers la fin du 
11e ou au début du zrre siècle qu’elle s'installa à Bénian, 
sinon tout entière, du moins en majeure partie. A cette 
époque, Septime-Sévère permit aux soldats de cohabi- 
ter avec leurs femmes #. Il est probable qu’à Bénian, 
“comme au camp légionnaire de Lambèse, à partir du 
re siècle, l’espace protégé par le rempart fut réservé 
aux magasins, aux locaux officiels, aux terrains d’exer- 
«ice, aux écuries. Les cavaliers vivaient autour de 
l'enceinte, avec leurs familles, dans des constructions 
légères, qui ont laissé peu ou point de traces. Ala 
Miliaria devait ressembler un peu à ces smalas de 
‘spahis, où les tentes des soldats, mariés pour la plu- 
part, sont dressées au pied d’un bordj élevé par l'État. 
‘Ce lieu de garnison devenait une véritable patrie pour 
des hommes qui y restaient de longues années (ils 


MEMORIA SANCTI-SEMPERQVE GLORIOSI 


(ÉPIGRAPHIE 


1502 


Avec les habitations, les cimetières s’étendirent. A 
l’ouest, on reconnaît encore les traces d’une avenue 
bordée de monuments funéraires : ce sont des autels, 
des pierres en forme de caissons semi-cylindriques, des 
mausolées, mais tous ces monuments sont païens et 
nous n AVOnSs pas à nous arrêter. 

Au τν ὁ siècle, on ignore si l’ala miliaria tenait encore 
garnison à Bénian, mais à partir de cette époque on 
peut suivre, de proche en proche, l'expansion du 
christianisme en Maurétanie. Au ve siècle appartien- 
nent la basilique et les inscriptions qui nous ont con- 
servé un des derniers échos du conflit donatiste. 

Le 25 mars 434, Robba, religieuse donatiste. fut 
mise à mort par les catholiques ‘. Près de sa sépulture 
et en son honneur fut élevée une basilique, entre 434 
et 439. Cette basilique était située dans la partie orien- 
tale de l'enceinte fortifiée, sur un emplacement où se 
trouvaient déjà quelques chambres funéraires dans 
lesquelles on faisait des inhumations dès l’année 422. 
Quelques-uns des personnages qui reposaient là pa- 
raissent avoir appartenu au clergé des villes voisines : 
Ala Miliariaétait devenue, pour ce coin de Maurétanie, 
la forteresse du donatisme ὃ. 

Les caveaux funéraires, écrit M. Gsell 7, sont disposés 
en ligne droite, à l'extérieur et à l’est de la place forte, 
au sommet d’une pente rapide qui descend vers la 
rivière. Ils étaient presque adossés au rempart. Ils ren- 
fermaient jadis des cercueils. Le premier caveau (au 
nord) est le mieux conservé. Construit en moellons, 
il mesure 210 de long sur 155 de large. Haut de 
180, il est couvert d’une voûte en berceau. Les parois 
intérieures avaient été enduites d’une couche de chaux, 
sur laquelle on distingue encore des caractères que des 
visiteurs ou des ouvriers ont tracés à la pointe avant 
la fermeture de la chambre. Plusieurs de ces inscrip- 
tions sont encore fort distinctes. C’est d’abord un 
alphabet presque complet, dont les lettres présentent 
les formes en usage au ve siècle; puis le nom d’une 
certaine Rogala; à côté, on lit les lettres Roga, tracées 
sans doute par la même personne, qui n’a pas pris la 
peine de terminer; ailleurs c’est simplement la lettre r. 
Les cercueils étaient en bois. On a retrouvé des débris 
de planches, en thuya, qui appartenaient à l’une de 
ces caisses et qui contenaient encore quelques osse- 
ments. La facade du caveau, à l’est, portait une 
inscription * faisant connaître les noms des deux 
défunts. 

Cette inscription est conservée au musée du Louvre : 


PATRIS NOSTRI:-NEMESSANI 


EPS:VIXIT ANNIS LXMINTER QVIBVS XSIIHMQVOS SACERDO 


TIVM-DNO:ADMINISTRAVIT ET REQUIEVIT IN PACE ΧΙ 


KL:IANVARIA 


CCCLXXX ET III IVLIA GELIOLA SACRA DEI SACERDOTIS SOROR VIXIT AN 


5 NIS LIMET REQUIEVIT 


faisaient au moins vingt-cinq ans de service) et où ils 
avaient auprès d'eux ceux qui leur étaient chers. La 
ville de garnison devint, avec le temps, le chef-lieu 
d'un district semi-militaire, semi-agricole. Ce ne fut 
plus seulement un camp, mais une véritable ville. Les 
ænwirons étaient bien cultivés; les oliviers y crois- 
saient sans doute en plus grand nombre que de nos 
jours, car on rencontre dans les ruines beaucoup de 
fragments de pressoirs à huile #. 


& S. Gsell, Fouilles de Bénian (Ala Miliaria), publiées sous 
des auspices de l'Association historique pour l'étude de l'Afri- 
que du Nord, in-S8°, Paris, 1899, p. 7 sq. — * KR. de La Blan- 
chère, Voyage d'étude dans une partie de la Maurélanie 
Césarienne. — * Le texte de l'historien grec Hérodien qui 
nous donne ce renseignement se rapporte, il est vrai, aux 
légionnaires, mais cette mesure fut appliquée sans doute 
aux soldats des troupes auxiliaires. — #$S, Gsell, op. cit., 
Ὁ. 10-13. — ® Voir plus haut, t. αν, col, 1464, fig. 3867, avec 


IN PACEMNONA OCTO:CCCLXXX ET III 


Memoria sancti semperque gloriosi patris nostri Ne- 
messani ep(i)s(copi). Vixitannis LX, interquibus X VIII 
quos sacerdotium D(omi)no administravit, el requievit in 
pace ΧΙ k(a)l(endas) ianuaria(s), a(nno) p(rovinciæ) 
CCCLXXX el III. — Julia Geliola, sacra Dei, sacer- 
dotis soror, vixil annis L, el requievit in pace nona(s) 
octo(bres), a(nno) pr(ovinciæ) CCCLXXX et 11]. 

Il s’agit donc d’un évêque, Nemessanus, qui vécut 
soixante ans et siégea dix-huit ans; il mourut le 22 dé- 


la bibliographie de l'inscription. — * P. Monceaux, op. cit., 
t. 1V, p. 480. — * S. Gsell, Fouilles de Bénian, p. 20 sq. — 
8 Complet de a à t inclus, le d est en forme de della majus- 
cule. Cf.S. Gsell, op. cit., p. 21, Ag. 6. — * Demæght, dans 
Bulletin d'Oran, 1896, p. 116, n. 1 ; Cagnat, dans Bull. 
archéol. du Comité, 1895, p. 32S; Michon, dans Bull. de ἢ 

Soc. nat. des antiq., 1896, p. 325; Gsell, dans Mél. d'archéol. 
1896, t. χντ, ἡ. 486; Fouilles de Bénian, p.21;P. Monceaux 
op. cit., t. 1V, p. 481; Corp. inscr. lat., ἃ. var, n. 21570. 


1503 


cembre 422; sa sœur Julia Geliola, vierge consacrée, 
était morte quelques semaines auparavant, le 7 octo- 
bre, à l’âge de cinquante ans. Cette première tombe 
décida sans doute de l’aménagement du cimetière. 

Onze ans plus tard, on aménagea ou l’on utilisa une 
autre chambre funéraire, la deuxième de la série, con- 
tiguë à la chambre de Nemessanus, avec laquelle une 
porte étroite la met en communication. A l’entrée, on 
plaça l’épitaphe du prêtre Victor, décédé le 21 DR 
bre 433, et inhumé par les soins de son frère ! : 


MEM-:VICTORIS-PB- 
VICXIT ANNIS LII 
DIS-XI KL-OCTOB 
LVCIANV-FRATER FE 

ÿ CIT PRO CCCXC ET I 


Memo(ria) Victoris p(res)b(yteri). Vicxit annis 1,11; 
dis(cessit) ΧΙ k(a)l(endas) oclob(res). Lucianu(s) frater 
fecit, (anno) pro(vinciæ) CCCXC et IIII. 

Pour introduire ce corps, il a fallu naturellement 
rouvrir le tombeau de Nemessanus et le murer ensuite. 

Des autres caveaux, il ne reste plus que de vagues 
traces de murs. Mais les inscriptions funéraires ont été 
presque toutes retrouvées, ce qui est le principal. Voici 
celle qui paraît avoir été placée sur le front du troi- 
sième caveau : elle a glissé quelques mètres plus bas ? : 


MEM SANCTI PAR DONAI D GE 
LU WW 
ΖΖΝΙΧΙΤ ANNIS LXXX INTER ΤὯῪᾺῪΟ ἶ 
SACERDOTIVM DNO ATMINISTZ/Z7" 
ὃ REQIEVIT PRIDIE IZZANA σινζῶῇξἤξϑξξξξ 
SVS DIA CONVS FRATRI FECITMQIA Εἰ 
SERANE ZZAAAUUISN P ERAVEDN . 


[M]emo(ria) sancli patr(is) Donali ep(is(copi)… 
Vixit annis LXXX, inter quibus…. sacerdotium D(0- 
mi)no a(d)minist{ravit, et] req(u)ievit pridie [k(a)l{en- 
das 2) ilan(u)ar(ias) 3]... sus diaconus fratri fecit. 
[a(nno) plr(ovinciæ CCC et … 

C’est l’épitaphe d’un évêque, Donatus, décédé à 
l’âge de quatre-vingts ans, après l’année 439; le monu- 
ment fut élevé par son frère, qui était diacre. 

Le quatrième caveau reçut le corps de la martyre 
Robba‘, dont l’épitaphe était encastrée dans le mur 
fermant la chambre à l’est. Tandis que les autres 
inscriptions paraissent avoir été placées en dehors des 
caveaux, face à l’orient, celle-là, à en juger par l'endroit 
où on l’a découverte, regardait l’ouest et décorait l’in- 
térieur du caveau, disposition qui n’est probablement 
pas primitive. 

Il y avait encore deux ou trois caveaux au sud de 
celui de Robba; là fut trouvée l’épitaphe du prêtre 
Crescens, mort le 27 février 434, à l’âge de cinquante- 
cinq ans ° : 

MEM CRESCEN 

TIS PB:VIXIT ANN 

IS LV DIS III KA 

MARTIAS ANNO 
5 PRO CCCXCV 


Mem(oria) Crescentis p(res)b(yteri). Vixil annis LV ; 
dis(cessit) 111 ka(lendas) martias, anno pro(vinciæ) 
CCCXCY. 

L'inscription d’un autre prêtre fut retrouvée au 
même endroit 5 (fig. 3870) : 

Memo(ria) Donati p(res)b(yteri). Vicxit annis LX; 
discessil y idus marlias, anno pr(ovinciæ) CCCC et VII. 


? Demæght, dans Bull. d'Oran, 1896, p. 116, n. 1225; 
Cagnat, dans Bull. arch. du Comité, 1895, p. 329; Gsell, 
J'ouilles de Bénian, p. 22; Corp. inscr. lal., t. vi, n. 21574. 
— * Demæght, dans Bull. d'Oran, 1896, p. 116, p. 375, 
n. 1234; Corp. inscr. lat., t. vint, n. 21571; Gsell, J'ouilles 


- 


de Bénian, p. 22, fig. 7. — * Le graveur avait écrit une 


DONATISME (ÉPIGRAPHIE) 


1504 


Ce Donatus mourut à l’âge de soixante ans, le 11 mars 
446. Sa tombe, la dernière au sud, est la plus récente de 
toutes. 

Ce petit cimetière ne contenait donc aucun laïque, 
il était manifestement réservé aux clercs, qui faisaient 
une escorte d'honneur à leur martyre. Car on peut 
croire que tous étaient donatistes. Deux des défunts, 
un évêque et un prêtre, se nomment Donalus, ce qui ne 
prouve pas à la rigueur, mais autorise à supposer le 
donatisme. Tous n'étaient peut-être pas du clergé 
d’Ala Miliaria; en tout cas, le frère de Robba était 
évêque d’Aquæ Sirenses; mais le corps de Robba et la 
dévotion dont on l’entourait, dévotion dont témoigne 
un débris de la fenestella conjessionis, porte à croire que 


3870. — Inscription de Donatus, à Bénian. 
D’après 5. Gsell, Fouilles de Bénian, 1899, p. 23, fig. 7. 


l’on considéra comme une faveur l’enterrement dans 
la crypte de Bénian. Quant à Nemessanus, qualifié 
patris nostri sans aucune désignation de lieu, il était 
presque certainement évêque d’Ala Miliaria. 

Devant le porche de la basilique, une rangée de 
piliers soutenait un toit très incliné. On avait fait, en 
cet endroit, quelques inhumalions. Des épitaphes, 
malheureusement incomplètes, y ont été recueillies. 
L'une se rapporte peut-être à un diacre nommé Maurus, 
décédé le 30 novembre 439 7 : 


M MAVR DZ 
VICXIT AT, 
LXYX DISCESSIM 
DIE-KAL:DECEM 
5 BRES AN P di 


M(emoria) Maurli Ὁ] d[iaconi ?]. Vicxit a[nnis] 
LXX; discessi[l pri]die kal(endas) dece[m]bres, an(no) 
p(rovinciæ) GCCC. L'autre épitaphe, dont la mutila- 


deuxième ligne à cet endroit, mais ayant sans doute commis 
quelque erreur, il a martelé cette ligne et a repris la suite de 
l'inscription un peu plus bas. — 4 Voir col. 1464, fig. 3867. — 
5 Demæght, dans Bull. d'Oran, 1896, p. 375, n. 1235; 
Corp. inscr. lat., t. vint, ἢ. 21573.— 5. S. Gsell, Fouilles de 
Bénian, p. 27, fig. 7. — ? Ibid., p. 42, fig. 11. 


| 
ὰ 


D. 


1505 


tion est fort regrettable, faisait mention d’un évêque! : 


BIVS : EPS + IANNO 
CLESIA ALA ὦ TEM 
VIT-IN FIDE E VNL TE 


us, ep(ijs(copus) Janno… [ec]clesia Ala(milia- 
riensi) em... [requie]vit in fide e(t) uni[ta]te. Cet ecclé- 
siastique semble avoir été évêque d’une ville inconnue 
dont le nom commençait par Janno; il fut inhumé à 
Ala Miliaria, mais n’eut pas les honneurs de la crypte 
donatiste, c’est qu’en efet il mourut catholique : in 
fide et unitate. Le dernier mot prête au doute, on l’a 
complété de façon à lire : requievit in fide evangelii ? 
(voir col. 1471). 

Cette petite nécropole de Bénian, avec sa basilique, 
ses caveaux, son épigraphie, nous permet de saisir sur 
le vif la vitalité du schisme africain, son obstination à 
durer après l’apparente victoire des catholiques en 411. 
Le formulaire épigraphique présente de frappantes 
analogies avec le formulaire en usage chez les catho- 
liques et, pour tout dire, si la plupart des épitaphes de 
Bénian étaient de provenance inconnue, on les tien- 
drait pour catholiques. Sur les autres inscriptions, ce 
sont des indices qui, seuls, mettent sur la voie de 
l'attribution aux dissidents. 

H. LECLERCQ. 

DONAUESCHINGEN (MANUSCRITS Li- 
TURGIQUES DE). — 1° Manuscrit de 163 feuillets 
in-quarto, 1x° siècle, sacramentaire de saint Grégoire, 
venu peut-être de Constance. 

Ce manuscrit a été décrit par K. A. Barack, Die 
Handschriften der Fürstlich-Furstenbergischen Hofbi- 
bliothek zu Donaueschingen, 1865, p. 177, et, d’après 
lui, par L. Delisle, Mémoire sur d'anciens sacramen- 
taires, dans Mémoires de l’Académie des inscriptions 
el belles-lettres, t. ΧΧΧΙΙ, dre partie, 1886, p. 158-159, 
n. xL1. Celui-ci hésite à admettre la date du 1x® siècle, 
à en juger par le calque d’une partie des peintures 
qui se trouve au département des estampes de la 
Bibliothèque nationale, dans les recueils de M. le comte 
de Bastard, Matériaux d'archéologie rangés selon l’ordre 
géographique et chronologique, t. vin, articles 771-795. 
Le bibliothécaire de Saint-Gall, Idefons von Arx, 
qui l’a examiné en 1825, a été frappé de la ressemblance 
qu'il offre avecles beaux manuscrits de l’abbaye de 
Saint-Gall, de la seconde moitié du 1x° siècle. 

On trouve dans les dernières pages le catalogue 
d’une bibliothèque qui renfermait 356 volumes (peut- 
être la bibliothèque de l’église de Constance). Publié 
dans le Serapeum, 31 mars 1840, t. 1, Ὁ. 81. 

M. de Bastard, dans ses Études de symbolique chré- 
tienne, dans Bulletin du Comité de la langue, de l'his- 
toire et des arts de la France,t. 1V, p. 175 et 301, ἃ 
décrit deux des peintures de ce sacramentaire. 

Banaïas de Cabséel, symbole de Jésus-Christ vain- 
queur du diable, est représenté par un homme à che- 
veux courts, dans une peinture de la Résurrection 
et des saintes femmes au tombeau. Au bas du groupe 
on lit Leo Banaïias. 

Une peinture des saintes femmes au tombeau 
montre le phénix, symbole de la résurrection du Christ, 
déjà sorti des flammes; il semble occupé à se refaire 
un nid. 

20 Manuscrit de 247 feuillets, grand in-quarto, cou- 
verture en bois enveloppé de cuir. Collectarius secun- 
dum usum romanæ Sedis (olim Augsbourg). 

Ce manuscrit a été décrit par K. A. Barack, op. cit., 
p. 180, et par Schrôüder, Das älleste Sakramentar der 
Auügsburger Kirche, dans Archiv für die Geschichte des 
Hochstifts Augsburg, Dillingen, 1910, t. 1, fase. 2-3, 
P. 364. Ἔ 


1S. Gsell, op. cit, p. 42, fig. 11; Damæght, dans 
Bull. d'Oran, 1896, p. 374; Corp. inscr. lat.,t. vit, n. 21572. 


DONATISME (ÉPIGRAPHIE) — DONAUESCHINGEN 


1506 


Pages 3-13. Calendrier, et ensuite Præfalio communis 
dont le début manque. La miniature Maiestas Domini. 

Canon. Dans le memento pour le célébrant : Memento 
Domine, parvilatis meæ, qui me parvum et peccatorem 
ad magnum gradum sacerdotalis dignitalis promovere 
dignatus fuisti; fac me lalem, ut condigne possim {δὶ 
gralias et laudes alque sacrificium offerre el {uam exo- 
rare misericordiam pro me el pro cunclo populo chri- 
sliano, meque deinceps peccala vitare facias per Chri- 
stum Dominum nostrum. 

Nobis quoque peccatoribus, on trouve ces noms : 
Maria, Martha, Barbara, Margareta, Affra, Digna, 
Eunomia, Prisca, Susanna, Christina, Juliana, Regula, 
Brigida, Emerita, Potentiana, Waltpurga. 

Page 151. In cæna Domini, ad missam propter honorem 
chrismalis, signa solila campanarum personantur εἰ 
laus dominica Gloria in excelsis cum episcopali licentia 
in eodem die ab omnibus presbileris peragatur. 

Pages 154 sq. Post missam autem super allare corpus 
et sanguis Domini seruelur usque mane. Altaria quoque 
omnia post missam in eadem die spoliantur el ilerum 
quam in sabbalo sancto non uesliuntur. In ecclesia 
uero horæ diuinorum ofjiciorum cum tabulis pronun- 
liantur. In refeclorio signa similia ad benedictiones 
ciborum et poluum personantur. Post refectionem autem 
in eadem Domini cœna prior el fratres ab eo deputati 
secum fratribus omnibus pedes lauant; simililer et 
peregrinis el de familia quantis uoluerit. Post lauatio- 
nem calicem plenum fratres cum carilale miscentes. 

Pour le vendredi saint. 

In Parasceue usque et in sabbato sancto ad uesperos 
[sic] a prima usque ad completorium unus quisque diui- 
num offjicium per omnes diurnas horas per se silenter 
cantat. Omnibus tamen simul in unum ad æcclesiam 
concurrentibus ueniat sacerdos cum alla uoce ita dicens. 

A la fin, se trouvent des messes votives pour chaque 
jour de la semaine : 


Missa de S. Trinitale; 

feria II : de sapientia x 

fer. III : de dono Spirilus Sancti; 

fer. 1111: ad postulanda angelorum suffragia ; 
fer. V : de carilate; 

fer. VI : de cruce; 

Sabbalo : de 5. Maria. 


T Puis une série de messes votives : Ad poscenda suffra- 
σία sanctorum (deux formules); pro salule vivorum; 
pro rege, pro regibus, pro pastore, pro semet ipso, pro 
elemosinas nobis facientibus, pro voto vel con fessione, 
pro amicis familiaribus, pro petitione lacrimar um, pro 
immundis cogilationibus, pro temptalione car nis, pro 
peccaloribus, pro concordia fratrum, pro tribulatione, 
pro pluviam postulandam , pro serenilatem postulan- 
dam, pro ïiter agentibus, pro infirmis, pro defunclo 
episcopo, pro defunclo sacerdole, pro uno defuncto, in 
depositione, in anniversario, pro defunctis fratribus, in 
cimilerio. 
Enfin un dernier supplément de messes votives 


Missa in monasterio, pro congregalione 5. Mariæ 
Missa pro pace. 

« procongregalione. 

« pro omni gradu æcclesiæ. 

« pro imperalore. 

« pro semelipso. 

« pro infirmis. 

« pro iter agentibus. 

«  communis. 
Pro salule vivorum ac morluorum (S. Auguslini). 

H. LECLERCQ. 


—:A. Héron de Villefosse, dans Bull. de la Soc. nat. des antiq. 
de France, 1900, p. 114; P. Monceaux , op. c il., t. αν, p. 482. 


1507 DONIS DEI (DE) 


DONIS DEI (DE). La formule de donis Dei est 
fréquente dans l’épigraphie chrétienne. On la ren- 
contre en Italie, en Afrique, ailleurs encore, en pays 
grec, sur des pierres, des objets de métal servant 
d'ustensiles de mobilier, des monnaies. Sur une mon- 
naie d'argent du vi® siècle, onlit!: 

DONO D(e)l 


mais c’est là une formule trop écourtée et à peine 
reconnaissable, tandis que la formule complète est : 
de donis Dei et Christi, qu'il ne faut guère s'attendre 
à trouver souvent ainsi, car chacun semble s’ingénier 
à torturer ce petit texte. En Afrique seulement, nous 
trouvons : à Mechera-Sfa : DE (donis) D(e)l ET 
CHRI(sti)*, ou bien: DE DEI ET CHRISTI VOLVM- 
TAS ὅ: à Ténès: DE DEI DATA“; à Tipasa: DE DEI 
PROMISSA ou plus probablement : DE DEI (donis), 
PROMISSA..... [fe]CIT 5; à Auzia: DONIS 5. Lors des 
travaux d'aménagement de la source d’Aïn Medoudja, 
en Tunisie, on découvrit un nymphée du v® siècle 
dont l'entrée était couronnée par un fronton triangu- 
laire, avec architrave, frise, corniche et tympan, 
sculptés dans un bloc de calcaire monolithe, large de 
9m»50 et haut de 1π|0. Sur la frise, haute de 0510, se 
développe, sur une seule ligne, en caractères très nets, 
la dédicace du monument. Elle se compose de deux 
hexamètres : + INTVS :AQVE:DVICES : BIBOQVE :SE- 
DILIA:SAXA-NIMFARVMQVE -FLORENTI-FVNDATA: 
LABORES:DE-:DONIS:DEI 7, Ces deux vers sont em- 
pruntés à l’Énéide (1, 167) : 
Intus aquæ dulces, vivoque sedilia saxo 
Nympharumque (domus) 

et un poète local a ajouté la suite : Florenti(i) fundata 
labore. 

Sur un disque célèbre de Pérouse (voir DISQUE) on 
lit cette épigraphe ὃ: + DE DONIS DEI ET DOMNI 
PETRI VTERE FELIX CVM GAVDIO. La destina- 
tion du disque, qui était de présenter des oblations 
à l'autel, ne doit pas induire en erreur sur le sens de ces 
mots : de donis Dei et sanctorum. Quand il s’agit 
d’une ofirande faite à Dieu, c'est un témoignage de 
reconnaissance du pouvoir divin et de sa bienfaisance. 
Dans un hymne qui se lit parmi les opuscules de Philon 
Juif on lit : De terræ (Palestinæ) nunc fructibus ad te 
qui beneficii auctor fuisli primitias ferimus ; si lamen 
is recle dicitur offerre qui accipit. Hæc enim omnia, 
Domine, tua munera donaque sunt *. On peut remonter 
plus haut puisque la pensée de loffrande à Dieu pour 
reconnaître son souverain domaine apparaît dans la 
religion juive à l’époque la plus reculée. On lit dans 
les Paralipomènes ces mots 2 : Tua sunt omnia : εἰ 
quæ de manu tua accepimus dedimus tibi. Ces paroles 
se lisent sur une inscription juive d’Égine # et on lit 
assez souvent sur les marbres chrétiens d'Orient la 
même formule : τὰ σὰ ἐχ τῶν σῶν προσφέρομεν À. Ce 

1 M. Prou, dans Revue de numismatique, 1891, p. 40. --- 
2 Ephemeris epigraphica, t. vu, n. 542. — * Héron de Ville- 
fosse, dans Bull. des antiq. afric., 1885, t. xxx, p. 190, n. 903. 
— 4. Cagnat, dans Bull. archéol. du Comité, 1894, p. 59, 
n. 70. — 55. Gsell, Recherches archéolog. en Algérie, 1893, 
p. 75. — *R. Cagnat dans Bull. archéol. du Comité, 1887, 
p. 148, fig. 642. 7 R. Cagnat, Inscriplion de Tunisie avec 
un vers de Virgile, dans Bull. de la Soc. nat. des antiq. de 
France, 1899, t. zx, p. 168-169. — " Fontanini, Discus 
argenteus votivus veterum christianorum, in-4°, Romæ, 1727. 
— 9 Philonis Judæi, De cophini festo et colendis parentibus, 
editore et interprete A. Mai, in-4°, Mediolani, 1818, p. 5. — 
10 1 Paralip., xx1x, 14. — * Corp. inscr. græc., t. αν, n. 9894. 
— 12 P, Monceaux, La formule « de donis Dei», dans Bull. 
de la Soc. nat. des antiq. de France, 1902, t. LXIN, p. 245. — 
13 De Rossi, Inscript. christ. urb. Romw, t. 11, p. 244. 
14 Bertolini, dans Bullettino dell'Instit. Germ., 1876, p. 87, 
n. 7; Corp. inscr. lat., t. v, n. 8677, 1718. — "Ὁ P. Monceaux, 
Objets antiques trouvés à Carthage, dans Bull. de la Soc. nat. 
des antiq. de France, 1910, t. Lx1, p. 181-182; diamètre 


1508 


sont d’ailleurs les termes de la prière de l’offrande: 
eucharistique : Offerimus tibi, Domine.. de tuis donis 
ac datis hosliam puram, hostiam sanclam, hostiam 
immaculatam, panem sanclum vitæ ælernæ et calicem 
salutis perpetuæ , ce qu’on peut rapprocher non seu- 
lement de la formule de donis Dei, mais encore de: 
celle DE DATA DEI et DE DEI DATIS qu'on lit à 
Julia Concordia 1". . 

A Carthage, un disque de terre cuite, sans doute une 
ancienne tessère,a une face polie, l’autre face ornée 
d'une croix pattée et d'une croix grecque unie avec : 
DE DEI (donis) POTENTIVS "5. Peut-être y a-t-il eu 
dans la pensée des donateurs l’idée d’une sorte de 
restitution faite à Dieu des biens qu'il nous avait 
départis. Dans le Liber diurnus nous trouvons ce 
curieux type de formule pour un diplôme de donation : 
Credimus ad augmentum et laudem sanctæ Ecclesiæ 
pertinere, Si EX DONIS BEATI PETRI ejus utilitatibus 
fidelia exhibentibus servitia aliquid largiamur #. On 
pourrait justifier ainsi la restitution d’une inscription 
d’Aïn Abid qui paraît se rapporter à des martyrs : 
CRISTE TE TV(is) AA(lis colunt) 1. 

La formule est bien connue, mais à cause de sa 
notoriété on ne regarde pas de très près à sa correction, 
on se dit sans doute que tout le monde comprendra, 
même à demi-mot. La syntaxe n’est pas moins bous- 
culée que l'orthographe. Sur une mosaïque de Grado: 
on peut lire #: 


LAVRENTIVS VC 
PALATINVS VO 
TVM CVM SVIS 
SIOLMINMMETADIEND'O 
δ ΝΜ ΒΕ  ἘΕΙΘῈ 
ΒΥ Ν Τ ΝΕ PTAICIE 


Cette formule et ses équivalents ont le même sens 
que chez les païens : de suo fecit, de sua pecunia fecit 
qu'on lit sur tant d'inscriptions 15. Certains textes con- 
firment indirectement cette interprétation. En tête 
de la dédicace d’une chapelle à saint Pierre et à saint 
Paul, à Kherba, on trouve la formule postulantibus 
a creatore Deo et Christo ® qui paraît être la contre- 
partie du de donis Dei. Bien que ces formules se 
rencontrent surtout dans les dédicaces, il arrive, 
comme pour la formule païenne de suo fecil, qu'on les. 
rencontre sur des épitaphes, celle-ci par exemple ἢ: 


M. ATERI FLORENTI ET IVLI 

AE VALERIAE VIVI FECI 

MVS DE DATA DEI 
quant à celle de Tipasa, l'insertion de donis dans DE 
DEI (donis) PROMISSA nous paraît arbitraire *?, et 
au moins autant, le développement des sigles Ὁ. Ὁ. Μ 
du cippe de Fabia Salsa, à Tipasa, en de donis memo- 
ria ΝΣ 

Uneinscription juive*# provenant d'Auchet conservée 


0%026 à 0"028, épaisseur 0"007 à 0"008.— 19 Liber diurnus 
romanorum pontificum, €. XVI. — 17 Corp. inscr. lat.,t. Vint, 
ἢ. 2519.— 18 Bertoli, Le antichità d’Aquilejà, p. 347. — # E. 
Le Blant, Nouv. recueil des inscr. chrét. dela Gaule,p. 321 sq. 
De Rossi, Lacapsella argentea africana, in-fol., Roma, 
1889, p. 30. Kherba, au nord-ouest de Duperré.— * Notizie 
degli scavi, 1877, p.31 ; E. Le Blant, op. cit., p. 323, note 1.— 
22 P, Monceaux, dans Bull. de la Soc. des antiq. de France, 
1902, τ. Lx, p. 247.— 35. 1bid.— # De Saulcy, dans Comptes 
rendus de l’Académie des inscriptions, 1869, p. 172; Revue 
de l'instruction publique, 7 octobre 1869, p. 436; J. Larocque, 
dans même revue, p. 436; Clermont-Ganneau, même revue, 
17 février 1870, p. 738; Canéto, Inscription hébraïque 
d'Auch, dans Bull. de la Soc. nat. des antiq. de France, 1871, 
τ. xxxu0, p. 146-147; Monuments lapidaires du 1°" siècle 
de notre ère au 105, in-8°, Auch, 1876, p. 16; Th. Reïnach, 
dans Revue des études juives, 1889, p. 219; E. Le Blant, 
Nouveau recueil des inscriptions chrétiennes de la Gaule, 


p. 319, n. 292; Bull. de la Soc. nat. des antiq. de France, 


1902, p. 245-247. 


ΚΝ 


1509 


au musée de Saint-Germain-en-Laye a été commentée 
- et discutée mainte fois; on peut avec vraisemblance 
adopter le texte suivant : 


᾿ IN ΔΕΙ NOMINE SCTO 
PELEGER QVI IC BENNID 


"AS ESTO CVM IPSO OCOLI 
INVIDIOSI CREPEN AE AI 


5  AONVM IONA FECET 


schalom 2 


In Dei nomine sancto, Peleger, qui hic venit (?). 
Deus esto cum ipso Oculi invidiosi crepen! De Dei 
dono Jona fecit. 

Revenons aux inscriptions non funéraires. A Monza, 
une couverture d'évangéliaire porte ces mots ! : 


+ EX DONIS DEI DEDIT 
THEODELENDA REG 
IN BASELECA QVAM 
FVNDAVIT IN MODOECIA 
IVXTA PALATIVM  SVVM 


A Bagnacavallo (voir ce mot), même formule sur le 
ciborium® : In n. Dni. Ihu. Xpi. de donis sei luhannes 
Bapteste edificatus est hanc civorius….; sur l'autel de 
Pemmone l'inscription débute ainsi*: + De maximis 
donis Christi claro el sublimi concessis. Gori a publié 
cette inscription d’Aquilée ὁ: 


MALCHVS 
ET EVFEMIA 
CVM Svis 
DE DONIS 
5 DEI VOTVM 
SOLVINT 


Enfin, sur l'arc d’un ciborium®: + Dedonis D(e)i 
᾿ς sci Petri apostoli temporibus Dn. Deus. dedi ub eps; 
Johannis (h)um(ijlis prb. fecit per indi(ct) Υ. 

A Saint-Paul-hors-les-Murs nous trouvons le nom 
du titulaire de la basilique associé à celui du Christ ὃ : 


ΞΕ DE-DONIS-DI-ET:BEATI -PAVLI-APOSTOLI-DO- 
[METIVS-DIAC:ET 


ARCARIVS : SCAE - SED -APOSTOL : ADQVE -PP: 
[VNA: CVM ΑΝΝΑ 
DIAC-EIVS :- GERMANA : HOC : VOTVM : ΒΕΑΤΟ.Ρ 
π΄ [AVLO -OBTVLERVT 

[+ de don]iS-DI-ET-SCE -DI:GENETRICIS -MVN 


[us.]-DONI-ADRIANI-PAPE-EGO : GREGORIVS -NO 
[{arius] 


.… Dometius, diaconus et arcarius sanctæ Sedis 
… apostolicæ adque præpositus una cum Anna diaconissa 
ejus germana. mirent à profit la fortune qu'ils tenaient 
de donis Dei pour construire le portique de la basilique 
de Saint-Paul sur la voie d'Ostie. 

A Sainte-Marie-in-Cosmedin, inscription analogue *. 
L'historien de ce titre transcrit deux inscriptions 
… contenant la mention des fundi offerts à la basilique * : 


Hæc-libi-præclara-vir 
go-cæleslis-regina-sca-su 
per-exallat-et- gloriosa:do 


τ Mabillon, Museum ltalicum, p.213; Fontanini, op. cit., 
Ῥ. 26.—2 Fontanini, op. cit., p. 29-30. —* Fontanini, op. cit., 
p. 30-31 ; voir Dictionn., t.rnr, col. 1835, fig. 3006. — " Fon- 
. tanini, op. cit., p. 3; Corp. inscripl. lat.,t. v,n. 619. —* Fon- 
“tanini, op. cit, p.32; voir Diction., t. 11, col. 63, fig. 1198. 

=+Fabretti, Inscript. antiq. quæ in ædib. palernis asser- 
- vantur, explicatio, 1699, p. 728, n. 639; Fontanini, Discus 
argenteus votivus veterum christianorum Perusiæ repertus, 
in-8°, Romæ,1 727, p.19. — τ Fontanini, 0p. cil., p. 21. — 
# Grescimbeni: L'istoria della basilica diaconale collegiata 


DONIS DEI (DE) — DOSSERET 


1510» 


mina-mea-di-genetriz- Maria 
5 de-lua-libi-offero-dona-ego 

humillimus - servulus-tuus 
Eustathius - immeritus -dux 
quem-tibi-deservire-et-huic 
scæ-luæ-diac-dispensato 

10 rem-eflici-jussistli-tradens 
de- propriis - meis - facullati 
bus-in-usu-istius-scæ-diac-pro 
sustentatione-XP\-pauperum 
el-omnium- hic-deservienti 

15 um-diaconitarum-0ob-meorum 
veniam-delictorum-hæc 
inferius - descripla-loca - id 


A Saint-Nicolas in Carcere, donation du majordome-- 
Anastase ? : 


+ DE DONIS DI ET 
SCE DI GENETRICI-MARIE 


SCE ANNE SCS SIMEON ET SCE 
LVCIE EGO ANASTASIVS MA 
IORDOMV OFFERO BOBIS PRO NATA 
LICIES BESTRE BINEA TABVLVM 
RP IN PORTV SEV 
BOBES PARIA II IVMENTA SV PECORA 
XXX PORCI XX FVRMA DE RAME LIBRAS 

10 XXVI LECTV SISTRATV N VTILITA 


TE PBR SEV ALEO LECTO SITRA 
TO AT MANSIONARIIS EQVI 
SEQVENTIBVS 


Au-dessous, on lit ces mots : 


+ IC REQUIESCIT IN ANTE 


H. LECLERCQ. 

DOSSERET. Rusuccuru, dans la Maurétanie- 
Césarienne, est aujourd’hui désignée sous le nom de 
Tigzirt. On y trouve les ruines d’une basilique que 
nous étudierons en son lieu, mais au sujet de laquelle 
nous allons, dès maintenant, faire choix d’un lot de 
pierres d’une forme insolite qui mérite une étude sé- 
parée. 

ΤΙ s’agit d’une série ou plutôt de deux séries sur les- 
quelles semble s’être porté le principal effort de la 
décoration sculpturale. Les pierres de la première série 
mesurent généralement un mètre de long et 0"50 de 
large, leur hauteur varie de Om35 à 0m50 et la face 
sculptée se trouve sur un des petits côtés. Ce dernier 
parement n’est pas vertical mais oblique et incliné 
en avant de 10 à 20 degrés. 

Des pierres disposées, recoupées et sculptées d'après 
un système analogue ont été trouvées déjà en Algérie et 
en Tunisie 1°, dans des monuments chrétiens, mais non 
dans tous; c’est Rusrvecuru qui a fourni la plus belle 
moisson: il ne faut pas les confondre avec les consoles, 
dont le rôle est différent et bien déterminé ". Celui 
des dosserets a été longtemps obseur. H. Saladin y vit 
des « corbeaux », c’est-à-dire des pierres saillantes 
destinées à porter une surcharge placée hors de 
l’aplomb du mur, et il fit remarquer leur ressemblance 
avec les consoles trouvées dans les églises de Syrie ?. 


ot 


δ parrocchiale dis. Maria in Cosmedin di Roma, Roma, 1715, 
11. c.vr, ἢ. 62: Mabillon, Museum Italicum, t. x &, p. 15; 
Fontanini, op. cit., p. 23.— " Fontanini,op. cil., p. 25. — 
10 Delamare, Exploration archéologique de l'Algérie, pl. LIx, 
fig. 3; Ravoisié, Exploration de l'Algérie, t. 1, pl. Lt, fig. 5: 
H. Saladin, dans Archives des missions scientifiques, série III, 
τ. x, fig. 203, 213, 244, 246, 256, 350; Nouvelles archives 
des miss. scientif., t. τ, fig. 31.— Voir Dictionn., t. mt, 
col. 2609, fig. , consoles de Morsott.— 5 H. Saladin, 
dans Archives, série 11, t. XI, p. 115. 


1511 


La question est aujourd'hui vidée définitivement. 
Les pierres dont il s’agit étaient destinées à recevoir 
des retombées d’'arcades, soit sur des pilastres, soit 
sur des murs, soit enfin sur des colonnes simples ou 
jumelées. Contrairement à ce qu'on pourrait attendre, 
la retombée se fait non sur la face antérieure mais sur 
la ou sur les faces latérales. On sait que les Byzantins, 
pour donner aux arcades une forme élancée, avaient 
imaginé de coifter l’abaque des chapiteaux d’un dé 
qui repose sur l’abaque de la colonne et représente 
le dosseret de la retombée d’une voûte ὃ; c’est, si l’on 
veut, un chapiteau supérieur. De Rossi entrevit le 
premier l'emploi des dosserets africains à propos d'un 
croquis pris d’après un dosseret d’Aïn Beïda*?. Bien 
qu'il existe entre le dosseret byzantin et le dosseret 
africain une différence radicale, la raison d’être de 
tous est la même : mieux assurer sur le chapiteau le 
poids de l’arc, qu'il est malséant de voir porter sans 
transition sur un membre aussi délicat. De même que 
les architectes grecs ont interposé, entre la tête des 
cariatides et l’architrave, un coussinet qui semble 
amortir la pression, de même les constructeurs chré- 
tiens ont introduit, entre l’archivolte et le chapiteau 
ionique ou corinthien, une manière d'amortissement. 
Ajoutons que, dans la pratique, ces dosserets étaient 
une admirable invention pour des gens réduits à faire 
usage de matériaux de remploi; grâce à eux on pouvait 
rattraper les différences de hauteur qui existaient 
entre les colonnes ou entre leurs chapiteaux. C’est 
ainsi qu'à Rusuccuru, bien que tous les dosserets 
soient sur une même ligne, leur hauteur varie entre 
0n35 et 0m50. 

Six dosserets ont été retrouvés en place à Rusuc- 
curu * et un à Taksebt ‘; enfin, les fouilles ont mis à 
découvert un ensemble tombé d’un seul bloc, où le dos- 
seret était à sa place entre le chapiteau et le sommier 
de l’arc. Cette dernière découverte résout les derniers 
doutes : le pilier de Taksebt nous offre le dosseret sur- 
montant une colonne cantonnée; ceux de Rusuceuru 
nous le font voir placé à l’imposte des portes, sur le 
pilier central, toujours sous une naissance d'arcade; 
enfin l’arc tombé du bas-côté droit le montre réunis- 
sant la tête de deux colonnes jumelées et portant une 
double retombée de cintres. 

Jusqu'ici, un seul dosseret, à notre connaissance, ἃ 
présenté une inscription. Il a été découvert en 1910, 
près de Kassrine, l’ancienne Cillium, à l’ouest de 
Sbeitla. Sur la partie supérieure, la face principale 
présente une rosace à huit feuilles et, au-dessous, 
gravé avec soin 5 : 


EX oFICINA LVCILLI nk EX 


Ex o(f)ficina Lucilli in Chr(islo). Ex o[fici]na Lu- 
ci(lli). Cadre rectangulaire, haut. Om 04, long. Om 42; 
hauteur des lettres 0015 à θπρϑ à gauche et 
On 005 à θ0π 0035 à droite. C'est sans doute la marque 
de l'entrepreneur ou du marbrier 5. Sur les faces 
latérales, un grand chrisme avec un «x ὦ dans un 
cercle, sur une face; sur l’autre, une série de petites 
rosaces au-dessus de feuilles d’acanthe. 

A Rusuccuru, les dosserets sont sculptés. Nous 
avons déjà montré leur emplacement (voir Dictionn., 
t. 1, col. 685, fig. 132) et fait connaître plusieurs d’entre 
eux (ibid., τ. 1, col. 681, fig. 130; col. 683, fig. 131). 


Architecture byzantine, in-fol., 
Londres, 1864, p. 4. 3 De Rossi, La capsella argentea 
africana, in-fol., Roma, 1877, p.8, pl. ur, n. 6. — δ Un 
sur le pilier central de droite, cinq sur les piliers de la 
façade qui flanquent la porte de droite et la porte du milieu. 


1 Texier et Pullan, 


DOSSERET 


1512 


Souvent ce sont des motifs purement décoratifs, par- 
fois des croix monogrammatiques : un monogramme 
serti dans une couronne cantonnée de deux colombes 
(fig. 130), ou encore le monogramme avec l’R latin et 
Τα minuscule également serti dans une couronne 
(fig. 2860). Nous avons déjà figuré le chrisme sur 
lequel ont, semble-t-il, bourgeonné cinq autres chrismes 
(fig. 2877) et l’édicule qui abrite une colombe (fig. 130), 
les deux poissons, Daniel entre les lions, le bœuf, le 
lion et l’aigle (fig. 130, 131), puis cet homme juché sur 
un âne et qui peut figurer Balaam (fig. 131). Un autre 
dosseret nous montre Daniel, vêtu, entre les lions 
(fig. 3871). 

D’autres dosserets ont des motifs purement géomé- 
triques. Les quatre qui sont encore en place sur les piliers 
flanquant la porte principale présentent : a) une rosace 


3871.— Dosseret sur lequel est figuré Daniel dans la fosse 
aux lions. D’après P. Gavault, Étude sur les ruines 
romaines de Tigzirt, 1897, p. 31, fig. 7, n. 10. 


à six branches enfermée dans un cercle; b) une large 
volute à cinq enroulements flanquée de quatre petites 
rosaces ; c) une rosace à six pétales, enfermée dans un 
cercle; les extrémités des pétales sont reliées par des 
demi-cercles; d) un grand cercle à ombilic central, 
d'où divergent de nombreux rayons. 

Sur un certain nombre de dosserets le mode de déco- 
ration est différent. Au-dessus du pilier central de 
droite, le levant du dosseret (qui est double à cause 
de la largeur du pilier), au lieu de présenter, comme 
les autres, une surface plane inclinée, nous montre 
une mouluration de type classique : bandes et filets 
entre lesquels sont interposés une doucine, un quart- 
de-rond et un cavet. D’autres offrent aussi des mou- 
lures parallèles, mais qui ne sont pas dans le goût 
classique. 

Enfin, il faut signaler, dans cette même basilique 
de Rusuccuru, une dizaine de blocs sculptés ayant 
sans doute rempli l'office de dosserets, mais qui sont 
décorés sur la face et sur une moitié des côtés laté- 
raux; en outre, leur ornementation consiste toujours 
en moulures horizontales superposées. Plusieurs sont 
d'un goût classique et d’un style assez ferme pour 
laisser supposer que ce sont des matériaux de démoli- 
tion; ils étaient peut-être placés sur des pilastres adossés 
aux murs. D’autres sont d’une décoration plus com- 
pliquée et déjà barbare; d’après leur style, ils doivent 
être contemporains de la construction de la basilique. 


— 4 Revue africaine, t. XxXXVI, fig. 11. — 5 P, Monceaux, 
Inscription chrétienne découverte près de Kassrine, dans 
Bulletin de la Société nationale des antiquaires de France, 
1910, p. 198-199.— 5 De même que nous lisons de nos jours, 
sur beaucoup de maisons neuves,le nom de l'architecte. 


1513 


En résumé, on a recueilli : 

1° Des corniches présentant sur trois de leurs faces 
une mouluration classique : ce sont des remplois; 

20 Des corniches de même forme et dont l’ornemen- 
tation consiste de même en moulures parallèles super- 
posées, mais d’un goût qui n’a plus rien de classique; 

30 Des dosserets décorés seulement sur la face anté- 
rieure, avec des moulures superposées et non clas- 
siques; 

49 Des dosserets dont la face antérieure offre un 
tableau incliné que remplissent soit une ou plusieurs 
figures, soit un motif d’ornementation. Ce dernier 
groupe représente en quelque sorte l'émancipation 
complète des artistes décorateurs ?. 

H. LECLERCQ. 

DOUA! (MANUSCRITS LITURGIQUES DE). 
En comparaison des autres bibliothèques provinciales 
de France, celle de Douai est une des mieux four- 
nies en manuscrits liturgiques. En 1878, M. De- 
haïsnes dressait le catalogue d'ensemble, contenant 
1 239 manuscrits; le supplément donné en 1903, par 
M. Rivière, ajoute les numéros 1240 à 1478. Dans ce 
nombre on compte les 195 premiers numéros pour 
VÉcriture sainte et la liturgie. Une grande partie 
provient des abbayes de Marchiennes et d’Anchin, 
situées dans le voisinage de Douai,et du couvent des 
bénédictins anglais de Douai; quelques-uns, d’autres 
établissements religieux du même arrondissement. La 
notice concise placée en tête du catalogue de 1878 
donne des détails intéressants et précis surla formation, 
la conservation et l'accroissement des librairies monas- 
tiques de Marchiennes et d’Anchin. Cette notice ἃ sa 
place marquée ici. 

Comme tous les religieux de l’ordre de saint Benoît, 
auxquels l’étude était ordonnée par leurs règles, et qui 
devaient, dès le vie siècle, posséder dans leur cellule 
des tablettes et un poinçon, les moines de ces deux 
abbayes s’occupaient à lire, à écrire et à étudier. 
Avec la permission de l'abbé, ils pouvaient emporter 
les livres de la bibliothèque dans leur cellule, ainsi que 
nous le voyons par des notes tracées sur les feuillets 
de garde de plusieurs manuscrits de Douai (n. 5, 21, 
48, 103, 125, 197, 285, 333, 454). Le temps du carême 
était plus particulièrement consacré à l'étude; en 1429, 
Jean de La Batterie, abbé d’Anchin, fit don à son mo- 
nastère de neuf volumes de Pierre de La Palu sur les 
psaumes, à condition qu’on les distribuerait aux reli- 
gieux au commencement du carême, et, en mémoire 
du présent, chaque année, le jour de Pâques, après 
l'élévation, tous les moines de l’abbaye récitaient le 
Miserere pour le repos de l’âme de cet abbé (n. 45). 
Une note du manuscrit n. 261, qui renferme plusieurs 
ouvrages de saint Augustin, d’Alcuin et de Claudien, 
nous apprend que, «en l’an de grasce mil V° et XIII, 
eust dampt Maurisse Broquet (religieux d’Anchin) 
che livre tout au loing d’un karemme et en fist assez 
bien son debvoir, car il ne le souilla que ung peu. » 

Guillaume Chrestien, abbé de Marchiennes de 1389 
à 1412, fit don à ses religieux d’un certain nombre de 
manuscrits copiés d’après d'anciens ouvrages en divers 
monastères, dont le lecteur de chaque semaine se 
servait pendant les repas; il en était de même à Anchin, 
dès le xrre et le xurre siècle (n. 2122, 836). Et les livres 
qu'on Jisait ainsi publiquement dans le réfectoire 
métaient point uniquement les vies des saints et le 
martyrologe : nous voyons qu'à l’abbaye d’Anchin, 
au nombre de ces ouvrages se trouvaient les homélies 
de saint Jean Chrysostome, les homélies de saint 
Grégoire le Grand, les sermons de saint Bernard, le 
Speculum caritatis d’Ælrede, divers traités de Cassio- 


1P, Gavault, Étude sur les ruines romaines de Tigzirt, 
in-8°, Paris, 1897, p. 25-35. 


DICT. D'ARCH. CHRÉT. 


DOSSERET — DOUAI (MANUSCRITS LITURGIQUES) 1514 


dore, de Hugues de Saint-Cher et d’'Hégésippe, ainsi 
que des chroniques et des récits sur les croisades et sur 
la Terre Sainte (n. 212). Un certain nombre de livres 
étaient donnés à la bibliothèque de l’abbaye par les 
religieux ou par leurs parents : au nombre de ces 
bienfaiteurs, nous citerons Jean de La Batterie, abb€ 
d’Anchin, qui fit don des œuvres de Pierre de La Palu, 
en dix volumes, de la Concordance des livres saints, 
d'extraits du Digeste, du Commentaire d’Innocent IV 
sur les Décrétales, et du texte de Boniface VIII avec la 
glose de Jean le Moyne (n. 45, 46, 61, 574, 608, 613); 
Jean Oculi, religieux de Marchiennes, qui eurichit la 
bibliothèque de cette abbaye d’un bréviaire, d’un 
diurnal, d’un antiphonaire et du Speculum conscientiæ 
(n. 20, 144, 150, 469); Jean, abbé d’'Edmund's Bury, 
dont le psautier, merveille de l’art du miniaturiste, 
fut apporté à Douai par des religieux anglais (n. 171), 
et Catherine de Coupigny, abbesse de Flines, qui laissa 
aussi un psautier à son monastère (n. 176). 

Un certain nombre d’autres ouvrages furent écrits 
ou composés par des religieux et restèrent dans la 
bibliothèque du monastère. A Marchiennes ce sont, 
au x1e et au Χαμ siècle, les moines Arnaud Duchâtel, 
copiste et écrivain, de qui proviennent des commen- 
taires sur les épîtres de saint Paul, des commentaires 
de saint Augustin sur l’évangile de saint Jean, des 
homélies de saint Grégoire sur Job et des traités du 
Vénérable Bède et de Haimon d’Halberstadt, manu- 
scrits à miniatures très curieuses pour l’histoire de l’art 
(n. 47, 200, 255, 300, 303, 376, 328, 342, 343, 344 
494). André Dubois ou Sylvius, aussi copiste et écri- 
vain, qui a laissé, outre une importante chronique 
dont il est l’auteur, l'ouvrage de Florus où se trouvent 
les commentaires de saint Augustin sur les épîtres de 
saint Paul, et les fausses décrétales d’Isidore Mercator, 
deux livres qui sont des chefs-d’œuvre de calligraphie 
(n. 347, 582, 883), et le moine Gui, qui a montré non 
moins d’art, en écrivant et en enluminant les lettres 
de saint Jérôme et plusieurs volumes des œuvres de 
saint Augustin (n. 245, 259, 265, 271, 281). A Anchin 
ce sont les religieux Bauduin et Jean, qui écrivent le 
traité de saint Augustin sur la Trinité et le décorent 
d'une miniature qui a l'importance d’un tableau 
(n. 257); c’est le moine Jordan, qui fait preuve de la 
main la plus habile, du goût le plus sûr et de l’imagi- 
nation la plus capricieuse, dans les commentaires 
de saint Augustin sur les psaumes et dans les lettres 
de saint Grégoire (n. 253, 309); ce sont les moines 
Baudri, Gérard, Lambert, Siger, Rainaud et Olivier, 
dont les manuscrits ont excité l’admiration des auteurs 
du Voyage littéraire, qui avaient pourtant parcouru 
les plus riches bibliothèques de l'Europe (n. 209, 220, 
236, 289, 372, 392, 840). « Ces manuscrits, surtout ceux 
du xre, du x1re et du xrrre siècle, indiquent, comme le 
dit M. Bethmann dans son Voyage historique, un 
grand développement dans l’art d'écrire. L'écriture 
était fort avancée; deux manuscrits portant la date 
de 1153 et un Papias de 1173 offrent les caractères 
graphiques du x siècle. » Dom Martène et dom 
Durand, dans le Voyage littéraire de deux bénédictins, 
déclarent qu'il y a très peu de bibliothèqnes de pro- 
vinces qui soient comparables pour les manuscrits à 
celles de Marchiennes et d’Anchin. 

Ces manuscrits étaient l’objet de soins tout spéciaux. 
En 1535, à Anchin, l’abbé Charles Coguin, trouvant 
l'ancienne bibliothèque insuflisante, en fit construire 
une beaucoup plus grande, à ses frais, dans la partie 
méridionale du cloître (n. 368). Il fit relier un grand 
nombre de manuscrits avec autant de soin que de 
richesse: et, à la même époque, l’abbé Jacques Coëne 
s'occupait, avec non moins de goût, des ouvrages de 
l’'abbave de Marchiennes. Du reste, le soin des livres 
était en quelque sorte de tradition dans ces deux 


IV. — 48 


1515 


abbayes. Sur un feuillet de garde du n. 414, on lit : 
«sans rongniers ». Et ailleurs une note nous apprend 
qu'il existait dans le petit village de Pecquencourt, 
où se trouvait l’abbaye d’Anchin, «un libraire de son 
mestier, qui demande du cuir rouge à Paris, pour 
couvrir les livres de M. d’Anchin ». Plusieurs volumes 
sont encore aujourd’hui recouverts de cuir ou de par- 
chemin rouge. On pouvait se faire une idée complète 
des soins qui étaient apportés à la reliure des livres, 
quand les manuscrits de Douai n'avaient pas été 
dépouillés de leurs plats en chêne recouverts de par- 
chemin blanc et des clous en cuivre qui les préser- 
vaient et les ornaient. 

Les numéros d'ordre que présentent encore aujour- 
d'hui un certain nombre de ces ouvrages font connaître 
qu'ils étaient rangés méthodiquement dans les biblio- 
thèques. On a trouvé, au verso de la couverture du 
n° 260, une feuille de parchemin du xr1° où du ΧΙ" 
siècle, ayant évidemment appartenu à un catalogue, 
sur laquelle les manuscrits sont indiqués avec un nu- 
méro d'ordre et décrits de manière à faire connaître 
les divers ouvrages renfermés dans un seul corpus. 
Au folio 59 du n. 217, qui provient de l'abbaye de 
Marchiennes, on trouve une nomenclature de manu- 
scrits appartenant à cette abbaye, quisont à peu près 
rangés dans l’ordre que nous suivrions aujourd'hui, 
si nous voulions adopter un ordre méthodique. Plus 
tard, un jeune religieux de Marchiennes a envoyé à 
Sanderus une liste des manuscrits qui se trouvaient 
dans la bibliothèque de ce monastère. 

Sans doute il est arrivé plusieurs fois, durant le 
cours des siècles, que certains de ces précieux ouvrages 
ont été négligés. Un moine de Marchiennes nous apprend 
qu'il tira de la poussière un évangéliaire qui renferme 
un calendrier très ancien (n. 12); Raphaël de Beau- 
champs, autre religieux de la même abbaye, dit qu'il 
a trouvé à Douai, dans le Refuge de Marchiennes, au 
milieu de toiles d'araignées et de mites, un splendide 
Papias, qui est encore aujourd’hui l’un des plus beaux 
livres de la bibliothèque de Douai (n. 762). Un religieux 
d’Anchin déplore la perte des premiers feuillets d’un 
livre des coutumes de Cluny, qui ont été arrachés par 
une main ignorante ou coupable (n. 555). 

11. Quatuor evangelia, Χο siècle; miniatures à la 
gouache, représentant les évangélistes, « dont le galbe, 
la pose et les draperies offrent une imitation de l’art 
grec et romain et en même temps de la manière byzan- 
tine, assez rare dans les manuscrits du nord. Le comte 
de Bastard a reproduit des miniatures presque iden- 
tiquement semblables dans ses Peintures el ornements 
des manuscrits, 17° livraison. » 

12. Evangelia secundum Matthæum οἱ Marcum 
cum præfalionibus el canone evangelistarum, fol. 9 : 
capitula lectionum evangeliorum anni cireuli (olim 
Marchiennes). Écriture minuscule, mélangée de quel- 
ques restes de cursive, sur deux colonnes de trente et 
une lignes, réglées à la pointe sèche; trois grandes 
initiales ornées, aux feuillets 1, 38, 78; les canons 
évangéliques et les initiales, par leurs ornements, 
semblent indiquer que l’on a imité les manuscrits 
d'Italie, 0m290 sur 0m190. 

Au premier feuillet de garde on lit cette note relative 
au calendrier très ancien du volume : 

Hic manuscriplus codex anno 1736 a pulvere susci- 
latus est. Continet autem, 1° Calendarium antiquissi- 
mum.… Præfati calendarii antiquitatem demonstrat, 
1° quod nullum exhibeat festum sancli Benedicti, qui 
circa medium sæc. VI obiit, non sancli Gregorii qui 
paulopost pontifex Romæ sedil, non S. Damasi, non 
S. Martini, denique nullius confessoris, præter unius 
S. Silvestri qui, ineunte sæculo 1V, regebat Ecclesiam, 
non vero omnium sanclorum quod Bonifacius papa 1V 
instiluil. 2° Quod ex omnibus Deiparæ feslis duorum 


DOUAI (MANUSCRITS LITURGIQUES) 


1516 


dumtaxat meminerit, solemnilatis nempe sanctæ Mariæ, 
die xv° augusti, quam solemnitalem Assomptionem 
non vocat et Nativitatis ejusdem, quod sæculo VII ante 
sedentem in Petri cathedra Sergium papam primum 
jam Romæ celebre erat; prætermisso Annunciationis 
festo, quod tamen antiquissimum est, alque Conceptio- 
nis, quod tempore Hildephonsi, Toledani archiepiscopi, 
saltem in Hispania colebatur. Habet quidem, die secundæ 
februarii, Purificationis Mariæ festum, sed hoc potius 
Domini quam Mariæ festum est. Habet et Dedicationem 
ecclesiæ Sanctæ Mariæ ad Martyres, sed dedicatio πέος 
tribuitur Bonifacio papæ quarto, qui initio sæculi WU 
vixit, et loco simulachrorum ecclesiam hanc erexit. 
3° Quod nullum per totam Quadragesimam festum 
habeat, quo tempore,ut ait concilium Toletanum decimum 
anno 656 celebratum, nihil de sanctorum solemnita- 
tibus, sicut ex antiquilate regulari, convenil celebrari. 
Qua in re convenit cum calendario quod in lucem 
edidit R. P. Martene in suo Anecdotorum thesauro, in 
quo nullum tempore Quadragesimæ festum assignatur. 
49° Quod tempore Adventus usque ad Natale Domini, 
præter festa S. Thomæ ap. et Luciæ virginis el martyris, 
nullum assignatur aliud. Antiquitus enim, toto hoc 
tempore, perinde in Quadragesima, jejunium serva- 
batur. 5° Quod annum incipiat a Natali Domini anti- 
quorum Saxorum et Danorum more, qui et in omnibus 
antiquis sacramentorum libris observabatur. Sed cum 
hic annum inchoandi modus adhuc in Gallia servaretur 
tempore Carolinginorum, qui a medio sæculi VI, usque 
ad finem sæculi x, regnum Franciæ obtinuerunt, 
idemque a notariis romanis servetur hodie, hie annum 
inchoandi modus, infallibilem antiquitatis notam non 
habet, maxime cum Adonis martyrologium sæculo 1x 
compactum, a Nativitate etiam Christi annum inchoet, 
satisque sit obscura hæc antiquitatis curiosiorum quæstio, 
scilicet ubi et quando desierunt authores annum a Nativi- 
late Christi inchoare. Quare sextam probabilem affero, 
quæ majoris ponderis est. 6° Quod hoc calendarium 
adeo siccum et aridum sit, ut vix lolo anni decursu, 90 
festa, etsi vigilias et octavas compules, reperire est, 
quod magnam olet antiquitatem, antiquitatem inquam, ex 
hoc roboratam quod vix aut ne vix quidem plusquam 
duos sanctorum uno eodemque die reperias. 7° Quod 
nullibi pontificibus romanis nomen papæ tribuatur; 
sæculo enim currente septimo, hoc cæteris eliam ponti- 
ficibus commune erat adhuc. 8° Denique quod in multis 
conveniat cum antiquis calendariis, cum eo quod edidit 
Bucherius Soc. Jesu, cum Africano quod pater Mabillo- 
nius publicum reddidit, cum eo quod edidit pater 
Martene de quo supra dixi; cum alio quod dedit Fronto 
canonicus regularis e Congregatione Gallicana monas- 
terii 5. Genovevæ, academiæ Parisiensis cancellarius, 
Parisiis anno 1652, et cum aliis pervetustis calendariis 
el martyrologiis. 

Notabat prima octobris die anni 1737 Carolus Godin, 
Marchianensis bibliothecarius. 

Parmi ces fêtes, on trouve au 12 mai la dédicace de la 
basilique de Sancla Maria ad Martyres,et au 29 sep- 
tembre, celle de l’église Sancti Michaelis archangeli, 
fètes instituées par Boniface IV (607-615) : ce calendrier 
est donc postérieur au commencement du vire siècle. 
Π ne porte pas la fête de saint Grégoire, mort en 614 
et vénéré à Rome vingt ou trente ans plus tard, ni 
l’Annonciation, assez généralement observée dès 656, 
ni l’Exaltatidn de la sainte Croix, qui devint fête 
presque générale en 631. On peut donc fixer les limites 
de rédaction de ce calendrier entre 615 et 631. Léon Al- 
latius publia, dans son De Ecclesiæ occidentalis atque 
orientalis perpelua consensione, Coloniæ, 1649, col. 
1487 sq., un calendrier qui ne diflère de celui de 
Marchiennes que par la mention des fêtes de saint 
Grégoire, de la translation du corps de saint Léon, 
de l’Annonciation, de l’Invention et de l'Exaltation 


| à 


1517 


(je la sainte Croix; or il assigne ce calendrier à la date 


ÿ 


D ER 


L 


640. Le calendrier romain de Fronteau, Calendarium 
romanum nongentis annis anliquius ex manuscriplo 
S. Genovevæ aureis characteribus exarato, in-8°, Parisiis, 
1652, remonterait, d’après l’éditeur, à 650. 

… Fol. 36, d’une main durxesiècle, inventaire des objets 
d'une sacristie, probablement celle de Marchiennes : 

Filateria XVI. — Stolæ V. — Casulæ VIII — 
Facitercula VIII. — Tunichelli V. — Dalmatica IV. 
— Cappæ X et VIII. — Pullia XXV. — Manu- 
tergia X et VII. — Albæ XL. — Cortinæ lineæ IV. — 
Laneæ IV. — Cortinæ pallii II. — Dossales II. — 
Bancholia IV. — Calices IV. — Cruces III. — Ba- 
culi 11. — Allare 11. — Textus Evangelii III. 

13. Quatuor evangelia, cum præfationibus et canone 
evangelistarum, 13 feuillets (olim Marchiennes), 
xxe siècle, 0m270 sur 0200. 

A la fin du volume, on lit : Luiesquethen islum 
cœpit scribere librum; sed tamen Lioscar consummavit 
istis vilibus grammis ; el ideo quicumque lector sis, inque : 
Luiesquethen et Lioscar teneant fidem, spem et caritalem. 
ui cœlibem ælerni regis habeant mansionem. Amen. 
Infrunitus est qui vituperat hoc quod non potest ilerare. 

14. Manuscrit de mélanges, contenant 2° (fol. 
158-160) Ordo librorum catholicorum quos in ecclesiis 
Romani ponunt ad legendum. 1x° siècle, 0"160 sur 
0m260 (olim Marchiennes). 

67. Pontificale ad usum Ecclesiarum Anglicanarum. 
xure siècle, parchemin, 0m270 sur 0m175 (olim Mar- 
chiennes). Écriture minuscule anglo-saxonne, de trente 
sept lignes longues, initiales de couleur ornées d’ara- 
besques. 

Les formules diffèrent de celles du pontifical romain 
et se rapprochent de celles de plusieurs pontificaux 
anglais utilisés en extraits par Martène, De antiquis 
Ecclesiæ rilibus, p. 250, 334, 378, etc. On lit dans le 
Voyage littéraire de deux bénédictins, t. 11, p. 92, une 
brève notice sur ce pontifical, qu’ils admettent vo- 
Jontiers venir de saint Thomas de Cantorbéry (lequel, 
pendant son exil, passa quelque temps à Marchiennes). 

Dans l’ordination des diacres, il prescrit l’onction des 
mains avec l'huile sacrée et le saint chrême et cette 
prière : Consecrentur manus islæ, qæsumus, Domine, 
élsancetificentur per istamsanctamunclionemnostramque 
benedictionem, ut quæcumque benedixerint benedicta 
sint, οἱ quæcumque sanctificaverint sanctificata sint 
(fol. 68 vo). 

Dans l'ordination des prêtres, pour l’onction de la 
tête : Ungualur et consecretur caput tuum cælesti 
benedictione in ordinem sacerdotalem, in nomine Patris 
et Filii et Spiritus Sancli (fol. 70 ve). 

Parmi les bénédictions, celle-ci : Benediclio magnæ 
aquæ, faite par sept prêtres en aube ou par trois 
prêtres et quatre diacres (fol. 3 ve). 

Et encore (fol. 94) : Adjuratio ferri vel aquæ ferventis 
ad judicium ; fol. 96 : bénédiction de vases antiques, 
de puits, de livres. 

Feuillet de garde, Exullet noté. 

68. Riluale monasticum ad usum monasterii Mar- 
chianensis, fin xxe siècle, olim Marchiennes, 0m240 
sur Om160. Écriture minuscule, vingt-sept lignes 
longues à la page, piquées et réglées à la pointe sèche; 
initiales alternativement rouges et vertes, fol. 3 v°, 
réception des enfants offerts au monastère, fol. 25 et 
28, chants avec neumes sans portée. 

81. Missale ad usum monastlerii Marchianensis, 
xrre siècle, olim Marchiennes, 0®320 sur 0210. Écri- 

» ture minuscule sur deux colonnes de trente-deux lignes 
réglées à la pointe sèche ; initiales en capitale mêlée 
d'onciale, avec arabesques. Offices particuliers à Mar- 


chiennes. 


82. Missale Marchienense, xur° siècle, olim Marchien- 
L nes, 0m330 sur 0m220, Ecriture minuscule de vingt- 


" 
ν 


ἃ 


DOUAI (MANUSCRITS LITURGIQUES) 


1518 


sept lignes, piquées et réglées à la mine de plomb; 
initiales avec filigranes. 

83. Missale ad usum monasterii Marchianensis, fin 
ΧΙ siècle, olim Marchiennes, 0"380 sur 0m210. Écri- 
ture minuscule de trente et une lignes longues, piquées 
et réglées à la mine de plomb: initiales avec arabesques. 
Offices particuliers à Marchiennes, préface avec nota- 
tion neumatique. 

84. Missale ad usum monaslerii Marchianensis, 
x11e siècle, olim Marchiennes, 0®300 sur 0w180. Écri- 
ture minuscule de vingt et une lignes, réglées à la mine 
de plomb; beaucoup d'’initiales en rouge, vert ou bleu. 
Offices particuliers à Marchiennes. 

90. Missale ad usum monasterii Aquicinclensis 
cum cantu, fin xx siècle, olim Anchin, 0®260 sur 
O0m160. Écriture minuscule de trente-deux lignes 
longues, piquées et réglées à la mine de plomb; initiales 
de diverses couleurs avec filigranes. Semblable au 
missel romain, fêtes particulières à Anchin et à la 
contrée. Les chants de la messe et les proses sont 
marqués par des neumes, qui occupent des portées 
de quatre lignes alternativement rouges et vertes. 
Cf. De Coussemaker, Histoire de l'harmonie au moyen 
âge, in-8°, Paris, 1852, p. 69, pl. XXIV-XXV, reproduit 
un Verbum bonum à deux voix. 

93. Evangeliarium et collectarium, xu® siècle, olim 
Marchiennes, Om280 sur 0160. Écriture minuscule 
de vingt-sept lignes, piquées et réglées à la mine de 
plomb; petites initiales rouges ou vertes assez belles. 

94. Evangelia per cireulum anni cantanda, fin 
xure siècle, olim Marchiennes, 0"300 sur 0200. Écri- 
ture minuscule de vingt-deux lignes longues, tracées 
à la pointe sèche; initiales en demi-onciale, avec 
feuillages et têtes fantastiques. 

95. Evangelia dominicarum et ferialium dierum, 
fin du xrr siècle, olim Marchiennes, Om 300 sur 0m180, 
Écriture minuscule, de cent vingt-six lignes, tracées 
à la mine de plomb, initiales avec enroulements et 
types fantastiques; initiales plus grandes avec entre- 
lacs. 

99. Epistolæ et evangelia de tempore et de sanclis, 
fin du xure siècle, olim Marchiennes, 0m240 sur 0m160. 
Écriture minuscule, à vingt-sept lignes longues, piquées 
et réglées à la mine de plomb; initiales rouges et 
vertes. 

133. Pars quædam breviarii, fin και 5 siècle, olim 
Marchiennes, 0240 sur 0m130. Écriture minuscule de 
trente-cinq lignes longues, tracées à la mine de plomb; 
initiales en bleu ou en vert. Contenant l’oflice des 
saints de l’année et les leçons, les hymnes et les versets 
des dimanches et des féries sans les psaumes; sur le 
calendrier, les fêtes particulières à Marchiennes. 

134. Breviarium ad usum monasterii Marchianensis, 
fin xue siècle, olim Marchiennes, 0m370 sur 0260, 
Écriture minuscule sur les deux volumes, de quarante- 
six lignes, piquées et réglées à la pointe sèche, initiales 
rouges ou vertes en semi-onciale ou en semi-gothique. 
Offices particuliers à Marchiennes. 

135. Breviarium ad usum monasterii Marchianensis, 
fin xrre siècle, om Marchiennes, 0®310 sur 0m200, 
Écriture minuscule de trente et une lignes, piquées 
et réglées à la pointe sèche; grandes initiales. Offices 
particuliers à Marchiennes. 

168. Capitula et orationes per circulum anni dicenda, 


xrre siècle, olim Marchiennes, 0m320 sur 0®200. 
Écriture minuscule de vingt-sept lignes, tracées ἃ 


l'encre: initiales rouges, bleues ou vertes en semi- 
onciale. 

170. Mélanges composés de cahiers allant du 1x° 
au” xvI° Les deux premiers numéros nous 
intéressent seuls: 1° Psalterium cum oralionibus εἰ 
quibusdam pricibus; 2° (fol. 66 ve et fol 69) Hymni 
nonaginta duo. 1x° siècle, olim Marchiennes, 0470 


siècle. 


1519 


sur 0»300. Écriture minuscule mêlée de restes de 
cursive, sur deux colonnes de trente-six lignes, piquées 
et réglées à la pointe sèche; les premiers mots des 
psaumes sont en onciale mêlée de capitales, avec des 
lettres excédantes, majuscules en capitale grôssièe- 
rement illuminées. 

1° Ce psautier offre un grand nombre d’'oraisons 
intercalées, comme celui qui est décrit par Bandini, 
Catalogus codicum latinor. bibliothecæ Laurentianæ, 
t. 1, p. 327-337. Parmi les prières, nous signalerons les 
litanies des saints, où se lisent les noms des saints de 
la Flandre, et ce verset relatif à Marchiennes : 

Ut clerum et congerare digneris sanclarum RICTRUDIS 
alque EUSEBIÆ congregationem. 

Ces litanies, à l’exception de ce verset, sont sem- 
blables à celles d’un ms. de Fleury. Cf. Martène, Tra- 
ctatus de antiq. Eccles. discipl., Lugduni, 1704,t.1v, p.609. 

2° Nous indiquerons celles des hymnes qui ne se 
trouvent pas dans le bréviaire romain : Lux beata 
Trinitas. — Deus creator omnium.— Christe qui lux es. 
— Plasmator hominum — Jesu salvator sæculi. — Ortu 
Phœbi jam proximo. — Martyr Dei qui unicus. La 
première, la quatrième, la cinquième el la septième 
sont citées par Gavanti, Thesaurus sacrorum riluum, 
in-fol., Venetiis, 1769, t. 11, p. 69, 70. Il y a quatre 
hymnes : Christe salvator et Regi Christo salvator, 
consacrées à sainte Rictrude, deux autres : Infirma 
nostri corporis et Audi, benigne conditor, consacrées 
à sainte Eusèbe. 

H. LECLERCQ. 

DOUGGA. Il y avait en Afrique plusieurs loca- 
lités portant le nom de Thugga ou Thucca (— Dougga): 
une en Proconsulaire, une en Byzacène, deux en Numi- 
die; nous n'avons à nous occuper que de la première, 
dont l'exploration scientifique, commencée depuis 
des années, n'avait longtemps donné que des monu- 
ments et des textes païens !, A peine pouvait-on songer 
à faire mention d’insignifiants vestiges: trois croix 
byzantines, une croix grecque gravée en creux sur une 
pierre de taille, trouvée dans le voisinage d’un frifolium 
reconnu au nord du mausolée punique ?; une seconde 
croix grecque avec A et Q, gravée sur un bloc du mur 
oriental de la citadelle ὃ: une troisième croix grecque, 
gravée sur un fragment de colonne, au milieu des dé- 
bris qui encombraient le frifolium #. Ce trifolium fit 
quelque temps figure d’édifice chrétien, mais il fallut y 
renoncer et se borner à y voir une des salles d’une riche 
habitation romaine; enfin la prétendue basilique au 
sud-ouest du temple de Cælestis n’est autre chose qu'un 
columbarium 5. 

Thugga eut cependant une population et même 


1L. Carton, 1° Une campagne de fouilles à Dougga, en 
1893; 20 Une grande cité de l'Afrique romaine. Conférence 
faite devant la Société de géographie de Lille, le 27 février 
1894; Conférence faite devant la Société des amis de l’univer- 
sité du Nord, le 17 février 1894, in-8°, Lille, 1894; Quelques 
inscriplions latines de Dougga, dans Bull. archéol. du Comité, 
1892; Notices sur les fouilles exécutées à Dougga : Aqueduc, 
cilernes, temple de Saturne, théâtre, dans Bulletin de géogr. et 
d'archéol. d'Oran, 1893; Rapport sur les fouilles de Dougga, 
dans Comptes rendus de l’ Acad. des inscript., 1893; Décou- 
vertes archéologiques et épigraphiques faites dans la région 
de Dougga, dans Mém. de la Sociélé des sciences de Lille, 
1894; Le théâtre romain de Dougqga, dans Mém. présentés 
par divers savants à l’Acad. des inscr., t. x1 b, p. 79-191; 
Un édifice de Dougga en forme de temple phénicien, dans 
Mém. de la Soc. nat. des antiquaires de France, €. τινι, p. 52; 
L'hippodrome de Dougga, dans Revue archéologique, 1895, 
p. 229, etc, — 51,. Carton, Découvertes épigraphiques et 
archéologiques en Tunisie, in-8°, Paris, 1895, p. 175. — 
3 L. Poinssot, Les inscriplions de Thugqga, dans Nouvelles 
archiv. des missions scientif., t. xx11, p. 165, n. 62; ajouter 
encore « une croix gravée avec soin et profondément sur 
un fût de colonne en marbre, qui est à 20 mètres au 
nord-ouest du mausolée libyvco-punique, Elle a 0"06 sur 


DOUAI (MANUSCRITS LITURGIQUES) — DOUGGA 


1520 


une église chrétiennes : nous connaissons aussi plu- 


sieurs de ses évêques, mais sur ce point la synonymie 
entre Thugga de Proconsulaire, Thugga Terebinthina 
de Byzacène et Tucca sur l’Ampsaga, dans la région 
de Milev proche de la Maurétanie, soulève quelques 
hésitations. D’après le procès-verbal de la conférence 
de Carthage, en 411, l’évêque catholique de Tucca, 
près de la frontière de Numidie et de Maurétanie, 
était alors de création récente, il avait été détaché 
deux ans plus tôt, en 409, du diocèse de Milev 5. Done 
l’un des deux évêques de Thugga qui prirent part au 
concile de 256 avait son siège épiscopal dans la Thugga 
de Proconsulaire. Morcelli ayant rencontré un Hono- 
ratus Tuccensis, en 256, le fit siéger simultanément 
à Thugga de la Sitifienne et à Thugga de Proconsu- 
laire; il semble que M. J. Mesnage ait rétabli ce point 
de détail en ramenant Saturninus à Thugga de Pro- 
consulaire en 256. En effet, parmi les trente et un 
signataires de la lettre LXX, par laquelle saint Cyprien 
et ses collègues signifient à dix-huit évêques numides 
la décision du concile de 255, relative au baptême des 
hérétiques, figurent trois Saturninus. Comme les 
évêques qui assistèrent aux premiers conciles réunis 
par saint Cyprien semblent avoir été de la Procon- 
sulaire ou des régions avoisinantes ?, on est autorisé 
à croire qu'un des trois Saturninus a été titulaire de la 
Thugga de Proconsulaire, plutôt que de celles de la 
Byzacène ou de la Numidie ὃ. Si on admet qu'une 
seule des Thugga, celle de Numidie, était évêché en 
256, il faut donc lui affecter Honoratus Tuccensis et 
attribuer Saturninus à la Proconsulaire. 

En 411, à la conférence de Carthage, paraît un 
évêque donatiste : Paschasius episc. Tuggensis, mais 
on ne dit pas s’il appartient à Thugga de Proconsulaire 
ou à Thugga de Byzacène; c’est entre ces deux localités 
seulement que l’hésitation est possible, car l’évêque 
de Tucca, près de Milev, est parfaitement identifié. 

Quant à Victor, episc. Tagiæ ou Togiæ, en 646, il 
peut être revendiqué pour Thugga de Proconsulaire 
aussi bien que pour Thacia (— Bordj Massaoudi). 

La ville antique subsistait tout entière sous une 
couche de déblais de quatre mètres environ de hau- 
teur; elle a été progressivement déblayée et on a pu 
lui appliquer les noms de « nouvelle Pompéi », « nou- 
velle Timgad ». Par une malencontreuse circonstance, 
ces ruines ne nous offrent que de pauvres souvenirs 
chrétiens, à côté de temples païens riches et nombreux. 

On a retrouvé, un peu au-dessous du temple de 
Saturne, une basilique chrétienne. La nef, la crypte 
et la plus grande partie des dépendances ont été déga- 
gées. Adossée au rocher, l’église avait été construite " 


0"07, donc les mêmes dimensions que les trois autres 
croix signalées»; cf. L. Poinssot, Nouvelles inscriptions 
de Dougga, dans Nouvelles archives des missions scientifiques, 
1910, τ. χνπι, p. 174, π. 108. — 4 Jbid., p. 340, n. 245. — 
5 Jbid., p. 340, note 2; P. Monceaux, L'inscription des mar- 
tyrs de Dougga et les banquets des martyrs en Afrique, dans 
Bull. archéol. du Comité, 1908, p. 87-88; J. Mesnage, L'A- 
frique chrétienne. Évêchés et ruines antiques, in-8°, Paris, 
1912, p. 61. — © Collatio Carthagin., 1, 65, 130-131. — 
ΤΡ, Monceaux, Hist. litlér. de l'Afrique chrétienne, t. 1, 
p. 56. — δ]. Mesnage, op. cit., p. 60. — "ΓΑ cause de sa si- 
tuation, l’église a, contrairement à la règle, sa façade à l’est 
et son presbyterium à l'ouest. L. Poinssot, Rapport sur les 
fouilles qui viennent d'être faites à Dougga, dans Bull. arch. 
du Comité, 1908, p. cexxvI1, l’auteur promettait «une étude 
spéciale consacrée (à la basilique) lorsque les fouilles seront 
entièrement terminées »; Note sur les fouilles de Dougqga en 
1911, dans Bulletin archéologique du Comité, 1912, 
p. 134, a constaté après le déblaiement que les constructions 
consistent surtout en réservoirs plus anciens que l’église 
et qui y ont été annexés après avoir été plus ou moins 
remaniés ou complétés; à l’un de ces réservoirs est 


adossée une chapelle toute garnie de sarcophages qui n’ont 


pas été violés, 


F 


… 1521 


Su 


appartenaient aux bordures; 


_ faites à Dougga, 


principalement avec des matériaux empruntés au 
temple de Saturne et au théâtre, en particulier avec 
des fragments empruntés aux grandes frises épigra- 
phiques du dernier. Trois portes donnaient accès dans 
l'église. De chaque côté, la nef était bordée d’une 


- rangée de colonnes, dont deux accouplées, trois autres 


isolées. On montait au presbylerium par deux petits 
escaliers de quatre marches; au-dessous s’étendait 
une crypte, à laquelle on descendait par deux esca- 
liers et qui contenait, comme les annexes situées au 
nord et au sud de l’église, des sarcophages parfois 
superposés, dont un porte l'inscription ὃ : 


VICTORIA 
SANTIMONIALE 
IN PACE. 


Les murs de l’église étaient revêtus, au moins par- 
tiellement, de carreaux de terre cuite à décor géomé- 
trique, dont on a retrouvé un fragment. Il n’a été 
recueilli qu'un petit nombre de textes, qui sont géné- 
ralement gravés sur des plaques de marbre. Dans la 
pièce demi-circulaire qui est à l’ouest de la nef, on a 
trouvé vingt-six fragments d’une même plaque de 
marbre haute de 0"33, large de O"62, épaisse en 
moyenne de O®13. Vingt-trois fragments se raccor- 
daient entre eux, les trois autres (anépigraphes) 
hauteur des lettres, 
0m045-0®04 (musée du Bardo) ὃ: 


CS 


IN NOMEN DE 
ET IN NOMEN MARTVRORV 
EXMVP!IMS  VRED DIT VOTVML.. 
HVNC PORTi CVm basilicæ? 
5 S uis sumpliBVs extraxil. 
ὶ 


Au bord de la plaque est peinte une bande rouge; 
les caractères sont de même colorés en rouge. Exupius 
est ici vraisemblablement pour Exuperius. 

Dans le déblaiement de l’église, fragment de marbre 
blanc bleuté, portant d’un côté une mouluration soi- 
gnée, de l’autre, le texte (musée du Bardo)* : 


+ MVKLENAAS MA 
RTIARVM IN Δ CO 


Fragment complet en haut et en bas, brisé à droite 
et à gauche (le texte paraît néanmoins complet), 
haut. Om11, larg. Om45, épaiss. 0m09, haut. des lettres 
0045. Peut-être: m(orluus) y k(a)lendas martiarum 
ind(iclione)… 

Deux fragments trouvés dans les déblais, l’un (a) 
à l’ouest du Capitole, l’autre (b) au nord-est du temple 
de Mercure; ces fragments appartiennent à une même 
inscription; haut. 0m30, épaiss. 0m16, haut. des lettres 
On08-0m07; le fragment a mesure 017, le fragment ὃ 
Om19 «: 


> 
O 
(e] 
D 


ἀν, Poinssot, Rapport sur les fouilles qui viennent d'être 
dans Bull. archéol. du Comité, 1908, 
p.cexxvr; Nouvelles inscriptions de Dougga, dans Nouvelles 
archives des missions scientifiques, 1910, τ, XvIu, p. 173, 
n.105. Ce sarcophage est encastré dans le mur, larg. 1®S0, 


- l'inscription sur le bord du couvercle, 0"026, haut. des 


lettres, 0"05.0"04; entre la deuxième et la troisième 
ligne, la lettre P a 0"0S. — 11,. Poinssot, p. CCXXVIT ; 
- Nouvelles inscript., p. 170, n. 99. — * Nouvelles inscript., 


DOUGGA 


1522 


En déblayant la nef, on a trouvé uñe plaque de 
marbre blanc un peu verdâtre, haut. 0520, larg. 0527, 
épaiss. 0205, haut. des lettres 0®055 5 : 


fs IN HOC 


INTINNEN 
dJCPOST [us ou a] 


lumulo? 


Deux fragments de marbre vert, qui ont peut-être 
fait partie d’une même plaque: on y voit un chrisme 
dans un cercle. Ce chrisme serait du 1v° siècle #: il 
devait avoir, quand il était entier, 0516 de haut. et il est 
incliné sur la droite 7. Le deuxième fragment, complet 
en haut et en bas, haut. 0"34, larg. 0m26, épaiss. θπρ45: 


ARIV 
vixiTINPace 
depOSITII 
aVG 


Divers débris dont il n’y a 1ien à tirer: ce sont des 
lettres sans suite 5, ou qui ne nous apprennent guère, 
par exemple ? : 


NVS IN 
PACE 


A 25 mètres environ au sud-ouest de l’église déblayée 
en 1908, a été découverte une crypte (voir col. 1520, 
note 9). Pratiquée dans une sorte d’anfractuosité du 
rocher, elle est carrée et mesure environ 3"50 de 
côté. Un large escalier y donne accès, encadré d’une 
maçonnerie fort soignée, au-dessus de laquelle s'élevait 
sans doute un porche. Les murs de la crypte sont 
exceptionnellement épais (1"25) ; aux quatre angles 
existent des piliers. Le mur de fond et les murs latéraux 
présentent chacun trois niches. Au milieu dela crypte, 
une sorte d’allée a été laissée libre, de chaque côté de 
laquelle sont répartis un certain nombre de sarco- 
phages, les uns placés perpendiculairement à l'allée, 
les autres parallèlement. Sous l’allée même avaient été 
enterrés deux fidèles. La tombe de l’un, située immé- 
diatement au pied de l'escalier, consiste en une mo- 
saïique posée sur béton, portant : 


VITELLIVS 
CIRSPINV 
IN PACE 
VIXII AN 
IS OCIO 


Vitellius Crispinus in pace, vixit annis octo. 

L'autre tombe est une grande dalle, dans laquelle 
avait été incrustée une mosaïque; malheureusement 
assez endommagée et incomplète à la partie inférieure, 
où, autour d’un orant, on lit : 


DMS 
SVMMA BONITATIS ET INMENI 
PVR a] Q. PAPIRIS 
FORTV Die  NATIANVS 
EVSE m BIVS 
XI TE ANIS 

ri == 


p. 171, n. 100. — « Jbid., p. 171, n. 101. M. L. Poinssot 
propose la restitution suivante: hifc reliquiæ®? sJa[n]d{tJor 
[um martyrum] Malriani? et i]jn no[mine Dei]. — 
ὁ Jbid., p. 172, n. 102.— ‘C’est l'opinion de M. P. Monceaux, 
qui juge celui du texte précédent du v* siècle et les croix 
des deux textes qui précèdent celui-ci, du να" siècle. — 
τ Nouvelles inscript., p. 172, n. 103. — * Nouvelles inscript., 
p. 173, n. 104;p. 174, n. 107. — * Nouvelles inscript., 
p. 174, n. 106. 


Diis manibvs sacrum. Summæ bonitatis et ingenii 
puer Q. Papirius Fortunatianus Eusebius vixit annis… 

La plupart des sarcophages rangés de part et d’autre 
de l’ailée sont sans aucune décoration; il en est néan- 
moins trois qui portent, au milieu de strigiles, divers 
emblèmes : sur l’un, au-dessus d’une colonnette, est 
placé, entre deux griffons, un canthare surmonté d’une 
palme; sur le second, un canthare entre des poissons; 
enfin, sur le troisième, malheureusement très incom- 
plet, il ne reste que le pied d’une colonnette, sur 
laquelle devait être un canthare. 

Certains sarcophages ne reposent pas directement 
sur le sol; un bloc qui servait de support à l’un 
d’eux portait un bas-relief, Mercure dans une niche, 
qu'on avait recouvert de mortier!. 

A quelques mètres en contre-bas de l’église, au 
milieu des terres qu'il a fallu déplacer pour l’établisse- 
ment de la route qui doit relier Teboursouk et Dougga, 
au-dessous et légèrement au sud-ouest du temple de 
Saturne, on a trouvé un bloc de pierre, dont la partie 
supérieure a été retaillée de façon à former en avant 
une saillie rectangulaire et présente ainsi deux niveaux 
différents ? (fig. 3872). La pierre ἃ 074 de largeur, 


ς-- Ὁ 5.5---} 


2872.— Bloc de pierre de l'inscription de Dougga. 
D’après le Bulletin du Comité, 1908, p. S9 ᾿ 


On43 et Om20 d'épaisseur, 033 et 030 de hauteur. 
L'inscription était entourée d’un cadre rectangulaire, 
qui est nettement distinct au-dessus de la première 
ligne et qui paraît avoir mesuré environ 065 sur 
0226. Elle occupe un champ de 0"58 sur Om42, Le 
graveur ἃ laissé un espace vide à gauche; peut-être, 
comme dans des documents analogues, y avait-il 
là quelques symboles, notamment un chrisme. Avant 
l'S de sancti,on croit distinguer, sur les photographies 
et sur l’estampage, la boucle d’un P grec et un trait 
oblique; ce pourraient être les restes d'un mono- 
gramme constantinien. La gravure de l'inscription est 
très inégale : tantôt négligée, tantôt assez soignée. 
Lettres de Om0O4 à la première ligne, de Om03 aux 
lignes suivantes. Quelques ligatures très simples. La 
paléographie et la gravure, de même que le contenu 
et le détail des formules, invitent à reporter cette inscrip- 
tion à la fin du rve ou au début du ve siècle (fig. 3873). 


SANCTI AC BAEATISSIMI-MARTYRES 
PETIMVS IN MENTE HABEATIS:VT DO 
NENTVR VOBIS"//"47//S\M P OSIVM 
MAMMARI & GRANIV:ELPIDEFO 


1 [. Poinssot, Fouilles de Dougga en 1913, dans 
Bull. archéol. du Comité, 1913 p. CCXXVII-CCXXVII. — 
2 On trouve, en Afrique, d'autres exemples de cette difré- 
rence de niveau;cf. S. Gsell, dans Bull. arch. du Comité, 
1902, p.526; Mélanges d’archéol. et d'hist., 1903, t. ΧΧΧΠΙ, 
p. 12. Sur la face supérieure du bloc, devait s’emboîter soit 
la table d’autel, soit une autre pierre qui couvrait le tom- 
beau de reliques. — ? À, Merlin et L. Poinssot, dans Extrait 
des procès-verbaux de la Commission de l'Afrique du Nord, 
10 décembre 1907; Bulletin archéologique du Comité, 1907, 


DOUGGA 


1524 


> RVN ΩΝΙ HAEC CVB lil AD C-P-M- 
SVIS : SVMTIBVS-ET:SVIS : OPERIBVS : 
à PERFECERVNT & 


Sancti ac beatissimi marlyres, pelimus in mente ha- 
beatis, ut donentur vobis.… Simposium, Mamma- 
(rium), Grani(um), Elpidefo(rum), qui hæc cub(icula) 
quattuor ad c. p. m. suis sum(pllibus et suis operibus 
perfecerunt. £ 

A la ligne 3°, entre vobis et simposium, la surface 
de la pierre a été martelée sur O®15 ou Om17, 
sans qu'on puisse déchiffrer ce qui avait été gravé, 
par erreur probablement. On ne s'explique pas 
pourquoi ce martelage pour une autre raison et, si 
le mot martelé donnait la clef du texte, c'était un 
motif tout trouvé de ne pas l’effacer. 

De quels martyrs s'agit-il? l'inscription ne nous 
l'apprend pas, mais cette omission est fréquente, elle 
s'explique sans peine, puisque la mention eût fait 
double emploi avec celle qui se lisait sur la table ou 
sur l’une des pierres de l’autel énumérant les reliques 
renfermées. 

Ut donentur vobis, formule nouvelle dans l’épigra- 
phie chrétienne d’Afrique. 

Après la lacune de huit lettres martelées, les noms 
des quatre dédicants de l'inscription, Simposius, 
Mammarius, Granius et Elpidephorus, noms rares, 
en particulier le premier et le dernier, mais non pas 
uniques #; on connaît un Mammarius, prêtre de Lam- 
bèse et martyr en 259, enfin une tombe de Dougga 
porte le nom d’un certain Granius Fortunius. 

A la ligne 5, après les trois lettres qui terminent 
le mot Elpideforum, un espace vide correspondant à 
une lettre ou à une hædera; ensuite, qui hæc cub(icula) 
1111. c'est-à-dire quatre chambres funéraires placées à 
proximité des martyrs. Que sont ces cubicula? Peut- 
être des chambres funéraires destinées à recevoir les 
restes des quatre dédicants, désireux d’être enterrés 
ad sanctos (voir ce mot). On lit dans la lettre xxx, 12, 
de saint Paulin de Nole : Cubicula intra porticus qua- 
terna, longis basilicæ lateribus inserta.… memortis reli- 
giosorum et familiarum accommodatos ad pacis æternæ 
requiem locos præbent. 

Les sigles qui terminent cette cinquième ligne sont, 
on l’a dit, une véritable énigme. On a proposé de lire 
cubicula IV ad c(or)p(ora) m(artyrum), ce qui exige- 
rait un remaniement des sigles; ou bien ad <pedes > 
c(entum) p(lus) m(inus), qui est indéfendable. Quant 
à en faire ad c(onvivia) p(ro) m(arlyribus), ceci nous 
conduit en pleine fantaisie. Si on a pu résumer une 
formule en trois lettres, c’est qu'elles sont intelligibles 
pour tous, comme le sont les autres sigles en usage 
dans la région; or, il n’y ἃ pas un contemporain à 
qui pût venir l’idée de développer C. P. M. en convivia 
pro marlyribus : jamais, nulle part ils n’avaient lu rien 
de pareil. Les contemporains pouvaient d'autant 
moins imaginer cette interprétation que les repas aux 
tombeaux des martyrs étaient fort mal vus, à peine 
tolérés par les autorités ecclésiastiques. Ne faudrait- 
il pas tout uniment interpréter les sigles QVI HAEC 
CVBlicula)|lil AD C(entum) P(edes) M(artyrum) SVIS ? 
SVM(p)TIBVS... perfecerunt ? À cent pas de la confessio 
des martyrs, les quatre dédicants s'étaient ménagé 


P. CCLXV-CCLXVI; Ῥὶ Monceaux, L'inscription des martyrs 
de Dougga et les banquets des martyrs en Afrique, dans Bull. 
archéol. du Comité, 1908, p. 87-104; H. Delehaye, dans 
Analecta bollandiana, 1909, τ. xxvun, p. 315-317; L. Poins- 
sot, Nouvelles inscriptions de Dougga, dans Nouvelles archives 
des missions scientifiques, 1910, τ. xvux, p. 168-170, n. 98; 
Rômische Quartalschrift, 1908, p. 269; L. Carton, Thugga, 
in-8°, Tunis, 1910. — 4 Voir Orelli, Inscript. lat. select, 
ἢ. 5023; Forcellini-De Vit, Onomasticon, au mot Cælius; 
Riese, Anthol. latina, n. 286, 


1525 


quatre chambres funéraires, annexes de la basilique, par 
conséquent voisines des reliques et, afin que nul ne 
songeñt à les en évincer ou à les en déposséder, ils 
avaient inscrit leur titre de propriété sur une pierre 
de l'autel, ou bien encore voulaient-ils suppléer en 
quelque façon, par ce témoin écrit, à Ja distance qui les 
tenait plus éloignés qu'ils ne l’eussent souhaité de la 
tombe sainte dont ils avaient recherché le voisinage 
et la protection. 
H. LECLERCQ. 

DOUMA. Voir Dictionn., t. 1, col, 1781, fig. 470, 

471. 


DOXOLOGIES. — I. Petite. II. Grande. 

1. Perte. — Ce qu'on est convenu d’appeler la 
« petite doxologie », pour la distinguer de la formule 
plus solennelle que nous aurons à étudier sous le nom 
de « grande doxologie », est une brève formule d’hon- 


ΠΝ 


2 εἶα, 


PER 


DOUGGA — DOXOLOGIES 


Tu ΠΕ τς τ ςς 


ἘΞ PES re ΞΕ τ 

 ἸΔΑΝΩ͂Ι ACBATATISSIMI ΠΑ ΕΣ 
, PETMNSIUMENTEH ABEATIS VID 

x ἢ ἢ Ze SES 


OA HAËC CIN 


RRCERVN 


1526 


Tertullien, Clément d'Alexandrie, Origène, les Canones 

Hippolyli, saint Basile, à établir une présomption en 
faveur de cette formule à l’époque apostolique et 
depuis, sauf de légères modifications *. En 376, dans 
la lettre synodale d’Iconium, saint Amphiloque d’Ico- 
nium écrit : « Nous n’avons pas reçu l’ordre seulement 
de baptiser, mais d'enseigner et de louer Dieu tout 
en enseignant; c'est pourquoi nous devons glorifier 
le Père, le Fils et le Saint-Esprit (οὕτω δοξάζειν, 
ἐπιστεύσαμεν) par des chants de louanges (δοξολογία!ς) ". 
Toutefois on ne saurait affirmer que la formule fut 
introduite à Antioche par Flavien et Diodore. Les 
textes de Philostorge 5, de Sozomène 5 et de Nicéphore 
Calliste nous apprennent que Flavien et un grand 
nombre de moines usaient de la formule la plus pré- 
οἶδα : Patri el Filio, tandis que l’évêque Léontius était 
indécis, et les autres voulaient conserver la formule 
jusque-là en usage : Gloria Patri per Filium in Spiritu 


ὡς 


GENE 
PIDETO 
D SERIE 
ΝΠ 
ai VE Sa 


ἢ 


Mo 


FR RAI 


3873. — Inscription de Dougga. 
D'après le Bull, arch. du Comité des travaux historiques, 1908, pl. 1x. 


neur à l'égard des trois personnes divines. L'usage 
en remonte à une haute antiquité, mais on n’en saisit 
pas distinctement la forme la plus primitive. Il est 
possible que la formule ait été frappée d’après celle 
que Jésus avait donnée pour l'administration du 
baptême !; ceci n’est toutefois qu’une conjecture. Un 
texte de l'historien Socrate a paru étayer l'opinion 
qui rapportait l'introduction de la formule à saint 
Ignace d’Antioche, mais ce texte est vraiment trop 
vague pour être utilisé à autre chose qu'aux origines 
de la psalmodie antiphonique : Dicendum porro unde 
consueludo illa hymnos in ecclesia alternis canendi, 
initium sumpserit Ignatius Antiochiæ in Syria epis- 
copus, post apostolum Petrum ordine tertius, qui et 
cum apostolis ipsis familiariter versatus est, vidit ali- 
quando angelos hymnis alternatim decantatis sanctam 
Trinilatem celebrantes : et canendi rationem quam in 
illa visione animadverterat, Ecclesiæ Antiochensi tra- 
didit. Unde ἰδία traditio ad omnes postea Ecclesias per- 
manavit δ. On peut arriver, en déchiquetant les 
écrits des Pères apostoliques et des plus anciens Pères : 


2Matth., xxvirr, 19. — * Socrate, Hist. eccles., 1. VI, 
α. vaut, P. G., t. Lxvrr, col. 691. — 3 J. Probst, Lehre und 
Gebet, in-8°, Tübingen, 1871, p. 319. — 4 P. G., t. XXXIX, 
col. 96. — 5 Hist., 1. III, ec. xxx, P. G., t. LxXV, col. 501. — 
» Hist. eccl., 1. III, c. xx, P. G.,t. LxvI, col. 1101. — 7? Voir 
Diction., t. 1, col. 2284. — 5 De institut. cœnobiorum, 1. II, 
ce. van, P. L., t. xxx, col. 94. Encore aujourd’hui, écrit 
D: 5. Bäumer, Histoire du bréviaire, trad. Biron, 1905, 
t. 1, p. 178, dans quelques livres d’office orientaux, comme 
aussi aux laudes du Bréviaire romain en certains endroits, 


Sancto 7. Cassien nous avertit que, dans tout l'Orient, 
la petite doxologie suivait l’antienne du douzième 
psaume des matines et du dernier psaume des vêpres, 
c'est-à-dire suivait l’Alleluia 5. 

Quelques textes épigraphiques méritent d'être rap- 
pelés. À Kükanâyaä, Syrie centrale, dans un hypogée 
chrétien 3, nous lisons sur l’arcosolium d'Eusèbe une 
épitaphe datée de l’année 417 de l'ère d’Antioche, 
par conséquent 368-369 de notre ère # : 

+ EYCEBIO + XPICTIANO + 
AOZA TIATPI ΚΑΙ YIG ΚΑΙ ATIG TINEY 
TI ETOYC ZIY MH 
NIAGOY KZ 

t Eÿs:6 δίῳ + Χριστιανῷ ul Δόξ α πατρὶ χαὶ υἱῷ χαὶ ἁγίῳ 
πνεύ[μα]τι. "Eros ζ ζιύ, μηνὶ λῷου χζ΄. « A Ε usèbe, chré- 
tien. Gloire au Père, au Fils et au Saint-Esprit. 
27 août 369. » 

Autre doxologie à Khanasser # : 


Δόξα Πα à Oioù χαὶ ἀγίου Πνεύματος, (νῦν) χαὶ 
ἀ(εὶ) χα(ὶ) ε(ὃς τοὺς [αἰ] ὥνας. ᾿Αμήν. 
plusieurs psaumes sont récités sous un seul Gloria. — ? Voir 
Dictionn., t. 1, col. 2407, fig. SOS à S11 incluses. — * Ph. Le 


Bas, Inscriptions grecques et latines recueillies en Grèce et en 
Asie Mineure, n. 2681; de Vogüé, Syrie centrale, Architec- 
ture religieuse du 1“ au VII® siècle, in-4°, Paris, 1865, p. 119, 
pl. 96, π. 4; W. Κα. Prentice, Fragments of an early liturgy in 
Syrian inscriptions, dans Transactions and proceedings of 
the American philological association, 1902, t. XXXIM, p. 88, 
n. 4. κι J.-B. Chabot, Inscriptions grecques de Syrie, 
dans Journal asiatique, 1901, t. XVIur, p. 442, 


1527 DOXOLOGIES 1528 


À El Barah, sur un linteau de porte ! : | Filio et Spiritui Sancto, sicut erat in principio et nunc 


Δόξα Πατρὶ χαὶ Υἱῷ zai ἁγίῳ [I[eduar 


Aucune inscription n’égale en importance celle de 
Kükanâya, grâce à sa date; elle peut être rapprochée 
de la formule donnée dans le De virginitate : Δόξα 
Πατρί, καὶ Υἱῷ χαὶ ἁγίῳ Πνεύματι, xai νῦν χαὶ ἀεὶ εἰς 
τοὺς avc ". 

En Occident, la petite doxologie était chantée en 
Gaule, peut-être aussi à Rome, au temps de Cassien, 
après chaque psaume, par tous les assistants et d’une 
seule voix : {llud etiam quod in hac provincia (la Gaule) 
vidimus, ut uno cantante in clausula psalmi omnes 
adstantes concinant cum clamore : Gloria Patri et Filio 
et Spiritui Sancto, nusquam per omnem Orientem vidi- 
mus; sed cum omnium silentio, ab eo, qui cantat, finito 
psalmo, orationem succedere; hac vero glorificatione 
Trinitatis tantummodo solere antiphonam terminari*. 

En 529, le deuxième synode de Vaison, présidé par 
saint Césaire d’Arles, promulgue ce canon cinquième : 
Et quia non solum in Sede apostolica, sed etiam per 
totam Orientem et totam Africam vel Italiam propter 
hærelicorum astutiam, qui Dei Filium non semper cum 
Patre fuisse, sed a tempore fuisse blasphemant, in omni- 
bus clausulis post Gloriam, Sicut erat in principio, 
dicatur, etiam et nos in universis ecclesiis nostris hoc ila 
dicendum esse decrevimus ἃ. 

Avant 543, la règle de saint Benoît place le Gloria 
à la suite du psaume invitatoire de matines, après 
le troisième répons suivant la troisième leçon : Duo 
responsoria sine Gloria dicantur : post tertiam vero 
lectionem qui cantat dicat Gloria. Quam dum incipit 
canlor dicere, mox omnes de sedilibus suis surgant 
ob honorem el reverentiam sanctæ Trinitatiss. Le di- 
manche, c’est au répons de la quatrième lecon qu’on 
ajoutera le Gloria. On ne peut douter que chaque 
psaume se termine par le Gloria, puisque, pour indi- 
quer une coupure à faire dans le long cantique du 
Deutéronome, saint Benoît dit : quod dividatur in 
duas Glorias’. Et encore, pour les heures de l'office 
du jour : Prima hora dicantur psalmi tres, singillatim 
et non sub una Gloria“. Enfin, en réglant l’ordre de la 
psalmodie : In primis semper diurnis horis, dicatur 
versus : Deus, in adjutorium meum intende; Domine 
ad adjuvandum me festina; ef Gloria ?. 

En 633, le concile de Tolède, présidé par saint Isi- 
dore de Séville, prescrit au canon treize de conserver 
les doxologies et, au canon quinzième, il veut qu’à la 
fin des psaumes on chante, non Gloria Patri, mais 
Gloria et honor Patri et Filio, pour se conformer au 
psaume xxvIt, 2°, La liturgie mozarabe adopte cette 
même forme promulguée à Tolède et Walafrid Strabon 
fait cette remarque : Dicendum de hymno, qui ob hono- 
rem sanclæ el unicæ Trinitalis officiis omnibus inter- 
serilur, eum a sanclis patribus aliler alque aliter ordi- 
nalum. Nam Hispani sicut superius commemoravimus 
ila eum dici omnimodis voluerunt. Græci aulem 
Gloria Patri et Filio et Spirilui Sancto, et nunc et semper 
et in sæcula sæculorum. Amen 1. 

C’est donc au 1v* siècle qu’on peut assigner la cou- 
tume de réciter la petite doxologie : Gloria Patri et 


1 Ph. Le Bas, op.cil., Ὁ; 2618 b. 
Athanase, De virginitate, XIV, P. G., t. ΧΧΥΤΠΙ, col, 268. — 
3 Cassien, De instit. SE ἜΣ Ἢ; LE UC: vx, Ὁ. 1,., 
t. xL1x, col. 94, — * Monum. Germ. hist., Legum sectio 11], 
Concilia, édit Maassen, 1893, p.55-58.— 5 5, Benoît, Regula, 
©, 1X. — δ Jbid., ©. x1. -— ? Ibid., ©. ΧΙΠ, ο. XVII : ul nonus 
psalmus οἱ septimus decimus dividantur in binas Glorias. — 
# Jbid., c. xvn.— " Jbid., c. ΧΥΤΙΙ. —  Hardouin, Concilia, 
t. x, col. 575 sq. — # De rebus ecclesiasticis, c. XXV. 
33 F, H. Chase, The Lord's prayer in πε early Church, dans 
Texte and studies, Cambridge, 1891, t. 1, p. 168-176. Cf. 
P. Rossi, Sull’ inno Gloria Patri, et ΠΣ εἰ Spiritui Sanclo, 


2 Pseudo- 


et semper el in sæcula sæculorum, Amen, comme cou- 
tume générale. 

On a beaucoup étendu le terme de doxologie, afin 
d’y faire rentrer toute espèce de bénédiction 1", mais 
l’étymologie est formelle, il s’agit de glorification. La 
forme la plus concise est : σοὶ (ᾧ) ἐστίν ἣ δόξα εἰς τοὺς 
αἰῶνας (τῶν αἰώνων, ἀμήν), qu'onrencontre dans Gal., 1,5; 
Rom., χι, 36; II Tim., τν, 18; Hebr., χαὶ, 21; Dida- 
ché, 1x, 2,3, x, 2, 4; I Clem., 38, 43, 45, 50; II Clem., 20, 
tantôt avec τῶν αἰώνων, tantôt sans, et partout, sauf 
dans Didaché, avec Amen. Dans la célèbre Oratio Poly- 
Carpi, qu'il prononça avant son martyre nous lisons : 
δι᾿ οὔ σο! σὺν αὐτῷ χαὶ Πνεύματι ἁγίῳ ñ δόξα (c. XIV) et à 
la fin du Martyrium Polycarpi : : ᾧ ἡ δόξα σὺν Πατρὶ xat 

ἀγίῳ Πνεύματι... Dans la Didachè nous voyons trois 
types de doxologies : 1° co! ἣ δόξα εἰς τοὺς αἰῶνας, IX, 2, 
IX, 3; X, 2,4; — 29 σοῦ ἐστιν ἣ δόξα καὶ ἣ δύναμις διὰ. 
’Insoù Χριστοῦ εἰς τοὺς αἰῶνας, 1X, 4: — 89 σοῦ ἐστιν ἢ 
δύναμις χαὶ ἢ δόξα εἰς τοὺς αἰῶνας, x, 5 et VIIT, 2. 

Ces doxologies se sont généralement fondues dans 
des formules de déprécation d’allure plus ample et 
où il est facile de les retrouver, mais elles n’ont pas 
l'originalité de la doxologie du Gloria Patri, qui a formé 
de très bonne heure un tout, bien formulé, et qui, à 
travers les quelques oscillations comme Patri per 
Filium ou Gloria et honor, a finalement retrouvé son 
équilibre et ne sera, sans doute, jamais modifiée. 

II. GRANDE. — L'Afrique chrétienne a déjà donné 
une série de monuments épigraphiques dont il y a lieu 
de dire quelques mots : 

1° Aux environs de Zaghouan, on a trouvé en 1889 
un fragment de pierre calcaire fort dure, grossièrement 
travaillée; la tranche qui porte l'inscription est seule 
parée et ravalée. C’est environ le quart d’une table 
épaisse d'à peu près 0m15, qui devait constituer un 
rectangle d’environ 080 sur 065, le centre étant 
en forme de cuvette d'environ Om42 de diamètre. 
C’est probablement un dessus de fontaine (canthare, 
phiale) installée au centre de l’atrium d'une église. 
Peut-être les trous ménagés aux quatre angles rece- 
vaient-ils les colonnettes d’un ciborium abritant la 
fontaine (voir Dictionn., t. 1, col. 708, fig. 146). 
L'inscription ne réclame pas d'explication, elle se 
complète tout de suite 15 (fig. 3574): 


GLORIA IN EX[celsis Deo 


2° Fragment provenant de Carthage, conservé au 
Musée de Marseille τ᾿ ; lettres cursives (fig. 3875) : 
Gloria in [excelsis] Deo et [in terra]. 


GLORIA IN 
3 τ 


DEO ΕΖ 


3° A Ammædera ( Haïdra), on lit sur deux cha- 
piteaux de colonne. dans une basilique chrétienne #: 
ἡ ΗΟΜΝΙΒ 
Ÿ, BONE BOLV LL 
MTATIS LES 


GLORI A IN EXCEL 
SIS AO ETINTE 
RRA PAX Κα 


dans Raccolla di dissertazioni di storia ecclesiastica, par 
A. Zaccaria, in-8°, Roma, 1840, t. 11, p. 330-334. — 
1. 17, Duchesne, Monuments du culte chrétien, Cuvette de 
fontaine et jambage d'autel, dans Collections du musée 
Alaoui, in-4°, Paris, 1900, p. 45-46, pl. 111.---- δ" Ἐς Le Blant, 
Recueil des inscript. chrét. de la Gaule, 1856, t. τ, p. 28; 
De Rossi, dans Pitra, Spicilegium Solesmense, 1858, t. αν, 
p. 517; Corp. inscr. lat., t. vu, n. 10549; E. Le Blant, 
Catalogue des objets chrétiens conservés au musée de Marseille, 
1894, p. 57, n. 19; L. Duchesne, Monuments du culte 
chrétien, dans Collections du musée Alaoui, 1900, p. 46. — 
1# Corp. inscr. lat., t. vit, n. 462. 


1529 


49 À Chusira (— Kessera), sur un marbre dont la 
forme indique une provenance de même genre : : 


-.ELSIS DO ET IN TERR(a) PAX + 


5° En Numidie, entre Constantine et Tébessa, 
sur une pierre qui semble avoir fait partie d’un linteau 
de porte dans une église * : 


GLORIA IN EXCELSIS DEO ET IN 
TERRA PAX HOMINIBVS BONAE VOLON 
TATIS — HAEC EST DOMVS DEI 


6° Même région, ruines d’une église à Henchir 
Abdallah, près d’Aïn Beida : : 


GLORIA IN EXCELSIS DEO 
PAX IN TERRA HOMINIBVS 
BONE VOLVM({alis) SPES IN 
DEO SEMPER 
7° A Bordj el Amri (28 kil. de Tunis), dans Je voisi- 
nage de la grande voie romaine de Carthage à Théveste, 


DOXOLOGIES 1530 


© 


une croix byzantine « oncentrique également en relief #. 
La couronne du pourtour est très mutilée à droite et ἃ 
gauche; la moitié de l'inscription manque, mais les 
lettres disparues sont faciles à restituer. Le texte fait 
le tour de Ja couronne, de gauche à droite, en partant 
du milieu de la branche gauche de la croix. Une pal- 
mette termine le texte 5 : 


D(omus)D(ei) Glor] |A INESCE([Isis Deo εἰ inter]RA PAX 


8° À Dra ben Jouder, région du djebel Thirine, 
cinq fragments d’une plaque en calcaire gris; lettres 
de 0"04, a) : un chrisme; δ) et c) : 

GLORIA IN ezSELSIS DEO 

(Ὁ : Pia... Julia Fauli I! mart… 5...: é) : i]n pace. C’est 
donc ici une épitaphe " et le monogramme constan- 
tinien permet de la dater du rv° siècle, ce qui n’est pas 
sans importance pour l’histoire de l'usage de cette 
hymne liturgique en Afrique. 

99 A Uppenna (— Henchir Chigarnia), une mo- 
saïque découverte dans les ruines de la basilique 


3874. — Fragment d’une cuvette trouvée aux environs de Zaghouan. 
D'après R. de La Blanchère, Collection du musée Alaoui, 1890, pl. πι, n. 1. 


une inscription entrée depuis au musée du Bardo. Elle 
est gravée sur un bloc rectangulaire allongé, qui a la 
forme d’un claveau de voûte et mesure 1 mètre de 
longueur sur 0m45 d'épaisseur et une largeur à peu 
près égale. L'inscription, très endommagée, est gros- 


πα΄ |V 


D 


8875. — Fragment d'inscription provenant de Carthage. 
D'après Corp. inscr. lat,, t. var, n. 10549. 


sièrement gravée, les lettres hautes de 003 à 004, 
de formes irrégulières, indiquant une très basse époque, 
sur une couronne circulaire, mesurant 030 de dia- 
mètre, qui se détache en très faible relief et entoure 


2 Corp. inscr. lat., t. vint, ἢ. 706. — ? Corp. inscr. 
lat:, ἴ, vin, n. 10642; De Rossi, Bull. di arch. crist., 
1878, p.10. ---Ὁ Ἐ. Cagnat, Inscript. inédites d’Afrique, 
dans Bull. histor. du Comité des trav. archéol., 1887, 
Ῥ. 185; Corp. inscr. lat., τ. var, n. 10692. — 4 Les quatre 5ran- 
ches de la croix, largement étalées aux extrémités et amincies 
au centre, portaient toutes quelques caractères qui semblent | 
devoir être lus dans l’ordre suivant : à droite, à gauche, 
en haut, en bas, en allant chaque fois de la périphérie 
vers le centre ou de haut en bas. La branche de droite est 
endommagée et les lettres qu’elle présentait ont disparu. 
—#P. Monceaux, Note de M.-P. Gauckler sur une inscription 


chrétienne, à l'emplacement de l'autel. De la mosaïque 
et de l'inscription de neuf lignes nous ne retenons que 
cette finale : 


GLORIA IN ESCE 
LSIS DEO ET IN TERA PACS OMINIBVS 


Tout ce qui précède est une dédicace à des martyrs. 
Cette mosaïque ornait le dallage d’une basilique 
byzantine et, d’après la forme des lettres, appartien- 
drait au vie siècle; cependant les formules de l’inscrip- 
tion semblent plutôt appartenir au rve siècle. Or, de 
nouvelles fouilles ont fait découvrir, sous la mosaïque 
byzantine, une autre mosaïque qui date du rve siècle 
et présente avec les mêmes formules les mêmes noms 
de martyrs. L'inscription de la mosaïque supérieure 
est donc une simple reproduction d'une inscription 
plus ancienne. Mais dans celle-ci, il n'y avait pas trace 
du verset : Gloria in excelsis Deo et in terra pax homi- 
nibus. Cette différence est significative et montre que 
ce texte liturgique a eu sa plus grande vogue en Afrique 
pendant la période byzantine *. Ceci confirmerait donc 
l’opinion commune, que cette doxologie n’est pas de- 
venue populaire en Afrique avant la domination 
byzantine et elle aurait été une protestation contre 
l’arianisme des Vandales en même temps que le signe 


chrétienne de Bordj el Amri, dans Bull. de la Société des 
antiquaires de France, 1903, t. Lx1IvV, p. 251-252. — ‘ P, Mon- 
ceaux, Inscription chrétienne de Dra ben Jouder (Tunisie), 
dans Bull. de la Soc. nat. des antiq. de France, 1912, t. Lxxn, 
p. 237-238.— ? F, Gauckler, dans Bull. archéol. du Comité, 
1904, p. cxcrx; Bull. de la Soc. nat. des antiq. de France, 1904, 
p. 342; Nouv. archives des missions scientifiques, t. XV, 
pl. xxx; Robin, Note sur la basilique byzantine d’Uppenna, 
dans Bull. archéol. du Comité, 1905, p.374, n. 19; P. Mon- 
ceaux, Enquête sur l'épigraphie chrétienne d'Afrique, dans 
Mém. prés. par divers savants à l'Acad. des inscr., t. XIt a, 
p. 186-187, n. 238, p. 334, n. 334. 


1531 


du triomphe définitif de l’orthodoxie romaine. M. Mon- 
ceaux observe justement à ce propos que, sans nier 
que [le Gloria in excelsis] ait pu avoir cette signification 
au vi* siècle, il a été en usage longtemps auparavant 
dans l’Afrique chrétienne. Il est mentionné en 484 
ou 485 dans une relation de martyre :. Il a dû s’intro- 
duire dans l’épigraphie africaine dès le 1v® siècle, bien 
avant d’être ofliciellement admis dans la liturgie *. 
L'inscription de Dra ben Jouder avec son monogramme 
constantinien confirme cette conjecture et montre que, 
dès le rve siècle, le Gloria in excelsis était assez familier 
pour figurer sur les épitaphes des fidèles. On écrivait : 
escelsis assez fréquemment. 

Les faits et les monuments prouvent du moins que 
le début de l’hymne angélique jouissait en Afrique 
d’une réelle popularité. On remarquera que la Vulgate 
porte : Gloria in altissimis Deo tandis que tous nos 
textes ont in excelsis, variante caractéristique du texte 
liturgique et qui prouve que c’est bien à la source 
liturgique que se rapporte la citation. 

Le chant de la doxologie à la messe solennelle est 
une particularité du rite romain. « L'Église grecque, 
qui n’ignorait pas ce cantique, ne l'avait pas introduit 
dans la liturgie de la messe. Il en était de même dans 
les Églises latines de rite gallican ὃ. L'Afrique suivait, 
sur presque tous les points, l'usage de Rome; etily a 
lieu de croire que, dans les églises africaines, on chan- 
tait le Gloria comme à Rome aux messes solennelles. 
Cependant on n’en ἃ pas la preuve directe. 

« À Rome, le chant du Gloria n’est sûrement pas 
primitif. On le trouve mentionné pour la première fois 
dans le Liber pontificalis, duquel il résulterait ὁ que l’on 
aurait commencé par exécuter ce chant à la messe 
nocturne de la fête de Noël, mais ce texte est plus que 
douteux. Vers le commencement du vi® siècle, le pape 
Symmaque (498-514) ordonna de l’exécuter tous les 
dimanches et aux fêtes des martyrs. Or, la messe 
nocturne de Noël n’a été instituée, à Rome 5, que pos- 
térieurement à la fondation de Sainte-Marie-Majeure, 
sous le pape Xyste 111 (432-440). Vers ce temps-là com- 


ND + 


= 


ὡ: 
Ὁ m 
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ὃς 
-6 ὦ 
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[ΟἹ 
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ς 


CNRC 


mence pour l'Afrique chrétienne une période de désor- 
ganisation et de persécution, pendant laquelle les rela- 
tions avec Rome sont fort troublées. Il est peu naturel 


ἃ Passio septem martyrum, 3.— ὃ P. Monceaux, op. 
cit, p. 189. — 3 L. Duchesne, Les origines du culte 
chrétien, in-8°, Paris, 1898, p. 158. — 4 Liber ponti- 
ficalis, édit. Duchesne, t. 1, p. 129, 263. La concession 
du pape Symmaque ne regardait que les évêques ; 
quant aux prêtres, ils ne pouvaient entonner le Gloria 
qu’au jour de Pâques, quand ils remplaçaient le 
pape, et le jour de leur ordination. Les jours de station, 
où la messe était précédée de la procession, le Gloria 
était omis, même à la messe papale, comme en témoigne 
une rubrique du sacramentaire grégorien. P. L., t. LXXvIn, 
col. 1027. Sur l’usage du Gloria à l'époque du moyen Age, 
cf. P. Wagner, Origine et développement du chant liturgique 
jusqu'à la fin du moyen âge, Tournai, 1904, p. 83-85. — 
5 Origines du culte chrétien, p.476. —* Duchesne, Monuments 
du culle chrétien, p. 47. — 7 À Rome, en l’introduisant dans 
la liturgie de la messe, on donna à la grande doxologie une 
rigidité orthodoxe qu’elle ne comportait pas toujours en 
Orient, d’où elle était originaire, et où d’ailleurs cette hymne 
ne servait guère que comme cantique matinal. Telle qu'on 
la chantait à Rome au ve siècle et à Carthage au vie, elle 
défiait l’hérésie et même marquait sa défaite, —#$S, Jean 
Chrysostome, Homil, 111, in Epist. I ad Coloss.; Grégoire 


DOXOLOGIES 


δοξχ  χυριε βασιλεὺυ ἐπουίρανιε Dee πατερ παν] 
ι 


TOX ATWO" χυριε ULE μονογένης τὭσου XOIGTE χα! αγιον πνευυα χυο 


.Σ ἣ τι 0 
RO0G0ESE ὁ ὕεος τὴν δέησιν μων ο χαθημενος € 


0 
OTL σὺ U.OVOS ἀγιος σὺ 1LOVOC χυριος ἰησου χρίστου σὺν ἀγιον πνευμα 


1592 


de croire que les institutions du culte aient beaucoup 
progressé, et notamment que les importations de céré- 
monies transmarines aient été fréquentes sous le régime 
vandale 6. » De là à conclure que ce ne serait pas avant 
la paix de l’Église, sous Hildéric (523) ou même avant 
la restauration byzantine (534), qu'aurait eu lieu l’in- 
troduction de l’hymne liturgique, il y avait une vrai- 
semblance fortifiée par la date des inscriptions, ren- 
forcée par l'absence du Gloria sur la première mosaïque 
de Uppenna et sa présence sur la mosaïque ulté- 
rieure, contredite par l'inscription funéraire de Dra 
ben Jouder. Toutefois, il ne semble pas que cette 
inscription, unique jusqu'ici, infirme le fait que sou- 
tiennent les autres; c’est une anticipation, un avant- 
coureur, mais tant qu’elle sera isolée, cette inscription 
ne témoigne pas d’un usage, elle peut même provenir 
de la tombe d’un étranger. Nous sommes donc fort 
enclin, sans rien affirmer toutefois, que l'usage de graver 
sur les édifices chrétiens d'Afrique le début de la doxo- 
logie dérive de l'usage de chanter cette hymne à la messe 
solennelle, usage qui aurait été importé de Rome après 
la fin des persécutions vandales 7. 

Le Gloria fit parfois l'office que nous demandons 
au Te Deum. Saint Grégoire de Tours rapporte que, lors 
de la découverte du corps du martyr Mallosus, le 
clergé et le peuple entonnèrent le Gloria ὃ. De même, 
lors de la visite de Charlemagne à Léon III, en l’an 800, 
le pape, après les embrassades protocolaires, entonne 
le Gloria. 

L'épigraphie grecque nous offre aussi quelques 
spécimens de la doxologie. ἃ El Barah nous rencon- 
trons cette formule ὃ : 


+ AOZAENYYICT(o] CZK AIETTITHEIPHNHIAIEN 
+ Δόξα ἐν ὑψίστοις [Θεῷ] χαὶ ἐπὶ γῇ εἰρήνη .-- 
Autre inscription dans le même village, avec la 
formule plus complète 2: Δόξα ἐν ὑψίστοις Θεῷ καὶ ἐπὶ 
γῆς εἰρήνη, ἐν ἀνθρώποις εὐδοχία. Une à Wâdi Marthüûn, 
Haute-Syrie τς une au Deïr Amba Schenoudi, en Égypte 


(voir Dictionn., au mot DEïÏR) =: 
οχιας] 

ΞΕ 

ξήλογουμιεν σε] 

[πατρος ο] 
οιε οθεοσο ἀμινος [rou θεου ο utos του 
ο ατρὸν τία]ς ἀμαρτιας [tou x06u0u| 


? 
* 


ἴ 


ν δεξια τοῦ πᾶτρος [χαι ελεησον ἡμᾶς 
ἱ Π 


ts D[oËuuv* θεου πατρος ἀμὴν 
Ligne 1: * Ἐν; θω; lire εἰρήνη; ανωπσ. 
Ligne 2: lira αἰνοῦμέν σε. Ces mots ne sont ni dans 
le texte grec ni dans la version latine du Gloria in 


de Tours, De gloriaconfessorum, 1. I1,c. Lx, P. L., t. LXXI, 
col. 762.—? P. Le Bas, Inscriptions grecques et latines recueil- 
lies en Grèce eten Asie Mineure, n.2647; Publications of the 
Princeton University archæological expedition to Syria in 
1904-1905, Division III, Greek and latin inscriptions by 
W. K. Prentice and E. Littmann, in-4°, Leyden, 1908- 
1910, n. 1064; L. Jalabert, Citations bibliques dans l'épi- 
graphie grecque, dans Recherches de science religieuse, t. x, 
p. 70-71; Dictionn., t. 1, col. 2409. — 19 Voir note précé- 
dente et W. K. Prentice, Fragments of an early christian 
liturgy in Syrian inscriptions, dans Transactions and procee- 
dings of American philological association, 1902, t. XxXXIM, 
p. 87, n. 3. Remarque: εὐδοχία et non εὐδοχίας. C'est 
en effet εὐδοχία que nous lisons dans la liturgie de saint 
Jacques, rotulus Messanensis, et Bibl. nat., fonds grec, 
n. 476 et 2509, Ῥ. Le Bas, loc. cit.; Publications of an Ameri- 
can archeological expedition to Syria in 1899-1900. III. Greek 
and latin inscript., by W. K. Prentice, in-8°, New-York, 
1908, n. 197 a. — Ὁ Publications of an American archeol. 
expedit. to Syria, 111. Greek and lat. inscr., τι. 213.—*? G. Le-= 
febvre, Recueil des inscriptions grecques chrétiennes d’ Égypte, 
in-fol., Caire, 1907,p. 145, n. 237; Cabrol et Leclercq, Monum. 
Ecclesiæ liturgica, 1913, t. x, part, 2, p. ΘΟΟΥΤΙΙ, 


1533 


excelsis. On notera aussi que ὑμνοῦμέν σε et laudamus le 
sont, dans le texte ordinaire des deux Églises grecque 
et latine, placés avant les deux autres verbes et non 
enclavés, comme ici. 

Ligne 3 : texte grec : εὐχαριστοῦμιέν σοι; lire δόξαν 

- Ligne 4: 
JE, πνα, κε, 15. 

Ligne 5 : αἴρων. 

Ligne 6 :0 ὕτος, ces mots ne se trouvent pas dans le 
texte ordinaire, grec ou latin; lire πρύσδεξα!ι; 


lire παντοχράτορ et μονογενές; χε, UE, τὺ, 


πο. 
ἵ 


le texte grec donne 671 σὺ εἰ; 


Ligne 7 : 25, WW, ἡ 
(lire χριστέ), πνα; * doËav; Ou, πρσ. On remarquera 
que la mention du Saint-Esprit ne figure pas dans le 
texte de l'Église grecque, tandis qu’elle est, comme ici, 
dans la version latine (cum Sanclo Spiritu, in gloria 
Dei Patris). 

4 Jusqu'ici tous ces textes ne nous ont pas fait remon- 
ter jusqu’à la période vraiment primitive et ce n’est, 
il faut le reconnaître, que par l'examen des manuscrits 
et des traditions, qu'on peut arriver à remonter au 
delà de la limite du rve siècle, au 11° et peut-être 
même jusqu'au 11° siècle, mais sous une forme qu'on 
pressent plutôt qu’on ne la possède, car, dès le rve siècle, 
l'Église grecque inséra des chants de louange à Dieu 
le Père dont le texte était emprunté à l’Écriture sainte. 
Les luttes doctrinales au sujet de la divinité du Christ 
amenèrent un remaniement nouveau de l'hymne, qui 
devint hymne de louange aux trois personnes de la 
sainte Trinité 1. 

Nous ne citerons qu’un exemple, mais caractéris- 
tique, de ces sortes de remaniements. C’est dans le 
manuscrit addit. 34209 du British Museum, contenant 
un antiphonaire ambrosien, fol. 133 v°, que nous 
trouvons un Gloria in excelsis contenant des gloses 
déprécatives contre les «ariens » et les « barbares » ? : 

Gloria in excelsis deo εἰ in terra pax hominibus bone 
voluntatis. laudamus te. hymnum dicimus tibi. benedi- 
cimus Le. glorificamus adoramus te. gratias {ἰδὲ agimus 
propler magnam gloriam tuam. domine rex celestis 
deus pater omnipotens ihesu xprisle sancle spiritus 
domine deus filius patris. Agnus dei qui tollis peccata 
mundi suscipe deprecationem nostram. qui sedes ad 
dexteram patris miserere nobis. Miserere nobis subveni 
nobis dirige nos conserva nos munda nos pacifica nos. 
Libera nos ab inimicis a temptationibus ab hereticis ab 
arianis a scismalicis a barbaris. quia tu solus sanclus. tu 


Codex Alexandrinus. Constitut. apostol. 
Δόξα ἐν [τοῖς] ὑψίστοις Θεῷ 
χαὶ ἐπὶ γῆς εἰρήνη 

ἐν ἀνθρώποις εὐδοχία[ς] 


αἱνοῦμεν σε 
ὑμνοῦμεν σε 


ὑμνοῦμεν σε 
εὐλογοῦμεν σε 


εὐλογοῦμεν σε 


1 C, Blume. Die Engelhymnus Gloria in exclesis Deo. Sein 
Ursprung und seine Entwicklung, dans Stimmen aus Maria 
Laach, 1907, τ. τἰχχατι, p. 43-62. — 2 G. Morin, Mélanges 
d'érudition chrétienne. Le « Gloria in excelsis» avec inter- 
calations fort anciennes, dans Revue bénédictine, 1895, 
% x, p. 194. L’antiphonaire ambrosien, addit. 34209, 
a été publié dans la Paléographie musicale, 1895, 
tv, planches, 266, 267; 1900, t. ν΄, p. 316-320, — 
3 Monumenta Ecclesiæ liturgica, t. τ, 2° part., p. cevrrr- 
CCIX. — 4 P, Cagin, L'euchologie latine étudiée dans la tradi- 
tion de ses formules et de ses formulaires. Te Deum ou Illatio? 
Contribution à l'histoire de l’euchologie latine à propos des 
origines du Te Deum, 1906, p. 117-137. — 5 Voir Dictionn., 
t. τὰ, col. 917-918; cf. J. Kickebusch, De carmine Christo 
quasi Deo dicto ad Plin., X, 97, dans Miscell., in-8°, Lipsiæ, 
P. 521-533; De Rossi, Di alcuni scritti inediti del P. Giove- 


DOXOLOG 


IES 1534 


801115... (une ligne manque). 
secula seculorum. Amen. 

Cette formule est suivie, comme dans plusieurs 
documents fort anciens, et présentement encore dans 
la liturgie grecque, d’une série de versets souvent 
identiques à ceux qui figurent dans la dernière partie 
de notre Te Deum : Per singulos dies, Et laudamus, 
Dignare Domine. Le tout se termine par le verset : 
Benedictus es, Domine Deus patrum nostrorum, et lauda- 
bilis el gloriosus in sæcula sæculorum. Amen. 

Nous avons déjà signalé ailleurs ce rapprochement 
du Gloria in excelsis et du Te Deum, notamment dans 
l'inscription du Deïr de Schnoudi à Sohag?, et un 
vétéran liturgiste a consacré aux relations entre les 
deux hymnes fameuses une étude qu’on eût souhaitée 
plus condensée et plus décisive #. 

Mais ce sont là, pour ainsi parler, des « curiosités 
Si l’on cherche l’origine vraiment lointaine du Gloria 
in excelsis, on doit se demander d’abord si le fait de son 
usage comme cantique matinal dans les Constitutions 
apostoliques n'offre pas une indication à retenir. Il y ἃ 
déjà longtemps qu'Usher avait incliné à voir, dans 
l'üuvos ἑωθινὸς de la liturgie grecque, l’écho et peut- 
être l’amplification du carmen Christo quasi Deo 
que chantaient de bon matin les fidèles de Bithynie, 
en l’an 112, et dont Pline le Jeune parlait à Trajan £. 
Sans rien préjuger sur le thème et la facture de l'hymne 
bithynienne au Christ, on peut néanmoins aller au- 
jourd’hui un peu plus avant, grâce à la découverte du 
texte syriaque de l’Apologie d’Aristides, dans laquelle 
nous lisons que les chrétiens se réunissent «tous les 
matins et, à chaque heure, à cause des bienfaits de 
Dieu envers eux, ils chantent ses louanges et lui 
rendent gloire 5. » 

La mention du Liber pontificalis qui attribue au pape 
Télesphore l'introduction du Gloria à Rome, pour la 
messe de Noël, est négligeable. Hic fecit, ut Natalem 
Domini nostri Jesu Chrisli noctu missas celebrarentur 
el in ingressu sacrificii hymnus diceretur angelicus, hoc 
est : Gloria in excelsis Deo, et celera, tantum noctu Natale 
Domini 7. Ce qui est plus certain, c'est que nous nous 
trouvons en présence du texte inséré dans le codex 
Alexandrinus, sans savoir par quelles manipulations il 
a passé pour aboutir à cette forme presque définitive 
(xv° à ve siècle). Ce même texte grec reparaît dans 
les Conslilutions apostoliques, 1. VIII, ©. xLvIr, mais il 
y ἃ été retouché dans le sens subordinatien ὃ: il peut 
être utile de comparer ici divers textes : 


. cum sanclo spirilu in 


Missel romain. Antiphon. ambrosien. 


Deo Gloria in excelsis Deo 
et in terra pax 

hominibus bonæ volunta- 
tis 

laudamus te 

hymnum dicimus tibi 


benedicimus te 


Gloria in excelsis 
et in terra pax 
hominibus bonæ volunta- 

tis 
laudamus te 


benedicimus te 


nazzi a del P. di Costanzo sull'inno a Cristo ricordato da 
Plinio, dans Bull. di archeo crist., 1865, p. 54-55. — ‘ Ren- 
del Harris, dans Texts and studies, in-S°, Cambridge, 1893, 
t. x, fasc. 1, p. 93. — τ Liber pontificalis, édit. Mommsen, 
t. 1, p. 12; édit. Duchesne, t, 1, p. 129, 130, note 3. 

ΒΑ, Gastoué, La grande doxologie, dans Revue de l'Orient 
chrétien, 1899, t.1v, p.280, dit dans un sens « arien »; c'est un 
manque de nuance. Cf. P. Lejay, Ancienne philologie chré- 
tienne, dans Revue d'histoire et de littérature religieuses, 
1902, τ. vrr, p. 280-281; on trouvera dans cette brève criti- 
que la raison d'écarter le projet de reconstitution présenté 
par M. Gastoué, dont la construction exige la suppression 
de προσχυνοῦμεν σὲ, Sans aucune raison. À ce prix, la 
construction se soutient, mais c'est pur arbitraire et, une 
fois l'incise rétablie à son rang, d’où rien ne permet de l’'ex- 
pulser, le système s'écroule, Il n’y a donc pas à s'y attarder, 


1535 


Codex Alerandrinus. 


προσχυνοῦμεν σε 
δοξολογοῦμεν σε 
εὐχαριστοῦμεν σοὶ 


x 


διὰ τὴν μεγάλην σοῦ δύξαν 


7 

Κύριε βασιλεῦ, ἐπουράν!ε 
ἐ, Πατὴρ παντοχράτωρ 

7! = 

1 Κύριε ΥῈ μονογενές, Τησοῦ 
ζρισ 


DOXOLOGIES — DRACONARIUS 


Constitut. apostol. 


ὃο οξολογοῦμεν σε 
προσχυνοῦμεν σε 


διὰ τοῦ μεγάλου ἀρχιέ- 
ι D μεγάλ ρχι 
FES 
he 
σὲ τὸν ὄντα θεόν, ἀγέννη- 
τον 


ἕνα, ἀμπρόσ' τὸν μόνον 

διὰ τὴν μεγάλην σοῦ δέ- 
ξαν. 

Ἰκύριε βασιλεῦ, ἐπουράνιε 

Πατ ἢρ παντοχράτωρ. 


Lissel romain. 


adoramus te 
glorificamus te 
gratias agimus tibi 


propter magnam gloriam 
tuam 

Domine Deus rex cælestis 

Deus Pater omnipotens 

Domine Filiunigenite Jesu 

Christe (cum Sancto Spi- 


1536 


Antiphon. ambrosien. 


glorificamus [te] 
adoramus te 


gratias tibi agimus 


propter magnam gloriam 
tuam 

Domine[Deus]rex cælestis 

Deus Pater omnipotens 


Christe; Sancte Spiritus. 


τέ, χαὶ ἅγιον Πνεῦμα 


Κύριε 6 Θεύς, ὁ auvos τοῦ Κύριε ὁ Θεύς, ὃ Πατὴρ τοῦ 
Θεοῦ Χριστοῦ 
ὃ υἱὸς τοῦ πατρὸς, ὁ αἴρων τοῦ ἀμώμου ἀμνοῦ, ὃς 
- 
αἴρει 

FRE ; re NUL ᾿ en 

τὴν ἁμαρτίαν τοῦ χόσμου τὴν ἁμαρτίαν τοῦ χόσμου 
ἔλξησον ἡμᾶς, ὃ αἴρων 

τὰς ἀμαρτίας τοῦ χόσμου ΟΣ _ ni 
πρόσδεξαι τὴν δέησιν ἡμῶν πρόύσδεξα: τὴν δέησιν ἡμῶν 


ἘΣ 
ὃ χαθήμενος ἐπὶ 


χαθήμενος 
ἘΣ 


τῶν χερου- 


ΠΠατρύς, χαὶ ἐ 


: ΤΣ RS κεν 
τΟτὶ σὺ εἴ μόνος “Αγίος, “Ὅτι σὺ εἴ μόνος “ΑΥᾶιος, 
ἢ σὺ 
- τ- ; 
εἴ ε σὺ εἶ εἰ μόνος κύριος 
: CLIS = ἢ 
μόνος ἰιστος, ᾿Ιησοῦς Τησοῦ 
© En = ᾿ ε ΄ (2 Fa _ 
Χριστὸς ἐν ἁγίῳ Πνεύματι Χριστοῦ, 


εἰς δόξαν Θεοῦ Πατρύς. τοῦ (θεοῦ πάσης γεννήτης 
φύσεως, τοῦ βασιλέως 
ἡμῶν: Δι où σοὶ δόξα, τιμ ἢ 
ὶ σέδας. 
᾿Αμήν. [εἰς ς τοὺς αἰῶνας. ᾿Αμήν.] 
La concordance du texte romain et du texte milanais 
ne prouve rien. Qu'on se souvienne que saint Ambroise, 
en montant sur le siège de Milan, a eu à effacer la trace 
laissée par l’évêque arien Auxence, dans la liturgie 
locale ; tout naturellement il a fait des rectifications 
d’après les textes les plus orthodoxes que lui four- 
nissaient les Églises voisines, et l’Église de Rome lui 
fournissant un Gloria in excelsis mis au point de la 
théologie de Nicée, il en a fait son profit. On remar- 
quera que Ja conclusion du morceau est en contra- 
diction avec ce qui précède immédiatement. Dans 
δι’ οὔ σοί, σοι ne peut représenter que le Père, οὗ que 
Jésus-Christ; or, on vient de s'adresser à Jésus-Christ 
à la deuxième personne : σύ... ’Incoës Χριστός. Il faut 
admettre que la mention du Christ a introduit dans la 
fin de ce texte une perturbation. Cotelier avait été 
embarrassé lui aussi, et avait songé à lire : ᾽Τησοῦ 


Χριστοῦ; mais l’ecclamation : εἷς ἅγιος; εἷς χύριος, εἷς 
᾿Ιησοῦς Χριστός, rapportée, 1. VIII, c. x, l'avait 
arrêté. 


Cette raison n’est pas excellente, car, pour ces 
formules que l’on peut supposer d’origine diverse, on 
ne doit pas raisonner comme du texte d’un auteur 
dont la personnalité est bien déterminée. 

La parenté du texte ambrosien avec celui des Consti- 


ritu). 


Domine Deus agnus Dei  Domine Deus Filius Pa- 


tris 
Filius Patris, qui tollis Agnus Dei, qui tollis 
peccata mundi peccata mundi 
miserere nobis. Qui tollis 
peccata mundi, Ξ 
suscipe  deprecationem  suscipe deprecationem 
nostram nostram 


Qui sedes ad dexteram 
Patris, miserere nobis. 


Qui sedes ad dexteram 

Patris, miserere nobis ; 

miserere nobis, subveni 
nobis, 

dirige nos, conserva nos, 
mundanos,pacificanos. 
Libera nos ab inimicis, 
a tentationibus, ab hæ- 
reticis, ab arianis, a 
schismaticis, a barbaris. 

Quia tu solus sanctus:; 
tu solus Dominus, tu 
solus altissimus, Jesu 
Christe 


Quoniam tusolussanctur, 
tu solus Dominus, tu 
solus altissimus Jesu 
Christe, cum Sancto 
Spiritu 

in gloria Dei Patris. in gloria Dei Patris 

cum Sancto Spiritu, in 

sæcula sæculorum. 


Amen. Amen. 


tulions apostoliques est évidente et devient un des 
loci classiques servant à démontrer les rapports étroits 
qui existent entre la liturgie ambrosienne et les litur- 
gies orientales. 
H. LECLERCQ. 

DRACONARIUS. Les Scythes, c'est-à-dire 
Daces, Sarmates, Parthes, avaient pour enseigne un 
dragon en étofie que portait une hampe élevée, se 
gonflant et se déroulant au vent en replis capricieux. 
En 175, l’armée romaine compta un corps nouveau 
composé de Sarmates Jazvges qui, vraisemblablement, 
apportèrent et imposèrent leur enseigne de prédilection. 
Moins d’un siècle plus tard, vers 250, le symbole était 
répandu partout. En 259, au moment de la grande vic- 
toire de Sapor sur Valérien, on voit Gallien, collègue de 
l'empereur vaincu et prisonnier, célébrer à Rome des 
decennalia où figurent dracones et signa, tant ceux con- 
servés dans les temples que ceux des légions. En 273, 
une lettre, douteuse il est vrai, d’Aurélien sur le sac 
de Palmyre parle des méfaits d’un aguilifer de la 
légion 1110 cum vexilliferis el draconario. Au 1vesiècle, 
nous trouvons 1 : 


Δ Orelli-Henzen, Inscript. latin. select. colleclio, 1856, t. 111, 
n. 6812, Rome, musée du Vatican. 


” 41537 


BANTIO DRACONARIVS 
HIC REQVIESCIT IN PACE 
ΟΝ! VIXIT ANNOS TRIGIN 
TA QVUINQVE CVM SVIS 


Dans les armées le dragon est devenu le signum 
militare des Romains. Végèce attribue des dracones à 
chaque cohorte, tandis que l’aigle est réservée à la 
légion; ils sont portés par les draconarii, qui semblent 
n'être pas distincts des signiferi :. 

Les dracones avaient eu un retour de faveur sous 
Julien ; cependant l'adoption du labarum par Con- 
stantin avait compromis pour toujours leur popularité. 
Le labarum était, en somme, le vexillum impérial, celui 
que portaient les bucellarii et cependant le porteur 
d'un labarum prend le nom de draconarius. D’après 
Pellicia, les processions chrétiennes auraient, de très 
bonne heure, comporté un ou plusieurs étendards au 
É type du labarum et ils étaient portés par des clercs ©. 
] (νοοῖ Crorx de procession.) Au 1v° ou au v® siècle, 
on portait à Constantinople des croix dans les céré- 
La monies de supplication publique et, vers ce même 
L temps, l’usages’en établit à Rome, ce qui donna lieu 
ὶ à l'institution de draconarii. Ceux-ci ont-ils dès lors 

[1 


pur 


\ 


porté le titre de szaucozdcos, comme leurs collègues de 
Constantinople *? malgré la présence de cette épitaphe, 
on en peut douter * : 


locus ioanNIS STAVROFORIS 
hic requiescit? iN PACE FORTVNA QVI VIXIT 
deposita KAL-OCTOBRIS STIL icone v. c. cons. 


La première ligne est d’une autre main que le reste: 
n'est-ce pas que l’épitaphe de Fortuna, morte en 400 
ou 405, aura été utilisée au ve ou même au vie siècle ? 

# H. LECLERCQ. 

DRAGON. Ce que les premières générations 
chrétiennes entendaient symboliser par le dragon, 
c'est assurément un principe mauvais; mais il est 
difficile d'en dire plus et de préciser rigoureusement. 
Avec l’aspic et le basilic (voir ce mot), l’Écriture le 
plaçait en fâcheuse compagnie et nous avons eu, plu- 
sieurs fois déjà, l’occasion de montrer, principalement 
sur des lampes chrétiennes, ces animaux piétinés par 
le Christ, mais en compagnie du lion, qui d’autres fois 
symbolise le Christ lui-même. 

Constantin, pour exprimer la défaite des démons, 
se fit représenter, dans le premier vestibule du palais 
impérial, la tête ornée de la croix, le labarum à la main 
et le dragon tordu et percé à ses pieds par la pointe 
de la haste du labarum 5. Nous avons montré déjà sur 
des monnaies (voir Dictionn., t. 111, au mot CHRISME, 
col. 1496, fig. 2831) l’étendard impérial, surmonté du 
chrisme, planté dans le corps du dragon. A l’autre 
extrémité chronologique de nos recherches,nous voyons 
que le dragon n’est pas en voie de réhabilitation, 
puisque, en 858, afin de prouver à Louis, roi de Ger- 
manie, la damnation éternelle de son trisaïeul Charles- 
Martel, les évêques des provinces de Reims et de 


1 Végèce, 117, 13; Ammien Marcellin, XVI, x, 7; χα, 39; 
Claudien, Cons. Hon., 111, 138; 1V, 545; 111, 560. — 5 Pellicia, 
De christ. eccles. politia, t. 11, p. 113 .— * Du Cange, Glossa- 
rium med. græcit., au mot : σταυροφόρος; 5. Borgia, De cruce 
. Veliterna, in-4°, Romæ, 1700, p.34-35.—* De Rossi, Inscript. 
christ. urb. Romæ, 1861, t. 1, p. 232, n. 544 (en 400 ou 405). 
δ Eusèbe, Vita Constantini, 1. III, ec. ur, P. G.,t. xx, 
col. 1057. — $ A. de Bastard, Rapport sur une crosse du 
X11° siècle, dans Bull. du Comité de la langue, de l'hist. et 
des arts de la France, 1860, t. 1v, p. 450, 683, note 206. 
Saint Eucher mourut dix ans avant Charles-Martel. — 
2 Arnobe le Jeune, In psalm. CIII, cité par A. de Bastard, 
op. cit, p. 664. — 5 Dom Jérôme Lauret, Sylva allegoriarum 
totius sacræ Scripturæ, in-4°, Venetiis, 1575. — ? S. Grégoire, 
Dialogi, 1. 11, ce. xxv, P. L.,t. Lxvi, col. 182. — 1° Molanus, 
commenté par Paquot, renforcé de Scaliger, Pierre Belon, 


DRACONARIUS — DRAGON 


1538 


Rouen lui écrivent qu'il n’en faut pas douter puisque 
saint Eucher d'Orléans (+ 743?) vit un jour Charles- 
Martel au beau milieu de l'enfer et qu'un dragon 
s’échappa du.tombeau du prince #. 

Si on recourt aux écrits des Pères,on trouve à peu 
près la même note. Dieu a créé le dragon en créant 
la nature du diable, écrit Arnobe le Jeune ? : Formavit 
Deus draconem, quia ipse creavil diaboli naluram, 
qui per malam voluntatem factus est draco. Dom Lau- 
ret δ, qui avait eu la louable patience de rechercher 
ce qu'Origène, Arnobe, saint Jérôme, saint Augustin, 
saint Eucher ont pensé du dragon, en avait rapporté 
cette opinion que, pour eux, le dragon est une espèce 
de serpent de grande dimension, vivant dans l’eau, 
pestilentiel et horrible. Les dragons signifient d’ordi- 
naire Satan et ses compagnons; Lucifer est appelé 
« grand dragon» par comparaison avec des dragons 
plus petits. Ce dragon rampe, vole, plonge dans la mer, 
vomit du feu, etc. Non seulement il est aux ordres de 
Satan, mais il exécute parfois les commandements des 
saints. Saint Grégoire le Grand imagine un jeune 
moine fugitif ramené au monastère par la brusque 
apparition d’un dragon, qui semble bien accomplir 
une mission que lui aurait donnée saint Benoît *. 

Les dragons volants sont particulièrement redoutés. 
D'après saint Isidore de Séville, il est alors poussé 
par la force de l’air. Il porte une crête et tire la langue; 
sa force n’est pas dans ses dents, elle est dans sa 
queue; il n'empoisonne pas, il étouffe. Même l'éléphant 
n’est pas à l'abri de son enroulement mortel. Le dragon 
naît en Éthiopie et dans l'Inde, au plus fort des cha- 
leurs de l'été. Les gens d’Uzalis, en Afrique, racon- 
taient avec terreur, au témoignage de leur évêque 
Evodius, qu'un dragon immense, immensæ magni- 
tudinis, s'était montré dans les airs, un jour de marché, 
au-dessus de la ville. On courut à l’église et on appela 
à l’aide le protomartyr Étienne, le dragon disparut. 
Le lendemain, un marchand inconnu apporta au 
diacre Sennodus une toile peinte où l’on voyait à droite 
saint Étienne, une croix sur l'épaule, frappant une des 
portes d'Uzalis, d’où le dragon se sauvait, mais ce 
n’était que pour tomber sous les pieds du grand 
martyr 1. 

Les dragons sont parfois figurés dans les monuments 
archéologiques, soit au pied du labarum, de la croix 
ou des saints. On a dressé des catalogues de saints 
vainqueurs d’un dragon, on n’est pas parvenu à mettre 
un épisode historique certain, incontestable, à l’origine 
de cette dernière classe de représentations #. La plupart 
de ces récits remontent au moment où la prédication de 
l'Évangile renversa dans les campagnes le culte des 
faux dieux. Marangoni, simple chanoine d’Anagni, 
n’osa risquer son opinion en ce sens qu'à l'abri de 
l'autorité du cardinal Baronius. « Bien que tels et tels 
peintres nous représentent saint Maron ayant à ses 
côtés le dragon et la princesse, et prêt à exterminer 
celui-là en délivrant celle-ci — tout comme il a été 
en usage chez les anciens de peindre saint Georges et 


Jérôme Cardan, Bochart, le « savant monsieur Bochart », 
sont intarissables, et aussi A. de Bastard. Nous croyons 
qu’on peut s’en tenir à ces quelques indications. On trouvera 
enfin une notice dans Calmet, Dictionnaire historique, 
critique, chronologique, géographique et littéral de la Bible, 
in-S°, Toulouse, 1783, t. v, p. 220-221. On est passablement 
surpris de voir A. de Bastard, op. cil., p. 687, imaginer que 
le Jonas des catacombes est un dragon marin mangeant 
des hérétiques qui troublent la sainte Écriture. Π met le 
tout au compte de saint Jérôme, qui n’a jamais dit pareille 
bourde. — 11 Marangoni, Delle cose gentilesche e profane, 
trasportate ad uso e ad ornamento delle chiese, in4°, Roma, 
1744: M. Meyer, Ueber die Verwandtschaft heidnischer und 
christlichen Drachentôdter, dans Verhandlungen der XL Ver- 
sammulung deutscher Philologie, in-S°, Leipzig, 1890, 
p. 336 sq. 


1539 


plusieurs autres saints dans de semblables attitudes — 
il ne saurait exister une chose plus fabuleuse que la 
fiction du dragon. En réalité, rien de cela n’est de 
histoire, mais c’est un pur symbole : ciô non ὃ istoria, 
ma un simbolo 1. 

Il existe une catégorie de monuments sur lesquels 
le dragon est représenté; ce sont des objets barbares 


Ÿ 
NS 
 Q 
K 
Ÿ 
ἊΝ 
- 


ἈΝΝΣΝΝΝΧΝ 


SUN 4 ANA 
40 © LOI SL 


DRAGON — DROGON (SACRAMENTAIRE DE) 


1540 


tranche latérale supérieure, un évidement long de 
Om041 sur 0047 de profondeur, fermant par un 
coulisseau en ivoire, qui est conservé et qui se meut 
dans une rainure dont il ne peut sortir que lorsque 
lon a démonté la charnière unissant la boucle à la 
plaque. Cette cavité a pu contenir des reliques, une 
mèche de cheveux. Ce qui fait l'intérêt della boucle 


NU 
NN 


3876. — Plaque de ceinturon en ivoire, trouvée à Issoudun. 
D'après Bull. de la Société nat. des antig. de France, 1877, p. 197. 


et mérovingiens fort grossiers, mais intéressants néan- 
moins. 

On sait combien les barbares ont affectionné les 
plaques de ceinturons. Là s’était donné rendez-vous le 
talent de leurs orfèvres et de leurs ciseleurs. Les figures 
d'animaux y furent représentées avec plus de bonne 
volonté que d'adresse, mais, somme toute, les résultats 
obtenus sont supérieurs à ceux de la représentation 
humaine. Il ne faut pas trop s'attacher à définir les 
quadrupèdes bizarres, contournés, enchevêtrés, qui 
reviennent sans cesse sous le burin des graveurs. 
L'aspect est d'ordinaire repoussant et l'animal semble 
irrité, probablement à cause de l’œil démesurément 
agrandi : aigles, insectes, mouches, poissons, colombes, 
serpents, griffons se disputent le moindre espace libre. 
Une hideuse combinaison de griffon et de serpent ἃ 
produit un type monstrueux, aux mandibules ourlées, 
aux pattes difformes, qui est un dragon, si l’on veut, 
mais qui n’est rien du tout ?. 

Nous citerons seulement une plaque d'ivoire trouvée 
dans une tombe, lors des fouilles exécutées sous le 
transept de l’église Saint-Cyr d’Issoudun*. Il s’agit 
d'une boucle d'ivoire composée de deux pièces, avec 
charnières, s‘emboîtant l’une dans l’autre : la plaque 
se fixant à la ceinture et la partie qui porte l’ardillon. 
Ces deux pièces sont ciselées. Dans un cadre d’orne- 
ments géométriques, se voit une croix avec Α et ὦ 
suspendus à ses branches et un animal vu de profil, 
dressé, le bec crochu, les griffes en arrêt (fig. 3876). 
L'extrémité de cette plaque est refendue par une 
rainure, profonde de Om013 et destinée à recevoir 
l'extrémité du cuir ou de l’étoffe, que traversaient deux 
rivets de métal encore existants. Trois millimètres 
plus loin que le fond de cette rainure, s'ouvre, sur Ja 


21Moranzoni, Memorie sagre e civili dell’ antica città di Novana 
oaaidi Città Nuova, nelle provincia del Piceno, in-4°, Roma, 
1743.— °C. Barrière-Flavy, Les arts industriels des peuples bar- 
bares de la Gaule du Ve au V1II9 siècle, in-4°, Paris, 1901, 
t. 1, p. 159 sq. Cf. A. Longpérier, Sur les dragons de l'anti- 
quité, leur véritable forme et sur les animaux fabuleux des 
légendes, dans Comptes rendus de la deuxième session du 
Congrès intern. d'anthropol. et d'archéol. préhistorique, 1867, 


d’Issoudun, c’est qu’elle est exécutée en ivoire, comme 
la boucle de ceinture de saint Césaire d'Arles (voir 
Dictionn., t. 1, col. 2905, fig. 982). Quant au type des 
dragons, il est certainement barbare et d'époque 


Tr 


{μπῇ 


ἵ 


ZA 
IKKS 


3877. — Boucle en bronze de Saint-Étienne de Coldres. 
D'après Bull.de la Soc. nat. des ant. de France, 1877,p. 198. 


mérovingienne, et on peut en rapprocher le dessin 
d'une boucle de bronze découverte dans le cimetière 
de Saint-Étienne de Coldres (Jura) (fig. 3877) 4, 
H, LECLERCQ. 
DROGON (SACRAMENTAIRE DE). Drogon, 
fils de Charlemagne, né en 801 (ou 807), abbé de Luxeuil, 
évêque de Metz en 826, mort en 855. Ce personnage 


p. 285-286, — ΞῈ, Le Blant, Boucle en ivoire, trouvée à 
Issoudun (Indre), dans Bulletin de la Soc. nat. des antiq. de 
France, 1877, t. xxxvIn, p. 196 sq. — Ὁ. Monnier, dans 
Annuaire du département du Jura pour 1841, Ὁ. 83, pl. 11. 
Voir encore J. Gilloy, Les plaques ajourées carolingiennes au 
type du dragon tourmentant le damné, dans Bull. archéol. du 
Comité des trav. hist., 1892, p. 368-375, et Dictionn., t. 1V, 
col. 200, fig. 3562-3565. 


| 0 


D τον 


D 


ne. 


_ 1541 


ne rentre pas dans la limite chronologique de nos 
études, mais son nom sert à désigner un manuscrit 
précieux exécuté pour lui et qui est digne d’être 
compté parmi les monuments paléographiques les plus 
remarquables de la renaissance carolingienne. C’est 
à ce titre qu'il nous appartient, comme les manu- 
scrits de Charles le Chauve. Voir Dictionn., t. 111, 
col. 825. 

Ce manuscrit est coté n° 9428 des mss latins de la 
Bibliothèque nationale. Il comprend 130 feuillets, 
de 0m266 de haut sur 0m214 de large. Entré à la Biblio- 
thèque en 1802, venant de Metz. Il devait se trouver 
dans cette ville depuis près de mille ans, ayant été 


DROGON (SACRAMENTAIRE DE) 


1542 


nait par les mots : Gundulfus, vii idus seplembris, 
qui se rapportent à l’évêque Gondulfe, mort en 825. 
On y ajouta en onciales d’or le nom de Drogon : 
DROGO ARCHIEPISCOPVS VI IDVS DECEMBRIS. 
A la suite du nom de Drogon, ont été inscrits par 
une seule et même main les noms de ses trois suc- 
cesseurs : Adventius, Wala et Ruotpertus (855-916). 

Le corps de l’ouvrage est en minuscule, avec des 
titres monumentaux en grandes capitales romaines 
(fol. 16 vo) et des pages entières en capitales d’or 
(fol. 14, 15, 20 vo, 21, 24 vo, 25, 27, 29, 59, 60), et 
d’autres, au nombre de quatorze, en onciales d’or 
(fol. 10 vo, 14 vo, 17-20, 58 vo, 59 vo, 71 vo, 72, 78). 


3878-3880. — Lettres ornées du sacramentaire de Drogon. 
D'après Ch. Cahier, Nouveaux mélanges d’arch., d’hist. et de littér., Paris, 1874, t. 11, p. 115-117. 


υ 


exécuté pour Drogon, entre 825 et 855. Le titre sous 
lequel on le désigne d’une manière usuelle, sacramen- 
taire de Drogon, est exact. C’est bien, en effet, un 
sacramentaire, contenant les oraisons et les préfaces 
des principales fêtes de l’année. 

En tête (fol. 3-12) sont les prières pour les ordina- 
tions. Le développement qu'on ἃ donné à l'office de 
saint Arnoul (fol. 91) et la grande peinture qui en 
fait l’ornement prouvent assez l'appartenance du 
manuscrit à l'Église de Metz. Une autre preuve se 
trouve dans le texte des oraisons en l’honneur de saint 
Gorgon (fol. 93). Enfin, ce qui est décisif, c'est le 
double catalogue des évêques de Metz qui se 11 à la 
fin du volume (fol. 126 et fol. 127 vo). 

Le premier, rédigé en vers, sous le pontificat d’An- 
gelramnus (768-791), est intitulé : Zncipiunt versus 
de episcopis Mettensis civilalis, quomodo sibi ex ordine 
successerunt; il a été publié par Meurisse, Histoire 
des évêques de Metz, p. 685; par dom Calmet, Histoire 
de Lorraine, t. 1, preuves, 81; par Holder-Egger, dans 
Monumenta Germaniæ historica, Scriplores, ἴ. ΧΠῚ, 
Ῥ. 803, et par Dümmiler, Poelæ ævi Carolini, t. 1, p. 60. 

Le second a pour titre : Subter adnexi kalendarum 
dies pandunt qualiler præscripli pontifices Christi mi- 
graverunt ad Chrislum. Primitivement il se termi- 


« La décoration en est encore plus remarquable que 
l'écriture, écrit M. Léopold Delisle. Les initiales ordi- 
naires sont simplement tracées en or; mais,en tête 
de chaque office, il y a de grandes lettres fleuronnées 
dont les traits principaux, figurés en vert ou en brun 
rougeûtre, sont bordés d’un filet d’or. Les oflices des 
fêtes les plus importantes débutent par une très 
grande initiale, renfermant de petits tableaux, dessi- 
nés avec beaucoup d’aisance et de goût, dont le style 
rappelle assez bien celui des illustrations du fameux 
psautier d'Utrecht. » 

La paléographie, les miniatures et le texte de ce 
sacramentaire ont été étudiés dans les ouvrages dont 
les titres suivent : 


Silvestre, Paléographie universelle, pl. cxxXxtI: de 
Bastard, Peintures el ornements des manuscrits, 
pl. cxxXxXI-cxxxIX; le même, Etude de symbolique 


chrétienne, dans Bulletin du Comité de la langue, de 
l'hist. et des arts de la France, t. 1V, p. 460-470; J. La- 
barte, Histoire des arts industriels, in-8°, Paris, 1864, 
Ἐς ἃν Ὁ: 221; ἔτ απ p. 114; 2médit:; Paris; 1872, ΤΟΊ, 
p. 119; t. 11, p. 207; L. Delisle, Le Cabinet des manu- 
serits, t. 111, Ὁ. 262, pl. xxIX; Ch. Lenormand, Trésor 
de numismatique εἰ de glyptique, pl. Xvrm-xIK; C. Cahier, 
Lettres historiées, dans Nouveaux mélanges d'archéologie, 


1543 


d'histoire et de littérature sur le moyen âge, in-4°, Paris, 
1874, p. 114-139; R. de Lasteyrie, dans Revue critique, 
1876, p. 210; Rohault de Fleury, La messe, Études 
archéologiques sur ses monuments, in-40, Paris, 1888, 
t. 1, p. 67, pl. 1v à vi; Bradley, À dictionary of minia- 
turist, illuminators, calligraphyers and copyists, in-8°, 


DROGON (SACRAMENTAIRE DE) 


1544 


1Χ5 siècle, il est néanmoins étrange de voir le célébrant 
sans chasuble et pieds nus, aussi il est probable qu'on 
a voulu ici figurer la messe et sa célébration idéale. 
La main céleste vers laquelle le prêtre lève les yeux 
nous montre assez qu'il s’agit de figures symboliques 
et non de représentation purement réaliste. L’autel 


3881-3883. — Lettres ornées du sacramentaire de Drogon. 
D’après Ch. Cahier, op. cit., p. 120, 122, 125. 


London, 1887, t. 1, p. 290; L. Delisle, Mémoire sur 
d'anciens sacramentaires, dans les Mémoires de l’ Acad. 
des inscriplions et belles-lettres, t. xxXxI1, 1'e partie, 
p. 100-102, n. xvu; New palæographical Society, 
pl. czxxxvI (fol. 38); pl. ccxxxv (fol. 71 v°); L. Weber, 
Einbanddecken, Elfenbeintafeln, Miniaturen, Schrift- 
proben aus Metzer liturgischen Handschriften, 1. Jetzige 
Pariser Handschriften, 1913; A. Venturi, Storia dell' 
arte italiana, in-8°, Milano, 1902; t. τι, p. 187, fig. 155, 


drapé, le calice à anses, la couronne de lumière sont, 
par contre, des traits bien réels. A gauche, probable- 
ment Abel qui présente un agneau; à droite, peut-être 
Abraham, nimbé, qui présente le bélier substitué à 
Isaac. En bas, les bœufs, allusions aux sacrifices de 
l’ancienne loi. 

Le V du Vere dignum (fig. 3880) se trouve à la béné- 
diction des fonts et nous montre le cérémonial qui 
accompagne cette fonction liturgique. Deux scènes 


en 


3884-3885. — Lettres ornées du sacramentaire de Drogon. 
D'après Ch. Cahier, op. cil., p. 121, 123. 


p. 224; 
Occident und Orient, in-8°, Freiburg, 1907, p. 170-171, 
fig. 67, 68. 

Nous allons reproduire et annoter un certain nombre 
de lettres ornées. , 

Τ. Cette majuscule (fig. 3879) sert d’initiale au com- 
mencement du canon missæ, c'est le début du Te 
igitur. Le P. Cahier, dans son commentaire, observe 
avec raison, croyons-nous, que le prêtre qui ofïre le 
sacrifice ne représente nullement Melchisédech, mais 
l’oblation du sacrifice de la messe. A cette date du 


J. Braun, Die liturgische Gewandung, im ! sont représentées sous des édicules très peu différents 


Le célébrant — prêtre ou évèque, aucun indice ne per- 
met de préciser, mais c'est plus probablement un 
évêque qu'on ἃ eu l'intention de représenter — bénit 
les fonts, et il y plonge le cierge à plusieurs reprises. 
Le V suivant (fig. 3878) se réfère à la bénédiction 
du saint chrème. L'évêque, ayant déposé la mitre, 
chante une préface, qui précède l'opération du mélange 
du baume et de l'huile. Le diacre porte la liqueur 
qui va être consacrée. Un chapelain tient le livre dans 
lequel le prélat lit les formules du cérémonial. En 


1545 


arrière, deux assistants tournent la tête, ce dont l’ex- 
cellent P. Cahier semblait tout prêt à se scandaliser. 
Pour s’épargner cette nécessité, il imagina que c’étaient 
deux clercs faisant signe d'apporter l’eau avec laquelle 
l'évêque se lavera les mains 1 

Un O de petites dimensions a été déjà figuré (voir 
Dictionn., t. 111, col. 3148 fig. 3432); c’est un abbé, 
la crosse en main, en présence d’un homme et d’une 
femme présentant leurs enfants, qu'ils tiennent dans 
leurs bras. 

Le C initial de l’oraison de la messe de Noël a été 
donné déjà (voir Diclionn., t. 1, col. 2567, fig. 839). On 
y voit la Vierge couchée avec une servante, ou une 
accoucheuse auprès d'elle; un peu au delà, l’enfant 
Jésus dans la crèche entre le bœuf et l’âne, un ange 
qui met sa main en porte-voix pour appeler les bergers 


DROGON (SACRAMENTAIRE DE) 


1546 


Pour la fête de saint Étienne, DA, avec quatre épi- 
sodes (fig. 3385) qui se combinent dans la scène unique 
du martyre. Le saint est agenouillé, accablé de pierres, 
et il voit le ciel entr'ouvert et le Christ debout à la 
droite du Père, figuré, suivant l’ancienne méthode 
symbolique, par une main divine. Une porte de ville, 
largement ouverte, rappelle le lieu du meurtre, hors 
de la cité sainte, dont la muraille est figurée par le 
jalonnement de dix tours. 

Voici O servant d’initiale à la collecte de la messe 
du jour de la Purification (fig. 3846). Marie présente 
son fils à un prêtre, peut-être Siméon; en arrière, saint 
Joseph et la prophétesse Anne. 

Pour la collecte de l’Épiphanie, un D (fig. 3387). 
Au bas de la lettre, les trois mages, coiffés à l’orientale, 
se présentent à Hérode, puis,suivant l'étoile à six ταῖς, 


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3886-3887. — Lettres ornées du sacramentaire de Drogon. 
D'après Ch. Cahier, op. cit, p. 124. 


qui arrivent leur bâton à la main, à moins quecene soit | 
saint Joseph assoupi, la tête appuyée sur la paume 
de la main; enfin, le bain de l'enfant Jésus. 

Un D ἃ induit en erreur le P. Cahier (fig. 3981). 
Son ancien collaborateur le P. Martin disait dans ses 
notes « avoir emprunté au carême » cette lettre; 
le P. Cahier y découvre une scène de la Nativité et 
il en profite pour partir en guerre contre les missels 
modernes, les typographes, etc. Il s’agit ici de la Ten- 
tation du Christ au désert. Le tentateur se présente 
et montre au Christ les pierres à ses pieds. Plus loin, 
le tentateur transporte le Christ sur le faite du Temple 
et lui dit : Situ es le Fils de Dieu, précipite-toi. Enfin, 
le diable s'éloigne et les anges s’approchent pour servir 
Jésus. Dans un angle, on voit deux mufles d'animaux, 
un bœuf et une chèvre (?), devant lesquels semblent 
posées deux coupes? 

Encore un D servant d’initiale à la collecte du jour 
de la Circoncision (fig. 3584). C'est Marie assise avec 
Jésus dans ses bras. Deux servantes s'apprêtent à la 
servir, une d’elles verse l’eau dans un bassin. En face, 


saint Joseph assis semble méditer. Je ne m'explique 
pas pourquoi, à propos de cette miniature, le P. Cahier 
parvient à mettre en cause Raphaël et Michel-Ange. 
On voudra bien excuser l’omission pure et simple 
que nous faisons de ces inutiles digressions, 

Nouveau D, avec, cette fois, le massacre des Inno- 
cents, au jour de leur fête. Il y a cinq épisodes fort 
habilement représentés (fig. 3588). Deux scènes de 
tuerie et trois scènes de lamentation. 


DICT, D’ARCH. CHRÉT, 


arrivent avec leurs présents devant Ja Vierge et Jésus. 
En haut et en bas, deux portes de villes : Jérusalem 
et Bethléem, souvenir du symbolisme en honneur au 
IVe siècle. 

L'initiale du dimanche des Rameaux, O (fig. 3S82), 
se passe de commentaire. 

Autre initiale © (lig. 3S8£9\, pour l'oraison de la 
messe du mème jour. 

On aura pu remarquer combien est devenue rare 
l'influence des apocryphes sur l’iconographie, sauf pour 
la Nativité, où on se trouve en présence de thèmes 
désormais invariables. 

Le sacramentaire de Drogon contient d’autres 
miniatures, mais, selon nous, d'un intérêt et d’un 
art moins dignes d'attention. 

Le D de la collecte du jeudi saint réunit le repas 
de la Cène, au moment où Judas met la main au plat 
en même temps que Jésus, et le baiser de trahison 
(voir Jupas), à l'instant où la cohorte s'apprête à 
arrêter le Sauveur. 

Le jour de Pâques, le D de la collecte figure l’arrivée 
des saintes femmes au tombeau, dans la coupole 
duquel veillent deux anges, et au moment où les sol- 
dats tombent à la renverse. Plus loin, Jésus apparaît 
à deux saintes femmes et à Madeleine seule. Une autre 
scène de la résurrection est figurée dans un D du 
samedi in albis, c'est probablement saint Jean arri- 
vant au tombeau avant saint Pierre. 

Le C de l’Ascension est une belle composition 
(fig. 3888) de quinze personnages. 


IV. — 49 


Quelques miniatures se rapportent aux messes des 
saints. L'apparition à Zacharie, père de saint Jean- 
Baptiste; la naissance de saint Jean-Baptiste. L’en- 
fant ne paraît pas, mais, dit le P. Cahier, il eût fallu 
le représenter « gros comme une épingle », autant 
s’en passer,et puis il se reprend : peut-être qu’on est 
en train de le baigner, et on le rapportera emmailloté 1. 
Puis encore les martyres de saint Pierre, saint Paul, 
saint André sur la croix droite, de saint Laurent. 

= 3 H. LECLERCQ. 

DROIT (COTÉ). Depuisle vi siècle, dans les gran- 
des compositions décoratives telles que nous les voyons 
sur l’arc triomphal et dans la conque de l’abside des 
basiliques, on considéra comme place d'honneur le côté 
gauche, par rapport à la situation du Christ, tandis que 
le côté droit passa pour secondaire. C’est ce que nous 


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DROGON (SACRAMENTAIRE DE) — DROIT (COTÉ) 


1548 


Damien, les deux titulaires, égaux en mérite et en 
dignité, sont à côté l’un de l’autre *. 

Cette dignité plus grande du côté gauche semble 
aller à l'encontre de notre conception du rapport 
entre la droite et la gauche et de la prééminence du 
côté droit. Cette prééminence, sans faire abstraction 
d’une certaine loi physique que les naturalistes 
appellent la loi de la dextériorité et qui se manifeste 
dans toute la nature, est le résultat d’une sorte d’insti- 
tution sociale et religieuse, dont on peut étudier les 
manifestations dans les documents archéologiques et 
liturgiques, et dans les lois philologiques. La droite 
est le côté sacré, le côté de la vie et de la force; la 


gauche, le côté profane, de la mort, de la faiblesse; la 


droite signifie le haut, le monde supérieur; la gauche, 
le bas, le monde inférieur; la droite est le dedans de la 


3888-3889. — Lettres ornées du sacramentaire de Drogon. 


3 D'après Ch. Cahier, op. cit., p. 125-131. 


pouvons constater dans les mosaïques de Sainte-Pra- 
xède, des Saints-Côme-et-Damien, au Forum, ainsi que 
dans la mosaïque contemporaine de Saint-Laurent et 
dans l’abside du 1x° siècle à Sainte-Cécile, où Félix IV, 
Pélage IT et Pascal se voient constamment dans le fond, 
du côté où se trouve saint Paul, à la droite du Sauveur, 
tandis qu’un saint occupe le côté opposé à gauche. 
De même encore, sur l'arc triomphal de Saint-Clément. 
On pourrait objecter le fait que, dans la mosaïque de 
Saint-Marc, le saint éponyme de la basilique, Marc 
l’évangéliste, désigné expressément par son nom, se 
trouve à droite, à côté du pape Grégoire IV, mais ici 
le saint est représenté embrassant le pontife et accueil- 
lant son offrande: il a donc été déplacé, pour le rappro- 
cher du donateur. Ce qui prouve qu'il en est vraiment 
ainsi, c’est la disposition des figures : saint Félicissime, 
simple diacre, est à la droite du Seigneur et près de 
celui-ci, prenant le pas sur l’évangéliste, qui devait, 
non seulement en sa qualité de titulaire de l’église, 
mais aussi en raison de sa grande dignité, l'emporter 
de beaucoup sur le diacre martyr. Ceci s'applique éga- 
lement à l’abside de Sainte-Cécile; ici la sainte ano- 
nyme qui reçoit l’offrande du pape Pascal est sans 
doute la titulaire de l'église. Aux Saints-Côme-et- 


1 Plus loin, à propos de saint Laurent, c'est la Revue 
des Deux Mondes qui est houspillée, — ὃ De Rossi, Musa- 
ici eristiani di chiese di Roma, in-fol., Roma, 1873 sq. 


communauté, la gauche le dehors. Les fonctions des 
deux mains forment aussi contraste. Chez les primitifs, 
la main droite exprime l’idée de moi, de haut, de bra- 
voure, de puissance, de virilité; la gauche, le non-moi, 
la mort, la destruction, l'enterrement. Dans les litur- 
gies primitives, la droite prie, bénit, consacre, pré- 
sente l’oblation; la gauche bannit ou détruit 165 
influences perverses des mauvais génies. La main 
gauche signe les contrats sinistres; la droite conclut 
le mariage, prête le serment, contracte, prend posses- 
sion, commande, affirme *. 

La valeur symbolique du côté droit et du côté 
gauche est connue et relevée par saint Augustin et 
par saint Léon et mise en relation avec le jugement 
dernier. Zpsa crux si altendas tribunal fuit; in medio 
enim Judice constituto, unus latro qui credidit liberatur, 
aller qui insultavit damnatus est. Jam significabat quod 
facturus est de vivis et mortuis, alios positurus ad dexte- 
ram, alios ad sinistram. Nihil ergo medium erit; similis 
ille latro futuris ad sinistram, similis alter fuluris ad 
dextram #; et saint Léon : Jesus Christus Filius Dei, 
cruci quam eliam ipse gestaral affixus est, duobus 
latronibus, uno ad dextram ipsius, alio ad sinistram 
simililer crucifixis; ut eliam in ipsa patibuli specie 


— ? Hertz, La prééminence de la main droite, dans Revue 
philosophique, décembre 1900, —4S. Augustin, Tractatus 
in Johannem, xxx1, P. L., τ, xxxv, col. 1636. 


ὥνμςθνοι (νἀ, το TE ὦ de 


ἂν 


num est facienda discretio, cum et salvandorum figuram 
Le. credentis latronis exprimeret εἰ damnandorum for- 
-mam blasphemantis impietas prænotaret *. 
- Ji suflirait de relire le chapitre de saint Matthieu 
concernant le jugement dernier, pour voir le Juge 
souverain séparer, comme fait un berger, les brebis 
- des boucs, ranger les brebis à sa droite et les boucs 
ἃ sa gauche, puis dire aux brebis : Venez, les élus de 
_ mon Père, et chasser les boucs vers la géhenne ?, Évi- 
demment ce texte, lu et commenté, devait confirmer 
l'opinion de la prééminence du côté droit sur le côté 
gauche. Comment en est-on arrivé dans les monu- 
… ments du vi‘ siècle et depuis à attribuer le principal 
honneur au côté gauche, aux dépens du côté droit? 
Le fait est d'autant plus remarquable que, sur les 
fonds de coupe dorés qui se répartissent sur unepériode 
d’un siècle environ entre le milieu du 11° et le milieu 
du :v° siècle, nous trouvons nombre d'exemples de 
saint Pierre placé à droite; ceux sur lesquels il est 
_ placé à gauche sont exceptionnels, trois ou quatre 
en tout. Α partir du v° siècle, saint Pierre et saint 
Paul se sont déplacés et chacun a pris la place de 
l’autre. Désormais, c'est la disposition primitive qui 
deviendra exceptionnelle pendant tout le moyen âge. 
La raison, personne n’a pris la peine de nous l’ap- 
prendre et ce qu'on en a dit de nos jours n’est que 
conjecture Ὁ. Ce qui nous paraît plus vraisemblable, 
c’est que la droite et la gauche ont été appréciées 
d'abord par rapport au Christ, plus tard par rapport 
au spectateur. Dès lors, dans un cas comme dans 
… l'autre, saint Pierre, dont personne n'eut jamais idée 
… d'amoindrir la prééminence au profit de saint Paul, 
Lots toujours la droite. 
. Est-il nécessaire ou simplement utile de rappeler 
“qu'on a donné successivement le nom de côté droit 
οἵ côté gauche de l’église aux deux directions opposées ? 
Primitivement, quand le prêtre ou l’évêque célébrait 
tourné vers le peuple, la droite était nommée d’après 
sa position, par conséquent à gauche de la façade; 
quand le célébrant tourna le dos aux fidèles, la droite 
fut encore la sienne et aussi celle des fidèles entrant 
dans l'église et le visage tourné directement vers 
l'autel 4. 


H. LECLERCQ. 
r DROIT D'ASILE. —]I. Antiquité. IL Orient. 
III. Occident. IV. Bibliographie. 
1. ANTIQUITÉ. — Chez les Juifs, l’asile n'était pas 
_ le temple, mais telle ou telle cité dans l'enceinte de 
laquelle les homicides involontaires étaient assurés 
de trouver sûreté et impunité, à condition de n’en pas 
sortir jusqu’ à la mort du grand-prètre. Cette concep- 
tion n’a guère de rapport avec celle de l'asile chrétien. 
Au contraire, chez les Grecs, l'institution eut une 
portée très différente. Le droit d'asile était conféré 
… à beaucoup de villes et ce droit était consacré par les 
“oracles et par la législation. Il était entré dans les 
mœurs si profondément et si généralement qu'il se 
. maintint longtemps après la conquête de l'Achaïe 
_par Rome. Les asiles se multiplièrent surtout à cette 
_ époque. « On se mettait, écrit Tacite, à établir des 
asiles dans les villes grecques impunément et avec 
pleine licence; les temples s'emplissaient de la lie des 
esclaves. Les débiteurs et les hommes chargés d’accu- 
Sations capitales y trouvaient un abri, et il n’y avait 


τῷ Léon, Serm.,1v, de Passione Domini, P. L., t. τὰν, 
col: 322. —_: Matth., xxv, 32-41 sq. — ᾿ Grimoüard de 
Saint-Laurent, dans Revue de l'art chrétien, 1858 : Le Christ 
triomphant ou le don de Dieu, et Annales archéologiques, 1864, 
t Χχιν, p. 101-102 : 
1 et saint Paul; enfin, dans Revue de l'art chrétien, 1866, 

X, p. 16, note 1 : Étude sur une croix pastorale du musée du 
Vatican. — 


DROIT ee — DROIT D'ASILE 


_ 


Aperçu inconographique sur saint | 


1550 


point de pouvoir assez fort pour réprimer les séditions 
du peuple, qui protégeait les crimes du commun contre 
le culte des dieux 5. » Les asiles étaient si nombreux et 
si amplement pourvus de privilèges que l'exercice 
de leur droit devint exorbitant et il fallut le restreindre 
en le modifiant; toutefois il ne fut pas, comme l'avance 
Suétone, entièrement aboli par Tibére‘. Les villes 
auxquelles, après enquête et décision du sénat, le 
droit d’asile fut conservé durent placer dans leurs 
temples les plaques d’airain consacrant la mémoire 
de leurs droits. Philon parle de l'assurance que recou- 
vren£ les esclaves réfugiés à l'autel; du temps de 
Plutarque, l’asile de Thésée était encore ouvert et le: 
écrits de Pausanias font maintes fois allusion au droit 
d'asile encore existant; Gaïus mentionne l'asile du 
temple en même temps que celui de la statue impé- 
riale; enfin, sous Antonin, on entend se renouveler 
les mêmes plaintes que sous le règne de Tibère. On a 
voulu ne voir parfois dans le droit d’asile qu’une insti- 
tution aussi offensante pour les dieux que lucrative 
pour leurs ministres, mais en pareilles matières l’épi- 
gramme n’est pas de mise ct il faut reconnaître que 
ce droit avait un but véritablement social. L'abus 
ne doit pas faire condamner l'usage et si des scélérats 
indignes de pitié, des prêtres avides ont tiré avan- 
tage d’une institution qui parfois détourna de leur 
destination des lieux de culte au point d’en faire des 
mauvais lieux, ce sont de fâcheux exemples, mais 
excepticnnels, et l’asile continua à atteindre son but 
en accueillant, défendant et protégeant le faible contre 
la vengeance du plus fort, en soustrayant l'individu 
sans défense à la rigueur excessive de l’oppresseur. 

C'était principalement en faveur des esclaves que 
les asiles avaient été établis. « La bête, disait Euripide, 
a la montagne pour abri; l’esclave ἃ l'autel des dieux 7.» 
Il s’y précipitait souvent et on ne pouvait l’en déta- 
cher et l'emmener qu'après le serment prêté par le 
maître de n’en pas tirer vengeance. En cas de viola- 
tion d'asile, on était exposé à certaines peines : à 
Athènes, l’exil; ailleurs, la colère du peuple et la vin- 
dicte des prêtres, très vigilants à maintenir leurs 
privilèges et à n’en pas laisser mépriser les préroga- 
tives. Aussi, de préférence, on évitait les violations 
franches et manifestes, on préférait recourir. à la ruse. 
On laissait le réfugié dans le temple, mais on en bou- 
chaït les issues, où bien on approchait le feu assez 
près de l’autel pour que le réfugié périît ὃ. 

Rien de semblable à Rome, où la justice ne s’accom- 
modait pas de ces subtilités. Au dire de Paganinus 
Gaudentius ", Rome ignora entièrement l'asile reli- 
gieux, auquel le Digeste ne fait, pour cette raison, 
aucune allusion. Citons cependant le droit dont jouis- 
saient les aigles des armées !?, l’autel de la Comédie, 
la flamine Diale et la Vestale; citons aussi le bois- 
asile, près Ostie, dont parle Ovide :!, la statue érigée 
par le sénat à Romulus et le temple élevé plus tard à 
Jules César, à l'abri duquel les esclaves trouvaient 
franchise. 

Le domicile était, pour le citoyen, un véritable 
asile, une sorte de temple dédié aux Pénates et mis 
saus leur protection *. Mais l’esclave n'avait pas de 
domicile. Sous l'empire, il jouit d'un certain droit 
d'asile. « De notre temps, écrit le jurisconsulte Gaïus, 
il n’est permis ni aux citoyens romains, ni à aucune 
autre personne vivant sous l'empire du peuple romain 


et le côté gauche des églises, dans Bull. de la Soc. des antiq. de 
Normandie, 1875, t. vit, p. 121-129.— 5 Tacite, Annales, 
1. III, c. Lx. — " Suétone, Tiberius, ἃ. XXXVI: abolevit 
el jus moremque asylorum. * Euripide, Suppliants. 
“Il est vrai que ces interprétations finissaient par une 
expiation quelconque. * De moribus sæculi Justinia- 
næwi.— 19 Tacite, Annal., 1. I, €. XXXIX. — τ Ovide, Fasti, 


4J. Travers, Que faut-il entendre par le côté droit | 1. 1.— 15 Cicéron, Pro domo, 1; Pro rege Dejotaro, 15. 


de sévir outre mesure et sans cause contre leurs 
esclaves. En effet, d’après la constitution du très 
sacré empereur Antonin, celui qui, sans cause, tuerait 
son esclave en serait responsable, comme celui qui 
tuerait l’esclave d'autrui. La rigueur outrée des 
maîtres est réprimée par le même prince. Consulté 
par certains présidents de province au sujet des 
esclaves qui se réfugient aux temples des dieux ou aux 
statues des princes, il leur prescrivait, au cas où la 
cruauté des maîtres leur semblerait intolérable, de 
les contraindre à vendre leurs esclaves !. » Les statues 
et statuettes des empereurs donnèrent lieu à un abus 
beaucoup plus intolérable que celui d'aucun temple, 
puisqu'on vit des scélérats, munis d'une statuette 
de César, insulter impunément ceux qu'ils voulaient. 
On vit Annia Rufilla accabler d'outrages en plein 
Forum le patricien Caius Sestius, qui n’osait la faire 
poursuivre, dans la crainte de léser la majesté de 
Tibère, dont cette femme lui opposait l’image. Cette 
image, ainsi que le disait Sestius au sénat, avait plus 
de puissance que le Capitole et le temple des lois ὅ. 

II. OrIENT. — Le triomphe de l'Église exerça une 
influence adoucissante au profit des humbles, des 
pauvres, des opprimés. Pour s’en tenir à l’exercice 
du droit d’asile, nous voyons au concile de Sardique 
Osius de Cordoue exposer comment on voit souvent 
des malheureux se réfugier à l’église et, pour sa part, 
il croit convenable de ne pas leur refuser le secours 
qu’ils réclamaient, mais de s’employer à leur obtenir 
pardon sans tarder. Et tous les Pères du concile s’asso- 
cient à cette manière de voir *. Cette motion d’Osius 
indique l'absence de toute loi constitutive de l'asile 
au milieu du 1v° siècle et permet d’entrevoir comment 
l'institution s’est introduite par les faits avant d’être 
consacrée par le droit, ou plutôt qu’elle s’est perpétuée 
par le souvenir des antiques privilèges des temples 
païens. Nulli unquam auctori dubium fuit quin id 
privilegium ecclesiarum a tempore Constantini esse 
cœperit, licet nullæ léges Theodosio vetustiores, écrit 
Godefroy “. 

Cependant, l'extension que prit le droit d'asile 
est plus tardive et sous le règne de Théodose il paraît 
encore assez précaire. En 396, un criminel nommé 
Cresconius, destiné à être livré aux bêtes dans le 
cirque, fut assez heureux pour se réfugier dans l’église 
de Milan. Saint Ambroise et son clergé l’entourèrent 
pour le défendre; mais leurs prières et leurs remon- 
trances ne purent prévaloir contre la force des soldats, 
l’homme fut emmené. Stilicon, auteur de cet abus, s’en 
repentit, fit présenter ses excuses à l’évêque et Cresco- 
nius en fut quitte pour l’exil 5. 

Deux ans plus tard, Eutrope, en haine de Timase, 
dont la femme Pentadie s'était réfugiée dans l’église, 
fit promulguer une loi dont Godefroy a cru retrouver 
les dispositions éparses dans le code Théodosien®. Il 
signale quatre fragments de constitutions, mais le 
fait est douteux, d'autant plus que Sozomène assure 
que la loi fut abrogée dans son entier’. Cette loi 
défendait d’une manière absolue de se réfugier auprès 
d’un autel et prescrivait d’en arracher tous ceux qui 
s’y trouveraient au moment de la promulgation. 
Eutrope lui-même fut un des premiers à enfreindre 


1 Gaïus, Institutionum commentarius, 1, n. 53. — ? Tacite, 
Annales, 1. III, c. xxxvI.— * Labbe, Concili, t. 11, col. 634- 
636. Sur le droit chez les Grecs, voir Caïllemer, dans le Dic- 
tionn. des antiq. gr. et rom., t. 1, au mot Asulia.— 4 Godefroy, 
in Cod. Théod., 1. IX, édit. Ritter, ἢ, 111, p. 402. — δ Paulini, 
Vita 5. Ambrosii, P. L.,t. x1v, col.27.—* Code Théodosien, 
L IX, tit. xLv; tit. xvi, De pœnis; tit. Lvix, De appellat.; 
tit. xxxim, De episcopis. — ἴ Sozomène, Hist. eccles., 
1 VIII, c. vus, P. G., t. Lxvux, col. 1533; cf. Socrate, Hist. 
eccles., 1. VI, c. v, P. G., 1. Lxvn1, col. 672.—*S, Jean Chry- 
sostome prononça en la circonstance un de ses discours les 


DROIT D'ASILE 


1552 


cette loi quand, tombé en disgrâce, il se sauva éperdw 
dans la basilique de saint Jean Chrysostome, de qui 
l’éloquence le sauva à grand’peine des prises de ceux 
qui entendaient arracher le suppliant de l’asile qu'il 
avait été trop heureux de trouver ὅ. La mort tragique 
de Mascezil sembla n'être qu'un juste châtiment " et 
les évêques du concile d'Afrique, en 399, chargèrent 
les évêques Vincent et Épigone de solliciter de l’empe- 
reur une loi qui défendit d'enlever des églises ceux 
qui s’y réfugieraient, de quelque accusation qu'ils 
fussent chargés 1°. On croit que ce fut à leur demande: 
que la loi rendue sous l'influence d'Eutrope fut rappor- 
tée. Ce qui est certain, c’est que l’empereur Honorius 
prescrivit vers le même temps à Sapidien, vicaire 
d'Afrique, de faire respecter les privilèges des églises. 
chrétiennes, prescription vague et qui ne semble pas 
répondre exactement au vœu présenté par les évêques 1. 
Une loi rendue en 398, sous l'influence d’Eutrope, 
excluait de l’asile les simples débiteurs, en ce sens que,. 
si les clercs ne les rendaient pas au créancier à la pre- 
mière sommation, les économes des églises avaient 
à acquitter la dette de ces réfugiés. Les mauvais traite- 
ments qui attendaient d'ordinaire les débiteurs enga- 
geaient souvent les évêques à les libérer, soit aux 
dépens de l’Église, soit au moyen de quêtes faites. 
parmi les fidèles. C’est ainsi que saint Augustin, qui 
avait accueilli Fascius, se vit obligé, pour lui éviter 
un châtiment corporel, de payer les dix-sept sous d’or 
dont il était redevable. Cette loi de 398, conservée- 
au code Théodosien®, fut abrogée par l’empereur 
Zénon et de même par l’empereur Léon en 466 15. 
En regard des églises, les statues impériales conser- 
vaient leurs privilèges et leurs dévots intéressés. 
En 386, une loi de Théodose disposait que toute per- 
sonne réfugiée à la statue ne pourrait en être arrachée, 
ni s’en écarter avant un délai de dix jours #; néan- 
moins il fallait veiller aux abus toujours possibles. 
et nous lisons au Digeste que l’esclave est punissable- 
qui recourt à la statue pour le seul motif de la haine- 
de son maître et le désir de le décrier en public 15, 
D'ailleurs les statues dressées sur les places publiques. 
exposaient les réfugiés à toutes les misères des intem-. 
péries et, en outre, par une surveillance active, pou- 
vaient les mettre dans le cas de ne recevoir aucun des. 
secours indispensables; dans l’église, au contraire, 
le fugitif se trouvait à l’abri et, par un moyen ou un 
autre, recevait les nécessités de la vie. Toutefois 
l’esclave fugitif ne devait pas s'attendre à y trouver 
du secours, s’il avait tort; il devait se garder en outre- 
de résister les armes à la main; son maître, en ce cas, 
était autorisé à opposer la force à la force, et, si dans. 
le combat celui-là succombait, son maître n'était pas. 
poursuivi; on considérait qu’il avait mérité son sort 
en voulant passer de l’état servile à celui d’ennemi 
et d'homicide 15, Comme chez les Grecs, on ne le resti- 
{πᾶ} à son propriétaire qu'après que la colère de celui- 
ci était calmée et qu’on en avait obtenu la promesse- 
de faire grâce ou du moins de n’imposer qu'un châti- 
ment supportable. Les clercs étaient tenus de dénoncer 
la fuite du malheureux un jour après son arrivée. 
Parfois l’église servit d'asile à un dépôt contesté, 
mais ceci ne peut rentrer dans ce qu'on est convenu 


plus émouvants. — * Paul Orose, Hist., 1. VII, c. ΧΧΧΥῚ. — 
30 Chr. Justel, Bibliotheca juris canonici veteris, in-fol., Lutetiæ 
Parisiorum, 1661, p. 154.— 1 Jbid., p. 430. — 15 Code Théo- 
dosien, 1. IX, tit. xLv.— 13 Code Justinien, 1, I,tit. xv : il 
déboute les économes des églises de toute responsabilité, 
— 14 Code Théodosien, 1. IX, tit. x1V.— 1 Digeste, 1. XLVII, 
tit. x, lex 38 : Senatus consullo cavelur ne quis imaginem 


imperatoris in invidiam alterius portaret et qui contra fecerit 


in vincula publica mittetur.— 16 Code Justinien, Liv. 1, tit. 
x11, De his qui ad ecclesiam confugiunt. Cf. Ἐκ Martroye 
L'asile et la législa ion impériale du IV® au VIe siècle, 1919 


ὡν ἐς, 


es 


TN Mie, 


1553 
ΓῚ 


Ἱ 
; 


᾽ 


ΕΝ 


ΠῚ 


Η 


… de désigner sous le nom de droit d’asile, qui s’appliquait 
surtout aux individus et, parmi les infortunés qui y 
recpuraient, on vit non seulement Eutrope, tombé du 
faîte de la puissance, mais encore Stilicon, Avitus, le 
wran Constantin. Lorsque ce dernier se réfugia dans 
une église d'Arles, il fallut, pour assurer son salut, aller 
plus loin que pour d’autres et lui conférer le sacerdoce; 
sur quoi on lui promit d’être épargné :. 

Le droit d’asile sauva parfois des foules compactes. 
Sozomène rapporte qu’en 410, après la prise de Rome, 
Alaric ordonna, par respect pour l’apôtre Pierre, que 
l'immense basilique construite sur son tombeau serait 
un lieu de sûreté pour les Romains; et cela, ajoute 
lhistorien, empêcha Rome de périr entièrement, car 
“eux qui furent sauvés dans le temple formaient un 
nombre très considérable et purent, par la suité, rétablir 
Ja ville dans son premier état ἡ. Un siècle plus tard, 
Totila, roi des Goths, s’empara de Rome et se rendit 
à Saint-Pierre, où il trouva le peu d'habitants qui 
n'avaient pas péri pendant le siège. Le pape Pélage 
Vattendait, lui présenta l'Évangile et lui dit : « Sei- 
gneur, pardonne à tes serviteurs.» Totila se laissa 
toucher et épargna ces restes d’un grand peuple *. 

Indépendamment de l’excommunication, des sanc- 
tions étaient portées par la loi civile contre la violation 
-de l'asile. Une loi d’'Honorius et de Théodose, en 414, 
déclare coupable de lèse-majesté quiconque oserait 
wioler la sainteté du temple *; une autre loi, que l’on 
attribue à Valentinien et à Théodose, condamne au 
fouet, à la déportation, à la perte des cheveux et de la 
barbe celui qui, de son autorité privée, aurait tiré un 
fugitif d’une église. 

Avant Théodose le Jeune, l’asile ne comprenait que 
d'église même. Saint Jean Chrysostome admonestait 
Eutrope, dont le peuple demandait la mort : « Reste 


- dans l’église et garde-toi d'en sortir, lui disait-il. 


La 


Si tu te tiens ici, le loup n’entrera pas. Si tu sors, la 
bête sauvage te dévorera. » Et, prudemment, l’eunuque 
se réfugia d'abord dans le sanctuaire et sous la table 
même de l’autel 5. Mais on ne tarda pas à sentir com- 
bien il était inconvenant que les réfugiés mangeassent 
ou dormissent sous l’autel, dans le sanctuaire, et quels 
périls ils pouvaient courir même en ce lieu. On avait 
vu des esclaves barbares s'établir au pied de l'autel, 
l'épée au poing, s’y relayer et, malgré toutes les obser- 
vations, empêcher la célébration de la liturgie, massa- 
<rer un clerc coupable de trop insister et finalement 


L s'égorger les uns les autres. L'empereur Théodose II 


Ὰ 


᾿ 


' 


, 


publia donc une constitution en vertu de laquelle l'asile 
était étendu à la partie extérieure, au pronaos des 
églises chrétiennes, lequel comprenait maisons, jardi- 
nets, cloître, bassins, portiques. Nul ne devait 
pénétrer en armes dans cet enclos sacré et les réfugiés 
nepouvaient plus manger et dormir dans l'intérieur 
de l’église, Une constitution d'Honorius et de Théo- 
dose ? aurait même étendu l’asile à cinquante pas de 
Ja porte de la basilique; cette constitution est toute- 
fois d'authenticité contestable. 

Une phrase d'Evagrius peut donner lieu de croire 
que les baptistères ont joui du même droit d’asile que 
les basiliques 5, mais si le fait est exact, il n’a pu qu'être 
restreint à une période et à des localités isolées; 


2 Labbe, Eclogæ hist. Olympiodori de rebus Byzant., 
Ῥ. 6. — 2: Sozomène, Hist. eccles., 1. IX, c. 1x, P. G., 


—. +: zxwvu, col. 1616. — * Muratori, Antiq. ital., t. 11, p. 318. — 


-« Code Justinien, 1. I, tit. xv. — " Socrate, Hist. eccles., 
ΤΟΥΤῚ, c. v, P. G., t. Lxvur, col. 672. — ὁ Code Théodosien, 
LXI, tit. xLv, lex 4, édit. Ritter, t. 1, p. 402. — Τ᾿ Appendix 
ad cod, Théod., xur, dans Sirmond, Opera, 1696, t. 11, col. 
730. — * Evagrius, 1. II, c. νι. — * Le Bas-Waddington, 
mn. 1830 ; Corp. inscr. græc., t. 1V, n. S681; 1831 = τ. 1v, 
m: 8897; V. Chapot, dans Bulletin de correspondance 
hellénique, t. xxvr, p.187, n. 35; Procope, De ædificiis, 


DROIT D'ASILE 


1554 


d’ailleurs, les baptistères n'étaient ouverts qu’à des 
époques déterminées. 

L’épigraphie nous a conservé quelques textes inté- 
ressants pour l’histoire du droit d'asile. 

C’est d’abord à Cyr, dans la Syrie du Nord, siège 
épiscopal du célèbre historien et controversiste Théo- 
doret. La cité disparue est aujourd'hui masquée par 
les ruines qui s'étendent dans la solitude, entre une 
haute colline qui portait l’acropole et un ravin prof nd 
bordé par de longues murailles, qui grimpent jusqu’à 
la citadelle. La ville avait gardé son importance ἃ 
l'époque byzantine ?. 

A vingt minutes environ à l’ouest des murs de la 
ville, fut trouvé un bloc de calcaire sculpté en forme 
d’autel (βωμός). Un fût, large de 75 centimètres, 
repose sur une plinthe très simple et il était surmonté 
d’un couronnement, mais il ne subsiste aujourd’hui 
de celui-ci que la partie inférieure, dont le larmier est 
taillé en biseau. La hauteur actuelle est de 1219, 
la largeur à la base 040. L'inscription est gravée 
peu profondément, en longues lettres grêles de 0205 
de hauteur. Les deux premières lignes sont sur le 
biseau, 165 autres sur le fût. Le texte est traversé 
par une longue fente, qui existait déjà au moment où 
il fut gravé, car le lapicide ἃ manifestement sauté la 
fissure aux lignes 4 et 5. Cet autel appartenait sans 
doute à quelque ancien temple, avant de recevoir une 
inscription chrétienne. Depuis lors, la crevasse s’est 
encore agrandie, écornant ou faisant disparaître 
quelques lettres 1° : 


—LUL IAE KATADYTION 
TOY AFIOY AIO NYCIOY 
KATAHBION FPAMM # 
TOYEYCE SM CTATOY 
ANACTACIOY BACIAE 
LICHMLUN + 


ot 


“Ἕως ὧδε χατ 
ἥμερον γραλματο 
λέως ἡμῶν +. 

La ligne troisième offre un mot douteux, l’épithète 
donnée au mot γράμμα. La présence d’une fissure avant 
la gravure laisse douteux le nombre de lettres man- 
quantes. Le premier éditeur, M. Cumont, a proposé 
fuecoy, conjecture qui ne tient pas compte de la ter- 
minaison [ON ; il propose ἥπιον, qui n’est guère d'usage 
dans le style de ces sortes d'inscriptions; enfin M. Cler- 
mont-Ganneau propose E£:toy, en supposant une fausse 
lecture de l’n au lieu d’un © carré. On a d’ailleurs des 
exemples de l'expression θεῖον γράμμα pour désigner 
une lettre impériale !, Π faut donc traduire : 

« Jusqu'ici (s'étend) le refuge de saint Denys, suivant 
la lettre indulgente (ou divine) du très pieux Anastase, 
notre empereur. » 

Le mot χαταφύγιον est rarement employé dans l’accep- 
tion spéciale d'asile? et paraît avoir appartenu au 
langage vulgaire, comme son synonyme προσφύγιον; 
mais les verbes χαταφεύγω, προσφεύγω sont très usités 
avec la signification de «se réfugier » au pied des autels 
pour échapper à un châtiment. En effet, dans l'épisode 
d'Eutrope nous trouvons ces termes employés} par 


͵ -ι.4«43Ψώτ.5 , x 
ἀφυγιον του ἁγίου Διονυσίου χατὰ 
ù 


1 ο. χι;, 0 F, Cumont, Monuments syriens, 
dans Comptes rendus de l’Académie des inscriptions et 
belles-lettres, 1907, p. 451-455; H. Delehaye, dans Analecta 


bollandiana, 1908, τ. xxvIr, p. SS-S9; L. Jalabert, dans 
Mélanges de la faculté orientale, Beyrouth, 1909, t. 1m, 
part. 2, p. 43°.— 5.5. Athanase, Apologia contra arianos, 
P. G., t.x xv,col. 401, cite une lettre d'Himérius : τῷ 
ἀντιτύπω τοῦ θείου yoauuaros.—?? Théophane, Chronogr., 
ann. 6259, édit. de Boor, p. 443 : μοναστηρια τὰ εἰς 


δόξαν θεοῦ χαὶ τῶν σωζομένων χαταφύγια ὄϊιχους χοινοὺς 
χαθίστα τῶν ὁμοφρόνων αὐτῷ στρατιωτῶν. 


1555 DROIT D'ASILE : 1556 
saint Jean Chrysostome et par Sozomène. Les limites OIK YIA 
de ces asiles, toujours comme celles des anciens terri- INABTO 
toires sacrés d’Apollon à Delphes ou de Zeus à Bæto- BXETÈC 


cécé, étaient marquées par des bornes. En être expulsé 
se disait ἐχθληθῆναι τῶν ὄρων 3. C’est une de ces bornes 
que nous possédons maintenant pour le sanctuaire 
privilégié de Cyr. Il est intéressant de remarquer, 
comme le fait M. Cumont, qu’elle conserve encore la 
forme d’un autel. C’est un souvenir de la vieille cou- 
tume qui accordäit l'inviolabilité au suppliant qui 
touchait l’autel ou s’y asseyait, se plaçant ainsi sous 
la sauvegarde des dieux. Dans la langue même des 
juristes chrétiens, il subsiste des traces de la même 
conception. Le code Théodosien dit que toute l’église, 
jusqu’à ses portes les plus éloignées, est un «autel de 
miséricorde », ἐλέου βῶμον ?. 

Quel est le saint Denys mentionné dans l'inscription? 
Le premier éditeur ne doutait pas que ce fut Denys 
l’Aréopagite, dont la célébrité littéraire en ces parages 
ne date que de la fin du v° ou du commencement du 
vie siècle. On a depuis fait observer qu'on ne peut 
découvrir ni en Syrie ni ailleurs la trace d’un culte 
quelconque rendu à Denys l’Aréopagite à une époque 
aussi lointaine que le vi‘ siècle. L'Aréopagite est un de 
ces saints entrés au calendrier par la voie de la litté- 
rature et nullement par la tradition. Il n’y a aucune 
probabilité qu'il soit le titulaire de l’église désignée 
dans l'inscription. Ce doit être un martyr local, enseveli 
dans un cimetière suburbain ou le long de la route et 
sur le tombeau duquel s’éleva une basilique. Théodoret 
connaît un martyr Denys honoré à Cyr ou aux envi- 
rons, et il mentionne une visite de saint Julien Sabas 
à son sanctuaire : Διὰ δὲ τῆς Κύρου τὴν πορείαν ποιού- 
μένος, πόλις δὲ αὕτη δυσὶ σταθμοῖς ᾿Αντιοχείας ἀπέχουσα: 
χατήχθη μὲν εἰς τὸν τοῦ νικηφύρου μάρτυρος Διονυσίον 
σηχόν 3. C’est évidemment à ce sanctuaire que l’empe- 
reur octroya le droit d'asile. 

En Syrie centrale nous rencontrons quelques in- 
scriptions mentionnant le droit d'asile. 

A Selemiyeh, sur les deux moitiés d’un bloc de 
basalte employées dans le rebord d’une citerne hors de 
la ville et dans une maison de l’intérieur de la ville. 
Ensemble : 1"13 de longueur, 0m25 d'épaisseur et 
O0m15 de largeur; hauteur des lettres 0m025 # : 


OMI 
YAI 


5 


O 
A C 
A C 
AE ΟΥ 
M À 
ΡΟ 
PA: 


ὋΓρ]οι ἀσυῤλ)ίας τοῦ éyfijou μάΓρ]τυροίς] ἹΚυρύ[χ]ου. 

« Limites du sanctuaire du saint martyr Cyricus. » 

A Djuwaniyeh, deux fragments d’une stèle trouvée 
de chaque côté du chemin de Bzimbeh. Le premier 
fragment mesure 1"21 de longueur, sur 0®60 de 
largeur et Om41 d’épaisseur; le deuxième mesure 
Om79 sur 0260 et Om395: 


+ OPOIACY 
AIACTS 
ATISTIP CG 
TOMAPTY 

5 POCCTED 
AN MZAN 


1 Jean Malala, édit. Bonn, p. 494, 1. 1. — * Code Théo- 
dosien, 1. VIII, tit. xLv, lex 4. — " Théodoret, Religiosa 
historia, ce. 11, édit. Schulze, p. 1135; cf. H. Delehaye, op. 
cit., p. 89. — 4 W. Κα. Prentice, Greek and latin inscriptions, 
New-York, 1908, p. 241, n. 298. — " Jbid.,p. 53,n. 28, 


+ ἽΟρο: ἀσυλίας τοῦ ἁγίου πρωτομάρτυρος Etepdv[ou]. 
μη(νὸς) Ξανθιχ[ογῦ ιδ΄, iv. β΄, τοῦ βχ΄ ἔτους. 

« Limites de l'asile du saint protomartyr Étienne, 
le 44 du mois de Xanthicos, indiction 2° de l’année 
602 (550 ap. J.-C.). » 

A Djuwaniyeh, stèle de grandes dimensions trouvée 
à environ 15 mètres au sud de l’église située à l’angle 
sud-est de la ville. La stèle était encore debout, fai- 
sant face à une autre située à trois ou quatre mètres, 
comme si c’étaientles deux montants d’une porte, 
dont cependant il n'existe aucune trace. Rien ne 
prouve et rien n'indique même que cette stèle fût 
à sa place primitive et n’ait pas été plantée ici à une 
époque postérieure et pour une destination nouvelle. 

Hauteur 194, largeur 056 épaisseur 046; en- 
foncement dans le sol 0m66. L'inscription commence 
à 0m25 au-dessous du sommet, brisure à la ligne 18°; 
hauteur des lettres, 0m05à OmO8S ὃ: 


+ OPOIACYAIAC 
TOYATISTP@TOMAPTYP 
CTEDANOYHIAOTI 
MHOENTTAPATS) 

5 ΓΑΛΗΝΟΤΗΜΩ 
BACIAEGWCHA'S 
Ιὅ6 =: NIANSTSAI 
GNISAYTSCTSC 
ETTITSATIGTSM 

10 AKAPIGTAPXI 
ETTICKHMGON 
STIATPIAPXS 
AOMNINOY 
STSENAOZKOM 

15 NOEODD 
HPAKAEISANAP 
ASIGANNSTIPP 

XM 


+ Ὅροι ἀσυλίας τοῦ ἁγίου πρωτομάρτυρ(ος) Erepayou, 
φιλοτιμηθέν(τος) παρὰ τοῦ γαληνοτ(άτου) ἡμῶ[ν] βασιλέως 
DA. ᾿ΤἸουστινιανοῦ τοῦ αἰωνίου αὐγούστου, ἐπὶ τοῦ ἁγιωτ- 
(άτου), μαχαριωτ(άτου), ἀογιεπισχ(όπου) ἡμῶν, πατριάρχου 
Aouvivou, τοῦ ἐνδοξίοτάτου! χόμ{ητος), [τῶ]ν θεοφίιλεσ-- 
τάτων) ᾿Ηρεαχλείου ᾿Ανδροίε]α (καὶ) ᾿Ιωάννου πίρεσδυ- 
τερων), ER 

« Limites de l'asile du saint protomartyr Étienne, 
par la grâce de notre très gracieux basileus Fl(avius} 
Justinianus, toujours Auguste, sous notre très saint 
et  vénéré archevêque (et) patriarche Domninus, 
notre très glorieux chef, le plus chéri de Dieu, Héra- 
clius, (fils) d'André, et Jean (étant) prêtres. » 

Nous avons, pour la Syrie du Nord, un autre témoi- 
gnage du droit d’asile ecclésiastique: c’est une inscrip- 
tion de Ham, ainsi libellée ? : 


Ὅροι ἃ 
συλοι τ 
ἧς dec 
ποίνης 

5 ἡμῶν T(ñs) 
Georoxou 
(χαὶ) τῶν ἁ 


— ὁ Jbid., p. 54, π. 29. — ᾿ Ouspensky, dans Jzviesliiæ 
rousskago archeologitcheskago institouta v Konstantinopolié, 
1902, τ. vu, p. 148; V. Chapot, dans Bulletin de 
corresp. hellénique, τ. χχνι, p. 289; L. Jalabert, op. cil., 
p. 43". 


RE SEE 


EE 


* 


βΆνφι 


Te 


ré 


᾽ 


γίων Καὶ 
οσμ (χαὶ) 
10 Δαμια 
νοῦ AG) 
CAE 
La Vierge, les saints Anargyres et saint Denys le 

martyr n'étaient sans doute pas les seuls dont le 
sanctuaire bénéficiât du droit d'asile. En voici une 
autre trace dans un sanctuaire du saint prophète 
Zacharie, dans la région de Tyr. L'inscription qui y 
est relative nous est parvenue très incomplète et 
l'ensemble de la restitution qui en a été proposée est 
incertain; cependant il paraît bien clair que les lignes 
5-8 font allusion au droit d'asile dont jouissait le 
sanctuaire ἢ : 


Τοῦ ἁγίου τ προφήτ]ου Ζαχαρίου ταῖς προσχυνηταῖς 
εἰχόσι τῆς πόλ]εως τῇ μὲν ñ τιμὴ προσενήνηχται 
τῇ πρὸ τοῦ να]οῦ τοῦ ἁγίου προφήτου Ζαγαρίου 
He ἐϊπισχόπου τοῦ Τολέτου λαμπρο- ταί ί: 
τάτου χατὰ τὴν] τῶν ἱερῶν χανόνων Ἰδ]ύναζυιν. 
ὥστε αὐτῇ τοὺ]ς προσφεύ YOYTAS παρὰ μη [8]εν» 26 
στερεῖσθαι tr τῆς CEE ομέν Ἧς τοῖς εὐχτ = 


οι 


τα]ύτ[ας] ἡμ[έ]ρίας. .. 


Enfin un nouveau texte épigraphique a été trouvé 
en 1909, à Damas, sur une portion de colonne, non loin 
de la porte est de la mosquée des Omayades, nommée 
Bäb Geiroûn 2. Le segment de colonne en question sert 
de pierre angulaire, il est en granit jaunâtre, de forme 
cylindrique, mesure 092 de hauteur et 0"65 de dia- 
mètre (approximatif), il doit avoir fait partie d’une 
colonne composée de plusieurs tambours superposés. 
Cette inscription comprend treize lignes, d’une belle 
écriture du ν ou du νι" siècle, les caractères sont un 
peu irréguliers et mesurent de 0"04 à 0075 de hau- 
teur : 


Man ne «à + 


Pa ΠΥ τὰν. τοῦ ART οἴχου ivre ἴα 
εο 
; 


+ OPOI ΠΡΟΟΞΞΎΓΙΟΥ 
TPOCTEOENTOC TOICE 
KATEPOOENAZ/M0ICO 
POIC TOIC MEN TPOCHE 
5 MOYCIN H ΚΑΙ TON TOT 
KATAAAMBANOYCIN EXO 
TEC TOACHDAAEC TOICAE 
ATIATOMENOIC EIT OYN 
AIATOMENOIC ENTEYOEN 
OYK EXONTEC ACHAAEI 
AN ΔΙΑ TO OYTG AYTOYE 
TYTHOOHNAI YPOTETOY 
ATIGTATOY HI ΩΝ APXIETTIC 


+ [Ὅροι προσ[φ]υγίου Il προστεθέντος τοῖς € || χατέ- 
ob CRE Le G |Foots, τοῖς uèv προσφε[ύ] || γουσιν 
ἢ χαὶ τὸν τόπίον] ] || καταλαμθάνουσιν, ob] (Il τες τὸ 
ἀσφαλές, τοῖς δὲ LE ἀπαγομένοις εἴτ᾽ οὖν || ὃ διαγομένοις 
ἐντεῦθεν [] οὐχ ἐχοντες ἀπφάλει || av, ὃ 


10 


διὰ τὸ οὔτ wo 


3 Corp. inscr. græc, t. 1v, n. 8800 et pl. x1v; cf. Archives 
des missions scientifiques, 115 série, t. πὶ, p. 366; E. Renan, 
Mission de Phénicie, p. 750-751. L'inscription, qui a fait 
partie de la collection Péretie (Bull. de corresp. hellén., t. 111, 
p. 264, n. 16), se trouve actuellement au sérail de Beyrouth. 
Elle a été également signalée au sérail de Tartoüs (est-ce une 
erreur?) et publiée par H. Hall, d’après un estampage de 
Lôytved, Proceedings of the American oriental Society, 1885, 
Ῥ. ΧΧΙι-ΧΧαΙΙ, annexe du Journal of the Amer. orient. Society, 
1889, t. xur: L. Jalabert, dans Mélanges de la Faculté 
orientale, 1909, t. xx, part. 2, p. 44". — 2 N. Giron, dans 
Al-Machrig, t. xu, n. 1, p. 71-72; Notes épigraphiques. 
1. Nouvelle inscription relative au droit d'asile, dans Mélanges 


DROIT D'ASILE 


1558 


αὐτοῦ ἔ[ν7 || τυπωθῆναι ὑπό τε 
Ὡ[υ]ῶν ἀρχιε 


« Limites du refuge attaché aux saintes limites des 
deux côtés. Ceux qui s’y réfugient ou même occupent 
les lieux sont en sûreté; ceux qui s’en éloignent ou qui, 
par conséquent, ne font que traverser (l’enceinte) ne 
sont pas en sûreté : parce qu'ainsi, ici même, a été 
gravée par les soins de notre très saint archevêque 
(....ὄ la teneur de la lettre impériale accordant le droit 
d'asile). » 

La colonne servait à délimiter la zone de protection 
du sanctuaire, conformément aux dispositions de la loi 
de 431, qui spécifie que tout l'intervalle compris entre 
le temple et les premières portes de l’église, qui vien- 
nent après les lieux publics, protège ceux qui s’y réfu- 
gient, comme ferait le sanctuaire même *. La colonne 
n’a probablement pas été trouvée in silu et il est 
possible qu’elle ait dû se trouver autrefois plus à 
l'ouest. La date du texte ne semble pas devoir être 
bien éloignée de celle de la loi de 431; la colonne a pu 
être érigée lors de la transformation, par Théodose II, 
du grand temple de Jupiter Damasquin en église. 

Nous pourrions citer d’autres textes épigraphiques 
relatifs au droit d’asile#, mais ceux qui précèdent 
montrent tout ce qu’on peut attendre des recherches 
futures et du hasard des fouilles. 

III. OccipENT. — En Occident, le droit d’asile est 
attesté par un grand nombre de textes. Dans le 
cinquième canon du premier concile d'Orange, tenu 
en 441, nous lisons : Eos qui ad ecclesiam confugerint 
tradi non oportere, sed loci reverentia et intercessione 
defendis. En 511, le premier concile d'Orléans, qui 
prétendait ne faire que confirmer les prescriptions ca- 
noniques et les constitutions impériales δ... défendit 
d’arracher de l’atrium des églises et de la maison de 
l’évêque les homicides, les adultères et les voleurs, et 
de les livrer à leurs poursuivants avant que ceux-ci 
eussent juré de ne leur faire subir la mort ni aucune 
peine corporelle. Les ravisseurs, exclus du droit 
d’asile en Orient par Justinien, y furent admis en 
Occident, et on voit même une tentative d'’assas- 
sinat commise dans l’église (contre le roi Gontran, 
au moment où celui-ci s’approchait de la table de 
communion), non suivie de répression. Childebert 
parlemente avec les réfugiés qui avaient conspiré con- 
tre lui et leur dit : « Je vous promets la vie, fussiez-vous 
coupables, car je suis chrétien et ne puis punir des cri- 
minels que j'ai tirés de l’église ?. » 

Tous les codes barbares reconnaissent le droit d'asile. 
La loi des Burgondes dit : De his vero causis, unde 
hominem mori jussimus, si in ecclesiam fugerit, redimat 
se secundum formam pretii constituti ab eo, cui furtum 
fecit, el inferat multæ nomine solidos XII %, 

La Lex romana Burgundiorum : 1. Homicidam, tam 
ingenuum, quam Servum, si extra ecclesiam inveniatur 
morte damnari. — 3. Si vero ad ecclesiam servus homi- 
cidii reus forte confugerit, quia lex Theodosiani libro 
nono ad Antiochum data ab ecclesia nullum in crucem 
permittit abduci, indulta vila, pro eo, quem occidit, 
ipse deserviat. — 4. Qui vero armatus se intra ecclesiam 


τοῦ || «ytwrzrou 


de la Faculté orientale, 1911, t. v, part. 1, p. 71-75, pl. net 
11. —? Code Théodosien, 1. IX, tit. xLv, lex 4; Code Justinien, 
1.1, tit. xu, lex 3; de là elle a passé dans les βασιλιχά, compi- 
lation du 1x° siècle. — 4 Prentice, Princeton University expe- 
dition, n. 991 (El Anderüs) et 1062 (El Bârah). Cf. Revue 
biblique, 1910, ἡ. 288, note 1. — * Bruns, Canones, 
Berolini, 1839, p. 122 * Id constituimus observandum 
quod ecclesiastici canones et lex romana constituit. 
τ Cf. Marculfe, Formulæ, 1. ΠῚ, 16. — ‘Grégoire de Tours, 
Hist. eccles., 1. IX, ce. 1x1. — * Grégoire de Tours, Hist, 
eccles., 1 IX, © xxXXVIN. 1 Lex Burgundiorum, 
tit. Lxx, Defurtis, dans Monum. Germ. hist., Leges, sect, 1 
t. 11, 1e part., p. 96. 


1559 


tueri lemplaverit, secundum legem ipsam cum conscientia 
episcopi abstrahatur, et les lois 5 et 61. 

L’édit de Théodoric, ch. Lxx : Si servus ad quamlibet 
ecclesiam confugiat. Si servus cuiuslibet nationis ad 
quamlibet ecclesiam confugerit, statim domino veniam 
promittenti reddatur : nec enim ultra unum diem ibidem 
residere præcipimus. Qui si exire noluerit, vir religiosus 
archidiaconus ejusdem ecclesiæ, vel presbyter atque 
clerici, eundem ad dominum suum exire compellant 
et domino indulgentiam præstanti sine dilatione con- 
tradant. Quod si hoc suprascriptæ religiosæ personæ 
{acere forte noluerint, aliud mancipium ejusdem meriti 
domino dare cogantur : ita ut etiam illud mancipium, 
quod in ecclesia latebris commoratur, si extra ecclesiam 
potluerit comprehendi, a domino protinus vindicetur ?. 

Ch. zxx1 : Si quis in causa publici debiti ad ecclesiam 
quamlibet convolaverit. 

Ch. cxxv : Si qui de ecclesiis, id est religiosis locis, 
homines traxerint. 

La Lex Alamannorum consacre son titre ΠῚ aux 
liberi vel servi qui ad ecclesiam confugiant * et le titre 1V 
aux hommes libres qui infra januas ecclesiæ interfecti 
fuerint. 

La Lex romana Curiensis, 1. IX, tit. xxx1V. De his qui 
ad ecclesiam confugiunt, dit : Quicumque culpabilis ad 
ecclesiam confugium fecerit, liceat ei, sive in ecclesia, 
sive in portica ecclesiæ, sive per ἰοία atria, salvi esse 
debeant, et nullus presumat per sua forcia, quomodo de 
ecclesiam nec trahere non debel, sic nec de ipsa atria, 
ut ne forsitan per limorem in ipsas ecclesias non faciunt 
causas inlicitas aut sordidas ; sed liceat eis ipsa atria pro 
suas necessilales securus ambulare, ut nulla arma secum 
habere non debeant. Et quod si se in sua arma confidere 
voluerint ac defensare et ipsa arma et ipsos custodes 
non conmendaverint, sed super se ipsa arma habere 
voluerint, liceat ab aliis armatis eos de ipsa ecclesia foras 
extrahere. Nam si simpliciter sive, sua arma secum non 
habuerint et juxta altare manere voluerint, si quis eos 
postea per sua forcia de ipsa ecclesia trahere voluerit, 
sciat se capitale supplicium esse damnandus ἃ. 

Les esclaves chrétiens appartenant à des juifs et 
qui se réfugiaient dans les asiles pouvaient arguer 
contre leurs maîtres beaucoup d’accusations. En 541, 
le troisième concile d'Orléans décide que, si leur foi 
est en danger, on invitera les fidèles à fournir la somme 
nécessaire pour désintéresser le juif. L’asile, qui sauvait 
le fugitif de la mutilation et de la mort, nécessitait 
la composition, mais n’avait pas pour effet de soustraire 
le coupable à tout châtiment parce que la vitesse 
de ses jambes l’avait mis à l’abri. Gontran fait grâce 
de la vie mais non du fouet. Childebert II épargne 
Sunnegisilet Gallomagne, mais pour les bannir aussitôt. 
Charlemagne, dans le capitulaire De partibus Saxoniæ, 
se réserve d'envoyer en tel lieu qu'il lui conviendra de 
désigner ceux que l’asile a protégés contre le supplice 
ou un châtiment plus grave que l'exil‘. S'agit-il d’un 
esclave, on n’exige pas du maître la promesse de l’im- 
punité complète. 

Le concile d’Épaone δ, en 517, exige que l’homicide 
qu'a sauvé l'asile se soumette à une pénitence. Le 
concile de Reims, en 630, exige de celui que l’asile a 
délivré du péril de mort la promesse de faire la péni- 


1 Monum. Germ. hist., p.125-127.—* 1bid., Leges, ἴον, édit. 
in-fol., p. 160, 165; cf. G. Pfeilschifter, Der Ostgotenkônig 
T heodorich der Grôsse und die katholische Kircle, in-8°, Müns- 
ter, 1896, p. 246 sq. —* Monum. Germ. hist.,t. v, 1*e part., 
p. 68-70. — 4 Monum. Germ. hist., t. ν, p. 378-379 — 5 En 
782. Emendet autem causam in quantum potuerit et ei fuerit 
judicatum; et sic ducatur ad præsentiam domni regis et ipse 


eum miltat ubi clementiæ ipsius placuerit. Capilularia, 
édit. Boretius, t. 1, Ὁ. 68. — ὁ Conc. Epaonense, en 517, 
dans Labbe, Concilia, t. ἵν, col. 581. — ? In-4°, Pari- 
siis, 1625, p. 656-658. — " Ibid, p. 657. — " Bibl. 


DROIT D'ASILE 


1560 


tence canonique qui lui sera imposée. Cette protection 
était d’ailleurs gratuite, mais il n’était pas rare que 
les réfugiés, dans l’émotion du péril couru ou du 
remords et de la reconnaissance, fissent don à l’église 
qui les avait sauvés de leurs biens ou parfois même 
de leur personne. 

Celui qui violait l’asile était soumis, outre l’excom- 
munication, à une peine très sévère. Dix-huit solidé 
à l’église et soixante solidi au fisc par la loi des Ala- 
mans; quarante solidi à l’église et autant au fisc par 
la loi des Bavaroiïs: cent solidi et, s’il est pauvre, trente 
solidi par la loi des Wisigoths; s’il est insolvable, cent 
coups reçus en public. 

Non seulement les lieux d’asile devenaient plus 
nombreux, mais leur superficie s’étendait. Déjà, les 
empereurs chrétiens avaient accordé que l'asile s’éten- 
dît au pronaos tout entier; en Occident, Clotaire 
ordonne que l’asile englobera un arpent de terre de 
chaque côté de l’église; on prit l'habitude d'y faire des 
inhumations. L’aître devint ainsi au moyen âge un 
terme un peu ambigu, mais auquel s’attachait une idée 
de sainteté mystérieuse et redoutable. Ils servaient 
d’abri aux réfugiés et aux pénitents. Ceux-ci, étroite- : 
ment logés dans des réduits minuscules consentaient 
parfois à abriter un fugitif, ou bien on introduisait le 
malheureux dans un recoin du secretarium. Un nommé 
Ebérulf se tapit dans le salutatorium d’une église, qui 
répondait probablement à l’ancien oblatorium. 

Tout ceci n’allait pas sans inconvénients et, en 817, 
un capitulaire de Louis le Débonnaire prescrivait la 
construction d’une maison particulière près de l’aître, 
disposée de façon à ce qu’on püût s’y chauffer l'hiver 
et où on logerait les fugitifs, les pénitents et les éclopés 
des duels judiciaires. 

En dehors de l’église, de l’aître et de la maison de 
l’évêque, dont le premier concile d'Orléans fait con- 
naître le droit d’asile, il n’est pas fait mention d’autres 
lieux. Il est vrai que la liste des diplômes de Dago- 
bert I‘, copiés en tête des plus anciens cartulaires de 
Saint-Denis, s'ouvre par un Præceptum Dagoberti regis 
de fugitivis, mais ce diplôme est apocryphe et reconnu 
tel depuis longtemps. Dom Doublet a le premier im- 
primé cet acte dans son Histoire de l’abbaye de Saint- 
Denis ? et il assure que « cette charte est escrite sur 
escorce d’arbre $», mais on n’en a jamais connu que 
des copies, relativement modernes et qui ont été 
conservées dans les cartulaires de l’abbaye de Saint- 
Denis ὃ. Il existe cependant de ce diplôme deux textes 
au moins beaucoup plus anciens : l’un datant du 
x1° siècle let l’autre pouvant remonter à la première 
moitié du x° siècle. Cette seconde copie, inconnue des 
derniers éditeurs, nous a été conservée par un moine 
de Saint-Denis, qui l’a transcrite sur le premier feuillet 
de garde d’un ancien exemplaire du traité De remüili- 
lari de Végèce et des Collectanea rerum memorabilium 
de Solin 4, et que M. Omont a fait connaître, en : 
remarquant que,si son texte même ne présente que 
de légères variantes avec les autres copies de date 
postérieure, il n’en est pas de mème des souscriptions 
et des formules finales qui l’accompagnent 13, 

L'examen de ces souscriptions permet de constater 
qu'il a dû exister, comme le dit Doublet, un exem- 


nat., ms. latin 5415; Arch. nat., LL 1156 et 1157. — 
19 Bibl. nat., ms. nouv. acquis. lat. 326; cf. L. Delisle, 
Manuscrits latins et français, 1875-1891, p. 588-590, — 
3 Bibl. nat.,ms. latin 7230. Cf. Flavi Vegeti Renati Epitoma 
τοὶ militaris, édit. C. Lang, 1868, p. xix-xx; édit. alt., 1885, 
p. Χχπι-χχιν; C. Julii Solini Collectanea rerum memora- 
bilium, édit, Mommsen, 1895, p. xLv-xLvrr, et L. Delisle, 
Littérature et histoire du moyen âge, in-8°, Paris, 1890, p. 7, 
note 4.— 15 H, Omont, Le præceptum Dagoberti de fugitivis 
en faveur de l’abbaye de Saint-Denis, dans Biblioth. de l'École 
des chartes, 1900, t. Lx1, p. 75-82. 


À 


1561 


plaire ancien de ce diplôme, copié peut-être sur pa- 
pyrus, et aussi d'établir que les signatures des person- 
nages dont les noms figurent au bas du diplôme faux 
-de Dagobert Ie ont été empruntées à un diplôme 
authentique, mais de date postérieure et émanant 
de Clovis 11. L'examen de la position respective des 
noms permet de retrouver le diplôme qui a servi au 
scribe faussaire du diplôme De fugilivis. C’est le diplôme 
de Clovis II en faveur de Saint-Denis, daté du 22 juin 
654, qu'il a eu sous les yeux et qui lui a fourni un certain 
nombre de noms de grands personnages, que, sans plus 
de façon, il a fait entrer dans son travail. D’après ce 
diplôme apocryphe, Dagobert fait décider, dans un 
synode tenu à Clichy, qu'un asile sera ouvert à tous 
les malfaiteurs et criminels dans la basilique de Saint- 
Denis et ses entours; Dagobert 1°", par le même acte, 
accordait un privilège analogue au prieuré de Notre- 
Dame-des-Vaulx, en Poitou. 

On trouvera dans Grégoire de Tours bien des traits 
curieux qui montrent les circonstances pénibles, sou- 
vent tragiques, dans lesquelles s’exerçait le droit d’asile. 
On y voit accourir les rois, leurs fils, leurs favoris, 
leurs ministres, les grands seigneurs, les pauvres, les 
esclaves ?, 

On s'y sauvait avec tout ce qu’on avait eu le temps 
d'emporter avec soi, armes, trésors, bijoux, suivi de 
sa famille et de ses serviteurs. Mérovée, fils du roi 
Chilpéric, pénètre dans l’église, réclame impérieuse- 
ment les eulogies et menace de mort l’évêque et ses 
clercs s'ils ne le satisfont à l'instant. Grégoire de Tours 
se contente de faire avertir le roi de l’entrée de son fils 
dans l’église de Saint-Martin, afin qu'il se disposât à 
lui faire grâce ou à traiter avec lui. En attendant, le 
prince rebelle vengeait le massacre de ses esclaves en 
faisant saisir le médecin du roi, Marileife, lui prenait 
tout ce qu'il portait d’or et d’argent et le laissait nu; 
ce fut au clergé de le vêtir, d'obtenir sa grâce et son 
retour à Poitiers. Tandis que Mérovée festoyait avec 
ses partisans dans les dépendances de la basilique, il 
envoyait ses esclaves consulter pour lui une sorcière. 
Bientôt, las de reclusion, il organisait une chasse et 
se faisait prendre, mais alors la basilique de Saint- 
Germain allait lui rendre le même service que lui avait 
rendu celle de Saint-Martin, où on ne dut pas le 
regretter ". 

Et cependant de pareils hôtes n'étaient ni rares 
ni corrigibles. Eberulf s’en prenait aux prêtres et les 
menaçait, dans le cas où il ne recouvrerait pas la faveur 
du roi. Il souilla le sanctuaire par un meurtre, faillit 
tuer un prêtre qui ne lui servait pas à boire assez vite, 
introduisit la nuit dans l’église des femmes de mœurs 
perdues *. Frédégonde, par manière de passe-temps, 
fit mettre tout nu, dans l’église de Paris, un de ses 
serviteurs ἡ. Leudaste, réfugié dans la basilique de 
Saint-Hilaire de Poitiers, y fut surpris en flagrant délit 
d’adultère dans l’enceinte du portique 5. Et ce ne sont 
pas seulement les hôtes incommodes qu'il faut accueil- 
dir, ce sont les princes sourcilleux qu'il faut apaiser. 
Chilpéric: ‘exé de voir son fils à l'abri, menace de brû- 
ler la basilique sion ne l’expulse δ et, joignant l’effet 
à la menace, il dirige une troupe vers Tours, livre le 
plat pays au pillage et à l'incendie, sans épargner, 
naturellement, les terres de Saint-Martin. Parfois, on 
mettait le feu à une église, ou bien on sciait les poutres 
du toit, qui, en tombant, écraserait les réfugiés ?. 

Mieux eût valu violer l'asile et arracher de l'autel 
Je fugitif, mais on n’osait et des récits de châtiments 


1 Grégoire de Tours, Hist. Francor., 1. III, e. vi, Χ 1]. IV, 
< XII-XLVI1; 1. V, c. xt, 1V, ΧΧΧΥ; 1. VI,c. x; 1. VII, ο. 1v, 
ΝΙΝ cc. xvrrr; 1. IX, c. 1x, ΧΧΧΊΙ; 1. X, C. VI, X. — 
3 Grégoire de Tours, Hist. Francor., 1. V, ο. XIV. --- " Ibid., 
MIT, c. ΧΧΙΙ, — ὁ Jbid., 1. VII, c. xv. — 5 Ibid., 1. V,c. L. — 
4 Τοῖα.,1. V, c. ΧΙΝ. — 1 Ibid. 1. IX, ce. x11. — * Ibid, 1. VII, 


DROIT D'ASILE : 


1562 


miraculeux entretenaient la crainte et le respect des 
malintentionnés. Claudius, à qui le roi Gontran avait 
confié la mission d’enchaîner ou de tuer Éberulf, 
et que les promesses de Frédégonde avaient encouragé 
dans sa résolution, demande plusieurs fois, avant de 
l’exécuter, si la puissance de saint Martin se mani- 
festait à l'instant même contre les sacrilèges. D'ailleurs, 
à défaut d'intervention surnaturelle, il y avait celle du 
peuple, qui n’entendait pas qu'on violât le privilège. 
Quand Claudivus eut rempli sa mission, une bande de 
pauvres nourris par l’église et d’autres malandrins 
se jetèrent sur lui et, à coups de pierres et à coups de 
bâtons, le laissèrent mort sur le carreau . A la force 
on préférait la ruse. Les émissaires de Chramne, en 
conversant avec Firmin et Césarie, trouvèrent moyen 
de les amener sur les limites de l’asile et de les pousser 
de là à l'extérieur sans apparence de violence *. Autre 
méthode, on empêchait de sustenter le fugitif; le 
duc Austrapius était à demi-mort de besoin quand on 
lui présenta un verre d’eau; un juge présent le vit et 
répandit à terre le contenu :°. Un certain Rauching 
avait deux esclaves épris d'amour l’un pour l’autre, 
« comme il arrive trop souvent », observe Grégoire de 
Tours, ils s’unirent et se réfugièrent dans l’église. 
Le prêtre ne consent à les rendre à Rauching qu'après 
l'engagement pris de ne pas les séparer et de ne pas les 
frapper; bien plus, le maître jure: « Ils ne seront jamais 
séparés par moi; au contraire, je ferai en sorte qu'ils 
restent toujours unis.» Et il les fit enterrer vifs dans 
un arbre creusé tout exprès 4. 

Un concile de 744, présidé par saint Boniface, légat 
apostolique, avait prescrit que : Homicidiis vel cæleris 
reis qui legibus mori debent, si ad ecclesiam confugerint, 
nullus οἷς victus detur 15. Précédemment un décret du 
roi Childebert avait limité le droit d’intercession et 
d'asile, en défendant aux grands du royaume de solli- 
citer la grâce du ravisseur, et à l’évêque de le retenir 
s’il se présentait à l’église "ἢ. Cependant le concile de 
Mayence, en 813, interdit positivement d’arracher 
un coupable de l’autel et de le livrer à la mort ou à 
aucune peine afflictive (ad pænam vel ad mortem) et 
recommande aux recteurs des églises de s’eflorcer 
d'obtenir pour lui la vie et les membres (vifam ac 
membra eis obtinere studeant), tout en respectant la 
composition obligatoire #, Cette disposition impor- 
tante se retrouvera dans les capitulaires d’Anségise, 
dans les pénitentiels de Burchard, de Rhaban Maur, 
de Réginon, de Théodore. Et même, on lit dans le 
capitulaire De partibus Saxoniæ, de l’année 789, confir- 
mation formelle du droit d’asile : Si quis confugium 
fecerit in ecclesiam, nullus eum de ecclesia per violentiam 
expellere præsumat, sed pacem habeat usque dum ad 
placitum præsentetur, et propler honorem Dei sanclo- 
rumque ecclesiæ ipsius reverentiam concedalur ei vita 
et omnia membra. Emendet autem causam inquantum 
potuerit et ei fuerit judicatum, et sic ducatur ad præsen- 
tiam domini regis et ipse eum müttat ubi clementiæ 
ipsius placuerit %. 

Cependant, dans un capitulaire de 799, on lit : 
Ut homicidæ et cæteri rei qui legibus mori debent, si ad 
ecclesiam confugerint, non excusentur, neque eis ibidem 
victus detur %. ΤΙ semble y avoir contradiction, encore 
que, à dix ans de distance, la législation ait pu être 
modifiée. Toutefois, le paragraphe LxxvI de l’Additio 
quarta 1 donne lieu de croire que l'expulsion de l'asile 
n'avait lieu que dans le cas où le fugitif prétendait 
échapper à la composition et au jugement : Si de emen- 


ce. ΧΧΙΧ. — ? Jbid., 1. IV, ec. xt — 1° Jbid., 1. IV, ©, XVI. — 
χὰ Jbid., 1. V, οὐ ur. τος ἢ Labbe, Sacrosancta concilia ad 
regiam editionem exacla, t. vi, col. 155 -  Baluze, 
Capitularia requm Francorum, t.1, col. 15 - 1 Jbid.,t.1, 


col. 18. — ἢ. Labbe, Concilia, τ. ναι, col. 1250. —* Baluze, 
op. cit:, t. 1, col. 251. — !! Ibid., t. x, col. 197. 


1563 


dare noluerint, nullus eis victus detur. Les Capitula 
addita ad legem Salicam: semblent favorables à cette 
opinion. Ils nous apprennent que le réfugié ne devait 
rester dans l’église que jusqu'au moment de la dis- 
cussion de son procès. À ce moment, les rachimbourgs 
venaient le prendre et le conduire au plaid; en cas de 
résistance ou de refus de sa part, le prêtre recevait 
l'interdiction de fournir aux besoins du fugitif récal- 
citrant. Persistait-il à ne pas se rendre, grâce à la 
compassion de quelque clerc qui le sustentait en secret, 
le comte lui-même venait le prendre et, après trois 
sommations dont chacune entraînait une amende de 
plus en plus élevée contre l’évêque, l'abbé ou le vi- 
dame, il avait le droit de chercher et de saisir le cou- 
pable, en quelque lieu qu'il se trouvât. Dès la première 
sommation, le prêtre assurait-il que le réfugié avait 
fui, il devait jurer qu'il ne lui en avait pas procuré les 
moyens; s’avisait-il de résister à main armée, il deve- 
nait passible d’une amende de 600 solidi. Les dispo- 
sitions des capitulaires de 744 et de 779 s'adressent aux 
prêtres; ils ne pourront plus à l'avenir défendre les 
réfugiés contre l’action de la justice. Celles des capi- 
tulaires de 785, 789 et du concile de 813 s'adressent aux 
juges, qui devront avoir égard aux prières des gens 
d’'Église. ! 

IV. BIBLIOGRAPHIE. — J. Adam, De asylis genti- 
lium dissertatio. — J. A. Assemani, Commentarius 
theologico-canonico-crilicus de ecclesiis, earum reve- 
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chende Riechswissenschaft, 1887, t. vx, p. 136 sq. - 
N. Giron, Notes épigraphiques. 1. Nouvelle inscriplion 


1 Baluze, Capilularia, t, 1, col. 1220, 


DROIT D'ASILE 


1564 


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loga sacra, in-4°, Lipsiæ,1676. — Th. Mommsen, ϑέγα,- 
recht, p. 461. — Munz, dans F. X. Kraus, Real-Ency- 
klop. der christl. Alterthumer, 1882, p. 101, au mot 
Asylrecht.—N. Mylerus ab Ehrenbach, Tractatus de jure 
asylorum tam ecclesiasticorum quam sæcularium, in-8°, 
Tubingæ. 1686. —F. Neri, Discorso sopra l'asilo eccle- 
siastico,in-4°, Firenze, 1763; in-8°, Firenze, 1765.— H. 
Omont, Le præceptum Dagoberti de fugitivis en faveur 
de l'abbaye de Saint-Denis, dans Bibliothèque de l'École 
des chartes, 1900, t. zxr, p. 75-82. — T. Obrecht, 
De asylis et illorum iure, in-8°, Basileæ, 1686. — 
A. Osiander, De asylis veterum, in-12, Tubingæ, 1618. 
- E. Pillon, Étude sur le droit d'asile, dans Mém. Soc. 
arch. hist. Orléanais, 1862, t. v, p. 26-37. — G. Pisto- 
rozzi, Ragionamento sull diritto de’ sacri asili, in-4°, 
Roma, 1766. — 1. J. E. Proost, Episodes du droil 
d'asile religieux en Belgique, dans Mess. scient. hist. 
Belg., 1863, p. 133-158; Histoire du droit d'asile en 
Belgique, dans même revue, 1866, p. 375-406, 487-510; 
1867, p. 157-179; 1868, p. 86-115, 230-251, 441-451; 
1869, p. 13-43, 196-222, 407-426; Du droil d'asile 
en Belgique, dans Ann. acad. archéol. Belg., 1880, t. vx, 
p. 63-105. — J. H. Rhonius, Jus supplicum sive 
Disserlatio hist.-polit. de asylis, in-8°, Turici, 1667, — 
Rittershusius, AXYAIA, hoc est, de jure asyleorum 
tractatus locupletissimus, in-8°, Argentorati, 1624. — 
Ch. Robillard de Beaurepaire, Essai sur l'asile religieux 
dans l'empire romain et la monarchie française, dans 
Bibliothèque de L'École des chartes, 1853, t. χιν, p. 351- 
375, 573-571; 1854, t. xv, p. 151-175, 341-359. — J. B: 
Sagmuller, Lehrbuch des katholischen Kirchenrechts, 
Freiburg im Br., 1904, p. 649, n. 5. — Fra Paolo Sarpi, 
De jure asylarum liber singularis, in-4°, Venetiis, s.d. 
— R, von Scherer, Handbuch des Kirchenrechles, in-89, 
Graz, 1898, t. 11, p. 640, n. 58. — A. Schmidt, The- 
saurus juris ecclesiastici, Heidelbergæ, 1766, t. v. — 
A. Teulet, Asiles religieux, dans Revue de Paris, 1834, 
11- série, t. 1V, p. 5-14, 152-162. — L. Thomassin, An- 
cienne et nouvelle discipline de l'Église, in-fol. Paris, 
1725, τ. τι... II, ch.(xcv-c, col.1842-1878.— Tophoff, De 
lutela quam Græcorum loca sacra et hominibus el rebus 
præslilerunt, in-8°, Paderborn, 1839. — Van Espen, 
Disserlatio canonica de intercessione sive inlerventione 
episcoporum.… seu asylo templorum, in-8°, Lovanii, 
1721. — P. Viollet, Histoire des institutions politiques 
el administratives de la France, in-8°, Paris, 1900, €. 7, 
p. 404. — C, F, Wiberg, Om befaslandet af kyrhaus 
friheten à sverige under Medeltiden, in-8°, Upsal, 1846, 
p. 404. — H. Wallon, Du droit d'asile, thèse, in-8°, 


LE 


Paris, 1837. — A. Werminghoff, Geschichle des Kir- 
…— chenverfassung Deutschlands im Miltelalter, Hannover, 
1905, t. 1, p. 18 sq. — A. Widder, Xirchliches und 
wellliches Asylrecht und die Auslieferung fluchtiger 
Verbrecher, dans Archiv für kathol Kirchenrecht, 1898, 
+. zxxvur, p. 26 sq. — J. Wiestner, A. ab Offenbach et 
A. Xhallinger, Jus asylorum sive sacrorum εἰ religio- 
sorum locorum immunilas,. in-8°, Ingolstadii, 1689. — 
Ὁ. Zachariæ von Lingenthal, Geschichte des griech. 
rom. Rechts, 1892, p. 326 sq. — F. X. Zech, Dissertatio 
de benignitate moderata Ecclesiæ romanæ in crimi- 
nosos ad se confugientes seu de jure asyli ecclesiastici, 
in-Se, Ingolstadii, 1765. 
H. LECLERCQ. 

DROIT PERSÉCUTEUR. — I. Position de la 
question. II. Idéeprimitive et fondamentale du délit reli- 
gieux. III. Cosmopolitisme religieux. IV. Le judaïsme. 
NV. Le christianisme. VI. Le paganisme et le culte 
impérial. VII. Le sacrilège. VIII. Le délit de majesté. 
IX. Portée juridique d’après Tertullien. X. La coerci- 
tion. XI. Les lois pénales de droit commun. XII. Un 
Institutum de Tibère. XIII. Le droit en vigueur d’après 
Tertullien. XIV. Le rôle des gouverneurs de province 
d’après Tertullien. XV. Les lois de proscription d’après 
Tertullien. XVI. Le délit de christianisme. XVII. 
L'instance judiciaire. XVIII. Dénomination tech- 
nique et notion spécifique du délit. XIX. De la 
méthode ét des sources. XX. Une source de l’an 112. 
XXI. Une source de l'an 64. XXII. Application. Le 
procès de saint Apollonius : 1° le texte; 2° le martyr; 
‘3°ladate; 4° le procès: 5° le délit; 6° la base juridique 
du procès; 7° la prétendue intervention du sénat et 
de l’empereur. XXIII. Bibliographie. 

I. POSITION DE LA QUESTION. — La question qui 
va faire l’objet de cette étude doit, avant tout, 
- être circonscrite. Ce que les contemporains ont pu 
penser et dire des chrétiens et du christianisme relève 
d'une autre direction de recherches. Ici, nous nous 
attachons exclusivement à un point de droit. L’énu- 
mération, si copieuse et si précise qu'on la puisse 
faire, des griefs contre les chrétiens ne résout pas la 
question juridique, elle ne lui appartient même pas. 
« Qu'ils soient la cause ou l'effet de la haine vouée au 
nom chrétien, ces griefs courants pourront provoquer 
des cris de mort et des tumultes populaires, ils pour- 
ront stimuler Je zèle ou exciter l’animosité de certains 
magistrats; ils seront le motif qu'on invoquera pour 
excuser ou légitimer toutes les mesures qu’on prendra 
contre les chrétiens. Mais personne ne songera à faire 
de ces imputations courantes autant de chefs d’accu- 
-sations juridiques. Tant qu’on ne les trouve pas pro- 
duites en justice, inscrites dans l'acte d’accusation 
ou dans le libellé du jugement, on n'aura pas indiqué 
le motif juridique des condamnations. Et si elles sont 
produites devant le tribunal, elles ne pourront en 
droit motiver une condamnation, si le juge ne peut 
invoquer une loi pénale qui en fait un délit juridique, 
ou si le magistrat qui participe à l’imperium ne peut 
Jes considérer comme la manifestation d’une situation 
qui constitue un danger pour l’ordre public ou la 
sécurité de l'empire. 

“ Ceci nous amène au cœur même de la contro- 
verse, dans laquelle les opinions les plus divergentes 
ont été émises et soutenues. Toutes les solutions 
proposées peuvent cependant se ramener à trois sys- 
tèmes fondamentaux : le système de la coercition, 
celui des lois de droit commun, celui de la loi 


2 C. Callewaert, La méthode dans la recherche de la base 
juridique des premières persécutions, dans la Revue d'histoire 
ecclésiastique, 1911, t. xux, p. 7-8; le même, Le délit de chris- 
tianisme dans les deux premiers siècles, dans la Revue des 
quest. histor., 1903, t. Lxx1v, p. 30-31, où il établit la distinc- 


DROIT D'ASILE — DROIT PERSÉCUTEUR 


1566 


d'exception proscrivant le christianisme comme tel:. » 

11. IDÉE PRIMITIVE ET FONDAMENTALE DU DÉLIT 
RELIGIEUX. — Avant d'aborder la question de droit 
formel, il faut, si on veut arriver à une solution 
satisfaisante, remonter assez haut, longtemps avant 
l’époque où les règlements centralisateurs des césars, 
les violences de la persécution, les polémiques soute- 
nues par les apologistes dénaturent la situation juri- 
dique. Avant tout,ce qu'il importe de connaître et 
d'indiquer, au moins dans ses grandes lignes, c'est 
la conduite de l’État romain envers les hommes qui, 


| par leurs croyances, se séparaient du culte national. 


« À l’origine, aux trois grandes divisions du droit 
romain correspondaient trois catégories de délits 
au droit privé, les délits privés, tels que le vol, le 
meurtre; au droit public, le délit public, tel que la 
haute trahison; au droit religieux, le délit religieux, 
tel que l’omission ou la cessation d’un sacrifice. A 
chacune de ces catégories de délits correspondait une 
procédure particulière, car les Romains n'avaient 
point fondé le droit criminel sur le principe religieux. 
« On ne considérait pas comme un outrage aux dieux, 
dit Ihering, toute injustice ou toute faute qui méritait 
la vengeance individuelle ou populaire, ou qui donnait 
lieu au droit de punir du roi. Le voleur, le brigand 
n'avaient offensé que les hommes; c’étaient les hommes 
qui poursuivaient leur châtiment; les dieux n'inter- 
venaient point. Mais, d’autres délits contenaient une 
ofiense envers les dieux et envers les hommes, ou 
envers les dieux seuls. En présence de faits de cette 
nature, l’État n'avait qu'un seul devoir : se récon- 
cilier et apaiser les dieux, afin que leur colère ne 
retombât point sur lui-même ?. Ce soin était confié 
au tribunal ecclésiastique, aux pontifes, qui avaient 
recours, selon l’importance du délit ou de la faute, 
soit à une simple expiation, qui avait lieu surtout dans 
les cas de négligence, si impudens erraverit, soit à une 
peine qui pouvait, comme pour les vestales, s'élever 
jusqu'à la mort *. » Telle est l’idée primitive et fonda- 
mentale du délit religieux : les dieux offensés entrent 
en courroux et doivent être apaisés, sinon leur colère 
retombe sur la communauté entière. Et jusqu'aux 
derniers temps du paganisme, l’on retrouve des traces 
de cette croyance. Les Lyciens et les Pamphiliens, 
qui sollicitent l’empereur Maximin de reprendre les 
persécutions, font remarquer que les dieux ont tou- 
jours comblé de faveurs ceux qui ont eu leur culte 
à cœur, et que forcer les chrétiens à recourir aux 
observances païennes profiterait au bien de tous les 
sujets de l’empire *. De même, celui qui prête serment 
a coutume, lorsqu'il appelle sur sa tête la colère céleste, 
en cas de parjure, de formuler une réserve expresse 
au profit de l'État : Si sciens fallo, {um me Dispiter 
salva urbe aræque bonis ejiciat, ut ego hanc lapidem *. 

« La subordination de la religion à la politique vint 
restreindre cette conception, déjà cependant si étroite, 
du délit religieux. L'idée fondamentale des institutions 
de Rome fut assurément profondément religieuse, 
mais, de très bonne heure, cette idée s’altéra. La 
royauté ecclésiastique se transforma en royauté sécu- 
lière et la légende garda quelques traces de cette 
transformation. Tullus est ignorant des antiques pré- 
ceptes et les néglige; Servius Tullius débarrasse la 
royauté d'une partie de ses obligations religieuses, 
qu'il abandonne à des mandataires; enfin le dernier 
roi de Rome est représenté comme un contempteur 
de la religion nationale et un partisan des cultes 


tion entre « accusations judiciaires » et « imputations extra- 
judiciaires ». — " Cicéron, Pro Cxæcina, ἢ. xxx1v : Ut reli- 
gione civitas solvatur. — * Esprit du droit romain, trad. franç., 
t. 1, p. 277. — ‘ H. Leclercq, Dictionn. d'archéol. chrél. el de 
liturg., t. 1, au mot ARIKANDA.—* Festus, au mot Lapidem, 


1567 


étrangers 1. La place de plus en plus importante con- 
quise dans J’État par les plébéiens vint encore hâter 
l'accomplissement de cette transformation. Par suite, 
si les magistratures civiles étaient recherchées, les 
sacerdoces (à part les grands emplois de pontifes, 
d'augures où de féciaux, analogues d’ailleurs aux 
magistratures) l’étaient peu, comme dénués d’in- 
fluence politique. Tite-Live nous ἃ conservé quelques 
manifestations curieuses de cette sorte de discrédit : 
fréquemment, à titre de peine, les jeunes libertins 
étaient nommés flamines par les consuls *; le /lamen 
dialis avait le droit d’entrer au sénat, mais n’osait 
l'exercer, rem intermissam per multos ob indignationem 
priorum flaminum, et lorsque C. Flaccus osa pour le 
première fois revendiquer ce droit, il l'obtint à cause 
de la considération personnelle dont il jouissait, magis 
sanctitate vitæ quam sacerdoti jure rem cam flaminem 
obtinuisse 5. Néanmoins, il restait encore à la religion, 
dans les limites de la constitution, une place impor- 
tante, mais l'autorité qui lui était laissée ne lui appar- 
tenait plus. En réalité, elle résidait dans les mains de 
l'État. La religion devenait ainsi un simple moyen 
et ne conservait qu’une autorité et une indépendance 
apparentes “. 

« Cet état particulier de la conscience politique des 
Romains entraînait, entre autres conséquences, la 
sécularisation des crimes contre la religion. De bonne 
heure disparut la compétence particulière aux délits 
sacrés avec procédure spéciale. Le pouvoir souverain, 
s'étant réservé le droit exclusif de prononcer la peine 
de mort ou l’amende contre les citoyens, ne toléra 
pas les -empiétements à l'égard d’une prérogative 
aussi essentielle et fit peu à peu rentrer ces cas spé- 
ciaux dans le droit commun. La divulgation des 
oracles sibyllins fut punie comme un parricidef; le 
sacrilegium ou vol dans un temple fut l’objet de pour- 
suites civiles, comme le vol et l'inceste, ou tout autre 
délit de droit commun. A peine subsista-t-il de l’ancien 
délit religieux quelques traces, telles que la punition 
des Vestales accusées d’avoir violé leurs vœux. 

III. COSMOPOLITISME RELIGIEUX. — « Le cosmopo- 
litisme amené par la conquête et l'invasion des cultes 
étrangers, qui en fut la conséquence, contribuèrent à 
maintenir la religion au second plan. La suprématie, 
de plus en plus grande, conquise par Rome, l'extension 
du territoire romain, mirent les vainqueurs en contact 
avec un grand nombre de cultes divers pratiqués par 
les vaincus. Ces derniers amenèrent avec eux, partout 
où ils furent transplantés, leurs rites et leurs croyances 
religieuses. Après le contact forcé, vinrent les commu- 
nications amicales, ouvertes par le commerce et les 
rapports politiques, et par lesquelles l’infiltration con- 
tinua. La politique du sénat, chargé de la haute police 
religieuse, à l’égard des nouveaux dieux qui se révé- 
laient ainsi, fut en général bienveillante δ. Partout où 
la chose se trouva possible par suite d’analogies ou de 
ressemblances plus ou moins établies, comme cela se 
produisit pour les divinités de l'Italie et de la Grèce, 


1 Cf. Ambrosch, Études sur le territoire et le culte romains 


antiques, Ὁ. 57. — 2 Tite-Live, xxXvII, 8. — * Tite-Live, 
XXVII, 8 — 5 Jhering, op. cit., t. 1, p. 339 sq. ---ο- Valère- 
Maxime, 1, 7, 13; Denys, 1v, 62. — ὁ Cette bienveillance fut 


plutôt un effet de la force des choses qu’un acte volontaire 
du sénat. Ce corps, très conservateur en matière religieuse, 
avait souvent donné des instructions à ses magistrats ut 
sacra externa fieri velerent. Tite-Live, XXXIX, 16. Mais en 
maintes circonstances il lui fallait céder au courant popu- 
laire. — 1 Hardy, Christianity and Roman government, Ὁ. 8. 
Le culte de la Magna Mater fut longtemps tenu en suspi- 
cion : il était défendu aux citoyens romains d'y prendre part. 
Cette sévérité se relâcha peu à peu et le culte devint très 
suivi dans tout l’empire. Apulée, Met, vin, 27; Stace, 
Theb., x, 170. On trouve un citoyen romain archigalle de 
£Lybèle, Corp. inscr. lat., t. vi, n. 2183, — # Ou même s'ils 


DROIT PERSÉCUTEUR 


1568 


les nouveaux dieux furent placés sur le même pied que 
les anciens, et leur culte incorporé à la religion de 
l'État. Pour d’autres cultes, certains cultes orientaux 
notamment, tels que celui de Cybèle, les admissions ne 
furent point accordées purement et simplement. Sou- 
vent elles ne visaient que l’exercice de la religion nou- 
velle dans les limites du pomærium, exercice soumis à 
des réglementations sévères et dont les citoyens ro- 
mains étaient parfois exclus 7. Si les rites étaient secrets 
et orgiaques , de nature à amener quelque pertur- 


bation dans l’ordre public, l’État n’hésitait pas à inter- ὦ 


venir et à interdire absolument les pratiques dange- 
reuses, comme cela se produisit lors de l'affaire des 
Bacchanales. Parfois aussi, un culte étranger, celui 
d’Isis, par exemple *, obtenait une telle faveur dans le 
populaire que le pouvoir se voyait dans l'obligation de 
capituler et de reconnaître une place au grand jour à 
des rites contre lesquels des mesures violentes avaient 
été plus d’une fois prises. 

« Le principe originaire, que les citoyens romains 
ont leur culte, les étrangers le leur, dont les citoyens 
romains sont exclus et qu'ils ne peuvent pratiquer à 
Rome que sous certaines restrictions, notamment en 
ce qui concerne la morale et l’ordre public 19, s'était 
considérablement adouci, sous l'influence du frotte- 
ment qui se produisait chaque jour. Lorsque l’apôtre 
saint Paul entreprit de prêcher l'Évangile aux gentils, 
le cosmopolitisme avait déjà fait son œuvre et la cause 
de la tolérance était gagnée à Rome. Les cultes les 
plus bizarres, les plus étranges, y pouvaient entrer 4, 
L'autorité, quand elle ne les protégeait pas, fermait 
au moins les yeux sur leur existence. Mais il y avait 
une limite qu'il leur était interdit de franchir : dès 
qu'une pratique paraissait susceptible de devenir dan- 
gereuse pour l’État, dès qu’une secte troublait l’ordre 
public, le pouvoir intervenait rudement, sommaire- 
ment, par une mesure de police. Le choc passé, les 
choses reprenaient à peu près leur cours antérieur. 
Les affiliés à la croyance qui venait d’être frappée, 
échappés aux mesures de rigueur, revenaient peu à 
peu, rendus plus prudents par la répression. Mais nulle 
part, jusqu’à l’apparition du christianisme, l’on ne voit 
trace de véritables persécutions. Il y a des résistances 
contre l’intronisation de certains cultes au cœur même 
de la cité, près des sanctuaires les plus antiques et les 
plus vénérés ; des violences accidentelles contre les per- 
sonnes, quand l’ordre public avait été troublé par ou à 
l’occasion d’une secte ?. A ces restrictions près, la tolé- 
rance était grande. Le scepticisme, qui dominait chez 
la plupart des gens instruits et de ceux qui compo- 
saient la bonne société, ne donnait lieu à aucune mesure 
de rigueur. Les paroles, les actes contre la religion de 
l’Étal n’entraînaient aucune peine, alors même qu'ils 
étaient revêtus de la forme la plus offensante #, Mais 
il faut aussi reconnaître que cette incrédulité ne fran- 
chissait guère les bornes d’un cercle assez restreint. 
Elle ne descendait pas dans la masse populaire, et dut 
peut-être à cette circonstance de ne pas avoir été 


étaient trop manifestement sanguinaires, témoin les mesures 
interdisant les sacrifices humains aux druides et aux prêtres 
de Moloch. — ἡ Sur les fluctuations de l'attitude de l’État 
envers ce culte, les alternatives de tolérance et de répression, 
jusqu'à la reconnaissance finale sous Domitien, cf. Hardy, 
op. cil., p. 14 sq. — 9° Separatim nemo habessil deos, neve 
novos neve advenas, nisi publicos adsectos, Cicéron, De leg., 
11, 8, 19, Ne quid nisi Romani dii, neve quo alio more quam 
paltrio colerentur, Tite-Live, 1v, 30, 11. L'exemple de Pom- 
ponia Grsæcina, Tacite, Annal., XIII, 32, montre que ces 
dispositions pouvaient encore être invoquées au temps de 
l’'empire.— 4 .,.Per Urbemetiam, quo cuncta undique atrocia 
aut pudenda confluunt celebranturque. Tacite, Annal., 1. XV, 
44.— 3 Les juifs, notamment, furent à plusieurs reprises 
l'objet de telles mesures de rigueur.— 15 Tertullien, Apologel., 
δ: XLVI, P. L,,t, 1, col. 500; 


+ Te δος AT di © .« — 


4 


1569 


considérée comme dangereuse par le pouvoir établi. La 
propagande de quelques philosophes ou de quelques 
littérateurs (d’un Lucien, par exemple) était aussi 
limitée; elle avait un caractère purement scientifique et 
ne visait point l'établissement d’une religion nouvelle. 
La fin malheureuse de l’auteur du De nalura rerum fut, 
sans doute, souvent donnée au populaire comme un 
exemple du châtiment réservé par les puissances 
célestes aux impies. Teut ce que l’on exigeait des 
incrédules, c'était qu'ils s’abstinssent de marques exté- 
rieures d’irrespect, de manifestations de nature à causer 
du scandale ou à interrompre les cérémonies d’un culte 
quelconque. En résumé, l’on peut dire que le délit 
religieux est si peu connu au droit romain de cette 
époque que le langage courant dut emprunter un mot à 
la langue grecque (ἄθεος) pour en exprimer la concep- 
tion, lorsqu'elle fit son apparition à une époque posté- 
rieure. 

« Cette attitude bienveillante de l’État envers les 
religions étrangères persista tant que le pouvoir ne 
rencontra devant lui que des sectes disposées à vivre 
en bonne intelligence avec la religion nationale, Le 
fidèle de l’Astarté phénicienne, de l’Isis égyptienne 
ou du Mithra persan n'avait aucune répugnance à 
adresser des prières et des sacrifices soit au Jupiter 
Capitolin, soit à toute autre divinité nationale de 
Rome. De même, le citoyen romain rendait aussi des 
honneurs à des divinités dont il reconnaissait la puis- 
sance et auxquelles il ne dédaignait pas de demander 
assistance. Cette harmonie fut et devait être profondé- 
ment troublée, le jour où l’État se trouva en contact 
avec une religion purement monothéiste : le christia- 
nisme. 

IV. LE JUDAISME. — « Avant cette époque, la puis- 
sance romaine avait déjà trouvé devant elle un culte 
aussi profondément hostile à ses institutions religieuses 
que pouvait l'être le christianisme. Nous voulons 
parler du judaïsme. Mais la question des rapports entre 
l'État romain et ce culte monothéiste avait été réglée 
par la nature même des choses !. Les juifs formaient 
une nation qui occupait la ville de Jérusalem et le pays 
environnant. Ils sont entrés dans l’État romain, tout 
en conservant une autonomie que la politique romaine 
admettait comme se conciliant avec la qualité de 
sujet de l'empire. Ils gardaient, par suite, leur natio- 
nalité, et l’empereur Claude, quand il s'adresse à eux, 
parle lovôauwy παντι ever. Il en résultait que les juifs, 
formant les communautés dispersées dans les autres 
pays soumis à la domination romaine, n’appartenaient 
point en qualité de citoyens (sauf quelques exceptions 
individuelles) aux cités dans lesquelles ils avaient 
établi leur domicile. Ils restaient des membres de la 
nation juive vivant en pays étranger. A ce titre, ils 
jouissaient de certains privilèges importants : liberté 
de l'exercice de leur culte, dispense de prendre part aux 
sacrifices païens, exemption du service militaire ?. 
Mais si le gouvernement romain reconnaissait ainsi, à 
une nation soumise, une situation spéciale en ce qui 
concerne le libre exercice de sa religion, la situation 
juridique de l'individu ne pouvait pour cela dépendre 


2Sur les rapports des juifs avec l'État romain, cf. 
Mommsen, dans Histor. Zeitschrift, τι LxXIV, p. 421 sq.; 
E. Schuerer, Geschichte des judischen Volkes, 1890, τ. τ. 
— 2Sur la nature, l'étendue, l'interprétation et les 
alternatives de ces privilèges, voir plus loin. — * Mom- 
msen pense que les mesures violentes prises sous 
Mibère contre les juifs s’appliquaient uniquement à des 
Israélites ayant acquis le droit de cité romaine, partant, 
seuls soumis aux lois romaines. Cette hypothèse, très vrai- 
semblable, est justifiée par les termes dans lesquels Tacite 
s'exprime : quatuor millia libertini generis; cf. Histor. Zeits., 
Ῥ. 408, n. 1. L'intervention de Claude dans les querelles des 
juifs de Rome se serait également exercée exclusivement 
contre des citoyens romains. — 4 Vita Septimi Severi, 


DROIT PERSÉCUTEUR 


1570 


de la confession spéciale à laquelle il était attaché : le 
juif qui venait à acquérir le titre de citoyen romain 
perdait par cela même sa nationalité primitive, ainsi 
que les privilèges qui y étaient attachés?. Inversement, 
le citoyen romain qui embrassait la religion juive n’ac- 
quérait pas pour cela la jouissance des privilèges judaï- 
ques. Indépendamment des mesures prises par Sep- 
time-Sévère contre les convertis 4, il encourait encore, 
au commencement du 1115 siècle, la peine de la relé- 
gation s’il venait à se soumettre à la circoncisions. 

« La destruction de Jérusalem mit fin à l'existence 
de la gens Judæorum. I n’y eut plus, au lieu d’un corps 
de nation, que des individus isolés, qualifiés, avec 
raison, dans une inscription gravée à Smyrne sous le 
règne d’Hadrien : ΟἹ ΠΟΤΕ IOYAAIOI Mais les pri- 
vilèges dont ils jouissaient ne leur furent point retirés. 
A la seule condition d’acquitter les charges du fiscus 
judaïcus, is restaient libres de fréquenter la synagogue, 
de célébrer le sabbat et pouvaient échapper au service 
militaire. A la place d’une nation privilégiée, il y eut 
désormais une confession privilégiée. La liaison légale 
de la liherté confessionnelle avec l’état personnel se 
trouva par cela même abolie. Le juif de naissance ne se 
trouvait pas soumis à l'impôt quand il cessait de vivre 
judaïco more; au contraire, les citoyens romains pou- 
vaient acquérir, en acquittant le tribut, le droit d’exer- 
cer la religion juive. Une liberté absolue n'était cepen- 
dant pas laissée à cet égard; quand il s'agissait de 
personnages d’une certaine condition ou d’un certain 
rang, ils n'étaient pas admis légèrement à modifier 
leur statut originel. 

V. LE CHRISTIANISME. — « Les juifs avaient donc 
bénéficié d’une véritable possession d'état : anfiquilate 
defenduntur, disait très justement Tacite τ, Π ne pou- 
vait en être de même des chrétiens. Les Romains 
avaient laissé les juifs dans l’état où ils les avaient 
trouvés. Malgré la destruction de Jérusalem, le Dieu 
d'Israël restait à leurs yeux un Dieu national. 
Mais cette tolérance, tout exceptionnelle, ne pouvait 
s'étendre au christianisme, religion nouvelle, naissant 
dans l'empire romain avec la conscience d’une mission 
divine : celle de réunir tous les hommes sous la même 
foi, et d’extirper par suite le paganisme du monde 
entier. Par un tel programme, par les moyens qu'il 
fallait employer pour le réaliser, le christianisme heur- 
tait de front les principes fondamentaux sur lesquels 
reposait la société romaine, tant au point de vue reli- 
gieux qu’au point de vue social ou politique. Mono- 
théiste, le chrétien niait l'existence des dieux de l'État, 
dans lesquels il ne voyait que le jouet d’une vaine 
superstition 5, et cela sans excepter les derniers admis 
dans l’Olympe et les plus puissants de tous : les empe- 
reurs honorés de l’apothéose. La morale qu'il prati- 
quait, quels que fussent l’obéissance aux lois existantes 
et le loyalisme envers les empereurs, était en bien des 
points la critique ou la négation de l’organisation so- 
ciale. « Cette antipathie peu dissimulée pour un monde 
« qu'ils ne comprenaient pas devenait le trait caractéris- 
« tique des chrétiens. La haine du genre humain passait 
« pour le résumé de leurs doctrines. Leur mélancolie 


c. XVII, 1. — Le médecin qui avait pratiqué l'opération 
devait subir la peine capitale. Paul, Sentent., V, xxnx, ὃ 8. 

4 Mommsen, dans Histor. Zeitschrift, t. LXIV, p. 425. 

1 Tacite, Hist., V, 5. — * Bientôt les chrétiens cessèrent de 
considérer les dieux du paganisme comme n'ayant aucune 
réalité. Ils virent en eux des démons, des manifestations 
de la puissance de Satan, à laquelle remontait la responsa- 
bilité des persécutions et des mauvais traitements endurés 
par les fidèles. Aussi se mirent-ils à haîr les idoles plus encore 
qu'ils ne les avaient méprisées. Cf.S. Justin, Apolog., I, n.55, 
P. L.,t. vi, col. 412; Minucius Félix, Oclavius, ce. XXvn, 
P. 1..,t. ui, col. 324; 5. Augustin, De civit. Dei, 1. 1, c. Xxx1, 
P. 1... t. χα, col. 43; Conybeare, Monuments of early chris- 
lianily, p. 11. 


1571 


« apparente était une injure à la félicité du siècle; leur 
« croyance à la fin du monde contrariait l’optimisme 
« officiel, selon lequel tout renaissait. Les signes de 
« répulsion qu'ils faisaient en passant devant les temples 
« donnaient l’idée qu'ils voulaient les brûler. On char- 
« geait les chrétiens de tous les méfaits ; leur culte passait 
« pourune superstition sombre, funeste à l'empire; mille 
récits atroces ou honteux circulaient sur leur compte: 
« les hommes les plus éclairés y croyaient et regardaient 
« ceux que l’on désignait ainsi à leur haine comme capa- 
« bles de tous les crimes 1.» Le conflit devait fatalement 
éclater entre le christianisme et l'État romain; d’au- 
tant plus qu'il ne manquait pas de gens intéressés à 
le provoquer : les juifs, dont la haine était ardente 
envers la nouvelle religion, les prêtres païens et les 
nombreuses industries qui vivaient de leur culte, les 
hommes politiques hostiles aux nouveautés. Des 
mesures de violence ne pouvaient tarder à être prises 
contre des hommes qui, sujets de l'empire, abandon- 
naient toutes les idées reçues et introduisaient dans 
l'État tout entier de dangereuses nouveautés ?. 

« Mais comment ces persécutions furent-elles justi- 
fiées juridiquement ? Quel était le délit pour lequel de 
si nombreux martyrs subirent le dernier supplice ? Si 
la réponse à cette question devient facile à partir du 
1118 siècle, par suite des documents positifs se rappor- 
tant à cette époque qui nous sont parvenus, il n’en 
est pas de même au 1er et au 11e siècle. Là, la rareté 
des monuments, le manque de précision de ceux qui 
ont échappé à la destruction rendent la solution beau- 
coup plus difficile. 

VI. LE PAGANISME ET LE CUÈTE IMPÉRIAL. — « L’ap- 
parition du christianisme coïncidait avec une modifi- 
cation profonde que subissaient les cultes païens par la 
création d’un nouvel Olympe et l’intronisation d’une 
nouvelle série de divinités dont le pouvoir était plus 
réel que celui des anciens dieux. La puissance de César, 
la stabilité que ce grand homme était parvenu à assurer 
à un empire composé d'éléments si divers, avaient vive- 
ment frappé les imaginations. Le monde antique sen- 
tait vivement que les conquêtes éphémères d’Alexan- 
dre, ses brillantes incursions à travers l’Asie n'étaient 
point comparables au nouvel et quasi-définitif ordre 
des choses. A l’admiration se mêlait, surtout dans les 
provinces, le sentiment de la reconnaissance. La paix 
romaine sur elles s’étendait bienfaisante, et leur appor- 
tait cet olium cum dignitale auquel le monde ancien fut 
si sensible. Ce sentiment se manifesta par des témoi- 
gnages divers, dont la flatterie fut loin d’être toujours 
le mobile exclusif. Des honneurs presque divins furent 
décernés au dictateur pendant sa vie : un temple fut 
élevé à César et à sa clémence et entouré d’une en- 
ceinte consacrée; un flamine, qui fut d’abord Antoine, 
fut chargé du nouveau culte, comme le /lamen dialis 
l'était de celui de Jupiter. Ce mouvement s’accentua 
encore après la mort du dictateur, et l’apothéose qui 
lui fut décernée résulta d’un soulèvement populaire 
plutôt que de l'initiative du sénat, en général favo- 
rable aux meurtriers de César *. 

« Après le dieu César vint le dieu Auguste. Entre 
temps, Antoine avait bien essayé de se placer au rang 
des divinités de la Grèce et de l'Orient, mais la bataille 
d’Actium mit fin à sa domination et consacra le droit 
de son heureux rival à franchir ce degré suprême de 
l'ambition humaine. Ici encore, l'initiative privée prit 


# 


1E. Renan, L'Antéchrist, 1873, p. 36. — ? W. Ram- 
say, Church and State before A. D. 170, p. 269. - 
3E. Beurlier, Le culte impérial. Son histoire et son organi- 
sation depuis Auguste jusqu'à Justinien, in-8°, Paris, 1891, 
p. 6. — « C'est pourquoi Tertullien reproche ironiquement 
aux païens, qui traitent comme un dieu l’empereur régnant, 
de lui souhaiter par cela même une mort prompte, — # Les 
lois de Salpensa et de Malaga nous ont conservé une formule 


DROIT PERSÉCUTEUR \ 


les devants. Des temples s’élevèrent, des sacrifices 
furent offerts, des jeux célébrés; peu à peu s'établit 
tout l’appareil qui constituait un culte païen. Mais 
l’empereur, d’un caractère prudent, appréhendant le 
sort de César et sachant bien que les Romains étaient 
encore attachés de cœur à l’ancienne république oli- 
garchique, employa tous ses efforts à circonscrire ce 
mouvement dans d’assez étroites limites. Les provin- 
ciaux seuls étaient autorisés à suivre le nouveau culte, 
où Rome était associée à Auguste : les Romains ne 
devaient honorer que Rome et César, le divin Julius: 
Dans Rome même, Auguste se montrait très réservé 
sur sa nouvelle divinité, au sujet de laquelle il ne se 
gênait point pour railler. Mais, après sa mort, il fut 
bien et dûment divinisé et prit place, à côte de César, 
au rang des dieux. Le nouvel Olympe était fondé, et, 
dans la suite, chaque empereur, à l'exception de quel- 
ques souverains trop particulièrement odieux à l’aristo- 
cratie romaine, devint dieu à son tour et reçut un culte 
spécial. 

« À ce culte était associé dans une certaine mesure 
l'empereur vivant, lui-même dieu en expectative, et, 
comme le fait ironiquement remarquer Tertullien, 
plus terrible que toutes les autres divinités païennes. 
C'était celui dont la vengeance était la plus prompte à 
atteindre le coupable ou l’irrespectueux. 

« Cette quasi-divinité de l’empereur vivant se révèle 
surtout dans les particularités relatives au serment et 
au culte des images. On sait combien était grande, 
chez les Romains, l'importance du serment, et combien 
cette attestation solennelle était tenue pour imposante 
et sacrée. On n’y prenait à témoin que les dieux les 
plus respectés. Aussi tout homme invoqué comme gar- 
dien de la foi jurée eût-il été, par cela même, placé au 
rang des dieux. On ne pouvait donc encore jurer par 
l'empereur vivant #, mais l’on jurait par son salut et 
par sa fortune 5. Les mêmes motifs amenèrent le culte 
du génie impérial, qui se répandit bientôt dans tout 
l'empire. Ce fut surtout un culte privé, associé à celui 
des dieux-lares ; cependant, aux fêtes impériales, quel- 
ques collèges sacerdotaux offraient un sacrifice au 
génie de l'empereur, en même temps qu'à Jupiter, à 
Junon et à Minerves. De même, les images impé- 
riales, les statues de l'empereur étaient sacrées comme 
celles des dieux et jouissaient du droit d'asile. Elles 
étaient placées dans les temples inter simulacra deorum; 
souvent même on leur offrait des sacrifices. Les mé- 
dailles, les anneaux qui portaient l’efligie du César 
leur étaient assimilés, et la profanation de ces petits 
objets était également punie comme un sacrilège *. 
« Ainsi se manifestait, sous les formes les plus variées, 
« cette idée que l’empereur, même de son vivant, avait 
« en lui quelque chose de divin; qu'il méritait les mê- 
« mes hommages que Jupiter et les autres dieux; que 
« sa providence, plus encore que celle des divinités de 
« l'Olympe, protégeait les habitants de l'empire; qu’il 
« était meilleur gardien de la parole donnée que Jupi- 
» ter et. les Pénates; enfin, qu’il convenait, à tous 
« ces titres, de l’honorer comme dieu et de lui en 
« donner le nom ?. » 

« Les chrétiens ne pouvaient manquer de se trouver 
en conflit avec cette nouvelle forme du polythéisme, 
tout comme avec les autres. Leurs croyances ne per- 
mettaient pas plus de sacrifier au dieu Auguste qu'à 
Jupiter ou qu’à Vénus. Or, si la maxime formulée par 


où se trouve nettement établie la distinction entre l’empe- 
reur vivant et les césars déjà morts et divinisés. On jurait 
per Lovem et divum Augustum et divum Claudium et divum 
Vespasianum Aug. et divum Titum Aug. et genium impera= 
toris Cæsaris Domitiani Aug., divosque Penates. Corp. inscr. 
lat., t. 1, n. 1963, 1964. — “Ε΄, Beurlier, op. cit, p. 45. — 
1 Digeste, 1. XLVIIL, tit. x1x, lex 28, 87; Gaïus, 1, 53. — 
*E. Beurlier, op. cil., p. 53. — * Ibid,, p. 54. 


1572. 


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1579 DROIT 


Tibère!, « qu'aux dieux seuls appartient de venger les 
«injures qui leursont faites», pouvaitn'entraîner qu'une 
sanction assez bénigne quand il s’agissait de Mars ou 
de Bacchus. il n’en était plus de même lorsqu'il s’agis- 
sait du culte impérial. La toute-puissance romaine 
intervenait alors. C’est ainsi que le pouvoir aurait été 
amené à sévir contre les chrétiens; c’est sur ce motif 
qu'auraient été basées les longues persécutions dont 
ces dissidents furent l’objet. 

« Cette théorie ramène ainsi à un fait historique 
considérable toute l’histoire de la lutte soutenue par 
l'Église contre l'État romain ἡ; [elle a été] formulée 
dans des termes tellement absolus qu'il est nécessaire 
de les rapporter ici. « [Les] persécutions sanglantes. 
« ne visaient pas le contenu positif de la religion 
« chrétienne, elles provenaient seulement de ce que 
les chrétiens refusaient de rendre aux empereurs le 
culte qui leur était dû. Dans tous les procès basés 
sur le christianisme, c’est là le point décisif. Celui qui 
sacrifie à l'empereur est renvoyé de la poursuite. 
Au contraire, le refus de sacrifier constitue une 
offense contre la majesté et la puissance de l’État, 
Plus les chrétiens devenaient nombreux, plus l’of- 
fense devenait grave et plus aussi croissait le dan- 
ger pour l’État et pour la société. C’est sur ce terrain 
que la puissance de l'État, depuis Trajan, exerce des 
persécutions sanglantes contre les chrétiens. Jusqu'à 
la fin du r°* siècle, nous n’avons pas de preuves que 
le christianisme et l’État romain se soient trouvés, 
en principe, hostiles l’un à l’autre *. » 

« [Voyons] quelles considérations ont pu conduire à 
identifier avec le culte impérial les persécutions contre 
les chrétiens. 

« Dans l'Apocalypse, la ville de Pergame est désignée 
<omme le trône de Satan; un martyr, Antipas, y ἃ 


Ant ὁ αἰ ARE Re A na 


1 Tacite, Annales, 1, ΤΥ ΧΠΙ. — * Neumann, Die rômi- 
sche Staat und die allgemeine Kirche bis auf Dioctetian, 
in-8°, Leipzig, 1890, t. 1 (seul paru); Mommsen, dans 
Histor. Zeitschrift, semble favorable à cette hypothèse, — 
2 E. Schuerer, Die ältesten Christengemeinden in rômische 
Reiche, in-8°, Kiel, 1894, p. 12; R. Sohm, Kirchengeschichte 
im Grundriss, in-8°, Leipzig, 1888, p. 12; C. Callewaert, 
Les premiers chrétiens et l'accusation de lèse-majesté, dans la 
Revue des questions historiques, 1904, t. LXXVI, p. 13-14, 
montre que l'histoire de saint Paul nous apporte une preuve 
que la pratique d’un culte monothéiste, juif ou chrétien, 
n'était pas, avant la persécution de Néron,un crime de droit 
commun. Relancé par ses adversaires devant toutes les 
juridictions auxquelles ils peuvent recourir, devant les 
magistrats romains de Philippes et devant trois différents 
gouverneurs de province, sous l’accusation de pratiquer et 
de prêcher une religion monothéiste nouvelle, Paul ne paraît 
à aucun de ces juges passible de la peine capitale. Si certains 
hésitent, c’est que les dénonciateurs s'efforcent de donner au 
délit un caractère politique et perturbateur. A Philippes 
(Act.,xvr, 20) les magistrats se débarrassent des accusateurs, 
de l'accusation et de l’accusé par le supplice des verges et 
l'expulsion le lendemain. A Corinthe (Act.,xvint, 13) il n’est 
pas question de troubles, mais simplement de prédication 
non conforme à la discipline et à la doctrine des juifs, et le 
proconsul refuse d'admettre un tel chef d'accusation et ne 
s'occupe pas de pareilles choses (Act., Χ αι, 12-17). Devant 
le procurateur de Palestine, Félix, l'accusation porte sur 
des tentatives pour troubler le peuple, l’organisation d’un 
parti de Nazaréens, le projet de violer le temple (Act.,xXxIv, 
5-6); le procurateur remet l'affaire à plus tard et retient 
l'accusé, dans la pensée que tout s'apaisera ainsi. Deux 
années plus tard, Festus a succédé à Félix, l'affaire est 
reprise. Festus se trouve en présence de deux chefs d’accu- 
sation, « contre la loi des juifs et contre César » (Act., XXv, 8). 
Ce dernier grief est si peu fondé que le procurateur l’aban- 
donne et propose à Paul dese laisser juger par les juifs. Paul 
fait appel à César. Cela semble singulièrement gêner legouver- 
neur, qui avoue qu’à l’examen il reconnait que les faits mis 
à la charge de l’apôtre ne sont pas aussi graves qu'il le 
croyait d’abord et qu'il ne s’agit, en somme, que de que- 
relles religieuses (Act., xxv, 18-19). Il avoue, en présence 


PERSÉCUTEUR 


y 


21 


souflert pour la foi. D'autres passages mentionnent 
des chrétiens livrés aux derniers supplices pour avoir 
refusé d’adorer la Bête et son image #. Or, le premier 
temple consacré à la nouvelle divinité, l’empereur, 
avait été précisément érigé à Pergame 5. Ce fait jette 
une vive lumière sur le langage de l’apôtre. Ce temple 
de la Bête élevé à Pergame, c’est évidemment le temple 
d’Auguste, et Antipas ouvre cette longue série de 
martyrs qui, pendant des siècles, seront exécutés pour 
avoir refusé de rendre à la Bête le culte exigé par elle. 
Tous les actes des martyrs vraiment dignes de ce nom, 
qui sont parvenus jusqu’à nous, présentent les mêmes 
particularités : pressés de sacrifier aux images des 
empereurs, les martyrs refusent et sont finalement 
envoyés au supplice 5, 

« Il n’était donc pas besoin de prendre des mesures 
spéciales contre les chrétiens, au moins pendant les 
premiers siècles. L'intervention de l’État ne signifie 
nullement l'intention de sévir contre une certaine 
classe d'individus. Il y ἃ simplement un plus grand 
nombre de délinquants qui tombent sous le coup de 
lois existantes, et c’est uniquement ainsi qu'il faut con- 
sidérer les premières persécutions. Ces lois existantes 
sont extrêmement sévères. Le dissident du culte impé- 
rial commet le crime de sacrilège 7, très durement puni 
et qui entraînait une peine capitale, très souvent la 
perte de la vie, toujours la mort civile. Le sacrilège 
était primitivement le vol d'objets consacrés aux dieux 
et déposés dans un temple, le pillage d’un lieu saint; 
mais peu à peu la sphère d'extension et de compré- 
hension de ce crime se serait élargie de telle manière, 
qu'au temps de Marc-Aurèle, était puni comme sacri- 
lège celui qui ne possédait point dans sa maison une 
image de l’empereur ®*. Or, ce délit de sacrilège, aux 
yeux des criminalistes romains, présente la plus grande 


LA 

d’Agrippa et de Bérénice, qu’il n’a rien trouvé chez l'accusé 
qui mérite la mort (Act., xxv, 25). Π ne sait à quel titre 
envoyer au tribunal de l’empereur cet inculpé qu’il n’inculpe 
de rien (Act.,xxv, 27) et lui fait subir un nouvel interroga- 
toire, à l'issue duquel Festus et le roi Agrippa se communi- 
quent leurs impressions : « Cet homme n’a rien fait, disent-ils, 
qui mérite la mort ou les chaines. » Et Agrippa ajoute : « Il 
aurait pu être renvoyé absous s’il n’en avait appelé à César 

(Act., xxv1, 31-32). La cause de saint Paul ne tombait done 
sous le coup d’aucune loi déclarant passible de la peine de 
mort le propagateur d’une religion monothéiste. Traduit 
devant la cognilio impériale, il n’a pas cessé, même pendant 
le temps de sa prison préventive, custodia libera, de prêcher 
le christianisme, ce qui ne l’a pas fait condamner et, rede- 
venu libre, il a repris sa vie apostolique jusqu’au moment 
où, après l’édit de Néron, il fut atteint par l’édit qui pro- 
scrivait directement et spécialement le christianisme. — 
“ Apoc., 11, 13; XII, 123 XX, 4. — 5 M. Guiraud rapporte à la 
même année (29 ap. J.-C.) la fondation du temple de Nico 
médie. Peut-être le temple de César-Auguste à Mylasa était- 
il antérieur ? Les assemblées provinciales dans l'empire 
romain, in-8°, Paris, 1887, p. 259, Corp. inscr. græc., ἢ. 2696. 
— # Neumann, Der rümische Staat und die allgemeine Kirche 
bis auf Diocletian, p. 12. W. Ramsay, op. cit, p. 296 sq., 
à propos des passages de l’Apocalypse cités (voir note 4) 
s'exprime ainsi : « Ier, nous touchons à un point de la pre- 
mière importance : l'opposition irrconciliable et absolue 
entre l'Église et l'empire Ce dernier est l'incarnation, la 
manifestation par excellence du mal; en ce qui concerne 
l'Église, il est caractérisé par le ferme désir de détruire le 
christianisme... ΠῚ ὗν a aucune idée de la possibilité d'ame- 
ner l'État à une politique plus douce en lui prouvant com- 
bien le christianisme était inoffensif. » — ? C'est la théorie 
de Neumann. — " Ramsay, op. cit, p. 276, admet aussi 
l'existence du crilège comme délit reproché au chrétien. 
Mais il considère comme tombant sous ce chef d'accusation, 
non point le sujet de l'empire qui refuse le culte impérial, 
mais le Romain qui abandonne la religion de l'Etat pour se 
faire chrétien. C’est ainsi que Flavius Clemens et Acilius 
Glabrion auraient été condamnés comme coupables d'a- 
théisme, sous Domitien., — * Histoire Auguste, Vita Marct 
Aurel. 


1575 


analogie avec le délit de majesté, l’offense à la supré- 
matie du peuple romain. Selon l'expression du juris- 
consulte Ulpien : proximus sacrilegio crimen est, quod 
majestatis dicitur ?. Il suffisait de faire l'application de 
ce principe aux chrétiens : aussi des époques comme 
celle de Domitien, caractérisées, nous disent les auteurs 
païens, par le grand nombre des procès de majesté, 
sont-elles des périodes de troubles et d'épreuves pour 
l'Église. 

« Même dans le rescrit de Trajan et dans le rapport 
adressé par Pline à cet empereur, on prétend trouver 
la confirmation de cette théorie ®, qui pose en principe 
que le crime poursuivi par Pline, puni par Trajan, 
n’était autre que l’omission des supplicationes exigées 
par le magistrat. Pline avait fait présenter aux chré- 
tiens l’image de l’empereur et en même temps celle 
des dieux. Trajan, dans son rescrit, ne parle que des 
dieux, expression qui exclut l’empereur vivant et ne 
comprend que les empereurs déjà morts et honorés 
de la consécration. Malgré cette divergence entre les 
deux documents, il n’en resterait pas moins con- 
stant qu'il y avait refus de la part des chrétiens de 
participer au culte impérial, par suite, sacrilège et 
même délit de majesté, grâce à l'assimilation établie 
par les juristes entre les deux crimes Ὁ. Mais ce sys- 
tème ne cadre pas avec la réalité des faits; on a donc 
pu soutenir, en s’appuyant sur les termes de la lettre 
de Pline, l'existence de persécutions basées sur le 
nom même des chrétiens, punissant en eux le fait 
d’appartenir à une secte détestée . » 

VII. LE SACRILÈGE. — Ainsi donc rien de plus clair, 
les persécutions perdent leur caractère extraordinaire, 
elles ne sont plus qu’un cas particulier d'application 
du droit commun, la sanction du sacrilège ou du délit 
de majesté. La preuve en est fournie par Tertullien, 
qui rapporte comment les choses se passaient : Sacri- 
legii οἱ majestatis rei convenimur.. Summa hæc causa, 
immo tota est 5; — de quorum maÿjestale convenimur in 
crimen 5: — ila nos crimen majestatis… τ. Il désigne le 
délit de majesté envers l’empereur comme un sacri- 
lège 5. « Ainsi s’expliquerait la raison d'État qui fit 
couler tant de sang. L'empire tentait de réaliser l'unité 
de croyance, et cette unité, il entendait l’établir en 
faveur de la divinité impériale, en laquelle s’incarnait 
la puissance et la majesté romaines. 

«Malheureusement, ces vues si simples et si claires 
ne s'accordent pas avec les faits et les documents. 
Ceux-ci montrent que les poursuites n'étaient point et 
ne pouvaient être basées sur l’inculpation spéciale de 
sacrilège ou de lèse-majesté et n'étaient pas spéciale- 
ment dirigées pour refus de rendre aux empereurs le 
culte qui leur était dû. 

« Les faits reprochés aux chrétiens ne pouvaient 
rentrer dans la définition légale du délit de sacrilège 
ou du délit de majesté, et les jurisconsultes les plus 
autorisés auraient élevé la voix, au nom des principes, 
contre cette assimilation. Le sacrilegium était ainsi 
défini : Sunt autem sacrilegi qui publica sacra compi- 
laverunt ὃ. Ce texte est de Paul et le jurisconsulte Mar- 
cien le commente en ces termes : Divi Severus el Anto- 
ninus Cassio Feslo rescripserunt res privaltorum, si in 
ædem sacram deposilæ sumplæ fuerint, furti actionem, 


1 Digeste, 1. XLVIII, tit. 1v, lex 1.— ? Neumann, op. cil., 
Ῥ. 24.— " 1bid.— 4 L. Guérin, Étude sur le fondement juri- 
dique des persécutions dirigées contre les chrétiens, dans Nou- 
velle revue hist. du droit fr. etétrang., 1895, τ, ΧΙΧ, p. 602-616. 
— :Tertullien, Apologelicum, €. x, P. 1.., L 1, col. £ 
4 Ibid., c. ΧΧΧΙ. — ? Ibid., c. Xx1X.— " Ibid., Ο. 111, — " Di- 
geste, Ad leg. Jul. XLVIII, tit. χααι, lex 9,8 1.— 2° Jbid., lex 5. 
— 1 Térence, Eun., V, 111, 2; Adelph., vers 302; Tite-Live, 
1, IV, c. xx.— 7? Minucius Félix, Oclavius, 6. XXV, XXVIN; 
Tertullien, Apologelicum, €. 11, XV, XXIV, XLIV, ᾿ς L., t. 1, 
col. 270; Ad Scapul., c. 11, 1v.— # Ad Scapul., 11; cef.Th. Mom- 


DROIT PERSÉCUTEUR 


1576 


non sacrilegii esse 10, Le mot sacrilegium a un sens 
technique parfaitement défini : c’est le vol d'objets 
consacrés au culte. Exceptionnellement, un chrétien, 
comme toute autre personne, pouvait bien s’en rendre- 
coupable, mais ce n'était jamais qu'un cas particulier 
et la secte entière ne pouvait être poursuivie à ce titre. 
« Le sacrilège, dans son sens technique, désigne le 
furlum qualifié par la sainteté du lieu, le vol dans un 
temple. Il n’est pas employé autrement chez les juris- 
consultes. Cependant, de très bonne heure, on le ren- 
contre désignant des actes particulièrement honteux. 
ou impies !, C'est en ce dernier sens, mais sans aucune: 
limitation précise au délit religieux, que le mot se 
trouve employé contre les chrétiens par leurs adver- 
saires !?, Cette incorrection est relevée par Tertullien : 
Non quos sacrilegos existimatis, nec in furto unquam 
deprehendistis ; nunquam in sacrilegio 13, C’était donc le 
langage usuel, populaire, qui considérait les chrétiens 
comme sacrilèges, mais non point les jurisconsultes. 
Ces derniers ne pouvaient prononcer de condamnation 
en s'appuyant sur l'extension fautive donnée à la 
compréhension d’un terme juridique. Plus tard, il est 
vrai, il n’en fut plus de même, mais au 1ve siècle seule- 
ment. À cette époque, les juristes, moins savants, se 
montrèrent gardiens moins scrupuleux de la pureté du 
langage technique. La langue vulgaire pénétra celle 
du droit et le code Théodosien nous fournit des textes 
où le mot sacrilegium est employé pour signifier un 
délit particulièrement grave, par exemple : l’adultère 1", 
le crime de majesté 15, la fabrication des monnaies et 
la fraude en matière d'impôts 6. Un peu plus tard 
encore, dès que le christianisme fut solidement établi 
comme religion d'État, le mot sacrilegium prit le sens 
technique qui lui a été conservé jusqu’à nos jours #. 
VIII. LE DÉLIT DE MAJESTÉ. — « Il en est de la 
maijeslas comme du sacrilegium. Ce crime est longue- 
ment défini par Ulpien : Majestas autem crimen illud 
est quod adversus populum Romanum, vel adversus secu- 
rilatem ejus committitur, quo tenetur is, cujus opera dolor 
malo consilium initium ait, quo obsides injussu principis 
interciderant, quo armati homines cum lelis lapidibusve 
in Urbe sint, conveniantve adversus rempublicam, locave 
occupentur, vel lempla, quove cœlus conventusve fiat, 
hominesve ad sedilionem convocentur, cujusve opera, 
consilio, dolo malo consilium inilum erit, quo quis. 
magistratus populi Romani, quive imperium polesta- 
temve habel, occidalur, quove quis contra rempublicanr 
arma ferat, quive hostibus populi Romani nuntium, 
lilerasve miserit, signum dederit, feceritve dolo malo, 
quo hostes populi Romani consilio inventur adversus 
rempublicam, quive milites sollicitaverit, concitaveritve, 
quo seditio, tumullusve adversus rempublicam fiat. 
I est clair qu'il ne s’agit ici que de crimes contre la 
sécurité de l’État, de ceux que l’on appelle aujourd'hui 
la haute trahison. Les chrétiens ne paraissent jamais 
avoir été inquiétés sous des accusations de ce genre. 
Mais, d’après Mommsen, il s’agit d’une application 
spéciale de la lex majestatis au refus, soit de jurer par 
le génie de l’empereur, soit de lui rendre des marques 
d'honneur liées à une cérémonie religieuse. Or, les 
textes juridiques ne présentent qu'une seule espèce 
dans laquelle la loi de majesté semble être appliquée 


msen, Der Religionsfrevel nach rômischen Recht, dans His- 
torische Zeitschrift, 1890, t. Lx1V, p. 410. —  Constitut. de 
339; Code Théodosien, 1. XI, tit. xxxv1, lex 4. — 1*Constitut, 
de 364; Code Théodosien, 1. IX, tit. xz11, lex 6.—?° Constitut. 
de 381; Code Théodosien, 1. XIII, tit. xxx1, lex 1. — 1 Consti= 
tut. de 381, 383, 391, 398, 412, 436, 455; Code Théodosien, 
LV, tit. xt; LVIII, tit. vin, lex 3; 1. XVI, tit. x, lex 11,1. XVI, 
tit. 1, lex 31,1. XVI, tit. v, lex 52;1. XVI, tit. LxxvI1; Code 
Justinien, 1, 1, tit. v,lex 8, n. 2; ef. Mommsen, dans Histor. 
Zeitschrift, τι LxX1V, p. 411. — 15» Digeste, Ad leg. Jul. majes- 
tatis, XL VIII, tit. αν, lex 1; cf. leg. 3, 4. 


1577 


au culte des empereurs, le cas où les statues de César 
ont été brisées, ou insultées ou souillées !. Ici encore, 
“un chrétien peut tomber sous le coup de cette dispo- 
sition: ce ne sera jamais qu'une espèce particulière, 
née d’un acte personnel. Le chrétien qui, tout en pra- 
tiquant sa religion, s’abstient d’actes délictueux de 
cette nature, échappe à tout châtiment *, au moins 
basé sur ce chef d'accusation. 

« Ce que l’on peut savoir d’une manière sûre des 
procès intentés aux chrétiens est également tout à fait 
contraire à l'hypothèse des poursuites basées sur les 
délits de droit commun de sacrilège ou de lèse-majesté. 
—._ Ces crimes supposent l'existence d’un fait positif 
— accompli par le délinquant, d’un acte qui constitue le 
— délit. Une fois ce fait prouvé, l'accusé est reconnu cou- 

pable; uue sentence doit être prononcée contre lui. 
Sentence dont l'exécution ne pourrait plus être arrêtée 
que par un acte de clémence du prince. Maïs contrai- 
rement à ce qui a lieu dans les procès ordinaires, les 
choses ne se passent plus tout à fait ainsi dès qu'il 
s’agit des chrétiens. Ces derniers, en manifestant leur 
repentir d'erreurs passées, c’est-à-dire en sacrifiant aux 
dieux et en reniant le christianisme, peuvent arrêter 
— Ja condamnation suspendue sur leurs têtes. Alors que le 
— sacrilège ordinaire, le voleur d’objets sacrés, le conspi- 
rateur ou l'homme qui a insulté les images impériales 
ne peuvent échapper à une condamnation dès que la 
vérité de l'accusation est établie, le chrétien placé dans 
la même situation (puisque la profession du christia- 
nisme implique le mépris des dieux de Rome, l’outrage 
ἃ la majestas populi romani) peut encore être absous. 
S'il est condamné, c’est par sa propre volonté; lui- 
même autant que le magistrat a prononcé sa sentence. 
ΤΙ faudrait donc, pour admettre une condamnation en 
vertu des lois qui punissent le sacrilegium ou la ma- 
jestas, accorder en même temps une dérogation aux 
principes juridiques fondamentaux qui gouvernent 
_ cette matière. ᾿ 
—. «Les instances contre les chrétiens présentent 
“encore un autre argument contre la localisation des 
persécutions sous l'étiquette de sacrilège ou de majesté. 
Ces derniers délits supposent de la part du coupable un 
fait positif pour lequel il est poursuivi, un acte qui 
—. sera prévu et puni par la loi. Rien de pareil n'a lieu 
—… quand il s’agit des chrétiens. Au lieu de chercher à 
… connaître si l'individu amené devant lui a commis 
r tels ou tels actes, le magistrat se borne à lui poser la 
question : Es-tu chrétien? Sur la réponse aflirmative 
et la persistance dans cette affirmation, il prononce la 
sentence. Nulle part il n’est question de faits de sacri- 
lège ou de majesté, le nom chrétien seul est en cause. 
L'instance se réduit à l'établissement de ce seul fait; 
on ne cherche à prouver aucune autre chose. 
« Ces procès de sacrilège ou de majesté n'auraient 
- d'ailleurs été qualifiés ainsi que par une subtilité 
… juridique. En réalité, les chrétiens auraient été pour- 
La suivis pour avoir nié les dieux de Rome et surtout pour 
— leur refus de prendre part au nouveau culte rendu aux 
… césars, en qui s’incarnait la puissance de la nation 
…— dominante. Cette assertion ne peut être acceptée en ce 
… qui concerne les deux premiers siècles de notre ère. 
—…_ Pendant cette période, l'attitude des chrétiens à 


ἐ 
à 


᾿ 


2 Digeste, Ad leg. Jul. majestatis, XLVIII, tit. 1v, lex 4, 
1: leg. 5 οἱ 6. —* A cette argumentation, l’on pourrait répon- 
_ dre que les fragments dont se compose le Digeste, ayant été 

réunis par un empereur chrétien, ne doivent nécessairement 
pas relater les applications de la lex majestatis au christia- 
nisme. Cela est très juste, mais les auteurs non juridiques 
auraient dû garder trace de cette extension; on verra plus 
Joinfqu'il n’en est rien. — * Digeste, Ad leg. maij., XLVIII, 
tit. 1v, leg. 5,6: Εἰ. Reurlier, Le culte impérial, in-8°, Paris, 1891, 
Ῥ. 31. —4 Vita Caracall., v, 7: Damnati sunt eo tempore qui 


DROIT PERSÉCUTEUR 


1578 


l'égard du culte impérial paraît avoir été l'abstention 
respectueuse. Ils ohéissaient aux édits impériaux et à 
tous les actes émanant du gouvernement; ils hono- 
raient l’empereur et ses représentants et se montraient 
prêts à rendre aux statues des divi ou du césar vivant 
toutes les marques de respect compatibles avec leur 
religion. Mais aucun renseignement ne nous est par- 
venu établissant que les Romains aient sévi contre les 
abstentionnistes et persécuté pour obtenir que toutes 
les parties de l'empire prissent part au nouveau culte. 
Cela ne fut essayé que plus tard. Pendant les deux pre- 
miers siècles, ce que la loi défend et punit, c’est un 
acte positif qui indique l'intention d'outrager l'em- 
pereur, vivant où mort * : par exemple, frapper d'une 
pierre la statue de César, changer de vêtements près 
d’une statue consacrée, porter l'ima ze impériale dans 
un lieu infâme, en un mot, tout acte quelconque 
offensant pour le divus ὁ. Celui qui refuse de sacrifier 
s'expose à des injures, à des mauvais traitements de la 
part de la populace. Peut-être arrive-t-il qu'il soit 
saisi, traîné devant un magistrat zélé, mais si aucune 
autre chose ne peut lui être reprochée, la condam- 
nation qui intervient n’est qu’un acte d’arbitraire ne 
reposant sur aucun fondement juridique. Les chré- 
tiens, pendant les deux premiers siècles, ne paraissent 
jamais avoir été poursuivis pour des faits de cette 
nature. Le refus de sacrifier qu’ils opposent aux injonc- 
tions du magistrat n’a rien de particulier à l'empereur, 
et la mention dans les textes de l’image de ce dernier 
n’a rien de probant à cet égard. « Est-ce à dire que, plus 
« que tout autre, le culte impérial ait été exigé des chré- 
« tiens et qu’on aît conduit les martyrs devant la statue 
« du prince, plutôt que devant celle d'un autre dieu? 
« Les actes authentiques des martyrs prouvent qu'il 
« n’en était pas ainsi. La plupart du temps, on trainait 
« les chrétiens au temple le plus proche. On savait 
« qu'ils avaient une égale répugnance pour tous les dieux 
« dupanthéon romain. Qu’importait que ce fût à Ju- 
« piter, à Mercure ou à Auguste qu'on leur demandât 
« de sacrifier 5? » Pline, dans son gouvernement de 
Bithynie, ne demandait pas spécialement aux chrétiens 
traduits devant son tribunal de sacrifier particuliè- 
rement aux empereurs, mais, en bon courtisan, il fait 
apporter la statue de Trajan avec celle des dieux, 
expression vague et générale qui comprend les anciens 
dieux de l'Olympe aussi bien que les empereurs divi- 
nisés et admis à l’apothéose. Et Trajan, dans son 
rescrit, ne fait aucune mention de lui-même, mais 
emploie la mème formule vague et générale, diis nostris. 
Beaucoup de gouverneurs durent suivre l'exemple de 
Pline et inviter les chrétiens à sacrifier aux empereurs 
plutôt qu’à Mars, Apollon ou Jupiter. On n'en saurait 
conclure que les chrétiens fussent spécialement pour- 
suivis au nom du culte impérial. Ce dernier apparaît 
au contraire comme le minimum des concessions que 
l’on exige des martyrs *. 

« Il existe cependant quelques passions de martyrs 
qui paraissent avoir été exclusivement condamnés pour 
refus de participer au culte impérial : en 262, le cen- 
turion Marinus est exécuté à Césarée de Palestine 
comme chrétien, c'est-à-dire comme refusant de sacri- 
fier aux empereurs ἢ: le même sort est réservé en 295 


principis, ef qui coronas imaginibus detraxerant ut alias 
ponerent. —* E. Beurlier, Le culle impérial. Son histcire et son 
organisation, in-8°, Paris, 1891, p.273.—* T. Ruinart, Acta 
mart. sinc., p.77 sq. Martyre de saint Polycarpe. Dans Ja pas- 
sion des martyrs Scillitains, Saturninus invite les martyrs à 
jurer par le génie de l’empereur et à lui rendre le culte qui 
lui est dû d’après les idées romaines. Mais il les invite aussi 
à sacrifier aux autres dieux, et l’on ne saurait affirmer que 
le refus du culte impérial ait été la cause déterminante des 
poursuites. — * Eusèbe, Hist. eccles., 1. VII, c. Xv, P. G., 


urinam in eo loco fecerunt in quo statuæ et imagines erant \ t. XX, col. 676. 


DICT. D'ARCH. CHRÉT. 


IV — 50 


1579 


à saint Marcelius, centurion de la lésion 1714 Traiana, 
qui refuse de prendre part à la célébration du dies 
natalis impérial :, et au vexillifer Fabius, lequel, pen- 
dant les fêtes célébrées par la Maurétanie Césarienne, 
refuse de porter les images et se déclare chrétien ". 
Mais il faut remarquer que tous ces martyrs appar- 
tenaient à l’armée, y occupaient des grades. En refu- 
sant d'accomplir les rites ou de prendre part aux céré- 
monies religieuses, ils commettaient un véritable acte 
d'indiscipline puni par les règlements militaires. On 
ne saurait voir dans ces faits isolés la preuve palpable 
que les poursuites étaient généralement basées sur la 
lex majestatis étendue au refus du culte impérial. 

« D’autres considérations d’un ordre plus général 
s'élèvent contre les tentatives faites pour présenter 
les persécutions comme un résultat du culte impérial. 
Parmi les empereurs qui prirent leur divinité le plus 
au sérieux figurent Hadrien et Commode. Le premier, 
dans ses incessants voyages à travers l'empire, se 
faisait partout honorer à l’égal des douze grands dieux; 
il devint le véritable Zeus, et prit tous les surnoms 
attribu‘s au roi de l’'Olympe. Le second renouvela 
toutes les folies de Caligula. J1 voulut être Hercule, 
fils de Jupiter. Il paraissait en public sous le costume 
de ce dieu, se faisait représenter sur les monnaies avec 
ses attributs et offrait sa statue à l’adoration du 
sénat *. I1 semblerait que, sous le règne de ces deux 
empereurs, les chrétiens eussent dû souflrir de cruelles 
persécutions. Cependant, bien qu'il y ait eu des mar- 
tyrs sous le règne de l’un et de l’autre, ni Hadrien ni 
Commode n’ont laissé le renom de persécuteurs de 
l'Église. Hadrien maintint la législation de Trajan, 
favorable aux chrétiens; quant à Commode, il se 
montra, en plusieurs circonstances, grâce aux influen- 
ces qui s’exerçaient sur lui, franchement bienveillant 
envers la nouvelle religion, notamment quand il 
rappela d’exil les malheureux qui avaient survécu aux 
rigueurs du climat et aux mauvais traitements #. 

« Enfin des persécutions basées sur la dissidence du 
culte impérial, au lieu d’être, comme elles le furent 
pendant les deux premiers siècles, locales, acciden- 
telles, intermittentes, auraient été, comme au 1115 siè- 
cle, continues, générales et simultanées partout où se 
seraient trouvés des chrétiens. Et l’attitude des magis- 
trats eût été bien différente de celle relatée par les 
documents. Au lieu d’être plutôt favorables aux 
accusés, de multiplier les occasions de leur permettre 
d'échapper au châtiment, ils eussent été, au contraire, 
des persécuteurs zélés, jaloux de se distinguer aux 
yeux du maître par leur ardeur à punir ses ennemis 5. » 

Ce n’est pas tout. Entre toutes les accusations 
portées contre les chrétiens, celle de lèse-majesté a 
pu sembler expliquer les condamnations judiciaires 
des chrétiens grâce surtout au talent et à la science mis 
en œuvre pour soutenir cette opinion. Il faut donc, 
avant de poursuivre, se demander si l'accusation de 
lèse-majesté peut avoir un sens et une portée juridi- 
ques. C’est à ce point de vue que nous allons nousplacer®. 

IX. PORTÉE JURIDIQUE D'APRÈS TERTULLIEN. — 
Les chrétiens, apostats de la religion nationale, nous 
dit-on, sont coupables de lèse-majesté et punissables 
comme tels. Mais observons d’abord que le crimen 
majestatis n’entraîne rien de semblable pour les poly- 


1 Ruinart, Acla mart. sinc., Ὁ. 343. — 1 Anal. 
bollandiana, t. 1x, p. 127. Ces documents sont d’ailleurs 
d’une époque postérieure à celle étudiée ici. — ? Ἐς Reurlier, 
op. cil., p. 38, 39. — ὁ Philosophumena, 1. IX, c. x. — 
#L. Guérin, dans la Nouvelle revue hist. du droit franc. et 
étranger, 1895, t. x1x, ἢ. 622-629. — " C, Callewaert, Les 
premiers chréliens et l'accusation de lèse-maÿesté, dans la 
Revue des questions historiques, 1904, t. LXXVI, p. 5-28. — 

C. Callewaert, Les premiers chrétiens et l'accusation de 
lèse-majesté, dans la Revue des questions historiques, 1904, 


DROIT PERSÉCUTEUR 


théistes et pour les juifs, qui ne se font pas faute, chacum 
à sa manière, d’apostasier la religion d’État. C'est … 
qu'il y ἃ donc une mesure diflérente à l'égard des. 
chrétiens? On nous l’assure et nous réfère à Tertullien, 
mais on omet de s’enquérir et de nous apprendre si 
Tertullien attribue à ces divers textes qu'on découpes 
dans ses écrits une portée vraiment juridique ou bien” 
si l’apologiste ne veut traiter que des imputations. 
courantes et extrajudiciaires. 

Au début du chapitre xe de l’Apologelicum, on lit 
ceci : D£os, inquitis, NON COLITIS el PRO IMPERATO 
RIBUS SACRIFICIA NON PENDITIS. Sequiütur ut eadi 
ratione pro aliis non sacrificemus, quia nec pro nobis 
ipsis, semel deos non colendo. Ilaque SACRILEGI eh 
MAJESTATIS rei convenimur. Summa hæc causa immotata 
est. Le sacrilège n’a point icisa signification juridique, 
qui est, nous l’avons vu, celle de furtum sacrum. 
« Impossible de lui donner ce sens dans la phrase citée; 
il faut donc le prendre dans sa signification extra- 
judiciaire, d’outrage à la divinité. Le parallélism 
des deux phrases transcrites montre qu'il est synonyme 
de deos non colitis. Tertullien veut donc réfuter, non" 
pas une accusation juridique alléguée devant les tri 
bunaux, mais une imputation courante et populaire. 
S’il en est ainsi du mot sacrilegium, on peut légiti- 
mement présumer que l’apologiste n’a pas νοῦ 
attacher, dans la même phrase, une portée plus juri- 
dique au second terme maÿjestatis 7.» 

Continuons l'examen des expressions dans lesquelles” 
on a pensé trouver une valeur juridique. 

« L'expression crimen læsæ religionis, inreligiosi- 
tatis, montre que Tertullien était capable de trouver 
des formules qui auraient mérité de passer dans la 
langue du code pénal, puisque les historiens les plus … 
versés dans le droit romain s’y laissent prendre. Mais 
le concept que couvre cette forme juridique est. 
étranger au droit pénal. Loin d’être restreint exclu- 
sivement à l’apostasie du citoyen romain qui adhère … 
à une religion monothéiste — une espèce que Tertul- 
lien ne met nulle part en relief — il s'étend à tous 165. 
modes de « mépriser, de négliger et de détruire » le 
studium deorum colendorum. Il en est surtout ques-… 
tion dans les chapitres x à XXVIIT, consacrés à réfuter 
ou à rétorquer contre les païens l’accusation de saeri- 
lèse ou de lèse-religion : D£OS.. NON COI1TIS... Tlaque 
SACRILEGI1 convenimur. Ne pas sacrifier aux dieux, ne 
pas les reconnaître comme de vraies divinités, comme 
le font les chrétiens, c'est évidemment, aux yeux des. 
païens, offenser les dieux et léser la religion, c’est être 
impie et sacrilège. Mais les païens n'échappent pas à 
ces mêmes blâmes. D’après Tertullien, c’est in verune 
commiltere crimen veræ inreligiositalis de négliger et 
de combattre la religion du vrai Dieu, de ne pas accor- 
der la liberté religieuse *. C’est ètre impie, sacrilège,. 
irréligieux, c’est faire injure aux dieux, de ne pas les 
honorer tous et de préférer les uns aux autres. C'est 
être irréligieux envers les dieux, de craindre les empe- 
reurs plus que les divinités du panthéon, de redouter 
plus de faire un faux serment par le génie de César 
que par tous les dieux. « Il serait trop long de rappeler, 
« dit Tertullien lui-même, de combien de manières les 
« divinités sont raillées et méprisées par leurs propres” 
« adorateurs, » qui sont sacrilèges sans être chrétiens hs 


E LxXx VI, p. 19. — *Apologet., e. vi : Ipsum... in quo principa=" 
liter reos trangressionis christianos destinatis, studium dico» 
deorum colendorum... suo loco ostendam perinde despici et 
negliai et destrui a vobis adversus majorum auctorilatems 
P. L., t. 1, col. 298. — " Apologel., c. xx1IV : Videte enine 
ne et hoc ad inreligiositatis elogium concurrat, adimere liber- 
tatem religionis. Ibid. — 1% Ad Scapul., c. 1: Et christiant 
non sunt et sacrilegi tandem deprehenduntur. Longum est, 
si relexamus quibus aliis modis et derideantur et contemnantur 
omnes dii ab ipsis culloribus suis. P. L., t. 1, col. 699. 


À 


1581 DROIT 


PERSÉCUTEUR 


1582 


« Ces textes suffisent pour nous montrer que les | Tertullien, cette qualification n’a pas la portée juri- 


termes crimen læsæ religionis, læsæ divinitalis, lædere 
deos, inreligiosi, impit, sacrilegi, expriment tous chez 
Vapologiste à peu près la même idée et s'appliquent à 
toute action, parole ou omission qui constitue une 
injure ou une offense à la divinité’. Ils ne peuvent 
donc pas avoir une signification juridiquement cri- 
minelle, puisque la plupart des actes auxquels Ter- 
tullien les applique se trouvent, de l’aveu de tous, en 
dehors des atteintes de la loi pénale et de la justice 
répressive. 

« Il en est de même du terme majestas. Dans sa 
signification usuelle, ce mot sert à exprimer la gran- 
deur auguste et sacrée, qui appartient en propre à 
Dieu, mais à laquelle participent, à des degrés divers, 
les êtres qui ont un rapport plus direct avec la divi- 
nité. C’est uniquement dans ce sens usuel que le terme 
est employé dans les chapitres x à xxvrr, où Tertullien 
traite du refus d’honorer les dieux du paganisme ?. 
Dans les chapitres où il est question du culte impérial 
(ch. xxvrrI-xxxv), le mot est appliqué aux empereurs. 
Ils sont en effet les premiers à participer à la grandeur 
souveraine de Dieu. Les chrétiens, qui les considèrent 
comme les premiers après Dieu dans la hiérarchie de 
J'autorité, a Deo secundi, post quem primi, leur attri- 
buent une grandeur auguste se rapprochant de la 
majesté divine, mais inférieure à celle-ci, {emperans 
majestatem Cæsaris infra Deum *. Les païens, au con- 
traire, qui ont divinisé leurs souverains, leur accordent 
une majesté égale à celle de leurs dieux et même plus 
auguste que celle-ci : Læsæ augustioris majestatis, siqui- 
dem maÿjore formidine et callidiore timidilate Cæsarem 
observatis quam ipsum de Olympo Jovem *. Le culte des 
empereurs ou de la majesté impériale est ainsi devenu 
une seconde religion, secunda a deis religio majestatis δ, 
religio secundæ majestatis δ, tout comme le culte des 
morts divinisés est devenu une secunda idololatria. 
Manquer de respect envers cette secunda majestas, 
ce n'est pas agir contre l'autorité constituée et être 
coupable, en droit, de lèse-majesté, c’est offenser la 
divinité impériale et, en fait, se montrer irréligieux : 
prima obstlinatio est quæ secunda a deis religio consti- 
luitur Cæsareanæ majestatis, quod inreligiosi dicamur 
in Cæsares ". L'offense de cette majesté divino-impé- 
riale deviendra donc, dans le langage usuel, un sacri- 
lgium, au même sens que l’injure faite aux dieux ?. 
De même que Tertullien appelle celle-ci læsareligio 19, 
intentatio læsæ divinilatis 4, de même il nommera 
celle-là læsa majestas ®. Comme il parle du crimen 
inreligiosilalis #, ainsi il traitera du crimen majestalis % : 
mais, dans l'esprit de Tertullien, la seconde accusation, 
pas plus que la première, n’a une portée juridique. 

« Dans la langue du droit, le terme hostis publicus 
désigne spécialement celui qui est coupable de lèse- 
majesté. Il n’en est pas moins vrai que, dans l’idée de 


1 Apologel., c.xxXv : ob religionem magni.. de inreligiositate… 
sine deorum injuria non est. rapinæ sacrarum divitiarum.… 
sacrilegia quorum magis injurias quam adorationes remu- 
nerasse debuerant… tum impune læduntur quam frustra 
coluntur... religionem aut lædendo creverunt aut crescendo 
læserunt. lædere eos (deos). P. L., t. 1, eol. 422. — 3 Apo- 
loget., c. ΧΙ: majestatis suæ consortis; c. ΧΠῚ : majestas 
queæstuaria efficitur; ce. XV : dans les théâtres violatur majes- 
tas et divinitas constupratur lœudantibus vobis; si majestatis 
vestigia obsoletant; ©. XVII: : in ornamentum majestatis suæ; 
α. XVII : signa majestatis suæ fudicantis; ec. ΧΧ : majesta- 
tem seripturarum; c. xxx: qui dei habentur…. ne se de 
majestate deponerent…. abuti majestate superiore; ©. XXIV : 
principem mundi perfectæ peritiæ et majestatis; €. χχν: 
maÿestatis suæ... documentum. P. L., t. 1, col. 332, 344, — 
2 Apologel., ©. ΧΧΧΊΙΙ. — 4 Jbid.,c. ΧΧΎΠΤΙΙ. —# Ad mation., 
Ἱ, 1, c. xvrr. — 5 Apologet., c. ΧΧΧΥ. — * De corona, ©. x. — 
» Ad nation., 1. 1, c. xvrr. Cela fait comprendre pleinement 
l'opposition que Tertullien met entre la conduite des chré- 


| 


dique qu’on veut y voir et n’énonce — comme la 
majestas, qui lui est synonyme en droit — qu'une 
imputation populaire et courante. Tertullien en use 
surtout dans les chapitres xxxv et suivants, où ἢ 
traite du refus des chrétiens de célébrer, à la manière 
des païens, les fêtes en l'honneur des césars. Les expres- 
sions mêmes dont l’apologiste se sert n’ont rien du 
langage du juriste, et marquent nettement le caractère 
extrajudiciaire de cette accusation ?#, Il la met dans 
la bouche du vulqus et de ceux qui, tout en étant des 
rebelles, sacrifient pour le salut de l'empereur, jurent 
par son génie en public et en privé, et « donnent le nom 
« d’ennemis publics aux chrétiens 1». D'ailleurs le 
reproche s’élargit insensiblement et, de hostes publici 
ou hostes principum Romanorum qu'ils sont au cha- 
pitre xxxv, les accusés deviennent au chapitre xxxwrr : 
hostes generis humani, alors qu’ils ne sont en réalité, 
d’après Tertullien, que les hostes- erroris humani ". 
Enfin, dans la réfutation de ce reproche, l’apologiste 
ne traite pas uniquement du refus de sacrifier pour le 
salut des empereurs 15, du refus de participer à leurs 
fêtes païennes 1°, de leurs réunions ou facliones 59, 
mais encore de la prodigalité de leurs repas #, de la 
responsabilité qui leur incombe de toutes les calamités 
publiques ** et enfin de leur inutilité pour le com- 
merce *. C’est donc toute la conduite religieuse, poli- 
tique et sociale des chrétiens qui les fait considérer 
par le vulgaire comme des adversaires de l’ordre établi 
et des ennemis publics. Mais l'étendue et l’indéter- 
mination de l’obiet de ces récriminations nous mon- 
trent que l’accusation hosles publici ne peut être prise 
dans un sens spécifiquement juridique. 

« Pas plus donc que le Digeste, pas plus que les 
jurisconsultes païens, Tertullien ne connaît une inter- 
prétatien extensive de la loi Julia, qui permettrait de 
condamner les chrétiens du chef de crimen maÿjeslatis. 
Autant que les autres, il ignore la distinction préten- 
dument juridique en lèse-majesté divine et lèse- 
majesté humaine. Si quelquefois sa manière de s’ex- 
primer au sujet des chrétiens porte l'empreinte du 
langage du droit, on ne doit pas s’en étonner davan- 
tage que d’entendre le même jurisconsulte opposer en 
termes juridiques le moyen de la præscriplio aux nou- 
veautés des hérétiques. 

« Tertullien connaît d’ailleurs parfaitement la notion 
spécifiquement criminelle des mots maÿjestas et hostes 
publici ; elle est manifeste dans plusieurs passages de 
ses écrits. Mais — remarquons-le soigneusement — ee 
n’est pas aux disciples du Christ, c’est aux païens qu'il 
endosse cette qualification, pour montrer, d'autant 
plus clairement, que les chrétiens ne sont pas cou- 
pables de lèse-majesté dans le sens’strict du-mot. On 
nous calomnie, dit-il, du chef de lèse-majesté ou 
d’hostilité à l'égard de l’État romain ou des empe- 


tiens et celle des païens : Zdeo ergo committimus in majesim- 
tem imperatorum..… sed vos inreligiosi qui eam (salutem 
Cæsaris) quæritis ubi non est. Apologel., ς. XXIX. — * Apo- 
loget., c. Χχχν : In hac religione secundæ majestatis de qua 
in secundum sacrilegium convenimur.— 1° Apologel., ©. XXIY. 
—1 Jbid., ec. xxvn; cf. Apologet., c. Xv : Violatur majestas 
et divinilas conslupratur. — 15 Ibid., ec. XXvVur. —  JIbid., 
c. XXIV. — 16 Jbid., ce. XxIX. — # Ad nation., 1. 1, ©. xXvu: 
Hostes populi nuneupamur; Apologel., e. XXX VI : Sed hrostes 
maluistis vocare generis humani.. hostes judicare maluistis ; 
Apologet., e. XXxXv : Publicorum hostium nomen christianis 
dabant; Apobogel., ©. XXXVI : Qui hostes existimamur. — 
18 Apologet., ©. XXXV. — 1? Ibid., c: XXXVIN. — !* Ibid., 
C. XXVII-XXXV. — 1° Jbid., ©. XXxXvV-xxxvIT. Cette aceusa- 
tion ne relève pas, d'après Mommsen, Rômisches Strafrecht, 
p. 584, note 2, du droit criminel; elle est un exemple des 
conséquences abusives qu'on déduisait du concept exagéré 
de l’injure des empereurs. — *° Apologel., ©. XXXVITI-XXXIX. 
—% Jbid., ©. XXXIX. — 5 Jbid,,c. ΧΙ, --- Ὁ Jbid.,c. XLI. 


1583 


reurs. Cependant, ce ne sont pas des chrétiens, ces 
barbares qui ont usurpé le trône impérial, ces rebelles 
de la Syrie, de la Gaule, ces partisans d’Albinus, de 
Niger et de Cassius ?, ces « parricides » de Rome, qui 
ont souillé le sénat et le palais impérial du sang des 
césars *; ces intrigants qui consultaient les devins au 
sujet de la vie des empereurs #; ces criminels qui ont 
oftensé Ja majeslas dans les provinces; ces fauteurs de 
troubles qui poussent à la révolte par leurs écrits et 
leurs clameurs au cirque, qui sont toujours rebelles 
si non armis saltem lingua*. 

« Voilà quelques-uns des actes qui nous montrent la 
vraie notion du crime de lèse-majesté. Mais les chré- 
tiens n’en sont pas coupables. S'ils ne reconnaissent 
pas la divinité de l’empereur, c'est parce que celui-ci 
n'est pas vraiment dieu et n’aspire pas à le devenir 
par l’apothéose (après la mort); s’ils ne lui offrent pas 
de sacrifices, ils prient le vrai Dieu pour lui; s'ils ne 
veulent pas jurer par le génie de l’empereur, parce que 
les génies sont des démons, ils prêtent serment par le 
salut de l’empereur ὃ; s’ils ne célèbrent pas religieu- 
sement les fêtes du souverain, ils lui gardent soumission 
et fidélité. Ils ne sont les ennemis de personne, ni de 
l’empereur, pour lequel ils doivent prier, ni de l'empire, 
dont ils désirent retarder la chute, ni de leurs persé- 
cuteurs, dont ils pourraient si facilement se venger par 
l'incendie, la révolte ouverte, la désertion, le refus de 
délivrer leurs possédés; ils ne sont pas les ennemis du 
genre humain, auquel ils ne confèrent que des bien- 
faits; ils sont simplement les adversaires de l’erreur 
humaine 7. 

« Pour accentuer davantage l'opposition entre le 
délit de christianisme et le crime de majestas, Tertul- 
lien montre qu'on traite les chrétiens tout différem- 
ment des autres criminels de lèse-majesté. Alors que 
tout homme doit aider à découvrir ceux-ci, il est dé- 
. fendu de rechercher ceux-là δ. La répression se fait 
autrement ὃ. On ne permet pas aux fidèles de se 
défendre 19, le crimen majestatis ne se trouve pas men- 
tionné dans leur condamnation τ; dès qu'ils aposta- 
sient, ils bénéficient d’une impunité absolue, même 
pour tous les crimes passés ©; autant de dispositions 
contraires aux formalités de la procédure suivie en 
matière de lèse-majesté. 

« Le refus de sacrifier aux dieux ou aux césars, ou 
de jurer par le divin génie de l’empereur, n’a donc pas 
été considéré comme un crime de lèse-majeslé, crime 
capital de droit commun. 

« Il a cependant joué un rôle considérable dans les 
procès intentés aux chrétiens. Car l’injonction faite 
par le magistrat de sacrifier, de prêter un serment 
païen ou de commettre tout autre acte directement 
contraire au christianisme — par exemple, maudire le 
Christ ou manger des mets défendus — était un moyen 
d'instruction dont se servait le juge à l'égard des chré- 
tiens; et le refus d’obtempérer à ces ordres du magis- 
trat instructeur, sans constituer formellement un délit, 
fournissait une preuve sufjisante de christianisme, dont 


1 Ad nation., 1. I, ec. xvrr. —? Ad Scapul., c. τα; Apologel., 
ς. χχχν. —* Apologet., c. XXXV; Ad nation., |. 1, ©. ΧΥΊΙ. — 
« Apologet., c. xxxviu1; Mommsen, Rômisches Strafrecht, 
p. 584 bet note 4. —5 Ad nalion., 1. 1, ©. XVII. — * Apologel., 
€. ΧΧΧΙΙ. — * Apologel., ©. XXVIHI-XXXVIL — * Apologel., 
c. 11: In reos majestatis et publicos hostes omnis homo miles 
est; ad socios, ad conscios usque inquisitio extenditur : solum 
christianum inquiri non licel, offerri licet. —°* Ad Scapul., 
€. 1V : Pro veritate, pro Deo cremamur : quod nec sacrilegi, nec 
hostes publici veri, nec tot majestatis rei pali solent.—1° Ter- 
tullien, Apologel., c. 11. — # C, Callewaert, dans la Revue des 
quest. hist., t. LXXIV, p. 45 sq. — *# Ibid., p. 45. —# Cal- 
lewaert, Les premiers chrétiens et l'accusation de lèse-majesté, 
dans la Revue des questions historiques, 1904, t. LxxvI, p. 24- 
27.— Th. Mommsen, Der Religionsfrevel nach rômischen 
Reich, dans Historische Zeitschrift, 1890, t, Lx1v, p. 389-249; 


DROIT PERSÉCUTEUR 


1584 


la seule profession constituait un crime juridique 
nouvellement introduit dans le droit pénal de l’em- 
pire #, » 

X. La coErciTION. — Nous abordons maintenant la 
théorie de la répression du christianisme par les me- 
sures de police ou coercition. Son auleur fut le juriste 
Théodore Mommsen #. Selon lui, « le droit criminel 
romain, au temps de l'apparition du christianisme, 
ignorait le délit religieux. Les croyances reconnues, 
partagées, soutenues par l'État pouvaient bien obtenir. 
dans certains cas, le secours de la police romaine; le 
gouvernement pouvait sévir lorsque l’ordre public lui 
paraissait mis en cause : il n’y avait pas néanmoins de 
place pour un véritable procès criminel. Les chrétiens, 
la lettre de Pline nous l’apprend, furent d’abord per- 
sécutés sous une fausse étiquette. Ce que les magistrats 
romains punissaient, c’étaient les débauches, les in- 
cestes, le meurtre des enfants, les festins de cannibales 
dont 115. étaient supposés coupables, mais non la 
croyance. Plus tard, lorsque la religion nouvelle fut 
mieux connue, ces calomnies ridicules furent aban- 
données et firent place au délit de majesté plus ration- 
nellement construit, en tant qu’il résulte du refus, soit 
de jurer par le génie de César, soit de rendre à l’em- 
pereur des marques d'honneur liées à une cérémonie 
religieuse 15. Mais on ne saurait voir dans tout cela une 
véritable interdiction du christianisme. Lorsque des 
règlements, émanant d’une autorité catholique, ordon- 
nent aux soldats protestants de s’agenouiller devant le 
saint-sacrement, et que quelques-uns d’entre eux sont 
punis pour avoir refusé de s’y conformer, il y a bien 
une sanction pour les protestants, mais l’on ne saurait 
voir dans ces faits une interdiction du protestantisme. 
Pendant les deux premiers siècles, le chrétien n’était 
donc point poursuivi comme tel, mais bien pour 
crimes de droit commun ou pour avoir refusé d'honorer 
l'empereur. 

« Cette première partie de la théorie est très claire, 
très simple et très logiquement construite. Mais cette 
conception si simple des poursuites criminelles exer- 
cées contre les chrétiens ne s’adapte pas facilement aux 
renseignements les plus dignes de foi qui nous sont 
parvenus τ΄.» et que nous exposerons et discuteront 
bientôt. 

L'action gouvernementale ne borne pas son objet à 
assurer le respect et l’accomplissement des lois pénales; 
elle tend aussi à maintenir l’ordre et à prendre les 
mesures nécessaires au bien de la communauté. « À côté 
de la justice répressive régulière, il faut placer le droit 
de police, ce que les Romains appelaient jus coerci- 
lionis %, Ce pouvoir était incomparablement plus 
étendu en droit romain que dans nos sociétés mo- 
dernes. Émanation de l'omnipotence de l'État, il était 
communiqué à tous les magistrats qui participaient à 
l’imperium. Armés de cette autorité, ceux-ci pouvaient 
décréter de leur propre chef toutes les mesures qu'ils 
jugeaient nécessaires ou utiles pour le maintien de 
l’ordre et la sauvegarde du caractère national de la 


le même, Christlianily in the Roman empire, dans The expo- 
sitor, juillet 1890, τ, vrrr; le même, Rômisches Strafrecht, in-Se, 
Leipzig, 1899.— 15 Mommsen reconnaît qu'une telle exten- 
sion de la sphère d’application du crimen majestatis était 
tout à fait exceptionnelle, A part l'application qui en serait 
faite aux chrétiens, la loi de majesté reste étrangère au délit 
religieux; on ne trouve pas trace de ce dernier, ni dans le 
texte de Ja loi, ni dans les éclaircissements et commentaires, 
non plus que dans les nombreux exemples qui nous sont 
connus. Les paroles et les écrits contre la religion de l'État, 
lors même qu'ils revêtent la forme la plus offensante, n’en- 
traînent jamais un procès de majesté. Cf. cependant Dareste, 
dans Journal des savants, mai 1886.— 15 Historische Zeit- 
schrift, 1890, t. Lx1V, p. 393.— 4 Τὶ, Guérin, op. cil., p. 617- 
618.— 1° Sur le droit de coercitio, cf. Mommsen, Le droit 
public romain, trad. F. Girard, Paris, 1887, t. 1, p. 158 sq. 


| 


Ἂς 


αι - η ρθε βουνῶν ie ed ne BE συδνον ἐσοὺ 


no 7 


1585 DROIT 


religion romaine. Ils pouvaient forcer, coercere, leurs 
subordonnés à obéir, et infliger aux récalcitrants 
tels châtiments qui leur paraissaient convenables, 
sauf ceux que ne comportaient pas les lois ou les 
mœurs !. 

« La coercition à l'égard de celui qui désobéit et la 
juridiction à l'égard du criminel. ont pour but 
commun de faire expier la faute commise, par un mal 
infligé au coupable; il y a même un nombre suffisant 
d'hypothèses où le même acte peut, à aussi bon droit, 
être rationnellement considéré comme un délit ou 
comme une désobéissance au magistrat, et, par le 
fait, être réprimé dans une forme ou dans l’autre, selon 
que le magistrat agira en qualité de juge ou comme se 
faisant justice à lui-même *. Tandis que le juge, dans 
l'exercice de la juridiction criminelle, se trouve lié par 
les lois pénales * qui déterminent d’une manière posi- 
tive le délit 4, le magistrat qui agit en vertu de la 
coercilio statue, juge et punit arbitrairement : il con- 
statela désobéissance comme 1] l'entend, punit ou 
acquitte à sa guise, inflige le châtiment qu'il juge 
opportun 5; car la coercition, ressource extraordi- 
naire, sorte de défense légitime de la société contre les 
individus, s’abstient de déterminer soit la faute, soit le 
procédure à employer contre le coupable δ. Donc, en 
matière de coercition, rien de fixe : ni la notion du 
délit, ni la forme du procès, ni — à part l'exclusion de 
quelques châliments — les peines 7. 

« Le domaine de la coercitio se trouve restreint dans 
la mesure où la loi souveraine vient resserrer dans des 
limites plus étroites le pouvoir arbitraire et absolu que 
l'État délègue aux magistrats jouissant de l’impe- 
rium *. Elle était complètement bannie de la procédure 
des quæsliones perpeluæ, où l’ordo judiciorum publi- 
corum fixait légalement non seulement le crime et les 
peines, mais encore tous les détails de la procédure ὃ. 
Par contre, dans les instances extra ordinem, surtout 
sous les césars, quand l’arbitraire impérial se substitue 
en quelque sorte aux lois, le domaine de la coercition 
s'étend graduellement : même dans la juridiction cri- 
minelle, la liberté des juges s’étend et l'arbitraire prend 
des proportions de plus en plus inquiétantes1®. Ce n’est 
cependant pas alors à la coercition pure qu'on a affaire, 
inais à un mélange, difficile à graduer, de coercition 
sans règle et de juridiction vinculée, qu'on a appelée 
une coercilionarlige Judication τι. » 

« En matière religieuse, la coercition intervient toutes 


les fois que l’ordre public se trouve menacé et toutes 


les fois qu'il s’agit de conserver à la religion romaine 
son caractère d’exclusivisme national. Dans la pre- 
mière catégorie rentrent les nombreux actes de police 
religieuse dont les auteurs nous ont conservé le sou- 
venir : la suppression des bacchanales en 568 !2, les 
mesures prises pour interdire les sacrifices humains 
en Italie #, plus tard en Gaule “et en Afrique #, la 
pratique criminelle .de la circoncision assimilée à la 
castration 15, les poursuites constantes contre les de- 
vins non ofliciellement patentés, les tireurs d’horo- 
scopes, astrologues chaldéens et autres chevaliers d’in- 
dustrie de même sorte 17, les prédicateurs de nouvelles 


1 Historische Zeitschrift, 1890, t. Lx1v. p. 398; J.E. Weis, 
Christenver/olgungen, Geschichte ihrer Ursachen im Rômer- 
reiche, in-8°, München, 1899, p. 19. — ? Th. Mommsen, Le 
droit public romain, t. 1, p. 158. — * Th. Mommsen, Rômisches 
Strafrecht, p. 136. — 4 Jbid., p. 90. — # Ibid., p. 523; Der 
Religionsfrevel, p. 414. — ὁ Der Religionsfrevel, p. 398; 
οἵ. Rôm. Strafrecht, p. 35-54: Die magistratischer Coer- 
cilion. — ? Ibid., p. 40.— * Ibid., p. 53,123. — * Ibid., 
Ρ. 57. Ce sont même jusqu’à un certain point les seuls 
procès dans lesquels Mommsen trouve die gebundene 
magistratische Judication, dans le sens le plus strict 
du mot. — 10 ]bid., p. 57, 124, passim. — * Neumann, 
dans Theologische Literaturzeitung, 15 sept. 1900, p. 532; 
Ὁ. Callewaert Les premiers chrétiens furent-ils persécutés par 


PERSÉCUTEUR 


1586 


| croyances, les prophètes et généralement tous ceux qui 
excitaient des mouvements religieux parmi les masses *, 
Le second caractère de la coercilio se retrouve dans un 
grand nombre de mesures résultant de l'obligation qui 
| incombe aux magistrats de veiller à l’accomplisse- 
ment des devoirs religieux imposés aux citoyens et au 
maintien de la religion nationale : interdiction du culte 
celtique national aux citoyens romains et seulement à 
eux seuls, mesures violentes prises par Tibère contre les 
juifs de Rome et qui ne furent vraisemblablement 
dirigées que contre des israélites ayant acquis la cité 
romaine 15, interdiction aux citoyens romains de se 
soumettre à la circoncision *, etc. Le citoyen romain 
qui embrassait le christianisme devenait apostat de la 
croyance nationale et tombait sous la coercilio du 
magistrat ©. » 

Ce serait en vertu de ce pouvoir de coercition illi- 
mitée qu'auraient été atteints et frappés la plupart 
des martyrs; non seulement les citoyens romains, 
mais encore les étrangers, comme l’Athénien, l’Alexan- 
drin, par suite de l'expansion rapide de la coercition 
frappant l’apostasie, aussi bien celle des dieux natio- 
naux que celle qui atteignait un autre cercle de 
croyances ?, « Les gouverneurs des provinces étaient 
des magistrats à imperium et jouissaient du jus coer- 
cilionis. Quand l’un d’eux jugeait que les ou des chré- 
tiens devenaient un danger pour l’ordre public, il 
ordonnait aux suspects de sacrifier aux dieux ou aux 
empereurs ou de jurer par le génie de César : en cas 
d’obéissance, l’inculpé était renvoyé absous; mais 
refusait-il de s’incliner, il était, sans autre forme de 
procès, puni du chef de désobéissance obstinée à l’au- 
torité du magistrat, obstinalio®. » 

« À première vue, rien de plus séduisant qu'une 
pareille théorie. Dans les actes des martyrs, l’on voit le 
magistrat romain enjoindre aux chrétiens de sacrifier 
aux dieux : ce n’est que sur leur refus qu'il prononce la 
sentence. La désobéissance aux ordres ainsi donnés 
serait donc la cause de la condamnation. Pline, d’ail- 
leurs, semble le dire formellement quand il déclare que 
l’opiniâtreté et l’obstination des chrétiens qui persé- 
véraient dans leur foi était au moins punissable, quelle 
que fût d’autre part la pureté de leur vie. Ainsi s'ex- 
pliqueraient également les fluctuations des persécu- 
tions, les alternatives de tolérance et de rigueur, puis- 
qu’en définitive ce grand fait historique se ramènerait 
à une série d’actes d’arbitraire commis par les magis- 
trats. 

« Cependant, quelque séduisante qu'elle soit, cette 
conception des premières luttes entre l'État romain et 
l'Église chrétienne ne semble pas résister à l'examen 
attentif et impartial des faits. Tous les documents 
rattachent les poursuites contre les chrétiens à l’exer- 
cice de la juridiction criminelle, non point à la coer- 
cition. Cognitionibus de chrislianis interfui numquam, 
dit Pline, dont le langage ne se comprendrait pas s’il 
n'avait eu à employer que le droit de coercition. 
Comment comprendre le procès d’Apollonius et le 
| faire rentrer dans une simple désobéissance à l’ordre 
d'un magistrat? Comment aussi admettre que des 


édits généraux ou par mesures de police? dans Revue d'hist. 
ecclés., 1901,t. 11, Ὁ. 772-774.—%"Tite-Live, Hist., 1. XXXIX, 
8-19. — 33 Pline, Hist. nat., 1. XXX, c. 1, n. 12.—% Jbid., 
1 XXX, c. 1, n. 12; Suétone, Claudius, n. 25. —  Tertullien, 
Apologelicum, e. 1x, P. L., &. 1, col. 315. — 2* Mommsen, 
Rômische Geschichle, v, p. 545-549; Digeste, 1. XLVIII, 
tit. vi, lex 2.—1? Valère-Maxime, 1,3, 2.—14 Paul, Sent., V, 
| 91; Digeste, 1. XLVIII, tit. x1x, lex 80. — ᾽ν ΕἸ. Josèphe, 
Antiq.jud., 1. XVIII, c. 11, n.5;Tacite, Annal,, 1. II, n. S5. 

20 Paul, Sent., V, ΧΧΙΙ, 3. —  Tertullien, Apologet., ce. XxXIV, 
P. L., t. 1, col. 416; Tacite, Annal., 1. XIIT, 32: L. Guérin, 
op. cit., p. 621. — *? F1], Josèphe, Bell. jud., 1. VIT, e. XXxXHm : 
Mommsen, Der Religionsfrevel, p. 409. — #1 C, Callewaert, 
op. cit., dans Rev. d'hist. ecclés., 1901, t. τὰ, p. 774-775. 


1587 


magistrats eussent eu besoin, pour l'exercice du droit 
de «oe cition, de consulter les empereurs, et d'obtenir 
d'eux, comme Pline, Licinius, Granianus, les magis- 
trats dont Méliton rappelle les lettres adressées à 
Antonin le Pieux, le gouverneur de la Lyonnaise enfin, 
des_rescrits dissipant leurs doutes et tranchant des 
points importants? Ce qui se comprend dans une 
instance régulière ne peut être admis pour l'exercice 
d'un droit où l'embarras du magistrat ne se conçoit 
plus, puisqu'il n’est subordonné à aucune autre règle 
que le bon plaisir de celui qui l’applique 1. Enfin, bien 
que les renseignements conservés par les auteurs, les 
actes des martyrs, les monuments de toute sorte, ne 
nous aient pas toujours indiqué d’une manière formelle 
la qualité de cives ou de peregrini des victimes de la 
persécution, il est bien évident que celle-ci a englobé, 
sans faire de distinction, les citoyens et les non- 
citoyens. Or, « en face des citoyens, dans le cercle de 
« lacompétence urbaine, la liberté d’action du magistrat 
« se trouve limitée par l'intervention du système de la 
« juridiction criminelle. Ce système défend au magis- 
« trat d'employer, dans l’intérieur de la ville, à l'égard 
« d’un citoyen, les châtiments corporels, et il lui retire 
« des mains 14 peine de mort, et bientôt les grosses 
« amendes, en ce sens qu'il ne lui permet d’y recourir 
« que dans les formes judiciaires ?. » La coercitio sanc- 
tionnée par une peine capitale ne pouvait donc être 
employée contre les citoyens. Ceux-ci, dans les procès 
pour cause de christianisme, n’auraient pas dû être 
jugés avec les pérégrins. À ces derniers, il eût fallu 
réserver la coercilio, et statuer sur le sort des premiers 
dans les formes de la juridiction criminelle ordinaire. 
Or, nous ne voyons pas que des procédures différentes 
aient été suivies et contre les citoyens et contre les non- 
citoyens. Tous sont englobés dans la même instance : la 
seule distinction entre eux, c’est que les citoyens béné- 
ficient de la juridiction impériale, rien de plus 5.» 
Mesure arbitraire de police, la coercitio est essentiel- 
lement spontanée, donnant naissance à une procédure 
incorrecte et irrégulière au point de vue strictement 
juridique. Et précisément le rescrit de Trajan à Pline, 
resté pendant tout le 11° et la première moitié du 
m1 siècle comme la loi organique de la procédure 
suivie contre les chrétiens, interdit aux magistrats 
l'exercice de leur spontanéité, ils doivent attendre une 
accusation : Conquirendi non sunt. Si deferantur et 
arguantur, puniendi sunt . Mais si la poursuite est ici, 
au lieu d’un procès fait dans les formes légales de la 
procédure criminelle, une mesure de police et l’exer- 
cice de la coercilio du magistral, agissant de sa propre 
autorité pour la défense de l’ordre, comment expliquer 
que le rescrit de Trajan défende au magistrat d'agir 
d'office, et exige une accusation en règle — une dénon- 
ciation anonyme sera non avenue — par une partie 
demanderesse, c’est-à-dire précisément la procédure 
d'introduction du procès qui est la marque essentielle 
et la caractéristique de la procédure criminelle du droit 
commun? L’explication ne peut être que celle-ci : les 
ne! 
? Mommsen, Droit public-romain, trad. F. Girard, t. 1, 
p. 170 : « Le droit de coercition garde son caractère privé 
d’arbitraire, en ce sens, que l'établissement de pénalités 
fixées d’une manière positive fut toujours considéré comme 
en contradiction avec la nature de la quæstio, » ? Momm- 
sen,, Droit public romain, trad. F. Girard, Paris, 1893, 
t. ui, p. 170. —? L. Guérin, Étude sur le fondement juridique 
des persécutions dirigées contre les chrétiens pendant les deux 
premiers siècles de notre ère, dans la Nouvelle revue hist. de 
droit francais el étranger, 1895, t. χιχ, p. 714-715. 
— “ Pline, Epist, xcvur, édit. Keil. — °C. Callewaert, 
Les persécutions contre les chrétiens dans la politique 
religieuse de l'État romain, dans Revue des questions 
historiques, 1907, t. Lxxx10, p. 5.— " Les divers municipes 
gardaient leur dieu et leur culte national : Unicuique etiam 
provinciæ et eivilati suus deus est, ut Syriæ Astartes, ut Ara- 


DROIT PERSÉCUTEUR 


1588 


chrétiens sont des individus qui se sont rendus cou- 
pables d’un délit qualifié et, comme tels, tombent sous 
le coup de la juridiction criminelle et non de la coer- 
cilio. 

C’est par des mesures de police, a-t-on encore dit, 
que l’État romain a toujours réprimé les abus reli- 
gieux. « Bien que la religion romaine n’ait pas eu d’ad- 
versaires plus radicaux et plus obstinés que les disci- 
ples du Christ, ce serait une erreur de croire qu’elle 
n’ait pas rencontré d'autres dissidents, à l'égard des- 
quels le pouvoir romain fut obligé de se tracer une 
ligne de conguite à suivre. Il est donc de toute néces- 
sité de connaître à fend la politique religieuse de Rome, 
si on veut se rendre un compte exact de la situation 
légale des chrétiens dans l'empire romain ὅ. 

« Tout d’abord, il convient d'établir une distinction 
fondamentale entre les citoyens romains et les étrangers. 

« Comme toutes celles de l'antiquité, la religion 
romaine était essentiellement nationale. Or, il est de la 
nature d’une religion vraiment nationale de ne con- 
cerner que les seuls citoyens. L’étranger résidant ou 
domicilié en territoire romain était exclu de l’exercice 
du culte national; il était donc naturel qu’il ne fût 
pas molesté dans la pratique de son propre culte, tant 
que celui-ci ne blesserait pas la moralité ou ne trou- 
blerait pas l’ordre et la sécurité de l'État. Aussi 
peut-on affirmer sans hésitation, dit Mommsen, que 
les Romains n’ont jamais prohibé sur leur territoire 
l'exercice local d’un culte étranger. Les sujets de 
l'État romain, non citoyens, jouissaient donc d’une 
liberté religieuse pleine et entière. 

« La religion romaine se réduisant en définitive au 
culte, et le culte étant une branche de l’administration 
romaine, c’est l’État qui réglementait le culte et déter- 
minait les devoirs religieux des citoyens. L’interven- 
tion de l'État, qu'elle se fit par mesures répressives 
transitoires ou par dispositions définitives, pouvait 
avoir un but : ou bien de pousser à fond pour les 
citoyens la nature obligatoire du culte officiel, où bien 
de sauvegarder le caractère national de la religion 
romaine, en empêchant que celle-ci ne fût supplantée 
par des cultes étrangers ou corrompue par des céré- 
monies exotiques. 

« Quelle a été l’action du pouvoir romain à ce double 
point de vue ? 

« La religion romaine était essentiellement et avant 
tout une religion nationale; son objet est en premier 
lieu non pas l'honneur des dieux, mais le salut de 
l'État, qui est censé dépendre de la bienveillance des 
dieux comme d’une condition nécessaire 7. C’est l’ac- 
complissement des devoirs religieux qui devait assurer 
à l'État cette protection des dieux qui veillent sur sa 
prospérité " : la pratique du culte national était done 
un acte et un devoir de patriotisme, et l'État devait 
punir les offenses faites à la divinité s’il voulait échap- 
per au courroux de celle-ci. 

« Ainsi se comprend facilement qu’à l’origine, outre 
le délit privé comme le vol, et le crime public comme la 

L 
biæ Busures, ut Noricis Belenus, ut Africæ Cælestis, ut Mau- 
rilaniæ reguli sui. Romanas, ut opinor, provincias edidi, nec 
lamen Romanos deos earum, quia Romæ non magis coluntur 
quam qui per ipsam Italiam municipali consecratione cen- 
sentur : Casiniensium Beluentinus, Narniensium Visidianus, 
Asculunorum Ancharia, Volsiniensium Nortia, Ocriculane- 
rum Valentia, Lutrinorum Hostia, Faliscorum in honorem 
patris Curis el accepit cognomen Jano. Tertullien, Apologet., 
c. xx1V; Ad nation. 1. IT, c. vu. Les citoyens des municipes 
qui allaient s'établir à Rome y conservaient leur culte natio- 
nal. —7E, G. Hardy, Christianity and the Roman govern- 
ment, in-8°, London, 1894, sect. τ, p. 4. — # De là cette thése 
païenne, réfutée par les apologistes : les Romains doivent 
à leur fidélité religieuse à l'égard des dieux la grandeur et 
la prospérité de leur empire. Cf. Tertullien, Apologelicum, 
Ce AXV, XVI, PL, ΤΟΙ, col. 421: 


aute trahison, il y ait eu probablement, comme troi- 
ième catégorie criminelle, le délit religieux, punissable 
d'après une procédure criminelle spéciale qui était de 
‘la compétence du tribunal ecclésiastique des pontifes ?. 
« Dans les temps historiques, le délit religieux avec 
procédure spéciale a bien vite disparu. Le sentiment 
religieux s’affaissant, la religion devint de plus en plus 
un instrument politique entre les mains du pouvoir 
souverain, ce qui fit baisser l’autorité des pontifes, 
Depuis que le pouvoir suprême s'était réservé le droit 
d'infliger aux citoyens la peine de mort ou les fortes 
“amendes, les pontifes ne pouvaient plus prononcer de 
“sentences capitales, et bientôt leurs jugements n’eu- 
rent plus d'autre sanction que celle de la conscience. 
Ainsi disparut de bonne heure la procédure spéciale 
“pour crime religieux. À peine en est-il resté quelques 
vestiges; telle la punition infligée par les pontifes aux 
vestales qui violaient leurs vœux. 
> « Le délit lui-même disparut comme catégorie spé- 
ἃ ciale. Les cas spéciaux rentrèrent dans le droit com- 
mun. La divulgation des oracles sibyllins fut punie 
comme parricide; le sacrilegium ou vol dans le temple 
fut l'objet de poursuites civiles comme le vol et l’in- 
“este ou tout autre délit de droit commun ἡ. En dehors 
‘de ces cas, la punition directe du délit religieux ne se 
. retrouve pas dans la législation criminelle ordinaire ὅ, 
… Le droit criminel public ne s'étend pas à la conduite 
_ religieuse du citoyen ‘. ς 
« Au milieu du scepticisme grandissant on finit par 
se persuader que les dieux avaient à venger leurs 
offenses eux-mêmes : Deorum injuriæ diis curæ, dit 
- Tibère. Tertullien montré de la façon la plus énergique 
que personne ne peut être forcé d’honorer les dieux de 
empire. Tout le monde a le droit de dire : « Je ne 
« veux pas des faveurs de Jupiter : qui es-tu pour me 
-« Jes imposer ? Que Janus courroucémelance les regards 
. « qu'ilvoudra: qu'as-tu à y voir?» L’impiété n’en- 
traîne plus de peines civiles δ; le faux serment prêté en 
…_ invoquant les dieux n’est plus puni par la loi’; les 
simples citoyens n’ont aucune obligation de parti- 
_ <ciper aux actes du culte“. 
᾿ « Cependant, si l'État se souciait peu de châtier le 
scepticisme des citoyens qui ne pratiquaient pas le 
culte ‘officiel, il veillait néanmoins à conserver à ce 
culte son caractère de religion d’État, en prenant des 
mesures contre les cultes étrangers ou les cérémonies 
nouvelles qui auraient pu supplanter où corrompre le 
“culte des dieux du Capitole. Cicéron nous rapporte en 
substance une ancienne loi défendant aux citoyens 
d'honorer des divinités nouvelles ou étrangères qui 
_ n'auraient pas été officiellement reconnues ἢ. C'était 
… Jà, semble-t-il, l’ancien principe fondamental autour 
. duquel pivotait toute la politique religieuse de l’État 
romain. Mais la religion romaine n’ayant rien de méta- 


1 Fh. Mommsen, Der Religionsfrevel im rômischen Recht, 
— dans Historische Zeitschrift, 1890, t. Lx1V, p.390. — 31,. 
“Guérin, Étude sur le fondement juridique des persécutions con- 
Are les chrétiens pendant les deux premiers siècles de notre ère, 
…— dans la Nouvelle revue historique du droit français et étranger, 

1895, τι χιχ, p. 604.—* Mommsen, op. cit., p. 393.— 4 Jbid., 
Ῥ. 392.—" Tertullien, Apologet., c. xx vint : Ne præ manu essel 
urelibertatis dicere : Nolo mihi Jovem propitium : tu qui es? 
Me conveniat Janus iratus ex qua velit fronte; qui tibi mecum 
esi?P, L., t. x, col. 435.—° Cicéron, De legibus, 11, vu, 19 : 
 Pietatem adhibento… qui secus faxit, deus ipse vindex erit; 
αἴ. ΤΙ, x, 25 : Non judex, sed deus ipse vindex constituitur. — 
τ Cicéron, op. cit., LT, 1x, 22: Perjurii pœna divina exilium, 
᾿ς lumana dedecus; Tertullien, Ad nationes, 1. I, c. x ; ef. Apo- 
loget., ec. xxvur, P. L., t. 1, col. 435. — δ. Marquardt, Le 
“culte chez les Romains, trad. Brissaud, Paris, 1889, t. 1, 
Ῥ. 253 sq.; Mommsen, Rômisches Strafrecht, Leipzig, 1899, 
“D: 568. — * Cicéron, De legibus, II, vrur, 19 : Separatim nemo 
—habessit deos, neve novos sive advenas nisi publice adscitos; 
Privatim colunto quos rite a patribus [cultos acceperint]. En 
-oici la raison, ibid., II, x, 25 : Suosque deos aut novos aut 


DROIT PERSÉCUTEUR 


1590 


| physique, il est tout naturel que le principe ait été 

appliqué avec plus ou moins de rigueur d’après les 

exigences politiques du moment. Les conquêtes suc- 
| cessives, le cosmopolitisme qu’elles entraînèrent, l'ex- 
tension du droit de cité avec la promiscuité toujours 
grandissante de citoyens et de pérégrins, la marée mon- 
tante du scepticisme et l'engouement d'un grand 
nombre de Romains pour certains cultes étrangers, 
surtout orientaux, toutes ces causes réunies devaient 
nécessairement entraîner une tolérance de plus en plus 
grande 1°, » 

Le sénat, premier corps politique de l’État, au temps 
de la république, possédait la prérogative d'admettre 
dans le panthéon romain les dieux étrangers #, il 
jouissait en même temps du droit de régler et de sur- 
veiller l’exercice des cultes exotiques, — sauf à se 
laisser faire violence parfois par la pression populaire 
et plus tard par la volonté impériale, Néanmoins, le 
sénat ne se désintéressa jamais des matières reli- 
gieuses : en 425, en 213, en 188 avant Jésus-Christ, on 
cite des interventions qui témoignent de sa préoccu- 
pation 1". Sous l'empire, l’autorité du sénat fut res- 
treinte, parce que l’empereur prit,en sa qualité de 
pontifex maximus, la direction suprême du culte et, 
en effet, c'est Auguste qui interdit aux citoyens ro- 
mains l’exercice du culte celtique, Fibère qui supprime 
les druides, Claude qui abolit leur religion, Marc-Aurèle 
qui punit les inventeurs et propagateurs de religions 
nouvelles corruptrices des bonnes mœurs. 

Quels étaient le caractère et la portée de ces diverses 
mesures d'intervention dans les affaires religieuses ? 

Si la loi enregistrée par Cicéron # n'existait plus 
comme loi criminelle, elle restait certainement debout 
comme un principe fondamental de politique religicuse. 
Ce n'étaient pas les juges qui appliquaient cette loi 
dans leurs sentences, c'était le sénat, ou l’empereur 
ou les magistrats avec droit de coercition qui l’appli- 
quaient d’après les exigences du moment, et, sous le 
principat, les sénatus-consultes et les édits impériaux 
restreignent l'exercice du jus coercendi à un fait déter- 
miné 1, restriction qui nous rapproche de la juridic- 
tion criminelle proprement dite. « N’est-il pas permis 
d’aller plus loin et de considérer au moins quelques- 
unes de ces mesures comme de vraies lois pénales? 
En eftet, il y en a qui sont permanentes de leur nature, 
enchaînent la liberté des magistrats, définissent nette- 
ment le délit, fixent les peines et se trouvent enre- 
gistrées dans le code pénal "5. Que faut-il de plus, à 
l’époque de la décadence, pour avoir de véritables lois 
criminelles qu’on peut invoquer, sinon devant les quæs- 
liones perpeluæ, au moins devant les juges statuant 
extra ordinem, auxquels étaient déférées les causes des 
chrétiens ? Comme nous le verrons, la répression du 
christianisme a commencé par une mesure de police 


alienigenas coli eonfusionem habet religionum el ignolas 
cæremonias sacerdotibus.— 1° C. Callewaert, op. cil., p. 8-11, 
— ὦ Tertullien, Apologet., e. v: Velus erat decrelum ne qui 
deus ab imperatore consecraretur nisi a senatu probalus. Ibid., 
c. Χαμ : Status dei cujusque in senalus æstimatione pendebal ; 
cf. J. Marquardt, op. cit., t. x, p. 52, note 2.— * G, Sérullaz, 
Essai sur la religion romaine et sur les rapports de l État 
romain avec quelques religions étrangères, in-S°, Lyon, 1889. 
| — Peut-être était-elle primitivement une loi pénale, sane- 
tionnée par la peine capitale. Cf. P. Vignenux, Étude sur 
l'histoire de la Præfectura Urbis à Rome, in-S°, Paris, 1896, 
p. 208. — 14 Mommsen, Der Religionsfrevel, p. 413. —?# Par 
exemple, les dispositions concernant la circoncision, les 
devins, les propagateurs de nouvelles religions. Paul, Sent., 
XXI, 1: Vaticinatores qui se deo plenos esse adsimulant, pri- 
mum fustibus cæsi, civitate pelluntur, perseverantes aulem 
in vincula publica conjiciuntur aut in insulam deportantur 
| vel certe relegantur. Au sujet des nouvelles religions, Paul, 
| V, xxt1, 2: Qui novas seclas vel ratione incognitas religiones 

inducunt, ex quibus animi hominum moveantur, hanestiores 
deportantur, humiliores capile puniuntur, 


1591 


transitoire, prise à l’occasion de l'incendie de Rome, 
alors que Néron avait besoin de victimes pour détour- 
ner de lui-même les soupçons et les accusations du 
peuple. Mais, quand, à cette occasion, la police romaine 
eut constaté le nombre et l’obstination irréductible 
des accusés, les ramifications multiples de la secte et 
la continuation d’une propagande qui devait perpétuer 
les mêmes abus supposés, aucunz magistrat romain 
n'aura été surpris de voir succéder bientôt à une mesure 
de police passagère et locale une disposition législative, 
un sénatus-consulte général et permanent de pro- 
scription ?, » 

XI. LES LOIS PÉNALES DE DROIT COMMUN. — La 
théorie des mesures de police n’est pas la seule pro- 
posée, une autre s’appuie sur l'existence de lois pénales 
de droit commun, applicables à tous les citoyens, plus 
menaçantes pour les chrétiens, exposés à les enfreindre 
par l'exercice même de leur religion. Cette théorie a 
été présentée et développée par Edmond Le Blant en 
ces termes : 

« Quelques mots inscrits par Lactance, au livre Ve 
de ses Znstilutions divines, sollicitent mon attention : 
Sceleratissimi homicidæ, dit-il en parlant des persé- 
cuteurs, contra pios jura impia condiderunt. Nam et 
conslitutiones sacrilegæ et disputationes jurisperitorum 
leguntur injustæ. Domitius, De officio proconsulis, libro 
septimo, rescripla principum nefaria collegit, ut doceret 
quibus pœnis afjici oporteret eos qui se cultores Dei 
confiterentur ?. 

« Ces paroles nous mettent en présence d’un fait 
qu'il importe de noter dans l’histoire de l’Église primi- 
tive : la réglementation officielle des poursuites dirigées 
contre les chrétiens. Dans une phrase dont tous les 
mots appartiennent au langage du droit, Lactance 
nous apprend que le célèbre jurisconsulte aujourd’hui 
plus connu sous le nom d’Ulpien avait rassemblé et 
expliqué, au livre VII de son traité De officio pro- 
consulis, les constitutions édictées par les empereurs 
contre le christianisme et que les avis des prudentes, 
ses propres commentaires aussi, sans doute, concou- 
raient en cette matière à condere jura, suivant l’ex- 
pression qu'emploie Gaïus, en parlant de la valeur 
attachée aux Responsa prudentium *. 

« Le traité d'Ulpien nous est parvenu en partie, 
fondu, au vit siècle, par l’ordre de Justinien, dans la 
masse du Digeste ou cité par l’auteur de la Collatio 
mosaicarum romanarum legum; mais, dans les frag- 
ments conservés, on ne peut, à coup sûr, s'attendre à 
trouver une mention spéciale des chrétiens. Les consti- 
tutions impériales rendues contre eux ont été rejetées 
tout entières par ceux qui établirent le texte des Pan- 
dectes, et il est certes impossible de mesurer à cette 
heure l’étendue de cette part Cu travail d'Ulpien qui 
est perdue pour nous. En ce qui touche les portions 


1 C. Callewaert, op. cit, p. 17, 19. 3 Lactance, 
Divinæj,institutiones, 1. V, c. xt, P. L., t. vi, col. 584. 
— ? Comment., 1, ὃ 7 : Responsa prudentium sunt sententiæ 
et opiniones eorum quibus permissum est jura condere; cf. 
Institules, 1. I, tit. r1,lex 8. — « Nous avons trois frag- 
ments du 1°" livre, 8 du second, 5 du troisième, 6 du qua- 
trième et du cinquième, 4 du sixième, 12 du septième et du 
huitième, 10 du neuvième, 4 du dixième. —# Cf. Laboulaye, 
Essai sur les lois criminelles des Romains, in-8°, Paris, 1845, 
p. 190. — “ Declam. in Catil., c. x1x : Primum XII Tabulis 
cautum esse cognoscitur ne quis in urbe cœtus nocturnos agi- 
laret ; deinde lege Gabinia promulgatum qui coitiones ullas 
clandestinas in Urbe conflavisset, more majorum capitali 
supplicio mulctaretur. —* Tite-Live, 1. XXXIX, c. vu sq. — 
* Controv., 111, 8. — * Digeste, 1. 1, Quod cujuscumque (xx, 10). 
— 10 Epist., 1. X, n. 43, 91, 97.—-1 Digeste, 1. 1, De colleg. et 
corpor. (XLVIr, 22).— #Digesle, 1. XL VII, tit. αν, lex 1, $ 1: 
Ad legem Jul. majest. : Majestatis autem crimen illud est. 
quo. cœtus conventusve fiat, — 15 Sentent., V, xx1x, 1. Dans 
les paragraphes VI et VII de la présente étude, nous avons 
montré qu'il ne peut être question, selon nous, de fonder les 


DROIT PERSÉCUTEUR 


1592 


dues à sa rédaction personnelle, je ne pense point que 
le dommage doive être fort considérable. Le VII: livre 
du De ofjicio proconsulis est, avec le VIII°, celui dont 
le Digesle contient le plus de textes ὁ, et je ne vois 
guère ce qui manque à ces fragments pour qu’au point 
de vue de la poursuite des chrétiens, l’œuvre d’Ulpien 
soit presque complète. Rien qu’à fouiller dans l’appa- 
reil de ce que nous possédons de ses écrits, de ceux de 
Paul, la scciété romaine n'aurait été que trop puis- 
samment armée contre les fidèles. Des assimilations 
redoutables, qui les plaçaient au rang des derniers 
criminels, les soumettaient aux peines les plus graves ὅ. 

« Jetons un regard sur cette jurisprudence romaine 
qui, avec les constitutions des princes, concouraïit, 
suivant le mot de Lactance, à condere jura contre les 
fidèles. Deux crimes y étaient mentionnés qui empor- 
taient les peines les plus graves : la lèse-majesté, le 
sacrilège. Il était encore un acte qui exposait aux peines 
édictées contre ces crimes : la participation aux r£u- 
nions illicites, dont s’inquiéta, dès ses premiers ans, la 
société romaine. Une déclamation attribuée à Porcius 
Latro contient les mots qui suivent : « On lit dans la 
« loi des Douze Tables que nul ne doit former dans la 
« ville des réunions nocturnes; puis la loi Gabinia ἃ 
« décrété que, selon l’usage des ancêtres, on punirait de 
« mort celui qui provoquerait à Rome des assemblées ὃ. » 
Il ne paraît pas que la législation ait jamais varié sur 
ce point; nous le voyons par le hideux épisode des 
Bacchanales ?, dans les textes de Sénèque le Rhéteur’, 
de Gaïus " et de Pline‘; et Ulpien dit, au livre VI® du 
De ofjicio proconsulis : Quisquis illicitum collegium 
usurpaverit, ea pœna tenetur qua tenentur qui hominibus 
armatis loca publica vel templa occupasse judicati 
sunt#, Puis, par un de ces renvois qui rattachaient 
entre elles les différentes sections de son ouvrage; il 
écrit, au livre VII®, que ce dernier crime tombe sous 
le coup de la loi de lèse-majesté ©. Les peines réservées 
aux coupables de lèse-majesté, nous les savons par le 
célèbre Paul, contemporain d’Ulpien, et, comme lui, 
préfet du prétoire : Humiliores bestiis objiciuntur vel 
vivi exuruntur; honestiorcs capite puniuntur #, 

« Voilà donc les chàliments terribles réservés aux 
malheureux convaincus de lèse-majesté, de sacrilège. 

« Ces deux crimes étaient ceux des chrétiens. Le 
mépris des dieux, le refus de sacrifier au génie de 
l'empereur, la participation habituelle à des réunions 
illicites et, par aggravation, tenues de nuit, comme 
tant de textes nous l’apprennent :#, suffisaient à 
appeler sur eux ce double chef d'accusation. Tel était 
le nœud de la poursuite; et l’on serait tenté de le 
penser, rien qu’à voir les meilleures années dont 
ait joui l’Église primitive correspondre aux règnes 
des princes qui écartèrent ou modérèrent l’accu- 
sation de majesté Vespasien 15, Titus!, Nerva", 


bases juridiques de la persécution sur la lèse-majesté et sur 
le sacrilège. Toutefois, nous nous gardons d’omettre cette 
partie de l'argumentation d'Edmond Le Blant, afin de don- 
ner celle-ci dans toute sa force et aussi parce que ce qui a 
été dit précédemment suflit à annuler d'avance les conclu- 
sions qu’il prétend en tirer. — 4 Pline, Epist., 1, X, 
n. 97: Quod essent soliti, stato die, ante lucem convenire; 
Minucius Felix, Octav., c. vit: noclurnis congregalio- 
nibus; Tertullien, Ad uxor., 1. II, c. αν : nocturnis convo- 
cationibus; le même, De corona, c. 11: antelucanis cœtibus: 
le même, De fuga, c. x1v; cf. Declam. in Calil., α. xIX; 
Cicéron, De legibus, 11, 1x; Paul, Sentent., V, xxIm, 15. 
Les chrétiens eurent plus tard à poursuivre les païens 
pour réunions nocturnes. Zosime, 1v, 3; Code Théodos., IX, 
vu, 7; XVI, x, 5.— 15 Dion, Hist., 1. LXVI, c. 1x; Eutrope, 
vit, 13 : Placidissimæ lenitatis ut qui majestalis quoque contra 
se reos non facile puniret ultra exilii pænam.— Dion, op. cil., 
L LXVI,c.xix.— 2? Dion, op. cit., 1. LX VIIT, c. 1; sur ce pas- 
sage, cf. Tillemont, Hist. des emp., t. τι, p. 137; De Rossi, 
Bull. di arch. crist., 1865, p. 94; les notes de l’édit, Sturz, 
t« vi, ἢ. 597. 


1593 DROIT 


PERSÉCUTEUR 


1594 


Mrajan !, Pertinax *, Macrin *, Alexandre-Sévère # et | « lois Cornelia n’exemptent aucun ordre de citoyens de 


Tacite ἡ. Mais, si bien appuyé que ce lait puisse 
paraître, il est précieux de le voir nettement attesté 
par un jurisconsulte du 1115 siècle. « Vous nous repro- 
« chez, dit Tertullien aux idolâtres, vous nous repro- 
« chez de ne pas adorer les dieux, de ne point sacrifier 
« pour les empereurs. À coup sûr nous n'offrons de 
« sacrifices pour personne, puisque nous ne le faisons 
“ pas pour nous-mêmes, et que, d’ailleurs, nous ne 
« reconnaissons pas vos dieux. Voilà pourquoi nous 
« sommes poursuivis comme coupables de sacrilège 
« et de lèse-majesté. C’est là le point de notre cause, 
“ ou, pour mieux dire, elle est là tout entière ®. » 

« Les actes des martyrs sufliraient seuls à nous 
apprendre quelles furent les bases des poursuites diri- 
gées contre les premiers fidèles. C’est le majestatis 
sacrilegium que vise la sentence rendue contre saint 
Symphorien 7, et, pour ne citer que des textes qui 
inspirent toute confiance, les martyrs Scillitains sont 
condamnés comme ayant refusé de rendre à l’empe- 
reur les honneurs religieux; Pionius, pour s'être 
montré, dit le proconsul, sacrilegæ mentis°; et nous 
lisons dans le jugement qui frappa saint Cyprien : « Tu 
« as vécu de longues années dans l'esprit de sacri- 
“ lège; tu t'es fait le chef d’une conspiration; tu t’es 
« déclaré l'ennemi des dieux de Rome et de ses lois 
« sacrées 10, » 

« Que la mort des martyrs ait été celle des mal- 
heureux coupables de lèse-majesté et de sacrilège, les 
textes qui viennent d’être rapportés ne semblent guère 
permettre que l’on s’en étonne. Mais, avant de périr, 
un grand nombre de fidèles ont subi d’indignes vio- 
lences et peut-être, en cela, des rigueurs spéciales sem- 
bleront les avoir accablés. 

« Si nous écartons ici un seul point, c’est-à-dire 
l'application de la torture employée non comme moyen 
d'enquête, mais pour arracher des apostasies, l'étude 
des textes contemporains nous paraît établir le con- 
traire. Pour qui passait sous le niveau terrible de la 
loi de lèse-majesté, il n’était plus de sauvegarde; les 
distinctions de caste; disparaissaient; Aumiliores et 
honestiores, comme parlaient les Romains, tous tom- 
baient au même rang, tous devaient subir la même 
question. Cum de eo quæritur, est-il dit au sujet de ce 
crime, nulla dignilas a tormentis excipilur ". Sous 
Auguste, nous voyons déjà la farouche défiance du 
souverain faire souffrir au préteur Gallius les tour- 
ments que la loi d’alors réservait aux esclaves : servilem 
in modum lorsit, dit Suétone #, Il y avait dans ces 
violentes exceptions, réglementées dès le temps du 
jurisconsulte Paul, une tradition redoutable et que 
nous retrouvons vivace au 1v° siècle, lorsqu’Ammien 
Marcellin écrivait : « S'il s’agit de lèse-majesté, les 


1 Pline, Panegyr., xLI1: Hujus tu metum penitus sus- 
lulisti. Trajan n’est compté comme persécuteur ni par 
Tertullien, ni par Méliton, ni par Lactance, — ? J, Ca- 
pitolin, 1n Pertinacem, νὰ : Quæstionem maÿjestatis penitus 
tulit, —° Dion, Hist., 1. LXX VIII, c. Χ͵ι. — # Code Justinien, 
IX, vurr, 1, ad leg. Just. majest.: Maÿsstatis crimina cessant 


.meo sæculo; cf.1. LV, tit. τ, lex 2, De reb, credit. — 5 Vopiscus, 


In Tacit., 1x : Cavit ut servi in dominorum capila non interro- 
garentur, ne in causa majestatis quidem. — 5 Tertullien, 
Apologet., c. x, P. [.., t. 1, col. 327. — τ Ruinart, Acta 
sincera, 1713, p. 82; cf. p. 463 : Reum se sentiat majestatis. — 
SRuinart, Acta sincera, p. 87: Speratum.… el Secundam 
christianos se esse con fitentes, et imperatori honorem et digni- 
tatem dare recusantes, capite truncari præcipio, —° Ruinart, 
Acta sincera, p. 150 : Pionium, sacrilegx virum mentis, qui 
se christianum esse confessus est ultricibus flammis jubemus 
incendi, ut. — 1° Ruinart, Acta sincera, p. 217 : Diu sacri- 
léga mente vixisti et plurimos nefariæ tibi conspirationis 
homines aggregasti, et inimicum te diis romanis et sacris legi- 
bus constituisti….. — 1 Paul, Sentent., V, ΧΧΙΧ, 2. — δ Octav. 
Aug., ©. XXVIT. — 3 1 XXIX, ce. χαὶ : Ubi majestas pulsata 
defenditur a quæstionibus vel cruentis nullam Corneliæ leges 


« souffrir les tortures sanglantes 15, » et, deux cents ans 
plus tard, Justinien, admettant dans son code des lois 
de Valentinien qui affranchissent de la question quel- 
ques privilégiés, exprime cette réserve : Excepla tan- 
Lum majestlatis causa in qua sola omnibus æqua condilio 
Este 

« S'être rendu coupable de lèse-majesté, c'était, on 
vient de le voir, descendre, en ce qui touche la torture, 
à 1α condition des esclaves, qui, d’après le droit ancien, 
devaient seuls la subir. Aucun rang, aucune dignité 
n'aurait donc protégé des païens contre les violences 
que souffrirent les fidèles. Mais, pour ces derniers, un 
lien de plus les enserrait et les exposait aux plus cruels 
tourments. Être reconnu chrétien, c'était, par cela 
même, être noté d’infamie, perdre ce rang social qui, 
pour queiques-uns, et s’il se fût agi d’autres crimes, 
aurait pu être une sauvegarde. L'histoire des persé- 
cutions le montre. En 250, l’empereur ordonne d’ap- 
pliquer aux fidèles ingénus le supplice du feu,dont ils 
devaient être exempts %, Le second édit de Valérien, 
rendu en 258, porte que les chevaliers romains con- 
vaincus de christianisme seront dépouillés de leur 
dignité 16, Dioclétien et Maximien déclarent infâmes 
tous les fidèles et les soumettent à la torture, quels que 
soient leur condition ou leur rang 17. Licinius dépouille 
de toute dignité ceux de ses fonctionnaires qui refusent 
de sacrifier aux idoles 15 En 304, les actes du martyre 
de sainte Théodora nous montrent le magistrat disant à 
une femme noble : « Je vais, si tu persistes, te traiter 
« commeune vile esclave. J'accomplirai pour toi, comme 
« pour les autres chrétiennes, l’ordre de nos maîtres les 
« empereurs 1.» La même année, saint Taraque invoque 
vainement, pour échapper à la torture, la loi qui en 
exempte les anciens soldats #. Sorti de l’armée parce 
qu'il était chrétien, il est déchu de tout droit à cette 
immunité ὁ", 

« Si rigoureux que fût le sort qu’acceptaient ainsi 
les fidèles, leur condition s’aggravait encore sous l’im- 
putation d’un autre crime que poursuivait la loi ro- 
maine *. Héritiers de la puissance de Jésus-Christ sur 
les forces de la nature et sur les esprits déchus, des 
chrétiens, des martyrs, désireux de montrer aux  do- 
lâtres une preuve de la puissance qui leur était départie, 
opéraient des guérisons miraculeuses, chassaient les 
démons du corps des possédés. Or, ces marques de la 
puissance du Christ étaient retournées contre ses dis- 
ciples et servaient de base à une nouvelle et redoutable 
accusation. De semblables prodiges ne paraissaient 
explicables que par la magie et ceux qui les opéraient 
tombaient sous le coup des lois qui frappaient tous 
ceux qui s’adonnaient aux sciences occultes. Les 
Douze Tables, et depuis, les empereurs, sont intrai- 


exemere fortunam. — % Code Justinien, 1. ZX, tit. vont, lex 4 : 
ad leg. Jul. maÿestatis.; cf. 1. IX, e. xLr, lex 16, De quæstio- 
nibus.—?#Ruinart, Acta sincera, p. 162 : Cujus fortunæ estis ? 
Ingenuus.. Scio utique εἰ tales jussit imperator vivos incendi, 
nisi sacrificaverint diis.—®S. Cyprien, Epist., LXXXIr, Suc- 
cesso fratri.— ? Lactance, De morte persecul., c. Xtrt; Eusèbe, 
Hist. eccl., 1. VILL, e. x, αν; ef. 1. VII, c. xv; S. Basile, Homil. 
ins. Julittam, edit. Maurinor., t. 11, p. 34.— 15 Eusèbe, Hist. 
eccl., 1. X, ce. va; De vita Gonst., 1. I, c. Liv; De mart. Palest., 
prœm.; Rufin, Hist. eccl., 1. X, ©. X; Lactance, De mort. 
persec., ©. x, ΧΙΠ; Sulp. Sev., Hist. sacr., 1. IT, ο. ΧΧΧτΙΙ. — 
1 Ruinart, Acla sincera, p. 398 : Sustineo le verbos autem et 
tormentis nondum subjici. Quod si permanseris contradicens, 
supplantari te tanquam ancillam, jussionem dominorum nos- 
trorum imperatorum adimpleri facio ad exemplar ceterarumt 
mulierum.— * Code Justinien, 1. TX, tit, xLt, lex 8, Dequæs- 
tion.; cf. Digeste, 1. XLIX, tit. xv1, lex 8, ὃ 10, De re militari. 
— % Ruinart, Acla primorum marlyrum sincera el selecla, 
in-fol., Amstelodami, 1713, p. 436. -- "" ἘΝ Le Blant, Bases 
juridiques des poursuites dirigées contre les martyrs, dans 
Les persécuteurs et les martyrs aux premiers siècles de notre 
ére, in-8°, Paris, 1893, p. 51-60. 


1595 


tables sur ce point. Le jurisconsulte Paul n'hésite pas 
un seul instant : « Les complices des magiciens, écrit-il, 
« sont livrés aux bêtes ou crucifiés, les magiciens sont 
« brûlés vifs2.» Les écrits mystérieux qu'onleur attribue 
sont impitoyablement brûlés et dans la persécution de 
Dioclétien on poussera plus loin que jamais aupara- 
vant ce souci de découvrir et d’anéanlir les livres des 
chrétiens. C'était là encore une application du droit 
commun. Il était de tradition à Rome, que les recueils 
magiques fussent détruits. On avait brûlé publique- 
ment les livres sibyllins ? et tous ceux qui devenaient 
suspects devaient aussi être jetés aux flammes. Ulpien 
ct Paul le disaient en même temps : « Il n’est point 
« permis de posséder des ouvrages dont la lecture est 
« réprouvée, les livres de magie ou autres de même 
« sorte. Qu'ils soient immédiatement anéantis. On con- 
« fisquera les biens des détenteurs, et, suivant leur con- 
« dition, les coupables seront déportés ou condamnés 
« à mort.» 

« Une appellation écrite dans les lois désignait les 
hommes dont les actes mettaient la société en péril : 
hostis 5, hostis publicus5, hostis patriæ*, hostis deo- 
rum atque hominum", humani generis inimicus”®, tels 
sont les noms donnés aux conspirateurs, aux meur- 
triers, aux magiciens. Ainsi parlait-on des fidèles. 
Leur prétendue haine du genre humain était, dès le 
premier siècle, devenue contre eux un sujet de pour- 
suite 1°, Au temps de Tertullien, toutes les formules 
d’exécration que nous venons de transcrire, hostis, 
hostis publicus, deorum, imperalorum, legum, morum, 
naluræ lotius inimicus 15, tous ces noms redoutables 
sont jetés aux enfants du Christ. En condamnant saint 
Cyprien, le juge lui dit : Inimicum te diis romanis οἱ 
sacris legibus constiluisti #. 

« Sous le poids de telles imputations qui résumaient 
toutes les autres, les criminels étaient légalement 
dévoués aux derniers supplices; leur fortune était con- 


tisquée, leur mémoire condamnée et abolie. Contre les: 


hostes publici, dit Tertullien, tout homme devient 
seldat, et, quand s’organisa la poursuite, le peuple, 
en eflet, ne prit que trop de part à la recherche des 
fidèles. 

« Ainsi donc, comme coupables à la fois de lèse- 
majesté, d’association défendue, comme sacrilèges, 
comme magiciens, comme détenteurs de livres dange- 
reux, en un mot, comme ennemis publics, les chrétiens 
tombaient sous le coup de la législation romaine, et, 
si nous exceptons la nouveauté de leur empressement 
à se proclamer coupables de ce que les persécuteurs 
regardaient comme un crime, nous n’apercevons rien, 
dans leur cause, que les païens n’aient, dès longtemps, 
prévu et poursuivi. 

« Jamais nos ancêtres, disait l’un d’eux, n’ont 
reconnu les superstitions étrangères, et voici que des 
milliers de citoyens s’y sont adonnés. Les femmes sont, 
parmi eux, en grand nombre, et c’est là l’origine du 
mal. On tient d’obscènes réunions de nuit où les sexes 
sont confondus et le péril menace l'État lui-même. 
Que de fois pourtant nos pères, nos aïeux n'ont-ils 
point chargé les magistrats de poursuivre les supersti- 
tions étrangères, de chasser de la ville les prêtres de 
ces cultes et de brûler leurs livres, de proscrire tout 


1 Paul, Sentent., V, ΧΧΙΠ, 17. — ?Tite-Live, Hist., 
XL, 29; Varron, dans 5. Augustin, De civil. Dei, 1. VIT, 
© XXXIV, P. L., t ΧΕΙ; col, 222. — δ Tite- Live, 
Hist., xxx1X, 16; Suétone, August, €. ΧΧΧΙ. — 4 Di- 
geste, 1. X,tit.xr, lex 4, n. 1, Famil. ercisc. — " Suétone, Nero, 
c. x1IX ; Vulc. Gallic., In Avid. Cass., vir; Digeste, 1. XLIX, 
tit, xvi, lex 7, De re milit.—* Spartien, In Sever., c. X1v ; Code 
Justinien, 1. 1, De bon. libert. (vx, 4, ἢ. 211) : Ut hostis publici 
bona fisco vindicata sint. — * Lampride, Commod., ©. ΧΥΊΙ. — 
* Aurelius Victor, De Cæsarib., c. XVII, — * Code Théodo- 
sien, 1. IX, tit. xv1, lex 6, De malef. et mathem. — ‘° Tacite, 
Annal., 1. XV, 44: IHaud perinde in crimine incendii, quam 


DROIT PERSÉCUTEUR 


1596 


| rite, toute cérémonie qui ne serait point de la tradition 


romaine. » Ces paroles, que l’on croirait tirées d’un 
plaidoyer contre les chrétiens, tant les accusations sont 
identiques, un consul les avait prononcées, près de 
deux siècles avant la naissance du Christ, en dénon- 
çant au sénat romain l'existence des Bacchanales. 
Sous l'empire, comme sous la république, l'esprit 
devait rester le même. Mécène répétait à Auguste : 
« Honore partout et toujours les dieux, suivant l’usage 
de la patrie, et contrains les autres à le faire. Déteste 
et condamne au supplice les promoteurs des cultes 
étrangers; tu ne le dois pas seulement par vénération 
pour les dieux, parce que l’homme qui les méprise ne 
respecte personne, mais aussi parce que l'introduction 
de divinités nouvelles porte la foule à suivre des lois 
étrangères. De là naissent les conjurations, les asso- 
ciations secrètes, si funestes au gouvernement d'un 
seul. Ne Lolère donc ni ceux qui méprisent les dieux de 
l'empire, ni ceux qui s’adonnent à la magie 1“. » 

« Cette double citation le montre : à côté des pra- 
tiques occuites, il était un autre crime odieux à la 
société romaine et qu’elle frappait avec non moins de 
rigueur : la profession des cultes étrangers. Contre les 
novateurs en matière religieuse, la législation et les 
mœurs étaient d'accord. « Que personne, ordonnait la 
« loi, n’adore des dieux particuliers; que les divinités 
« nouvelles ou étrangères ne soient l’objet d'aucun culte 
« privé, 511 Étatneles a pas reconnues 15.» Unillustre 
jurisconsulte, Paul, écrivait au mure siècle : Qui novas 
vel usu vel ratione incognilas religiones inducunt, ex 
quibus animi hominum moveantur, honestiores depor- 
Lantur, humiliores capite puniuntur δὶ 

« L'introduction d’un culte nouveau, l'émotion jetée 
dans les masses figurent au premier rang des accusa- 
tions portées contre les fidèles. Tertullien affirme que, 
sous Tibère, le sénat refusa solennellement d'admettre 
le Christ au nombre des dieux de Rome 17. C'était en 
rejeter le culte parmi les superstitions étrangères au 
nombre desquelles les païens comptaient le christia- 
nisme. Nova superstitio 5, Bécéapoy τόλμημα 1», ξένη χαὶ 
χαινὴ θρησχεία 20, barbari peregrinique ritus *!,tels sont 
les mots que répète leur colère et qui, d’après le droit 
traditionnel, dévouent les fidèles à la mort. 

« On ἃ vu avec quelle rigueur la société romaine 
punissait les crimes commis contre sa sûreté. Cette 
rigueur s’aggravait encore par la large part d’arbitraire 
laissée au magistrat. Sous le poids d’une accusation 
qui fut, en semme, toujours la même, les fidèles souf- 
frirent les peines les plus diverses; aux uns le feu, aux 
autres les bêtes féroces, la croix, le glaive. Cette variété 
dans les supplices n’était point particulière aux chré- 
tiens. Vers le début du 1° siècle, Tertullien constate 
qu’en Afrique on ne livrait pas aux flammes les sacri- 
lèges, les hos!es publici, les malheureux coupables de 
lèse-majesté 35: si, pour un temps qui est presque le 
même, nous interrogeons Lucien, nous voyons que, 
dans les pays de langue grecque, ce supplice était celui 
des parricides, des meurtriers ? et des magiciens #4 Le 
jurisconsulte Paul, qui écrivait à Rome, dit qu'en 
matière de sacrilège, les gens de basse condition seront 
condamnés aux bêtes ou au feu et Ulpien nous 
apprend que, pour réprimer ce crime, des proconsuls 


odio generis humani convicti sunt. — τι Tertullien, Apologet., 
C. IT, XXV, XXXV, XXX VI, P, L.,t. 1, col. 422. — 1 Ruinart, 
Acla sincera, p. 217; Acta proconsul. Cypriani, n.5. — 
13 Tite-Live, Hist., 1. XXXIX, c. xv, 15, 16.— 1 Dion Cas- 
sius, Hist., 1. III, ce. xxxvI.— 1 Cicéron, De legibus, ΤΙ, 8.— 
14 Paul, Sentent., V,xxt, 2; Digeste,l. XLVIII, tit. x1x, lex 30, 
—% Apologet., c. v, P. L.,t,1, col. 290. — 1 Suétone, Nero, 
XVI. — 39 Eusèébe, Hist. eccl., 1. VI, c. x1x, P. G., t. XX, 
col. 561.— 20 Jbid., 1. V, ce. 1.— *# Arnobe, Adv. gent., 1, 66.— 
13 Tertullien, Ad Scapul., ©. ΤΥ. — “Lucien, De morte 
Peregrini, ec. ΧΧΙΝ. — %# Lucien, Lucius, LIV, — # Paul, 
Sentent., V, XXIX, 1. 


mployaient le bûcher, d’autres la mise en croix, d’au- 
res les bêtes féroces 1. 
« Quelque nouvelle qu’ait été l'accusation de chris- 
me, nous n’apercevons donc point que la société 
lenne ait dû chercher, pour se défendre, un grand 
ombre d'armes d'exception. Ses lois, sa jurisprudence 
ditionnelle, la latitude laissée au juge dans l’appré- 
ation du fait *, comme dans l'application de la 
eine *, #, concouraient puissamment à la protéger 
ontre le péril, et, si nous réservons quelques responsa 
udentium, quelques règlements spéciaux sur la pro- 
Le Du, sur les voies de contrainte, quelques consti- 
tutions impériales enregistrées par Ulpien et que nous 
_ avons perdues, nous ne pensons point que les suppres- 
sions faites dans son livre par les compilateurs du 
Digesle aient dû être considérables 4, » 
. Le mémoire célèbre d' Edmond Le Blant avaïit gardé 
son auteur du moins pour partisan 5 quand il rencontra 
unretour de fortune 5. La thèse, généralement délaissée, 
élait reprise et précisée : pendant les deux premiers 
siècles, les chrétiens n’ont pas été poursuivis pour délit 
de christianisme et, comme disent les apologistes, διὰ 
τὸ ὄνομα, mais pour crimes de droit commun, inceste, 
meurtre d'enfants, magie, sacrilège, conspiration, et 
surtout lèse-majesté 7. La raison en est qu’on ne saurait 
… expliquer d’une autre manière ce que l’histoire des 
tions contre les chrétiens offre précisément de 
plus caractéristique, à savoir : 1° que, jusqu’à Dèce, les 
suites aient été intermittentes et que jamais elles 
aient eu lieu à la fois dans toutes les provinces de 
pire ; 2° que, même aux époques et dans les lieux 
la persécution sévissait le plus fort, tous les chré- 
connus, avérés et publics n'aient jamais été com- 
dans les poursuites, mais seulement quelques-uns 
ntre eux, les plus en vue, ou les plus ardents”. La 
cessité d’une accusation peut, en partie au moins, 
re compte de ces deux faits. Car, en vertu de la 
e posée par Trajan, les magistrats n’ont pu con- 
mner légalement que les chrétiens contre lesquels 
it été intentée une accusation en règle !°, Mais juste- 
ment cette nécessité d’une accusation, qui est le prin- 
pe fondamental de la procédure criminelle du droit 
commun, est la preuve que les chrétiens sont pour- 
uivis d'après les règles du droit commun, c’est-à-dire 
en vertu des lois criminelles ordinaires "᾽ς. Toutefois, 
cette explication est encore insuflisante, parce que, 
à dans beaucoup de cas, sous la pression surtout des 
Ἂν haines populaires, les magistrats paraissent bien 
avoir transgressé l'instruction de Trajan !:. Le motif vé- 
; ri able et la seule explication satisfaisante des faits qui 
viennent d’être signalés, c’est dans l'application du 
oit commun. Ajoutez qu'il est arrivé parfois que des 
…Digeste, 1. XLVIII, tit. xrm1, lex 6. — ὅ Ibid. cf. 
1x 4, τι. 2. — : Jbid., 1. XLVIII tit. x1x, lex 13. — 
ÆE: Le Blant, op. cit, p. 66-71. A propos de ce 
émoirc, qui eut un moment de célébrité et de vogue, 
P: Allard, Histoire des persécut., 1911,t.7, p.174, note 1, 
ἔ avec raison que « ce système, renouvelé par M. Conrat, 
ie D mc οἴσει in rômischen Reiche von Stand- 
e der Juristen, est à peu près abandonné aujourd’hui, » 
de son côté, M. Callewaert, dans la Revue d'histoire ecclé- 
astique, 1911, p. 11, remarque « que les auteurs assez nom- 
qui aujourd’hui défendent [cette opinion] ont renoncé 
one à la plupart des lois invoquées par Le Rlant, 
ttacher presque exclusivement à montrer que les 
ursuites contre les chrétiens sont juridiquement motivées 
rm Ja lèse-majesté divine (que d’autres appellent sacrile- 
um) où impériale, c’est-à-dire les offenses aux dieux ou à 
pereur. » — δ Le mémoire sur les Bases juridiques des 
ursuites fut réimprimé sans modification dans Les persécu- 
ebles martyrs, in-8°, Paris, 1893, p. 51-71 πὸ réfutation 
un peu sommaire en fut faite par L. Duchesne, Les origines 
chrétiennes (autographié), p.116 sq. —®M. Conrat, Die Chris- 
“enverfolgungen in rômischen Reiche vom Standpünkte der 
νι ἰδίεπ, in-S°, Leipzig, 1897. — ? Ibid, p. 20 54., 78. — 


DROIT PERSÉC 


CUTEUR 1598 
chrétiens, sans avoir abjuré, aient été acquittés #; 
preuve que le chrétien n’est pas condamné 7:ὰ τὸ ὄνομα, 
parce qu'il est chrétien, mais pour avoir commis des 
crimes prévus et punis par les lois pénales. 

« Cette manière de voir paraît inadmissible. 

« Tout d’abord, prenons le témoignage des apolo- 
Les Ce dont ils se plaignent tous, c'est que préci- 
sément les chrétiens soient condamnés, non pour des 
crimes qu’ils auraient commis, mais uniquement 
comme chrétiens, 5:4 τὸ ὄνομα, dit Hermas; ὡς χρισ- 
τιανός, dit saint Justin. Qu’on prouve, disen!-il:, les 
forfaits que l'opinion nous reproche, mais il n’est pa 
juste que l’on nous condamne pour un nom. — Secon- 
dement, les rescrits impériaux, et notamment le plus 
important de tous, celui de Trajan. Si l’accusé nie 
qu’il est chrétien, il doit être mis en liberté, dit l’em- 
pereur M. C’est donc qu'il est poursuivi simplement 
comme chrétien; car un criminel de droit commun 
n’est pas acquitté par cela seul qu'il nie son crime ®. — 
Troisièmement, les actes de martyrs qui nous ont été 
conservés, et, avec eux, les différents récits par les- 
quels nous pouvons connaître la façon dont on procé- 
dait contre les chrétiens. Nous voyons dans tous que 
l'accusation porte (presque toujours uniquement, dans 
tous les cas principalement au moins) sur le fait du 
christianisme. On demande à l’accusé s'il est chrétien. 
S’il abjure, il est toujours mis en liberté. S’il avoue, on 
le somme (par des supplices le plus souvent) : de re- 
noncer au christianisme, et s’il persiste, on l'envoie au 
supplice 17, Rien de plus typique que la sentence pro- 
noncée contre les martyrs Scillitains : Speratum, Nar- 
zalum, Cilinum, Donatam, Vesligiam, et omnes qui 
chrisliano rilu vivere se confessi sunt, el quotquot obla- 
Lam sibi facultatem redeundi ad deorum culturam obsti- 
nanler non receperunt, gladio animadvertere placet ». 
Toute cette procédure, qui n’a qu’un seul but, faire 
déclarer à l’accusé qu’il est ou qu’il n’est pas chrétien, 
est la preuve évidente que c’est là, en eftet, toute la 
question, c’est-à-dire que l'accusation ne porte: que 
sur le fait de christianisme. Qu'il soit arrivé parfois 
qu’à l'accusation de christianisme on ait mêlé des 
accusations de droit commun #, ou, beaucoup plus 
souvent, le refus du chrétien d’adorer la statue et la 
divinité de l’empereur, cela est certain *. Mais, le 
crime principal, celui pour lequel le chrétien, en fin de 
compte, est réellement condamné, c’est bien le crime 
même d’être chrétien. Et c’est pour cela qu’en abju- 
rant, le chrétien, même accusé de ces sortes de crimes, 
échappe à la condamnation, parce que le rejet du nom 
de chrétien fait disparaître par là mème ces accusations 
accessoires. 

« On dira peut-être à cela : comment admettre que 
5. Ibid., Ὁ. 10-13.—° Jbid., p. 26-29.— 1° Jbid., p. 16, notes 31- 
32. — 1 On voit que M. Conrat entend le conquirendi non 
sunt de la lettre de Trajan dans le sens d’une accusation 
proprement dite.— 13 Par exemple, à Lyon, en 177. Le gou- 
verneur, débordé par le fanatisme de la foule, opéra lui-même 
d'office et au lieu de s’en tenir à constater l’obstination et à 
la punir, comme Trajan l'avait prescrit, il accueillit toutes 
sortes d’accusations de droit commun. — # Jbid., p. 24, 
note 39. — 14 Lettre de Trajan à Pline: Si deferantur.… 
Marc-Aurèle condamne comme irréguliers les procédés 
employés à Lyon, où apostats el confesseurs sont empri- 
sonnés. — 1 C’est ce que fait observer Tertullien, Apolog., 11: 
Plane aliis negantibus non facile fidem accommodalis : nobis, 
si negaverimus, slatim creditis. — δ La torture employée 
pour faire avouer est iei employée pour faire nier; cf. Le 
Blant, op. cit., p. 169-177, 203-205, 214. — !! Procès de saint 
Polycarpe, de Carpus et ses compagnons, de saint Justin, 
des martyrs Scillitains, d'Apollonius. — δ᾽ B. Aubé, Les chré- 
tiens dans l'empire romain, Ὁ. 508, — αὐ Justin, Apol., τὰ, 12; 
Minucius Felix, Octavius, ce. XXviut; Tertullien, Apologel., 
c. 11, vit; Ad naliones, 1, 2; Ad Scapulam, €. 1v.— ** Oclavius, 
ce. vurr: Tertullien, De idolol., e. Xt; Scorpiace, τ; Acta Carpi, 
Papuli, ete., e. xx1; Terlullien, Ad Scapulam, ο. tv. 


1599 


les chrétiens aient été ainsi poursuivis pour leur reli- 
gion seule, lorsque nous savons avec quelle largeur et 
quelle indifférence l'État romain s’est montré hospi- 
talier pour toutes les religions étrangères, même pour 
les cultes les plus éloignés de la religion officielle, comme 
par exemple ceux d’Isis ou de la déesse syrienne ou 
de Mithra? 

« La réponse est très facile !. » 

Le panthéon romain, primitivement agreste et guer- 
rier, s’élargit rapidement à mesure que la victoire et 
les conquêtes soumirent les peuplades voisines. Soit 
largeur d'esprit, soit étroitesse, ce qui est tout aussi 
probable, les Romaïns réservaient bon accueil à toutes 
les divinités nationales des vaincus, ils les jugeaient 
aussi véritables que les leurs propres et redoutaient 
que la défaite ne les eût rendues courroucées et mal- 
faisantes. Pour leur ôter l'envie de nuire, on annexait 
les dieux d’un pays en même temps que le sol et ses 
habitants : c’était la naturalisation forcée. Les guerres 
de plus en plus fréquentes et les conquêtes de plus en 
plus lointaines dilatèrent rapidement la religion ro- 
maine, qui attira, accueillit, ou simplement toléra les 
dieux étrangers que leur réputation rendait assez 
désirables ou redoutables pour justifier leur admission. 
L’Asie, la Grèce, l'Égypte se trouvèrent ainsi repré- 
sentées officiellement par des prêtres et un culte public 
ou, plus modestement, par des fidèles et une dévotion 
privée. Le résultat fut la constitution d’une religion 
passablement bigarrée, un peu bizarre sans doute, mais 
si tolérante qu'on ne pouvait imaginer rien au delà. 
Cette tolérance n’avait de bornes que si l'État voyait 
sa suprématie politique contestée ou la morale publique 
menacée. 

L'État romain s’incarnait alors dans des hommes de 
gouvernement d’un mérite supérieur. Ils croyaient la 
fortune de Rome liée à sa religion. Du fond même de 
cette religion, de sa certitude absolue ou de ses origines 
historiques, ils se souciaient à peine ou pas du tout; quel- 
ques-uns les tenaient même pour des fables, mais tous, 
jusqu'aux plus sceptiques, s’imposaient une supersti- 
tieuse croyance aux dieux anciens et récents, indi- 
gènes etnaturalisés, qu'ils tenaient pour l’assise immua- 
ble et intangible de la puissance romaine. Le Romain et 
le provincial pourront faire choix du dieu auquel, de 
préférence, ils adresseront leurs prières, pourvu qu'ils 
ne réclament en faveur de leur préféré rien qui soit de 
nature à ébranler la religion traditionnelle, symbole et 
fondement de l'existence nationale. Adorateurs de 
Mithra, d’Isis ou de la grande Déesse et de tant d’autres 
divinités adressent leurs hommages aux dieux ro- 
mains sans marchander, sans conviction peut-être, 
mais on n’en demande pas tant. Bien plus, l'homme, 
qui offre un taurobole à la mère des dieux est le plus 
souvent un fonctionnaire ou un soldat, dévot à la 
religion oflicielle, qui, par cette cérémonie elle-même, 
honore la divinité de l’empereur et de l'État romain. 
Seuls, les adorateurs juifs de Jéhovah se montrent 
réfractaires et irrévérencieux. Leur dieu refuse de 
prendre place dans le panthéon des dieux des nations, 
auxquels il refuse jusqu'à l'existence; ce qui serait 
subversif si ce n'était surtout inoflensif à force d’être 
ridicule. Les hommes d'État romains, avertis de cette 
singularité, n’en paraissaient ni émus ni offensés, ils 
se contentaient de surveiller les juifs, d’entraver sans 
bruit leur ardeur de prosélytisme, de réduire périodi- 
quemest leur nombre par d'immenses tueries chaque 
fois que l'occasion propice s’en présentait et, au moyen 
de ces correctifs, on passait à ces fanatiques le droit de 
pratiquer leur religion, ce qui montrait combien réel 
était le principe de la tolérance romaine à l'égard des 


1E,.-B. Beaudoin, dans Revue historique, 1898, t. ΤΙ ΧΎΤΙΙ, 
Ρ. 160-163. — τ 7bid., p. 164-165, — ? A, Profumo, Le fonti 


DROIT PERSÉCUTEUR 


1600 


peuples subjugués. Au reste, le judaïsme, par l’étroi- 
tesse et la minutie de ses pratiques, par la circoncision, 
par son caractère de religion nationale, par son mépris 
pour les gentils, s'était fermé à lui-même le champ des 
ambitions sans limites et de la propagande universelle. 
Tout au contraire, les chrétiens viennent de partout, 
et pénètrent partout : esclaves, soldats, ils s’insinuent 
dans les familles, dans l’armée, doux, modestes, accueil- 
lants, intraitables sur deux points : la règle des mœursiet 
le loyalisme. Cela eût dû, semble-t-il, concilier au chris- 
tianisme la bienveillance des politiques. Ce fut au con- 
traire la cause de leur impitoyable rigueur. Sans doute 
on pouvait être chrétien sans cesser d’être Romain, 
mais malgré cela les chrétiens ne pouvaient revendi- 
quer la tolérance et les privilèges dont jouissaient les 
juifs. Avant, et même après la destruction de Jéru- 
salem, le judaïsme était très régulièrement la religion 
nationale des juifs. Mais il n’y eut jamais de nationa- 
lité chrétienne, ou plutôt les chrétiens appartiennent à 
toutes les nations du monde. « Bien plus, il y a même 
des chrétiens qui sont des citoyens romains: Il y en 
a qui sont légionnaires, fonctionnaires publics, ils 
entrent jusque dans le sénat; il y en a dans la fa- 
mille’ impériale elle-même. Voilà le scandale et voilà 
le danger public : des milliers d'hommes, et non seu- 
lement des sujets de l’empereur, mais des citoyens ro- 
mains, mais des membres des familles gouvernantes, 
qui vivent à part, qui n’adorent pas les dieux de l’État, 
qui ne reconnaissent pas la divinité de l’empereur, qui 
ne prennent pas part aux fêtes et à la « félicité publi= 
que», qui abhorrent les jeux, qui méprisent les temples, 
qui fuient les curies et les fonctions publiques. Voilà 
pourquoi l’administration impériale, tolérante aux 
autres religions, a fait la guerre à la religion des chré- 
tiens. Elle a vu dans le christianisme la protestation 
contre cette société et cette civilisation contempo- 
raines dont les gouvernements de chaque époque ont à 
peu près nécessairement la garde ?, » 

XII. UN «INSTITUTUM » DE TIBÈRE. — Ce qu'on serait 
tenté de nommer la capacité plastique de la théorie 
d’une condamnation de droit commun pour lèse-majesté 
divine et impériale abandonnée à l'arbitraire des ma- 
gistrats n’était pas épuisée. Une hypothèse ingénieuse, 
appuyée sur une abondante érudition et une science 
juridique étendue et précise, fut apportée et rencontra 
quelque temps bon accueil “. Après avoir montré que 
« sauf de rarissimes exceptions, la coercition de police 
ou d’autres magistratures n’a rien à voir avec les procès 
des chrétiens # », cn s’attaqua à l'existence, à la base du 
droit persécuteur, d’une loi d'exception proserivant 
nommément les chrétiens. Par une de ces règles de 
procédure qu’en droit on appelait, dit-on, instilulum, 
l’empereur Tibère aurait indissolublement associé dans 
la jurisprudence criminelle trois groupes différents de 
crimes du droit commun : a) crimes contre la morale 
publique et délinquence habituelle, b) crime de sacrilège 
ou d’athéisme, contre la religion, c) crime de lèse-ma- 
jesté, contre l’empereur ou le peuple romain. 

« Cette base nous paraît peu solide et l’auteur, 
M. Profumo, n'arrive à sa conclusion qu'en supposant 
que tous les griefs donnés par Pline et Trajan, Suétone 
et Tacile, saint Justin, Minucius Felix, Athénagore 
et Tertullien, sont des accusations judiciaires, juridi- 
quement valables devant les tribunaux. Mais on peut 
tout aussi bien supposer le contraire et même prouver, 
croyons-nous, qu'il n'y ἃ qu'une seule accusation juri= 
dique, celle du nomen chrislianum, ὁνύματος χατηγόρια, 
tandis que tous les autres griefs ne sont que des im 
putations extrajudiciaires, colportées par la rumeur 
publique, et ne se rencontrent pas formellement comme 


ed i tempi dello incendio neroniano, in-4°, Roma, 1905, p.197- 
353, — 4 Jbid., p. 228. 


usations juridiques dans les procès chrétiens ?. Les 
des martyrs n’ont d’ailleurs pas suflisamment 
té mis à contribution par M. Profumo *. 

« Les trois catégories de crimes réunies dans les pro- 
chrétiens sont, d’après lui, respectivement pro- 
>6es : a) par les leges sumpluariæ Juliæ, etc. ; b) par 
lex Julia de peculatu et de sacrilegis; c) par la Lex 
ia de majestate imminuta ὃ. Dans la procédure contre 
chrétiens, les trois espèces juridiques sont si inti- 
ment liées ensemble que la preuve juridique d’un 
des trois crimes fournit légalement la preuve d’un 
t d'âme qui impliquait les deux autres accusations #. 
ei ne s’est pas établi par une loi, mais par une « règle 
de procédure juridique » non inscrite dans les codes mais 
« promulguée par la consuétude légale et de valeur très 
égale à celle des leges du droit romain * ». Ces sortes de 
- règles de procédure non écrites étaient connues sous la 
‘dénomination technique d’éinstitutum 5. 
« C'est donc Tibère, novi juris repertor, qui, en éten- 
—… dant la lex Julia de majestate imminuta, aurait, dans 
᾿ la procédure, réuni indissolublement aux accusations 
de lèse- majesté les deux autres groupes signalés. Cet 
instilutum aurait même reçu autonomastice le nom de 
lex de majestale (pourquoi pas inslilulum de majestate ?), 
“en opposition avec la lex Julia de majestate imminuta 7. 
— Mais si Tibère est l’auteur de ce groupement, 
comment se fait-il que, dans le procès d’Apuleia Va- 
rilla 8, c'est précisément Tibère qui fait disjoindre les 
l verses accusations ? De tous les textes cités il nous 
emble découler simplement que, sous Tibère — comme 
plus tard sous Néron et sous Domitien — on a beau- 


Tibère, « le complément Le toutes les accusations " » et, 
sous Domitien, le singulare el unicum crimen eorum qui 
_crimine vacarent 1°. 
. « Quoi qu'il en soit, M. Profumo ne trouve de traces 
du soi-disant Instilutum de Tibère, ni sous Claude, ni 
“sous Néron avant l’année 62 : Tune primum revocata ea 
LEX A; il croit le retrouver dans des procès de 64 et 65; 
en 66, l'Znstitutum serait en pleine vigueur : il le con- 
state dans les intéressants procès intentés à Thrasée 
-Pætus, ainsi qu'à Barcas Soranus et à sa fille Servilia #. 
Dans ce dernier cas, qui n’est certainement pas un 
procès de chrétienne, nous ne voyons qu'une seule 
espèce juridique, la magie ou la divination qualifiée. 
« Entre les années 62 et 64, Néron aurait appliqué 
aux chrétiens la maxime de procédure inventée par 
Dibère : c'est l’Znstitutum Neronianum de Tertullien #. 
« Se basant sur la signification technique du terme 
᾿ mandaltum (ordre envoyé par l’empereur aux magis- 
rats pour l’exacte application des lois ou du droit) 
employé par Tertullien 4, il croit pouvoir établir avec 
| sertie que Néron adressa aux grands magistrats de 
Rome et des provinces un mandalum en vertu duquel 
‘ceux qui professaient cette vie judaïque, mystérieuse 
« et sectaire et ceux qu'on désignait communément 
» sous le nom propre de chrétiens, devaient, à raison : 
… « lede leur délinquence sectaire habituelle; 2° de leur 
| is affiché; 3° et de l'hostilité qu'ils affectent 


À Athénagore, Legatio, τι. 2,début.— *? Quant à l'utilisation 
de Mertullien, elle est contestable, ainsi que l’a montré mi- 
utieusement C. Callewaert, dans Revue d’hist.ecclés., 1907, 
ur, p.752.—-* A. Profumo, op. cit., p.208, 214. « Est-ce bien 
air? Le seul sacrilegium que punit la lex Julia de peculatu, 
Seul d'ailleurs qui soit connu en droit pénal romain, est le 

καὶ vol d'objets sacrés », qui n'avait rien de commun avec 
« l'athéisme ou la conduite religieuse des chrétiens. » C. Cal- 
Mewaert, op. cit., 1907, t. vanr, p. 752.— 4 A. Profumo, op. cit, 

D 228, 236. — " Jbid., ἡ. 214. — δ. Nous avons peine à 
roire que le terme institutum ait chez Tertullien, Apologet., 
“cv; Ad nat. τ, 6, cette signification restreinte. » C. Calle- 


[nr 


DROIT PERSÉCUTEUR 


1602 


Δ envers le peuple romain, soit en ne prenant part 
ni à la vie publique, ni aux solemnia propitiatoires 
« de l'empire célébrés officielle me nt et publiquement, 
niau serment du jour de l’an %, soit en manifestant 
d'une façon constante et DE leur πὶ pris 
. public pour le chef de l’État, le princeps, en mépri- 
sant et son Genius et sa Salus et ses images ε consa- 
" crées »; tous ceux-là devraient, d’après l'interpré- 
« tation du droit, tomber sous le groupe des crimes 
punis spécialement par l’Inslilulum de Tibère%. » 
« Les christiani auraïent donc été nominalivement 
désignés dans l’instilutum ou le mandalum de Néron. 
Voilà, dans le système des lois de droit commun, une 
heureuse et significative évolution [qui nous achémine 
vers l’opinion de la loi exceptionnelle]. Quoi qu'il en 
soit, l'hypothèse qui vient d’être exposée ἃ sur 565 
devancières l’avantage de mettre quelque unité dans la 
multiplicité des accusations (qu’on suppose juridiques), 
de faire mieux comprendre — pas complètement cepen- 
dant — comment toute la lutte porte sur le nomen 
chrislianum : comment le seul refus de sacrifier (à 
supposer qu'il fût crime et non preuve du délit de chris- 
tianisme) aurait fourni non seulement la présomption, 
mais encore la preuve légale ! des trois espèces de 
crimes d’immoralité, de sacrilège et de lèse-majesté; 
comment on ait refusé aux inculpés chrétiens tout 
droit de se défendre ᾽". Mais tout cela présuppose ce 
postulat indémontrable, que les accusations d’immo- 
ralité, de sacrilège, etc., ont une portée juridique. Au 
reste, il y ἃ bien des choses que l'hypothèse n’explique 
pas du tout, par exemple comment aucun de ces trois 
crimes prétendument juridiques n’est jamais exprimé 
dans le verdict de condamnation; comment le simple 
aveu du nomen ou de l’esse christianum constitue à lui 
seul un crime spécifique capital : car c’est bien cela 
qui résulte des textes de Pline, de Trajan et des apolo- 
gistes. 

« Après toutes les savantes hypothèses mises en 
avant, il faudra finalement en revenir à l'opinion 
ancienne et admettre à la base de toute la jurispru- 
dence persécutrice, au lieu d’une simple règle de pro- 
cédure, une véritable loi pénale qui a nominativement 
proscrit les christiani ©,» leur déniant le droit d’exis- 
tence et les punissant de la peine capitale propler 
solum nomen. Cette législation nouvelle serait restée en 
vigueur jusqu'au règne de Dèce; les rescrits impériaux, 
depuis Trajan jusqu'à Marc-Aurèle, n'auraient fait 
qu'en régler l’application en vue de l’adapter à la 
nature tout à fait spéciale du délit « chrétien » et aux 
exigences de l’ordre public. 

Mais avant d'aborder l'étude des monuments de cette 
législation d'exception, il nous faut éclaircir divers 
aspects préparatoires à la question historique. Ces pré- 
liminaires nous amènent à envisager la nature du délit 
de christianisme et la législation qui atteint ce délit. 
Dans la discussion de ce dernier point une controverse 
interminable s’est engagée à propos de l’œuvre d’un 
écrivain d’une importance, parce que d’une comps- 
tence exceptionnelle: Tertullien.Chacun prétendtrouver 
dans les écrits de ce jurisconsulte * l'argument décisif 
en faveur de la coercition, de la loi de droit commun ou 


a 


waert, op. cil., p. 753.— ? A. Profumo, op. cil., p. 229 sq. 
285. — #Ibid., p. 229. — "ἘΠ pas seulement de deux 
groupes. Tacite, Annales, 1. III, 28. — :° Pline, Panegyr., 
c. XLII. — ὃ Tacite, Annal.. 1. XIV, 48. — # A. Profumo 
op. cil., p. 231, 233, 262. — % Ad naliones, 1, 6. — 
1 Tertullien, Ad Scapulam, ec. 1V, P. L., t. 1, col. 702. — 
ἂν Tacite, Annal., 1. XVI, . — !* A. Profumo, op. cil.. 
p. 261 sq. — 17 JIbid., p. 228, 236. — :* Ibid., p. 240 sq. — 


1» C. Callewaert, dans Revue d'histoire ecclésiastique, 1907, 
t. vu, p. 753-751. — "9 P. de Labriolle, Le droit romain 
dans l'œuvre de Tertullien, dans Revue des cours et conférences, 


1906, t. x1v, p. 125-143. 


1603 


de la loi d'exception. Non qu'en déchiquetant en tous 
petits morccaux les traités de Tertullien on ne puisse 
faire dire à un lambeau de phrase ce que le contexte 
repousse, ou qu'il faille se représenter le docteur afri- 
cain méconnaissant les faiblesses de ses cereligionnaires 
et niant que certains d’entre eux furent parfois con- 
damnés pour des méfaits étrangers à la foi chrétienne !:. 
Mais de ceux-ci il ne s’occupe même pas, ils ne sont ni 
martyrs, ni confesseurs, il ne les tient même plus pour 
chrétiens *. 

D'autres écrivains moins soucieux des questions de 
droit ou de jurisprudence attestent simplement que 
les chrétiens ont souffert pour la foi; ceux-ci parlent le 
langage usuel et encore que leurs expressions n’énon- 
cent pas le motif juridique, mais simplement la cause 
objective des poursuites, on aurait mauvaise grâce à 
recourir à ces témoignages vagues pour en dégager la 
cause juridique des condamnations *. 

XIII. LE DROIT EN VIGUEUR D'APRÈS TERTULLIEN. 
— Si nous voulons connaître la nature du délit de 
christianisme, il importe d'examiner la législation qui 
atteint ce délit. Pour cette élude, l'œuvre d’un écri- 
vain possède une importance exceptionnelle, c’est 
l'Apologeticum de Tertullien, de qui l’autorité et la 
compétence technique en matière juridique ne sont 
plus guère contestées. 

Trois chapitres de l’Apologelicum sont consacrés à 
la question des lois qui servent de base aux poursuites 
dirigées contre les chrétiens ‘. Ces chapitres, à condi- 
tion de n'être ni séparés ni morcelés, nous donnent la 
pensée de Tertuliien, tandis que la méthode qui con- 
siste à disséquer ses écrits, pour les interpréter en vue 
d'appuyer ou d’ébranler une thèse, ne nous fait con- 
naître que l’ingéniosité de ses interprètes. Il ne peut 
être question ici que de Tertullien lui-même. 

L'Apologelicum tout entier est construit sur un plan 
arrêté par une logique impeccable. « Dans l’introduc- 
tion, l’apologiste a montré combien est inique la haine 
qu'on nourrit contre les chrétiens, puisqu'elle s’obstine 
à rester aveugle (ch. 1-11). Il s'apprête à prouver posi- 
tivement l'innocence des chrétiens en montrant qu'ils 
ne sont coupables d'aucun des crimes qu’on leur impute 
(c. vir-xzix). Mais, dit-il en s’adressant aux juges, 
lorsque la vérité chrétienne aurait répondu par ma 
plume à toutes vos accusations, vous m'opposeriez, 
comme fin de non-recevoir, l'autorité des lois qui con- 
damnent cette vérité. Voilà pourquoi je vais d’abord 
discuter ces lois avec vous, qui êtes les tuteurs des 
lois. 

« Au ch. 1v, il examine la question au point de vue 
philosophique du droit absolu, et, le regard toujours 
fixé sur la législation antichrétienne, il expose en 
quoi consiste la justice ou l’iniquité d’une loi. 

« Lorsque, conformément au droit existant, vous 
tranchez la question en disant : « Vous, chrétiens, vous 
« n'avez pas droit à l’existence 5, » sans vouloir condes- 
cendre à écouter aucune raison : vous tenez ce langage, 
ou bien parce que vous basez cette proscription unique- 
ment sur l'arbitraire, et alors vous faites profession de 
violence et de tyrannie f; ou bien parce que (d’après 
les principes du droit naturel) le christianisme ne 
mérite pas d’être toléré, et, dans ce cas, sachez que 


3 Apologet., c. x11v: Dans vos prisons, dit-il, dans vos 
mines, nemo illie christianus, nisi hoc tantum; aut siet aliud, 
jam non christianus. —*? Apologet., c. xLv1: Sed dicet ali- 
quis, etiam de nostris excidere quosdam a régula disciplinæ. 
Desinunt tamen christiani haberi penes nos. — ὃ C. Calle- 
waert, Le délit de christianisme dans les deux premiers siècles, 
dans la Revue des questions historiques, 1903, ὃ, LXXIV, p. 33. 
--- Ce sont les chapitres 1v, v, vi; on en peut rapprocher 
utilement le chapitre vr, Ad nationes. — δ Apologel., 1v : 
Jam primum cum jure definitis non licet esse vos. Bien que 
tous les autres manuscrits et éditions portent cum DURE, 


DROIT PERSÉCUTEUR 


1604 


la loi n’a à défendre que ce qui est mal; d'où l’on 
infère que ce qui est bon doit avoir droit de cité. Si je. 
trouve que ce que la loi défend est un bien, cette déduc= 
tion me prouve que la loi ne peut me le défendre, alors 
qu'elle le ferait en toute justice s’il s’agissait d’un mal: 
Émanant d’un législateur humain, votre loi n’est pas 
infaillible : elle peut être corrigée. A Sparte, on ἃ 
amendé les lois de Lycurgue. Vous-mêmes, par Jesh 
rescrits et les édits impériaux, vous émondez tous les 
jours la forêt de vos lois anciennes : vous avez révoqué 
la loi Papia, la loi sur les peines des débiteurs, et ik 
vous en reste beaucoup d’autres à réformer. Car ce. 
n’est ni l’ancienneté, ni la dignité du législateur, maïs 
l'équité seule qui justifie une loi. C’est pourquoi les 
lois même criminelles sont à bon droit réprouvées,- 
quand il conste de leur injustice. Et pour traiter en. 
particulier des lois contre les chrétiens, je ne les appelle 
pas seulement injustes; je les qualifie d’insensées, si 
elles punissent simplement le nom (chrétien); si ce 
sont des méfaits qu'elles châtient, pourquoi les punir 
sur la seule confession de ce nom, alors que chez les 
autres inculpés ces actes sont punis sur la preuve 
directe du fait, et non sur une présomption découlant 
du seu] nom? Pourquoi donc ne pas rechercher Ia. 
preuve de nos incestes, de nos infanticides, de nos 
délits contre les dieux ou les césars? Aucune loi ne 
défend d'examiner la réalité des actes prohibés. Il ne 
suffit pas que la loi se rende à elle-même le témoignage 
de son équité, il faut qu'elle la fasse connaître à ceux 
dont elle exige l’obéissance. Une loi est suspecte qui 

ne veut pas qu’on l’examine; elle est perverse lors- 

qu’elle s'impose tyranniquement sans avoir été exa- 

minée et approuvée. 

« Au ch. v, Tertullien traite de l’origine et des au- 
teurs des lois contre le christianisme, dans le but mani- 
feste de prouver qu’elles sont l’œuvre exclusive d’em- 
pereurs indignes. Il remonte à un ancien décret — qu'il 
raille en passant — en vertu duquel aucune divinité 
ne pouvait être reconnue sans l’assentiment du sénat. 
D'après ce principe, Tibère essaya, maïs en vain, de 
faire reconnaître la divinité du Christ et de sa religion. 
C’est le cruel Néron qui, le premier, a condamné le 
christianisme, et le méprisable Domitien a tempo- 
rairement repris cette condamnation. Depuis lors, 
aucun empereur vraiment sage n’a proscrit les chré- 
tiens, Marc-Aurèle les a même, indirectement, quelque 
peu pretégés. Jugez donc de l’équité de ces lois qui, 
portées uniquement par des empereurs cruels et per- 
vers, ont été restreintes par Trajan, et dont ni Hadrien, 
ni Vespasien, ni Antonin le Pieux, ni Vérus n'ont 
pressé l'exécution. 

« Au ch. vi, l’apologiste, prenant hardiment l'offen- 
sive, prouve que les païens eux-mêmes n’observent et 
ne respectent ni les lois ni les usages de leurs ancêtres. 

« C’est sur ces chapitres que nous nous baserons 
pour essayer d'établir que la persécution ne se rattache 
pas à des mesures de police portées par des magistrats 
provinciaux, mais qu'elle remonte à une législation 
spéciale, qui faisait du christianisme un délit juridique 
exceptionnel, avec notion spécifique et dénomination 
technique, dont l'application a été soumise à des 
vicissitudes qui s'expliquent parfaitement ?. » 


nous préférons nous en tenir, avec Havercamp, à la variante 
du codex Fuldensis, le meilleur. Tertullien, qui veut entre- 
prendre avec des juges une discussion juridique, commence “4 
par établir l’objet de la discussion conformément aux dis- 
positions du jus. — * Ibid: Vim profitemini εἰ iniquam ex 
arce dominationem, si ideo negatis licere quia [non : Fuld:} 
vultis, non quia debuit non licere. —*? C. Callewaert, Les pre- 4 
miers chrétiens furent-ils persécutés par édits généraux ou 
par mesures de police ? Observations sur la théorie de Momm- 

sen principalement d'après les écrits de Tertullten, dans 
Revue d'histoire ecclésiastique, 1901, t. τα, p. 778-780. | 


1605 


+ 


IV. LE RÔLE DES GOUVERNEURS DE PROVINCE 
PRÈS TERTULLIEN. — « Il est clair, d’après l’ A polo- 
, que les gouverneurs des provinces ne pour- 
ent pas. de leur propre autorité, en vertu d’un 
ouvoir discrétionnaire de police. En effet, la cause 
responsabilité des mesures persécutrices est re- 
tée par Tertullien, sinon uniquement, du moins 
bordre principal, sur les empereurs. Les magistrats 
n sont rendus responsables que pour autant qu'ils 
wraient user de leur influence pour obtenir des 
nces le retrait des lois de persécution ou profiter de 
latitude que le droit romain laisse aux juges, pour 
sévir avec moins de cruauté. 

“D'abord la connexion entre les ch. 1v et v’ de 
VApologeticum nous montre à l'évidence que les leges 
ont parle Tertullien n’émanent pas des magistrats. 
s’agit d'une législation qui, portée par Néron, renou- 
élée par Domitien, mitigée par Trajan, laissée intacte 
par Vespasien, Hadrien, Antonin et Verus, restreinte 
indirectement par Marc-Aurèle, est encore, en 197, 
ἐπα 0 pe appliquée par les juges, qui se retran- 
derrière son autorité. L’apologiste voudrait 
ime qu on juge de l’équité de ces lois par la valeur 
des empereurs qui les ont portées. C'est donc 
surprise qu’on trouve sous sa plume cette aflir- 
un qe les plus redoutables εξ σῖτος des 


se, occupent une position éminente dans l’em- 
: ils sont placés presque au sommet de l’État "; 
eux se trouve le proconsul #,que nous rencontrons 
tous les procès de province où le président du 
| ibunal est désigné 5. Il y a donc parmi les destina- 
taires de l’Apologelicum des magistrats participant à 
erium et jouissant du plein droit de coercition. 
cependant Tertullien n’en fait aucunement des 
ngeurs arbitraires de l’ordre public, qui puissent 
cer ou révoquer d’après leur bon plaisir des décrets 
proscription. 
Is ne sont pas les auteurs, mais les « tuteurs des 
», « les protecteurs et les vengeurs des lois et des 
itutions des ancètres ? ». Si, à cause de la grande 
ude laissée en droit romain à l'arbitraire des juges, 
out dans le procès par simple cognilio ὃ, ils peuvent, 
ἰῷ à un certain point, donner libre ceurs à leur 
_haïne contre les chrétiens, ils doivent cependant se 
conformer aux lois existantes’. Si Tertullien, en 
. s'adressant directement à eux, entreprend de leur 
prouver l'iniquité des lois antichrétiennes, s’il semble 
eur attribuer à eux-mêmes une législation tyrannique : 
ia non vullis 15, c'est que, par l'intermédiaire des 
_ magistrats, ministres de l'empire !, l’apologiste vou- 


… 2 Apologet., οἷν : ΟἹ de origine aliquid retractemus ejumosdi 
ἢ .. π΄ " Apologel., ς. xxx1: Qui enim magis inimici et 
tores ehristianorum quam de quorum majestale con- 
ur in crimen ? — * Apologet., c. 1: Romani imperii 
is! iles, in aperto et edito in ipso fere vertice civitatis præ- 
entibus ad judicandum. — * Les chrétiens ne doivent pas 

ndre le jugement du proconsul mais celui de Dieu; 
pologet., c. xLv : Deum, non proconsulem timentes. — " Voir, 

“exemple, Ad Scapul., c. 1v; la Passio Scillitanorum. — 
[pologel., c. τν : De legibus prius concurram vobiscum et 
tutoribus legum. — ? Apologel., c. vi: Nunec, religiosis- 
τ legum et paternorum institutorum protectores “et 
ores. Les mss Goth. et Ampl. et presque toutes les édi- 
portent et cultores. Pamelius et Callewaert préfèrent 
Ρ la version du cod. Fuldensis et d’autres mss : ultores, 
‘présente un sens plus exact. Cf., Ad nat, L. I, ς. vi, le 
rochement entre conditores legum et legum exsecutores. 
Mommsen, Der Religionsfrevel, passim. — * Apologet., 
XVII : Quotiens enim in christianos desævitis, parlim ani- 
\proprlis, partim legibus obsequentes. — 1° Apologet., €. αν. 
x Apologet., c. 11: Hoc imperium cujus ministri estis. — 
loget., c. τν : Nonne el vos cotidie, experimentis inlu- 
minantibus tenebras antiquitalis, totam illam veterem et 


DROIT PERSÉCU 


TEUR 1606 
drait arriver jusqu'au pouvoir central et suprême, et 
obtenir que les magistrats demandent à l’empereur 
des rescrits ou des décrets accordant pleine liberté à la 
religion chrétienne. C'est d’après cette conception 
qu'il nous représente ces mêmes magistrats, émondant 
Ja forêt des lois anciennes, non pas de leur propre au- 
torité, mais à coups de lois impériales 2. 

« C’est dans le même sens que Tertullien s'adresse 
plus tard à Scapula, proconsul de la province d'Afrique 
(211-213), qui persécutait cruellement les chrétiens. Ce 
qu'il demande au proconsul, c’est simplement de sévir 
avec moins de cruauté dans l’exercice de sa juridic- 
tion 15, en s’abstenant, par exemple, de mettre les 
chrétiens à la torture, en recourant peut-être, comme 
d’autres præsides, à certains subterfuges juridiques 
qui permettaient d'éviter quelques condamnations. 
S'il avait dépendu uniquement de la volonté du gou- 
verneur de déchaîner ou d’arrêter la persécution, 
s’imagine-t-on que le fougueux avocat se fût contenté 
de ce minimum? Il n’eût certes pas manqué de de- 
mander le retrait pur et simple des mesures persécu- 
trices. Au Jieu de proposer à Scapula l'exemple 
d’autres proconsuls qui, tout en poursuivant les chré- 
tiens, cherchaient à en sauver quelques-uns #, il eût 
éloquemment mis en avant l'exemple de gouver- 
neurs qui se seraient abstenus de sévir, qui peut-être 
même auraient pretégé les chrétiens. Si donc des 
magistrats qui, comme Asper #, n’aimaient pas de 
voir couler le sang chrétien, condamnaient néanmoins 
les confesseurs de la foi, c'est qu'ils y étaient obligés 
par l’autorité supérieure dont ils devaient appliquer 
les lois. 

« Effectivement les ministres de l'empire auxquels 
s'adresse l’Apologelicum nous apparaissent comme des 
juges, qui président au tribunal, examinent les elogia 
de toute espèce d’accusés, interrogent, torturent (par 
leurs bourreaux) et condamnent ou acquittent “non 
seulement des chrétiens ou d’autres citoyens désobéis- 
sants, mais encore et en même temps d’autres vrais 
criminels de droit commun, des homicides, des sacri- 
lèges, des voleurs, des corrupteurs, des coupables de 
lèse-majesté, etc. !. Voilà bien l’exercice de la « juri- 
diction à l’égard du criminel » en opposition avec « la 
coercition à l'égard de celui qui obéit ». Et de fait, la 
seule fois, à notre connaissance, qu'il est arrivé à Ter- 
tullien de caractériser d’un mot la nature de l'autorité 
exercée à l’égard des confesseurs chrétiens, il l'appelle 
officium jurisdictionis et nous la montre soumise à 
l'autorité supérieure des lois "". " 

« En réalité, nous pouvons montrer, d’après Ter- 
tullien, comment, dans les diverses phases du procès 
chrétien, l’action des juges est enserrée dans les mailles 


squalentem silvam legum novis PRINCIPALIUM RESCRI TO- 
RUM ET EDICTORUM securibus truncatis et cædilis ? — # Ad 
Scapul., τν. — Ὁ Ad Scapul., c. 1v : Quanti autem præsides 
constantiores et crudeliores dissimulaverunt ab hujusmodi cau- 
sis.— Ad Scapul., c. 1v : Dolere se incidisse in hanc causam. 
—4 Apologet., c. 1: Si non licel robis, Romani imperii antis- 
tites, in aperto et edilo, in ipso Jere vertice civilalis præsiden- 
tibus ad judicandum, palam dispicere εἰ coram examinare 
quid sit liquido in causa christianorum, si ad hanc solam 
speciem auctoritas vestra de justitiæ diligentia αἰ timet 
αἰ erubescit inquirere; c. 1X: ef ex ipsis vobis justissimis 
et severissimis in nos præsidibus; ©. ΧΙ: si enim vos tali- 
bus puniendis præsidetis; c. XXII : edatur hic ibidem sub 
tribunali vestro (ms. Fuld.); ce. xxx : Hoc agile, boni præ- 
sides, extorquete animam Deo supplicantem pro imperatore : 
c. xLIV: Vestros enim jam conteslamur actus, qui cotidie 
judicandis eustodiis præsidetis, qui sententiis elogia dis- 
pungitis. Quof a vobis nocentes variis criminum elogiis 
recensentur; c. L: sed hoc agite, boni præsides…. si chris- 
tianos immolaveritis, cruciate, torquete, damnate, atterite 
nos.— 1? Apologel., ©. XLIV.— 1% Ad Scapul., ec. τν : Potes et 
officio jurisdictionis τὰ fungi et humanitatis meminisse 
vel quia et vos sub gladio estis. 


1607 


d'une législation et d’une procédure assez fixes pour 
que leurs multiples restrictions soient incompatibles 
avec l’exercice arbitraire de la coercitio. 

« D'abord les chrétiens ne peuvent pas être recher- 
chés; le rescrit de Trajan : inquirendi non sunt; si defe- 
rantur el arguantur, puniendi sunt, est encore en vi- 
gueur : le ch. 11 de l’ A pologeticum est formel à cet égard. 
Or, défendre à la coercitio d’agir sans accusation ou 
dénonciation, c'est lui lier les mains : comment pourra- 
t-elle remplir sa mission et sauvegarder l’ordre public 


s’il lui est défendu de prendre l'initiative des pour-, 


suites ? 

« Dès que la cause est régulièrement introduite, par 
une accusation en due forme, le juge ne peut plus se 
soustraire à la nécessité d’instruire le procès. Sans quoi, 
on n'entendrait pas le proconsul Asper se plaindre de se 
voir engagé dans l'instruction de la cause d’un chrétien 
déjà introduite’. Le magistrat peut tout au plus se 
soustraire à cette nécessité en recourant à un de ces 
subterfuges qu'un juriste habile trouve assez facile- 
ment dans l’arsenal des lois ou des règles de procédure 
et qui, sans violer la loi, permettent cependant d’en 
éviter les effets. C’est ainsi que Vespronius Candidus, 
voulant sauver de la mort un accusé chrétien, prétexte 
qu’il a été une cause de troubles pour ses citoyens et le 
renvoie au tribunal municipal, qui ne pouvait pro- 
noncer la peine capitale ?. Enfin le juge n’est pas libre 
de condamner ou d’absoudre comme il l’entend. Si le 
chrétien renie sa foi, il doit l’acquitter sans restriction 
et sans examen ultérieur *; si au contraire sa persé- 
vérance dans la profession du christianisme est dûment 
constatée, il doit le condamner f. 

« Il devait donc exister sans nul doute des lois im- 
périales qui obligeaient les juges à punir ceux qui, 
régulièrement accusés de christianisme, se déclaraient 
chrétiens, et à renvoyer absous ceux qui aposta- 
siaient. 

« Cela nous fait comprendre pleinement la fin de 
non-recevoir que les magistrats de l’Apologelicum et 
du traité Ad nationes opposent à tous les raisonne- 
ments de Tertuilien. A court d'arguments pour justi- 
fier, d’après les règles de la justice naturelle, leurs sen- 
tences de condamnation, ils se réfugient auprès de 
l'autel des lois, se retranchent derrière l'autorité de 
celles-ci et se contentent de dire conformément au jus 
existant : Non licel esse vos. Légistes vraiment romains, 
ils ne veulent connaître d’autre autorité que celle de 
l’inexorable loi. « La loi existe, disent-ils, il n’y ἃ plus à 
« discuter; malgré notre répugnance à vous condamner, 
« nous ne pouvons que nous soumettre à la nécessité et 
« obéir à la loi. Nous ne sommes pas les auteurs, mais les 
« exécuteurs des lois, et nous n'avons pas à examiner les 
« motifs qui ont inspiré les législateurs5. » Ils mettent 
en pratique le principe que Mommsen énonce pour le 
juge criminel : « La loi est la loi, fût-elle dure jusqu’à 
« l'injustice, fût-elle, d'aventure, à peine en rapport 
« avec les principes juridiques 5, » 


1 Ad Scapul., c. 1v. — ? Ad Scapul, c. 1V. — * Apo- 
loget., c. 11. — 4 Apologel., ©. I : quem non poteris 
absolvere nisi negaverit. Il est vrai que, dans les procès 
des chrétiens, on s’écartait, sur plusieurs points, des 
formalités ordinaires de la justice répressive : mais ces 
irrégularités apparentes s'expliquent aisément, comme nous 
le ferons voir en traitant de la procédure, en partie par la 
liberté laissée au juge statuant extra ordinem, en partie par 
la jurisprudence spéciale qui fut introduite par Trajan et 
s'adaptait au caractère exceptionnel du délit chrétien. — 
* Ad naliones, vi: His proposilionibus responsionibusque 
nostris quas verilas de suo suggerit, quoliens comprimitur et 
coarclalur conscientia vestra, lacila ignorantiæ,vestræ testis, 
confugitis æstuantes ad arulam quamdam, id est lezum 
auctoritatem, quod utique non plecterent sectam istam nisi 
de merilis apud conditores legum constitisset, Apologel., 


DROIT PERSÉCUTEUR 


1608 


XV. LES LOIS DE PROSCR:PTION CONTRE LES CHRÉ- 
TIENS, D'APRÈS TERTULLIEX. — « Examinons main- 
tenant de plus près, toujours d’après Tertullien, quelle 
est la nature et la portée exacte de ces leges émanées 
des empereurs. 

« En droit romain, le terme leges ne s'applique pas 
seulement à des mesures législatives générales, il peut 
comprendre encore des décisions réglant uniquement 
des cas particuliers, et même des instructions données 
par les magistrats à leurs mandataires. D’après Weis , 
c’est dans sa signification la plus large qu'il faut pren- 
dre ici le mot leges. Le pluriel, l'absence de toute cita- 
tion textuelle chez Tertullien et le manque d’allusion à 
une loi déterminée, dans le prononcé des sentences, 
doivent nous engager à écarter ici le sens plus rigou- 
reux de lois proprement dites :. 3 

« Cependant le mot leges signifie régulièrement des 
mesures vraiment législatives portées par l'autorité 
centrale pour l’ensemble des sujets. Or Tertullien, 
Apologet., ©. 1vV-v, et Ad nat., c. vi, se sert constamment 
du même terme sans jamais insinuer une autre signi- 
fication; au contraire, ses exemples sont empruntés à 
la catégorie des leges datæ dans le sens le plus strict (lex 
Papia, lex Julia). S'il s'était agi uniquement d'obtenir 
la révocation de certaines règles directives à suivre 
dans l'exercice administratif du pouvoir de coercition, 
l’habile polémiste n’eût pas manqué de faire ressortir 
combien ces mesures relativement variables d’après les 
nécessités du moment pouvaient être supprimées plus 
facilement que des lois solennelles consacrées par une 
haute antiquité comme la loi Papia. Il s’agit d’ailleurs 
de lois qui s'imposent aux particuliers aussi bien qu'aux 
magistrats ὃ. 

« Le pluriel dont se sert Tertullien s'applique par- 
faitement à une législation portée, renouvelée, res- 
treinte et appliquée par une série d’édits et de rescrits 
impériaux, depuis Néron jusqu'à Marc-Aurèle. Il con- 
vient même beaucoup mieux à celle-ci qu'à la loi 
Papia ou Julia, qu'il désigne cependant au pluriel. 
Tertullien n’a pas l'habitude de citer Le texte des lois 
qu'il invoque ; dans l’Apologeticum il s’y croit moins 
tenu que jamais, car il s'adresse à des juges qui ne 
peuvent l'ignorer, puisqu'ils l’appliquent dans leurs 
jugements. D'ailleurs, il n’entreprend pas de discuter 
ou d'interpréter telle ou telle partie du texte légis- 
latif. Ce qu'il examine, c’est le bien-fondé de la loi, ce 
sont les motifs, qui ne sont pas libellés dans le texte. 
Ce qu'il demande, c’est la suppression pure et simple de 
la loi. Il lui suffit donc d’indiquer l’idée fondamentale, 
la véritable portée de la loi, telle que nous la déga- 
gerons de ses écrits. Si, dans le prononcé de leurs juge- 
ments, les juges ne citent pas la loi, ils mentionnent 
clairement et juridiquement le crime, qui devait corres- 
pondre exactement à la loi pénale qu'ils appli- 
quaient *. Ξ 

« Effectivement les leges dont parle Tertullien sont 
bien des lois prohibilives el pénales, qui défendent, 


c. iv: Sed quoniam, cum ad omnia occurrit verilas nostra, 
postremo legum obstruitur auctoritas adversus eam, ut aut 
nihil dicatur retractandum esse post leges aut ingratis neces- 
sitas obsequii præferatur veritati, de legibus prius concurram 
vobiscum ut cum tutoribus legum. Jam primum cum jure 
definitis dicendo « Nonlicet esse vos», el hocsineulloretractatu 
humaniore præscribitis.— 5 Mommsen, Das Rômisches Straf- 
recht, p.92.— 7 J. ἘΞ Weis, Christenver/olgungen. Geschichte 
ihrer Ursachen im Rômerreiche, in-8°, München, 1899, p. 130, 
note 2.--- " Apologel., c. τν : ingralis necessitas obsequi præfe-= 
ralur verilali... Neque judex juste ulciscitur… neque civisfideli- 
ter legi obsequitur ignorans quale sit quod ulciscitur lex. Nulla 
lex sibi soli conscientiam justitiæ suæ debet, sed eis a quibus 
obsequium exspeëtat. Cf. Ad nationes, 1. I, ce. vi: a quibus 
obsequium captat., — * Cela est tout à fait conforme au droit 
criminel. Th. Mommsen, Rômisches Strafrecht, p. 448 sq. 


1609 


punissent, condamnent, frappent! et sont sanctionnées 
par la peine capitale ἡ. 

« ΤΠ faut fermer les yeux sur une foule de passages 
de Tertullien pour ne pas voir dans ses leges des lois 
pénales qui défendaient d’être et de s’intituler chrétien, 
proscrivaient directement et nominativement la pro- 
fession du christianisme. Car elles ne sont pas seule- 
ment portées « contre la vérité chrétienne » *; elles ne 
permettent pas qu’on soit chrétien #, elles punissent «le 
chrétien » 5, le déclarent « coupable » 5, elles condam- 
nent le « nom », ou du moins ne châtient les crimes du 
chrétien que pour autant qu'ils sont présumés par la 
seule profession de ce nom’; elles frappent la « secte » 
chrétienne, parce que, dit-on, les législateurs sont con- 
vaincus des crimes de la secte“. 

XVI. LE DÉLIT DE CHRISTIANISME. — En vertu de 
quelle disposition légale le christianisme est-il devenu 
un délit ? Ou bien, en d’autres termes, de quelle nature 
pouvait être la décision qui classait parmi les délits 
la croyance chrétienne ? Examinons les procédés légis- 
latifs en vigueur entre 44 et 64, dates extrêmes qui 
puissent être admises pour le plus ancien document 
chrétien témoignant de violences régulièrement exer- 
cées contre les fidèles : la première épiître de l’apôtre 
saint Pierre. 

« Pendant cette période de l'empire, les sources du 
droit romain sont : les lois et les sénatus-consultes, 
VÉdit du préteur, les constitutions impériales®. L’hypo- 
thèse d’une loi votée par le peuple réuni en des comices 
plus ou moins sincères ou libres?’ est tout d’abord à 
écarter. Il est bien peu probable que l’on ait cru devoir 
interrompre le repos de la vieille et solennelle machine 
législative pour sévir contre les chrétiens. Ceci était 
question de gouvernement, de police, d’administra- 
tion, non point matière à légiférer. Toutes les fois que 
le pouvoir avait eu jusqu'alors à sévir en matière reli- 
gieuse, la répression avait eu lieu en vertu de sénatus- 
consultes, d’édits de l’empereur, jamais en vertu de 
lois, cela sous la république comme au temps de l’em- 
pire. Si une loi spéciale eût d’ailleurs existé, elle n’eût 
point disparu sans laisser de trace; les auteurs chré- 
tiens ou païens l’eussent nommée certainement. Ter- 
tullien, notamment, l’eût citée directement au lieu 
d'employer le terme vague de leges, qui s'applique indis- 
tinctement à toute mesure ayant force de loi, sans en 
désigner spécialement aucune. Pline, dans son épitre à 
Trajan, s’y fût certainement référé et aurait indiqué 
quelle partie du texte lui paraissait obscure. 

« L'hypothèse d’un sénatus-consulte paraîtrait de- 
voir être accueillie avec plus de faveur. C’est au sénat 
qu'appartient, en effet, la haute police religieuse. C'est 
ce corps qui intervient en matière religieuse toutes les 
fois que l'intérêt public se trouve en jeu. Sous la répu- 
blique, il s'était donné pour mission de maintenir le 
culte national dans sa pureté, et son intervention, dont 
la trace nous est restée dans de nombreux sénatus- 
consultes prohibant le culte des divinités étrangères 
non officiellement reconnues, s’est exercée notamment 
dans deux circonstances célèbres : la destruction des 


Apologet., c. 1v : si ideo negatis licere… licel dam- 
nent... mo sinomen puniunt.… quod lex prohibuit.. quod 
ulciscitur lex. Cf. Ad nat, 1. 1, c. vi: non plecterent 
seclaum islam... de ceteris criminibus quæ similiter legibus 
arcentur ac puniuntur... Christianum puniunt leges} e. vit : 
sub  Nerone damnatio invaluit.… permansit erasis omnibus 
hoc solum institutum Neronianum. — ? Apologet., ©. v: 
Meronem in hanc sectam maxime Romæ orientem cæsariano 
gladio ferocisse. Sed tali dedicatore damnationis.. Ad na- 
tion., 1, νὰ : leges in christianos iniquissimæ reperlæ eum 
suis machæris et patibulis et leonibus despuuntur, — * Apo- 
logel., α. 1v : legum... auctoritas adversus eam [veritatem]. — 
# Apologet., c. 1v : legum obstruitur auctoritas… Jam pri- 
mum cum jure definitis dicendo : Non licet esse vos. — ὃ Ad 
nal., 1, I, c. vi: christianum puniunt leges. — " De juga, 


DICT. D'ARCH, CHRÉT, 


DROIT PERSÉCUTEUR 


1610 


livres apocryphes de Numa et la prohibition des 
Bacchanales 1, Sous l'empire, il paraît avoir conservé 
ce rôle de police religieuse et de gardien de la pureté des 
rites. Sous Claude, un sénatus-consulte est consacré 
aux haruspices “; on voit encore le sénat intervenir 
lors des mesures coercitives prises par Tibère contre les 
juifs #, Les représentants de la vieille aristocratie 
romaine étaient profondément attachés aux cultes et 
aux cérémonies du paganisme. Beaucoup de vieilles 
familles se rattachaient aux dieux de l’Olympe, dont 
elles se vantaient de descendre, et conservaient l’an- 
tique esprit romain, raide, farouche, hostile aux nou- 
veautés. Cette aristocratie occupait encore une place 
importante dans la société romaine. Elle exerçait une 
influence prépondérante dans le sénat, et entraînait 
ce corps, toujours consulté et souvent écouté en matière 
religieuse, dans son hostilité. Malgré ces considérations, 
l'hypothèse d'un sénatus-consulte relatif aux persé- 
cutions contre les chrétiens, paraît devoir être écartée 
pour les mêmes motifs que celle d’une lex. Une telle 
mesure législative aurait eu une individualité marquée, 
un état civil en quelque sorte. Les textes auraient men- 
tionné le sénatus-consulte, conservé probablement son 
nom. Le sénat fut certainement consulté en cette 
affaire; il n’y ἃ rien de téméraire à affirmer qu'il 
approuva les mesures de coercition à l'égard des chré- 
tiens, mais là se borna sans doute son rôle en cette 
circonstance. Il faut aussi remarquer que les auteurs 
chrétiens font toujours remonter à l’empereur la res- 
ponsabilité des persécutions : ils n’incriminent pas au 
même titre le sénat, ce qu’ils n'auraient certainement 
pas manqué de faire si l’on avait trouvé le sénatus- 
consulte à la base des persécutions. 

« L'Édit du préteur doit être également écarté, car 
il paraît bien peu probable que cet édit ait jamais 
contenu quelque dispositif applicable aux chrétiens. 

« Reste donc à considérer les constitutions impé- 
riales. Parmi celles-ci, on ne saurait songer aux décrets, 
rescrits ou mandala. Les constitutions de cette nature 
sont des actes interprétatifs au moyen desquels l’em- 
pereur tranche les difficultés qui lui sont soumises et 
qui naissent dun procès particulièrement embrouillé 
ou d’une application de la loi dans quelque cas parti- 
culier #, Le rescrit de Trajan en est un exemple remar- 
quable : il suppose de toute évidence une législation 
antérieure et c’est sur l'application de cette législation 
que l’empereur consulté répond à son agent. Toutes les 
constitutions de ce genre n’ont que la valeur de déci- 
sions judiciaires #5, 

« L’édit est la seule forme de constitulion impé- 
riale qui paraisse devoir remplir toutes les conditions 
exigées pour prendre place à la base des persécutions 
contre 165 chrétiens. Seul, il présente un caractère assez 
général, il peut réglementer d’une manière assez large 
pour être le point de départ de poursuites régulières et 
suivies contre les chrétiens. Tandis que, par les autres 
espèces de constitutions, l’empereur fixe la jurispru- 
dence, il légifère lorsqu'il promulgue un édit. L'hypo- 
thèse d’une lex, même d’une lex dala, ne pourrait être 


c. X11: christianum legibus humanis reum. — ἴ Apologet., 
c. 1V: Quomodo iniquas [leges] dicimus ? Imo si nomen 
[christianum] puniunt, etiam δέ ας; si vero facta [christia- 
norum], eur de solo nomine puniunt facta, quæ in aliis de ad- 
misso, non de nomine probata defendunt ?—"% Ad nat. 1. I, 
c. νὰ; legum auctoritatem, quod utique non plecterent sectam 
istaru, nisi de meritis apud conditores legum constitissel.— 
® Karlowa, Gesch. ἃ. rôm. Rechts, t. x, p. 616 sq.; Krüger, 
Gesch. de: Quellen und Liter. ἃ. rôm. Recht, p. 80 sq. — La 
dernière loi qui nous est connue est une lex agraria du règne 
de Nerva. Digeste, I. XL VIT, tit. xx1, lex 1,$3.—1 Mispoulet, 
Instit. polit. des Romains, t. 1, Ὁ. 215.— 12 Suétone, Claudius, 
25; Tacite, Annal., 1. XI, 15.—2* Tacite, Anna, 1. ΤΙ, 85; 
ef. Mispoulet, op. cit, t. 1, p. 276. — ὁ Krüger, op. cit, 
p. 94 sq.— Ὁ Mispoulet, op. cil., t. 1, p. 272. 


IV — 51 


4611 


admise, c’est l’édit seul qui peut contenir la disposi- 
tion coercitive. Son existence est rendue tout à fait 
vraisemblable, si l’on considère que l’empereur Claude 
avait déjà employé cette forme de constitution vis-à- 
vis des juifs !, et que ce fut celle employée dans les 
persécutions du r1* siècle. Mais une objection peut être 
soulevée. On a soutenu, non sans raison, que les édits 
impériaux, au moins pour les premiers césars, ces- 
saient d’être en vigueur après la mort de l’empereur 
qui les avait promulgués ?. Ils avaient été rendus en 
vertu du jus edicendi, que la constitution reconnaissait 
aux magistrats; mais l’édit des magistrats ne survivait 
pas à leur sortie de charge. De même celui de l’empe- 
reur devait devenir cadue quand ce magistrat suprême 
cessait ses fonctions. Il en serait résulté qu’à la mort 
de chaque empereur, les mesures contre les chrétiens 
se seraient trouvées abrogées ipso facto, que tout aurait 
été remis en question, alors que l’histoire des persé- 
eutions se déroule lentement, sans solution de conti- 
anuité. L'objection est plus spécieuse que forte, car le 
earactère temporaire des édits rendus au 1* siècle 
s’accorde à merveille avec ce que les auteurs chrétiens 
mous apprennent des persécutions. Ils sont unanimes 
à nommer parmi les persécuteurs, après Méron, Domi- 
tien, laissant un intervalle assez long entre eux deux. 
Au lieu de supposer, comme on a fait généralement, 
qu'il n’y a dans cette énumératios qu'un artifice ayant 
pour but de prouver que les méchants empereurs seuls 
avaient sévi contre les chrétiens, ne pourrait-on pas 
voir ici une application du caractère temporaire de 
Fédit? L’édit de persécution rendu sous Néron aurait 
été abrogé par la mort de ce dernier. Dans la suite, 
Domitien seul aurait cru devoir rendre un pareil édit, 
dont l’application, au témoignage de Tertullien, aurait 
été adoucie vers la fin de la vie de cet empereur. Puis 
de nouvelles mesures auraient été prises sous Trajan 
et seraient restées en vigueur par la suite, la maxime 
célèbre : Quod principi placuit legis habel vigorem ayant 
fui par triompher ὃ.» 

On s’est ainsi trouvé devant un droit nouveau frap- 
pant un seul crime spécifique, celui de la profession du 
ehristianisme, dont nous allons retrouver la désigna- 
tion dans tous les actes essentiels du procès criminel. 

XVII. L'INSTANCE JUDICIAIRE. — « Accusalion οἱ 
dénonciation fondée sur une loi pénale, instruction, 
motamment interrogatoire suivi d’aveu ou de dénéga- 
tion, enfin verdicl de condamnation ou d’acquittement, 
tels sont les éléments essentiels d’un procès criminel 4, 
Voici que Tertullien lui-même nous les indique: Præ- 
seribilur vobis, dit-il en s’adressant aux juges, non posse 
erimina objicere quæ neque institutum dirigil, neque 
prolatio adsignat, neque sententia enumeral. Quod præ- 
sidi offeratur, guod de reo inquiratur, guod respondatur 
el negalur, quod de consilio recitatur, id reum agnosco 5. 

« Examinons chacun de ces trois facteurs : 

s 10 L’accusation. — Quand les magistrats muni- 


2 T1. Josèphe, Antiq. jud., 1. XII, v, 3. — Σ Sur cette ques- 
tion controversée, cf. Karlowa, op. cit., t. 1, p. 647; Krüger, 
op. cil., Ὁ. 104. — 3 L. Guérin, Étude sur le fondement juri- 
dique des perséculions, dans Nouv. revue hist. du droit franç. 
el étranger, 1895, €. x1X, p. 727-730. — 4 En parlant d'in- 
stances judiciaires régulières, nous n’entendons pas désigner 
par là les formalités précises et solennelles de l’ordo judi- 
ciorum publicorum, mais plutôt la procédure sommaire de la 
cognilio qu’on appelait extra ordinem, mais qui était la seule 
suivie en province, la seule qui fût appliquée aux chrétiens. 
Par le mot accusation nous voulons désigner d’une manière 
indéterminée la procédure d'introduction du procès, que 
eela se fasse par une simple dénonciation ou par une accu- 
sation formelle de la partie demanderesse, d’après les règles 
strictes du droit — * Ad nationes, I, 1; par institutum nous 
entendonsla loi criminelle; par prolalio, tout ce qui est allégué 
contre le prévenu: accusation, dépositions 4es témoins, aveu, 
— * Ad Scapul., ©. 1v : Pudens etiam missum ad se christta- 


DROIT PERSÉCUTEUR 


1612 


cipaux envoyaient un criminel au tribunal du gou- 
verneur de la province, ils remettaient aux juges com- 
pétents un rapport ou procès-verbal nommé elogium, 
qui est mentionné à plusieurs reprises par Tertullien. 
Cet acte énonçait évidemment le chef d'accusation 
porté contre l’inculpé; il fournissait d'ordinaire d’au- 
tres indications de nature à établir l'identité du cou- 
pable et à faciliter aux juges l’instruction criminelle ὃ, 
qui se faisait d’après les données de l’elogium. Quel est 
le crime mentionné dans l’elogium des chrétiens? 
Écoutons Tertullien : Vestros jam contestamur actus 
qui colidie judicandis custodiis præsidetis, qui senten- 
tiis elogia dispungitis : quo a vobis nocentes varis 
criminum elogiis recensentur : quis illic sicarius, quis 
manticularius, quis sacrilegus aut corruptor aut lavan- 
tium prædo, idem etiam christianus adscribilur. Proinde 
cum christiani suo titulo offeruntur, quis ex illis etiam 
talis qualis etiam notatur nomine. De vestris semper 
æstuat carcer, de vestris semper metalla suspirant,-de 
vestris etiam bestiæ saginantur, de vestris semper mune- 
rarii noxiorum greges pascunt. Nemo illic christianus 
nisi hoc tantum, aut si et aliud, jam non chris- 
tianus 7. 

« Tertullien, pour prouver qu’on n’a rien à craindre 
des chrétiens, en appelle à l'expérience des juges. L’exa- 
men des elogia vous permet, dit-il, de discerner qui est 
accusé de crimes ordinaires, qui est poursuivi pour 
christianisme. Puisque donc les chrétiens vous sont 
amenés comme tels, vous pouvez aussi constater qui 
est véritablement chrétien. Or vous constatez que, 
dans vos prisons, dans vos mines, vous ne rencontrez 
que des païens : il n’y a pas là de chrétiens, tout au 
moins de chrétiens véritables; s'ils y étaient pour 
d’autres causes, ils ne seraient plus chrétiens. Ce n’est 
donc pas comme assassins, voleurs, sacrilèges qu'ils 
sont déférés au tribunal, c’est au seul titre de chré- 
tiens, c’est de ce nom seul qu’ils sont notés ὃ". 

« Ils étaient cependant, en raison même de leur foi, 
couramment soupçonnés et présumés coupables d’au- 
tres méfaits, par exemple d’homicide, de sacrilège, 
d’inceste, de lèse-majesté. Il n’est donc pas étonnant 
que leurs elogia aient mentionné subsidiairement de 
temps à autre ces imputations courantes ἢ. Mais d’erdi- 
naire on ne mettait en avant que le seul crime de pro- 
fession du christianisme. C’est ce qui fait dire à Ter- 
tullien que les elogia des chrétiens, auxquels on impu- 
tait des infamies plus atroces et plus nombreuses 
qu'aux autres accusés, étaient cependant plus courts 
et moins chargés que ceux des criminels ordinaires 1). 
Dans tous les cas, ces charges accessoires disparais- 
saient, du moins comme accusations juridiques régu- 
lières, dans l'instruction devant le juge. 

« 20 L’instruclion dans le procès de simple cognitio 
se faisait surtout par l’interrogatoire de l'accusé ἢ, 
Dans les instances contre les chrétiens elle portait 
uniquement sur le crime de christianisme. 


num, inelogio concussioneejus intellecta.—* Apologel., ce. XLIv. 
—# Pline, Epist. ad Traïj. : qui ad me tanquam christiani defe- 
rebantur ; Trajan, Rescript. : qui christiani ad te delati fuerant; 
S. Justin, Apol. I, 4 : Χριστιανοὶ γὰρ εἶναι χατηγορούμεθα. 
S. Justin, Apol., 11, 3 : χατηγορίαν πεποίηται λέγων αὐτὴν 
χριστιανὴν εἶνα!: τ--- C’est ainsi qu’il faut entendre Apologet., 
οὐ 11 : Quando si de aliquo nocente cognoscitis,non βίαι πὶ confesso 
eo nomen homicidæ vel sacrilegi, vel incesti, vel publici hostis, ut 
de nostriselogiis loquar, contenti sitis ad pronuntiandum. Mom- 
msen ἃ prouvé que l’accusation de sacrilège n'était certaine- 
ment pas juridique, et nous venons d'entendre Tertullien, 
Apologet., c. xLIV, affirmer clairement que les chrétiens πὸ 
sont pas accusés régulièrement du chef de sacrilège ou d'ho- 
micide. 11 est donc question ici des quatre griefs populaires 
les plus répandus contre eux.— 19 Tertullien, Ad nationes, 
1. 1,c, 11: Porro de nobis quos atrocioribus ac pluribus crimi- 
nibus 4denutatis, breviora ac leviora elogia conficilis. —= 
Th. Mommsen, Rômisches Strafrecht, p. 439, 434, n. 4. 


y 


j 


τυ" ete 


Ὁ 


re 


DROIT 


« 1. On ne questionne les inculpés ni sur le fait ni 
ur les circonstances des autres crimes qu'on leur 
impute communément !. Si vous me croyéz incestueux 
‘ou infanticide, dit Tertullien, pourquoi ne pas m'inter- 


roger ou m'extorquer un aveu ὁ 2 Quand il s’agit d’un 


“criminel ordinaire, vous ne vous contentez pas du 
simple aveu: vous exigez en outre qu’on vous fasse 
connaître et l'espèce précise du délit et toutes les 
“circonstances... Aux chrétiens vous ne demandez rien 
de semblable. Et cependant quelle gloire ne serait-ce 
pas pour un præses que d’avoir pu découvrir un chré- 
tien qui aurait dévoré une centaine d’enfants * | 

« Ce que l'instruction cherche à établir, ce n’est 
pas la preuve d’un crime de droit commun, c’est la 
confession du nom chrétien‘, Et cette preuve n’est 
pas difficile. Généralement le chrétien répond immé- 
diatement à l’interrogatoire par un aveu énergique : 
interrogalus ultro confitetur 5. 

« 2, D'après le cours ordinaire de la justice crimi- 
melle, il ne restait plus au juge qu’à prononcer la sen- 
tence de condamnation. Quid enim amplius {δὶ man- 
datur, dit Tertullien au proconsul Scapula, quam no- 
centes confessos damnare, negantes aulem ad tormenta 
-revocare ". 

« Maïs il était dans l'esprit de la législation de Tra- 
jan contre les chrétiens de chercher à diminuer le 
nombre des sentences capitales 7. Au temps de Ter- 
tullien, le rescrit de Trajan était encore en vigueur ὅ. 
Les motifs invoqués par Pline pour obtenir cette miti- 
gation, à savoir l'innocuité des chrétiens ἢ et leur 
multitude 15, devaient être, pour tout esprit non pré- 


_ venu, beaucoup plus manifestes qu’au temps du pro- 


“urateur de Bithynie. Et dans la magistrature, il y 
‘avait encore bien des Plines, qui, mus par un sentiment 
d'équité et de commisération, auraient été heureux 
de pouvoir acquitter des prévenus qu'ils savaient n’être 
“coupables d'aucun crime ordinaire, grali reum eva- 


dere 


« Maïs, d’après la loi, ils ne le pouvaient pas, tant 


._ qu'ils n'avaient obtenu un acte de reniement #. Dès 


lors, pour se conformer à l'esprit du rescrit de Trajan, 
et peut-être pour suivre leur inclination naturelle, ils 
s’eflorçaient de toute manière, par voie de persuasion, 
de contrainte morale ou même de torture corporelle, 
d'obtenir un acte d’apostasie. 
« Ces actes pouvaient être de nature très différente : 
essentiel, c'est qu'ils fussent contraires à la religion 


1 Apologet., ναὶ : Dicimur famen semper, nec vos quod tam 
-diu dicimur eruere curatis. Ergo aut eruite, si creditis, aut 
nolite credere qui non eruitis. — 5 Apologet., c. 1v : Incestus 
sum : eur non requirunt? Jn/anlicida, eur non extorquent? 

+ Apologet., c. τὰ : Quando si de aliquo nocente cognoscitis, 

ms slalim confesso eo nomen homicidæ, vel sacrilegi, vel 
inicesti, vel publici hostis (ut de nostris elogiis loquar) contenti 


-.sitis ad pronuntiandum, nisi et consequentia exigalis qualita- 


tem facti, numerum, locum, modum, fempus, conscios, socios. 
De nobis nihil tale cum æque extorqueri oporteret quod de falso 
jactatur, quot quisque jam infanticida degustasset, quot incesla 
“contenebrasset, qui coci, qui canes adfuissent. O quanta illius 
præsidis gloria fuissel si eruisset aliquem qui centum jam 
infantes consedisset. — 4 Apologet., c. 11: Illud solum expec- 
“alur quod odio publico necessarium est, confessio nominis, 
non examinatio criminis. — ὃ Apologel., c. τι; Ad nat., II, 
Ἴ, 4 οἵ, Passio mart. Scillil., τα, ται; 5. Justin, Apol., I1,2;etc. 
—! Ad Scapul., c. 1v; cf. Mommsen, Rômisches Strafrecht, 
Ῥ. 37 sq. — ? Pline, Epist. ad Traj. — " Apologel., c. τα: 
Atquin invenimus inquisitionem. — * Apologel., et Ad nat., 
#passim. — 19 Apologet., c. 1, xxxvu; Ad nat., τ; Ad Scapul., 
“It, Υ, — τ Ad nation., 1. 11; Ad Scapul., c. αν : ut Asper… 
ante professus inter advocatos et assessores dolcre se incidisse 
in hane causam.— * Apologel., c. τι : cogis negare ut absolvas, 


-quemnon poteris absolvere nisi negaverit; cf. Ad Scapul., 


©. VW; Acta Apollonii, 4,5; Eusèbe, Hist. eccles., 1, V, ©. XXI.— 
# Apologet., c. 11.— Ad nation. 1. I, e. u1.— 15 Apologel., 
1x; Cf. Pline, Epist. ad Tray. : quorum nihil cogi posse dicun- 


FN 


PERSÉCUTEUR 


1614 


chrétienne et que dés lors ils fournissent la preuve 
qu'on renonçait à ki profession de christianisme : Ad 
hoc unum contendendo, ut de islo nomine excludamur 
— excludimur enim si faciamus quæ faciun! non chris- 
tiani. Adeo ut de nomine inimico recedalur ideo negare 
compellimur %, certissimi scilicel, illicilum esse penes 
illos (chrislianos) per quod exorbitare eos vullis %. 

« Parfois on se contentait d'une déclaration ver- 
bale 3", Π y ἃ même des magistrats qui doivent avoir 
poussé la condescendance jusqu'à proposer aux incul- 
pés des réponses équivoques et évasives. Tel Cincius 
Severus qui Thisdri ipse dedil remedium quomodo res- 
ponderent christiani ut dimitli possent", Ou bien on leur 
faisait maudire le Christ #, D’autres fois on voulait les 
forcer à manger des mets défendus aux chrétiens 3", 
Mais le moyen le plus simple, le signe d’apostasie le 
moins équivoque, était évidemment un acte d’ido- 
Jlâtrie : offrir un sacrifice ou de l'encens aux dieux ou 
à l’empereur divinisé. Pline y avait eu recours; Trajan 
l'avait expressément recommandé; nous le rencon- 
trons dans la plupart des actes des martyrs *, et Ter- 
tullien nous donne des preuves manifestes de son 
emploi. Parmi les moyens d’éprouver les chrétiens, 
l’examinalor chrislianorum avait à sa disposition la 
boîte à encens (acerra) et le petit réchaud pour le 
sacrifice ‘:, et il les forçait à offrir un sacrifice aux 
dieux ou à l’empereur #* : ceux qui refusaient étaient 
condamnés *#, N’allez pas croire cependant que ce 
refus constituait le motif juridique, le délit spécifique 
en‘raînant la sentence de condamnation. Il n’était en 
réalité qu'un signe de christianisme -#; c'était la pro- 
fession de la religion chrétienne qui constituait le 
crime et motivait la condamnation #, Refuser l’en- 
cens, c'était protester qu’on persévérait dans sa foi; 
l’accepter et l’offrir, c'était se déclarer non chrétien 
et sauver sa vie “δ. 

« Ce procédé n'était, pour le magistrat, qu'un simple 
moyen d'instruction. Tertullien le dit si clairement 
dans son chapitre 1x° de l’Apologelicum, qu'il est 
étonnant que ce chapitre ait passé presque inaperçu. 
Les chrétiens étaient accusés de tuer un enfant dans 
leurs réunions pour se nourrir de sa chair et boire son 
sang. Tertullien réfute longuement cette calomnie 
dans les chapitres vir à 1x. Nous y rencontrons la 
cruelle ironie que voici : Si vous croyez que nous 
sommes tellement friands de sang humain, vous avez 
là à votre disposition un excellent moyen de recon- 


tur, qui sunt revera christiani.—1"Ad Scapul., c. iv : Ut Asper 
qui modice vexatum hominem et statim defectum (scil. a ide} 
nec sacrificium compulit facere. — ὁ Ad Scapul., €. 1v. 
15 Scorpiace, c. 1x: Ut qui se christianum negasset ipsum 
quoque Christum compelleretur blasphemando negare; 
Pline : præterea Christo maledicerent; Mart. S. Polycarpi : 

λοιδορήσον τὸν Χρ στον. Le proconsul demand: iit encore à 
Polycarpe de crier « A bas les athées », αἷρ 
2 Apologel., ὦ. 1X.— #° Mart. RORERA C.IV: 
πατος πολλὰ ἔκλιπ on εν ὁμόσαι xai ἐπιθῦσαι; cf. 
ibid., VIN, 2; IX, 2, 3; Lao mart. Scillil.,r : sacrificetis 
diis ἜΤ ae εϊας rate per genium imperaloris, dans 
Anal. bollandiana, t. vu, p. 6, 7. — *’Apologet., c. IX; Adw. 
Marcionem, 1. I, ©. XXVU. UT t. XXVIN : ul nos 
pro salute imperatoris sacrificare cogatis… invilos urgeri ad 
sacrificandum; Apologel., ©. XXIY : ul non liceat mihi colere 
quem velim, sed cogar colere quem nolim; Ad Scapul., e. τὰ: δὲ 
nos compuleritis ad sacrificandum ; + Apologel., ©. χει: 
propter deos vestros plectimur. — *! Mommsen, Rômisches 
Strafrecht, in-S°, Leipzig, 1899, p. δ᾿, — 3 Pline, Epistola ad 
Trajanum : Negabant SE ESSE CHRISTIANOS QUUM præeunte 
me deos appellarent et imagini {uæ,quam propler hoc jusse- 
ram cum simulacris numinum ad/ferri, iure ac vino sacrifi- 


τοῦ ἀθέ OVUGe — 


v ὁ ἀνθύ- 


carent. Trajan répond, Rescript. : Qui negaverit SE CHRIS 
TIANUM £SSE idque reipsa manifestum fecerit, EST sup- 
plicando diis nostris. — * Adv. Marcionem, 1. I, ©. Xx vu : 


Quid non et in persecutionibus statim oblata acerra, animam 
negatione lucraris. 


1615 


naître les chrétiens. Maintenant, pour les convaincre 
de christianisme et les pousser ἃ l’apostasie, vous 
leur présentez à manger des boudins préparés avec du 
sang d'animaux; vous n’ignorez pas en effet que ce 
mets leur est défendu, et qu'en le prenant ils se 
mettent en dehors de leur communion religieuse. Que 
le juge instructeur se serve donc du sang humain, 
comme il se sert déjà de la boîte à encens et du réchaud 
pour le sacrifice. Par leur avidité pour le mets nouveau 
les accusés'se déclareront chrétiens autant qu'en refu- 
sant de sacrifier, tandis que, 5115 le rejettent obsti- 
nément, ils nieront leur qualité de chrétiens d’une 
façon aussi manifeste que 5115 sacrifiaient !. Peut-on 
exprimer plus clairement que le motif juridique de la 
condamnation des chrétiens est formellement leur 
profession de christianisme et non pas leur refus 
d’honorer les dieux ou les empereurs? 

« D'ailleurs, même en exigeant un acte d’idolâtrie, 
les juges ne prétendaient nullement imposer une adhé- 
sion sincère au culte officiel : il s'agissait pour eux de 
l’accomplissement d’une simple formalité. Il s’en trou- 
vait même qui conseillaient aux accusés de sacrifier, 
tout en gardant leurs convictions chrétiennes ?. 

« 3. Autant les juges s’efforçaient d'obtenir du 
criminel ordinaire un aveu de sa faute ὃ, autant ils se 
donnaient de peine pour arracher au chrétien une 
apostasie (negalionem) ἃ; ils lui répétaient avec insis- 
tance : Nega; ils le priaient de sauver sa vie, ils 
allaient parfois jusqu'à lui insinuer perfidement ou 
naïvement qu'à condition de sacrifier il pouvait garder 
ses convictions religieuses, et redevenir chrétien après 
le procès ὃ; ils le menaçaient de la peine capitale, ou 
des cruautés de la torture 7, plus redoutables pour les 
confesseurs que la mort ὅ, ou bien ils le renvoyaient en 
prison pour obtenir à la longue par le découragement 
ce qu'ils n'avaient pu emporter une première fois de 
vive force *. 

« Mais les conseils, les prières, les menaces mêmes 
ne parvenaient généralement pas à vaincre l’héroïque 
« obstination » des victimes : provocati ad sacrificandum 
gradum facimus?°. À tous les arguments du præses ils 


ΙΧ : Denique in tormenta christiano- 
rum botulos etiam cruore distentos admovetis, certissimi 
scilicet inlicitum esse penes illos per quod exorbitare 
eos vultis. Porro quale est ul quos sanguinem pecudis horrere 
confiditis, humano inhiare credatis, nisi forle suaviorem 
experti estis ? Quem quidem ipsum proinde examinatorem 
christianorum adhiberi oportebat ut foculum, ut acerram. 
Proinde enim probarentur sanguinem humanum appetendo 
christiani qui sacrificium respuendo, alioquin negandi 
[necandi] si non gustassent quemadmodum si immolassent.— 
2 Apologet., c. xxvI1: Sed quidam dementiam existimant, 
quod, cum possimus et sacrificare el inlæsi abire, manente 
apud animum proposito, obstinalionem saluti præferamus. 
Datis nempe consilium quo vobis abutamur; Apologelt., 
c. 11: Ne compulsus negare, non ex fide negarit ef absolutus 
ibidem postribunal de vestra rideat æmulatione, iterum chris- 
tianus. —* Ad nalion., 1. I, c. 11 : Confessionem... judicanti- 
bus semper laborandam; ef. Apologet., ©. τι; Ad nation., 
4. I, c. 11. — 4 Ad nation., 1. 1, c. 11: Invilum compellentes 
negare; Ad nalion., 1. 1, c. 1: negare compellimur. — 
5 Scorpiace, c. ΧΙ: 1psi denique præsides cum hortantur nega- 
tioni: Serva animam tuam ! dicunt ei: Noli animam tuam 
perdere. — ὁ Voir la note 2. — ? De coron., c. ΧΙ : ad sacrifi- 
candum et directe negandum necessilale quis premilur tor- 
mentorum sive pœnaruwn; Ad mart., €. 1V. — 5 Ad mart., 
c. 1V: morlis metus non tantus est quam formentorum. — 
* Scorpiace, c. 1: alii fustibus interim et ungulis insuper degqus- 
tala martyria in carcere esuriunt; cf. Pass. Scillit., ©. ται, — 
το Apologet., c.XX\11.—% Apologel., ©. τι; Mart. F'olyc., x, 1; 
Pass. Scill., 2,3; Acta S. Justini, 2, 3, 4; Eusèébe, Hist, eccl., 
1 V,c. 1; Acta Apoll., 2; Acta Plolem., dans Justin, Apol., 


1 Apologel., c. 


11, 2. — 15 Apologet., c. vi: Nec vos quod tamdiu dicimur, 
eruere curalis: Apologel., €. αν: Infanticida (sum),cur non 
extorquent ? —:% Ad nation., 1. 1, c. 11: Ne quid omnino mali 


homines delitescat aut desit aliquid instruendæ ad sententiam 


DROIT PERSÉCUTEUR 


1616 


opposaient cette réponse admirable dans sa concision 
et qui résume parfaitement tout le procès : Christianus 
sum 1". 

« 4. A la contrainte morale succédait la torture cor- 
porelle. Dans l'emploi de celle-ci, juges et bourreaux 
n’ont encore et toujours qu'une seule préoccupation : 
constater ou vaincre la constance des chrétiens dans la 
profession de leur foi. Ils ne se soucient nullement 
d’extorquer l’aveu des crimes que la rumeur populaire 
imputait aux victimes ?, alors que la justice * et la 
haine publique “ réclamaient cette preuve. Quand il 
s’agit de crimes de droit commun, s’écrie l’apologiste, 
vous n’employez la torture que pour obtenir un aveu : 
aux chrétiens seuls vous voulez extorquer la négation 
du crime 15. Et ce crime ne consiste pas dans un acte, 
mais dans leur seule qualité de chrétiens 5. Et lorsque 
les victimes, malgré les tourments, continuent à se 
proclamer bien hautement chrétiennes, comme elles 
le sont en réalité, vous voulez leur extorquer un men- 
songe 17. Avez-vous donc l'habitude de dire à un homi- 
cide : Niez votre crime; ou d’ordonner qu’on déchire 
par la torture un sacrilège, alors qu'il continue à 
avouer son délit? Si telle n’est pas votre manière 
d’agir envers les coupables, c’est donc que vous nous 
croyez complètement innocents des crimes qu'on nous 
impute, c'est que vous voulez uniquement nous faire 
renoncer à la confession de notre foi, poussés que vous 
êtes non par un sentiment de justice, mais forcés 1 
par la loi ou par le démon. 

« 5. Si les magistrats ne s'inquiètent pas de chercher 
la preuve des diverses imputations dont on accable les 
chrétiens, c’est que le seul titre de chrétien constitue 
un délit spécifique, qui emporte la présomption de 
culpabilité quant aux autres charges. Être chrétien, 
c'est ipso facto être criminel, digne de la peine capitale, 
parce qu’on est présumé être « coupable de tous les 
« crimes, ennemi des dieux, des empereurs, des lois, des 
« mœurs, de toute la nature #.» En condamnant done la 
profession du christianisme, ils punissent par présomp- 
lion tous les crimes qui sont censés être inhérents à 
cette profession ὅς L’instruction peut donc se résumer 


veritati. —% Ad nation., 1. I, c. 1: Utique erui debuerunt, ne 
incredibilia viderentur et odium in nos publicum refrigesceret. 
Nam et plerique fidem talium temperant. — 5 Apologet., €. τι: 
Ceteris negantibus adhibetis tormenta ad confitendum, solis 
christianis ad negandum; Ad nation., 1. 1, c. 1: tormentis 
comprimitis ad negationem. — 1° Apologet., ο. vit: Longe 
aliud munus carnifici in christianos inspiratis, non ut dicant 
quæ faciunt, sed ut negant quid sunt; Ad nation, I. I, Ὁ, 11: 
ut dicamus nos non esse quod sumus. — ?* Apologet., ©. 11: 
Voci/eratur homo : Christianus sum ! Quod est, dicit; Tu vis 
audire quod non est. Quid me torques in perversum ? Confi- 
teor et torques ; quid faceres si negarem ? Plane aliis neganti- 
bus non facile fidem accommodatis ; nobis si negaverimus, 


| statim creditis. Cf. Ad nation. 1. 1, c. 11. — 15 Apologel., c. τι: 


Sic enim soletis dicere homicidæ : Nega, laniari jubere sacri- 
legium, si confiteri perseveraverit. Si non ila agilis contra 
vos necanles, ergo nos innocentissimos, cum quasi innocen- 
tissimos judicatis, cum quasi innocentissimos non vullis in ea 
confessione perseverare, quam necessitate non justilia damnan- 
dam a vobis sciatis.Ce texte est un des plus difficiles de l’Apo- 
loget. La première phrase se comprend sous forme d’interro- 
gation à sens négatif ou d’exclamation ironique: « Vous 
n'avez pas l'habitude — comme vous le faites pour nous — 
d’obliger un homicide à nier son crime, ni de faire torturer 
un sacrilège ordinaire qui avoue. » Dans la seconde phrase, 
nous supprimons le vos pour nous en tenir à l'autorité du 
codex Fuldensis. — 15 Apologel., c. 11. — * Apologel., c. 11: 
Quo perversius, cum præsumatis de sceleribus nostris ex 
nominis confessione, cogilis tormentis de confessione decedere, 
ut negantes nomen, pariter negemus et scelera de quibus ex 
confessione nominis præsumpseratis; Ad nalion., 1. 1, c. 11: 
Ideo nec creditis quæ non probantur, et ne reprobentur facile 
non vultis inquirere, ut nomen inimieum sub præsumptione 
criminum puniatur. Cf. Pline, Epist. ad Trajanum : fla- 
gilia cohærentia nomini. 


᾽ 


1617 


parfaitement en ces mots empruntés aux actes des 
martyrs Scillitains : Perseveras esse christianus? — 
Chrislianus sum. 

« 39 Sentence. — C'est l'acte le plus solennel et le 
plus important du procès : c’est celui auquel nous 
reconnaîtrons le plus clairement le motif juridique de 
Ja condamnation. Or, plus encore que l’accusation et 
l'instruction, la sentence porte exclusivement sur le 
crime de profession du christianisme. 

« 1. Du moment qu'il reniait sa foi, l’accusé chrétien 
était absous et cette négation était admise avec em- 
pressement *, alors même qu’elle n’était pas sincère #. 
A l'encontre des lois ordinaires, mais conformément 
au rescrit de Trajan#, ce verdict d’acquittement 
entraînait du même coup l'impunité de tous les crimes 
dont les chrétiens étaient présumés coupables à cause 
de leur qualité de chrétiens 6. 

« 2, Mais d'ordinaire, fortifiés par la grâce, enflam- 
més par l'amour de Dieu, qui chasse la crainte et anime 
à la confession 5, et soutenus par l'espoir de la récom- 
pense éternelle 7, les chrétiens demeuraient inébran- 
lables dans leur foi, et les tortures les plus cruelles ne 
parvenaient qu’à leur faire proclamer plus haut leur 
croyance en Jésus-Christ 5. 

« Ce courage surhumain, qui excitait l'admiration 
des âmes droites ", était pour les autres une obstina- 
tion de désespérés et une folie ridicule 1°. 

« Dès lors il ne restait plus au juge qu’à prononcer 
une sentence de condamnation, que les martyrs accueil- 
laient en rendant grâces à Dieu 15, La sentence devait 
être, sous le principat, écrite et lue publiqueent "ἢ, 
Elle devait mentionner le crime qui motivait juridi- 
quement la condamnation #. Tertullien nous a conservé, 
dans une terminologie technique remarquable, l’idée 
fondamentale, peut-être le libellé officiel de ces sen- 
tences : elles ne mentionnaient aucun délit de droit 
commun et ne contenaient pas d’autre crime que la 
simple profession de christianisme : Un {el s’est déclaré 
chrélien. S'il constait de la réalité des crimes qu’on 
nous objecte, on appliquerait aux condamnés les noms 
mêmes des crimes, et contre nous, chrétiens, on pro- 
noncerait la sentence suivante : Un tei étant homicide, 
incestueux ou coupable d’un de ces délits dont on nous 
accuse, sera décapité, crucifié, exposé aux bêtes #, Or, 
vos sentences ne mentionnent pas autre chose que : 
Un tel s’est déclaré chrétien ! Vous n’y.signalez le nom 


1 Anal. boll., t. ν πὶ, p.7; 5. Justin, Apologet., τι, 2. — 
" Apologet., ©. 11: Plane aliis negantibus non facile fidem 
accommodatis : nobis si negaverimus statim creditis; cf. Ad 
nation., 1. 1, c. 11. --- 5. Apologet., c. 11 : Non ex fide negarit. — 
* Ut qui negaveril se christianum 6556... quamvis suspectus in 
præteritum fuerit, veniam ex pænitentia impetret. — 5 Apo- 
loget., e. 11: Christianum hominem omnium scelerum reum, 
deorum, imperatorum, legum, morum, naturæ totius inimi- 
cum existimas, et cogis negare ut absolvas quem non poteris 
absolvere nisi negaverit ! Prævaricaris in leges. Vis ut neget 
se nocentem ut eum facias innocentem, et quidem invitum 
jam nec de præterito reum. Ad nation., 1. 1, ec. 1: Dehinc 
negantes liberamur tota impunitate præteritorum, jam non 
cruenti, neque incesti, quia nomen illud amisimus. Cf. Minu- 
cius Felix, Octavius, c. XXVIIT, 4. — 4 Scorpiace, c. ΧΙ : 
Quam dilectionem perfectam adfirmat (5. Johannes) nisi 
fugatricem timoris et animatricem confessionis ?? — ? Voir 
par exemple : Apologel., c. L; Ad Mart., c. IV, νι; Scorpiace, 
δ. XI, ΧΙΠῚ, — 5 Apologet., c. Xxx1 : Vobis torquentibus, lacerati 
et cruenti vociferamur : Deum colimus per Christum. — 
* Apologet., c. τι; Ad Scapul., ©. v.— 1°Apologet., e. L : Des- 
perati et perditi existimamur; præsumptio perdita et per- 
suasio desperata; obstinatio quam exprobralis; Apologet., 
α. ΧΧντ : quidam dementiam exisfimant.… ποῦ... obstina- 
tionem saluti præferamus; Ad nation. 1. 1, c. x1x : horrenda 
obstinationum christianarum; ef. Pline : pertinaciam certe et 
inflexibilem obstinationem debere puniri: Passio Scillit., 
xx : obstinanter perseveraverunt. — ἢ Apologel., ©. 1, XLVI, 
L: Damnatus gratias agit; Ad nation., 1. 1; Ad Scapul., e. 1; 
Hermas, Pastor, Sim. 1x, 28, 51; Epist. ad Diogn., v, 5; 


DROIT PERSÉCUTEUR 


1618 


d'aucun crime, si ce n’est le crime du'nom chrétien 
c'est-à-dire de la profession du christianisme 15. 

« 3. Voici un texte dans lequel Tertullien lui- même 
confirme et résume à grands traits ce que nous avons 
longuement exposé : « Voilà pourquoi on nous met à la 
« torture si nous confessons (notre qualité de chrétien), 
« on nous condamne si nous persévérons, on nous 
« acquitte si nous nions, parce qu'on ne fait la guerre 
« qu’à notre nom. Enfin quelle est la sentence que vous 
« lisez sur la tablette? Un tel chrélien. Pourquoi ne 
« prononcez-vous pas οἱ homicide, si le chrétien est homi- 
« cide? Pourquoi pas εἰ inceslueux ou coupable de tout 
« autre crime que vous nous imputez? Nous sommes 
« donc les seuls pour qui vous rougissez ou dédaignez 
« de libeller dans votre verdict les noms mêmes des 
« crimes ! Chrétien, si ce nom n'implique aucun crime, 
« c’est le comble de l’ineptie de faire du nom seul un 
« crime 16,» 

« Impossible, nous semble-t-il, d'affirmer plus nette- 
ment que la confession du nom chrétien n’était pas 
seulement la raison objective pour laquelle les fidèles 
ont été martyrisés, elle constituait véritablement 
l'espèce juridique qui motivait leur mise en accusation 
et entraînait leur condamnation à la peine capitale #. » 

XVIII. DÉNOMINATION TECHNIQUE ET NOTION SPÉ- 
CIFIQUE DU DÉLIT. — On s'explique dès lors que les 
juges résument et appliquent le droit existant, quand 
ils disent aux fidèles : Non licet esse vos, ce qui serait 
le texte même de la loi de proscription : Non licel esse 
christianos. 

Retrouver les termes mêmes de la loi qui fonda 
l'exception au détriment du christianisme semble 
impossible et, cependant, si l’exactitude textuelle peut 
encore laisser place à un doute. il faut reconnaître que 
la formule telle qu’on l’a pu dégager d'un groupe de 
textes offre plus que de la vraisemblance, car les mots 
dont elle se compose rendent adéquatement l’idée fon- 
damentale de la législation persécutrice et l’esse chris- 
lianum nous donne la dénomination technique en 
même temps que la notion spécifique du délit chrétien. 

Le jurisconsulte Sulpice-Sévère, après avoir raconté 
les premières rigueurs exercées par Néron contre les 
chrétiens, ajoute : « La religion fut ensuite défendue 
par la loi et un édit fut promulgué interdisant d’être 
chrétien » : post, etiam datis legibus religio velabatur, 
palamque ediclis proposilis CRISTIANOS ESSE NON LICE- 


5. Justin, Apol.,1; Apol., τι, 2; Mart. Polyc., ες. xxv; Passio 
Scillit.; Acta Apollonii; Acta procons. Cypriani. — % C'est 
ce qu’on appelait de tabella recitare; cf. Apologel., c. 1; Le 
Blant, Les perséc. et les martyrs, c. xx; Mommsen, Rôm. 
Strafrecht, p. 447, note 5. — 35 Mommsen, Rom. Strafrecht, 
p. 448; Ad nation, 1. I, c. πὶ : neque sententia enumerat 
(crimina). — Ce sont les trois peines capitales que Ter- 
tullien mentionne d’ordinaire pour les chrétiens. — "ἢ Ad 
nation., 1. 1, c. ux: Porro sententiæ vestræ nihil nisi CHRIS- 
TIANUM CONFESSUM notant. Nullum eriminis nomen exstat 
nisi NOMINIS CRIMEN est. Cf. Mart. Polyc., ce. 1x : on lui dit: 
Jura per fortunam Cæsaris, resipisce, conclama: Tolle impios, 
maledic Christo; mais la sentence ne porte'que ceci : Poly- 
carpus CONFESSUS EST CHRISTIANUM SE ESSE, Voici la sen- 
tence des Scillitains : …christiano ritu se vivere confessos 
et. post oblatam sibi facultatem ad Romanorum morem rede- 
undi obstinanter perseveraverunt, gladio animadverti placet. 
— 18 Voici comment il faut lire ce passage. Apologet., c. τὰ: 
Ideo torquemur confitentes, punimur perseverantes el absol- 
vimur negantes, quia nominis prælium est. Denique quid 
de tabella recitatis ? ILLUM CHRISTIANUM., Cur non et homi- 
cidam, si homicida christianus ? Cur non et incestum vel 
quodcumque aliud nos esse creditis ? In nobis solis pudet aut 
piget ipsis nominibus scelerum pronuntiare ! CHRISTIANLS 
si nullius criminis nomen est, valde ineptum si solius nominis 
crimen est. Cf. C. Callewaert, Le codex Fuldensis, le meilleur 
des manuscrits de l'Apologelicum, dans{Revue d'histoire et 
de littérature religieuses, 1902, p. 334. — 1? C. Callewaert, 
Le délit de christianisme dans les deux premiers siècles, dans 
la Revue des questions historiques, 1903, t. LXx1v, p. 35-47. 


1619 


BAT 1, « Quelle dure loi vous avez rédigée, écrit Tertul- 
lien, lorsque vous nous avez dit : Il ne vous est pas 
permis d’être.» De legibus primum concurram vobiscum, 
αἰ cum fuloribus legum. Jampridem quam dure defi- 
nitis, dicendo: NON LICET ESSE Vos®. La réponse de 
Marc-Aurèle au gouverneur de Lyon n’est pas donnée 
textuellement dans la lettre des martyrs de Lyon, 
mais la comparaison avec l’ensemble de la lettre qui 
l’encadre montre qu'elle devait porter à peu près ceci : 
ceux qui avouent être chrétiens seront décapités, ceux 
qui nient être chrétiens seront acquittés : ἐπιστείλαντος 
γὰρ τοῦ Καίσαρος τοῦς μὲν ἀποτυμπανισθῆναι, εἰ δέ τινες 
ἀρνοῖντο, τούτους ἀπολυθῆναι ?, Perennis, préfet du pré- 
toire, rappelle à Apollonius que le sénatus-consulte 
porte défense d’être chrétien : τὸ δόγμα τῆς συγχλήτου 
ἐστὶν χριστιανοὺς μὴ εἶναι 4, Origène nous apprend que 
« les rois de la terre ont décrété qu'il n’y aurait plus 
de chrétiens » : Decreverunt legibus suis ut NON SINT 
CHRISTIANI 5, Enfin, c’est par des expressions identi- 
ques que Lampride marque la tolérance d’Alexandre- 
Sévère à l’égard des chrétiens : Judæis privilegia reser- 
vavil, CHRISTIANOS ESSE passus est, et que Galère 
arrête la dernière persécution sanglante : denuo SINT 
CHRISTIAN 1. 

« Cette concordance même verbale dans les témoi- 
gnages de nature et de provenance très diverses, qui 
enregistrent ou rappellent les dispositions du droit, 
devient plus suggestive encore quand on retrouve les 
mêmes termes, ou du moins la même idée, dans toutes 
les sources qui nous font connaître les procès des chré- 
tiens du r1° siècle. La dénonciation ou l’accusation ne 
connaît pas d'autre charge que le crime d’être chrétien : 
CHRISTIAN! ESSE accusamur ὃ; toute l'instruction se 
résume à chercher la solution dûment prouvée de cette 
question : AN ES CHRISTIANUS ? an perseveras ESSE 
CHRISTIANUS  ? et Ja sentence de condamnation ne 
libelle pas d'autre crime que celui d’être chrétien : 
ILLUM CHRISTIANUM ; CHRISTIANUM CONFESSUM 1, » 

« Cette coïncidence passerait difficilement pour for- 
tuile; ce n’est pas par un simple effet du hasard que 
tant d'écrivains d’âge différent emploient des expres- 
sions entièrement semblables : on est tenté de voir dans 
ces expressions celles mêmes d’un édit de persécution, 
probablement le plus ancien de tous, de celui qui le 
plus longtemps a servi de base à toutes les poursuites. 
ΤΙ devait donc contenir à peu près ces termes : NON 
LICET ESSE CHRISTIANOS, et ne contenait guère autre 
chose. Il ne formulait point d’accusations précises; il 
ne s’appuyait sur aucun considérant; il n’indiquait 
pas de procédure régulière : c'était une sorte de mise 
hors la loi, un décret brutal d’extermination. Les apo- 
logistes s’en plaignent amèrement, et, si le décret était 
autrement rédigé, on ne pourrait rien comprendre à 
leurs plujutes [ls 1épélent parloul qu'un ne les accuse 
que d’être chrétiens #, qu’on ne leur reproclie que leur 
som *, et Tertullien affirme à diverses reprises que la 
sentence qui les condamne ne vise d’autre crime que 
celui-là #, Le magistrat rappelait à l'accusé ce décret 
sommaire et terrible : NON LICET ESSE CHRISTIANOS, à 


ISulpice-Sévère, Chronicon, ]. II, ας xL1; cf. Lactance, Div. 
instit. lib. VII, c.x1, exprime la même idée, avec une autorité 
d'autant plus grande que l’auteur doit avoir vu les rescrits 
dont il mentionne la collection: Domitius (Ulpianus) De 
ofMicio proconsulis libro septimo, rescripta principum nefaria 
collegit. ut doceret quibus pœnis affici oporteret eos qui SE CUL.- 
TORES DEI CONFITERENTUR, — ? Tertullien, Apologel., ©. 1v. 
—! Euséhe, Hist. eccl., 1. V, ς. 1. —* Th. Klette, Der Process 
und die Acta 5. Apollonii, dans Texte und Untersuchungen, 
ἴ, Xv, fasc. 2, Leipzig, 1897, P. 110, n. 23. — " Origène, Ho- 
mil., 1x, in librum_Jesu Nave. —* Lampride, Alex. Sev., 22. 
—? Lactance, De morte Perseculor., ©. ΧΧΧΙΝ, -- "5, Justin, 
Apol.,1, 4. —%S, Justin, Apol., τὰ, 2; Pass. mart. Scillit., 
dans Annal. bolland., t, VIN, p. 7. — 1° Tertullien, Apologet., 


DROIT PERSÉCUTEUR 


1020 


quoi l'accusé répondait, s’il était fidèle : Chrislianus 
sum; et la cause était entendue 4. » 

« On objectera que, dans les actes de plusieurs procès. 
de chrétiens, on invoque les décrets impériaux qui, au 
lieu de condamner directement la qualité de chrétien, 
exigent explicitement de sacrifier aux dieux. Dans les 
actes de Carpus, Papylas et Agathonice (161-169) 15, le- 
juge dit à Carpus, qui vient de se déclarer chrétien : 
« Tu connais parfaitement les édits des augustes en 
« vertu desquels vous devez honorer les dieux... je vous. 
« conseille donc d’avanceret de sacrifier. » Plus loin, il 
insiste : « Tu dois sacrifier, dit-il, ainsi l’a ordonné 
« l’empereur.» Rusticus, le préfet de la ville, demande à 
saint Justin et à ses compagnons « d’obéir aux empe- 
« reurs et de sacrifier ». Sur leur refus, il prononce fina- 
lement la sentence : « Que ceux qui n’ont pas voulw 
« sacrifier aux dieux et obéir à l’ordre de l'empereur 
« soient fouettés et amenés pour subir la peine capitale, 
« conformément aux lois ,»— En 180, le proconsul 
d'Afrique, Saturninus, dit aux accusés Scillitains : 
Potestis indulgentiam domini imperatoris promereri, 88 
ad bonam mentem redeatis et sacrificetis diis omnipoten- 
tibus. — Dans le procès d’Apollonius, Perennis con- 
seille à l'accusé, en vertu du décret du sénat qui porte 
γριστιανοὺς μὴ εἶναι, de changer d'opinion (μετανοῆσα!) 
et d’honorer les dieux et de sauver ainsi sa vie. ἃ la 
fin, il déclare qu’il est forcé, ὑπὸ τοῦ δόγματος Κομόδου, 
de condamner Apollonius, qu'il voudrait acquitter. 

« Tels sont les textes : que faut-il en déduire? 

« a) D'abord, vu le nombre restreint d'actes authen- 
tiques qui nous sont parvenus de cette époque, cette- 
fréquente mention de lois impériales ou de sénatus- 


consultes constitue une remarquable confirmation de. 


notre thèse sur l'existence de vraies lois persécutrices. 
Ici ce ne sont plus des apologistes chrétiens ou des. 
avocats ergoteurs à court d'arguments, ce sont des 
juges païens que nous entendons, dans l'exercice de 
leurs fonctions, invoquer des édits impériaux et des 
sénatus-consultes à l’exécution desquels ils ne peuvent 
pas se soustraire. Il faut faire violence aux textes pour 
ne voir dans ces ordres unanimement attribués au sénat 
ou aux empereurs qu'une simple règle de jurispru- 
dence introduite par la pratique des tribunaux. 

« b) Quant à la portée exacle de ces lois, il n’est pas- 
difficile de montrer que l’obligation d'honorer les dieux, 
de sacrifier, de jurer par le génie de César, n’est pas. 
présentée comme une reproduction exacte de la loi, 
mais plutôt comme une conséquence d'application 
pratique, que les magistrats déduisent eux-mêmes, 
d’après la jurisprudence introduite par Trajan, de la 
défense explicite d’être chrétien. 

« En effet, dans les quatre procès mentionnés, une 
seule fois Ja décision de l'autorité supérieure est ent: 
gistrée, sinon textuellement, du moins d'une manière 
purement obiective : or c'est précisément le sénatus- 
consulte qui détenu & fre chrétien: τὸ δόγμα τῆς συγ- 
χλήτου ἐστὶν χριστιανοὺς μὴ εἶναι. Dans tous les autres 
cas, les juges formulent les édits impériaux sous forme 
de conclusion pratique, directement appliquée aux 


c. 11: Ad nal., 1. 1, ce. 1v; Mart. Polyce., c. xr1; C. Callewaert,. 
dans la Revue d’hist. ecclés., 1901, t. 11, p. 790-791. — 
HS, Justin, Apol., 1, 4. — 15 Tertullien, Apologet., ©. 111; 
Athénagore, Legat. pro christ, e. ΤΙ. — # Tertullien, Apolo- 
get., ec. ας Ad nat., 1. I, c. 1x, v ; 5. Justin, Apolnget., τι, 2, — 
4 G. Boissier, La lettre de Pline au sujet des chrétiens, dans 
la Revue archéologique, 1896, t. xxx3, p. 119, 120: P, Allard, 
Hist. des perséce., 1911, t. 1, p. 172-173. Enfin la formule 
plus ou moins textuelle se retrouve dans des pièces tar- 
dives: passion de sainte Cécile, actes de sainte Thècle, 
passion de saint Savin. — 1* A, Harnack, Die Acten des 
Karpus, des Papylas und der Agathonike. — 15 Le prologue 
des actes de saint Justin semble, à bon droit, un ajouté 
de date plus récente. 


Ἢ 


-“Ζ «δεν en ee mt dés. 


1621 DROIT 


accusés qu'ils ont devant eux : « les édits des augustes 
“ en vertu desquels vous devez. lu dois sacrifier...» etc. 
Dès lors plus rien ne nous garantit une concordance 
adéquate avec les prescriptions formelles et explicites 
de la loi : car il intervient ici une interprétation pra- 
tique et particulière de la loi; et dans une instruction 
judiciaire, le magistrat peut parfaitement exiger, au 
nom de la loi, des prescriptions pratiques qui, sans être 
énoncées dans le texte législatif, en découlent cepen- 
dant logiquement ou s’y rattachent par la jurispru- 
dence. 

« C’est exactement le cas des juges en question. Ils 
suivent la jurisprudence du rescrit de Trajan qui, tout 
en maintenant la prohibition d'être chrétien et la 
peine capitale pour ceux qui étaient convaincus d’ob- 
stination dans le christianisme, avait cherché à res- 
treindre le nombre des condamnations, en ordonnant 
l'acquittement des renégats qui auraient prouvé leur 
apostasie par un acte d’idolâtrie, notamment en sacri- 
fiant aux dieux. Aussi voyons-nous dans les Actes 
mentionnés que la constante préoccupation des juges 
est, d’abord, de constater si les accusés sont et restent 
chrétiens !, ensuite, de les amener à la μετάνοια ἡ et 
d'obtenir d'eux comme preuve d’apostäsie, c’est-à-dire 
de non-christianisme, un acte quelconque de culte 
fdolâtrique *. Et c’est pour mieux réussir à vaincre leur 
résistance que tantôt les magistrats font espérer aux 
renégats les bonnes grâces des empereurs ὁ et tantôt 
leur rappellent les lois impériales qui, en défendant 
expressément d’être chrétiens, les obligent par voie de 


conséquence à revenir à d’autres sentiments et à les 


manifester, soit en vénérant les dieux, soit en sacri- 


fiant aux empereurs, soit en jurant par la +571 des césars. 

« Cette explication, qui s'accorde parfaitement avec 

l’ensemble des Actes et avec la pratique générale de la 

rocédure antichrétienne, se trouve consignée très 
nettement dans le procès d’Apollonius. Nous avons 
déjà fait remarquer que le sénatus-consulte, cité objec- 
tivement, porte : χριστιανοὺς μὴ εἶναι. Or voici l’inter- 
prétation du juge Perennis : « A cause de la sentence 
« du sénat, je vous conseille de changer d'opinion, de 
« vénérer et d’adorer [65 dieux que tous les hommes 
« vénèrent et adorent, et de vivre avec nous 5.» Tout 
concourt à nous montrer l’existence d’une législation 
pénale qui proscrit directement et nommément le chris- 
tianisme et qui se trouve adéquatement formulée 
dans cette phrase laconique : NON LICET ESSE CHRIS- 
TIANOS5, » 

XIX. DE LA MÉTHODE ET DES SOURCES. — Jusqu'à 
ce moment nous avons fait office de rapporteur et 
nous nous sommes imposé de ne rien avancer qui, sous 
prétexte de résumer, fût de nature à altérer l’expres- 
sion des diverses Lhéories en présence. C’est ainsi qu'on 
aura pu remarquer des procédés diflérents de discus- 
sion, des méthodes historiques difficilement réduc- 
tibles aux exigences critiques de leurs contradicteurs. 
Avant de poursuivre la recherche de la situation légale 
du christianisme dans l'empire, une opération préa- 
lable s'impose : délimiter la période chronologique sur 
laquelle porte le problème soulevé et déterminer les 
sources recevables critiquement pour cette période. 


1 Voir par exemple : Actes de Carpus, 2, 3; de saint Justin, 
passim; des martyrs Scillitains, d’Apollonius.— ? Act. des 
Scillitains : si ad bonam mentem redeatis : Actes d’Apollo- 
nius : le retour de μετανόησον, 3,7, 14,43.—* Act. des Scilli- 
tuins, Act. d'Apollonius, 3,7, 13. On voit qu’il est indifférent 
au juge que l'accusé jure par le génie de l’empereur, 3; sacrifie 
aux dieux ou à la statue impériale, 7; ou vénère et adore les 
dieux, 13; dans tous les cas il y a la même preuve d'apostasie. 
—4 Actes des Scillitains, 1. — Actes d’Apollonius, 13.— 56 C. 
Callewaert, dans la Revue d'hist. ecclés., 1901, t. 1x, p. 791-795. 
? Notamment les actes de Carpus, Papylas et Agathonice, 
que A. Harnack, Die Akten des Karpus, des Papylas und 
der Agathonike, 1888, fixe sous Marc-Aurèle, tandis que 


PERSÉCUTEUR 


1622 


Ce qu’on est convenu d'appeler l’ + âge des persé- 
cutions » s'étend depuis les supplices qui suivirent 
l'incendie de Rome sous Néron jusqu'à la promulga- 
tion de l’édit de Milan, en 314. Il s’en faut de beaucoup 
que nous ayons toute cette période à interroger. Une 
première limite s’impose à nous en l'année 250. A cette 
date, l’empereur Dèce, soucieux de rétablir l'unité de 
la religion nationale, s’avise d’un expédient inconnu 
jusqu’à lui : il promulgue un édit obligeant tous les 
citoyens à sacrifier aux dieux sous peine de mort. Le 
refus de sacrifier devient alors la base juridique exclu- 
sive de la condamnation des chrétiens. Sur ce point, 
tous les historiens sont d'accord, c’est l'évidence. 

Remontons plus haut. Entre l’année 202 et l’année 
250, l'empereur Septime-Sévère et plusieurs de ses 
successeurs ont très probablement porté des édits 
spéciaux contre certaines classes de chrétiens, maïs il 
est probable qu’à côté de ces mesures le rescrit de 
Trajan est resté en vigueur. 

Dès lors une classification rigoureuse s'impose dans 
le choix des documents admis à témoigner de la situa- 
tion juridique des deux premiers siècles. Non seule- 
ment tous ceux qui rapportent des faits de persécution 
postérieurs à cette période doivent être rigoureuse- 
ment éliminés, mais encore il faut se montrer très 
réservé à l’égard des acta et passiones dont la chronolo- 
gie n’est pas absolument certaine? et, à plus forte 
raison, à l'égard des pièces qui relatent des martyres 
du ze siècle dans une rédaction postérieure à la per- 
sécution de Dèce et susceptible, à ce titre, d’être con- 
taminée d'éléments postérieurs. 

« Ainsi le martyre de saint Symphorien remonte 
peut-être aux temps de Marc-Aurèle; mais les actes de 
son martyre, que Ruinart a publiés, ne semblent dater 
que du v® siècle. Et voici cependant que plus d’un 
partisan des lois de droit commun emprunte à ces 
actes le texte suivant : Symphorianus publici criminis 
reus, qui diis nostris sacrificare detrectans, majestatis 
sacrilegium perpetravit, sacris eliam allaribus irrogarit 
injurias, gladio ultore feriatur”. » 

Par contre, on doit, croyons-nous, accorder l’auto- 
rité d'un document primitif, sorte de pierre de touche 
qui nous permettra de juger les autres, aux actes grecs 
du procès du martyr romain Apollonius, véritable pro- 
cès-verbal officiel de l'instance judiciaire, acla præfec- 
toria® retouchés. Mais pour la partie juridique : suite 
du procès, questions du préfet et réponses essentielles 
de l’accusé, les retouches — dans la recension grec- 
que — ne peuvent pas avoir été importantes. Évidem- 
ment il faut écarter la préface et la conclusion, néces- 
sairement étrangères par leur nature et leur contenu à 
la composition d’acta præfecloria, ouvrage du compi- 
latcur que suflirait à signaler leur contraste avec le 
corps des actes relatant les deux audiences officielles. 
Or, d’après le texte grec, toute l'instruction judiciaire 
roule sur la question de savoir si Apollonius est chré- 
tien et persiste à vouloir le rester : les actes d'idolâtrie 
proposés par le magistrat Perennis ne sont suggérés 
que comme des signes d’apostasie, comme des preuves 
d’un changement d'opinion (usTavotx). « Apollonius, 
es-tu chrétien? — Oui, je suis chrétien. — Change 


J. de Guibert, La date du martyre des saints Carpos, Papyles 
et Agathonice, dans la Renue des questions historiques, 1908, 
t. zxxxun, p. 5-23, les place sous Dèce. Un des points les 
plus discutés pour fixer cette date est précisément la termi- 
nologie des actes relativement à la législation persécutrice. 
—%E#, Le Blant, Les perséculeurs et les martyrs, 1895, p. 57; 
A. Harnack, Der Vorwurf des Atheismus in den drei erslen 
Jahrhunderten, p. 9, n. 1; E. Cuq. Sacrilegium, dans Saglio- 
Pottier, Dict. des antiq. grecq. et rom. t. 1v, p. 985. — * C. Cal- 
lewaert, La méthode dans la recherche de la base juridique des 
premières perséculions, dans la Rev. d'hist. ecclés., 1911, 
t. xur, p.635.— 1° Klette, Der Process und die Acta δι Apol- 
lonii, Leipzig, 1897 ; cf. Anal. bolland., t. XVI, p. 50. 


1623 


d'opinion, je t'en prie, et jure parle génie de Com- 
mode »; et il insiste à plusieurs reprises. 

Ces sources tirent leur plus grande importance des 
points de contact qu'elles offrent avec la science juri- 
dique, puisque, dans une étude de droit, c’est la nature 
et la valeur juridiques des sources quiimportent par- 
dessus tout. 

« Les sources juridiques qui ont sans contredit la 
plus grande valeur intrinsèque se subdivisent en deux 
catégories. Les unes sont d'ordre législatif ou admi- 
uistratif : elles émanent de l’autorité centrale et pres- 
crivent des mesures générales : telles sont les lois pé- 
nales, les sénatus-consultes, les rescrits ou édits impé- 
riaux qui statuent les délits, déterminent les peines 
ou réglementent la procédure. 

« Les autres sont des documents d’ordre judiciaire. 
Ils montrent comment, dans l’exercice de leurs fonc- 
tions, les magistrats nantis du pouvoir judiciaire ou 
coercitif appliquent aux cas particuliers les mesures 
générales. Ce sont, dans l’espèce, les procès-verbaux 
des poursuites intentées contre les chrétiens. 

« Si les sources juridiques d'ordre législatif l’empor- 
tent sur les autres en importance, parce que — si 
elles sont suffisamment claires — elles ont une portée 
générale et décisive, les secondes ont l'avantage de 
nous faire saisir sur le vif bien des détails et des inci- 
dents qui permettent de mieux apprécier le sens et 
l’extension des textes € droit. Il faut donc évidem- 
ment contrôler les unes par les autres. 

« Maïs il importe de remarquer que ces textes juri- 
diques peuvent être parvenus à notre connaissance de 
façons assez différentes. Tantôt c'est le texte officiel 
lui-même qui a été conservé intégralement, comme 
c’est le cas pour les rescrits de Trajan et d'Hadrien, 
ou dont une partie du moins a été copiée littéralement 
dans quelque autre document; c’est probablement le 
cas pour le procès des martyrs Scillitains. 

« Tantôt le libellé du document nous reste inconnu, 
mais son contenu total ou partiel ἃ été résumé ou 
rapporté par un auteur ancien autorisé. Ainsi la dispo- 
sition principale du rescrit de Marc-Aurèle au gouver- 
neur de Lyon est relatée en substance dans la lettre 
des martyrs de Lyon; un sénatus-consulte χριστιανοὺς 
μὴ εἶναι est cité par le préfet Pérennis dans le procès 
d’Apollonius; certaines parties de l’interrogatoire et 
de la condamnation de Polycarpe sont rapportées soi- 
gneusement dans la lettre des Smyrniotes. 

« Dans le premier cas, le document a conservé toute 
sa valeur historico-juridique; il faut donc l’interpréter 
comme les juristes interprètent d'ordinaire les textes 
de ce genre, et prendre les termes — jusqu'à preuve 
du contraire — dans leur sens formel et précis, usuel 
en droit, sans trop se laisser influencer par des conclu- 
sions déduites de données moins sûres. 

« Dans le second cas, il peut y avoir déjà une cer- 
taine déformation, provenant du fait que le texte a 
passé par le cerveau d'un témoin peu au courant de la 
langue juridique ou de la procédure criminelle. 

« Arrêtons-nous un instant pour appliquer ces 
données au rescrit de Trajan. Ce rescrit est un docu- 
ment juridique de la première catégorie, de portée 
générale et d'ordre législatif. I1 n’inaugure pas le 
régime de la persécution, il suppose au contraire l’exis- 
tence d’une jurisprudence ou d’une législation anté- 
rieure, dont il fixe le sens et détermine la procédure; 
mais il est resté en vigueur durant tout le second siècle. 
Il est d’ailleurs le plus ancien document dent le texte 
officiel nous soit conservé intégralement; il est même 
le seul que nous possédions dans sa rédaction originale, 
le seul aussi que nous puissions confronter avec le 


1 C. Callewaert, La base juridique des premières persécu- 
tions, dans Revue d'hist. ecclés., 1911, t. x11, p. 641-642. — 


DROIT PERSÉCUTEUR 


1624 


texte de la supplique à laquelle il répond, car la lettre 
de Pline le Jeune nous a été transmise avec lui. Enfin, 
l’authenticité et l'intégrité des deux pièces nesont ni 
discutables ni sérieusement discutées. Le rescrit de Tra- 
jan est donc sans contredit la source la plus importante, 
la plus autorisée que nous ayons pour l'étude de la 
base du droit persécuteur. Si donc nous voulons 
rechercher le crime juridique des chrétiens, il nous 
faudra logiquement commencer par l'examen du docu- 
ment impérial :. 

« Les sources littéraires constituent, dans la ques- 
tion qui nous occupe, un complément nécessaire aux 
documents juridiques trop rares, auxquels elles servent 
de commentaire parfois indispensable; elles nous per- 
mettent en outre de reconstituer au moins les dispo- 
sitions principales de certains textes officiels perdus 
ou rayés du code pénal par les empereurs devenus 
chrétiens. Mais ce sont des instruments délicats, qu'il 
faut manier avec une prudence toute spéciale. A ces 
écrits, étrangers aux codes du droit ou aux registres 
du greffe, nous allons demander des renseignements 
précis sur le droit et la procédure : nous ne saurions 
donc être trop sur nos gardes, ni peser trop scrupuleu- 
sement la valeur juridique et la précision des textes 
que nous voulons utiliser. L’historien qui étudie la 
base juridique des persécutions devra notamment 
porter son attention sur certains aspects qu'on peut 
facilement négliger dans l'étude d’autres questions 
historiques. 

« Les sources littéraires, ce sont dans l’occurrence : 
d’abord les historiens qui, sans citer les textes ofliciels, 
racontent les événements se rapportant aux persé- 
cutions, tels Tacite, Suétone, Dion Cassius, Méliton, 
Eusèbe; ce sont ensuite les relations non oflicielles de 
procès chrétiens, faites par des contemporains ou des 
témoins oculaires, comme par exemple : la lettre des 
Smyrniotes sur le martyre de saint Polycarpe, celle 
des Églises de Lyon et de Vienne sur les martyrs de 
Lyon ou la narration du procès de Ptolémée donnée 
par saint Justin dans sa seconde Apologie; ce sont 
enfin les grands apologistes du second siècle, qui, non 
contents de réfuter les accusations courantes dont on 
accablait les chrétiens, ont discuté en plus d’un endroit 
les lois de persécution, la procédure suivie à l'égard des 
chrétiens, le motif juridique de leur condamnation et 
les peines dont on les punissait ?. » 

Tels sont les principes critiques qui doivent, en 
corroborant les résultats auxquels ils nous conduisent, 
vérifier l'existence d'un droit exceptionnel institué aux 
dépens de ceux auxquels s'applique le nomen christia- 
num, poursuivi sans mélange d'aucun méfait positif. 
Par conséquent à déduire l’existence, sinon à restituer 
le texte d'une source juridique, d’une loi initiale — 
ἀργαῖΐος νόμος, selon l'expression d’'Eusèbe * — qui 
défendait d’être chrétien et dont les rescrits de Marc- 
Aurèle, d'Hadrien et de Trajan règlent, éclairent ou 
tempèrent l'application #. 

XX. UNE SOURCE DE L’'AN 112. — Le rescrit de 
Trajan, dont nous discuterons en son lieu l’authenti- 
cité et la date, va nous servir ici, par anticipation, de 
point de repère certain au début du n° siècle, en 
l’an 112. Le gouverneur de Bithynie — moins ignorant 
de ce qui regarde les chrétiens qu'il ne veut le paraître, 
puisqu'il sait sur leur compte au moins autant que ses 
contemporains et, en plus, ce que ses fonctions admi- 
nistratives viennent de lui apprendre — affecte ignorer 
la situation Jégale et juridique du christianisme. En 
réalité, son hésitation n’en est presque pas une. Il sait 
que les chrétiens doivent être punis et il n’a pas man- 
qué d'agir en conséquence, aussi ne demande-t-il pas 


3 Ibid., p. 646. — ? Eusèbe, Hist. eccles., 1. V, ©. ΧΧΙ. — 
4 P, Allard, Dix leçons sur le martyre, in-12, Paris, 1907, p. 92. 


4 
᾿ 
: 

à 


F 


DS el φθιρδονου, 


1625 


AN puniri, de cela il est sûr; mais ΟἿ} el QUATENUS 
aut puniri soleat aut quæri, et il s'explique : ΟἽ: 
nomen ipsum si flagiliis careat, an flagitia nomini 
cohærentia; QUATENUS : silne aliquod discrimen.… non 
prosit. Voici qui est clair. 

Voici qui l’est plus encore, si c’est possible. Les 
causes évoquées au tribunal de Pline étaient des cogni- 
liones DE CHRISTIANIS, οἵ les inculpés étaient traduits 
TAMQUAM CHRISTIANI, par conséquent l’interrogatoire 
portait sur le chef d'accusation : an essent CHRISTIAN 
ét l'instruction tendait essentiellement à constater si les 
accusés étaient confilentes et perseverantes ou bien s'ils 
niaient esse se CHRISTIANOS aul fuisse ou encore esse se 
CHRISTIANOS et y renoncer sur-le-champ, mox negare. 
Ainsi conduite, l'instruction ne peut donner que les 
résultats suivants : 1° l’inculpé est chrétien et persé- 
vère dans cette qualité, ou bien il y renonce; 2° l’in- 
culpé a été chrétien, ne l’est plus et ne veut plus l'être. 
En conséquence, le juge absout les uns et condamne 
les autres sans autre examen sur la nature du délit nié 
ou consenti. Le fait de l’obstination inflexible qualifie 
Je délit mais ne le crée pas, Pline le reconnaît lui-même 
quand il voit dans cette obstinalion non le crime lui- 
même mais une folie : amenlia. Le procès a donc roulé 
surle crime d’esse CHRISTIANUM, sur le nomen ipsum, 
entraînant la peine de mort, duci jussi. 

Le caractère délictueux du christianisme résulte-t-il 

d'une décision arbitraire du légat impérial usant de 
son droit de coercilio dans les limites de son gouverne- 
ment et soudain alarmé sur les mesures auxquelles 
elle l’entraîne? Mais en pareil cas le légat n'aurait pas 
à recourir à l’empereur pour savoir comment il devait 
ou voulait interpréter sa propre décision, il lui sufi- 
rait d'y renoncer. Comment insisterait-il avec une si 
évidente maladresse sur l'embarras où le jette sa con- 
duite et sur l’absence complète de tout crime ordi- 
naire? N'est-ce pas faire suspecter la justice ou l'oppor- 
tunité de ses mesures et provoquer pour toute réponse : 
« Tenez-vous tranquille »? 
ΕΠ La conduite du légat n’est donc pas une improvi- 
sation, ce n'est pas même une interprétation, c’est 
l'application d’une situation juridique qu'il n’est pas 
en son pouvoir d’esquiver; situation qui lui est anté- 
rieure et supérieure. 

Cette antériorité se déduit encore de la phrase : 
cognitionibus de christianis inlerfui nunquam. Avant 
l'an 112 on intentait donc des procès aux chrétiens, 
on y portait des peines contre eux : puniri soleal, ce 
qui provoquait des apostasies, dont certaines remon- 
taient à vingt ans : fuisse quidem, sed desisse, quidam 
ante triennium, quidam anle plures annos, non nemo 
eliam antle viginti. « Sans doute, des défections isolées 
se produisaient de temps à autre; mais vu le grand 
nombre de renégats, mullorum nomina, il est plus que 
probable qu'une bonne partie de ces apostasies doit être 
attribuée à l'intimidation produite par des persécu- 
tions. En veut-on la preuve? C'est que le juge trouve 
immédiatement le critérium le plus sûr pour distinguer 
les vrais chrétiens de ceux qui ne le sont pas : il les 
oblige à poser un acte d’idolâtrie. Cette promptitude 
suggère l'idée d'instances judiciaires antérieures, au 
cours desquelles les magistrats avaient déjà eu recours 
avec succès à ce moyen d'instruction !, » 


1 Ὁ, Callewaert, Les premiers chrétiens furent-ils persécutés 
par édits généraux ou par mesures de police ? II. L'origine 
de la législation persécutrice. Confirmation des données de 
Tertullien par l'examen des autres sources. 1. La situation 
en l'an 112, dans la Revue d'histoire ecclésiastique, 1902, 
to, p. 11. — ? P, Vigneaux, Essai sur l’histoire de la præ- 
fectura Urbis à Rome, in-S°, Paris, 1896, p. 227. Un rescrit 
n'est ni un édit ni une loi, mais une instruction ou réponse 
donnée par l’empereur à des questions, à des requêtes qui 
lui sont adressées; à la différence de l'édit, que le prince 


DROIT PERSÉCUTEUR 


1626 


Cette supériorité résulte du caractère obligatoire de 
cette jurisprudence à laquelle Pline voudrait mani- 
festement se soustraire par l’acquittement des apostats, 
ce qu'il n’ose prendre sur lui avant d’avoir reçu une 
décision impériale. 

La lettre de Pline nous amène à conclure qu'il exis- 
tait une loi antérieure à 112 en vertu de laquelle non 
licet esse chrislianos. La réponse de Trajan est plus 
catégorique encore. L'empereur approuve sans réserve 
la conduite du légat, qui, en qualité de juge, a traité le 
christianisme comme un crimen capital. L'exclusion 


donnée aux libelles anonymes n’est qu’une mesure 


d'ordre laissant intacte la nature du délit, qui demeu- 
rera ce qu'il était par le passé, puisque les chrisliani 
étaient et continueront d’être accusés ou dénoncés 
légitimement : qui chrisliani ad le delali fuerunt... si 
deferantur et arguantur. La notion spécifique du délit 
était dès lors si bien établie que Trajan ne la formule 
même pas à nouveau, mais en même Lemps elle était 
si bien admise qu’il l'indique inévitablement : qui nega- 
veril se chrislianum esse. Pline s’est montré interprète 
rigoureux mais exact, quand il a condamné les chrétiens 
propler solum nomen; l'empereur l’approuve et lui 
confirme l'obligation de punir le nomen si flagiliis 
careal et non pas seulement les flagitia nomini cohæ- 
renlia. 

Ainsi la réponse de Trajan méritait bien le nom de 
« rescrit», qui s'applique presque toujours à l’interpré- 
tation et à la mise en œuvre d’une loi existante ?; 
elle n’était pas une loi, mais elle supposait des lois 
dont elle fixait l'interprétation *. 

XXI. UNE SOURCE DE L’AN 64.— A Supposer, comme 
on l’a fait, que Trajan lui-même fût le promulgateur 
de l’édit dont Pline appliquait les dispositions, il faut 
avouer que nous l’ignorons absolument, parce que 
Trajan ne nous l’a pas dit, Pline non plus, nul autre 
auteur non plus et que l’édit est perdu. Ainsi renseigné, 
on peut épiloguer longtemps sans courir le risque de 
rien prouver. Trajan peut être l'auteur de l’édit en 
question, mais l’absence de la moindre allusion à cette 
circonstance dans la lettre de Pline et dans le rescrit 
impérial est une présomption défavorable à cette 
attribution. 

Avant Trajan, deux empereurs étaient en réputa- 
tion d’avoir persécuté les chrétiens. Méliton de Sardes 
les désigne par leurs noms : Néron et Domitien, mais 
ce qu'il dit à leur sujet est trop vague pour qu'on puisse 
en déduire grand’chose au point de vue du caractère 
juridique des mesures portées par eux : « Entre tous 
les empereurs, Néron et Domitien, circonvenus par les 
conseils de quelques calomniateurs, ont mis notre doc- 
trine en accusation. À partir de ces deux empereurs, 
la calomnie s’est propagée dans la suite : le peuple 
admet d'ordinaire ces sortes de rumeurs sans examen“. » 
C'est tout. 

Tertullien est plus affirmatif et surtout plus expli- 
cite. Principe Auguslo nomen hoc [ch-i liinum scil.] 
ortum est, Tiberio disciplina ejus inluxit, Su8 NERONE 
DAMNATIO INVALUIT, ul jam hinc de persona persecu- 
toris ponderetis : si pius ille princeps, impii christiani.…. 
quales simus, damnator ipse demonstravit, ulique æmula 
sibi puniens. Et lamen PERMANSIT erasis omnibus HOC 
SOLUM INSTITUTUM NERONIANUM justum denique ut 


promulgue spontanément et pour l'avenir, le rescrit statue 
sur des difficultés ou des contestations déjà nées; qu'il ait 
une portée générale ou ne dispose que pour un cas particu- 
lier, il suppose toujours une situation juridique antérieure, 
l'interprète, la réglemente, l'améliore, mais ne la créé pas. 
Digeste, 1. XXIII, tit. 11, lex 58; Code Justinien, 1. II, 
tit. xxxrv, lex 4: P. Allard, Histoire des persécutions pendant 
les deux premiers siècles, in-S°, Paris, 1911, p. 170-171. — 
3 E, Renan, Les Évangiles, p. 483.— 4 Méliton, dans Eusèbe, 
Hist. eccles., 1. IV, © XXVI. 


1627 


dissimile sui auctoris!. Ici, nous touchons l’origine 
néronienne, le caractère permanent et la portée légis- 
lative ? de la situation faite aux chrétiens. Mais il y 
a plus. 

Tertullien, après avoir montré l'injustice tyrannique 
des lois applicables aux chrétiens condamnés à cause 
de leur seul nom, prouve le caractère déraisonnable de 
ces lois par leur histoire. Il remonte à un ve{us decretum 
en vertu duquel Tibère aurait inutilement tenté d’ar- 
racher au sénat la reconnaissance officielle de la reli- 
gion chrétienne. A la suite de cet échec, les persécu- 
tions commencèrent : Consulite commentarios vestros, 
illic reperietis PRIMUM NERONEM IN HANC SECTAM CUM 
maxime Romæ orientem cæsariano gladio FEROCISSE. 
Tali DEDICATORE DAMNATIONIS nostræ eliam gloriamur. 
ΤΠ passe à Domitien : {emptaverai et Domitianus…, rap- 
pelle l’abstention des autres empereurs : celerum de 
tot exinde, et il conclut : Quales ergo LEGES ISTÆ quas 
adversus nos soli exequuntur impit, injusli, turpes, 
truces, vani, dementes? quas Trajanus ex parte frustratus 
est vetando inquiri christianos ? quas nullus Vespasia- 
nus, quamquam Judæorum debellator, nullus Hadrianus, 
guamquam omnium curiositatum explorator, nullus Pius, 
nullus Verus impressit*? D'après ces textes, il est 
impossible de se soustraire à la conviction que, pour 
Tertullien, Néron est l’auteur de la législation restée 
en vigueur jusqu'en l’année 197, date de la compo- 
sition de l’Apologeticum, sauf des changements intro- 
duits dans l'application selon les dispositions per- 
sonnelles des empereurs “. 

Ce double témoignage si catégorique n'est-il pas 
influencé par les préoccupations apologétiques de Ter- 
tullien? 

Ceci est une question de tendance que nulle argu- 
mentation ne saurait résoudre; en pareille matière les 
démonstrations nourrissent le litige au lieu de l’épuiser. 
« Ce n’est pas a priori qu'on peut déterminer jusqu'à 
quel point une idée apologétique amène un écrivain 
à fausser l'histoire. Il faut pour cela soigneusement 
examiner le texte et surtout le confronter avec les 
données certaines ou probables de l’histoire; c’est ce 
que nous voudrions essayer de faire brièvement. 

« D'une part, vu le manque d’autres renseignements, 
nous pouvons douter que Tibère ait réellement pro- 
posé au sénat d'accorder la reconnaissance légale au 
christianisme, comme l’affirme Tertullien®. Bien plus, 
il est positivement très probable que les peines pré- 
tendument édictées par Tibère et Marc-Aurèle contre 
les accusateurs de chrétiens $ n'étaient pas autre chose 
que des mesures générales décrétées en vue de punir 
tous les faux accusateurs ou délateurs 7. 

« Par contre, l’histoire nous prouve positivement la 
vérité de la plupart des fails mentiounés dans le cin- 
quième chapitre de l’Apologelicum. Nous [avons vu] 
que le vetus decrelurn auquel Tertullien fait allusion, et 


1 Tertullien, Ad naliones, 1. 1, c. vit. — ? Inslitutum est pris 
dans le sens de loi; cf. Tertullien, Ad nation., 1, 3 : neque 
ins{ilutum dirigit; Suétone, Nero, 16: animadversa severe 
el coercitia nec minus instituta; Hartel, Patristische Studien, 
ΠῚ, Zu Terlullian ad nationes, p. 2. — " Tertullien, Apolo- 
gelicum, c. v. Pour l'établissement du texte de ce passage 
et la discussion des variantes du codex Fuldensis, cf. C. Cal- 
lewaert, dans Rev. d'hist. ecclés., 1902, t. 1x1, p. 327. — # Dans 
Apologet., c. xx1,et dans Scorpiace, c. XV, Tertullien men- 
tionne encore la perséculion de Néron, mais comme il n’a 
en vue dans ces passages que les souffrances des apôtres, 
il n'indique plus le caractère légal des poursuites. — # Ter- 
tullien, Apologel., c. v, ΧΧΙ. — " Ibid., ce. v. — ? Voir Th. 
Klette, Der Process und die Acta S. Apollonii, dans Texte 
und Untersuchungen, Leipzig, 1897, L. xv, p. 64; A.Harnack, 
Die Quelle der Berichle über das Regenwunder im Feldzuge 
Marc Aurels gegen die Quaden, dans Sitz:ungsberichte der 
Kônigl. Preuss. Akademie der Wissenschaften zu Berlin, 1894, 
t. 11, p. 844, note 1; Th. Mommsen, dans une note à A. Har- 


DROIT PERSÉCUTEUR 


1628 


qui est rapporté par Cicéron ‘, contient réellement, non 
pas, comme d’aucuns le prétendent, la loi pénale de 
droit commun en vertu de laquelle les chrétiens au- 
raient été judiciairement condamnés, mais le principe 
de politique religieuse sur lequel l’autorité romaine 
s’est basée pour proscrire législativement le christia-… 
nisme. Nous savons que la reconnaissance et la police 
des cultes étrangers étaient de la compétence du sé 
nat ®. Les qualifications ajoutées aux noms de Vespa- 
sien et d'Hadrien sont parfaitement exactes. L'apolo-… 
giste n’attribue à aucun empereur du 11° siècle la révo- 
cation des édits de Néron et de Domitien, comme Mé- 
liton semble le faire ἢ: c’eût été cependant un sérieux 
argument pour sa thèse apologétique : il n’y ἃ que les 
empereurs indignes et cruels qui ont pu persécuter la 
sainte et pure religion du Christ. Il se contente de dire 
que Trajan atténue les effets de ces lois, en interdisant 
de rechercher d'office les chrétiens : ce qui est absolu- 
ment exact #. Il ajoute que les autres empereurs n'ont 
pas pressé l’application 1: des lois antérieures; ce qui 
cadre parfaitement avec nos données sur l’histoire du. 
τι siècle. S’il est un fait qui semblerait devoir légitimer 
certaines défiances à l’égard des aflirmations de Ter- 
tullien, c’est bien l’histoire de la lettre de Marc-Aurèle 
au sénat touchant la sitis germanica. Or cette lettre 
a existé l’et tout le fond du témoignage de Tertullien 
sur ce point est exact. Toute la falsification commise 
par l’apologiste se réduirait à attribuer en termes expli- 
cites aux prières des soldats chrétiens un fait qui, 
d’après l’empereur, était dù aux prières des soldats 
d’une légion déterminée dont faisaient partie — les 
chrétiens ne l’ignoraient pas — bon nombre de fidèles 
du Christ τὶ 

« Remarquons enfin que la protection relative accor- 
dée aux chrétiens par l’indigne Commode était de 
nature à contrarier la thèse générale de Tertullien. Si 
l'écrivain n'avait eu d’autre préoccupation que celle 
d'établir, à tout prix, la lutte du mal contre le bien, il 
aurait pu, avec quelque semblant de raison, en appeler 
aux martyres qui avaient ensanglanté le règne de 
Commode 15, pour assimiler ce prince à Néron et à 
Domitien. Mais plutôt que de fausser l’histoire, il 
préfère laisser prudemment dans l'ombre le nom qui 
gênait sa thèse. 

« De tout ce qui précède, nous pouvons conclure, 
semble-t-il, «que Tertullien possédait des connaissances. 
« étendues en matière de politiqueet d'histoire !», et 
que sa thèse apologétique n’est pas conçue ἃ priori 
mais déduite objectivement des faits, et n’a pas exercé 
sur son exposé historique une influence aussi funeste 
qu'on le croit communément. Enfin il est facile de 
constater que Tertullien ne traite la question qu'a 
seul point de vue de la législalion persccutrice, 1] 
nest question ni du nombre des martyrs, ui de la 
violence des poursuites, ni des dispositions de la foule 


nack, Das Edikt des Antoninus Pius, dans Texte und Unler= 
suchungen, t. vu, fase. 4, p. 49; Th. Mommsen, Rômisches 
Strafrecht, Ὁ. 498, n. 1. — " Cicéron, De legibus, τι, 
8, 19. — να. Sérullaz, Essai sur la religion romaine, 
in-8°, Lyon, 1889, 1. II, p. 94-181. — :° Dans Eusébe, 
Hist. eccl., 1. IV, c. xxvI.— " Texte cité plus haut. — 
12Tel est bien le sens du mot impressit. Voir à ce 
sujet les notes de Œhler, surtout dans sa 1“ édition de 
l’Apologeticum, Halle, 1849. —1? A. Harnack, Die Quelle der 
Berichte.., Ὁ. 835-882.— τὲς Le fait de citer Marc-Auréle 
comme témoin en faveur des prodiges des chrétiens, dit 
A. Harnack, op. cit., p. 855, dénote du zèle et peut-être 
beaucoup de naïveté. Mais une falsification proprement dite ἢ 
n'existe pas, et les destinataires de l’Apologeticum se seront LL 
peut-être amèrement moqués de l'interprétation hardie 
de l’habile avocat, mais ils l’auront difficilement accusé de 
faux. »— # Par exemple : le martyre des Scillitains, le mar-= 
tyre d'Apollonius.— 1* A. Harnack, Die Quelle der Berichle, 
p. 842. 


ou des gouverneurs, ni de la procédure suivie contre 
es coupables. Une seule chose le préoccupe, comme il 
dique lui-même au commencement de ce chapitre: 
montrer la genèse et l’évolution des lois émantes de 
utorité impériale. 
… « Mais, pour en revenir à la persécution néronienne, 
Lertullien a-t-il, avec sa dialectique d'avocat, poussé 
-à l'extrême la tendance apologétique inaugurée par 
éliton:? L’apologiste africain a-t-il donc puisé ses 
données dans les œuvres de l’évêque de Sardes? Nous 
ne le croyons pas. 
« Méliton ἃ cherché, il est vrai, dans l’histoire des 
premières persécutions, un argument en faveur du 
christianisme. Mais son système apologétique est tout 
_ autre que celui de Tertullien. « Π veut prouver, dit 
« Arnold, que les intérêts du pouvoir temporel et ceux 
« de la religion absolue vont la main dans la main. Voilà 
… « pourquoiilaccentue que précisément avec l'apparition 
_ «+ duchristianisme coïncide le plus grand développement 
Le « de la puissance &e l'empire romain sous Auguste, et 
« ilmeweut entendre parler d'aucune autre persécution 
« contre ses coreligionnaires que celles de Néron et de 
. « Domitien. Encore ces souverains n'auront-ils été 
ἢ amenés à ces poursuites que par de perfides conseil- 
_« Jers ©. » Méliton n’a pas un mot de bläme pour le 
caractère de Néron, tandis que Tertullien dépeint en 
… noir — et à bon droit — le portrait de cet empereur. 
… Le premier rejette la faute sur de perfides conseillers, 
le second fait porter à Néron seul la responsabilité 
ἂς la persécution. Tertullien n’a donc pas emprunté à 
 Méliton sa manière apologétique. 
Α͂ « Il semble plutôt qu'il n’a pas connu l’œuvre de son 
. devancier, Sans quoi il n'aurait pas manqué d’invoquer 
en faveur de sa thèse les rescrits favorables aux 
chrétiens portés par Hadrien et Antonin le Pieux, 
rescrits sur lesquels l’évêque de Sardes se plaît à 
insister ὅ, D'ailleurs Tertullien est plus précis que Mé- 
_liton en distinguant nettement entre la persécution de 
Néron et celle de Domitien. Et tandis que l’évêque de 
- Sardes ne traite que du fail de la persécution, l’apolo- 
giste africain veut établir l’origine et l’histoire du droit 
| persécuteur. 
. « Quelles ont donc pu être les sources que Tertul- 
- lien a consultées au sujet de la première persécution? 
Ce doit être dans des ouvrages chrétiens qu'il a pu lire 
la relation du martyre des apôtres saint Pierre et saint 
Paul, sous Néron 4. Mais les auteurs chrétiens étaient 
généralement peu préoccupés de la forme légale et 
juridique des persécutions. 
τς « À ce point de vue, Tertullien avait mieux vu que 
les auteurs chrétiens. En sa qualité de jurisconsulte, il 
4 aura lu, d'après toutes les probabilités, le texte même 
les édils de proscriplion, dans les documents officiels 
_ δὲ! dans les livres de droil. Ce sont peut-être ces docu- 
… séents qu'il indique sous le nom de commentarios ves- 
… tros et instrumenta imperii ? Si l’auteur ne cite pas 
le texte de l’édit néronien et si ses indications sont peu 
… explicites, il faut remarquer qu'il ne donne pas davan- 


: 
δ 


6, Ἐ, Arnold, Die neronische Christenverfolgung, p. 87. — 

… LIbid., p. 87.—* Dans Eusèbe, Hist. eccles., 1. IV, ©. XXVI.— 
# Scorpiace, ©. XV. — 5 A. Harnack, Die griechische Ueberset- 
zung, p.10, note1, croit qu'ils’agit des commentarii du sénat. 
==" Nous avons encore unexemple de cette manière d'agir 
dans Ad Scapulam, ec. αν : sine accusalore negans se auditurum 

à hiominem secundum mandalum.— ? D'après K. Neumann, Der 
rômische Staat, t. 1, p. 187, note 7, Tertullien ferait allusion 
à la jurisprudence suivie par le premier Vigellius Saturninus, 
gouverneur d'Afrique, qui avait condamné les chrétiens. 
Celui-ci avait, de fait, condamné les martyrs Scillitains à la 
décapitation. L'apologiste aurait conelu de ce simple fait à 
une règle de jurisprudence envoyée par l’empereur à ce 
gouverneur. Mais les exemples cités dans Ad Scapulam mon- 
trent suffisamment que Tertullien ne songe pas à la seule 


DROIT PERSÉCUTEUR 


1630 


tage le texte de la lettre de Marc-Aurèle et que sa note 
sur le rescrit de Trajan est tout aussi laconique; et 
cependant le chap. 11 de l’Apologelicum prouve qu'il 
avait lu attentivement ce dernier rescrit impérial. 
S’adressant à des juges qui avaient journellement des 
causes à examiner d’après cette législation, il a cru 
bon pouvoir se contenter d’en indiquer la disposition 
fondamentale, sans les renseigner exactement sur la 
source δ, D'ailleurs l’apologiste connaissait non seule- 
ment la portée exacte de l’édit néronien, mais encore le 
genre de peine capitale qui avait été stipulé par cette 
première loi pénale, Il l'indique incidemment au 
chap. 1v ad Scapulam, où il cherche à amener le pro- 
consul d’Afrique à exécuter la loi avec moins de 
rigueur et de cruauté. Il lui dit notamment : Il ne 
vous est pas permis de condamner les chrétiens à la 
peine du feu : nam εἰ nunc a præside Legionis el a præ- 
side Maurilaniæ vexatur hoc nomen [chrislianum] sed 
gladio tenus sicut et a primordio mandatum est animad- 
vertli in hujusmodi. Où donc, si ce n’est dans les pièces 
officielles, Tertullien aurait-il trouvé que la première 
loi pénale ? (celle de Néron, d’après le ch. v de l’Apolo- 
geticum) avait édicté la simple peine de mort par déca- 
pitation, en opposition avec la peine de mort plus 
rigoureuse par le feu ? 

« Outre ces collections officielles, l’érudit apologiste 
connaissait les sources littéraires. Il peut avoir con- 
sulté des écrits que nous ne possédons plus, mais il a 
certainement lu le chap. XV, 44 des Annales de Tacite *, 
ce qui explique son jeu de mots sur l'accusation odium 
generis humani, que cet historien lance contre les chré- 
tiens : qui sumus plane non GENERIS HUMANI HOSTES 
sed potius ERRORIS*, Il connaît aussi les biographies 
des césars par Suétone !, 

« Tertullien peut donc avoir été parfaitement ren- 
seigné; et au surpius, il provoque les destinataires 
paiens de l’Apologelicum, ainsi que les adversaires 
gnostiques et valentiniens qu’il combat dans Scorpiace, 
à la lecture de ces sources païennes, peu suspectes de 
partialité en faveur des chrétiens. 

« Profitons nous-même de ce conseil, et étudions à 
notre tour les Annales de Tacite et surtout les Vitæ 
cæsarum de Suétone; voyons si ces témoins plus an- 
ciens ne contredisent pas les affirmations de Tertullien. 

« Dans une page de ses Annales, Tacite nous a décrit 
d'une façon saisissante les premières rigueurs de Néron 
contre les chrétiens #. Le 19 juillet 64 et les jours sui- 
vants, un immense incendie réduit en cendres la plus 
grande partie de la Ville éternelle. La foule murmure 
et s’aigrit; à tort ou à raison elle accuse l’empereur 
d’avoir sinon ordonné, du moins favorisé le désastre. 
Ni les largesses impériales, ni les sacrifices offerts pour 
apaiser la colère des dieux ne parviennent à imposer 
silence aux ruracurs malveillantes de la foule. Le 
peuple veut des coupables : Néron lui en donnera. Pour 
détourner de sa propre tête la fureur populaire, il fait 
reporter les soupçons sur les chrétiens, universelle- 
ment détestés pour leurs infamies, nous dit Tacite, per 


province d'Afrique; et d’après l’Apol., e. v, c'est bien l’insti- 
tutum Neronianum qui a été a primordio mandalum.— "1 
connaît aussi les Historiæ de cet auteur; Apologel., €. XVI; 
Ad nation., 1. I, ce. x1. — * Apologel., ο. xxxvr. Nous citons 
le texte d'après le Fuldensis, L'odium generis humani est 
le crime par excellence des empoisonneurs, des magiciens, 
dit ΝΥ. Ramsay, Church and Slate, p. 236; Guérin sou- 
tient le contraire dans Étude sur le fondement juridique 
des persécations, p. 632, note 1. Voir à ce sujet d'utiles 
remarques de G. Lacour-Gayet, dans Revue critique, 
1884, p. 466; 1885, p., 441.— 1° L'ouvrage de Suétone sur 
les jeux des Romains a fourni à Tertullien une partie des 
matériaux de son traité De spectaculis. Cf. Schanz, Geschichte 
ἃ. rômische Lilteratur, τ. m1, p. 51. — ἃ Voir le texte cité 
plus haut. 


1631 


DROIT PERSÉCUTEUR 


1632 


flagitia invisos. La police les recherche activement : | Néron. Au chap. xxxvin l’auteur raconte l'incendie de 


les poursuites commencent par ceux qui fatebantur ?, 
puis, sur leurs indications, on en découvre une ingens 
multitudo. Mais ce qui englobe tous ces inculpés dans 
ces mêmes poursuites, c’est bien moins le crime d’in- 
cendie que leur haine contre le genus humanum. L’exé- 
cution des condamnés, pour lesquels on recherche des 
supplices d’une cruauté raffinée, fournit l’occasion 
d'une grande fête de jour, suivie d’un lugubre spec- 
tacle de nuit, dans les jardins du Vatican. Les tour- 
ments sont si cruels et la patience des victimes si admi- 
rable, que la foule se sent émue de compassion : Ils 
sont coupables, murmure-t-elle; 115 méritent les der- 
niers châtiments, mais ce n’est pas à l’utilité publique, 
c’est à la cruauté d’un seul qu'on les immole | 

« Cette appréciation du peuple comme tous les dé- 
tails enregistrés trop brièvement par Tacite nous mon- 
trent qu'il s’agit ici d’une mesure de coercilio, ou du 
moins d’un procès dans lequel l'arbitraire de Néron a 
tout conduit. Ce fut, suivant l’expression très juste de 
Renan, un « vaste coup de filet », une opération de 
police. Dès lors, nous n’avons pas à examiner quel est 
au juste le motif spécifique de leur condamnation. 
Qu'ils aient été condamnés comme incendiaires ou 
comme chrétiens, ces premiers sévices sont racontés 
par Tacite bien moins comme une poursuite judiciaire 
régulière, que comme une violence passagère qui ne 
devait pas s'étendre au dehors de Rome. 

« La Vila Neronis de Suétone nous fournit sur les 
mêmes événements une source contemporaine de Ta- 
cite, mais indépendante de lui. Suétone, qui écrivait 
ses Vilæ Cæsarum en l’an 120, est moins un historien 
ou un biographe véritable qu'un zélé collectionneur de 
notices et de documents. Travaillant plutôt des yeux 
et des mains que de la tête, il lisait avidement ce qu’on 
avait écrit sur tel empereur, enregistrait, même sans 
discernement, les renseignements oraux, épluchait les 
actes officiels et les travaux littéraires des césars et 
annotait soigneusement tout ce qui lui semblait mériter 
quelque attention. Les fonctions qu'il occupait dans la 
chancellerie impériale, où il était ab epislulis, epistu- 
larum magister, lui permettaient de puiser aux meil- 
leures sources d’abondants matériaux pour ses nom- 
breux ouvrages, dont la plupart ne nous sont pas par- 
venus. Ces matériaux réunis, il s’est contenté de les 
classer, de les grouper, sans beaucoup d’ordre chrono- 
logique, sous différentes rubriques et de les réunir en 
un tout qui contient les traits d'une Vie des césars, 
mais qui ne nous en donne pas la physionomie vivante, 
le portrait caractéristique. La littérature le regrettera 
sans doute, mais la critique ne s’en plaindra pas trop. 
Les riches matériaux historiques que Suétone nous a 
conservés, sans trop y mettre son empreinte person- 
nelle, en ont une valeur objective d'autant plus grande; 
ses emprunts aux actes officiels surtout sont de la plus 
haute importance. 

« Malheureusement la critique des sources de Sué- 
tone est difficile. Les indications qu'il donne sont rares 
et vagues; mais la nature des faits et leur groupement 
dans le récit peuvent suppléer de temps à autre au 
manque de références explicites. Ceci est vrai surtout 
pour les données empruntées aux pièces officielles. 

« La destruction de Rome et la persécution des chré- 
tiens sont enregistrées par Suétone, brièvement et 
séparément, en deux endroits de sa biographie de 


1 La signification de ces mots est très controversée. D'après 
Weis et Callewaert, le méfait avoué ne serait pas le crimen 
incendii, mais la religion chrétienne, que l’auteur vient de 
dépendre, dans la phrase précédente, comme un malum,une 
exiliabilis superslilio, mise sur le même rang que les atrocia 
aut pudenda qui se célèbrent dans la ville. Le mot /ateri s'ap- 
pliquerait donc dans l'espèce, bien mieux que profileri ou 
confileri. L'aveu doit avoir été obtenu avant la correplio, 


Rome. Suétone était trop jeune pour avoir pu comme 
Tacite assister au spectacle émouvant des ravages du 
feu. Il n'avait d’ailleurs pas le talent littéraire de son 
contemporain. Son récit, à peine ébauché, ne ressemble 
en rien à la peinture achevée de Tacite. Par contre, 
le biographe n'hésite pas à dénoncer Néron comme 
l’auteur responsable du désastre, et il semble s’être 


attaché avant tout à mettre cette culpabilité en lu-. 


mière. À ce sujet, il raconte des propos de table et des 
anecdotes qui, sans être dénués de tout fondement 
probable, portent assez distinctement la marque du 
travail de l'imagination populaire, vivement impres- 
sionnée par la gravité et le côté mystérieux du fléau. 
Tout ce chapitre semble indiquer que Suétone ne s’est 
pas renseigné à des documents de chancellerie, mais 
simplement à une tradition, peut-être écrite, proba- 
blement orale. 

«ἢ est à remarquer qu'à cet endroit, le biographe 
des césars ne souflle mot des chrétiens. La catastrophe 
de l’an 64 semblerait n’avoir eu aucun rapport avec la 
condamnation des premiers martyrs. Celle-ci se trouve 
rapportée en termes laconiques au chap. XvI de la 
même « Vie de Néron » : afflicti suppliciis christiani, 
genus hominum superstilionis novæ ac maleficæ. 

« Par contre, l’auteur ne fait ici aucune allusion à 
l'incendie de la ville. Bien plus, tandis que, dans les 
Annales, ce crime est au moins le prétexte immédiat 
de l’exécution des chrétiens, la Vita Neronis donne un 
motif de condamnation tout autre : les chrétiens sont 
condamnés à cause de leur « superstition nouvelle et 
malfaisante ». F 

« En outre, alors que, chez Tacite, la punition des 
coupables a l’air d’être un acte de répression passagère 
et locale, chez Suétone, elle paraît être érigée en insti- 
tution permanente et générale. Nous avons vu que 
l’auteur des biographies a l'habitude de classer ses 
matériaux en groupes de faits de même nature. Or la 
phrase qui concerne les chrétiens vient se ranger sous 
la rubrique initiale : mulla sub eo el animadversa severe 
el coercila nec minus instituta. « Elle figure dans une de 
« ces énumérations de lois si familières à Suétone, et elle 
« n’est point donnée comme un indice de la cruauté de 
« Néron, mais comme une des quelques bonnes lois édic- 
« tées par ce prince ?.» Toutes les décisions enregistrées 
dans les chap. xvi et xvir ont pour but de réformer 
ou de préserver d’une manière efficace et durable les 
bonnes mœurs et l’ordre public. Ce sont des mesures 
spéciales et nouvelles, des règlements ou des lois contre 


le luxe, contre les cabarets, contre les chrétiens, contre . 


le jeu, contre les mimes, contre les faussaires : Multa 
sub eo [Nerone] et animadversa severe el coercila nec 
minus instituta : adhibitus sumplibus modus; publicæ 
cœnæ ad sportulas redactæ; interdictum ne quid in po- 
pinis cocti præler legumina aut holera venirel, cum antea 
nullum non obsonii genus proponeretur; afflicti suppli- 
ciis christiani, genus hominum superstitionis novæ et 
maleficæ; vetiti quadrigarum lusus quibus..….; pantomi- 
morum factiones cum ipsis simul relegalæ; adversus 
talsarios…. Cautum ut in testamentis.…. Ilem ut litiga- 
tores. Ce serait une grande inconséquence de la part de 
Suétone de mentionner, au milieu d’une série d’'insti- 
tutions permanentes ou d’abolitions d'abus, l’exécu- 
tion d’un certain nombre de chrétiens pour cause 
d'incendie. 


c’est-à-dire soit avant l'arrestation, soit dans une instruction 
préparatoire au procès lui-même; ce n’est donc pas, semble- 
t-il, sous la pression de la torture qu’il a été émis; ce qui 
s'explique facilement d'un aveu de christianisme, mais plus 
difficilement d’un aveu d'incendie. Cf. V. De Crescenzo, 


Nerone incendiario, in-8°, Napoli, 1901, p. 23.-— ? P, Batif- 
fol, L'Église naissante, dans la Revue biblique, 1894, 
Ρ. 5815. 


1633 DROIT 


« Ce groupement nous permet de conclure que l’in- 
stitutum Neronianum devait avoir un caractère nouveau 
"et permanent, comme Tertullien nous l’a indiqué plu; 
haut. Il nous autorise encore à croire que Suétone, 
V'epistularum magister, a recueilli les matériaux de ses 
chapitres xvr et xvix parmi les documents de chancel- 
- Jerie, peut-être dans le recueil officiel des lois de Néron. 
C'est là qu'il aura trouvé le motif de la condamnation : 
. superslilionis novæ et maleficæ. Effectivement ce bout 
de phrase concise et énergique ne ferait pas mauvaise 
figure parmi les considérants d’un édit de proscription 
du christianisme au 1° siècle. Et on peut observer que 
les deux autres auteurs païens les plus rapprochés de la 
persécution néronienne, Pline le Jeune et Tacite, por- 
tent contre les chrétiens condamnés la même accusa- 
tion en la qualifiant d’une épithète presque identique : 
Superstilio prava, immodica, dit le gouverneur de 
Bithynie; exitiabilis superstitio répète Tacite. Ce sont 
d’ailleurs les motifs ordinaires sur lesquels se basaïit le 
pouvoir romain pour proscrire une religion étrangère. 

« Voilà donc, confirmée par le texte de Suétone, la 
thèse de Tertullien, que Néron a inauguré la persécu- 
tion par une mesure d’un caractère permanent. Pou- 
vons-nous aller au delà et prouver positivement par 
ce texte la portée législative que Tertullien attribue à 
la décision prise par Néron? Nous nele pensons pas. La 
motice de Suétone est si brève que nous ne savons pas 
s'il s’agit d’un simple règlement indiquant d'office aux 
magistrats la manière dont ils ont à user de leur droit 
de coercition; ou si nous sommes en présence d’un 
acte impérial édictant contre les christiani une véri- 
table loi pénale, applicable partout et toujours, tant 
qu'elle ne serait pas révoquée ou tombée complète- 
ment en désuétude. En tout cas, rien dans le texte de 
Suétone ne s’ oppose à cette dernière explication. Si 
elle apparaît plus clairement chez Tertullien, c’est 
que celui-ci a traité la question au point de vue juri- 
_ dique, et sa manière de voir est en parfaite harmonie 
avec la conclusion qui se dégage nécessairement de la 
lettre de Pline le Jeune :. » 

On n’a pu manquer de saisir l'intérêt qui s’attachait 
à cette démonstration. Les conditions théologiques 
suffisantes et nécessaires à l’obtention du titre de 
martyr se résument dans le témoignage rendu pour la 
foi avec le sacrifice de la vie. Ces conditions sont rem- 
plies si les chrétiens furent mis à mort en vertu de la 


coercition, ou du droit commun, ou de la lèse-majesté,* 


mais néanmoins avec quelque chose d’imparfait et 
qui satisfait difficilement ?. Au contraire, l’immolation 
infligée et acceptée au titre d’une législation excep- 
tionnelle institue le martyre chrétien à son rang d’irré- 
cusable témoignage de-la foi au Christ. 

XXII. APPLICATION. — LE PROCÈS DE SAINT APOL- 

MLONIUS. 18? 21 avril? 23 juillet? 183-185.— a. Le 
texte. ὃ. Le martyr. ὁ. La date. d. Le procès. 6. Le 
_ délit. f. La base juridique du procès. g. La prétendue 
intervention du sénat et de l’empereur. 

a. Le texte. — Pendant longtemps on n’a possédé sur 
saint Apollonius que les renseignements conservés par 
Eusèbe et par saint Jérôme. Eusèbe * rapporte ceci : 
Kara δὲ τὸν αὐτὸν τῆς Kouoôov βασιλείας χρόνον μετα- 
βέδλητο μὲν ἐπὶ τὸ πρᾶον τὰ χαθ᾽ ἡμᾶς, εἰρήνης σὺν 

άριτι τὰς χαῦ᾽ ὅλης τῆς οἰκουμένης δ' ἰαλ ιαθούσης ἐχχλησίας" 
ὅτε χαὶ ὁ ΒΟ τΠΡ βίος λοῚ 106 ἐχ παντὸς γένους ἀνθρώπ τῶν 
πᾶσαν ὑπήγετο ψυχὴν ἐπὶ τὴν εὖσε δὴ τοῦ τῶν ὅλων θεοῦ 
θρῃσχείαν, ὡς ἤδη χαὶ τῶν ἐπὶ Ῥώμης εὖ ee πλούτῳ 
χαὶ γένει διαφανῶν πλείους ἐπὶ τὴν σφῶν ὁμόσε χωρεῖν 


1 CG. Callewaert, Les premiers chrétiens furent-ils persécutés 
par édits généraux ou par mesures de police ? dans la Revue 
d'hist. ecclés., 1902, t. x, p. 331-343. 2P, Martain, 
Qu'est-ce qu'un martyr ? dans Revue augustinienne, 1907, 
t. x1, p. 31 : « On nous assure que, même suppliciés comme 
criminels de droit commun, les martyrs n’en mouraient pas 


PERSÉCUTEUR 


1634 
πανοιχεί τε καὶ παγγενεῖ σωτηρί (αν. Οὐχ ἣν δὲ ἄρα τοῦτο 
τῷ μισοχά ῳ δαίμον. βασχάνῳ ὄντι τὴν φύσιν οἰστόν, 
ἀπεδύετο δ᾽ οὖν εἰς αὖθις, π' ας τὰς χαθῇ ἡμῶν μηγανᾶς 


ἐπιτεγ, νώμενος. “Ἐπὶ 
λώνιον 
ἘΕῈ σημένον, 


Poyai Ty] πόλε Ὡς ᾿Απολ- 
{a χαὶ 0307 a 
ταῦτ 

ρας. 


γοῦν 


, ἄνδρα τῶν τότε 


ἧς 


πιστῶν 


πὶ ὃι χαστήριον ἄγε 


{, € 


= 2 ; 
Ἰτεθείων avt ὥ διακόνων ἐπὶ LATT, γορί 


7 AA μὲν δείλαιος παρὰ χαιρὴν τὴν » ὅτι 
μὴ ζῆν ἔξον ἦν χατὰ βασιλιχὸν ὅρον τοὺς τοιῶνδε 
υηνυτάς, αὐτίχα κατεάγνυτ αι τὰ σχέλη, Περεννίου διχαστοῦ 
τοιαύτην κατ᾽ αὐτοῦ ψῆφον ΤΣ ς. Ὃ δέ YE θεοφι- 
λέστατος μάρτ πολλὰ λ' ὕσαντος τοῦ διχαστοῦ 


χαὶ λόγον αὐτὸν βουλῆς αἰτήσαντος, 


+ 
λογιωτάτην pen TUE στεως πάντων παρασ- 
χὼν ἀπολογίαν, 229 LAN 40) άσει ὡς ἂν ἀπὸ δόγῳ. ματος 
Ἀν Μὴ σα L ᾿ 

t, 


συγχλήτου τελειοῦτα! 
διχαστήριον παριόντ ας % 
ῥαλλ ομένους ργαίου 
Τούτου υὲν οὖν τὰς ἐ 
κρίσ εἰς ἃς πρὸς 
τὴν πρὸς τὴν σύγκλ ἔτον ἀπολογίαν, 
ἐχ τῆς τῶν ἀρ ρχαίων μαρτύρων GO) σης nue ἵν ἀναγραφ ἧς 
εἴσεται. « Au même temps, sous le règne de Commode, 
notre situation changea et s’adoucit; la paix, avec la 
grâce de Dieu, s’étendit aux églises réparties sur toute 
la terre. Alors aussi la parole du Sauveur amenait les 
âmes des hommes de toutes races au culte pieux du 
Dieu de l'univers : si bien qu'alors déjà un grand 
nombre de Romains, tout à fait remarquables par leur 
richesse et leur naissance, allaient au-devant de leur 
salut avec toute leur maison et toute leur famille. Cela, 
d'autre part, pour le démon, qui par nature est jaloux 
et ennemi du bien, ne fut pas tolérable : il se prépara 
donc pour une nouvelle lutte, et ourdit contre nous des 
machinations multiples. Dans la ville des Romains 
par exemple, il fit conduire Apollonius devant le tri- 
bunal : cet homme était célèbre, parmi les fidèles 
d'alors, par sa science et sa philosophie; le démon se 
servit, pour l’accuser, d’un de ses serviteurs faits à ces 
sortes de besognes. Mais le misérable prit mal son 
temps pour introduire cette cause. Une loi impériale 
défendait de laisser vivre de pareils dénonciateurs; 
aussi on lui rompit les jambes sur-le-champ, et ce fut 
le juge Perennis qui porta cette sentence contre lui. 
Quant au martyr très aimé de Dieu, le magistrat le 
pressa longtemps de ses prières et lui demanda de se 
justifier devant l'assemblée du sénat. Apollonius fit 
devant tous une très éloquente apologie de la foi pour 
laquelle il était martyr; il eut la tête tranchée, en exé- 
cution d'un décret du sénat : ne pas pardonner aux 
chrétiens quand une fois ils avaient paru devant un 
tribunal, s’ils ne se rétractaient pas, était ordonné par 
une ancienne loi chez eux. Les paroles d’Apollonius 
devant le juge, les réponses qu'il fit aux questions de 
Perennis, et l'apologie entière qu’il prononça en pré- 
sence de l'assemblée, qui désirera les lire les verra dans 
la relation écrite des anciens martyrs que nous avons 
composée, » 

Rufin# a donné de ce passage la traduction sui- 
vante : Verum ea tempeslale Commodo Romani regni 
apicem gubernante pax ecclesiis per omnem lerram pro- 
pagabatur, el sermo Domini ex omni genere hominum ad 
agnilionem et pielalem Dei summi animas congregabat. 
Denique et in Urbe Roma mullas ex illis inlustribus et 
prædivitibus viris cum liberis el conjugibus ac propin- 
quis alque omni pariler familia sociavit ad fidem. Sed 
hoc non æquis oculis ille antiquus humanæ salutis hostis 


ἄλλως ἀφεῖσθα! τοὺς ἄπ ἀξ 


τῆς π προθέσεως μετ 


ρατηχότος. 


νόμου 


τοῦ δι χκαστοῦ φωνὰς ΞΩΣ 


τὰς ἅπο- 


moins pour le seul nom chrétien, et avec quelque effort de 
subtilité on se rend compte qu'il pourrait en être ainsi. Mais 
il n'empêche que cette thèse, si elle était vraie, voilerait un 
peu la gloire des martyrs.» — * Eusèbe, Historia ecclesiastica, 
1, V, ce. ΧΧΙ. — ‘Rufin, Historia ecclesiastica, édit. Mommsen, 
t. 11 a, p. 485. 


1635 


aspexit. Continuo denique adgreditur variis nostros ma- 
chinis impugnare. Primo in Urbe Roma Apollonium 
quendam, virum in fide nostra et in omnibus filosophiæ 
eruditionibus inlustrem ad judicium pertrahit, accusa- 
tore ei suscitato quodam infelicissimo et desperatæ salutis 
homine. Quique quoniam lex quæ oblatos puniri jusserat 
christianos, in delatorem prius animadvertendum cen- 
sebat, a Perennio judice ut ejus crura comminuerentur 
sententiam primus excepit. Tum deinde exoratur beatus 
Apollonius martyr, uti defensionem pro fide sua, quam 
audiente senatu alque omni populo luculenter et splen- 
dide habuerat, ederet scriptam. Et post hæc secundum 
senatus consultum capile plexus est. Ilaque a prioribus 
lex iniquissime promulgala censebat. 

Le procès d’Apollonius figurait donc dans la collec- 
ton d’anciens martyria formée par Eusèbe. 

En 392, saint Jérôme rédigeait son « Catalogue des 
écrivains ecclésiastiques » 1 et consacrait à Apollonius 
la notice suivante : Apollonius, Romanæ urbis senalor, 
sub Commodo principe a servo (Severo) proditus, quod 
christianus esset, impetrato, ut rationem fidei suæ red- 
deret, insigne volumen composuit, quod in senalu legit; 
εἰ nihilominus sententia senatus pro Christo capite trun- 
<alus est, veleri apud eos obtinente lege, absque negatione 
non dimitti christianos, qui semel ad eorum judicium 
pertracti essent. Dans le même écrit la notice sur Ter- 
tullien débute ainsi? : Tertullianus nunc demum primus 
post Victorem et Apollonium Latinorum ponitur. Dans 
la lettre à Magnus * saint Jérôme compte Apollonius 
parmi les écrivains en langue grecque : Hippolytus 
quoque et Apollonius, Romanæ urbis senalor, propria 
opuscula condiderunt, il poursuit : Veniam ad Latinos. 
Enfin, Tillemont 5 applique encore à Apollonius ce 
passage de la même lettre : omnes in tantum philoso- 
phorum doctrinis atque sententiis suos referciunt libros, 
ut nescias, quid in illis primum admirari debeas, erudi- 
tionem sæculi an scientiam scriplurarum. 

Les Acta sanclorum n’ont pas connu d’autres sour- 
ces d’information, ni plusieurs érudits qui s’attachèrent 
à en tirer parti. Cependant, en 1874, les mékhita- 
ristes de Venise avaient publié une version arménienne 
des actes d’Apollonius*, qu'ils attribuaient au v® siècle 
et qui passa complètement inaperçue jusqu’à la tra- 
duction anglaise qu'en donna F. C. Conybeare, en 
1893», Cette passion arménienne donnait, sur tous les 
points, raison à Eusèbe aux dépens de saint Jérôme; 
elle fut immédiatement commentée avec plus ou moins 
de bonheur». Tous furent d'accord pour pressentir un 
original grec, ce qui d’ailleurs était attesté par le 
passage d’Eusèbe. 

Ce fut en 1895 que les Luilandistes publièrent" le 


μὴν De viris illustribus, c. xLu, édit. Sychowsky, p.133. — 
? De vwiris illustribus, ©. Lun, édit. Sychowsky, p. 140. — 
3 Epist.,Lxx, ad Magnum oratorem urbis Romæ, τι. 4. — 
4 Ibid., τι. 5. — ὃ Mémoires pour servir à l’histoire ecclésias- 
- tique, t. 111, p. 94. — " Acta sanct., april. t. τι, p. 539. — 
1 Cf. C. P. Caspari, Quellen zur Geschichte des Taufsymbols, 
in-8°, Christiania, 1875, t. 111, p. 413-416; B. Aubé, Les chré- 
tiens dans l’empire romain de la fin des Antonins au milieu du 
1115 siècle, 2° édit., Paris, 1881, p. 32-40; Fr. Gôrres, Das 
Christenthum und der rômische Staat zur Zeit des Kaisers 
Commodus, dans Jahrbücher für protestantische Theologie, 
1884, t. x, p. 399-410; Alb. Wirth, Quæstiones Severianæ, 
1888, p. 48 sq.; K. J. Neumann, Der rômische Staat und die 
allgemeine Kirche bis auf Diocletian, in-8°, Leipzig, 1890, 
t. 1, p. 79-82, — 5 Dans leur collection des Vies des saints, 
t. 1, p. 138-143. — * Dans The Guardian, n° du 18 juin 1893, 
p.998 sq.; réimprimée dans The Apology and .Acts of Apol- 
lonius and other monuments of early christianity, in-8°, 
London, 1894, p. 28-48. — 19 A. Harnack, Der Prozess des 
Christen Apollonius vor dem præfectus prætorio Perennis und 
dem rômischen Senat, dans Sitzungsberichte der Berliner 
Akademie der Wissenschaften, 1893, 27 juillet, p. 721-746; 
R. Seeberg, Das Martyrium des Apollonius, dans Neue 
kirchliche Zeitschrift, 1893, t. αν, p. 836-872 Th. Mommsen, 


DROIT PERSÉCUTEUR 


! 


1686 


texte grec des actes d’Apollonius.d’après le manuscrit 


n° 1219 du fonds grec de la Bibliothèque nationale, 


fol. 58 vo: Μαρτύριον τοῦ ἁγίου χαὶ πανευφήμου ἀποστόλου 
᾿Απολλὼ τοῦ χαὶ Σιαχχέα. Les éditeurs ne se flattaient 
pas d’avoir découvert le texte utilisé jadis par Eusèbe, 
ce que prouvaient sufisamment certains passages de 
date postérieure; de plus, le nouveau texte difrérait 
de la version arménienne en particulier par le prologue 
et par la conclusion et aussi par quelques modifications, 
en sorte que le texte grec leur paraissait procéder d’une 
source moins pure que celle qu'avait eue sous les yeux 
le traducteur arménien. 

Cette opinion paraît trop rigoureuse et le texte gret, 
en général, est meilleur que l’arménien. Toutefois, il 
y aurait lieu de distinguer nettement : 1° le corps des 
actes, ὃ 1-45*, donnant le procès-verbal des deux 
séances du procès; 2° le prologue et la‘conclusion, qui 
forment un cadre dans lequel fut à une date posté- 
rieure enchâssé le document. En ce qui concerne 19, il 
ne faut pas préférer ὃ 3, 7, 18, 33 de l’'arménien aux 
versets correspondants du grec, ni compléter certaines 
portions du grec par l’arménien. Le texte grec semble 
être une copie si fidèle du procès-verbal officiel qu’on 
peut négliger complètement le texte arménien sauf 
pour le nom du martyr ?. Malgré l'opinion émise par 
Hilgenfeld, les Acta præfecloria græca méritent plein 
crédit. ° 

Eusèbe et saint Jérôme paraissent avoir tiré parti 
en outre d'un écrit connu de leur temps sous le 
nom de Defensio Apollonii. Le texte grec n’est donc 
pas une pièce artificielle, toutefois exception faite du 
prologue et de la conclusion, ce texte et la tradue- 
tion arménienne n’ont pas laissé de s’écarter plus ou 
moins du document probablement primitif qu'ils ont 
utilisé. Ceci est évident pour le grec et la constatation 
n'est guère moins facile à faire pour l’arménien. 

Le manuscrit gr. 1219 (olim Colbert 4137), qui a déjà 
fourni à H. Usener les Act1 S. Timothei 1), a été écrit 
au ΧΙ -ΧΙΙΘ siècle par un scribe peu soigneux ou, en 
tout cas, peu en garde contre certaines méthodes peu 
exactes de transcriptions fréquentes chez les Byzan- 
tins de cette époque. 

Depuis l’édition princeps de 1895, plusieurs se sont 
succédé dont le texte a profité ν΄, 

b. Le martyr. — ΤΠ n’y aurait rien à ajouter aux ren- 
seignements donnés par Eusèbe et par saint Jérôme, si 
le texte du manuscrit 2219 n'avait intitulé les actes : 
Μαρτύριον τοῦ ἁγίου χαὶ πανευφήμου ἀποστόλου ᾿Αππολλώ 
τοῦ χαὶ Σαχχέα. La forme ᾿Αππολυώ est une réminis- 
cence des Actes des apôtres et d’autres écrits aposto- 
liques ! qui, dans les cas obliques, s’écrit : ᾿Α πολλώ ou 


Der Prozess des Christen Apollonius unter Commodus, dans 
Sitzungsberichte der kôn. preuss. Akad. der Wissenschaf- 
ten zu Berlin, 1894, p. 497-503; Ad. Hilgenfeld, Apollonius 
von Rom, dans Zeitschrift für wissenschaftliche Theologie, 
1894, t. xxxvir, p. 58-91; E. G. Hardy, Christianily and the 
Roman government, in-8°, London, 1894, p. 200-208. — 
 Analecta bollandiana, 1895, t. χιν, p. 284-294 : Sancti 
Apollonii Romani acta græca ex codice Parisino græco 1219. 
— %C, Callevaert, dans Revue d'histoire ecclésiastique, 1903, 
t.1V, p.704. — 3 Ἡ, Usener, Acta 5. Timothei, in-8°, Bonnæ, 
1877, —MUE, Th. Klette, Der Process und die Acta S. Apot= 
lonii, in-8°, Leipzig, 1897, p. 92-131, avec trad. allem. du 
texte arménien et trad. allem. du texte grec; Ad. Hilgen= 
feld, Die Apologie des Apollonius von Rom, dans Zeitschrift 
für wissensch. Theologie, 1898, p. 186 sq.; O. von Gebhardt, 
Acta martyrum selecta, in-12, Berlin, 1902, p. 44-60; R. Knof, 
Ausgewahlte Martyreracten, in-8°, Leipzig et Tubingen, 
p. 37-44 ; M. von Sachsen, Der Heilige Martyrer Apollonius 
von Rom, Eine historisch-kritische Studie, in-8°, Mainz, 
1903, p. 4-36, avec trad. lat. du texte arménien par Basile 
Sargiseau ; Chr. A. Papadopoulos, Ἰστοριχαὶ Μελέται, in-8° 
Jérusalem, 1906, p. 56-59 ; IH. Leclereq. Les martyrs, t. n, 
1902, p.112-119.— 156 Act. apost., xvirt, 24; x1x, 19; I Cor, 
1,125: 10%, 5,16, 22 τ ν 6: XVI, 12. ΠΟΥ RE 10 


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ολλώ 1, Le titre d’apôtre concédé au martyr est le 
sultat de la confusion introduite par le scribe entre 
ollonius et Apollos, compagnon de saint Paul; peut- 
e même est-ce à ce titre que les Actes ont été 
piés dans le ms. /219 qui contient plusieurs Vies 
pôtres, tels que Barnabé, Aquilas, Philippe, Timo- 


Le surnom de Yazéae, qui reparaît plusieurs fois 
4,24, 47), a suggéré les deux explications suivantes: 
Ménologe de Basile donne à Apollonios le titre 
évêque de Césarée. Or, à eette époque le titulaire du 
ège de cette ville se nommait Zazyaios dont Σαχχέας 
erait simplement une altération ; explication vrai- 
mblable, bien que rien ne prouve que l’Azo} du 
… Ménologe soit celui dent nous avons les actes. — 
_ Darius serait l'équivalent grec du syriaque στα 3 1, 
L veul dire « le Juste »; ce qui est plus douteux. 
Dans les synaxaires, on trouve au 23 juillet cette 
— mention : Αθλησις τοῦ ἁγίου μάρτυρος ’ Αππολλνωίου 
ἐπισχόπου Ῥώμης ἦ, cette insertion parmi la liste épisco- 
‘pale romaine est un simple enjolivement. 

. 6, La dale. — Nous savons que le martyre d’Apol- 
onius se place sous le règne de Commode, par consé- 
- quent entre les années 180 et 192. La mention de 
. Perennis, préfet du prétoire, permet de réduire l'écart 
entre 180 et 185, date à laquelle ce magistrat fut 
elevé de la charge qu'il n’exerça seul qu’à partir de 
année 183, c’est donc entre 183-185 que souftrit Apol- 
nius Ὁ. Aucune autre source que nos actes ne fait 
nnaître que Pérennis ait reçu la préfecture d’Asie, ce 
paraît faux. 

date du 21 avril est douteuse. Le martyrologe 


ain, Usuard, Adon, Notker le mettent au 18 avril; 
e synaxaire de Constantinople au 23 juillet. 

d. Le procès. — Le procès d’Apollonius a soulevé 
d'intéressantes questions concernant le droit et la pro- 


. Jci, comme dans ce qui précède, nous suivons et 
citons fréquemment l'étude de C. Callewaert. 
-  Deuxincidents se sont produits du cours du procès : 
10 Le dénonciateur d’Apollonius a été condamné à 
- mort et sa dénonciation rejetée ; ainsi l'accusation tom- 
… bant d'elle-même, comment Perennis a-t-il pu trouver 
- matière à procès ? — 20 L'intervention du sénat dans 
… une affaire instruite devant le tribunal du préfet du 
. prétoire, délégué impérial, est-elle conciliable avec les 
données du droit public? Avant d'aborder ce double 
.… problème il est nécessaire d'examiner le crime juridique 
.  quia motivé la mise en accusation et la condamnation 
ξ _A'Apollonius. 
ὃ, Le délil. — Le procès comporte deux audiences 
“n. 1-10 et n. 11-45). Dans la première audience, 
_ Perennis interroge Apollonius : « Es-tu chrétien? » 
_n. 1). Celui-ci répond : « Oui, je suis chrétien » (n. 2). 
Cela pourrait être toute la matière de la condamnation, 
d'après la législation de Trajan : Si deferantur el arguan- 
…_ ur puniendi sunt. Cependant l'accusé peut encore 
renier sa profession de foi : Qui negaverit se christia- 
num esse, idque reipsa manifestum fecerit, id est suppli- 
-cando dis nostris, quamvwis suspeclus in præterilum, ve- 
niam ex pænilentia impetret, c'est toujours le rescrit de 


Ἢ 1 Pape-Beuseler, Wôrlerbuch der griechischen Eigen- 
— namen, 3° édit., in-8°, Braunschweig, 1884, t, 1, p. 111. 
LR. Secberg, ᾿Απολλὼς ὁ χαὶ Σαχχέας, dans Theolo- 
_gische Literaturblatt, 1900, t. xx1, p. 3 Synax. 
Eccles. Constantinop., 835. — ὁ Cf. Zürcher, dans Büdin- 
gens Untersuchungen zur rômische Kaisergeschichte, t. 7, 
p: 241; Kirschfeld, Untersuchungen auf dem Gebiet der 
… rümische Vervaltungsgeschichle, p. 228; C. Erbes, Das 
Modesjahr des rômischen Martyrers Apollonius, dans 
Zeitschrift für die neutestamentliche Wissenschaft und die 
Kunde des Urchristentums, Giessen, 1912 τ. χα,  369- 


225. — 


PERSÉCUTEUR 


1638 


Trajan. Et Perennis s’en empare et se guide d’après lui. 
Π invite Apollonius à « changer d'opinion (μετανόησαν) 
et à jurer par le génie (τύχην) de Commode » (n. 3). 
L'inculpé refuse, il ne peut ni changer d'opinion ni 
prêter le serment demandé, mais il consent à jurer, par 
le vrai Dieu, qu'il vénère l’empereur et prie pour sa 
majesté (n. 6). Perennis insiste, Apollonius s’obstine : 
« Je me suis déjà expliqué sur la confession (μετάνοια) 
et le serment; écoute-moi au sujet du sacrifice. Nous 
offrons au vrai Dieu un sacrifice spirituel et nous prions 
tous les jours le Dieu invincible du ciel pour Commode 
qui règne sur terre » (n. 7-9). Perennis compte sur la 
réflexion et donne du temps à Apollonius pour déli- 
bérer en lui-même (n. 10). 

La deuxième audience suit la première à trois jours 
de distance. Dans l'intervalle, l'affaire s’est ébruitée 
et, cette fois, Perennis est entouré de sénateurs, de 
conseillers, de savants. On donne lecture du procès- 
verbal de la précédente audience et le préfet ajoute : 
« Qu’as-tu décidé, Apollonius? » (n. 11). — « De rester 
fidèle à Dieu (θεοσεύη), comme tu l’as établi dans les 
actes qui nous concernent »(n. 12). Ceci équivaut à un 
nouvel aveu de la profession du christianisme. Perennis 
ne se tient pas pour battu : « À cause de la décision du 
sénat (διὰ τὸ δογμα τῆς συγχλήτον), je te conseille de 
changer d’avis (μετανοῆσαι!) et de vénérer et d’adorer 
les dieux que nous, tous les hommes, nous vénérons et 
adorons, et de vivre avec nous » (n. 13). Apollonius 
répond : « Je connais la décision du sénat, Perennis, 
mais je suis devenu serviteur de Dieu (θεοσεδής) pour 
ne plus vénérer des idoles faites de main d'homme. » 
Ensuite il explique son refus d’adorer les idoles parce 
qu'il adore le vrai Dieu du ciel (n. 14-16*); il s'étend 
longuement sur la faute de ceux qui adorent des êtres 
sans vie (n. 16-20), des plantes (n. 215), des animaux 
(n. 21), ou des hommes (n. 22). Perennis ne discute pas, 
mais il rappelle la loi : « Apollonius, la décision du 
sénat est queles chrétiens n’ont pas droit à l'existence » 
(Χριστιανοὺς μὴ etvæ) (n. 23). Ceci est clair, la réponse 
d’Apollonius ne l’est pas moins : selon lui, une décision 
humaine ne peut prévaloir sur une prescription divine, 
d’ailleurs plus on fait de martyrs, plus Dieu fait de 
chrétiens (n. 24). Personne n'échappera à la mort et 
au jugement (n. 25), mais les chrétiens meurent chaque 
jour à leurs passions (n. 26), ainsi ils redoutent d'autant 
moins de mourir pour leur Dieu (n. 27). Mourir par la 
hache, par la dysenterie, par la fièvre, n'est-ce pas 
toujours mourir ? (n. 28). Perennis dit : « Tu es donc 
bien décidé, Apollonius? Aimes-tu de mourir? » 
(n. 29) — « J'aime la vie, mais je ne redoute pas la 
mort par amour de la vie » (n. 30). On est en pleine 
controverse, Perennis ramène aux débats : « Je ne sais 
ce que tu dis et ne comprends pas sur quel point de 
droit tu prétends m'instruire » (n. 31). Apollonius 
déplore l’aveuglement de Perennis, qui l'empêche de 
voir le Logos du Seigneur (n. 32). Dans l'assistance, un 
philosophe cynique intervient et dit : « Apollonius, tu te 
moques de toi-même » (n. 31). Apollonius réplique 
qu’il sait prier et non plaisanter, mais la vérité semble 
plaisanterie à ceux qui ne veulent pas l'entendre 
(n. 34). Perennis, désireux de reprendre pied, dit : 
« Nous aussi nous savons que le Logos de Dieu forme 
l'âme et le corps du juste qui a reconnu et appris ce 


370. —5Cf. H. Quentin, Les marlyrologes historiques du 
moyen âge, Étude sur la formation du martyrologe romain, 
1908, p. 309, 380. — ὁ Th. Mommsen, Der Proxess des 
Christen Apollonius unter Commodus, dans Sittungsberichte 
der kônigl. preuss. Akadem. der Wissenschaften, Berlin, 18%, 
n. 27, p. 497-503 (avant la découverte du texte grec); 
Th. Klette, Der Process und die Acta δι Apollonii, in-S°, 
Leipzig, 1897, dans Texte und Untersuchungen, t. XY, 
fase. 2; C. Callewnert, Questions de droit concernant ἰδ 
procès du martyr Apollonius, dans Revue des questions 
historiques, 1905, τὶ LXXVU, p. 349-375. 


1639 


qui est agréable à Dieu » (n. 53). Aussitôt Apollonius 
applique cette idée sur le Logos à Jésus-Christ et 
expose rapidement la doctrine fondamentale chré- 
tienne sur la personne du Christ, son enseignement et 
son œuvre réparatrice (n. 36). Il rappelle ses princi- 
paux préceptes de morale (n. 37) et sa vie exemplaire 
qui lui valut une grande réputation de vertu, mais 
lui attira la persécution des méchants, qui haïssent 
naturellement les justes (n. 38), comme l’afirment 
l'Ecriture sainte (n. 39) et Platon (n. 40). De même 
que des calomniateurs ont condamné Socrate, ainsi 
des méchants ont condamné notre Maître (n. 41) et, 
_avant lui, les prophètes qui l'avaient annoncé. Nous 
l’honorons avant tout parce qu'il nous a enseigné 
d’admirables préceptes de vie (n. 42). Et quand même 
la doctrine de l’immortalité de l'âme, du jugement et 
de la résurrection serait, comme vous le croyez, une 
erreur, nous subirions volontiers cette illusion, puis- 
qu’elle nous a appris à bien vivre et nous donne l'espoir 
de la vie future, au moment même où nous souffrons 
le contraire ici-bas (τ. 42 ). Perennis, qui nes’attendait 
pas sans doute à toute cette exposition, veut en finir : 
« J'espérais, Apollonius, dit-il, que tu serais revenu de 
cette persuasion (τὸ λοιπὸν μεταδεῦλῆσθαι τῆς τοιαύτης 
προαιρέσεως), et que tu aurais vénéré les dieux avec 
nous » (n. 43). « Et moi, répond Apollonius, j’espérais 
que j'aurais pu, par ma défense (ἀπολογία), t’arnener 
à ouvrir les yeux de ton âme à la vérité » (n. 44). 
Perennis reprend : « Je voudrais t’acquitter, Apollo- 
nius, mais j'en suis empêché par le décret (δόγμα) de 
l'empereur Commode. Toutefois, je te ferai traiter 
avec humanité dans l’exécution de la sentence capi- 
tale » (n. 45°). 

Tout ce développement s'appuie sur les acla præ- 
fectoria, le procès-verbal de l’audience, sauf quelques 
détails qui n’en altèrent pas essentiellement la phy- 
sionomie !, Abstraction faite de la partie théologique 
et apologétique (n. 5-6 ; 8-9 ; 15-22 ; 25-28) de l’inter- 
vention du philosophe cynique (n. 33-34) et d’une 
remarque du préfet qui provoque l’apologie présentée 
par l'inculpé (n. 35-42), nous pouvons ressaisir le 
schéma juridique de la cause conduite d’après les prin- 
cipes de procédure du rescrit de Trajan et instruite 
sur le fait de la profession de christianisme. 

La détermination spécifique du chef d'accusation et 
du délit est établie par cette question : « Es-tu chré- 
tien ? » et par l’aveu sans restriction que fait l'inculpé. 
Cet aveu établit juridiquement la culpabilité qui, dans 
la procédure ordinaire, entraînerait la condamnation. 
Mais, d’après le rescrit de Trajan, le chrétien accusé, 
même en aveu, peut échapper à la conséquence par un 
acte d’apostasie. C’est à cela que tend Perennis, dési- 
reux de sauver Apollonius. Il le lui dit (n. 3), il y 
revient (n. 7) et lui accorde un délai pour réfléchir 
(n. 10). Dans la seconde audience, il ne désespère pas 
d’être plus heureux (n. 13), lui rappelle le contenu du 
sénatus-consulte défendant d’être chrétien (n. 23), lui 
rappelle à quoi il s'expose en s’obstinant (n. 29) et ne 
cache pas, avant de prononcer la sentence, qu’il avait 
espéré une autre issue (n. 43). Dès lors, il ne lui reste 
qu’à appliquer la loi (n. 45) et il devient évident que 
le serment et les actes de culte proposés à l'accusé ne 
sont considérés par le préfet que comme des moyers 
d'instruction, comme des signes nécessaires et sufli- 
sants d’apostasie. Le refus opposé par Apollonius n’est 
tenu par le juge ni par l’accusé pour un crime juri- 
dique : il n’est qu’une manif slation de christianisme 
et par conséquent une preuve de culpabilité. La culpa- 
bilité elle-même réside dans le refus du changement 
d'opinion, la ματάνοια. Perennis s’en explique nette- 


? Notamment en ce qui concerne l'identité de l'accusé, 
le libellé de la sentence. 


DROIT PERSÉCUTEUR 


ment quand il cite le texte du sénatus-consulte : 
Χριστιανοὺς un εἶνα: (n. 23), tandis qu'il ne considère 
l’apostasie et l’acte de culte envers les dieux que 
comme une interprétation et une conséquence du 
sénatus-consulte : διὰ τὸ δόγμα τῆς συγχλήτου (n. 13). 

La même conclusion s'impose si on considère la 
nature des actes qui sont imposés au confesseur. 
Comme manifestation de sentiments loyalistes à 
l'égard de l’empereur ou de l’État, il semble qu’il y ait 
une notable différence entre le serment prêté par le 
génie de l’empereur, le sacrifice offert à la statue 
impériale et les honneurs rendus aux dieux. Or, le 
préfet semble mettre tous ces actes sur le même rang. 
11 demande d’abord ie serment (n. 3), puis le sacrifice 


aux dieux ou à l’image impériale (n. 7); dans la 


deuxième audience, il n’est plus question que d’hono- 
rer et d’adorer les dieux (n. 13); enfin, le paragraphe 43, 
qui veut manifestement résumer tout ce qui a été 
proposé antérieurement, parle uniquement d’honorer 
les dieux. Dans l’intention du juge, tous ces actes sont 
équivalents, parce que tous, également opposés au 
christianisme, ont la même valeur comme signes 
d’apostasir. En particulier, le serment déféré ne peut 
être considéré que comme un acte d'idolâtrie. Car, 
tout en refusant de jurer par le génie divinisé de 


᾿ Commode, l'accusé se déclare prêt à déclarer ses senti- 


ments de fidélité à l’empereur par un serment prêté 
au nom du vrai Dieu (n. 6) : et malgré ses bonnes dispo- 
sitions à l’égard d’Apollonius, le préfet ne relève pas 
cette déclaration de loyalisme, sur laquelle l’accusé 
revient plus loin (n. 9). C’est une preuve de plus que 
juridiquement le procès ne roule pas sur une question 
d’hostilité à l'État, mais de religion. 7 

Nous sommes donc en droit de conclure qu’Apollo- 
nius ἃ été formellement et juridiquement condamné 
pour crime de christianisme, parce qu'il s’est avoué 
chrétien (n.2) et n’a pas voulu rétracter cet aveu en 
honorant les dieux (n. 43). C’est ce que dit Eusèbe, 
qui assure que le martyr fut condamné d’après une 
sentence du sénat qui interdisait de « pardonner aux 
chrétiens quand une fois ils avaient paru devant un 
tribunal, 5115 ne se rétractaient pas, conformément à 
une ancienne loi de chez eux. » Eusèbe se sert du mot 
νόμος, et s’il ne cite pas le libellé même de cette ἰοὶ, il 
en exprime bien la portée générale. Il n’est pas dou- 
teux qu’il connut le rescrit de Trajan et il en ἃ vu, dans 
la juridiction suivie à l’ésard d’Apollonius, une appli- 
cation. Il l’appelle une Loi, et avec raison, parce que 
le rescrit de Trajan avait force de loi; il fait plus, il 
l'appelle ἀργαῖος νόμος, puisque le rescrit en question 
suppose et interprète une loi antérieure, qui n'est 
autre que celle de Néron. 

f. La base juridique du procès. — Reprenons ‘le 
récit d’Eusèbe et nous voyons que l'historien a connu 
des faits dont les actes d’Apollonius ne gardent aucune 
trace, probablement parce qu’il a pu insérer dans son 
recueil d'anciennes passions un texte dont le nôtre 
n’est qu'un fragment mutilé. A Rome donc comparut 
en justice un fidèle nommé Apollonius, accusé par un 
de ses serviteurs, lequel produisit son accusation de 
façon bien inopportune. Une loi impériale défendait 
de laisser vivre ceux qui dénonçaient de telles gens. 
Sur-le-champ, et d’après la sentence de Perennis, on 
lui brisa les jambes. Le dénonciateur n’est pas un ser- 
viteur d’Apollonius, mais un serviteur du démon. 
Eusèbe le désigne par le terme ὃ αχόνος, sans se pré- 
occuper autrement de sa condition civile ou sociale, 
parce que, d’après une préoccupation commune à 
beaucoup d'écrivains des premiers siècles, l'historien ἃ 
en vue de rappeler que c’est le démon qui suscite les 
persécutions et inspire les délateurs des chrétiens. 
Cependant une série d'indices semblent indiquer que, 
dans la source consultée par Eusèbe — les actes com- 


Η 
ἶ 


1640 


| ἃ 
1641 


plets d’Apollonius — le διαχύνος en question était, 
en réalité, un serviteur, un esclave de l’accusé lui- 
même. Dans le texte d’Eusèbe, il suflit d’omettre les 
mots εἰς ταῦτα ἐπιτηλείων αὐτῶν pour y retrouver le 
sens que nous venons d'indiquer, C’est d’ailleurs ainsi 
que saint Jérôme a compris le texte d’Eusèbe ou la 
source différente à laquelle il a puisé ses renseigne- 
ments : Apollonius. a servo proditus. Ainsi s'explique 
parfaitement comment le dénonciateur a été con- 
damné et exécuté avant même qu’on ait instruit le 
procès d’Apollonius, car le droit pénal romain décré- 
tait la peine de mort contre l’esclave qui accusait ou 
dénonçait son propre maître. On lui appliquait le 
genre de mort le plus cruel : la peine du crurifragium, 
notamment, se retrouve plusieurs fois dans les sources 
du droit pour le cas qui nous occupe !, 

Eusèbe, toutefois, a eu le tort de céder à une ten- 
dance trop commune parmi les écrivains chrétiens, 
disposés à exagérer, dans l'interprétation de certaines 
lois, les dispositions favorables aux chrétiens, jusqu’à 
faire passer pour des mesures de protection du chris- 
tianisme des décisions qui n'avaient nullement ce but. 
Nous en avons, peut-être, un nouvel exemple ici. Car 
la disposition du droit pénal punissant de mort l’es- 
clave qui dénonçait son maître semble être transformée 
par Eusèbe en une loi prononçant la même peine contre 
tout dénonciateur de chrétiens. Cette dénonciation, 
toutefois, n’est pas si flagrante chez Eusèbe, qui se 
contente de parler d’une façon indéterminée des dénon- 
ciateurs de telles gens, τῶν τοιῶνδε unvuras. La signifi- 
cation de τῶν τοιῶνδε dépend du contexte. Si, dans 
le membre de phrase précédent, il avait été question 
d’un διαχόνος personnel d’Apollonius, le second membre 
devrait s'entendre de la punition d'esclaves qui dé- 
noncent leurs maîtres. Apollonius a donc été dénoncé 
par un de ses propres esclaves, lequel a été condamné 
sur l'heure au supplice de la rupture des jambes par 
Perennis. 

Cela fait, on a passé à l'instruction d’une cause à la 
suite d’une dénonciation non recevable et le fait a paru 
si extraordinaire, la procédure si irrégulière que, pour 
cela seulement, il a été mis en doute. Mommsen, tou- 
jours impétueux, prétend ne voir dans cette contra- 
diction qu’une légende chrétienne empressée à tirer 
une vengeance posthume du dénonciateur. La légende, 
si légende il y eut, a, au contraire, cherché à aggraver 
les tourments d’'Apollonius en lui faisant subir lui- 
même la peine du crurifragium, qui fut, au dire d’Eu- 
sèbe, réservée au dénonciateur. 

En droit, l'accusation ou la dénonciation faite par 
un esclave contre son maître était nulle de plein droit 
et non recevable. Mais, quand la nullité n’était con- 
statée — comme il faut le supposer ici — qu'après 
l'inscription du nom de l'accusé au rôle judiciaire, le 
cours de l’action judiciaire n'était pas arrêté sans une 
déclaration solennelle de non-lieu (liberare ou absol- 
vere), qui équivalait à une abolitio ex lege en faveur de 
l'accusé. S'il n’en fut pas ainsi dans le cas d’Apollo- 
nius, la faute en est à Perennis, qui n’était pas aussi 
bien disposé à l'égard de l'accusé qu'Eusèbe se plaît 
à nous le dire. Il ἃ hésité à prendre lui-même l’initia- 
tive d’une sentence d’acquittement, parce que, dans 
l'espèce, il dépendait de l'accusé lui-même de se faire 
acquitter quand il le voulait. En effet, Apollonius 
pouvait demander immédiatement l'abolilio ex lege : 


À On voit ce qu’il faut retenir — rien — de cette note de 
L: Duchesne, Hist. ἀπο. de l'Église, 1911, t. 1, p. 252: 
“ L'histoire du délateur exécuté,bien que sa dénonciation 
Soit le point de départ d’un procès criminel, est d’une 
grande invraisemblance. Ce détail, qui n'est rapporté que 
par Eusébe (!), peut provenir d’une confusion : un accident 
arrivé au délateur a pu être transformé en un châtiment 
légal. » — 2 Vie de Pertinax, c. IX, X : eos, qui calumniis 


DICT, D'ARCH. CHRÉT. 


DROIT PERSÉCUTEUR 


1642 


Perennis l’escomptait peut-être, vu la gravité du délit 
de christianisme, qui était traité comme lèse-majesté. 
En outre, d’après la jurisprudence spéciale suivie en 
matière de christianisme, l'accusé pouvait à tout mo- 
ment arrêter le cours du procès par un simple désaveu 
de christianisme. Mais Apollonius ne fait ni l’un ni 
l’autre, si bien que, malgré la non-recevabilité de la 
dénonciation qui a entraîné, en vertu du droil commun, 
la punition du dénonciateur, le procès a suivi son cours 
normal à cause du caractère spécial de la jurisprudence 
antichrétienne, et a amené la condamnation del’accusé. 

Cette explication est plus ingénieuse que probable : 
elle cherche avec raison la solution dans l’application 
simultanée du droit commun à l’accusateur et du droit 
spécial antichrétien à l'accusé. Néanmoins, elleseheurte 
à des difficultés de droit et de psychologie telles que 
C. Callewaert ne croit pas pouvoir l’accepter, et en 
voici les raisons. 

Une ancienne loi, renouvelée par Constantin, défend 
expressément de donner suite à une dénonciation faite 
par un esclave contre son maître ou par un affranchi 
contre son patron. La seule suite que comporte une 
semblable cause est la punition immédiate du dénon- 
ciateur. 11 semble donc que cette prescription ne peut, 
en aucun cas, avoir été appliquée de telle manière que 
la dénonciation ait été admise et après l'instruction du 
procès on ait châtié le dénoncé comme venait de l’être 
le dénonciateur. Des textes ont été apportés dans les- 
quels le magistrat condamne au préalable l’accusateur 
et déclare l'accusé liberatus ou absolutus 3. Mais on 
n'apporte aucun cas dans lequel le procès aurait été 
instruit ou continué. D’où il faut conclure que l’accusé 
devait être renvoyé indemne. 

Si Perennis avait pu sauver Apollonius malgré lui- 
même, il n’y eût pas manqué; ses dispositions bienveil- 
lantes en font foi, elles ont frappé Eusèbe et tous ceux 
qui, après lui, ont lu les actes. Tout d’abord Perennis 
s'efforce d'amener Apollonius à résipiscence (n. 3) et 
insiste un instant après (n. 7). Loin de s’irriter d’un 
refus, il accorde un délai prolongé, qui dispense l’in- 
culpé de prendre un parti trop prompt (n. 10); ilne lui 
propose pas ce délai, il le lui impose et il n’en fixe pas 
le terme, afin de pouvoir reprendre l'instruction au 
moment le plus propice. 

Ces bienveillantes dispositions se retrouvent dans la 
deuxième audience. Perennis laisse à Apollonius toute 
liberté non seulement de se défendre, mais même d’at- 
taquer les divinités païennes (n. 14-22). 1] maniteste 
sa désapprobation pour l'interruption désobligeante 
d’un philosophe cynique (n. 33) en condescendant à 
une sorte de discussion philosophique courtoise sur la 
doctrine du Logos, qui avait provoqué la vivacité du 
cynique (n. 35-43). Remarquons encore avec quelle 
courtoisie il prévient l’accusé que ses dissertations 
théologiques s’écartent de l'instruction judiciaire et du 
débat juridique (n. 31). A plusieurs reprises il rappelle 
à Apollonius qu'il s'expose à une condamnation capi- 
tale : mais ce ne sont pas de grossières menaces, 
comme il n’est pas rare d’en rencontrer même dans les 
actes authentiques des martyrs. Ce sont plutôt des 
allusions délicates et voilées qui n’ont rien d’offensant 
(n. 10, 13, 23, 29). Remarquons enfin avec quelle sym- 
pathie il exprime son regret de n'avoir pu ramener 
Apollonius à d’autres sentiments qui auraient permis 
de l’acquitter : au fond, c'est un ultimatum, mais 


adpetiti per servos fuerunt, damnatis servis delatoribus libe- 
ravil, in crucem sublatis talibus Servis. Vie de Didius 
Julianus, ce. 11, 1 : factus est reus ed a Commodo.. Didius 
liberatus est accusatore damnato; 2: absolutus iterum ad 
regendam provinciam missus est, ete. Vie de Septime-Sévère. 
C. IV, 3 : reus faclus, sed a præfectis prætorii, quibus audien- 
dus datus fuerat, ..absolutus est CALUMNIATORE N 
CRUCEM ACTO. 


IV. 52 


1643 


combien mitigé dans la forme (n. 43). Finalement, il 
faut en arriver à la sentence de condamnation. Mais 
avant de la prononcer, il assure l’accusé de ses sym- 
pathies, déclare qu’il ne le condamne que forcé par 
son devoir de juge et qu'il le traitera avec humanité 
dans l'exécution de la sentence capitale (n. 452). 

Ces faits, observe avecuneirréfutable logique C. Cal- 
lewaert, se passent de commentaires. Les dispositions 
bienveillantes manifestées par Perennis sont, à n'en 
pas douter, sincères. Elles doivent dater de plus haut 
que le commencement du procès. Elles nous autorisent 
dès lors à conclure que, si Perennis avait pu éviter ou 
arrêter le procès ou le terminer par une sentence d’ac- 
quittement, il n’aurait pas manqué de le faire avec le 
plus vif empressement. Puisqu’il ne s’y est pas décidé, 
il est juste de reconnaître qu’il n’était pas en son pou- 
voir de magistrat d'empêcher que le procès ne suivit 
son Cours normal. 

Ainsi, sur une dénonciation non existante, un juge se 
trouve obligé d’instruire un procès et de condamner 
un accusé. Pour résoudre cette contradiction, il faut 
remarquer que l’action judiciaire de Perennis ne se 
base pas dans l'espèce, sur l’acte de dénonciation nul 
et non avenu, mais sur l’aveu de christianisme fait 
par Apollonius dans l'instruction préliminaire. Cet 
aveu substitue à un acte inexistant un flagrant délit 
qui équivaut à une accusation régulière. Nous ne possé- 
dons plus les actes de l’enquête préliminaire, mais on 
peut les reconstituer sans peine et sans tomber dans 
l'arbitraire. L’esclave se sera bien gardé de déclarer 
dans son acte de dénonciation qu’Apollonius était son 
maître. La dénonciation se présentant comme régu- 
lière, le juge n’a pu que la recevoir et introduire l’in- 
stance judiciaire. L’accusé a été cité, a comparu, a subi 
l’interrogatio lege, sorte d'instruction préparatoire à 
l’audience judiciaire proprement dite. D’après le droit 
et formellement, c'était le magistrat lui-même qui 
interrogeait, bien qu’en fait les questions auront été 
souvent formulées par l’accusateur. On ne précise 
nulle part l’objet de cet interrogatoire qui, d’après 
Mommsen !, ne peut avoir roulé que sur deux points : 
1° l’inculpé reconnaît-il la compétence du tribunal 
auquel on le défère? 2° se reconnait-il coupable d’une 
infraction à la loi citée par l’accusateur? Dans le cas 
d’Apollonius, l'importance de la seconde question pri- 
mait de loin celle de la première, surtout parce qu'il 
suffisait d’une simple négation de christianisme pour 
détruire tout l’effet d’une accusation et empêcher le 
procès *. 

Perennis demande donc à Apollonius s’il reconnaît 
être chrétien, comme le porte l’acte d'accusation. Le 
courageux martyr n'hésite pas un instant — la suite 
du procès nous en fournit la preuve — à se déclarer 
chrétien. Comme nous l’avons vu plus haut, cette dé- 
claration constituait l’aveu formel du crime spécifique 
dont il était accusé. Cet aveu était reçu officiellement 
par le magistrat dans l'exercice de ses fonctions judi- 
ciaires. Il constituait ainsi un flagrant délit qui sufii- 
sait à lui seul pour que le préfet fût régulièrement saisi 
de l'affaire. 

On remarquera que la cause d’Apollonius repose sur 
un aveu officiellement constaté d’où sort le flagrant 
délit, lequel, en droit romain, équivalait à une accusa- 
tion en forme. Ces aveux spontanés ne sont ni excep- 
tionnels ni même rares dans les documents martyrolo- 


1 Rômisches Strafrecht, in-8°, Leipzig, 1899, p. 388.— ? La 
question de compétence du tribunal était évidemment de la 
plus haute importance dès qu'il s'agissait d’une affaire qui 
devait étre soumise, d’après l’ordo judiciorum publicorum, à 
une des quæstiones perpeluæ. La compétence de chacune de 
ces quæsliones était minutieusement délimitée, une quæstio 
n’avait nulle autorité pour connaître d’un crime étranger à 
la catégorie qui était de son ressort. Mais le crime de 


DROIT PERSÉCUTEUR 


1644 


giques; nous en trouvons des exemples dans le cas du 
Phrygien Quintus et de ses compagnons mentionnés 
dans le martyre de saint Polycarpe, de même dans la 
mention conservée par Eusèbe des habitants d’une 
ville d'Asie proconsulaire qui se présentent en masse 
devant le tribunal du proconsul Arrius Antoninus pour 
y faire profession de christianisme. L'histoire du pro- 
cès de saint Ptolémée, racontée par saint Justin, n’est 
pas moins suggestive. Le préfet de la ville, Lollius 
Urbicus, venait de prononcer la sentence de mort 
contre Ptolémée, qui s’était déclaré chrétien. Un des 
spectateurs, Lucius, chrétien lui aussi, s'adresse immé- 
diatement à Urbicus pour protester énergiquement 
contre l’iniquité de cette sentence. « Pour toute ré- 
ponse, raconte saint Justin, Urbicus dit à Lucius : 
Toi aussi, tu me parais être un chrétien comme lui. — 
Parfaitement, répondit Lucius. Le préfet ordonna de 
le conduire au supplice. » Un troisième chrétien subit 
le même sort. Ilest clair, d’après le texte — et le but — 
de saint Justin, que Lucius n’est pas condamné au 
chef d’injures adressées à un magistrat romain. Leu 
préfet ne relève pas ce que les paroles du spectateur 
indigné peuvent avoir de blessant ; il demande unique- 
ment s’il est chrétien. Sur sa réponse affirmative, il 
l'envoie au supplice. Il est donc condamné formelle- 
ment comme chrétien, sans avoir été dénoncé, pour 
avoir avoué sa qualité de chrétien en présence du juge 
en fonction. C’est le cas d’Apollonius. Malgré la non-. 
recevabilité de l'accusation et la punition tout à fait 
légale du dénonciateur, le nom d’Apollonius devait 
donc être maintenu au rôle des accusés et le procès 
devait être instruit comme si la dénonciation avait été 
régulière. 

g. La prétendue intervention du sénat et de l’empe- 
reur.— L'intervention de l’empereur est surprenante, 
cel'e du sénat est extraordinaire; cependant, au cours 
de la deuxième audience on entend Perennis invoquer 
à deux reprises un sénatus-consulte (n. 13, 23) et 
excuser la condamnation qu'il porte par un décret de 
l'empereur Commode (n. 455) 

Il faut d’abord renoncer à faire d’Apollonius un 
sénateur; ni Eusèbe, ni les actes n’en disent rien et il 
est à peine probable qu’ils eussent passé sous silence 
un renseignement de cette importance. Ce titre de 
sénateur était une déduction qu’on croyait légitime 
d’après l'indication que le procès s'était déroulé devant 
le sénat, mais cette déduction gratuite ne sert à rien, 
puisque le sénat n’avait pas à intervenir dans une 
instance judiciaire contre un de ses membres. Apollo- 
nius était connu pour son érudition et ses connais- 
sances philosophiques, ce qui explique comment, ré- 
pandu dans la société, il comptait des amis, ou des 
envieux, et en tout cas des admirateurs, parmi lesquels 
la nouvelle de sa mise en accusation a mis quelque émoi 
et qui sont accourus à la deuxième audience. 

Le procès ne s’est pas déroulé devant le sénat. Quant 
au sénatus-consulte et au décret de l'empereur, dont il 
n'est pas fait mention dans la première audience, mais 
seulement dans la deuxième, rien ne prouve qu'ils aient 
été pris dans l'intervalle de trois jours qui s’est écoulé 
entre ces deux audiences. S'il en était ainsi, sénatus- 
consulte et décret eussent constitué un élément juri- 
dique nouveau dans le débat et il eût été juridiquement 
nécessaire que Perennis en donnât lecture ou notifica- 
tion oflicielle à l'accusé. Or cette notification n’a pas 


christianisme ne ressortissait à aucune quæslio; il n'avaitété 
introduit dans le droit pénal que lorsque les diverses caté- 
gories de crimina ordinaria étaient déjà fermées. En outre, 
la compétence de Perennis, préfet du prétoire et délégué de 
l'empereur, était très étendue non seulement en matière 
de répression de crimes militaires, mais encore en matière de 
justice criminelle ordinaire, Mommsen, Rômisches Stra- 
frecht, in-8+, Leipzig, 1899. 


1645 


été faite pendant le délai ni à l'audience. Au début de 
la seconde audience, qui se rattache très étroitement 
à la première, il n’en est fait aucune mention : le pro- 
cès-verbal de l’audience précédente est lu et approuvé 
sans restriction, sans addition (n. 11). La notification 
n'est pas faite davantage au cours de la seconde au- 
dience. Cependant — phénomène remarquable — le 
préfet et l'accusé parlent de ces décisions du sénat et 
de l'empereur comme d’une chose parfaitement connue 
de l’un et de l’autre. En effet, toutes les fois (n. 13, 14, 
23, 455) qu'il en est question, le texte grec se sert de 
l’article démonstratif, τὸ δόγμα. Il ne s’agit pas, même 
au n. 13, d’une décision quelconque, indéterminée, nou- 
velle, mais d’un δόγμα bien connu et spécifié, qu’à la 
première allusion (n. 13) Apollonius déclare connaître 
(n. 14). Ce qui est plus frappant encore, c'est qu'à la 
première mention du sénatus-consulte (n. 13) Perennis 
n’en indique pas clairement le contenu : il se contente 
d'en déduire une conséquence pratique (διὰ τὸ δύγμα...). 
La portée exacte de la décision n’est donnée qu'au 
n. 23, moins pour la faire connaître à l'intéressé que 
pour appeler son attention sur la peine de mort qu'elle 
prononce, comme le prouve la réponse d’Apollonius, 
qui s'étend longuement sur l’attitude du chrétien vis- 
à-vis de la mort (n. 24-28). 

Nous devons donc conclure que la décision du sénat 
et de l’empereur est antérieure à la première audience 
du procès. En outre, il faut admettre que le sénat 
west pas intervenu dans l'affaire d’Apollonius. Reste 
à déterminer la nature du sénatus-consulte invoqué 
à plusieurs reprises par Perennis. Ce n’est autre chose 
que la loi pénale déjà ancienne qui défendait d’être 
chrétien. Le sénat exerçait le pouvoir législatif; il avait 
eu de tout temps, dans ses attributions spéciales, la 
surveillance du culte et la répression des religions 
étrangères. Il n’était donc que tout à fait juste et régu- 
lier que, lorsqu'il s’est agi de proscrire le christianisme 
par une loi générale de l'empire, les deux pouvoirs 
législatifs de Rome, le sénat et l’empereur, aient con- 
couru à la confection et à la promulgation de cette loi. 
Elle pouvait donc être attribuée au sénat ou à l’empe- 
reur. Il dépendait de ce double pouvoir législatif de la 
maintenir ou de la supprimer, mais tout ce qui concer- 
nait l'exécution de la loi était de la compétence spé- 
ciale de l’empereur. Il était donc naturel, pour les juges 
qui devaient l'appliquer, d’en attribuer la force obli- 
gatoire à l'empereur régnant. C’est ea ce sens que, 
dans 115 Actes de Carpus et de ses compagnons, de saint 
Justin, des martyrs Scillitains, nous entendons les 
juges insister — sans préciser toutefois — sur la volonté 
ou les lois de l’empereur ou des augustes régnants, 
pour extorquer aux accusés un désaveu de christia- 
nisme ou pour les condamner à mort. Ainsi en agit éga- 
lement Perennis. A lire les trois n. 13, 23 et 45u, le pré- 
fet semble avoir en vue la même décision qu'il appelle 
toujours τὸ δόγμα. Mais quand il est question de la 
portée ou du contenu de la loi, il attribue celle-ci au 
sénat. Quand, au contraire, il s’agit de son application 
immédiate (n. 45°), il l’attribue à l'empereur Commode. 

Puisque la loi était en vigueur depuis longtemps, rien 
d'étonnant que le préfet et l'accusé en parlent comme 
d'une mesure parfaitement connue; rien d'étonnant 
‘que Perennis en déduise des conclusions (n. 13), avant 
d'en préciser le contenu : Νριστιανοὺς μὴ εἶναι. Enfin 
cette solution concorde parfaitement avec l'explication 
fournie par le texte d'Eusèbe. 

Les Actes d'Apollonius apportent une confirmation 
positive au fait de l'existence d’une loi pénale contre 
l'esse christianum, antérieure au rescrit de Trajan et 
paraissant devoir être attribuée à Néron. Quant à la 
forme spéciale suivant laquelle aurait été porté l'insti- 
tutum Neronianum, ellenousest indiquée par les actes du 
procès que nous venons de commenter, c’est un sénatus- 


DROIT PERSÉCUTEUR 


1646 


consulte, ce qui n’est pas fait pour surprendre, puisque 
l'autorité du sénat était bien plus considérable au mi- 
lieu du 1° que vers la fin du 115 siècle et que les affaires 
concernant le culte et les religions avaient été de tout 
temps de sa compétence spéciale. 

Au n. 23, Perennis fait allusion au contenu du séna- 
tus-consulte porté contre les chrétiens. Il n’en donne 
peut-être pas le texte, mais il semble au moins très 
probable que les mots Χριστιανοὺς un εἶναι lui sont 
empruntés textuellement. C’est une preuve nouvelle 
de l’existence et même une partie du texte même de la 
loi pénale qui interdisait d’être chrétien 
christianos. 

XXIII. ΒΙΒΙΙΟΘΒΑΡΗΙΕ.---α, d'Alès, La théologie de 
Tertullien, in-8°, Paris, 1903, p. 381-388. — Ῥ, Allard, 
Histoire des persécutions pendant les deux premiers 
sièclés, 45 édit., Paris, 1911, t. 1; Le christianisme et 
l'empire romain de Néron à Théodose, in-12, Paris, 
1897; Dix leçons sur le marlyre, in-12, Paris, 1907, 
ch. nr : La législation persécutrice, p. 85-115; La situa- 
tion légale des chrétiens pendant les deux premiers siècles, 
dans Revue des queslions historiques, 1896, t. Lix, p. 5- 
43; 1912, p. 106-117. — Arnold, Die neronische 
Christenverfolgung, in-8°, Leipzig, 1888; Studien zur 
Geschichte der Plinianischen Chrislenverfolgung in-8°, 
Kônigsberg, 1887.—F, Augar, Die Frau im rômischen 
Christenprocess, dans Texte und Untersuchungen, 1905, 
t. ΧΠῚ, fasc. 4; cf. C. Callewaert, dans Rev. hist. ecclés., 
1906, t. vix, p. 833-834. — P. Batiflol, L'Église nais- 
sante, dans Revue biblique, 1894, t. xxx, p. 503-521; 
L'Église naissante et le catholicisme, in-12, Paris, 1909, 
p. 26. —E. Beaudouin, dans Revue historique, 1898, 
t. LXVIN, p. 153-163. — A. Bigelmair, Die Beteiligung 
der Christen am üffentlichen Leben in vorconstantinische 
Zeit, in-12, München, 1902. — G. Boissier, La lettre de 
Pline au sujet des chrétiens, dans Revue archéologique, 
1876, t. ΧΧχΙ, p. 119. -— Les premières persécutions de 
l'Église, les chrétins devant la législation romaine, 
dans Revue des deux mondes. 13 avril 1876, 3e série, 
t. XIV, p. 787-821.— E. Bonaiuti, dans Revista storico- 
crilica delle scienze theologiche, 1908, t. 1v, p. 84. — 
C. Callewaert, Les premiers chrétiens furent-ils persécutés 
par édits généraux ou par mesure de police? dans Revue 
d'histoire ecclésiastique, 1901, t. 11, p. 771-797; 1902, 
t. ant, p. 5-15, 324-348, 601-614; Le délit de christianisme 
dans les deux premiers siècles, dans Rev. des quest. hist., 
1903} 1 LxxIV, p. 28-55; Les premiers chrétiens et l'accu- 
sation de lèse-majesté dans même revue, 1904,t. LXxXvI, 
p. 5-28; Questions de droit concernant le procès d’ Apol- 
lonius, dans même revue, 1905, t. LXXvIr, p. 349-375; 
Les persécutions contre les chrétiens dans la politique 
religieuse de l’État romain, dans même revue, 1907, 
t. LXXXII, p. 5-19; Le rescrit d'Hadrien à Minu-ius 
Fundanus, dans R vue d’hist. et αν liltér. relig., 1903, 
t. vint, p. 152-139; La méthode dans la recherche de la 
base juridique des premières persécutions, dans Rev. 
d'hist. ecclés., 1911,t. x11, p. 5-16, 633-651. L. Cézurd, 
Histoire juridique des perséculions contre les chrétiens 
de Néron à Seplime-Sévère (64 à 202), in-S0, Paris, 1911. 
— L. de Combes, La condition des juifs et des chré- 
tiens à Rome et l'édil de Néron, dans Revue cathol. des 
instilutions et du droit, 1903, 1904. — M. Conrat, Die 
Christenverfolgungen im rümischen Reiche vom Stand- 
punkle der Juristen, in-8°, Leipzig, 1897. — E. Cuq, 
dans Mélanges d'archéologie εἰ d'histoire, 1SX5, 1. vi, 
p. 136 sq.; 1896, t. xvi, p. 115; Sacrilegium, dans 
E. Saglio et Pottier, Diclionn. des anliquilés grecq. 
et rom., 1909, fase. 42. Cr. Analecta bollanduaina, ὃ νυ, 
p. 219. — J. Dartigue-Peyrou, Marc-Aurèle-dans ses 
rapports avec le christianisme, in-8°, Paris, 1897, 
p.159 sq.— L. Duchesne, Les origines chrétiennes, in-S°, 
Paris, 1881, p. 115; 2° édit., Paris, 1896, p. 118; His 
toire ancienne de l’Église, in-8°, Paris, 1906, τὸ αν p. 109. 


: non licel esse 


1647 


__L. Duchesne, La prohibition du christianisme dans 
l'empire romain, dans Miscellanea di storia ecclesiastica 
ὁ studii ausiliari, in-8°, Roma, 1202. — F. X. Funk, 
Hadrians Reskript an Minucius Fundanus, dans 
Kirchengeschichtliche Abhandlungen, in-8°, Paderborn, 
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t. 1, p. 215 sq. — M. Goguel, Les chrétiens et l'empire 
romain à l’époque du Nouveau Testament, in-8° 
Paris, 1908. — P. G. Grœnen, Die christen-vervol- 
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sur l: fondement juridique des persécutions dirigées 
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J. de Guibert, Le délit de christianisme dans l'empire 
romain avantles édits du 1115 siècle, dans Rev. théol. 
frar çaise, 1905, p. 42 sq., 96 sq.; La date du martyre des 
saints Carpos, Papylos et Agathonice, dans Revue des 
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imperial administration, in-8°, London, 1894, p. 74. — 
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1897, t. xx, p. 823-828; Das Edikt des Antoninus Pius, 
dans Texte und Untersuchungen, in-8°, Leipzig, 1895, 
τ. xu, fase. 4; Die Mission und Ausbreitung des Chris- 
tentums in den ersten drei Jahrhunderten, in-8°, Leipzig, 
1907, t. τι, ch. van, n. 3; Der Vorwurf des Atheismus in 
den drei ersten Jahrhunderten, dans Texte und Untersu- 
chungen, in-8° Leipzig, 1905, t. xxx, fasc. 4; voir C. Cal- 
lewaert, dans Rev. hist. ecclés., 1906, €. vix, p. 835-836; 
Die Akten des Karpus, Papylus und der Agathonike, 
dans Texte und Untersuchungen, 1888, t. 111, fasc. 3-4, 
p. 433-466; Uebersetzung der Apolloniusakten, dans 
Sitzungsberichte der Berl. Akad., 1893, p. 728 54. — 
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Der Process und die Acta S. Apollonii, dans Texte und 
Untersuchungen, in-8°, Leipzig, 1897, t. xv, 7850. 2: 
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verfolgt ? dans Stimmen aus Maria-Laach, 1898, t.LXXV, 
p.1 sq, 122sq.; Theodor Mommsen über die Christen- 
lerfolgungen, dans même revue, p. 276 sq.; Die Mar- 
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dirigées contre les martyrs, dans Comptes rendus de l Aca- 
démie des inseript. el belles-leltres, 1866, nouv. série, 
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Paris, 1893 p. 51-73.— M. Lecler, Quelle semble avoir 
élé la base juridique des persécutions pendant les pre- 
miers siècles de l'Église, dans Collationes Namurcenses, 
110 , 1. vu, p, 293-313, — H. Leclercq, ACCUSATIONS 
contre les chrétiens, dans Dictio n.,1.1, col. 265-307. — 
A. Linsenmayer, Die Christenverfolgungén im rômische 
Reiche und die moderne Geschichtsschreibung, dans His- 
torische Blätter, 1901, τ. cxxvI1, p. 241 ; Zur Frage nach 
der j ridischen Basis der Christenverfolgungen im rômi- 
schen Reiche, dans Histor.-polit. Blätter, 1905, p.618 sq.; 
Die Bekämpfung des Christentums durch den rômischen 
Slaat, in-8°, München, 1905, ch. 111. — F. Maassen, 
Ueber die Gründe des Kampfeszwischen dem heidni ch- 
rômischen Staat und dem Chrislentum, in-8°, Wien, 
1882. — A. Manaresi, L’impero romano € il cristian.- 
simo nei primi tre secoli, in-8°, Roma, 1910, τ, 1, p. 74. — 
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christianisme, dans Revue augustinienne, 1907, Ὁ. 297- 
320. — J. M. Mecklin, Hadrians Reskript an Minucius 
Fundanus, in-8°, Leipzig, 1899. —Th. Mommsen, Der 
Religionsfrevel nach rümischen Recht, dans Histori che 
Zeitschrift, 1890, τ. Lx1V, p. 389-429; cf. L. Duchesne, 


DROIT PERSÉCUTEUR — DUBLIN 


1648 


dans Bulletin critique, 1890, τ. xx, p. 421, 423; Christia- 
nily in the Roman empire, dans The expositor, 1890, 
t. va; Rüômisches Strafrecht, ïin-8°, Leipzig, 1899, 
p. 577; Le droit pénal romain, traduct. J. Duquesne, 
Paris, 1907. — K. J. Neumann, Der rômische Staat 
und die allgemeine Kirche, in-8°, Leipzig, t. 1, p.19. — 
W. Nicolai, Beiträge zur Geschichte der Christenver- 
folgungen, dans Jahresbericht des Grosherzèglichen 
Realgymnasium zu Eisenach, 1897, p. 4 sq. — A. 
Pieper, Christentum, rômischen Kaisertum und heid- 
nischen Slaat, in-8°, Munster in W., 1907, p. 57 sq. 
— A. Profumo, Le fonte ed i tempi dell incendio 
neroniano, in-4°, Roma, 1905. p. 197-353; cf. GC: 
Callewaert, dans Revue d’hist. ecclés., 1907, t. van, 
p. 749-756; cf. J. E. Weis, dans Lilerarische Rundschau, 
1906, col. 51 sq.; cf. P. Allard, dans Revue des questions 
historiques, 1906, juillet, p. 324-325. — J. Rambaud, 
Le droit criminel dans les actes des martyrs, in-8°, Lyon, 
1885; 2e édit., 1907. —- W. M. Ramsay, The Church 
in the roman empire before A. D. 170, 5e édit., Londres, 
1897. — A. de Santi, S{udi d’antica letteratura cristiana 
e patristica, dans Civiltà cattolica, déc. 1901, p. 701. — 
M. Schanz, Geschichte der romische Literatur, in-8°, 
München, 1896, t. 117, p. 205 sq. — E. Schuerer, Die 
ältesten Christengemeinden im rümisch. Reich. Rekto- 
ratsrede, in-8°, Kiel, 1894. — R. Seeberg, Der Apologet 
Aristides, in-8°, Erlangen, 1894, — G. Semeria, 1! primo 
sangue crisliano, in-8°, Roma, 1901, p. 161-179. — 
P. Siebert, Die ällesten Zeugnisse über das Christentum 
bei dem rümischen Schriftstellern Program, in-8°,Char- 
lottenburg, 1897. —— R. Sohm, Kirchengeschichte im 
Grundriss,6e édit., in-8°, Leipzig, 1890.— P. Vigneaux, 
Essai sur l’histoire de la Præfectura Urbis à Rome, in-8°, 
Paris, 1897, p. 217 sq. —J. Visser, De Christenvervol- 
gingen in de eerste eeuwen na Christus, in-8°, Kampen, 
1910, p. 74 sq. — A. de Waal, Ein neues Monu- 
ment. Zeugniss für die lelzle grosse Christenverfolgung 
in rom. Reiche, dans Rümische Quarlalschrift, 1893, 
p. 291-298. — A, Wagener, Observations complé- 
mentaires sur la lecture de M. Giron relative à la liberté 
de conscience à Rome, dans Bulletin de l Académie royale 
de Bruxelles, 1893, 1115 série, t. xxwr, p. 283-344. — 
J. G. Waltzing, L'Apologétique de Tertullien, in-89, 
Louvain, 1910, p. 117, 120, 125. — Th. M. Wehofer, 
Die Apologie Justins, in-8°, Rom, 1897. — V. H. Wei- 
nel, Die Stellung des Urchristentums zum Staat, in-8?, 
Tübingen, 1908. — J. E. ΝΥ εἶδ, Christenver/olgungen. 
Geschichte ihrer Uhrsachen im Romerreiche, in-12, 
Munchen, 1899, Literarische Rundschau, 1906, co!. 51 sq. 
— H. Workman, Perseculion in the early Church, 
in-8°, London, 1906. 
H. LECLERCQ. 

DUBLIN (MANUSCRITS LITURGIQUES DE). 

1° Bibliothèque 5 Trinity College : : 

28. (Κ΄. 8. 4.) Liber Isaiæ prophetæ, græce. Frag- 
menta rescripla. Huit feuillets du vie siècle : éd. 
Abbott, dans Par palimpsestorum Dublinensium, Du- 
blin, 1880, p. 17, etc. Voir Gregory, Textkrilik des neuen 
Testamentes, 1900, t. 1, p. 84-85, et Ceriani, dans 
Rend. ist. lombardo, 1886, t. xix, p. 211. 

31. (A. 1. 8.) Evangelia cum scholiis, græce. Membr. 
sæc. x-x1, 237 feuillets. Voir Gwynn, dans Hermathena, 
1893, t. vins, p. 368-384; Gregory, op. cit., p. 143. Le 
premier feuillet provient d’un autre ms. du 1x-x° siècle 
et contient des fragments de Mare et Luc. Voir Abbott, 
dans Hermathena, 1885, t. v, p. 151-153; Gregory, 
op. cil., p. 427. 

32. (K. 3. 4.) Evangelium 5. Matthæi (1, 17-XxM, 
71), græce. Fragmenta rescripla sæc. VI (codex Z). 


1 Le catalogue de T. K. Abbott, Catalogue of the mss 
in the Library of Trinity College, Dublin, 1900, est à peu près 
dépourvu de valeur. 


— “ 


“ὁ «- 


ἀρ. τ 


«dote 


ον ΡΝ 


1049 DUBLIN 
Éd. Abbott, dans Par palimpsestorum, p.3, etc. Voir 
Gregory, op. cil., p. 84-85. 

33. (D. 1. 28.) Fragmentum Epistolæ 5. Pauli ad 
Romanos (νι, 23-x1v, 10), græce. Chart. sæc. x111- 
x1v, 8 feuillets. Voir Abbott, dans Hermathena, 1893, 
tv, p. 233-235: Gregory, Textkritik des Neuen 
Testamentes, t.1., p. 314 ?. 

45. (A. 4. 8.) Genesis cum commentariis, laline 
(feuillets 22a-170a). Commencement du ΧΙ siècle. 
Liber sancle Marie Belle Lande (Byland, Yorkshire). 
Voir sur ce ms. Esposito, dans Hermathena, 1910, 
t. xvr, p. 90-93. 

46. (A. 1. 12.) Petit in-folio (26*17 cm.) de 184 
feuillets non numérotés ". Exodus (feuillets 2a-128a) 
εἰ Deuteronomium (feuillets 129a-184b) cum glossa. 
xrre siècle. Les gloses, très nombreuses, portent les 
noms de Rabanus, Origenes, Isidorus, Augustinus, 
Gregorius, Hieronymus, Gislebertus, Beda. Au feuillet 
16 on lit: Ex dono Henrici Prescott jurisconsulti Ces- 
trensis, seplembris 22° anno Domini 1682, 

47. (A. 4. 1.) Liber Josuæ cum glossa. Fin du xr1° siè- 
cle (29,5 X 19,5 cm.). 76 feuillets non numérotés. Au 
feuillet 1a la préface de saint Jérôme. Les gloses sont 
signées Adamantius, Auguslinus, Isidorus. Un feuillet 
manque à la fin et le texte se termine aux mots ossa 
quoque (Jos., XXIV, 32). 

48. (A. 4. 2.) Paralipomenon libri II (feuillets 2b- 
139) cum oratione Manassis (feuillets 139b-141a) εἰ 
glossa. xu1e siècle (28,2 X 19,2 cm.). 141 feuillets non 
numérotés. Aux feuillets 1a-2a les préfaces de saint 
Jérôme. Les gloses ne sont pas signées. Au xvr® siècle 
ce ms. appartenait à John Arnold de Keynsham 
(feuillets 46 b, 141 b). 

49. (A. 7. 13.) Liber Job cum commentariis. Χαι ὃ siècle 
(27 X 17 cm.). 99 feuillets non numérotés. Aux feuil- 
lets 2a-9b un commentaire anonyme sur Job, dont le 
commencement manque. Christi nuncius δαί. 
Dignum quippe erat ut omnes in semet ipsis bonum 
"ostenderent, etc., … (fin) Prius, ut aiunt, scribil prosa, 
post metro, ul ibi, pereat dies. Item ad ullimum in resti- 
tutionem temporalium scribit prosa. Nota etiam quod 
inprimis personam aplam describil ut talis posse uincere 
uideatur. Entre les feuillets 8 et 9 un ou plusieurs 
feuillets sont perdus. Aux feuillets 10a-99b le livre de 
Job avec une glose marginale très abondante. La 
dernière glose porte seulement un nom d’auteur, 
Samuel. Sur le feuillet 1 une main du xive siècle ἃ 
ajouté Liber Sancti Marit de Cumbermara (Cum- 
bermere, abbaye cistercienne au comté de Chester), 
“et aux feuillets 2a, 99b on lit Ex dono Henrici Prescott 
Cestrensis 1681. 

50, (A. 4. 20.) Le Psaulier de Ricemarch. Écrit 
vers 1082 par un certain Ithael avec des lettres ornées 
peintes par Ieuan. Avant le psautier, le martyrologe 
hieronymien et, à la fin, des vers latins écrits par Rice- 
march. Voir Bradshaw, Collected papers, 1889, p.477- 
79; Lindsay, Early Welsh script, 1912, p. 33; Gou- 
gaud”*, dans Revue cellique, 1913, t. xxx1V, p. 22-23; 
Delchaye, dans Analecta bollandiana, 1913, τ. ΧΧΧΙΙ, 
Ῥ. 369-407. Une étude minutieuse de ce ms., avec fac- 
similé de 76 pages, vient d’être publiée par la Henry 
Bradshaw Society, 2 vol., Londres, 1914. 

HA (Ὁ... 2.) Bibliorum Sacrorum pars, SCil. Fons ἣν 
Æccles., Sap., Jesus Syrach. Prophetæ, Novum Testa- 


À Je ne sais pas où se trouve le ms. que Gregory, op. cit. 
supra, t: τ, p.251; t. ur, p. 1137, mentionne ainsi : « Gil- 
more, Ireland, Evangelia Græc., sæc, ΧΙ. » — ? Les feuillets 
“de la plupart des mss de Dublin ne sont pas encore numé- 
rotés, — * Dans ce travail utile dom L. Gougaud a donné 
un répertoire complet de tous les ouvrages où se trou- 
went des fac-similés des manuscrits de Dublin en écri- 
ture irlandaise, Ainsi, en renvoyant à son article, nous 


(MANUSCRITS LITURGIQUES DE 


1650 


mentum, cum Prologis 5. Hieronymi. xt siècle 
(34 Χ 21,5 cm.). 180 feuillets non numérotés. Grandes 
initiales en vert, rouge, bleu, lilas et or, avec jolies 
miniatures, Les Canons d’'Eusèbe sont très ornés. 
Aux feuillets 1-6, une table de chapitres. Ce ms. fut 
très probablement écrit en Angleterre. A la fin (feuil- 
let 180b) on lit d’une main du xve siècle : Iste Liber 
constat abbattie (?) de Westderham, et au feuillet 7a, de 
la même main : Abbe (?) de Westderham (comté de 
Norfolk). 

52. (Sans cote.) Le Livre d’Armagh. Écrit à Armagh 
par Ferdomnach en 807. Le Nouveau Testament avec 
les documents concernant saint Patrice, etc. Édition 
diplomatique publiée sous le titre de Liber Ardma- 
chanus, edited with introduction and appendices, en 
1913, pour l’Académie royale d’Irlande par le Dr 
Gwynn. Voir Warren, Liturgy and ritual of the Cellic 
Church, 1881, p. 173-174; Whitley Stokes, The tri- 
parlile Life of St. Patrick with other documents, dans 
Rolls series, 1887, t. 1, p. χοσχοιν; Wordsworth and 
White, Novum Testamentum latine, 1889, pars I, 
p. ΧΙ; partis II fasc. 1, 1905, p. v-vi; 5. Berger, His- 
loire de la Vulgate, 1893, p. 31-33, 380; Gregory, 
Textkrilik des neuen Testamentes, 1902, t. τι, p. 710-711; 
Stokes and Strachan, Thesaurus palæochibernicus, 1903, 
t. τι, p. x; Newport White, dans Proceedings of the 
Royal Irish Academy, t. xxv, section C, 1905, p. 203; 
Lindsay, Early Irish minuscule script, 1910, p. 24-30; 
Gougaud, dans Dictionn., t. 11, col. 2972 : CELTIQUES 
(Lilurgies), et dans Revue celtique, 1913,t. XXXIV, p. 29- 
30, 37; Lindsay, Notæ latinæ, 1915, p. 455. 

53. (A. 1. 1.) Novum Testamentum cum psalmis ex 
duplici recensione et variis prologis. Fin du Χατ 5 siècle. 
Décrit par Schenkl, dans Sifzungsberichte der K. Aka- 
demie in Wien, Philos.-hist. Klasse, t. cxxxur, Abhl. 
vu, 1896, p. 43-44; Gregory, op. cil., p. 725. 

55. (A. 4. 15.) Codex Usserianus. Evangelia latine 
ex versione antehieronymiana. Édité par Abbott “, 
Evangeliorum versio antehieronymiana, 2 vol., 1884; 
voir Berger dans Revue celtique, 1883-1885, t. vi, p. 348- 
357. Ce ms. paraît dater de la fin du vue siècle. Voir 
Wordsworth and White, Novum Teslamentum latine, 
1889, pars I, Ὁ. xxx111; Berger, Histoire de la Vulgate, 
1893, p. 31, 381; Gregory, loc. cit., p. 607; Maunde 
Thompson, Introduction Lo greek and latin palæography. 
1912, p. 372-373; Gougaud, op. cit., t. XXXIV, p. 22; 
Gywnn, Liber Ardmachanus, p. cexzu; Lindsay, 
Nolæ latinæ, p. 454. Fac-similé, dans Modern lan- 
guage review, 1911, t. vi, p. 449. 

56. (A. 4. 6.) La Guirlande de Howth ou Usserianus 
aller. Evangelia latine partim ex versione antehiero- 
nymiana. Probablement du Χο siècle. Voir Abbott, 
Evangeliorum versio, etc., t. 1, p. XIV-Xvin; Berger, 
dans Revue celtique, t. νι, p. 355; Wordsworth and 
White, op. cit., t. 1, Ὁ. xxx; Berger, Histoire, etc., 
p. 42, 381; Lawlor, Chapters on the Book of Mulling, 
1897, p. 66, 186-201; Gregory, loc. cit, t. 11, p. 711; 
t. at, p. 1331; Cochrane, dans Journal of the Royal 
Society of antiquaries of Ireland, 1893, τι XXIN, p. 404- 
407; Hoskier, dans The golden Latin Gospels in the 
Library of J. Pierpont Morgan, 1910, p.xzviu, 71; The 
genesis of the versions of the New Testament, 1910, t. 1 
p.1095sq.; Gougaud, dans Revue cellique,t. XXXIV, p. 21- 
22; Gwynn, Liber Ardmachanus, p. cXL; Lindsay, 


22; 


pourrons nous abstenir de citer ces ouvrages. —  Ber- 
ger, dans Revue celtique, t. VI, p. 354, 357, a montré que 
cette publication laissait beaucoup à désirer au point 
de vue paléographique, et suivant Hoskier, The golden Latin 
Gospels in the Library οἱ J. Pierpont Morgan, 1910, p. x1x, 
XLVIII-L, 71, les collations données par le Dr Abbott des 
Livres de Kells et Durrow et des deux codices Usseriani 
sont bien insuflisantes, 


1651 


dans Hermathena, 1914, t. x1, p. 45, et Nofæ latinæ, 
p. 454. 

57. (A. 4. 5.) Le Livre de Durrow :, virre-1x® siècles. 
Evangelia latine. Publié par Abbott, Evangeliorum 
versio, etc., 2 vol. 1884. Voir Berger, dans Revue 
cellique, t. VI, p. 348 sq.; Histoire, etc., p. 41, 381; 
Wordsworth and White, op. cit, t. 1, p. XXVIN; 
Abbott, dans Hermathena, 1893, t. var, p. 199; Gre- 
gory, op. cit., t. 11, p. 712; Stokes and Strachan, The- 
saurus palæohibernicus, 1903, t. 11, p. xxIX; Hoskier, 
Golden Latin Gospels, etc., p. xIX, xXLIX-L, 71; Gou- 
gaud, dans Revue celtique, t. xxXx1V, D. 20-21; Gwynn, 
Liber Ardmachanus, p. CXXXVIII-CXL; Zimmermann 
ap. Sullivan, Book of Kells, 1914, p. 20; Lindsay, 
Hermathena, t. XL, p. 44; Notæ latinæ, p. 454; Proc. 
R. Irish Acad., 1916,t. xxxui, sect. C, p. 317, 403; Ellis, 
Original letters of eminent men, p. 297. 

58. (A. 1. 6.) Livre de Kells. Evangelia latine, vinr°- 
x® siècles. Publié par Abbott, Evangeliorum versio, etc. 
2 vol., 1884. Voir Berger, dans Revue celtique, t. VI, 
p.348 sq.; Histoire, etc., p. 41-42, 381; Wordsworth 
and White, op. cit., t. 1, p. Χαπι, 273; Gregory, 0p. cit., 
t. 11, Ὁ. 711; Gougaud, op. cit., p. 16-20, 37. L'édition 
du Dr Abbott est incomplète. Wordsworth and White, 
loc. cit., p. 273. Les peintures du Livre de Kells ont été 
reproduites en couleurs par Sullivan, The Book of 
Kells, 1914. Voir aussi Gwynn, Liber Ardmachanus, 
p. αχχχνιι; Lindsay, Nofæ latinæ, p. 454; West- 
wood, The Book‘of Kells, Oxford Lecture, 1886, Dublin, 
1887; Wattenbach, Das Schriftwesen im Mittelalter, 
3e édit. 1896, p. 374. 

* 59. (A. 4. 23.) Livre de Dimma. Evangelia latine. 
ixe siècle. Il est peu probable que ce ms. fut copié 
par Dimma. Voir à ce sujet Lindsay, Early Irish 
minuscule script, 1910, p. 12-16. Collationné en partie 
par Hoskier, The genesis of the versions ot the New 
Testament, 1911, L. 11, p. 95-276. Voir aussi Berger, 
Histoire, eic., p. 381; Gregory, loc. cit., t. 11, p. 712; 
Hoskier, Golden Latin Gospels, etc., p. Lir1: Stokes 
and Strachan, Thesaurus palæohibernicus, 1903, t. 11, 
p. xxIX; Gougaud, dans Revue cellique, t. XXXIV, 
p. 23-24. Voir aussi d’Arbois, Essai d’un catalogue, 
1883, p. 1x; Gwynn, Liber Ardmachanus, p. CXXXVIN; 
Lindsay, Nofæ latinæ, p. 455. Entre les évangiles de 
Luc et Jean une main postérieure a ajouté, proba- 
blement aux 1x°-xe siècles, une Missa de visilalione 
infirmorum (feuillets 50b-52b) éditée par Warren, The 
liturgy and ritual of the Celtic Church, 1881, p. 167-171. 

60. (Sans cote.) Livre de Mulling. Evangelia latine 
parlim ex versione antehieronymiana. Œuvre de plu- 
sieurs scribes probablement du virr® ou même 1x siè- 
cle. Étudié à fond par Lawlor, Chapters on the Book 
οἱ Mulling, 1897, 208 p. Collation partielle chez Hos- 
kier, Genesis of the versions, 1911, t. 11, p. 278-379. 
Voir aussi Berger, Histoire, etc., p. 33-34, 380; Abbott, 
dans Hermathena, 1893, τ. vrir, p. 89; Gregory, op. cil., 
t. τι, p. 711; t. 1x, p. 1331; Lindsay, Early Irish 
minuscule script, 1910, p. 16-24; Hoskier, Golden 
Latin Gospels, 1910, p. ir; Gougaud dans Revue cel- 
tique, 1913, t. XxxIV, p. 28-29. Voir aussi Gwynn, Liber 
Ardmachanus, p.cxLu1; Lindsay, Notæ latinæ, p. 454. 
A la fin de l'Évangile de saint Matthieu, d’une main 
probablement du 1x° siècle, une Missa de infirmis 
éditée par Warren, Liurgy'and ritual, ete., p. 171-173. 
Sur la dernière page du ms., d’autres fragments litur- 
giques aussi d’une main du 1x siècle. Voir Lawlor, 
dans Hermathena, 1898, τ, x, p. 212-225, 


M. Macalister, se basant sur des arguments qui paraissent 
probables, a récemment soutenu, Essays and studies presen- 
ted to William Ridgeway, 1913, p. 301, 302, que les Livres 
de Durrow et de Kells ne peuvent pas remonter plus haut 
que le milieu du 1x° siècle, Cette thèse est acceptée par 


DUBLIN (MANUSCRITS LITURGIQUES DE) 


1652 


61. (A. 4. 14.) Evangelia laline cum argumentis 
(19,5 X 13 cm.). x1° siècle. 116 feuillets numérotés. 
avec 32 longues lignes à la page. Quelques feuillets 
manquent à la fin et le texte se termine avec Joa., xm, 
40; au commencement aussi des feuillets sont perdus, 
la préface de saint Jérôme étant incomplète. Beaucoup 
de capitales en or, ou en or mélangé de bleu, rouge et 
vert. Aux feuillets 4 à 10, les Canons d’Eusèbe avec 
colonnes d’or, surmontés des symboles des apôtres, 
puis un feuillet est perdu et le texte commence avec 
Matth.,1, 19. Entre les feuillets 102 et 103, quelques. 
feuillets sont perdus et le texte manque de Luc. 
XXII, 3, à Joa., 11, 1. Les feuillets 42 et 68 sont ornés 
de grandes miniatures en or, rouge, bleu. vert et 
lilas. 

63. (A. 4. 3.) Fragmentum Evangelii S. Marci cum 
glossa (25,5 X 17,5 cm.). xre-xrrre siècles. 79 feuillets 
non numérotés. Grandes capitales vertes, rouges et 
bleues. Quelques feuillets sont perdus au commence- 
ment et entre les feuillets 55 et 56 encore 25 feuillets 
manquent. Ce qui reste du texte va de Mare, 1, 3 à NII, 
11, et puis de x, 3 à x11, 39. Les commentaires très 
copieux sont tirés de ceux de Bède et de saint 
Jérôme. 

83%. (B. 3. 4) Missale secundum consuetudinenr 
Ecclesiæ Eboracensis. Vélin, in-folio de la fin du 
ΧΙ siècle. Beaucoup de capitales peintes en rouge, 
bleu, lilas et or avec bordures fleuries. 

90. (B. 3. 14.) Psalterium cum officiis B. Mariæ et 
precibus pro mortuis. Vélin, in-8° du xru® siècle. 
Grandes capitales enluminées avec or. Aux feuillets 1-4 
un calendrier avec miniatures en or, bleu, rduge et 
lilas. Au feuillet 2a on lit Liber collegii ex dono Tho. 
Hally, Mar. 15. 1672. 

94. (Ε΄ 5. 21.) Officia B. Mariæ virginis.(17 X 11 em.). 
x siècle. 157 feuillets non numérotés. Beaucoup 
de capitales et de décorations en or, rouge, bleu, lilas 
et vert. Treize miniatures assez jolies, d'exécution 
anglaise. Aux feuillets 1-6, le caiendrier. 

98. (B. 3. 6.) Pontificale Cantuariense. xt1° siècle. 
155 feuillets dont 70 b-73 b sont des additions d'autres 
mains de vers 1200. Description détaillée de ce ms. 
par H. A. Wilson, The Pontifical of Magdalen College, 
dans Henry Bradshaw Society, 1910, p. XvVI-XXW, 217, 
241, 249, avec un fac-similé. 

167. (B. 1. 10.) Liber de miraculis B. Mariæ virginis. 
Incipit hic prologus. Ad Dei omnipotentis laudem cum 
spe recilentur miracula sanclorum quæ per eos egit 
diuina potentia, ete. Voir Bibliotheca hagiographicæ 
latina, Bruxellis, 1901, τ. τι, p. 794, n. 5357. Grand 
in-folio du xurre siècle avec grandes capitales rouges. 
et bleues. Aux premiers feuillets, une table incomplète 
de 465 chapitres. Les derniers feuillets manquent 
et l'ouvrage se termine brusquement au chapitre 485. 

194. (B. 3. 8.) Une description détaillée de ce ms. ἃ 
été donnée par Esposito, dans Yermathena, 1910, 
τ. xvi, p. 93-97. Aux feuillets 111a-165b, dans une 
main de la fin du xt siècle, un calendrier suivi du 
martyrologe de Bède dans une forme abrégée, et puis 
aux feuillets 166a-238b, dans deux autres mains aussi 
de la fin du xrrre siècle, Regulæ et riluale ordinis here- 
milarum B. Mariæ de Monte Carmeli. 

195. (B. 3. 16.) Ce volume se compose de trois mss 
différents in-8° du xrve siècle : 1. feuillets 1-48, Inno- 
centius de miseriis condilionis humane, et de virtutibus 
εἰ viliis; 2. feuillets 49a-54a, Oflicium de quinque 
Christi vulneribus a papa Bonefacio conscriplum; 


M. Sullivan, op. cit., p. 21, 26, 30. — 8 Voir aussi, sur les 
Livres de Dimma et de Mulling, Gougaud, dans Dietionn., 
tn, col.2976,CELriques (Liturgies), et Lindsay dans Zeit- 
schrift für Celtische Philologie, 1913, t.rx, p.302 sq. —? Les 
feuillets des n. 83, 90, 167, 195 ne sont pas numérotés. 


ΗΝ 


1653 


feuillets 54a-55b, Evangelium composilum a Johanne 
XXII papa; feuillets 55b-59b, Missa compilata a 
δεαίο Barnardo in veneralione huius dulcissimi nominis 
Jesu; feuillets 59b-62b, Missa de corpore Christi; 
feuillets 63a-66b, Missa contra mortalitatem hominum 
quam dominus Clemens papa sextus fecil; feuillets 67a- 
696, De transfiguratione Domini nostri Iesu Christi ad 
missam ofjicium; feuillets 70a-96b, De Visilalione 
beate Marie virginis ad missam ofjicium, cum anti- 
phonis, etc.; 3. feuillets 97a-107b, Les Psaumes xx1 
à xxx avec le Quicumque vult en moyen-anglais. Au 
feuillet 96b, on lit le nom d’un ancien possesseur : 
John Richardson. e 

371. (D. 1. 26.) A la fin de ce ms. qui est du x11e siècle 
on trouve un seul feuillet endommagé mesurant 
22,5 Χ 14,5 cm. L'écriture est du x1e siècle. Ce frag- 
ment provient d’un missel : /n vigilia apostolorum 
Petri et Pauli; voir Esposito, dans Hermathena, 1920, 
τ, XII, p. 140. 

597. (E. 4. 19.) Description détaillée de ce ms. par 
Esposito, dans Revue des bibliothèques, 1913, t. xx111, 
p. 377-380. Aux feuillets 147 à 186, dans une écriture 
du x1° siècle, l'Apocalypse, avec une glose abondante. 
Ancienne cote G. 26. 

737. (G. 4. 16.) L'histoire des Vies des apôtres du 
pseudo-Abdias, avec (feuillets 19b-20a) une hymne 
en honneur de saint Pierre et saint Paul. L'écriture est 
du 1x° siècle avec quelques additions du Χαττ δ, Une 
description complète du ms. avec édition de l'hymne 
a été donnée par Esposito, dans Hermathena, 1910, 
τ, XVI, p. 80-86. 

1441. (E. 4. 2.) Liber hymnorum partim Latine 
partim Hibernice. Fin du x1° siècle. Recueil d'hymnes 
en honneur de divers saints irlandais avec préfaces et 
quelques pièces liturgiques. Prière de saint Jean, lettre 
du Christ à Abgar, lamentation de saint Ambroise, 
etc. Édition complète par Bernard and Atkinson, 
The Irish Liber hymnorum, Henry Bradshaw Society, 
2 wol., 1898. Voir aussi Warren, Liturgy and rilual of 
the Celtic Church, 1881, p. 194-197; Stokes and Stra- 
chan, Thesaurus palæohibernicus, 1903, t. 11, p. XXXV; 
Gougaud, dans Dictionn., t. 11, col. 2979-80, art. Cer- 
MQUES (Lilurgies), et dans Revue celtique, 1913, 
t. XXXIV, p. 24-25. 

1709. (N. 4. 18.) Fragmentum Evangelii 5. Matthæi 
x, 13-23). Un feuillet du célèbre codex Palatinus 
de Vienne (ms. lat. 1185) de l’ancienne version latine. 
Texte « africain » du ve siècle. Ce fragment a été publié 
en fac-similé par Abbott, Par palimpsestorum Dubli- 
nensium, 1880, p. 18. Voir Gregory, Textkrilik des 
Neuen Testamentes, 1902, t. 11, p. 601-602; Traube, 
Vorlesungen und Abhandlungen, 1909, t. τ, p. 256. 

29 Royal Irish Academy : 

24. Q. 23. Domnach Airgid. Fragments très endom- 
magés des quatre évangiles. Probablement du vire 
siècle. Étudié par Bernard, dans Transactions of the 
Royal 1rish Academy, 1893, τ. xxx, p. 303-312. Voir 
aussi Gregory, op. cil., t. 11, p. 711; Gougaud, dans 
Revue celtique, τ. XXxIV, p. 33; Lindsay, Notæ latinæ, 
1915, p. 454. 

D. 11. 3. Missel de Slowe. Plusieurs mains du 1x° siè- 
cle. Aux feuillets 1-11, des extraits de l’évangile de 
saint Jean, sur lesquels voir Berger, Histoire de la 
Vulgate, 1893, p. 42, 381, et Bernard, dans Transac- 
tions of the Royal Irish Academy, 1893, τ. XXX, p. 313- 
321. Fac-similé chez Lindsay, dans Zeitschrift für 


1 Scott and White, Catalogue of the mss in Marsh's library, 
1913, p. 63, 80. Outre les mss ci-dessus énumérés, il existe 
à Dublin, en particulier à Trinity College, bon nombre de 
missels, bréviaires, bibles, etc., des χα, xX1vV° et xv siècles. 
Ces mss seront décrits dans la suite de notre Inventaire, 
paraissant dans la Revue des bibliothèques depuis 1914, -— 


DUBLIN (MANUSCRITS LITURGIQUES DE 


— DU CANGE 1654 
cellische Philologie, 1913, τ. 1x, p. 302 sq. Le reste du 
ms. est formé par le missel, qui a été publié intégra- 
lement en fac-similé avec une introduction par Warner, 
The Slowe missal, dans Henry Bradshaw Society, 1906, 
τι 1; 1915, t. 11. Voir aussi Warren, Lilurgy and rilual 
of the Celtic Church, 1881, p. 198-268; Mac Carthy, 
dans Transactions of the Royal Irish Academy, 1886, 
t. xxXvVII, p. 135-268; Biumer, dans Zeitschrift für 
Kkatholische Theologie, 1892, t. xvi, p. 446-490; Histoire 
du bréviaire, trad. française, 1905, t. 11, p. 437-438; 
Stokes and Strachan, Thesaurus palæohibernicus, 1903, 
t. τι, p. XXVI1; Gougaud, dans Dictionn.,t. 11, col. 2973- 
2975: CELTIQUES (Liturgies), et dans Revue celtique, 
1913, t. χχχιν, p. 33-34; d’Arbois, Essai, p. LXXXVII- 
xc; Lindsay, Nolæ latinæ, Ὁ. 454. 

(Sans cote.) Cathach ou soi-disant Psaulier de saint 
Columba. Psautier fragmentaire (Ps. xxx, 10-cv, 13) 
de la version Vulgate. 58 feuillets plus ou moins endom- 
magés de la fin du vrre siècle. Ce fragment vient d’être 
étudié par Esposito, dans Noles and queries, 1915, 
t. x1, p. 466-468; t. x11, p. 253-254, et dans Journal 
of the County Louth archæological Society, 1916, €. ταν, 
Ρ. 80-83. Voir Gilbert, Hist. mss Commission. Fourth 
report, 1874, Appendix, p. 584-588; Maunde Thompson, 
Introduction to Greek and Latin palæography, 1912, 
p. 372; Gougaud, dans Diclionn., t. 11, col. 2977 : 
CeLriQues (Liturgies), et dans Revue celtique, t.XXXIV, 
Ῥ- 95: 

3° Bibliothèque des franciscains (Merchants'Quay) : 

A 1. Le soi-disant Psaulier de saint Caimin. Six 
feuillets seulement contenant Ps. cxvur, 1-16 et 33- 
116 de la version Vulgate. Description détaillée avec 
un fac-similé par Esposito, dans Proceedings of the 
Royal Irish Academy, 1913, t. xxxu1, section C, p. 78- 
88. Ces fragments sont bien postérieurs au temps de 
saint Caimin et ne peuvent guère remonter plus haut 
que la fin du xre siècle. 

A. II. Liber hymnorum parlim Latine partim Hiber- 
nice. x1e-xr1e siècles. Contenu très analogue à celui 
du ms. E. 4. 2. de Trinity College mentionné ci-dessus. 
Édition complète par Bernard and Atkinson, The 
Irish Liber hymnorum, Henry Bradshaw Society, 2 vol., 
1898. Voir aussi Whitley,Stokes, The tripartite Life 
of saint Patrick, dans Rolls series, 1887, t.1, p. CII-CIX ; 
Stokes and Strachan, Thesaurus palæokhibernicus, 
1903, t. 11, p. xXXvV; Gougaud, dans Dictionn., t. 11, 
col. 2979-2980: Cecriques (Liturgies), et dans Revue 
cellique, 1913, t. XXXIV, p. 35, 37. 

4° Marsh's Library (Saint Patrick's Cathedral) : : 

Z. ὃ. 4. 29. Ordo ad campanam benedicendam, 
17,6 X 12,6 cm. xrrre siècle. 22 feuillets. 

Z. 4. 2. 20. Processionale in usum Ecclesiæ Sarisbu- 
riensis. 28,3 X 19 em. xrre-xrve siècles. 141 feuillets. 

M. Esrosirro. 

DU CANGE (CHARLES DU FRESNE, sieur). 
Né à Amiens *, le 18 décembre 1610, Du Cange 
fut un des membres les plus éminents d’un groupe 
d’érudits laïques et séculiers qui, en raison de leurs 
relations étroites avec les mauristes de Saint-Germain, 


ont reçu l'appellation de « bénédictins laïques * ». Il 
fit ses premières études au collège des jésuites 


d'Amiens, et ensuite son droit à l'université d’Or- 
léans. D'Orléans il vint à Paris, où, le 11 août 1631, 
il fut reçu avocat au Parlement, mais sa passion pour 
les études historiques fut si grande qu'il abandonna 
le barreau et revint à sa ville natale, où il épousa, 


2 La statue de bronze de Du Cange s'élève sur une des 
places publiques d'Amiens, par les soins de la Société des 
antiquaires de Picardie. — ? Ch.-V. Langlois, Manuel de 
bibliographie historique, 1904, 2° fasc., p. 305. Pour ses 
relations avec Mabillon, voir ΕἸ. Jadart, Dom Jean Mabillon, 
in-S°, Reims, 1879, p. 37, 59, 91. 


1655 DU 
le 19 juillet’ 1638, Catherine Du Bos, fille du trésorier 
de France dans la généralité d'Amiens. Le 10 juin 
1645, il acheta pour lui cette même charge de tréso- 
rier, ce qui ne le détourna point de continuer ses 
recherches. La peste, qui décima la population 
d'Amiens en 1668, le décida à s’établir à Paris, où il vé- 
cut jusqu’à sa mort, survenue le 23 octobre®* 1688, chez 
son intime ami M. Léon d'Hérouval, un érudit adonné, 
lui aussi, aux recherches historiques. Il laissa quatre 
enfants, auxquels Louis XIV accorda une pension de 
2 000 livres, en reconnaissance des travaux de leur père. 

Du Cange était un caractère réservé et modeste — 
on l’appelait vir prudentissimus — et doué d’une puis- 
sance prodigieuse de travail, car il ne voulut jamais 
prendre un secrétaire, et tous ses papiers sont de sa 
main. C’est un fait remarquable, et peut-être unique 
dans les annales des savants, qu’à quarante-cinq ans, 
il n'avait encore rien publié. Ses ouvrages sont des 
chefs-d’œuvre de sagacité et d’érudition. Voici la liste 
de ceux qui ont été imprimés ὃ: 

1. Édition avec commentaires et dissertations de 

® Geoffroy de Ville-Hardouin, 2 vol., Paris, 1657. — 
A sa mort il laissa une seconde édition entièrement 
refondue de ce travail, qui fut publiée par Buchon, 
2 vol., Paris, 1826. 

2. Traité historique du chef de S. Jean-Baptiste, 
Paris, 1665. 

3. Édition de Joinville, Paris, 1668. 

4. Édition de Cinname et Paul le Silentiaire, Paris, 
1670. 

5. Glossarium ad scriplores mediæ et infimæ latini- 
tatis, 3 vol. in-fol., Paris, L. Billaine, 1678. — A la fin 
du troisième volume se trouve un opuscule De impe- 
ratorum Constantinopolitanorum numismatibus disser- 
tatio, qui fut réimprimé séparément à Rome en 1755. 

6. Historia Byzantina *, Paris, 1680. 

7. Lettre du sieur N., conseiller du roi, à M. d’Hérou- 
val au sujet des libelles qui se publient contre les ΠΗ͂, 
PP. Henschenius et Papebroch*, Paris, 1682 (réim- 
primée à Anvers en 1683). 

8. Édition de Zonaras, 2 vol., Paris, 1686-1687. 

9. Glossarium ad scriplores mediæ et infimæ græci- 
latis, accedit appendix ad Glossarium mediæ et infimæ 
latinitatis, una cum brevi etymologico linguæ Gallicæ 
ex utroque glossario, 2 vol. in-fol., Lugduni, apud 
Anisson, 1688. 

10. Édition du Chronicon paschale, Paris, 1688. Cet 
ouvrage était encore sous presse à la mort de Du 
Cange, et parut quelques semaines plus tard par les 
soins d’Étienne Baluze, qui ajouta comme préface 
son Epistola de vita el morte Cangii. 

11. Dissertatio de Portu Iccio\ Boulogne}, Oxonii,1694,. 

12. Mémoire sur le projel d’un nouveau recueil des 
historiens de France, avec le plan général de ce recueil, 
inséré par Jacques Le Long dans sa Bibliothèque 
historique de la France, Paris, 1719, p. 955-960. 


1 Non pas le 27 mai, comme le dit Du Fresne d’Aubigny 
dans Moréri, Dictionnaire, éd. de 1759, τι 111, p. 130. 
2 C'est à tort que Monod, dans l'Encyclopédie de Lichtenber- 
ger, t. 1V, p. 125, et Pfender dans l’Encyclopedia de Schatt- 
Herzog,t.1v,p.17, donnent le 16 août au lieu du 23 octobre. 
- * Pour la bibliographie des diverses réimpressions et 
traductions des éditions et dissertations de Du Cange, on 
peut consulter le Catalogue of printed books in the British 
Museum, 1886, au mot Du Fresne (Charles), et le Catalogue 
général des livres imprimés de la Bibliothèque nationale, 
Auteurs, 1910, τι χει, col: 1061-1067. — 4 Cet ouvragea 
servi de base à la deuxième partie de l’Illyricum velus et 
novum de J. Keglevick de Buzin, Posonii, 1746; voir Journal 
des sçavans, 1749, septembre, octobre, novembre, p. 607, 
639, 703. —— © Dans cet opuscule rare, Du Cange inter- 
vint en faveur des jésuites qui combattaient les inaccepta- 
bles prétentions des carmes à remonter au prophète Élie, 
— C'est par une confusion avec la Lettre à M. d'Hérouval 


CANGE 


1656 


13. Histoire de l’élat de la ville d'Amiens el de ses 
comles, ouvrage précédé d'une notice sur la vie de Du 
Cange, par Hardouin, Amiens, 1840. 

14. Dissertation sur les armes de Jérusalem, publiée 
par A. de Marsy dans la Revue nobiliaire, Paris, 1867. 

15. Les familles d'outre-mer, pub. par E. ἃ. Rey, 
Paris, 1869, dans Coll. de doc. sur l’hist. de France, 
Ire série. 

16. Le prieuré de Lihons-en-Santerre, pub. par A. de 
Marsy dans Bulletin de la Société des antiquaires de 
Picardie, 1870. 

17. Les vicomtes d'Abbeville el du Pont-de-Rénmy, 
pub. par A. de Marsÿ dans Revue nobiliaire, Paris, 
mai 1884. 

A la mort de Charles Labbe, Du Cange s’était chargé 
de la publication de son édition des Glossaria Cyrülli, 
Philoxeni aliorumque, Latino-Græca et Græco-Latina, 
qu'il fit paraître avec une préface, à Paris en 1679. 
Lui-même avait commencé une édition de Nicéphore 
Gregoras ὅς, dont il laissa un commentaire sur les dix- 
sept premiers livres qui fut incorporé dans l'édition 
donnée par Jean Boivin, 2 vol., Paris, 1702. 

Une grande partie de l’œuvre de Du Cange n’a 
jamais été imprimée. Ses papiers, qui n'ont pas tous 
été conservés, et dont ce qui reste aujourd’hui est 
réparti entre la Bibliothèque nationale, la biblio- 
thèque de l’Arsenal, et la bibliothèque municipale 
d'Amiens *, montrent qu'il s'intéressait surtout à 
l'histoire de France, de l'Orient latin et de Byzance 
(dont il passe pour le « créateur ὃ »), et à celle de sa 
province natale, la Picardie. Il avait préparé un 
vaste recueil de géographie historique qu'il intitula 
Description de la Gaule et de la France, et un Nobiliaire, 
une sorte de glossaire de la noblesse du royaume. 
Grâce à ses immenses lectures, il s'était constitué 
une énorme collection d'extraits, ce qui, avec son 
aptitude à interpréter les textes difficiles, lui a permis 
d'enrichir d’excellentes dissertations ses éditions de 
Villehardouin, de Joinville, de Cinname, etc. Un 
inventaire de tous ses papiers inédits a été dressé par 
Du Fresne d’Aubigny*. De tous les ouvrages de Du 
Cange les plus importants sont incontestablement les 
deux Glossaires, qui encore aujourd’hui, après deux 
siècles et demi, restent indispensables. On peut dire 
sans exagérer que Du Cange est un des plus grands 
lexicographes que la France ait jamais produits. 

L'impression du Glossaire grec, Lyon, 1688, fut 
dirigée par Du Cange lui-même; voir les intéressantes 
Lettres d'Annisson Du Perron à Du Cange, relatives à 
l'impression du Glossaire grec, publiées par H.Omont1 
dans la Revue des études grecques, 1892, τ. v, p. 212-249. 
ΤΠ n'existe aucune réédition de ce Glossaire, mais seule- 
ment une réimpression anastatique, 10 fascicules, 
Breslau, Koebner, 1890-1891. Un supplément très 
utile est le Glossary of later and Byzantine Greek de 
1. A. Sophocles, publié à Londres en 1860 4x 


(voir ci-dessus) que Henschel, dans son édition du Glossaire 
latin, t. vu, p. xx, attribue à Du Cange une « Lettre sur 
Nicéphore Gregoras au P. Papebroc ν. — ? Voir Favre 
dans son édition du Glossaire latin, {. 1X, p. XHI-Xvunr, et 
Langlois, Manuel de bibliographie historique, 2° fasc., p.307. 
— 5 Voir l'appréciation de Gibbon, Decline and fall, éd. de 
Burv, 1914, 1. vir, p. 217. — * Journal des sçavans, décem- 
bre 1749, p. 774, 831, et Mémoire sur les manuscrits de 
Du Cange, 1752. Parmi ses papiers se trouve une corres- 
pondance fort intéressante. C’est par erreur que M. San- 
dys, History of classical scholarship, 1908, τ, 11, p. 289, 
affirme que les « Lettres inédites » de Du Cange ont été 
publiées en 1879. Cette publication n'existe pas.—1® Voir 
du même auteur, Abréviations grecques copiées par Ange 
Politien et publiées dans le Glossaire grec de Du Cange, dans 
Revue des études grecques, 1874, ἴ, ναὶ, p. 81-88, — αὶ Pour 
une critique de Du Cange, voir p. 131, Nouvelle éd, à 
New York, 1888. 


1657 DU 


L'historique du Glossaire latin, Paris, 1678, le plus 
remarquable travail de Du Cange, et de ses rééditions 
“successives, ἃ été raconté par MM. Géraud 1 et Lan- 
‘£lois ἡ. Après quarante ans de lectures assidues, Du 
-Cange s’était constitué une sorte de dictionnaire ency- 
clopédique du moyen âge. Il projetait de publier, à 
- l'aide de ces matériaux, une « Histoire de France » en 
dissertations détachées. Membre de la Commission 
“instituée par Colbert en 1676 pour élaborer le plan 
d’une réfection de l’œuvre interrompue par la mort 
d'André Du Chesne, il rédigea dans le sens de ses 
idées un projet * qui fut rejeté. Il en fut très mortifié 
εἰ c’est alors qu'il résolut de publier les matériaux 
‘qu'il avait réunis en forme de « glossaire ». L'ouvrage 
n'est donc pas un travail lexicographique sur le latin 
-du moyen âge; il n'existe encore aucun grand travail 
de ce genre, c’est plutôt, comme le dit M. Langlois #, 
« une encyclopédie des choses du moyen âge, suivant | 
l'ordre alphabétique des mots latins qui servaient à 
des désigner. Chaque article est un recueil de textes 
*ænchässés, en certains cas, dans une dissertation; 
ainsi s'explique l'extraordinaire étendue des articles 
Annus et Monela, par exemple, véritables traités de 
<hronologie et de numismatique, qui, dans un simple 
dictionnaire du bas-latin, n’auraient même pas figuré. 
Quelle que fût la valeur de ce plan singulier, l’exécu- 
tion était de nature à justifier l'admiration presque 
universelle que le Glossaire inspira. » 

Comme sa réplique grecque, le Glossaire latin est 
absolument indispensable à tous ceux qui s'occupent 
des textes du moyen Âge, et en particulier aux litur- 
-gistes et aux archéologues’, qui y trouveront l’expli- 
cation d’une foule de mots techniques. Aussi le succès 
en fut-il immédiat et complet. Dès 1681 on le réim- 
primait à Francfort-sur-le-Mein, 3 vol. in-fol., et 
æncore à Francfort en 1710, 3 vol. in-fol., avec les 
suppléments que Du Cange avait ajoutés au Glossaire 
grec (1688). Quelques années plus tard, les bénédic- 
tins de Saint-Maur prirent à leur charge la révision 
du Glossaire et la grande édition de 1733-1736, Paris, 
6 vol. in-fol., est due à quatre mauristes. Le travail 
primitif se trouvait doublé grâce à leurs recherches, 
mais 115 respectèrent scrupuleusement jusqu'aux 
erreurs le texte de Du Cange, en distinguant par des 
signes particuliers leurs propres additions et correc- 
tions. Au tome premier, à la suite de la préface, ils 
mirent un portrait de Du Cange " et la lettre de Baluze 
De vila Cangii; mais ils supprimèrent toutefois les 
tables des sources, les quarante-sept index, et la Disser- 
tatio de numismatibus, de l’édition originale, 

L'édition bénédictine fut réimprimée littéralement, 
Menise, 1737, G vol. in-fol., et encore Bâle, 1762, 
8 vol. in-fol., avec la dissertation des monnaies. 
Ἐπ 1766, dom P. Carpentier, un des principaux colla- | 
borateurs à la nouvelle édition, fit paraître un Supplé- 
ment très étendu au célèbre répertoire, Paris, 4 vol. 
in-fol. Dans le quatrième volume, on remarque le 
vocabulaire du vieux français tiré, avec une très 
grande quantité d’additions, du troisième volume de 
la première édition et de l’appendice au Glossaire 
grec. Carpentier rétablit aussi les tables de sources 
(mais pas les index) et la dissertation des monnaies, 
celle dernière d’après l'édition de Rome de 1755. 


| 


À Bibliothèque de l'École des chartes, 1840, t. 1, p. 498-510. 
— :Ch.-V. Langlois, Manuel de bibliographie historique, 
in-8°, Paris, 1904, 2° fasc., p. 302, 305-307. — * Une ver- 
sion abrégée de ce projet fut imprimée par Le Long en 
1719 (voir ci-dessus). — * Op. cil., p. 306. — * Les travaux | 
“le Du Cange sur l'histoire ecclésiastique, tels que le Traité 

du chef de S. Jean, n'ont aujourd’hui qu'une importance 


secondaire. — “ Ce même portrait est reproduit par sir 
JE, Sandys, dans son History of classical scholarship, 1908, 
%. πα, p. 288. — τ Voir, pour des critiques, Pardessus dans 


= 


CANGE 


1658 


La nouvelle édition bénédictine comptait ainsi dix 
volumes in-folio. L'incommodité résultant du nombre 
et du format des volumes et le prix élevé de l'ouvrage 
complet engagèrent un Allemand, J. CG. Adelung, à 
composer un abrégé du Glossaire, dans lequel tout ce 
qui ne rentrait pas dans les strictes limites d’un glos- 
saire fut élagué, et la substance des dix volumes ainsi 
réduite au strict nécessaire, corrigée par endroits et 
augmentée de quelques additions, fut concentrée en 
six volumes in-8°, qui parurent à Halle, de 1772 à 
1784, sous le titre de Glossarium manuale ad scriptores 
mediæ el infimæ latinitatis. 

Cet abrégé, quoique utile, ne pouvait tenir lieu du 
grand Glossaire, et bientôt le besoin d’une nouvelle 
édition se fit sentir. Les frères Didot se chargèrent de 
cette entreprise et en confièrent l'exécution à G. A. L. 
Henschel. Dans son beau travail (7 vol. in-4°, Paris, 
1840-1850), le Glossaire primitif avec les suppléments, 
les additions des bénédictins, de Carpentier, d’Ade- 
lung, et de Henschel lui-même, sont fondus en une 
seule série alphabétique, et on a pris soin d'indiquer 
par un signe particulier la provenance de chaque addi- 
tion. Le tome premier renferme les préfaces des édi- 
tions précédentes, et dans le dernier volume ont pris 
place plusieurs écrits sur Du Cange, le vocabulaire 
du vieux français, des observations et dissertations 
sur l’histoire de saint Louis tirées de l’édition de Join- 
ville (1668), et la dissertation des monnaies. Henschel 
y ἃ aussi admis la série d’index, omis par les bénédic- 
tins et par Carpentier, où les mots du Glossaire sont 
rangés alphabétiquement dans une suite de chapitres 
disposés par ordre de matières. C’est dans le n° xLrt 
que sont groupés les termes liturgiques. L'édition 
de Henschel rend encore de très grands services ?, 
Elle ἃ entièrement effacé les précédentes. Nous en 
possédons aussi un maigre abrégé, avec quelques mots 
additionnels, par W. H. Maigne d’Arnis, Lexicon ma- 
nuale ad scriplores mediæ et infimæ latinitatis (Paris, 
1858; réimpr., 1866), et le Glossaire du vieux français 
inséré dans le t. vir fut réimprimé séparément, avec 
des additions, par Léopold Favre, 2 vol. in-8°, Niort, 
1879. 

Le même éditeur ἃ donné plus récemment une 
réédition du Glossaire latin, 10 vol. in-4°, Niort, 1883- 
1887, qui comprend tout ce qu'il y a dans Henschel 
avec l'addition de nombre de mots tirés du Glossa- 
rium Latlino-Germanicum de L. Dieffenbach, Franc- 
fort-sur-le-Mein, 1857, et de documents italiens com- 
pulsés par A. Frati et par Favre lui-même *. Cette 
édition marque peu d’avance sur celle de Henschel et, 
au point de vue typographique, lui est inférieure; 
aussi il est préférable d’avoir toutes les deux sous la 
main. 

Des suppléments aux éditions de Henschel et de 
Favre ont été publiés par F. Liverani et par 
Ch. Schmidt !. Il est peu probable que nous aurons 
jamais une nouvelle édition de Du Cange sur le modèle 
de celles des bénédictins ou de Henschel. La méthode 
qu'il faudrait suivre pour aboutir à la confection d’un 
dictionnaire du latin du moyen âge qui répondrait 
aux besoins de la philologie actuelle ἃ été indiquée 
par M. J. H. Hessels dans ses Memoranda on mediæval 
Latin , et récemment par Ludwig Traube dans sa 


Journal des savants, janv., févr. 1847 (article reproduit dans 
le t. vix, de l’éd. Henschel, et le t.1x de l'éd. Favre); E. Du 
Méril, Mélanges archéologiques et littéraires, 1850, p. 259. 
—" Les additions de Favre sont quelquefois de valeur dou- 
teuse; voir E. Wôlfflin, Archiv Jür lateinische Lexikographie, 
1884, t. 1, p. 128; 1885, t. 11, p. 619; 1856, ἴ, τὰν, p. 304. 
— * Il propugnatore, 1872, t. VI €, p. 372-406. — 1" Petit 
supplément au Dictionnaire de Du Cange, Strasbourg, 1906, 
72 p. — 1 Transactions of the philological Society, 1898, 
p. 419-483; 1902, p. 471-650. 


1659 DU CANGE — 


remarquable Eïinleilung in die lateinische Philologie 


des Mittelalters 1. Pour celui qui entreprendrait un tel 
travail, l'ouvrage de Du Cange serait l'indispensable 
point de départ. 

BIBLIOGRAPHIE. — Éloge de M. Du Fresne, seigneur 
du Cange*, dans Journal des sçavans, 15 novembre 
1688, t. xvr, p. 581-589, éd. d'Amsterdam. — Étienne 
Baluze, Epistola ad Eusebium Renaudotum de vita e! 
morte Cangii, Paris, 1688; réimprimée comme préface 
de l’éd. du Chronicon paschale, 1688, et dans les éd. 
du Glossaire latin, t. τ, 1733, 1737, 1762, 1840, 1883. — 
Gazette de France, 30 octobre 1688. — Le Mercure, 
novembre 1688. — Bayle, dans la préface du Diction- 
naire de Furetière, éd. de 1691. — Perrault, Les 
hommes illustres qui ont paru en France pendant ce 
siècle, 1696, t. 1, p. 136. — Dupin, Bibliothèque des 
auteurs ecclésiastiques du ΧΥ 115 siècle, 1719.— A. Bail- 
let, Jugements des sçavans sur les principaux ouvrages 
des auteurs, Paris, 1722, t. 11, p. 486, 558. — De Vi- 
gneul-Marville, Mélanges d'histoire et de littérature, 
Paris, 1725, t. τ, p. 134. - Nicéron, Mémoires pour 
servir à l’histoire des hommes illustres, Paris, 1727-1745, 
t τι, νπι. — J. Hübner, PBibliotheca g2nealogica, 
Hamburg, 1729, t. 1v, p. 38. — Zedler, Universal 
Lexicon, 1735, t. 1x, col. 1822-1823. — Chaufepié, 
Nouveau dictionnaire historique et crilique, 1750-1756, 
art. Du Cange. — Journal de Trévoux, mai 1752. — 
J.-C. Dufresne d’Aubigny, Notice des ouvrages manu- 
scrits de M. Du Cange, dans Journal des sçavans,1749, 
décembre, p. 774-783, 831-842; Mémoire sur les manu- 
scrits de M. Du Cange, 30 p., Paris, 1752, fort rare”; 
art. Cange (du), dans Moréri, Grand dictionnaire 
historique, éd. de 1759, Paris, t. III, p. 128-132; Mé- 
moire historique pour servir à l'éloge de Ch. Dufresne 
du Cange, Paris, 1766. — J.-L. Baron, Éloge de 
Ch. Dufresne du Cange #, 58 p., Amiens, 1764 (extrait 
dans les éd. du Glossaire latin, Henschel, t. ναι, et 
Favre, t. IX). — L.-A.-P. Hérissant, Éloge de Du 
Cange, Amiens, 1764. —— Mémoire historique pour 
servir à l'éloge de Du Cange, 1776 (sans nom d’auteur 
ou imprimeur). — Daire, Histoire littéraire de la ville 
d'Amiens, Paris, 1782. - Fabricius, Bibliotheca 
Græca, éd. Harles, 1802, t. vrrr, p. 107-109. — Roque- 
fort et Villenave, dans Michaud, Biographie univer- 
selle, 1813, 1. vix, p. 14-17. — Berger de Xivrey, dans 
Encyclopédie des gens du monde, 1833. — Notice sur 
Du Cange, Amiens, 1838. — H. Hardouin, dans 
Mémoires de la Société des antiquaires de Picardie, 
1839, t. 11, p. 159; Préface à Du Cange, Histoire de 
l’état de la ville d'Amiens, 1840; Essai sur la vie et sur 
les ouvrages de Du Cange, 48 p., Amiens et Paris, 1849. 
— Notice sur Du Cange, dans le Moniteur, 1845. — 
M. Valery, Correspondance inédite de Mabillon et de 
Montjaucon.avec l Italie, Paris, 1846, t. τ, p. xxx, 6; 
Tux, p. 125, 154-173, 201, 212; t. x, Ὁ. 106, 220, 299. 
— Inauguralion de la statue de Du Cange à Amiens 
le 19 août 1819 (réimprimée dans les éd. du Glossaire 
latin, Henschel, t. vir, et Favre, t. 1x). — Inaugura- 
lion de la statue de Du Cange, à Amiens, dans Bull. du 
Comité historique, 1849, t. 1, p. 209-215.— L.-J. Feu- 
gère, Élude sur la vie οἱ sur les ouvrages de Du Cange, 
104 p., Paris, 1852 (extrait du Journal général de 
l'instruction publique, mars, avril 1852). — Ἢ. Coche- 
ris, Nolices el extraits des documents manuscrits relatifs 
à l’histoire de la Picardie, Paris, 1854, 1. 1. — Hœæfer, 
Nouvelle biographie générale, 1855, t. XIV, col. 911-914, 


? Herausg. von P. Lehmann, Munich, 1911 {Vorlesungen 
und Abhandlungen, t. 11), p. 78-82. On commence seule- 
ment de nos jours à préparer les voies à un travail lexico- 
graphique sur l’ensemble de la latinité du moyen âge en 
exécutant des glossaires régionaux du latin usité au moyen 
Age, tels que le Glossarium mediæ et infimæ latinitatis regni 
Hungariw de A. Bartal, in-4 °, Leipzig, 1901. — ? Article 


DUEL JUDICIAIRE 


1660 


— E. Egger, L’hellénisme en France, Paris, 1869, t. 1, 
p. 54. — A. Jal, Dictionnaire critique de biographie 
et d'histoire, 2e éd., Paris, 1872, p. 311. — G. Monod, 
dans Lichtenberger, Encyclopédie des sciences reli- 
gieuses, 1878, E. 1V, p. 125. — L. Favre, Notice sur 
Du Cange, dans son éd. du Glossaire françois, 1879, 
ἴ, 1, p. vri-xx, et dans son éd. du Glossaire latin, 1883, 
t. 1, p. 1-11; 1887, t. IX, p. I-XVIN. — Herzog, dans. 
Hauck, Realencyklopädie, 3° éd., 1898, t. v, p. 53-54. 
— Ch.-V. Langlois, Manuel de bibliographie historique, 
2e fasc., Paris, 1904, p. 305-308. — J.-E. Sandys, 
History of classical scholarship, 1908, t. τι, p. 287-289. 
— C. Pfender, dans Schaff-Herzog, Encyclopedia of 
religious knowledge, 1909, t. 1v, p. 17. — L. Lalanne, 
Leltre inédite de Du Cange à Adrien de Valois, dans. 
Revue critique, 1882, t. 1, p. 391-393. — Simon Ber- 
tin de Dieuxivoie, Brevis exursus in morbum D. D. Du 
Cange, 1688, publié pour la première fois, dans Bull. 
du Comilé historique, 1849, t. 1, p. 76-79. — H. Gé- 
raud, Historique du Glossaire de la basse latinité de 
Du Cange, dans Bibliothèque de l'École des chartes, 
1839, t.1, p. 498-510. — H. Omont, Le Glossaire grec 
de Du Cange. Lettres d'Anisson à Du Cange, relatives ἃ 
l'impression du Glossaire, 1682-1688, dans Revue des 
éludes grecques, 1892, t. v, p. 212-249. — De Broglie, 
Mabillon et la Société de Saint-Germain-des-Prés, 2 vol. 
in-8’, Paris, 1888. 
M. Esposiro. 

DUEL JUDICIAIRE. Le duel judiciaire n’ap- 
paraît que chez les nations de race germanique et 
seulement depuis leur conversion au christianisme. 
On n'en peut constater l'usage avant les premières 
années du vie siècle. C’est vers cette date que se 
place le code des Burgondes promulgué par Gon- 
debaud, leur roi, et généralement désigné sous le 
nom de « loi Gombette ». On y lit : Titre vaux, 1. 
« Si un homme libre, soit barbare, soit romain, est 
prévenu de quelque délit, il pourra se justifier en 
protestant de son innocence par serment, avec sa 
femme, ses enfants et ses proches parents, lui douzième. 
S'il n’a pas de femme et d'enfants, il pourra pro- 
duire à leur place son père et sa mère. Enfin, s’il 
n'a pas non plus de père et de mère, il sufira 
qu'il prête le serment avec douze de ses proches. 
2. Mais si l’accusateur ne veut pas admettre ce moyen 
de défense, avant que ceux qui sont chargés de rece- 
voir le serment et qui doivent être au nombre de trois 
et délégués à cet effet par les juges, soient entrés dans 
l'église, il proteste qu'il s’oppose au serment. Dès 
lors, la justification par serment n’est plus reçue, 
et les deux parties sont tenues de se présenter dans 
le plus bref délai devant nous pour vider leur querelle 
par le jugement de Dieu 5. » Le titre xLv de la même 
loi Gombette, promulgué en 502, confirme cette dispo- 
sition : « Il nous est revenu, dit le roi, que bon nombre 
de nos sujets se laissent entraîner souvent par les 
importunités des plaideurs et par leur propre cupidité 
à affirmer par serment des faits dont ils n’ont pas de 
connaissance certaine, et même à se parjurer sciem- 
ment. Afin de détruire cet abus criminel, nous ordon- 
nons par la présente loi ce qui suit : Chaque fois qu'il 
surgit un différend entre des hommes de notre nation, 
et que celui qui est mis en cause nie devoir ce qu'on 
lui réclame ou être coupable de ce qu'on lui reproche, 
et offre de se justifier par les serments, mais que l’autre 
partie refuse d'admettre cette défense et prétend 


non signé. — 3 C'est à tort que Favre, dans son éd, dw 
Glossaire latin, 10 vol. in-4°, Niort, 1883-1887, 1, 1x, p.xXII, 
indique ce mémoire comme ayant été publié dans le Jour= 
nal des savants de 1752. — 4 Cet opuscule parut sous le 
pseudonyme de Lesage de Samine. —  Monumenta Ger- 
maniæ historica, in-4°, Legum, sect. 1, t. 11, part. 1, 
p. 49. 


1661 DUEL 


prouver la vérité de ses allégations par la voie des 
armes, si l’accusé persiste à nier, il ne faut pas inter- 
dire le combat. Qu'en ce cas donc, l’un des témoins 
qui sont venus offrir le serment accepte le jugement 
de Dieu : car il est juste que celui qui aflirme connaître 
16 fait avec une entière certitude et s'offre à confirmer 
-son témoignage par serment, n'hésite pas à soutenir 
la vérité les armes à la main. Si ce témoin est vaincu, 
tous ceux qui se sont présentés avec lui pour prêter 
16 serment seront tenus de payer sans délai trois 
cents sous. Si, au contraire, celui qui a repoussé le 
serment est tué dans la lutte, on prendra sur les biens 
._ qu'il laisse de quoi indemniser la partie victorieuse, 
Ainsi tous seront portés à déclarer la vérité plutôt 

ἔ qu'à se souiller par le parjure !, » La même amende 
᾿ς de trois cents sous menace les témoins dont le cham- 
.… pion est vaincu dans le duel et le texte ajoute que 

cette amende sera aussi imposée à celui qui a donné au 
… champion vaincu, et conséquemment regardé comme 
calomniateur, le conseil de se battre ?. 

Les autres codes barbares renferment des disposi- 
tions analogues sous une garantie identique, puisque 
promulgués par l'autorité royale dans les pays soumis 
à la domination des peuples que nous allons énumérer 
_ rapidement. 

La loi des Ripuaires, titre xxx11, permet à celui 
qui a été cité en justice jusqu’à six et sept fois pour 
répondre à une accusation et qui n’a pas comparu, de 
… s'opposer à la saisie de ses biens à laquelle doit pro- 
᾿ς céder le juge, afin de récupérer les amendes et les 
autres peines pécuniaires encourues par le contumace. 
… ἢ suffit à celui-ci de se placer au seuil de sa maison, 
᾿ . l'épée nue à la main, posée en travers du seuil. Dès 
— Jors le juge n’a plus à exiger de lui autre chose sinon 
| œil se présente pour combattre son accusateur 3. 

… L'affranchi à qui on conteste son droit à la iiberté 
— peut également recourir au duel‘. Une troisième loi, 
— après avoir prescrit de faire constater dans un acte 
rédigé par un notaire public toute vente ou donation 
de biens, prévoit le cas où la valeur de cette pièce 
— serait contestée; auquel cas le notaire qui l’a rédigée 
en affirme l’authenticité par serment avec sept ou 
douze témoins, suivant l'importance de l’acquisition. 
— Si l'opposant récuse le serment, l'affaire se videra 
… par un duel en présence du roif. Enfin, le duel est 
encore autorisé, toujours devant le roi, en cas de reven- 
… dication d’héritage ou de condition libre®. 

La lois des Bavarois énonce ce principe au titre 11: 
« Aucun Bavarois libre ne peut être puni par la perte de 
son alleu ou de sa vie si ce n’est pour un crime capital, 
c'est-à-dire pour avoir machiné la mort du duc nommé 
par le roi ou choisi par le peuple, ou pour avoir intro- 
duit l'ennemi dans la province ou l'avoir traîtreuse- 
ment aidé à s'emparer d’une ville. Si quelqu'un est 
prouvé s'être rendu coupable d’un de ces crimes, sa 
vie et tous ses biens appartiennent au duc. Tout autre 
crime ou délit ne comporte qu'une indemnité pécu- 
niaire déterminée par la loi et que le coupable, en cas 
d'insolvabilité, doit acquitter en se réduisant en servi- 
tude pendant le nombre de mois ou d'années néces- 
Saire pour payer toute sa dette?.» Mais le crime capital 
doit être prouvé au moins par trois témoins. S'iln’y 
en ἃ qu'un seul qui affirme le fait et que l'accusé nie, il y 
ἃ lieu d'en appeler au jugement de Dieu : accusateur 
et accusé se battent en champ clos, et celui à qui Dieu 

donne la victoire est regardé comme digne de foi #. 


# 


se” 


À Mon.Germ. hist., Legum, t. 11, p. 75. — ὃ Ibid., p. 104. 
=> Jbid.,t. v, p. 225.— 4 Jbid., ἡ. 241 (tit. vit). — ἡ Ibid. 
p. 248 (tit. Lix). — * Jbid., p.257 (tit. LxvIr). —? Ibid. ἵν ut, 
p.282 (tit. 11, 1). — 5 Zbid., τ. tr, p. 281 (tit. rt, 1). — " Ibid, 
p.303 (tit. 1x, 2); p.308 (tit. x, 4); p. 312 (tit. x11, 8-9); 
p.316 (tit. xrn, 8); p.323 (tit. xvr,11); p.325 (tit. xvir, 2-6). 
—10 Leg. t. ur, p.286 (tit. τι, 11).— bid., p.327 (tit, xvunr, 


JUDICIAIRE 


————_——__—_—_—_—_]—@——— ιιττιττ΄΄....΄΄΄΄΄-΄ΦῤῤὖὋΔοᾳ «““““Φ6Π΄ ΄!Ἕἷ΄ἷἧἷ΄ἷΠἷΠἷἝἷἝἷΠἝΠ“Πὅὖ6ΠΠπΠΠΡὅὖῸ5Π5“ρρ5΄΄΄΄΄ἷὃἷὃἷἧἷἧἷὃ 


1002 


La loi autorise encore le jugement de Dieu en cas 
d'accusation de vol, lorsque l’objet volé a la valeur 
d’un bœuf dressé ou d’une vache laitière, aussi dans 
le cas d'incendie, d’empiétement de terres, de dégât 
causé dans une moisson; enfin, en cas de revendication 
d’esclave ou de biens mobiliers, et d’imputation de 
faux témoignage ?. Enfin, un article spécial défend 
de secourir le champion pendant le combat; celui 
qui contrevient à cette défense paiera, s’il est homme 
libre, une amende de quarante sous; s’il est esclave, 
il aura la main coupée, à moins que son maître ne 
rachète sa main vingt sous :°, Si le champion est tué, 
il ne sera payé à ses proches, par celui qui l’a engagé 
à soutenir le duel, que douze sous, même s'il est de 
condition noble 4, 

La loi des Alamans autorise l’homme accusé d'un 
crime capital et non convaincu par l’accusateur à 
recourir au duel. La veuve sans enfants et qui réclame 
vainement sa dot à la famille de son mari pour con- 
tracter un nouveau mariage pourra faire combattre 
à sa place un champion. Enfin, le duel est encore 
autorisé en cas de contestation sur les bornes de pro- 
priétés limitrophes, en faveur de celui qui est accusé 
d'un meurtre et de celui qui, ayant perdu sa cause 
en justice, conteste la légalité de la sentence, mais 
seulement au cas où son adversaire n’est pas en mesure 
de produire des témoins de son droit au nombre exigé 
par la loi 1", 

La loi des Frisons autorise le duel dans deux cas : 
le premier est celui de l’affranchi à qui on conteste sa 
liberté 15,16 second est marqué comme une coutume 
particulière du pays compris entre Laubach et le 
Weser. Lorsqu'un homme y est tué dans une bagarre 
sans qu’on puisse découvrir l'assassin, le proche parent 
de la victime, qui ἃ le droit de réclamer la composition 
du sang versé, peut accuser du meurtre un individu 
quelconque qui se trouvait dans la foule, et celui-ci, 
pour se justifier, doit en désigner un autre comme le 
vrai coupable: c’est le duel qui tranchera le débat %#, 
On peut gager un champion pour prendre votre place, 
mais si celui-ci est tué, l'accusé qui l’a engagé est 
frappé d'une amende de soixante sous ou trois livres 
au profit du roi; il a, en outre, à payer la composition 
pour la victime du meurtre qui a donné lieu à l’accu- 
sation 1, 

La loi des Saxons mentionne le duel dans le cas de 
revendication d’une propriété immobilière 1%. 

La loi des Thuringiens, dans le cas de la femme 
accusée d’avoir procuré la mort de son mari par des 
manœuvres criminelles; il lui est permis de chercher 
un champion parmi ses proches. La même loi déclare 
que, dans toute cause, criminelle ou civile, qui com- 
porte pour le coupable une composition d'au moins 
deux sous, il y ἃ lieu de prononcer le champ clos . 

Nulle mention, nul vestige du duel dans les lois 
des Ostrogoths d'Italie et dans celles des Wisigoths 
d'Espagne: La raison peut en être que ces lois ont été 
compilées par des gens d'Église et par des hommes 
de race romaine. Cependant, les Goths n'ignoraient 
pas le duel, puisqu’une lettre adressée par Cassiodore 
au nom du roi Théodoric, à ses sujets de Pannonie, 
leur annonce l'envoi du comte Colossæus, chargé 
des fonctions de gouverneur de leur pays, première 
demeure des Goths après leur admission dans l'empire. 
Dans cette lettre et dans celle adressée à Colossæus 
lui-même, le roi insiste vivement sur l'abandon des 


1-2). — 12 Jbid., in-4°, Leg., sect. τ, t. v, part. 1, p. 103 
(tit. xuur, al. xziv); p. 112 (tit. Lrv, 1); p. 113 (tit. Lrv, 2); 
p. 145-147 (tit. Lxxxt); p. 149 (tit. LXXxX VI); p. 153 (tit. xC1). 
—% Leg., t. un, p.666 (tit. χα, 2-3).— 14 1 δία. p.668 (Lit. x1v, 
4-6).— 1 Jbid., p. 668 (tit. x1v, 4-6). — 1" Jbid., p. 80 (tit, 
XV, 1-2, 63). — 17 Jbid., t. v, p. 139 (tit. χν, 55). —1*1bid,, 
p. 141 (tit. xvr, 56). 


1663 


combats singuliers, puisque tous les litiges peuvent 
être vidés par-devant des juges !. Un autre argument, 
qui s’applique aux Wisigoths, se trouve dans l’histoire 
du duel, accordé par Louis le Débonnaire en 820, 
entre Béron, gouverneur de Barcelone, et Sanilon, 
qui l'avait accusé de félonie ?. Tous les deux étaient 
goths et ils demandèrent à combattre suivant l'usage 
de leur nation, c’est-à-dire à cheval et avec leurs 
armes de guerre, tandis que chez les Francs, d’après 
les constitutions de Charlemagne et de Louis le Débon- 
naire Jui-même*, les champions dans le duel judi- 
ciaire se battaient à pied et sans autres armes que le 
bouclier et le bâton. 

Les lois des Anglo-Saxons, dues à Ethelbert, roi 
de Kent, ne contiennent aucune allusion au duel. 

Les lois des Lombards, au contraire, mentionnent 
et permettent le duel. Une loi contenue dans l’édit 
de Rotharic, promulgué en 643, permet à la femme 
accusée d’adultère par son mari de prouver son inno- 
cence au jugement de Dieu par un champion. La 
même autorisation est donnée par le roi Grimoald 
(661-671) 5; on trouve de plus trois autres lois de ce 
prince, par lesquelles il défend de revendiquer par le 
duel soit la liberté, soit la propriété d'un esclave ou 
d’un bien quelconque, lorsqu'on peut invoquer une 
prescription de trente ans contre le demandeur. Ce 
fut surtout Luitprand qui réglementa un usage qu'il 
renonçait à voir disparaître. « Nous n’avons pas de 
confiance, dit-il à la fin d’une de ses lois”, dans ce 
prétendu jugement de Dieu, et nous avons appris 
que dans bien des cas le bon droit a succombé dans 
ces combats singuliers. Mais l’ancienne coutume de 
notre nation ne nous permet pas d’abroger cette loi. » 
Ailleurs il prescrit que, si un homme accusé de vol et 
jugé coupable à la suite d’un duel où il a succombé est 
reconnu plus tard innocent, on doit lui restituer la 
somme qu'il avait payée à titre de compositions : 
c'était assez montrer que le duel n’était pas à ses 
yeux un moyen bien sûr de prouver la vérité. Même 
répugnance dans une autre loi évidemment restrictive : 
« Des hommes pervers, dit Luitprand, aiment à provo- 
quer au duel et il arrive qu’on s’y porte par un mau- 
vais sentiment. » Il ordonne en conséquence que, à 
chaque demande de duel, le provocateur soit requis 
d'affirmer par serment qu'il n’y est pas poussé par 
un sentiment d'inimitié ou de malveillance, mais 
qu'il a un motif sérieux de regarder celui qu'il pro- 
voque comme coupable d’un vol, d’un incendie ou 
d’un autre délit dont il l’accuse. S'il prête ce serment, 
qu'il lui soit permis de se battre; mais s’il n’ose le 
prêter, qu'on n'autorise pas le duel°. Toujours dans 
le même esprit, Luitprand juge bon de modifier une 
loi qu'il avait portée précédemment pour réprimer 
l’'homicide. Par un trait de sévérité étranger aux lois 
franques, il avait établi que celui qui se rendrait cou- 
pable de ce crime perdrait tous ses biens. Mais il 


s’aperçut que cette constitution donnait lieu à des” 


abus. J1 n’était pas rare que, lorsqu'un homme était 
mort d'une maladie, quelqu'un de ses proches parents 
accusât un autre, à qui il en voulait, de l'avoir empoi- 
sonné, et s’offrît à prouver le fait par le combat singu- 
lier, suivant l'ancienne coutume. « Il nous ἃ semblé 


1 Cassiodore, Variarum, édit. Mommsen, 1894, p. 191 
Gib. III, n. 23-24). — 3 Ermold le Noir, Carmen de Ludo 
vico imperatore, 1. III, vers 543 sq., dans Monum. Germ. 
hist., in-fol., Script.,t. 11, p. 499-501; cf. Einhard, Annales, 
ad ann. 820, ibid, Script., t.1, p. 206. — * Capitularia, 
dans Monum. Germ. hist, in-4°, Leg., sect. 11, t. 1, p. 117, 


n. 4; p. 180, n. 3; p. 268, 269, 283, ἢ. 10, 284, n. 15. — 
« Edictus Rothari, ec. cxcvinr, dans Monum. Germ. hist., in- 
fol., Leg., t. 1V, p. 48. — ὁ Leges α΄ Grimowaldo add., 
<. vit, ibid., p. 94. — “ Jbid., 5. 1, 11, IV. — 7 Leges Luit- 
prandi, c. cxvins, dans Monumenta Germaniæ historica, 


DUET JUDICTATRE 


1664 


dur, continue le roi, Gu'un homme soit exposé à perdre 
toute sa fortune sur les chances d’un combat. En con- 
séquence, si un cas semblable se produit encore, il 


: 


faudra d’abord se conformer à ce que nous avons. 


déjà prescrit par une autre loi, c’est-à-dire exiger 
que le provocateur jure sur les Évangiles qu'il n’est 
poussé par aucun mauvais sentiment à demander 
le duel, mais parce qu'il est convaincu de la réalité 


du crime, et qu’ensuite il soit autorisé à se battre, 


comme l’ancienne coutume le lui permet. Que si 
l'accusé ou son champion est vaincu, il ne doit plus 
être dépouillé de tous ses biens, mais seulement payer 
la composition fixée par la loi, suivant la qualité du 
défunt *, » Vient ensuite l'expression du regret de ne 
pouvoir entièrement abolir le duel, à cause de l’atta- 
chement que portent les Lombards à cette coutume 
barbare. Enfin, la même tendance à restreindre l’usage 
du duel se manifeste encore dans la loi portée contre 
celui qui a poussé un autre au faux serment, à un 
incendie ou à un rapt. Si l'accusé nie le délit, il doit 
se justifier par son serment, appuyé par celui de 
témoins ou cojureurs en nombre tel que le détermine 
la loi, mais il n’est pas permis de le provoquer au 
duel , 

Outre ces lois, on en rencontre trois, du temps de 
Luitprand, qui spécifient des cas particuliers eù le 
duel peut être accordé. Une de celles-ci autorise le 
maître d’un esclave fugitif accusé d’un vol à prouver 
par le duel la fausseté de l’accusation et à se décharger 
ainsi de l'obligation d'indemniser la partie lésée #; 
une autre lui permet de repousser par le même moyen 
une accusation portée contre un de ses affranchis ou 
colons dont il ale patronage #; la troisième donne au 
mari qui accuse un autre de familiarités inconve- 
nantes avec sa femme la faculté de prouver par le 
duel la vérité de ses imputations #. Dans la première 
et la troisième de ces lois, ainsi que dans plusieurs 
autres, il est expressément marqué que le duel n’est 
autorisé que lorsque la culpabilité ou l'innocence de 
l'accusé n’a pu être reconnue d’ailleurs par des preuves 
suffisantes. La loi des Alamans aussi établit en principe 
que, lorsqu'un crime ou un délit est prouvé par la 
déposition de trois ou quatre témoins dignes de foi, 
le juge ne peut plus admettre l’accusé à se justifier 
par son serment et celui de ses cojureurs, parce que 
ce serait provoquer un parjure manifeste #% : à plus 
forte raison le duel ne peut-il être prononcé en ce cas. 
Nous avons vu encore cette restriction assez claire- 
ment marquée dans l’article de la loi des Bavarois 
relatif aux accusations capitales, et il ne semble pas 
douteux qu'il faille la sous-entendre dans les autres 
lois où elle est moins nettement indiquée. 

Les dispositions des lois barbares relatives au duel 
demeurèrent en vigueur sous les empereurs et les 
rois carolingiens, il y est fait allusion en plusieurs 
endroits de leurs capitulaires ? et il ne semble pas 
qu'ils y aient apporté aucune nouvelle restriction ou 
modification, sauf peut-être la détermination des 
armes des champions, qui sont réduites au bâton et 
au bouclier. Charlemagne, dans un recueil d’instruc- 
tions adressé aux missi dominici, leur rappelle qu'on 
doit regarder comme terminée la cause qui ἃ été tran- 


in-fol., Leges, t. 1V, p. 156. — " Leges Luitprandi, 
C. LVI, p. 129. — * Ibid., ©. LXX1, Ὁ. 136. --- 15. 7518... 
ς. CXVIN, p. 156. — τ Jbid., ©. LXXI, p. 136. — 15 Jbid’, 
c. ΧΙ, p. 111.— 15 Jbid., c. LXVIN, Ὁ. 135. — 14 Jbid, 
©. CXXI, p. 158. — 15 Monum. Germ. hist, in-4°, Leg. 
sectio 1, t. v, part. 1, p. 102. — 1% Charlemagne, Capi- 


tularia, dans Monum. Germ. hist., in-4°, Leg., sect. τι, ©. 1, 
p. 117, n. 4; p. 118, n. 7; p. 129, n. 14; p. 148, n. 1; ἢ. 160; 
n. 5; p. 180, n. 3-4; Louis le Débonnaire, p. 268, ἡ. 1 ; p. 269, 
D. 1; p. 283, n. 10; p. 284, n. 15; Lothaire, ἢ. 331, n. 12; ἴ, m, 
p. 61, n. 11. 


enr free ads int AM le er, mr con PM PES ἃς. fs 


- chée par le moyen du jugement de Dieu, formant, 
comme le montrent tous les documents de J’époque, 
16 dernier recours des parties en procès !, 
Jusqu'à quel point s’appliquait cette législation? 
Les écrits de la période parallèle à celle où furent 
rédigé les codes barbares ne nous font connaître en 
tout que quatre faits de duels judiciaires pour l’époque 
mérovingienne, et sept pour l’époque carolingienne. 
1° Grégoire de Tours rapporte qu'en 584 Childe- 
bert II, roi d’Austrasie, envoya une ambassade à son 
oncle Gontran, roi de Neustrie et de Burgondie, pour 
réclamer certaines villes détenues par celui-ci et que 
 Childebert prétendait être de son domaine. Gontran 
fit mauvais accueil aux envoyés, rudoya fort l’évêque 
Egidius, leur chef, et perdit toute mesure avec Gontran 
Boson, à qui il reprocha de l'avoir trahi en favorisant 
l’'aventurier Gondoald, qui se disait fils de Clotaire Ier. 
? Gontran Boson répondit : « Vous êtes roi et la dignité 
royale dont vous êtes revêtu ne me permet pas de 
- vous donner un démenti. Je proteste de mon innocence. 
Si quelqu'un de mon rang m'a accusé en secret auprès 
… de vous, qu'il se montre et qu'il parle et je vous deman- 
᾿ς derai de remettre une cause au jugement de Dieu, 
… qui fera éclater la vérité en me donnant la victoire 
bé dans le combat singulier que nous engagerons en 
champ clos ". » Maïs il semble qu'il n’ait pas été donné 
de suite à cette provocation. 

20 En 590, Gontran chassait dans la forêt royale 
des Mosges, où il trouva les restes d’un bœuf sauvage 
qui avait été tué. Il accuse le garde de la forêt de négli- 
_ gence et le garde retourne l'accusation contre le cham- 
. bellan du roi, Chundon, qui est arrêté, conduit à 
Chalon-sur-Saône et contraint à se battre contre son 
accusateur. Chundon présente son neveu comme cham- 
pion. Le duel a lieu, le forestier déjà blessé et à terre 
perce le ventre du jeune homme, qui s’affaisse mort. 
. Chundon, qui est condamné par la mort de son cham- 
. pion, se réfugie dans la basilique de Saint-Marcel, mais 
il est saisi avant d'y entrer et massacré sur place 5. 

80 La Vie de saint Austrégisile, évèque de Bourges, 
ancien familier de ce même roi Gontran, rapporte qu'un 
officier du prince, ayant occupé sans droit certains 
bien du fise, prétend se disculper en exhibant un faux 
diplôme qu'il dit avoir reçu d’Austrégisile. Celui-ci 
nie le fait et le roi les fait battre en champ clos. Au 
jour dit, Austrégisile envoie de bon matin sa lance et 
son bouclier au lieu où se livraient ces sortes de com- 
bats, en présence du roi‘, puis il va prier dans la basi- 
lique Saint-Marcel à Chalon-sur-Saône. En chemin, 
il fait l'aumône à un pauvre, entre dans la basilique, 
se signe et se rend au champ clos. Là il apprend que 
son accusateur est tombé de cheval et l’animal ἃ 
piétiné son maître, qui est mort. Le roi Gontran dit : 
« Le Seigneur, dont tu as fidèlement invoqué le secours, 


DRE ni μή 


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= 


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“Ὁ 


1 Capitularia, €. τ, p. 117, n. 4. — ? Grégoire de Tours, 
Hist, Francor., 1. VII, c. x1v, édit. Arndt, Monum. Germ. 
histor., in-4°, Scriptores æœvui merovingici, t. 1, p. 229. Il 
est curieux que la voix populaire ait précisément choisi 
le roi Gontran, dont nous parlons et que nous allons 
retrouver dans les deux textes suivants, pour en faire 
un saint, — » Histor. Francor., 1. X, ©. x, édit. Arndt, 
D. 418. — : In campum ubi rex agonislas exspectare solitus 
erat. Ce champ clos, comme nous l'indique la suite du récit, 
se trouvait à Chalon-sur-Saône, C’est là aussi que fut amené 
Chundon, dont il a été parlé dans le texte précédent. C'est 
du reste à Chalon que Gontran faisait sa résidence la plus 
habituelle. Cf. A. Longnon, Géographie de la Gaule au 
Winsiècle, p. 217. L'expression solilus erat semble marquer 

. aussi que les duels n'étaient pas si rares à cette époque, — 
5 Mabillon, Acta sanct. O. S. B., sæc. 11, p. 96; Acta sancl., 
maii t. v, p. 229*. — ὁ Frédégaire, ch. τα, édit. Krusch, 
Scriptores rerum merovingicarum, t. 11, Ὁ. 146; cf. Paul 
Diacre, Historia Langobardorum, 1. AV, €. xXLvIr, dans 
Scriptores rerum Langobardicarum et Italicarum, édit. Waitz, 


DUEL JUDICIAIRE 


ι 


1666 


a combattu pour toi. Ton accusateur est mort frappé 
par la vengeance divine £, » 

49 Gondeberge, fille du roi lombard Agilulfe et 
femme de Charoald, accusée d’adultère, est reléguée par 
son mari dans une petite ville deses États. Clotaire LI, 
parent de Gondeberge, envoie une ambassade à Cha- 
roald pour se plaindre du procédé, le roi leur dévoile 
la raison de sa conduite envers sa femme. Alors un 
des envoyés demande qu'on force l’accusateur de la 
reine à prouver ses dires en champ clos contre un 
champion de la reine. Charoald y consent, le calomnia- 
teur est tué et la reine rentre en grâce *. 

Pour l’époque carolingienne, du milieu du vire au 
milieu du Χο siècle, nous trouvons, sur sept duels, quatre 
provoqués par des accusations d’adultère, dont trois 
contre des reines ? et le quatrième contre Adèle, 
comtesse d'Anjou, à qui on imputait en outre la mort 
de son mari #. Un autre duel a pour cause une accusa- 
tion de félonie portée devant Louis le Débonnaire, 
en 820, contre Béron, gouverneur de Barcelone, qui, 
vaincu, fut exilé”. Enfin, les deux derniers ouvrent 
la série des duels entre hommes d'Église et pour des 
biens ecclésiastiques. 

Cette législation, dont l'apparition semble coïncider 
avec la conversion des peuplades germaniques au 
christianisme, ne laisse pas de provoquer les récla- 
mations. Vers l’an 500, c’est-à-dire à l’époque où se 
rencontre pour la première fois le duel judiciaire dans 
la loi des Burgondes, cette loi soulève une protestation 
de saint Avit, archevêque de Vienne et primat de 
l'Église burgonde. Nous en avons le détail grâce à 
Agobard de Lyon. « Comme le saint évêque, rapporte 
Agobard, s’entretenait avec le roi de ces combats 
singuliers et les blàämait, Gondebaud lui répondit : 
Mais quoil dans les querelles qui s'élèvent entre les 
royaumes et les peuples, et même entre particuliers, 
ne s’en remet-on pas au jugement de Dieu par les 
combats, et la victoire ne se range-t-elle pas en général 
du côté où se trouve la justice? — Si les royaumes et 
les peuples, répliqua saint Avit, voulaient s’en remettre 
au jugement de Dieu, ils redouteraient tout d’abord 
ce qui est dit par le psalmiste : « Dissipez les nations 
«qui veulent la guerre, » et ils s’attacheraient à cette 
autre parole : « À moi la vengeance, c’est moi qui ferai 
«justice, dit le Seigneur.» La justice du ciel a-t-elle 
besoin de traits et de glaives pour se prononcer ? Et 
ne voyons-nous pas souvent la partie qui a le bon droit 
de son côté succomber dans les combats et la partie 
injuste l'emporter, soit par la supériorité de ses forces, 
soit par d’habiles manœuvres 19? » 

D’après un passage d’un autre opuscule d’Agobard, 
c’est à propos des controverses entre les catholiques 
et les ariens que le roi Gondebaud, arien lui-même, 
aurait proposé de les trancher soit par le duel, soit par 


p. 136. — ᾿ En 831, Bernard, duc de Septimanie, accusé 
d’adultère avec l’impératrice Judith, imperalorem adiens, 
modum se purgandi ab eo quærebat more Francis solita, 
scilicet crimen obicienti semet obicere volens armisque inpacta 
diluere. Astronomi, Vita Hludowici imp., ©. XLVY+, dans Mon. 
Germ. hist., in-fol., ἢν 11, p. 634. Le roi Lothaire offrit de 
prouver la culpabilité de Theutberge par le duel, ainsi que 
nous l’apprenons par une lettre du pape Nicolas Τοὺς en 
867, à Charles le Chauve. Epist., cxLvIn, P. L., t, cxix, 
col. 1144. Richarde, femme de l’empereur Charles le 
Gros, accusée d’adultère. Reginon de Prum, Chronicon,ad 
ann. 887, dans Monum. Germ. hist, in-fol., t. x, p. 597. 
— # Jean de Tours, Gesta consulum Andegavensium, ©. Tu, 
dans d'Achéry, Spicilegium, 3 vol. in-fol., Paris, 1723, t. ταῖς 
p. 238. — * Ermold le Noir, Carmen de Ludovico impera- 
tore, 1. III, vers 543 sq., dans Monumenta Germaniæ his- 
torica, Scriptores ævit Carolini, ἴ, 11, p. 499-501. — :* Ago- 
bard, Liber ad Ludovicum imperalorem adversus legem 
Gundobaldi et impia certamina quæ per eam gerunlur, ©. XI, 
P.'L:,, t.. οἷν, col. 125. 


1667 


lépreuve du feu ou de l’eau, proposition que saint 
Avit repoussa :. Or, un document contemporain, le 
procès-verbal de la conférence tenue à Lyon, en 499, 
entre catholiques et ariens, attribue non à Gondebaud 
mais à saint Avit en personne la proposition de re- 
courir au duel. Ce procès-verbal, après avoir fait bonne 
figure parmi les documents conciliaires pendant deux 
siècles, a été restitué à son auteur, le faussaire Jérôme 
Viguier, prêtre de l'Oratoire, au xvir® siècle -. Il n'y 
a donc pas lieu de tenir compte du récit d'Agobard. 

Les lettres adressées par Cassiodore, vers l’an 510, 
peuvent compter aussi comme protestations, puis- 
qu’elles considèrent le duel sans objet du moment 
qu’on peut compter sur l'équité des juges : Adquiescite 
justitiæ, qua mundus lætatur. Cur ad monomachiam 
recurralis qui venalem indicem non habetis? Quid opus 
est homini lingua, si causam manus agat armata 
aut pax unde esse creditur, si sub civilitate pugnetur ‘? 
Les lois de Luitprand qui ont été transcrites ou 
résumées réprouvent l'idée du jugement de Dieu 
comme fausse et illusoire. 

D'autres textes ont été tiraillés en sens divers et ne 
s’y prêtent que fort peu. Par exemple, dans la loi 
d’Ina, roi des Anglo-Saxons occidentaux, portée en 
692, on lit ceci : Si quis in regis domo pugnet, perdat 
ornem suam hæreditatem et in regis silarbitrio, possideat 
vitam aut non possideat. Si quis in templo pugnet, 
centum viginti solidos mulctetur ἃ. I s’agit évidemment 
ici de simples rixes qui dégénéraient en luttes san- 
glantes. 

Au vire siècle, les décrets des synodes de Dingol- 
fingen et de Neuhing (en Bavière), vers 770, et concile 
de Francfort en 794, ne nous apprennent guère. Le 
synode de Neuhing, présidé par Tassillon, duc de 
Bavière, est plus une diète qu'un concile et ne s’occupe 
que de matières avant trait à la juridiction civile 5. 
Le décret de Dingolfingen est ainsi conçu : De eo quod 
si quis de qualecumque reatu accusatus ab aliquo, potes- 
tatem accipiat cum accusalore suo pacificare, si voluerit, 
antequam pugnans, quam vocant wehadine, fixe pro- 
mittats « Que celui qui est accusé par quelqu'un d'un 
délit quelconque aït la faculté de se réconcilier avec 
son accusateur avant de s'engager définitivement à 
soutenir le combat singulier. » 

Quant au ch. 1x du concile de Francfort, où il n’est 
très probablement pas question du duel, mais d’une 
autre épreuve, telle que celle du fer chaud ou de l’eau 
bouillante, on remarquera l’insistance que mettent 
les membres de ce concile à bien marquer que ce n’est 
pas du tout d’après leur décision ou sur l’ordre de 
l'empereur que l'épreuve eut lieu? : Definitum est 
eliam ab eodem domno rege sive a sancla synodo, ut 
Petrus episcopus [| Virdunensis] contestans coram Deo 
et angelis ejus jurarel cum duobus aut tribus sicut 
sacrationem suscepil, aut certe cum suo archiepiscopo, 
qguod ille in morlem regis sive in regno ejus non consi- 
liasset nec ei infidelis juisset. Qui episcopus dum cum 
quibus juraret non invenisset, elegit sibi ipso, ul suus 
homo ad Dei judicium iret et ille testaretur, absque 
reliquiis el absque sanctis evangeliis, solummodo coram 
Deo, quod ille innocens exinde esset, el secundum ejus 
innocentiam Deus adjuvaret illum suum hominem, 
qui ad illum judicium exiturus erat el exivit. Tamen 


1 Agobard, Liber de divinis sentlentiis digestus 
brevissimis adnotationibus, contra damnabilem opinionem 
putantium divini judicii verilatem igne vel aqua vel con- 
flictu armorum patefieri, e. vi, P. L., t. crv, col. 254. — 
3 Collatio episcoporum, præsertim Avili Viennensis epis- 
copi, coram rege Gundebaldo adversus arianos, dans S.A vit, 
Opera, édit. R. Peiper, Berlin, 1883, Ὁ. 164 = P.L., 
t. Lix, col. 391; J. Havet, Questions mérovingiennes. 
II. Les découvertes de Jérôme Viguier, dans Bibliothèque 
de l'École des chartes, 1885, t. XLV1, p. 205 : Colloque 


cum 


DUEL JUDICIAIRE 


ejus homo ad judicium Dei (ivit) neque per regis ordi- 
nationem neque per sanclæ synodi censuram, sed 
spontanea voluntate, qui etiam a Domino liberatus, 
idoneus exivit. Clementia tamen regis nostri præfato 
episcopo graliam suam contulit et pristinis honoribus 
eum ditavit, nec passus eum esse sine honore, quem 
prospexit de composito crimine nihil meruisse. 

Au 1xe siècle, saint Agobard, archevêque de Lyon, 
mort en 840, adressa à Louis le Débonnaire une sup- 
plique pressante pour demander l’abrogation de la 
loi burgonde autorisant le duel. « Il arrive souvent, 
écrit-il, que non seulement des hommes forts, mais” 
aussi des personnes faibles et des vieillards sont pro- 
voqués à ces combats, et cela pour les choses les plus 
futiles. Ces horribles luttes amènent d’iniques homi- 
cides, des sentences barbares et perverses : car on se 
figure que Dieu est du côté de celui qui parvient à 
l'emporter sur son frère et à le précipiter dans un 
abîme de maux. C’est là une détestable erreur et un 
horrible désordre : plutôt que de renoncer à ces pra- 
tiques criminelles, on mép.ise l'autorité des saintes 
Écritures, on brise la concorde qui doit régner entre 
chrétiens, et on fait à Dieu, qui est essentiellement bon, 
l’injure de le regarder comme le protecteur de la vio- 
lence et l’oppresseur des malheureux.» Agobard résume 
son opinion dans cette parole : « En vérité, on ne peut 
voir là une loi, mais un meurtre.» Vere hic non est 
lex, sed nex. 

Un deuxième opuscule suivit de près le premier 
et renforça l'argumentation. Ce fut sans doute sous 
l'impulsion de l'esprit communiqué à son clergé par 
saint Agobard que fut porté, en 855, quinze ans après 
sa mort, au concile de Valence, composé des évêques 
des trois provinces ecclésiastiques de Lyon, de Vicence 
et d’Arles, le canon contre le duel. Après avoir con- 
damné dans le onzième canon la pratique des tribunaux 
civils, où, à l'ouverture des débats, on faisait jurer 
à chacune des deux parties qu’elle avait le bon droit 
pour elle, pratique, dit le concile, qui provoque néces- 
sairement de faux serments, les Pères poursuivent 
dans le douzième canon : « Et parce que ces serments. 
contraires, ou plutôt ces parjures, donnent le plus 
souvent lieu à des combats meurtriers et au cruel. 
spectacle de l’eflusion du sang en pleine paix, nous. 
statuons, conformément aux anciennes observances, 
que quiconque aura tué ou grièvement blessé son ad- 
versaire dans un combat si inique et si opposé à la. 
charité chrétienne, soit regardé comme un détestable 
homicide et un sanguinaire brigand, exclu comme tel 
du corps des fidèles et amené par Lous les moyens à 
se soumettre à la pénitence imposée par les lois ecclé- 
siastiques pour les criminels de cette espèce. Quant 
à celui qui a été tué en duel, il doit être tenu comme 
son propre meurtrier et comme ayant volontairement 
recherché la mort, et par conséquent, il ne peut être 
fait mémoire de lui au saint sacrifice, et, suivant les 
prescriptions des saints canons, il n’est pas permis de 
porter solennellement son cadavre au tombeau au 
chant des psaumes et avec les prières de l'Église #. » 

’ar une anomalie étrange, ce que la doctrine ecclé= 
siastique repoussait, les hommes d'Église en usaient: 
Évêques et abbés revendiquent le droit de faire battre 
leurs champions pour des intérêts temporels. 


de Lyon, p. 233. — " Cassiodore, Variarum, 111, 24, édit: 
Mommsen, 1884, p. 92. — 4 Mansi, Conc. ampliss. col, 
t. ΧΙ, col. 58; cf. B. Thorpe, Ancient laws of England, 
1840, τ. 1, p. 106-107, — # Monum. Germ. hist, in-fol,, 
Legum, t. 111, p. 464-468. — * Jbid., p. 461. — ? Boretius, 
Capitularia regum Francorum, t. 1,p. 75.— " Mansi, Concil: 
ampliss. coll, τι xv, col. 9-10; Ε΄ Patetta, Le ordalie, studio 
di storia del diritto e scienza del diritto comparato, in-8?, 
Torino, 1890, p. 334; Ch. de Smedt, Le duel judiciaire et 
l'Église, dans Études religieuses, 15 janvier 1895. 


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DUEL 


Vers 830, à Orléans, une contestation s'élève entre 
165 monastères de Fleury et de Saint-Denis, à propos 
“de serfs revendiqués par les deux abbayes. Après 
de longs plaidoyers, les juges ne pouvant s'entendre, 
il fut décidé, raconte Adrevald, moine de Fleury, dans 
‘son livre des Miracles de saint Benoîl, que des deux 
côtés on produirait des témoins qui, après avoir 
prêté serment, se battraient armés de boucliers et de 
bâtons pour terminer le débat. Tous approuvèrent 
66 jugement, sauf un juriste du Gâtinais, qui, gagné 
d'argent par les moines de Saint-Denis, prétendit 
qu'une cause ecclésiastique ne pouvait être tranchée 
par le duel et qu'il était plus convenable de répartir 
les serfs contestés en deux lots. Le vicomte Génésius 
y accéda et parvint à faire adopter cette solution par 
le tribunal. Mais Adrevald ajoute que saint Benoît 
punit le juriste malencontreux, qui s'appelait Bestial 
οἵ portait bien son nom. Aussitôt le partage fait, 
il devint muet, on le mena à Fleury,où il demeura un 
mois, at après ce temps saint Benoît le guérit tout en 
l’empêchant de prononcer jamais le nom de Benoît 1. 
Ainsi, il n'avait pas dépendu des moines de Fleury que 
le duel eût lieu. 

Environ dix ans après, saint Aldric, évêque du Mans, 
réclame la propriété du monastère de Saint-Calais 
contre les moines de ce monastère et Sigismond, leur 
abbé, Les partisans de l’évêque offrent le duel pour 
prouver la mauvaise foi des adversaires ?. 

En 1098, nous trouvons encore un duel judiciaire 
*ntre communautés religieuses: Marmoutier, Talmont 
et Angles ?. Le champion de Talmont est roué de coups 
par celui de Marmoutier. 

Enfin, en 1077, au concile de Burgos, les partisans 
εἴ les adversaires du maintien du rite mozarabe, ne 
pouvant s’accorder, remettent la solution à un duel. 


FA Le champion de la liturgie mozarabe eut le dessus : 


Pugnaverunt duo milites pro lege romana et tolelana, 
in die Ramis palmarum, et unus eorum erat Castellanus 
etalius Toletanus et victus est Castellanus a Toletano 1. 

Nous reprendrons divers aspects de ce sujet dans la 


- suite; voir ORDALIES, PREUVES JUDICIAIRES 5. 


BIBLIOGRAPHIE. — D’Arbois de Jubainville, Le duel 
conventionnel en droit irlandais et chez les Cellibériens, 
dans Nouvelle revue de droit français et étranger, 1889, 


t ΧΙ, p. 729-732. — J. Basnage, Dissertation histo- 
rique sur les duels el les ordres de chevalerie, in-4°, 
Amsterdam, 1720. — Bouyssat, Recherches sur les 


duels, in-4°, Lyon, 1610. — E. Cauchy, Du duel consi- 
déré dans ses origines et dans l'état actuel des mœurs, 
in-8°, Paris, 1846. — Foug2roux de Champigneulles, 
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1834; Paris, 1835. — E. Hengstenberg, Das Duell 
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sançon, 1844-1845. — G. Letainturier-Fradin, Le 
duel à travers les âges, in-8°, Paris, 1892. — G. E. 
Levi et J. Gelli, Saggio di una bibliografia del 
duello, in-8°, Firenze, 1901. — P. Marchegay, Duel 
judiciaire entre des communautés religieus:s, 1098, dans 
Bibliothèque de l'École des chartes, 1839, t. τ, p. 552- 
564; Revue des provinces de l'Ouest, 1857, t. v, p. 257- 
209. — 1. Mader, De duello et ordalei quondam specie 


dissertalio, in-4°, Helmstadii, 1662. — F. Novati, L> | 


duel de Pépin le Bref contre le démon, dans Revue d’hist. 
δἰ (δ litt. relig., 1901, t. νι, p. 32-41. — E. R. Roth, 
Disserlalio hislorico-politica de antiquissimo illo more, 
quo veleres innocentiam suam per duella probare nite- 
bantur, in-4, Ulmæ, 1678. — J. Schæpfflin, Prælectio 


» Adrevald, De miraculis sancli Benedicti, ce. vi, dans 
Acta Sanct., mart, t. στ, p. 308.— * Baluze, Miscellanea, 
édit. Mansi, t. nr, p. 120; Gesta Aldrici, 1889, p. 136. 
==? Paul Marchegay, Duel judiciaire entre des communautés 
religieuses, 1098, dans Bibliothèque de l'École des chartes, 


JUDICIAIRE 


DURHAM 


1670 


| de duellis el ordaliis veleris Franciæ Rhenensis, dans 
Comment. Acad. Theod. Palat., 1773, t. 111, p. 281-284. — 
L. Tanon, Les justices seigneuriales de Paris au moyen 
âge. Ch. 11, De la pratique du duel judiciaire dans les 
communautés ecclésiastiques et les cours seigneuriales 
de Paris, dans Nouv. rev. hist. de droit franc. et étranger, 
1882, t. νι, p. 463-474. — 1. Tardif, La date et le carac- 
tère de l'ordonnance de saint Louis sur le duel judiciaire, 
dans Nouv. rev. hist. de droit français et étranger, 1887, 
t. ΧΙ, p. 163-174. 
H. LECLERCQ. 

DURHAM.-- 1. Cercueil. IL. Croix. IIL. Peigne. IV. 
Autel portatif. V. Étole et manipule. 

I. CERCUEIL. — Nous avons décrit (voir Diclionn., 


ut HA al 


μι ᾿ @ 
in 


| 


3S90. — 
D'après W. Page, The Victoria history of the county o7 
Durham, 1905, p. 243. 


Cercueil de saint Cuthbert. 


t. 11, col. 3287-3291, fig. 2362-2365) le cercueil de 
saint Cuthbert conservé à Durham et nous donnons 


ici la parte bien conservée du couvercle, sur lequel 


1839, t. 1, p. 552-564. — + Chronique de Burgos, cf. Hefele- 
Leclercq, Histoire des conciles, 1912, ἢ, v, part. 1, p. 285 et 
note. — ὃ. Declareuil, Preuves judiciaires dans le droit 


franc, dans Nouvelle revue hist, de droit fr. et étr., 1599, 
τ. χχῖῖῖ, p. 330-354. 


1671 


on voit au centre le Christ entre les quatre symboles 
des évangélistes. Le Christ est vu de face, imberbe, 
le visage encadré par une chevelure bouclée et le 
nimbe crucifère. Le vêtement, la main bénissante et 
la main tenant un livre, les pieds nus, tout indique 
la copie servile d’un modèle ancien. En haut, l'ange 
et le lion, symboles des saints Matthieu et Marc; en bas, 
le bœuf et l’aigle, symboles de Luc et de Jean. Ces 
symboles sont accompagnés des noms (fig. 3890). 

Le cercueil de saint Cuthbert, violé et brisé en 1537, 
demeura dédaigné jusqu’en 1827. Dans le cercueii 


avaient été trouvés des ossements enveloppés dans des 
étoffes anciennes et, parmi celles-ci, quelques objets 
qui avaient heureusement échappé à la rapacité 
vigilante des commissaires d'Henri VIII. En 1827. 


3891. — Étoffe de soie du cercueil de saint Cuthbert. 
D'après O. Dalton, Byzantine art and architecture, Oxford, 
1911, p. 596, fig. 376. 


un des archéologues qui étudièrent le tombeau et ses 
débris énumère six étofles, tout à l'extérieur a fine 
linen sheet, well waxed, puis a somewhat thin and delicate 
robe of silk, avec la représentation d'un chevalier 
anglo-saxon se détachant sur fond d’ambre et de 
feuillage ornemental; ensuite a robe of thick soft silk 
avec les oiseaux de saint Cuthbert (des canards) et 
d’autres choses qui lui sont vouées; quatrièmement, 
an amber silk robe, enfin {wo more silken robes, one 
of purple and crimson, the other of damask, also of the 
same colours *. Un de ces lambeaux d’étofre, conservé 
à la bibliothèque du chapitre de Durham, est tout à 
fait remarquable et peut remonter au vou au rv°siè- 
cle. C’est un large médaillon encadré de raisins el 
de fruits, à l’entour d’une sorte de barque ou de coupe 
chargée d’autres fruits et posée sur un lac ou sur un 
fleuve reconnaissable aux quatre canards qui voguent 
et aux poissons qui se jouent. Dans les espaces entre 
les médaillons, d’autres canards plus grands *(fig. 3891). 

Parmi ces étofïes, sous les trois premières, on trouva 
un bijou connu sous le nom de «croix de saint Cuth- 
bert », les débris d’un autel portatif, un peigne d'ivoire 


2J. Rayne, Saint Cuthbert, Durham, 1828, p. 194; 
W. Page, The Victoria history οἱ county of Durham, in-4°, 
London, 1905, p. 20.Dalton, Byzantine art and 
architecture, in-8°, Oxford,1911, p. 596, fig. 376; —? 1bid., 
p. 254, pl. — #Ibid., p. 254, pl. — * Ibid., p. 255, pl: 


252. — 


DURHAM 


1672 


et une étole brodée ayant appartenu à l’évêque 
Frithstan de Winchester, Enfin, un anneau, mais 
celui-ci n’est guère antérieur au ΧἼΠ5 siècle et on le- 
conserve à Ushaw. 

II. Crorx. — C'est une croix d’or, ayant ses quatre 
branches de mêmes dimensions et, par son goût déco- 
ratif comme par sa technique, paraissant être du 
vue siècle. Au centre, un cabochon recouvrant une 
petite cavité qui était probablement destinée à con- 
tenir une relique. Une pierre correspond sur chaque 
angle et douze pelites pierres sur chaque branche. 
La branche inférieure ayant été brisée a été rapprochée 
et maintenue par un rivet. La branche supérieure: 
avait une bélière qui permettait de porter la croix 
suspendue à une chaînette. 

L'ornementation n’est pas émaillée, comme pourrait 
le faire croire le cloisonnage : ce sont ici des bates qui 
retenaient des pierres ou des verres coulés présentant 
une sorte de mosaïque *. 

III. PEIGNE. — L'auteur anonyme de la translation 
de 1104 dit que les moines replacèrent à côté des restes 
du saint un grand peigne d'ivoire et Reginald de 
Durham ajoute que ce peigne est perforé en son milieu, 
en sorte qu’on peut introduire trois doigts dans ce trou. 
Ce détail a permis d'identifier sans hésitation possible: 
le peigne trouvé en 1827 parmi les restes du saint. 
Il n’est pas probablement contemporain de l’inhu- 
mation. Nous n’en apprenons quelque chose pour la 
première fois que dans le récit du sacriste Elfrid, 
fils de Westone, vers 1022, qui fit un nouveau peigne 
pour le corps du saint, et c’est probablement celui 
qu'on conserve “. 

IV. AUTEL PORTATIF. — Cet autel portatif se com- 
pose d’une planche carrée en bois de chêne, revêtue 
d’une plaque d'argent fixée par des clous aussi en 
argent 5. La plaque est ébréchée, mais les fragments 
conservés permettent de juger du style. Au centre, 
l’ornementation, au repoussé, offre un grand médail-. 
lon, dans lequel on voit une croix terminée aux quatre 
branches par des cercles, dans les intervalles décorée 
d’entrelacs et placée dans une inscription circulaire 
où on lit (fig. 3892) : 


Htc O:-..-HASEE-ERA% τς 


| il semble que les 2 sont des signes de ponctuation. 


En dehors du médaillon central, les tympans sont 
garnis de tiges à double volutes dans les angles : au 
milieu, d’un côté, ils ont une croix, de l’autre deux 
lettres, OH; tout autour de la plaque est un grènetis 
et le bord du métal est rabattu sur le dessus de l’autel. 
Le revers de l’autel était également couvert d'argent, 
mais les restes sont difficiles à reconnaître. Entre la 
lame d'argent et le bois de dessous on retrouva une 
sorte de pâte, placée sous la plaque d'argent, à l'état 
moulu, sur laquelle se conservait l'empreinte d'anciens, 
dessins. Deux fragments conservés donnent cet mots : 


IN HONOR... ….S PETAV 
+ 3 


Aucune trace de caractères grecs, que Rayne avait 
cru lire sur cette plaque. 

V. ÉroLE ET MANIPULE. Voir ÉTOLE". 

H. LECLERCQ. 

DURHAM (MANUSCRITS LITURGIQUES). 

Bibliothèque du chapitre de Durham. 

A. 11. 16, Évangiles. — Relié aux armes de l'évêché; 
Om350 sur Om240, 134 feuillets à deux colonnes de 
vingt-neuf lignes pour la première main, 27 lignes pour 


G. Rohaut de Fleury, La messe, 1887, t. v, p. 7, pl. 340; 
cf. Rayne, Saint Cuthbert, Durham, 1828, p. 199-201, — 
«ἃ. Baldwin Brown et Arch. Christie, St. Cuthbert's stole 
and maniple, at Durham, dans The Burlington magazine 
for Connoisseurs, 1913, p. 3-17. 


1673 DURHAM 1674 
la deuxième main, 30 lignes pour la troisième main. | incomplet, compre t Jean et Marc incomplet 
dre main : Matth.,11, 13 ef esto-Luc., xv1, 15 (fol. 1-23, | quelques parties de 1 1 tête de Jean, très bell 
34-86, 102). Très belle onciale du vurre siècle. Belles initiale dans le genre du ? de Lindisfarne dans 1 
initiales irlandaises à entrelacs (l'initiale de Marc tons verts οἱ violets. 7 latio. Les feuillets 103 
est surmontée d’une figure curieuse). En tête de Marc, 111 sont un fragment er À rit à deux colonnes 
une rubrique en semi-onciale irlandaise. Cahiers numé- de 22 lignes. Hederæ da es titres courants. Le 
rotés par une main saxonne. Luc commence à 1, 27. marges inférieures 50 cou iuteur actuelle 
Les fol. 11 et 71 sont mutilés. — 2e main : fol. 24-33 est d'environ 0m250, Écrit ] 1. 

et 87-101 Matth., xxu, 3-xx vint, 14 et Luc., ΧΥῚ, Fol. 80 : Boge mese preost Ι. Manlat 
15-xx1V. Semi-onciale saxonne du ὙΠ’ siècle. Fol. 106 : Boge messe preost l. Aldred god 


AITELER ANNE . 


3892. - 


Autel portatif de saint Cuthbert. 


D'après W. Page, The Victoria history of the county of Durham, 1905, p. 256. 


3° main : fol. 103-104 : Joh.,1, 27 dignus-xv, 16 et xv1, 
33-xx1, 8 ducentis. Semi-onciale qui paraît également 
du vue siècle. Ni sections ni parallèles dans la deu- 
xième main ni dans la première, à partir de Luc. Le 
manuscrit a été mutilé au commencement du Ἀν τ 
siècle, par ordre des doyen et chapitre; les pages man- 
quantes ont été données à Wanley et sont, au moins en 
partie, à Magdalen College, Cambridge, dans la col- 
lection de Pepys. Ce manuscrit passe pour être de manu 
Bedæ. 

Westwood, Anglo-sax. mss, pl. xvn; Wordsworth, 
A; S. Berger, Hist. de la Vulgate, Ὁ. 39, 355, 381 sq. 

A. 11. 17. Parties des évangiles. Relié aux armes 
de l'évêché; Om345 sur 0m270; 111 feuillets. 
feuillets 1-102 constituent un manuscrit 
des évangiles, écrit au commencement du vrre siècle, 


Les 
anglo-saxon 


DICT. D'ARCH. CHRÉT,. 


biscop. Cet Ealdred fut évêque de Chester-le-Street de 
957 à 958 et Chester-le-Street avait recueilli l'héritage 
du siège de Lindisf. rne, plus tard transféré à Durham. 
Le fragment de Durham provient donc, selon toute 
apparence, soit de Lindisfarne, soit 
voisines de Jarrow ou de Wearmouth. 

The book of Deer, edit. by J. Stuart, Edinburgh, 1849, 
p. xxxv; S. Berger, Hist. de la Vulgate, Ὁ. 39, 382. 


des abbayes 


A la suite de ces manuscrits, nous mentionnons un 
évangile de saint Jean conservé au collège de Stony- 
hurst et qu’on prétend avoir été retiré de la châsse de 
saint Cuthbert 

Westcott, Fac-similé: Westwood, Palæogr. sa 
pl. x1; Paleogr. soc., pl. Xvu1; S. Berger, op. cil., p. 39 


119. 
H. LECLERCQ 


E. Les textes épigraphiques les plus corrects de 
l’époque augustale nous montrent les trois branches 
transversales de la lettre E offrant les mêmes dimen- 
sions; néanmoins on fait usage, dès lors, d’une branche 
médiane plus courte. Ces branches présentent des types 
assez différents : tantôt c’est une mèche effilée qui 
semble retirée de la masse de la haste, tantôt c’est un 
bras solidement amorcé à cette haste et terminé par 
une ou deux cornes à angle droit. Quelques inscriptions 
chrétiennes du vi: siècle en Espagne, du v® siècle en 
Gaule nous font voir la haste dépassant aux deux 
extrémités les branches transversales, par exemple : 


[Ξ εἱ E 


A mesure que les lapicides en prennent plus à leur 
aise avec les textes, la haste devenue pesante semble 
ramener à elle les branches dont l’amorce paraît n’être 
plus qu’un bourgeon à peine visible, de sorte que dans 
une lecture hâtive on épelle d’abord ces E atrophiés 
comme s'ils étaient des I. Il est plus rare, et même 
exceptionnel, de noter la disparition complète de la 
branche transversale médiane; sa disparition, dans les 
cas très rares où on peut la constater, est le fait de 
l'inadvertance ou des intempéries plutôt que d’un 
type alphabétique mis à l'essai. Toutefois l’inhabileté 
et la maladresse des lapicides au moins autant que leur 
ignorance expliquent les substitutions fréquentes des 
lettres E pour | et réciproquement, mais encore la 
confusion par vice de conformation entre E et les 
lettres composées des mêmes éléments : F, |, L, T. 
C’est principalement avec la lettre F que la confusion 
est fréquente par suite de l’omission, intentionnelle 
ou non, de la branche inférieure. 

A partir de la fin du πιὸ et du début du zur siècle, 
on rencontre la forme arrondie dite lunaire : €; sans 
doute on la rencontre antérieurement, mais c’est sur- 
tout sur des inscriptions païennes. A partir du rv-v® 
siècle la forme lunaire devient courante sur les inscrip- 
tions chrétiennes, aussi bien en Italie qu'en Afrique, en 
Gaule, en Grande-Bretagne et dans la région rhénane. 

Enfin, la forme onciale e est rare. Le Blant, Znscer., 
ἘΞ M. 99210 

La lettre E nous offre un très petit nombre de com- 
binaisons. En Espagne, on rencontre E pour ERA et 
pour EST, mais une fois seulement dans chaque cas 
(E. Huebner, Inscr. christ. Hisp., τὰ. 100); on trouve 
plus souvent ER pour ERA (ibid., n. 2, 12, 32, 115, 
135, 302, 303). 

ECCL=ecclesia. De Rossi, Bull. di arch. crist., 1884, 
t. 111, p. 34. 

ECCLAE=ecclesiæ. Bull, 1871, t. 1, pl. ΝΠ. 

EOR=—eorum. Bull., 1875, t. v, p. 135. 

EP; EPI;- EPIS;"EPISC; EPS; MEPSC; "EPSCPI; 
EPSCOPS. E. Huebner, op. cit., n. 75, 110, 111, 116, 
135", 184, 406, 407; Corp. inscr. lal., t. v, n. 474; 
De Rossi, Bull. di arch. crist., 1864, t. 11, Ὁ. 7, 14, 16, 
49, 76; 1866, t. 1v, n. 46, 101, 102; 1871, t. 1, pl. vint; 
1883, t. 11, p. 108; t. vi, p. 71, etc., etc. 


EQR—eques romanus. De Rossi, Bull. di arch. crist., 
ἘΞ ax, p. 70; t. 1V, p. 144. 

Sur bon nombre d'inscriptions on peut relever des 
graphies fautives de la lettre e; par exemple, en 
Espagne : ESTEPHANVS (Huebner, op. cit., p. 57, 175} 
et EXPECTARA (=spectra) (ibid., τι. 10). 

L'emploi de E pour | et l'emploi de | pour E sont 
si fréquents qu'on ne peut songer à en établir la liste. 
complète; elle ne présente d’ailleurs d'intérêt qu'a 
point de vue de l’histoire de la prononciation qui, 
parfois, rend certains mots méconnaissables. Ainsi, 
sur une épitaphe de trois lignes, à Salone, nous rele- 
vons : vindedit, calegarius et ustearius. Corp. inscr. 
lat., t. 11, n. 14305. Dans ces mêmes contrées de l’Illy- 
ricum : binefacta, 9623; derilictis, 9515; eclisea, eclisia, 
ecclisia, 9585; inferit, 9667; novimbres, 9956; cresteano- 
rum, 13124; ecne (—igne), 10190; condedi, 9546; 
tradedet, 9601 ; vendedet, 14311 ; volueret, 9508; vendedet, 
14311; perquouset, 10190. Dans la Gaule Cisalpine : 
requiescet, vixet, velet et autres analogues. Corp. inscer, 
lat., t. v, n. 1586, 1603, 1645, 1663, 1670, 1701, 1745, 
4120, 5215, 5241, 5407, 5425, 5426, 5592, 5716, 5741, 
6193, 6228, 6237, 6244, 6247, 6251, 6338; accepient, 


6731; capeta, 6257; deposelus, 1745, 5241, 5419, 6589; : 


fedelis, 1745; Maxemo, 7137; menus, 1645, 4120; 
merelus, 1670, 6244; nomene, 6241; peregreno, 1676; 
reddedit, 6464; sebi, 1648; semul, 1642; vertutem, 6244; 
vigenti, 1645; havite (—habete), 1636; müilis, 1590, 
1591, 1593; requüiscit, 6397, 7137; violis, 7793. Dans 
la Gaule Narbonnaïise la même confusion est de plus en 
plus fréquente; c’est ainsi qu'on rencontre l'emploi 
d’un génitif singulier en es, Corp. inscr. lat., t. Xm, 
n. 935, 936, 937, 1693, 2179, 2187, 2188, 5750; un datif 
singulier en e : Pedone, n. 4883; un ablatif singulier en 
e : fidele, 2115; un ablatif singulier en ene : munimene, 
5750; nomene, 1724, 5868 ; ordene, 1798; un datif et un 
ablatif pluriel en ebus : 1553 bis, 1694, 2085, 2089 £er, 
2090, 2091, 2179, 2702, 5375; un superlatif en emus ©: 
1193, 2066, 2179, 2191, 2193; un emploi à peu près 
constant des formes : fece{, fondabet, fuet, generet, 
insliluet, obiel, præslabet, quiescet, rapuel, recesset, 
requiescet, servivet, teget, transiet, vixet, vocavelor; pour 
les noms de nombre : decema, 1501, 2091, 5347; unde- 
cema, 339 ; duodece, 2083; dudecema, 2654 ; tredece, 2701; 
enfin dans une foule de mots : admenistrator, 674; 
adsedua, 2193; ancella, A82; anemis, 481; anteslis, 946, 
949; baptesmale, 5750; baselica, 4311; baselice, 2107; 
benegnus, 2153; bes, 481 ; castetate, 4057; condedil, 481; 
dees, 2700; delectus, 2102; descrimina, 944; dignelatem, 
674 ; disceplina, 2074 ; domeno, 338 bis; domeni, 5692 bis? 
Dometius, 5340; domineca, 5407; en (pour in), 933; 
ennocens, 2701; enox (pour innox), 2088; epescopus, 
1213; eterum, 933, 1501, 2078; fede, 2089, 2153; fedel, 
674, 1692, 1724; felex, 56924; Helari, 2141; heneunte, 
(pour ineunte), 482; indectione, indexioni, 1274, 2085, 
2088, 2187; insegnem, 5750; lacremis, 481; megravit, 
2193; menisler, minesler, 649, 2361; menos, menus, 
passim, merelis, A81; meserecordiæ, 2185, 2188, 2423; 
nobel-, 1553, 5750; novelelate, 2179; obtenere, 2089, 


τῳ re 


41677 


“2091; oclogenta, 2131; penetens, penelentiæ, 2085, 
2193; perdedit, 5862; precepu-, 2066, 2089; provedus, 
2153; quinquagenta, 2654; sanctemuniales, 2188; 
sales, 2179; segella, 5692; ; semplecelate, 2179; semul, 
944; Solecetus, 2085; subdedit, 975; Telo, 1508: tetol-, 
2085, 2147; Teuderecus, 5341; tuetioni, 1524; venera- 
"belis, 2081 ; veri, vero, 1498, 2193; vexit, 480; virgenales, 
384; Urbeca, 491 ; uteles, 2096; utelelas, 2085. Pareille 
moisson nous dispense d'entreprendre une énuméra- 
tion analogue pour d’autres provinces; d’ailleurs, cette 
eur accordée à la lettre e aux dépens de la lettre à 
e laisse pas d’avoir sa contre-partie et nous voyons 
a lettre à expulser la lettre e d’un très grand nombre 
de mots qui subissent de ce fait une altération quelque 
peu imprévue suflisante pour dérouter un moment le 
eur. 
… Sans sortir de l’épigraphie de la Gaule Narbonnaise, 
nous pouvons signaler l'emploi du nominatif singulier 
en is, comme anlestis, antistis, 708, 946, 949 ; accusatif 
pluriel en is principalement dans les siècles de basse 
époque : ædis, 138; mensis ou minsis, 923, 1213, 1792, 
“2076, 2093, 2095, 2106, 2422, 2485, 2584, 4247; 
aprilis, septembris, etc., 953, 955, 1497, 1724, 1788, 
2059, 2061, 2063, 2069, 2088, 2093, 2132, 2422, 2584, 
2704, 4084; ablatif singulier en à au lieu de e : 2121, 
2176 δ, 2187, 5400; troisième personne du singulier 
temps actif : iacit, 481, 592, 2116, 5404; resurgit, 
58, 2073; resplendit, 944; infinitif : gemire, 2094; 
pandire, 1272; de même dans un grand nombre de 
mots : adoliscens, 1792, 2069; decim, 942, 2703; eclisiæ, 
2085; eligans, 592; fibruarias, 2363; Filicissimæ, 
2402; Fisto, 1724; Hiraclius, 5403; it, 2187; malivolis, 
2; minsis, passim; ni, 3224; Neclicta (pour Neglecta), 
; opprissus, 5349; penitrans, 944; piliatum, 4247; 
æslilirit, 1499; prisbyter, 2153; quiiscet, 1694; re- 
mlionem, 2584; requiiscit, requiiscet, passim; riferta, 
98; riges (pour regis), 2654; rigna, 975; ristitutori, 
61; risurrecturus, 2118; sincirum, 2361; sinsit, 2160, 
77 e; surrictura, 2104; Susomine (pour Sozomène), 
1507; Virecundi, 152. 
_ On peut noter, mais beaucoup plus rarement, 
emploi de e pour u : 560, 5692 ὃ; de e pour y: presbeter, 
4; ou encore l’omission complète de e, comme dans 
is pour decies, 2087; pridi pour pridie, 2179; requis- 
cet, 5340; s(e)plimä, 5823. 
La _ La récolte d'exemples serait aussi copieuse en 
spagne, en Afrique, dans l'Italie méridionale, mais 
a e n'ajouterait guère que des variantes à celles qui 
viennent d’être cataloguées. Pour nous en tenir à la 
Gaule, voici une autre série de lectures notables dressée 
d'après les manuscrits qui nous ont conservé les con- 
{ de l’époque mérovingienne (Fr. Maassen, Concilia 
merovingici, dans Monumenta Germaniæ historica, 
, sect. 111, t. 1, in-4°, Hannoveræ, 1893). Ici, ce n’est 
le témoignage des lapidaires, c’est celui des 
stes, gens éduqués ou censés tels, car on ne se 


5 


ssé pour instruits. Nous allons retrouver chez eux 
utes les fautes du langage populaire le plus gâté 
ce ne sont plus cependant des artisans qui, sous un 
agar, entaillent la pierre avec un clou et un mäillet; 
ont des moines, des scribes qui travaillent dans 
Scrip{orium pour une clientèle ecclésiastique. 

… Permutation entre e et i. D'abord l'emploi de à pour 
? anteslis, Ὁ. 143, ligne 7; comis, 166, 19; famis, 122, 
28; fidis, 50, 19; judix, 91, 20; pontifix, 103, 6, 21; 
Sedis, 74, 4; superstis, 6, 16; ablatif singulier : aucto- 
rileti, 80, 14; condilioni, 71, 19; conjunctioni, 26, 7; 
cri ni, 32, 22; 68, 16; cumunioni, 33, 10; divisioni, 


RAUL Robert, Note sur l’origine de l'e cédillé dans les ma- 
its, dans Mélanges Julien Havet, Recueil de travaux 
dition, in-8°, Paris, 1895, p. 632-637; même notice dans 


E 1678 
73, 13; muneri, 68, 13; ponlifici, 80, 30; principi, 150, 
5; regi, 66, 11; uxori, 132, 3, 11. Adverbes : jusli pour 


juste, 169, 27; peni pour pene, 167, 6. Au nominatif 
pluriel et à l’accusatif pluriel de la 3° déclinaison 
Maassen note trente-six exemples de l'emploi de is 
pour es au nominatif, et trente-quatre à l’accusatif. 
Dans les conjugaisons, emploi de if, ilur à la place de 
et, etur : abdicitur, 199, 29; abrogitur, 74, 15; adlegit, 
168, 26; anticepil, 49, 17; commodit, 82, 4; dissimolit, 
91, 18; evocit, 73, 8; excusit, 19, 12; 81, 1; 88, 18, etc.; 
emploi de it, imus pôur et, emus à l’imparfait : cogitarit, 
95, 12; servarit, 50, 12; servarimus, 32, 24; præslarimus, 
34, 14; emploi de is, il, imus pour es, el, emus à l’indi- 
catif présent de la 2° conjugaison : adsolit, 71, 13; 
audit, 142, 21; censimus, 26, 6; 71, 24; 2e 90, 3; 

decit, 78, 14; 88, 5; docit, 87, 15; 116, 22: displacit, 
51, 6; habis, 48, 9; 52, 11; habit, 50, 1, 2, 3; 51, 1, 2; 

52, 12; 74, 13; 94, 19, etc., et ainsi des autres temps et 
des autres conjugaisons. 

Les substantifs ne sont pas plus ménagés : advina, 
94, 7; anathima, 52, 20; caticumini, 26, 1; cliricus, 
104, 4; 119, 12; consuitudo, Ep pe 2, 9,23; 57, 2; 
74, 1; 80, 8, 12; 87, 14; 102, 22; 105, 9, 16; dilictus, 
51; 16; ecclisia, 81, 4; fisluca, 123, 9; ærisis, 83, 8; 
müitrupolilanus, 19, 10: monastirium, 156, 16, et toute 
la déclinaison, 80, 2; 119, 11; 156, 13; 160, 5, 8; 160, 
6; 79, 22; 156, 12; prosililum, pour proselyta, 94, 6. 

Ensuite l’emploi de e pour à : sacramentes, 108, 2; 
metropolitane, 172, 1; reverentissime canones, 168, 19; 
et toutes les variétés imaginables de es pour às, les 
plus imprévues comme les plus déconcertantes:; telle- 
ment qu’on se demande comment ces vieux scribes et 
leurs lecteurs arrivaient à se reconnaître parmi cet 
amalgame de choses en désordre et comment ils enten- 
daient ce qu'ils lisaient et s’entendaient les uns les 
autres. L’habitude corrigeait sans doute et le geste 
interprétait ce qui à la lecture nous semble franchement 
inintelligible comme decere pour dicere; fæmena pour 
femina; ærelecus pour hereticus. 

Ces deux derniers mots nous conduisent à dire 
quelques mots de l'emploi de l’e cédillé dans les manu- 
scrits ?. 

« Dans les manuscrits du moyen âge, les lettres ae 
ont été représentées d’abord et pendant longtemps 
sous leur forme normale, les deux voyelles étant tantôt 
séparées, tantôt mais plus rarement conjointes. Elles 
l'ont été ensuite et simultanément par l’e cédillé, qui 
a été, à partir du milieu ou de la fin du xrre siècle, 
en France et en Italie, à partir du xu° siècle en Alle- 
magne, remplacé par un e simple, pour réapparaître 
au xv° et au xvi* siècle dans des manuscrits et dans 
des imprimés surtout de provenance italienne. 

« On chercherait en vain des exemples d’e cédillé 
dans les plus anciens manuscrits en capitale, tels que 
les Virgile du Vatican et de la Laurentinne, le Térence 
du Vatican, le Prudence de la Bibliothèque nationale 
et autres de ce genre. L’emploi de l’e cédillé dans 
l'écriture capitale n'apparaît que lorsque les scribes 
feront usage de la capitale seulement pour les titres 
des manuscrits ou des traités contenus dans les manu- 
scrits. Le titre de la fable V du livre II des Fables de 
Phèdre du ms. Rosambo en présente un exemple dans 
le mot Cesar 3. Mais les cas de ce genre sont fort rares 
et cela se comprend, car c’est l’onciale qui a donné 
naissance à l’e cédillé. 

« Dans l’onciale, comme dans la capitale, comme 
d’ailleurs dans les différentes écritures des époques 
mérovingienne et carolingienne, les lettres ae sont le 
plus souvent séparées. Soudées ensemble, leur réunion 


le Bulletin de la Société nationale des antiquaires de France, 
1894, t. τον, p. 271-276. —*? UI. Robert, Les Fables de Phèdre, 
Édition paléographique, 1893, p. 23, ligne 3, 


1679 


a formé d’abord une sorte de x en onciale, dont la partie 
de droite est généralement accompagnée vers le milieu 
d’un petit trait horizontal % ; puis la partie supérieure 
de l’a est tombée; la partie inférieure s’est prolongée 
au-dessous de la ligne, à gauche de l’e; enfin le trait, 
dernier vestige de l’a, s’est insensiblement glissé au- 
dessous de l’e, où il est arrivé à occuper la place de 
notre cédille sous le οἷ; d’où la dénomination d'’e 
cédillé, qui a été adoptée dans la terminologie paléo- 
graphique pour désigner la lettre e pourvue de ce signe. 
De curieux exemples des transformations successives 
de l’ae en e cédillé sont fournis par la planche Ἀπ de 
la Paléographie des classiques latins, renfermant un 
fragment de Varron, du vire siècle, en écriture lom- 
barde. Tantôt on y voit les lettres ae conjointes (sin- 
gulæ, ligne 6); tantôt l’a est déformé et n'est plus 
qu'un minuscule trait recourbé, accroché à gauche 
de l’e et ne dépassant pas la ligne; ailleurs, nous 
n'avons plus que l’e cédillé. 

« Il ne semble pas qu'il y ait des exemples de l’e 
cédillé dans les manuscrits assez nombreux en onciale 
du vie siècle qui existent. Mais on le trouve dans ceux 
du vue siècle. On peut le voir notamment dans le 
Grégoire de Tours, dit de Beauvais, ms. lat. 27654 de la 
Bibliothèque nationale *; dans le sacramentaire d’une 
Église de France, n° 326 du fonds de la reine Christine, 
au Vatican, manuscrit d’origine française *, etc. L’e 
cédillé était également employé par les scribes étran- 
gers, comme on peut s’en assurer par les fac-similés 
du ms. 36 (xcn) de la bibliothèque de Trèves, qui est 
de l’année 6924; d’un recueil de canons de divers 
conciles, manuscrit du chapitre de Vérone, du vrr® siè- 
cle; du Cicéron des archives de la basilique Saint- 
Pierre de Rome, H 25, du vurre siècle ὃ; du ms. Cotton, 
Nero DIV « St-Cuthbert's Gospels » du British Museum, 
d’origine irlandaise et qui semble remonter à l'an 700 
ou environ ‘. 

« À la vérité, l’ae domine encore dans les manuscrits 
en onciale de cette époque; l’e simple commence à y 
apparaître, mais timidement; cette substitution est 
considérée comme une hardiesse et des correcteurs 
s’empresseront d'ajouter la cédille à l’e. Le manuscrit 
latin 9550 de la Bibliothèque nationale, qui renferme 
les œuvres de saint Eucher, en onciale du να siècle, 
en fournit plusieurs exemples curieux, notamment aux 
fol. 66 vo, 68 et 85, où un reviseur a mis une cédille 
au-dessous du premier e des mots celeri, celeras, celeris, 
celera, etc. 

« Comme spécimens de manuscrits en semi-onciale 
renfermant l’e cédillé, je citerai le Cassiodore, du 
varie siècle, ms. lat. 12339 5: le Psaulier, ms. lat. 
13159 de l’an 795 environ ὃ; le De remediis salularibus, 
ms. lat. 10318 de l’an 700 environ!?, tous de la Biblio- 
thèque nationale; le Psaulier, ms. 409 de la biblio- 
thèque de l’École de médecine de Montpellier, du 
vue siècle . Le ms. lat. 2710 de la Bibliothèque natio- 
nale, qui contient un fragment des extraits de saint 


1 Ce trait n’existe pas dans tous les manuscrits en onciale; 
cf., par exemple, le ms. de la Cité de Dieu, de la bibliothèque 
de Lyon, dont il y a un fac-similé dans l’Album paléogra- 
phique publié par la Société de l'École des chartes, pl. vrr. — 
2 Album paléographique, p. 28, ligne 2 : prédila. — ? L. De- 
lisle, Mémoire sur d'anciens sacramentaires de l'époque méro- 
vingienne, atlas, pl. 111,1. 16: gcelesia; cf. Mémoire,p. 66-68. 
— " Zangemeister et Wattenbach, Exempla codicum lati- 
norum, pl. XLIX, 1. 10 : complets ; 1. 13 : prrsenti: 1.9 : vite, — 
5 Sickel, Monumenta graphica medii ævi, fase. 1, pl. 1x, 1. 1 : 
eps.: 1. 19 : que. — * Chatelain, Paléographie des classiques 
latins, pl. xxv1, col. 1, 1. 24 : fortung; 1. 25 : culpy; 1. 30 : 
s?pe. — ἴ Catalogue of ancient manuscripts in the British 
Museum, P. 11, lat., pl. vin, col. 1, 1. 11; Andre; pl. 1x, 
col. 1, 1. 21 : que. — * L. Delisle, Le Cabinet des manuscrits 
(atlas), pl. XvI1, n. 1 : superbis. —* Album paléographique, 
pl. xxxvun, 1. 4 : que, — 1 Zangemeister et Wattenbach, 


E — EAU 


1680 


Augustin, recueillis par Eugippius, fournit un exemple 
curieux de l’emploi de l’e cédillé dans le mot præceplum, 
dans lequel on rencontre simultanément l’a et l’e 
cédillé ν΄, 

« L’e cédillé est plus fréquent dans les manuscrits 
en minuscule que dans les autres. On l'y trouve aussi 
déjà au vri* siècle. L. Delisle a donné le fac-similé 
d’additions et de corrections marginales latines du 
ms. grec 107 de la Bibliothèque nationale, dit codex 
Claromontanus, qui renferme le texte grec et le texte 
latin des Épiîtres de saint Paul, dans lequel est employé 
le cédillé, au mot precellimus. Ces additions, dit 
M. Delisle, «sont d’un caractère cursif trop élégant 
« pour être postérieurs au vir® siècle # ». Sans parler 
du ms. lat. 2739, Commentaire de saint Jérôme sur 
Isaïe, en minuscule mérovingienne du να ou du 
vie siècle #, nous trouvons de nombreux exemples 
d’e cédillé dans les fragments d’Eugippius, ayant 
appartenu à M. Desnoyers, sur lesquels L. Delisle 
a publié une notice. Ces fragments, en minuscule et en 
cursive, sont de plusieurs mains; M. Delisle les fait 
remonter à la première moitié du vin siècle #. Le 
ms. 84 de la bibliothèque de l’École de médecine de 
Montpellier, dit Bréviaire d’Alaric, en minuscule du 
vire siècle, en contient également 15. Il serait facile de 
multiplier les exemples en ce qui concerne les manu- 
scrits en minuscule mérovingienne. 

« Parmi les manuscrits d’origine étrangère : le frag- 
ment de Varron, ms. lat. 7530, en minuscule lombarde 
de la fin du νη" siècle, peut-être de l’an 791 7; les 
manuscrits en minuscule anglo-saxonne : Morales 
de saint Grégoire, n. 24143 du British Museum 1; 
Chronica de tempore mundi, ms. Cotton, Nero Α11, du 
Brit. Mus. :*; le Béde de la bibliothèque de l’université 
de Cambridge, k k. V. 16 ®; le Cassiodore de Durham *#, 
tous du vire siècle. 

« L’e cédillé doit être assez rare dans les bulles, 
chartes et diplômes de cette époque. Signalons toute- 
fois un diplôme de Charlemagne, du 31 mars 797, pour 
le comte Théodold **. 

« Enfin, sur un denier d’'Offa, roi de Mercie (de 757 
à 796), dans le nom du monétaire Beanneard, qui, ici, 
est sous la forme Begnard *:. » 

H. LECLERCQ. 

EAU. USAGE DE L'EAU DANS LA LITUR- 
GIE; EAU BÉNITE. — J. Usage de l’eau dans la. 
liturgie mosaïque. II. Usage de l’eau dans les reli- 
gions païiennes. III. L’eau dans la liturgie chrétienne. 
IV. L'usage de l’eau bénite en Orient et en Occident. 
V. Bibliographie. 

I. USAGE DE L'EAU DANS LA LITURGIE MOSAIQUE, — 
L'usage de l’eau dans la religion mosaïque signifie, 
comme dans plusieurs des religions païennes, une purifi- 
cation. Cette pratique est très fréquente chez les juifs. 
Toutes les purifications dans la loi mosaïque com- 
mencent par une purification par l’eau; c’est comme 
une première condition de toute purification, et 


op. cit., pl. XLVI, 1. 5 : squat ; 1.21 et 23 : que: 1. 23: probris.— 
11 Album paléographique, pl. xxxvIn, col. 1, 1. 18 : Jonathe. 
— 12 JL, Delisle, Le Cabinet des manuscrits (atlas), pl ΧΙΠῚ, 
n. 3. — 15 Jbid., pl. 11, n. 2. — 14 Jbid., pl. XIV, n°2: 
Esaisg. — % Notice sur un ms. mérovingien contenant des 
fragments d'Eugyppius, pl. αν, 1. 1, 12, 24; pl. v, L 17; pl. "x, 
1.9, 11,23, 35. — ν᾽ Album paléographique, p. 34, col. 1, 1 2: 
proprie, bons; 1. G : alieng. — Ὁ Chatelain, op. cit., pl. XI, 
1. 5 : atticy; 1. 11 : roman’; 1. 17 : héc.; 1. 28 : uncif. — M"Cata- 
logue of ancient manuscripts, t. 11, pl. αν, 1 3 : interng: 1. 7& 
culpg; sug; 1. 19 : fterna. — * The Palæwographical Society, 
pl. cLx1v, col. 1, avant-dernière ligne. — * The Palæwogra- 
phical Society, pl.cxxxax, 1. 10 : cpna. — * The Palæwogra= 
phical Society, pl. CLXIV, 1. 4; victurie ; 1. 5 : αἰ, — * Album 
paléographique, pl. Xv1, 1. 1 : prespicuf. — # Keary, À cala- 
logue of English coins in the British Museum, Anglo-Saxon 
series, L.1, p. 30, n. 39, pl. vi, fig. 16. 


1681 


_ comme un rite préalable; il est suivi d'ordinaire d’un 
sacrifice, qui varie selon les cas. Cette lustration par 
Veau se faisait de trois façons, par ablution, par as- 
persion ou par immersion. L’ablution consistait sim- 
plement à se laver les mains, ou une autre partie du 
corps, selon les cas. C'était par cette ablution que 
commençaient les purifications ordinaires. L’asper- 
sion consiste à répandre l’eau à l’aide d’un instrument 
sur la personne ou la chose à purifier. Nous trouvons 
cette aspersion d’eau lustrale chez les juifs. Moïse, 
dans le livre des Nombres, x1x, détermine avec le 
plus grand soin les diverses cérémonies de cette as- 
persion, dont l’eau est mêlée aux cendres de la vache 
_ rousse. Cette eau s'appelle l’eau d’impureté ou de 
Séparation; la Vulgate l’appelle aqua aspersionis ou 
. aqua expialionis *. Ellese fait avec un rameau d’hysope. 
Les rabbins donnent les règles les plus minutieuses 
pour le choix de l’hysope. Cette aspersion enlevait 
l'impureté légale provenant du contact d’un cadavre. 
La Mishna expose tout le détail de cette cérémonie. 
On s’est demandé si, en dehors de cette aspersion 
d'eau lustrale, les juifs n’avaient pas une aspersion 
d'eau ordinaire *. Mais plusieurs commentateurs 
ne voient ici qu’une aspersion d’eau lustrale, comme 
dans les cas précédents. La purification par immersion 
est commandée dans certains cas *. Les juifs, dans 
. les temps postérieurs à la venue du Christ, imposaient 
aux gentils convertis un baptême par immersion. Ce 
_ baptême des prosélytes existait-il avant le Christ ? 
 Quelques-uns en doutent, parce qu’il n’en est question 
ni dans l'Ancien Testament, ni dans Josèphe. Le 
_ baptême de pénitence, donné par Jean-Baptiste, nous 
prouve toutefois l'existence d’un baptême par immer- 
sion chez les juifs *. 
L’Ancien Testament contient plusieurs allusions 
à l'usage rituel de l’eau, comme en font foi les textes 
suivants : Asperges me hyssopo el mundabor, lavabis 
me el super nivem dealbabor (Ps. 1); Haurielis aquas 
in gaudio de fontibus Salvaloris (Ps. x11, 3); Effundam 
Super vos aquam mundam et mundabimini ab omnibus 
inquinamentis vestris (Ez., ΧΧχνι, 25); Ecce aquæ 
 egrediebantur… in lalus templi…. a lalere dextro… et 
posiquam venerint illuc aquæ islæ οἱ sanabuntur οπιπία... 
(ΕΖ., xzvur), qu'il faut comparer avec ces paroles 
chantées pour la bénédiction de l’eau au temps 
… pascal : Vidi aquam egredientem de templo a lalere 
dextro, ete. 5. ἢ 
C'était surtout à la fête des Tabernacles que les 
lustrations d’eau jouaient un grand rôle. Chaque 
matin des sept jours de cette fête, une libation d’eau 
et de vin était accomplie solennellement. On allait 
tirer de l’eau à la piscine de Siloah, qui était près du 
Temple; recueillie dans une urne d’or, cette eau était 
portée en procession au Temple ; la procession s’arrê- 
tait au seuil de la porte de l’eau et l’on sonnait de 
la trompette; puis la procession s’avançait vers 
l'autel; il y avait à gauche un bassin préparé pour 


2Num., ΧΙΧ, 13, 20-21. — " Num., var, 5. — * Lev., vi, 
27,28; xx, 6, 34 ; xv1, 6, 7; ΧΧΙΙ, 6; Num., vint, 6, 7, 8: 
ΧΙΧ, 7, 8, 21; ΧΧΧΙ, 24. —— 4 Dom Calmet, Dissertation sur 
le baptême des juifs, dans Dissertations qui peuvent servir 
. de prolégomènes à l'Écriture sainte, Paris, 1720, t. nr, 
ΟΡ. 323 sq.; Dictionnaire de la Bible, aux mots Aspersions, 
 Purifications ; Schulim Ochser, art. Water, dans The Jewish 
“encyclopedia, t. x11, p. 475, 476. — 5 Cf. aussi Joel, nt, 18, 
ét Zach., xx, 1. L'eau offerte en libation, I Sam., vu, 
5-6 ; 1 Reg., xvur, 35. Cf. surtout S. Many, Aspersion, dans 
Dict. de la Bible, τ. 1, col. 1116, 1119. L'auteur ne fait pas 
_ diMiculté d'admettre que Moïse, dans l'institution de l’eau 
le, put être guidé par les usages des peuples environ- 
nants. — ὁ Suk., 1v, 1,9; yoma 26 b ; cf. I. D. Eisenstein, 
_Water-Drawing (Feast of), dans Jewish encyclop., t. xX11, 
Ῥ. 476-477. — I, Venetianer dans Die Eleusinischen 
Mysterien im Tempel von Jerusalem, a essayé de prou- 


EAU 


1682 


l’eau, et à droite un autre pour le vin; les deux liba- 
tions d’eau et de vin étaient faites simultanément *. 
On sait que la fête des Tabernacles donnait lieu aussi 
à de grandes illuminations dans la cour du Temple, 
à des danses religieuses et à des réjouissances.L’origine 
de cette cérémonie, d’après les interprètes, est pro- 
bablement une prière symbolique pour demander la 
pluie en hiver. La libation cessa après la destruction 
du Temple. Mais la fête est encore observée par les 
juifs ἡ. 

Dans le Nouveau Testament, il est fait allusion 
plusieurs fois à ces règles de purification que les rab- 
bins avaient multipliées à l’excès, par exemple, se 
laver les mains avant et après le repas, et quelquefois 
même à deux reprises durant le repas, et l’on voit 
que Jésus et ses disciples ne faisaient pas scrupule 
de s’en dispenser *. 

A Cana, les six cruches pleines d’eau avaient été 
apportées là pour la purification. 

II. USAGE DE L'EAU DANS LES RELIGIONS PAIENNES. 
— On trouve l'usage de l’eau dans plusieurs cultes 
étrangers au christianisme ou au judaïsme. Chez les 
mahométans, le nouveau converti se purifie par une 
ablution rituelle générale. Le code de pureté de l'islam 
est moins compliqué que celui du judaïsme, cepen- 
dant il lui fait des emprunts, par exemple, la nécessité 
d’une ablution générale après le contact d’un cadavre. 
La religion des anciens Perses admet aussi des ablu- 
tions, avec le culte du feu; on fait des ablutions d’eau 
dans les temples et les maisons et sur les personnes; 
le démon est chassé par l’aspersion de l’eau. Dans 
l'ancienne Égypte, les prêtres des idoles étaient tenus 
de faire trois ablutions d’eau froide pendant la journée, 
deux pendant la nuit; les aspersions dans le culte sont 
nombreuses ?. 

Chez les Grecs, on lavait le cadavre, on mettait 
une cruche d’eau à la porte de la maison mortuaire 
pour se purifier ; le prêtre se lavait les mains en entrant 
dans le sanctuaire avec une eau mêlée de sel et bénite 
(χέρνυψ); les assistants étaient aspergés d’eau avant 
le sacrifice. Dans le culte des anciens Japonais, l'une 
des salles du sanctuaire devait contenir une citerne 
avec une eau bénite, où l’on se lavait les mains avant 
l'office. Les Hindous accomplissent aussi un rite de 
purification avec l’eau, dans le sacrifice aux mânes: 
on asperge le sol d’eau consacrée; le sacrifiant asperge 
d’eau à trois reprises l'herbe et les sillons pour la 
purification des ancêtres. Les ethnographes modernes 
ont recueilli de nombreux exemples de purification 
par l’eau dans les tribus sauvages actuelles de l’Aus- 
tralie, de la Mélanésie, de l'Afrique, aussi bien que 
chez les peuples anciens ". 

Mais c’est peut-être chez les Romains que les lus- 
trations par l’eau étaient le plus fréquentes; en tout 
cas, c’est sur eux que nous possédons les renseigne- 
ments les plus nombreux !. L'eau est, avec le feu, 
un des éléments les plus fréquents de purification. 


ver, mais sans succès, que cette fête porte les traces de 
l'influence grecque. — % Luc, x1, 38-41; Marc, vrr, 1-5; 
Matth., xv, 1-2; Marc, vi, 6- Matth., xv, 3-20; cf. 
Rom., x1V; Tit., 1, 15; Joa., 11, 25; ΧΙ, 55; XVII, 28. — 
° Maspéro, Biblioth. égypt., t. 1, p. 293, 294, 322, — x Cf, 
les ouvrages de Frazer, Jevons, Tylor cités à la biblio- 
graphie. Sur l’origine préhistorique de quelques-uns de ces 
usages, observés encore chez de nombreuses tribus sauvages, 
cf. A. S. Peake, Unclean, Uncleanness, dans Dictionary 
of the Bible, t. 1V, p. 827 sq. — !! Sur le terme même de 
lustratio, avec ses dérivés lustrum, lustramen, lustramentum, 
etc., et sur les synonymes /ebruare, februatio, purgare, 
purgatio, etc., cf. A. Bouché-Leclercq, Dict. des antiquités 
grecques et romaines, t. 111, Ὁ. 1406. L'objet que l’auteur 
signale comme un aspersoir chrétien, dans la fig. 4683, est 
bien plutôt un fouet, symbole du châtiment subi par le 
martyr. Cf. t. πὶ, fig. 2729. 


1683 


Des vases ou bénitiers (labrum) contenant l’eau 
lustrale étaient placés à l'entrée des temples, ou 
même près des lieux de réunion, pour la purification 
des mains (/<ov:l); on en aspergeait aussi le peuple 
avec un rameau, surtout un rameau d’olivier ou de 
laurier (fig. 3893). Les vestales étaient souvent char- 
gées de ces rites de purification, soit dans le temple 
de Vesta, soit dans les autres temples. Les purifica- 
tions par l’eau, dans les rites funéraires et dans le 


3893. — Aspersoir païen (voir col. 1682, n. 11}. 
D'après Dict. des antiq. grecq. et rom., fig. 4682. 


mariage, sont nombreuses. Il y avait des jours spécia- 
lement affectés aux lustrations, surtout au commen- 
cement ou à la fin des travaux agricoles. Il y avait 
les fêtes de janvier, les Compitalia, les Paganalia, les 
Fornacalia, les Fordicidia, les Terminalia, etc. La 
plupart de ces fêtes comprenaient des purifications 
par l’eau. Dans les Parilia, les moutons étaient 
aspergés d’eau et fumigés au soufre; la maison est 
purifiée par l’eau après la mort d’un des habitants 
(fig. 3894); ceux qui ont assisté aux funérailles sont 
aspergés d’eau lustrale; Énée asperge ses compagnons 
avec une branche d’olivier trempée dans l’eau, pen- 


3894. 


- Rameaux et vases d’eau lustrale 
à la porte d’une maison romaine. 


D'après Dict. des antiq. grecq. et rom., fig. 4685. 


dant qu'il prononce une formule de prières. Pour la 
fondation des cités ou la dédicace des temples, il y ἃ 
aussi de nombreuses lustrations par l’eau ἢ. 

III. L'EAU DANS LA LITURGIE CHRÉTIENNE. - 
Comme on le voit par ce qui précède, l’eau est d’un 
usage presque universel dans les diverses religions, 
aussi bien que le feu; ces éléments y sont considérés 
comme purificateurs, ce qui répond en effet à leur 


! A. Bouché-Leclercq, dans Dictionnaire des antiquités 
grecques el romaines, et J. v. Müller, Die griech. Privatal- 
tertümer, München, 1893, p. 218; G. Wissowa, Religion 
und Kultur der Rümer, Munich, 1902, p. 327 sq. — * Dans 
l’article Bains (t. 11, col. 72 sq.) on a étudié toutes les 


EAU 


1684 


nature; le symbolisme, dans ce cas, est donc naturel. 
Il n’est donc pas étonnant que la religion chrétienne, 
héritière de la religion mosaïque et qui devait résumer 
et synthétiser les aspirations religieuses et le senti- 
ment religieux légitime et vrai de l'humanité, ait eu 
recours au même symbole. L’eau signifie, dans 16 
baptême, la purification des fautes, qu’elle opère en 
réalité. Dans les bains rituels, dans les aspersions 
d’eau et les ablutions, c’est aussi la purification qui 
est signifiée. Ce sens est nettement exprimé dans 
les bénédictions de cet élément dans la liturgie ca- 
tholique ἡ. 

Je ne citerai que deux passages, tirés des prières 
liturgiques anciennes, qui s’inspirent des écrits des 
Pères et spécialement de saint Ambroise. Le premier 
est tiré de l'office de la Dédicace du pontifical : 
Sanctificare per verbum Dei unda cælestis : sanctificare 
aqua calcata Christi vestigiis; quæ montibus pressa 
non clauderis ; quæ scopulis illisa non frangeris; quæ 
terris diffusa non deficis. Tu sustines aridam, tu portas 
montium pondera, nec demergeris ; {u cælorum vertice 
contineris; {u circeumfusa per lolum, lavas omnia nec 
lavaris. Tu fugientibus populis Hebræorum in molem 
durata constricta es; tu rursum salsis resoluta vorti- 
cibus Nili accolas perdis, et hostilem globum freto 
sæviente persequeris : una eademque es salus fidelibus, 
et ullio criminosis. Te per Moysen percussa rupes 
evomuil, neque abdita cautibus latere potuisti, cum 
majestalis imperio jussa prodires : {tu gestala nubibus 
imbre jucundo arva fœcundas. Per te aridis æslu cor- 
poribus, dulcis ad gratiam, salutaris ad vilam potus 
infunditur : {u intimis scaturiens venis, aut spiritum 
inclusa vitalem, aut succum fertilem præstas, ne siccatis 
exinanila visceribus solemnes negel terra provenlus. 
Per te initium, per te finis exullat; vel potius ex 
Deo es, tuum ut terminum nesciamus ; aut luorum, 
omnipotens Deus, cujus virlulem non nesci, dum 
aquarum merila promimus, operum insignia prædi- 
camus, etc. 

Le second est tiré de la bénédiction des fonts au 
samedi saint : Deus, cujus spirilus super aquas, inter 
ipsa mundi primordia ferebatur : ut jam tune virlutem 
sanclificationis aquarum nalura conciperet. Deus, 
qui nocentis mundi crimina per aquas abluens, regene- 
rationis speciem in ipsa diluvii effusione signasti : 
ut unius ejusdemque elementi mystlerio et finis essel 
viliis, et origo virtutlibus. Unde benedico te, creatura 
aquæ per Deum.…. qui le in principio, verbo separavil 
ab arida; cujus spiritus super le ferebatur. Qui te de 
paradisi fonte manare fecit, et in qualuor fluminibus 
lotam terram rigare præcepit. Qui te in deserto amaram, 
suavilate indita, fecit esse polabilem, et silienti populo 
de petra produxit. Benedico le per Jesum Christum 
Filium ejus unicum, Dominum nostrum : qui le in 
Cana Galilææ signo admirabili, sua potentia convertit 
in vinum. Qui pedibus super le ambulavit, et a Joanne 
in Jordane in te baplizalus est. Qui le una cum sanguine 
de lalere suo produxil : el discipulis suis jussit, ut 
credentes baptizarentur in te, dicens : Ile, doceteomnes 
gentes, baplizantes eos, etc. 

Ces deux passages si curieux, et d’une inspiration 
si antique, nous donnent les raisons qui ont fait choisir 
dans la liturgie l’eau comme un élément essentiel de 
purification. 

Π ne faudrait donc pas trop se presser de conclure 
d'une simple analogie à une preuve d'influence de l'un 
ou l’autre des cultes païens sur le culte catholique. 
Outre que ces ressemblances ne sont souvent qu'appa- 


questions qui se rapportent d’une façon générale à l'usage 
de l’eau chez les chrétiens dans la vie privée; au mot 
ABLUTIONS, on trouvera des renseignements sur diverses 
pratiques, par exemple, l’ablution des mains, le capitila- 
vium, ete. Cf. aussi Pres (Lavement des). 


RE 


DO ποσα δὰ ΝΕ 


1685 


_ rentes et tout extérieures, il faudrait, en bonne règle, 
prouver par des faits bien établis qu’il y a eu emprunt. 
Or, d'ordinaire, ce n’est pas le cas. Pour quelques- 
… unes des bénédictions de l’eau ou des purifications 
par l’eau, dans la liturgie catholique, on connaît à 
peu près la date d’origine, qui rend un emprunt bien 
nvraisemblable; le rituel de ces cérémonies et les 
formules employées ne concordent pas; enfin, dans 


“caractère de protestation contre des usages païens, 
. par exemple, la lustration des autels à la fête de la 
_ Dédicace ou encore les textes des conciles qui défen- 
dent le culte des sources, si cher aux Grecs, aux Ro- 
mains et à d’autres peuples païens :. Du reste, ces 
“questions ont été ou seront étudiées à propos de chaque 
“as particulier. Cf. BAPTÈME, BÉNÉDICTION DE L'EAU, 
Dépicace. On remarquera aussi que, dans ces lustra- 
_ tions païennes, l’eau ne joue pas toujours le rôle prin- 
cipal; l’aspersion d’eau est souvent accompagnée 
de l'aspersion du sang d'animaux immolés, comme 
Je porc, la brebis, le taureau ou le bouc, parfois du 
sang humain; les cendres, le soufre et d’autres sub- 
stances sont souvent employées aussi comme purifi- 
cation. 

. - Enfin, il faut se souvenir que, dans les cultes païens, 
surtout chez les Grecs et les Romains, cette lustration 
… par l’eau est accompagnée des cérémonies les plus 
bizarres et les plus compliquées. Par exemple, aux 
-Fordicidia du 15 avril, les victimes étaient des vaches 
pleines offertes à Tellus; de leurs entrailles, avant de 
les jeter sur le feu de l’autel, on extrayait les fœtus, 
qui devaient être brûlés à part, sous les yeux de la 
_doyenne des vestales. Les cendres de ces veaux mort- 
nés entraient dans la confection des februa, distribués 
six jours plus tard, aux Parilia (21 avril). Aux Robi- 
_galia, le 25 avril, le flamine de Quirinus, suivi d’une 
procession de gens vêtus de blanc, allait sur la voie 
“Claudienne brûler au lucus Robiginis, avec libations 
- de vin et fumigation d’encens, les entrailles d’une 
chienne rousse et d’une brebis. On pourrait multiplier 
ces exemples, que l’on trouvera mentionnés dans 
les historiens des religions anciennes. 

— IV: L'USAGE DE L'EAU BÉNITE EN ORIENT ET EN 
_ OcciDENT. — La question qui nous reste à examiner 
_ «st celle de l'usage de l’eau bénite *. 

4 Mais il faut établir avant tout quelques distinctions 
« dont l'oubli a induit en erreur plusieurs des auteurs 
qui ont étudié ce sujet, notamment Ant. Colonna, 
_ Lupi, Paciaudi, Gretser, Gaume, etc. Il ne faut pas 
_ confondre l’eau béniteavec l’eau du baptême. La béné- 
L diction de celle-ci est très ancienne; il existe, dès 
le ve siècle, une formule de bénédiction pour cette 
au (sacramentaire de Sérapion) et même dans les 
canons de saint Hippolyte ". De bonne heure, on 
considère cette eau comme une eau sainte et possé- 
_ dant une vertu sacramentale ; on la recueille avec 
Ê dévotion. On trouve même au moyen âge des condam- 
nations portées contre ceux qui considéraient cette 
_Æau comme ayant le pouvoir d’effacer toutes les fautes. 
- Grégoire de Tours raconte que cette eau rendit la 
-parole à un muet ὁ; il existe de nombreuses légendes 
“qi montrent que cette eau opérait des miracles 5. 


» L. Preller, Griech. Mythol., Berlin, 1894, p. 551; Wein- 
hold, Die Verehrung der Quellen in Deutschland, Berlin, 
… 1898; K. Maurers, Uber die Vasserweihe des Germanischen 
eidentum, München, 1880; cf. G. Grôber, Zur Volkskunde 
aus Konzilsbeschlüssen, Strasb., 1893, p. 5 sq.; cf. Bona, 
Rev, liturgic., t. τι, p. 81-84. — ? Cf. BÉNÉDICTIONS DE 
L'EAU, t. τι, col. 685 sq. — * Ibid. Cf. A. Malvy, L'onction 
des malades dans les canons d’'Hippolyte, dans Recherches 

science religieuse, 1919, p. 226 sq. — " De miraculis 
S: Martini, t. 11, c. χχχύπι, Monum. Germ., Script. rer. 
Merov., t. 1 b, P. 622. — δ Colonna, op. cit., et Franz, Die 
kirchlichen Benediktionen im Mittelalter, t. 1, p. 53. — 


EAU 


certains cas, ces purifications ont au contraire un- 


1686 


On attribua à peu près les mêmes vertus à l’eau 

employée pour la consécration des églises. Un évêque 
d’'Hexham, vers la fin du vire siècle, envoie à une 
malade de l’aqua dedicalionis, afin de se laver et d’en 
boire, et elle fut guérie *. L'eau de l’Épiphanie ne 
fut pas moins honorée (cf. Bénédiction de l'eau en la 
fête de l’Épiphanie, t. τι, col. 698 sq.). On en aspergeait 
les maisons et les champs; les fidèles s’en servaient 
contre les démons ou contre les maladies”. 
* Enfin, en dehors de l’eau du baptême et de l’eau 
de l’Épiphanie, on rencontre dans les Vies des saints 
et les chroniques la mention d’une eau miraculeuse, 
aqua prodigiosa, aqua lavaloria, aqua miraculosa, qui 
doit sa vertu à la bénédiction d’un saint personnage 
et dont on fait le même usage. Il en existe plusieurs 
exemples dans les Vies des moines d'Orient et dans 
les Vies des saints de l’Église latine, ainsi pour saint 
Germain d'Auxerre, saint Loup de Troyes, saint 
Césaire d’Arles, etc. Les mêmes coutumes se rencon- 
trent en Angleterre, en Allemagne, en Armorique *. 
Or il faut remarquer que cette eau n’a aucun carac- 
tère liturgique et qu’elle tire toute sa vertu de la 
sainteté de la personne qui l’a bénite. 

On comprend dans quelles confusions sont tombés 
les auteurs qui n’ont pas fait ces distinctions néces- 
saires. 

Le plus ancien témoignage que l’on rencontre sur 
l'usage de l’eau bénite se trouve dans les Actes de 
Pierre, composés vers l’an 200. On y lit que, le séna- 
teur Marcellus ayant été converti par saint Pierre à 
Rome, l’apôtre lui dit de prendre de l’eau dans ses 
mains en invoquant le Seigneur et d’en asperger les 
morceaux d’une statue qui avait été brisée, et que, 
par ce contact, elle serait reconstituée; ce qui eut 
lieu. Comme Simon le Mage avait habité dans la 
maison de Marcellus avant la conversion du séna- 
teur, ce dernier, pour purifier sa demeure, prit de 
l’eau en invoquant le saint nom de Jésus-Christ et 
en fit une aspersion générale, avec une prière *. Dans 
les Actes de Thomas, vers 232, un disciple est guéri 
par l’emploi d’une eau qui avait été bénite avec une 
formule qui nous est donnée. Dans ce passage comme 
dans le précédent, l’eau est bénite pour un certain 
usage. Ces Actes, comme ceux de Pierre, sont d’origine 
gnostique 15. Dans le sacramentaire de Sérapion, à 
côté de la formule de bénédiction de l’eau du baptême, 
dont nous avons parlé tout à l'heure, il y a d’autres 
formules pour la bénédiction de l'huile et de l’eau, 
du pain et de l’eau “. D’après Drews, quelques-unes 
de ces formules remonteraient au rue siècle. Elles 
montrent que ces éléments étaient consacrés ou 
bénits pour le soulagement des malades ou pour re- 
pousser les démons. On trouve des formules analogues 
dans les Constitutions apostoliques et dans le Tes{a- 
mentum Domini. 

Il est donc établi qu’en Orient, depuis le re siècle 
au moins, on emploie une eau bénite liturgiquement 
pour la guérison des maladies ou contre les tentations 
du démon ??. Il y avait même pour cette fonction un 
ministre spécial, ὑδροχωμήτης ou ὑδρομύστης M. 

En Occident, les témoignages pour l’usage de l’eau 
bénite sont très postérieurs. Le décret du pape 


‘ Bède, Hist. eccl., 1. V, c. 1v, P. L., t. ΧΟΥ͂, col. 233; cf. 
aussi DÉDICACE. — 7 Franz, loc. cit., p. 79; pour les autres 
bénédictions de l’eau, voir aussi l’article BÉNÉDICTIONS. 
—# Cf. Bède, Hist. ecel.. 1. 1, ce. xvnr, P. L., Ὁ. ΧΟΥ͂, col. 46; 
Gregor. Tur., Lib. in glor. confess., ©. XXIV, Monum. Germ., 
Script. rer. Merov.,t. 1, p. 763; Vila Cæsarii, 1. δ Ὁ. ὙΕΙ͂, 
P. L.,t. zxvu, col. 1016, etc. Cf. Franz, loc. cit., p. 88, S4, 
85. — * Lipsius, Acta apost. apocr., t. I, p. 58.— δ Lipsius- 
Bonnet, Acta Thomæ, t. 11, p. 167. — : Funk, op. cil., 
t. ur, ἢ. 179, 181, 191. — "5" Cf. Franz, Die kirchl. Bene- 
diktionen im Mittelalter, Ὁ. 66, 69. — ἢ Synesii opera, 
Ῥ. G., t. LxXvr, col. 1499. 


1687 


Alexandre Ie (107-116 ?), dont il est question dans 
le Liber ponlificalis, au sujet d'une bénédiction de 
l'eau mélangée de sel, n’est pas authentique, mais 
c'est du moins le témoignage le plus ancien pour 
l'Église latine, commencement du vie siècle. Il 
existe une fausse décrétale du même pape sur l’as- 
persion de l’eau bénite‘. Les autres témoignages 
apportés par Colonna, Paciaudi, Lupi ou Gaum? 
ne sont pas probants. En somme, on ne peut citer de 
preuve sérieuse pour l'usage de l’eau bénite dans 
les quatre premiers siècles, pour l'Église iatine. Saint 
Augustin l’ignore et ne parle que de la guérison des 
maladies par l’eau du baptême. On peut dire aussi 
que le silence d’écrivains comme Grégoire de Tours 
et Césaire d'Arles, qui avaient l’occasion d’en parler, 
est bien significatif. 

Les archéologues n’ont pas manqué de citer les 
fontaines à la porte des basiliques ou certains vases 
qui affectent la forme de bénitiers. Le plus fameux 
est celui de Tunis, de la fin du rv® siècle ou du com- 
mencement du v°, avec l'inscription Haurietis aquas 
in gaudio *. Mais rien ne prouve que ces vases aient 
contenu autre chose que de l’eau ordinaire pour 
l’ablution. En somme, on n’a pas trouvé jusqu'ici de 
témoignage convaincant pour l'Église latine, avant 
celui du Liber ponlificalis. 

Mais, après cette époque, on peut citer d’autres 
textes en faveur de la même pratique. Vigile écrit à 
Profuturus de Braga, en 538, pour lui dire qu'il n’est 
pas nécessaire d’asperger d’eau bénite une église qui 
a été saccagée : Nihil indicamus officere, si per eam 
minime aqua benedicta jactelur . Dans la Vie de 
saint Émilien, écrite avant 651, on lit : Salem exorcizat 
el aquæ commiscet more ecclesiaslico ac domum ipsam 
aspergere cœpit 5. Saint Malo, en Bretagne (seconde 
moitié du vi®, commencement du vrre siècle), guérit 
avec une eau bénite au moyen d’une formule d’exor- 
cisme ‘. Saint Wilfrid d’York (709) guérit aussi avec 
une eau sanclifiée el bénile ". 

L'usage d’asperger les maisons avec l’eau bénite 
existe en Angleterre au vire siècle ἢ. Des coutumes 
analogues s’établissent en Italie et en divers autres 
pays. On porte l'eau bénite en procession et on bénit 
les maisons, le jour de la fête de l'Épiphanie et le 
samedi saint; dans les monastères, on fait une pro- 
cession à travers les cloîtres, après l’aspersion; on 
asperge les aliments d’eau bénite; on jette de l’eau 
bénite sur le cadavre. Pour répondre à tous ces besoins 
de nombreuses formules sont composées ; les prodiges 
accomplis par l’eau bénite se multiplient dans les 
légende des saints; les allusions à l’eau bénite dans 
la littérature du moyen âge sont aussi très nombreuses ; 
les liturgistes de cette époque, Rhaban Maur, Walafrid 
Strabo, Honorius d’Autun, Durand de Mende, et les 
autres, aussi bien que les théologiens (saint Thomas 
d'Aquin, Hugues de Saint-Victor) étudient les vertus 
de l’eau. bénite*. On sait avec quelle violence 
Luther et les protestants ont attaqué cette prati- 
que τς 


? Duchesne, Liber pontif., Paris, 1886, t. 1, p. 127, et 
Dict. d'arch. et de liturgie, t. 11, col. 709. Nous reviendrons 
tout à l’heure sur ce texte. — ᾿ Loc. cit., col. 708, 709, et 
Franz, loc. cil., p. 86. — * Rossi, Bullettino di archeologia 
cristiana, 1867, p. 77-87; ci-dessus, t. 1, col. 641, 739, 
fig. 116, 169. Cf. aussi t. 111, col. 764, fig. 1501, et les 
articles BÉNITIERS, CANTHARE, ABLUTION. — “Epist ., 1, 4, 
P. L.,t. LxIX, col. 19. — ὁ Mabillon, Acta sanctorum, t. 1, 
p. 211. — “ P. L., t. οὐχ, col. 740. — 7 Vila auctore 
Eddio, c. xxxv, n. 20; Mabillon, Acta sanctorum, t. 1v, 
p. 687. — * Théodore de Cantorbéry, dans ΕἸ. J. Schmitz, 
Die Bussbücher u. die Bussdisciplin, Mainz, 1883, t. 11, 
p. 567. Voir d’autres exemples, pour le vrre et le 1x° siècle, 
dans Franz, loc. cit., p.95 sq. — * Sur ce point, les travaux 
de Colonna, de Gretser, de Paciaudi, de Gaume, si insuf- 


EAU 


1688 


Le texte du Liber pontificalis auquel nous avons 
fait allusion parle d’un mélange d’eau et de sel. Cette 
pratique pour l’eau bénite est particulière à l'Occi- 
dent. L'Église orientale ne mélange pas le sel à l’eau 
pour la composition de l’eau bénite. Le témoignage 
du Liber pontificalis étant le plus ancien, il y a lieu 
de s’y arrêter un instant. Mommsen met la compo- 
sition du Liber pontificalis dans la première moitié 
du vue siècle; Mgr Duchesne la place au commen- 
cement du vi®; d’après les recherches de Grisar, la 
date de la composition serait 530-532. Il faut observer 
de plus, avec Mgr Duchesne, que le texte actuel du 
Liber pontificalis n’est pas original. Dans la rédaction 
ancienne que l’éditeur a cherché à restituer, le ren- 
seignement sur l’eau bénite est ainsi donné (Liber 
pontif., p. 54, 55): Hic constiluil aquam sparsionis 
cum sale benedici in habitaculis hominum (Lib. 
pontif., t. 1, p. 127). La rédaction postérieure porte - 
Hic constliluil aquam aspersionis cum sale benedici. 
Selon Franz, la rédaction kononienne aurait sup- 
primé in habitaculis hominum parce que, de son temps, 
l’eau bénite n’était plus faite dans les maisons, mais 
dans l’église. Le texte kononien donnerait l’obser- 
vance de la fin du vrre siècle, le texte félicien (ancien) 
celle du ve et du vi* siècle. Il remarque aussi que le 
texte gélasien de la Benediclio aquæ est d'accord avec 
le texte primitif, tandis que le kononien répondrait 
au grégorien 1". 

On a fait remarquer aussi que les termes agua 
sparsionis sont précisément ceux qu'emploie Antonin 
de Plaisance au νι siècle 15. Une fausse décrétale 
s'appuie sur ce texte et le développe pour démontrer 
la vertu de l’eau bénite #. Naturellement elle fut 
acceptée comme authentique et prit place au Décret 
de Gratien. La notice du Liber pontificalis fut aussi 
acceptée par tous les liturgistes du moyen âge aussi 
bien que par les chroniqueurs; elle se retrouve dans 
une légende du Bréviaire romain (3 mai, leçon 
1h : 

Les formules qui se lisent aujourd'hui au missel 
romain se composent de l’exorcisme du sel : Exorcizo 
Le, creatura salis, de l’exorcisme de l’eau : Ezxorcizo 
le, creatura aquæ, suivis chacun d’une oraison, d’une 
formule pour le mélange d’eau et de sel, d’une oraison, 
puis de l’aspersion, avec antiennes, versets et oraisons/». 
Ces formules sont celles du sacramentaire gélasien, 
sous la rubrique Benediclio aquæ spargendæ in domo. 
Il existe d’autres formules dans les sacramentaires 
et les livres liturgiques du moyen âge !. 

L'usage de l’aspersion de l’eau bénite, le dimanche, 
remonte au moins jusqu'à Hincmar (1x® siècle), et 
semble en tout cas avoir pris naissance dans les églises 
franques. Le texte d'Hincmar mérite d’être cité iei : 
Ut omni dominico die quisque presbyler in sua ecclesiæ 
ante missarum solemnia aquam benediclam faciat ir 
vase nilido οἱ tanto ministerio conveniente, de qua populus 
intrans ecclesiam aspergatur, el qui voluerint in vasculis 
suis nilidis ex illa accipiant el per mansiones et agros 
el vineas, super pecora quoque sua alque super pabulæ 


fisants pour l'étude des origines de l'eau bénite, offrent 
des renseignements nombreux et intéressants. Cf. surtout 
Franz, op. cil., p. 106 sq. — 1° Franz, loc. cit., p. 124. — 
1 Loc. cit., p. 92, 93. — 15 J{inerarium, dans Itinera Hiero- 
solymitana sæc.1V-VI11, dans Corpus script. latin., Vindob., 
1899, 1. xxxIX, p. 166-167. Cf. BÉNÉDICTIONS, t. m1, col. 
701, 709. 15. Hinschius, Decretales pseudo-Isidorianæ, 
Lipsiæ, 1863, p. 99, — :* Sur cette leçon, cf. Nostiz- 
Rieneck, Zu den Brevierlectiones der Päpste Euaristos u. 
Alexander 1, dans Zeitsch. für Theol., 1905, t. ΧΧΙΧ, 


p. 159 sq. — ? Elles se retrouvent aussi dans le rituel, 
tit, vin, cap, 2, — 1° Pour ces formules, cf. BÉNÉDICTIONS, 
τ, 11, col. 710, et Franz, Die kirchl. Benediktionen, 


p. 126 sq. Voir aussi les formules dans Colonna, loc. cit, 
p. 425, 452 sq. 


nd 


δρεωαῶν ὡρησαῤθλνν, 


tn 


ra 


1689 


eorum nec non el super cibos el polum suum consper- 
gant ?. On s’est demandé si Hincmar était l’auteur 
de cette pratique, ou s’il n'avait fait que fixer une 
règle pour un usage déjà ancien. Dans le premier cas, 
on ἃ recherché encore ce qui aurait pu lui inspirer 
cette initiative; le souvenir du baptême, aux diman- 
ches de Pâques et de la Pentecôte, la pratique de 
l'Église grecque, etc. Il nous suflira de renvoyer, sur 
ce point, aux auteurs qui ont discuté la question ?. 
Quoi qu'il en soit, l'usage se répandit rapidement 
dans les autres provinces; il s’est maintenu et il est 
devenu une des caractéristiques liturgiques du di- 
manche. 

Les autres usages concernant l’eau bénite, béné- 
diction de l’eau à certaines fêtes de saints, ou à cer- 
tains jours de l’année, ou pour des intentions spéciales, 
doivent être considérés comme des coutumes locales 
et généralement de date postérieure. Nous n’avons 
pas à nous en occuper ici; on les trouvera mentionnés 
dans les auteurs que nous citons à la bibliographie. 

V. BIBLIOGRAPHIE. — Barraud, De l’eau bénite et 
des vases destinés à la contenir, dans Bull. monumen- 
Lal, 1870, t. νι, 393-467.— J. W. Baier, De aqua lustrali 
ponlificium, in-4°, Ienæ, 1692. — Bingham, The anli- 
quilies of the christian Church, in-8°, Oxford, 1855, t. rx, 
p.57.—Bona, Rerum lilurgicarum libri duo, Aug.'Tau 
rinor., 1749, €. 11, p. 81-84. — A. Bouché-Leclercq, 
art. Lustralion, dans Dict. des antiquités grecques et 
rom., t. ΠῚ b, col. 1405 sq.; Histoire de la divination 
dans l'antiquité, τ. 1, p.323 sq. — Catalani, Pontificale 
romanum, Paris, 1850; Riluale romanum, Rome, 
1757. — Εἰ, Cabrol, dans The Tablel, nov. 1914. — M. 
Antonii Columnæ, Hydrag ologia sive de aqua benedicta, 
Romæ, MDLXXXVI. -— Cavedoni, Αἰ er memorie 
delle R. R. depul. di Modena, 1866, τ. rx, p. 197, 201, 
202. — Collin, Trailé de l'eau bénite, Paris, 1776. — 
J. Corblet, Hist. du sacr. de baptême, Paris, 1881, t. 1, 
p. 178 sq. — H. Dumaine, art. Bains, t.11, col. 72 sq. — 
Gretser, De cruce, 1. IV, cap. xxxvI. — Mgr Gaume, 
L'eau bénile au XIXe siècle, in-18, 1865. — Franz, Die 
kirchlichen Benediklionen, Freib., 1909, t.1. p. 43sq. — 
F.B. Jevons, An introd. lo the hist. of religion, 2° édit., 
Londres, 1902, p. 57, 75, 229, et alibi passim. — 
G. G. Frazer, The golden bough, London, 1915, t. πὶ, 
p: 340; t. ur, p. 285; t. 1x, p. 158-164; t. x, p. 122-125. 
— A. Gastoué, L'eau bénite, ses origines, son histoire, 
son usage, Paris, 1907; Eau bénile, dans Dict. de théo- 
logie, t. τν, col. 1978 sq. — H. Leclercq, Holy water, 
dans The catholic encyclopedia, t. vir, col. 432, 433. — 
H. Lecêtre, Purification, dans Dict. de la Bible, t. v, 
col. 879; Lustrations, ibid., t. 1v, col. 422 sq. — J. D. 
Kluge, De more vinum aqua diluendi in δ. cœna, Tre- 
miti, 1736. — 5. Many, Aspersion, dans Dicl. de la 
Bible, t. 1, col. 1116-1123. — E. Michon, Rebords de 
bassins chrétiens ornés de reliefs, dans Revue biblique, 
janvier et avril 1916, p. 160 sq. — L. Novarini, 
ÆElecta sacra, Lugduni, 1634; Schediasma sacro-profana, 
Lugduni, 1635. — H. Pfannenschmidt, Das Weih- 
wasser im heidnischen τι. christ. Cullus, Hanover, 1869. 
Cf, U. Chevalier, Topo-bibliographie, p. 139, Eau 
bénile. — 1. Probst, Sakramente τι. sakramentalien 
in den drei erst. christ. Jahrh, Tubingue, 1872, 
p.24 5q.; Kirchliche Benediktionem τι. ihre Verwallung, 
Tubingen, 1857. — Ῥ, de Puniet, art. BÉNÉDICTION : 
Bapléme (bénédiction de l’eau du), t. 1, col. 685 sq., 
et DÉprcace, t. 1v, col. 387 sq. — P. M. Paciaudi, De 
sacris christianorum balneis, in-4°, Romæ, 1758 (plu- 
sieurs chapitres sur l’eau bénite). -- A. S. Peake, 
Unclean, Uncleanness, dans Dictionary of the Bible, 
τς αν, p. 827 sq. — ΝΥ. R. Smith, Xinship, 153, 196, 

À Epist. synodica, c. v, P. L.,t. cxxv, col. 774. Cf. 
Schrèrs, Hinkmar von Reims, Freib. i. Br., 1884, p. 458. 
= * Rupert, De divinis ofjicis, P, L., t. GLxXX, col. 200; 


EAU — EAUX AMÈRES (ÉPREUVE D ES) 


Ι 


! 


1090 


218, 290, etc. --- Th. Raynaud, Heteroclila spirilualia, 
part. II, sect. π, Lyon, 1654, in-49. — ΤΊ, C. Siber, De 
hirco aquam benedictam bibente, in-4°, Lipsiæ, 1703; 
De aquæ benedictæ potu brulis non denegandæ, in-4°, 
Lipsiæ, 1712. — K. Shrod, Weihwasser, dans Kir- 
chenlexicon, t. ΧΙ, col. 1262. —— J. O. Turrecremata, 
De eficacia aquæ benediclæ, in-4°, Romæ, 1605. — 
Thalhofer, Liturgik, Freiburg, 1883-1893. — H. Thur- 
ston, Water (Lilurgical use of), dans Catholic encyclo- 
pedia. — Cf. les articles BÉNITIERS, BÉNÉDICTION, 
ABLUTIONS, DÉDICACE, GOUPILLON; Holy water, dans 
Hastings, Diclionary of ethics and religions, renvoie à 
Water, non encore paru. — Rossi, Bulleltino di 
archeologia crisliana, 1867, p. 78 (bénitier de Car- 
thage); Dictionn., t. 1, col. 641, fig. 116; col. 739, 
fig. 169; cf. Comptes rendus de l’'Ac. des inscriplions 
el belles-lettres, 1894, p. 101; et Bull. de la Société 
des anliq. français, 1903, n. 247 (un bénitier du 
vue siècle), et Revue de l’art chrétien, 1903, τ. χιν, 
p. 313-314. 
F. CABROL. 

EAUX AMÈRES (ÉPREUVE DES). Le Sei- 
gneur parla à Moïse et lui dit : « Parlez aux enfants 
d'Israël, et dites-leur : Lorsqu'une femme sera tombée 
en faute et que, méprisant son mari, elle se sera appro- 
chée d’un autre homme, en sorte que son mari n'ait pu 
découvrir la chose et queson adultère demeure caché, 
sans qu’elle puisse en être convaincue par des témoins, 
parce qu’elle n’a point été surprise dans ce crime; si 
le mari est transporté de l'esprit de jalousie contre sa 
femme, qui aura été souillée véritablement, ou qui en 
est accusée par un faux soupçon, il la mènera devant 
le prêtre et présentera pour elle en offrande la dixième 
partie d’une mesure de farine d'orge. Il ne répandra 
point d'huile par-dessus, et il n'y mettra pas d’en- 
cens, parce que c’est un sacrifice de jalousie, et une 
oblation pour découvrir l’adultère. Le prêtre la pré- 
sentera donc et la fera tenir debout devant le Sei- 
gneur; et ayant pris de l’eau sainte dans un vase de 
terre, il y mettra un peu de terre prise sur le pavé 
du tabernacle. Alors, la femme se tenant debout de- 
vant le Seigneur, le prêtre lui découvrira la tête, et il 
lui mettra sur les mains le sacrifice destiné à renouve- 
ler le souvenir de son crime, et l’oblation de la jalou- 
sie; et il tiendra lui-même entre ses mains les eaux très 
amères sur lesquelles il aura prononcé les malédictions 
avec exécration. Il adjurera la femme et lui dira : Si 
un homme étranger ne s’est point approché de vous 
et que vous ne vous soyez point souillée en quittant 
le lit de votre mari, ces eaux très amères, que j'ai char- 
gées de malédictions, ne vous nuiront point. Mais si 
vous vous êtes retirée de votre mari, et que vous 
vous soyez souillée en vous approchant d'un autre 
homme, ces malédictions tomberont sur vous. Que le 
Seigneur vous rende un objet de malédiction et un 
exemple pour tout son peuple; qu'il fasse pourrir vo- 
tre cuisse, et que votre ventre s’enfle, et qu'il éclate 
enfin; que ces eaux de malédiction entrent dans votre 
ventre, et qu'après qu'il aura enflé, votre cuisse 
pourrisse. Et la femme répondra : Qu'il en soit ainsi, 
qu'il en soit ainsi. Alors le prètre écrira ces malédic- 
tion sur un livre, et il les effacera ensuite avec ces 
eaux très amères qu’il aura chargées de malédictions, 
etilles lui donnera à boire. Lorsqu'elle les aura prises, 
le prêtre lui retirera des mains le sacrifice de jalousie, 
il l’élèvera devant le Seigneur et ille mettra sur l'autel: 
en sorte néanmoins qu'il ait séparé auparavant une 
poignée de ce qui est offert en sacrifice, afin de la faire 
brûler sur l'autel, et qu’alors il donne à boire à la 
femme les eaux très amères. Lorsqu'elle les aura bues, 
Durand de Mende, Rationale, 1. IV, e. v; Honorius d'Autun, 
Gemma animæ, t. 11, 27, P, L., t. cLxxu, col. 650. Cf. 
Franz, loc. cit., p. 100. 


1691 


si elle a été souillée, et qu’elle ait méprisé son mari en 
se rendant coupable d’adultère, elle sera pénétrée par 
ces eaux de malédiction, son ventre s’enflera et sa 
cuisse pourrira, et cette femme deviendra un objet de 
malédiction et un exemple pour tout le peuple; que 
si elle n’a point été souillée, elle n’en ressentira aucun 
mal et elle aura des enfants !. » 

Cette forme primitive du «jugement de Dieu» a 
inspiré à l’auteur du Protévangile de Jacques un récit 


À 


M 
NN 


3895.— Ivoire de la chaire de Maximien de Ravenne. 
D'après Venturi. Storia, t. 1, p. 315, tig. 297. 


dont la Vierge Marie est l'héroïne; il ne s’agit pour elle 
de rien moins que de subir l'épreuve des eaux amères. 
Cet épisode est un nouveau témoignage de la liberté 
dont usaient certains chrétiens avec les Écritures cano- 
niques, car il est assez probable que, pour soumettre de 
son propre chef la Mère de Dieu à cette humiliante 
épreuve, l’auteur n’avait d'autre raison que l'incident 
rapporté par l'Évangile : « Marie étant fiancée à Joseph, 


3 Num., v1, 11-28. —* Matth.,1, 18-19. --- Ὁ Dictionn., t. x, 


col. 55. — 4César, De bello Gallico, 1. III, c. xx vr1.— “Pline, 
Hist. nat.,1. ΤΥ, τ. 108, -- 5 Corp. inser. lat.,t.xn,-n.3361: civi 
Elusensi. — ? Grégoire de Tours, Hist. Francorum, 1. VIII, 


€. ΧΧΙΙ. — " Sulpice-Sévére, Chronic. 1. 11, €. XLvIn, 2. — 
* L. Renier, dans Revue des Soc, sav., 1875, 6° série, t. 1, 
p. 115; Allmer, dans Revue épigraphique, t. 1, p. 61, n. 83; 
Camoreyt, Oppidum des Sotiates, p. 19, n. 1; Corp. inscer. 
lat., ἢ, x111, n. 548; les caractères sont du 1°! siécle de notre 


EAUX AMÈRES (ÉPREUVE DES) — EAUZE 


1692 


avant qu'ils habitassent ensemble, il se trouva qu’elle 
avait conçu de l’Esprit-Saint. Mais Joseph, son époux, 
étant un homme juste, et ne voulant pas la diffamer — 
ce qui écarte jusqu’à la possibilité de l'épreuve des 
eaux amères — résolut de la renvoyer secrètement ?. » 
C’est alors qu’un ange le rassure et l’éclaire sur la con- 
duite à tenir. 

Le sculpteur de la chaire de l’évêque Maximien de 
Ravenne 8 a interprété cet épisode; mais son peu d’ha- 
bileté lui a imposé la simplification du sujet à repré- 
senter. Devant un portique du temple, Marie boit dans 
une écuelle les eaux amères, mais le prêtre est absent, 
du moins le robuste personnage qui le remplace n’a 
pas le costume sacerdotal; cependant il tient le bâton 
long, insigne de dignité, et fait de la main droite le 
geste de la bénédiction. Il y a donc lieu d'admettre que 
c’est le prêtre qui est représenté; entre la Vierge et lui 
coule une source,et un ange, les ailes ouvertes, s’ap- 
proche du groupe avec un geste qui paraît vouloir 
attirer l'attention du prêtre (fig. 3895). 

H. LECLERCQ. 

EAUZE. Eauzeest aujourd'hui une bourgade de 
l’arrondissement de Condom (Gers) qui a fourni une 
série épigraphique intéressante. Le nom de cette ville a 
beaucoup varié. Jules César, énumérant les peuplades 
de l’Aquitaine soumises à son lieutenant Crassus, écrit 
Elusates que les manuscrits déforment en Flusfates 
et à mesure qu'ils s’éloignent des archétypes : Frustates, 
Flustrales. Pline s’en tient à Ælusatess; la Notitia 
Galliarum, x1v, 1: metropolis civitas Elusatium, et les 
notes tironiennes, n. 100 : Elusatis. Le concile d'Arles, 
de 314 : Elosas ou Elusenses ὃ: le IIe concile d'Orléans 
en 533 et le IVe en 541 : Elosensis; Grégoire de Tours : 
Helosensis 7; Sulpice-Sévère mentionne l'Eluseanam 
plebem®, Sidoine Apollinaire : les Helusani, le concile 
d'Arles de 511: Elusanus, et celui de Paris en 573: 
Elosanus. Une inscription trouvée dans l’église de 
Sos (Lot-et-Garonne) et conservée au musée d’Auch 
donne ὃ: 


Q:ORDO-:ELVSAT 


C’est aussi ce qu'on lisait sur une plaque rectangulaire 
en bronze, trouvée au xvr® siècle, dans un champ 
voisin des ruines de la cathédrale, à La Ciotad : 
ELVSAS 15. Pendant les premiers siècles de l’occupa- 
tion romaine, la ville principale des Élusates s’appelait 
Elusaberris 31 ou plus simplement Elusa qui est actuel- 
lement Eauze ou plutôt Cieutat, à peu de distance. 
Claudien parle des muros Elusæ 15 (qui se déforme bien 
vite dans les manuscrits en Elisæ, Elises); l’Ilinéraire 
de Bordeaux à Jérusalem et maintes autres sources 
comme le Géographe de Ravenne, la Table de Peutinger, 
les conciles d'Éphèse en 431, d'Agde en 506, d'Eauze 
en 551, de Paris en 614, adoptent cette forme, tandis 
que dans les actes de saint Lupercus # on rencontre 
Helisona et dans la Vie de saint Philibert #: Helisanum 
terrilorium. La ville est-elle alors assez importante 
pour qu'Ammien Marcellin en fasse mention avec 
Narbonne et Toulouse parmi les principales cités de 
la Narbonnaise, c’est ce qu’on ne peut admettre et 
Desjardins 156. a judicieusement expliqué qu'Ammien 
ou ses copistes avaient confondu Ja civilas Elusensis 
avec l’urbs Nemausensis, Nîmes. 


ère; Ἐκ Piette, Note pour servir à l'épigraphie d'Elusa, dans 
Bull. de la Soc. des antiq. de France, 1881, p. 93, n. 11. — 
10 E, Piette, op. cit., p. 92, n. 10; au revers on voyait une louve 
allaitant deux enfants. La Ciotad ou La Cieutat.— 11 Pom- 
ponius Mela, De sit. orb., 1. 11, ce. v;1. III, c. 11, — 22 ]n Rufi- 
num, 1. 1,137.— 15. Acta sanct., 28 juin, Acta Luperci, n. 5. 

34. Acta sanct., 20 août, Vita Philiberti, n. 1. — “L, 
Desjardins, La Table de Peutinger, Paris, 1869, p. 873; 
A. Longnon, Géogr. de la Gaule au 115 s., p. 112, 589. 


1693 


Le territoire d'Eauze s’étendait jusqu’à Sos 1; la 
colonia Elusalium avec ses magistrats et le peuple est 
mentionnée sur une inscription du 115 siècle ὁ, elle 
pourrait avoir dû ce titre à Alexandre-Sévère *. Stra- 
bon et Ptolémée ne daignent pas mentionner Eauze, 
qui cependant, dès le début du rv® siècle, possédait 
un siège épiscopal dont le titulaire assista au con- 
cile d'Arles. En 541, Aspais, souscrit au concile d’Or- 
léans : Aspasius in Christi nomine episcopus Elose 
civitatis 4; en 571, au concile de Paris, on lit parmi 
les souscriptions épiscopales : Laban peccator Ecclesiæ 
Elosanæ consensi ὃ. 

C’est toute une question de savoir si Sulpice-Sévère 
habitait Eauze dans le Gers ou Elusio dans l'Aude. 
Le principal argument dont on use, d'ordinaire, pour 
“contester à Eauze sa petite gloriole locale est un pas- 
sage d’une lettre de saint Paulin. Retiré à Barcelone, 
εἴ ayant reçu un message envoyé par Sulpice-Sévère, 
il engage celui-ci à faire le voyage d'Espagne, voyage 
facile ainsi qu’il peut s’en convaincre par le témoignage 
dudit messager. Zler quantum sit el puer unanimitalis 
duæ renuntiabil, qui ad nos de Elusone, octava, ut 
asseruit, luce pervenit : tam brevis enim et facilis via est, 
ut nec in Pyrenæo ardua sit, qui Narbonensi ad His- 
panias ager, nomen magis quam jugum horrendus, 
interjacet. La plupart des éditeurs et des commenta- 
teurs ont cherché et découvert Eluso, dans la Narbon- 
naïise, près de Carcassonne; c’est ce que le passage 
de saint Paulin semble inviter à écarter. En effet, 
constater que les Pyrénées orientales ne sont point 
comparables en élévation aux hautes Pyrénées et qué 
les traverser dans la Narbonnaise n’est pas d’une per- 
spective aussi effrayante que de le faire par le Béarn, 
c'est une précaution toute naturelle, si l’on donne ce 
renseignement à un voyageur habitant du côté du 
Gers; mais ce serait une véritable naïveté dans le cas 
où l’on s’adresserait à un habitant de Carcassonne, 
nécessairement édifié à cet égard. Le raisonnement 
du P. Fronton du Duc (note sur le passage cité) me 
paraît sur ce point absolument contraire à une saine 
critique. Ce qui 4 déterminé surtout ce savant et 
d’autres, c’est probablement la pensée qu'il était diffi- 
cile d'aller en huit jours d’Eauze à Barcelone. Mais 
cette préoccupation provient de l’idée préconçue que 
l'on se fait de la lenteur des voyages dans les temps 
anciens; idée que rien ne justifie quant aux trajets 
desservis par de’grandes voies. Sur les voies romaines, 
on devait voyager à cheval ou en chariot aussi faci- 


” lement et aussi rapidement que de nos jours, sur nos 


routes, dans des conditions ordinaires. En suivant 
approximativement le tracé des voies romaines d’'Eauze 
à Barcelone, on trouve moins de cent vingt lieues. 
Acceptant ce chiffre et supposant des étapes de quinze 
lieues par jour seulement, il ne faudrait que huit jours 
pour franchir la distance. Or, il faut bien remarquer 
que, saint Paulin citant le voyage de l’envoyé de Sul- 
pice dans le but d’en faire ressortir la courte durée, 
la conséquence naturelle est que cet envoyé était arrivé 
ἃ destination avec rapidité et dans le temps rigou- 
reusement indispensable. Saint Paulin, en eflet, se 
serait bien gardé de présenter une durée de trajet 
prolongée au delà du nécessaire comme un exemple de 


2 Corp. inscr. lat., τ. xiur, ἢ. 548. D'après les fouilles de 
MM. Cassaël et de Laubarden, 1914-1915, ils auraient relevé à 
Eauze les vestiges de l’oppidum de Lesberous. A l’époque de 
laconquête romaine, Eauze descendit à La Cieutat;au moyen 
âge la ville se transporta sur la butte mamelonnée actuelle: 
c'est donc une ville à trois emplacements successifs. — 
3 E. Piette, Note sur plusieurs inscriptions récemment 
découvertes dans les ruines d'Elusa, dans Bull. de la Soc. 
des antiq. de France, 1881, p. 229, n. 1; Corp. inscr. lat. 
*. ΧΠῚ, n. 546. — * Corp. inscr. lat., t. Xi, n. 544-545. — 
“ Conc. œvi merowingici, édit. Maassen, 1893, p. 96. — 


EAUZE 


1694 


nature à encourager Sulpice à faire le même voyage. Si 
le messager était parti d’Elustone, près de Carcassonne, 
la route étant brève et facile, il aurait voyagé avec 
une excessive lenteur, et le raisonnement de saint 
Paulin porterait à faux. Ainsi donc, pour une rai- 
son de bon sens critique et pour une raison de calcul 
matéri 1, la sitvation géographique d’Eauze, Elusa, 
semble se rapporter beaucoup mieux que celle d’Elusio 
au texte cité de saint Paulin ‘. 

« Longtemps après la ruine d’Elusa par les Sarrasins, 
une petite ville se forma autour d’un monastère sur 
l'emplacement du cimetière chrétien de l’ancienne cité. 
C’est l’Eauze actuelle, qui paraît avoir porté d’abord 
les noms d’Elizo ou civitas Elizona, corruption bien 
visible d’Elusa et Elusanus. Dans un titre de l’an 1108, 
qui ouvre le Cartulaire noir du chapitre métropolitain 
d’Auch, on a écrit Elizona civitas ; dans la bibliothèque 
imprimée de Cluny, on lit Elizona, comme si ce nom 
était devenu celui de la ville par le retranchement du 
mot civitas 7, Dans les anciens martyrologes d’Auch 
et de Lectoure, on trouve le nom Ælizo; il en est de 
même dans un pouillé du xv® siècle. Dans l’ancien 
martyrologe de Berdoües, la ville est appelée Elizana 
civitas au lieu d’Elizona; et dans l’ancien office de 
Saint-Cérat, elle est nommée Elisia au lieu d’'Elusa. 
Maïs les moines et les écrivains qui se piquaient de 
savoir n’admettaient pas l’orthographe vicieuse de 
ces noms, et ils continuèrent à écrire Elusa, Elusates, 
Elusanus, appliquant ces noms même à la ville, à ses 
habitants et au pays d’alentour. Dans une charte 
de l’an 1069 par laquelle Guillaume 1°", archevêque 
d’Auch, fait donation de l’église de Montaut à l’abbaye 
de Cluny, on lit civitas Eluzana. Ce même mot Elu- 
sanus est appliqué au monastère d’'Eauze, dans la dona- 
tion qu'Aymeric, comte de Fezensac, fit, en 1094, de la 
ville de Sainte-Christine à l’église d’Auch. D’Eluzanus 
dériva le mot Euzan, dans lequel l’u est prononcé ou 
comme dans le latin; et d'Euzan vint le nom d’Euse ὅ, 
en patois Heouzo, sous lequel on connaît la ville actuelle 
dans toute l’Aquitaine; son nom officiel Eauze n'est 
guère employé par les habitants ®. » 

On sait peu de chose de l’antique Elusa. Une légende 
a survécu à la ruine de la cité et s’est conservée dans 
la mémoire du peuple : celle de saint Lupère. Bosquet 
a raconté sur son compte tout ce qui lui a plu. Lupère 
était natif d’Elusa et s’y fit connaître, tout enfant, 
par son courage et sa fermeté. D’abord soldat, prêtre 
ensuite, il joue un premier rôle lors d’une invasion de 
Germains que Brugèles, Monlezun et Cénac placent 
vers l’année 260. Elusa n'était pas fortifiée mais elle 
avait à Berous, à un kilomètre et demi des habitations, 
un vaste oppidum, entouré de marais (dont l’empla- 
cement a été d’ailleurs identifié). Saint Taurin, évêque, 
ne veut ni rester en ville ni se réfugier dans l’oppidum, 
il s'enfuit à Auch emportant l’autel, les reliques de la 
Vierge et les corps de ses prédécesseurs, sans oublier 
le trésor de l’église. Lupère tient bon, rend courage à 
ses concitoyens et, l'émotion passée, on le proclame 
évêque, Taurin fugitif n’osant plus se montrer et encore 
moins revenir à Elusa. Lupère finit par le martyre, 
mais ses actes sont des moins authentiques!®, S'il fallait 
y ajouter une ombre de créance, Lupère aurait été 


5 Ibid., Ὁ. 148. — “ R. Dezcimeris, Note sur l'emplacement 
de l'Ebromagus de saint Paulin, dans Actes de l'Acad. 
de Bordeaux, 1115 série, xxxv° année, 1874, p. 21, n. 61. 
—: L. de Brugèles, Chroniques ecclésiastiques du diocèse 
d’Auch, suivies de celles des comtes du même diocèse, in-4°, 
Toulouse, 1746, p. 343. — * Sur l’ancien cachet de la ville, 
on lit gravé le mot EVSE. — " E. Piette, Note pour servir, 
p. 86-87, trouve le nom d'Euza écrit au commencement 
du xvi® siècle et Eauze, pour la première fois, dans le 
Dictionnaire historique de Moréri, 1673, t. τα, p. 391. — 
9 Acta sancl., 28 juin. 


1695 


mis à mort par Datianus, gouverneur, sous Dioclétien, 
de la province Tarragonaise et de l'Aquitaine méri- 
dionale. La légende de saint Lupère ἃ été recueillie 
par Bosquet, évêque de Montpellier, insérée dans son 
grand ouvrage et reproduite en partie, avec quelques 
variantes, dans un manuscrit de l’abbaye de Berdoües. 
On y trouve une série de miracles qui font dire à 
Monlezun que le bon évêque et les pieux moines se 
sont joués de la crédulité de leurs lecteurs 1. 

Après la ruine d’Elusa, le siège épiscopal fut trans- 
féré à Auch, mais Lupère fut considéré comme un 
gêneur et nul ne songea à le revendiquer; son courage 
devant l'invasion était plus qu'une accusation contre 
la poltronnerie de saint Taurin, dont l’auréole risquait 
de s’assombrir. Non seulement, de Lupère, il ne fut 
plus question, mais on imagina de lui retirer ses insignes 
épiscopaux. Dom Brugèles vit d'anciennes peintures et 
sculptures qui représentaient le saint vêtu de la dal- 
matique des diacres dans les églises d'Eauze, de Rim- 
bès, de Gavarret, de Tournus-Darré et de Lonchamp. 
On lui a depuis restitué mitre et crosse. 

Le Cartulaire noir de la cathédrale d’Auch , compilé 
dans la seconde moitié du xm1° siècle, contient une 
médiocre liste épiscopale qui, après un nommé Cera- 
tius, introduit Paternus, Servandus, Luperculus, Opta- 
lus, Pompidianus et Taurinus. Voilà bien notre saint 
Lupère logé en bonne place, mais rien ne prouve qu'il 
fut évêque; sa légende n’y suflit certes pas et le docu- 
ment de l’église d'Auch daté de 1108 encore moins 5. 
Ce document fait débuter le catalogue épiscopal 
d'Eauze par Paternus et Luperculus, mais le fugitif 
Taurinus est hors de cause. En somme, de Lupère on 
savait peut-être un nom, et c’est quelque chose quand 
on songe que ce nom représentait un personnage réel 
et un culte ancien 4. Cependant le martyrologe hiéro- 
nymien n’en gardait aucun souvenir et, seule, la mé- 
moire populaire l'avait conservé jusqu'au x-xr° siècle. 
Les moines s’empressèrent de le pourvoir d’une lé- 
gende, mais trompés par une similitude de conso- 
nances, ils identifièrent le saint d'Eauze avec un 
martyr d'Espagne. Les vocables Lupus, Luperus, 
Lupercus, Luperculus étaient en grande faveur sur les 
deux versants des Pyrénées et l'Espagne possédait 
deux saints nommés Lupercus -ou Luperculus; l'un 
était originaire de Saragosse, où il subit le martyre 
avec dix-sept autres chrétiens sous Datianus: on les 
fêtait le 16 avril et Prudence composa un hymne à 
leur louange. L'autre était originaire de Léon et y fut 
marlyrisé avec ses deux frères Victor et Claude, le 
30 octobre 306. On combina ce qu’on savait de ces 
saintes gens, on ajouta le reste et Eauze fut pourvu 
de son patron authentique, évêque et martyr. 

On en était là depuis des siècles quand, «sous les 
ruines d’un bâtiment rectangulaire, dans la première 
tranchée du chemin de fer, au sud de la route de 
Condom », cette inscription fut heureusement décou- 
verte. C’est une tablette de marbre blanc, mesurant 
0"36 de hauteur sur Om41 de largeur. « Entière quand 
les ouvriers l’ont rencontrée, elle a été brisée à coups 
de pioche et ses fragments ont été enfouis dans les 
remblais du chemin de fer » dont on n’a pu retirer que 
six morceaux. Elle contient neuf lignes, dont huit sont 
de longueur à peu près égale et laissent toutes une 


1J.-J. Monlezun, Histoire de la Gascogne depuis les 
temps les plus reculés jusqu'à nos jours, in-8°, Auch, 
1846. — 2 Arch. départem. du Gers, G 16: publié dans 
les Archives historiques de la Gascogne, 1839. — ? Gallia 
christiana, t, 1, p. 967. — 47. Duchesne, Fastes épis- 
copaux de l'ancienne Gaule, in-8°, Paris, 1900, t, τι, 
P. 95, donne une liste des évêques d'Eauze depuis Mamer- 
tinus qui assista au concile d’Arles, en 314, jusqu’à Scupilio 
qui siégeait à celui de Bordeaux, en 673-675. — ὁ Piette, 
Note pour servir à l'épigraphie d'Elusa, dans Bull. de la Soc. 


EAUZE 


1696. 


marge de 2 à 4 centimètres, à l'exception de la sixième 
qui commence au bord de la tablette; la neuvième, 
plus courte, paraît formée d'un seul mot placé vers 
le milieu du bas de la pierre " (fig. 3896). 


3896, — Inscription d’'Eauze. 


D'après Bull. de la Soc. nat. des antiq. de France, 1881, 
t. XLII, p. 84. 


Les caractères sont du vi® cu du vire siècle, leur 
hauteur varie de 13 à 32 millimètres; ceux des deux 
premières lignes sont plus grands que les autres: à 
l’avant-dernière ligne il y a une ligature des lettres 
ΙΕ ΘΕῚΣ 

La restitution du texte est diflicile. On y voit claire- 
ment qu'un personnage nommé Quietus, curateur de la 
cité des Elusates, avait fait un vœu au martyr Luper- 
cus, Lupercius ou Luperculus. Le Vœu, certainement 
accompli, comme le constate l'inscription, semble 
l’avoir été par une femme étrangère (peregrina) appe- 
lée Nonnila. Le saint n’est pas Lupero mais Luperco, 
le c est nécessaire. La mention d'un curalor civitatis 
dans une inscription chrétienne est rare, mais non pas 
sans exemple, on en rencontre en Afrique 5. La grande 
difficulté est dans la dernière ligne; néanmoins le texte 
paraît pouvoir être ainsi complété : 


Q[ulietus curator 

civitates Elosa- 

lium votu[m ips-] 

e promisil [lestame-] 

nlo Luperc{o martyr]i No- 

nnila pereg{rina cJom- 

mendav{it nJomin- 

6 Μείαϊϊε..... 

u  comml{endalum (votum) complevil] 


L'emploi de Ο à la place de & est rare, mais non 
pas exceptionnel. L'emploi des caractères onciaux est 
également rare. Le P dans la haste se recourbe au bas 
et vers la droite est de forme exceptionnelle; on la 
retrouve au musée du Vatican dans la curieuse épi- 
taphe de Pupus Torquatianus et dans une autre égale- 
ment publiée par Marini. 


des antiq., 1881, τ, χει, p. S4-89, n., 4; Lavergne, dans 
Revue de Gascogne, 1881, t. xxI1, p. 154; 1883, t. χχιν, 
p. 11; Héron de Villefosse, citant une note de De Rossi, 
dans Bull. de la Soc. des antiq., 1881, p. 274-276; E. Le 
Blant, Les actes des martyrs, Supplément au recueil de dom 
Ruinart, dans Mém. de l’ Acad, des inscript., 1882, t, xxx, 
p. 221, note; Nouv. recueil, 1892, p. 825, n. 294; Corp. 
inscr. lat, ἴ, χπὶ, n. 563. — * De Rossi, Bull. di arch. 
crist., 1878, p. 28. D’après Tillemont, Hist. des emp., t. v, 
p. 771, Rufin serait né à Eauze, fils d'un cordonnier. 


1097 


A l’époque du bas-empire, nous trouvons au sujet 
du curator civilatis certaines particularités dans Cas- 
siodore ὃ; elles s'appliquent évidemment à Quietus 
d'Eauze. La première prescription est d'ordre général : 
ul laudabiles ordines curiæ sapienter qgubernes; la 
deuxième est ainsi conçue : Moderata pretia ab ipsis 
quorum inlerest facias custodiri. Non sis merces in 
potestate sola vendentium; æquabilitas grata custodiatur 
in omnibus. Opulentissime siquidem el hinc gratia 
civium colligitur, si prelia sub moderatione serventur. 
« Fais observer aux vendeurs des prix raisonnables; 
que la marchandise ne soit pas à la discrétion des seuls 
marchands; qu'on maintienne en faveur de tout le 
monde cette modération des prix si désirable. Car on se 
ménage la plus vive reconnaissance de ses concitoyens 
_ en maintenant un juste équilibre des prix.» Le cura- 
teur avait pour mission de surveiller le marché, les 
transactions entre particuliers, ce que les textes juri- 
diques appellent Forum rerum venalium. Ils établissent 
de véritables taxes de maximum pour les denrées qui 
sont apportées de la campagne sur le marché de la 
ville ou étalées dans les boutiques des negotiatores. 

Comment les magistrats municipaux acquirent cette 
sorte de droit de fixer le prix des marchandises? Nous 
lignorons. La formule de Cassiodore est certainement 
antérieure à Cassiodore, mais nous ne savons pas exac- 
tement de combien de temps. Ce qui est certain, c’est 
que, de son temps, le curateur aussi bien que le défen- 
seur ont la charge de concilier les intérêts du produc- 
teur et ceux du consommateur, nec legibus patiaris 
opprimi, nec charitale consumi, en établissant un tarif 
raisonnable. Cette mesure était particulièrement né- 
cessaire dans les nombreuses villes qui n’avaient pas 
de caisse frumentaire ?. Poursecourir la plèbe, il fallait 
_ empêcher une élévation trop considérable du prix des 
_ denrées ὅ. 


H. LECLERCQ. 
EBBON (ÉVANGÉLIAIRE D’) Manuscrit con- 
servé à la bibliothèque municipale d’Épernay, 265 mil- 
… Jim. sur 210; 178 feuillets écrits, dont deux gardes; 
. lignes longues, 23 par page. N° 1722. 
Mabillon, Annales ord. S. Bened., t. 11, p. 508; 
᾿ς Gallia christiana, t.1x, p. 34; A. de Bastard, Peintures 
_ des manuscrits, pl. cxix-cxxn; Catal., 1867, p. xt; 
P. Paris, Sur un évangéliaire carolingien de la biblio- 
thèque d'Épernay, dans Comptes rendus de l’ Acad. des 
inscr., 1878, IVe série, t. vi, p. 97-103, et dans Revue 
de Champagne et de Brie, 1874, t. vu, p. 87-90; L’évan- 
géliaire d'Épernay, dans Bulletin monumentul, 1878, 
Ve série, t. vi, p. 268 ; E. Aubert, Manuscrit de l’abbaye 
d'Hautvillers, dit évangeliaire d’'Ebon, dans Mémoires 
de la Soc. nat. des antiq. de France, 1879, IVe série, 
τ. x (xL de la collection), p. 111-127; Die Trierer Ada- 
Handschrift, 1890, p. 93, pl. xxxv-xxxvi; H. Omont, 
_ Recueil de manuscrits grecs des départements, 1886, 
p. 29; L. Paris, Catalogue des imprimés de la biblio- 
_ thèque communale d'Épernay, 1883, t. 1; cf. A. Taus- 
serat, dans Revue de Champagne et de Brie, 1884, 
τὶ xv1, p. 328-331; Recueil de fac-similés à l'usage de 
l'École des chartes, n. 139; S. Berger, Histoire de la 
Vulgate pendant les premiers siècles du moyen âge, 
-  in-80, Paris, 1893, p. 278-281, 382; P. Leprieur, L'art 
de l'époque mérovingienne et carolingienne en Occident, 
- dans A. Michel, Histoire de l’art, 1905, t. τ, part. 1, 
p-360, fig. 174 ; A. Venturi, S{oria dell'arte italiana, in-89, 
“Milano, 1902, t. τι, p. 310, 311, 317, 318, fig. 226, 227. 
Le manuscrit provient de l’abbaye d'Hautvillers, 
où il ἃ été conservé jusqu'à la Révolution. Il est tout 


à Variarum, 1. VII, c. x. — * Code Justinien, 1. X, tit. 
xxvu, lex 2, n. 12. — " Ch. Lécrivain, Remarques sur les 


… Jormules du curator et du defensor civitatis, dans Cassio- 
dore, dans Mél. d'arch. et d'hist., 1884, τι 1V, p. 133-138. 
— ! Ces vers sont écrits en petites capitales romaines, 


EAUZE — EBBON (ÉVANGÉLIAIRE D’) 


1698 


entier écrit en lettres d’or; les caractères sont tracés 
avec une grande régularité et une fermeté de main 
toujours soutenue. Le vélin est très fin, bien conservé, 
sans aucune trace de piqûre, il est demeuré assez blanc, 
sauf quelques feuillets légèrement tachés. Le manu- 
scrit a été exécuté dans la première moitié du rxe siècle, 
à la demande du célèbre archevêque de Reims, Ebbon, 
sous la direction de l’abbé Pierre, d’'Hautvillers. On 
peut serrer cette date de plus près. 

Le premier feuillet du manuscrit est occupé par un 
poème composé de quarante-six vers léonins 4, servant 
de dédicace. Nous nous dispensons de transcrire cette 
pièce, qu'ont donnée P. Paris, op. cil., p.98-99, et E. Au- 
bert, op. cit., p. 122-123 ainsi que 5. Berger, op. cil., 
p. 278. Ces vers lourds et incorrects nous disent 
qu’'Ebbon fit copier et décorer le manuscrit, tandis 
qu'il occupait le siège archiépiscopal de Reims, sous 
les yeux de Pierre, abbé d’'Hautvillers, pour Foffrir 
à cette abbaye, dont saint Pierre était le patron. Ma- 
billon a pensé reconnaître au douzième vers le nom 
du décorateur : petrus placidusque magisler, c'étaient, 
selon lui, l'abbé Pierre et maître Placide. C’est une 
erreur de traduction; le texte de la dédicace y contredit 
formellement. C’est sur l’ordre d’Ebbon, cujus ad 
imperium, que le livre a été entrepris; s’il y avait eu 
deux exécuteurs de cette volonté, les verbes seraient 
mis partout au pluriel, tandis qu’ils sont tous au sin- 
gulier. Il n’y a donc vraiment qu'un seul artiste en 
cause et placidusque magister est une des trop nom- 
breuses épithètes dont s’encombrent ces vers empha- 
tiques. La loi grammaticale et le sens littéral de la 
dédicace sont d'accord pour ne point admettre la per- 
sonnalité du « maître Placide ». La description nous 
apprend encore que le manuscrit était protégé par une 
reliure en ivoire; elle a disparu. 

Le manuscrit n’est pas antérieur à 816, puisque 
c'est en 817 que Louis le Débonnaire se souvint de 
son frère de lait, Ebbon, en fit d’abord son bibliothé- 
caire, puis, en 817, un archevêque de Reims. Il occupa 
paisiblement ce siège jusqu’en 833, mais, l’année sui- 
vante, il prit parti dans la grande querelle qui divisa 
l’empereur et ses fils, s’attacha à Lothaïire et, à l’assem- 
blée de Compiègne, se prononça pour la déposition de 
Louis. En 834, Louis le Débonnaire battit l’armée de 
Lothaire, reconquit le pouvoir et chassa Ebbon de 
Reims; l’année suivante, 835, l'archevêque fut destitué 
au concile de Thionville et enfermé dans l’abbaye 
de Fulda. En 840, Ebbon, à la mort de Louis le Débon- 
naire, remonta pour quelques mois seulement sur son 
siège; mais ce retour passager de fortune dut être 
employé à autre chose qu'à faire copier des manuscrits. 
Aucun flatteur, pour impudent qu'il fût, n'aurait osé 
alors traiter de dulce et nobile lumen le prélat qui avait 
négocié la trahison de Lügenfeld et qui avait dégradé, 
dans l’église de Saint-Médard de Soissons, l'ami de son 
enfance et le protecteur de sa jeunesse. C’est donc entre 
817 et 834 que se place le manuscrit. M. Janitschek est 
disposé à croire qu'il a été exécuté avant 823, puisque 
les vers qui l'accompagnent ne font aucune allusion 
au grand voyage missionnaire en Danemark, accompli 
par Ebbon en cette année. Cette conclusion n’est pas 
justifiée, car les panégyriques ofliciels du 1xe® siècle 
sont malheureusement à l'ordinaire fort étrangers à 
la véritable histoire. 

A la suite de la dédicace, nous trouvons la lettre de 
saint Jérôme au pape Damase dont les bibles im- 
primées ne reproduisent plus que la première partie, 
la seconde se rapportant exclusivement à l'intelligence 


toutes égales, sauf celles du commencement de chaque 
vers. Ces dernières ont une hauteur double et sont entre- 
mêlées de quelques majuscules onciales. Les vers, séparés en 
deux parties par une marge médiane, donnent à ces deux 
pages l'aspect de feuilles écrites sur deux colonnes, 


1699 


des tables de canons évangéliques (voir ce mot, Dic- 
tionn., t. ru, col. 1959) tombés depuis longtemps en 
désuétude. Puis, au feuillet 3 v°, le Prologus quatuor 
Evangeliorum qui commence ainsi : Plures fuisse qui 
Evangelia scripserunt, et Lucas in evangelista testatur… 
quæ adversis aucloribus edita diversarum hæresium 
fuere principia : ut est illud juxia Ægyptios, εἰ Thomam 
et Matthiam et Bartholomeum, duodecim quoque apo- 
stolorum quos enumerare longissimum est... Au fol. 6, 
vient une deuxième lettre de saint Jérôme à saint 


EBBON (ÉVANGÉLIAIRE D’) 


1700: 


et enluminé qu'il fut retrouvé, en 1791, par les com- 


missaires de la nation chargés de recueillir le mobilier 


de toutes les maisons religieuses. L’explication la 
plus vraisemblable de ce fait est que le manuscrit com- 
mandé par Ebbon ne se trouva achevé qu'après les 
mésaventures qui forcèrent le prélat à quitter la 
France, sans souci ni moyen, dans ce naufrage de son 
opulence, de réclamer un volume dont la livraison ne 
devait sans doute se faire que contre une honnête- 
compensation. Son successeur sur le siège de Reims, 


à f£ 


ἐστε RTE RS 


3897. — Évangéliaire d’'Ebbon : 


portiques et canons. 


D'après Venturi, Sloria, t. 11, p. 311, et E. Aubert, dans Bull. de la Soc. des antiq., t. XL, pl. 11-vunr. 


Damase : Sciendum etiam ne quis ex simililudine nune 
error involval. Au fol. 7, commencent les canons, 
ou tables de concordance des quatre évangiles, com- 
posées par Eusèbe de Césarée. D'abord, l'indication des 
passages qui s'accordent dans les quatre récits, puis 
ceux qui s'accordent dans trois récits seulement, puis 
dans deux, puis enfin ceux qui ne se lisent que dans le 
seul évangile de saint Jean, Aux canons succèdent 
la table des chapitres et enfin le texte des quatre 


évangiles. Chaque évangile est précédé d’une grande . 


miniature représentant l’évangéliste écrivant son livre, 
les yeux levés vers le rouleau que lui montre l’ange, 
le lion ailé, le bœuf et l’aigle, selon qu'il s’agit de saint 
Matthieu, de saint Marc, de saint Luc ou de saint Jean. 
Le volume se termine par le Capitulare evangeliorum 
ou tableau des lectures liturgiques de l’évangile. 

Ce manuscrit précieux fut-il, en son temps, un 
«laissé pour compte »? C'est tout à fait probable, 
puisque, commandé par l'archevêque de Reims et 
destiné à lui être remis, il n’a pas été livré à son haut 
client et c’est dans l’abbaye où il avait été calligraphié 


Hincmar, était de plus son ennemi personnel et ne 
songeait guère à introduire dans sa librairie un manu- 
scrit, pour précieux qu'il pût être, dans lequel Ebbon 
était loué; l'abbé Pierre conserva le livre et c’est celui 
que nous décrivons ici. 

Les canons sont tracés sous des portiques composés. 
d’un fronton triangulaire soutenu par deux colonnes. 
Les portiques, tous de même dimension, ne diffèrent 
que par des détails d’ornementation et par les couleurs, 
Ainsi, dans les uns, les frontons sont formés par le 
simple assemblage de moulures diverses, dans les autres, 
les moulures sont séparées par une bande de feuillage, 
Les colonnes sont tantôt lisses, tantôt torses, et de 
marbres différents. L'architecture de ces portiques est 
évidemment composée par un artiste qui possédait une 
connaissance plus ou moins approfondie de l'art 
antique. Le profil des fronlons, les chapiteaux, qui 
sont une imitation du chapiteau corinthien, les feuilles 
dessinées sur les plates-bandes comprises entre les 
moulures et qui sont une réminiscence de la feuille 
d'acanthe, tout enfin rappelle certaines fresques 


Se 


“ρων ας 


τ» 


pu gum Φ- 


termes ἐν 


5 


1701 


retrouvées à Pompéi. Au droit des colonnes, aux deux 
extrémités de la corniche, sont peints des personnages, 
des animaux et des arbustes qui méritent d’être décrits 
page par page (fig. 3897). 

Premier portique : sur ce fronton, l’on voit deux 
arbustes de nature différente : l’un est couvert d’une 
végétation rare et ses feuilles lancéolées se rapprochent 
de celles du saule, trois petits oiseaux sont perchés sur 
les branches; le deuxième arbuste n'appartient qu'à 
une flore de fantaisie, son tronc rabougri est ombragé 
d’un panache de verdure, mais tronc et verdure sont 
peints en rouge, bleu foncé, jaune et or. Au sommet 
du fronton, un fleuron, sur lequel est perché un gros 
oiseau à crête rouge !. 

Deuxième portique : deux personnages debout, 
nu-tête, portant la tunique étroite dont le bas est 
dentelé, des braies collantes avec des jarretières à 
bouts flottants serrées au-dessous du genou. L'homme 
de droite porte un long bâton d’une main et une gerbe 
de blé de l’autre main; l'homme de gauche le regarde 
venir, bras et mains ouverts, et manifeste la surprise; 
au sommet, fleuron et oiseau ?, 

Troisième portique : deux hommes vêtus de longues 
robes talaires, chacun tient à la main un rouleau et 
celui de gauche ἃ devant lui un coffre rond, celui de 
droite, un coffre carré, remplis de rouleaux semblables ; 
ces deux hommes ont les pieds nus ; au sommet, fleuron 
et oiseau *. 

Quatrième portique : le peintre n’a tracé sur ce fron- 
ton qu'un buisson à feuillage de plusieurs couleurs et 
un arbre élancé dont les feuilles, rassemblées en forme 
de cône tronqué, sont aussi figurées par des points 
alternativement jaunes, bleus et rouges. 

Cinquième portique : deux charpentiers, vêtus de 
braïies collantes et d’une blouse serrée à la taille par une 
ceinture. Le charpentier de gauche est incliné sur le 
rampant du fronton et travaille avec une hachette; 
son camarade se repose, assis sur la corniche, la jambe 
pendante; il tient également à la main une hachette; 
au sommet, deux feuilles adossées #, 

Sixième portique : un paon et un autre gros oiseau 
ressemblant à une autruche, mais sans queue, picorant 
des plantes; au sommet, deux feuilles adossées 5, 

Septième portique : il est surmonté à gauche par un 
chasseur qui vient de lancer un trait contre un animal 
placé à droite; ce chasseur est vêtu de braies collantes 
et d’une ample tunique retenue à la taille; le trait vient 
de partir; car le bras droit est encore tendu et la main 
grande ouverte; la main gauche tient trois autres traits 
en réserve. L'animal, blessé au cou, n'appartient à 
aucun genre définissable; n’aurait-il pas un collier ? et 
dans ce cas, ce serait peut-être une des représentations 
du chasseur qui prend son chien en guise de gibier. 
Les colonnes de ce portique et du portique suivant 
offrent une composition toute nouvelle. Deux tores les 
divisent en trois sections, percées chacune d'ouvertures 
simples et géminées d’où s’élancent de grandes palmes 
vert et or ὃ; au sommet, deux feuilles adossées. 

Huitième portique : deux sculpteurs vêtus comme 
les charpentiers du cinquième portique, sauf l’usage 
qu'ils font de jarretières. Celui de gauche, à genoux 
sur le rampant du fronton, frappe avec une masse en 
fer sur la tête d’un long ciseau; celui de droite fait la 
même besogne, mais s’est assis paisiblement; au som- 
met, fleuron surmonté d'un oiseau 7. 

Neuvième portique: un lion, bien dessiné et peint 
des couleurs de la nature, semble prêt à bondir sur une 


2 A. Venturi, op. cit., t. 11, p. 311, fig. 227, le troisième 
à gauche. — "Ἐς Aubert, op. cit., pl. 11. — %E, Aubert, 
op. cit., pl. 111; A. Venturi, op. cit., t. 11, p. 311, fig. 227, le 
premier à droite. — 4 E, Aubert, op. cit., pl. αν A. Venturi, 
op. cil., t. 11, p. 311, fig. 227, le premier à gauche; Leprieur, 
op, cit., t. 1, p. 360, fig. 174. — 5 A. Venturi, op. cit., t. u, 


EBBON (ÉVANGÉLIAIRE D') 


1702 


proie, gros mouton noir broutant; au sommet, deux 
oiseaux adossés, perchés sur le fleuron #. 

Dixième portique : deux clercs vêtus de longues 
robes, assis sur des escabeaux dorés, recouverts de 
coussins rouges. L'un des personnages tient sur ses 
genoux un rouleau déployé qu'il semble étudier; le 
deuxième a laissé échapper le rouleau, qui gît à ses 
pieds, et semble songeur; ces deux figures ont les pieds 
nus; au sommet, un fleuron et un oiseau ἢ. 

Onzième portique : sur le fronton sont peints de 
grands vases, où viennent manger et boire des oiseaux 
de taille et de plumage variés; ce motif est familier à 
l’art antique et à l’art des catacombes #, 

Douzième portique : deux chasseurs, vêtus de braies 
collantes avec,jarretières et de tuniques, l’une étroite, 


3898. — Évangéliaire d’'Ebbon : saint Marc. 


D'après Venturi, Storia, t. 11, p. 310, fig. 126. 
l’autre flottante et serrée à la taille par une ceinture 
que l’on ne voit pas, mais que l’on devine. Tous deux 
visent, celui de gauche avec la flèche placée sur son 
arc, celui de droite avec un javelot, l'oiseau perché sur 
le sommet du fronton et en plein vol néanmoins, ce 
qui le distingue de tous les autres 1, 

Les quatre grandes miniatures représentent les 
évangélistes écrivant. Tous quatre sont assis sur des 
tabourets recouverts d'un coussin de pourpre; ils 
tiennent à la main la plume et le livre posé sur les 
genoux. L'expression du visage est forcée, mais encore 
belle, l’attitude du corps est fière et vigoureuse, les 
plis de l’ample vêtement donnent une sorte d'illusion 
de draperie. Les accessoires, l’encrier et le suppeda- 
neum n'ofirent rien d'intéressant. Ces quatre grandes 
miniatures dénotent chez l’enlumineur un réel talent. 
Dans les petits personnages qui ornent les canons : 


p- 311, fig. 227, le troisième à droite. — * Ἐς Aubert, op. cit., 
pl. v. — *E. Aubert, op. cit, pl. vi; A. Venturi, op, cit., 
t. 11, p. 311, fig. 227, le premier à gauche. — * A, Venturi, 
op. cit., p. 311, fig. 227, le deuxième à gauche. — ? FE. 
Aubert, op. cit., pl. vrr. — 1° A, Venturi, op. cit., t. 11, p. 311, 
fig. 227, le deuxième à droite. — :1E, Aubert, op. cit., pl. vin 


1703 


sculpteurs, charpentiers, il a su donner le mouvement 
par l'observation de la nature; le lion, le paon, quelques 
oiseaux sont également observés avec attention et 
figurés avec habileté, mais pour les évangélistes, il 
y ἃ eu effort d'’idéalisation. Les têtes très étudiées 
et très modelées, les cheveux rendus avec minutie, les 
plis trop cherchés et trop multipliés, le vague des fonds 
sur lesquels se détachent les figures : tout ceci indique 
que l’auteur a renoncé, en peignant ses quatre grandes 
compositions, à l'étude du modèle vivant; il a manifes- 
tement cherché ses modèles hors de la nature, s’est 
astreint à reproduire, en les interprétant, des types 
traditionnels (fig. 3898). 

On s’est demandé quelque temps si les évangiles 
d’'Ebbon n’avaient pas été copiés sur le manuscrit de 
Saint-Médard de Soissons (voir Dictionn., t.1rr.fig. 2019). 
11 n’en est très probablement rien. L'étude du détail 
du texte n’est pas favorable à cette hypothèse; ce qui 
est bien certain, c’est que les évangiles de Saint- 
Médard n’ont jamais été prêtés aux moines d'Haut- 
villers, qui ont eu entre les mains et sous les yeux 
d’autres modèles. Mais le texte de l’un et l’autre manu- 
scrit est le seul courant au commencement du1x"°siècle. 
Le manuscrit d'Hautvillers permet de localiser une 
école d’enluminure à laquelle on a donné le nom d'école 
de Reims, dont l’abbaye d'Hautvillers ne fut vraisem- 
blablement qu'un des centres et d’où est sorti le célèbre 
psautier d'Utrecht, dans lequel on s’accorde à recon- 
naître aujourd'huila manière, pour ne pas dire même, 
par endroits, la main du manuscrit d'Ebbon. 

H. LECLERCQ. 

ÉBIONISME. Il est certain qu'on ne saura jamais 
grand’chose des sectes qui, de très bonne heure, se 
greffèrent sur la souche chrétienne. La Diaspora igno- 
rait les anathèmes rigides en honneur sur le vieux 
terroir juif et s’accommodait parfaitement de tolé- 
rances imprévues. La haute opinion que les juifs de la 
dispersion se faisaient de la Loi les tenait en garde 
contre l'excès de ferveur des néophytes, toujours dis- 
posés à bannir et à condamner les règles et les maximes 
religieuses dont ils se contentaient auparavant. Cet 
empressement à abandonner leurs vieilles croyances 
pouvait convenir à merveille aux païens convertis; les 
juifs ne s’appliquaient pas semblable mesure et non 
seulement ne répudiaient pas la Loi, mais prétendaient 
n'être pas dispensés de son observation et de son res- 
pect. Le christianisme leur agréait sans doute, mais le 
judaï me n'avait pas démérité à leurs yeux et ils pré- 
tendaient tirer parti de sa tolérance doctrinale sans 
rompre cependant avec lui. Ils entraient de bonne foi 
dans le christianisme et y introduisaient une partie 
au moins du mosaisme, car en se tournant vers l’avenir 
ils n’entendaient pas rompre avec le passé ni même s’en 
détacher à l’amiable. Une rupture leur semblait aussi 
injuste que superflue, car le christianisme ne se présen- 
tait-il pas comme la continuation et l'achèvement du 
mosaïsme ? en lui se réalisaient les figures, à lui abou- 
tissaient les prophéties, par lui s’accomplissaient les rites 
symboliques. Cette tolérance n'allait pas sans dangers. 

Le foyer de ces opinions se trouva d’abord à Jéru- 
salem, d'où il émigra à Pella, lors de la campagne de 
Vespasien. Cette communauté émigrante, presque 
nomade, se composait de judéo-chrétiens, qui se ré- 
pandirent de là en Pérée et plus tard en Syrie. Au dire 
de saint Épiphane, ils auraient même essaimé en Asie, 
à Rome, en Nabatée, en Panéade, en Moabitide et à 
Chypre . Cette vue paraît exacte, car l'Église de Pella, 


1S, Épiphane, Hæres., xxx, ἢ. 18, P. G., t. xL1, col. 435, 
— 195. Justin, Dialogus cum Tryphone, ce. XLvn, P, G. 
t. vi, col. 577. --- L. Duchesne, Histoire ancienne de l'Église, 
1911, t. 1, p. 123, — Κι, Irénée, Adv, hæreses, 1. 1, ©. ΧΧΥῚ; 
IRL EL 'xv, xxx: 1. ἘΝ; Ὁ. AxxnT: LV CNP CE VIT, 
col. 686, 879, 917, 946, 1072, 1120; Origène, Ado. Celsum, 


EBBON (ÉVANGÉLIAIRE D’) — ÉBIONISME 


1704 


même en y rattachant ses colonies de Syrie et de Pa- 
lestine, compte pour assez peu dans le vaste développe- 
ment de la Diaspora, qui fut le grand réservoir du judéo- 
christianisme. Cette même tolérance, qui portait les 
judéo-chrétiens à marier la Loi et l'Évangile, les incli- 
nait aussi à vivre en bons termes avec les chrétiens 
moins débonnaires, dont ils passaient l’exclusivisme 
comme une manie fâcheuse. Ce traitement, on nele leur 
appliquait guère. Saint Justin connaît de ces judéo- 
chrétiens et leur fait bon accueil; personnellement, il 
pense qu'ils seront sauvés, pourvu qu'ils ne cherchent 
pas à propager leur façon de comprendre le christia- 
nisme; mais les esprits de la trempe de Justin sont en 
petit nombre et, à part ce très petit nombre, les autres 
n’acceptent pas la communion des judéo-chrétiens ὃ. 

Car tel est le nom sous lequel on continue à les dé- 
signer jusque vers le milieu du 1° siècle et leur quartier 
général est Jérusalem, même détruite et bouleversée. 
Jérusalem garde intact son prestige, d'autant plus 
intact que ce sont principalement des individus qui, 
dans la Diaspora, conservent d'elle une si profonde 
estime. Dans quelle mesure ces judéo-chrétiens épar- 
pillés ont-ils formé des communautés, c'est ce que nous 
ne sommes pas en mesure de savoir. Si ces communau- 
tés ontexisté, quels ont été leurs rapports avec l'Église 
de Jérusalem, c'est ce que nous ne sommes pas en état 
de dire. Mais il ne semble pas contestable que cette 
Église professe les mêmes opinions qu’on reprochera 
à ses afliliés. Au déclin du 115 siècle, le judéo-christia- 
nisme ἃ un représentant célèbre, Hégésippe, auquel 
nous devons quelques utiles indications. Par lui nous 
savons que l'Église de Jérusalem, d’abord fidèle à 
la tradition, fut ensuite travaillée par diverses hérésies, 
dont un certain Théboutis, par dépit de n'être pas 
devenu évêque, donna le premier spécimen. Il est 
permis de penser qu'Hégésippe n’a pas regardé de fort 
près à ces questions, quand il écrit que ces hérésies se 
rattachaient aux diverses sectes juives : esséniens, 
galiléens, hémérobaptistes, masbothéens, samaritains, 
sadducéens, pharisiens. « Cette énumération contient 
des termes assez dissemblables, mais l’idée générale est 
juste et les faits la confirment. Comme le judaïsme, 
dont elle était issue, l’Église judéo-chrétienne donnait 
à la pratique de la Loi une importance hors ligne et 
ne se défendait pas assez contre les spéculations doctri- 
nales ὃ.» Hégésippe est un touriste averti et curieux 
qui ἃ ses préférences sans doute, mais que la largeur 
d'esprit prépare aux vastes synthèses historiques. Il 
paraît avoir entrevu l’idée supérieure d’une tradition 
primitive conservée par le parallélisme des successions 
épiscopales. Son respect tendre pour l'Église de Jéru- 
salem ne l’induit aucunement à négliger, à méconnaître 
ou à nier la valeur qui s’attache au témoignage d'Église 
sans aucun alliage de judéo-christianisme, comme celle 
de Corinthe et celle de Rome. 

La dénomination qui vient frapper les judéo-chré- 
tiens comme d’un stigmate date de l'époque de saint 
Irénée. Il advint une fois de plus que ceux qui mon- 
traient le plus de largeur furent traités en sectaires; 
car pour Irénée et plus encore pour Origène, le judéo- 
christianisme est une secte, avec tout ce qui s'attache 
de fâcheux à cette idée de secte ". C'était d’abord le 
nom de nazaréens qu'on leur avait jelé 5 et qui sur- 
vivra jusqu'au temps de saint Jérôme, mais pareil nom 
évoquait de trop près le souvenir de Jésus pour ne pas 
faire rejaillir quelque prestige sur ceux qui le portaient; 
on trouva mieux 5, On trouva Ebionim, en grec πτωχοί, 


1. 11, ce. 151. V, οὐ χα, LXV, P. G.,t. ΧΙ, col. 791, 1277, 1288; 
Tertullien, De præscriptionibus, €. xxx, P. L., t 1, 
col. 45. —5 Act., ΧΧΥῚ, 5. — " Ce sobriquet d'ébionites a-t-il 
été choisi ou infligé, c'est ce qu’il est impossible de déter- 
miner; rien ne s'oppose à ce que les judéo-chrétiens s'en 
soient parés eux-mêmes 


1705 


Ce n’était pas une injure, loin de là; c'était plutôt 
un éloge, mais c'était surtout un classement. Si parfaits 
et si purs, si édifiants que pussent être ceux sur lesquels 
tombait ce sobriquet, ils formaient groupe, et former 
groupe équivaut à être montré du doigt. L'Évangile 
avait dit : Bienheureux les ebionim ?! les « pauvres » 
du Christ, les déshérités du monde en même temps 
que les héritiers du royaume; non seulement ils ne s’en 
cachaïient pas, mais ils s’en faisaient gloire, leur pau- 
vreté volontaire était comme le lien mystérieux qui 
les rattachait à la primitive Église de Jérusalem. 
. En Orient, la pauvreté n'implique pas comme en Occi- 
dent l’idée d'une responsabilité personnelle. On y est 
pauvre comme on y est vivant, parce que le pauvre 
a besoin de peu de chose pour vivre et que la richesse 
est malaisée à acquérir, incertaine à retenir. Tandis 
qu'en Occident la pauvreté laisse supposer le désordre, 
l'incapacité, une tare quelconque, en Orient le pauvre 
est l’inoffensif, satisfait de peu,sympathique et résigné. 
La littérature de l’Ancien Testamentavait rendu popu- 
laire l’ebion, l'homme pieux, doux et chétif, auquel 
d’opulentes compensations sont promises dans l’autre 
monde. Le mot s'employait individuellement et collec- 
tivement, il s’y attachait une nuance de tendresse, 
comme si on avait dit : le pauvre de Dieu. Pour que 
l'illusion fût parfaite, et elle était facile dans les pro- 
vinces qui n'avaient aucun rapport avec la petite 
Église errante de Batanée, ebion devint le nom du 
fondateur imaginaire de la secte des ébionites. Saint 
Épiphane trouve l'explication de son goût et n’en 
cherche pas d’autre; il n’est pas le 5611". Eusèbe ima- 
_gine autre chose; selon lui, le nom d’ébionites s’ex- 
plique par la basse opinion que les sectaires avaient 
. de Jésus-Christ’; pour Origène, mieux renseigné, 
l'appellation vient tout simplement du mot hébraïque 
ebion, mais l’Alexandrin ne peut se défendre d’un facile 
jeu de mots et déclare que cette pauvreté s'entend 
de leur pauvreté d’esprit*. L’explication et le calembour 
walaient mieux que la trouvaille de saint Philastre, 
qui écrit sans plus de façons : ÆEbion discipulus 
Cerinthi5; mieux avisé, saint Irénée constate que, sur 
certains points, les ébionites se séparent des cérin- 
thiens. 
Mais il y eut ébionites et ébionites, rigoristes contre 
. laxistes, le groupe connut la plaie des sous-groupes 
et ceux-ci ne se firent pas faute de rafliner plus encore. 
Les rigides tenaient l’observance judaïque pour indis- 
. pensable et obligatoire, ils parlaient dans le vide et le 
concile de Jérusalem les condamna sans rémission ; les 
. modérés s’égarèrent à la suite de ce Thébutis, candidat 
malheureux à l’épiscopat. C'était une manière de se 
. rencontrer, mais hors de l’Église ; dès lors, la pente fut 
rapide et la fusion resta impossible, bien que les deux 
fractions s’accordassent à nier la divinité du Christ. 
Les rigides faisaient de Jésus un saint homme né de 
. Marie et de Joseph; les modérés admettaient la nais- 
. sance par l'opération du Saint-Esprit, mais niaient que 
Jésus eût existé comme Dieu avant sa naissance®. 
C'était échouer misérablement parmi les hérésies 
délirantes de ces deux premiers siècles; cependant 
l'ébionisme offrait un élément plus durable d'intérêt ; 
il subsistait comme une survivance archéologique, 
comme un noyau isolé, un stade dépassé, un état 
arriéré du judéo-christianisme des premiers temps. La 
uvreté elle-même était moins un idéal qu'une doc- 
né et une forme d'opposition. Saint Irénée n’a pas 
Νὰ cet aspect original de l’ébionisme, lequel n'a pas 
échappé à la perspicacité d'Origène. Dans la descrip- 
tion d'Irénée, les ébionites ou ébionéens sont par-dessus 


À Luce, vr, 20; Matth., v, 3. —? V. Ermoni, L'ébionisme 


1899, t. Lxvr, p. 483, note 3, cite les textes des Pères. — 
> Eusèbe, Hist. eccles., 1. III, ce. χχναι, P. ας, t. XX, col. 273. 


DICT. D'ARCH. CHRÉT. 


ÉBIONISME 


dans l'Église naissante, dans Revue des questions historiques, 


1706 


tout des juifs qui pratiquent la circoncision, les obser- 
vances légales, se tournent pour la prière du côté de 
Jérusalem, professent que le monde a été créé par 
Dieu lui-même, ce qui les distingue des gnostiques de 
toute catégorie. Ils s’attachent ἃ la Loi, accueillent les 
prophètes, mais à condition de les expliquer ἃ leur 
façon : quæ sunt autem prophelica, curiosius exponere 
niluntur,s’accommodent del’évangile desaint Matthieu 
— il veut dire l’évangile des Hébreux — rejettent les 
épîtres de saint Paul, qu'ils tiennent pour un apostat, 
et aboutissent ἃ accepter un Christ, fils de Joseph. 
D’après Origène, certains admettaient la conception 
virginale; d’après les Philosophumena, les ébionites 
soutiennent que Jésus a reçu ce nom et celui de Christ 
de Dieu à cause de sa fidélité à la Loi. 

Le phénomène est complet et d’un réel intérêt. Re- 
an, toujours empressé à généraliser afin d’assimiler 
plus sûrement le christianisme aux religions d’origine 
humaine, a fait néanmoins cette vive remarque dont on 
peut conserver quelque chose : « Il est arrivé dans le 
christianisme, écrit-il, ce qui arrive dans presque 
tous les grands mouvements; les fondateurs de la reli- 
gion nouvelle, aux yeux des foules étrangères qui s’y 
étaient affiliées, n'étaient plus que des arriérés, des 
hérétiques; ceux qui avaient été le noyau de la secte 
s’y trouvaient isolés et comme dépaysés 7. » Bien plus, 
ils s’en trouvaient exclus et, en dépit de certaines atti- 
tudes individuelles et de certaines opinions bienveil- 
lantes, cette séparation était déjà manifeste au déclin 
du πὸ siècle. 

L'erreur d’où procédait cette déviation aboutissant 
à une exclusion se laisse découvrir dans une étroitesse 
d'esprit poussée jusqu’à l’obsession. Les actes et les 
sentences favorites de Jésus réhabilitaient et glori- 
fiaient la pauvreté; il n’en avait pas fallu plus à des 
ebionim de vue rétrécie pour tirer des conséquences 
subversives. Pour eux, comme pour les spirituels du 
ΧΠΙΣ siècle, la pauvreté est la pierre de touche hors de 
laquelle le salut est non seulement compromis, mais 
impossible. Cette étroitesse permet de juger ce qu’on 
peut attendre de cerveaux ainsi fermés; ils apportent 
un fanatisme au moins égal à défendre les observances 
mosaïques et les rites juifs et à exalter la pauvreté, ce 
qui les entraîne avec des explications confuses et des 
systèmes embarrassés qui avoisinent les rêveries de 
la cabbale et les fantaisies du bouddhisme. 

Les ébionites ont rendu à Renan un service qu'il leur 
paya en bienveillantes paroles; ces retardataires 
devinrent sous sa plume les représentants d'un état 
primitif de la croyance chrétienne. « Les ebionim, écrit- 
il, restaient fidèles à l'esprit primitif de l'Église de 
Jérusalem et des frères de Jésus, d’après lesquels 
Jésus n’était qu'un prophète élu de Dieu pour sauver 
Israël, tandis que, dans les Églises sorties de Paul, 
Jésus devenait de plus en plus une incarnation de Dieu. 
Selon les chrétiens helléniques, le christianisme se 
substituait à la religion de Moïse comme un culte 
supérieur à un culte inférieur. Aux yeux des chrétiens 
de la Batanée, c'était là un blasphème. » L'opposition 
est habile et adroiïtement mise à profit pour la thèse, 
seulement elle ne repose pas sur des faits et n'offre 
même pas matière à discussion historique. L'Église 
de Jérusalem, à l’époque où elle se tenait en conlact 
doctrinal avec les Églises fondées par saint Paul, n’en 
différait d'aucune manière; ce furent les circonstances, 
telles que la fuite à Pella, l’appauvrissement et le dessé- 
chement de ce qui prolongeait l'Église de Jérusalem 
sans la continuer, qui rompit ce contact et livra un 
petit groupe rétrograde à l'influence de ses affiliés de la 
— " Origène, Contr. Cels., 1. II, n. 1, P. G., t. ΧΙ, col. 791: 
Periarchon, 1. IV, n.22, P. G., t. x1, col. 38$S.—5S, Philastre, 
De hær., ce. XXXvn, P t. ΧΙΙ, 60]. 1154. — 4 V, Ermoni, op. 


cit., Ὁ. 485, n. 2. ΤΕ. Renan, Les Évangiles, 1877, p. 47. 


IV. — 54 


1707 


Diaspora. Ceux-ci accommodaient toutes choses à leur 
gré, maintenant les observances mosaïques, appli- 
quaient les termes consacrés, comme ceux de synago- 
gues et d’archisynagogues, aux églises et aux prêtres, 
imposaient les rites périmés ; par contre, ilsse débarras- 
saient sans hésitation de ce qui eût mérité autant et 
plus d’attachement. Parmi les apôtres, Jacques et 
Pierre obtenaient leurs respects, Paul était outragé, 
vilipendé de toutes façons. Bien mieux, ils exerçaient 
leurs préférences sur les livres saints, acceptant les uns, 
rejetant les autres. Cette méthode s'explique par le 
souci de faire coïncider la doctrine avec le système 
qu'elle a pour objet d'autoriser; il faut, dans ce but, 
alléger le canon des textes embarrassants et c’est ainsi 
que les ébionites aboutissent à un choix restreint 
d’écrits canoniques.L’évangile de saint Matthieu trouve 
grâce devant eux mais après avoir été amputé, premiè- 
rement, de ses deux premiers chapitres, relatifs à la 
généalogie et à la naissance miraculeuse; deuxième- 
ment, de plusieurs passages d’une harmonisation im- 
possible avec le thème doctrinal des ébiontiles. Pour les 
autres évangiles, ils en font peu de cas. Marius Mercator 
soutient qu'Ébion se servait des évangiles de Marc et 
de Luc. Il résultait de ces choix un canon assez com- 
posite et fantaisiste, où l’Ancien Testament avait à 
subir de bizarres interprétations allégoriques. Ainsi 
allégé, ce canon s’encombrait de livres apocryphes, 
notamment du Petri circuitus. 

Tout ceci ne pouvait agréer à l’Église chrétienne, de 
plus en plus rigide dans son affirmation d’un canon 
intangible des livres saints. D’où les polémiques qui, 
dès la fin du rr siècle, ont pris le ton acerbe et tranché 
ordinaire à ce genre de discussion. L’ébionéen Sym- 
maque, auteur d’une version grecque de l’Ancien Tes- 
tament, entreprend la défense de ses coreligionnaires?, 
qui, de plus en plus, élargissaient la distance entre 
l'Église et leur secte; elle en était bien une désormais. 
Les ébionites avaient un baptême particulier, mais qui 
était admis comme valide encore au temps de saint Jé- 
rôme; ils célébraient l’eucharistie, mais ici leur dis- 
sentiment devenait grave, puisque, au dire de saint Épi- 
phane, ils employaient le pain azyme et l’eau pure. Le 
refus de faire usage de vin tenait à leurs idées encra- 
tistes. Saint Épiphane ajoute que, cette eucharistie, 
ils ne la célébraient qu'une fois l’an, sans doute par 
imitation et en souvenir de la Pâque juive. Eusèbe 
assure qu'ils célébraient au contraire tous les di- 
manches, mais conservaient, outre le dimanche, l’ob- 
servarce du sabbat et de touslesrites judaïques. On ne 
saurait être plus éclectique; le samedi, tout était à la 
mode juive; le dimanche, tout à la mode chrétienne; 
Théodoret donne la même indication. Ces vieux éru- 
dits, Eusèbe, Épiphane et Théodoret, tout à leur curio- 
sité, ne semblent pas s’être doutés que cet éclectisme 
était le plus sûr moyen de se faire rabrouer et exclure 
par tous les partis auxquels la secte prétendait se 
rattacher étroitement; elle était scandale pour les 
juifs et abomination pour les chrétiens. C’est d’ailleurs 
l'ordinaire résultat des tentatives de conciliation. 

Dans tout ceci il y avait une part de contradiction 
et de chimère, dont l’ébionisme mourut pour n'avoir 
pas su ou pas voulu l’expulser. L’ébionisme comme 


1 Nest. blasph., c. xnt, P. L., t. xLvIx, col. 928, n. 14. — 
? Eusèbe, Historia ecclesiastica, 1. VI, c. xviI-xvu1, par lequel 
nous savons qu’Origène tenait ces livres d’une dame appelée 
Juliana (originaire de Césarée en Cappadoce, cf. Pallade, 
Hist. Lausiaca, c. CxLvn), qui les avait reçus en héritage 
de Symmaque lui-même, Divers auteurs latins du 1v° et 
du ve siècle connaissent les symmachiens comme formant 
une secte judéo-chrétienne, Victorin le Rhéteur, Philastre, 
l’Ambrosiaster, saint Augustin. Au temps de ce dernier, elle 
ne comptait plus qu'un très petit nombre d’adeptes. Saint 
Épiphane fait de Symmaque un samaritain converti au 
judaïsme.—? Eusèbe, qui nous rapporte le fait, Hist. eccles., 


ÉBIONISME 


1708 


le millénarisme se sont recroquevillés sur eux-mêmes 
et leur rêve intérieur les a empêchés de reconnaître les 
conditions de la vie. On ne remarque chez eux rien de 
comparable aux fourmillements fiévreux des sectes 
gnostiques, mais seulement l’hypertrophie d’une idée 
fixe. On ne badine pas sans danger avec une idée fixe. 
Après moins de deux siècles de ce divertissement, les 
ébionites avaient définitivement déraillé, non seule- 
ment de l’orthodoxie, ce qui est dangereux, mais du 
bon sens, ce qui est irrémédiable. Ils aboutissaient — 
si c'est toutefois un aboutissement à une espèce 
de dualisme de leur façon : Dieu établissant le Christ et 
le diable, le premier pour commander au siècle futur, 
le second pour régner sur le siècle présent. Ainsi dévoyé, 
on ne s'arrête plus. La haine pour saint Paul devient 
article de foi et matière à niaiseries. Paul est un gentil, 
né de gentils, venu à Jérusalem, où il tombe amoureux 
de la fille du grand-prêtre et, pour être agréé, se fait 
circoncire. Éconduit néanmoins, le prétendant, pour 
se venger, écrit contre la circoncision, le sabbat, la Loi. 
Après les niaiseries, c’est le tour des extravagances. 
Quand un ébionite tombe malade, on le plonge dans 
l’eau et on déverse sur lui des torrents d’invocations 
au ciel, à la terre, à l’eau, à l’huile, au pain, au vent, 
aux anges. Le malheureux avait à dire ensuite : 
« Secourez-moi et délivrez-moi de cette douleur. » On 
peut penser qu'il eût préféré la maladie au remède. 

Ces bizarreries n’empêchaient pas une certaine 
expansion de la secte; néanmoins, celle-ci fut toujours 
assez restreinte. L’ébionisme connut un succès relatif 
en Égypte et, de très bonne heure, la version grecque 
de son évangile s’y répandit. Dès le règne de Trajan, 
on y voyait circuler un « Évangile selon les Hébreux » 
dont le titre servait à le distinguer et peut-être à 
l’opposer à un « Évangile selon les Égyptiens » en 
usage dans la communauté chrétienne d'Alexandrie. 

« Beaucoup plus loin, dans les populations du sud de 
l'Arabie, où le judaïsme avait fait déjà et ne cessa de 
faire de nombreuses recrues, la prédication évangé- 
lique s'était fait entendre sous sa forme judéo-chré- 
tienne. Pantène, qui visita ce pays vers le temps de 
Marc-Aurèle, y trouva l’évangile hébreu ὅ, que l’on 
disait avoir été rapporté par l’apôtre Barthélemy, 
premier missionnaire de ces contrées lointaines. Cepen- 
dant, même avec cette diaspora, l’Église judaïsante 
resta toujours peu nombreuse. Elle eut sans doute à 
souffrir, sous Trajan et sous Hadrien, des calamités 
qui s’abattirent alors sur la nation juive. Au temps 
d'Origène, elle faisait petite figure. Le grand exégète 
écarte " l’idée que les cent quarante-quatre mille élus 
d'Israël, dans l’Apocalypse, puissent représenter des 
judéo-chrétiens : ce chifire lui semble trop élevé. 
Comme Origène écrit après deux siècles d'Évangile, 
son comput doit s'étendre à cinq ou six générations. 
On voit qu'il n'a pas l’idée de grandes multitudes. 

« Il y avait encore des nazaréens ou ébionites au 
1ve siècle. Eusèbe, saint Épiphane, saint Jérôme, celui- 
ci surtout, les ont connus. C’est le plus souvent à 
propos de leur évangile qu’il est question d'eux. Quand 
on parle de leur doctrine, l'appréciation n'est pas 
favorable. Çà et là on distingue chez eux quelques 
traces de l'influence exercée par la grande Église où 


LV,c. x,, P. G., τ. xx, col. 453, identifie, selon l'usage, cet 
évangile hébreu avec l'original de saint Matthieu. — # Ori= 
gène, In Johannem, ©. 1, n.1, P. G., t. XIV, col. 21. --- 5. 
Jérôme, Epist. ad. August., LXXXIX, 13, P. L., t. ΧΧΙΣ, 
col. 924 : Quid dicam de Hebionitis qui christianos se simu- 
lant ? Usque hodie per totas Orientis synagogas inter Judæos 
hæresis est quæ dicitur Minæworum et a Pharisæis nunc usque 
damnatur, quos vulgo Nazarwos nuncupant, qui credunt in 
Christum filium Dei natum de virgine Maria et eum dicunt 
esse qui sub Pontio Pilato passus est et resurrexil, in quem 
εἰ nos credimus. Sed dum volunt et Judæi esse et christiani, 
nec Judwi sunt nec christiani. 


1709 


même de rapprochement avec elle. La fusion s’opéra 
sans doute, mais par démarches individuelles. Aucune 
des communautés judéo-chrétiennes n’entra comme 
telle dans les cadres des patriarcats orientaux. 

« Ainsi finit le judéo-christianisme, obscurément et 
misérablement. L'Église, à mesure qu’elle s’était déve- 
loppée dans le monde gréco-romain, avait laissé son 
berceau derrière elle. Elle avait dû s’émanciper du 
judéo-christianisme, tout comme du judaïsme lui- 
même. À son dernier voyage à Jérusalem, saint Paul 
avait eu à subir et les brutalités des juifs et la mal- 
veillance des judaïsants ; c’est auprès des Romains qu’il 
avait trouvé refuge et protection relative. Cette situa- 
tion est symbolique !. » 

H. LECLERCQ. 

EBROMAGUS. Ausone, écrivant à Paulin’, alors 
retiré à Saragosse, l’engage à revenir dans son pays 
natal : 


Ecce tuus Paulinus adest : jam ninguida linquit 
Oppida Iberorum; Tarbellica jam tenet arva; 
Ebromagi jam tecla subit; jam prædia fratris 
Vicina ingreditur; jam labitur amne secundo.… 


« Quand donc viendra-t-on me dire : Eh bien | ton 
… Paulin arrive | Déjà il quitte les villes neigeuses des 
Jbères; le voilà dans la plaine de Tarbes; le voilà 
à Ebromagus; il passe maintenant dans les domaines 
de son frère, plus voisins de nous ὃ.» Qui était et où 
habitait ce frère de Paulin ? Il n'importe guère ici; 
ce qui est manifeste, c’est qu'Ausone imagine voir son 
ami suivant la route indiquée par l’Itinéraire d’Anto- 
. nin, de Saragosse à la ville d’Aspe; et, à l’autre extré- 
mité du trajet, au lieu de l’amener à Bordeaux par les 
_ dernières stations de la route d’Agrippa, il lui fait 
-prendre la voie du fleuve vers Langon, tout comme 
plus tard Sidoine Apollinaire en donnera le conseil à 
un sien ami 4. Ce qui ressort de cet itinéraire est con- 
firmé par la philologie et par l’archéologie, à savoir 
- qu'Ebromagus se trouvait sur la route des Pyrénées, 
entre Tarbes et la rencontre de la Garonne vers Bor- 
_deaux. Cette villa Ebromagus a été déplacée, tiraillée, 
_transplantée au gré des érudits. Dom de Vic et 
“dom Vaissete opinaient pour Bram°, d’autres pour 
Branne ὅ, pour Bourg *, pour Embrau *, pour Langon ὃ; 
il faut décidément la chercher sur une ligne voisine 
des routes conduisant de Bordeaux aux Pyrénées, près 
d'un affluent navigable de la Garonne, non loin d’une 
voie romaine dite voie Césarée ou Ténarèse, qui suivait 
- la crête des collines qui séparent le bassin de la Ga- 
-ronne du bassin de l’Adour. Or c’est dans ces parages 
que furent découvertes en 1871 des ruines gallo-ro- 
- naines, exactement au lieudit villa Bapteste, commune 
de Moncrabeau (arrondiss. de Nérac, Lot-et-Garonne). 


LL. Duchesne, op. cit., t. 1, p. 126-128. — * Ausone, 
Æpisl,_xx1iV, vers 124 sq. — * R. Dezeimeris, Note 
. sur l'emplacement de l'Ebromagus de saint Paulin, 
dans Actes de l'Académie de Bordeaux, 1874, IIIe série, 
Χχχν" année, p. 17-30 : « Je rapporte, dit-il, vicina non pas 
à ce qui concerne Paulin, mais à ce qui concerne Ausone, 
au est clair, en effet, que, dans tout ce passage, ce dernier 
… fait voyager son ami avec la rapidité de la pensée, et, par 
conséquent, par étapes considérables. Si les domaines du 
frère avaient été très voisins d’Ebromagus, Ausone n'aurait 
pas, en cet endroit, mentionné un relai qui n’eût pas con- 
- Stitué un acheminement vers lui. »—* C'est dans sa lettre 
ἃ Lrigetius, alors à Bazas, que Sidoine écrit que, s’il veut 
venir le joindre à Bordeaux, Pontius Leontius et son fils 
Paulinus, les premiers des Aquitains, iront à sa rencontre 
“à Langon : Ecce Leontius meus, facile primus Aquitanorum, 
æcce jam parûm inferior parente Paulinus, ad locum quem 
Supra dixi [portum Alingonis], per Garumnæ fluenta refluen- 
Lia, non modo tibi cum classe, verum etiam cum flumine occur- 
nt: ΤΙ paraît ressortir de cette phrase que ces personnages 
habitaient le voisinage, peut-être un peu au-dessous de 
#angon. Or, c’est un fait acquis à l’histoire littéraire 


ÉBIONISME — EBROMAGUS 


1710 


Dans la lettre déjà citée, Ausone, alors à Noverus, 
près de Saintes, fait cette remarque : « Du moins, si 
un éloignement supportable nous séparait, on pourrait 
se considérer comme voisins, et combler la distance 
par un échange de lettres fréquentes : c’est ainsi que 
Saintes communique facilement avec Bordeaux, et, 
par Bordeaux, avec Agen » : 


Santonus ul sibi Burdigalam, mox jungil A ginnum?… 


Si Ebromagus se trouvait sur l’emplacement de 
Bapteste, on saisit la justesse du rapprochement, 
allusion directe aux conditions ordinaires de rési- 
dence de Paulin et d’Ausone. 

Enfin, dans une autre lettre à Paulin 11, lettre anté- 
rieure à la précédente et se rapportant à l’époque où 
Paulin habitait encore la Gaule, Ausone rappelle que, 
par suite d’une disette de blé dans la région de Luca- 
niac (près de Libourne probablement), il a fallu que 
son intendant, Philon, remontÂât la Garonne pour s’en 
procurer et il prie Paulin d’abord de permettre à Philon 
d'établir à Ebromagus l’entrepôt de ses achats, ensuite 
de lui prêter un bateau pour transporter les blés des- 
tinés à Lucaniac. — La Baïse permet de remonter 
jusqu’à Bapteste; et la production agricole du pays 
le désignerait tout spécialement, encore de nos jours, 
à quiconque aurait à faire un approvisionnement de 
froment. Je ne veux pas insister ici sur les détails se- 
condaires, toutefois il est bon de noter que les rensei- 
gnements fournis par Ausone sur les moyens de trans- 
port de Philon, dans son excursion d’approvisionne- 
ment, s'appliquent d’une façon toute spéciale à un 
cours d’eau tel que la Baïse. Un indice possible a été 
recueilli du séjour de saint Paulin dans ces parages. 
« C’est une tradition fort répandue aux environs de 
Nérac, et particulièrement à Bruch, d’après laquelle 
saint Paulin 56 serait un jour désaltéré à une fontaine 
dont l’eau, coulant à flots intarissables, n'aurait, 
depuis, jamais cessé de posséder la saveur la plus déli- 
cieuse. Cette poétique légende ne nous conserverait- 
elle pas le souvenir de la présence de saint Paulin 
dans le pays aujourd’hui représenté par l’arrondisse- 
ment de Nérac 1.» 

Tout semble concourir à nous ramener vers la villa 
Bapteste de Moncrabeau. La toponymie, loin de sou- 
lever une objection, appuie cette identification. La 
nomenclature des noms de lieux anciens est parfois 
de nature à déconcerter, elle n’en reste pas moins une 
source d'informations d'une importance considérable. 
Les transformations de ces noms résultant d’influences 
multiples, il est prudent de chercher en cette étude des 
arguments confirmatifs, plutôt que des preuves déter- 
minatives. Si la villa Bapleste doit être identifiée avec 
Ebromagus, comment expliquer que ce nom ancien, 


(dom Rivet, Hist. litt. de la France, t. τι, p.409) que Pontius 
Leontius descendait de la famille de saint Paulin (Pontius 
Paulinus). Saint Paulin, d’autre part, cite plusieurs fois les 
Langonnais comme des gens lui étant chers et dévoués 
(Baurein, Variétés bordelaises, t. v, p. 294; t. νι, p. 3) et 
l’on a conclu que lui ou sa famille avaient des domaines à 
Langon. On voit par là combien il est naturel de supposer 
que les prædia du frère de saint Paulin fussent situés dans 
le voisinage de Langon. — " Histoire générale de Languedoc, 
t. 1, p. 634, citée par Corpet, traducteur d’Ausone, de la 
collection Panckoucke, t. 11, p. 439, et par P. de Labriolie, 
Ausone. Un épisode de la fin du paganisme. La correspon- 
dance d’'Ausone et de Paulin de Nole, avec une étude critique, 
des notes et un appendice sur le christianisme d'Ausone, 
in-16, Paris, 1910, p. 46, note 3. ‘ Opinion de Rabanis, 
Étude sur scint Paulin, 1840, p. 13. — τ Opinion de Joseph 
Scaliger, de Sanson, de dom Devienne et de Souiry, Études 
sur saint Paulin, t. 1, p. 155 sq. — * Opinion de Vinet et de 


P. de Marca. — " Opinion de Nolibois, dans L’Aquitaine, 
4 et 11 juin 1865.— ἢ Ausone, Epist., XXIV, vers 79 56. — 
M Ausone, Epist., xx1I1. — 15 Tamizey de Larroque, dans 


Revue de Gascogne, mars 1873, p. 139. 


1711 


célèbre en son temps, n'ait laissé dans la contrée au- 
cune trace apparente ? 

«Le bourg de Moncrabeau est construit sur un 
rocher, dont la base est baignée par la Baïse :. » Cette 
description succincte nous autorise à admettre que 
cette localité devait, par sa situation, mériter de 
recevoir devant son nom le préfixe si généralement 
usité au commencement du moyen âge pour désigner 
les lieux élevés : Mons. « Bapteste étant à l’une des 
extrémités de la commune de Moncrabeau ?, » cette 
bourgade a pu s’appeler dès le rv° ou le ve siècle : 
Mons-Ebromagus. « Magus est ungradical celtique 
latinisé, qui a toujours été précédé de l’accent dans la 
prononciation, de sorte que la voix a fait valoir à son 
détriment une voyelle de soutien (ordinairement un 0) 
dont il était précédé. Par là il n’est resté de toute la 
terminaison que la consonne initiale m, au moyen de 
laquelle s’est formé le son nasal rendu en français par 
on, en, an. Argentomagus [a fait] Argenton (Indre) et 
Argentan (Orne); Cassinomagus, Chassenon (Cha- 
rente); Hebromagus, Bram, autrefois Brom (Aude); 
Mosomagus, Mouzon (Ardennes); Noviomagus, Noyon 
(Oise), Novion (Ardennes), Nouvion (Aisne), Nyon 
(Suisse), Noyen (Sarthe); Ricomagus, Riom (Puy-de- 
Dôme); Rolomagus, Rouen (Seine-Inférieure), Rouan 
(Indre-et-Loire), Rom (Deux-Sèvres) *. Partois même 
la nasale s’est perdue , comme dans Cisomagus, 
Chisseau (Indre-et-Loire); Senomagus, Senos (Vau- 
cluse). D’après ces principes, Monsebromagus doit 
devenir Montebrom, et, lorsqu'il s’agit d’une localité 
de Gascogne, on peut conjecturer, avec une grande 
apparence de vérité, que l’e placé de la sorte a dû 
tendre à s’accentuer davantage et à devenir un a. 
C’est par cette transmutation de voyelles que le nom 
analogue d’une localité voisine, Montrevel (Dordogne), 
est devenu peu à peu Montravel. D'autre part, la 
finale sourde om a dû tendre vers un son lourd et trai- 
nant, et produire Montabroum, Montabroun, Monta- 
broou. 

« Arrivé à ce point, soit simplement Montebrom, en 
s’en tenant aux seuls éléments incontestables, soit 
Montabroun, en tenant compte des tendances du lan- 
gage local, le nom devait subir un des accidents pho- 
nétiques les plus irrésistibles des dialectes de ce pays-ci: 
je veux parler du déplacement de l’r. Le latin camera 
devient chambre dans les dialectes du nord; en gascon, 
l’r se reporte en avant et fait crambe; pauper fait, 
en français, pauvre, en gascon, praube. J. Quicherat 
cite‘ Derventum devenu Drevant (Cher); Durcaptum 
devenu Drucal (Somme) et L. Drouyn’, en étudiant 
les rues de Bordeaux, trouve, dans les plus anciens 
documents, la rue de la Cabrerie (Capra) qui devient 
peu à peu la rue de la Craberie; il trouve ailleurs le 
quartier de Sent-Cabrasi qui devient Sent-Crabasi. 
D’après cette loi bien connue, Montebrom où Monta- 
broun a dû devenir Montrebom ou Montraboun, et, 
par suite de la confusion constante du { et du c, Mon- 
crebom ou Moncraboun, ce qui se confond facilement 
avec la forme gasconne actuelle Moncrabeu (Moncra- 
beau) *. » 

Aux déductions étymologiques fondées sur des 
règles générales vérifiées à maintes reprises, la diplo- 


? De Laflore, Rapport sur l'excursion du Congrès archéo- 
logique aux ruines de Bapteste, dans Congrès archéologique 
de France, xr11° session, 1874, p. 104, n. 32. — 3 Jhid., 
p.95, π, 37. — ? J. Quicherat, De la formalion française des 
anciens noms de lieux, in-8°, Paris, 1867, p. 49. — 4 Jbid., 
p. 50. — * Voir, dans les divers volumes des Archives 
historiques de la Gironde, cette forme exclusivement usitée 
dans les temps un peu reculés du moyen âge. — ? Op. 
CIE Dr 19, ? L, Drouyn, Archives municipales de 
Bordeaux. Bordeaux vers 1460. Descriplion topographi- 
que. " R, Dezeimeris, op, cil., p. 27-28, » Faugère 


EBROMAGUS 


1712 


matique apporte une confirmation positive sous la 
forme d’un acte daté de l’année 1283 et attestant la 
forme Montcabrel, qui implique en gascon Moncabreu; 
on ne saurait être plus rapproché de Moncrabeu et 
Moncrabeau. 

La villa Bapteste ne demande pas un si long raison- 
nement pour se faire identifier. Au rve siècle, l'évan- 
gélisation de l'empire romain s’opérait rapidement 
grâce à l'adoption du christianisme comme religion 
d'État par Théodose. Les évêques favorisaient l’im- 
pulsion et multipliaient les édifices destinés au culte : 
églises et baptistères. Entre amis on se communiquait 
les plans, les descriptions, les distiques qu’on admirait 
le plus. Paulin fournissait son ami Septime-Sévère 
d'inscriptions appropriées au baptistère de Primuliac: 
il ne semble pas trop hasardeux de supposer que lui- 


même ait élevé un baptistère à Ebromagus, et ct 


baptistère laissa son souvenir dans la villa Bapteste. 
Le mot a persisté à travers les âges, comme persistent 
en nos contrées d'innombrables vocables sous lesquels 
ilest aisé de retrouver l’ancienne destination des lieux : 
Lagleyze (ecclesia), Lacapère (capella), Molère (mole- 
trina), Savonnières (saponaria), Moutiers ( 

rium); on en citerait bien d'autres encore dont les 
découvertes archéologiques confirment l'indication. 

Ce furent les conseils et l'influence de Beulé qui déci- 
dèrent les fouilles entreprises à la villa Bapteste ». 

Le plan de la villa est un vaste parallélogramme di- 
visé en deux quadrilatères presque égaux et coupés 
transversalement par un rectangle. Autour du rec- 
tangle et des quadrilatères ouest, sont groupés, le long 
de galeries symétriques, cinquante petits locaux 
entourés de murs. Un grand couloir de 5 mètres de 
large, ayant servi de portique couvert, occupe sur toute 
la façade nord une longueur de 50 mètres. Il était pavé 
de mosaïques, et les pierres de taille, également espa- 
cées pour servir aux colonnes, sont encore en place. IL 
en est de même d’égouttoirs en parements sur lesquels 
tombaient les eaux du toit, avant de s’écouler dans 
l’aqueduc qui longe cette partie de l'édifice. Sur les 
cinquante locaux, qui ont été probablement des cham- 
bres, et les quatre couloirs, vingt-deux chambres et 
trois couloirs sont encore pavés de mosaïques ou em 
conservent des traces. Le quadrilatère situé à l'est 
consiste en une vaste cour, décorée sur tout son péri- 
mètre d’une colonnade en pierre d'ordre dorique, dont 
quelques bases de colonnes sont demeurées sur leurs 
socles. Les salles exposées au midi et à l’ouest ont 
presque toutes des hypocaustes. 

On n’a pas trouvé trace de l’entrée principale, mais . 
tout donne lieu de croire qu'elle était tournée à l'est, 
conformément à la recommandation de Columelle. 
Une large baie dans le mur antérieur a été mise au 
jour dans l’axe même de l'édifice. Deux autres grandes 
portes, dont l’une se voit encore, se faisaient face sur 
les côtés. Nous avons ici une cour d'entrée avec ses 
portes charretières, à l’usage d’une exploitation agri- 
cole, et la loge du portier, réduit d’étroites dimensions 
qui flanque une de ces deux portes. 

L’aile nord de l'habitation ne servait que pendant 
la saison d'été, on y allait vivre à la fraîcheur ; en hiver, 
l'existence y eût été impossible, faute de moyen de 


du Bourg, Mémoires sur les fouilles de Bapleste, dans 
Congrès archéologique de France, X11® session, 1874, 
p. 38-56; de Laflore, Rapport sur l'excursion du Congrès 
archéologique aux ruines de Bapteste, ibid., p. 95; Reprise 
de la discussion sur la villa de Baptesle, ibid., p. 172-176; 
Leo Drouyn, Découverte d'une villa gallo-romaine, dans 
Actes de l'Académie nationale des sciences, belles-lettres et 
arts de Bordeaux, 1115 série, xxxv* année, 1874, p. 11-154 
cf. Moniteur universel, 9 janvier 1872; Revue des sociélés 
savantes des départements, nov. et déc. 1872; La Gironde, 
14 oct. 1872, 23 oct, 1872; Le Monde illustré, 29 oct. 1872. 


ñ 


41713 


_chaufrage. Ce qui distingue cette aile nord, c’est le 
grand portique, promenoir de 50 mètres de long sur 
mètres de large, exposé à toutes les brises; ce sont 
aussi les mosaïques, plus soignées que dans le ‘reste de 
l'habitation. L'aile du midi et l’aile de l’ouest offraient 
des salles moins grandes, moins nombreuses, moins 
glaciales surtout grâce aux hypocaustes aménagés 
sous le pavement de la plupart d’entre elles, hypo- 
ustes dont les cheminées d'appel demeurent visibles 
dans les murs. 
La villa a subi avec le temps des remaniements dont 
trace subsiste, notamment dans la superposition de 
ux mosaïques. Les objets découverts ont été recueillis 
en grand nombre et, avec les mosaïques, concourent à 
onner l’idée d'une maison de plaisance et d’une exploi- 
tion agricole : fers de construction, ustensiles de mé- 
ge, armes, pièces de harnachement, objets de toilette, 
vases rustiques, d'innombrables débris de poterie noire 
_et rouge de toute pâte et de toute forme. Une tête d’en- 
fant d’un bon style, des fonds de vases où les noms 
des potiers sont gravés en lettres grecques, deux chapi- 
teaux composites en marbre blanc, une lampe en terre 
Den le chrisme, des monnaies (200 pièces envi- 
depuis Auguste jusqu’à Constantin. 
l’est de la villa, une salle octogonale est suivie d’une 
ibside trilobée, à laquelle s’amorce une grande salle; 
t ici que se placeraient le sanctuaire et le baptistère. 
ne peut mettre en doute la vraisemblance de ces 
ces annexés à une installation importante : nous 
ïons montré (voir DOMAINE RURAL) que les grands 
maines ruraux de l'empire romain possédaient 
non seulement des organisations paroissiales, mais un 
ergé y était attaché. Il est plus que probable que tel 
fut le cas du baptistère de la villa située à peu de 
ance d’'Ebromagus et qui fit partie du patrimoine 
saint Paulin. 


H. LECLERCQ. 

, ECCE HOMO.LAa représentation du Christ exposé 
be après le supplice dela flagellation est, croyons- 
is, unique dans les monuments de l’art chrétien pri- 
f. Une fresque du cimetière de Prétextat, long- 
ps interprétée comme le couronnement d'épines, 
pouvoir être revendiquée, non sans vraisem- 
ce, pour le baptême de Jésus dans le Jourdain; 
ι contraire, aucun doute n’est possible sur l’interpré- 
tion à donner d’une des scènes d’un anneau d'or 


EBROMAGUS — ECCE HOMO 1714 


recourant à l'emploi de l'or, de l'argent et d'autres 
métaux. Tous les sujets sont empruntés à l’histoire 
évangélique et figurent : l’Annonciation, la Visitation, 
la Nativité, l’Adoration des mages, le Baptême du 
Christ, l’Ecce homo, la Visite des saintes femmes au 
tombeau. Toutes ces petites scènes paraissent inspirées 
par des modèles anciens que nous avons maintes fois 
rencontrés et décrits, sauf pour l’avant-dernière, qui 
nous donne la première représentation d’un épisode 
qu’on peut croire également inspiré par quelque mo- 
dèle ancien. Le Christ, revêtu de la robe de pourpre en 
signe de dérision, est gardé entre deux soldats debout, 
à moins qu'on ne préfère admettre que l’un des person- 
nages extrêmes porte le casque et la cuirasse, l’autre 
étant un simple spectateur. 

La beauté du travail technique, la symbolique et 
l’histoire concourent à faire de ce minuscule objet un 
précieux monument. Les scènes sont figurées à l’aide 
de xnielles infiniment délicates. Dans la scène de 
l’Annonciation, la Vierge Marie porte un vêtement 
sombre, tandis que la robe blanche de l’ange Gabriel 
est figurée au moyen de l’argent. Pour la Visitation, 
le graveur, n’ayant que deux personnages à représenter, 
s’est avisé de réduire le champ du rectangle par deux 
croix grecques posées sur des piédestaux en argent. Il 
est possible que, pour la Nativité, l’artiste ait voulu 
figurer la grotte, auprès de laquelle on distingue la 
Vierge debout et deux têtes — peut-être l’âne et le 
bœuf ? — par-dessus. L'Adoration des mages n'offre 
rien de particulier; le Baptème du Christ, conforme 
aux données suivies traditionnellement par les artistes 
chrétiens, offre à droite deux témoins que leur vête- 
ment d'argent peut, à défaut d'ailes, faire supposer 
des anges. La Visite des saintes femmes au tombeau 
nous montre l’ange ailé et vêtu d'argent à droite, à 
gauche deux femmes, l’une en vêtements sombres, 
l’autre de teinte plus claire. 

Le chaton est posé à plat sur le huitième pan de 
l’octogone; il consiste en un disque dont la tranche à 
double biseau porte, sur le biseau supérieur, ces mots 
niellés occupant tout le pourtour (fig. 3899) : 


+ OCGTITAONEYAOKIACECTEDbANOCACHMAC 


ὡς ὅπλῳ εὐδοχίας ἐστεφάνωσας ἥμᾶς 


sentence visiblement inspirée par le psaume v, verset 


A 


LUE 


trouvé dans la banlieue de Syracuse, avec de nombreuses 
monnaies, en 1872. Ce trésor, dont on tira plusieurs 
65 d'or, comportait des bracelets qui furent emportés 
€, beaucoup d'objets qui furent vendus à Catane, 
meau byzantin acheté par le professeur Salinas et 
depuis au musée de Palerme. L'anneau se com- 
Ρ 6 d'un jonc octogonal et d’un chaton en or massif, le 
tout du poids de 23,1 grammes; chaque pan de l’octo- 
£one mesure Om009 de long sur 0"007 de large et, 
malgré ces dimensions exiguës, le graveur est parvenu 
à M représenter parfois jusqu'à cinq personnages, 


, 


ἢ © GUINNONÉTASRIA CECTEPSANCCACHMAC 


3899. — Anneau d’'Eudoxie à Syracuse. 
D'après The archæological journal, 1881, t. XXXVII, 


Ρ. 154. 


12, et où il est facile de voir une allusion à une princesse 
nommée Eudoxie. On sait que ce nom a été porté par 
une dizaine au moins de princesses byzantines depuis 
le rve siècle jusqu'au xu°; en réalité, le choix se res- 
treint entre Eudoxia Fabia, femme d'Héraclius Ier, 
au début du vue siècle, et Eudoxia Macrembolitissa, 
femme de Constantin XIII (Ducas) et ensuite de 
Romain IV (Diogènes), au x1° siècle. Un intervalle de 
quatre siècles semblerait largement suflisant pour 
déterminer quelques particularités artistiques et des 
détails techniques autorisant l'attribution de l'anneau 


1715 


à une de ces deux époques; mais les orfèvres byzantins, 
obstinément attachés à des méthodes et à des modèles 
immuables, sont parvenus à triompher des conditions 
ordinaires imposées aux œuvres d'art. Les deux 
Eudoxie ont eu leurs partisans; nous croyons que 
c’est à l'épouse d'Héraclius que se rapporte l’anneau 
découvert à Syracuse avec un trésor de monnaies 
d’or à l'effigie de son petit-fils Constant II, qui, après 
une tentative malheureuse pour transférer le siège de 
l'empire de Constantinople à Rome, se réfugia en 
Sicile, où il mourut en 668. Ce n’est là qu’une probabi- 
lité, ou, si on préfère, une vraisemblance, mais la 
technique n’y contredit pas; bien plus, sa perfection 
justifie pleinement la conjecture d’après laquelle ce 
bijou si délicatement travaillé fut destiné à un person- 
nage de marque. La table du chaton laisse voir deux 
personnages debout de chaque côté d’une figure cen- 
trale, le Christ ou la Vierge. Celle-ci paraît être voilée 
et ce détail favorise l’opinion qui y voit la Vierge en 
vêtement sombre, tandis que le couple impérial est 
vêtu d'argent. Le mariage et le couronnement d’'Hé- 
raclius Ier et d'Eudoxie furent célébrés dans un même 
jour : l'anneau a pu être destiné à commémorer ce 
double événement 1. 

" H. LECLERC. 

ÉCHANGE. Les chartes d'échange (commula- 
tiones, cartæ concambii) sont relativement nombreuses. 
En voici quelques-unes parmi les plus anciennes. En 
686, Réolus, évêque de Reims, donne à Bercaire, abbé 
de Montier-en-Der, un village pour y construire un mo- 
nastère de nonnes?; mais comme ce village appartenait 
à l’Église de Reims, il donne en échange à cette Église 
un autre village qu'ilavait acheté. Il y eut donc échange 
cum consilio el consensu fratrum vel concivium Remen- 
sium, id est omnis cleri et illustrium virorum infra 
urbem commorantium. Cet acte porte nom d’epistola, 
assez improprement du reste, puisqu'il n’est pas rédigé 
selon la forme épistolaire ; mais il n’est pas rare, à cette 
époque, de voir faire usage du mot epistola là où on 
s’attendait à rencontrer carla. On y lit des impréca- 
tions contre ceux qui ne respecteront pas les prescrip- 
tions contenues dans la charte : que leur pouvoir soit 
anéanti comme celui d’Holopherne, que leur puissance 
soit brisée comme l'héritage d'Alexandre, qu'ils soient 
frappés comme Sodome et Gomorrhe, que l’anathème 
maranatha les atteigne jusqu’à l’avènement de Jésus- 
Christ, qu'ils soient excommuniés du corps et du sang 
du Christ, rendus compagnons du traître Judas qui 
livra le Seigneur par un baiser, atteints de la lèpre de 
Naaman qui gagna Giezi, que leur postérité entière 
périsse en sa fleur, n’ait point de fruit ni de graine et 
n’obtienne pas le pardon divin. Après cette série d’amé- 
nités, l’acte est souscrit par deux évêques : Réole et 
Ausoalde; quatre abbés : Pierre, Harmar, Hilduin, 
Léocade; deux personnages non titrés : Amalgisile 
et Bertohinde; le prêtre Gaudon, le notaire Calde- 
mar. 

Voici une charte d'échange dont les auteurs du 
Gallia christiana ont eu connaissance ὃ, mais qui 
dut, sans doute, être égarée à l’époque où Bréquigny 
rassemblait les pièces de sa collection, qui a été re- 
trouvée et publiée depuis. Le style, les formules, 
l'aspect même assurent l’authenticité du document 
tracé au calamus sur une petite feuille de velin très 
mince, haute de 0 m. 30 et large de ὃ m.14 à 0 m. 17. 
L'écriture est mérovingienne; peu d’abréviations, en- 
trelacement des lettres, absence de toute séparation 


ΤΑ, Salinas, Del real museo di Palermo. Relazione, ἡ. 57- 
59, tavola À, ἢ. 1, reproduction en couleurs et de la grandeur 
de l'original ; le même, dans Archivio storico Siciliano, nouv. 
série, 1878, τ, 117, fase, 1; Babington, au mot Rings, dans 
Smith and Checetham, Dictionary of christian antiquities, 
τι ταν p. 1800; B, Lewis, Antiquities in the museum at Palermo, 


ECCE HOMO — ÉCHANGE 


1716 
entre les mots. C’est un acte d'échange signé le 25 
avril 697, troisième année du règne de Childebert III, 
roi de Neustrie. Adalric, inluster vir, et Vualdromar, 
dixième abbé de Saint-Germain-des-Prés, convinrent 
pro bono pacis d'échanger un domaine contenant 
environ neuf bonniers, bonnaria novem, c'est-à-dire 
environ huit hectares ou seize arpents, possédés par 
Adalric, au lieu nommé Marly, Mairilaco, dans le 
pays de Poissy, in pago Penesciacinsi, et enclavé de 
toutes parts dans les terres de l’abbé, contre un do- 
maine d’une étendue indéterminée, situé au même 
lieu, mais en dehors des terres abbatiales qui le bor- 
naient d’un côté seulement. L’acte fut rédigé par 
Sicharius, scribe ou chancelier de l’abbaye, lector, et 
fut signé par Vualdromarus et par un autre abbé 
nommé Baldoaldus et enfin par neuf témoins. Les 
parties contractantes se transmettent la propriété 
entière des domaines échangés, et se soumettent, 
en cas d'infraction au contrat, tant pour eux que pour 
leurs héritiers et successeurs, à des dommages et 
intérêts d’une somme égale au préjudice causé (pares 
pari); et, de plus, à payer au fisc, socio fisco, une 
somme déterminée, mais dont le chiffre est complète- 
ment illisible. Le tout sous la garantie de la formule, 
eum slipulacione inlerposila. L’acte est daté : Actum 
Beudechisilo valle, qui est Bougival, appelé plus tard 
Carloval, à cause d’une pêcherie établie dans les 
environs par Charles-Martel, et qui redevint ensuite 
Bougival, au nom évocateur pour tous les Parisiens. 
Quociens de conmutandis ribus licit orta est condicio, 
eas sci[licel] lillerarum pagina debent [confi]rmare. 
Cum inter inlustri viro Adalrico nec non et venerabili 
viro Vualdromaro abbate, boni pacis placuit ad eo con- 
v{enire] ut inter se et [parles] eorum conmutare debi- 
rint, quod ila et ficirunt. [De]dit predictus vir Vualdro- 
marus abba Adalrico terra plus minus bannaria…. 
in loco noncopant Mairilaco quod est in pago Penes- 
ciacinsi [quod sunt] adfinis ab uno lalere et fronte 
Bertino, ab alio latere Ansberto, a quarto viro terra 
ipsius abbatis. Simili modo e contra dedil superdictus 
vir Adalricus Vualdromaro abbali in reiconpensacione 
bunnario nono in ipso loco noncopante Mairilaco quod 
sunt adfi[nis] de lotas partis ipsius abbalis. Et com- 
mulaturus quisque quod [aclcipil lenial, possediat, 
vindat, donit, conmulit, vel quicquid exinde facire vo- 
lueril liberum in omnibus pociantur arbitrium. Si 
quis viro, quod fieri minimi credimus, si aliquis de 
nos aut de heredibus vel socessoribus [nostris], contra 
hanc epistola conmulacionis ambolare voluerit.… alia…. 
sed inferre pari pares ul una cum socio fisco…. lib. 
genta debial esse multandus cum stipolacione interpo- 
sila. Actum Beudechisilovalle, sub diæ quod ficit minsis 
abrilis dies viginli el quinque, anno lercio rignum 
domni nostri Childeberti gloriosi regis. 
Vualdromarus, hacsi peccalor abba, hanc contuma- 
cionem supscripsi. 
Baldoaldus, ac si indignus abba, subscripsi — 
Serenus religi el subsce. 
+ In Dei nomene Ursinus, hac si indignus diaconus, 
subs. 
+ Chramlenus, ac si peccalor presbiler, rogilus subse. 
Sign. + Leodonis — Adrirulfus subs. —- Bettolinus 
subsc. — Sign. + Frumoaldo. — Sign. + Audromaro- 
- Sign. + Martino. 
Ego Sicharius liclor rogilus scripsi el subscripsi. 
Autre lettre ou charte d'échange intervenue à la fin 
du vue siècle entre les abbés Landerbercht et Mag- 


dans The archæological journal, 1881, τι XXXVIN, p. 153-159, 
n. IV, pl. non numérotée. — * Mabillon, Annal., t.1, append., 
p. 701 ; J. Pardessus, Dipl., chartæ, epist., leges, in-fol., Lute- 
tiæ Paris.,1849,t.11, p. 201,n.ccccvr.—"* Gallia christ.,t. vit, 
col, 421.— # A, Teulet, Charte inédite du septième siècle, 
dans Bibl. de l'École des chartes, 1840, t. 11, p. 568-570. 


Es 


1717 


noald!; elle est extrêèmement maltraitée. Chacune des 
parties contractantes fait signer l’acte par ses témoins. 
Quoiqu'il soit plein de lacunes, on y voit cependant 
qu'il en fut fait deux exemplaires quorum unusquisque 
suum habeal; ainsi chacun détenait son exemplaire. 
On y fixe l’amende contre celui qui violera la conven- 
tion, et une portion devait être au profit du fisc. 

Un ancien cartulaire nous a conservé tout entier 
l'échange fait, en 702, entre Pépin et sa femme Plec- 
trude, d’une part, et, d'autre part, l’évêque de Verdun, 
Armonius, et Anglebert, archidiacre de Saint-Vanne ὅ. 
Sur cet acte, les huit témoins qui le souscrivent portent 
tous le titre de comte. 

On trouve des modèles conservés dans les anciens 
formulaires *, où on n’a pas cessé de les imiter jusqu'au 
cours du xre siècle. Ces actes étaient rédigés en double 
expédition. Après une invocation, suivie parfois d’un 
préambule, ils commencent par une formule telle que : 
Placuit atque convenit inter N. et N. aliquid de rebus 
nostris commulare, quod ila el fecimus. Deditl ilaque 
ἮΝ... dedil e contra Ν... Après les dispositions, viennent 
les clauses qui constituaient les garanties ordinaires 
des contrats. 

H. LECLERCQ. 

ÉCHELLE DU CIEL. Les fidèles des premiers 
siècles chrétiens semblent n'avoir envisagé l’accès du 
ciel que par un procédé d'escalade. Nous les avons vus 
représenter Jésus regagnant la demeure du Père par de 
grandes enjambées ou avec le secours des anges; le pro- 
phète Élie est maintes fois représenté sur les sarco- 
phages emporté par de vigoureux coursiers sur un char; 
enfin on voit recourir très prosaïiquement à l'échelle. 
Le témoignage le plus ancien et le plus explicite se 
rencontre au début du rr1° siècle, dans l’autobiographie 
de sainte Perpétue, insérée dans les actes de son mar- 
tyre. Tandis qu’elle se trouvait en prison, dans l’attente 
de la comparution devant le juge, elle eut cette vision: 

Video scalam æream miræ magniludinis pertingentem 
usque ad cælum, et anguslam, per quam nonnisi singuli 
ascendere possent : et in lateribus scalæ omne genus 
ferramentorum infixum; erant ibi gladii, lanceæ, hami, 
macheræ : ul, si quis neglegenter aut non sursum 
adiendens ascenderet, laniaretur et carnes eius inhærerent 
ferramentis. El erat sub ipsa scala draco cubans miræ 
magniludinis, qui ascendentibus insidias præstabat, et 
extlerrebat ne ascenderent. Ascendit autem Saturus prior, 
qui postea se propter nos ultro tradiderat, quia ipse nos 
ædificaverat, et tune cum adducti sumus præsens non 
fuerat; et parvenit in caput scalæ, et convertit se et dixit 
mihi : Perpetua, sustineo le : sed vide ne te mordeat 
draco ille. Et dixi ego : Non me nocebit in nomine Jesu 
Chrisli. Et desub ipsa scala, quasi timens me lente 
ejecit caput, el quasi primum gradum calcarem, calcavi 
illi caput. Et ascendi, et vidi spatium imm nsum horti, 
el in medio. ". 

Les meilleurs textes portent tantôt scala ærea, 
tantôt aurea; le meilleur de tous (ms. Mont-Cassin, 
ΧΙ siècle) ne donne aucune épithète; le ms. de Com- 
piègne (Bibl. nat., fonds latin 17626) porte auream'; 
le ms. de Salzbourg : æream, et cette dernière forme est 
probablement la plus acceptable; Aubé, qui a consulté 
plusieurs mss de Paris, s’en tient à scalam erectam 


À Mabillon, Annal., t.1, append., p. 702; Arch. nat., K, 
tab. n. χιν; Scriptor. rer. Francicar., t. 1v, p. 665; 
Marini, Papiri diplomatici, n. 129; J. Pardessus, op. cit., 
τ, ax, p. 219, ἢ. cecexxT. — * Wasseburg, Antiq. Belg., 
P: 110; P. Labbe, Miscellanea, t. 11, p. 434; Le Cointe, 
Annal. Francor., t. αν, p. 384; Labbe, Collect, script. rer. 
Franc..t.1v, p.680; D. A. Calmet, Histoire de Lorraine,t.n, 
Preuves, p. 83; Mabillon, Annal., t. 11, p. 164; J. Pardes- 
sus, ΟΡ. cit., t. 11, Ὁ. 259, n. ceccciv. — * E. de Rozière, 
Recueil général des formules usitées dans l'empire des Francs 
du Ve au Χο siècle, 3 vol., Paris, 1861-1871, n. 298-316. 


ÉCHANGE — ÉCHELLE DU CIEL 


1718 


et la version grecque : χλίμαχα γαλχῆν, tandis que le 
ménologe de Basile, au 2 février, résume et mutile 
la vision, dans laquelle il parle de σχάλαν χαλχῆν ". 
La signification symbolique paraît claire. Cette échelle 
de fer part de la terre et atteint le jardin du paradis 
où Dieu récompense la martyre. Celle-ci rencontre au 
pied de l’échelle le dragon infernal, qu’elle écarte du 
pied; néanmoins, son ascension va se poursuivre parmi 
les périls qui la guettent à droite et à gauche sous 
forme d'armes tranchantes:. 


3900. — Échelle au cimetière de Priscille. 
D'après Bull. di arch. crist., 1906, p. 41. 


Une fresque de la première moitié du 1ve siècle con- 
servée dans le cubicule des saints Marc et Marcellin, 
au cimetière de Balbine, nous offre le même sujet à 
peine modifié. Un homme gravit une échelle au pied 
de laquelle s’agite un serpents£ (fig. 1229). Au pied de 
l’échelle un champ d’épis ; peut-être a-t-il la prétention 
d'indiquer le moment tout proche où la moisson va 
être engrangée, à moins que ce ne soit simplement un 
remplissage. 

Au cimetière de Priscille, autre exemple d’une 
échelle signifiant l’ascension de l'âme vers le ciel? 
(fig. 3900). 

La passion des saints Marien et Jacques, en 259, 
nous présente un autre récit dans lequel l’échelle du 
ciel se trouve rapprochée du souvenir de l'échelle 
mystique de Jacob : Ostensum est, inquil, fratres, 
tribunalis excelsi el candidi nimium sublime fastigium, 
in quo ad vicem præsidis judex salis decora facie præsi- 
debat, illic erat catasta non humili pulpitu, nec uno tan- 
lum ascensibilis gradu, sed mullis ordinala gradibus 
et longo sublimis ascensu. Et admovebantur confessorum 
singulæ classes, quas ille judex ad gladium duci jubebat. 
Ventum est ad me, lunc exauditur mihi vox clara et 
immensa dicentis : Marianum applica! et ascendebam 
in illum calastam, et ecce ex improviso mihi sedens ad 
dexteram ejus judicis Cyprianus apparuil el porrexit 
manum et levavit me in alliorem calastæ locum et arrisit 
εἰ ail : Veni, sede mecum ὃ. 

Cette échelle mystique de Jacob deviendra un 
thème à développement chez les ascètes et les mys- 
tiques. Si nous voulons atteindre au sommet de l’hu- 
milité et à la perfection céleste par l'humilité de la vie 
présente, il faut, par nos actes, dresser une échelle 
semblable à celle que vit Jacob en son sommeil, que les 


— 1 Passio 5. Perpetuæ, n.1v, dans J. Armitage Robinson, 
The passion of St. Perpetua, in-8°, Cambridge, 1891, p. 66. 
— 5 Jbid., p. 21-22. — ὁ J. Wilpert, Le pitture delle catacombe 
romane, in-fol., Roma, 1903, pl. CL, n. 1, p. 445; La sco- 
perta di due basiliche cimiteriali dei santi Marco e Marcelliano 
e Damaso, dans Nuovo bull. di arch. crist., 1903, p. 47-49; 
voir Dictionn., t. 11, col. 150, fig. 1229. τ. Marucchi, 
Scavi eseguiti nel cimitero di Priscilla, dans Nuovo bull. 
di arch. crist., 1906, p. 41, n. 10. ΣΡ. Franchi de’ Cavalieri, 
La Passio SS. Mariani et Jacobi, n. νὰ, in-S°, Roma, 1900, 
p. 54. 


1719 


anges gravissaient et descendaient. Montée et descente Ι 


qui n’enseignent autre chose sinon qu'on descend par 
l'orgueil et qu'on monte par l'humilité 1. L’échelle, 
continue saint Benoît, c’est notre vie en ce monde 
qu'un cœur humble élève à Dieu; les montants sont 
notre corps et notre âme et les degrés sont ceux de 
l'humilité. Cette comparaison aura tant de succès 
qu'elle sera indéfiniment reprise et retouchée; ce mot 
d'échelle s’attachera même à un saint personnage, Jean 
Climaque, comme un sobriquet résumant son œuvre, 
sa doctrine et désignant sa personne. 

On pourrait recueillir les textes indéfiniment. 
Sadoth, évêque de Séleucie et Ctésiphon, mort martyr, 
est encouragé par son prédécesseur Simon. « J'ai vu, 
raconte-t-il, cette nuit, une échelle dont la cime tou- 
chaït le ciel. Là se trouvait saint Siméon, dans une 
gloire infinie; moi, j'étais sur terre et il me criait : 
« Viens vers moi, Sadoth, viens, ne crains rien. J'ai 
« monté hier, à ton tour aujourd’hui ®. » 

Enfin, les actes de saint Polyeucte gardent le sou- 
venir de la vision de Perpétue, qui a brisé la tête du 
serpent et gravi cette échelle de bronze qui monte 
jusqu'au ciel 3. 

H. LECLERCQ. 

ÉCHELLE MUSICALE. Au vr: siècle avant 
notre ère, les cantilènes grecques n'avaient pas de modu- 
lations intérieures et jamais elles n’en eurent beaucoup. 
Ce procédé fut imaginé afin de permettre à toute sorte 
de voix et d'instruments de parcourir, sans dépasser 
leur étendue ordinaire, les diverses octaves modales. 
Telle qu'elle nous est parvenue, la nomenclature des 
échelles transposées a été imaginée pour le chant choral 
accompagné d’un ou de plusieurs instruments à vent, 
lesquels sont naturellement à hauteur fixe. 

On sait que les anciens ne connaissaient que le 
chœur à l’unisson, quand il se composait uniquement 
d'hommes adultes ; le chœur à l’octave, lorsqu'il était 
chanté par des hommes et des enfants. Il n'existait 
pas de chœurs mixtes composés de chanteurs des deux 
sexes, mais, en certaines localités, des chœurs de jeunes 
filles. Dans ces conditions, les mélodies chorales, quelles 
qu'elles fussent, devaient, pour être exécutables, se 
renfermer dans une étendue accessible à tous les genres 
de voix. Cette étendue, les maîtres de la lyrique cho- 
rale du vie siècle avant Jésus-Christ l'avaient fixée 
entre les notes instrumentales N et F, signes qui se 

=o 


traduisent par — et LES dans la notation 


moderne. La théorie et la notation grecques ne tiennent 
compte que des voix d'homme : au temps d'Aristoxène, 


les sons LE et formaient les limites extrè- 
== 


mes de l'étendue générale des voix et des instruments. 
L'échelle facilement accessible aux divers genres de 
voix féminines est placée par la nature une octave 
plus haut que celle des voix d'homme. Quant à la hau- 
teur absolue des sons, il faut admettre, ou bien que 
les voix des deux sexes ont baissé depuis l'antiquité, 
ce qui ne paraît guère probable, ou que le diapason 
grec était d'une tierce mineure à peu près au-dessous 
du nôtre. En eflet, l’octave commune à toules les voix 
d'homme va aujourd’hui de ré à RÉ. Or les sept octaves 
modales, étant chantées sans changer d'échelle tonale 
(c'est-à-dire avec la même armure de clef), embrassent 
un intervalle total de quatorzième. Pour les ramener 
toutes au diapason fa — FA, il fallut naturellement 


τς, Benoît, Regula, c. vu, P. L., t. LXVI, col. 374. — 
2H. Delehaye, 5. Sadoth episcopi Seleuciæ et Ctesiphontis 
acta græca, dans Analecta bollandiana, 1902, t. XXI, p. 144. 
— BB, Aubé, Polyeucte dans l'histoire, étude sur le mar- 


ÉCHELLE DU CIEL — ÉCHELLE MUSICALE 


baisser les octaves modales qui, dans l'échelle commune, 
dépassaient cette étendue à l’aigu, et hausser par 
contre les octaves qui la dépassaient au grave. On attei- 
gnit ce but en plaçant l'échelle commune à sept hau- 
teurs diflérentes et l’on désigna chacune des sept 
échelles tonales par le nom de l’octave modale qui s’y 
fait entendre entre /a et FA. 

Comme les sept sons de l'échelle diatonique et les 
sept octaves modales, les sept tons s’enchaînent par 
une série non interrompue de quintes, à partir du ton 
hypolydien jusqu'au ton mixolydien ou vice versa. 
Une notice de Plutarque, empruntée à un musico- 
graphe inconnu, nous fait voir que, dans l’ancienne 
lyrique chorale, le mode et le ton étaient inséparables 
et se commandaient mutuellement. « Au temps de 
Sacadas — 586 avant J.-C. — il existait {rois tons, 
un pour l'harmonie dorienne, un autre pour la phry- 
gienne, un troisième pour la lydienne. On dit que Sa- 


cadas composa dans chacun de ces tons une strophe . 


qu'il enseigna au chœur. La première strophe était 
en mode dorien, la deuxième en mode phrygien, la troi- 
sième en mode lydien. Le morceau fut surnommé 
trimelès (à trois mélodies), à cause des changements de 
l’échelle #. » Au temps de l'empire romain, une pratique 
analogue semble avoir été en usage dans les chœurs 
de la pantomime. Les sept tons y étaient utilisés, ce 
qui rend probable l'emploi des sept modes. Ce fut 
Aristoxène qui, après avoir commencé par établir le 
système des sept échelles tonales, ajouta plus tard, tout 
en haut, un huitième ton, simple reproduction, à 
l’octave aiguë, du ton hypodorien. Situé immédiate- 
ment au-dessus du mixolydien, le nouveau ton fut dé- 
signé comme hypermixolydien. 

Au vie siècle de notre ère, le sénateur romain Boëèce, 
mathématicien savant, mais assez médiocre musicien, 
ayant trouvé dans quelque manuel harmonique, mis 
sous le nom de Ptolémée, les huit échelles tonales en 
notes grecques, les transcrivit, sans y comprendre 
grand'chose, dans son trop célèbre ouvrage De musica, 
1. IV, ch. xv1, ναι. On peut dire que la conservation de 
ce volume fut un véritable malheur pour l’art, car elle 
eut pour effet de détourner la musique de sa route 
pendant des siècles, de la fourvoyer en de stériles spé- 
culations mathématiques et d’entraver jusqu'à nos 
jours l'intelligence complète de la théorie musicale 
des anciens. Ainsi que nous le voyons par son texte 
embarrassé et vague, Boèce prit ces huit doubles octaves 
pour des échelles modales, sans s’apercevoir que toutes 
ont d’un bout à l’autre la même succession d’inter- 
valles. Les moines érudits du 1x° et du x: siècle, s’en 
fiant à leur oracle musical, eurent la malencontreuse 
idée d'appliquer les huit dénominations tonales aux 
quatre octaves authentes et aux quatre octaves 
plagales de la théorie ecclésiastique. Or, comme la 
série des tons et celle des modes suivent chez les Grecs 
une marche inverse, le système modal se trouva entiè- 
rement à rebrousse-poil. Mille ans ont passé depuis 
lors, et la nomenclature de Notker et du pseudo- 
Hucbald, retapée au xvi® siècle par Glaréan, est tou- 
jours en usage parmi les plain-chantistes; elle fleurit 
surtout dans l'outrecuidante Allemagne, tant protes- 
tante que catholique, bien que partout ailleurs son 
absurdité fondamentale ait été reconnue et proclamée 
depuis longtemps 5. 

Au premier où au n° siècle après Jésus-Christ, le 
système Lonal d:s anciens atteignait ses limites défini- 
tives : deux échelles transposées furent encore ajoutées 
à l'aigu. En même temps, on imagina une division des 
quinze tons en trois groupes symétriques, un groupe 


lyre de Polyeucle, in-8°, Paris, 1882, p. 77. — ‘Plu- 
tarque, De musica, €. VIN. — # Je cite et résume 
F.-A. Gevaert, La mélopée antique dans le chant de l'Église 
latine, in-8°, Gand, 1895, p. 17-31. 


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principal au milieu, un groupe supérieur et un groupe 
inférieur. Le système des quinze tons est enseigné par 
la plupart des musiciens gréco-romains postérieurs au 
rer siècle de l'ère chrétienne. Vers le milieu du vi: siècle, 
Cassiodore, retiré dans son monastère de Calabre, 
l'expose en détail dans le petit manuel de musique 
composé pour ses moines ἡ, tandis que son contempo- 
rain Boèce se contente de reproduire le système des 
huit tons, en l’attribuant à Ptolémée. 
H. LECLERCQ. 

ÉCHOS D'ORIENT. Sous le titre d’'Échos 
d'Orient. Revue bimestrielle d'histoire, de géographie 
el de liturgie orientales, un groupe d’érudits français, 
établis à Kadi-Keuï, créa et soutint pendant quelques 
années un recueil estimable dont les études d’archéo- 
logie chrétienne et de liturgie peuvent tirer un utile 
parti. Après quelque incertitude dans la direction 
au cours des deux premières années, la discipline 
scientifique triompha et expulsa définitivement les 
compositions poétiques ou soi-disant telles et les récits 
d’allure romanesque. Une part de la revue était réser- 
vée aux questions religieuses contemporaines du 
monde oriental. Nous ne mentionnerons ici que les 
travaux relatifs à l’antiquité chrétienne parus entre 
1897 et 1911; après cette date, la revue est entrée 
dans une période nouvelle et elle ne relève plus de 
nos études. 

1. 1897-1898. - 5. Vailhé, Voyage à Pétra, p. 3-11, 
39-51, 70-79, 100-112; J. Germer-Durand, La voie 
romaine de Pétra à Madaba, p 12-18, 52-55; R. Souarn, 
Le 28e canon de Chalcédoine, p. 19-22, 55-59; J. Ger- 
mer-Durand, L’épigraphie en Palestine, p. 79-82; 
J-: Pargoire, Inscriptions inédites de Dorylée, p. 82-85; 
A: Ε΄, Inscription coufique du Saint-Sépulcre, p. 90-93; 
R. Souarn, La liste des patriarches de Constantinople, 
d'après Éphrem (1313), p. 113-116; Germer-Durand, 
L'inscription de Léonce et Théman, Ὁ. 117; J. Par- 
goire, Environs de Chalcédoine, p. 145-147; J. Germer- 
Durand, La voie romaine de Jérusalem à Nicopolis, 
Ῥ. 162-168; L.H. M., Décret de Mahomet relatif aux 
chrétiens, p. 170-171; C. B., Itinéraire de Bordeaux à 
Jérusalem, p. 186-190; E. Bouvy, 5. Jean Chryso- 
siome et 5. Isidore de Peluse, p. 196-201; J. Germer- 
Durand, La basilique de Constantin au Saint-Sépulcre, 
ΡῬ. 204-209; C. B. ,Justinien en Terre Sainte, p. 209- 
214; E. B., Le Pentecostarion des grecs, 10 avril-5 juin, 
p- 225; Les saints Kozibiles, p. 228-233; L. Heidet, 
Rectification (à propos de l’Jtinéraire de Bordeaux 
à Jérusalem), p. 237-239; E. Bouvy, Le cantique 
funèbre d’Anastase, p. 262-264; J. Germer-Durand, 
Épigraphie chrétienne. Inscriptions grecques du Mont- 
Carmel, p. 272-274; A. H., Monastères de Bithynie. 
Saint-Jean le Théologue de Pélécète, p. 274-280; C. B., 
Aux rives du Jourdain, p. 290-300, 330-330, 368-380; 
J: Germer-Durand, Anciens poids trouvés à Jérusalem, 
Ῥ. 301-303; 5. V., Les stylites de Constantinople p. 303- 
307; J. T., La musique byzantine et le chant liturgique 
des grecs modernes, p. 353-368; S. V., Saint Theo- 
gnius, évêque de Béthélie, 425-522, p. 380-382. 

11. 1898-1899. — S, V., Les écrivains de Mar-Saba, 
P: 1-11, 33-47; 5. Vailhé, Les martyrs de Phounon, 
p: 66-70; Ad. Hergès, Le monastère du Pantocrator, à 
Constantinople, p. 70-88; 5. Vailhé, Les laures de saint 
Gérasime et de Calamon, p. 106-119; J. Pargoire, 
Date de la mort de saint Isaac, p. 138-145; S.Vailhé, 
La province ecclésiastique d'Arabie, p. 166-179; G. 
Jacquemier, L'extrême-onction chez les grecs, p. 193- 
203; J. Pargoire, Étienne de Byzance et le cap Acritas, 
Ῥ. 206-214; R. Souarn, Un texle de saint Épiphane, 
ΟΡ. 214-216; A. Hergès, Le monastère des Agaures, 


À De artibus ac disciplinis liberalium litterarum, dans 
Gerbert, Scriptores, t. 1, p. 15-19. 


ÉCHELLE MUSICALE — ÉCHOS D'ORIENT 


1722 


p- 230-238; J. Pargoire, Un mot sur les acémèles, 
p. 304-308, 365-372; L. Petit, La grande controverse 
des colybes, p. 321-331; S. Vailhé, Le monastère de 
Saint-Sabas, p. 332-341; A. Calmels, Sainte Xeni à 
Mylasa, p. 352-356. 

τι. 1899-1900. — 5. Vailhé, Le monastère de Saint- 
Sabas, p. 18-28, 168-177; F. Delmas, Zacharie le 
rhéleur, Ὁ. 36-40; L. Petit, Nova el velera. À propos 
d’une découverte liturgique (sacramentaire de Sérapion), 
p- 50-51; 5. Pétridès, La préparation des oblats dans 
le rile grec, p. 65-78; J. Pargoire, Les premiers évé- 
ques de Chalcédoine, p. 85-91, 204-209; A. Palmieri. 
Photius el ses apologistes russes, p. 94-106; S. G., 
Les ablulions chez les grecs, Ὁ. 106-108; J. Germer- 
Durand, Proscynème d’un pèlerin à Hébron, p.142-143; 
J. Pargoire, Les homélies de saint Jean Chrysostome 
en juillet 399, p. 151-162; F. Delmas, Saint Passarion, 
p. 162-163; 5. Petridès, L’antimension, Ὁ. 193-202; 
S. Vailhé, Un évêché d'Arabie: Ainos, p. 220-223; 
S. Bénay, Le monastère de la Source à Constantinople, 
p. 223-228, 295-300; R. Souarn, Un empêchement 
canonique du mariage chez les grecs, p. 257-262; 
S. Vailhé, Les évêques de Philippes, p. 262-272; S. Pé- 
tridès, Note sur une inscriplion chrélienne d’Amasée, 
p. 273-278; L. Petit, Un nouvel « Oriens christianus », 
p. 327-333: S. Vailhé, Noles de géographie ecclésias- 
tique : Hiérapolis d'Arabie, Zorava, Madaba, Con- 
stantia, Ela, p. 333-338; R. Bousquet, Le culle de 
saint Romain le mélode dans l'Église grecque et 
l'Église arménienne, p. 339-342; 5. Pétridès, Un 
tropaire byzantin sur un fragment de poterie égyp- 
tienne, p. 361-367. 

ιν. 1900-1901. — L. Petit, Euchologie latine εἰ 
euchologie grecque. À propos d’une récente publication, 
p. 1-9; S. Vailhé, Notes de géographie ecclésiastique : 
Isaac de Nevé ou de Ninive ? Paremboles de Palestine, 
Paremboles de Phénicie, Les deux Gabala de Syrie, 
p. 11-17; L. Bardou, Sainte Golindouch, p. 18-20; 
J. Pargoire, Les premiers évêques de Chalcédoine, 
p. 21-30, 104-113; F. Delmas, Remarques sur la vie 
de sainte Marie l'Égyptienne, p. 35-42; R. Souarn, 
L'ordre, empéchement canonique du mariage chez les 
grecs, p. 65-71; S. Pétridès, Quel jour Constantin, 
fils d’Irène, eut-il les yeux crevés? p. 73-75; J. Pargoire, 
Quel jour saint Joannice est-il mort? p. 75-80; B. Lau- 
rès, La vie cénobitique à l’Athos, Ὁ. 80-87, 145-154; 
F. Delmas, Les Pères de Nicée et Le Quien, p. 87-92; 
S. Bénay, Quelques inscriplions chrétiennes, p. 92-95; 
R. Souarn, La parenté spirituelle, empêchement cano- 
nique du mariage chez les grecs, p. 129-133; L. Petit, 
Les évêques de Thessalonique, p. 136-145, 212-221; 
J. Pargoire, À quelle date l’higoumène saint Platon 
est-il mort? p. 164-170; S. Terraz, Un pèlerinage à 
Nazianze, p. 171-177; S. Pétridès, Le monastère des 
Spoudæ à Jérusalem et les Spoudæ de Constantinople, 
p. 225-231; J. Pargoire, Notes d’épigraphie, p. 244- 
245: S. Pétridès, Les mélodes Cyriaque et Théo- 
phanele Sicilien, p. 282-287; R. Bousquet, Les grottes 
de Yarem-Bourgaz, p. 295-302; S. Pétridès, Le cou- 
loir liturgique dans le rite grec, p. 320-325; A.Thibaut, 
La musique instrumentale chez les Byzantins, p. 339- 
347; J. Pargoire, Saint Iconophiles, p. 347-356; 
5. Pétridès, Notes d'épigraphie, p. 3° ; S. Vailhé, 
Saint Dorothée et saint Zozime, p. 359-363. 

v. 1901-1902. — J. Bois, Les hésychasles avant le 
XIVe siècle, p. 1-11; F. Delmas, Encore sainte Marie 
l'Égyptienne, p. 15-17; 5. Vailhé, Les Apophtegmata 
Patrum, p. 39-46; 5. Petridès, Note sur une lampe chré- 
tienne, p. 47-49; J. Germer-Durand, Znscriplions de. 
Beisan, p. 75-76; S. Vailhé, Jean Mosch, p. 107-116; 
G. Bernardakis, Les ornements lilurgiques chez les 
grecs, p. 129-139; J. Pargoire, Épitaphe d'une monta- 
niste à Dorylée, p. 148-149; J. Pargoire, Saint Eu- 


1723 


thyme et Jean de Sardes, p. 157-161; P. Bernardakis, 
Le culte de la croix chez les grecs, Ὁ. 193-202, 257-264; 
S. Vailhé, Saint Romain le mélode, p. 207-212; S. 
Pétridès, Chapileau aux monogrammes de Justinien 
et de Théodora, p. 219-221; 5. Vailhé, La fêle de la 
Présentation de Marie au Temple, p. 221-224; S. Pé- 
tridès, Saint Syméon le nouveau stylite, mélode, p. 270- 
274; J. Pargoire, La soi-disant épitaphe de la fille de 
Bélisaire, p. 302-303 ; S. Pétridès, Fiole byzantine avec 
inscription, p. 303-305; A. Thibaut, La musique in- 
strumentale chez les Byzantins, p. 343-353; S. Vailhé, 
Saint André de Crète, p. 378-387. 

vi. 1903. — J. Germer-Durand, Topographie de 
Jérusalem, p. 1-16, 161-174; P. Bernardakis, Les 
appels au pape dans l’Église grecque jusqu’à Photius, 
p. 30-42, 118-125, 249-257; S. Pétridès, Deux épi- 
taphes byzantines de Gallipoli, p. 60-61; J. Pargoire, 
Épitaphe d’une montaniste à Dorylée, p. 61-62; La soi- 
disant épilaphe de la fille de Bélisaire, p. 62-63; 
S. Vailhé, Jean le Khozibite et Jean de Césarée, p. 107- 
113; J. Pargoire, Saint Méthode de Constantinople 
avant 821, p. 126-131; Saint Méthode et la persécution, 
p. 183-191; J. Pargoire, La Bonita de saint Théodore 
Studite, Ὁ. 207-212; 5. Pétridès, Bureltes grecques, 
p. 240-241; 5. Vailhé, L'ère d’'Eleuthéropolis et les 
inscriplions de Bersabée, Ὁ. 310-314; J. Pargoire, 
Sainte-Bassa de Chalcédoine, p. 315-317; ἃ. Quénard, 
La basilique du Saint-Sépulcre, p. 354-366. 

vit. 1904. — 5. Pétridès, La lettre de Psénosiris, 
p. 17-21 ; J. P., Encore l’épitaphe montaniste de Dorylée, 
p. 53-54; J. Germer-Durand, Topographie de Jérusa- 
lem. Seconde partie. Depuis Hadrien jusqu’au xve siè- 
cle, p. 65-75, 139-148; J. Pargoire, Sur une liste épis- 
copale de Patras, p. 103-107; S. Pétridès, Un encensoir 
syro-byzantin, p. 148-151; R. Souarn, La profession 
religieuse empêchement canonique de mariage chez les 
grecs, p. 194-168 ; Crescent Armanet, Anlique épitaphe 
chrétienne de l’Æzanitide, Ὁ. 206-207; 5. Vailhé, 
Encore l'ère d’Eleuthéropolis et les inscriplions de 
Bersabée, p. 215-219; J. Gottwald, Épitaphe chré- 
tienne de Chalcédoine, p. 262-263; M. Jugie, Les cho- 
révêques en Orient, p. 263-268; S. Vailhé, Les lettres 
spirituelles de Jean et de Barsanuphe, p. 268-276; 
M. Thearvic, Photius et l’acathiste, p. 293-300; J. Gott- 
wald, Épitaphe chrétienne trouvée à Péra, p. 328-329; 
G. Mirbeau, Deux épilaphes chréliennes de lÆzanitide, 
p. 329-332; S. Pétridès, Spoudæi el philopones, p. 341- 
348. 

vit. 1905. — J. Germer-Durand, Jnscriplions 
grecques el lalines de Palestine, p. 12-13; 5. Vailhé, 
Saint Barsanuphe, p. 14-25; J. Pargoire, Les LX sol- 
dats martyrs de Gaza, p. 40-43; S. Vailhé, Les monas- 
tères et les églises de Saint-Étienne à Jérusalem, p.78-86; 
S. Pétridès, Amulelle byzantine en or, p. 148-149; 
S. Vaïlhé, Jean le prophèle et Seridos, p. 154-160; 
M. Théarvic, Aulour de l’acathiste, p. 163-166; 
J. Germer-Durand, La tradition et la grotte de Saint- 
Pierre à Jérusalem, p. 200-205; S. Vailhé, Introduction 
de la fête de Noël à Jérusalem, Ὁ. 212-218; J. Pargoire, 
Fragment d’une épitaphe juive de Nicomédie, p. 271-272; 
S. Vaïlhé, Saint Abraham de Cralia, p. 290-294; 
J. Pargoire, Léon, gouverneur du Kharsian el ves- 
tarque, p. 301-302; L. Petit,« L’Asie Mineure» de 
M. Strzygowski, p. 307-311; J. Pargoire, Épitaphe 
chrélienne de Bennisoa, Ὁ. 329-334; S. Vailhé, La 
maison de Caïphe et l’église Saint-Pierre, p. 346-349; 
J. Pargoire, Un prélendu document sur saint Jean 
Climaque, p. 372-373. 

1X. 1906. -— J. Pargoire, Les monastères doubles 
chez les Byzantins, p. 21-25; G. Gaude, Épilaphe 
chrélienne de Lycaonie, p. 26-27; J. Pargoire, Date 
de la mort de saint Jean Damascène, Ὁ. 28-32; 
J. Pargoire, Saint Thaddée l' Homologète, 


ÉCHOS D'ORIENT 


p. 37-41; Ϊ 


P. Khirlanghidj, Amulette byzantine en plomb, Ὁ. 77; 
16 même, Poids, tessère et méreaux byzantins, p. 78-79 ; 
le même, Objets de piété byzantins, p. 79-80; 5. Vaïlhé, 
Un mystique monophysite, le moine Isaïe, p. 81-91; 
J. Germer-Durand, Amulette contre le mauvais œil, 
p. 129-130; 5. Vailhé, Origines de la fête de l Annon- 
cialion, p. 138-145; J.-B. Rebours, Le temps dans 
la musique byzantine, p. 145-148; J. Pargoire, Con- 
stantinople. L'église Sainte-Théodorie, p. 161-165; 
M. Jugie, L’épiclèse et le mot antitype de la messe de 
saint Basile, p. 193-198; J. Pargoire, Épitaphes chré- 
tiennes de Bithymie, p. 217-219; 5. Vaïlhé, Notes de 
littérature ecclésiastique, p. 219-224; S. Pétridès, Saint 
Romain le mélode, p. 225-226; J. Pargoire, Conslan- 
tinople. Le couvent de l'Évergétis, p. 228-232; 5. Naïlhé, 
L'Église maronite, du Ve au 1Χ5 siècle, p. 257-268, 344- 
351; J. Pargoire, Saint Joseph de Thessalonique, 
p. 278-282, 351-356; J. Pargoire, Constantinople. Le 
couvent de l'Évergétis, p. 366-373. 

x. 1907. — L. Dressaire, L'ancienne église de la 
Nutrition à Nazareth, p. 31-41; M. Jugie, Le canon 
de l'Ancien Testament dans l’Église byzantine, p. 129- 
135; J. Pargoire, Constantinople. Le monastère de 
L Évergétis, p. 155-167, 259-263; J. Pargoire, Œuvres 
de saint Joseph de Thessalonique, p. 207-210; 5. Vailhé, 
Origines de l'Église de Constantinople, p. 287-295; 
P. de Meester, L'office décrit dans la règle bénédictine 
et l'office grec, p. 336-344. 

χι. 1908. — M. Jugie, Saint Jean Chrysostome el 
la primauté de saint Pierre, p. 1-15, 192-202; J. Par- 
goire, L'amour de la campagne à Byzance et les villas 
impériales, p. 15-22; G. Bernardakis, Notes sur la 
topographie de Césarée de Cappadoce, p. 22-27; 
S. Vailhé, Le titre de patriarche æœcuménique avant saint 
Grégoire le Grand, p. 65-69; J. Germer-Durand, 
Glanes épigraphiques, p. 76-80; L. Petit, Un texte de 
saint Jean Chrysostome sur les images, p. 80-81 ; 5. Sa- 
laville, L'épiclèse d’après saint Jean Chrysostome et la 
tradition occidentale, p. 101-112; 5. Vaïlhé, Saint 
Grégoire le Grand et le titre de patriarche œcuménique, 
p. 161-171; 5. Vailhé, Les évêques de Sinope, p. 210- 
212; S. Vailhé, Sainte-Bassa de Chalcédoine, p. 227; 
J.G.-D., Épigraphie de Palestine, p. 303-307; M. Jugie, 
Le passage des dialogues de saint Grégoire relatif à la 
procession du Saint-Esprit, p. 321-331; 5. Vailhé, Les 
métropolilains de Chalcédoine, v-Xe siècles, p. 347-351. 

x11. 1909. — 5. Salaville, Les fondements scriptu- 
raires de l’épiclèse, p. 1-14; S. Vailhé, Les juifs et la 
prise de Jérusalem en 614, p. 15-17; S. Pétridès, Les 
« Kaprinoi » dans la littérature grecque, p. 86-94; S. 
Salaville, Les églises Saint-Acace à Constantinople, 
p. 103-108; S. Salaville, La liturgie décrite par saint 
Justin et l’épiclèse,"p. 129-136, 222-227; 1. Gottwald, 
Deux amulettes, p. 136-1137; L. Arnaud, L’exorcisme 
de Tryphon le martyr, p. 201-205; S. Vailhé, Projet 
d'alliance lurco-byzantin au Vire siècle, p. 206-214; 
S. Salaville, Note de topographie constantinopolitaine. 
La porte Basiliké, p. 262-264; J. Germer-Durand, 
Un polycandilon byzantin découvert à Jérusalem, 
p. 75-76, et À propos d’un polycandilon, p. 308-309; 
S. Salaville, Le nouveau fragment d'anaphore égyp- 
lienne de Deir Balyzeh, p. 329-335. 

x. 1910. — M. Jugie, Formation de l'Église de 
Chypre, p. 1-12; S. Salaville, La τεσσαραχοστὴ du 
Ve canon de Nicée, 325, p. 65-72; P. de Puniet, À propos 
de la nouvelle anaphore égyptienne, p. 72-76; M. Jugie, 
Saint André de Crète et l'immaculée conceplion, p. 129- 
133; S. Salaville, La double épiclèse des anaphores 
égyptiennes, p. 133-134; E. Montmasson, Chronologie 
de la vie de saint Maxime le confesseur, 580-662, Ὁ. 148- 
156; S. Vailhé, Exécution de l'empereur Maurice à Ca- τ 
lamich en 602, p. 201-208; S. Salaville, Les lexles grecs 
du Te Deum, p. 208-213; S. Vailhé, Formalion de 


1725 


l'Église de Perse, p. 269-276; 5. Salaville, La consécra- 
tion eucharistique d’après quelques auteurs grecs el sy- 
riens, Ὁ. 321-325; S. Vaïlhé, Formalion du patriarcat 
de Jérusalem, p. 325-336; 5. Pétrides, Inscription 
d'Iconium et de Nicomédie, p. 336-338. 

XIV. 1911. —— 5. Salaville, Consécralion el épiclèse 
d'après Chosrov le Grand, p. 10-16; E. Montmasson, 
La doctrine de 1 ἀπάθεια d’après saint Maxime, p. 36-41 ; 
M. Jugie, Nestorius jugé d’après le livre d'Héraclide, 
p. 65-75; 5. Vailhé, Formation de l'Église bulgare, p. 80- 
89, 152-161; J. Pargoire, L'église Sainte-Euphémie 
el Rufinianes à Chalcédoine, p. 107-110; M. Jugie, 
La primauté romaine au concile d'Éphèse, p. 136-146; 
M. Jugie, Sévérien de Gabala el le symbole athanasien, 
p. 193-204; J. Germer-Durand, Inscriplion byzantine 
de Scythopolis, p. 207-208; M. Jugie, L’épiscopal de 
Nestorius, p. 257-268; S. Salaville, Tessaracoste, 
carême ou ascension? p. 355-357. 

H. LECLERCQ. 

ECIJA. A Ecija, l’ancienne Asfigi, fut trouvé en 
1886 un sarcophage chrétien en pierre calcaire, présen- 
tant les dimensions suivantes : longueur 2m17, lar- 
geur 060, hauteur 074. Il se trouvait à une pro- 
fondeur de 5 ou 6 mètres sous le sol, d’où il fut retiré 


ÉCHOS D'ORIENT — ÉCLAIRAGE DES ÉGLISES 


1726 


deux agneaux broutent l'herbe à ses pieds. Le car- 
touche, séparé en deux fragments, donne : 


TYMHN 


Puis vient Daniel, debout, vêtu, les bras dans l’atti- 
tude de la prière, entre deux lions. Une particularité 
des plus rares, c’est l'indication de la fosse par deux 
traits qui semblent d’abord un poteau et une balus- 
trade. Sur le cartouche : 


AANIHA 


Ce monument pourrait appartenir au ve siècle; ilest 

conservé au musée de Séville 1, 
H. LEcLErcCQ. 

ÉCLAIRAGE DES ÉGLISES. L'éclairage 
employé dans les églises chrétiennes a dû comporter 
des ustensiles sur le nombre, la forme et la disposition 
desquels nous sommes médiocrement renseignés. 
Pour la période tout à fait primitive, la période des 
églises domestiques, nous ne savons rien et le contraire 
aurait lieu de nous surprendre; ces installations de 
fortune ont fait usage des moyens qui se rencontraient 
sous la main et s’employaient dans l’intérieur de la 


| maison romaine. Les réunions liturgiques se tenaient 


3901. — Sarcophage d’Ecija. 
D'après E. Huebner, Inscript. christ. Hispaniæ, Supplementum, Berolini, 1900, p. 55. 


lors des excavations nécessitées pour la construction 
d’une chapelle adossée à la paroi nord de la peroisse 
de Santa Cruz. Le sarcophage était vide; mais sa face 
principale présentait des sculptures intéressantes. C’est, 
en allant de gauche à droite, un groupe de deux per- 
sonnages dont l'identification est certaine, puisque cha- 
cun d'eux est surmonté d’un cartouche avec son nom 
écrit en grec (fig. 3901) : 


ABPAA EICAK 


Le sacrifice est imminent, car Isaac a les mains 
liées derrière le dos, et le bélier à longues cornes se 
trouve à côté d'Abraham. Un arbre indique que la 
scène se passe dans la campagne, l'autel est prêt, le 
feu allumé. 

Ensuite, le Bon Pasteur, vêtu de la tunique, les 
jambes nues, mais les pieds chaussés ; sur les épaules il 
porte la brebis égarée, sans abandonner sa houlette; 


1 Florez, España sagrada, Madrid, 1792, t. x, p. 71-130, 
483-485 ; M. de Roa, Eciia, sus santos, su antiquidad eclesias- 
tica y seglar, in-4°, Sevilla, 1629; cf. A. Florindo, Adicion 
al libro de Eciia, in-4°, Sevilla, 1629; Lisboa, 1631; M. 
Varela y Escobar et A. T. Martel y Torres, Bosquejo histo- 
rico de la muy noble y muy leal ciudad de Ecija formado desde 
sus primilivos Liempos, in-8°, Ecija, 1892; F. Fita y Colome, 


à des heures variables; les chrétiens de Bithynie, ceux 
d'Afrique se réunissaient pour chanter des hymnes au 
Christ ou pour recevoir son corps et son sang à l'heure 
de l'aurore, mais il y avait des assemblées nocturnes, 
que remplissaient des lectures préparatoires à la litur- 
gie célébrée à l’aube du dimanche; la décence et la 
lecture imposaient un éclairage. Les calomnies répan- 
dues contre les chrétiens voulaient faire croire que, 
l’agape terminée, un chien était attaché au candélabre 
éclairant la salle et, l'animal entraînant la lampe, tout 
se trouvait après peu d’instants plongé dans l’obseu- 
rité. L'auteur de l'Apocalypse, dont les visions sem- 
blent offrir quelques indices de l'usage liturgique d’A- 
sie Mineure, mentionne l'emploi d'un luminaire de 
sept lampes; la réunion liturgique tenue à Troas par 
saint Paul était, au dire des Actes des apôtres, bril- 
lamment éclairée : erant aulem lampades copiosæ in 
cϾnaculo. 


Sarcôfago cristiano de Ecija, dans Boletin de la Academia 
de la historia, Madrid, 1887, t. x, p. 267-273; E. Huebner, 
Inscriptionum  Hispaniæ christianarum, Supplementu 
Berolini, 1900, p. πῃ. 370; J. Ficker, dans Mittheili 
gen des rômischen Instituts, 1889, p. 77 sq.; le même, Di 
ultchristlichen Bildwerke im Museum des Laterans, in-S”, 


Leipzig, 1890, p. 148. 


29, 


1727 ÉCLAIRAGE DES ÉGLISES 1728 


Au début du 1ve siècle, l'inventaire du mobilier 
liturgique de l’église de Cirta (— Constantine) fait 
mention de sept lampes d'argent, deux chandeliers, 
sept petits candélabres d’airain avec leurs lampes, 
onze lampes d’airain avec leurs chaînettes. Presque à 
la même date, le canon 34e du concile d’Illiberis inter- 
dit d’allumer des cierges pendant la journée dans les 
cimetières. Les canons apostoliques, dont la rédaction 
accueille des usages plus anciens, défendent aux fidèles, 
clercs ou laïques, d'emporter de l’église une mesure 
quelconque de cire ou d'huile. 

L’éclat donné au culte chrétien à partir de la paix 
de l'Église entraîne un développement considérable 
du luminaire. L'extension du vaisseau des églises, la 
durée des offices liturgiques, l'heure tardive de cer- 
taines réunions, la célébration des matines en pleine 
nuit sont autant de motifs de pourvoir à l'éclairage. 
Prudence parle d’un candélabre sur lequel était posé 
un récipient où trempait une mèche composée de fila- 
ments de joncs enduits de cire. D’après ce poète, la 
mèche dont on usait dans les lampes d'argile était 
tissée de lin, et il nous apprend encore qu'on façon- 
nait des torches avec des branches de pin desséchées 
ou avec des étoupes imbibées de cire. Ailleurs il men- 
tionne les cierges fichés sur les candélabres. Saint 
Paulin avait introduit dans la basilique de Nole des 
cierges peints dont la mèche de papyrus dégageait 
en brûlant un parfum exotique. Mais le souci et le 
luxe de l'éclairage se tournaient de préférence vers 
les lustres. C’est encore saint Paulin qui s’extasie 
devant les lustres suspendus par de longues chaînes de 
bronze aux soffites et se balançant au milieu de la nef. 
On aurait cru voir, dit-il, des ceps de vigne jetant au- 
tour d’eux leurs tiges flexibles, des rameaux dont les 
petits calices de verre ressemblaient aux fruits bril- 
lants, ou bien, dès qu'ils étaient allumés, c'était 
comme l’éclosion soudaine de fleurs printanières, 
une jonchée de fleurs embrasées à travers l’espace, 
radieuses étoiles dont les rayons pressés et l’abondante 
lumière perçaient les lourdes ténèbres. Il arriva que 
le lampiste de l’église de Nole se creva un œil dans 
l'exercice de sa fonction; son accident nous ἃ valu de 
précieuses indications archéologiques. Nous apprenons 
qu'en enlevant la lampe, le jeune clerc avait oublié de 
retrousser la corde de suspension; quand il revint 
vers le lustre, au milieu de l'obscurité, un des crochets 
de fer lui pénétra l'œil. Les lampes et les lustres étaient 
suspendus au milieu de la hauteur de l’église. A 
Djemila, en Afrique, le lustre se compose d’un petit 
récipient central étoilé de cinq branchesrayonnantes; à 
Nole, la lampe de verre était munie de trois oreillons 
percés de trous dans lesquels s’inséraient autant de 
crochets de fer, crochets flexibles, sans doute, afin 
qu'ils pussent, livrés à eux-mêmes par l'effet du res- 
sort, retenir la lampe. La mèche consistait en une tige 

creuse maintenue au fond de la coupe par un petit tré- 
pied de plomb; la partie inférieure de la coupe était 
remplie d’eau. Certains vases étaient suspendus direc- 
tement à une chaînette et se terminaient par un pied 
ou par un bouton. 

Le Liber pontificalis énumère les lustres et les lam- 
pes offerts par Constantin à la basilique du Latran. 
Outre l'habituelle prodigalité de l'empereur, on peut 
noter la présence d'appareils peu différents de celui 
retrouvé à Djemila : quatre couronnes avec vingt 
dauphins en or pur, pesant chacune quinze livres. Un 
lustre descendant du faîte avec cinquante dauphins; 
un autre devant l'autel avec quatre-vingts dauphins; 
un autre encore avec cent vingt dauphins; ensuite des 
lampes, des candélabres et l'affectation d’une rente 
à l'entretien de ce dispendieux éclairage composé 
de cent soixante-neuf lustres, faisant 8 730 dauphins 
ou lampes. La lampe d’Orléansville, en forme de basi- 


lique, montre les dauphins espacés d'environ 0 m. 10 ; 
si on reporte cette mesure aux lustres du Latran, 
on obtient pour cinquante dauphins un disque de 
5 mètres de circonférence et un diamètre d’environ 
1 m.66; pour quatre-vingts dauphins, une circonfé- 
rence de 8 mètres et 2 m. 66 de diamètre; pour cent 
vingt dauphins, une circonférence de 12 mètres et 
4 mètres de diamètre. Pour les lustres dont le Liber 
pontificalis n'a consigné que le poids, on peut, à l’aide 
d'une proportion, évaluer le nombre des dauphins et, 
dès lors, les diamètres des couronnes. Prenant pour 
point de départ le grand pharum d'argent, nous dirons 
cent vingt dauphins pour 50 livres, soit soixante-douze 
dauphins pour 30 livres et une circonférence de 7 m. 20 
avec un diamètre de 2 m. 40 environ. Chaque dauphin 
pesant 139 grammes, l’ensemble donne environ dix 
kilogrammes, ce qui est proche des trente livres du 
Liber. 

Les lustres portaient généralement le nom de corona, 
de pharus-cantharus. Si on observe les poids spécifiés, 
on aboutit presque certainement à conclure que dau- 
phins et chaînes de suspension étaient creux, ou bien 
qu'un feuillet de métal précieux recouvrait une arma- 
ture de fer. Pour loger ces cent soixante-neuf lustres 
et candélabres dans la basilique constantinienne, on 
aura probablement adopté des chaînes de suspension 
de longueur différentes. Le Liber pontificalis entre 
dans des détails assez précis au sujet du luminaire 
de plusieurs basiliques; ce qui semble ressortir de là, 
c'est la profusion des lampes et l’éclat de la lumière 
dans les fonctions liturgiques. Les catacombes ne 
connurent, à l’époque où s’organisaient les pèleri- 
nages aux confessions de martyrs, rien de comparable. 
Néanmoins, il est bon de rappeler que, parmi les in- 
dices qui guidèrent M. De Rossi dans l'itinéraire des 
fidèles vers les principales tombes saintes, les taches 
de cire et les empreintes de cierges, ainsi que les résidus 
huileux, permirent de noter les stationnements des 
pèlerins. 

A mesure qu'avance le cours du ve siècle, le bronze 
se substitue aux métaux plus précieux, tels que l'or et 
l'argent ; néanmoins, le luminaire ne s’en ressent qu’à la 
longue ; outre les candélabres et les lustres, nous devons 
signaler l'existence d’appliques. C’est que, les fidèles 
ayant pratiqué, depuis une période très reculée, l'usage 
d'accompagner la cérémonie des funérailles en tenant 
un flambeau allumé — nous en avons des témoignages 
à Carthage et à Chiusi — il fallait, la cérémonie ter- 
minée, laisser le flambeau se consumer auprès de la 
tombe. Pour cela, on usait de chandeliers, de bran- 
ches et d’attaches; une fois le cierge brûlé, on en allu- 
mait un autre, ou bien on mettait une lampe qui exi- 
geait moins de soins et brülait plus longtemps. 
On rapporte qu'aux funérailles de saint Germain 
d'Auxerre (447), la multitude des lumières éclipsait 
par son éclat les rayons du soleil. Le testament apo- 
cryphe de l’évêque Perpetuus impose l'entretien per- 
pétuel de lampes autour du tombeau de saint Martin; 
la pièce est l'ouvrage d'un faussaire connu, mais 
l'usage auquel elle fait allusion est attesté par d’autres 
témoignages bien authentiques. Ces sortes de lampes 
entouraient le sarcophage, puisque nous savons, par 
une anecdote de Grégoire de Tours, qu'il était possible 
de les atteindre avec la main. Un évêque d'Agde, 
trop petit ou peu alerte, les brisa un jour à coups de 
bâton. Ces lampes brûlaient nuit et jour; au contraire, 
rien ne permet d'avancer que les lampes des lustres 
suspendus au plafond des basiliques brûlassent en 
dehors des offices liturgiques. La corde qui les rete- 
nait s’enroulait autour d’une poulie et, comme nos 
vieilles lanternes des rues, venait s’accrocher le long 
de la muraille à l’aide d'un nœud passé dans un clou. 
Parfois la lampe était munie d'une sorte de plateau 


1729 


ou de soucoupe destiné à parer aux accidents et à 
empêcher l’huile de couler goutte à goutte sur la 
mosaïque du pavement. Enfin, il y eut, semble-t-il, 
des lampes allumées devant certaines images. Venance 
Fortunat rapporte avoir vu une lampe brûler sous 
l'image de saint Martin dans l’église Saints-Jean-et- 
Paul à Ravenne. Cette lampe se trouvait, dit-il, au 
pied de l’image, dans une niche réservée dans la 
muraille. Cette lampe était un {ychnus, dont la flamme 
nageait dans une coupe de cristal. 

Un seul marbre chrétien en Gaule fait mention 
du luminaire; sur un gros bloc de marbre blanc pro- 
venant du château de Celeyran, près de Salles-d’Aude, 
au nord-est de Narbonne, on lit, à la face postérieure, 
dans une cavité ronde, large de 27 centimètres sur 
16 centimètres de profondeur et entourée de quatre 
trous de scellement, l'inscription suivante ! (fig. 3902) : 


AIRILIQIAE 
TÉCAS SIANI 
LUE MART [NI 


ISECVNDO 


SCRIDEST 
ΕΛ Προ μι 


Ανκοίνμινμ | 


ΠΩ 
à SATRNINET | 


3902. — Bloc de marbre du château de Celeyran. 
D'après E. Le Blant, Nouveau recueil, p. 446. 


Sanclorum marlyrum reliquiæ hic sunt Cassiani, 
Marcelli, Martini, dedicatum anno secundo dedicatum 
ab Hilario presbytero et donal basilicæ sanctorum, id 
est Salurnini el Marcelli, domum ad caput pontis 
pro luminaria sanctorum. 

Sous le règne de Dioclétien, un groupe de chrétiens 
d'Afrique fut martyrisé; on comptait parmi eux 
Saturnin, Cassien et Martin; il faut y associer Cassien. 
autre martyr d'Afrique, décapité avec Marcel ?. Le 
prêtre Hilaire donna à la basilique placée sous le 
vocable des saints Saturnin et Marcel une maison 
située ad caput pontis, dont les revenus serviraient 
aux frais du luminaire. La date de la dédicace : anno 
secundo, est énigmatique; peut-être une année de 
règne. Au bas, un signe douteux, peut-être une ancre. 
D'après un diplôme daté de l’an 856, le nom de Saint- 


1 Tournal, Catalogue du musée de Narbonne, in-8°, Nar- 
bonne, 1864, p. 64; J.-P. Thiers, dans Bulletin de la com- 
mission archéologique de Narbonne, 1891, p. 389-400; 
E. Le Blant, Nouveau recueil, p. 446, n. 445. — * Ruinart, 
Acta sincera, 1713, p. 301, 383. — * Gallia christiana, t. vi, 


ÉCLAIRAGE DES ÉGLISES — ÉCOLE 


1730 


Saturnin-en-Licie désignait le territoire auquel appar- 
tenait Celeyran ?. 

Le testament d'Ermentrude, morte vers l’an 700, 
le Polyptyque d’'Irminon mentionnent également des 
legs pour le luminaire des églises *. 

H. LECLERCQ. 

ÉCOLE. - I. École maternelle. IL. L'école. IIL Le 
local. IV. École enfantine. V. Le maître d'école. VL Un 
maître d'école. VII. L'enseignement du calcul. VIII. 
L'enseignement de la grammaire. IX. Mobilier scolaire. 
X. Heures de travail. XI. Personnel. XII. Influence 
chrétienne. XIII. École des rhéteurs. XIV. Entre pro- 
fesseurs. XV. Entre étudiants. XVI. Une ville univer- 
sitaire. XVII. Une école de rhétorique. XVIII Une 
rhétorique chrétienne. XIX. Les écoles de la Gaule. 
XX. Ausone. XXI. L'enseignement en Gaule au 
ve siècle. XXII. L’ignorance en Gaule au vie siècle. 
XXIII. L'école du palais mérovingien. XXIV. Les 
professeurs. XXV. Les ouvrages. XXVI. Grégoire de 
Tours. XX VII. Les écoles monastiques. XXVIII. Les 
écoles épiscopales. XXIX. Saint Benoît. XXX. Cassio- 
dore. XXXI. En Italie. XXXII. En Gaule. XXXIHII. 
En Espagne. XXXIV. En Bretagne. XXXV. En 
Irlande. XXXVI. En Armorique. XXXVII. En Angle- 
terre. XXXVIII. Aldhelm. XXXIX. Bède le Véné- 
rable. XL. Boniface. XLI. L'école d'York. XLII. ΑἹ- 
cuin. XLIII. L'Académie et l’école du palais. XLIV. 
École de Saint-Martin de Tours. XLV. Bibliographie. 

I. ÉCOLE MATERNELLE. — L'école et l'éducation 
sont deux sujets aussi étendus que difficiles à traiter. 
Les théories s’y déploient à loisir; nous nous tiendrons 
aux faits. Pendant toute la période de la première 
enfance, le nouveau-né reçoit sous forme rudimentaire 
les premières impressions qui demeureront à la base de 
tout son développement physique; au moyen de gestes, 
de similitudes, d’harmonies imitatives, parfois aussi 
par les corrections, on éveille des notions, on inculque 
des principes qui ne s’effaceront plus de sa mémoire et 
dirigeront sa vie. Nourri, surveillé, défendu et stimulé 
par sa mère ou par une femme qui la remplace, l'enfant 
grandit au foyer, se familiarise, par la vue, par le con- 
tact, par les innombrables expériences quotidiennes des 
sens, avec les conditions de l'existence dont il entre- 
prend la découverte. Initié progressivement à la satis- 
faction de ses besoins les plus impérieux, qui, seuls, le 
préoccupent d’abord, il éprouve bientôt le sentiment de 
la curiosité, perçoit sons et couleurs, acquiert des rudi- 
ments d’habitudes, essaie ses forces et, d’un regard de 
convoitise, servi parun geste débile, commence la con- 
quête du monde extérieur. Ses progrès ne concernent 
longtemps que le développement des sens, l’'expérimen- 
tation physique; ensuite, dès qu'une lueur de mémoire 
annonce l’aurore de l'intelligence, les enseignements 
appropriés provoquent, suggèrent, précisent, suivant 
que l'instinct maternel pressent les progrès accomplis. 
Ainsi se succèdent les exercices ingénieux, fragmen- 
taires et empiriques qui constituent l'école maternelle à 
sa période de divination. Les siècles et les institutions 
en se succédant n’y ajoutent guère et les modifient à 
peine. 

Une période moins élémentaire s'ouvre vers la fin de 
la deuxième année, au moment où l’acquisition du lan- 
gage va permettre à l'enfant de franchir la barrière qui 
lui interdisait le raisonnement. L'éducation maternelle 
entre dans une phase nouvelle, où elle devra se tenir 
prête à rendre compte du pourquoi des habitudes ac- 
quises et des ordres imposés. Hygiène du corps, régle- 
mentation du sommeil et des repas, propreté, modestie, 
Instrumenta, p. 6, 7. — ‘ Pardessus, Diplomata, t. τι, p. 255; 
Guérard, Polyptyque d’Irminon, t. 1, p. 117. Voir Ch. Lori- 
quet, Essai sur l'éclairage chez les Romains ou Introduction 
à l'histoire du luminaire dans l'Église, in-S°, Paris, 1853. 
Voir plus loin, au mot GABATÆ. 


politesse, soumission, bienséance, alternances du tra- 
vail et des jeux, de l’activité et du repos, notions du 
bien et du mal, connaissance et crainte de Dieu, tels 
sont les éléments que nous rencontrerions dans les écrits 
des mères si celles-ci avaient eu le souci de rédiger le 
journal des épisodes quotidiens qui charmaient et 
occupaient leur vie. Plus loquaces, les écrivains païens 
nous apprennent de quels soins assidus se composait 
cette première discipline familiale éprouvée par l'usage; 
les auteurs chrétiens n’ont jamais abordé la description 
de la chambre des tout petits. L'’improvisation y reste 
maîtresse et s’accommoderait difficilement d’un pro- 
gramme méthodique; les moralistes, déroutés, se ré- 
servent donc pour plus tard. Dans les familles chré- 
tiennes, les enfants sont associés à la prière commune, 
initiés aux œuvres de charité et, à défaut de textes 
formels, on peut croire que leurs ébats ne diffèrent pas 
de ceux des camarades de leur âge, nés dans le paga- 
nisme. Nous savons un peu mieux de quelles occupa- 
tions se remplit la journée de ceux-ci: ils portent des 
fleurs ou une navette d’encens dans les cérémonies du 
culte, sont admis quelques instants aux réunions solen- 
nelles de la famille, apprennent de menus ouvrages, 
jardinage, ménage, couture, s’exercent à chanter, à 
courir et arrivent ainsi peu à peu à l’âge où il faut ap- 
prendre la lecture, l’écriture, le calcul, la déclamation. 

La mère n’est pas seule à prendre soin des enfants 
en bas âge. Caton se réserve d'apprendre la lecture à 
son fils et, dans ce but, il écrit de sa main un livre d’his- 
toire en gros caractères 1; Scipion a eu son père pour 
premier maître ?, de même Atticus ὃ, οἱ Cicéron s'impose 
le même devoir à l’égard de son fils 4 La coutume est 
décrite par Pline : Erat autem antiquitus institutum, ut 
a majoribus nalu, non auribus modo, verum eliam oculis 
disceremus, quæ facienda mox ipsi ac per vices quasdam 
tradenda minoribus haberemus... Suus cuique parens pro 
magistro, aut cui parens non erat maximus quisque et 
veluslissimus pro parente5. Ces leçons n'avaient rien 
d’austère, l’âge des élèves ne comportant ni une véri- 
table application ni une attention prolongée, car ce 
sont encore des bambins, puisque Quintilien assigne 
le début de ces exercices avant l’âge de sept 815 ", 
l’âge des gâteries et des gronderies ; mais les parents 
commencent à sentir le besoin de se faire suppléer 
par des maîtres, qui ne sont le plus souvent, à vrai 
dire, que des serviteurs de confiance qu'on se prête 
entre amis, qu’on loue aux étrangers pendant quelques 
heures chaque jour et qui exercent la mémoire, savent 
de beaux contes, dessinent l’alphabet, font apprendre 
des compliments. Le vieux Caton possède un de ces 
esclaves instruits, dont il tire profit en qualité de 
gardien d’enfants qu'il éduque, distrait et surveille. 
Ces maîtres ne sont pas, à proprement parler, des 
maîtres d’école, car le temps se passe auprès d'eux 
plutôt en divertissements qu’en études : mais tout cela 
dure peu de temps et il faut, tout de bon, se rendre à 
l’école. 

11. L'Écoze. — L'institution à laquelle nous don- 
nons le nom d'école portait chez les Grecs le nom de 
διδασχαλεῖον et chez les Latins celui de ludus. Quant à 
la 5y0}1, que la transcription convertit en schola, d’où 
est venu le mot français école, c'est un terme de signifi- 
cation spéciale et restreinte. La σγολή, c’est le loisir 
studieux de l’homme qui cultive son intelligence, c’est 
Ja discipline librement acceptée, méthodiquement pour- 
suivie en vue de l’acquisition supérieure de la sagesse. 
Le terme ne s’est jamais appliqué à toutes les branches 
de l'instruction, mais seulement aux plus élevées. Le 


: Plutarque, Calo major, ©, xx. — * Plutarque, Scipio, 1, 
xx, 56 ; οἵ, Æm. Paul., 6; Plaute, Mostellaria, vs 126. — 
3 Cornelius Nepos, Aflicus, 1. — 4Cicéron, Ad Atlicum, 
1. VIII, ep. 1v, 1. — 5 Pline, Epist., 1. VIII, ep. χιν, 4. — 
4“ Quintilien, I, 1, 15. — ? Act., ΧΙΧ, 9. — # Pline, Epist., 


ÉCOLE 


1732 


mot schola apparaît pour la première fois dans les ou- 
vrages de Cicéron, qui l'entend tantôt au sens de disser- 
tation, tantôt au sens d'école; mais ce sens ἃ été peu à 
peu étendu, d’abord aux hautes études en général, puis 
au lieu même où elles s’enseignaient. Le plus ancien 
témoignage que nous offre la littérature chrétienne de 
l'emploi de ce mot se trouve dans les Actes, lorsque 
saint Paul renonce à distribuer son enseignement dans 
la synagogue d'Éphèse et se rend tous les jours, pour 
instruire ses disciples, dans l’école d'un certain Tyran- 
nos, χαθ’ ἡμέραν διαλεγόμενος ἐν τῇ σχολὴ Τυράννου 1. 

Les Latins réservèrent cependant le mot schola pour 
les études supérieures, les classes de grammaire et de 
rhétorique, précisément celles qui s'étaient constituées 
sous l’influence de l’enseignement grec. Nous en trou- 
vons une preuve dans une lettre de Pline le Jeune à 
Tacite, qui lui avait envoyé un livre à corriger : (me) {u 
in scholam revocas, lui dit-il; or ce n’est pas à l’école 
primaire qu'on juge et qu'on critique une œuvre litté- 
raire, mais à l’école secondaire, chez le grammairien $. 
Le mot vraiment latin qui servait à désigner le local et 
les exercices d'instruction était ludus, applicable aux 
divers ordres d'enseignement représentés par le primus 
magisler, le grammaticus et le rhetor; toutefois, devant 
la concurrence que lui fit schola, le vieux terme indigène 
tendit à se spécialiser dans la désignation de l’école 
primaire. 

Était-ce une intention ironique qui avait fait donner 
le nom de ludus, auquel s’attache l’idée de jeu, à un 
endroit où l’enfance traverse ses premières désolations? 
On ne sait. Le ratio studiorum des jeunes Romains 
était-il si rempli d’agréments qu'il leur rendait aimable 
des lieux qui ne le sont point d'ordinaire? Ou bien 
quelque antique pédant s’était-il avisé que les exercices 
pratiqués dans le ludus étaient un jeu pour l’intelli- 
gence, une gymnastique pour l'esprit? N'’a-t-on pas 
aussi parlé d’un jardin des racines grecques, par un jeu 
de mots qui ne peut faire sourire que ceux qui ne 
s’y sont jamais promenés? On pourrait multiplier 
les conjectures sans résultat, puisque la réponse ne 
nous sera jamais donnée. Ce qui est certain, c’est 
que le mot ludus fut réservé de bonne heure à un 
exercice impliquant le mouvement physique ou intel- 
lectuel. On disait ludus gladiatorius, ludus mililaris, 
ludus fidicinius, ludus saltatorius,suivant qu'on y forme 
ou qu'on y exerce des gladiateurs, des soldats, des 
joueurs de lyre, des danseurs. Le ludus lillerarius ou 
ludus lillerarum”® n’est qu'un ludus de même nature 
que les précédents, mais où l’on applique à lire, écrire 
et compter. 

III. Le LocaL. — L'État romain, si oppressif et si 
inquisiteur à tant d'égards, qui proclamait comme 
un dogme politique la subordination de l'individu à 
l'État, s’interdisait toute intervention dans le domaine 
de l'éducation scolaire. Son intolérance s’arrêtait au 
seuil du foyer et ses finances n’y perdaient rien. En 
abandonnant à l'initiative privée la charge et les frais 
de l’enseignement, il se privait sans doute d’un puissant 
moyen d'action par le façonnement des jeunes intelli- 
gences, mais surtout il réservait des ressources pécu- 
niaires immenses qui se fussent dissipées en construc- 
tions d’édifices et en subventions de personnel. On 
comprend alors que le maître, qui risquait l'aventure, 
fit modestement les choses : ilse contentait de louer, en 
bordure sur la rue, un petit local appelé pergula. C'était 
un industriel comme un autre, il tenait « boutique 
d'instruction ». 

La pergula est un appentis à demi-ouvert, attenant à 


1. VIII, ep. vu, 1; cf. E. Jullien, Les professeurs de liltéra- 
ture dans l'ancienne Rome et leur enseignement depuis l'ori- 
gine jusqu'à la mort d'Auguste, in-8°, Paris, 1885, p. 114. 
— * Plaute, Mercat., 11, 11, 32; Tite-Live, Hist., 1. III, 
ΟΥ̓Χ ΟΣ, δι αν, δ, 


1733 


“une maison ou à une boutique :; c'en est le prolonge- 
ment, l'annexe, la saillie, nous la nommerions aujour- 
d'hui auvent, véranda, échoppe ou hangar, suivant le 
degré d'élégance que nous lui reconnaîtrions ; quoi qu'il 
n soit, elle était couverte, mais non fermée latérale- 
t. C’est dans une pergula que les peintres expo- 


e oponebat in pergula transeuntibus ?, car il existait des 
pergulæ publicæ qui étaient données en location comme 
tabernæ *. Maïs la pergula ne doit pas être confondue 
ec la {aberna. Sur les annonces de logements à louer, 
on prend soin de les distinguer : LOCANTVR BAL- 
VM: VENERIVM: ET: NONGENTVM:TABERNAE: 
PERGULAE “, et: 


LOCANTVR EX K IVLIS PRIMIS TABERNAE 
_ CVM PERCVLIS SVIS ET CENACVLA 
5 EQVESTRIA ET DOMVS.. 


— Les pergulæ magistrales $ et la pergula où Crassicius 
“donne ses leçons ne sont que des écoles installées dans 
des boutiques : in {abernis litterarum ludi erant τ: il en 
«est de même à Faléries : εἰ {abernis aperlis proposila 
unia in medio vidit, intentosque opifices suo quemque 
operi, et ludos lilterarum strepere discentium vocibus ὃ, 
toutes besognes auxquelles on vaque publiquement en 
e des passants. Une fresque trouvée à Herculanum et 
ée au musée de Naples nous montre une école 
ée sous un portique soutenu par des colonnes 
entre elles par des guirlandes (voir Dictionn., 
, Col. 1223, fig. 2727). Tout cela peut être exact, 
ce gracieux décor a dû être exceptionnel et les 
oles primaires s’installaient à moins de frais sous un 
ngar. Π va sans dire que des pergulæ pouvaient être 
allées un peu au-dessus du niveau de la rue ou sur 
t d’une {aberna ou d’une maison. Le premier cas 
visé par ce texte : Nam et cum pictor in pergula 
ipeum vel tabulam expositam habuisset, eaque excidisset 
anseunti damni quid dedissel, Servius respondit…. 
oportere actionem*. C’est du second que parle 
étone : Theognis mathematici pergulam ascenderat 1°, 
r le passage montre qu'il s’agit d’un observatoire 
rologique, et les gloses ὑπερῶον, ὁροφή, indiquent 
ur pergula le sens de « construction superposée à un 
t ». Mais au sens de galetas ou mansarde d’une insula, 
ne rencontre ce mot que dans un passage allégorique 
Tertullien 11: Etiam creatori nostro Enniana cenacula 
ædicularum disposita sunt forma, aliis atque aliis 
gulis superstructis et unicuique Deo per totidem scalas 
ibutis quot hæreses fuerint. Meritorium factus est 
ndus, insulam Feliculam credas lanta tabulata 
brum. Illic enim Valentinianorum Deus ad summas 
tegulas habitat. Une constitution de Théodose le Jeune 
crit les pergulæ ou cellæ (voir ce mot) des professeurs 
mme des locaux disposés en vue de la rue, et, dans 
ntérêt des maîtres autorisés, elle prescrit de les fer- 
: Universos, qui usurpantes sibi nomina magistro- 
in publicis magistrationibus cellulisque collectos 
ndecunque discipulos circumferre consueverunt, ab 
alione vulgari præcipimus amoveri τ. En Grèce 
5 l'enseignement se pratiquait dans la rue : οἱ γὰρ 
| γραμμάτων διδάσχαλοι μετὰ τῶν παίδων ἐν ταῖς 
ἴς χαθῆντα: 15, On 56 bornait à tendre quelques toiles 
n pilier à l’autre, mais ces tentures n'empê- 


ΟΣ Pergula vient de pergere, continuer, comme fegula de 
ῃ — ? Pline, Hist. nat., 1. XXXV,c.LXxXXIV. —* Code 
dosien, 1. XIII, tit. rv, lex 4. — “ Corp. inscr. lat., t.1v, 
n°1136. —" Jbid., t. 1v, n. 138. — " Vopiscus, Saturn., 10. 
= Tite- Live, L III, c. xz1v, 6. — " Ibid., 1. VI, c. XXV, 9. 
ADigeste, 1. IX, tit. ur, lex 5, n. 12.—° Suétone, Octav., 94. 
M Tertullien, Adv. Valentinianos, e. ναι, P. L., t. nt, col. 
.— M Code Théodosien, 1. XIV, tit. 1x, lex 3. — "" Dion 
sostome, Oral., XXI, p. 493. — # Martial, χαὶ, 57, 5; 


ÉCOLE 


nt leurs tableaux à vendre : (Apelles) perfecta opera . 


1734 


chaient guère les bruits de la classe d'arriver jusqu'aux 
passants 14, 

IV. ÉCOLE ENFANTINE. — Un écolier du rv* siècle 
nous a laissé la description de l’école enfantine où, avec 
d’autres petits Africains et Numides alignés, il débutait 
dans l’étude du rudiment. Toutes les villes, même les 
simples bourgades du Tell, avaient alors leur école; 
celle de Thagaste ne devait pas être différente des 
autres. Au signal du maître, tous les bambins repre- 
naient en chœur : « Un et un font deux, deux et deux 
font quatre, » etle glapissement des jeunes voix emplis- 
sait la rue entière®. « Oh! l’odieuse chanson, » pensait 
l’un de ces petits à qui la leçon d’arithmétique était 
le présage de la férule. Beaucoup plus tard, devenu une 
gloire de l’Église et un flambeau de l'humanité, saint 
Augustin revenait avec complaisance sur ces souve- 
nirs. «Je fus, disait-il, envoyé à l’école pour y ap- 
prendre à lire. Pour mon malheur, je ne comprenais 
pas l'utilité de ce travail. Cependant, si j'étais pares- 
seux à apprendre, j'étais battu, ce que les grandes 
personnes trouvaient fort juste. » L’atmosphère chré- 
tienne qui commençait à pénétrer la société tout 
entière agissait même sur les petits païens et Augustin 
— qui avait probablement entendu sa mère célébrer 
la puissance de Dieu — recommandait à cet inconnu 
secourable ses petites affaires : « Je commençai, tout 
enfant, dit-il, à m'adresser à vous, mon Dieu, comme à 
mon appui, mon refuge. Je déliais les nœuds de ma 
langue pour vous invoquer; et, tout petit encore, mais 
avec une grande ardeur, je vous priais de ne pas me 
laisser donner le fouet à l’école. Et, quand vous ne 
m'écoutiez pas, mes maîtres et même mes parents, qui 
cependant ne me voulaient pas de mal, se riaient de ces 
coups qui me paraissaient à moi le malheur le plus 
grand et le plus terrible. Et cependant je ne cessais de 
faire des fautes, soit dans la lecture, soit dans l'écriture, 
soit dans les leçons que l’on exigeait de moi#.» Une 
des raisons de ces fautes persistantes était la fâcheuse 
habitude du bambin et de ses camarades de faire usage 
entre eux des patois indigènes, mais le maître y perdait 
son latin, car il lui fallait surveiller au moins autant 
qu'instruire. Augustin mâchonnait distraitement les 
récitations, laissait courir les leçons sans y prêter atten- 
tion, ne songeant qu’au coup à faire pour gagner la 
partie de balle qui allait suivre l’insipide leçon. Avec 
les années, l’étourderie ne ferait que varier d'objets. 
« Je brûlais, ajoute Augustin sorti de l’enfance, de voir 
des spectacles et ces jeux réservés aux hommes faits 17.» 

La classe s’ouvrait par la récitation des leçons. 
« J'étais forcé, continue Augustin, d'apprendre de mé- 
moire les aventures de je ne sais quel Énée, de pleurer 
sur Didon qui se tue par amour 1. » Le latin épuisé, on 
passait au grec. « D'où venait donc mon aversion pour 
la iangue grecque, où je trouvais cependant les mêmes 
fictions? Car Homère sait admirablement tisser de 
semblables fables ; rien de plus doux que ses mensonges 
poétiques et cependant il était amer à mon enfance #, » 
« Je crois que les enfants grecs forcés d'apprendre 
Virgile y trouvent autant de dégoût que moi dans 
Homère. Sans doute, ce qui répandait pour moi tant 
d'amertume sur la douceur des fables grecques, c'était 
la difficulté de savoir entièrement une langue étrangère. 
Je n’en connaissais vraiment pas un mot; la terreur et 
le châtiment m'obligeaient seuls à l’étudier #,» Ses 


Confessiones, 1. I, ce. ΧΠῚ. — *S. Augustin, 
Confessiones, 1. I, e. xum, P. L., τὶ XXXN, col. 670.— 4 Jbid., 
1. I, c. 1x, P. L., t. XxxXu, col. 667. — ν΄ Jbid., 1 I, c. x, col. 
668. — 14 Jbid., L. I, a col. 670. — 1° Jbid., 1. 1, ©. χιν. 
col. 671. — * Ibid, I, ce. xiv, col. 671; cf. Ο. Rottman- 
ner, Zur RS RU des heil Augustinus, dans Theolo- 
gische Quartalschrift,in-S°, Tübingen, 1895, t.LxXxvI, fase. 2 
il ignorait l'hébreu et le syriaque, mais savait suflisam- 
ment le punique. 


S. Augustin, 


préférences s’adressaient à l'étude de Térence, un com- 
patriote, et des scènes de Τ᾽ Énéide ayant Carthage pour 
théâtre. « J'apprenais tout cela avec plaisir, j'en faisais 
mes délices; et l’on m'appelait un enfant de belle 
espérance 1.» 

Les leçons récitées, on expliquait la grammaire et on 
corrigeait la prononciation. La grande affaire consistait 
à s'exprimer sans commettre de barbarisme ni de solé- 
cisme : « Je craignais fort de pécher contre la gram- 
maire; et, quand je m'étais trompé, je regardais jalou- 
sement ceux qui réussissaient mieux que moi“. » 
C'était une autre difficulté notable de réprimer l'accent 
que les intonations vicieuses et les dialectes locaux 
avaient imprimé à ces jeunes gosiers. La suprème 
élégance consistait, pour un Africain, à perdre entière- 
ment l’accent africain. On se corrigeait avec passion et 
on épiait malicieusement les fautes que le maître lui- 
même laissait parfois échapper, car « même les hommes 
chargés de conserver et d'enseigner les antiques règles 
des sons, prononcent parfois, contre les lois de la gram- 
maire, le mot homme, hominem, sans aspirer la pre- 
mière syllabe : ominem *. » 

Ces écoliers apprenaient l'alphabet au moyen de 
lettres d'ivoire; nous possédons sur ce point les té- 
moignages de Quintilien # et de saint Jérôme*: plus 
modestement on leur donnait des lettres en pâte, 
qu'ils croquaient à belles dents, et Horace y fait 
allusion ὃ : 


Ut pueris olim dant crustula blandi 
Doctores, elementa velint ut discere prima. 


La méthode était efficace et on la retrouve mention- 
née chez les Celtes, dans une ancienne Vie de saint 
Colomba conservée par le Lebar Brecc : « Quand vint 
pour [Colomba] le temps d'apprendre à lire, le prêtre 
alla trouver un certain devin qui demeurait dans le 
pays, pour lui demander quand il serait bon que l’en- 
fant commençât à apprendre. Le devin examina le ciel; 
puis il dit : Écris pour lui maintenant son alphabet. 
On l’écrivit sur un gâteau 7.» 

On a retrouvé des moules d'abécédaires $, mais on ἃ 
surtout retrouvé des alphabets en grand nombre (voir 
Dictionn., t. 1, col. 54), tantôt tracés pour servir de 
modèle parle burin ou le ciseau d'un praticien, tantôt 
esquissés par la main inexperte d'un enfant. Pour 
apprendre à lire,les maîtres suivaient le mécanisme 
décrit par saint Jérôme : laque Pacatula nostra…. 
litterarum elementa cognoscat, jungat syllabas, discat 
nomina, verba consociel, atque ut voce tinnula ἰδία 
meditetur, proponantur ei crustula mulsa præmia et 
quidquid gustu suave est, quod vernat in floribus, quod 
rutilat in gemmis, quod blanditur in pupis acceptura 
festinet ". 

Pour apprendre à écrire, l'enfant s’exerçait d’abord 
à suivre au slilus les caractères tracés dans la cire ou 
gravés sur une planchette : lileras præformalas perse- 
qui ®, Le maître lui dirigeait la main !; plus tard, 
l'enfant s’enhardissait, traçait des alphabets et copiait 


1 Confessiones, 1. I, ο. Xiv-xv1, P. L., t. XXXI1, col. 671. 
—? Jbid., 1. I, c. x1x, P. L., t.xXxXI1, col. 674. — 3 S. Au- 
gustin, Confessiones, 1. 1, ©. xXvin, P. L., t. ΧΧΧΙΙ, col. 
673. — 4 Quintilien, Instit. oral, 1. 1, c. 1, n. 26. — 
ες Jérôme, Epist., cvir, 4, P. L., τ, xx, col. 871.—* Horace, 
Satir., 1,1, vs 25-26. — ἴ H. Gaïdoz, Les gâteaux alphabé- 
tiques, dans Mélanges Renier, 1887, p. 1. 8 Corp. inscr. lat., 
t. x, n. 8064; voir Dictionn., t. 1, col. 56. — "5, Jérôme, 
Epist., cxxvIm, 1, P. L,, t. xx,col. 1096.— 15. Quintilien, 1, 
xIV, 31; cf. Vopiscus, Tac., 6. — *! Quintilien, 1,1, 27. — 
1? Sénèque, Epist.,xCIV,51.— Ὁ" H. R. Hall, Coptic and Greek 
texts of the christian period from ostraka, stelæ, elc., in Bri- 
tish Museum, in-4°, London, 1905, p. 35, pl. 28, n. 21379; 
p. 56, pl. 43, n. 14281; cf. H. Leclercq, Devoirs d'écoliers, 
d'après une tabla et des ostraka, dans Bulletin d'ancienne 
littérature et d'archéologie chrétiennes, 1913, t. 11, p. 209-213 


ÉCOLE 


| des modèles, proposila %. L'Égypte nous ἃ conservé 


dans son sol sablonneux bon nombre d’exercices d’éco- 
liers : alphabets, pages d'écriture, devoirs et composi- 
tions. Généralement, au début de la première ligne, 
l'enfant trace une croix ou un chrisme. Les exercices 
sont assez variés. Tantôt ce sont des lettres sans suite 
et, au bas, une ligne ornée, un essai malhabile d’orne- 
mentation, ensuite les lettres art, peut-être le visa αἰ 
maître ἢ; tantôt un abécédaire syllabique,par exemple: 
Ta®, ae, ae, oear; et le reste 4: tantôt cet 


exercice E : 
“ΕΠ ἢ 


ΕΡΉΝ ΒΝ Ὸ 
Β ΖΚ ΖΦ ΟΣ 
πὸ π ἶν, Ὁ. τὸ 
A © M IT Y & 
ET QE = 


qui nous montre le grec et le copte enseignés en même 
temps; de même, sur un autre ostrakon, les alphabets 
sont rapprochés 15. Enfin, nous possédons les travaux 
des « tout petits », une mème lettre reproduite infati- 
gablement, le B par exemple, avec quelques pâtés, 
comme bien l’on pense #. 

Un ostrakon du Musée Britannique nous montre une 
conjugaison en grec et en copte !$ : 


διὸ Hrarcaho 
διὸ RIHATCARO 
διδασχε! qaTcabo 
διδασχομεν  THMATCARO 
διδασχετε TETHMATCA RO 
διδασχου:  CEMATCAÈO 


εδιδαξα arrcaho etc. 


Un autre os{rakon sur calcaire, de la même collection, 
appartient à une classe intermédiaire. L’écolier n'en 
est encore qu'à copier des mots dans l’ordre alphabé- 
tique, et il les écorche de son mieux !* : 


Face : υπερθασιλινος  Revers: φιλοθανασια 
ὑπομηνιματικος φησψοσυνηγοτης 
υποστηριηματος γαλεθδαλουΐα 
φαρμαδ... μενος γαρτονραγματαὰ 


φιχαχτηστιανος 
φιλοτησφισματ. 


γαλιν οφοριον 
γλαμηδοφοριμενος 


Β Il faut tout corriger, sauf un seul mot : ὑπερθασι- 
λιχός — ὑπομνηματιχός — ὑποστηρίγματος — φαρμαχ... 
μένος --- φιλοχριστιανός --- φιλοψηδίσματος --- ὀ φιλα- 
θανασία --- φισχοσυνήγορος 9 --- χάρτων ῥήγματα -- 
γαλινοφύριον --- χκλαμυδοφορῶν "". 

V. LE MAITRE D'ÉCOLE. — Le maître élémentaire, 
litterator où γραμματιστής *?, humble et précieux colla= 
borateur des parents, initie l'enfant aux connaissances 
modestes et indispensables; c'est celui qu’on nommait 
autrefois le « maître d’école » et qui est devenu aujour- 
d'hui l’«instituteur primaire. On l'appelle alors 


— MR. H. Hall, op. cit., p. 35, pl. 28, n. 31387. — 15 Jbid:, 
p. 35, pl. 28, n. 31663. — 15 Jbid., p. 36, pl. 29, n. 26739. -- 
17 Ibid, p. 36, pl. 29, n. 19082. — 1" Jbid., p. 38, pl. 31, 
n. 14222 ἂν Jbid., p. 16, pl. 12, n. 27432; pl. 13, n. 27432 
revers. — 5 Advocalus fisci. —% On pourrait étudier d'autres 
devoirs d’écoliers; cf. B. P. Grenfell et A. S. Hunt, Greek 
papyri, in-8°, Oxford, 1897, t. 11, p. 133, n. 84; les mêmes, 
The Oxyrhynchus papyri, in-8°, London, 1899, part. II, τιν 
p. 8, n. ccix, texte d’écolier chrétien; E. Amélineau, La 
géographie de l'Égypte à l’époque copte, in-S°, Paris, 1893, 
p. x1x, xx. Nous ne disons rien ici des jeux (voir ce mot) et 
divertissements tels que les caricatures, charges crayonnées 
par les enfants, voir Dictionn., t. 1, col. 2043 sq.; t. 11, col. 
3050 sq., et encore t. 1, col. 116; t. 11, col. 2158-2164; Manuel 
d'arch. chrét., t. 11, p. 651-653, fig. 406-408.— *? Wittig, De 
grammat. et grammatic. apud Rom. scholis, Eisenach, 1844. 


1737 


litterator ?, grammatista? et primus magister*. Une 
inscription chrétienne nous montre ce titre relevé 
comme un hommage et accompagné de la figure d’un 
volumen * (fig. 3903) : 


IANVARIA COIVGI BENE 
MERENTI GORGONO 
MAGISTRO 


PRIMO 


Volumen 


En principe, c'était le père de famille qui remplissait 
cette charge : suus cuique parens pro magis{ro ὃ. Le 


vieux Caton n’y manquait pas pour son compte, tout en 

=; SA ἢ " 
exploitant le savoir d'un δοῦλος γραμματιστής qu'il 
envoyait dans les familles en qualité de précepteur ?. 


ÜA COINGIRENE 
FGORÇONO 
O  ypRimo 


GLS 


3903. — Épitaphe du maître d’école Gorgon. 


D'après De Rossi, Roma sotterranea, t. 11, pl. XLV-XLVI, 
n. 43. 


Parfois un affranchi remplissait ces fonctions de précep- 
teur domestique, à mesure que les parents répugnaient 
à prendre un soin qui leur semblait dérober trop de 
temps à la vie publique et aux affaires. Esclave ou 
affranchi lettré, lifteratus, le pædagogus instruit bam- 
bins et fillettes ; les exemples ne manquent pas : Atticus 
fait instruire sa fille par un de ses affranchis et M. Li- 
vius Salinator, consul en 535 (— 219), confie ses enfants 
au poète Livius Andronicus, son affranchi. Mais les 
familles riches sont l'exception et d’ailleurs le stimu- 
lant de l'éducation publique semble déjà préférable à 
l'éducation au foyer 7. Une inscription du cimetière de 
Priscille nous fait connaître un certain Mæcilius Hylas 
qui fut nutritor, c'est-à-dire pédagogue dans la famille 
des Ceionii ὃ: 


MAECILIO HILATI DV 

LCISSIMO NVTRITORI CAE 
IONIORVM PVSCIANAE C.F. 
ET CAMEMICV QUI VIXIT AN 
LXXV M. X FECIT MAE 

CILIA ROCATA DOMINO PA 
TRI DVLCISSIMO MELLITO 


AMATORI 

BONO ὦν! OM 
NES SVOS AM 
ABIT CARISSIMO 


Ce Mæcilius Hylas est le vrai précepteur privé; ilest 
possible que le Coritus magister mentionné sur l'épi- 


} Apulée, Flor., 20 : prima cralerra litteratoris ruditatem 
eximit. ? Ussing, Darstellung des Erziehungs und 
Unterrichtwesens bei den Griechen und Rômern, in-8°, 
Altona, 1870; Berlin, 1885, p. 101. — * S. Augustin, Con- 
fessiones, 1. I, ce. xunx, 1, P. L., t. xxx, col. 670: Adama— 
veram latinas (litteras), non quas primi magistri. docent. -—- 
# Ph. Roller, Les catacombes de Rome, in-fol., Paris, 1881, 
ἴ, x, pl. Χχιῖ, n. 13, p. 124; De Rossi, Roma solterranea, 
ἴ, στ, pl. XLv-XLv1, ἢ. 43, p. 310, du re siècle; G. Boissier, 
La fin du paganisme, in-8°, Paris, 1891, t. 1, p. 236. — 
» Pline, Epist., 1. VIII, ep. x1v, 6. —  Plutarque, Cat. 
maÿ., 20. — τ Quintilien, Inst, 1, 2, discute en détail la 
question utilius domi an in scholis erudiantur pueri. — 
"Ὁ. Marucchi, Epigrafia cristiana, in-16, Milano, 1910, 


DICT. D'ARCH. CHRÉT, 


ÉCOLE 


1738 
taphe d’un enfant de treize ans, son élève, qu'il aimait 
comme un fils, soit quelque ludi magister ? : 


ISPIRITO SANTO BONO 
FLORENTIO QVI VIXIT ANNIS XIII 
CORITVS MAGISTER QVI PLVS AMAVIT 
QVAM SI FILIVM SVVM ET COTDEVS 
5 MATER FILIO BENEMERENTI FECERVNT 
un 


Au cimetière de Cyriaque autre maître dédie 


une épitaphe à son élève :° : 


POSVIT-TABVLA MA 


ἡ Ÿ W 

Ÿ Ÿ GISTER - DISCENTI Ÿ Ÿ 
ŸZ Ÿ PANPINO BENEM ᾧαὶ Ÿ 
7 7 ERENTI 10 


Un autre implore les prières de son élève défunt !:: 


IVLIVS MAGISTER d 


BENE MERENTI FELICI 
ANO PETAT PRO NOBIS 

On voit la femme et les élèves d’un maître s'associer 

pour conserver sa mémoire * : 


M. AVRELIO 
IANVARIO 
CONIVX ET 
DISCENTES 
5 FECERVNT 
B - M 


et au cimetière de Saint-Hermès, un 


cette épitaphe τ: 


FLAVIVS - SABINIANVS 

AVRELIO GERONTIO MAG 

ISTRO SVO BENE MERENTI 
T -INP : C- 


élève traça 


FECIT 


Nous citerons encore une inscription chrétienne, 
trouvée sur la via Salaria, et où un personnage inconnu 
nommé Antimio reçoit le titre de papas, qui désigne 
un Anufritor où un pædagogus *. 

Au cimetière de Sainte-Agnès ὃ : 


MAGISTER FECIT DISCEN/i SVO 
MOLESTO MERENHi qui BIXITV 
ANNIS XXIII IN PACE. 


Une autre, dont l’origine n’est pas donnée, mais 
qui était conservée au musée Kircher # : 


DALMATIO FILIO DVLCISSIMO TOTI 
VS INGENIOSITATIS AC SAPIENTI 
AE PVERO QVEM PLENIS SEPTEM AN 


NIS PERFRVI PATRI INFELICI NON LICV 


IT QUI STVDENS LITTERAS GRAECAS NON 
MONSTRATAS SIBI LATINAS ADRIPVIT ET IN 
TRIDVO EREPTVS EST REBVS HVMANIS III D FER 
ATVS VIII KAL APR-DALMATIVS PATER FEC 


p.231, n. 283. — " Marangoni, Delle cose gentilesche e 
profane trasportate ad uso e adornamento delle chiese, in-4°, 
Roma, 1744, p. 455; G. Marini, 1 papiri diplomatici, in-fol., 
Roma, 1805, p. 288 δ: L. Perret, Les catacombes de Rome, 
t. v, pl. LXXI, n. 11; Corp. inscr. lat, t. να, p. 1, ἢ. 10013. — 
τὸ Buonarotti, Vetri, p. xx1v; Boldetti, Cimit., p. 408; Corp. 
inscr. lat., t. vtr, n. 10015. —  Oderici, Dissert., p. 345, n. 14; 
Corp. inscr. lat., t. VI, n. 10012. 15 Corp. inscr. lal., t. VI, 
n. 10009. — 15 Jbid., n. 10008 : fecit lilulum in pace. - 

14 Sur cette inscription et sa bibliographie, cf. Dictionn., t. 11, 


col. 1047, note 3. 15 Ἐς, Armellini, 11 cimitero di S. 
Agnese, in-S°, Roma, 1880, p. 219, pl. XV, n. 7; Corpus 
inscriptionum latinarum, τ. VI, n. 33930. — !* Corp. inscr. 
lat., t. vi, n. 33929, 

IV. 55 


1739 


En Égypte, à Akhmin (voir ce mot), une stèle de 
Ὁ τη. 18 sur 0 m. 37 porte ces mots !: 


3 + CTHAH 
TOY MAKA 
Ριωτίατου) ΘΕ 
ΟΔΟΟΙΟΥ 

o FPAMMA 
TIKOY 


A Herment, sur une stèle à fronton de 0 m. 71 


sur 8 m. 35 ? : 


ΧΜΓ 
+ MNHMION + 
EYTOAMIOY πρεοσβίστερου 
ΟΧΟΛίαστιχου) EXAIKOY 


Dès le ve siècle avant notre ère, on voyait des magis- 
tri enseigner les enfants parmi les boutiques du Fo- 
rum * et l’enseignement était commun aux deux sexes ; 
il resta tel, même sous l'empire, dans les écoles du pre- 
mier degré # La multiplication des écoles dut rendre 
ces maîtres fort nombreux. Ils étaient aussi fort peu 
estimés, car ils échangeaient leurs services contre 
une rétribution 5 mensuelle. L’édit de Dioclétien, de 
l'an 301, assurait au magister instilutor un maximum de 
menstruos denarios L in singulis pueris‘; le calculator 
reçoit in singulis pueris menstruos denarios LX X V ; le 
maître d'écriture ou notarius, autant; le grammaticus 
græcus sive latinus et le geometres, 200 deniers par 
mois. La valeur du denier à l’époque de Dioclétien ἃ 
fait l’objet de recherches peu concordantes entre elles; 
voici, en acceptant les évaluations de M. Waddington, 
à quels tarifs on aboutit : 


Au maîtrede lecture, par enfant.Fr. 3 10 par mois 


Au maître de calcul, par enfant.. 4 65 » 
Au maître d'écriture, par enfant.. 8.10 » 
AIPTAMMATIED CE EE Ce -----e 12 40 » 
Au rhéteur ou sophiste.......... 15 50 » 


L'’édit ne semble pas avoir été appliqué. L'auteur du 
traité De mortibus perseculorum nous dit que les popu- 
lations résistèrent et qu'après quelques émeutes où le 
sang coula, l'empereur fut forcé d’abroger sa loi. Mais 
évidemment il avait dû choisir, pour base de son tarif, 
des prix réels, et nous pouvons croire que le salaire 
qu'il a fixé pour les grammairiens et les rhéteurs 
représente assez exactement celui qu'ils touchaient 
d'ordinaire. 

Cette rétribution comporte trois mois de vacances, 
15 juillet-15 octobre; mais il faut ajouter les menus 
présents que le maître d'école est dans l'usage de se 
laisser offrir, notamment aux Quinquatrus, aux Satur- 
nales, au jour de l’an, à la fête de la cara cognatio et à 
celle du septimontium 7. L'année scolaire commençait 
en mars, comme la vieille année romaine, et certains 
maîtres fixaient le payement de l’écolage à cette date; 
d’autres laissaient les honoraires annuels à la générosité 


1 G. Lefebvre, Recueil des inscriplions chréliennes grec- 
ques d'Égypte, 1907, n. 325. — * Ibid., τι. 430; voir aussi 
un grammalicos, dans W. E. Crum, Coplic monuments, 
n. 8361. — * Tite-Live, Hist., 1. III, ©. XLIV. — * Martial, 
VIII, x, 16; IX, Lxvrm. — " Suétone, De gramm., 3: merce- 
des grammaticorum; Fronton, Ad M. Anton., 1, 5, édit. 
Naber, p. 103: Litteratores etiam isti discipulos suos, quoad 
puerilia discunt et mercedem pendunt, magis diligunt. Cicéron, 
Phil., 11,17, 43; Ausone, Profess., Χ αι, 10; Juvénal, vrr, 228. 
—5 Corp. inscer. lat., t. 111, Ὁ. 831; sur la valeur du denier de 
Dioclétien, cf. Dictionn., t. 1V, col. 583, au mot DENIER, 
—7S$S, Jérôme, Comment. in epist. ad Ephes., 11, ὃ, P. L., 
t. xxvi, col. 574: et quod in corbonam pro peccalo virgo vel 
vidua obtulerat, hoc Kalendariam strenam et Saturnaliciam 
sportulam et Minervale munus grammaticus et orator aut in 
sumptus domesticos aut in templi stipes aut in sordida scorta 
convertit. Tertullien, De idololatria, c. x, P. L., t. 1, col. 
750 : (Ludimagistris necesse est) sollennia festaque eorumdem 


ÉCOLE 


1740 


des parents. Malgré ce désintéressement, un salaire, si 
mince, si tardif qu'il fût, paraissait dégradant et comme 
l’aveu d’une servitude ὃ. Une école n’est qu'une bou- 
tique, un trafic dédaigné et Sénèque, après Cicéron, 
refuse de mettre la profession de maître d'école au rang 
des professions libérales et dignes d’être exercées par 
l’homme libre ὃ. D’humble condition, étranger la plu- 
part du temps, le ludi magister croupit dans un rang 
social infime et ne peut songer à s’élever au degré d’es- 
time que, grâce à ses connaissances, à ses élèves, par- 
vient à conquérir le grammalicus et le rhetor. Le code 
lui-même s'emploie à lui interdire tout espoir de ce 
côté 1, 

Cet être sacrifié vit de privations : Orbilius docuit 
maÿjore fama quam emolumento, namque jam persenex 
pauperem se et habitare sub tegulis quodam scripto 
fatetur #; voilà leur perspective pour les jours de 
vieillesse, un taudis, une mansarde. Tandis que le 
grammairien dans la gêne ne doit s’en prendre qu’à lui 
seul, à son imprévoyance où à ses vices τ΄, le maître 
d’école vit chichement et meurt misérable. Son métier 
ne le nourrit pas, alors il cumule les besognes peu lucra- 
tives, comme ce Philocalus, instituteur à Capoue, qui 
écrivait des testaments. Il se consola de sa médiocrité 
en composant le petit poème qui devait orner la pierre 
de son tombeau # : 


..magister ludi lilerari Philocalus 
summa quam castitate in discipulos suos. 
idemque testamenta scripsit cum fide, 
nec quoiquam pernegavit; læsil neminem.….. 


Les cadeaux volontaires des parents se réduisaient à 
peu de chose et le salaire fixe établi par l'usage n’était 
pas reconnu par la loi. Même à la fin de l'empire, il 
était interdit de poursuivre les parents qui n’acquit- 
taient pas l’écolage 15. Ceux qui ne s’en dispensaient pas 
imaginaient de le réduire arbitrairement par des rete- 
nues. Orbilius, nous apprend Suétone, composa un livre 
à ce propos : librum, cui est titulus περιαλγὴς edidit 
continentem querelas de injuriis quas professores negle- 
gentia aut ambitlione parentum acciperent #. Beaucoup 
de parents persistaient à payer la rétribution du ludi 
magisler à la fin de chaque mois, de façon qu'en cas 
d'absence de l'élève, le maître, dont les frais d’instal- 
lation étaient les mêmes, se trouvait frustré de la petite 
somme escomptée par son maigre budget. Dans ces 
conditions, il est clair que les mois de vacances devaient 
être remplis par un métier accessoire, sous peine de 
périr de misère. 

Peu payé et mal payé, le maître d'école était un per- 
sonnage trop infime pour attirer l'attention du pou- 
voir. L’édit de Dioclétien le réduit à la portion moins 
que congrue, puisqu'il est, avec ses cinquante deniers, 
le moins favorisé des maîtres de l’enfance 1. Peu payé, 
il est en outre bafoué. Un bas-relief en terre cuite 
trouvé à Naples nous le montre sous les traits d’un âne 


(deorum) observare, ut quibus vectigalia sua supputent... 
Ipsam primam novi discipuli stipem Minervæ et honori el 
nomini consecrat (ludimagister), etiam strenæ captandæ et 
seplimontium et brumæ et caræ cognationis honoraria exigenda 
omnia. Symmaque, Epist., v, 85 : nempe Minervæ {ἰδὲ sol- 
lemne de scholis notum est, ut fere memores sumus eliam proce= 
dente ævo puerilium feriarum, pour pouvoir prendre part à la 
fête. — " Cicéron, De ofliciis, τ, 42, 150 : auctoramentum servi- 
tutis. — " Sénèque, Epist., LxxxvVIm, 1. — 10 Digesle, 1, L, 
tit. xuu, lex 1; cf. Quintilien, XII, x1, 20. — 1 Suétone, De 
grammat., 7; cf. Ovide, Fasti, 1. III, vs 829. — # Jullien, 
op. cit., p.173 sq.— # Nissen, dans Hermès, 1866, t. 1, p.148; 
Fiorelli, Mus. et catal., n. 1415; Corp. inscr. lat., t. x, n. 8969. 
— 4 Jullien, op. cil., p. 27.— 15 Suétone, De gr., 9.— M Le 
calculator, maître élémentaire lui aussi, reçoit soixante- 
quinze deniers; il est vrai que son enseignement passait pour 
plus élevé; ef. Code Just., X, Lux, 4 : Oratione divi Pii libera- 
lium studiorum professores, non etiam calculatores continentur. 


γ 


1741 


(voir Dictionn., t. 1, col. 2047, fig. 587) 1. Bafoué, il est 
de plus détesté. « Il n'avait même pas cette consolation 
que des maîtres obscurs trouvent souvent dans leurs 
Humbles fonctions, l'affection du petit monde qu'ils 
instruisent. Ce n’est pas assez de dire qu'il était peu 
aimé; si l’on en croit Martial, il était détesté ἡ. Il est 
très vrai que les enfants, le plus souvent, ont tout 
d'abord une certaine répugnance à l'endroit du travail 
et de celui qui les fait travailler. Mais le lilleralor ne 
tAchait guère de la vaincre et de se rendre aimable. Au 
contraire, il était dur, exerçait avec une rigueur impi- 
toyable la discipline dont on a vu les terribles instru- 
ments (voir Dictionn., t. xx, col. 1219-1220) et par sa 
violence devenait encore plus un objet d'horreur. Bien 
que le grammatieus eût un droit égal à user des châti- 
ments corporels, il est à croire qu'il y recourait moins 
fréquemment. On cite toujours Orbilius et la terreur 
qu'il inspirait par sa férule; mais cela même prouve, 
sinon qu'il était une exception, du moins qu'il tranchait 
avec sa rudesse sur les habitudes, plus douces en géné- 
ral, des autres grammatici. Le ludi magister, sorti du 
peuple, moins délicat, ne craignait pas d'employer 
tous les moyens dont l’armait la sévérité des mœurs 
romaines ©, » 

WI. UN MAITRE D'ÉCOLE. — Il était chrétien et, à 
ce titre, nous dévons lui accorder quelques instants 
d'attention ὁ. Prudence, allant à Rome, traversa la 
ville d’Imola, dans les Romagnes, dont il visita la basi- 
lique; et s’agenouilla devant le tombeau de saint Cas- 
sien 5. Levant les yeux, il aperçut une peinture repré- 
sentant un homme couvert de plaies, les membres 
déchirés, entouré d'enfants qui piquaient son corps 
avec des styles à écrire. 


Erexi ad cælum faciem, stelit obviam contra 
10 Fucis colorum picla imago martyris 
Plagas mille gerens, lotos lacerata per arlus, 
Ruplam minutis præferens punclis cutem. 
Innumeri cireum pueri, miserabile visu, 
Confessa parvis membra figebant stilis. 


Ce que vous voyez, dit le bedeau au voyageur, n’est 

. pas une tradition vaine, quelque conte de bonne 
femme; l'artiste a pris dans leslivres le sujet de son ta- 
bleau, qui montre quelle était la foi de l’ancien temps : 


Ædiluus consultus ait : Quod prospicis, hospes, 
Non est inanis aut anilis fabula. 
Historiam pictura refert, quæ tradita libris 
20 Veram vetusti lemporis monstrat fidem. 


Et le bedeau entreprit l'explication du tableau. 
Cassien, dit-il, était un maître d’école, magisler lille- 
raruin, exact, sévère, peu aimé de ses élèves à cause de 
la stricte discipline qu’il leur imposait. Au cours d’une 
persécution, il fut traduit en justice, sur son refus de 
sacrifier aux dieux. Instruit de la profession du récal- 
citrant, le juge imagina un supplice tout nouveau. 
ΤΠ abandonna le maître à la vengeance des écoliers et, 
nu, les mains liées, les autorisa à le tourmenter jusqu’à 
la mort. Chacun épuisa sur le malheureux sa rancune 
et sa méchanceté, les uns brisant leurs tablettes sur le 
front du vieux maître, les autres perforant les entrailles 
de leur style, d’autres lui découpant et tailladant la 
peau. Après un long supplice, rendu plus atroce encore 
par les railleries de ses jeunes bourreaux, Cassien, 
épuisé, ayant perdu tout son sang, mourut. 


ZW: Helbig, dans Bullettino dell’Istituto di corrisp. ar- 
cheol, 1882, p. 34; G. Wissowa, Parodia d'una scena di 
seuola, Rilievo in terra cotta della collezione Tyskiewicz 
(actuellement au Musée du Louvre), dans Müittheilungen 
des kaïs. deutsch. arch. Instit., Rômische Abtheilung, 1890, 
fase, V, p. 111, pl. v; Gazette des beaux-arts, 1890, t. 1v, 
D: 438, fig., p. 435-436; Ε΄ Courbaud, dans Saglio et Pottier, 
Dict. des antig. gr. et rom., t. nt, p. 1381, fig. 4048, —? Mar- 


ÉCOLE 


Le poète, mieux au fait que le bedeau des usages 
scolaires, n’a pu se résigner à sacrifier une description 
de l’école enfantine. Il montre, grave, sévère, inflexible 
sur la discipline : 

27 Doctor amarus enim discenti semper ephebo 
Nec dulcis illi disciplina infantiæ est. 


autour du maître, la petite troupe assise, la tablette de 
bois enduite de cire sur les genoux, le style à la main, 
tantôt écrivant sous la dictée, tantôt, avec l'extrémité 
aplatie, effaçant la page terminée : 


retire slilis 
15 Unde pugilares solili percurrere ceras 
Scholare murmur adnotantes scripseran£. 
BD = ae stimulos οἱ acumina ferrea vibrant 


Qua parle aralis cera sulcis scribitur, 
El qua secli apices abolentur el æquoris hirti 
Rursus nilescens innovalur area. 


Quand ils s'arrêtent et que leur main prend un ins- 
tant de repos, le maître gourmande leur paresse : 


73 


δος ..ipse jubebas 
Nunqguam quietum dexlera ut ferret stilum. 


De temps en temps, un d'eux se lève et lui montre 
la page écrite, « les longues rangées de vers »; s’il a fait 
quelque faute, s’il a omis un mot, la punition ne se fait 
pas attendre : 


Expecles licet inspectos lungo ordine versus, 
80 Mendosa forte si quid erravit manus 
Exerce imperium, jus est {δὶ plectere culpam, 
Si quis tuorum le notavit segnius. 


Debout, tout en larmes, il reçoit une correction 
sévère : 


TA ὦν κυρ δὼ Lam millia mulla nolarum 
Quam stando, flendo, te docente excepimus. 


Quelquefois la paresse, l'amour du jeu enhardissent 
les écoliers; d’une voix unanime ils demandent un 
congé. Le maître refuse : 


75 Non elimus loties, te præceplore, neg alas 
9 » 
Avare doctor , jam scholarum fer ias. 


les écoliers accumulent en silence les rancunes, les 
colères, les haines cachées, qui n’attendent qu'une 
occasion favorable pour éclater. Quelques-uns ont peut- 
être deviné la religion du maître, ont remarqué son 
absence des temples et des fêtes et rêvé parfois à la 
vengeance impossible dont le jour est arrivé. Les éco- 
liers de Cassien étaient-ils pires que beaucoup de ga- 
mins de qui le fabuliste a dit : « Cet âge est sans pitié »? 
Ce qui est certain, c'est qu'une école enfantine devait 
compter une foule d'enfants : innumeri pueri, dont la 
surveillance était difficile. L'instruction devait être à 
peu près générale, si on en juge d’après un détail carac- 
téristique : le mot d'ordre à l’armée, et cela dès l’époque 
de Polybe‘, au lieu d’être donné de vive voix, était 
écrit sur des tablettes qui passaient de rang en rang. 
On s'explique alors comment un si grand nombre 
d'affiches couvraient les murailles des rues de Pompéi, 
comment tant de grafliti, lus dans les catacombes et 
ailleurs, révèlent la main de gens n'ayant τὸ πὶ que les 
rudiments scolaires chez le ludi magister, comment tant 
d'inscriptions d’une facture pitoyable révèlent peut- 


tial, 1x, 68; x11, 57. 3 Ἐπ Courbaud, op. cit., t. 1, p. 1386. 
—4 Biblioth. hagiogr. lat., 1899, n. 246-247; Acta sanct., 1737, 
août, t. 1, p. 16-22; Mombritius, Sanctuarium, ἵν 1, p. 157- 
158: Tillemont, Mém., 1698, t. v, p. 531-532, 794; P. Allard, 
L'hagiogr. au 1V° siècle, dans Revue des quest. hist., 1885, 
τι xxx vu, p. 399-405, dont je résume la notice. — * Prudence 
consacre à cette excursion l'hymne 1x° du Peri Stephanôn.— 
® Marquardt et Mommsen, Organisation militaire, p. 130. 


1743 


être l'ouvrage d’un homme du peuple armé d'une masse 
et d’un clou. Au fur et à mesure que les légions faisaient 
des conquêtes, l'instruction romaine pénétrait à leur 
suite. Un ludi magister s’installait et ouvrait une école, 
non seulement dans les villes et les villages, mais par- 
tout où se formait quelque agglomération nouvelle, 
exploitation minière, domaine rural, etc. 

La date du martyre de Cassien n’est pas connue avec 
certitude, elle peut remonter à la persécution de Dioclé- 
tien. Avant d’en finir, nous mentionnerons un bas- 
relief représentant un pédagogue, trouvé par le 


3904. — Bas-relief 
trouvé près de Santa Maria in Monticelli. 


D’après Boldetti, Osservazioni.…, 1720, p. 334, 1. II, pl. 2. 


chanoine Orazio Ciuccioli, près de Santa Maria in 
Monticelli, et publié par Boldetti : (fig. 3904). A 
une date également incertaine se rapportent deux 
inscriptions chrétiennes fragmentaires trouvées dans 
le pavement de la basilique de Saint-Paul-hors- 
les-Murs ? : 


SE ma]GISTER LVDI 


SEE ]MAGISTER 
Ass dIEPOSITVS 
Are ICONS 
la suivante est peut-être de l’année 516 ? : 
ΠΟΙ δ Are mJAGISTRI LVDI LITT{erarii 
na ee Eee no IN-FEB CON FL:PETIri? υ. c. 


Somme toute, le maître d'école a été un personnage 
sacrifié, un souflre-douleurs qui a pris sa revanche 
contre la société. Philocalus, de Capoue, se vante 
d’avoir veillé avec soin sur les mœurs des jeunes gens 
qu’on lui confiait et c'est de quoi il le faut louer, mais, 
comme ses congénères, il asans doute fait usage d'argu- 
ments qui nous répugnent aujourd’hui. Il y ἃ tout lieu 


1 Boldetti, Osservazioni sopra i cimiteri cristiani, in-fol., 
Roma, 1720, p. 334. — ? Nicolai, Della basilica di δ, 
Paolo, in-fol., Roma, 1815, p. 230, 688; De Rossi, Inscr. 
christ. urb, Romæw, 1861, t. 1, p. 548, n. 1242; Corp. inscr. 
lat., t. vi ὃ, n. 9530. — * Muratori, Thes. vel. inscr., Ὁ. 379, 
n. 4; Nicolai, op. cit., p. 223, 597; De Rossi, op. cit., t. αὶ 
p. 530, n. 1167; Corp. inscr. lat., t. vi b, n. 9529. — “ Quin- 
tilien, Institut, 1, 111, 13. —  Ausone, Protrepl., 24, 


ÉCOLE 


1744 


de penser que Cassien recourait aux coups et au fouet 
qui rendaient le simple aspect des maîtres odieux à 
leurs élèves, invisum pueris virginibusque caput. Quin- 
tilien osa seul faire entendre, à ce sujet, une réclama- 
tion timide : « Quant à frapper les enfants, dit-il, 
quoique Chrysippe l'approuve et que ce soit l'usage, 
j'avoue que j'y répugne ἡ.» Saint Augustin avait con- 
βουνό une telle horreur des années d'école et de leurs 
brutalités qu'il dit : Quis non exhorreat et mori eligat si 
ei proponatur aut mors perpetienda aut rursus infan> 
tia? Mais ces répugnances ne pouvaient rien contre 
la routine scolaire et Ausone nous dit que, de 


son temps encore, « l’école retentissait des coups 
de fouet ὃ». 
VII. L'ENSEIGNEMENT DU CALCUL. — La lecture de 


l'alphabet et les premiers exercices d'écriture laissaient 
place à un enseignement oral : les récitations, que 
Martial avait en horreur. « Il est impossible de vivre à 
Rome, écrit-il, le matin on est assassiné par les maîtres 
d'école et la nuit par les boulangers 5. » Une des réci- 
tations en honneur concernait la loi des Douze Tables : 
discebamus enim pueri X11 tabulas, ut carmen necessa= 
rium, quas jam nemo discit 7. Nous n'avons pas connais- 
sance, au moins pour les temps anciens, d'un autre 
livre d'exercice, et des passages tels que ceux cités par 
Cicéron 5 pouvaient, au même titre que chez nous le 
catéchisme, trouver place dans l’enseignement scolaire. 
On donnait également à lire les préceptes formulés 
d’une façon appropriée " et les dictata magistri ®. Le 
calcul entraînait un enseignement ardu, auquel était 
affecté un maître spécial appelé calculator. Une in- 
scription de Vérone conserve la mémoire d’un maître 
d'arithmétique 1 : 


VI + VIR : AVG 
5 IC'A IC VILA NOIR 
IOS TINAE : ELENE 
VXORI « ET : SIBI 


La méthode de calcul des Romains, sauf quelques 
remarques jetées en passant par les écrivains anciens, 
ne nous est connue que par un seul document essentiel, 
le Calculus Victorii, de l’an 440 environ de notre ère À, 
Le système numéral romain était une merveille de com- 
plication : point de zéro, point de séparation uniforme 
des divers ordres d'unité, une interminable combi- 
naison de lettres enchevêtrées pour exprimer les 
nombres, afin d'aboutir à cette énormité de recourir à 
dix-sept sigles pour énoncer le nombre 1989 (= 
CIDDCCCCLXXXVIII). Les méthodes de calcul 
étaient un casse-tête d'un autre genre, à peine moins 
déraisonnable que la méthode jalousement gardée jus= 
qu’à nos jours par l'Angleterre : les fractions duodéci- 
males. 

Les petits malheureux voués à cette étude appre- 
naient à calculer de tête. On leur posait des problèmes 
du genre de 5 /12 moins 1 /12 — 1 /3 ou bien 5 /12 plus 
1/12 = 1/2. C’est dans l'Art poétique #, où on n'irait 
guère l’y chercher, qu'Horace nous dit que Roman 
pueri longis rationibus assem Discunt in parles centum 
diducere, faisant allusion au calcul du tant pour cent 
d'un capital, lequel, selon le taux, est exprimé en 
centesimæ, c'est-à-dire partes centesimæ, ou en multiples 


4 Martial, x, 57, 5. — ἴ Cicéron, De legib., 1. II, 23, 59. 
— # De legib., 11, 8 et 9. — " Quintilien, 1,1, 34-36, — 
10 Horace, Epist., 1, xvunt, 13; II, 1, 71; Cicéron, Ad Quint. 
frat., 111,1, 4. — 11 Corp. inscr. lat., t. ν, n. 3384. Un auütre 
s'intitule modestement : Lupulius Lupercus doctor arlis 
calculaturæ:; Orelli-Hlenzen, Inscr. lat, n. 7220, — 1% Cf. 
Christ, dans Sitzungsberichte de l'Acad. de Munich, 1863, 
p. 100-152. — %# Horace, Ars poel., vs 325 sq. 


1745 


de centesimæ; et ce calcul, en définitive, se ramène 
toujours au problème que voici : si 100 as donnent 
1 as d'intérêt, combien d'intérêt donne un as? Or, 
pour faire cette opération, il faut transformer 1 /100 en 
une fraction duodécimale par un calcul long et pé- 
nible?, 

Outre le calcul de tête, on recourait aux dix doigts et 
à l'abaque. Le calcul par les doigts levés ou baissés 
alternativement, usuel en Italie, en Grèce, dans 
l'Orient, était encore pratiqué au moyen âge *. Il con- 
sistait à exprimer par dix-huit figures de la main 
gauche les neuf unités et les neuf dizaines, par les dix- 
huit figures correspondantes de la main droite les neuf 
centaines et les neuf milliers, enfin les nombres 10 000 
et au-dessus en touchant avec l’une des deux mains 
une partie déterminée du corps #. 

L'abaque est une table de pierre, de bois ou de métal, 
servant au calcul arithmétique d’après deux systèmes 
principaux. Le premier était à l’usage des gens de loisir, 
c'était l'abaque à cailloux. Voulait-on soustraire 31 de 
882, on s'assurait d’abord d’avoir dans son abaque 
882 cailloux, ensuite on en retirait 31 et on comptait le 
reste. C'était, on peut s’en convaincre, un calcul de tout 
repos, quelque chose d'aussi expéditif et aussi émo- 
tionnant que le jeu de loto. Mais encore faut-il le men- 
tionner pour mémoire. Pour diviser 882 par 31 on 
entreprenait successivement des tas de 31 cailloux et 
on aboulissait au résultat désiré : 31 est contenu 28 fois 
dans 882 avec 14 de reste. On arriva à abréger la mé- 
thode pour l'addition et la soustraction; quant à la 
multiplication et à la division, on les opérait de cette 
manière 1, 

L'abaque à boutons mobiles porte huit rainures 
longues et huit rainures courtes en face les unes des 
autres, plus une neuvième rainure longue à laquelle ne 
correspond pas de rainure courte. Aux rainures 
s'adaptent des tiges mobiles munies de boutons, savoir, 
quatre boutons dans chacune des rainures longues de 
1 à 7 et un dans chacune des rainures courles corres- 
pondantes ‘, Le principe est que chaque rainure repré- 
sente un ordre d'unités, et que, dans chacun de ces 
ordres, la série des nombres de 1 à 9 se trouve répartie 
comme l'était le VIIII romain lui-même, en V d’une 
part et IIII de l’autre. Les comptes d’argent se font 
en deniers où en sesterces. Un abaque grec ἃ été 
trouvé à Salamine et, pour l’utilisation de ces instru- 
ments dans le détail, nous renvoyons aux études spé- 
ciales qui en ont été faites 7; les indications sommaires 
qui précèdent ont semblé indispensables parce que, 
dans l’école romaine, cette branche d'instruction ἃ 
tenu une place importante, et que, plus tard même, 
quand l’éducation de la jeunesse se fut transformée 
du tout au tout, elle demeura toujours assez consi- 
dérée. 

NIII. ENSEIGNEMENT DE LA GRAMMAIRE. — Les 
anciens n'avaient pas l'habitude de distinguer aussi 
nettement que nous le faisons les divers ordres d’en- 
seignement; cependant on trouve, dans les Florides 
d'Apulée, un passage curieux où il semble créer entre 
eux une sorte de hiérarchie : « Dans un repas, dit-il, la 
première coupe est pour la soif, la seconde pour la joie, 
la troisième pour la volupté, la quatrième pour la folie. 


1 Friedlein, dans Æleckeisens Jahrbücher, 1866, t. xcrm, 
Ῥ. 570, — ? Beda, De loquela per gestum digitorum et tem- 
Porum ratione, dans Bède, Opera, in-fol., Coloniæ Agripp., 
1612, ἴ, 1, p. 127 sq. — * Les figures digitales de Bède 
sont reproduites dans Joannis Aventini Annalium Boio- 
rum libri VII, quibus ejusdem Aventini Abacus accessit, 
in-fol., Lipsiæ, 1710, et dans ΠῚ. Stoy, Zur Geschichte 
des Rechenunterrichts, in-8°, Lena, 1876, t. 
= ! Friedlein, Gerbert, die Geometrie des Boethius und die 
indischen Ziffern, in-8°, Erlangen, 1861, p. 5. — ‘ Abaque 
romain du musée Kircher, dans Garrucci, dans Bullettino 


ÉCOLE 


1, Pl: 1, 2; 3. 


1746 


| Au contraire, dans les festins des Muses, plus on sert ἃ 
boire, plus notre âme gagne en sagesse et en raison : 
la première coupe nous est versée par le lilterator, elle 
commence à polir la rudesse de notre esprit; puis, vient 
le grammairien, qui nous orne de connaissances variées; 
enfin le rhéteur nous met dans la main l’arme de l’élo- 
quence #.» 
Voici d’abord un grammairien chrétien ? : 


BENEMERENTI : BONIFATIO : SC 
GRAMMATICO : AELIANA : Cloniux caris 
SIMA : POSVIT : QVI : VIXIT : ANN 
IN PACE : ET : FECIT : CVM VXOR[e 

5 DEPOSITVS : ΚΑΙ. : IANVARIS 
TRAIANI : QVEREN : ATRIA : M 
TOTA ROMA : FLEBIT ET IPSE 


D’autres épitaphes montrent que les grammalici pre- 
naïient soin de faire savoir à la postérité s’ils avaient 
enseigné le grec !° ou le latin 1}, mais il semble que le 
plus grand nombre se tenait pour satisfait du titre de 
grammaticus 15. L'intrusion (car au début ce ne fut pas 
autre chose) de l’enseignement du grec dans l'éducation 
latine telle que l’entendaient les Romains, doit être 
attribuée à l'invasion pacifique de Grecs en grand 
nombre qui, à l’époque des guerres puniques, se fit sentir 
à Rome. C’était toujours affaire délicate d'introduire 
une nouveauté à Rome et la surprise, autant que l’aver- 
sion inspirée par ce ramas d’aventuriers, risquait de 
rejaillir sur les professeurs et de les submerger. « Il se 
trouvait dans le nombre des rhéteurs, des grammai- 
riens, des philosophes, des musiciens, des maîtres de 
toutes les sciences et de tous les arts. Tous ne furent pas 
accueillis avec la même faveur : il y a des sciences que 
les Romains n’ont jamais bien comprises. La philoso- 
phie, par exemple, ne leur semble d'abord qu'un ver- 
biage inutile; la géométrie, les mathématiques ne les 
frappèrent que par leurs applications pratiques : c'était 
pour eux l’art de compter et de mesurer, et Cicéron dit 
qu'ils ne leur trouvaient pas d'autre importance. La 
grammaire et la rhétorique leur plurent davantage; la 
première surtout ne leur semblait présenter aucun dan- 
ger, et nous ne voyons pas qu'ils lui aient jamais fait 
une opposition sérieuse. La rhétorique leur inspirait 
un peu plus de méfiance. Quelques esprits scrupuleux 
redoutaient cet art nouveau qui enseignait des moyens 
de plaire au peuple que les aïeux n'avaient pas connus. 
Mais il était difficile de lui fermer tout à fait les portes 
de la ville. Si l’on empèchait le rhéteur de tenir des 
écoles publiques, il lui restait la ressource d'enseigner 
dans l’intérieur des familles, où le contrôle des magis- 
trats ne pouvait guère pénétrer. Une fois que quelques 
jeunes gens avaient reçu cette éducation qui leur appre- 
nait à parler au peuple avec plus d'agrément, les autres 
étaient bien forcés de faire comme eux; s'ils s'étaient 
obstinés à ignorer les finesses de la rhétorique grecque, 
ils se seraient exposés à être vaincus dans ces luttes de 
la parole où l’on gagnait le pouvoir. Non seulement la 
grammaire et la rhétorique se firent insensiblement 
accepter des Romains, mais, ce qui était peut-être plus 
difficile, elles finirent par s’accommoder ensemble. Au 
début, elles s’entendaient assez mal; on nous dit que le 
grammairien voulait d’abord attirer à lui l’enseigne- 


Neapolitano, nouv. série, t. VE, n. 2. ὁ Daremberg-Saglio, 
Dictionn. des antiq. gr. et rom. t. x, p. 2, fig. 2. —* Ibid., t. 1, 
p. 2-3, et J. Marquardt, La vie privée des Romains, 1892, t. 1, 
p. 117-123. — * Apulée, Flor., 20. * B. Passionei, Iscri- 
zioni antiche disposte per ordine di varie classi ed illustrate, 
in-fol., Lucca, 1763, p. 115, n. 26; R. Mowat, dans Revue 
archéol., 1869, p. 236; Corp. inscr. lat., t. ν πὶ b, n. 9446. — 
το Ibid, t. va, n. 9453-9454; t. τὰ, n. 2236; t. x, n. 3961. 

αι Jbid., t. νι, n. 9455, à Rome; t. v, n. 5278, à Côme; 
n. 3433, à Vérone: t. 11, ἢ. 2892; t. am, πα. 406; t. IX, n. 5545. 


— 14 Jbid., t. 1, n. 5079; τ. vi, n. 9444-9452; t. 1x, n. 1654. 


1747 


ment tout entier et faire l'office de rhéteur; il est vrai- 
semblable que le rhéteur, de son côté, aflicha quelque- 
fois la prétention de se passer du grammairien; mais, 
à la longue, ces conflits cessèrent et chacun des deux 
maîtres eut son domaine séparé. C’est à peine s’il res- 
tait, sur la frontière des deux sciences, comme sur la 
limite de tous les États voisins, quelques terrains 
vagues qu'on se disputait; pour l'essentiel, on s’ac- 
corda. Ce fut un principe reconnu de tout le monde, que 
la grammaire et la rhétorique doivent s’unir l’une à 
l’autre pour former un corps d'éducation complet. Le 
grammairien commence 1. » 

Le grammairien grec semble marcher de pair avec 
son collègue latin et c’est là, véritablement, une révolu- 
tion pédagogique. Elle fait frémir les vieux Romains 
dont l’obtus représentant, Caton, ne manque pas de 
proclamer que parmi eux poeticæ artis honos non eral; 
si quis in ea re studebat aut sese ad convivia adplicabat, 
grassator vocabatur ἡ. Aux vues bornées et étroites se 
substituait le principe de la culture idéale telle que les 
Grecs l’entendaient et le nom de grammaticus fut peut- 
être infligé comme une déplaisante suspicion à ceux 
qu'on avait d’abord désignés sous le nom de lifteratus 3. 
« La grammaire, disait Quintilien, comprend deux par- 
ties : l’art de parler correctement et l'explication des 
poètes. » Au centre de ce programme se place l’expli- 
cation d’un texte poétique grec. Homère devint le livre 
scolaire des Romaïns, comme il était celui des Grecs; 
il le resta toujours ἡ. Pour le latin, on lit et on explique 
l'Odyssée latine de Livius Andronicus®, Térence 5, 
Virgile ?, Horace ὃ. des fragments d'œuvres contem- 
poraines ®. Π ne semble pas qu'on ait expliqué de pro- 
sateurs, nommément Cicéron. Quintilien ? assigne 
comme tâche aux grammairiens la poetarum enarratio, 
et recommande, pour les exercices de mémoire, des 
extraits ex poelis maxime; namque eorum cognitio parvis 
gralior est (ce texte vise l'instruction élémentaire); 
s’il ajoute : nec poelas legisse salis est; excutiendum 
omne scriplorum genus, non propler historias modo, sed 
verba *, il se peut qu'il ait en vue des élèves plus âgés, 
et en tout cas, il ne faut l'entendre qu'avec mesure. 
Ausone , quand son petit-fils entre à l’école, lui donne 
le même conseil : Perlege quodcunque est memorabile. 
Mais il nomme Homère, Ménandre, les tragiques, les 
lyriques, Horace, Virgile, Térence, et ajoute à la fin 
qu'il a lu aussi Salluste et d’autres historiens, sans 
dire d’ailleurs qu'il les ait lus à l’école. Cependant on 
jisait et l’on dictait des anecdotes et des apophtegmes 
(exempla, dicla clarorum virorum), puisqu'on en don- 
nait en exemples d'écriture. 

Entre deux exercices, les enfants avaient un inter- 
mède de musique et de chant. Longtemps, à Rome, les 
jeunes garçons ignorérent le chant, mais sous l'empire 
il en advint de cette restriction comme de beaucoup 
d’autres. Ils entonnaient donc l'hymne de Médée, ou 
tout autre, mais chaque pays donnait la préférence aux 
ouvrages indigènes. Le grammalicus enseignait non 
plus la lecture, maïs l’art de lire correctement, avec 
intelligence, avec expression; pour cela il débitait 
un morceau choisi et le déclamait avec tout l’arti- 


1. Boissier, La fin du paganisme, in-8°, Paris, 1891, t. 1, 
p. 183-184. — Ὁ Aulu-Gelle, XI, τι, 5. — " Suétone, De gram- 
mal., 4 Appellatio grammaticorum græca consuetudine 
invaluit; sed initio lilterati vocabantur. — # Quintilien, Inst., 
I, vint, 5; Pline, Epist., 1. II, ep. x1v, 2; Horace, Ερ., IL, τι, 
41. —" Horace, Epist., II, 1, 69. — * Quintilien, 1, var, 11. 

τ Ibid., 1, vurr, δ: Suétone, De grammat., 16; Juvénal, vu, 
227; Macrobe, Saturn., 1, xx1V, 5. — " Quintilien, 1, vx, 6; 
Juvenal, νι], 227. — * Martial, VIII, τα, 15. — 9 Quintilien, 
Ι, 1V, 2. — 1 Jbid., I, 1, 36. — 12 Jbid., 1, 1V, 4. — 15. Ausone, 
Idyll., 1V, 45 sq. — M Corp. inscer. lat, t. νι b, n. 9447. — 
4 Quintilien, 1, var, 8 et 13. — 15 Jbid., 1, x, 25 : in orando 
quoque intentio vocis, remissio, flexus pertinet ad movendos 
audientium affectus. — % Anthologie de Carthage, dans Bæh- 


ÉCOLE 


1 


| 


1748 


fice du métier, comme ce Marius qui nous avertit quel}: 


GRAMMATICVS : LECTORQVE ΕΝ]: 
SET : LECTOR : EORVM : MORE ΙΝ: COR 
RVPTO : QVI PLACVERE “50ΝΟ-.--. «τς 


C'était ce qu’on appelait prælegere ᾿ς à l'élève de 
reprendre le passage, à le lire à son tour, sans accent et 
sans faute — l’accent provincial, s'entend — nuançant 
la pensée d’une pointe d'émotion 15. Dans les écoles de 
l'Afrique du Nord, le goût se montrait assez exclusif. 
En prose, la préférence s’adressait aux écrivains 
archaïques, les primitifs; peut-être parce qu'ils 
n'avaient pas la désespérante perfection des grands 
classiques et que, à partir du rrr° siècle, tout l’art litté- 
raire se réduisit à des pastiches. Salluste, simple prosa- 
teur, était un des auteurs de prédilection, mais il avait 
raconté la guerre de Jugurtha; Térence était l’autre, 
mais il était africain. Une Anthologie composée à Car- 
thage ! et destinée principalement aux écoles afri- 
caines contenait des extraits des poésies de Sénèque, de 
Pétrone, de Martial, de Pline le Jeune, d'Hadrien, et 
surtout de Virgile. Mais Apulée et Térence demeuraient 
les idoles de cette jeunesse. 

Il existait des manrtels, dirions-nous, pour presque 
toutes les branches d'instruction : pour la littérature, 
les Anthologies, pour la mythologie, les Sommaires. 
Pour l’enseignement moral, on apprenait de mémoire 
les Sentences des Douze Sages et les Distiques de Caton, 
qui, au dire de J’Africain Vindicianus, figuraient dans 
la bibliothèque de toutes les personnes instruites du 
pays 1, Pour la métrique, on faisait usage du manuel de 
Cæsius Bassus®. « Enfin, à la suite des œuvres de l’Afri- 
cain Servius sont conservés de petits lexiques gréco- 
latins. Mettons l’un à côté de l’autre ces dictionnaires, 
ces abrégés de métrique, de morale, de mythologie, 
d'histoire; joignons-y l’Anthologie de Carthage, un 
Virgile, un Salluste, des morceaux choisis d’Apulée:; et 
nous pourrons nous figurer assez exactement la biblio- 
thèque d’un collégien d'Afrique ©. » 

Pareilles lectures, pour être profitables, exigent la 
parfaite intelligence du texte ὅτ: il s’y joint donc une 
explication, qui porte d’abord sur la forme, au double 
point de vue de la grammaire et du style, puis sur le 
fond, minutieusement analysé. Le maître discute, dans 
la mesure de ses moyens, les questions soulevées par le 
texte : questions de poétique, d'histoire littéraire, de 
métrique, de musique, de philosophie (s'étendant jus- 
qu'à la physique), notions de géographie, d'astronomie, 
connaissances des levers et couchers annuels des con- 
stellations qui servent aux poètes à distinguer les di- 
verses époques de l’année, enfin mythologie et histoire. 
On ne saurait douter que l’histoire ne fit partie, elle 
aussi, du cycle scolaire, car les élèves remettaient des 
travaux écrits sur les hommes célèbres et les belles 
paroles qu'ils avaient prononcées, et il fallait bien que 
le maître leur en fournît le canevas: seulement, ces 
notions ne faisaient pas l’objet d’un enseignement suivi, 
elles se présentaient isolément, à l’occasion d’un 
exemple, d’un trait,et c’est la raison qui fait que Tacile 
juge cetle étude tout à fait insufisante ??, S'il arrive 


rens, Poelæ latini minores, ἵν αν. Voir les couplets métriques 
d’Apollinaire de Carthage résumant chaque livre de 1 Énéide, 
ibid., τι αν, p. 169-172. Exuperius composa un abrégé de 
Salluste, — :* Epistula Vindiciani ad Valentinianum, dans 
Marcellus, De medicam., édit. Helmreich, in-89, Leipzig, 1899. 
— 1° Keil, Grammal. lat., t. VI, p. 255-272, — 9 P, Mon- 
ceaux, Les Africains, Étude sur la littérature latine d'Afrique. 
Les païens, in-12, Paris, 1894, p. 54.— 3. Quintilien, I, van, 
2 : unum est igitur, quod in hac parle præcipiam : ut omnia 
ἰδία facere possit, intellegat. — ὁ Tacite, Dial., 30 : Transeo 
prima discentium elementa, in quibus et ipsis parum labe= 
ralur, nec in auctoribus cognoscendis nec in evolvenda anti- 
quilale nec in notitia vel rerum vel hominum vel lemporum 
satis operæ insumilur. 


1749 


assez souvent aux historiens de dire qu'ils historiam ἢ 
explicant ?, il ne faut pas du tout l'entendre de l’histoire 
politique : ce n’est qu'un terme technique grec dési- 
gnant l'explication du fond *. 

Les connaissances acquises, on les fixe en apprenant 
de mémoire les textes expliqués ou en les développant 
par écrit ?. A la suite de la lecture, le maître fait com- 
poser à ses élèves de petites histoires, leur fait mettre 
en prose des fragments de poésie, leur donne des sujets 
de composition *; les bons grammairiens, surtout avant 
l'ouverture des écoles de rhéteurs, introduisent aussi 
dans leur enseignement un cours de rhétorique, qui 
comprend, outre les compositions écrites, des exercices 
de diction, allocutiones 5. Dès lors, l'élève qui a appris 
en dehors de l’école la musique, le calcul et la géomé- 
trie # se trouve avoir parcouru le cycle entier de la cul- 
ture générale réputée nécessaire pour se cenduire dans 
la vie, 1᾿ἐγχύχλιος παιδεία, comme disent les Grecs 7. 

Dans les intervalles des classes, l’élève est chargé 
de devoirs. Voici à peu près en quoi ils consistaient : 
« Par exemple, nous apprend saint Augustin, il me 
fallait exprimer la colère et la douleur de Junon, quand 
elle s’indigne de ne pouvoir retenir loin d'Italie le roi 
des Troyens. Il fallait reproduire des paroles qu'elle 
m'avait jamais prononcées. Nous devions suivre en 
chancelant les traces des fictions de nos poètes et dire 
en prose ce que Virgile avait dit en vers. Pour être 
complimenté, il fallait observer la dignité du person- 
nage mis en scène, lui prêter les sentiments les plus 
vraisemblables dans la colère, et revêtir ses pensées 
d'un langage convenable et approprié 8. » Le sujet 
m'était peut-être pas des plus heureusement choisis pour 
enflammer, et cependant on s’enflammait. « On me 
proposait, c’est toujours saint Augustin qui parle, 
des exercices qui jetaient mon âme dans l'anxiété. Je 
désirais le succès, je craignais la honte ou les coups. 
J'aimais à être plus applaudi que mes condisciples, 
quand venait mon tour de lire mon devoir ?. » 

Un document que nous avons maintes fois utilisé, 
la Passio, écrite, sous forme d’autobiographie, par 
sainte Perpétue de Carthage, en l'an 203, et le récit 
intercalé du diacre Saturus, son compagnon de martyre, 
va nous permettre de prendre une idée de ces compo- 
sitions d’écoliers africains. Tous deux racontent d’abon- 
dance des visions dont ils ont été favorisés, et leur 
langage à tous deux est d’une monotonie, pour tout 
dire, d’une banalité étrange. Perpétue emploie 152 fois 
la conjonction ef sur un récit de 172 lignes 1". Saturus 
emploie cette même conjonction 57 fois sur 52 lignes. 
Dans l’espace de 13 lignes, Perpétue répète le mot 
carcer 5 fois; sur 10 lignes, le mot infans 4 fois; sur 
5lignes, le mot scala 4 fois; sur 6 lignes, lemot ascendere 
5 fois, comme si chacun de ces mots n'avait pas plusieurs 
synonymes. En outre, des expressions reparaissent 
invariables à quelques mots d'intervalle, ou avec une 
modification presque insensible. Voici pour Perpétue : 


N. νι : quam retro videram.. quam retro videram. 

N. x : faulores πιοῖ... faulores mei. faulores mei. 

N. vi : pater meus consumplus {ædio... N. 1x : pater 
meus consumplus {ædio. 

Ν. πὶ : sollicitudine infantis. sollicitudine infantis. 
sollicita pro eo. lales sollicitudines. N. vr : sollicitudine 
infantis. 

N. mx : paucis diebus. in ipso spalio paucorum die- 
rum... post paucos dies. paucis horis. 

N. vx : οἱ doluit mihi casus patris ei. sic dolui pro 
senecla eius misera. 


ἃ Cicéron, De orat., τ, 42; Quintilien, 1, 11, 14; Sénè- 
que, Epist., LxxxvIr, 3. — *L. Friedlænder, De histo- 
riarum enarratione in ludis grammaticis, Index lect. Acad. 
Regiomontanæ, 1874. — * Quintilien, I,1x; Sénèque, Epist., 
xxx, 7.—* Quintilien, loc. cit. : Suétone, De grammat., 4. 


ÉCOLE 


1750 


N. v : ego dolebam causam patris πιεῖ... N. var : el 
dolui commemorala casus eius. N. xx : ego dolebam pro 
infelici senecla eius. 


Saturus n’est pas plus inventif : il emploie αἰαῖ, dixi!, 
dixerunt, en tout onze fois ; jamais il ne varie, tandis que 
Perpétue fait usage de inquit, respondi. Chez Saturus 
également on rencontre, n. x1-x111 : fale fuit quasi. 
tale fuit quasi. tale erant quasi, —sic quasi. sicquasi, — 
sine cessatione. sine cessalione,—cum admiratione...cum 
admiratione, — viridarium. . viridarium... viridarium. 

Π semble donc que la formation intellectuelle de 
Vibia Perpetua, jeune fille de naissance ingénue que le 
mariage élèvera au rang de matrone, ait été assez 
médiocre. Cependant, à en juger par le récit entier de la 
Passio, la martyre nous apparaît d'intelligence alerte, 
de caractère vif et de tempérament énergique. Contrai- 
rement à ce que produisent l'accumulation et la diver- 
sité des expériences journalières, les mots sont restés en 
petit nombre; partant, les idées ne se sont pas particu- 
larisées et Perpétue en est restée aux caractères incom- 
plètement définis et aux qualités générales. Il ne paraît 
pas que la hiérarchie des choses qu’expriment les 
nuances verbales ait produit quelque impression sur 
cette admirable femme; elle a conservé lapprovision- 
nement restreint d’un cerveau d’enfant et le langage 
tout juste équarri suffisant pour exprimer les idées et 
les sentiments de la jeunesse. Son vocabulaire très res- 
treint comporte des mots en possession d’une prépon- 
dérance marquée et d’un sens vague, ainsi qu'il arrive 
dans le jargon enfantin. Certains mots semblent 
n’avoir pas de synonymes, des membres de phrases 
sont stéréotypés, un même vocable est affecté à toute 
une classe de sentiments. 

Le fragment de composition laissé par Saturus n’au- 
torise pas des observations aussi précises, il est trop 
peu étendu. Néanmoins la similitude est assez sensible 
entre les deux récits pour laisser entrevoir une forma- 
tion scolaire à peine différente. L'âge de Perpétue — 
22 ans — en fait presque encore une écolière. Tite- 
Live parle d’une jeune fille, déjà fiancée, se rendant à 
l’école sur le Forum; Martial fait voir «les grandes filles 
et les braves garçons » assis sur les mêmes bancs autour 
d’un même maître. Il semble donc permis, au point de 
vue littéraire et pédagogique, de considérer les récits 
de Perpétue et de Saturus comme des compositions 
d’écoliers africains parvenus au terme du cours com- 
plet de leurs études. 

D’Afrique nous passons en Égypte, afin de rencon- 
trer un devoir d’écolier avec les corrections du maître. 
Il s’agit d’une fabla ou planchette de bois trouvée 
et achetée à Athribis, dans le Delta, en 1853, par 
H. Brugsh, et entrée au musée de Berlin. On y peut lire 
un texte de dix lignes, d’une écriture remontant au 
rve siècle. On a cru longtemps qu'il s'agissait d'une 
invocation à saint Georges, le martyr: il n’en est rien: 
c’est un exercice scolaire, rien d’autre. Voici la tran- 
scription du texte : 


; St ΡΝ, Re 
Μέγας γεωργὸς τῶν ἀνδραγαθ... των ὁ χατᾶλωγος 
Ad= ἔν χαὶ τί" - Ξι 9 
Δότε μοι λέγιν καὶ στίχοισι μεν (?) 
Πάμπωρος γεωργὺς χἂν αὐτου: 

γλυχαιρῶν χαμᾶτων τερπόμενος ἑ 


5 ζυγῶν ἅρμαξο βόα χαξευθε 
νυχτὶ μελένη γορτάσμασιν 
.αρ' ἀσι ὡσαύτως τὴν ἄσχοισ 


>" x e — CS 
αὐτὸς γεώργος ξευρῖν ur) ÔLVOUEVOS 


ς χαρ. av (3) + 


ἦν χχμάτων.... 


ὧν τὴν τῆς 


1τῦ...χαμάτων ἄνωθεν 


— 5 Suétone, De grammat., 4. — * Quintilien, 1, "x, 9 56. 
et 34 sq. — Τ᾿ Quintilien, I, x, 1. — * S. Augustin, Con/es- 
siones, 1.1, 6. χνπ, P. L., t. XXxXN, col. 675. — "5. Augus- 
tin, Confessiones, 1. 1, e. xvir, P. L., t. XXXI, col. 673. 


19 Format in-S°. 


1751 ÉCOLE 1752 


Ligne 1. — μέγας γεωργὸς τῶν "ἀνδραγαθ...]τῶν ὁ 
χατάλ(ο)γος. L'astérisque placé devant certains mots 
désignera les termes qui ne sont pas grecs, les fautes 
de l’écolier, évidemment. Peut-être faut-il com- 
prendre ici : μεγάλου γεωργοῦ τῶν ἠνδραγαθημένων ὁ 
χατάλογος. « Listes des belles actions du grand labou- 
reur», ou bien « Le grand laboureur. Liste de ses belles 
actions ». Ce premier vers sert de titre et il revient à 
peu près à ceci : Éloge des travaux du laboureur. La 
correction ἠνδραγαθημένων est très vraisemblable. Il 
nous faut ici un participe de la voix passive de àv- 
δοαγαθέω, « agir en homme de bien ». Le sens vrai doit 
être celui-ci : des actions uiiles du laboureur; aucune 
idée esthétique ou morale dans le mot belles actions, 
mais une pensée utilitaire. Parthey s’est donc complè- 
tement fourvoyé en voyant dans cette composition une 
prière adressée à saint Georges. 

. Ligne 2. — δότε μοι λέγ(ε)ιν χαὶ στίχοισι peu (ἢ) 
ἐπιλέξω, « accordez-moi de dire et j'irai jusqu'à direen 
vers.» Le sens de cette phrase paraît être celui-ci 
« Si vous m'inspirez, si vous faites parler ma langue, 
[ὃ Muses], je chanterai en vers. » ἐ £w est plus que 
ἐλέξω; il ne se contentera pas de parler, il fera plus — 
sinon mieux — il parlera d’après un rythme. peu doit 
être une mauvaise lecture; je la néglige. 

Ligne 3. — πάμπωρος γεωργὸς χὰἂν αὐτουργὸς σπίοι 
“yeiav. Le terme πάμπωρος est inconnu. U. Wilcken le 
traduit : ganz elend; mais πάμπωρος est formé de la 
même manière que ταλαίπωρος, « misérable », expres- 
sion bien connue et d’après laquelle on pourrait propo- 
ser pour πάμπωρος «tout à fait misérable»; σπίρι pour 
σπείρει: αὐ τουργὸς σπείρει, il ensemence de sa propre 
main ; Ye ‘av pour γαῖαν, forme archaïque de γῆν. — 
παμπωρος γεωργός, χαν αὐτου ογὸς Cyr είρει γαῖα αν: χἂν 
ayant le sens de « quoique ». 

Ligne 4. — γλ υχ(εγρῶν. χαμάτων τερπόμενος ἐν "ἀργοι... 
évidemment pour ἀγροῖς. Qu’ on ne s'étonne pas de 
ce dernier mot, l’écolier semble avoir fait la gageure 
d’une faute par ligne; ce serait supportable, mais la 
ligne suivante sera désastreuse. 

Ligne 5. — ζυγῶν "ἁρμαξοὶ βόα *zaËsule το “ἀοωτῆ- 

ρ'ν; ζυγῶν, attelant ; ἴαρμαξο ἢ probablement un datif 
pluriel de ἅρμα, soit ἄρμασι(2); βόα, c'est peut-être une 
forme poétique (attique) de βοῦν, accusatif de βοῦς; 
"ἀρωτῆριν, c’est un cas de ἀροτής. D'après U. Wilcken, 
βόα ἀρωτῆριν est pour ἀροτήριον -- ἀροτήσιον. Nul doute 
que βοῦς ἀροτῆς, le « bœuf de labour», doit se lire 
comme s’il y avait βοῦν ἀροτῆρα; χαὶ où 220 εὐυθετο ou 
bien ἤχαξευθε ro, demeure inexplicable. C’est un verbe 
précédé de χαὶ (χὰ par crase — χαὶ ..2). Le vers doit 
donc se lire ainsi : ζυγῶν ἅρμασι βοῦν ἀροτῆρα. 

Ligne 6. — Aucune difficulté; μελένη pour μελαίνῃ 

Ligne 7. --- ἄμασ': serait une forme dorique; mais 
cette lecture n’est pas certaine; les caractères ap.xot 
donnent lieu de proposer quelque chose dans le genre 
de ἄσχοισιν, ἄσχησιν. 

Ligne 8. εὐριῖν pour εὑρεῖν ; δινούμενο errant 
çà et là (ce qui est possible d’après le contexte : « trou- 
vant sans tâtonner, sans aller à l'aventure»). La con- 
struction de ce vers n’est pas faisable. Les deux vers 
7 et 8 semblent inséparables. « De même, il pratique, le 
liboureur, un genre de vie qu'il a trouvé sans le cher- 


D 


? Rapprocher le vers de V. Hugo : « Le geste auguste du 
semeur.. 2 H. Parthey, Zwei griechische Zauberpapyri 
des Berliner Museums, dans Abhandlungen des Kônigl. 
Akad. der Wissenschaften zu Berlin, 1865, in-4°, Berlin, 
1866; A. Dieterich, Papyrus magica musei Lugduno Batavi 
quæ C. Leemans edidit in papyro græcorum tomo 2 denuo 
edidit, Commentatio ex supplementis Annalium philologico- 


rum seorsum expressa, in-8°, Lipsiæ, 1888, p. 780; A. Diete-, | 


rich, Abraxas. Studien zur Religionsgeschichte des spätern 
Altertums, in-8°, Leipzig, 1891, p. 124; U. Wilcken, Catalogue 
des manuscrits grecs, de Berlin, n. 339; Heidniches und 


cher.» Ce qui veut dire que la vie des champs a des 
traditions qui se transmettent de père en fils, et que le 
fils continue à faire ce que son père a fait, par routine, 
par habitude : il n’a aucune peine à apprendre le métier 
que lui ont transmis ses ancêtres. 

Ligne 9. — ἔχον τὴν χαρί- Ἰάν; [.1 à supprimer, il ne 
manque rien; yapav, la joie. 

Ligne 10. — Peut-être γλυχερῶν au début du vers. 
Ce dernier vers pourrait servir de refrain. 

Voici un essai de restitution du texte et de traduc- 
tion : 

Μέγας γεωργός, 
τῶν PTE ὃ χατάλογος. 

Δότε μοι λέγειν χαὶ στ foot | μευ! ἐπιλέξω. 

Πάμπωρος γεωργός. χἂν αὐτουργὸς σπείρει γῆν. 

Γλυχερῶν χαμάτων τερπόμενος ἐν ἀγροῖς, 

Ζυγῶν ὁ ἄρυασι βοῦν...... ἀροτῆρα, 

Νυχτὶ μελαίνῃ γορτάσμασιν ἐπιμελούμενος 

Dern ὡσαύτως τὴν ἄσχησιν ποιούμενος 

Αὐτὸς γε εωργὸς εὑρεῖν μὴ Rae 
ἔχων τὴν τῆς γεωργίας χαρα 
[γλυχερῶν]χαμάτων ἄνωθεν τῶν χαμάτων [τερπόμενος] 


LE GRAND LABOUREUR 
Catalogue de ses belles actions. 


Déliez ma langue [ὃ Muses], et je [le] chanterai en vers. 
Il est pauvre, le laboureur, bien que son geste fasse 
[germer la terre ᾿. 
(Refrain.) Il jouit dans les champs de fatigues qui ne 
{sont pas sans plaisir; 
il attelle au joug un bœuf de labour; 
pendant la nuit obscure, il prend soin du fourrage; 
. et il pratique, notre laboureur, un genre de 
vie qu'il a trouvé sans aller bien loin le chercher; 
. il goûte les joies de l’agriculture. [plaisir ?. 
(Refrain.) Il jouit de fatigues qui ne sont pas sans 


Sur un ostrakon de Louqgsor (0 m. 20 *X 0 m. 10 et 
0 m. 07) est tracée une inscriplion grecque de douze 
lignes; il manque trois lettres à la ligne onzième. 
Écriture onciale tendant à la cursive. La pièce est 
datée de l'an 140-141 de notre ère. Aucune sépara- 
tion entre les mots, ni ponctuation, ni accentuation. 
Voici la transcription du texte ἢ: 
[Π]ατὴρ ποθ᾽ υἱὸν εὐποροῦν- 
τα τῷ βίῳ χαὶ μηδὲν 
αὐτῷ τὸ σύνολον δωρούμε- 
νον ἐπὶ τὸν Σκύθην ᾿Ανά- 
5 χαρσιν γεν εἰς χρίσιν- 
οδόα (sic) à ὁ υἱὸς τοῦτον μὴ 
θέλων τρέφειν- οὐχ οἰχίαν. 
οὐ χτῆμα, οὐ χρ ρησοῦ (sic) Bapos 
Ποῖός τις οὖν τύραννος ἢ ποῖος χριτὴς 
10 ἢ νομοῦ ς ς ἀργαῖος ἐνδίχως ἐρεῖ... 
Lo: αὐτοχράτ ορος Kaïoaooc TÉcas ΔΙ ΔΓου “A]- 


[δρι] δριανοῦ ᾿Αντωνίνου 

L'élève a fait quelques fautes, il a écrit 0604 pour 
260%, γρῆσου pour γρουσοῦ, il a répété la syllabe δρι, 
dans ᾿ Δδριανοῦ. Nous voyons qu'il avait à copier une 
fable dont voici la traduction : 

« Un homme avait un fils extrêmement riche, mais 


christliches aus Ægupten, dans Archiv für Papyrusforschung, 
1901, τ. 11, part. 3-4, p. 428 sq.; G. Lefebvre, au mot Athribis, 
dans Cabrol et Leclereq, Dictionn. d'arch. chrét. et de lit., €. 1, 
col. 3113; H. Leclercq, Devoirs d'écoliers, d'après une tabla 
et des ostraka, dans Bulletin d'ancienne littérature et d'archéo- 
logie chrétiennes, 1913, t. 111, p. 209-212; le même, Papyri, 
ostraka et tablai liturgiques, dans Cabrol et Leclercq, 
Monumenta Ecclesiæ liturgica, in-4°, Paris, 1918, t. 1, port. 2, 
P. CCL-CCLI, n. 86. — " P, Jouguet et G. Lefebvre, Deux 
ostraka de Thèbes, dans Bulletin de correspondance helléni- 
que, 1905, t. xxvimr, p. 201-205 et pl. x. 


1753 


qui ne faisait aucune largesse à son père. Celui-ci le 
conduisit chez le Scythe Anacharsis pour soumettre 
le cas au jugement du philosophe. Le fils, ne voulant 
pas nourrir son père, se mit à crier : Mais n’{a-t-il] 
pas une maison, des biens, des monceaux d’or? Quel 
est donc le tyran, quel est le juge, quel est le législa- 
teur ancien qui pourrait équitablement se pronon- 
cer [contre moi]? 

« Année de J’empereur César Titus 
Antoninus [140 ..141]. » 

On notera le tour vif du récit (emploi du participe, 
de l'imparfait dit de narralion). La suppression du 
verbe dans la phrase οὐχ οἰχίαν n’est pas due, pensons- 
nous, à une étourderie du scribe : elle est volontaire 
et s'explique par l’emportement de l'interlocuteur. 
L'emphase des lignes 9 et 10 se justifie par la même 
raison. L’écolier ne nous dit pas la réponse d’Ana- 
charsis, qui, sans doute, comme dans sa lettre à 
Crésus, marquait ici son mépris pour les richesses, et 
opposait à l’avarice le communisme. 

1X. MOBILIER SCOLAIRE. — Dans l’école tenue par le 
primus magister comme dans celle tenue par le gram- 
maticus, le local et l'aménagement n’ont demandé que 
peu de soins. Ces vieux maîtres ne soupçonnaient pas 
les pupitres confortables et hygiéniques destinés à 
sauvegarder le développement du buste, les encriers 
irrenversables qui ont banni le décor des taches, les 
ventilateurs, les radiateurs et autres inventions qui les 
dérouteraient à coup sûr. On a dit ce qu'était la pergula, 
un hangar, un auvent, un appentis quelconque : voilà 
pour le local; le mobilier ne demandait guère plus de 
recherches. Pour les élèves, une planche servait de 
banquette; les petits pouvaient se munir d’un tabouret 
qui relevait les genoux faisant oflice de table. Il n’était 
pas question de dossiers aux bancs, ni de tables, ni 
d'encriers. Ainsi juchés, les enfants faisaient face au 
maître, pourvu d’une chaise. Et voilà tout le mobilier 
de l’école primaire. 

L'école du grammairien, qu'on peut comparer, à 
beaucoup d’égards, à notre collège, offre une installa- 
tion peut-être un peu moins sommaire. Le bas-relief 
en terre cuite trouvé à Naples (voir Diclionn., t. 1, 
fig. 587) nous fait voir les élèves rangés sur des bancs 
superposés, les tablettes sur les genoux; le grammai- 
rien est vêtu de la toge, ce qui n’est guère vraisem- 
blable; sa chaïse est à dossier haut et carré, c’est la 
chaise où pouvaient seuls prendre place les maîtres qui 
avaient droit au titre de professeurs, c'est-à-dire les 
rhéteurs et les grammairiens !, et qui prenait quelque- 
fois l'aspect d’un trône et en portait le nom; elle était 
élevée et placée sur une estrade, qui l'exhaussait encore 
davantage. Dans les classes d'enseignement secondaire 
les salles étaient ornées de petites plaques de marbre 
appelées tables iliaques. Ces bas-reliefs, qui repré- 
sentent les principaux épisodes des fables homériques, 
véritables résumés et sommaires illustrés du cycle 
troyen, ont bien pu servir, en effet, à un usage scolaire 2. 
Leur commentaire figuré frappait plus vivement l’ima- 
gination des enfants et ajoutait son éclaircissement à 
celui que contenait la leçon du grammairien?. Le ca- 
ractère commun de ces petits ouvrages de sculpture, 
c'est de ne point répondre à une simple vue d'art, 
mais d'illustrer un texle qui les accompagne et dont la 
rédaction accuse le souci d'instruire : ils appartiennent 
moins au mobilier scolaire proprement dit qu'aux in- 
struments d'étude. 

On faisait usage de cartes de géographie. Sous l’em- 
pire, cet usage était généralisé. Bien que la géographie 


Hadrianus 


À Digeste, 1. L, tit. 1, lex 6. — ὃ Corp. inscr. græc., t. In, 
n. 6126 et la planche hors texte. — *O. Jahn, Griechische 
Bülderchroniken, édit. par Michaelis, in-4°, Bonn, 1873. — 
# Pline, Hist. nat, 1. III, c. xvrr. — δ Dion Cassius, Hist. 
rom, 1. LXVII, ο. xt, 4. --- " 5. Jérôme, Epist., Lx, 7, P.L., 


ÉCOLE 


1754 


soit restée toujours un accessoire dans l’enseignement 
du grammairien, c'était un élément nécessaire pour 
l'explication des textes. Agrippa dressa dans le por- 
tique de sa sœur Polla, sous forme de sphère en marbre, 
une représentation de l’empire romain #; il n’est guère 
douteux que cette innovation n'ait été suivie et les 
cartes auront peu après commencé à orner les parois 
des salles d'école. Sous Domitien on accusa quelqu'un 
ὅτι τὴν οἰχουμένην ἐν τοῖς τοῦ χοιτῶνος τοίχοις εἶχεν 
ἐγγεγραμμένην 5 et saint Jérôme suppose parfaite- 
ment connu l’usage des cartes géographiques : Εἰ 
sicut hi, qui in brevi tabella terrarum situs pingunt, 
ila in parvo islo volumine cernas adumbrala, non ex- 
pressa signa virlutum ὃ. Sur les cartes, en tant qu'outil- 
lage scolaire, nous possédons encore un document in- 
structif du 1ve siècle, dans un discours du rhéteur 
Eumène relatif à l’école d’Autun : Videat præterea in 
illis porticibus juventus et quotidie spectet omnes lerras 
el cuncta maria et quidquid inviclissimi principes 
urbium, gentium, nalionum.…. devinciunt. Siquidem 
illic… instruendæ pueriliæ causa, quo manifestius oculis 
discerentur quæ difjicilius percipiuntur auditu, omnium 
cum nominibus suis locorum silus, spatia, inlervalla 
descripla sunt, quidquid ubique fluminum oritur et 
conditur, quacunque se litorum sinus flectunt, qua vel 
ambitu cingit orbem vel impelu irrumpil Oceanus ἢ. 
Ajoutons des résumés d'histoire, des tableaux chro- 
nologiques, de courts poèmes épiques, des sentences, 
des noms, des efligies. Tout ce mobilier pouvait varier 
Ὁ peu d’un local à un autre local, mais la variété de- 
vait porter principalement sur la disposition et sur le 
degré d'avancement des élèves. Il est clair, par 
exemple, que l’abaque de bois, de pierre ou de métal 
qu'on trouvait chez le primus magister était remplacé 
chez le grammalicus par des objets adaptés aux leçons 
du maître, par exemple des sphères ou des cubes pour 
l’enseignement de la géométrie. C'était au maître à 
fournir toute cette partie du mobilier. L'élève arrivait 
avec son cartable, appelé capsa où scrinium, renfer- 
mant des livres roulés 8. Les écoliers de bonne condition 
et les enfants du peuple se faisaient un jeu d'apporter 
leur petit bagage scolaire, mais à Rome, la vanité s’en 
méla, et les membres des grandes familles firent escor- 
ter leurs enfants à l’école par un esclave grec, le pæda- 
gogus, où par un esclave pris au hasard, qui portait le 
cartable et recevait en conséquence le nom de capsarius. 
Aux quelques volumina on joignait des tablettes, 
labulæ ceratæ. Elles consistaient en de minces plan- 
chettes de bois réunies deux à deux et recouvertes à 
l’intérieur d’une couche de cire colorée, ordinairement 
noire, rouge parfois *, de façon à laisser ressortir en 
blanc le tracé des lettres. La tablette simple, munie 
d’un anneau de suspension #, sert aux écoliers pour 
leurs pages d’écriture!: ceræ lilterarum materies, 
parvulorum nutrices, ipsæ dant ingenium pueris À. 
Quelques-unes ont été conservées : elles sont en bois, 
de forme oblongue et, en général, de six pouces de long 
sur quatre de largeur; la face antérieure est en retrait 
d’un quart de pouce environ sur le rebord, d’un demi- 
pouce de large, qui en fait tout le tour. Elles sont en- 
duites d’une mince couche de cire ou de toute autre 
substance analogue, et l’un des côtés du cadre est 
percé de quelques trous par lesquels on pouvait faire 
passer une cordelette ou un fil de fer. On peut coucher 
deux de ces tablettes l’une sur l’autre, de manière à 
en faire une sorte de diptyque, sans que les surfaces 
cirées se trouvent en contact. Toutes ces tablettes 
sont couvertes d'écriture, et le contenu de cinq d’entre 


t. χΧΧΙΙ, col. 589. * Eumène, Pro restaur. schol., 20. 
— # Horace, Sat., I, τν, 22; cf. I, vx, 74. — " Ovide, Am., I, 
ΧΙΙ, 11. — * Horace, Sat., 1, 6-74 : lævo suspensi loculos 
tabulamque lacerto, — " Plaute, Bacch., 441; Quintilien, I, 


1, 27.— ‘2 Glossar., dans A. Mai, Auctores class., t. VI, p. 57 


elles est identique, à savoir trois sénaires. Les carac- 
tères de l’une d'elles sont corrects et élégants; ceux des 
autres, défectueux : il semble donc qu'on y doive re- 
connaître un exemple tracé par le maître et des exer- 
cicés d’écoliers. Une tablette plus grande, en bois dur 
soigneusement poli, de douze pouces de long sur dix de 
large et un quart de pouce d’épaisséur, contient trois 
trimètres écrits en manière d'exemple à la plume et à 
l'encre et plusieurs fois recopiés ! Les tablettes des 
élèves de l’école primaire étaient de grande dimension; 
celles des élèves du grammairien ou du rhéteur sont 
moindres, afin que les devoirs, au dire de Quintilien, 
ne soient pas trop longs?. Les mains inexpertes 
appuyaient parfois si fort que la cire s’est écaillée et 
laisse voir le trait sillonnant le bois. Pour tracer les 
caractères, les élèves employaient le s/ilus, poinçon ou 
stylet *, dont une extrémité est pointue et l’extrémité 
opposée plate; la première pour écrire, l’autre pour 
effacer : stilus ferreus, alia parte qua scribamus, alia qua 
deleamus, affabre factus est. Le stylet est en os ou en 
métal; parfois les enfants usent du roseau : calamus, 
penna, arundo, taillé à la manière de nos plumes et 
le trempent dans l'encre. Martial nous apprend que, dès 
l’école primaire, on usait de la plume, du roseau et du 
papyrus : « Si Apollinaris te condamne, dit le poète 
s'adressant à son ouvrage, tu peux aller tout droit dans 
les coffres des marchands de sel, vil papier sur le revers 
duquel écriront 165 enfants 5.» On voit que les ou- 
vrages non vendus avaient ainsi un moyen d’écoule- 
ment. Les élèves faisaient l'apprentissage du roseau et 
celui du stylet, d’un usage plus habituel; ils prati- 
quaient aussi, au moins pour le connaître, le calamus, 
moins employé. 

L’archéologie chrétienne nous a fourni quelques indi- 
cations supplémentaires sur le bagage des écoliers. 
Nous avons parlé déjà des alphabets, mais les fouilles 
pratiquées dans la basilique des Saintes-Perpétue-et- 
Félicité, sur l'emplacement de l’ancienne Carthage, 
nous ont fourni, parmi tant d’autres inscriptions, un 
bloc de grès tendre sur lequel fut tracé deux fois l’al- 
phabet. Ce bloc mesure 052 de longueur et 042 de 
hauteur, avec une épaisseur de Om28. La partie qui 
porte les lettres a été raclée pour obtenir une surface 
unie. On ἃ peut-être ainsi effacé plusieurs inscriptions 
successives, car la pierre est considérablément entamée. 
L’alphabet le plus complet se lit dans la partie supé- 
rieure de cette sorte de tableau d'école. Celui qui ἃ 
gravé l’alphabet ἃ d’abord tracé les dix premières 
lettres sur une même ligne, complétée par M avec ou- 
bli de la lettre L; puis il a continué au-dessous par 
quatre ou cinq lettres dont l’ordre n’est pas régulier, 
car Ὁ est placé avant N. Cette seconde ligne se termine 
par les lettres P, Q. Enfin, l’auteur de ces exercices a 
complété son alphabet, en gravant les cinq dernières 
lettres au-dessus de la première ligne. 

L'œuvre du débutant se présente donc ainsi : 


ΕΘ ΤΉ Χ 
AB C DEF GH 1 
ΟΝ 7/0 P Q 


Plus bas, dans l’angle inférieur de la pierre, se voit 
un second essai d’alphabet. On ne distingue plus que 
quelques lettres, mais il est facile de reconstituer celles 
qui manquent. En voici la copie : 


abcDEFGHI 
kimNOPgqr 
AU EE 


ΚΜ 


Ce double alphabet, tracé par une main inhabi!e, 


1E, C. Felton, dans Proceedings of the Amer. Acad. of. 


arts and sciences, t. 111, p. 371-378; Welcker, dans 
Rheinisches Museum, 1860, nouv. série, t. xv1, p.155 sq. — 
3 Quintilien, X, 111, 32. 5 Martial, x1V,21.—48$, Augustin, 


ÉCOLE 


sans doute par celle d’un enfant commençant à écrire, 
sur un grès très tendre, c’est-à-dire sur une pierre de 
sable, rappelle et explique peut-être une singulière ex- 
pression de Tertullien dans son traité « Du manteau ». 
Il appelle primus numerorum arenarius le pédagogue 
qui enseignait à l'enfant l’art de tracer les premiers 
caractères, chiffres ou lettres. Le vocable arenarius 
désignait d'ordinaire celui qui, au service de l’amphi- 
théâtre, répandait le sable dans l’arène et le balayait 
une fois le spectacle terminé; d’où l’on a induit que le 
pédagogue recevait de Tertullien ce nom d’arenarius 
parce qu'il enseignait en écrivant et en faisant écrire 
sur le sable. La découverte de cette « pierre de sable » 
raclée invite à penser que le primus magister faisait 
écrire ses élèves, pour leurs débuts, non directement sur 
le sable mais sur des pierres sablonneuses, c’est-à-dire 
très tendres, très faciles à racler, comme celle que le 
grammairien Servius appelle arenaria lapis. Noilà 
donc encore une partie à ajouter à ce que nous savions 
du mobilier scolaire. Cette pierre de sable rendait, en 
somme, les mêmes services que nous demandons à 
l’ardoise. 

Eu égard à la facilité de se procurer du papier chez 
l’épicier ou des pierres sablonneuses et le prix modique 
de cette papeterie d’un genre particulier, on est tenté de 
croire que le maître fournissait son petit monde des 
instruments indispensables à la leçon. En tout cas, la 
découverte de cette pierre indique avec une quasi- 
certitude que le personnel attaché à la basilique des 
martyres de Carthage se chargeait d'apprendre aux 
petits enfants à lire et à écrire. La basilique de Damous 
el Karita, également à Carthage, avait aussi son école 
annexe de la résidence épiscopale et là aussi ἃ été 
retrouvé un alphabet, mais tracé cette fois sur une 
pierre plus dure, sorte de calcaire gris connu en Tunisie 
sous le nom de Saouûân. La plaque, épaisse de quatre 
centimètres et demi, en mesure quinze de hauteur et 
vingt-neuf de longueur. L’alphabet y est ainsi disposé * 


A B CD EF G HI KM 
NOPQRSTVXG 
OQ0RS 


Les lettres ont trois centimètres et demi de hauteur. 

Le primus maägisler qui a gravé ou fait graver cet 
alphabet a placé intentionnellement à la fin six lettres : 
G, O, Q, O, R, S, pour appeler sur elles l'attention des 
bambins et nous avons ici quelque chose d'analogue 
à notre «tableau noir ». Les trois abécédaires de Car- 
thage comptent chacun vingt et une lettres; c’est 
l'alphabet latin sous sa forme primitive, il se termine 
par X que Quintilien nommait ultima nostrarum, la 
dernière de nos lettres. Le J était inconnu, l’U se con- 
fondait avec le V ; quant à W, iln’en était pas question 
et Y, Z n'avaient pas encore droit de s’aligner avec les 
autres lettres. En 393, saint Augustin composait, contre 
les donatistes, une sorte de complainte populaire, qui a 
gardéle nom de psalmus abecedarius, au sujet de laquelle 
ils’expliquait ainsi: Voulant mettre la cause des dona- 
tistes à la portée des plus humbles intelligences, j'ai 
composé, suivant l’ordre des lettres latines, per latinas 
litleras, un psaume grec que je désirais entendre chan- 
ter. Je n’ai pas été plus loin que la lettre V. On appelle 
ces chants abécédaires. J'ai laissé de côté les trois der- 
nières lettres, mais à leur place j'ai mis un épilogue, » 
Ce dédain pour X, Y, Ζ s’expliquerait peut-être par la 
difficulté de trouver des mots latins commençant par 
ces lettres et susceptibles de poursuivre la complainte; 
quoi qu’il en soit, les alphabets de Carthage apportent 
une utile contribution à l’histoire du mobilier scolaire ἡ, 


De vera religione, c. xxx1X, P. L., ἴ. χΧχῖν, col, 154: — 
5 Martial, IV, LxxxvI, 9. — 5 Ἡ, P. A.-Louis Delattre, 
Abécédaires trouvés dans les basiliques de Carthage, in-8°, 
Tunis, 1912. 


1757 


Outre la pierre sablonneuse, qui tenait lieu de l’ar- 
doise, l’ostrakon dont l’emplette ne coûtait que la peine 
de se baisser, le papier écrit d’un côté dont on trouvait 
provision chez l’épicier, les tablettes de cire, les enfants 
faisaient usage de papyrus; mais il va de soi que cette 
matière se rencontre principalement en Égypte et 
devait sans doute être réservée aux écoliers déjà arrivés 
dans les classes supérieures. Nous possédons ainsi,sur 
un fragment de papyrus mesurant 0251 sur 0m199, 
les sept premiers versets du premier chapitre de 
l’Épître de saint Paul aux Romains, en écriture onciale, 
avec nombre de fautes et un oubli de quelques mots, 
étourderies d’un écolier du début du 1v® siècle ‘. Deux 
autres lambeaux de papyrus ne sont guère plus corrects 
et écorchent le mieux du monde le récit du destin fu- 
neste de Niobé ? (0m08 sur 0m113 et 0m078 sur OmO8). 

X. HEURES DE TRAVAIL. — « Les écoles s’ouvraient 
de grand matin, au lever du jour. « C’est toi, dit Ovide 
« à l’Aurore, qui arraches les enfants au sommeil et les 
« livre à des maîtres impitoyables #.» En hiver, on 
n'attendait même pas l’aube, trop lente à se montrer. Il 
faisait encore nuit, le coq ne chantait pas ὁ, le forgeron 
et le cardeur de laine reposaient ‘, que déjà élèves et 
instituteur étaient à leur poste. Le bruit de ce travail 
matinal venait réveiller le paresseux Martial, et c'était 
un des inconvénients qui rendaient au poète le séjour 
de Rome insupportable 5. Juvenal ? parle de Virgiles et 
d'Horaces tout noircis par la fumée des lampes dont les 
élèves, se rendant de grand matin à l’école 5, se ser- 
waient pour éclairer le local encore obscur et qu’ils 
éteignaient seulement aux premières lueurs du jour. 
Les exercices scolaires se poursuivaient ensuite pendant 
toute la matinée jusqu'aux environs de midi. L'enfant 
rentrait alors chez lui pour prendre son repas, puis il 
retournait à l’école ". Il y passait donc beaucoup de 


ÉCOLE 


temps. Seulement, il faut savoir que toutes ces heures . 


n'étaient pas ce que nous appelons des heures de classe ; 
il y avait aussi dans le nombre des heures d’éfude, c’est- 
à-dire qu'après la leçon du maître, l'élève faisait les 
devoirs écrits qui lui étaient proposés et cette variété 
même d'exercices lui était déjà un certain délassement : 
il se reposait d’une occupation par l’autre !. » 

XI. PERSONNEL. — Le grammairien ne suffisait pas 
à tout; mais le personnage est si peu important au 
point de vue social que ses inférieurs ne comptent 
guère et passent inaperçus. Saint Augustin avait connu 
pendant son séjour à Milan un pion bien misérable, 
Pauperrimus homo, dit-il , {am pauper, ul proscholus 
esset grammalici; c’est donc, selon lui, le dernier degré 
de l’indigence que d’être réduit au métier de pion, 
proscholus ; Ausone, toujours beau parleur, dit : sub- 
doctor "Ὁ. Bien plus, ce pion, quoique chrétien, était 
au service d’un grammaticus païen. Sa fonction consis- 
tait à mettre les élèves en état de se présenter dans la 
salle de classe et il opérait dans le vestibule, séparé par 
un rideau de cette salle, ce qui fait dire au saint: melior 
ad velum quam in cathedra; mais s’il ne nous dit pas en 
quoi consistait cette fonction infime, on n’a guère de 
peine à le deviner: un coup de brosse sur les vêtements, 
un coup de peigne sur les cheveux, un coup d’éponge 
Sur les mains. Les anecdotes relatives aux pions sont 
trop rares pour ne pas raconter celle-ci : le pauvre 
homme trouva une bourse contenant deux cents solidi 


?B. P. Grenfell et A.S. Hunt, The Oxyrhynchus papyri, 1899, 
t. στ, p.8, n. ceix, pl. 11. — * Jbid.,t. 11, p. 23, n. σΟΧ ΠΤ, pl. τν. 
=? Ovide, Am., 1, xur, 17; cf. Martial, x1v, 223. — Martial, 
IX, zxvnr, 3. — " Juvénal, VII, 222 sq. — * Martial, IX, 
CLVI, 5. — * Juvénal, Sat., vir, 226-227. — * Ovide, Am., 
1, xunt, 17; cf. Martial, IX, Lxvunx, 3. — * Cicéron, Pro Roscio, 
ΧΙ, 31. — 1° Courbaud, op. cit., p. 1383. — 1S, Augustin, 
Serm., CLxxvVIn, 8, P. L., t. XxxvIn, col. 964.— 5 Ausone, 
Epigr., XXI. — 15 Arnobe, αν. gentes, 1. II, c. LV, P. L., 
ἔν V, col. 897. — 14 Eusèbe, Hist. eccles., 1. VI, c. χν, 


1758 


et aussitôt il afficha un avis ainsi conçu : Qui solidos 
perdidit, veniat ad locum illum, et guærat hominem 
illum. Celui qui avait perdu Ja bourse tomba sur le 
billet et courut chez le pion, qui demanda la description 
de la bourse, sa fermeture, son contenu; comme tout 
concordait, il la remit au propriétaire, qui, dans sa joie, 
lui offrit vingt solidi, mais ce pion, unique dans l’his- 
toire, refusa, il refusa même dix solidi et il refusa encore 
cinq solidi. Alors le propriétaire estomaqué, stomacha- 
bundus, rejeta la bourse et dit : « Je ne la reprends pas 
si vous n’acceptez rien ! » Et l’histoire finit là. 

Sauf une tentative malencontreuse et vite avortée 
de l’empereur Julien pour restreindre la liberté de 
l’enseignement, l’État romain, par son abstention, lais- 
sait le champ libre aux initiatives privées. Il est plus 
que probable que les chrétiens aperçurent de bonne 
heure le parti à tirer de cette forme d’activité au profit 
de leur doctrine. Était-ce l’indigence toute seule qui 
conduisait un pion chrétien chez un grammairien païen? 
n’y avait-il pas quelque pensée de prosélytisme à exer- 
cer sur le maître ou sur les enfants confiés à ses soins? 
Si nous sommes peu et mal renseignés sur le nombre 
des fidèles qui s’exercèrent au métier de maîtres d’école 
pendant les premiers siècles de l’Église, nous pouvons 
difficilement douter qu’ils aient rempli cette profes- 
sion, de même qu'ils en envahissaient tant d’autres. La 
complète liberté d’enseignement, l’inexistence des 
inspections officielles permettaient aux chrétiens d’ou- 
vrir une école sans courir trop de risques et, de fait, ce 
n’est pas à raison de leur enseignement, mais à raison 
de leur croyance intime, que plusieurs subirent le 
martyre. 

Le rhéteur Arnobe, qui lui-même est un converti du 
paganisme, cite parmi les fidèles qui embrassèrent le 
christianisme à la fin du 115 siècle « des orateurs de 
grand talent, des grammairiens, des rhéteurs, des mé- 
decins, des maîtres de philosophie 15»; et rien ne per- 
met de supposer que ces lettrés aient alors changé de 
profession. Loin de là, si on en juge par Origène, qui, 
ayant débuté comme grammairien, continua grâce à 
cette profession à gagner sa vie et à soutenir celle de 
sa mère et de ses frères 4 Flavien, martyrisé en 
Afrique, au milieu du zr° siècle, avait été aussi gram- 
mairien 15 et ses élèves reconnaissants s’efforcent par 
tous les moyens en leur pouvoir de soustraire leur 
maître au supplice. 

XII. INFLUENCE CHRÉTIENNE. — Quelques-uns 
s’étonneront peut-être que des chrétiens, et parmi eux 
des hommes assez fervents pour affronter le martyre, 
aient consenti à donner à l’enfance et à la jeunesse une 
éducation qui consistait presque tout entière dans 
l'explication des classiques païens, et où les fables 
mythologiques, considérées comme l'une des princi- 
pales sources des beautés littéraires, jouaient un grand 
rôle δ΄. Le grammairien grec ne pouvait lire ou com- 
menter Homère et Pindare, le grammairien latin, Vir- 
gile et Horace, sans décrire à chaque instant les aven- 
tures des dieux et des déesses, auxquelles, à leur tour, 
les devoirs écrits des élèves devaient sans cesse faire 
allusion. Mais il semble que, devenues ainsi matière à 
littérature, les mésaventures mythologiques perdaient 
toute signification. La religion ne les réclamait plus, 
la morale n’en avait que faire, ce n'étaient plus que des 


P. G., t. xx, col. 553. — 1° Passio SS. Montani, Lucit et 
Flaviani, τι. 19, dans Ruinart, Acta marlyrum sincerd, in-4®, 
Paris, 1689, p. 240. — 1° P. Allard, Maitres et écoliers chré- 
tiens au temps de l'empire romain, extrait de la revue 
l'École, 6 octobre 1911, p. 5 sq.; P. Allard, L’enseigne- 
ment secondaire dans l'ancienne Rome, dans Revue des 
questions historiques, 188$, τ, XL, p. 227-234; H.-J. Le- 
blanc, Essai historique et critique sur l'étude et l'enseigne- 
ment des lettres projanes dans les premiers siècles de l'Eglise, 
in-$S°, Paris, 1852. 


1759 ÉCOLE 1760 


lieux communs, des allégories, des symboles, des 
thèmes à développer. Inutile de s’indigner comme fai- 
saient les apologistes ou de ricaner de ces pauvres dieux 
et déesses si mal en point, les jeunes enfants pouvaient 
s'apercevoir d'eux-mêmes que ce n’était pas ainsi qu'on 
parlait des sujets religieux à l’église et dès lors nulle 
confusion n’était possible. L'étude des classiques païens 
leur devait paraître aussi étrangère à la religion qu’elle 
le paraissait certainement aux hommes de la fin du 
xvine siècle, si familiers cependant avec tout le per- 
sonnel de l'Olympe, qui fournissait alors à tous les 
besoins du théâtre et de la poésie légère, et même, dans 
une certaine mesure, de la conversation. 

Tertullien, on pouvait s’y attendre, approuve l'étude 
des lettres, dont il condamne l’enseignement; mais on 
sait qu’une contradiction n’est pas pour lui déplaire. 
ΤΠ estime la culture littéraire indispensable à la con- 
duite de la vie et il condamne les chrétiens à ne la re- 
cevoir jamais que des païens. La raison qu'il donne est 
curieuse, parce qu'il est toujours intéressant d'entendre 
déraisonner un homme d'esprit : «Ne peut-on pas 
parler des idoles sans les louer, sans en appuyer la 
croyance? demande-t-il. Non ! Parler de ces faussetés, 
c’est les confirmer dans les esprits; en rappeler le sou- 
venir, c’est leur rendre témoignage; professer les lettres 
profanes, c’est donc jeter les fondements de la foi au 
démon dès les premiers principes de la science. Et vous 
demandez si c’est faire acte d’idolâtrie que de catéchi- 
ser sur les idoles {?» Quant au chrétien qui étudie, il a 
pour excuse la nécessité, il ne peut étudier autrement : 
quia aliter discere non potest. Les « Recognitions clé- 
mentines » refusent jusqu’à cette concession et mettent 
dans la bouche de l’apôtre Pierre cette sentence, «qu’il 
n’est pas prudent d'enseigner aux enfants des choses 
dont leur imagination ne peut être que souillée ὁ». 
Mais il ne s’obstine pas et même admet une discipline 
très différente : « Quand on aura, dil-il, selon les divines 
Écritures, jeté les fondements solides de la vérité, on 
pourra sans crainte, pour l’affermir de plus en plus dans 
les esprits, faire usage des connaissances et des beaux- 
arts qu’on aura cultivés dans son enfance; on prendra 
soin toutefois de repousser l'erreur et le mensonge, dès 
qu’on aura découvert la vérité ὃ.» 

L'instruction donnée dans les écoles était, selon la 
pensée de Tertullien, « l'instrument et la clef de la vie»; 
s’y soustraire équivalait à se dérober à toutes les car- 
rières et, en fait, nous savons que les enfants chrétiens 
s’assirent sur les bancs des écoles parmi des condisciples 
païens. Que cela leur ait attiré quelques avanies de 
leurs camarades, quelques rebuffades de leurs maîtres, 
on n’en peut douter, mais le fait demeure certain. C’est 
ainsi que, dans l’école des pages du Palatin, le pæda- 
gogium, un écolier nommé Alexamène fut moqué en 
une caricature fameuse ‘et, dans le pædagogium de la 
« rue de la Tète-d’Afrique » destiné aux pages déjà en 
servite, nous connaissons également un jeune chrétien 
mort à dix-huit ans, vers l’époque du règne de Marc- 
Aurèle ou Commode 5. L'influence de la famille venait 
d’ailleurs corriger ou atténuer ce que l’enseignement 
scolaire pouvait conserver de dangereux; l’internat 
n'existait pas chez les Romains et, à son retour au 
foyer, l'enfant pouvait éclairer ses doutes, discuter ses 
obiections, ainsi que nous le voyons par l'éducation 
d’'Origène, de qui le père, Léonide, prenait soin de déve- 
lopper la formation morale et religieuse parallèlement à 
la formation littéraire reçue par l'enfant. Origène sui- 
vait assidûment «le cycle de cet enseignement », mais 
chaque matin, Léonide lui faisait étudier l'Écriture 


1 Tertullien, De idololatria, c. x, P. L., t. 1, col. 675. - 
3 Recognitiones, 1. X, P. G.,t.1, col. 1419. — ? Jbid., 1. X, 
c. XLI, P. G., t. 1, col. 1441. — ‘Voir Dictionn., t. 1, 
col. 2043 sq.; t. 111, col. 3050 sq. » Voir Dictionn., t. 1, 


sainte, réciter de mémoire ou résumer les passages de la 
Bible qu'il avait lus 5. A défaut du père, un pédagogue 
pouvait s'acquitter de cette fonction; si l’enfant gran- 
dissait et recevait sans correctifs l'influence de la litté- 
1ature païenne, il pouvait s’en trouver fort mal, comme 
nous le voyons par l'exemple de saint Augustin, dont le 
père était païen et la mère chrétienne ne possédait pas 
au foyer l'influence qu'elle sut conquérir depuis. Ainsi 
livré sans contrepoids aux leçons des grammairiens 
et aux suggestions des poètes, Augustin sentait s’éveil- 
ler les premières et ardentes curiosités de la puberté 
et la famille au sein de laquelle il vivait ne veillait pas 
à purifier l'influence de l’école. 

L’attitude prise par saint Cyprien dans le débat 
qui occuperait si longtemps l'Église sur la place à 
accorder ou à refuser à la culture antique ne ressemble 
en rien à celle de Tertullien, son maître et son modèle 
à tant d’égards. La fougue de Tertullien se re- 
trouvait chezson concitoyen, mais atténuée par le tem- 
pérament et par le raisonnement. Les solutions tout 
d'une pièce agréaient fort à l’apologiste, tandis que 
l’évêque leur préférait les accommodements. Comme 
beaucoup de ses compatriotes, comme Minucius Félix, 
Lactance, Augustin, l’idée d’exploiter la culture an- 
tique au profit de la foi chrétienne lui semble ingé- 
nieuse et pratique. C'est même ce qui explique le jeu 
de mots bien connu que certains païens faisaient sur 
le nom de Cyprianus et que nous rapporte Lactance : 
Denique a doctis hujus sæculi quibus forte ejus seripta 
innotuerint derideri solet : audivi ego quendam hominem 
sane diserlum, qui eum immulata una liltera coprianum 
vocarel, quasi qui elegans ingenium et melioribus rebus 
aptum ad aniles fabulas contulisset τ. Le rhéteur qu'a 
fait de lui une éducation soignée use des procédés de 
l’art antique à l'instant même où il s’en défend de 
bonne foi. Il a beau dire, par exemple, que, « quand 
on parle de Dieu et du Christ, la pure sincérité de 
la parole ne s’appuie pas sur les forces de l’éloquence, 
pour persuader, mais sur le fond même des choses ὃ »; 
ce n’est là qu'une figure de rhétorique, et il faudrait, 
pour la prendre au sérieux, n'avoir déjà plus dans 
l'oreille la musique des phrases précédentes, ou 
ignorer non seulement l'Ad Donalum, mais tous les 
traités et un bon nombre de lettres de l’évêque de 
Carthage *. 

L'éducation littéraire et oratoire de Cyprien avait 
été excellente, ses œuvres prouvent qu'il avait reçu 
la culture que les jeunes gens de condition aisée 
recevaient alors dans les diverses provinces de 
l'empire. Le commerce assidu avec les écrivains 
classiques initiait les jeunes Carthaginois à l’usage 
de la langue correcte et les mettait en garde contre ce 
qui semblait trop étranger au latin parlé à Rome. 
Cette méthode d’ingurgitation à outrance avait bien 
son grave inconvénient : elle approvisionnait la 
mémoire des jeunes gens bien doués d'un vocabu- 
laire et d’une syntaxe quelque peu disparates, 
parce qu'ils portaient la marque d’époques diverses; 
le langage Y gagnait en originalité ce que ces ar- 
chaïsmes lui faisaient perdre en unité. La lecture 
donne parfois l'impression que nous procurerait celle 
d’un écrivain de nos jours s'exprimant dans la langue 
de Bossuet et de Fénelon, de Racine et de Montesquieu, 
avec, de-ci de-là, un mot, un tour, une locution por- 
tant la marque d'Amyot ou de Montaigne. Le rôle 
prépondérant joué par la mémoire dans l'étude des 
maîtres aboutissait à un résultat déjà signalé ailleurs. 
Voir Dictionnaire, t. 1V, col. 164-165, au mot DAMASE. 


col. 744-745. — " Eusèbe, Hist. eccl., 1. VI, c. xnr, P. G:, 


4, xx, col. 545, — τ Lactance, Divinæ Instlilutiones, v, 1. 
-# Cyprien, Ad Donalum, €. 11. — " L, Bayard, Le latin 


de saint Cyprien, 1902, p. 322. 


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> 
! 
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1761 


Ces formes littéraires consacrées devenaient assez fa- 
milières pour s'imposer à l'esprit et faire exprimer 
des pensées personnelles dans la langue même des 
auteurs tant admirés et pratiqués. C'est ainsi que 
les écrivains chrétiens, en particulier, faisant pour 
l'expression de leurs idées religieuses ce qu'ils s'étaient 
habitués dans leurs classes à faire pour les sujets 
profanes, les ont bien souvent revêtues des livrées 
de Virgile et d’autres poètes. C'est ce qui, en maint 
endroit, donne au style de saint Cyprien une couleur 
poétique que l’on remarque quelquefois dans des 
chapitres entiers, comme le suivant emprunté à l’Ad 
Donalum (ch. xn), où le souvenir des modèles est 
sensible à chaque ligne, et va parfois jusqu’à l’iden- 
tité d'expression !. Or, c’est en 250, en pleine per- 


sécution de Dèce, que, 
l’'Ad Donalum. 


AD DONATUM., χα : Sed 
el quos diviles opinaris, 
continuantes saltibus sal- 
tus, el de confinio pauperi- 
bus exclusis, infinilaacsine 
lerminis rura lalius porri- 
gentes, quibus auri et ar- 
genti maximum pondus, el 
pecuniarum ingentium vel 
exstrucli aggeres, vel de- 
fossæ strues hos etiam inter 
divilias suas trepidos cogi- 
lationis incertæ formido 
discruciat ne prædo vaslet, 
ne percussor infeslel, ne 
inimica cujusque locuple- 
lioris invidia calumniosis 
litibus inquielet. Non cibus 
securo,somnusve contingil: 
suspiral ille in convivio, 
bibat licet gemma; οἵ cum 
epulis marcidum corpus lo- 
rus mollior allo sinu condi- 
dit, vigilat in pluma, nec 
intelligitmiser speciosasibi 
esse supplicia, auro se adli- 
galum leneri, el possideri 
magis quam possidere [di- 
vilias]. 


fugitif, Cyprien compose 


TacirE, Agricola, XLI 
Cum damna damnis conti- 
nuarentur.…. 


HorAcEe, Sal., I, 1, 41 
Quid juvat immensum te 
argenti pondus et auri || 
Furtim defossa timidum 
deponere terra 


Ibid., 77: formidare malos 
fures…. 


ViuGicE, Georg., 11, 506: 
ut gemma bibat. 


Senèque, De Prov., 1,10: 
Tam vigilabit in pluma. 


PunE, Epist., 1. IX, 30: 
ut possideri magis quam 
possidere videantur. 


| Le texte de saint Cyprien offre d’autres témoignages 


d'imitation flagrante : 


AD DONATUM, ΧΙ: quas 
superbas fores matutinus 
salutor obsedit! 


AD DEMETR., ΧΧΠῚ 
quando et in agro inter cul- 
Las et fertiles segetes lo- 
lium et avena dominetur. 

AD DEMETR., XVI : rec- 
lum le Deus fecit, et cum 
cetera animalia prona et 
ad terram silu vergente de- 
pressa sint, libi sublimis 
status, et ad cælum atque 
ad Dominum susum vultus 
erectus est. 


VIRGILE, Georg., 11, 461 : 
Si non ingentem foribus 
domus alla superbis 

Mane salutantum lolis vo- 
mil ædibus undam. 

VIRGILE, Georg, 1, 154 : 
Interque nitentia culta 

Infelix lolium et steriles 
dominantur avenæ. 

Ovipe, Melam., I, 84 sq. : 
Pronaque cum spectent 
animalia cetera terras 

Os homini sublime dedit, 
cælumque lueri 

Jussil el erectos ad sidera 
Dllere vultus. 


Cependant l'expansion du christianisme et la paix 
de l'Église avaient augmenté le nombre des maitres 
chrétiens. Parmi eux il s’en trouvait de fervents, dont 


1? L. Bayard, op. cit, p. 


XIX-XXII, 


? Cela ressort 


des passages : Horace, Sat., I, x, 91 ; Martial, VIII, 101,16 ; 


ÉCOLE 


1762 


les leçons, bien que prenant leur texte dans les clas- 
siques païens, devaient tourner plutôt à l'apologie qu'à 
la critique du christianisme. Tel fut certainement le 
père de saint Basile, qui enseignait la rhétorique à 
Césarée de Cappadoce, en même temps qu'il plaidait 
au barreau de cette ville; tel fut Basile lui-même, que 
les habitants de Césarée appelèrent, après son retour 
d'Athènes, à la chaire de rhétorique qu'avait occupée 
son père; tel fut son frère Grégoire de Nysse, qui sera, 
lui aussi, quelque temps rhéteur; tel paraît avoir été 
pendant quelque temps leur ami Grégoire de Nazianze:; 
tels les deux Apollinaire, dont l’un était grammairien, 
l’autre rhéteur. Trop consciencieux pour n'être pas 
épris de leur métier, ces hommes de talent étaient 
encore doués assez heureusement pour s’en acquitter 
avec la perfection qu’on apporte à un art. Saint Basile 
a d’ailleurs tracé le programme de cet enseignement 
dans une excellente homélie : Sur la manière de lire 
les auteurs profanes. Il apprend à ses auditeurs et à ses 
lecteurs comment on peut tirer des grands écrivains 
de l’antiquité des leçons de morale. 

ΤΙ semble cependant qu’une sorte de malaise détour- 
nait les convertis de poursuivre le métier de rhéteur 
après leur conversion. Origène, une fois assuré des 
ressources matérielles indispensables, renonça à sa 
fonction de grammairien pour se donner tout entier à 
la catéchèse; Cyprien de Carthage, en possession d’une 
belle clientèle, renonça à sa profession de rhéteur; 
un autre Africain, Arnobe, y renonce également, comme 
aussi Lactance, mais ce dernier saura en trouver une 
pompeuse compensation dans la fonction de précep- 
teur de Crispus, le malheureux fils de Constantin le 
Grand. 

Au 1ve siècle, l’étude des lettres profanes est si bien 
admise que saint Grégoire de Nysse remarque comme 
une singularité que sa propre sœur Macrine fût exclusi- 
vement instruite dans les livres de l'Écriture sainte, et 
saint Jérôme, harcelé par Rufin, lui demande en quoi 
il a failli en conseillant aux jeunes gens l'étude des 
poètes. L'amitié célèbre de saint Basile et saint Gré- 
goire s’est formée sur les bancs de l’école de Césarée de 
Cappadoce et se poursuit à l'université d'Athènes. 
Saint Ambroise, saint Jérôme, saint Paulin sont impré- 
gnés de la culture classique qui se donne dans les écoles 
de rhétorique. 

XIII. ÉCOLE DES RHÉTEURS. — « Avant de passer 
aux mains du rhéteur, dit Quintilien, l’enfant doit 
avoir reçu ce que les Grecs appellent une éducation 
encyclopédique. » Celle-ci était réputée suffisante pour 
le grand public, mais elle n'avait pas de caractère 
scientifique, et la meilleure preuve, c’est que les filles, 
soit à la maison, soit, en cas d’impossibilité, à l’école 
publique, et parfois pêle-mêle avec les garçons, rece- 
vaient exactement le même enseignement *. L’instruc- 
tion professionnelle, philosophie, jurisprudence, poli- 
tique, imposèrent de bonne heure la création d'écoles 
de rhétorique représentant ce que nous entendons par 
l’enseignement supérieur. Comme celles des gram- 
mairiens, ce furent à l’origine des écoles exclusivement 
grecques et elles demeurèrent telles, en dépit des efforts 
tentés, à partir de l’époque de la jeunesse de Cicéron, 
par des rhéteurs latins pour substituer des exercices de 
rhétorique latine à ceux de la rhétorique grecque : car 
ces tentatives isolées ne trouvèrent d'encouragement 
ni chez l'État ni chez les particuliers. Le rhéteur n’en- 
seigne que l’éloquence, il en dévide la théorie complète, 
hérissée de préceptes tous recommandés par d'iliustres 
parrains et ensuite aborde la pratique, dont le perfec- 
tionnement sera l'œuvre d’une vie entière. 

Lorsque, vers l'âge de dix-sept ou dix-huit ans, le 


Salluste, 
Suétone, 


Catilina, 25; Pline, Epist., 1. 
De grammat., 16. 


ὌΡΟΥΣ ὃν 


1763 ÉCOLE 1764 


jeune homme prenait la robe virile, il affrontait aussi 
l’université. En Afrique, les grandes écoles ne man- 
quaient certes pas et, malgré les incontestables avan- 
tages que possédait Carthage, la centralisation n'avait 
pas supprimé les écoles renommées et les maîtres dis- 
tingués éparpillés entre des villes de moindre impor- 
tance. Cirta et Thébeste en étaient pourvues. Apulée 
et Capella se formèrent à Madaure, Arnobe professait 
à Sicca, Apulée à Œa, Sévère à Leptis. Les Maurétanies 
étaient moins bien partagées, mais l'Afrique propre et 
la Numidie possédèrent depuis le temps des Antonins 
jusqu’à l’invasion des Vandales un corps professoral 
distingué, éminent même, et rompu aux méthodes en 
honneur à cette époque. Néanmoins, Carthage répan- 
dait sur toute formation intellectuelle et littéraire une 
consécration suprême; surtout depuis que la ville, par 
son importance, pouvait rivaliser avec Antioche et 
Alexandrie, avec Rome même. C’est à Carthage que 
les hautes intelligences et les talents qui ont servi et 
illustré l’Église d'Afrique sont venus chercher cette 
estampille qu’on ne comprend bien que par la compa- 
raison avec la déférence quasi-superstitieuse accordée 
en Angleterre à l'Oxfordman. Tertullien, Cyprien, Au- 
gustin, Arnobe, Lactance avaient reçu cette consé- 
cration et ils durent certainement quelque chose de 
leur crédit sur de fort solides esprits à ce brevet univer- 
sitaire de Carthage. « Est-il une gloire plus grande et 
plus certaine que de vanter Carthage? demande 
Apulée. Dans cette cité, tout le monde est savant. 
Toute science y est en honneur: les enfants l’ap- 
prennent, les jeunes gens en font parade, les vieillards 
l’enseignent. Carthage, c'est la vénérable maîtresse de 
notre province, Carthage, c’est la muse céleste de 
l'Afrique, Carthage, c’est l’inspiratrice de tous ceux qui 
portent une toge !.» 

La situation des rhéteurs était florissante. Les empe- 
reurs avaient prodigué les témoignages de leur bien- 
veillance aux grammairiens et, à plus forte raison, aux 
rhéteurs : droit de cité, exemption de milice. des fonc- 
tions judiciaires, des sacerdoces onéreux, etc., etc. 
Une loi d’Antonin fixe, selon l'importance des villes, le 
nombre des médecins, des grammairiens, des rhéteurs 
qui jouiront de ces immunités ?. Une loi de Constantin 
déclare les professeurs « exempts de toutes les fonctions 
et de toutes les obligations publiques *». Vespasien 
avait fait plus : « Le premier, dit Suétone, il accorda 
aux rhéteurs, sur le trésor public, un salaire annuel 
de cent mille sesterces (20 000 francs) ἡ. » Cette tenta- 
tive de mainmise par l’État sur l’enseignement ne 
s’étendit pas à l'empire entier, mais à Rome seulement. 
D’Hadrien, d'Antonin, on nous dit, comme de Vespa- 
sien, « qu’ils établirent des traitements pour les gram- 
mairiens et les rhéteurs. » Marc-Aurèle fonda plusieurs 
chaires de philosophie à Athènes, où les maîtres re- 
curent dix mille drachmes par an (près de 9000 francs), 
c’est un traitement de province. Alexandre Sévère, si 
nous en croyons Lampride, fit plus et mieux : non 
seulement il fixa, comme ses prédécesseurs, un salaire 
pour les maîtres, mais il leur bâtit des écoles et il eut 
l’idée de les pourvoir d'élèves en donnant des pensions 
à des enfants pauvres qui purent ainsi suivre les cours. 
C’est donc à lui que remonte l'institution des bour- 
siers $. 

Les rhéteurs recevaient donc un salaire, mais ce 
n'était pas l'État qui y subvenait, c’étaient les villes 
dans lesquelles les écoles étaient établies; le bénéfice 
attirait la charge. On peut croire que les municipalités, 
à l’époque impériale, n'étaient guère plus disposées 
que de nos jours à dépenser de l'argent pour l'avantage 


1 Apulée, Floride, 20. ---- " Digeste, 1. X XVII, tit. 1, lex 6, — 
3 Code Théodosien, 1. XIII, tit. 11, leg.1-3.—"*Suétone, Vespa- 
sianus, 18. — “ Dion, Hist. rom., 1. LXXI, c. xxx1; cf. 
G. Boissier, dans le Journal des savants, 1884, p. 134 sq. — 


de la science, des savants et de leur progéniture, mais : 


les empereurs y avaient mis bon ordre. Une loi les auto- 
risait à supprimer les libéralités des villes quand elles 
leur semblaient inutiles 7 et à leur imposer les libéralités 
qui paraîtraient nécessaires. On n’est pas plus pré- 
voyant. En vertu de cette loi, les villes étaient gratifiées 
d’un professeur et invitées à pourvoir à son entretien; 
les villes rechignaient et, le prince disparu, s’empres- 
saient de faire la sourde oreille aux réclamations du 
professeur, qui n’avait d'autre moyen de faire rétablir 
son traitement que d’arracher au successeur impérial 
un nouvel ordre adressé aux magistrats municipaux. 
L'empereur Gratien voulut faire cesser ces variations 
et ces incertitudes. En 376, il promulgua une loi pour 
établir dans les Gaules une règle fixe. Il déclarait que 
les villes ne seraient plus libres de payer leurs profes- 
seurs comme elles l’entendaient — nec vero judicemus 
liberum, ut sil licere civitati suos doctores et magistros 
placito sibi juvare compendio ; — elles étaient forcées de 
donner vingt-quatre annonæ aux rhéteurs et douze aux 
grammairiens grecs et latins. Les métropoles étaient 
tenues d’être plus généreuses; à Trèves, et dans les 
cités du même rang, on devait payer trente annonæ au 
rhéteur, vingt au grammairien latin et douze au gram- 
mairien grec, «s’il s’en trouvait qui en fussent dignes ». 
Voici l'évaluation de ces diverses sommes : dans les 
villes ordinaires, les rhéteurs touchaient 12 000 ses- 
terces (à peu près 2 000 francs) et les grammairiens 
la moitié. A Trèves, on devait donner au rhéteur 
15 000 sesterces (2 500 francs), au grammairien latin 
10 000 sesterces (1 800 francs), au. grammairien grec 
6 000 sesterces (1 000 francs). Ces annonæ étaient ordi- 
nairement payées en nature; aussi appelait-on ce 
salaire le pain de l’empereur : τροφὴ βασιλιχή. Nous 
voyons que Libanius, dans une lettre à Eutocius, 
le prie d'obtenir d’une ville que le traitement du rhé- 
teur Eudémon l’Égyptien lui soit désormais fourni en 
argent. 

« Ainsi, dans quelques villes importantes, quelques 
chaires, en petit nombre, fondées et dotées par-l’'État ; 
dans toutes les autres, c’est-à-dire à peu près dans 
l'empire entier, des écoles entretenues aux frais des 
municipalités : tel était le régime sous lequel a vécu 
l’enseignement public jusqu'au v® siècle. Tous les 
documents l’attestent. Libanius, dans le discours qu'il 
a prononcé en faveur des rhéteurs d’Antioche, affirme 
qu'ils n'avaient d’autre rétribution fixe que celle que 
la ville leur payaïit, et il demande même aux magistrats 
de donner aux professeurs certains champs qui appar- 
tenaient à la ville. Lorsque Constance Chlore nomma 
son secrétaire Eumène à la direction de la grande école 
d’Autun, il lui attribua un traitement considérable, 
qui devait être pris sur les finances de la ville, ex viribus 
hujus reipublicæ *. Cet exemple nous montre que 
l’empereur ne s’interdisait pas tout à fait de s’ingérer 
dans les affaires de l’enseignement, et l’on pouvait pré- 
tendre qu’à cette époque déjà les écoles ressortissaient 
jusqu'à un certain point du pouvoir central. Mais, 
comme elles étaient entretenues par les villes, qui 
fournissaient à leurs dépenses, il s’ensuivait qu'elles 
avaient surtout, aux yeux de tout le monde, un carac- 
tère municipal. C'est ce que dit Ausone en propres 
termes lorsque, rappelant les trente années qu'il a 
passées à Bordeaux dans l’enseignement de la gram- 
maire et de la rhétorique, il emploie cette expression : 
Exegi municipalem operam*. Aussi les professeurs 
n'étaient-ils pas regardés comme des fonctionnaires 


. d'État. Dans les discours des rhéteurs gaulois du rve siè- 


cle, on dit à plusieurs reprises qu'ils sont de simples 


Lampride, Alex. Sever., 44. — τ Code Théodosien, 1. XII, 
tit. τὰ, lex 1; cf. Boissier, dans le Journal des savants, 
1884, p. 31. —  Paneg., ἵν, 14. — * Ausone, Syagrio, 
24, 


1765 


particuliers, privali, et les fonctions qu'ils remplissent, 
privalum magisterium, sont opposées à celles des gens 
qui servent l’empereur dans sa cour et sont empioyés 
dans les ministères. 
« Mais, sur cet enseignement municipal, l'empereur, 
‘on vient de le voir, avait la main, et il était naturel 
que son autorité s’y fit de plus en plus sentir avec le 
temps. Quand les abus devenaient criants, il était forcé 
d'intervenir; il lui fallait mettre à la raison les villes qui 
refusaient de faire les dépenses que réclamaient leurs 
écoles. Chez beaucoup d’entre elles, la condition des 
professeurs était très misérable. Libanius nous dit de 
ceux d’Antioche « qu’ils n’ont même pas une maison à 
À eux et vivent dans des logements de rencontre, comme 
des savetiers ». Ils mettent en gage, pour vivre, les 
bijoux de leurs femmes. Quand ils voient passer le 
. boulanger, ils sont tentés de lui courir après, parce 
qu'ils ont faim, et forcés de fuir, parce qu'ils lui doivent 
de l'argent. Cette misère est causée par la négligence 
ou la mauvaise foi des villes qui ne tiennent pas les 
ἃ engagements qu’elles ont pris. Libanius leur reproche 
de donner à leurs professeurs le moins qu’elles peuvent 
ét de n'être jamais prêtes à les payer. « Maïs, dira-t-on, 
m'ont-ils pas leur traitement, qu'ils touchent tous les 
ans ?— Tous les ans ? non. Tantôt ils le touchent, tan- 
tôt ils ne le touchent pas. On les fait toujours attendre 
£t on ne leur donne jamais qu'une partie de ce qu'on 
leur doit. » Π faut rendre cette justice aux empereurs 
duvre siècle, qu'ils se sont émus de la situation malheu- 
reuse des professeurs et qu’ils ont essayé de rendre leur 
<ondition meilleure. Constantin fait une loi pour ordon- 
ner que désormais on les paie plus exactement : Mer- 
cedes eorum et salaria reddi præcipimus!, Gratien, 
l'élève d’Ausone, va plus loin : il déclare qu’il ne veut 
pas souffrir que leur traitement soit abandonné au 
caprice des cités, et il fixe ce que chacune d’elles, selon 
son importance, doit donner à ses grammairiens et à 
ses rhéteurs *. 
« Les professeurs payés par les villes étaient nommés 
par elles. Il est assez vraisemblable que les décurions 
prenaient l’avis de gens capables de bien juger, mais 
le choix leur appartenait. Quand les magistrats de Milan 
voulurent pourvoir à la chaire de rhétorique de leur 
école, ils s’adressèrent à Symmaque, le priant de leur 
envoyer de Rome un jeune homme qui serait digne de 
l'occuper. Symmaque leur envoya saint Augustin. 
ΤΙ fallait, suivant l’expression officielle, que le profes- 
seur fût approuvé par un décret du conseil: decreto 
ordinis probatus, et, s’il ne rendait pas les services 
qu'on attendait de lui, le conseil qui l'avait choisi 
pouvait le destituer. Mais ici encore nous voyons inter- 
venir de bonne heure le pouvoir impérial. Sous prétexte 
que les fonctionnaires publics se forment dans les écoles 
et qu'il est de l'intérêt général qu'ils y reçoivent une 
bonne éducation, il se croit quelquefois autorisé à 
choisir les maîtres qui les élèvent. C’est un droit que 
personne ne lui conteste et quand Eumène fut appelé 
par Constance Chlore à diriger l’école d’Autun, les 
habitants ne songèrent qu'à remercier le prince du 
souci qu'il voulait bien prendre pour eux. Cependant 
cette intervention de l’empereur devait être rare : en 
réalité, c'étaient les villes qui choisissaient presque 
toujours les maîtres de leurs écoles, le prince ne s’en 
occupait que par exception. Julien fut le premier qui 
᾿ς établit à ce sujet une règle fixe. Il avait un grand inté- 
_  xrêt à le faire. 


FLE à 


À Code Théodosien, 1. XIII, tit. xx, lex 1. — ? Code Théodo- 
sien, 1. XIII, tit. xx, lex 11. — * E. Jullien, Les professeurs de 
littérature dans l'ancienne Rome, 1885, p. 305. — 4 Julien, 
Epis£., xvrr. L’édit de Julien était une première édition de la 
doctrine du Ver rongeur. Il souleva une tempête en 362, 
tandis qu’en 1851 le pamphlet de M. Gaume apparut comme 
la panacée sociale à un très grand nombre. Cf. G. Boissier, 


ÉCOLE 


mm à 


1766 


« Julien venait de rendre le fameux édit par lequel 
il défendait aux rhéteurs, aux grammairiens et aux 
sophistes chrétiens d’enseigner dans les écoles. Il est 
aisé de voir quels motifs le décidèrent à prendre cette 
mesure grave. C'était l'éducation qui l'avait ramené 
au paganisme et il comptait bien qu’elle aurait sur les 
autres la même influence que sur lui. « Le chrétien, 
« disait-il, qui touche aux sciences des Grecs, n’eût-il 
« qu’une lueur de bon naturel, sent aussitôt du dégoût 
« pour les doctrines impies.» L’admiration qu'il éprou- 
vait pour Homère et pour Platon lui faisait croire 
qu'on ne pouvait pas les lire sans partager les croyances 
qui les avaient si bien inspirés. Mais pour que cet ensei- 
gnement produisit tout son effet, il ne fallait pas qu’on 
pût le dénaturer. Le rhéteur ou le sophiste devenu 
chrétien était forcé d’opposer une autre doctrine à 
celle des philosophes qu’il faisait lire à ses élèves, de 
donner un sens nouveau aux légendes racontées par les 
poètes, et d’affaiblir par des explications ou des ré- 
serves l’expression de ces beaux récits. On a découvert 
un devoir d’élève qui réfute la fable d’Adonis, c’est 
évidemment l’écho de leçons de ce genre *. C’est ce que 
Julien ne voulait à aucun prix permettre; c’est ce qui 
lui inspira la pensée d'interdire à tous ceux qui avaient 
quitté l’ancienne religion de la Grèce de lire les poètes 
ou les philosophes grecs devant la jeunesse. L’édit dans 
lequel il le leur défendait, et que nous avons conservé, 
est plein d’une bienveillance hypocrite pour eux qui 
n’est au fond qu’une cruelle ironie. « Il est absurde 
« d’enseigner aux hommes ce qu’on ne croit pas bon.» 
La tolérance doit amener avec elle la sincérité. Chacun 
étant libre dans ses opinions, personne ne doit plus 
agir ou parler contre ses croyances. Si les professeurs 
pensent que les grands écrivains de la Grèce se sont 
trompés, ils doivent cesser d'interpréter leurs ouvrages ; 
« autrement, puisqu'ils vivent des écrits de ces auteurs 
« et qu'ils entirent leurs honoraires, il faut avouer qu'ils 
« font preuve de la plus sordide avarice et qu'ils sont 
« prêts à tout endurer pour quelques drachmes.» Ils ont 
donc le choix ou de ne pas enseigner ce qu'ils croient 
dangereux, ou, 5115 veulent continuer leurs leçons, de 
commencer par se convaincre eux-mêmes qu'Hésiode 
et Homère, qu’ils sont chargés de faire admirer aux 
autres, ont dit la vérité. La conclusion de tout ce rai- 
sonnement, c’est qu’il faut qu'ils reviennent à l’an- 
cienne religion «ou qu'ils aïllent dans les églises des 
« galiléens interpréter Matthieu et Luc #.» 

Le raisonnement était boiteux et la loi tyrannique. 
Les chrétiens se déchaînèrent contre elle. Ce paga- 
nisme que Julien tentait de galvaniser était si évidem- 
ment mort, même avant le coup de grâce que lui porta 
Théodose, que les docteurs et les chefs des fidèles 
ne le redoutaient plus; ils le redoutaient si peu qu'ils 
n’y voyaient plus qu'un thème littéraire, ce qui est 
bien le signal de la fin irrémédiable pour une religion. 
On ne le combattait plus, on l’ensevelissait, on l’em- 
baumait et on se disait tout bas que, faute de pouvoir 
le remplacer, le parti le plus sage était de l’accaparer. 
On devient vite conservateur quand on est le maître. 
La loi de Julien était destinée à un échec. Beaucoup de 
villes possédaient déjà une municipalité chrétienne ou 
simplement tolérante et peu disposée à se prêter à 
l'application d’une mesure vexatoire. Afin de les sti- 
muler, au besoin, Julien décida, par une loi de 362, que 
ces villes auraient grand soin de désigner les profes- 
seurs dont le choix serait soumis à la ratification de 


La fin du paganisme, in-S°, Paris, 1891, t. 1, p. 196-200, 151- 
155; Gaume, Le ver rongeur des sociétés modernes ou le paga- 
nisme dans l'éducation, 1851, et la véhémente réfutation de 
Landriot, Recherches historiques sur les écoles littéraires du 
christianisme, in-S°, Paris, 1851 ; Le véritable esprit de l' Église 
en présence des nouveaux systèmes dans l'enseignement des 
lettres, in-S°, Paris, 1854. 


1767 


l’empereur, « afin, disait-il non sans hypocrisie, que son 
approbation donnât un titre de plus à l'élu de la cité !». 
La loi relative à l’enseignement fut abrogée par Valenti- 
nien, en 364 : « Quiconque, est-il dit, est par ses mœurs 
et son talent digne d’enseigner la jeunesse aura le droit, 
soit d'ouvrir une école, soit de réunir à nouveau son 
auditoire dispersé ?. » Enfin, en 376, l’empereur Gratien 
rappela aux villes qu’elles avaient le droit de choisir 
librement leurs grammairiens et leurs rhéteurs, sans 
soumettre ce choix à la ratification impériale ὅ. 

« Le dernier progrès dans cette voie fut accompli 
en 425, sous l’empereur Théodose II, par la fondation 
de l’école de Constantinople. Elle fut établie dans le 
Capitole de la ville impériale, sous les trois portiques 
du nord, qui contenaient de vastes exèdres, et qu’on 
agrandit encore en achetant des maisons voisines. On 
multiplia le nombre des salles, et on les éloigna les unes 
des autres pour qu'aucune leçon ne fût gènée par le 
bruit que faisaient les élèves dans le cours voisin. Les 
professeurs étaient au nombre de trente et un: trois 
rhéteurs et dix grammairiens latins; cinq rhéteurs et 
dix grammairiens grecs; un philosophe, deux juris- 


ÉCOLE 


1708. 


continuer à enseigner dans l’intérieur des familles : 
intra privatos parietes; mais, s’ils se font accompagner 
au dehors par leurs élèves, s'ils les réunissent dans une 
maison spéciale, ils seront punis des peines les plus 56- 
vères et chassés de la ville. Quoique la loi soit signée 
par Valentinien III, aussi bien que par Théodose II, 
nous ne savons pas si elle eut un commencement d’ap- 
plication dans l'empire d'Occident, qui se débattait 
alors contre les barbares *. » Nous pouvons toutefois 
le supposer. 

On conserve au musée du Capitole à Rcme un sarco- 
phage sur lequelse lit l'inscription suivante® (fig. 3905) : 

Flavius Magnus, vir clarissimus, rhelor Urbis ælernæ, 
cui tantum ob meritum suum detulit senatus amplissimus; 
ut sat idoneum judicaret, a quo lex dignitatis inciperel} 
præcepior fraudis ignarus el intra breve tempus uni 
versæ patriciæ soboli lectus magister; eloquentiæ ila 
inimitabilis sæculo suo, ut tantum veteribus possit 
æquari. Les mots cui lantum delulit senatus amplissimus 
ut sat idoneum judicaret, a quo lex dignitatis inciperet, 
nous apprennent que le rhéteur Flavius Magnus fut 
jugé par le sénat romain digne d’être le premier à 


ÉL'MAGNVSVER HETORVRBISAETERNAECVITANTVMOBMERITUMSV VM 
DETULITSENATVSAMPLISSIM VSVTSATIDONEVMIVDICARETAQVOLEX 
DIGNITATISINCIPERETPRAECEPTORFRAVDISIGNARVSETINTRABREVETE M 
P VSVNIVERSNEPATRICIAESOBOLILECTUSMAGISTERELOQVENTIAEITAIN IM] 


TABILISSNECVLOSVOVTTANTMVETERIBPOSSITAEQUARI » 


3905. — 


Ra 


Sarcophage de Flavius Magnus. 


D'après Bull. di arch. crist., 1863, p. 15. 


consultes ". C’est ainsi que fut créée ce que nous pour- 
rions appeler l’université de Constantinople. Cette 
fois, c'était bien l’autorité impériale qui prenait l’ini- 
tiative de la création. La loi ne dit pas qui doit fournir 


à la dépense, mais il est assez probable qu’elle est prise, 


sur le trésor public. Ce qui est sûr, c’est que les profes- 
seurs sont traités comme des fonctionnaires, et l’empe- 
reur règle qu'après vingt ans de bons services, si l’on 
n’a rien à leur reprocher, ils recevront, en même temps 
que leur retraite, la dignité de comtes du premier ordre 
et seront mis sur le même rang que les ex-vicarii δ. 
L'enseignement de l’État est fondé, et il est curieux 
de voir que, le jour même où il commence d'exister, 
il s’attribue aussitôt le monopole. En même temps que 
la loi interdit aux professeurs de l’université de donner 
aucune leçon en dehors du Capitole, on défend aux 
autres d'ouvrir aucune école publique. Ils pourront 


1 Code Théodosien, 1. XIII, tit. 111, lex 5. — * Code Théouo- 
sien, 1. XIII, tit. x, lex 6. —* Code Théodosien, 1. XIII, tit. 11, 
lex 11.—4 Code Théodosien,1. XIV, tit. 1x, lex 3; 1. XV, tit.1, 
lex 53. — * Je reprends le mot à peine lâché. I] n’y a pas 
alors à Constantinople, à Carthage ou ailleurs d'université 
au sens que nous donnons à ce mot ; c’est ce qu'a clairement 
montré G. Boissier dans le Journal des savants, 1895, p. 40, 
contre P. Monceaux, op. cit., p. 58-77. La grammaire et la 
rhétorique ne suflisent pas à constituer un programme uni- 
versitaire, mais il y a eu malgré tout des maîtres, des étu- 
diants qui ont vécu d’une vie dont la plus exacte description 
rappelle par ses plus nombreux aspects la vie universitaire. 
En réalité les classes de rhétorique et de grammaire ne repré- 
sentaient pas, comme nos différentes facultés, des enseigne- 


revêtir la dignité nouvelle conférée par la loi de 425 aux 
professeurs émérites : il devenait comes ordinis prèmi. 
Ce privilège, conféré en 425 aux professeurs de l’uni- 
versité de Constantinople, fut-il étendu aussitôt à ceux 
de Rome ou bien seulement à partir de l’année 438, 
date de la mise en vigueur à Rome du code Théodo- 
sien? C’est ce qui semble impossible à déterminer, car. 
si ce Flavius Magnus est le correspondant auquel est 
adressée la soixante-dixième lettre de saint Jérôme, qui 
le gratifie du titre d’orätor urbis Romæ, nous n'en 
sommes guère plus avancés, puisque cette lettre doit 
être datée des environs de l’an 400. Théodose II, en 
promulguant la loi de 425, en avait accordé le premier 
bénéfice à plusieurs professeurs de Constantinople, 
mais, en Occident, ce fut Flavius Magnus qui, de par la 
volonté du sénat, en eut l’étrenne. Il faut donc placer 
la notoriété du personnage pendant les premières 


ments parallèles. C'est là d’ailleurs la vraie différence qui 
sépare les écoles du 1v* siècle des universités de nos jours. 
C’est surtout aux classes supérieures des lycées qu'on peut 
les assimiler, et ces classes, d’ailleurs, ont été imaginées sur 
le modéle romain. L'université du moyen âge procède 
directement de l’école de rhétorique, qui lui a légué son orga- 
nisation administrative, et c’est notre enseignement secon- 
daire qui, à son tour, a recueilli l'héritage de l’université 
médiévale. — * Code Théodosien, 1. VI, tit. xx1, lex 1.-- 
τῷ. Boissier, op. cit., t. 1, p. 201-202. — * Provient de la basi- 
lique de Saint-Laurent au Campo Verano. De Rossi, Epi- 
taffio di Flavio Magno insigne oratore, dans Bull. di archeol. 
crist., 1863, p. 14, 16, 24; Corpus inscriplionum latinarum, 
t. vi ὃ, n. 9858. 


Dés 


1769 


décades du ve siècle et les caractères du monument 
s'accordent avec cette date approximative. 

Ainsi la carrière professorale commençait à posséder 
des chrétiens : Proærèse à Athènes, Marius Victorin à 
Rome, dont la profession publique de foi chrétienne 
avait causé autant de surprise que d’émoi. ΕἸ. Magnus 
inaugurait la série des professeurs décorés. Au début 
du vie siècle, Martien Capella, rhéteur, recevra aussi 
la dignité de comte. 

XIV. ENTRE PROFESSEURS. — Existait-il une hiérar- 
chie parmi les professeurs ? C’est probable, mais la pré- 
sence d’un summus doctor dans l’école d’Autun pourrait 
n'être qu'une particularité locale. Désigné par l’empe- 
reur, rétribué plus que ses collègues, s’ensuit-il qu'il 
exerçait sur ceux-ci une situation analogue à celle des 
doyens de nos facultés? G. Boissier l’a avancé comme 
une chose certaine, mais il n’a pu l’appuyer que sur la 
base un peu étroite de ces deux mots : summus doclor ». 
Mais la désignation par l’empereur ne paraît pas con- 
férer une qualité administrative à celui qui en est 
l'objet et, somme toute, si cette prépondérance a existé 
dans une école ou dans plusieurs, nous ne voyons pas 
qu'elle ait existé partout. 

On en peut dire autant de l'existence d’une associa- 
tion professionnelle appuyée sur le terme ἐταΐρος 
employé par le rhéteur Libanius. Lorsque le sénat 
d'Athènes nomme six successeurs au sophiste Julianus, 
rien ne permet d’induire entre eux l’existence d’une 
subordination; Libanius à Antioche n’exerce pas une 
prépondérance officielle, puisque nous le voyons obligé 
de recourir à des supplications auprés de ses collègues, 
alors qu'il serait naturel et avantageux de donner des 
ordres. Comment s'accordent et vivent ensemble 
trente et un professeurs — c’est le nombre à l’univer- 
sité de Constantinople ? On ne sait. Maïs à défaut d’un 
texte bien clair ou d’une vraisemblance acceptable, 
mieux vaut renoncer à résoudre la question par une 
solution générale. Toutefois le prestige personnel d’un 
Libanius ou d’un Himerius devait procurer à celui-ci 
une situation prépondérante et, en fait, ces grands 
rhéteurs gouvernaient, dirigeaient et imposaient dans 
la mesure où ils éclipsaient leurs collègues. 

Π ne faut d’ailleurs pas se représenter un corps 
professoral compact dans chaque université. Quelques 
branches d'étude seulement y sont représentées. En 
dehors de Rome, Constantinople et Béryte, la science 
du droit n’est pas enseignée; hors d'Athènes on cher- 
cherait vainement une chaire de philosophie; à Con- 
stantinople, l'université ne comporte pas l’enseigne- 
ment de la médecine ni celui des mathématiques ?. Ce 
qui foisonne, ce sont rhéteurs et grammairiens. À en 
croire Ausone, ces rhéteurs sont de grands personnages, 
vers lesquels se penchent volontiers la faveur et la libé- 
ralité impériales. Ceux qui n'arrivent pas à cette fortune 
et qui, rêvant d’une carrière brillante, ne sont pas entrés 
dans l’université afin d’en sortir, mais qui persévèrent 
dans l’enseignement, s’implantent parmi la société, y 
font un riche mariage, reçoivent et invitent, offrant à 
leurs hôtes les délices d’une bonne table et d’une fine 
causerie ἢ, La vie avait gâté Ausone, et il voyait les 
choses par leur beau côté, mais tous ne pensaient pas 
comme lui. Beaucoup peuvent dire, comme le maître 
d'Horace, qu'ils reçoivent plus d’honneurs que d’hono- 
raires et Libanius déclare mélancoliquement que 
«mourir de faim nuit à l’éloquence «. Proærèse et 
Héphestion étaient rivaux de talent et d'indigence. Ils 


BOp: cit, €. τ, p. 203. — M. Guizot, Histoire de la 
civilisation en France, t. 1, p. 102, dit que, « vers le 
xve siècle, les professeurs de philosophie et de droit furent 
partout introduits ». 11 l'a probablement rêvé. Dans les 
dernières années du 1v° siècle, saint Germain d'Auxerre 
n'a d'autre moyen de suivre les cours de droit que d’aller 
à Rome, Acta sanct., juillet, t. vit, p. 202. Dans l’édit de 


DICT., D'ARCH. CHRÉT, 


ÉCOLE 1770 


avaient en commun une tunique et un manteau et 
trois ou quatre couvertures si crasseuses qu'elles 
avaient perdu toute couleur. Quand Proærèse parais- 
sait en public, son camarade s’enroulait dans les cou- 
vértures et s’exerçait tout seul à l’éloquence. Quand 
Héphestion sortait, Proærèse prenait sa place #. Liba- 
nius nous dit que les rhéteurs qui couchent sous un 
toit n’en ont généralement pas encore payé le prix. 
115 ont trois, ou deux, ou un seul esclave, le rebut de 
cette caste, ivrognes, batailleurs et fripons. Le rhéteur 
vraiment sage fuit le mariage, car comment nourrirait- 
il des enfants? Peu à peu les pauvres bijoux de la 
femme sont mis en gage chez le boulanger et le rhéteur 
en vient à s’attarder dans son école vide plutôt que de 
rentrer dans sa maison misérable ὅ. 

Les villes en usent magnifiquement avec quelques 
célébrités, chichement avec les professeurs modestes 
ou malheureux, ou simplement consciencieux mais 
ignorés. Il fallait dès lors gruger les élèves et on ne s'en 
privait pas; la grande affaire était de les attirer, de les 
retenir. De là des luttes violentes, des mœurs litté- 
raires tristes et pourtant curieuses, des scènes à la fois 
affligeantes et comiques, que les historiens des sophistes 
Philostrate, Libanius, Eunape ont retracées avec une 
grande abondance de détails. Certains se bornaïient à 
l'emploi des moyens honnêtes, généralement inefficaces, 
tels que séances de déclamation. Mais lorsqu'il s’agis- 
sait d’évincer ou de compromettre un rival, d’attirer 
sa clientèle, on recourait à d’autres manœuvres. La 
première était de gagner la protection du préfet ou du 
moins celle du préteur. On essayait de le corrompre à 
force de présents. Eubulus, rival de Libanius à Au- 
tioche, mit dans ses intérêts le préfet de Syrie en lui 
envoyant chaque jour des oies grasses, des faisans et 
du vin; au conservateur des domaines impériaux il 
offrait de succulents dîners, à son concurrent Libanius 
il prodiguait calomnies et outrages, même les dénon- 
ciations politiques, le vol de ses papiers et l’altération 
de ses manuscrits. Le comble de l’habileté consistait 
à enlever d’un seul coup de filet tous les élèves de son 
adversaire. Un rival de Libanius tenta l’aventure et 
acheta ses élèves pour déserter sa chaire. Les jeunes 
gens acceptèrent l'argent, le gardèrent et retournèrent 
chez Libanius. C’étaient de jeunes Grecs 5! 

Les concours réguliers, légalement institués afin de 
pourvoir au remplacement des professeurs officiels, 
étaient encore plus féconds en incidents. Eunape, dans 
sa biographie du rhéteur Proærèse, nous raconte que ce 
dernier brigua la succession de Julien de Cappadoce à 
l’université d'Athènes. De nombreux candidats se 
mirent sur les rangs. Proærèse, Héphestion, Épiphane 
et Diophante furent portés en première ligne, à l'una- 
nimité des suffrages. Sapolis fut proclamé le second, 
mais comment? grâce à une fourberie insigne qui in- 
troduisit clandestinement dans l’urne un supplément 
de bulletins. Enfin, un certain Parnase arriva le troi- 
sième par des intrigues plus honteuses encore. 

Afin de conquérir de haute lutte les élèves à la bourse 
rebondie, les rhéteurs s'entendent à l'avance avec le 
pédagogue, l’achètent par des présents et par des pro- 
messes, afin que celui-ci recommande au père le rhéteur 
ou le grammairien le plus généreux. Libanius, l’hon- 
nête Libanius, ne dédaigne pas la réclame et prie les 
magistrats qui lui veulent du bien, quand ils auront 
entendu parler un de ses élèves auquel le public fait 
bon accueil, de demander : « Où donc ce jeune homme 


369, on voit que l’enseignement de la philosophie faisait 
l’objet d’une surveillance spéciale. Code Théodosien, 1. XIII, 
tit. r11,1ex 6. — * Ausone, Profess., XVt, ὃ, — * Eunape, Vila 
Prohæresii, — # Libanius, Orat., ΧΧΙΧ. — ‘Ch. Lévêque, 
Rivalités et concours de professeurs publics au 1V* À 
dans Comptes rendus de l'Académie des sciences morales et 
politiques, 1866, Ve série, t. var, p. 147-158. 


IV. — 56 


1771 


a-t-il étudié? » C’est une manière adroite de mettre 
Fécole de Libanius en renom et de l’achalander. Son 
talent eût suffi à lui attirer des élèves, mais il était 
insatiable. Le jour où il ouvrit son école d’Antioche, 
il ne comptait que dix-sept élèves; après ses premières 
harangues, il en vint cinquante, et bientôt, nous dit-il, 
sa renommée fut si grande que l’on chantait ses exordes 
dans les rues !. Maïs excusons cet accès de vanité en 
faveur de la bonne camaraderie de ce même Libanius 
à l'égard de ses confrères. Un jour, il expédiait l’un 
d’eux, des plus misérables, à son ami Andronicus avec 
la lettre suivante : « Bassus vous apportera en mon 
nom un discours et une bourse, il souhaite débiter l’un 
et remplir l’autre. Faites suivant son désir : écoutez la 
harangue, remplissez la bourse, qui n’est pas grande, 
ce ne sera pas un grand dommage pour celui qui don- 
nera; pour celui qui recevra ce sera un grand plaisir.» 
11 ajoutait : « Rendez grâces à Dieu, qui nous donne 
Féloquence, vous souvenant que vous devez vous- 
même au talent de la parole d’avoir été mis à la tête 
d’une province. Renvoyez-moi Bassus avec un vête- 
ment plus convenable et un visage plus gai, et songez 
qu'en le secourant vous encouragez les autres à 
étudier ?. » 

XV. ENTRE ÉTUDIANTS. — « ἃ Athènes 5, les étu- 
diants avaient une passion folle pour les sophistes ou 
professeurs ἡ. Groupés en associations autour du 
maître qu’ils avaient choisi ou qui leur avait été im- 
posé 5, ils ne reculaient devant aucun péril pour dé- 
fendre ses intérêts. Les disputes, les rixes et même les 
batailles rangées τ étaient pour ainsi dire journalières 
entre les différents partis. On se battait à coups de 
bâtons, à coups de pierres, à coups de poignard®. Plus 
d'un élève fut grièvement blessé dans ces bagarres, 
plus d’un fut empoisonné et fouetté par ordre du pro- 
consul d’Achaïe *, mais tous étaient unanimes à consi- 
dérer leurs exploits comme aussi nobles que ceux que 
lon accomplit en combattant pour la patrie. Les 
professeurs comparaient leurs élèves blessés et guéris 
au jeune Dionysos tué par les Titans et ressuscité par 
Zeus 1, et, non contents d’exciter l'humeur belli- 
queuse de leurs élèves par leurs discours, ils se jetaient 
parfois eux-mêmes dans la mêlée. Himerius fut un 
jour blessé assez sérieusement pour devoir suspendre 
ses leçons? et Libanius accuse. certains professeurs 
de former plutôt des soldats que des rhéteurs 15. La 
grande préoccupation de chaque parti était de faire 
entrer le plus d'élèves possible à l’école de leur maître, 
dont on augmentait ainsi les revenus en même temps 
que le crédit 15. Les maîtres, de leur côté, ne négli- 
geaient rien pour attirer les jeunes gens à eux — Eu- 
nape raconte qu’il y en avait qui les amorçaient avec 
des tables somptueuses et de jolies petites servantes 1 
— mais c'étaient leurs disciples les plus fanatiques qui 
constituaient leurs meilleurs agents recruteurs. L’é6- 


1L. Petit, Essai sur la vie et la correspondance du sophiste 
Libanius, in-8°, Paris, 1866, p. 109 sq.; of. A. Harrent, Les 
écoles d'Antioche. Essai sur le savoir et l’enseignement en 
Orient au 1V° siècle après Jésus-Christ, in-12, Paris, 1895. --- 
*Libanius, Epist. CLXXv. — ? M. A. Kugener, Les brima- 
des aux 1V®et Ve siècles de notre ère, dans Revue de l’uni- 
versité de Bruxelles, 1905, Ὁ. 345-356; 5, Grégoire de 
Nazianze, In laudem Basilii, P. G., t. XXXV1, col. 516-517; 
Eunape, Vita Prohæresii, dans Boissonnade, Eunapii 
vitæ sophistarum, Paris, 1849, p. 485-486; Photius, Biblio- 
fheca, cod. Lxxx, extrait des γογοὶ ἱστοριχοὶ d'Olym- 
piodore de Thèbes, dans C. Mueller, Fragmenta histo- 
ricorum græcorum, Paris, 1868, t. 1v, p. 63-64: Libanius, 
Epist., MLxx1, dans J. Ch. Wolf, Libanii sophistæ epistolæ, 
im-fol., Amstelædami, 1738, p. 509; Cyrus Theodorus, qui 
n’est que Théodore Prodrome, P. G., t. ΧΧΧΥῚ, col. 516, note 
49, col. 517, note 58. Ces documents se rapportent aux an- 
nées 354-355 (arrivée de saint Basile à Athènes); 362 (arrivée 
d'Eunape): 415 (voyage d'Olympiodore); 336 (séjour de 
Libanius). — ὁ Grégoire de Nazianze, In laudem Basilii, 


ÉCOLE 


A7TD 


poque la plus favorable pour l’embauchage était 
celle où les élèves nouveaux (νέο! ou νεήλυδες) arri- 
vaient à Athènes, c’est-à-dire l’automne 1. A cette 
époque, les recruteurs de chaque parti faisaient le 
guet au Pirée, à Sunium et aux autres ports. Aussitôt 
qu'ils apercevaient un nouveau, ils se précipitaierft sur 
lui et s’en emparaient τ΄. Cela n’allait pas toujours tout 
seul; les différents partis se le disputaient ferme, mais 
le nouveau devenait, bon gré mal gré 15, la proie de l’un 
ou de l’autre. 

« Une fois enrôlé dans un parti, le nouveau venu était 
brimé. On commençait par le conduire au domicile - 
de l’un de ceux qui avaient mis la main sur lui ou bien 
au domicile d’un ami, d'un parent, d’un compatriote 
ou d’un disciple favori du maître 10, Là on l’accueillait 
de mille railleries. Tout le monde s’en mêlait, hommes 
et femmes ὅ. Les uns le plaisantaient effrontément, les 
autres spirituellement, suivant qu’il avait des manières 
de paysan ou de citadin. Le but de ces plaisanteries. 
était de rabattre l’orgueil du nouveauwet de le subjuguer 
dès le début δ᾿. Elles paraissaient terribles et cruelles ἃς 
ceux qui ne les connaissaient pas, mais ceux qui les. 
connaissaient d'avance les trouvaient agréables et 
aimables. Ce dont on menaçait le nouveau était, en … 
effet, plus redoutable en apparence qu’en réalité ?, 
Ensuite venait la cérémonie d'initiation ou de puri- 
fication *#, On conduisait le nouveau — quel que fût 
son âge # — en grande pompe au bain public, en pas- 
sant par l’agora *. L'ordre du cortège était le suivant : 
une partie des anciens précédaient le nouveau, rangés 
deux à deux et placés à distances égales; les autres sui- 
vaient *%#. Le cortège s’avançait au milieu des plaisan- 
teries et des éclats de rire *. Sur le point d'arriver, ceux 
qui marchaient en tête s’arrêtaient : ils jetaient de 
grands cris et faisaient des bonds, comme s'ils étaient 
transportés de quelque fureur divine. Ils eriaient au 
nouveau: « Arrête-toi, arrête-toi, tu ne te baignes 
«pas ! » et ils empêchaient le cortège d'avancer, comme 
si le bain refusait de le recevoir *. Les anciens qui 
marchaient derrière le nouveau le poussaient en avant. 
Après avoir lutté un certain temps, ils finissaient par 
l'emporter * et le cortège arrivait devant J'établisse- 
ment de bain. On heurtait les portes avec bruit #, on 
se disputait longuement au sujet des propos qui 
avaient été échangés pendant la marche du cortège #, 
Finalement les portes s’ouvraient et le nouveau, pâle 
d’efiroi, pénétrait à l'intérieur. Il était sauvé *, Aussi- 
tôt qu'il s'était baigné, il recevait l’autorisation de 
porter le τρίδων 383, Il sortait, revêtu du τρίζων, et les 
anciens l’accueillaient comme un des leurs et comme 
leur égal %. Un cortège magnifique se formait et escor- 
tait le nouveau, à qui il ne restait plus qu’à payer sa 
bienvenue aux vétérans de l’école #. Il leur offrait sans 
doute un banquet, où l’on buvait ferme et où l’on péro- 
rait avec frénésie ὅἢ. 

P. G.,t. xxxvt, col. 513. — © Libanius, De forluna sua, édit. 
Fœærster, p. 91-92. — ‘ Jbid., p. 89-90; Eunape, op, cit, 
p. 495, — ? Libanius, op. cil., p. 91, 92. — * Jbid., p. 91. — 
* Eunape, Vila Juliani, p. 483-485. —3 Libanius, op, cik, 
p: 91. — 11 Himerius, Orat., 1x, édit. Dübner, p. 66. — 
% Himerius, Orat., xxXu p. 89. — # Libanius, Epist. édit. = 
Wolf, p. 299. — τ Grégoire, In laud. Basilii, P.G.,t. XXXM, 
col. 516. — 5 Eunape, Vita Prohæresii, p. 490, — 15 Jbid, — 
Grégoire, op. cit., col. 516; Eunape, loc. cit.; Libanius, 
De vita sua, p. 91. — 1# Grégoire, op. cil. — Grégoire, ap. 
cit.: Eunape, op. cit. — *° Grégoire et Eunape, op. cil. — 
1 Grégoire, op. cit. — 33 Grégoire, op. cit. — 35 Grégoire, . 
Eunape et Olympiodore, 0p. cit, —  Olympiodore, op. cit — 

# Grégoire, Eunape et Olympiodore, op. cit. — 36 Grégoire et 
Olympiodore, op. cit. — 37 Eunape, op. cit. — 35 Grégoire et 
Olympiodore,op.cit.—%Olympiodore, op, cit. —*° Grégoire, 
op. cit. — % Olympiodore, op, cil. - "5 Grégoire, Eunape et 
Olympiodore, op. cit, — 55. Olympiodore, op. cit. — % Olym= 
piodore, op. cit.; Grégoire, op. cit, — % Olympiodore, op, cit, 
— ?* Libanius, op. cil. 


« Telles étaient les brimades de l'école d'Athènes. 
Elles ne duraient pas bien longtemps, deux jours tout 
au plus. Tous les étudiants devaient les subir. Grégoire 
ὅδ Nazianze raconte que, grâce à son intervention, on 
fit une exception pour saint Basile ἢ, Il est permis de 
_ douter de la chose, quand on songe que le rhéteur 
_ Proærèse, malgré son grand prestige, n’osa pas deman- 
der à ses élèves de dispenser le jeune Eunape de la 
_ cérémonie de la purification, bien que celui-ci relevât 
_ d'une grave maladie, mais qu'il se borna à les prier 
de lui épargner les plaisanteries οἵ les railleries ?, » 
_ À Béryte (Beyrouth) en Phénicie, Zacharie le sco- 
… Jastique vint étudier vers 487. Voici son récit : « Sévère 
_ (le futur patriarche d’Antioche) me précéda donc en 
Phénicie, mais d’une année seulement. Celle-ci écoulée, 
je me rendis à mon tour à Béryte pour étudier le jus 
… civile(vôpor πολιτικοί). Je m'attendais à devoirsouffrir de 
. Ja part des étudiants appelés édiclales (ἡ διχτάλιοῦ) tout ce 
qu’endurent ceux qui arrivent nouvellement dans cette 
ville pour apprendre les lois. Ils n’endurent en vérité 
rien de honteux, mais seulement des choses qui excitent 
le rire chez les spectateurs et qui établissent sur l'heure 
Ja possession de soi-même de ceux dont on se moque 
et s'amuse. Je m'attendais surtout à avoir à souffrir 
de la part de Sévère, aujourd’hui cet homme sacré. 
Je pensais, en effet, qu’étant encore jeune, il imiterait 
. la coutume des autres. J’entrai le premier jour dans 
l'école de Leontios, fils d'Eudoxios, qui enseignait alors 
roit et qui jouissait d’une grande réputation auprès 
tous ceux qui s’intéressaient aux lois. Je trouvai 
‘admirable Sévère, assis avec beaucoup d’autres auprès 
e ce maître pour écouter ses leçons sur les lois. Alors 
e je croyais qu'il serait un ennemi pour moi, je vis 
'ilétait favorablement disposé à mon égard. Lorsque 
nous, qui étions à cette époque les diipondii, nous nous 
mes retirés ayant terminé notre exercice, tandis que 
ceux qui étaient de l’année de Sévère restaient encore 
pour leur compte, je me rendis en courant à la 
_ Sainte église appelée église de la Résurrection, afin de 
e 3, » 
Enfin le paragraphe 9 de la constitution Omnem de 
tinien abolit les brimades : Edicimus ut nemo au- 
at neque in hac splendidissima civilate (Constanti- 
. nople) neque in Berytensium pulcherrimo oppido ex his 
legilima peragunt sltudia, indignos el pessimos 
immo magis serviles οἱ quorum effectus injuria est ludos 
… exercere οἱ alia crimina vel in ipsos professores vel in 
Socios suos οἱ maxime in eos qui rudes ad recitationem 
gum perveniunt perpetrare. Cette interdiction pourrait 
sser supposer que les brimades ne se passaient pas 
ujours aussi innocemment que veut bien le dire 
Zacharie. À Carthage, l’université comptait une asso- 
on redoutée, dont les membres s’appelaient Ever- 
es, les « Ravageurs # ». Ni professeurs ni camarades 
létaient épargnés par eux et à Lel point que, si un 
ours ou un maître leur déplaisait, ils forçaient de 
terrompre ou de le supprimer. Pour leur échapper, 
at Augustin prit le parti d’aller enseigner la rhéto- 
à Rome. 
à 165 élèves avaient pris la fâcheuse habitude de ne 
payer leurs professeurs; le jour de l’échéance, ils 
disparaissaient et allaient offrir l'hommage de leur 
ermittente assiduilé à un autre maître, envers lequel 
S'acquittaient de même façon ὅ. À Antioche, Liba- 
Signale le même abus; au reste, si les étudiants ne 
nt pas la rétribution convenue, ce n’est pas, de 
part, mauvaise volonté, à peine gaminerie; la 
, l'éternelle raison, c’est que l’argent de la famille 


Grégoire, op. cit. — 2 Eunape, op. cit. — ? M, À. Kuge- 
La vie de Sévère, patriarche d’Antioche, par Zacharie le 
teur, dans P. O., t. 11, part. 1, p. 46-48. — * M. P. Mon- 
aux, Les Africains, p. 68, traduit ce mot eversores par 

rise-tout »; il semble qu'ils n'y allaient pas de {main 


ÉCOLE 


1774 


a reçu un emploi très différent et ἃ servi à payer des 
leçons moins didactiques. L'étudiant a reçu les émolu- 
ments destinés à son maître, mais voilà, la boisson en 
a pris une partie, le jeu une autre et l'amour a emporté 
le reste. Au premier reproche qu’on. lui adresse, il 
bondit, il vocifère, menace, frappe, déclare que ce n’est 
que vétilles et que son assiduité à l’école vaut plus au 
professeur qu’une misérable somme d’argent. Et nos 
étudiants de chanter, de rire, de baguenauder:; s'ils 
entrent au cours, c’est pour railler les patauds venus dès 
l’ouverture; le maître s'évertue, s’égosille, mais son 
auditoire cause de mimes, de cochers, de chevaux, de 
danseurs. Les uns sont debout, d’autres se pincent le 
nez et en tirent des sons désagréables, les autres s’as- 
soient, défendent à chacun de remuer, comptent les 
relardataires, s'occupent de tout au monde sauf du 
maitre et du travail. Soudain, ils applaudissent sans 
raison, ou bien à contre-temps, à moins qu’ils n’em- 
pèchent les applaudissements au moment convenable. 
La corvée finie, on sort, on se bouscule et les chants 
recommencent. 

Ceux-ci sont les dissipés, ils sont nombreux. Augus- 
tin à Carthage employait l'intervalle des leçons à des 
aventures qui désolaient sa sainte mère; celle-ci faisait 
néanmoins la part du feu et suppliait son fils de porter 
ses hommages et ses ardeurs partout sauf aux pieds 
d’une femme mariée. Tout ce qui n’était pas adultère 
devenait presque innocent 5. Jean Chrysostome avait, 
lui aussi, pris sa large part des plaisirs et des dissipa- 
lions d’Antioche. Cependant il y avait les étudiants 
modestes et chastes autant que laborieux, dont Basile et 
Grégoire, à Athènes, sont demeurés le type légendaire, 
ou bien Julien, à l’enfance morose et aux passions tout 
intellectuelles, rêvant déjà peut-être la restauration 
du paganisme. Enfin, il y a les étudiants ennuyeux, à 
l'image de cet excellent Aulu-Gelle, qui dissertait, 
dissertait, dissertait *. Celui-ci ne parle de ses profes- 
seurs que d’un ton attendri: l’époque heureuse pour lui 
est celle où il étudiait, et son souvenir le ramène tou- 
jours à l’école. Soit pesanteur d’esprit, soit flagornerie 
instinctive, il flatte le maître auquel il s’attache, on 
dirait plus justement, auquel il se colle, car il ne le 
quitte plus. Pour rencontrer des discussions plus vides 
et plus dénuées de sens, il faut descendre jusqu'à 
l’époque de la scolastique. Ce ne sont dès lors que 
définitions, démonstrations, pédantisme sous ses 
formes les plus rebutantes, qui occupent leurs prome- 
nades; quant à leurs repas, nousen pouvons juger parce 
récit : « Nous nous réunissions tous à la même table, et 
celui qui, à son tour, était chargé des apprêts du repas, 
devait se procurer d'avance quelque livre d’un ancien 
écrivain grec ou latin, avec une couronne de laurier 
pour être donnée en prix au vainqueur. Puis il prépa- 
rait autant de questions qu’il y avait de convives. 
Quand il en avait donné lecture, on les tirait au sont. 
Le premier commençait, et, si l’on jugeait qu'il avait 
bien répondu, on lui donnait le prix. Sinon, on passait 
au voisin, et, quand la question restait sans réponse, 
onsuspendait la couronne à la statue du dieu qui prési- 
dait au festin. Quant aux sujets proposés, c'était l’ex- 
plication d’un texte obscur ou d’un petit problème 
d'histoire, la discussion d’une opinion philosophique, 
un sophisme qu'il fallait résoudre, ou bien encore 
quelque forme étrange ou inusitée d’un mot ou d’un 
verbe dont on devait rendre compte.» C’est ainsi 
que non seulement à Athènes et à Rome, mais dans les 
lieux de plaisir et de joie, à Tibur, à Ostie, à Pouzzoles, 
se passait le temps des fêtes pour Aulu-Gelle et ses 


morte, mais, somme toute, leur nom rappellerait peut-être 
aussi bien la facétie en usage à Saint-Cyr, le jour du « demi- 
tour ». —*$S, Augustin, Conf., 1. V, ©. xu, P. 1... τ Xxxu, 
col. 716. — * Jbid., 1. 11, ο. χα, col. 675. — * G. Boissier, 
op. cil., t. 1, p. 209-211, — * Aulu-Gelle, xvrux, 2 et 13. 


4775 


camarades. Il y a tels gens si vertueux qu’ils rendraient 
le vice excusable! 

Enfin. il y ἃ les élèves sérieux qui mènent de front 
l'étude et le déiassemeni un peu bruyant qui sied à 
la jeunesse. Ceux-ci ont tout droit à porter le titre dont 
ils s’honorent : s{udens, ils sont de vrais « étudiants ». 
L'un d'eux s’en réclame sur son épitaphe ἢ: 


ΟΜ 
Ξ- ΒΑΚ ΕΣ ΒΡ ν 5 
BMANRMEMAMRIVES 
SATINSDIEANES KAR 
ΠΑ ΘΝ ἢ ΠΕ 
ΕΝ ΚΟ TRAVErS 
ΥΡΑΡΧΧ SM VI 

CRPSSRPRE 


Ce L. Bæbius Barbarus, mort à vingt ans, avait été un 
des compagnons d’Augustin, d’Alypius, de Nebridius, 
de Licentius; groupe représentatif de cette jeunesse 
universitaire qui, malgré sa dissipation, demeure très 
appliquée ?. Si elle se distrait parfois à infliger une ova- 
tion à un maître monotone entre tous, c’est peut-être 
par un ragoût de malice, à la pensée qu’il se nomme 
Phosphorus δ, mais elle ne déserte pas le vrai mérite 
et continue à entourer la chaire de Fundanius, qu’un 
accident a rendu borgne #. D’ordinaire, le rhéteur est 
intarissable et n’abandonne pas la parole un instant ; 
les élèves y sont habitués et réservent leurs questions, 
ils entrent, saluent, s’assoient et écoutent. Lorsqu'il 
se rencontre, dans ce jeune auditoire de dix-sept à 
vingt ans environ’, une intelligence supérieure, elle 
piétine quelque temps à la suite des commentaires ver- 
beux du maître, le suit patiemment dans l'étude de 
Cicéron “ jusqu’à l'instant où, comme nous l’apprend 
Augustin, à la lecture de l’Hortensius, « je fis attention 
aux idées, non plus seulement aux paroles 7». Ses 
camarades s’arrêtent aux paroles, n'étant venus que 
pour apprendre la bona diclio forensis ‘, ou le secret 
de parler infatigablement. La plupart souffrent du mal 
d’« impécuniosité » et leurs ébats sont peut-être plus 
bruyants que scandaleux, ainsi qu'il arrive maintes 
fois dans tout « quartier latin ». Le jeune Augustin, 
obligé de compter avec son bienfaiteur Romanianus *, 
a sans doute, plus que de raison, fréquenté le théâtre 
et le cirque 1°, mais n’a-t-il pas un peu chargé sa jeu- 
nesse lorsqu'il l’envisageait après sa conversion et son 
épiscopat? Si on en juge par ses remords pour quelques 
noix volées et quelques coups de pied distribués, on 
peut le juger moins noir qu’il lui plaît de se montrer. 

XVI. — UNE VILLE UNIVERSITAIRE. — Autun était 
une ville très lettrée 2, Dès l’époque de libère, elle pos- 
sédait une école célèbre, où Tacite nous dit que cles fils 
de la noblesse gauloise venaient étudier les arts libé- 
raux ». Sacrovir, qui prit la ville, s’empara de ces 
enfants et lesemmena comme des otages qui lui répon- 
daient de leurs familles. Pendant les deux siècles qui 
suivirent, la réputation de l’école paraît s'être mainte- 
nue, à en juger par les Panegyrici lalini, discours d’ap- 
parat, prononcés devant des princes ou de grands 
personnages, en quelque occasion solennelle, et dont il 
nous reste un recueil célèbre. Ce recueil a pris naissance 
d’un groupe primitif de six panégyriques, prononcés 
de l’an 289 à l’an 311, et dont il y a quatre au moins 


1 Corp. inscr. lat., t. van, ἢ. 12152, à Henchir el Khîma, — 
? Audollent Carthage romaine, in-8°, Paris, 1901, p. 698. — 
3 Tertullien, Adv. Valentinianos, c. var, P. L., t. 51, col. 
588 sq. — “5, Augustin, Contra Julianum, 1. VI,c. vi, 16, 
P. L., t. xLIV, col. 831. — 5 Augustin termine ses études à 
Madaure à l’âge de seize ans, Confessiones, 1. II, ©. 11, 4; 
1, III, ec. v-vi, revient passer une année à Thagaste dans sa 
famille et, à l’Age de dix-sept ans, se rend à Carthage, ibid., 
1. 111, c. 1, 1, où on le trouve encore à l’âge de vingt ans, ibid., 
1. III, ec. 1v, 7; 1. IV, ec. xvi, 28. —*S, Augustin, De ultilitate 


ÉCOLE 


1776 


qui sont certainement l'œuvre de professeurs d’Autun, 
ce qui induit à soupçonner que les autres ont la même 
origine. L'école, jadis célèbre, s’était rouverte et la 
jeunesse des Gaules en avait repris le chemin. Peut-être 
voulait-elle prouver que l’enseignement qu’on y don- 
nait n'avait rien perdu de son éclat, en réunissant ainsi 
et en répandant les plus belles harangues de ses 
maîtres. Peut-être avait-elle simplement l'intention de 
remercier des princes auxquels elle devait une seconde 
vie. Quoi qu’il en soit, ces discours nous donnent une 
idée avantageuse de l’école d’Autun à ce moment. Les 
rhéteurs gaulois se mettaient modestement bien au- 
dessous de ceux de Rome. L’un d’eux disait à Con- 
stantin : Non ignoro quanto inferiora nostra sint ingeniæ 
Romanis; si quidem latine et diserte loqui illis ingenera- 
tum est, nobis elaboratum. Il était beaucoup trop mo- 
deste. Le latin des professeurs d’Autun est excellent, et 
c'est merveille de voir qu’au commencement du 
ve siècle, on savait encore quelque part si fidèle- 
ment reproduire les expressions et les tours de 


Cicéron. Ces discours ne sont pas seulement écrits. 


avec beaucoup d'élégance et de pureté, on y trouve, 
quand on les rapproche des autres, de la mesure et dw 
goût, c’est-à-dire des qualités françaises 2. 

On trouve souvent rappelé, dans ces discours, le titre 
de frères du peuple romain, que le sénat décerna de 
bonne heure aux Éduens et qu'ils ne cessèrent pas de 
mériter. Ils avaient aidé César à faire la conquête de la 
Gaule, et, pendant tout l'empire, Rome n'eut pas 
d’alliés plus fidèles. Mais ils surent €e qu’il leur en 
coûta : aux prospérités succéda la mauvaise fortune, 
dont l’auteur du huitième Panégyrique a tracé un ta- 
bleau saisissant. L'auteur nous montre cette grande 
plaine de la Saône, qui était autrefois riche et bien cul- 
tivée, devenue un désert rempli de broussailles et de 
marécages, et résistant au laboureur, qui n’a plus ni les 
fonds ni les bras nécessaires pour dessécher le sol et le 
défricher; il décrit ces vignes vieillies, qu’on n’a pas 
remplacées à temps et qui ne produisent plus de fruits, 
les chemins défoncés et les routes militaires elles-mêmes 
en si mauvais état qu'elles sont impraticables aux voi- 
tures. Dès 296, Constance Chlore avait envoyé à Autun 
des colons étrangers, pour remplacer les habitants 
qu'elle avait perdus. Pendant l'hiver, il y faisait séjour- 
ner ses légions, afin qu’elle profitât des dépenses des 
officiers et des soïdats. I1 donnait de l’argent, envoyait 
de loin des architectes pour reconstruire les édifices 
publics et les maisons particulières. Quinze ans plus 
tard, la ville n’était pas encore en état de payer l'impôt, 
qui devenait de plus en plus lourd, et ses habitants, 
pour échapper aux rigueurs du fisc, étaient réduits à 
s’exiler ou à se cacher dans les bois. 

Dans cette ruine générale, les établissements d’in- 
struction publique avaient, on le comprend, plus souf- 
fert que tout le reste et cependant, au dire de l’auteur 
du quatrième Panégyrique, on continuait à s’y rendre 
de tous les pays de la Gaule. Nous savons, grâce à lui, 
que l’école était bâtie au centre de la ville, dans la rue 
la plus fréquentée, sur le passage des étrangers et des 
visiteurs, entre les deux plus beaux monuments d'Au- 
tun, le temple d’Apollon et le Capitole. L'édifice, tout 
à fait digne de ceux du voisinage, avait reçu un nom 
particulier : on l’appelait Mæœnianæ scholæ, ou simple= 


credendi, ce. XVI, P. L., t. XLI1, col. 80, — τ Confessiones, 
1. III, c. 1v, 7-8, P. L., t. ΧΧΧΊΙ, col. 686. — 5 Jbid., LI}, 
ce. 11, 4; 1. 11, 6. ΠΙ, 6, P. L., t. xxx, col. 676. — " Ibid. 1. EI, 
ce. 11, 5, P. L., t. ΧΧΧΙΙ, col. 677; Contra Academicos, 1. ἵν 
c. 11, P. L.,t. ΧΧΧΤΙ, col. 908, — το Confessiones, 1. III, e. 11, 25 
1, VI, c. vi, 11-12, P. L., t. xxxn, col. 683. — 1 Sur cette 
ville, voir Dictionn., t. 1, col. 3189, — 1 Je cite et je résume 


dans ce paragraphe deux articles de G. Boissier sur Les. 


rhéteurs gaulois, parus dans le Journal des savants, 1884, 
p. 5-18, 125-140. 


| 


ment Mœniana, probablement à cause des portiques 
qui l’entouraient. Il fut détruit pendant la guerre, et 
lorsque, avec Dioclétien, les études reprirent quelque 
wie, la ville ne se trouva pas assez riche pour le rebâtir, 
et les professeurs durent s’installer.dans une maison 
particulière. Cependant l’empereur Constance Chlore, 
qui aimait beaucoup Autun, souhaitait rendre à son 
école son ancienne célébrité. Pour y arriver, il était in- 
dispensable d’abord de la pourvoir de bons professeurs. 
Le prince se réserva le choix du plus qualifié d’entre 
eux, celui qu’on nommait summus doctor, il chercha 
dans son entourage et désigna Eumène. 

La famille d’Eumène sortait de la Grèce; son grand- 
père sortait d'Athènes et y avait été élevé. Il quitta son 
pays pour être protesseur à Rome, y connut la célébrité, 
mais n’en vint pas moins se fixer en province et, séduit 
par la renommée de l’école d’Autun, y accepta une 
place de rhéteur ou de grammairien grec. A quatre- 
vingts ans, il y enseignait encore et son petit-fils après 
lui, bien qu’il ne l'ait pas connu. C’est à Autun que 
Constance Chlore était venu le chercher pour l’attacher 
à sa cour avec le titre de magisler memoriæ, dont les 
fonctions, mal connues, semblent avoir fait de lui une 
sorte de secrétaire d’État. Cette situation élevée et 
politique rendait, à ce qu’il semble, assez difficile son 
retour dans l’école d’Autun. Il fallait que le public fût 
bien averti que ce n’était pas une disgräce, et qu’on 
n'éprouvât pas de surprise à voir un si haut dignitaire 
revenir dans cette école où sa carrière s’était commen- 
σός, Aussi l’empereur eut-il soin d'écrire à Eumène la 
lettre suivante : 

« Nos chers Gaulois, dont les enfants sont instruits 
aux arts libéraux dans la ville d’Autun, et ces jeunes 
gens qui m'ont fait si joyeusement cortège à mon 
_ retour d'Italie, méritent bien qu’on prenne soin de 

“cultiver leur bon naturel. Et que pouvons-nous leur 
_ donner de plus précieux que ces biens de l'esprit que la 
— fortune ne peut ni accorder ni prendre? C’est pourquoi 

. j'ai résolu de vous mettre à la tête de cette école que la 
- mort a privée de son chef, vous, dont j'ai pu apprécier 
— léloquence et l'honnêteté pendant le temps que vous 
avez administré mes affaires. Je vous demande donc 
" que, sans perdre le rang que vous occupez, vous con- 

sentiez à revenir à votre ancienne profession, et que 
vous alliez dans cette ville, que je veux rendre à sa 
première gloire, pour former l’esprit des jeunes gens et 
leur donner le goût d’une vie meilleure. Ne croyez pas 
que ces fonctions puissent rien enlever aux honneurs 
dont vous êtes revêtu, puisque l’exercice d’une profes- 
sion honorable relève plutôt la considération d’un 
. homme qu’elle ne la diminue. Enfin, je veux porter vos 
. appointements à la somme de 600000 sesterces! 
— (100 000 francs), qui seront prises sur les ressources de la 
ville, pour que vous compreniez que ma bonté essaye 

ἐ de vous payer selon vos mérites. Adieu, cher Eumène. » 
Eumène a inséré dans le Panégyrique intitulé : Pro 

. reslaurandis scholis, le seul qui appartienne à Eumène 
… sans contestation possible, cette lettre impériale dont 
il se fait honneur. Il insiste, il commente ce fait qu'il 
— cnseignera la rhétorique tout en conservant les privi- 
— èges de sa charge palatine : palatini honoris privile- 
s -gium oratoriæ professioni salvum et incolume servantes, 
Het plus Join : salvo honoris mei privilegio doceam: 
ailleurs il soutient que l’empereur, en agissant comme 

- il Ja fait, a voulu honorer l'enseignement, non ulique 
—…quia mihi vellet aliquid imposita ἰδία professione detra- 
f here, sed ut professioni ipsi ex eo honore quem gessi 

“adderet dignitatem. Cette insistance permet de croire 

qu'Eumène redoutait que sa fonction nouvelle apparût 

sinon comme une disgrâce, du moins comme une dé- 


; 


STE er + τ᾿ ν 


À Six cent mille sesterces représentaient environ 120 000 
nes sous Auguste, mais sous Dioclétien cette monnaie 


ÉCOLE 


1778 


chéance. Un summus doctor d'Autun n’avait ni le pres- 
tige ni le rang d’un secrétaire de l’empereur. Du service 
impérial il glissait au service municipal, avec des 
appointements presque fabuleux, sur le chiffre desquels 
il serait curieux de connaître la situation des finances 
autunoises, dont l’empereur disposait avec cette désin- 
volture. Eumène trouvait tout pour le mieux et féli- 
citait son tout-puissant protecteur d’avoir songé, au 
milieu des graves soucis de la guerre, aux intérêts des 
lettres et « de s’ètre occupé du choix d’un professeur 
avec le même soin que s’il s’agissait de pourvoir d’un 
chef un escadron de cavalerie ou une cohorte préto- 
rienne ». Eumène ne voulut pas garder pour lui son 
norme traitement, et lorsqu'il prend la parole sur le 
forum, devant le gouverneur de la Lyonnaise, c’est 
pour annoncer publiquement son intention de l’aban- 
donner à la ville d’Autun, afin d’aider celle-ci à rebâtir 
les Mœniana. Il charge le magistrat devant lequel 
il parle de faire part au prince de son dessein et de lui 
demander de l’approuver. Il n’est guère probable que 
Constance Chlore y ait mis quelque obstacle. 

XVII. UNE ÉCOLE DE RHÉTORIQUE. — La rhétorique 
ne jouit pas d’une bonne renommée; c’est un art sus- 
pect et discrédité. Les rhéteurs n’obtiennent guère 
meilleur traitement et il ne faut rien moins que le désin- 
téressement d'Eumène pour lui attirer l’indulgence et 
une sorte de bienveillance de la part de ceux qui le 
lisent. Mais ses confrères ont payé pour lui; jamais 
rhéteurs ne furent plus malmenés que ces panégyristes. 
« On les traite de fiatteurs et de m2nteurs, on déclare 
qu’on ne peut les lire sans dégoût et qu'ils sont arrivés 
au dernier degré «de la dégradation littéraire et 
« morale » (Ampère). Voilà de bien grands mots, et des 
reproches qui me paraissent fort exagérés. Nous serons 
un peu moins sévères si nous nous rappelons ce qu'était 
alors le panégyrique et dans quelles conditions il se 
produisait d’ordinaire. Souvenons-nous d’abord que 
les auteurs de ces discours n'étaient pas toujours libres 
de refuser de les faire. Nous savons qu'un décret du 
sénat obligeait les consuls à prononcer l'éloge de l’em- 
pereur quand ils entraient en charge; c'était donc une 
nécessité pour eux, et ils ne pouvaient s’y soustraire. 
Par malheur, les consuls n’étaient pas toujours de 
grands orateurs; comm il fallait que l'empereur fût 
loué selon ses mérites, on eut l’idée de s’adresser, pour le 
faire, à ceux qui enseignaient et pratiquaient l'art de la 
parole. Π y avait donc au 1v® siècle, outre les remercie- 
ments des consuls, qui se renouvelaient plusieurs fois 
par an, les discours des rhéteurs en renom qu’on dési- 
gnait tout exprès dans les occasions solennelles, et 
qu’on faisait même venir de loin pour la circonstance. 
Quelquefois c'était l’empereur qui les choisissait lui- 
même, car il avait intérêt à être bien loué. Le rhéteur 
arrivait donc, apportant avec lui une harangue longue- 
ment travaillée : improviser en un sujet si grave aurait 
semblé une souveraine inconvenance *.» En présence 
du prince, de sa cour, des fonctionnaires, des députés 
des villes, l’orateur débitait son panégyrique, d'autant 
plus applaudi qu'il était plus louangeur. De la capitale, 
l'exemple passa aux provinces. Les villes comman- 
dèrent des panégyriques à l’occasion de la fête ou de 
l'anniversaire du prince et le loyalisme des rhéteurs, 
des magistrats et de la foule s’en donnaient à l'aise de 
louer et d’applaudir. Outre l'empereur, on loue tout ce 
qui donne, tout ce qui peut donner, tout ce de qui on 
peut attendre quelque chose. Ainsi se crée un genre un 
peu artificiel sans doute, mais qui, moyennant quelques 
hyperboles, nourrit de pauvres diables auxquels la 
fortune n’a pas été clémente. La postérité ne leur a pas 
été moins risoureuse. Rhéteurs affamés, ils ne se sou- 


avait perdu environ un sixième de sa valeur, — * G. Boi:- 
sier, dans Journal des savants, 1SS4, p. 16. 


1779 


ciaient guère de la vérité. « Hs avaient trop besoin de 
plaire pour hésiter beaucoup sur les moyens d'y par- 
venir. Mais il faut avouer que les grands personnages 
qui parlaient devant l’empereur n'étaient pas beau- 
coup plus scrupuleux. Ils avaient reçu du sénat ou du 
prince même la mission de le louer, tout le monde atten- 
dait d'eux un éloge qu'il leur fallait faire; il ne leur 
était pas possible de se soustraire à cette nécessité, el 
je crois qu'ils s'y soumettaient très volontiers. Ils 
savaient bien qu’on ne leur demandait pas de dire 
toute la vérité. Julien, qui a fait des panégvriques. 
quand il était césar, dit en propres termes que, si les 
poètes ont le droit de mentir, les orateurs ont celui de 
flatter, qu’il n’y a pas de honte pour eux à donner des 
louanges à ceux qui n’en méritent pas, et que, lorsqu'ils 
ont su embellir et relever par leur parole ce qui est 
laid et médiocre, on trouve qu'ils ont tiré un bon parti 
de leur art.» Saint Augustin, pour nous dire qu'il 
était sur Je point de prononcer le panégyrique d’un 
empereur à Milan, emploie cette phrase curieuse : 
Quum pararem recilare imperatori laudes, quibus plur« 
mentirer, οἱ mentienti faveretur ab scientibus?. Ces 
exagérations de flatteries ne choquaient done per- 
sonn. ; c’étaient de ces mensonges convenus, comme 
le monde en impose tous les jours à ceux qui ne veulent 
pas rompre avec lui. Alceste peut s’en indigner, mai: 
les gens sages le supportent, parce qu'ils savent bien 
qu'ils ne trompent personne, et que ni celui qui les 
dit, ni ceux qui les écoutent ne les prennent à la lettre. 
Quand il n’y ἃ pas de dupes, il est difficile qu’il y ait 
des trompeurs; d’où l’on voit qu'il serait fort injuste 
de se figurer les faiseurs de panégyriques comme de 
malhonnêtes gens ct de profonds hypocrites, occupés 
à tendre des pièges aux contemporains et à tromper la 
bonne foi de la postérité. Ils n’v mettaient pas tant de 
malice ; quand: ils prononçaient ces beaux discours qui 
leur valaient tant d’applaudissements, ils n’enten- 
daient pas se poser en historiens ou en hommes d’État. 
C’étaient simplement des orateurs chargés de donner 
plus d’éclat à quelque fête, et qui se croyaient obligés 
d'accepter tout ce que le gouvernement voulait faire 
croire. Nazarius dit très nettement, dans le panégyrique 
de Constantin : exislimare de principibus nemini fas 
est *. Voilà le principe de ce genre d’éloquence auquel 
on donne dans les écoles, le nom de « démonstratif », 
sans doute parce qu’il affirme tout sans rien prouver. 
En somme, ne soyons pas trop sévères, de peur d’être 
injustes, pour ces rhéteurs dont les panégyriques ne 
sonnaient pas plus faux que certaines dédicaces gra- 
vées au sommet des édifices ou imprimées en tête de 
certains livres. « Quoi qu’on prétende, tout n’est pas 
compliment et mensonge dans les panégyriques: on x 
trouve des sentiments sincères, qu'il est difficile de 
méconnaître. Ces rhéteurs, qu’on affecte de mépriser, 
n’en sont pas moins d’ardents patriotes, et, quand ils 
parlent de victoires remportées sur l'ennemi du dehors. 
on sent chez eux une émotion véritable. Ils sont re- 
connaissants à Dioclétien, à Maximien, à Constance 
Chlore, à Constantin, à Julien, à Théodose, d'arrêter 
les barbares. Après tout, les césars du rv° siècle, avec 
beaucoup d’imperfections et de misères, eurent au 
moins la gloire de retarder la chute de l'empire, Ils ont 
battu plus d’une fois les Germains et les Perses; un 
Romain qui se souvenait des humiliations et des dé- 
sastres de la seconde moitié du rr1e siècle, avait bien le 
droit d'être fier de son temps, et il n’était pas trop cou- 


τ Julien, 195 Panégyr. de Constance, 1. —°S. Augustin, 
Confessiones, 1. VI, ec. vr, P. L.,t. ΧΧΧται, col. 724, — ? Naza- 
rius, X° discours, τ, 5. Je me borne à signaler un travail inté- 
ressant de J. Quicherat, Fragment inédit d'un versificateur 
latin ancien sur les figures de rhétorique, dans Bibliothèque 


de l’École des chartes, 1839, t. 1, p. 51-78 : « Ces raisons me 


déterminent à regarder les cent quatre-vingt-deux hexa- 


ÉCOLE 


1780 


pable de mettre un peu d’excès dans les félicitations 
qu’il adressait aux princes victorieux. Je ne crois pas 
non plus qu’on doive être trop rigoureux pour ces abus 
de rhétorique qu’on leur a beaucoup reprochés. Assu- 
rément le style est peu de chose sans l’idée et il faut 
bien reconnaître que ces rhéteurs avaient plus de souci 
de bien écrire que de bien penser»; mais puisqu'ils 
étaient si complètement vidés de pensée, ne doit-on pas 
encore leur faire une sorte de mérite d’avoir gardé 
le souci de bien écrire ces lieux communs, ces bana- 
lités cent fois remächées ? Les évêques ne se mon- 
traient pas plus difficiles et, à mesure que leur vint 
l'importance politique. ils consentirent à se laisser louer 
par des panégyristes qui ne valaient pas les rhéteurs 
d’Autun; eux-mêmes s’exercèrent à ces louanges et 
quand Ennodius de Pavie célébrait Laurentius de 
Milan, on pouvait se convaincre que, si ce genre litté- 
raire élait un objet de critique, ils l’avaient rendu 
un objet de pitié. 

XVIII. UNE RHÉTORIQUE CHRÉTIENNE. — A-t-elle 
existé? Il s’est rencontré des esprits mal pondérés qui 
entreprirent non seulement l'exclusion des classiques 
païens de l’école chrétienne, mais encore leur substi- 
tution par des œuvres nouvelles réunissant la perfection 
littéraire, la doctrine morale et l’orthodoxie catholique. 
A peine est-il besoin de dire que cette tentative plus 
généreuse que sage aboutit à un échec. L'entreprise 
nous ἃ du moins conservé les noms de ses auteurs, les 
Apollinaire, le père et le fils, l’un grammairien, l’autre 
rhéteur, à Laodicée, en Syrie. Le père mit la Bible en dis- 
tiques et, se trouvant lancé, composa par la même occa- 
sion un poème épique de vingt-quatre chants, depuis 
les origines jusqu’à la royauté de Saül; pour occuper 
ses loisirs, cet homme vraiment fécond composa des 
tragédies sur le modèle d’'Euripide, des comédies à la 
façon de Ménandre et des odes imitées de Pindare. Le 
fils ne fut pas en reste; il mit le Nouveau Testament en 
dialogues 4 Tout ce fatras ne comptait guère, mais 
peut-être suggéra-t-il aux chrétiens la pensée que leur 
littérature canonique n’était pas dépourvue de mérite 
littéraire; mérite très différent de celui qui comptait 
devant l'esthétique des Grecs, mais qui n’en recélait 
pas moins des beautés véritables, quoique relevant d’un 
génie étranger et purement oriental. Malheureusement 
le succès de cette révélation littéraire fut compromis 
par une mésaventure. Les livres saints apparaissaient 
à travers le voile d’une traduction grecque, dite des 
Septante, d’ailleurs correcte et excellente à certains 
égards, mais à mesure que la langue latine affermit 
et étendit son domaine et ses conquêtes en Occident, 
la connaissance du grec alla en décroissant et il devint 
nécessaire d'élaborer une version latine des Septante. 
Les traducteurs improvisés suppléaient à l’inexpérience 
par la bonne volonté; c’étaient des hommes peu lettrés, 
qui ne connaissaient que le langage populaire et li- 
vraient les Écritures, non plus à travers un voile, mais 
sous un déguisement où la syntaxe, la grammaire et la 
diction étaient presque également malmenées. La 
grossièreté de la forme déroba la poésie; dans ces con- 
ditions, les classiques païens gardèrent exclusivement 
le droit d’être lus et expliqués dans les écoles. 

Une sorte de superstition généralement acceptée 
conférait aux réputations consacrées le privilège exclu- 
sif de la perfection et même du talent. Il se forme tou- 
jours ainsi des courants qu'il est plus aisé de suivre que 
de remonter, et cependant « Tertullien, Minucius Félix, 
mètres du manuscrit 7530 comme un fragment de quelque 
ouvrage didactique plus étendu sur les figures, et peut-être 
sur la rhétorique entière. Par sa forme, il semble avoir été 
destiné à l’enseignement des écoles, C’est une sorte de Des- 
pautère, » — # Socrate, Hist. eccles., 1. III, ce. xv1, P. G., 
t. LxvI, col. 417; Sozomène, Hist, eccles., 1, V, €. XviIn, 
P. G.,t. Lxvn, col.1236. 


1781 


saint Cyprien seraient à toutes les époques des orateurs 
et des polémistes remarquables; mais à la fin de ce 
ue siècle, si vide de bons écrits, ils devaient tenir les 
premières places. Lactance est surtout bien froid pour 
eux. Il se contente d'appeler Minucius « un assez bon 
savant », Tertullien lui paraît fort savant, mais il le 
trouve obscur, embarrassé, rocailleux. Quant à saint 
Cyprien, il lui semble s'être trop enfermé dans les ques- 
tions de doctrine et ne pouvoir pas être compris de ceux 
qui ne partagent pas ses croyances. Mais Lactance est 
—. un rhéteur, et il a tous les défauts de sa profession !. » 
: A la fin du rve siècle, saint Jérôme se hasarde à pro- 
clamer la beauté et la poésie contenues dans certains 
passages des Livres saints et il écrit cette phrase auda- 
cieuse : « David, c’est notre Pindare à nous,notre Simo- 
nide, notre Alcée, notre Horace, notre Catulle, notre 
Sérénus © »; ce qui est peut-être beaucoup pour un seul 
Écrivain, d'y infuser le génie de tant de grands hommes. 
Saint Augustin précise la discipline à suivre pour appré- 
cier les beautés littéraires de l’Écriture et reconnaît 
…_  quec’est celle qu'on enseigne dans les écoles. « Quoique 
imprégnée de paganisme, cette éducation trouve grâce 
» devant lui. C’est une sorte de préparation générale qui 
É étend, qui fortifie l'esprit, et dont profiteront plus tard 
d'autres études plus sérieuses. Il ne veut pas qu'on y 
μ renonce à cause de ses origines profanes. D'où que 
ΓΕ 
ë 
L 


re 


vienne une vérité, elle est bonne à prendre : profani si 
quid bene dixerunt, non aspernandum *. Les ouvrages 
des païens contiennent des maximes utiles pour la 
conduite de la vie; leurs philosophes ont entrevu le Dieu 
- véritable, et donné de sages préceptes sur la manière 
dont il convient de l’honorer. Ces biens ne leur appar- 
tiennent pas; ils sont à ceux qui en feront un bon 
usage. N’est-il pas écrit que les Israélites, quand ils 
retournèrent chez eux, enlevèrent les vases d’or des 
᾿ Égyptiens pour les consacrer au service de Dieu ? C’est 
… ainsi qu'ont fait les plus grands docteurs de l’Église, ils 
sont venus à leur foi nouvelle avec les dépouilles de 
l'ancienne. « De combien de richesses n’était pas chargé, 
ven sortant de l'Égypte, ce Cyprien qui fut un si élo- 
…  rquent évêque et un bienheureux martyr! Combien en 
᾿ς vemportèrent avec eux Lactance, Victorinus, Optat, 
« Hilaire, pour ne parler que des vivants? Combien en 
“ont ravi cesillustres chrétiens de la Grèce‘!» Saint Au- 
._  Sustin approuve leur conduite. Ce grand conservateur 
trouvait juste que ce que l’ancienne société avait de 
bonne μόν pas avec elle; il souhaitait qu’on en sauvât 
non seulement « les institutions sages dont on ne peut 
“se passer », mais tous ces trésors de poésie, d’art et de 
science qui avaient répandu tant de charme dansla vie, 
du moment qu’on les employait à la gloire de Dieu, ilne 
voyait aucun crime à les garder 5. » 
Saint Augustin admet l’usage de la rhétorique dans 
Les écoles. « Le talent de la parole étant, dit-il, à la dis- 
_ Position de tout le monde, des méchants comme des 
… Dons, pourquoi les honnêtes gens nes’appliqueraient-ils 
… pas à l’acquérir, puisque les malhonnèêtes s’en servent 
ἢ pour faire triompher l'erreur et l'injustice “ ?» Pour 
apprendre la rhétorique, il faut suivre les écoles où elle 
S'enseigne de préférence, à moins qu’on ne possède 
… l'esprit vifet juste qui permette des’enteniraux règles 
… οἷ, par un travail personnel, d’en faire l’application. 
… Dès lors les chefs-d’œuvre classiques pourront, s'il 
S'agit d’un clerc, être remplacés par les Écritures, où il 
découvrira des modèles excellents, dignes de soutenir 
la comparaison avec les auteurs profanes. Et il en 
- donne la preuve par des exemples tirés non seulement 


2 G. Boissier La fin du paganisme, t. 1, p. 241-242. — 

58. Jérôme, Epist., Lu, P. L., t. xx11, col. 547.—"* S, Augus- 

. tin, De doctrina christiana, 1. 11, e. xvrnr, P. L., t. XXXIV, 
60]. 49. — 4 Jbid., 1. 11, ο. xz, P. L., t. χΧΧιν, col. 63. — 

᾿ς "6. Boissier, op. cit. t. 1, p. 244-245.—*$S, Augustin, op. cit. 
1. IV, e. 1, ΤῸ L., t. xxx1v, col. 90. — τ Tertullien, De idolo- 


des 


ÉCOLE 


1782 


du prophète Amos et de l’apôtre Paul, mais des évêques 
Cyprien de Carthage et Ambroise de Milan, et il conclut 
« que, par l’assiduité qu’on aura à les lire, à les entendre, 
et en s’exerçant quelquefois à les imiter, on pourra se 
donner les qualités qu'ils possèdent ». 

Non seulement saint Augustin trouve bon qu'om 
envoie dans les écoles les jeunes gens destinés aux 
carrières libérales, mais il juge utile que ceux qui sont 
destinés au sacerdoce les aient au moins traversées. 
Il admettrait qu'ils s’en passent si, pour savoir Is 
grammaire et la rhétorique, le plus court et le plus sage 
n'étaient pas de les avoir apprises au lieu où on les 
enseigne. 

Telle est 14 manière de voir d’un homme dont le 
prestige était immense sans doute et dont l’opiniom 
guidait une grande partie des contemporains; toutefois 
c’est la manière de voir d’un particulier et non une 
doctrine officielle ou quasi-officielle. L'Église s’est mon- 
trée hésitante, lorsqu'il s’est agi de recommander, de 
tolérer ou d’évincer la culture classique; et il faut 
reconnaître qu'il lui eût été difficile de fournir une so- 
lution unique. Sous peine de déchéance intellectuelle, 
l’étude de la grammaire était indispensable, elle seule 
permettait aux clercs et aux évêques de s'exprimer 
correctement ou presque, et d'exercer leur magistère 
d'enseignement dogmatique et moral parmi les fidèles. 
La rhétorique enseignait les méthodes de discussion et 
d’exposition auxquelles une longue accoutumance 
avait si bien adapté les intelligences qu’il devenait 
impossible de les atteindre, faute d'employer les procé- 
dés familiers. La dialectique ne pouvait être dédaignée, 
sous peine d'abandonner à l’adversaire tout le ter- 
rain conquis par la foiet par la raison du moment qu'on 
renonçait à défendre les positions occupées par elles. 
Il n'était pas jusqu'à l'astronomie. science suspecte et 
assez mal famée, dont la connaissance importait si on 
ne voulait se mettre dans le cas de recourir aux adver- 
saires ou aux indifférents pour établir par le calcul Ja 
date de la fête de Pâques. 

Mais ces avantages, qui entraînaient des nécessités, 
ne pouvaient aveugler sur les inconvénients graves. 
De là ces incertitudes, ces concessions tour à tour accor- 
dées et reprises. Tertullien consent à laisser l’enfant 
suivre l’école païenne, sous la réserve d’une solide for- 
mation chrétienne reçue au foyer domestique, mais 
si l’école est si pleine de périls, comment la logique ne 
lui a-t-elle pas montré l’avantage qu'il y aurait à pos- 
séder des maîtres chrétiens? Cependant il interdit à ces 
derniers l’enseignement, sous des raisons qui ressem- 
blent à des prétextes, car le maître ne paraîtra plus 
recommander:ce qu’il enseigne lorsqu'il sera en mesure 
de relever les aspects nocifs du texte qu’il commente. 
Saint Jérôme aboutit, lui aussi, à une contradiction. ἢ 
a grandi au milieu des « grammairiens, des rhéteurs, 
des philosophes ὁ», et ils’en souvient et il ne le regrette 
pas, sachant tout ce qu'il leur doit» et les exploitant 
encore à l’occasion pour l'avantage de ses études 'ος 
néanmoins, il ne sait à quel parti s'arrêter. Dans une 
lettre à son ami le pape Damase, il propose de rejeter 
la poésie, la sagesse du monde, l’éloquence pompeuse 
des orateurs, cette nourriture des démons !!, et puis 
le voici qui revendique leur place dans l'éducation. 
Enfin, après avoir exprimé le vœu de voir les chrétiens 
acquérir dès leur enfance cette culture vers laquelle ils 
s’interdiront de revenir désormais, le voilà qui, confus. 
s’accuse d’avoir emporté dans sa retraîte à Jérusalem 
toute une bibliothèque d'auteurs profanes #. Saint Au- 


latria, ce. x, P L., t. 1, col. 675. — #*S. Jérôme, Comm. in 
Job., præt., P. L., t. xxvmt, col. 1082.—"° S. Jérôme, Epis£., 
τ, P. L.,t. ΧΧΤῚ col. 513. — :°S, Jérôme, Comm. in Osee, 
L I, c. 1, P. L., t. xxv, col. 823. — ! δ. Jérôme, Epist., 
ΧΧΙ, P. L., t. xx, col. 385. — %#S. Jérôme, Epist., LxX, 
col, 665. — τ» Ὁ, Jérôme, Epist., XXI, col. 416 


1783 


gustin n’est pas moins embarrassé dans le traité De 
doctrina christiana, où, comme on vient de le voir, il 
reconnait la nécessité de l’étude de la rhétorique, sauf 
à la terminer le plus tôt possible ". 

Les docteurs de l'Église et ses évêques se heurtaient 
à une impossibilité évidente, lorsqu'il s'agissait de com- 
battre ou de condamner la culture classique; ils 
n'avaient rien à proposer pour mettre à la place et les 
écoles ne dépendaient pas de leur autorité. Celles-ci 
étaient purement civiles et la préparation qu'on y 
recevait était conforme à ce que les mœurs du temps 
réclamaient de ceux qui entraient dans la société. 
Libre aux autres, à eux qui renonçaient au monde 
dans les rangs du clergé ou dans ceux des cénobites, 
de régler leur formation d’après les auteurs sacrés en 
honneur dans les milieux ecclésiastiques, mais, en agis- 
sant de la sorte, ils s’isolaient volontairement de ceux 
sur lesquels ils consentaient à n’exercer aucune action 
efficace. Les chefs, soucieux de conduire la société dans 
les voies morales tracées par le christianisme, persévé- 
rèrent dans la direction éducatrice de leur temps. 
L'idée ne leur vint même pas de substituer à Virgile, à 
Horace, à Térence, les poèmes de Commodien, de Ju- 
vencus et de Prudence, aux plaidoyers de Cicéron ceux 
des apologistes, s’appelassent-ils Minucius ou Arnobe 
ou Tertullien. Si le goût d’un saint Jérôme, d’un saint 
Augustin, d’un saint Ambroise se ressent de leur for- 
mation pédagogique, leur art ne peut se hausser à rien 
produire de littérairement comparable à ce qu'ils 
admirent encore en connaisseurs et c’est pourquoi ils 
sentent quelle lacune présente la littérature chrétienne 
et quel besoin de recourir aux sources consacrées. Les 
maîtres s’évertuaient à stériliser les germes démoralisa- 
teurs renfermés dans les auteurs profanes, mais il en 
était de leurs explications comme il en fut plus tard des 
éditions ad usum delphini, simple initiation et avant- 
goût pour la lecture des éditions non expurgées. On 
pouvait amender les textes, estomperles récits, user des 
euphémismes, on ne pouvait changer les mœurs pu- 
bliques et les idées politiques, qui faisaient de l’initia- 
tion à la culture classique la préparation nécessaire à 
toutes les carrières importantes. 

1] y avait encore une autre raison de ne pas rompre 
avec les classiques. Tertullien lui-même avait convenu 
que leur connaissance était « indispensable pour acqué- 
rir la science des choses divines 2». Saint Augustin 
expose qu'il est nécessaire de connaître l’histoire, 
lhistoire naturelle, l'astronomie, l'architecture, la 
médecine, 1 agriculture, la dialectique, la rhétorique 
l’arithmétique, pour comprendre l’Écriture sainte #. 
Même la philosophie païenne peut être mise utilement 
à contribution et comme, malgré tout, il se trouve 
des esprits timorés à la pensée de cette infiltration 
païenne, saint Jérôme leur explique la situation par 
un apologue: «Saint Paul, dit-il, avait lu dans le 
Deuléronome 5 qu’il faut raser la chevelure et les sour- 
cils de la femme captive, l’épiler, lui couper les ongles 
et la prendre ensuite pour femme. Pourquoi s'étonner 
que, charmé des beautés de la sagesse païenne, je désire 
faire une Israélite de cette servante, de cette captive, 
et, qu'après l'avoir rasée, c’est-à-dire purifiée de ce qui 
est chez elle à l’état de mort, de son idolâtrie, de 
ses erreurs, de ses dérèglements, je la prenne pour 
épouse 5?» Contre le reproche qu’on lui adresse d’avoir 
cité les auteurs païens, le même saint Jérôme s'excuse 
par l’exemple de saint Paul, qui inséra dans l’épiître à 


1S. Augustin, De doctrina christiana, 1, IV, ce, 1-11, P. L., 
t. xxxIV, col. 89-90. — * Tertullien, De idololatria, c. x, 
P. L.,t. 1, col. 675. — 5, Augustin, De doctrina christiana, 
111, P.L.,t: XXx1V. — Tbid,, 1.11, c. XL, P. L,,t/XxXx1V, 
col. 63. — 5 Deut., ΧΧΙ, 12. — 45, Jérôme, 
P.L., Ὁ ΧΧΗ, col. 66 7, Episl xx, PL ἢ, ΧΧ 
— ᾿ Epist., LXX, P. L,, t. ΧΧΙΙ, col. 665; cf. S. Augustin, 


ÉCOLE 


1784 


Tite des vers de Méninlre et d'Épiménide?, et d’ail- 
leurs il pense légitimer la versification métrique latine 
pour l'avoir, dit-il, retrouvée dans l'Écriture 5, 

On arrivait par ce détour à une réhabilitation des 
classiques, laquelle rejaillissait sur leur œuvre et devait 
en rendre Ja lecture permise et inoffensive. La préten- 
due correspondance de Sénèque avec saint Paul, les 
relations imaginaires de Platon avec le prophète Jéré- 
mie leur confèrent une siluation dont bénéficient dans 
une certaine mesure Épictète cet Virgile. Le cas de ce 
dernier est particulièrement remarquable; les chrétiens 
ne peuvent se résoudre à l’ignorer, ils l’attirent à eux et, 
grâce à la quatrième églogue, lui décernent un brevet 
d’orthodoxie qui étend ses effets jusque sur l’ Énéide. I 
nous en faut retenir deux conséquences: c'est que 
l'ingéniosité des défenseurs de la littérature classique 
ae pouvait être réduite à de semblables argumentations 
que si l'hostilité de ses adversaires était bien intransi- 
seante. En se résignant à invoquer des moyens de 
défense qui peuvent nous paraître chétifs et ridicules, 
les partisans des classiques songeaient beaucoup plus à 
faire reculer leurs contradicteurs et à gagner la cause 
des lettres par des arguments victerieux qu’à satisfaire 
la postérité par un choix de raisons acceptables. Ils 
couraient au plus pressé et, en obtenant le maintien des 
maîtres de la pensée dans l'éducation classique finis- 
sante, ils assuraient leur passage de plain-pied dans 
l'éducation chrétienne à l'heure où celle-ci, succédant à 
l'autre, deviendra toute l'éducation, lorsque l'Église 
prendra la direction morale et intellectuelle des peuple 
d'Occident. ὴ 

Ce faisant, les inspirateurs de l'éducation renouvelée 
rendaient un grand et précieux service, et ce n’est pas 
le seul. Saint Augustin — car il faut toujours en revenir 
à lui comme au législateur intellectuel du haut moyen 
âge — marque l'usage, ou, si l'on veut, la mesure de 
jouissance compatible entre l’étude des lettres et 
l'esprit chrétien. Les lettres ne doivent pas être culti- 
vées pour elles-mêmes, mais pour l'utilité qu'on en peut 
retirer; c’est la condamnation de la doctrine de l’art 
pour l’art. Dans chacun des arts libéraux il faut libérer 
l'essence de tout ce qui en est l’altération : erreurs 
d'interprétation accumulées au cours des siècles, par 
exemple, la dialectique est exclusive de l’ergotage, la 
rhétorique du sephisme, l'astronomie de l’astrologie, 
la botanique de l’empirisme. « ΠῚ faut l'avouer d’ailleurs, 
l'éducation chrétienne n’était pas seule intéressée à 
ce travail de purification. La réaction contre les super- 
stitions, la réaction contre l’abus de la rhétorique et de 
la dialectique était bienfaisante. Les chrétiens étaient 
détournés des arts libéraux par les subtilités de l’ensei- 
gnement. Saint Augustin s’éleva contre le préjugé qui 
faisait craindre l’éloquence à cause de la fausse élo- 
quence ?. I] le fit au nom de la religion chrétienne; il 
appuya, comme toujours, son avis de versets empruntés 
à l'Écriture; il aurait pu invoquer simplement le bon 
sens οἵ l'expérience des chefs-d'œuvre d'où avait été 
tirée la technique de l’art oratoire. Jamais les grands 
orateurs n'avaient confondu la véritable éloquence 
avec le verbiage et la préciosité. En rendant la première 
place à l'invention dans l’art oratoire, saint Augustin 
reprenait la tradition de la saine rhétorique. 

« Voici quelle a été, au rv° siècle, l'opinion des Pères 
latins sur les lettres classiques. Le rôle qu'ont joué 
saint Jérôme et saint Augustin, l'influence qu'ils ont 
exercée sur toutes les écoles chrétiennes, ont recom- 


De doctrina christiana, 1. 11, ©. x1, P. L., τς XXXIV col. 61, 
--- 5 5. Jérôme, In Job, pref., P. L., t. xxvu, col. 1081: 
Interp. chron. Eusebii, præf., P, 1... ἢ, Xxvn, col, 36, — 
*S, Augustin, Contra Cresconium, grammaticum, 1. 1, €. 7, 
P, L., t. xLui, col. 447; plus loin, ον 11, ébid., col, 448, saint 
Augustin distingue soigneusement l'éloquence de la sophis- 
tique, 


as 


RE EE 


mandé cette opinion, mais ce serait, croyons-nous, 
une erreur que d’en faire une doctrine engageant dès 
Hors l'Église entière. Tout d’abord l'autorité n'avait pas, 
cette époque. le caractère qu’elle a eu plus tard, 
iand l'Église d'Occident a formé un grand corps uni 
us le pouvoir pontifical. Il n’est guère que l'Écriture 
ont le respect se soit, à ce moment, universellement 
mposé. De plus, la méthode d'enseignement n’a jamais 
été assimilable à un dogme. Enfin, les raisons pour 
lesquelles les Pères n'avaient pas répudié les lettres 
. profanes n'étaient pas immuables 2. 
_  XIX. LES ÉCOLES DE LA GAULE. — Pendant la se- 
conde moitié du rve siècle, l’enseignement scolaire 
connut en Gaule une véritable prospérité. Les témoi- 
gnages rendus par saint Jérôme *et par Symmaque * 
_sont corroborés par les textes du code Théodosien rela- 
_ tifs à ces écoles. Il ne faut pas cependant se flatter 
… de dresser une statistique des écoles de la Gaule à une 
date déterminée. « Les écoles sont des organismes déli- 
_ cats qui disparaissent aussi facilement qu'ils ont été 
_ créés. Pour qu'une école cesse d'exister, il suffit de la 
mort d'un maître célèbre ou de la suppression d’une 
subvention; et, dans la détresse du régime fiscal des 
_ provinces, les curies, on peut le supposer, furent sou- 
vent réduites à cette extrémité. La situation florissante 
d’une école à une époque n’autorise aucune affirmation 
pour le siècle suivant. Ainsi, au 1rre siècle, il y avait eu 
écoles célèbres à Marseille et à Autun. Existaient- 
5 encore à la fin du 1ve? Nous l’ignorons et nous 
us garderons d'affirmer avec l'Histoire littéraire 4 
entre 350 et 400 les écoles d’Autun étaient, à n’en 
douter, très florissantes, parce qu’elles avaient été 
trées autrefois par le rhéteur Eumène, morten 311. 
De même, Ausone, dans l'Action de grâces, rappelle, à 
opos du rhéteur Titianus, qui vécut au mre siècle, 
existence des écoles municipales de Lyon et de Besan- 
. Nous n’oserions, sans autre témoignage, soute- 
Ir que ces deux villes étaient encore, ausièclesuivant, 
centres de culture classique, tant les causes de 
organisation locales ont été nombreuses 5. » 
… Grâce à Ausone, et pour cette dernière période du 
ve siècle, nous savons avec certitude l'existence 
d'écoles à Toulouse, à Narbonne, à Poitiers, lesquelles 
. comptaient dans leur corps professoral certains de ses 
_ amis, et encore les écoles d’Angoulème, de Saintes 
εἴ, peut-être, d’Auch. L'école de Trèves nous est un 
peu mieux connue et nous savons que les professeurs y 
jouissaient de traitements plus élevés que ceux des 
utres métropoles; peut-être n'était-ce là qu'une 
forme de ce que nous appellerions l’ « indemnité de 
vivres », car Trèves étant résidence impériale, les 
budgets particuliers s’en ressentaient. 
Ces écoles ne recevaient encore que le patronage des 
péreurs, mais en pareille matière le patronage 
nonce et introduit le contrôle. En Gaule, au rve siè- 
cle, les empereurs interviennent sans façon dans le ré- 
me intérieur et, sous prétexte de choix des maîtres, 
cèdent à l'éviction de l'intervention municipale, 
dis seule agissante. Le rescrit de Julien, en 362, ne 
irque pas une innovation mais une aggravation ?, 
ai accentue le caractère officiel des écoles publiques. 
u reste, il importe de le dire, les écoles de Gaule du- 
nt beaucoup à Julien’. 
Elles doivent plus encore à Gratien. En 276, ce prince 
en ojgnit à Antoine, préfet du prétoire, de veiller à ce 
16, dans les cités les plus peuplées, les maîtres les 


M: Roger, L'enseignement des lettres classiques d'Ausone 
uin, in-S°, Paris, 1905, p. 141-142. — τ, Jérôme, 
Î Cxxv, P. L., t. xxu, col. 1075. — * Epist., 1x, 
édit. Seek, p. 260; cf. 1. VI, ep. χχχιν, ibid., p. 162. — 
VD. Rivet, Histoire lilléraire de la France, t. 1 b, p. 7. — 
Ausone, Graliarum actio, p. 7.——* M. Roger, op. cit., p. 3. 
—1 Code Théodosien, 1. XILE, ΕἸ}. rt, lex 5.—* À. Lavertujon, 


ÉCOLE 


1786 


meilleurs, rhéteurs et grammairiens, fussent chargés 
de l’enseignement du grec et du latin’. Le trésor 
se chargeait de leurs appointements, e fisco emolumenta 
donentur. On peut discuter la question de savoir si ce 
fiscus représente la caisse municipale ou le trésor 
impérial, mais la véritable importance de ce rescrit se 
trouve dans le fait que les empereurs n'avaient pas 
renoncé à stimuler une institution dont l'influence 
avait été considérable dans l’expansion des idées ro- 
maines. Nous voyons, en outre, qu’on avait le choix 
entreles maîtres ; seul, l’enseignement du grec manquait 
de professeurs compétents. Pour x porter remède, 
l'empereur Gratien attirait à lui les meilleurs péda- 
gogues et leur assurait une rétribution fixe; apparem- 
ment, s’il supplantait les curies municipales, c’est que 
celles-ci avaient failli à soutenir l’enseignement, dont 
l’organisation, la surveillance et la charge pécuniaire 
leur étaient jusque-là réservées. Enrétablissant les écoles 
sur les garanties du trésor public, les maîtres en renom 
ne se dérobaient plus, comme ils l'avaient fait pour 
répondre aux chichetés de la curie. Évidemment les 
écoles privées devenaient des rivales redoutables et 
« c’est à cette situation que remédia Gratien, soit que, 
sur l’avis de conseillers comme Ausone, il voulût 
maintenir une forme d’enseignement devenue tradi- 
tionnelle et conserver à l'État le contrôle sur les 
maîtres les plus éminents, soit qu'un fléchissement 
dans le nombre ou l'instruction des Gaulois capables 
d'exercer des fonctions publiques lui révélât l’exis- 
tence d’une crise scolaire et qu’à certains indices il 
reconnût la nécessité d’un effort nouveau pour marquer 
profondément dans les esprits l'empreinte romaine ?.» 

Les écoles privées furent-elles désertées au profit des 
écoles publiques raïeunies? Nous ne saurions le dire 
avec certitude; il est certain que la plupart des pro- 
fesseurs célébrés par Ausone enseignaient dans les 
écoles officielles, mais ce qui n’est pas douteux, c’est 
la tendance des empereurs à imposer les vues, les mé- 
thodes et les professeurs de l’État dans les écoles pu- 
bliques. Les contemporains ne semblent pas s’en être 
offusqués. La Gaule romaine n'était peut-être pas à tous 
les degrés de la popu'ation ce paradis terrestre que 
la pax Romana prétendait organiser, mais si les souf- 
frances"demeuraient trop réelles, l'esprit d'opposition 
avait disparu et nulle revendication d'indépendance 
nationale ne se faisait plus entendre au point de vue 
politique. L'empire, l’empereur, la société romaine 
apparaissaient comme la forme définitive dans laquelle 
se moulait le génie gaulois et l’école s’adaptait elle 
aussi au type imposé. La sujétion des premiers temps 
après la conquête avait fait place à une collaboration 
intime, à laquelle les Gallo-Romains apportaient un 
dévouement d’autant plus sincère que leur capacité 
les faisait appeler à prendre une part de plus en plus 
large non seulement dans l'administration, mais encore 
dans le gouvernement impérial. D'autre part, con- 
scients de ce qui leur manquait encore, ils savaient à 
quel prix mettre le talent organisateur de Dioclétien, 
qui les avait tirés du chaos,et le talent militaire de 
Julien, qui les avait sauvés des barbares. En cette 
occasion, le danger avait été assez grand et assez pro- 
chain pour faire sentir davantage aux Gaulois quel 
intérêt les unissait à Rome. 

« L'éducation romaine convenait d'autant plus à la 
Gaule, qu'entre toutes les provinces vraiment roma- 
nisées, c'était une des plus pénétrées de l'influence de 


La Chronique de Sulpice-Sévère. Texte crilique et commentaire, 
in-4°, Paris, 1896, t. 11, p. χχχιν. — * Code Théodosien. 
1. XIII, tit. rx, lex 11. — '° M. Roger, op. cit., p. 27. Signalons 
aussi les immunités consenties aux professeurs, Code Théo- 
dosien 1. XIII, tit. ur, lex 1 ; tit. 1, lex 4 ; elles sont confirmées, 
en 414, par Honorius et Théodose, Code Théodosien, 1. XIII, 
tit. nr, lex 16. 


1787 


Rome, une de celles où la surveillance de l'État était 
le plus étroite. On peut dire que la fonction de l’école 
en Gaule était de former les sujets gaulois de l'empire 
à la vie romaine. Et elle paraît bien s’être adaptée 
à cet effet. A leur auditoire, les maîtres répétaient que 
le citoyen est subordonné à l’État, que l’homme bien né 
doit rechercher les honneurs, et que, pour atteindre ce 
bien suprême, la voie la plus sûre est l'éloquence. 
Après Quintilien, ils célébraient la discipline, qui pro- 
cure « la puissance, les honneurs, les amitiés, la gloire 
« dans la vie présente et dans l’avenir ᾽ν. Magistrats et 
avocats, fonctionnaires de tout ordre et de tout rang, 
devaient posséder des connaissances juridiques et 
être exercés à la parole; de ceux à qui elle déléguait la 
moindre parcelle de son autorité, Rome exigeait qu'ils 
eussent l'esprit romain et cet esprit on l’acquérait dans 
les écoles. Le séjour des empereurs en Gaule, le déve- 
loppement de la bureaucratie, la création des titres de 
noblesse ? donnèrent aux ambitions un but moins 
lointain et accrurent sans doute la clientèle des écoles * 
Emilius Magnus Arborius était en passe d'arriver à 
tout quand la mort le prit, jeune encore; Tiberius 
Victor Minervius pouvait tout, grâce au millier 
d'élèves qu'il avait formés. « L'enseignement se con- 
fondant avec la pratique, la rhétorique avec l'élo- 
quence et avec les talents administratifs, les maîtres 
obtiennent eux-mêmes des charges publiques : les 
rhéteurs Nepotianus ὁ et Exupérius 5 occupent des 
présidences et Ausoneest nommé consul. Cet avance- 
ment est régulier. Ausone ne considère pas qu'il doive 
cet honneur à d’heureuses coïncidences ; il estime avoir 
parcouru le cursus normal orateur ‘. » 

La plus florissante et la mieux connue des écoles de 
la Gaule au rve siècle, c’est l’école de Bordeaux (voir 
Dictionn., τ. τας col. 1057 sq.). A cette époque, les écoles 
de Marseille étaient en pleine décadence, celle d’Autun 
subsistait, mais sans grand éclat : le centre d’épanouis- 
sement intellectuel s'était déplacé vers l’Aquitaine. On 
ne proclamera jamais trop la reconnaissance de la 
Gaule envers Dioclétien, quiramena pour un siècle dans 
ce pays une paix profonde et tous les bienfaits de la 
civilisation. Grâce à la modération de Constance Chlore 
et nonobstant les édits persécuteurs de ce même Dio- 
clétien, les édifices chrétiens, peu nombreux et peu 
considérables, furent seuls atteints, les individus et les 
communautés furent épargnés et, avec eux, la frater- 
nité sociale. La romanisation de la Gaule, entreprise et 
poursuivie pendant quatre siècles, depuis la con- 
quête, avait été lentement progressive; ce ne fut qu’au 
1ve siècle que les lettres latines conquirent et transfor- 
mèrent les intelligences. Ce fut le grand éveil d’une 
race particulièrement douée et les prémisses de ses 
hautes destinées littéraires. Ace moment, ilsembleque 
le bruit des armes, les menaces encore lointaines d’in- 
vasion barbare inquiètent ce qui subsiste de vie intel- 
lectuelle dans les vieux centres gaulois et précipitent sa 
décadence et sa fin; le silence se fait peu à peu sur les 
écoles de Marseille et d’Autun; Trèves ne jouit que 
d’une existence factice, elle n’est qu’une place d’armes 


Inst. orat., XII, xt, 29; Tertullien, Apologelicus, €. XIV, 
P. L., t. 1, col. 350, disait des lettres qu’elles formaient ad 
prudentiam et ad liberalia officia —" Cf. Fustel de Coulanges, 
L'invasion germanique, p. 166.—* M. Roger, op. cil., p. 29.— 
* Ausone, Prof., 16, 18. -- " Ibid., 18, 13.—* Symmaque lui 
écrit, Epis!., 1, 20 : … iler ad capessendos magistratus sæpe 
litteris promoventur. Iæc parentum instituta consulatus tui 
argumenta sunt, cui morum gravilas, et disciplinarum vetus- 
tas curulis sellw insigne pepererunt. M. Roger, op. cit., p. 30. 
— 7 La Professorum commemoratio n'a pas été composée 
après 385. — * Prof., 2. — ? Prof., 3. S. Jérôme mentionne 
son enseignement en Aquitaine, en 354. — % Prof., 17. — 
Vers 335, d'après l’Hist. litt. de la France, t. 1 b, p. 98. - 
τε Prof., 16; précepteur de Delmate et d'Hannibalien, césars 
en 335.— 1" Prof., 4. — M Prof., 5; il enscignait à Rome en 


ÉCOLE 


1788 


et la vie universitaire y végète. C’est en Aquitaine 
qu’elle fleurit. L’Aquitaine sera le pays littéraire par 
excellence au rve siècle. Elle tiendra, dans la Gaule de 
la décadence, la même place que la Provence au temps 
des césars. On l’opposera, comme une province in- 
struite, paisibleet vraiment romaine, au -reste de la 
Gaule, à demi-barbareet sans cesse troublé par le bruit 
des armes. Ellefournissait des rhéteurs au monde latin 
tout entier. Saint Jérôme relève l’éclat de son enseigne- 
ment. Symmaque attribue à des maîtres aquitains 
tout ce qu’il possède d’éloquence. Ausone a composé 
un récit des souvenirs que lui avaient laissés tant 
d'hommes éloquents ou diserts et cette Professorum 
commemoralio nous conserve les noms jadis populaires, 
aujourd’hui oubliés, de ces maîtres en bien dire !. 

C'étaient les rhéteurs : Tiberius Victor Minervius*, 
qui avait enseigné à Constantinople et à Rome * avant 
de revenir à Bordeaux; Latinus Alcimus Alethius; 
Æmilius Magnus Arborius!, qui enseigna successive- 
ment à Toulouse, en Espagne, à Constantinople, où il 
mourut; Exuperius, rhéteur à Toulouse, puis à Nar- 
bonne!?; Luciolus, condisciple d’Ausone, et mort pré- 
maturément#; Attius Patera, plus ancien que les pré- 
cédents #; Attius Tiro Delphidius, son fils, contempo- 
rain d'Ausone ©; Alethius Minervius, le fils de Tibe- 
rius #; Censorius Atticus Agricius !, plus jeune qu'Au- 
sone, quoique mort avant lui; Nepotianus, ami d'Au- 
sone τ; Sedatus, rhéteur à Toulouse »; ses fils ensei- 
gnèrent à Narbonne et à Rome ?’; Staphylius, né à 
Auch ?; Dynamius, qui naquit à Bordeaux, mais véeut 
en Espagne 33; Rufus *, rhéteur à Poitiers: le rhéteur 
Axius Paulus "". 

Puis viennent les grammair ens : Leontius, plus âgé 
qu’Ausone #; Corinthius et Spercheus ?, qui avaient 
appris le grec, sans beaucoup de succès d’ailleurs; Me- 
nestheus, grammairien grec ?’; Jucundus *#, frère de 
Leoniius, ami d'Ausone, dont le mérite était fort con- 
testé; Macrinus, maître d'Ausone tout enfant ; Phœ- 
bicius Concordius Sucuro °°, grammairien à Bordeaux ; 
Ammonius Anastasius, grammairien à Poitiers °°; Her- 
culanus, neveu d’Ausone *, qui mourut très jeune, 
avant que son oncle ait cessé d'enseigner; Thalamus, 
qui, lui aussi, mourut jeune, alors qu'Ausone était 
encore enfant #; Citarius, grammairien grec %, ami 
d’Ausone; Marcellus, grammairien à Narbonne “; Cris- 
pus #; Urbicus, grammairien grec %*; Acilius Glabrion, 
condisciple d’'Ausone ὅτ, Celui-ci professa lui-même à 
Bordeaux pendant trente années et, dans ses Souvenirs, 
il n’a fait place qu'aux morts #,sauf un seul *’,etne cite 
que des professeurs nés à Bordeaux 9, mais n'ayant pas 
tous enseigné à la même époque. Tous cependant, au- 
tant qu’on en peut juger à l’aide d’allusions éparses, 
étaient fidèles interprètes du programme pédagogique 
tracé par Quintilien dans l’/nslilulion oratoire, et ce: 
trait de ressemblance avec les rhéteurs et grammai- 
riens d'Afrique à la même époque mérite d’être relevé#i. 

La transformation intérieure de Bordeaux contri- 
buait à faciliter à cette ville les rôles politique et intel- 
lectuel qui lui étaient échus. Après une période de pros- 


335.—15 Prof., 6; il enseignait en Gaule au temps de la jeu- 
nesse de saint Jérôme, Epist., cxx, P. L., t. xxm, col. 982; 
ne mourut pas avant 380, — 16 Prof., 7; peut-être était-il 
fils de Tiberius Victor Minervius. — 17 Prof., 15; mort vers 
370; cf. Hist. litt. de la France, t. 1, part. 2, p. 203. — " Prof., 
16.— 19 Prof., 20.— 2° Prof., v.12.— #4 Prof., 21. —*# Prof: 
22. — # Ausone, Epigr., XLI-XLVUI. — %# Ausone, Epist., 
VI, IX, X, ΧΙ. Dans l’epist. 11, il est question d’une œuvre 
de Paulus, le Delirus. — Ὁ Prof., 8. —?** Prof., 9. —% Prof., 
9.—*9 Prof., 10. — 2 Prof., 11.—%° Prof., 11.—% Pro/., 12: 
— 33: Prof., 13. —% Prof., 14. — % Prof., 19. —% Prof. 22: 
— "6 Prof., 22. ---- 951 Prof., 25. --- % Prof., 23.—-% Staphylius. 
‘o Prof., 21. “ Jullien, Les professeurs de littérature 
dans l'ancienne Rome, p. 133 ; M. Roger, L'enseignement des 


“lettres, Ὁ. 5-6; P. Monceaux, Les Africains, p. 48. 


1789 


périté commerciale presque excessive, la ville avait été 
détruite, rebâtie sur un espace resserré, réduite à une 
activité restreinte, en apparence du moins, car les tem- 
péraments aquitains peuvent et savent se résigner à 


. l'infortune et même à l’indigence; mais au silence et au 


repos, jamais. Ce besoin d’activité se diritea vers un 
objet nouveau sans rien perdre ni compromettre de son 
intensité. Les commerçants devinrent rhéteurs, mais 
ils n’oublièrent pas toutefois leur premier état et, tout 
en s’instruisant, ne renoncèrent pas à s'enrichir. L'école 
de Bordeaux sortit de ces transformations. 

Elle naquit de rien. On n’a gardé aucun souvenir du 
ludus dans lequel on apprenait aux petits Bordelais à 
lire, à écrire, à compter. Ce fut vers l’an 300 environ 
que les empereurs y créèrent un cours complet d'étude 
qui s'abrita dans un local nommé auditorium ?. L'école 
ainsi créée ne compta, comme toutes celles de la Gaule 
auave siècle, que deux facultés ou classes : la grammaire 
et la rhétorique ?. La première renfermant elle-même 
deux sections : la classe grecque et la classe latine. On 
peut supposer que l’université de Bordeaux a eu suc- 
cessivement comme recteurs, au rve siècle, Nazarius, 
Patera, Alethius, mais ce ne sont là que des conjec- 
tures. - 

Nous connaissons mieux le public qui fréquente les 
cours. Presque tous les jeunes gens de condition libre, 
plébéiens, fils de propriétaires municipaux, nobles ou 
sénateurs, suivent régulièrement les cours, également 
accessibles aux enfants des familles d’affranchis. Dans 
les classes supérieures se rencontrait une société des 
plus mêlées et parmi laquelle on pouvait apercevoir les 
fils des plus bauts personnages de l’administration, les 
petits bourgeois et les indigents, auxquels il fallait sou- 
vent faire remise des droits d'inscription. « Il est pro- 
bable que toutes les villes de la Gaule fournissaient leur 
contingent d'étudiants à l’université de Bordeaux. 
Ausone nous donne à ce propos un précieux renseigne- 
ment. La chaire de Minervius forma deux mille séna- 
teurs, mille avocats. Ilfautsans doute doubler ce chiffre 
pour avoir le nombre total d'étudiants auxquels Miner- 
vius donna des leçons à Bordeaux, et il ne paraît pas y 
avoir enseigné plus de trente ans, ce qui donnerait, pour 
lui seul, un minimum de deux cents étudiants par an- 
née. C’est un chiffre considérable et qu'il serait difficile 
d'atteindre de nos jours dans nos facultés littéraires. 

« L'État paraît avoir surveillé les mœurs des étu- 
diants, la manière dont ils se logeaient et les distrac- 
tions qu'ils prenaient. On leur recommandait de ne 
point trop fréquenter les spectacles; on veillait à ce que 
les repas de corps ne fussent pas très nombreux. Les 
étudiants étaient inscrits sur les registres du cens pu- 
blic. 11 est à peu près certain qu'ils étaient croupés, ἃ 
Bordeaux même, en corporations, et que chacun de ces 
corps — comme ceux de la grande université d'Athènes 
— était uniquement formé d'élèves suivant les leçons 
d'un même maître. Ils avaient leurs bannières, leurs 
réunions, leurs banquets surtout. La vie universitaire 
ne différait guère de celle qu'on menait à Paris au 
xrme siècle, ou qu’on mène de nos jours à Heidelberg. 

« Du reste, l’empereur lui-même tenait à ce que les 
études ne souflrissent pas de ces associalions. Sans 
doute, on faisait passer des examens de sortie aux étu- 
diants. En tout cas, des notes étaient envoyées sur eux. 
chaque année, à l'administration centrale, et la loi nous 
indique pourquoi. « Nous tenons, dit un empereur, à 
α connaître les mérites de chacun des élèves, afin de dis- 
« tinguer ceux dont l'État pourra un jour avoir besoin. » 
1 y avait de véritables dossiers attachés à chaque étu- 


1 Ge terme s appliquait non seulement au local, mais 
à l'ensemble des maîtres et des élèves qui s'y rassem- 
blaient.— * C. Jullian, Ausone et Bordeaux. Études sur les 
derniers temps de la Gaule romaine, ih-8°, Paris, 1898, p.65 sq. 


ECOLE 


1790 


diant, et les bureaux les consultaient lorsque ces étu- 
diants postulaient quelque place dans l'administration. 
C'était de ces écoles, en ellet, que sortaient les avocats 
du fisc, les secrétaires du palais, les chefs des bureaux, 
les directeurs des finances. C’étaient de véritables écoles 
d'administration, des séminaires politiques placés sous 
le contrôle permanent de l’État. Nous savons en parti- 
culier que c'était surtout parmi les écoles gauloises que 
se recrutait le haut personnel de la bureaucratie impé- 
riale. 

« Certaines questions intéressantes restenL malheu- 
reusement sans réponse. Y avait-il des conditions d'âge 
requises pour être inscrit à l’école? Jusqu'à quel point 
les cours étaïent-ils fermés? Les jeunes filles pouvaient- 
elles suivre les cours comme étudiantes”? Sur c2 dernier 
point, il est probable qu'il en fut à Bordeaux comme 
dans les écoles de Rome et d'Athènes, et que l'accès des 
cours fut permis aux femmes. L'université d'Athènes 
possédait, au rv° siècle, un certain nombre d’étuJiantes 
appartenant à la meilleure société, et, à Rome, filles et 
garçons s'asseyaient parfois sur les mêmes bancs. Sé- 
nèque se plaint quelque part que les ieunes Romaines 
vinssent à l’école moins pour y chercher des leçons de 
sagesse que des occasions de plaisir, non ad sapienltiam 
sed ad lururiam. Les Bordelaises que nous connaissons 
paraissent avoir été plus sérieuses et avoir mieux pro- 
fité de l’enseignement qu’elles ont reçu. Sabine, la 
femme d’Ausone, faisait des vers; une autre avait étu- 
dié la médecine « à la manière des hommes x, more piro- 
rum. 

« Enfin, les étudiants payaïent un droit d'inserip- 
tion. Ce droit n'allait pas, comme de nos jours, dans 
les caissés de l’État. Il était perçu directement par les 
professeurs. Les cours les plus suivis étaient ceux qui 
rapportaient le plus au maître; les professeurs les plus 
écoutés étaient les plus riches. Quelques professeurs 
généreux, comme Alcimus, exemptaient les pauvres 
gens du droit d'inscription ὃ.» 

Il semble que l’école, telle que nous pouvons l’étu- 
dier à Bordeaux et dans la Gaule du rv* siècle, comporte 
le développement entier de l’enseignement, depuis ἴα 
classe enfantine jusqu’à la sortie de la rhétorique. D: 
jeunes maîtres font leurs débuts dans les classes infé- 
rieures, tels Macrinus # qui apprit à lire à Ausone, Cris- 
pus " qui enseigna les premiers éléments aux enfants, 
Ausone lui-même, qui recevait, nous dit-il, les enfants 
« à leur sortie de nourrice » *: 


…… mullos lactantibus annis 
ipse alui. 


Les méthodes pédagogiques ne différaient guère de 
ce que nous les avons vues quelques siècles auparavant, 
à Rome ou à Pompéi,et Ausone encourage son petit- 
HISUE 

Tu quoque ne metuas, quamvis schola verbere mullo 

Increpel et truculenta senex geral ora magister : 

Degeneres animos timor arquil, at {ἰδὲ consla 

Intrepidus, nec Le clamor plagæque sonantes 

Nec matulinis agitet formido sub horis, 

Quod sceptrum vibrat ferulæ, quod multa supellex 

Virgea, quod fallax scuticam prætexit aluta, 

Quod fervent trepido subsellia vestra tumultu, 

Pompa loci et vani fucatur scæna timoris. 


« Ne tremble pas, malgré les coups nombreux qui 
retentissent dans la classe et la mine rechignée de ton 
vieux professeur, La peur décèle une âme dégénérée. 
Sois maître de toi, sois sans crainte; que les gémisse- 


— °C, Jullian, op. cit., p. 71-75. —! Ausone, Prof., 11. 

5 Ausone, Prof., 22. — * Liber Protrepticus, v. 67, édition 
Schenkl, p. 39. * Liber Protrepticus, v. 24-32, édition 
Peiper, p. 262. 


4791 


ments, que le fouet qui résonne, que l’effroi du châti- 
ment ne t’agitent pas dès le matin, parce que le roi de 
la férule brandit son sceptre, parce qu'il a une riche 
provision de verges, parce qu’il a, le traître, affublé son 
martinet d'une molle lanière, parce que vos bancs bour- 
donnent d’un frémissement de terreur; oublie ce pres- 
tige du lieu, ce vain appareil d’épouvante. » 

Les premières leçons, le premier alphabet donné à 
l'enfant concernaïient la langue grecque !, car la Gaule 
du rve siècle assista et concourut activement à une ten- 
tative de renaissance de l’hellénisme. ἃ Bordeaux, 
comme dans presque tout le reste de l'empire, c’est par 
le grec que s’ouvre l'éducation. Le père d’Ausone ne sut 
jamais bien le latin, mais la langue grecque lui était 
familière. Ausone apprit dès ses premières années « le 
sens et la prononciation des mots grecs ». L’école de 
Bordeaux possède. entre autres « grammairiens grecs », 
Mnestheus, Spercheus, Romulus, Corinthus, qui ensei- 
gnèrent avec « mince profit et peu de gloire », et Cita- 
rius de Syracuse, qui, à leur différence, trouva à Bor- 
“eaux la richesse et la renommée. 

Le premier livre qu’on mettait aux mains des bam- 
bins élait presque toujours Homère. Paulin de Pella, 
qui fut élevé à Bordeaux, nous raconte qu'après sa cin- 
quième année — les études sérieuses commençaient à 
cet âge — on le força d’apprendre « la doctrine de So- 
crate, les récits guerriers d’Homère et les voyages d’'U- 
lvsse ᾽ν. Ce n'étaient évidemment encore que des exer- 
cices de lecture, mais le maître insistait déjà pour qu’on 
marquât bien le sens“, qu’on plaçât exactement les 
inflexions et les intonations ὁ. Ausone conseille comme 
premiers livres de lecture l’{lade ὃ et les œuvres de 
linimitable Ménandre ὅ: on passera ensuite à Horace ?, 
Virgile 8, Salluste * et Térence 1°. 

La distinction entre l’enseignement de ce premier 
maître et celui du grammairien n’est pas nettement 
marquée. Il est clair que les bambins ne pouvaient être 
assommés d’explications dans le genre de celles que 
développait le professeur de grammaire, mais aussi, ce 
qu’on nommait « la grammaire. était chose fort compré- 
hensive. Elle embrassait, outre la grammaire propre- 
ment dite, lasyntaxe et la métrique, l'histoire littéraire, 
l'histoire politique, la science des étymologies et des 
notions de musique, d'archéologie et de droit. Et lors- 
qu’on jette l’anathème à nos programmes surchargés, 
il est utile de se rappeler que l’auditoire d’un profes- 
seur de grammaire ne dépassait pas la quinzième an- 
née. Après une lecture lente, bien articulée, du texte, 
mettant en valeur les bizarreries de l’accent ou les dif- 
ficultés de la prononciation, le professeur abordait 
l’explication grammaticale et littéraire. On traduisait 
les passages difficiles et on se pâmait à l'approche des 
beautés classées à l’avance : ceci n’était encore que dé- 
lassement; enfin, on discutait le passage expliqué. Pour 
la grammaire, le maître invoquait Probus et Scaurus #; 
pour l’histoire, les institutions, la mythologie, il puisait 
à pleines mains dans les 600 volumes de Varron *, Rien 
n'échappait au commentaire. « Si l’on veut se rendre 
compte de ce qu'il fallait savoir en ce temps pour être 
un bon philologue, et de la manière dont on enseignait, 
qu'on lise les scolies sur Virgile conservées sous le nom 
de Servius. Il y a de tout dans ces notes, de la religion, 
de la science, de l’histoire et des mathématiques. Le 
grammairien, au 1v° siècle, n’est qu'un scoliaste parlant. 
Une leçon n’est qu’une bigarrure de scolies #,» On ne 
peut songer sans effroi aux effets d’un pareil régime sur 


1 Ausone, Prof., 9, v. 10. — Σ Paulin de Pella, Euchar., 
v. 117. — * Ausone, Lib. Protrept., v. 49.— 4 Jbid., v. 47. — 
5 Jbid., v. 46; Paulin, op. cil.,v. 73.— * Lib. Protrept., v. 46.— 
? Ibid., v. 56.—* Ibid., v. 57; Paulin, op. cit., v.75.—" Lib. 
Protrept., ν. 61. — 1° Ibid., v. 58.— 1 Prof., 16, v. 12; 21, 
v. 6; Epist., xvim, v. 27 : Scaurus et Asper.— # Prof., 21, 
v. 70; Epist., XVI, V. 28.— τ C, Jullian, op. cit., p. 84. — 


ÉCOLE 


1792 


les élèves et sur les maitres. Lorsque le jeune Paulin de 
Pella apprenait, dès l’âge de cinq ans à peine, « les 
dogmes de Socrate 1" », lorsque le petit-fils d’Ausone 
gavait sa cervelle des fatras chronologiques, onomas- 
tiques, etc., élaborés à son intention #, on s'explique 
mieux l’ornière encyclopédique dans laquelle versent 
Ausone et saint Augustin lui-même. Tout les arrête et 
leur devient occasion ou prétexte à des explications 
interminables, trop techniques si elles ne sont qu’un 
éclaircissement jeté en passant, trop superficielles si 
elles visent à approfondir ou simplement à poser le 
sujet scientifique. Gardons-nous de croire cependant 
que les petits Gaulois du 1v® siècle aient déchiftré So 
crate ou Platon dès l’âge de cinq ans. Sous ce titre 
rébarbatif de Dogmata Socralus, on leur offrait sans 
doute des maximes, des sentences, des aphorismes 
dans le genre peut-être de ceux qui firent la célébrité 
de La science du bonhomme Richard. Ausone envoie à 
un ami les Apologues de Titianus pour ses fils; c'était 
une traduction latine des fables de Babrius. Telle était 
l’assise profonde sur laquelle on édifiait l'éducation 
morale de l’enfant; et tout en développant son intelli- 
gence, le maître se préoccupait de préparer le moment 
où serait possible un enseignement plus élevé. Ausone 
dit qu’il attendait, pour commencer cette éducation 
morale des enfants, qu'ils eussent atteint l’âge de la 
puberté 1, On peut juger des pièces qu'il mettait sous 
leurs yeux grâce à ses petites compositions intitulées : 
De ambiguitate eligendæ vitæ, De viro bono, De septem 
sapientibus, etc., c'était le fonds commun de préceptes 
anonymes et souvent anodin; qui ont, de tous temps, 
alimenté cette littérature. 

Lorsqu'il recevait des mains du grammairien les 
petits prodiges, bourrés de notions hétéroclites, que 
restait-il à faire au rhéteur? Ce n'étaient plus des en- 
fants, avant tous dépassé la quinzième année; ce n'é- 
taient pas des hommes et on pourrait croire que le rhé- 
teur n’avait d’autre destination que de présider, de 
surveiller les. jeunes gens au cours des années de 
croissance morale décisives pour leur existence entière. 
Ce n’est pas cependant la pondération, la maturité 
qu'on loue et qu’on recherche en eux. Staphylius possé- 
dait d’autres dons : une voix persuasive, une parole 
calme et bien réglée 17; E. M. Arborius était éloquent, 
impétueux τ; Exuperius avait « une éloquence sans 
apprêt, une démarche imposante, une parole majes- 
tueuse, le geste et le maintien élégants, une parole 
abondante ?* »; Patera, T. V. Minervius ont des dons 
tout semblables, mais ce qu’on célèbre soigneusement 
chez chacun d’eux, c’est la mémoire *. Mérite non 
moins prisé, ces maîtres parlent infatigablement sur 
des sujets de concours, des panégyriques, des contro- 
verses fictives: bref, le meilleur des réputations s'ap- 
puie sur le don de la mémoire et l’aptitude à la décla- 
mation. Ce sont ces talents que les rhéteurs cherchent 
à développer parmi leurs élèves. La rhétorique forme 
au barreau, à la magistrature, aux finances, elle affine 
et achève les jeunes gens qui se destinent à la poésie, 
à l’histoire, au professorat. Nous nous faisons des rhé- 
teurs l’idée de charlatans et, de la rhétorique, l’idée 
d'une charlatanerie; c’est une conception très nette et 
très inexacte. L'expression estun peu vague sans doute, 
mais elle s'applique à une méthode plutôt qu'à un pro- 
gramme. Qui dit rhétorique dit manière d'exposer dans 
une forme volontairement littéraire. Les rhéteurs de 
Bordeaux ne sont pas, comme on est trop disposé à le 


M Euchar., ν. 73. — %# Ausone, De fastis, édit. Schenkl, 
p. 119; cf. p. 226. — 14 Lib. Protrept., v. 74. — 11 Prof., 21, 
ν. 7. — τς Parentalia, 5, v. 18; cf. L. Couture, Emilius Ma- 


gnus Arborius et les rhéteurs aquitains au 1 V® siècle, dans Revue 
d'Aquitaine, 1859, t. ux, p. 13-21, 557-561, 581-588; 1860, 
t. αν, p. 129-132, 142-148, 193-198, 395-401, 523-527, etc. 
— 39 Prof., 18, v. 1. —* Prof., 2, v. 22: 5, 15: 16,13; 21,7. 


1793 


croire, d'insupportables bavards, mais des maîtres qui 
se piquent de ne rien exposer, qu'il s'agisse des sciences 
les plus rigides : droit, morale, histoire, sans conserver 
le souci du bien-dire. L'écueil de leur enseignement est 
dans sa forme même; ils ne conçoivent pas l’exposition 
sous une forme tempérée, mais seulement en manière 
de discours et, à tout le moins, de conférence. Or, ils ne 
savent pas et ne voient pas que « l’éloquence continue 
ennuie », qu’elle déprave le goût littéraire et retire en 
profondeur tout ce qu’elle ajoute en séductions, d’où 
le péril d'être superficiel par le souci trop marqué d’être 
attrayant ou ingénieux ou émouvant. Le grammairien 
n'avait pas composé avec cette préoccupation, le rhé- 
teur s’y abandonnaït sans réserve; question de procédé, 
mais, en définitive, la matière sur laquelle on s’exerçait 
ne différait guère. Au lieu du commentaire, c'était la 
déclamation, mais la matière était toujours les auteurs 
classiques. 

« Il ne nous reste aucun litre des conférences faites 
par les orateurs bordelais. Mais on peut deviner que les 
sujets traités ne différaient guère de ceux qui étaient 
en vogue dans l'empire depuis le 1°7 siècle, et dont les 
Déclamations de Sénèque nous offrent un choix si com- 
plet. C’étaient, j'imagine, des discours de morale, des 
développements historiques, des plaidoyers fictifs, tra- 
vaillés surtout à grand renfort de périodes, de méta- 
phores et d’allusions. Les harangues de Libanius et, 
mieux, celles d'Himérius peuvent nous donner une 
idée de l’enseignement de Patera et de Minervius. 
comme les panégyriques d’Eumène nous donnent une 
idée de leur style. C’étaient des morceaux extraordi- 
nairement soignés, apprêtés et pompeux, souvent creux 
et sonores. Comme sujets, ce sont ceux que nous pour- 
rions donner en dissertation ou en discours dans nos 
classes de rhétorique ou de philosophie, plus difliciles 
cependant et cherchés un peu plus loin. L’ensemble est 
Vanalyse à outrance de la même idée, tournée et retour- 
née à satiété. C’est de la casuistique littéraire plus que 
de la rhétorique. La déclamation du rve siècle est déjà 
le type du sermon du moyen âge  » 

Et cependant le défaut, ou le vice essentiel, de cette 
méthode pédagogique n’était pas tant dans l'exposition 
superficielle et grandiloquente que dans l’investigation 
fragmentaire, concassée, qui est caractéristique des 
scolies et exclusive de la connaissance d'ensemble et 
de la recherche logique. Combien réduit fut le nombre 
de ceux qui, à travers et derrière le double écran du 
commentaire et de la déclamation, atteignirent les 
idées et l'idéal même avec lesquels on prétendait les 
mettre en contact? A cette question, c'est mille ans de 
décadence qui donnent la réponse. Progressivement on 
en viendra à vénérer l'œuvre, à en justifier les fai- 
blesses, à en réhabiliter les erreurs, à en consacrer tous 
les mots. Il est vrai qu'à ce moment Pierre Lombard 
aura remplacé Homère, et nous n’avons plus, heureu- 
sement, à nous en occuper. 

XX. AUSONE. — Le personnage d’Ausone n’est pas 
plus négligeable que son œuvre littéraire, mais c'est 
principalement le professeur émérite qu’un enseigne- 
ment poursuivi durant trente années a rendu insépa- 
rable de toute étude consacrée aux écoles du ve siècle. 
De l'influence exercée sur l’État par le ricochet du pré- 
ceptorat d’un empereur, pas plus que du don poétique 
d'Ausone, nous n'avons à nous occuper. Seulement, la 
destinée voulut qu'Ausone tournât en vers tout ce 
qu'il voulait dire et que son œuvre presque tout en- 
tière se soit conservée; dès lors, bon gré mal gré, l’excel- 
lent homme fait figure de poète et le poète fait tort au 
professeur. 

Ausone était de souche purement gauloise et le 


τ C, Jullian, op. cit., p. 90-91. — ? P. de Labriolle, La cor- 
respondance d'Ausone et de Paulin de Nole, in-12, Paris, 1910, 


ÉCOLE 


1794 


tableau qu'il a tracé de sa famille, les portraits qu'il a 
dessinés de chacun de ses membres est aussi aimable 
que réconfortant. « C’est déjà, comme on l'a très bien 
dit ?, une famille française avec son intimité jalouse, 
sa solidarité affectueuse et un peu exclusive. » Le père 
était médecin réputé, l’oncle maternel n’était autre que 
cet Æmilius Magnus Arborius, avocat célèbre dans 
toute la Gaule Narbonnaise et professeur de rhétorique 
à Toulouse; celui-ci fut l’initiateur, le guide du jeune 
homme, qu’il détermina les parents à lui confier. 
Les heureuses dispositions d’Ausone l'avaient séduit et 
il lui donna sa formation intellectuelle, ses premiers 
enthousiasmes et ses premières ambitions; mais Arbo- 
rius mourut jeune et Ausone, vers sa vingtième année, 
était revenu à Bordeaux y achever ses études. Son rêve 
ne pouvait plus être que de suivre l'exemple de l'oncle 
Arborius et, une fois clos le cycle de ses initiations 
littéraires, il obtint une chaire de grammaire. Il avait 
alors vingt-cinq ans; à cinquante-cinq ans il était pro- 
fesseur d’éloquence, sans quitter Bordeaux; c’est le 
seul changement que lui avaient apporté trente années 
d'existence, pendant lesquelles, malgré quelques fonc- 
tions municipales à lui confiées, on peut dire que l'en- 
seignement l’accapara en entier. Cette vie à mi-côte ne 
le satisfaisait pas complètement, il souhaitait une 
destinée plus éclatante, mais, soit modération, soit 
timidité, il se résignait à son lot et quand les honneurs 
suprêmes du consulat vinrent le trouver, c'était d’un 
vieux professeur qu'ils ilustraient la carrière finis- 
sante. Pour n'être que professeur, mais pour l'être 
excellemment, Ausone avait depuis longtemps renoncé 
aux succès du barreau. : Aussi, malgré les lassitudes 
de sa volonté, malgré les heures d’énervement, ne 
cessa-t-il une minute de faire son devoir. Il fut un 
admirable professeur, plus solide que brillant, plus 
sensé qu’éloquent, plein d’esprit et d’enjouement, 
mais sûr, sans charlatanisme. ἃ l'université de Bor- 
deaux, il semble avoir été assez longtemps éclipsé par 
son compatriote Minervius, que l’on comparait dans 
le monde entier à Quintilien et à Démosthène. Cepen- 
dant Ausone ne témoigna pas à l'égard de ce collègue, 
qui fut son maître, la moindre jalousie. Ce qui le 
montre bien, cest que nous connaissons Minervius 
surtout par ce qu’Ausone nous dit de lui. Voilà un rare 
exemple de franche camaraderie. Il en parle avec une 
admirable sincérité et une expansion touchante. On 
devine qu’il s’est résigné sans peine à vivre à côlé 
de lui comme un collègue inférieur, ccllega minor *. 
Cette supériorité s’imposait à Ausone avec une Si 
grande évidence qu'il n’essayait pas de s’y soustraire. 
N'est-ce pas Minervius qui, au terme d’une longue 
partie de jeu, avait pu redire sans une seule erreur 
tous les coups de dés qui avaient été joués, avec le 
nombre exact de points "Ὁ 

Ausone était du nombre de ces heureux auxquels 
leur tâche quotidienne apporte intérêt et délassement. 
Il ne souhaitait plus, à mesure qu l’âge semblait éloi- 
gner les perspectives ambitieuses, que la joie d'une 
existence plantureuse et paisible. Un mariage riche, 
deux enfants lui promettaient un long avenir de bon- 
heur domestique, quand sa femme mourut, âgée seule- 
ment de vingt-huit ans 5. Ce fut l’unique chagrin pro- 
fond de sa vie. La tendresse des uns, l'estime des 
autres, la reconnaissance d’un grand nombre lui fai- 
saient une vie adaptée à sa nature d'esprit. A peine 
s’accordait-il un bref délassement, quelques vers rapi- 
dement écrits; il eût pensé dérober quelque chose à son 
devuir professoral en s'attardant à ces bagatelles et le 
plus rare éloge peut-être qu'on puisse lui donner, celui 
qui donne la plus haute mesure de sa conscience et de 


Ρ. 5. — * C. Jullian, op. cit., p. 27. — ᾿ Prof., 1, V: 15. — 
5 Parentalia, 15. 


1795 


sa passion dans le métier d’éducateur, c'est que, pen- 
dant ses trente années d'enseignement, tout entier à 
sa chaire, il ne composa aucune Ge ses œuvres impor- 
tantes ?. 

Nous n'aurions pas à discuter la Guestion contro- 
versée du christianisme ou du paganisme d’Ausone ? 
si l’œuvre de ce parfait rhéteur, de ce professeur émé- 
rite, ne nous oftrait ure «illustration » du conflit soulevé 
au sujet des résultats de l'éducation classique sur les 
idées morales et sur les croyances religieuses. Dans 
l'œuvre abondante et variée de cet écrivain qui ne 
nous a rien laissé ignorer de ce qui concerne sa famille 
et lui-même, il faut renoncer à découvrir un témoignage 
direct de sa croyance. Tout au plus peut-on réunir un 
certain nombre d’allusions et de vraisemblances, assez 
obscures d’ailleurs pour avoir procuré à d’excellents 
‘esprits les arguments désirables pour soutenir le pour et 
Je’ contre. Dans la vie extérieure et dans la carrière 
professorale d’Ausone, des indices ont été relevés, 
contredits, tiraillés, réfutés tant et si bien que leurs 
données incertaines se plient aux opinions contra- 
dictoires; rien à attendre de ce côté. Dans ses écrits 
les traits les plus significatifs nous instruisent bien peu. 
On ne peut guëére retenir que les trois suivants : 
l'Oratio matulina, d’une irréprochable orthodoxie et 
d’une inspiration scripturaire évidente; les Versus 
paschales, qui célèbrent le Créateur envoyant au monde 
un Rédempteur; les Versus rhopalci, dont l’authenti- 
cité est discutée, mais pour des raisons assez faibles. 
C’est encore une prière à Dieu, qui régénère le pécheur 
par le baptême et qui, par le suppiice du Christ, rend à 
l'homme la vie perdue. Le poète rappelle le souvenir 
d'Étienne lapidé, de Paul converti, et demande pour 
lui-même la foi et le salut. On peut dire que ces trois 
compositions établissent le christianisme d’Ausone, 
mais, « d’autre part, si nous supprimons par la pensée 
l'Oratio malutina, les Versus paschales, les Versus 
rhopalici et ces quelques mots d’une lettre à Paulin de 
Nole : « J'ai ja ferme confiance que, si Dieu le Père et 
« le Fils de Dieu exaucent les vœux d’une bouche pieuse, 
« tu pourras être rendu à nos prières... », si nous sup- 
primons ces textes, la quasi-totalité de la poésie d’Au- 
sone apparaît foncièrement païenne. 

r Qu'on lise telle pièce, comme, par exemple, la 
Precatio consulis designati, i n'y a pas une ligne, pas un 
tour, pas une invocation., soit à Janus, soit à Pomone, 
soit à Saturne, à Jupiter, au Soleil, qui ne porte la 
marque du paganisme le plus authentique. 1] accepte 
même des formules qui sont en opposition directe avec 
les croyances chrétiennes ou qui impliquent à leur 
endroit un doute inadmissible. Ainsi, s'adressant à son 
collègue Minervius, il Jui dit: e Et maintenant, si 
« quelque chose subsiste après l'heure suprême, tu vis 
Ὁ encore, avec le souvenir de ton existence close désor- 
+ mais ;si rien ne demeure et que de l’éternel repos tout 
« sentiment soit exclu, tu as vécu pour toi et nous nous 
« réjouissons de ta gloire. » 

«ἘΠῚ ce qui est plus significatif encore peut-être, 
c'est à quel point (abstraction faite des pièces indiquées 
plus baut) l'esprit chrétien, même sous ses formes les 
plus adoucies, est absent de cette œuvre. On sent que 
ra morale antique, avec ses conseils, non pas impératifs, 
mais persuas'fs, de modération et de juste équilibre 
saflisait amplement à Ausone. Le paganisme, magni- 
fique héritage de belles sentences et de beaux vers, 


:C. Jullian, Ausone el son temps, dans Revue histo- 
rique, 1891, t. xLVI1, p. 141-166; 1592, 1. XLVIH, p. 1-38. 
— ?: Contre le christianisme : Tillemont, Hist. des empereurs, 
in-4°, Paris, 1701, t. v, p. 184; Baillet, Jugement sur les 
poëtes, t. 11, p. 470; de La Bastie, dans Mém. de l'Acad. des 
inscr., t. XV, p. 125-138; Muratori, Anecdota bibl. Ambros., 
τα, p.114; Speck, Quæstiones Ausonianæ, Vratislaviæ, 1874, 
p. 1-21; Martino, Ausone εἰ les commencements du christia- 


ÉCOLE 


1796 


était vraiment la patrie de sa pensée. Ausone était du 
nombre de ces âmes tempérées et heureuses à qui tout 
a réussi et qui, satisfaites de la vie et des biens qu’elle 
leur a offerts, ne connaissent ni les dégoûts, ni les 
incertitudes, ni les remords où le sentiment religieux 
trouve son meilleur aliment. 

«ἃ considérer son œuvre, qui ne laisse pas απ d’être 
un peu déconcertante, nous pouvons nous former de 
lui deux images différentes, et opter entre l’une ou 
l'autre pour des raisons également légitimes : l’image 
d’un rhéteur païen qui, par complaisance pour les 
maîtres du jour, versifie exceptionnellement quelques 
sujets chrétiens; celle d’un rhétheur chrétien, si bien 
habitué par la discipline de l’école à se mouvoir dans 
le cercle des réminiscences profanes, qu’il en compose. 
presque uniquement la trame de sa poésie. Pour ma 
part, j'opterais pour la seconde image. Je ne doute 
guère qu'Ausone n'ait été nominalement chrétien: 
le caractère et, çà et là, l’accent des morceaux de cou- 
leur chrétienne m'inclinent à cette conclusion. Mais 
il convient de souligner en même temps l’éclectisme 
surprenant de cet esprit si étrangement hospitalier 
aux conceptions les plus hétéroclites et qui, dans la 
même pièce, les associe sans eflort ἃ. C’est là une atti- 
tude qui nous étonne aujourd'hui. Elle s'explique par 
l’époque où vécut Ausone, époque des luttes suprêmes 
entre le paganisme déjà à demi-mort et le christianisme 
désormais victorieux. Auscne a suivi le courant qui 
portait laristocratie gallo-romaine vers un culte auquel 
l’avenir réservait visiblement tant de promesses : au 
surplus, quelque part qu'il y ait faite dans ses actes et 
dans ses gestes, le christianisme est resté chez lui à 
fleur d'âme 5. » Il possédait dans sa mémoire et dans sa 
bibliothèque tout un assortiment de divinités quelque 
peu défraïchies, qui continuaient à l’enchanter et l’atti- 
raient à de fâcheuses licences qui respectaient la poésie 
mais blessaient la morale. Bahlse disait-il, « si la page 
est obscène, la vie est pure ». Lasciva est nobis pagina, 
vita proba; et sa conscience se trouvait en repos. La wie 
future ne paraît pas le préoccuper du tout et la vie 
présente lui semble décidément douce et juteuse; 
il s’abreuve de tous les plaisirs qu'elle lui présente et 
ignore absolument les délicatesses que la morale chré- 
tienne impose à ceux qui font profession de la suivre. 
Cet idéal est celui de la plupart de ses contemporains, 
mais il nous intéresse plus particulièrement lorsque 
nous le rencontrons chez un homme qui a élevé la jeu- 
nesse pendant toute une génération. 

XXI. L'EXSEIGNEMENT EN GAULE AU \!° SIÈCLE, — 
Les documents relatifs aux écoles publiques deviennent 
rares et leur contenu est vague pour toute cette période 
du vesiècle, pendant lequel un important travail poli- 
tque s’accomplit en Gaule : l'élimination de la puis- 
sance romaine. Pareil travail ne va pas, on le com- 
prend, sans un bouleversement matériel peu favorable 
à la culture des lettres. Pendant la première moitié 
de ce siècle, certaines provinces passent des Romains 
aux peuples barbares qui envahissent la Gaule : Bur- 
gondes, en 413, installés dans le voisinage du Rhin; 
Wisigoths, en 419, établis dans la deuxième Aquitaine; 
Francs, un peu plus tard, en possession de la première 
Germanie et de la deuxième Belgique. Pendant la 
deuxième moitié du ve siècle, on peut constater que 
toutes ces peuplades se sont largement étalées au delà 
des limites d’abord consenties. En 460, les Burgondes 


nisme en Gaule, Alger, 19063 pour : D. Rivet, Hist. lit. 
de la France, t. 11 ὃ; G. Boissier, La fin du paganisme, t. "M, 
p. 79; Bloch, La Gaule romaine, Paris, 1901, p. 405; A. Bau- 
drillart, Saint Paulin de Nole, Paris, 1905, p. 9; R. Pichon, 
Études sur l'hist. de la littér. lat. dans les Gaules, Paris, 1906, 
p. 202; P. de Labriolle, Le christianisme d'Ausone, dans 
op. cil., p. 53-63.— * Ausone, Epist., xx V1, 112.— * Prof., 
26, v. 13-14. —* P. de Labriolle, op. cit., p. 62-63. 


se sont répandus en Viennoiïise et en Lugdunaise; en 
5, les Wisigoths occupent, outre l’Aquitaine, la 
Narbonnaise et l'Auvergne; vers 480, on rencontre des 
efs francs établis à Cambrai, à Soissons et au Mans. 
Quant à l’Armorique, sa sécession était, dès le début 
du ve siècle, un fait accompli. 
‘Ces invasions, jadis représentées sous des couleurs 
ouvantables, sont devenues depuis des cessions béné- 
oles et toutes pacifiques de territoires consenties par 
ὃ pire romain à ses alliés. Cette explication, sur 
elle nous reviendrons en son lieu, permet de mon- 
dans le gouvernement mérovingien le continua- 
, tout ensemble volontaire et contraint, des insti- 
lions romaines. Le sort de l’enseignement des lettres 
des écoles publiques a-t-il suivi celui des autres in- 
utions? On pourrait être tenté de le croire si, fran- 
issant un espace de trois ou quatre siècles, on retrou- 
t entre les mains des écoliers du vire et du rx° siècle 
mêmes auteurs et les mêmes rudiments qui servaient 
1 rve siècle à la formation des écoliers gallo-romains. 
il importe de ne pas s’y méprendre, dans cet inter- 
e de quatre siècles, études et écoles ont été dure- 
éprouvées. 
wasion pacifique, la substitution, par une sorte 
glissement, des peuples barbares aux fonctionnaires 
mains n'a pas été simplement un épisode adminis- 
tr ΜΠ; les populations y ont été grandement et pénible- 
intéressées. Si les barbares protestent de leurs 
vonnes intentions, il faut reconnaître que les actes ne 
pondent guère aux paroles. Le contrat conclu entre 
empereurs et leurs hôtes obligés ne ressemble en 
à une invitation adressée à ces derniers, mais 
e usurpation tolérée, faute de pouvoir s’y opposer. 
empereur Sévère concède à Athaulf l’Aquitaine, à 
odoric la Narbonnaise, à Euric l'Auvergne, conces- 
5 spontanées, a-t-on hâte de nous apprendre, mais 
tespontanéité a suivi la prise de possession préalable 
r les envahisseurs. Tout ceci ne va pas sans quelques 
olences, quelques dégâts, des meurtres, des ruines; 
onditions peu propices au développement de l’ensei- 
mement. Et en eflet, si on passe aux détails, on ren- 
contre partout et à tout moment la preuve du désordre: 
lerres, sièges, pillages. D'une part, l'empire, ou du 
" joins ce qu'on était habitué à appeler de ce nom, l’ad- 
r ministration défaillante, l’armée tiraillée, Ja noblesse 
gallo-romaine ambitieuse, les curies municipales ter- 
ées; d'autre part, les chefs barbares brutaux et cau- 
Jeux, avides et féroces : c’est un enchevêtrement 
Ὶ inoui d'intrigues, de rivalités, d’empiètements, de 
… \rahisons à l’état permanent, qui entretiennent le pays 
tier dans un état d’agitation continuelle. Au milieu 
cet ébranlement, quelques secousses plus fortes se 
font sentir : c’est, en 451, l'invasion d’Attila; en 458, 
la tentative de la noblesse gauloise d'élever Marcellia- 
à l'empire. La vie des hommes illustres de cette 
oque est dévorée par les désordres sans cesse renais- 
nts, s’il n’était plus exact de dire par le désordre 
anent. Le ve siècle n'offre qu’une suite ininter- 
rompue de catastrophes qui préparent la débâcle finale. 
Les contemporains n’en paraissent pas impressionnés 
outre mesure, bien que ce ne soit pas faute de savoir 
des se passe. L’invasion de 406 les ἃ émus, c’est 
nifeste :. Paulin de Pella*, Salvien de Marseille ?, 
Avit de Vienne, Sidoine Apollinaires nous 
ent que les pillages, les incendies, les spolia- 
ne furent pas limités aux premières années du 
. Ce Paulin de Pella a connu d’étranges extrémi- 


3 Voir le De perversis ælatis moribus ad Salmonem abbatem 
istola, v. 8, dans Corp. scripl. eccles. lal., édit. Schenkl, 
WI, Ὁ. 503, composé vers 408; le Carmen de providentia, 
33 sq, composé entre 406 et 415; le Commonilorium 
entius, composé entre 430 et 440; l’Jtinerarium, τὸν. 
5 de Rutilius Namatianus ; ce dernier n'accorde d’ailleurs 


ÉCOLE 


1798 


tés. Chassé de Bordeaux, il se réfugie à Bazas; un sou- 
lèvement d’esclaves menace sa vie, tandis que les Goths 
et les Alaïns l’assiècent; lui, conclut la paix avec les 
Alaïins, qu’il introduit dans Bazas, forcant ainsi les 
Goths à la retraite. Ruiné en partie, il se met en quête 
d’un asile, tout en conservant une existence opulente, 
mais ruiné une deuxième fois et complètement, il 
végète du prix dérisoire d’un champ, le seul qui Jui 
restât, qu'un Goth a consenti à lui payer *. 

Ce n’est qu’un exemple, mais qui donne une idée 
de l'instabilité de la vie, et cependant les hommes de ce 
temps n’en paraissent pas très angoissés. Est-ce insou- 
ciance ou égoïsme? Observons d’abord que les misères 
que l’histoire rassemble aujourd’hui en quelques pages 
s’éparpillent (avec les milliers d’autres que nous ne 
connaissons pas) sur un grand pays, pendant l’espace 
d’un siècle, et il est clair que la violence sévit tantôt 
sur un point, tantôt sur un autre, à un moment déter- 
miné. Une région est indemne pendant qu'une autre 
est sacrifiée et, si de nos jours, à l’heure tragique de Ja 
guerre, le peuple entier ἃ ressenti partout, chaque jour, 
le contre-coup des douleurs infligées aux départements 
envahis, c’est grâce à des moyens d’information éten- 
dus et rapides σὰς les hommes du v° siècle ne possé- 
daient pas. Une multitude de faits ne parvenaient que 
tardivement ou même jamais à leur connaissance, ainsi 
pouvaient-ils s’illusionner pendant un temps d’après 
le spectacle qui frappait leurs yeux. La résignation les 
y aidaïit et se combinait avec laccontumanre à rendre 
tolérable ce qui nous apparaît aujourd'hui effroyable. 

L'épreuve n'épargne rien, mais elle ne frappe pas 
partout à Ja fois, les institutions ne périclitent et ne 
succombent pas en même temps sur tous les points; 
mais ce qui caractérise la période présente, c’est que, ces 
institutions ébranlées ou ruinées, personne ne prend 
souci, une fois la tempête éloignée, de les relever; ce 
à quoi inlassablement, après chaque désastre, s’appli- 
quait l’empire romain. « Au ve siècle, il est question de 
la défense du territoire, demeuré romain, non de sa 
réorganisation administrative. La province des Gaules 
devient progressivement moins étendue. Après l’éta- 
blissement des «alliés», elle comprenait les Alpes 
maritimes, la seconde Narbonnaise et une partie de la 
première, la Viennoise, la première Aquitaine et la pre- 
mière Lugdunaïise. Mais ces provinces lui sont bientôt 
arrachées. Lyon, Narbonne, Vienne, Autun demeurent 
des villes romaines jusqu’en 460, Clermont jusqu'en 
475, époque où la Province romaine est réduite à Ja 
bande de terre située entre la Durance et la mer. En 
480, après la chute de l'empire d'Occident, Euric 
s'empare d’Arles et de Marseille. Pendant le cours de 
cette période, les empereurs intervenaient en Gaule, 
tantôt pour arrêter par les armes les empiétements des 
barbares, tantôt pour les reconnaître par un trailé, 
tantôt pour réprimer les tendances séparatistes des 
Gallo-Romains. À cela se bornait leur intervention; 
qu’elle s'exerçât par la violence ou par la diplomatie, 
elle ne dépassait pas, quand elle l'atteignait, l’objet 
même qui l'avait suscitée. L'État n’exerçait pas l’ac- 
tion durable, nécessaire pour maintenir intacts les 
différents organismes de la vie romaine. Dans ces condi- 
tions, faut-il admettre que des établissements aussi 
fragiles et aussi dispendieux que les écoles aient pu se 
maintenir, ou faut-il croire encore que, ruinés pour un 
temps, ils aient été relevés ensuite? Quand, aux 
époques de troubles, les écoles disparaissent, elles ne 
renaissent pas d'elles-mêmes aussitôt que le calme 


qu’un souvenir fugitif à l'invasion. —* Eucharisticon, v. 314. 
— * De gubernatione Dei, 1. VI, ©. ΧΙΙ, — * Epist., XXXIV, 
édit. Peiper, p. 37. — " Panegyr. Avili, v. 248-532. — " Eu- 
charisticon, v. 317, 328, 479, 510, 575; cf. 1. Rocafort, Un 
type gallo-romain. Paulin de Pella; sa vie, son poème, in-S?, 
Paris, 1896, p. 57 sq. 


1799 


s’est rétabli. Elles ne figurent ni parmi les rouages 
indispensables d’un État, comme les pouvoirs judi- 
ciaires et administratifs, ni parmi les habitudes de la 
vie, qui ne sont que suspendues et résistent souvent 
aux révolutions les plus violentes. Au xr1° siècle, il a 
fallu l’ordre exprès et la munificence de l’empererr 
pour restaurer l’école d’Autun: au 1ve, qui avait aus:i 
connu les guerres civiles et les incursions des barbares, 
l’action impériale était intervenue pour ranimer le zèle 
des cités et maintenait l’enseignement dans son éclat 
quand le calme s’était rétabli. C’est en vain qu’au 
ve siècle on chercherait un équivalent aux libéralités 
de Constance Chlore ou au rescrit de 376. Nulle part il 
n'apparaît que les empereurs aient alors accordé leur 
appui aux écoles publiques de la Gaule 1.» 

Ce que ne firent pas les empereurs, les princes goths 
ou burgondes le firent encore moins. Ils ont maintenu 
des institutions, des rouages de l’administration gallo- 
romaine parce qu'ils ont reconnu promptement l’uti- 
lité de ces mécanismes dès longtemps adaptés et excr- 
cés en vue du service de l’État et du statut individuel. 
Tel n’était pas le cas des écoles. Les villes, obérées, 
ruinées, se dérobaient avec empressement à la lourde 
charge financière d'assurer l’enseignement pédago- 
gique, l'État et l’empcreur n'étaient plus en situation 
ou en état de le faire utilement, les princes barbares 
ne pouvaient pas être frappés de la nécessité d’entre- 
tenir une discipline scolaire ayant pour objet de main- 
tenir et de propager la culture et les méthodes ro- 
maines. En réalité, on ne peut apporter un seul fait 
qui témoigne ce leur sollicitude pour les écoles. Il est 
vrai que, parmi les institutions empruntées à l'empire, 
se trouvait la chancellerie, dont le maintien semble 
supposer le souci d'entretenir les moyens de recruter 
et de former le personnel par l'étude du latin. Mais au 
début du ve siècle, la chancellerie regorgeait d’em- 
ployés suffisamment initiés à leur besogne pour qu'il 
pût sembler que la graine s’en reproduirait toujours 
en quantité suffisante d’après les besoins, d’ailleurs peu 
étendus. Pendant toute la première moitié du siècle, 
les Gallo-Romains échaudés se précipitèrent avec em- 
pressement dans l’abri un peu précaire que leur ou- 
vraient les chancelleries, et celles-ci ne risquèrent pas 
de manquer de bureaucrates initiés au langage fleuri du 
protocole. De 450 à 480, les provinces romaines four- 
nissent encore aux barbares des ministres et des 
plumitifs suffisamment experts. 

« Quand l’ère des conquêtes est close, quand les 
royaumes barbares s'organisent, c'est encore avec 
le concours des Gallo-Romains que se fait ce travail. 
Après la mort d'Euric, Léon de Narbonne demeure 
auprès de son successeur Alaric 11. La correspondance 
de saint Avit contient plusieurs lettres qu'il écrivit 
pour Gondebaud et pour Sigismond. La rédaction des 
deux codes Lex romana Wisigothorum et Lex romana 
Burgundionum est évidemment en grande partie 
l'œuvre de juristes romains. Peut-être, tout au moins 
chez les Burgondes, y avait-il un plan arrêlé de roma- 
nisation, et ce mouvement, en amenant l'attention sur 
les besoins d’un état stable, eût-il abouti à une res- 
tauration d'ensemble où les écoles auraient trouvé leur 


1 M. Roger, op. cit., p. 55-56. — 5 Jbid., p. 59-60, —? 7bid., 
p. 82, notes 1, 2, 3, cite, pour les discuter et les combattre, 
les affirmations un peu vagues de dom Rivet, Hist. litt. de la 
France, t. 11, p. 3, 25, 39; Ozanam, La civilisation au V® siècle, 
t.1, p. 238-240; C. Jullian, Histoire de Bordeaux, p. 72; Fau- 
riel, Hist. de la Gaule méridionale, 1. τ, p. 416; Ebert, Histoire 
générale de la littérature du moyen âge de l'Occident, t. τ, p.382, 
— * Gennade, De viris illustribus, n. Lx1, dans Corp. script. 
eccl. lat., t. ΧνῚ, p. 349. — 5 L,. Valentin, Saint Prosper 
d'Aquitaine. Étude sur la littérature latine ecclésiastique au 
Ve siècle en Gaule, in-8°, Toulouse, 1900, p. 127, — ® A, 
Bourgoin, De Claudio Mario Viclore, rhetore christiano quinti 
sæculi, in-8°, Paris, 1883, p. 3, note, ? Gennade, De viris 


ÉCOLE 


1800 


place. Mais la question ne se posa pas : la conquête 
franque cemmença ? » et ceux qui ont pratiqué les 
diplômes mérovingiens et les écrits de Grégoire de 
Tours, de Frédégaire et autres, savent à quoi s’en tenir 
sur ce que ceux-ci avaient pu apprendre dans ce qui 
avait gardé, en leur temps, le nom d'écoles. 

On a généralement admis que les écoles romaines 
s'étaient conservées au ve siècle ὅς Or les documents ne 
disent et ne montrent rien de semblable. Au lieu des 
affirmations d’ordre général, rien ne vaut que le 
détail précis et l'enquête locale. 

A Marseille, Gennade signale la présence d'un certain 
rhelor Victorius, mort sous le règne de Théodose et de 
Valentinien, entre 425 et 4504. Le personnage est si 
peu et si mal connu qu’on ne lui constitue un état civil 
qu’à la condition de l'identifier avec le rhéteur Claudius 
Marius Victor ; cela fait, on n’est guère plus avancé, car 
on ignore si celui-ci a enseigné et dans quelle école, 
A Marseille, dit-on? C’est une conjecture. Et s'il l’a fait, 
était-ce dans l’école publique de cette ville? On a pensé 
découvrir une attestation de cet énigmatique profes- 
sorat dans la préface d'un poème, Commentarii in 
Genesim, qui lui est attribué; mais pareille conséquence 
ne relève que de l'imagination. Après avoir ainsi dé- 
couvert un maître, on s’est mis en quête d’un élève et 
c'est Prosper d'Aquitaine sur qui est tombé le sort; 
seulement on ne s'entend pas : tel le réclame pour Bor- 
deaux 5, tel autre pour Marseille 5; peut-être était-ce 
partout ailleurs, car Prosper suivait les cours entre 
410 et 420, époque où la Gaule devait compter encore 
plusieurs écoles putliques. 

A Arles, vers la fin du ve siècle, vieillissait l’Africain 
Pomerius *, que sa connaissance de la grammaire ren- 
dait, au dire d’un hagiographe, singularem et clarumS. 
Ses contemporains le tenaient pour dialecticien et 
rhéteur et, à cause de cela, en haute estime, même 
Eunodius " et Rucirius # le consultaient, mais sur des 
questions relatives à l'interprétation des Écritures. 
Avait-il enseigné publiquement à Arles la rhétorique 
et la grammaire? c’est possible, mais on n’en sait rien. 
Quant à avoir été le maître de saint Césaire, on ne sait 
comment il s'y fût pris, puisque Césaire re‘usa même 
aux instances de ses parents, d'apprendre les arts libé- 
raux !1. 

A Vienne, Sapaudus enseigna la rhétorique après le 
milieu du ve siècle et mourut en 474. Sidoine et Clau- 
dien Mamert l’ont accablé d'éloges, d’où on peut con- 
clure qu'il enscignait et qu'il avait de nombreux élèves; 
mais enseignait-il en public? ceci reste douteux #, 

A Narbonne, nul autre indice de la persistance de 
l’ancienne école romaine que le passage de Sidoine 
Apollinaire disant que Léon de Narbonne, ministre 
du roi wisigoth Euric, commentait la loi des Douze 
Tables 15, De là à avoir exercé un enseignement publie, il 
y a une distance que l'historien ne peut franchir. Tout 
ce qu'il peut consentir à reconnaître dans ce Léon, c’est 
quelque jurisconsulte de cabinet, un avocat consultant, 
un praticien (pragmaticus). 

A Clermont, Sidoine Apollinaire, dans une longue 
épitre datée de 468, fait allusion à l’enseignement de 
Domitius #, Sidoine, écrivant à Aper ", lui rappelle 


illustribus, n. ΧΟΙΧ, dans Texte und Untersuchungen, t. X1w, 
p.96.—$ Vila Cæsarit, 1,9, dans Scriptores rerum merovingica= 
rum, édit, Br. Krusch, t. 11, p. 460, — * Ennodius, Epist., 
1. 11, ἢ. 6, édit. Ἐς Vogel, dans Monum. Germ. hist, Auect. 
antiq., 1885, p. 37. — % Ruricius, Epist., 1. 1, n. 17, édit. 
Br. Krusch, dans Monum. Germ. hist, Aucl. antiq., 1888, 
t. vin, p. 309; et 1. II, n. 10, ibid., ἢ. 318. —1" Vita Cwsa= 
rit, 1, 8-9, édit. Krusch, t. 11, p. 460, — 12 Claudien Ma- 
mert, Æpist. ad Sapaudum, dans Corp. script. eccl. lat., t. xt, 
p. 204-205, — % Sidoine, Carmin., ΧΧΤΠΙ, V. 447; cf, A. Fau- 
riel, Histoire de la Gaule méridionale sous la domination des 


conquérants germains, in-8°, Paris, 1836, 1, 1, p, 408, — 
4 Sidoine, Æpist., 11, n, 2, — 15 Sidoine, Epist., 1V, n. 21, 


< Ps ἡ 


ε 
᾿" 


1801 


qu'il aété instruit à Clermont. Quant au rhéteur Félix, 
il vécut plus tard et, en somme, nous ne pouvons que 
supposer, mais non affirmer, l’existence d’une école 
publique dans cette ville au v® siècle. 

A Lyon, des noms se sont conservés : Ennius, Euse- 
bius, Viventiolus. Le premier enseignait la grammaire, 
spécialement la versification, et il eut Sidoine parmi 
ses élèves, ainsi d’ailleurs qu'Eusebius, qui professait 
la philosophie et la dialectique; mais nous ignorons 
si ces deux maîtres enseignaient dans une école pu- 
blique ou privée; ceci est assez probable au moins pour 
Eusèbe, puisque son élève nous dit qu’il étudia intra 
Eusebianos lares\. 

A Agen et à Périgueux, Loup aurait enseigné la 
rhétorique ?; Sidoine parle de son instruclio rhetorica 
et le compare non à des professeurs mais à gles poètes 
ou à des orateurs. Jean aurait enseigné soit dans le 
Languedoc, soit dans une des Aquitaines *, mais a-t-il 
enseigné dans une école? A défaut de toute mention 
positive bien localisée, il reste permis de croire que 
c'était chez lui, dans l'intimité, que Jean se faisait 
entendre et c’est pourquoi Sidoine nomme ces réunions 
tantôt schola, tantôt magislerium; ce n’était pas à 
proprement parler un professorat et l’auditoire se 
composait de disciples plutôt que d'élèves. 

A Bordeaux, l’école illustrée par Ausone tient-elle 
toujours son rang, ou plus simplement existe-t-elle? 
On s’est peut-être trop hâté de l’attirmer, d’après la 
lecture d'un vers de Sidoine, qui représente Lampride 
déclamant en grec et en latin ὁ: 


Coram discipulis Burdigalensibus. 


« On a conclu de ce vers qu’il enseignait la rhétorique, 
et nous n’y contredirons pas; nous noterons seulement 
que Sidoine n’a pas fait d’autre allusion à son ensei- 
gnement, et que, dans la lettre qu’il écrivait à Loup, 
après la mort de Lampride, et qui est comme son orai- 
son funèbre, atténuée par quelques critiques, il a vanté 
longuement l’homme de lettres sans faire la moindre 
mention du professeur 5. En tout cas, s’il est légitime 
de reconstituer sur le nom de Lampride un enseigne- 
ment de la rhétorique à Bordeaux, il l’est moins, 
<royons-nous, de trouver dans les quelques mots cités 
plus haut la preuve que l’école de Bordeaux subsista, 
sous les Wisigoths, jusqu’à la mort de Lampride ὅ. 

De tout ceci, il semble qu’on puisse induire l’état 
déplorable des écoles de la Gaule au ve siècle. Ce qui 
peut subsister du corps professoral ne nous est signalé 
que pour des mérites distincts de ceux qui font la répu- 
tation d’un maître; ceux-ci ne survivent dans le souve- 
nir admiratif des contemporains que pour avoir été 
orateurs, poètes, jurisconsultes distingués. Sont-ils bien 
des professeurs modelés sur le type du vieil Ausone? 
on croit plutôt apercevoir en eux des conférenciers 
dont la parole se fait entendre moins dans les écoles 
publiques, s’il en reste, que dans la maison du maître 7. 

En regard de cette situation, on pourrait s’attendre 
à ne rencontrer que des ignorants, si l'instruction dis- 
tribuée pendant le 1v° siècle n’avait laissé de profonds 
souvenirs et des esprits fortement imbus de la culture 
classique. Ce sont les hommes qui fréquentèrent les 
derniers les écoles romaines qui transmirent à la géné- 

_ralion suivante, entre 420 et 470 environ, dans les 


2Sidoïne, Epist., 1v, n. 1; Carmin., x, v. 312; 5. Avit, 
ÆEpist., Lvn, édit. Peiper, p. 85. — *? Sidoine, Epist., vint, 
M: 11, — " Jbid., vu, n. 2; cf. Hist. littér. de la France, 
tu, p.535. — 4 Sidoine, Epist., 1x, n. 13. — ὃ Ibid., vin, 
n: 11. — * M. Roger, op. cit., p. 86. — τ Sidoine écrit à 
Ecdicius, son beau-frère : Mitto istic ob gratiam pueritiæ tuæ 
undique gentium confluxisse studia litterarum, tuwque per- 
sonæ quondam debitum, quod sermonis celtici squamam deposi- 
lura nobilitas nune oratorio stylo, nunc eliam camenalibus 
modis imbuebatur. Epist., 11,3: ce terme permet de supposer 


. DICT. D'ARCH. CHRÉT, 


ÉCOLE 


1802 


conditions les moins favorables, certes, ce que des 
maîtres improvisés peuvent communiquer à des dis- 
ciples bénévoles. Si, sur certains points du territoire, 
le succès est plus marqué, il est possible qu'il faille 
l’attribuer à des conditions générales particulières, 
mais elles nous échappent, faute de renseignements mi- 
nutieux sur chaque province et chaque écrivain. Ceux- 
ci reçoivent de Sidoine Apollinare d’extravagantes 
louanges, bien qu'aujourd'hui leurs noms nous pa- 
raissent aussi justement ignorés que leur prose et leurs 
vers; néanmoins l’excellent Sidoine s’'imaginait vivre 
en un siècle littéraire à peine inférieur au siècle d’Au- 
guste. Il est vrai que les principes établis par Quintilien 
sont encore rigoureusement suivis. Dans le cours de 
grammaire, l'élève se met en garde contre les barba- 
rismes " et cultive la bonne prononciation *. L'étude 
du grec conserve ses fidèles, mais ils sont en petit 
nombre #,. La prosodie # et la versification ont plus 
d’adeptes, il est même étrange de constater l’engoue- 
ment avec lequel ces hommes, qui usent d'une prose 
déjà gâtée, se plaisent à manier tous les rythmes : 
hexamètre dactylique, distique, strophes lyriques, 
hendécasyllabe, asclépiade, etc., On se distrait dans les 
jeux de versification, vers rétrogrades, vers rapportés #, 
acrostiches, tant et si bien qu’il n’est plus question de 
poésie mais de tapisserie. Voir Dictionn., t. 1, au mot 
ACPOSTICHE, Col. 369-370. On se complaît dans les 
figures de grammaire “et on « dévore » les classiques : 
Virgile #, Cicéron 15, Horace 17, Térence 15, Stace 2; il 
est visible que Sidoïine se complaît à énumérer tous les 
auteurs qu’il connaît et la liste en est longue 35, d'autant 
qu’il faut y ajouter les poètes chrétiens et les Pères de 
l'Église. De tout ceci se formait une érudition préten- 
tieuse et indigeste, une sous-littérature qui ne vaut 
plus aujourd’hui que par les indices historiques trop 
rares qu’on parvient à en dégager. Que ne nous ont-ils 
conservé quelques joyaux antiques qu'ils ont feuilletés 
et laissé perdre! car nous savons qu’à cette époque 
encore, les écoliers avaient entre les mains, outre les 
écrits que nous venons de nommer, les ouvrages sui- 
vants : la traduction du De corona de Cicéron *, celle 
du Phédon par Apulée *, un écrit de Tite-Live sur 
César 35, les Ephémérides de Balbus sur César 33, l’his- 
toire de Juventius Martialis #, le Purgopolynice de 
Plaute 35, l’Epitreponte de Ménandre 37. L'histoire s’ali- 
mentait toujours aux sources consacrées, l’œuvre de 
Varron *, la Chronologie d'Eusèbe **’. La mythoiogie 
demeurait en honneur comme par le passé. 

La rhétorique, elle aussi, vivait de souvenirs et de 
recettes. Les maîtres et les étudiants rivalisaient de 
déclamations. Sidoine rappelle à l’un de ses amis les 
succès qu’il avait remportés dans cet exercice ὅ9, 
Ailleurs il parle à saint Remi de son recueil de Décla- 
mationes %. Claudien Mamert, dans sa lettre à Sapau- 
dus, vante le miel et l’atticisme de ses déclamations #, 
Il est fréquemment question de la dialectique, elle 
paraît avoir tenu plus de place dans l’enseignement 
qu'au rve siècle. Il en est souvent question *. La phi- 
losophie figurait également parmi les matières étudiées 
en Gaule au ve siècle. Mais ce nom de philosophie était 
alors singulièrement compréhensif et il abritait la mu- 
sique, la géométrie, les mathématiques et l'astronomie. 
Lorsqu'on s’est infligé l'épreuve de lire ce qui reste des 


l’existence de l’enseignement particulier. — * Sidoine, Epist., 
IX, 11. — " Ibid. — 19 Jbid., 1x, 15. — 4 Ibid., v, 21. — 
12 Jbid., 11,10; v,3; van, 4-11 ; 1X, 3,15, 16. — * Jbid., van, 11 ; 
IX, 14.— 24 Jbid., ναι, 9.— 1) Jbid., v,5.— 3 Jbid., vor, 10. 
ἅτ Jbid.,11,9.—24 Ibid., 1V, 12.—1* Carmin., 22.—%° Carmin., 
9, v. 211-216, 217-317; 23, v. 125.— πα Epist., 11,9. —% Ibid, 
— % Jbid., 1x, 14. — * Jbid. —% Ibid. — 85 Jbid., τ, 9. — 


#7 Jbid., τν, 12. — ?* Ibid., τι, 9; vint, 6. — 3" Jbid., vrur, 6. 

— 50 Jbid., v,5.—% Ibid., x, 7. — 3. Ad Sapaudum, édit. 

Engelbrecht, p. 205. — # Epist., αν, 1; Ad Sapaud., p. 204. 
IV. — 57 


1803 


ouvrages laissés par les hommes de ce temps, on se 
demande ce qu'ils pouvaient lire et comprendre dans 
les œuvres de Platon, d’Aristote, de Plotin, de Por- 
phyre ?, d'Apollonius de Tyane *. Claudien Mamert 
avait même ajouté la lecture des philosophes pythago- 
riciens Philolaüs et Archytas. 

« Comme au siècle précédent, on faisait une part très 
grande aux sages de la Grèce dans la morale. Leurs 
préceptes continuaient à fournir des motifs de déve- 
loppements ou de digressions 4. Sidoine ne fait pas une 
seule allusion à la morale chrétienne. Nous trouvons 
pourtant chez lui quelques scrupules religieux. ἃ pro- 
pos de Claudien Mamert, il note que ce dernier a fait 
de la philosophie «sans blesser la religion 5»; dans une 
longue lettre à Kauste de Riez, il le félicite d’avoir 
purifié la philosophie et d’avoir enrôlé, pour défendre 
l'Église du Christ, l’Académie de Platon δ. Il repreud 
et développe la citation du Deutéronome qui, depuis 
saint Jérôme, servait à justifier aux yeux des intran- 
sigeants l'usage de la philosophie. Mais ce n’est pas 
cette philosophie adaptée à la religion que Sidoire et 
ses correspondants avaient apprise auprès d’Eusèbe, 
Les platoniciens, comme les amis de Claudien Mamert, 
comme Polemius, comme Eutropius, etc. avaient 
étudié les doctrines antiques dans leur forme primi- 
live ?. » 

La disparition d’un très grand nombre d'écoles avait 
eu pour résultat d’appauvrir la culture générale et, à 
une classe instruite, de substituer des groupes, puis des 
individus instruits. La rareté des élèves, la disparition 
des maîtres, la non-publicité de l’enseignement entraî- 
nèrent l’abandon des conditions essentielles de l’in- 
struction classique. L'école en tant qu'organisme avait 
disparu, l’enseignement demeurait à l’état de particu- 
larité individuelle, Hvré au hasard de la naissance, des 
traditions de famile, des relations, de la rencontre et 
du choix d’un maître. « Nous avons donc quelques rai- 
sons de penser que les écoles civiles publiques ont dû 
se maintenir dans la première partie du siècle, peut- 
être jusqu'en 420 ou 430, dans la Province romaine, 
dans quelques villes où la richesse et la prédominance 
des Gallo-Romains offraient des éléments de résistance 
plus efficace. Dans des centres comme Narbonne, Lyon 
ou Bordeaux, on trouvait un fond d'opulence, d’habi- 
tudes et de traditions qui protégèrent mieux le détail 
des institutions; il est vraisemblable, pourtant, que 
déjà la génération de Sidoïine ne fut pas instruite dans 
les écoles publiques. Puis, de public, l'enseignement se 
fit privé et fut donné par des maîtres devant un audi- 
toire plus ou moins restreint. Enfin, les écoles se raré- 
fièrent ou disparurent, et l’enseignement fut donné par 
des maîtres particuliers, auxquels des membres de 
l'aristocratie confièrent l'éducation de leurs enfants. 
L'enseignement avait ainsi parcouru, en sens inverse, 
les différentes étapes qu'il avait autrefois traversées à 
Rome #. » 

XXII. L’IGNORANCE EN GAULE AU VI® SIÈCLE, — 
Pareille situation ne peut tarder à produire ses consé- 
quences. Au vre siècle, la civilisation est gravement 
compromise, la culture est absolument ruinée. Si cer- 
tains historiens ont soutenu que les écoles d’arts libé- 
raux s'étaient perpétuées, silencieuses au point de de- 
venir imperceptibles, c’est que, sacrifiant à des préoc- 
cupations qui seraient respectables si elles s’inspi- 
raient de la probité historique, ils ont imaginé faire 
honneur à l'Église catholique d’un état de choses 
auquel elle n’a pas participé, du moins pour y porter 
remède. La thèse de l’enseignement des arts libéraux 


1 Episl., 11, 6. — * Claudien Mammert, De statu anima, 
ir, 7, édit. Engelbrecht, p. 128. — ? Epist., vi, 3. — 


4 Carmin., 2, v. 156: 23, v. 101. — 5 Epist., 1V, 11. — 
4 Jbid., 1x, 9. — 7 M. Roger, op. cit., p. 74. — " Ibid., p. 87. 
— * Sidoine, Epist., πεν, 10; 1v, 17; ν, 10; van, 12, οἷς, — 


ÉCOLE 


1804 


recueilli: par l’Église à l’heure où l'empire défaillait,. 
est non seulement une thèse, mais encore une hypo- 
thèse dont l’apologétique s’accommode à merveille mais 
que l’histoire ne saurait accueillir. Toute l’éloquence 
déployée n’y peut rien et n’y change rien. On le verra 
avec évidence dans les paragraphes qui vont suivre. 

Ce qui reste des écoles, jadis florissantes, est si pro- 
blématique dès la fin du ve siècle, qu'on ne s'étonne 
plus que, dans un accès de franchise, Sidoine, après 
avoir prodigué les épithètes et les éloges excessifs, se 
trouve réduit à avouer que « la rouille du barbarisme 
ronge la langue latine » et que les lettres ne survivent 
que grâce aux efforts d’une poignée de lettrés ὃ. Saint: 
Avit déclare que, pour être intelligible, il ne faut pas 
avoir un style poli 15, et que peu de gens sont capables 
dès lors de comprendre des vers !. Claudien Mamert 
déplore la disparition croissante des lettres 2. D’après 
lui, l'abandon des études et de la culture intellectuelle 
remonterait déjà assez haut, mais il s’accentuerait 
chaque jour, non qu’il y ait pénurie d’intelligences, 
mais parce qu'on éprouve comme une honte à connaître 
la grammaire, la dialectique, la rhétorique et les autres 
arts libéraux. La philosophie elle-même, si cultivée, 
d’après Sidoine, est regardée, dit Mamert, comme 
guoddam ominosum bestiale #, 

Cette décadence se précipite d'autant plus que les 
derniers partisans de la culture classique disparaissent; 
saint Ruricius meurt vers 507, saint Avit vers 518, 
saint Remi, exténué de vieillesse, en 532. L’excellent 
Grégoire de Tours, qui ne pousse pas le cri d'alarme 
pour provoquer une réaction, mais constate bien plate- 
ment les faits qu’il a devant les yeux, écrit dans la 
Préface de son Historia Francorum que « la culture des 
lettres libérales décline ou plutôt périt dans les villes de 
la Gaule, le bien et le mal s’y commettent également, 
la férocité des peuples s’y déchaîne, la fureur des 
princes s’exaspère » ; et, ce disant, il ne fait qu'exprimer 
l'opinion générale : « On ne saurait trouver un seul 
homme instruit dans la dialectique ou dans la gram- 
maire capable de retracer les faits en vers Ο en prose; 
la plupart en gémissent et disent : « Malheur à notre 
« temps, car l’étude des lettres ἃ péri parmi nous,etl'on. 
« ne trouverait personne capable de consigner par écrit 
« les événements actuels. » 

Le propre exemple de Grégoire ne va-t-il pas infirmer 
son dire ? Hislorien en son temps, il n’a guère à signaler 
que les symptômes d’une décadence, mais il le fait. 
non sans un certain art, car il est vraiment écri- 
vain, il possède un style personnel, avec l'imagination 
vive et parfois l'expression pittoresque. Il a le sens de: 
la vie, la curiosité de l’anecdote, l'adresse du conteur, 
mais tout ceci ne supplée pas à des lacunes lamentables 
de formation, à un langage fautif, à une critique absente. 
Au reste, la présence de quelques hommes heureu- 
sement doués, médiocrement cultivés, capables néan- 
moins de tenir la plume, ne contredit nullement la 
constatation faite de l'ignorance de leurs contempo- 
rains. Ignorance n’est pas le synonyme de sauvagerie, 
mais avoir gardé quelques notions et les transmettre 
dans la mesure où ces connaissances sont indispensa- 
bles aux transactions de la vie quotidienne, n’en marque 
pas moinsune décadence profondeet unedéchéance que, 
pendant plus de deux siècles, la société ne parviendra 
pas à surmonter. Assurément, toutes les écoles n'ont 
pas disparu, puisqu'on peut constater, jusque dans les 
rangs du peuple, la connaissance de l'alphabet; mais 
les rares monuments écrits de cette époque nous 
prouvent qu'entre l'alphabet et l'orthographe il y avait 


τος, Avit, Epist., xL1V, édit. Peiper, p. 77.—15S. Avit, 
Carmin., νὰ, De virginilale, prol, — 1} Claudien Mamert, 
Epist. ad Sapaudum, édit. Engelbrecht, p. 203. — 1» Jbid., 
p. 204; cf. M. Roger, L'enseignement des lettres classiques, 
Paris, 1905, p. 81. 


ἢ 


1805 


dès lors un abîme. L'épigraphie, livrée à des tailleurs 
de pierre pris dans les rangs du peuple, n’est pas beau- 
coup plus incorrecte que la paléographie confiée à des 
secrétaires de la chancellerie. Le texte des diplômes 
royaux et des chartes privées réserve d'inénarrables 
surprises et la tradition manuscrite des conciles, de 
même que celle des écrits de Grégoire de Tours et des 
compositions pieuses des hagiographes, achève de 
montrer que telle est bien la langue, ou, pour mieux dire, 
le jargon du temps. « Il est du plus grand intérêt de 
comparer, dans les monuments historiques publiés par 
J. Tardif, les premières chartes conservées dans l’ori- 
ginal. Celles de Clotaire II de l’an 625 et vers 627; 
Dagobert, vers 628 et 631 à 632; Clovis ΠῚ, vers 640 et 
de l'an 653, de l'an 656, etc., jusqu'à Chiüldéric II, en 
670-671, et Thierry IL, de 677 à 678; puis de 696, etc. 
En parcourant ainsi à grands pas le vu: siècle et la 
moitié du vue, on observe un abaissement lent, mais 
constant, du niveau de l'orthographe et de la gram- 
maire. À partir du milieu du vire siècle, le relèvement 
commence, et il se continue si bien que, vers la fin du 
Ὑπὸ siècle, on trouvera à peine une faute ou deux 
dans toute une pièce . » 

Que faut-il entendre par les termes d'école ou de 
maître qui se rencontrent dans ces textes pitoyables? 
Pas une seule fois il n’est fait mention de grandes écoles 
publiques continuant ou renouvelant les traditions 
enseignantes du τν ὁ siècle. Quand on rencontre dans les 
textes le terme d'école, ou bien il ne signifie rien de 
précis, ou bien il désigne les écoles cléricales ?. Nous 
lisons bien, dans Grégoire de Tours, que Chilpéric 
envoya «des lettres dans toutes les villes de son 
royaume », au sujet de l'instruction, mais il s'agissait 
simplement d'apprendre aux enfants à lire les lettres 
grecques qu'il avait ajoutées à l’alphabet latin. Cette 
intervention n’a rien à faire avec l’enseignement des 
arts libéraux. Ozanam s’étonne de ce silence, mais se 
refuse à croire que les vieilles écoles aient disparu. Il 
est vraiment trop aisé de croire à la persistance d’une 
institution, parce que le procès-verbal de sa disparition 
n'a pas été dressé ὅς, Faute d'écoles universitaires, on a 
trouvé autre chose : une prétendue « académie qui fut 
l’origine de l’école du palais, si célèbre sous nos rois 
de la seconde race; on y donnait des leçons de tous les 
arts convenables à des jeunes gens de la première 
naissance #, » 

XXII. L'ÉCOLE DU PALAIS MÉROVINGIEN. — Son 
existence dura environ un demi-siècle. Fondée en 1846 
par dom Pitra 5, elle fut licenciée en 1897 par M. Vacan- 
dard‘. L'existence d’une « chapelle» royale du palais 
mérovingien (voir Diclionn., t. 111, col. 412) induisit 
Pitra à transformer cette institution en pédagogie. Son 
imagination aidant, il dénombra maîtres et élèves, 
désignant ces derniers chacun par son nom et leur 
traçant un programme d’études qui est bien la fantaisie 


Leu 


#5 


ἃ 1 M. Bonnet, Le latin de Grégoire de Tours, in-8°, Paris, 
1890; p. 83, note 4. — ? Vie de saint Germain, évêque 
de Paris (f 576), 2, par Fortunat, Opera pedestria, édit. 
Br. Krusch, p. 12; de saint Lomer, abbé « Curbionensis » 

“(vers 594), 4 (Mabillon, Acta O. 5. B., t. 1, p. 336); de 
Saint Médard, évêque de Noyon (f vers 567), par Fortunat, 


? 2; édit. Krusch, p. 68; de saint Maimbœuf (—Magno- 


“ 


bodus) (f après 627), 3, dans Acta sanct., oct, t. vu, 
P: 941; de saint Géry { — Gaugericus) (f 629), 2 (dans 
— Seripl. rer. meroving., édit. Krusch., t. 111, p. 652); de 
Saint Germer (f vers 650), 2 (Mabillon, Acta O. 5. B., 
+", p: 475); de saint Herblaud (—Hermelaudus), abbé 
dUndre (f vers 720). 3 (Mabillon, op. cit., t. 111, p. 385). 
De même pour le mot scholares avec le sens d’écolier : 
Vie de saint Eptude, vre siècle, 2 (Script. rer. merov., ἵν ut, 
Ῥ. 1857}: de saint Maimbœuf (Acta sanct., oct. t. vir, p. 942); 
de saint Amé (f 627), 2 (dans Mabillon, Acta O0. 5. B., t. 11, 
p.130); M. Roger, op. cit., p. 91, note. —* M. Roger, op. cit. 
ΟΡ. 93. — ‘ Dom Rivet,Hist. littér. de la France, t. nt, p. 424. 


ÉCOLE 


1806 


la plus divertissante qu'ait lancée un romantique de 
province. On y lit avec stupeur cette découverte : 
« Les littératures nationales, à peine à leur aurore, 
tranchaient déjà sur les traditions classiques. On y dis- 
tinguait avec assez de justesse l’artifice du grec, la 
mesure circonspecte du latin, la splendeur du gallo- 
franc et la pompe anglaise. » Une plus longue citation 
serait euperflue. Un fourmillement de références 
semble étayer ces assertions et prouver la thèse de 
l’auteur. Fustel de Coulanges s’y laissa gagner et 
avança de son côté que les fils des nobles étaient 
amenés de bonne heure à la cour des rois mérovingiens, 
« Pour ces jeunes gens, il y avait, dit-il, une sorte 
d’école. Les empereurs avaient eu un pædagogianum. 
On ne retrouve plus le mot chez les rois francs; mais 
la chose n’a pas tout à fait disparu. Nous voyons les 
plus grandes familles placer leurs enfants à la cour, 
pour qu’ils apprennent ce qui s’apprend dans le palais, 
erudilionem palatinam, aulicas disciplinas. Cette édu- 
cation paraît avoir compris, autant que nous pouvons 
en juger, les lettres latines, l'instruction religieuse pour 
les uns, l'exercice des armes pour les autres, avec les 
connaissances nécessaires à la gestion des emplois 
administratifs; pour tous, l’art de servir le maître 7. » 
Tout ceci est assez spécieux; voyons ce que nous 
apprennent les textes. 

VITA ARNULPHI $: Ut lempus advenit lilerarum 
studiis imbuendus mandatur. Mox ilaque traditus 
præceptori. Cumque jam bene edoctus ad roboratam 
pervenisset ælatem, Gunduljo, subregulo seu etiam rectori 
palatii, consiliario regis, exercitandus bonis artibus 
traditur. Voici donc un jeune noble que son précepteur 
a débrouillé et ce n’est qu’une fois terminée la besogne 
dudit précepteur, jam bene edoctus, que le jeune homme 
est confié au conseiller Gundulphe pour faire ce qu'on 
nommait au xvir® siècle « son académie». En quoi 
consistent les bonis arlibus du texte, c’est le biographe 
lui-même de saint Arneul qui va nous l’apprendre : 
Hunc ille cum accepisset per mulla deinceps experimenta 
probatum jamque Teudberti regis ministerio dignum 
aplavit. Nam virtulem belligerandi seu potentiam illius 
deinceps in armis quis enarrare queal? Il s’agit surtout 
d'exercices du corps, peut-être aussi d'initiation aux 
fonctions administratives, mais il est remarquable que, 
pour entreprendre cette formation, on attend que 
soient terminées les études littéraires proprement 
dites : jam bene edoctus. 

VITA LICINII": Cum jam pleniter edoctus — on 
pourrait arrêter ici la citation — ad roboralam perve- 
nisset ælatem, protinus pater ejus commendavil eum 
Chlotario regi Francorum. Encore un pour qui l’« aca- 
démie» succède aux études littéraires. 

VITA AUSTREGISILI: Cumque in puerilia Sacris 
litleris fuissel institutus el a minore ad robusliorem 
transisset ætatem, in obsequio gloriosi regis Guntramni 


— 5 J.-B. Pitra, Histoire de saint Léger, évêque d'Autun et 
martyr, in-S°, Paris, 1846, p. 20-24, 33; il fut suivi par 
F. Ozanam, La civilisation chrétienne chez les Francs, in-12, 
Paris, 1872, p. 542. —* E. Vacandard, La « scola » du palais 
mérovingien, dans Revue des questions historiques, 1897, 
t. zxr, p. 490-502; Encore un mol sur la « scola » du palais 
mérovingien, dans même revue, 1897, €. LxII, p. 546-561; 
A. S. Wilde, Les écoles du palais aux temps mérovingiens, 
dans même revue, 1903, t. LxxIV, p. 553-556; Vacandard, 
Un dernier mot sur l’école du palais mérovingien, dans même 
revue, 1904, τ LXXVI, p. 549-5 Vie de saint Ouen, évêque 
de Rouen (641-684). Études d'histoire mérovingienne, in-S®, 
Paris, 1902, p. 27-31. — τ Fustel de Coulanges, La monarchie 
franque, in-8°, Paris, 1891, p. 144. — ® Vila Arnulphi, epis- 
copi Mettensis, ce. 1v, dans Mabillon, Acta sanct. Ὁ. S. B., 
t. 1x, p. 150, et dans Monum. Germ. hist, Scriptores rerum 
merovingicarum, t. 11, Ὁ. 432. — * Vita Licinit, ©. vtr, dans 
Bouquet, Hist. des Gaules, t. ut, p. 486.— * Vila Austregisiti, 
episcopi Biluricensis, e. 1, dans Mabillon, op. cit., t. 11, p. 9 


1807 


deputatur a patre, ubi non modicum temporis spatium 
sub sæculari disciplina militavit. Une fois de plus, 
voilà un enfant qu’on instruit de sa religion et, parvenu 
à la vigueur de l’adolescence, on l’envoie à la cour, où il 
fait, sans se hâter, son académie. La sæcularis disciplina 
n’a jamais, dans aucun texte, servi à désigner une 
institution pédagogique. 

VITA POSTERIOR WANDREGISILI τς Cumque adoles- 
cenliæ pollerel ælas in annis, sub præfalo rege Dagoberto 
militaribus gestis ac aulicis disciplinis, quippe ul nobi- 
lissimus, nobililer educatus est : el crescentibus sanclæ 
vilæ moribus, cunctisque mundanarum rerum disci- 
plinis imbutus, «a præfalo rege Dagoberlo comes consti- 
luilur palatii. Ceci est si clair qu'il est impossible de s’v 
méprendre. Le jeune homme s’initie aux manœuvres 
militaires et aux méthodes administratives ?. 

VITA AREDII* : Regi præcellentissimo Theodberto 
commendalur ut eum instruerel eruditione palatina. 
Invenil ergo Aredius,gratiam.. coram rege… in tantum 
ul cancellarius prior ante conspeclum regis adsisteret. 
Et voilà le futur saint Yriex suivant, non une école 
de littérature, mais un cours préparatoire d’adminis- 
tration, plus particulièrement à la fonction de chance- 
lier. 

V1ITA HERMELANDI 4: Hic bealissimus…. litterarum 
eruditoribus sui profectus gralia imbuendus… tradilus 
juil. Quibus præ cunclis coævis sodalibus ad plenum 
eruditus, etc... Parentes aulem ejus videntes eum lilte- 
rarum doctrinis magna ex parle instructum regalibus- 
que militiis aptum, ab scolis eum recipientes regiam 
introduxerunt in aulam, alque regi Francorum eum cum 
magno honore militaturum commendaverunt, qualenus 
per tramitem militiæ ad debilum progenitorum perve- 
niret honorem. Une fois encore, un jeune homme, ses 
études littéraires terminées, est envoyé à la cour, où il 
se familiarise avec la préparation technique indispen- 
sable à la carrière administrative suivie par ses pa- 
rents. 

Trois autres textes doivent être écartés purement et 
simplement, ce sont : 

VITA CHLODULFIS: Igilur Chlodulfus... ut par erat 
el ut nobilium filiis fieri solel, scolis traditur et libera- 
libus lilleris docendus exhibelur.. Hic ilaque libera- 
lissimus puer humanis divinisque rebus el studiis bene 
adullus proficiens, ete. Au lieu de traduire : « Chlodulfe 
fut confié aux écoles, comme c'était la coutume pour 
les fils de nobles », Pitra traduit : « Clodulfe fut élevé 
à l’école des leudes " », ce qui, dans sa pensée, signifie 
« à l’école du palais ». C'est pousser un peu loin la 
liberté, j'allais dire la fantaisie de la traduction. En 
vertu du même principe, ou plutôt de la même préoc- 
cupation et de la même confusion de mots, il appli- 
que à l’école prétendue du palais ces expressions de 
la 

VITA PAULI VIRDUNENSIS?: Venerandus paler nosler 
Paulus.… liberalium sludiis lillerarum (sicut olim moris 
erat nobilibus) {radilur imbuendus, quarum usu el stu- 


dio ila brevi succreveral, ul non eum grammaticæ seu 
dialecticæ, vel eliam rhetoricæ cæterarumque disci- 


plinarum /fugerent ingenia. 


1 Vita posterior Wandregisili, ce. 11, dans Mabillon, op. cil., 
τ, 11, p. 535. — ? Pitra transforme les militaribus gestis en 
histoires des héros, il faut lui savoir gré de ne nous avoir pas 
appris lesquels; quant aux aulicæ disciplinæ et mundanarum 
rerum disciplinæ, ce sont les « études littéraires »; il eût mieux 
fait d'y découvrir tout simplement la bureaucratie et les 
bonnes manières. % Vila Aredii, c. 111, dans Bouquet, His- 
tor. des Gaules, t. 111, p. 142. Cette Vita Aredii n'est qu'un 
plagiat évident de la Vila Eligil et par conséquent l'auteur 
n'était pas contemporain du saint; cf. B. Krusch, RRer, 
Meroving. scriplores, t. 111, Ὁ. 453. — # Vila Hermelandi, 
ce. Π et x, dans Mabillon, Acta, t. ΠῚ a, p. 384-385. — 
» Vila Chlodulfi, c. 111, dans Mabillon, op. cil., τίν 11, p. 10-44, 
— " Histoire de saint Léger, p. 28, — 7? Vita Pauli Virdunen- 


ÉCOLE 


1808 


Fustel de Coulanges n’est pas plus heureux lorsqu'il 
emprunte le texte suivant à la 

VITA AGILIS : Ingrediens laudabilis Agilus ævum 
pueriliæ committilur Eustasio, probatæ religionis viro, 
sacris lilleris erudiendus cum aliis nobilium virorum 
filiis. Eustaise était abbé de Luxeuil, c'est dans ce 
monastère qu'Agilus fit ses études; dès lors ce texte 
n’a rien de commun avec la démonstration de l’exis- 
tence d’une école palatine. 

Le terrain ainsi déblayé, nous rencontrons une autre 
série de textes. C’est d’abord la 

VITADESIDERII* : Desiderius vero summa parentum 
cura enutrilus lilterarum studiis ad plenum eruditus est; 
quorum diligentia nactus est, post lillerarum insignia 
studia, Gallicanamque eloquentiam, quæ vel florentis- 
sima sunt, vel eximia, contubernii regalis adductis inde 
dignitalibus, ac deinde legum romanarum indagationi 
sluduil, ul uberlalem eloquii Gallicani niloremque 
gravilas sermonis Romana lemperaret. « 1 n’y ἃ là 
ni preuve directe ni vraie démonstration #, » mais 
simplement l'indication d'un jeune homme venu à la 
cour pour s'initier par l’étude du droit aux fonctions 
publiques. Didier devint, en eflet, trésorier de Dago- 
bert et, en cette qualité, reçut une lettre de l'abbé 
Bertégésile dans laquelle on lit ceci : 

EPISTOLA BERTEGYSELI ! : De pueros eliam quos ad 
opera dominica per vestra ordinalione direximus, δὲ 
aliquid faciunt quod domno sil placitum vestra insinua= 
lione discamus. Les opera dominica dont il est ici 
question sont «le service du roi » et non des « occu- 
pations religieuses ». C’est pour cela que l’abbé s'en- 
quiert si les jeunes palatins « font quelque chose qui 
plaise au roi 1? ». 

VITA LEUDEGARII :... ἃ primævæ ælalis infantia 
a parentibus in palatio Clotario Francorumregi traditus, 
passage interpolé par l’auteur qui remania la Vie pri- 
mitive #, D’école palatine il n’est pas trace ni question, 
ce serait plutôt le contraire, d’après cette phrase : 
ab eodem vero rege non post mullum lemporis Didoni, 
præsuli Piclaviensis urbis, avunculo scilicet suo, ad 
imbuendum litterarum studiis dalus est, quem idem 
præsul cuidam Dei sacerdoli viro erudilissimo ad eru- 
diendum tradidit 

VIZA LANDEBERTI $ : a prima fere ælale tradidit 1) 
eum ad viros sapientes el storicos sacris lilteris edocen- 
dum; ses études achevées, l'enfant revient à la maison 
paternelle, et là, ævum adolescentiæ cum industria 
seneclulis gerebat. C'est alors que son père le confie 
à l’évêque de Maestricht : Protinus supradiclo antistiti 
(Theodardo) divinis dogmalibus el monastlicis disei- 
plinis in aula regia erudiendum.Mabillon s'est demandé 
si cette aula regia n’indiquail pas le palais épiscopal #; 
ceci est à peine douteux, car ce n’est pas à la cour du 
roi franc qu'on s’instruisait dans la théologie, divina 
dogmala, et dans l’ascèse, monaslicæ disciplinæ, et on ne 
se rendait pas à cette cour pour y séjourner tout en 
allant suivre ces études ecclésiastiques auprès d'un 
évêque. À supposer que le texte soil correct, les mots 
in aula regia pourraient s'entendre d'une salle à las 
quelle ses dimensions ou son fondateur ou une cause 


sis, οὐ 1, dans Mabillon, op. cit., t. π, p. 268-269, — 8 Vila 
Agili, abbatis Resbacensis, ον αν, dans Mabillon, op. cil., t. 11, 
p. 318. — " Vita Desiderii, episcopi Cadurcensis, €. 1, P. Τὰν 
t. LxxxX VI, 60]. 220, — 19 L,, Couture, dans Bulletin de l'In- 
stilut catholique de Toulouse, avril 1897, p. 63. — M! Epist. 
Bertegyseli abbatis ad Desiderium, ΤῸ L., ἵν LXXXVNH, 60], 
257.— 1 Vacandard, dans Revue des quest. hist, 1897, 
L Lx, Ρ. 547.— 5 Vila Leudegarit, €, τ, dans Mabillon, op. 
cit., τὰ 11, p. 699. — 4 Vacandard, op. cit., 1897, τ. Lxx, p. 495: 
Au reste, le séjour de Léger dans le palais de Clotaire est 
chose invraisemblable; cf, Br. Krusch, Die älteste Vila 
Leudegarii, dans Neues Archiv, 1891, t, χνι, p. 577, = 
5 Vila Landeberti, ce. 111, dans Mabillon, op. cit., τι 111 ας p, 70, 
— 16 1| s'agit du père de Lambert, — 17 Op, cil., p. 70, note b, 


1809 


quelconque avaient mérité ce surnom. Les auteurs 
chrétiens emploient d’ailleurs aula dominica dans le 
sens d'église et même aula regia ?. 

Vira PArrOCLI * : Un fils d’ingénu garde les trou- 
peaux et se fait traiter de « paysan », ruslice, par son 
frère, qui fréquente l’école, tradilo ad studia lilterarum. 
Patrocle ne veut plus rien entendre et suit l’école ἃ son 
tour: Scholas puerorum nisu animi agili expetivitl, tradi- 
tisque elementis ac deinceps quæ studio puerili necessaria 
erant ila celeriter memorio opitulante imbutus est, ut fra- 
trem vel in scientia præcederel. Dehinc Mummioni qui 
quondam cum Childeberto, Parisiorum rege,magnus habe- 
batur ad exercendum commendatus est, a quo cum summa 
amoris diligentia nutriretur, ila se humilem alque sub- 
jeclum omnibus præbuil, ul omnes eum lanquam pro- 
prium parentem diligerent. Heureux et habile celui qui 
découvrira trace dans ce texte d’une école palatine. 

Cette deuxième série de textes n’a rien prouvé de 
plus que la première; en voici une autre encore : 

ΤΑ FARONIS?*: Ulergotantade lalis lucerna Christi 
paullalim pullulare potuisset, a primævo flore leneræ 
juventutis intra aulam regis Theodoberti nobiliter eum 
doctrina christiana nutriendo laclavit. Ce document ἃ 
été rédigé sous le règne de Charles le Chauve, c’est-à- 
dire deux siècles et demi après l'événement, et ne peut 
être pris en considération. 

V1TA RAGNOBERTI 4 : Qui athlela Christisæculo nobi- 
dissimus, sed fide nobilior, scolastico atque dominico edu- 
catus est dogmate in aula palatii. Ce texte est du 1x° ou 
du xe siècle, par conséquent, inutilisable pour l’usage 
qu'on en veut faire. 

ΤΙ faut donc renoncer à découvrir dans les textes con- 
temporains un témoignage recevable en faveur de l’é- 
cole palatine des mérovingiens. Ce que ces textes nous 
apprennent à n’en pouvoir douter, c’est que l'admission 
au palais imposait une limite d’âge. Il est dit d’Arnoul 
de Metz : cum ad roboratam pervenisset ælatem®; de 
Licinius : pos{quam ad robustam pervenisset ætlalem ὃ; 
d'Austrégésile : cumque a minore ad robustiorem trans- 
issel ætalem 7. Ce n'étaient plus des enfants, mais déjà 
des adolescents. Il est dit du jeune Cyran : Francorum 
in palatio devenit, ibique. pincerna regis in pueritia est 
deputatus ὅς mais le biographe marque expressément 
que Cyran avait in primæva ælate fait ses études dans 
les écoles et que c’est seulement quelque temps après, 
transaclo tempore, qu'il vint Francorum in palalio. L’'a- 
dolescence, ce que les biographes nomment 1 « âge 
robuste», était, d’après la loi des Burgondes et celle des 
Ripuaires, environ la quinzième année ?. 

A ces jeunes gens les textes appliquent de préférence 
un titre qui pouvait leur paraître un rang et qui nous 
semblerait une déchéance. On les désigne sous le nom 
de nutritii. Des fils de nobles s’accommodent fort aisé- 
ment de devenir les « nourris » ou disciples de fonction- 
naires du palais royal ou du roi lui-même. Gogon, futur 
maire du palais d’Austrasie, est le « nourri » du duc 
Chrodinus !°, Patrocle est le « nourri » de Mummion; de 
même Cyran : Transaclo lempore Flaveado cuidam po- 
tenti viro causa nutriendi adjunclus Francorum in pala- 
Lio devenil.… τς Le second biographe de saint Wandrille 
note pareillement que son héros fut « nourri » à la cour 


1 Arnobe, Ad nationes, 1. IT, ec. ΧΧ ΧΙ : in aulam domini- 
cam lamquam in propriam sedem remeaturos vos. præsumilis ; 
L XI, €. xxxvI : aulam semper incolerent animæ regiam. 
— ? Grégoire de Tours, Vitæ Patrum, c. 1x, in-fol., Parisiis, 
1699, p. 1198. —* Vita S. Faronis, c. 11, dans Bouquet, Rec. 
des histor. de la Gaule, τ. xx, p. 502. —* Vita Ragnoberti, dans 
Acta sanct., jun. t. 11, p. 694. — # Vita Arnulphi, ©. 1v, dans 
Mabillon, op. cit., t. 11, p. 150. — * Vita Licinii, dans Bou- 
quet, op. cit., τ. 111, p. 486. — τ Vita Austregisili, dans Bou- 
quet, op. cit, t. xx, p. 467. — " Vita Sigiranni, ©. 1, dans 
Mabillon, op. cit., t. 11, p. 432-433. — * Lex Burgund., tit. 
LXXX VIN, τ. 1; Lex Ripuar., tit. Lxxx1r; cf. Naudet, De l'état 
des personnes en France sous les rois de la première race, dans 


ÉCOLE 


1810 


de Dagobert, in equs aula nutrilus ©, Saint Didier et ses 
deux frères Rusticus et Syagrius sont appelés les « nour- 
ris » de Clotaire II #, Dans l'Hisloria epilomala, Gogon 
est « nourri » de Chrodinus; ce futur maire du palais 
s’annonçait vorace et mangeait déjà à deux râteliers, 
car nous le trouvons mentionné comme « nourri » du 
roi : Transobadus presbyler.… qui filium suum cum 
Gogone, qui tunc regis erat nutritius, commendaverat #. 
Ailleurs, dans une énumération que Grégoire de Tours 
fait des fonctionnaires du palais, on retrouve les nu- 
trilii officiellement cités : Comitibus, domeslicis, majo- 
ribus atque nutritiis vel omnibus qui ad evercendum ser- 
vicium regale erant necessarii 5. M. Vacandard voit 
dans ces nutrilii quelque chose dans le genre des «pages» 
de la royauté mérovingienne. C'était une extension de 
la domesticité et il est curieux de songer que ceux qui 
s’imposaient cette sujétion y voyaient un sujet d’or- 
gueil. Leur appartenance n’était que dépendance: loin 
d’en souffrir, ils s’en vantaient; cet esprit a persisté 
longtemps : La Bruyère « était » à M. le prince, Florian 
«était « au duc de Penthièvre, ils vivaient dans la fami- 
liarité plus ou moins condescendante d’un prince ou 
d’un grand seigneur, escomptaient ses largesses, s’ar- 
rangeaient de ses humeurs, se soumettaient à ses fan- 
taisies, recevaient ses gratifications, faisaient carrière 
dans son sillage et quelquefois fortune à ses dépens. 

L'école des pages, car, si on tient au mot d'école, c’est 
le qualificatif qui s’y applique le plus justement, ressem- 
blait donc à un lointain modèle de l’ « Académie » où la 
noblesse de cour allait apprendre l'équitation, les 
armes, la danse, les bavardages et les scandales. C'était 
l'aspect pimpant, il y avait un aspect plus sérieux : 
préparation aux carrières publiques, soit domestiques, 
soit politiques, soit militaires. On peut faire si mince 
la place des lettres que le plus sûr est de n’en pas parler. 
Au sortir des bancs de l’école, les auteurs sont des im- 
portuns auxquels il est de bon goût et peut-être de bon 
calcul de fausser compagnie pendant quelques années. 
On y revient toujours et plus tôt qu’on ne pense. 

Nous avons reconnu dans ces jeunes palatins, nourris 
à la cour, un groupe dont il serait bien impossible de 
fixer l'importance, laquelle ἃ dû varier, mais dont l'in- 
stitution a porté le nom de scola. Fortunat décrit les 
occupations et les plaisirs de Gogon, maire du palais 
d’Austrasie; à la chasse il met en fuite les sangliers, à 
la cour il rassemble autour de lui la scola, qui l'écoute 
et l’applaudit : 


Sive palalina residel modo lætus in aula, 
Cui schola congrediens plaudil amore sequax ". 


Ce mot scola se retrouve sur quelques monnaies mé- 
rovingiennes. Mais « si beaucoup de légendes de mon- 
naies mérovingiennes sont difficiles à interpréter, il n'en 
est pas qui le soit plus que celle-ci : Zn scola fit, et autres 
analogues. Quelle est cette scola ainsi mentionnée sur 
les monnaies? Il s’agit de la schola palatina, cela n’est 
pas douteux, puisque sur certaines monnaies nous trou- 
vons réunis les mots palatium et scola, puisque aussi un 
même monétaire, par exemple Elegius, signe des es- 
pèces pour le palatium et pour la scola. Mais qualifier 
de palatine cette scola, ce n’est rien dire; le caractère de 


les Mém. de l'Acad. royale des inscr. et belles-lettres, t. Vin, 
p. 419.— 1° Grégoire de Tours, Historia Francorum epilo- 
mata, 1699, cap. LVIIt-LIX.—# Vila Sigiranni, ce. τ, dans Ma- 
billon, op. cit., t. 11, p. 432. — * Vita Wandregisili altera, 
c. vi, dans Mabillon, op. cit., t. 11, p. 536. — # Vita Desiderii, 
ce. 11, P. L., t. LXXXVI, col. 220. — " Grégoire de Tours, 
Hist. Francorum, édit. Omont, 1. V, ©. XLVI, p. 190. — 
15 Jbid., 1. IX, ©. xxxvr. — ‘* Fortunat, Poem., VII, 1v, 
vers 25-26, dans Monum. German. hist, Script, p. 156. 
Pour schola avec un autre sens que celui d'école, cf. S. 
Avit, Epist., xLvIr, édit. Peiper, p. 82; Maassen, Conc. ævi 
merov., dans Mon. Germaniæ hist., Concil., 1893, t. 1, 
p. 126 : Conc. Turonense, 567, can. 15. 


1811 


cette institution n’en est pas, ainsi, plus déterminé 1. » 
Diverses explications ont été proposées. Selon l’un, 
palatium et scola sont identiques, le premier mot dé- 
signe la résidence, le second désigne le personnel ?; 
selon l’autre, scola s’applique à l’ensemble des jeunes 
gens élevés au palais ὃ. Ceux-ci portaient le titre de sco- 
lares, car quelques monnaies nous laissent lire : Scolare, 
Escolare, Iscolari; d’autres, frappées, d’après leurstyle, 
à Paris et avec le nom d’Éloi, nous donnent tout en- 
semble les légendes : Palati mon(eta) et Escolare. 

Du Cange avait pressenti la solution à donner au pro- 
blème de la scola du palais mérovingien en relevant un 
texte resté d’ailleurs inaperçu depuis lors jusqu'à un 
travail paru à une époque récente 4. Il s’agit d’un pas- 
sage de la Vita sanclæ Aldegundis, abbesse de Mau- 
beuge, morte vers 684. Cette Vila est l'ouvrage d’un 
contemporain, qui a pris soin de dresser l’arbre généalo- 
gique de la sainte. Au nombre des parents d’Aldegonde, 
il cite deux de ses oncles, du nom de Gondeland et de 
Landry, qui furent maires du palais, le premier sous 
Clotaire II et Dagobert Ier 5, le second probablement 
sous Chilpéric et Frédégonde ‘. Or ces personnages rem- 
plirent au palais les fonctions de chef de légion ou scola; 
voici le passage en question : Duorum quoque avunculo- 
rum ejus Gundelandi et Landrici nomina præfiximus, 
qui primalum pugnæ islius regionis tenuisse memoran- 
lur, quas Græci scholares, nos quoque bellatores vocamus. 
Dans cette phrase regionis est une faute certaine pour 
legionis; d’où il découle qu'il existait au palais des rois 
francs une légion composée d'hommes que les Grecs 
dénommaient scolares et les Mérovingiens bellatores ; 
cette légion eut pour chefs successifs les deux maires du 
palais Landry et Gondeland. 

Qu'’étaient les scolares grecs ou byzantins? Du Cange 
les définit ceux qui in scolis palatinis militabant et in 
aula imperaloris custodiam excubabant; c’étaient, en 
somme, les protectores ou protectores domestici qui, 
réunis enscolæ, formaient la garde particulière de l’em- 
pereur ἡ. Ce nom de scola leur est appliqué à partir du 
iv siècle ἡ. D’autre part, à la cour des rois francs, il y 
avait un corps de guerriers qui correspondaient aux 
protectores, qui même en portaient le nom : les « antrus- 
tions », ceux qui avaient juré au roi {ruslem et fidelita- 
tem, protection et fidélité. Car l’on sait que {rustis signi- 
fie aide, protection. Ces guerriers d’élite tiraient leur 
nom de la frustis qu’ils devaient au roi, et non pas, 
comme on l’a cru longtemps, de celle qu'ils recevaient 
de lui. Ainsi la « légion » franque, que le biographe de 
sainte Aldegonde compare aux scolares byzantins, ne 
peut s'entendre que du corps des antrustions. Cette 
explication tire une force nouvelle d’un passage du 
moine de Saint-Gall 5: Zpsisquoque manducandi finem 
facientibus, militares viri vel scholares alæ reficiebantur ; 
ici, l'expression militares viri a pour synonyme scolares 
alæ. Enfin, de même que les scolæ de l'empire étaient 
placées sous les ordres du magister officiorum, de même 
la scola mérovingienne dépendait probablement d’un 
officier analogue, le maire du palais, comme semblent 
l'indiquer et les vers de Fortunat cités plus haut et la 
Vila S. Aldegundis, car ce Gondeland qu’elle nous pré- 
sente comme chef des scolares, d’autres textes nous le 
montrent maire du palais. Il faut donc admettre que le 


1 M. Prou, La « scola » mérovingienne, dans Bull.de la Soc. 
nat. des antiq. de France, 1893, €. τὰν, p. 162. — 3 Ponton 
d’Amécourt, Monnaies de l’école palatine, dans Annuaire de 
la Société française de numismatique, 1885, L. 1x, p. 258-281. 
— ? M. Prou, Calalogue des monnaies françaises de la Biblio- 
thèque nationale. Les monnaies mérovingiennes, in-89, Paris, 
1892, Introduction, p. 1.. — * H, Brunner, Die Antrustionen 
und der Hausmeier, dans Zeitschrift der Savignu-Stiftung 
ἃν Rechtsgeschichte, 4888, τ, 1x, part. 1, German. Abtheil., 
p. 210-213. — * La seconde Vila de la sainte dit de lui : 
Gundelandus majoris domatus dignitatem administrans exer- 
cuit; cf. Brunner, op. cil., p. 213. — ‘ Eralque eo tem- 


ÉCOLE 


1812 


mot scola, dans un certain nombre de textes de l’époque 
franque, désigne le corps des antrustions. 

Ceux-ci portent encore un autre nom, celui de bella- 
lores. Les auteurs et les notaires n’employant jamais le 
mot antrustiones, on peut en conclure qu'il était peu 
usité et remplacé par quelque autre. La loi salique:et la 
loi ripuaire le remplacent par une circonlocution: qui in 
truste dominica est. Dans Beowulf et les lois anglo- 
saxonnes, les comiles s'appellent thegnas (comparer 
degen ou swertdegen).En vieil allemand, degenéquivaut 
à miles ou même à defensor, sens analogue au mot an- 
trustio. On peut donc admettre que ce sont ces der- 
niers que la Vita désigne sous le nom de bellatores. 

« M. d’Amécourt voyait dans scola un synonyme de 
palatium. Entre autres arguments, il faisait valoir que 
trois monétaires, Éloi, Ingomar et Ragnomaire, avaient 
frappé des monnaies dont les unes portent Moneta 
palatii ou In palalio et les autres Zn scola. Simple pré- 
somption et non pas preuve. On conçoit facilement, en 
effet, qu’un même monétaire ait frappé des pièces pour 
le roi — celles qui portent la seule mention du palais 
— et d’autres pièces pour les antrustions, celles à la 
légende 7n scola?®.» Sur des pièces portant Moneta pala- 
lii (n°5 700 et 701 de la Bibliothèque nationale) on liten 
outre le mot escolare, par exemple : Palati moneta esco- 
lare. On a proposé de voir dans les syllabes re et ri une 
abréviation de l’adjectif regia ou rigia, ce qui donne : 
Palati monela scola (ou escola) regia (ou rigia)"!, c'est-à- 
dire : monnaie du palais frappée pour le corps des an- 
trustions. Ceci n’est rien de plus qu’une conjecture. 
En l’état de nos connaissances, on ne peut répudier 
absolument l'interprétation qui fait d’escolare un adjec- 
tif. Mais un passage de Grégoire de Tours nous montre 
que la scola d’un évêque était ce qu’on appellera plus 
tard sa familia, l'ensemble des personnes attachées 
à son service, chargées de l'aider dans son administra- 
tion ecclésiastique. On a pu désigner par le même mot 
l'entourage du roi, les officiers de sa maison E. IH y a 
plus : dans une lettre des évêques de Reims à Louis le 
Germanique, on nous explique pourquoi la maison 
royale est appelée scola : Et ideo domus regis scola diei- 
lur. 

Ainsi, quand il s’agit du palais des rois francs, scola 
peut désigner tantôt le seul corps des antrustions, tan- 
tôt tous les palatins; le premier sens, originaire, étroit 
et technique ; le second, dérivé, large et usuel 13, 

La scola des bellatores francs formait en tout cas une 
sorte de troupe d'élite, comparable aux scolares grecs 
ou aux proleclores latins; elle avait pour commandant 
le maire du palais, dont ce n’était pas la seule préroga- 
tive, puisque, outre les bellatores, il dirigeaitet gouver- 
nait tous les autres fonctionnaires. Serait-il surpre- 
nant que l’ensemble de ses subordonnés ait fini par 
prendre, dans le langage usuel, le nom de scola, primiti- 
vement réservé aux bellalores? Geux-ci étaient incon- 
testablement les plus notoires, puisqu'ils étaient les 
compagnons de guerre du roi, d’où leur nom de comiles. 
Il en pouvait reiaillir un lustre qui n’était pas pour 
déplaire à de pacifiques bureaucrates et un crédit qui 
était fait pour leur sourire. Les comtes, comiles, ne sont 
plus seulement les compagnons du roi, mais de lointains 
administrateurs chargés de l'administration des cités; 


pore post Landericum Gundolandus majorem domus, ete, 
cf. Liber historiæ Francorum, édit. Krusch, c. XL, p. 810. 
— ? C. Jullian, De protectoribus el domesticis Augustorum, 
in-8°, Paris, 1883 5" Ammien Marcellin, 1. XIV, €. vn, 
9; 1 XXVI, c. v, 3; Code Théodosien, 1, VI, tit. xXx1IV, leg. 
1,3;1. VI, tit. xxv, lex 1; Code Justinien, 1, I, tit. ναι, lex 25, 
n.3;1. XII, tit, xvur, lex 2; Brunner, op. cil., ἢ. 211. — ! De 
geslis Karoli, 1. I, e. χα, dans Monum. Germ. hist, Scripl, 
τ. 11, p. 736. — 10 M. Prou, dans Bull. de la Soc. nat, des 
antig. de France, 1893, p. 164. — :1 M, Prou, Catalogue, 
Introd., p. 4. — # Grégoire de Tours, ist. Francor., 1. X, 
€. XXVI, — # M, Prou, dans Bullelin, p. 165, 


ἔ 
ἰ 


ir me 


1813 


Σ 


de même les mots miles, mililia, s'appliquent à de 
débonnaires serviteurs du palais qui « militent » sur le 
mode le plus pacifique dans l'administration, comme 
nous l’avons vu par la Vita Hermelandi : Parentes au- 
tem ejus videntes eum litterarum doctrinis magna ex 
parte instruclum regalibusque militiis aptum, ab scolis 
eum recipientes regiam introduxerunt in aulam : aque 
régi Francorum eum cum magno honore militaturum 
commendaverunt, qualenus per tramitem militiæ ad 
debitum progenitorum perveniret honorem*. C’est donc 
à tout l’ensemble des fonctions de la cour que s’appli- 
quaient parfois les mots militabant, militia ", et le maire 
du palais était le chef de cette mililia aussi bien que du 
corps des bellatores. Qu’on ait, par suite, désigné tous 
les subordonnés du major domus par le nom de scola, 
primitivement réservé à un corps spécial de fonction- 
naires dont il était le chef, il n’y aurait pas lieu d’en 
être surpris. L’école des pages a, pendant un temps, 
porté elle-même le nom de scola,mais au sens général. 

Il est cependant remarquable que les historiens, les 
hagiographes qui signalent l’entrée des jeunes gens de 
grandes familles à la cour n’emploient jamais le mot 
scola pour désigner le groupe ou l'institution qui les 
agrège. Le terme communément usité est aula*. La 
Vila Hermelandi va plus loin, elle met en opposition 
l'école, scola, d’où sort le jeune homme et la cour, aula, 
où il entre : ab scolis eum recipientes regiam introdute- 
runt in aulam. Bref, si scola ou plutôt scolæ de l'époque 
franque s'applique parfois aux écoles littéraires #, on ne 
trouve pas d'exemple qu l'institution dès nutritii, des 
“pages» de la cour, ait été désignée sous ce nom. Le 
texte cité de Fortunat nous montre Gogon, maire du 
palais d'Austrasie, se livrant à la chasse en forêt, au 
travail du cabinet avec son collaborateur Loup et sié- 
geant en pleine cour,entouré de la scola. Il n’est guère 
admissible que le poète compare les rudes chevauchées 
et les sages ordonnances de la vie d'un homme public 


avec la chétive occupation de présider aux ébats d’une 


troupe de jeunes gens destinés à des charges militaires 
et administratives. La scola qui entoure le maire du 
palais et lui prodigue ses flatteries, c’est toute l’armée 
d'officiers, d'employés, de commis, de serviteurs qui 
remplissent le palais, c’est-à-dire la totalité des fonc- 
tionnaires mérovingiens. Il faut donc perdre l’espoir de 
retrouver l’école impériale dans l’école du palais méro- 
vingien 5. 

… XXIV. Les PROFESSEURS. — Nous venons de voir que 
scola pouvait désigner l’assemblée du palais et sco- 
lares désigne « tantôt le corps des antrustions, tantôt 
l’ensemble de tous les palatins». D’autres termes: ma- 
gister 5, præceptor ?, sont employés par les hagiogra- 
phes, maïs pour désigner le maître qui enseigne l’alpha- 


_bet ou le catéchisme. 


“Ces humbles maîtres étaient eux-mêmes rares : 


à Vita Hermelandi, c. x, dans Mabillon, op. cit., t. 111 a, 
Ῥ. 384-385. — : Jbid., c. 1x1, p. 385: in aula commorans 
regia, ex lirunculo perfectus ila effectus est miles, ut rex 
eum principem constitueret pincernarum. — ὃ Vita Lan- 
deberti, c. 171, dans Mabillon, op. cit., t. 111 à, p. ΤΌ. — 
» Vita Chlodulfi, c. mx, dans Mabillon, op. eit., t. 11, p. 1044. — 
BM: Roger, op. cit, p. 93-96. — ‘ Vila Eptadii, 2, dans 
Script. rer. merovingic., édit. Br. Krusch, t. 111, p. 187. — 
2 Vita Licinii, 1, dans Acta sanct., feb. t. 11, p. 672; Vita 
Arnulphi, 3, dans Script. rer. merovingic., t. 11, p. 433. — 
Grégoire de Tours, Hist. Franc, \. VI, ©. XXXVI. — ? Pro- 
fert se litterarum esse doctorem, promiltens sacerdoli, quod si 
eipueros delegaret, perfectos hic in litteris redderet.—?° Appen- 
dix ad diptychon Leodiense, in-4°, Leodii, 1660, p. 4. — 
» Ile désigne sous le titre de codex cœnobii D. Maximini. 
ΤΊ s'agit d’un manuscrit de l’abbaye de Saint-Maximin de 
Trèves. Nous n’avons pu en retrouver la trace. Il était déjà 
perdu lorsque les livres de Saint-Maximin furent, par ordre 
de Napoléon, mis dans la Bibliothèque municipale de Trèves. 
—%Millemont, Histoire des empereurs, t. v, p. 665.— 9 D. Ri- 
νεῖ, Histoire littéraire de la France, t. 111, p. 21, p. 173. — 


ÉCOLE 


1814 


nous en trouvons la preuve dans un passage de Gré- 
goire de Tours # : il raconte que l’évêque de Lisieux 
Ætherius choisit, pour instruire ses clercs, un person- 
nage étranger qui réunissait tous les vices. Quand 
l’évêque lui confia cette charge, il connaissait l’indi- 
gnité du clerc dont il avait payé la rançon; maïs il était 
trop content de rencontrer un homme capable d'en- 
seigner les lettres *, pour être arrèté par des scrupules. 
« Tout joyeux, il réunit les enfants de la ville et 165 lui 
confia. » Bien plus, quand ce maître peu recomman- 
dable fut tombé dans de nouvelles erreurs, l’évêque ne 
lui en continua pas moins sa confiance. A la fin, le clerc 
s’enfuit, après avoir tenté d’assassiner son bienfaiteur. 
Ce récit nous paraît significatif : on ne s’expliquerait 
ni le choix ni la patience d’Ætherius, si la rencontre 
d’un maître n’avait pas été considérée, à cette époque, 
comme une bonne fortune d’une extraordinaire rareté. 

« Le seul professeur de lettres dont il soit question est 
Félix, qui aurait enseigné à Clermont vers le milieu 
du vie siècle. Dans son isolement il a pris une grande 
importance; or il y a tout lieu de croire que ce Félix 
n’a jamais paru en Auvergne et que son enseignement 
est une pure légende due à une erreur de lecture. Le 
premier qui en ait parlé est Wiltheim . Lisant dans un 
manuscrit de Martianus Capella * Ja suscription : 
SECVRVS. MELIOR. FELIX. V. SP. COM. CONSIST. 
RHETOR.VRB.ARV.,etc..ilen a conclu que Félix avait 
été rhéteur d’Arverna, c’est-à-dire de Clermont, et il se 
félicite d’avoir enrichi l’histoire de cette ville d’un nom 
jusqu'alors inconnu. Tillemont ἃ recueilli le fait??; sur 
la foi de ce dernier, dom FRivet a introduit Félix dans 
l'Histoire littéraire , et, depuis lors, son nom a été 
souvent invoqué en preuve que la rhétorique était 
enseignée en Gaule au vie siècle :#, Securus Melior (ou 
Memor) Félix nous est connu: on lui doit des recen- 
sions d’'Horace et de Martianus Capella. Le fait est 
mentionné dans huit manuscrits d'Horace # et dans 
trois manuscrits de Martianus Capella7. Tous lui 
attribuent la même qualité: Félix, rhéteur ou orateur 
de Rome. Le codet cœnobii D. Maximini. consulté 
par Wiltheim, reproduit exactement. sauf pour le mot 
R remplacé par ARV.. la souscription des manuscrits 
de Martianus Capella. Il y est dit que le rhéteur Félix 
corrigea le text de Martianus avec l’aide de son élève 
Deuterius, près de la porte Capène, sous le consulat de 
Paulinus 15, le jour des nones de mars. Ces indications 
ne laissent aucun doute sur le titre de Félix; on ne 
s’expliquerait pas qu'enseignant à Rome, il se soit 
appelé «rhéteur des Arvernes ». Il est évident que 
tous ces manuscrits dérivent d’un même exemplaire, 
et que le nom de Félix s’y trouvait suivi des mots 
rhetor Romæ 15. L'erreur de Wiltheim provient de ce 
qu’il ἃ mal lu, ou de ce qu’il ἃ eu entre les mains une 
mauvaise copie. Un passage de Grégoire de Tours ἃ 


᾿ Ἐς Ozanam, op. cil., p.481, note; B. Hauréau, Histoire de la 
philosophie scolastique, t. 1, p. 25; Fauriel, Histoire de la 
Gaule méridionale, t. 1, p. 416, conservent à Félix son attri- 
bution de professeur à Clermont.— :* W. Teuffel, History 
οἱ Roman literature, transi. by L. Schwabe, in-S°, London, 
1900, n. 240, 6; n. 452, 6.— 1% Ε΄, Chatelain, Paléographie des 
classiques latins, t. 1, p. 24, note; Jahn, Ueber die Subscrip- 
tionen in den Handschriften rômischer Classiker, dans 
Sitzungsberichte, Leipzig, 1851, t. 11, p. 354; Ο. Keller, 
Epilegomena zu Horaz, p. 415-785. 1? Cf. édit. Eyssen- 
hardt, p. 27. La suscription se trouve dans le Bambergensis, 
le Reichenauensis, le Darmstattensis et le ms. que Wiltheim 
a consulté. — :° 1] y eut deux consuls de ce nom en 498 et 
en 534, Jahn, ὁ}. cit, p. 353, identifiant Deuterius avec le 
maître du même nom qui nous est connu par Ennodius, 
Epist., 1, 19, estime que Deuterius n’a pu être l'élève de 
Félix en 534. Mais il n’est pas évident que le Deuterius d'En- 
nodius οἵ celui de Félix soient le même personnage. — 
ἐν De même dans les manuscrits d'Horace : … conerente mühi 
magistro Felice, oratore urbis Romæ, et le sarcophage de 
FI. Magnus. 


1815 


contribué à accréditer cette légende !. Comme il y est 
dit qu’on se servait en France de Martianus Capella, on 
a été trop porté à admettre que son principal éditeur 
avait enseigné dans ce pays. Ce rapprochement ne vaut 
pas une preuve et nous croyons qu'il faut enlever à 
Clermont la gloire d’avoir possédé, au vie siècle, un 
rhéteur aussi célèbre ?. » 

XXV. LES OUVRAGES. — Nous n'avons guère le 
choix dans cette époque déshéritée que parmi les 
débris d’une littérature très dédaignée. Les écrits 
hagiographiques offrent cependant un intérêt particu- 
lier; de ce fait qu'ils sont destinés à l'édification de la 
multitude des laïques bien plus qu'aux clercs, ils nous 
donnent l’étiage intellectuel du temps. Parmi ces Vies 
de saints évêques mérovingiens nous avons conservé 
celle de saint Droctovée, premier abbé de Saint- 
Germain de Paris. Cette biographie a été publiée pour 
la première fois par dom Mabillon, un extrait fut donné 
par dom Bouquet et, plus récemment, M. Br. Krusch 
en a donné une édition manipulée à sa fantaisie dans 
dans les Passiones vilæque sanclorum ævi merovingici. 
Avant cette dernière éditien, Charles Lenormant avait 
attiré l'attention sur cette Vila, attribuée à Gislemar, 
moine du 1x° siècle, postérieur de trois siècles au per- 
sonnage dont il retracait la vie. Ch. Lenormant s'était 
posé cette question: « De quels matériaux Gislemar 
a-t-il fait usage? ; Et pour y répondre, il s’était engagé 
dans des recherches ingénieuses et solides, dont les 
résultats subsistent : nous les exposerons à l'instant. 
M. Krusch survint et, en un latin macaronique, déclara 
qu’il n’en était rien et se garda prudemment d’admi- 
nistrer ses preuves : Vir enim doclissimus cum Vitam 
sermone rhylhmico compositam esse perspiceret, neque 
compertum haberet, idem dicendi genus in his scriptis 
tam communem esse quam sint capilli in capite, carmen 
qguoddam barbarum sæc. VI repperisse sibi visus est 
idque stalim restaurabat… ratiocinatio C. Lenormant 
quamwis doctissima recla Lamen esse non potest. C’est un 
verdict! Heureusement, il est du nombre de ceux qui 
n'embarrassent guère que celui qui l’a rendu. 


TEXTE DE GISLEMAR 


ÉCOLE 


1816 


Sous l'uniforme prose du moine Gislemar se cache 
un ouvrage littéraire qu'il a défiguré de son mieux, sans 
parvenir cependant à le rendre entièrement méconnais- 
sable. L’attention de Ch. Lenormant fut éveillée par 
la présence d’un panégyrique pompeux du roi Childe- 
bert inséré dans la Vie de l’abbé Droctovée®. Or, les 
hagiographes contemporains se montrent généralement 
sobres de louanges à l’égard des rois de leur époque; 
quant à Gislemar, il n’avait pas l'ombre de raison de 
réhabiliter la mémoire d’un prince flétri pour ses 
cruautés. Frappé du retour fréquent des mêmes asso- 
nances, l’'emphase des expressions mit Lenormant sur 
la voie; il reconnut des rimes, puis des divisions mé- 
triques ; en fin, il parvint à restituer presque sans chan- 
gements une suite de strophes en latin barbare, renfer- 
mant, avec l’éloge de Childebert et le récit de l’éléva- 
tion de saint Germain au siège épiscopal de Paris, la 
narration de la campagne de Childebert en Espagne et 
la description de l’église de Saint-Vincent, qui fut plus 
tard Saint-Germain-des-Prés. Pour arriver à ce résul- 
tat, il avait suffi d’écarter ce que Gislemar avait intro- 
duit du sien et de rétablir l’ordre des mots du poème, 
souvent interverti. La coupe du poème conservé dans 
la Vie de saint Droctovée est, autant qu’on en peut 
juger, celle de petites strophes de quatre vers, ayant 
chacun huit syllabes à rimes croisées ; le second et le 
quatrième riment constamment : il y ἃ plus d’irrégu- 
larité dans la rencontre des assonances du premier 
et du troisième vers. Quelquefois, dans toute une 
strophe, les vers n’ont que sept syllabes au lieu de 
huit. Deux fois l’auteur a prolongé ses strophes d’un 
cinquième ou d’un sixième vers. À plusieurs reprises 
aussi, la série des strophes octosyllabiques se trouve 
interrompue par des alexandrins, dont quelques-uns 
riment deux fois, à la césure et à la fin des vers. 

C’est une rare bonne fortune que de pouvoir rencon- 
trer un exercice qui, pour n'être pas, à proprement par- 
ler, un exercice d'école, n’en donne pas moins le niveau 
de ce qu’on produisait et de ce qu’on entendait encore 
dans les écoles. 


TEXTE PRIMITIF. 


(Les mots en caractères romains sont des additions de Gislemar.) οὐ τ νον ως, σέ 


Illo in tempore Francigenum regnum Childebertus rex inclytus sua 
tenebat ditione, qui torrens pulcritudinis fonsque præcipuæ ubertlalis. 
speculum eliam extilit pielalis el æquitalis. Recolens etenim viri sapientis 
dictum quod redemptio viri propriæ divitiæ sunt, 

non pluris habuit thesaurizare copiosum censum gazarum, quam illum 
distribuere in usus egenorum. 


Christo igitur erat subdilus, hostibus ereclus, christicolis carus, per fidis 
invisus. 

Humiles autem sibique parentes exallabal, prolervos alque rebelles forti 
dextra proterebat. 


Religiosisetiam Christoque sinceriler famulantibus, nonseut principem 
el dominum, quin magis exhibebat ceu fidelissimum famulum 


Huic ilaque cum non forluilu, sed, ut creditur, polius superno nulu 
Germanus beatissimus occurrisset aliquando, 


Qui lorrens pulcriltudinis 
Fonsque præcipuæ uberlalis 
Speculum eliam exstilit 
Pielalis* οἱ æquilalis. 
Non pluris habuit thesaurisare 
Copiosum censum gazarum 
Quanm illum distribuere 

. in usus egenorum. [ereclus, 
Christo eral subdilus, hostibus 
Christicolis carus, perfidis invi- 
Humiles sibi parentes [sus : 
RU ὁ exallabat, 
Protervos alque rebelles 
Forti dextra proterebal. 
Sinceris Christi famulis 
Non principem et dominum 
Quin se magis exhibebat 
Fidelissimum famulum. 
Huic ila cum non fortuilu, 
Sed polius nulu superno, 
Germanus bealissimus 
Occurrissel aliquando, 


1 Grégoire de Tours, Hist. Franc, 1. X, ©. ΧΧΧΙ. 
2 M. Roger, op. cit., p. 98-100. — ? Vila S. Droclovei abba- 
tis, dans Mabillon, Acta sanctor. ord. S. Benedicti, in-fol., 
Parisiis, t. 1, p. 252-257; Acla sanct., Antverpiæ, mart. 
τ 11, p. 33-40; Bouquet, Recueil des historiens de la France, 
in-fol., Paris, 41, τ, 11, p. 436; Ch. Lenormant, Restitulion 
d'un poème barbare relatif à des événements du règne de 
Childebert I°', dans Bibliothèque de l'École des charles, 


1839, 1.1, p. 321-335; Br. Krusch, Passiones vilwque 
sanclorum ævi merovingici et antiquiorum aliquot, dans 
Monumenta Germaniæ historica, 1896, 1, 111 p. 536-543. — 
“Ici pielatis paraît compter pour trois syllabes : ie forme 
diphtongue comme io dans copiosum (v. 6) et uæ dans præ-= 
cipuæ (v.2). Ailleurs, et dans les mots semblables, iln'en 
est évidemment pas de même: c’est là une des grandes irré- 
gularités de notre poète. 


ÉCOLE 


ejusque sanctitatis præconium allollerel populi multiludo, princeps 
erenissimus jocundatus in Domino, sanclum virum præsulalu Parisiacæ 
sedis sublimavil illico. 


Decesserat enim nuperrime Eusebius episcopus civitatis prædictæ. 
Fil inde permaximum tripudium ecclesiæ, quæ tali se cernebat dona : 


Gratulabatur plebeia turba quæ ali rectorifuerat commissa. Felix plane 
Lulelia, quæ dum nites Dionysii macarii gloria, hac eliam ditaris prelio- 
sissima gemma. 


Procedente igitur tempore, Childebertus Hiberorum regnum petiit 
cum valida expeditione, juncto sibi Chlothario fratre, qui Cæsaraugus- 
Lam civilatem aggressi, undique eam vallarunt valida manu militari. 


At cives urbis obsessi, cum non quirent tantæ resislere multitudini, 


indicto jejunio sibi, induli etiam ciliciis, cum lunica beali Vincenlii 
marlyris ejusden civitatis olim archidiaconii, cum hymnodiis circuibant 
muros οἱυϊίαι 15... 


Hostes ignari quod obsessi agerent, dum eos civitatis muros processio- 
liter circuire viderent, pulabant quod aliquid maleficii perpetrarent ; 


apprehensumque unum de civibus, cæperun{ quid hoc essel perquirere 


᾿ Qui ait: Tunicam beali Vincenlit, inquit, deporlamus, et ul nobis 
saneli martyris precibus miserealur Dominus, flagitamus. 


Quod cum relatum essel regi piissimo, flexus ad misericordiam pectore 
mitissimo, 


ἃ Cæsaraugustanis accipiens stolam sanctilevitæ et martyris in munere 
. gralissimo, una cum fratre se reddidit genitivo solo. 


| Veniens igilur Parisius in suburbii loco, qui olim nuncupabalur Luco- 
 Licius, in honore beati Vincentii ecclesiam acceleravitconstruere propensius. 
p 


Oppresserat vero idem rex inclytus dudum Amalricum regem Go- 
ΠΟΤῈ ΠῚ causa sororis, quam isdem Amalricus cum consensu amborum 
fratrum, Childeberti videlicet et Chlotharii, in matrimonium junxerat : 
cum esset arianæ sectæ, dum regina venerabilis frequentaret limina 
catholicæ ecclesiæ, eam vir suus diversis contumeliis afficiebat quotidie. 
Quem, ut prælibavimus, rex christianissimus opprimens bellico jure 
« recepla sorore ex Toletana urbe quam isdem Amalricus sedem habebat, 


asporlavil crucem auream pretiosis gemumis redimilam nec non ex opere 
Sal omonis, ut fertur, {riginta calices, quindecim patenas, viginti quoque 
évangeliorum capsas, 


À Strophe en vers de sept syllabes. — * Le début manque. — * Autre lacune. 


+ 


* 


* 


+ 


- 


1818 


Ejusque cum præconium 
Atlolleret multitudo 
Princeps....… serenissimus 
Jocundatus in domino, 

Sanclum virum præsulatu 

tn sublimawil illico. 

Fil inde permazimum : 
Tripudium ecclesiæ 

Quæ lali se cernebat 

Donatam antistite. 

nee gratulabatur plebeia turba, 
Quæ tali reclori fuerat commissa. 
Felix plane Lutetia, {gloriaæ 
Quæ dum sancti nites Dyonisi 
Haceliamditaris preliosa gemma 


Cæsarauguslam aggressi 
Civitatem | devenerunt 3]. 
Quam valida militari 
Undique manu vallarunt. 
Al cives urbis obsessi 
Cum non quirent resistere 


Indiclo jejunio sibi, 
Εἰ induli ciliciis, 
. - .cum lunica beali 

Vincentii marlyris. 
Ε . muros cum hymnodiis 
Circuibant civitatis. 

hostes ignari 

— . quid obsessi agerent 
Aliquid maleficii 
Putabant quod perpetrarent. 


Cœperant. quid hoc esse 
Perquirere atlentius. 

« Tunicam, inquit, beali 
« Vincentii deportamus, 

« Ut nobis precibus sancli 
« Miserealur Dominus. » 
Quod... cum relatum essel 
Regi [nostro] piissimo, 
Flexus ad misericordiam 
Pectore mitissimo, 
Accipiens slolam martyris 
In munere gratissimo, 
Una cum fratre reddidit 
Se... genilivo solo. 
Veniens igilur Parisius, 
…. in suburbii loco, 

Qui vocatur Lucoticius, 
Ecclesiam acceleravit 
Construere propensius. 


Ecclesiæ catholicæ, 

Eam vir contumeliis 
Afficiebat quotidie. 

Quem rex christianissimus 
Opprimens bellico jure, 
(Cum recepissel sororem) 
Ex Toletana({norum ?) urbe, 
Asportavit (retulit?)} auream 
Crucem preliosis 

Gemmis redimitam 

Ex opere Salomonis, 

XXX calices, X V patenas, 
Evangeliorum et XX capsas, 


1819 


distribuere polius quam retinere in proprios usus. 


« 


Gratia igitur vivificæ crucis ecclesiam sanctissimi martyris, ubi ipsum 
cum aliis pretiosissimis ornamentis delegavit, in modum crucis ædificare 


disposuit. 


Cujus basilicæ opus mirificum describere nobis videtur superfluum : 
qualiter scilicet distincta fenestris, quibus pretiosissimis marmorum fulla 
columnis, quove modo crispantle camera compla auratis laqueariis, 


necnon parieles, ul Christi decebat aulam, quo decore nilebant pictura 


ÉCOLE 


quæ omnia, ul vere princeps Christo omnino devotus, maluil ecclesiæ 


aurei coloris, stralo inferius pulchro emblemale pavimenti. 


Tectum vero ipsius basilicæ, adprime deaurato cupro ære, repercussum x 
solis jubare, sic flammigero rutilabat fulgore, quatenus intuentium aciem 


reverberarel nimia claritudine. 


Ce poème n’est ni meilleur ni pire que ceux dont 
s’accommodaient les hommes du vie siècle. Fortunat 
nous ἃ conservé les noms de plusieurs professionnels 
tous parfaitement ignorés et, sans doute, très dignes de 
l'être. Comme le Dynamius de Marseille ?, le Jovinus ἢ 
ou Bertechramm ὃ qu’il élève aux nues et le roi Chil- 
péric 4. Ce dernier nous est connu par une remarque 
maligne de Grégoire de Tours. Chilpéric se piquait 
d’érudition, de théologie, ajoutait des caractères grecs 
à l’alphabet latin et même composait des vers ὅ. 
L’évêque de Tours, qui avait eu beaucoup à se plaindre 
du prince, s’est acquitté envers le versificateur. Le roi, 
nous dit-il, composait en effet des vers latins quoiqu'il 
ne possédât pas la moindre notion de prosodie 5. Le 
poète Bertechramm n'était pas en meilleure posture, 
puisque Fortunat lui-même est obligé de reconnaître 
qu’on rencontrait parfois des fautes de versification 
dans ses ouvrages, que certains vers avaient un pied de 
trop 7. Dynamius ἃ laissé une Vie de saint Maxime, 
dont la préface présente les excuses de l’auteur sur la 
rusticité de son style‘. La précaution n'est pas super- 
flue. Quelques autres ne méritent même pas une men- 
tion, mais de leurs piètres ouvrages nous tirons une 
indication utile sur l’état des études et des écoles du 
temps. ἃ défaut de renseignements directs, ceux-ci 
ont leur valeur et ne pouvaient être négligés. 

XXVI. GRÉGOIRE DE Tours. --- « Grégoire de Tours 
a peint son âme et son monde dans un écrit informe et 
précieux. Cet écrit vit encore et nous touche ὃ », il fait 
plus que cela, il nous instruit sur la société et sur le 
niveau intellectuel du vi siècle. Au dire de Fustel de 
Coulanges, « Grégoire avait reçu une instruction toute 
romaine, celle .des sept arts libéraux, qui se donnait 
aux familles riches. 11 connaît et cite volontiers Virgile 
et Salluste. Il cite même Pline et Aulu-Gelle. Qu'il 
ait eu une instruction très littéraire, comme tous les 
jeunes gens des grandes familles de son temps. on s’en 
aperçoit dans ses ouvrages. Ceux qui se le sont figuré 
« ignorant » et « rustique » ont été dupes de ses affec- 


1 Fortunat, Carmen, Vi, 10, v. 57; il s’agit sans doute du 
poète Dynamius, f vers 600, auteur d’une Vie de saint 
Maxime. — ? Carmen, vai, 42, v. 111 —* Carmen, 11, 18. — 
4“ Carmen, 1x, 1, v. 91, 101, 104. — * Grégoire de Tours, Hist. 
Francor., 1. V, e. XLV. — " Aimoin, De gestis Francorum, 
c. xv1, attribue à Chilpéric une pièce de vers en l'honneur de 
saint Germain de Paris (P. L., ἢ, CLxxxvIn, col. 290). Les 
vers sont corrects, si bien que Mabillon, Acta sanct. O. S. B., 
t. 1, p. 245, a supposé qu’'Aimoin les avait retouchés. Si 
Chilpérie en est l’auteur, il avait donc appris la quantité 


1820 


* Quod totum, in Christo vere 
Princeps omnino devotus 
Maluit… ecclesiæ 
Distribuere potius 
Quam... relinere 
... in PTOPTiOS USUS. 

* ÆEcclesiam sancti martyris, 
Ipsam ubi delegavit, 
core in modum crucis 
-Edificare disposuit. 

* Jlla jenestris distincta, 
Marmorum fulta columnis, 
Crispante camera compta, 
Auralis laqueariis, 

* [Pictos habet] parietes, 

[516] ut decetaulam Chrisli, 

Inferius strato pulchro 

Emblemate pavimenti. 

Tectum vero basilicæ 

Quod æs adprime deaurat, 

Solis percussum jubare 

Claritudine rutilat 

Sic ui oculos fulgore 

Flammigero reverberat. 


{ations de modestie et d’un artifice de langage fort 
usité de son temps 2°, » C’est peut-être aller un peuloin. 
De ce que Grégoire tirait de sa mémoire des réminis- 
cences portant sur des citations ou sur des mots de 
l’époque classique, il ne s'ensuit pas nécessairement 
qu'il ait été initié à ces formes grâce à une éducation 
purement romaine. Le latin littéraire avait abandonné 
au vocabulaire rustique une riche provision de mots 
qui continuaient, au vi® siècle, à être usités sans défor- 
mation dans la langue populaire en Gaule. Loin d’être 
un témoin vivant et irrécusable de la transmission des 
écoles romaines sous le patronage des évêques, Grégoire 
de Tours ne témoigne en réalité que de sa capacité 
personnelle et de son insuffisante formation. Lui-même 
ne s’en cache pas et se proclame ignorant; mais on re- 
fuse de l’en croire, et, malgré lui, Fustel de Coulanges 
et G. Monod assurent qu'il ne faut pas prendre ce qu'il 
dit au pied de la lettre. Cependant, le saint homme 
fait trop consciencieusement son examen de conscience 
pour ne pas mériter d’être cru. Très simplement, 1] 
avoue que son maître Avit ne lui apprit en son enfance 
ni la grammaire, ni la lecture des auteurs profanes M; 
aussi se trompe-t-il sur les lettres et sur les syllabes t?, 
il ne distingue pas les genres, confond l'usage et la 
syntaxe des prépositions®. Est-il en droit, dès lors, de 
parler de son ignorance des lettres #, de la grammaire 
et de la rhétorique et de réclamer l’indulgence des 
écrivains initiés aux sept arts libéraux? ? Si on per- 
sistait à en douter, l'étude des nombreux écrits de 
l'évêque de Tours serait là pour fournir la démonstra- 
tion claire et évidente de son ignorance grammaticale#, 

Ce n’est pas pour se mettre plus à portée de ses lec- 
teurs que Grégoire se résigne à écrire en un latin gâté; 
s’il avait eu cette préoccupation, la première précau- 
tion à prendre était d’épargner à ces lecteurs les mul- 
tiples citations de Virgile qu'il va leur prodiguer très 
inutilement, car ils ne sont pas en mesure.de les appré- 
cier, pas même de les reconnaître au passage. * En 
supposant Grégoire capable d'écrire un latin moins 


depuis le temps où il montrait ses essais à Grégoire de Tours. 
— ? Carmen, 1, 18, v. 15. — " P. L., t. LXXX, col. 33. — 
* An. France, À propos du Journal des Goncourt, dans La vie 
littéraire, in-12, Paris, 1889, t. 1, p. 89. — 10 La monarchie 
franque, p. 2-3. — Grégoire de Tours, Vitæ Patrum, 2, 
præf. — % JHistor. Francor., præf. — 15. De gloria confess., 
præf. — % De virtutib. S. Martini, præf. — 15. De gloria 
confess., præf. — 1° Ilistor.Francor., 1. X, ©. XXxXI1.— 6. 
Monod, Études critiques sur les sources de l'hist. mérovin- 
gienne, t. 1, p. 109. 


1821 


barbare, mais contraint d'employer un langage rus- 
tique, pour être compris, on fait d’ailleurs le procès de 
ses contemporains. L'Histoire des Francs n’était pas 
purement une œuvre d’édification. En l’écrivant, Gré- 
goire ne désirait pas atteindre une classe de la société 
dont les écrivains anciens ne s'étaient pas inquiétés, 
et, chez lui, la peur de ne pas être compris ne pouvait 
être attribuée au déplacement des lecteurs. Si donc on 
admet qu'instruit lui-même, il ait, par nécessité, usé 
d’un langage aussi inculte, on constate en même temps 
la culture rudimentaire de l’époque. La vérité est que, 
dans son enfance, il n’avait pas appris les sept arts ", 
et que, plus tard, au contact d'hommes moins igno- 
rants, il lut quelques auteurs classiques. De là les cita- 
tions de Virgile, les expressions poétiques dont il par- 
sème ses écrits et qui détonnent si étrangement dans 
son style 2.» Sa formation littéraire, toute fruste qu’elle 
soit, est donc acquise après la sortie de l’école; on peut 
juger d’après cela ce qu'il a appris et ce qu'on lui a en- 
seigné dans ces écoles. En fait, il n'a guère connu d’une 
façon un peu satisfaisante que le seul Virgile. M. Monod 
n’en avait découvert que trois citations ὅ, M. Kurth en 
a aligné une vingtaine, sans préjudice d’un grand nom- 
bre de tournures poétiques d’origine manifestement 
virgilienne Δ, et s’est demandé si Grégoire n'aurait 
pas appris de mémoire certains passages de l’Énéide 
choisis exclusivement parmi les huit premiers chants 
del’Énéide, ou plus simplement s’il n’aurait pas connu 
ce poème à travers les citations choisies d’une antho- 
logie. Mais non, Grégoire a eu une connaissance plus 
large de Virgile et a fait des emprunts à presque toutes 
les parties deson œuvre. Ils’inspire de Salluste deux 
outrois fois *; quant à Pline et à Aulu-Gelle, peut-être 
ne les connaissait-il que de nom *? Voici en quoi con- 
sistait tout lebagagelittéraire de Grégoire de Tours, qui 
l'acquit tardivement, bien longtemps après que sa for- 
mation scolaire, dirigée par deux évêques, fut achevée. 

En somme, l’évêque de Tours représente assez bien 


66 qu'il faut entendre par un homme instruit au vie siè- 


cle et on voit que cela ne mène pas loin. Trait signifi- 
catif : il n'a pas risqué un-seul vers, encore qu'ilne les 
eût faits ni plus détestables ni plus vides que ceux d’un 
Chilpéric. Il n'y ἃ pas chez lui cette affectation de 
modestie qu'on s’obstine à lui imputer, il y a le senti- 
ment juste de ce qu’il ignore et la vision nette de ce 
qu'il sait. Il possède un tempérament d’historien. La 
société mérovingienne tout entière revit dans ses écrits. 
Né à Clermont vers 538, il meurt à Tours en 594, après 
plus de vingt années d’épiscopat ; il est donc bien repré- 
sentatif de son Lemps et il ne fait, le plus souvent, que 
rapporter ce qu'il a vu, ayant beaucoup causé, beau- 
coup regardé et beaucoup voyagé. Tout l’intéresse et il 
nous montre bien dans sa personne la permanence de 
l’esprit alerte et universel de la race gallo-romaine; 
mais les dons naturels ont plus fait pour lui que la 
culture acquise. On vient de voir les lacunes de son 
éducation classique, sa science des lettres sacrées est 


tout aussi superficielle et presque aussi limitée. Il ἃ 


fait ses études chez l’évêque de Clermont et ceci donne 
une médiocre opinion de ce qu’on y enseignait : les 
livres saints, quelques apocryphes du Nouveau Testa- 
ment, quelques vies de saints. La littérature patris- 
tique de l'Occident lui est étrangère, il ne parait pas 
avoir soupçonné celle de l'Orient; d’ailleurs, il serait 
fort embarrassé d'en prendre une idée quelconque, car 
il ne sait pas le grec. « Son ignorance théologique est 


À ΤΙ apprit à lire vers l’âge de huit ans. — *? M. Roger, 0p. 
oit., p. 106. — 5 Op. cit., t. 1, p. 109. — *G. Kurth, Saint 
Grégoire de Tours et les études classiques au VI® siècle, dans 
Revue des questions historiques, 1878, τ. XxIV, p. 586-593. — 
5 Μ. Bonnet, Le latin de Grégoire de Tours, p. 49; Br. 
Krusch, Introd. au Liber miraculorum, p.459; Manitius, dans 
Neues Archiv, t. xx1, p. 553. — δ Bonnet, op. cil., p. 49: 


ÉCOLE 


1822 


extrême : sur l’arianisme, dont il parle et qu'il abhorre, 
il n’a que des notions vagues et inexactes. En dépit des 
scrupules d'ordre grammatical qu'il exprime, Grégoire 
est un écrivain, il a un style à lui. Ilne faut lui deman- 
der ni la simplicité, ni l'élégance vraie, ni la correction. 
Dans son désir d’orner sa prose, il la charge de mots 
abstraits et de métaphores, ill'encombre de développe- 
ments et d'expressions politiques; mais il a l’imagina- 
tion vive et trouve souvent l'expression pittoresque. 
Doué du sens du mouvement et de la couleur, il saisit 
le trait caractéristique d’un acte, d'un personnage. 
Il a encore d’autres qualités de l'historien : il comprend 
d’instinct que, pour donner d’un temps une image 
fidèle, les grands personnages et les grands événe- 
ments ne suffisent pas; il nous promène à travers toute 
la Gaule du vre siècle, de la villa royale à la maison 
épiscopale, de la campagne à la ville; ils’arrête longue- 
ment à nous conter la querelle de deux obscurs citoyens 
ou les aventures d’un prêtre débauché. Il se plaît aux 
anecdotes, illes dit bien, et de chacune sait dégager et 
mettre en lumière l’essentiel. Pour trouver un écrivain 
qui sache, autant que lui, restituer la physionomie 
d’une époque, il faudra franchir bien des siècles *.» 

« On a vu que des rois mérovingiens se piquaient de 
beau langage. Ce latin est, il est vrai, de bien médiocre 
qualité, même chez les meilleurs auteurs. Grégoire de 
Tours juge son style rustique, mais il ajoute qu’il écrit 
le latin à peu près comme on le parle autour de lui, que 
son langage est à la portée du peuple. En effet, on a trop 
souvent voulu opposer au latin écrit ou littéraire ce 
qu’on appelle le latin populaire ou vulgaire : à cette 
époque, c’est une même langue, mais qui se modifie 
selon les classes ou les régions. Elle est en rupture avec 
la grammaire, mais les barbarismes et les solécismes 
dont elle fourmille ne sont pas fortuits, ils ont leur rai- 
son d’être et donneront naissance à des règles. Grégoire 
de Tours, par exemple, sait fort bien que la connais- 
sance exacte des cas et des genresse perd : « Ignorant et 
«sot personnage, se dit-il à lui-même,tu ne sais pas dis- 
«cerner les noms,tu emploies sans cesse le masculin pour 
«16 féminin et réciproquement,tu places mal les prépo- 
« sitions, tu confonds les accusatifs et les ablatifs®.» Ces 
balourdises re lui sont pas particulières ; on les retrouve 
à foison dans les documents officiels’°, à plus forte rai- 
son dans l’épigraphie : pro redemptionem \: inter san- 
clis 2; cum filiossuos #. Désormais, le dialecte parlé se 
dégage de plus en plus, et jusqu'à sécession complète 
ou à peu près, de toute fréquentation grammaticale. I 
est instructif, à ce propos, de mettre à profit les docu- 
ments liturgiques d’origine gallicane certaine et qui 
nous conservent le type du style ecclésiastique de ice 
temps. Grégoire de Tours, à qui il faut sans cesse reve- 
nir, est convaincu que son style seul est à retoucher : 
de cujus vila aliqua scriplionis… quo possum proferam 
stylo 4, mais il se flatte de laisser à d’autres le privi- 
lège de meurtrir la grammaire : Barbarorum cruda rus- 
licitas 5. À un degré moindre que l’épigraphie, les textes 
liturgiques sont précieux à consulter pour l'étude de la 
prononciation courante du latin en Gaule, du re au 
vire siècle, et dans la classe des textes liturgiques, il 
faut accorder une attention particulière à la catégorie 
des lectionnaires — celui de Luxeuil surtout — qui 
contenaient des textes destinés à être lus à haute voix; 
les lecteurs, si bons clercs qu'ils fussent, devaient évi- 
demment préférer les codices orthographiés suivant 
l'usage de la prononciation courante. C'est que, à cette 


Kurth, op. cil., p. 591. Bonnet, op. cil., p. 53; Kurth, op. 
cit, p. 591. — * C. Bayet, La période mérov., ch. v, dans 
Hist. de France de E. Lavisse, 1903, t. 11 a, p. 244-245. — 
"6, Bayet, op. cil., p. 249.— το Decretum Childeberti, dans 
Baluze, Capit., τ. 1, n. XVI, — Le Blant, Inscr. chrét. de la 
Gaule, n. 374. — 15 Ibid., n. 541. — 33. Jbid., n. 651 a. — 
MDevitis Patrum, e.1.—%#%Miracula 5, Martini, 1. II,e.xxxax. 


1823 


époque, la langue est surtout phonétique, comme sufli- 
rait à le prouver la rencontre de nus, de nos, de me et 
mæ dans un même texte. Entre toutes les voyelles, l’a 
tonique a pour ainsi dire conservé intégralement sa 
valeur durant toute la période latine ἢ; on ne réunit 
qu’à grand’ peine quelques formes dans lesquelles il 
s’est transformé tantôt en e, tantôt en o ?. Il n’en va 
pas ainsi pour l’e, surtout l’e fermé, qui, dès le ve siècle, 
est déjà à peu près généralement assimilé à l’i bref. 
Nous en avons un exemple curieux dans les aspects 
différents de la formule funéraire chrétienne : requies- 
cere [in pace]. Les inscriptions nous donnent donc 
requiiscit#, requiscit 4, requivit 5, requibit 5, quiiscet 7; 
et cependant il ne faut pas se hâter de conclure, qu’à 
l’époque mérovingienne, la graphie i se prononçait à, 
car la persistance du son e ou d’un dérivé de e dans la 
majeure partie des langues romanes, notamment le 
français et le provençal, rend évident le maintien du 
son 6, mais d’un e très fermé. L’e latin aurait donc 
déjà atteint, aux ve et vi siècles, l’étape à laquelle 
nous le retrouvons plus tard dans les formes mi, quid, 
sit, dift, podir, savir des serments #.» Le groupe des 
consonnes subit aussi de vigoureuses retouches : b et p, 
dett,cet q, t et th, sont employés à peu près indistinc- 
tement. Les anciens types de déclinaisons s’altèrent et 
on assiste d'une déclinaison à la voisine à des chassés- 
croisés imprévus : villabus pour villis, lempore pour 
lemporis, patre pour patris; tel mot se déplace et appar- 
tient à plusieurs déclinaisons; les cas soufirent tout. 
Cependant la déclinaison et la conjugaison font bonne 
contenance, mais la syntaxe est en pleine déroute, les 
règles d'usage et d’accord les plus élémentaires sont 
impudemment violées. « La valeur des prépositions 
varie, on les trouve employées l’une pour l’autre: de, 
dont le rôle sera prépondérant dans les langues ro- 
manes, et qui en arrivera à supplanter le génitif, gagne 
du terrain. On entend donc se servir des prépositions là 
où on se servait auparavant des désinences : flumina de 
sanguine pour flumina sanguinis. Per se substitue 
aussi à l’ablatif instrumental : adprehensa per comam 
puella. C’est un des traits où s’annonce le mieux l’éla- 
boration des langues nouvelles, qui restreindront ou 
supprimeront le rôle des déclinaisons ὅ. » Pareille éla- 
boration s’opère sans le secours et, on peut bien le dire, 
sans la collaboration des écoles. Celles-ci ne corres- 
pondent plus à quelque chose de vivant et leur utilité 
paraît dès lors bien problématique, car, au vie siècle, 
le rôle de l’école ἃ changé. On ne lui demande plus d’en- 
tretenir la tradition romaine, mais de procurer les 
rares connaissances jugées indispensables à la satisfac- 
ton des besoins de l’âme et aux échanges sociaux. Pour 
cela, une instruction élémentaire suffit; on s’y renferme 
donc : le souci de tout subordonner à l’utile apparaît 
dans le choix même des livres dont on fait usage : on 
apprend à lire, non plus dans les textes anciens, mais 
dans quelque formulaire. C’est tout profit, puisque, de 
la sorte, on se familiarise avec des expressions qu’on 
aura plus tard à employer. De curiosité scientifique on 
ne trouve plus trace. Pour Grégoire d: Tours, qui 
répète volontiers qu’il n’est pas en Gaule de famille de 
meilleure origine que la sienne, et qui, au αν ὃ siècle, eût 
fréquenté les écoles d’arts libéraux, Martianus Capella 
représentait le plus haut degré de l'instruction. La pra- 
tique d’un manuel, voilà à quoi se réduisait l'étude des 
arts libéraux; encore, était-ce un idéal qui n'était 
atteint que par exception. 


ὦ, Pirson, La langue des inscript. lat. de la Gaule, in-8°, 
Bruxelles, 1901, p. 1.— ὁ Schuchardt, Der Vokalismus des 
Vulgarlateins, t. 1, p. 169-177, 185-193.— ? Corp, inscr. lat., 
ἴ, ΧΙ, n. 2654, 2693, 2700, 5347; t. Xi, ἢ. 2391; Le Blant, 
op. cit., n. 51. — * Corp. inscr. lal., À. ΧΙ, ἢ, 2359-2381; Le 
Blant, Nouveau recueil, n. 47-52. — " Jbid,, τ. 2, 47, 52. — 
4 Allmer et Dissard, Musée de Lyon, 1. 1V, p. 45. — ? Corp. 


ÉCOLE 


1824 


« Il se peut d’ailleurs que l'abaissement dans le 
niveau des études, ou plutôt la disparition presque 
totale de ce que nous appelons aujourd’hui l’enseigne- 
ment secondaire et l’enseignement supérieur, n'ait pas 
correspondu à l’accroissement des illettrés. Grégoire 
de Tours ne se plaint pas qu’on nele lise pas; ilse plaint 
qu'il n’y ait plus de lecteurs ni d'écrivains instruits; 
et, quand Chilpéric entreprend de compléter l’alpha- 
bet, il envoie des circulaires dans toutes les villes de son 
royaume. Jusqu'à un certain point l’enseignement reli- 
gieux avait dû compenser la perte subie par ailleurs; 
certains avaient appris à lire et à écrire que l’enseigne- 
ment des écoles romaines n’aurait pas même effleurés 
au 1ve siècle. Mais ces humbles connaissances formaient 
presque toute l'instruction du temps, au lieu d’en for- 
mer seulement la base, et, loin d’être poussée vers des 
études plus hautes par ces hommes sachant tout juste 
lire et écrire, la classe élevée était entraînée par eux 1°.» 

XXVII. LES ÉCOLES MONASTIQUES. — Il est un 
axiome historique à peu près incontesté, c'est que 
« l'Église et l’ordre monastique furent, vers ce temps 
(le vre siècle), les ports où se sauvèrent les débris des 
lettres et des sciences dans leur naufrage !.» Jusqu'à 
quel point les textes autorisent ou contredisent cette 
opinion, c’est ce qu'il est important d'établir. 

On a vu que les Pères qui ont le plus contribué à la 
formation des idées parmi la société chrétienne avaient 
hésité et cherché un accommodement entre l’enseigne- 
ment nécessaire des auteurs classiques et les consé- 
quences fâcheuses qu'il pouvait exercer. Saint Augus- 
tin peut être considéré comme un religieux au titre de 
la vie que mènent autour de lui les clercs d'Hippone; 
saint Jérôme est moine et chef de communauté; cepen- 
dant leur opinion ne suffirait pas à nous instruire. Tous 
deux considèrent l'étude des lettres comme inévitable 
et nuisible à la fois, c’est un pis-aller dont s’alarme leur 
sollicitude alors même qu'il s'impose à leur intelligence. 
En Gaule, l'hostilité des représentants de la vie monas- 
tique est généralement plus accusée à l'égard des lettres. 
Sulpice-Sévère déclare que « le règne de Dieu n’est pas 
dans l’éloquence mais dans la foi »; il eût pu faire 
observer que la foi n’est pas exclusive de l'éloquence, 
qu'elle l’inspire parfois et qu'elle peut en retirer avan- 
tage. « Qu'on se souvienne, écrit-il encore, que le salut 
a été prêché au siècle non par les orateurs, mais par les 
pêcheurs #»; ce qui est faire assez bon marché de la 
puissance oratoire de l’apôtre Paul, du martyr Ignace 
d’Antioche ou de l’évêque-rhéteur Cyprien de Car- 
thage. Cet excellent Sulpice semble tenir à mériter 
son nom de Sévère et il sabre tous ceux qui ne sont pas 
de son avis, ce qui est, paraît-il, la mesure des hautes 
convictions. À quoi bon entretenir des historiens, aussi 
inutiles que leurs travaux, qui n'ofirent aucun intérêt 
pour la vie éternelle? Quel profit la postérité peut-elle 
retirer à lire les combats d'Hector, ou à étudier la phi- 
losophie de Socrate? Il y aurait donc folie à imiter et 
péché à ne pas combattre ces inuliles laborieux, aux- 
quels il faut montrer que le devoir de l’homme est « de 
rechercher l'immortalité pour sa vie plutôt que pour 
son nom, et cela, non en écrivant, en combattant, en 
philosophant, mais en vivant d'une manière pieuse, 
sainte et religieuse, » 

Paulin de Nole, dans son ardeur de converti, sem- 
blait vouloir non seulement oublier les lettres, mais 
rompre avec le maître qui les lui avait enseignées, le 
bon Ausone. Cette ferveur de débutant lui fait rappro- 


inscr. lat., t. X117, ἢ. 2368. — "1. Pirson, op. cil., p. 4; H. 
Leclercq, La langue des inscriptions latines de la Gaule, 
dans Revue des questions historiques, 1903, t. LXXIV, 
p. 132-133. — °C. Bayet, op. cit., p. 249. — 1° M. Roger, 
op. cit, p. 128. — % D, Rivet,Hist, littéraire de la France, 
τ. 1, p. 22. — 1 Sulpice-Sévère, Vita Martini, PA, — 
8 Υυϊα., 1. 


A 


1825 


cher et confondre ce qui ne doit pas être comparé : l’en- 
seignement évangélique et l'esthétique cicéronienne; 
mais il s’adresse à qui saura l'entendre lorsqu'il écrit 
à Sulpice-Sévère : {nanis gloriæ sublimiler neglegens, 
piscatorum prædicationes Tullianis omnibus el tuis 
litteris prætulisti Ὁ. Les poètes ne trouvent pas grâce 
devant lui; plus indulgent aux philosophes, il se borne 
à demander « qu'on assaisonne leur enseignement de 
foi et de religion ». Philosophiam non deponas licet, 
dum eam fide condias el religione. 

Mais Sulpice-Sévère, Paulin de Nole ne sont que des 
interprètes plus ou moins autorisés de la conception 
monastique, dont ils n’ont adopté pour eux-mêmes 
qu'une conception mitigée. Si nous nous reportons aux 
sources authentiques du cénobitisme, nous ne rencon- 
trons que des indications très vagues et insuflisantes. 
Dans les communautés pakhômiennes d'Égypte, no- 
tamment à Tabennisi, nous constatons qu'il n’y avait 
pas d'âge déterminé pour l'admission. Théodore, le 
fameux disciple de Pakhôme, devint cénobite à qua- 
torze ans; plusieurs fois, dans les Vies, on rencontre la 
présence de jeunes enfants dans les communautés, où 
nous les voyons même exercer des offices monastiques ὅν 
Schnoudi recevait ceux qui demandaient à entrer dans 
sa congrégation d’après les mêmes règles en usage 
chez Pakhôme : toutefois nous lisons qu’ « ayant sous 
sa main deux mille deux cents moines et mille huit 
cents femmes, sans compter les pelits et ceux qui 
avaient soin d'eux #... » Qui sont ces petits ? Ce ne sont 
pas des novices : il n’y en avait pas à Atripé. Qui 
étaient-ils donc? Ils semblent distingués des religieux 
et une règle ancienne semble les autoriser à ne pas 
assister à la synaxe‘. Ne seraient-ce pas des enfants 
dont l'éducation se faisait au monastère? La règle du 
codex sahidicus 212 de Zæga paraît connaître de pareils 
enfants : Pueri sint sub cuslodia viri qui curam eorum 
gerat... Qui pueros erudiendos sibi tradilos negligit eji- 
cialur. N’aurions-nous pas ici un embryon d'école mo- 
nastique ? De toute façon, les enfants ainsi accueillis 
devaient être l'objet d’une formation méthodique. 

Quelle part revenait à l'étude des lettres profanes 
dans cette éducation scolaire ? il est difficile et même 
impossible de se prononcer avec certitude, mais il est 
probable qu’elle était généralement réduite à l’indis- 
pensable. Jean Cassien, à qui on ne peut contester une 
connaissance approfondie de cette société monastique 
orientale, met en scène, dans sa x1v® conférence, l'abbé 
Nestor *, auquel un religieux demande le moyen de se 
débarrasser de la hantise des souvenirs classiques et 
des images qu'ils éveillent dans l'imagination. « 5 
apporte à lire et à méditer la sainte Écriture autant de 
zèle qu'aux études profanes, il substituera vite à ces 
souvenirs infructueux et terrestres des préoccupations 
spirituelles et divines... et non seulement toute la 
direction et la méditation de son cœur, mais toutes les 
digressions, tous les écarts de ses pensées seront chez 
lui une sainte et incessante rumination de la loi 
divine. » Si les moines qui avaient autrefois étudié les 
poètes devaient en chasser le souvenir, il ne fallait pas 
s'attendre à ce qu'ils les inscrivent plus lard aux pro- 
grammes de leurs écoles 5. En outre, Cassien est mal 
disposé pour la rhétorique, qui induit au péché de ceno- 
doxia τ, et déclare « les syllogismes de la dialectique 
et la faconde cicéronienne indignes des simples vérités 
de la foi. Par une coquetterie un peu puérile, Sulpice- 
Sévère, Jean Cassien, instruits, cultivés, écrivains cor- 
rects et parfois élégants, croient devoir édifier leurs lec- 
teurs en protestant qu'il leur importe peu de laisser 


τῷ Paulin, Epist., v. — *? P. Ladeuze, Étude sur 1e 
cénobitisme pakhômien, pendant le IV» siècle et la première 
moilié du V®,in-S°, Paris, 1898, p. 280. — ὅ Jbid., p. 313-314. 
-ε Jbid., Ὁ. 314, note 1. — ὁ Cassien, Coll, χιν, 13, 
P:L:; t. XLIX, col. 979. — ‘M, Roger, op. cil., p. 146. — 


ÉCOLE 


1826 


échapper des fautes. Ils se consolent d'avance de mal 
écrire et, s'ils n'étaient de si saintes gens, on soupçon- 
nerait malicieusement qu'ils n’en ont que mieux soigné 
leur prose, qui, de fait, est irréprochable, Mais, somme 
toute, ces saintes gens sont mal disposés à l’endroit des 
programmes scolaires. 

Comment, dès lors, ces dispositions avérées sont-elles 
conciliables avec l'affirmation que les monastères ont 
sauvé les lettres classiques? Ce grand service a pu 
être rendu sous deux formes principalement : par la 
distribution de l’enseignement scolaire et par la tran- 
scription des monuments littéraires. Il n’est pas contes- 
table que la transmission se soit faite au moyen des 
monastères, mais il l’est beaucoup plus que celle-ci 
ait fait l’objet d'un dessein arrêté et d’une discipline 
réglementée. L’instruction s’est transmise, semble-t-il, 
beaucoup moins en vertu d’un programme que par 
l'effet d’une spontanéité qui sera de tous les temps et 
sous tous les climats. Ceux qui savent se préoccupent 
d’instruire et ceux qui ignorent se préoccupent d’ap- 
prendre; toute l’organisation consiste dans un rappro- 
chement fortuit volontairement prolongé, et voici 
peut-être l’origine et le type des premières écoles mo- 
nastiques. Les institutions les plus prospères et les 
plus fécondes ont été plus souvent le résultat d’une 
improvisation que d’un calcul. Aux abords de leur 
date de fondation, c’est-à-dire vers 360 et 372, ensei- 
gnait-on, dans les monastères de Ligugé et de Marmou- 
lier, autre chose que la doctrine et la morale chré- 
tiennes ? Rien ne permet del’induire des textes que nous 
possédons et il va sans dire que nous ne tenons compte 
de textes tardifs et tendancieux que pour les écarter. 
Ainsi qu’on l’a dit avec une haute raison, « on a trop 
souvent une tendance à rapporter à l’origine de ces 
premiers monastères des institutions qui v furent 
établies beaucoup plus tard. C’est fausser le caractère 
des grands moines que leur prêter des idées qui leur 
furent étrangères et attribuer à chacun individuel- 
lement l’ensemble de l'œuvre accomplie par tous. 
On s’expose à compromettre leur réputation, en leur 
prêtant des vues qui pouvaient être en contradiction 
avec les besoins de leur temps. Le monastère, avec son 
organisation complète, son école ouverte aux enfants 
du dehors aussi bien qu’à ceux destinés à la vie reli- 
gieuse, n'apparaît pas tout d’abord. A côté des milliers 
d'hommes pieux qui se réfugiaient à Ligugé ou à 
Marmoutier pour prier, on ne voit guère de place pour 
des maîtres enseignant les arts libéraux 5. » 

Sans doute on rend hommage à l'instruction et à la 
science en se refusant à voir dans saint Martin ce qu'y 
voyait Sulpice-Sévère, un illiteratus 5, et fût-on arrivé 
à montrer qu’«illettré » ἃ le sens de « savant », il reste- 
rait à expliquer comment Sulpice lui-même, du mo- 
ment où il subit l'influence du saint,se montra si dédai- 
gneux du commerce des lettres. Quoi qu'ilen soit, saint 
Martin avait instruit lui-même un de ses disciples dans 
la sainte discipline de l'Église, ce qui n’a rien de sur- 
prenant, etiloccupait les jeunes moines de Marmoutier 
à la transcription des manuscrits, ce qui est d’un sage 
administrateur, car il est trop évident que le nouveau 
monastère avait besoin de livres et que les copier était 
moins dispendieux que les acheter. Mais quels étaient 
ces livres : des classiques, des écrivains profanes, des 
poètes latins? Sulpice-Sévère ne nous le dit pas; or il 
est plus que probable que l’Écriture sainte, les sacra- 
mentaires, les livres liturgiques, les traités des Pères 
obtinrent la préférence. C'était chose sage, mais aussi 
il semble excessif d’aflirmer que la prévoyance et la 


τ Cassien, Instit., 1. V, n.1, n.4, P. L., t. XLIX, col. 202, 207. 
—* M. Roger, 0p. cit, p. 147.—°* Sulpice-Sévère, Vila Mar- 
tini, 25; cf. G. Boissier, La fin du paganisme, in-S°, Paris, 
1891, t. 11, p. 66; Lecoy de La Marche, Saint Martin, 
2e édit., 1890, p. 320, 


1827 


sollicitude de saint Martin ont contribué à sauver le 
patrimoine classique et les chefs-d’œuvre de l’anti- 
quité τ. Le saint utilisait les ressources qu'offrait son 
personnel juvénile, peut-être aussi laissait-il quelques 
jeunes religieux enseigner à lire et à écrire à leurs 
confrères ignorants ou aux enfants du voisinage. 

Les écoles du monastère de Lérins, fondé vers 410, 
ne sont pas mieux attestées. Il ne suffit pas d’affirmer 
leur existence pour suppléer à l’absence de toute 
preuve ? et la nomination de saint Honorat en qualité 
de maître d’école est un brevet vraiment trop tardif. 
A Lérins comme à Ligugé, il a dû se trouver des 
hommes cultivés, mais pas plus à Lérins qu'à Ligugé 
et à Marmoutier on ne peut apporter un témoignage 
recevable de leur activité pédagogique. La préparation 
au catéchuménat, à supposer que, dès lors, elle fût 
pratiquée dans ces monastères, loin d’entraîner l’exis- 
tence d’une école, inviterait piutôt à l’exclure, car 
l'instruction donnée aux catéchumènes n’avait certes 
rien de commun avec l'explication des poètes et la 
connaissance des arts libéraux. Avec son rare bon 
sens et son ordinaire probité, Mabillon reprenait déjà 
l'illusion de certaines gens, qui ont écrit que 165 
monastères n’avaient été d’abord établis que pour ser- 
vir d'écoles et d’académies publiques, où l’on faisait 
profession d’enseigner les sciences humaines; ç’a été 
l'amour de la retraite et de la vertu, et non des sciences, 
le mépris des choses du monde et la fuite de sa corrup- 
tion, qui ont donné naissance à ces saints établisse- 
ments #. » Ceux qui entraient dans le monastère, s’ils 
avaient reçu l’enseignement des arts libéraux, n’avaient 
que faire de l'y retrouver; ceux qui y entraient illettrés 
pouvaient trouver dans le monde cet enseignement. 
Au ve siècle, un jeune garçon nommé Salone se retire 
dans les grottes de Lérins, il n’a que dix ans et il lui 
reste tout à apprendre‘. Saint Honorat l'instruit, mais 
on ne nous apprend pas sur quelles matières; saint 
Hilaire se charge de conduire l’enfant per omnes spi- 
ritualium rerum disciplinas, enfin Salvien et Vincent 
s'occupent de lui. De ces deux derniers il est dit elo- 
quenlia pariler sapientiaque preeminentibus. C’est un peu 
vague et c’est cependant tout ce que nous avons pour 
appuyer l'hypothèse d’un enseignement des lettres 
à Lérins. Or, de cet enseignement, nous ne rencontrons 
aucune trace, mais seulement celles de l'instruction 
religieuse donnée à Salone et à Véran 5. 

Au sortir de Lérins, où il avait par ses austérités 
compromis sa santé, saint Césaire d’Arles vient de- 
mander l'hospitalité à deux fidèles, derace et de fortune 
sénatoriales, Firminus et sa proche parente Grégorie, 
quialliaient la piété au goût de la littérature. Ils mirent 
leur hôte à l’école du rhéteur Pomère, mais Césaire 
crovait posséder dans la science sacrée un trésor si rare 
qu'il ne devait souffrir aucun alliage. Ici se place l’his- 
toriette de celui quis’endort sur le livre en lecture et se 
réveille sous la morsure d’un dragon. Ce conte a fait 
si bon service parmi les hagiographes qu’on est tou- 
jours heureux de le saluer au passage. Dragon, ange, 
incendie, etc., le ciel et l'enfer se déchaînent pour 
empêcher la lecture de Virgile et d’autres poètes tout 
aussi inoffensifs ; il faut n’y voir que la transition ima- 
ginée pour expliquer répugnance, scrupule ou paresse. 

« C’est certainement à Lérins qu'il fault chercher 
l’origine des scrupules qui se firent jour dans la con- 
science du disciple de Pomère, à l'occasion de ses lec- 
tures. On ne saurait bien s'expliquer la terreur reli- 
gieuse que la seule vue d’un livre profane fut capable 
d'éveiller en lui, qu'en admettant l'exclusion absolue 


: Lecoy de La Marche, op. cit, p. 186.—*? Alliez, Histoire 
du monastère de Lérins, in-8°, Paris, 1862, t. τ, p. 26; 
P. Lahargou, De schola Lerinensi ælate merovingica, in-89, 
Paris, 1892, p. 4. —* Mabillon, Traité des études monastiques, 


ÉCOLE 


1828 


des œuvres des anciens dans le programme d’études 
de Lérins. Cette remarque contredit l’opinion, que rien 
d’ailleurs ne justifie, d’après laquelle Lérins se présen- 
terait dans l’histoire comme un essai remarquable de 
fusion du monastère avec l’école. Lérins n’a été dès 
l’origine qu’un monastère, c’est-à-dire une commu- 
nauté d'hommes que le besoin de la perfection et 
l’attrait de la solitude ont réunis dans un site merveil- 
leusement adapté à leur but, sans mélange d'aucune 
vue scientifique. Tant qu'il a été donné à cet institut 
de faire des prosélytes parmi les hommes qui avaient 
reçu dans le monde une éducation complète, il s’y est 
rédigé des écrits remarquables, par la forme comme 
par le ton, dont la gloire ἃ rejailli sur l'institution 
entière. Malheureusement, les auteurs de ces écrits 
n’ont pas songé à léguer à ceux qui devaient vivre 
après eux, dans leur monastère, avec les monuments 
de leur science, les méthodes d'éducation et de prépa- 
ration littéraires par lesquelles ils s'étaient rendus eux- 
mêmes capables de faire honneur aux lettres chré- 
tiennes. Ils se réunissaient pour les exercices communs 
de la prière, puis chacun d’eux regagnait sa cellule, 
pour y vaquer, avec une liberté sagement prévue par 
la règle, à des lectures et à des travaux isolés. Aussi, 
eux disparus, la génération qui les remplaça se trouva- 
t-elle livrée sans contrepoids à la néfaste influence que 
les malheurs des temps actuels exercèrent sur les études 
classiques, et au préjugé qui ne tarda pas à se former 
contre ces études parmi les hommes voués à la reli- 
gion. 

« Les scrupules de Césaire au sujet de ce que nous 
appelons les classiques sont un indice, entre plusieurs 
autres, d'une époque où l’éducation monastique, et, 
par contre-coup, l'éducation cléricale, se retirent du 
monde, se spécialisent et se confinent dans un pro- 
gramme d’où est exclu tout ce qui n’est pas directe- 
ment inspiré par la théologie chrétienne Ce n’est pas 
seulement l'élément séducteur de l'antiquité païenne 
qui devient pour l’homme consacré à Dieu un objet 
d’abomination; toute étude où l’on se propose seule- 
ment de s’initier aux beautés de l’art est mise en con- 
tradiction avec la simplicité exigée du moine et du 
clerc, et tenue pour un vain amusement qu'il faut 
laisser aux séculiers. On n’attache plus aucun prix au 
nom de lettré, si cher encore aux écrivains ecclésias- 
tiques de la génération précédente, non seulement à 
un bel esprit comme Sidoine Apollinaire, mais à un 
Vincent de Lérins, à un Salvien, aux Eucher, aux 
Hilaire, qui avaient continué de parler, sous la bure 
des moines, un langage digne de la toge romaine. Tel 
est l'empire que ce préjugé prend sur les consciences 
elles-mêmes qu’un Ennode de Pavie, considéré pendant 
quinze ans comme le prince des lettres latines, se 
convertit de ses travaux littéraires, à la suite d’une 
maladie, comme d’autres se convertissent du péché. 
Maintenant donc, par l'effet de ce préjugé, une sim- 
plicité négligée conforme le parler des hommes d'Église 
au costume, et l'étrange manie de se dire ruslicus, 
c'est-à-dire de passer pour ne parler guère mieux qu’un 
paysan, hante même ceux d’entre eux, comme Ennode 
ou Pomère que leurs habitudes passées enchaînent 
malgré eux à la bonne latinité ὅν,» 

Césaire et plusieurs autres vont composer des règles 
monastiques. Sans sortir des limites de la Gaule au 
vie siècle, nous y voyons observéesles règles de Césaire, 
d’Aurélien, de Ferréol, des saints Pères et de Tarnat. 
La règle de saint Césaire pour les moines prescrit 

qu’en tous temps ils lisent jusqu’à la troisième 


in-16, Paris, 1691, t, 1, p. 7. --- 5, Eucher, Instrucl,, 1, præf.,, 
P.L.,t.1, col, 773. —* Cf, ce que Salvien écrit à saint Eucher 
sur ses fils, — * A. Malnory, Saint Césaire, évêque d'Arles 
in-80, Paris, 1894, p, 20. 


1829 


heure ! »; sa règle pour les nonnes n’impose que deux 
heures par jour’. On rencontre des prescriptions 
analogues dans les règles de saint Aurélien *, de saint 
Ferréol#, de Tarnat®, qui procèdent de celle de saint 
Césaire ἡ, et dans la règle des saints Pères’. En outre, 
plusieurs règles imposent aux moines l'étude des-let- 
Les, Liltérus ἡ. I ne faut pas se hâter de conclure que, 
malgré leur aversion, les instituteurs de la vie monas- 
tique ont été contraints d'introduire dans leurs fon- 
dations ia culture des lettres. Les heures de lecture ne 
portent que sur la lecture des écrivains sacrés et les 
maîtres de la vie spirituelle. Le religieux ne cherche 
nullement à trouver dans la vigueur de son intelli- 
gence l’éclaircissement des obscurités que renferment 
les Livres saints, il court droit à l'explication toute faite 
mise à 58. portée où à sa disposition : bref, il assimile, 
il ne pénètre pas®. «Cette question de l'utilité des 
profanes dans l'éducation chrétienne trouvera toujours 
dans l'Église les mêmes défenseurs contre les mêmes 
adversaires. Toujours le préjugé contre l'antiquité et 
les classiques, qu’il se couvre de la religion ou de tout 
autre prétexte, sera le signe d’un esprit, ou trop peu 
familier avec leur beauté, ou trop peu délicat pour la 
sentir. Toujours une connaissance profonde, et non pas 
simplement superficielle, de l'antiquité sera pour 
l'initié l’objet d’une vive admiration et, pour l'écrivain 
ecclésiastique ou séculier, la source qui donnera la 
trempe à ses qualités naturelles. Un Jean Chrysostome 
où un Bassuet ne naîtront jamais à une époque où la 
littérature chrétienne se sera tenue à l’écart des études 
libérales. Le mépris ou la négligence de l'antiquité et 
des classiques marqueront toujours une époque de 
grande décadence 1°, » 

Si nous entreprenons une enquête sur les Vies de 
sainls, source copieuse mais peu sûre, nous sommes 
obligés de constater le peu qu’elles nous apprennent 
sur le sujet que nous étudions. Ou bien leurs affirma- 
tions sont dépourvues de valeur ou bien elles sont trop 
vagues pour donner rien d’utile. La Chronologie de 
Lénins nous apprend qu’on enseignait au vie siècle 
dans le monastère la grammaire, la rhétorique et la 
dialectique; mais la Chronologie est une pièce suspecte, 
même aux gens les plus bienveïllants!. La Vie de saint 
Maixent (+ vers 515) ne nous apprend rien sur l’ensei- 
gnement de Sévérus, abbé du monastère qui prit 
ensuite le nom du saint ©. La Vie de saint Oyand 
(Eugendus), abbé de Condat (Saint-Claude) (+ vers 
510-516), nous dit qu'il avait appris les éléments des 
lettres, lisaït jour et nuit des ouvrages latins, même il 
était frotté de grec, S’il en fut ainsi, il semble que le 
saint homme emporta toute sa science avec lui, car les 
Vies des autres abhés.de Saint-Claude sont muettes sur 
les préoccupations littéraires #. Certaines Vies laissent 
bien entrevoir dans l’enseignement monastique une 
concession à la science, mais c’est à la science sacrée, 
par exemple, dans le monastère de Saint-Jean de 
Réomé, ou dans celui de Bevons 15, D’autres Vies 
rédigées à une date tardive, après le vrre siècle, ne 


_ peuvent être mises à profit sur ce point particulier, 


parce que leurs auteurs pressentent la renaissance 
carolingienne; d’autres y concourent et se font un 
devoir d'attribuerausain! des préoccupations littéraires 


LRegula, ©. x1V, P. L., t. Lxvn, col. 1100. — : Regula, 
Ο. XVII-X VI, P. L., t. Lx ναι, col. 1109.— " Regula, ο. XXVmT, 
PL, t. Lx var, col. 391. — ‘ Regula, c. xxvr, P: L., t. LXVI, 
06]. 968, — 5 Regula, c. 1x, P. L., t. LXVt, col. 980. — * A. 
Malnony, op. cil., p. 274, — τ S, Benoît d’Aniane, Concordia 
regularum, LV, 4, P. L.,t. cn, col. 1182. — ® Regula, 
c>xvunr, P, L., t. Lxvur, col. 1109; t. Lxvrrr, col. 391 ; t. LXVI, 
col. 963. — ? Quant au litteras discant de Ferréol, cela veut 
dire: qu'ils sachent lire et écrire. — 1° A. Malnory, op. cit. 
Ῥ. 22-23. — 1 Cf. Alliez, Histoire dusmonastère de Lérins, t. 1, 
préf., p. 1. -- 15 Mabillon, Acta sanct. O. 5. B.. t. τ, p. 578. — 


ÉCOLE 


1830 


sans lesquelles on ne conçoit plus un moine au vin 
et au 1x° siècle. Ce qui faisait, deux siècles plus tôt, 
matière à éloge est devenu objet de suspicion. Beaucoup 
de moines et d’abbés qui furent ignorants avec délices, 
parce qu’ils entrevoyaient là une application plus 
stricte des principes librement choisis par eux pour 
assurer leur salut éternel, se seraient trouvés un peu 
surpris, scandalisés peut-être et en tout cas embarras- 
sés, de se voir transformés en doctes personnages. De 
retouche en retouche, on décrassait son saint jusqu'à 
lui donner un vernis de savant, et nous en trouvons 
un exemple dans les trois Vies successives de saint Mar- 
tin, abbé de Vertou (+ vers 601). Dans la plus ancienne, 
le saint est confié à des maîtres, mais il les délaisse 
bien vite afin de « scruter les arcanes de la philosophie 
divine ἢ». Dans la plus récente, écrite à une époque où 
il n’est plus de bon ton d'être ineulte !, le saint a fait 
des études libérales et y a excellé 1", 

Nous possédons tout un assortiment de Vies de 
saints qui font honneur à leurs héros d’avoir connu les 
lettres, litleræ. Il n’est pas plus possible d'entendre 
ce mot toujours des letires sacrées ni toujours des 
lettres classiques, et il y a apparence que, dans le 
nombre des évêques et abbés, il s’en trouvait qui avaient 
reçu la culture des belles-lettres, mais lesquels? C’est 
ce que nous ne sommes pas en mesure de déterminer: 
du moins pouvons-nous dire de saint Lomer (Launo- 
marus), abbé de Corbion (Moutiers-au-Perche, arron- 
diss. de Mortagne, Orne), ὁ vers 590, que sub annis 
pueriliæ litteralibus studiis a parentibus traditus *”, 
mais son maitre susceplum parvulum tenere fovebaf. et 
pedetentim ad lillerarum cognilionis et sanclilatis nor- 
mam cohortabatur; ainsi les lettres marchaient de front 
avec l'instruction religieuse. Celle-ci semble même 
prévaloir, car, dès lors, Lomer était en état de procurer 
le salut du prochain et son biographe le représente 
longa exercitit spiritualis eruditione fundatus *. A-t-il 
même étudié les lettres profanes? on se prend à en 
douter en lisant dans la première Vie que l'enfant fut 
confié: cuidam venerabili presbytero Chirmiro sacris 
imbuendum lilteris ac conversatione tradiderunt ®. 

Si on pousse ainsi l'examen, on arrive maintes fois 
à un résultat analogue; il est bien difficile de tirer un 
indice quelconque de la culture générale d’un individu 
dont on nous dit simplement: lilferarum scientia 
coætlaneos suos preibat; c’est le cas desaint Théodulphe, 
abbé de Saint-Thierry à Reims (+ fin du vre siècle) *; 
ou bien: filium ad erudiendum litteris destinarunt 
gui eliam cumv summa celerilale sapientiam quæ donum 
Dei est adipiscitur, et c’est le cas de saint Guénébaud, 
abbé de Saint-Loup, à Troyes (+ vers 620) *; ou 
encore : traditur lilteris erudiendus, in tantum divina 
gralia illustratus, ul’ mulli mirarent ejus eloquentiam 
in verbis, cujus sermo dulcis ore mellifluo flagrabat 
cunctis ?, et c’est le cas de saint Yriex (+ 591). Jamais 
ou presque jamais on ne sort de cette imprécision 
chère au style ecclésiastique. S'agit-il de bulles, lettres 
ou bien d’édification, il est impossible de rien décider. 
Ne s’agit-il pas plus simplement, sous cette pompe, de 
quelque chose de très modeste ? Est-il bien certain que, 
dans le plus grand nombre des cas, ces litteræ ne veulent 
signifier autre chose que la science des écoliers : lire 


4 Script. rer. meroving., édit. Krusch, t. 11, p.155.—MR, 
Poupardin, dans Le moyen âge, 1898, p. 46.— % Vila Sequani, 
6, 7, dans Mabillon, op. cit., t. 1, p. 264. — 1° Vifn Marii, 
3, ibid., t. τ, p. 105. —% Vila S. Martini, 2, dans Atcta sanct., 


octobr. t. x, p. S06. — 1" Cette troisième Vie est écrite au 
ix° siècle. — 1° Vila 5, Martini, 2, dans Mabillon, op. cit., 
t. 1, p. 372. — το Vila Launomari, 4, dans Mabillon, op. cit., 


t. 15 p. 339. — 2 Jhid., 5. — 8 Ibid, 3, p. 335. — 5. Acta 
sanct., maii t, 1, p. 96; Hist. litt,, €. xx, p. 640. — ὁ Vita 
Winebaudi, 1, dans Acta sanct., april. t, 1, p. 573. — * Vila 
Aredii, 4, dans Script. rer. merov:, t. mx, p. 582-588, 


1831 


et écrire? Voici, par exemple, cet Yriex dont l’éloquence 
embrase ceux qui sont admis à l'entendre, à quoi 
emploie-t-il son temps ? il lit, il écrit et travaille des 
mains : aunquam olio indulsit quo non aut lectioni vaca- 
ret aut opus Christi perficeret, aut certe manibus opus 
aliquod agerel, aut denique sacros codices scriberet:. 
Moins ampoulé que ces hagiographes, plus indépen- 
dant, plus net d’esprit et de langage, Grégoire de Tours 
nous dit bonnement en quoi avait consisté la formation 
de saint Patrocle, ermite dans le Berry : scolas puero- 
rum expelivit — l’école primaire — traditisque ele- 
mentis ac deinceps quæ studio puerili necessaria erant, 
ita celeriler, memoria opitulante, imbutus est 3. 

Plus on interroge cette littérature hagiographique, 
plus elle témoigne à quel point il faut rabattre l’instruc- 
tion et limiter la curiosité des hommes dont nous pou- 
vons ressaisir quelques traits. Voici saint Ernié, abbé 
dans le Maine (vie siècle): ab infantia sacris literis 
eruditus ac regularibus disciplinis pleniter imbutus 3: 
voici saint Seine, instruit au monastère de Saint-Jean- 
de-Réomé, il a étudié l’Écriture sainte et les Pères : 
per dies, archimandritam quærebat qui eum vitam 
monasterii docebat et sanctissimorum Patrum collatio- 
nibus erudiret et institulionibus (ce qui, somme toute, 
se réduit à la lecture des Conférences et des institutions 
de Cassien): .pos{quam se vidit omnium divinarum 
scriplurarum dogmatibus institutum et monasterii lauda- 
bili diligentia erudilum4. De ceci et d’autres textes, 
on peut conclure qu’au vie siècle, en Gaule, dans les 
monastères, l'instruction est parcimonieusement dis- 
tribuée et d’ailleurs restreinte à l’enseignement des 
lettres sacrées. Les abbés ne paraissent pas posséder, 
en dehors de la science ascétique, autre chose et plus 
qu'une connaissance élémentaire qui ne les induit 
nullement, et les en détourne au besoin, à aborder une 
étude approfondie et personnelle. 

XXVIITI. LES ÉCOLES ÉPISCOPALES. — La séparation 
d'avec le monde caractérisait la vie monastique; en 
même temps qu’elle lui imposait certaines restrictions, 
elle lui ménageait certaines exemptions. La plus no- 
table était l’exemption de s’astreindre à l’acquisition 
de ces connaissances dont nous avons vu saint Augus- 
tin reconnaitre pour les clercs l'indispensable nécessité. 
Dès lors, les écoles monastiques pouvaient négliger 
tout un programme d’études que les écoles épisco- 
pales étaient tenues de s'imposer. Saint Hilaire de 
Poitiers (f 368) ne se montre pas moins soucieux que 
saint Augustin des services que la culture littéraire 
peut rendre aux clercs et, par eux, à la foi chré- 
tienne. Après avoir cherché dans l'Évangile la solution 
des problèmes que la philosophie laissait sans réponse ὅ, 
il ne cachaït pas l’estime en laquelle il tenait le langage 
correct et demandait à Dieu de lui départir cle vrai 
sens des mots, la lumière de l'intelligence, la beauté 
du style, la foi en la vérité 5 .. 1] estimait que le soin 
donné à la forme était encore un hommage rendu à la 
divinité qui faisait l’objet du discours, laquelle ne 
tolérait rien de bas, rien d’inachevé: Verbum Dei 
quanla reverentia tractari debeat aut audiri 1, car l'Écri- 
ture elle-même dit: Maledictus omnis jaciens opera 
Dei neglegenter #. Ce n’est pas à des hommes que 
s’adresse le prédicateur; ce n’est pas un homme 
qu'écoute l’auditoire, c’est la parole de Dieu, sa loi, 
son dessein et nul respect trop grand ne peut convenir à 
un pareil message. Cette éloquence que le grand doc- 
teur réhabilite et réclame, elle ne pouvait alors s’ap- 
prendre ailleurs que dans les ouvrages des auteurs 
profanes. Lui-même avait été formé à leur école et 


? Vila Aredii,10, op. cit., p.586.—? Grégoire de Tours, Vitæ 
Patrum, 9, 1. — * Acta sanct., août, t. 11, p. 426. — ‘ Vita 
Sequani, 6,7, dans Mabillon, Acta sanct. O.S. B., τας p. 264. 
--᾿ 5. Hilaire, De Trinilate, 1. 1, c. 1v-v, P. L.,t. x, col. 28.— 


ÉCOLE 


1832 


savait du reste qu'il n'existait pas d'autre source d’édu- 
cation. Ces vues de saint Hilaire ne semblent pas avoir 
exercé une influence durable. L’évêque de Poitiers, 
disparu en 368, laissait le champ libre à l’évêque de 
Tours, dont les fondations monastiques de Ligugé et de 
Marmoutier sont respectivement de 360 et 372. 

Si on peut constater l’existence d'écoles chrétiennes 
dans un rayon très rapproché de quelques sièges épis- 
copaux, à Verceil sous l’évêque Eusèbe, à Hippone 
sous l’évêque Augustin, ailleurs encore, on n’est pas 
en droit de supposer qu'il existât dès lors une disci- 
pline générale en vertu de laquelle l’évêque s’entourait 
d’une école, pépinière de clercs futurs. Les nécessités 
de l'avenir d’une Église le disposaient et l’incitaient à 
créer cet organisme, mais nous n’avons pas la preuve 
que des institutions aient surgi en grand nombre sur 
un modèle qui, malgré les originalités particulières, 
ne pouvait manquer d'offrir quelques traits caracté- 
ristiques d’essentielle similitude. Quels services ont dû 
assurer d’abord les évêques ? le recrutement chrétien 
et le recrutement sacerdotal, d’où l'institution du 
catéchuménat et l’organisation de ce que nous appelle- 
rions aujourd'hui des séminaires. Au 1ve siècle, l'État 
impérial assume encore, par l'intermédiaire des curies 
municipales, le service pédagogique et les évêques ont 
assez à faire pour ne pas lui disputer l'instruction de la 
jeunesse. L’évêque avait assez à faire de former un 
clergé et ce n’est sans doute qu'exceptionnellement 
qu'il s'engage dans un institut comme celui d'Hippone. 
Les besoins des villes grandissent à mesure que les 
empereurs chrétiens affermissent le triomphe de la 
religion nouvelle; pour y satisfaire, les évèques forment 
une élite choisie parmi leurs ca‘échumènes, les fa- 
çonnent eux-mêmes aux Connaissances indispensables 
de la vie paroissiale. S'il se trouve parmi ces catéchu- 
mènes des « vocations» dont l'ignorance est encore 
entière, qui n’ont jamais fréquenté les écoles, ce sont 
des cas particuliers qui appellent des solutions plus 
ou moins expéditives et satisfaisantes. L'évèque ou 
son entourage peut se charger d’initier le retardataire 
aux connaissances strictement indispensables à son 
ministère et il est probable que cela ne mène pas loin 
Voici saint Martin qui, monté sur son âne, se rend aux 
funérailles de l’évêque du Mans, Liboire; il aperçoit 
un homme qui défonce son champ, l'appelle, l’'emmène 
à sa suite et le fait élire évêque. Victor étudiera ensuite 
quelque peu et dès que le saint le tient pour eru- 
ditus, il lui fait remplir les fonctions épiscopales #, 
Ce n’est guère un savant, mais enfin, l’évêque ainsi 
façonné ἃ appris la science sacrée et quelque peu de 
science profane, d’où l’on peut induire que l'entourage 
de l’évêque, même personnellement éllitleratus, com- 
prend quelques hommes capables de donner l’instruc- 
tion. Tel est le germe des écoles épiscopales, qui ne 
prendront leur développement et leur caractéristique 
qu'après la disparition des écoles municipales. Mais 
rien ne prouve, rien même ne donne lieu de supposer 
que, « dès la fin du 1v° siècle, ou dès le début du v®, on 
ait poussé plus loin que les éléments indispensables 
l’éducation donnée aux illettrés, ou qu'ils aient reçu 
auprès de l’évêque l’enseignement des arts libé- 
raux #». N'oublions pas que le rescrit de Gratien est 
de l’année 376 et qu’il ne nous montre pas l'empire dis- 
posé à laisser l’Église accaparer l'instruction, pas 
même à empiéter sur ce qui existe. 

Vers le début du second tiers du v® siècle, les écoles 
impériales commencent à disparaître, le pouvoir impé- 
rial s’atténue, les curies municipales se déchargent le 


4 Ibid., 1. I, ce. ΧΧΧΥΠΙ, P. L., t. x, col. 49. — ? Tract. in 
Psalm., x1v, 1, Ῥι L., t. 1x, col. 295.— " Jérém., xLvInt, 10, — 
* Vita S. Victoris, 11, dans Acta sancl., août, τ, v, p. 146, — 
10 M. Roger, op. cil., p. 152. 


1833 


plus possible de tout ce qui grève leur budget, les 
évêques se trouvent en présence d’une situation grave- 
ment modifiée; il est important de rechercher s'ils se 
substituent alors aux centres d'éducation profane et 
d'enseignement littéraire qui périclitent visiblement. 
Or, ce que nous en savons est plutôt décevant. Sidoire 
Apollinaire nous parle bien sans doute de la troupe 
d’écoliers, caterva scholaslicorum, qui vivait auprès 
d'un évêque, mais tout ce qu’il daigne nous en ap- 
prendre, c'est qu'ila joué avec eux à la paume, dans les 
intervalles des offices, près du tombeau de saint Just :. 
Sidoine avait été formé dans les écoles romaines et on 
ne trouve dans ses écrits aucun indice qu’il ait favorisé 
le programme classique dans l’éducation ecclésiastique. 
Saint Avit, de Vienne, tout imprégné de la culture 
classique et qui se défend avec vivacité d’avoir commis 
une faute de quantité ἢ, emprunte aux poètes %, sauf 
à les malmener un peu, les imite non sans talent et sans 
bonheur, au point qu'un de ses ouvrages soutient la 
comparaison avec Milton, se montre plus indulgent 
aux poètes chrétiens , mais nous ne savons pas 
s’il a permis àses clercs de lire les écrivains pro- 
fanes. 

Ce qui est assuré, c’est que les évêques de Clermont, 
Gallus et Avitus, qui assumèrent l'éducation de Gré- 
goire de Tours, élève certainement d’esprit ouvert et 
de mémoire prompte, ne les ont pas mis entre les mains 
de cet écolier d'élite. Qu’en est-il dans d’autres dio- 
cèses? Nous ne savons que peu de chose, mais du moins 
se trouve-t-il sur le siège de Vienne un évêque nommé 
Didier qui fait, dans les études, une bonne place à la 
grammaire 5. Le fait est sans doute alors exceptionnel, 
car il est remarqué et dénoncé au chef de l’Église de 
Rome. Celui-ci, Grégoire I‘, bläme et condamne 
cette méthode. La lettre est si embarrassante à expli- 
quer que certains ont pris courageusement le parti de 
nier son authenticité, d’autres ont organisé à son sujet 
un pieux silence, d’autres en ont atténué tant qu'ils ont 
pu la portée. Le mieux sera sans doute de citer le 
texte même, lequel, est-il nécessaire de le dire? est au- 
dessus du soupçon: 

Gregorius Desiderio episcopo Galliæ. 

Cum mulla nobis bona de vestris fuissent studiis 
nuntiata, ila cordi nostro est nata lætilia, ul negare ea 
quæ sibi fraternitas vestra concedenda poposcerat minime 
paleremur. Sed post hoc pervenit ad nos, quod sine vere- 
cundia memorare non possumus, fralernitatem tuam 
grammalicam quibusdam exponere. Quam rem ila mo- 
leste suscepimus ac sumus vehementius aspernati, ut ea 
quæ prius dicla fuerant in gemilu el tristitia verteremus, 
quia in uno se ore cum Jovis laudibus Christi laudes 
non capiunt. Et quam grave nefandumque sil episcopo 
canere, quod nec laico religioso conveniat, ipse considera. 
El quamwis dilectissimus filius nosler Candidus pres byter 
posimodumveniens hac de resuptililer requisitus negaverit 
alque vos conatus fuerit excusare, de nostris Lamen adhuc 
animis non recessit, quia guanto execrabile est hoc de 
sacerdole enarrari, ἰαπίο, utrum ila necne sit, districta et 
veraci oportet satisfactione cognosci. Unde si post hoc 
evidenter hæc quæ ad nos perlata sunt falsa esse clarue- 
rint neque vos nugis el sæcularibus litteris studere consti- 
terit, el Deo nostro gralias agimus, qui cor vestrum macu- 
lari blasfemis nefandorum laudibus non permisit, et 


1 Sidoine, Epist., v, 17.— 5, Avit, Epist., Lvrr, édit. 
Peiper, p. 85. — * Voir l’Index de l’édit. Peiper, Monum. 
Germ. hist, Auct., t. νι, p. 302.— ὁ Il tolère leur lecture; 
cf. Carmen, vi, De consolatione laude castilalis, ad Fus- 
cinaum sororem Deo virginem sacratam. — ὃ Vita S. Desi- 
derii, 2, dans Scriptor. rer. meroving., t. xt, p. 630. 
Cette Vie, par Sisebut, nous apprend que Didier cum 
annos quos fas est doceri contigisset legilimos, traditur ad 
sludia lillerarum, nec multa morula concrescente, sensus sui 
vigore jam doctos transcendens, plenissime grammalica edu- 


DICT. D'ARCH, CHRÉT. 


ÉCOLE 


1834 


de concedendis quæ poscilis securi jam el sine aliqua 
dubilatione tractabimus. 

Grégoire [Γ᾽ avait donc appris avec peine qu’un 
évêque exposät la grammaire et, sous prétexte de sup- 
poser un faux rapport, provoquait un désaveu ou une 
confession de celui qui était jugé coupable du crime 
d’avoir étudié les belles lettres. Dans l’attente de la 
justification de l’évêque de Vienne, le chef de l'Église 
portait, en termes formels, l'interdiction pour tout 
évêque d'exposer la grammaire, de lire ou de faire lire 
les auteurs profanes. Et ce n’est pas seulement l’évêque 
qui devait s’abstenir, mais jusqu’au simple fidèle, 
laicus religiosus ?. Cette décision était d'autant plus 
surprenante que Grégoire Ier (vers 540-604) avait 
recu l’éducation classique et en tirait personnellement 
bon parti. Lilleris grammalicis dialecticisque ac rhe- 
toricis ila est institutus ut nulli in Urbe ipsa pularetur 
esse secundus ἢ. Mais une fois sorti de l’école, il dit 
adieu, on pourrait même soutenir qu'il tourne ke 
dos à la culture classique. Nonce à Constanti- 
nople pendant six années consécutives, il dédaigne 
d’apprendre le grec ὃ; bien plus, il s’insurge contre ke 
latin, et se vante de n’éviter ni les barbarismes, ni les 
solécismes; …ipsam loquendi arlem quam magisteria 
disciplinæ exlerioris insinuant servare despexi. Nam 
sicut hujus quoque epistolæ tenor enuncial, non meta- 
cismi collisionem fugio, non barbarismi confusionem 
devilo, situs (hiatus) motlusque el præposilionum casus 
servare contemno, quia indignum vehementer exislimo, 
ut verba cæleslis oraculi restringam sub regulis Donati:° 
Voilà évidemment un moyen de sanctification original 
et c’est à l’archevêque de Séville, saint Léandre, que 
le pape fait cette profession de foi; mais tout ce superbe 
dédain lui est facile, d’autant qu'il conserve tout le fruit 
de ses études passées et que la lucidité de son génie 
supplée aux lacunes de son instruction. Mais Grégoire 
est par tempérament et par choix un ascète que la 
destinée a placé au sommet de la hiérarchie catho- 
lique; il s’y résigne, sans renoncer toutefois à ses pré- 
férences intimes et sans songer peut-être que la gram- 
maire et la rhétorique peuvent être négligées par des 
cénobites, mais ne doivent pas être déconseillées à des 
évêques. Chargé du gouvernement des âmes, le pape 
s’alarmait des ravages que pouvait exercer sur elles 
la lecture des chefs-d’œuvre de l’antiquité. Mais les 
hommes du vie siècle étaient-ils plus accessibles que 
nous à toute cette défroque mythologique, plus ca- 
pables de se laisser induire au mal par ses exemples? 
Voilà qui est douteux jusqu’à preuve du contraire. Et 
ce qui est certain, c’est que ni Virgile, ni Horace, ni 
Pline, ni Cicéron n'ont perverti personne, à notre 
connaissance. Or, une surveillance vigilante suffisait, 
au vi® siècle comme au xx*, pour écarter des mains de 
la jeunesse certains ouvrages licencieux, tels que 
Pétrone, Ovide ou Juvénal. Tout le charme qui se 
dégageait des potes et des orateurs était d'ordre 
exclusivement littéraire, car si le paganisme survivait 
dans les campagnes, c'était sous des formes si loin- 
taines des grands mythes légendaires, que les contempo- 
rains les plus instruits ne parvenaient pas toujours à les 
reconnaître. Le bannissement prononcé par Grégoire [τ 
contre l’heureuse initiative de l’évêque Didier attei- 
gnait non seulement la grammaire et la rhétorique, 


catus… — “5, Grégoire Ie’, Epist., 1. XI, ep. xxx1v, édit. 
Ewald-Hartmann, t. τι, p. 303. — * ἘΠ Lavisse, La foi et la 
morale des Francs, dans Revue des deux mondes, 15 mars 
1880, p. 371. — " Grégoire de Tours, Hist. Francor., 1. X, 
c.1; cf. Paul Diacre, Vita Gregorii, 2, P. L.,t. Lxxv, col. 42.— 
°S, Grégoire Ier, Epist., 1. XI, ep. τὰν, édit. Ewald-Hartmann, 
t. 11, p. 330 : nos nec græce novimus, nec aliquod opus ali- 
quando græce conscripsimus.—1°S, Grégoire I", Moralium 
libri sive Expos. in libr. Job, epist. 11, P. L., t. LXXv, col. 
516. 


IV. — 5$ 


1835 


mais encore la dialectique, inséparable d'elles, On 
peut contester que la société chrétienne y ait trouvé 
avantage. 

Au reste, le pape ne doit pas s’attendre à rencontrer 
une opposition. Nous ignorons si Didier de Vienne a eu 
le courage, rare en tous temps, de défendre son point 
de vue; mais nous voyons que ce n'était certes pas 
le niveau entretenu dans les écoles presbytérales qui 
pouvait lui porter ombrage., Le concile de Vaison, tenu 
529, est généralement représenté comme ayant 
contribué à défendre les lettres. Or on lit ceci dans le 
premier canon: ... Ut omnes presbyteri, qui sunt in 
parrociis constiluli.… juniores lectores, quantoscumque 
sine uroribus habuerent, secum in ἄοπιο... recipiant et 
cos quomodo boni patres spiritaliter nutrientes psalmis 
parare, divinis leclionibus insislere et in lege Domini 
erudire contendant, ut et sibi dignos successores provi- 
deant et a Domino præmia æterna recipiant… Il est 
difficile de découvrir un rapport quelconque entre les 
arts libéraux et ce programme purement religieux. 
C’étaient là les écoles presbytérales telles qu’on les 
trouve souvent indiquées dans les Vies de saints, 
notamment dans celles de saint Lomer ? et de saint 
Rigomer ἡ. Tout au plus y enseignait-on la lecture, 
l’écriture, le chant d’Église et l’histoiresainte. Tout ceci, 
à vrai dire, ne mène pas loin. Quant à la mémoire, on 
Vapplique désormais à la connaissance du psautier#. 

«A défaut d’une prescription sur l’enseignement 
des arts libéraux par l'Église, on peut relever, dans les 
décisions des conciles qui se sont tenus en Gaule, au 
vie siècle, un souvenir profane. Le quinzième canon 
du concile de Tours de 567 cite un passage de Sénèque 
inconnu par ailleurs 5. On sait l’usage que les Pères 
ont fait du philosophe païen δ, un grand nombre de 
fragments, provenant de ses œuvres aujourd’hui per- 
dues, ont été recueillis chez eux; sous son nom, circu- 
laient des maximes qui devaient être familières même 
à des hommes privés de toute instruction. C’est sans 
doute l'une d’elles que nous trouvons ici: conclure 
de cette rencentre à la culture des évêques qui assis- 
tèrent au IIe concile de Tours, serait imprudent 7. » 

Non seulement l'existence d’écoles épiscopales reste 
douteuse, mais on en vient à se demander ce que, le 
cas échéant, pourrait être leur programme. Assuré- 
ment, s’il se trouve dans la société du vie siècle des 
évêques et des prêtres soucieux d’entretenir et de déve- 
lopper autour d’eux et pour eux-mêmes l’étude des 
belles-lettres, il faut proclamer très haut leur désinté- 
ressement, car ils ne sont tenus à rien de semblable. 
Les laïques qui composent leur auditoire sont assez 
frustes pour que le prédicateur se dispense de cultiver 
la dialectique et la rhétorique et même la grammaire. 
C’est cependant cet auditoire qui est le réservoir auquel 
pourraient s’alimenter les écoles, comme c’est par lui 
que la discipline scolaire pourrait sortir de sa torpeur 
intellectuelle. Est-il bien sûr que les prédicateurs 
eussent pu, à leur gré, hausser le ton et s’élever à 
l’éloquence s'ils avaient eu conscience de ne pas laisser 
en route leur auditoire? C’est douteux. « Nul plus que 
saint Césaire, nous dit-on, ne s’est plus oublié soi- 
même en parlant aux autres, et ne s’est plus eflorcé 
de se proportionner à eux #.» Mais rappelons-nous que 
saint Césaire s'était refusé à rien apprendre des lettres 
profanes *; dès lors, il n’avait pas grande violence à se 
faire pour les oublier et il parvenait, à force de con- 


2 Conc. Vasonense (529), can. 1, dans Maassen, Concilia 
ævi merovingici, p. 56.—* Vila 5. Launomari, 3, dans Mabil- 
Jon, Acta sanet. O. 5. B.,t. τ, p. 335.—* Vita 5. Rigomeri, 4, 
dans Acta sanct., aug. t. 1V, p. 787. — “1,. Thomassin, An- 
cienne et nouvelle discipline de l’Église, t. 11, p. 190, 191, 241. 
— * Concil. Turon. 11 (567), can. 15, dans Maassen, op. cit., 
p. 124. — Ch. Aubertin, Sénèque et saint Paul, in-8°, Paris, 
1869, — 7 M. Roger, op. cil., p. 158. — ? A. Malnory, Saint 


ÉCOLE 


1836 


naissance des Écritures et des Pères et de talent naturel, 
à s’attirer une réputation imposante. 

L’auditoire d’un prédicateur donne généralement 
une moyenne intellectuelle à peine différente de celle 
d’un auditoire d’enseignement primaire. L’auditoire 
qui se presse autour de l’évêque d’Arles se compose de 
bons catholiques, instruits de la religion, avertis de la 
morale, ignorant tout le reste. Ces excellentes gens 
aiment leur évêque et lui font confiance à peu près 
de la même façon dont les écoliers aiment et croient leur 
professeur. Ils écoutent docilement et même font 
effort pour comprendre. Qu'il s’adresse aux Arlésiens 
de la ville ou aux rustici, les paysans, le ton des dis- 
cours de saint Césaire ne varie pas. « En les lisant, on 
songe à quelque bon curé parlant à des campagnards, 
dans l’épanchement d’une âme franche et apostolique. 
— Voilà le niveau. — Ce ton peu relevé n’accuse pas 
seulement le degré de culture médiocre de l’orateur. 
mais aussi labaissement du niveau des intelligences 
dans le public 19.» Volontiers l'évêque tirait argument 
de son désir d’être compris de tous pour s’excuser 
auprès des esprits cultivés qui trouvaient son débit 
trop simple et trop uni. Ce n’était pas là une défaite 
pour dissimuler tout ce qui lui manquait des res- 
sources de l’éloquence soutenue. Il est aisé de voir 
combien la rusticité, le ton campagnard tendait à 
envahir les villes et à opprimer, jusqu’à l’étoufier 
presque, cette culture que les anciens avaient si juste- 
ment qualifiée «urbanité». A Arles, comme partouten 
Gaule, la première moitié du ve siècle vit décliner et 
succomber l'élite lettrée qui donnait le ton au reste de 
la ville. L’évêque Hilaire d'Arles guettait Fentrée de 
ces hommes cultivés pendant son sermon et impro- 
visait à leur intention quelque belle envolée d'élo- 
quence; plus rien de semblable ne se produisit sous 
lépiscopat de Césaire, dont les instructions sont adres- 
sées à un auditoire parmi lequel les anciens tenants de 
l'élégance littéraire ne comptent plus guère par leur 
nombre et par leur influence; citadins et paysans sont 
confondus. Césaire subit à son tour, sans essayer de 
s’en défendre, la rusticité de la langue et ne vise qu'à 
sauvegarder les mœurs et la croyance #, 

Beaucoup de ses collègues dans l’épiscopat ne portent 
pas plus haut leurs visées et Didier de Vienne est bien 
décidément une exception. Nous n’avons rien qui nous 
permette de juger le bien-fondé de ce que Grégoire de 
Tours nous apprend de l'évêque de Bourges, saint Sul- 
pice : in lilteris bene erudilus rheloricis, in melricis vero 
artibus nulli secundus ". Pour plusieurs autres, nous 
pouvons et devons supposer qu'ils avaient fait des 
études, mais sans préjuger du moment où ils s'étaient 
arrêtés. Par exemple, on nous dit de saint Médard, 
évêque de Noyon (f 557) : Cum adulescens ad scholam 
recurrerel… dum adhuc essel in scholis, et c'est tout. 
A peine en savons-nous plus pour saint Germain de 
Paris, qui, né à Autun, alla faire ses études à Avallon : 
cum Avallone castro cum Stratidio propinquo puer 
scholis excurreret", ensuite à Luzy, où: moribus honestis 
alitus et instilutus ἐπι}. Futurs évêques ou futurs abbés, 
tous reçoivent dans les écoles une éducation déjà 
amputte de toute préoccupation littéraire. Leurs 
biographes épuisent les métaphores pour célébrer leur 
précocité, leur science, leurs vertus, mais il n'est 
désormais question d'exercer toutes les capacités que 
pour l'acquisition des lettres sacrées; on semble bien 


Césaire, évêque d'Arles, 503-648, in-8°, Paris, 1894, p. 167. — 
* Vita Cesarii, τ, 8-9, dans Script. rer. meroving., t. M1, "Ὁ. 460, 
— 10 A, Malnory, op. cit, p. 167-168. — 1 Jbid., p. 18-19, 
une page excellente sur tout ce que saint Césaire cût gagné 
à savoir parler et à épargner à son auditoire les vulgarités 
qu'il lui prodigue. — ? Grégoire de Tours, Hist. Franc., L VI, 
c.xxXxIxX.— Ὁ Vila Germani, auct. Fortunato, 2, dans Monum, 
Germ. hist., Auet. antiq., ἃ, 1v b, p. 12, — 34 Jbid., 3, p. 12. 


n'en pas enseigner d’autres dans les écoles. Voici 
saint Eptade : cum essel annorum duodecim, nescientes 
parenles ejus, ad disciplina fugit scolare, ibique se ipse 
magistro infanciam ælalis suæ lradidit sacris lilteris 
“edocandam. Ex quo jaclo pauca quidem tempora, quæ 
scolares sibi non ἰαπίμπι quoæquavit, verum eliam omni 
scientiam litterarum cunctos longe precellens superavit, 
iustrabat eum divina sapientia, et prudentia spirituali 
gralia decorabat 1. C’est une Vie à peu près contem- 
_ poraine qui s'exprime ainsi ?, 

Au sein de cette grande décadence pédagogique qui 
menace de submerger le royaume franc, s’est-il ren- 
… contré une ville où les écoles épiscopales aient connu 
une sorte de prospérité? Ce serait Chartres#, s’il fallait 
ajouter foi à tous les récits qui concernent cette école. 
Mais l’école de soixante-douze clercs constitués en 
communauté par l’évêque Lubin ne semble pouvoir 
être retenue d’après les preuves qu’on en apporte. 
Les noms de Calétric, Pappol, Béthaire, Lancegesil, 
tous évêques, ceux du prêtre Chermir et du moine 
Laumerplaident en faveur de la formation donnée dans 
l’école de Chartres. Toutefois, ici même, on se demande 
le dosage du profane et du sacré. Il ne suffit pas, pour 
répondre, d'apporter quelques citations, une lettre, des 
… distiques, rédigés toujours après l'abandon de l’école, 

et souvent longtemps après, par des hommes qui ont 
… continué à enrichir leurs connaissances. En somme, le 

programme scolaire des écoles presbytérales paraît 
très modeste; quant au programme des écoles épisco- 
pales, on ne sait trop quelles matières y inscrire et 
- quelles en écarter. Ce programme a dû différer consi- 
…  dérablement d’une ville à une ville voisine. Grégoire de 
Tours cite des évêques dont l'ignorance était extraor- 


… se désintéressaient, sinon de leur école — quand ils 
. en avaient trouvé une établie — mais de ce qu’on y 
_ enseignait. De plus, l’étude des belles-lettres pouvait 
procurer une satisfaction personnelle, mais pratique- 
. ment elle ne servait plus à rien qu’à jouir de son propre 
esprit. Ni l'administration, ni les honneurs, ni les 
- faveurs ne choisissaient plus leurs élus parmi les 
hommes instruits. Ceux-ci ne pouvaient se risquer à 
montrer leurs connaissances, on ne les eût pas entendus; 
dès lors, les ennemis de la culture classique avaient 
triomphé, l'ignorance des foules, les préventions des 
moines, l’incompétence d’un grand nombre d’évêques 
relésuaient les belles-lettres non seulement dans l’aban- 
don, mais plus encore, dans l’oubli. 

XXIX. SAINT Benorr. — La carrière de saint Be- 
noît semble se placer entre les années 480 et 5434. 
C’est donc au seuil du vre siècle et dès le milieu de ce 
. siècle que ses idées vont se former et son influence va 
se faire sentir. Sa biographie a été écrite, un demi-siècle 
environ après sa mort, par un de ses disciples, le pape 
“Grégoire Ier, dont nous avons dit l’hostilité à l’égard 
— des Jettres classiques. Un tel biographe pourrait bien 
… avoir raconté les faits avec une préoccupation d’en 
… tirer parti pour sa propre manière de voir. Le cas ne 
… serait pas unique. Quoi qu'il en soit, s’il faut en croire 
le tendancieux biographe, il fait œuvre historique et 
… s’est enquis de ce qu’il rapporte auprès de quatre disci- 
_ples du saint abbé. Ces dignes religieux, de toute 
évidence, n’ont rien su de ce qui concernait la jeunesse 
€ la vocation de leur bienheureux père que par ouï- 
… dire, puisque leurs témoignages ont élé recueillis par 
pape au cours des dernières années du vie siècle, et 
5 épisodes de la jeunesse de saint Benoît remontent 

à dernière décade du ve siècle. De qui le pape 
1 Vita Eptadii, 2, dans Script. rer. merov., t. nt, ἢ. 187. — 
Ὁ), Rivet, Hist. litt. de la France, t. mx, p.182; L. Duchesne, 

Bull. crit., 1897, p. 455. — ? Voir Dictionn., t. 11, 
“col: 1023-1027. — + G. Grützmacher, Die Bedeutung Bene- 


ÉCOLE 


« dinaire et il n’est pas téméraire de supposer que ceux-ci 


1838 


Grégoire tient-il donc ce qu’il nous rapporte de cette 
lointaine période? Il ne cite aucune source écrite de 
son information, aucun compagnon de jeunesse de 
Benoît que lui-même aurait pu connaître jadis; il 
ne peut donc qu'utiliser des confidences du bienheu- 
reux père, des indiscrétions recueillies par ses premiers 
compagnons et transmises avec une fidélité dont nous 
ne sommes pas juges. Sous ces réserves, Benoît, origi- 
naire de Nursia, Romæ liberalibus lilterarum studitis 
tradilus fuerat. Sed cum in eis mullos ire per abrupta 
vitiorum cernerel, eum quem quasi in ingressu mundi 
posuerat, relraxit pedem : ne si quid de scienlia ejus 
altingeret, ipse quoque posimodum in immane præci- 
pitium totius iret. Despeclis ilaque- lilterarum studiis, 
relicla domo, rebusque patris, soli Deo placere desiderans 
igilur sanclæ conversationis habilum quæsivil. Recessüt, 
scienter nescius et sapienter indoctus®. Ainsi donc, le 
jeune homme vient à Rome faire ses études, et à cette 
époque, dernières années du v® siècle, la protection 
accordée aux lettres par Théodoric (493-526) contri- 
buait à rendre aux écoles romaines une partie de leur 
éclat. Peut-être devons-nous à cette circonstance la 
formation dont eurent le bénéfice trois contemporains 
de saint Benoît : Ennode de Pavie, né en 473 ou 474, 
Boèce vers 480, Cassiodore vers 477. À ce moment, les 
traités de grammaire se multiplient et se répandent; 
nous connaissons, pour la seconde moitié du ve siècle, 
ceux de Cledonius, de Pompée, de Phocas; les écoles 
se remplissent d'élèves et, tandis qu’en Gaule la déca- 
dence s’accélère, en Italie elle est, pour un temps, 
arrêtée. 

Benoît, voyant beaucoup de ses camarades céder à 
l'attrait du plaisir et s’abandonner à la dissipation, 
renonce à la vie d'étudiant, renonce aux études, re- 
nonce à sa famille et à ses biens et se retire au désert, 
scienter nescius et sapienter indoctus. Le voici donc 
devenu un sage ignorant, mais en somme un ignorant, 
indoctus. Tout ceci est rempli d’obscurité. A quel âge 
le jeune homme est-il venu à Rome? combien de 
temps y est-il demeuré? quelles études a-t-il abordées? 
Jusqu'à quel point les avait-il poussées au moment 
où il prit la résolution de s'éloigner? A toutes ces 
questions personne n’apportera un mot de réponse, 
parce que les documents sont muets et que la fantaisie 
des hagiographes de nos jours ne comblera pas cette 
lacune. Était-ce les cours de grammaire, ceux de rhéto- 
rique ou de dialectique qui furent ainsi délaissés? 
était-ce au début ou au terme du ratio studiorum? Ce 
qui est certain, c’est que le fugitif aborda l'étude des 
arts libéraux et qu’il s’en détacha avant ou après les 
avoir complètement étudiés; il redoutait le contagieux 
exemple de ses camarades, mais rien, absolument, ne 
prouve et minsinue qu'il attribuât les désordres de 
ceux-ci à l'influence des lettres profanes. Seulement, il 
ne pouvait étudier celles-ci hors du milieu corrompu 
des étudiants : il prit son parti et sacrifia la science à la 
vertu. 

S'ensuit-il qu’il fut un ignorant, indoctus, suivant 
l’épithète du pape Grégoire Ier? Ceci est plus que dou- 
teux. Si on veut bien se reporter à la plus récente 
édition critique de la Regula monachorum, élaborée par 
D. C. Butler, en 1912, on se convaincra qu'à cet indoc- 
lus il restait assez peu de chose à apprendre. On doit 
s'attendre sans doute à ce que, pénétré de la science 
de l'Écriture, saint Benoît en ait prodigué la doctrine 
et les réminiscences; et c’est bien ce qui a lieu ὃ; mais 
ses lectures se sont étendues bien au delà et l’Zndex 
scriplorum est, à cet égard, pleinement démonstratif *; 


dikts von Nursia und seiner Regel in der Geschichte des Mônch- 
tums, in-8°, Berlin, 1892, p. 4. — δ 5, Grégoire, Dial., 1. II, 
præf., P, L.,t, Lxvt, col. 126.— *S. Benoît, Regula monach., 
in-16, Friburgi, 1912, p. 73-75. —*? Jbid., p. 176-150. 


1839 


cependant les rapprochements d’auteurs classiques 
qu'inspire son texte ne sont que conjectures. 

Plus décisif encore doit être le texte de la Regula. Le 
chapitre ΧΙ impose aux moines des heures de 
lecture qui peuvent varier, suivant les saisons, entre 
deux et trois heures : tous les jours et plus encore le 
dimanche. Sur quels sujets portent ces lectures? 1] 
n’est pas question ici des lectures liturgiques de l'office 
divin. Celles qui sont faites au réfectoire pendant le 
repas ne sont pas autrement déterminées; les lectures 
privées sont des lectures d’auteurs sacrés ou ecclé- 
siastiques : Conférences de Cassien, Vies des Pères!?, 
Pères de l’Église, Règles monastiques ἢ. Nul indice 
d'étude profane et de culture des arts libéraux. Au 
début de la période de carême, on distribue à chacun un 
volume dont la lecture est évidemment imposée, mais 
dont lesujet, s’il n’est pas déterminé, se laisse pressentir 
sans trop de peine. De ces indications très vagues 
on a prétendu tirer un corps de doctrine et transformer 
saint Benoît en sauveur de la culture antique. Cette 
manière de voir s'explique sans peine par le souci de 
soutenir d’ardentes polémiques, elle est complètement 
étrangère à l’histoire sereine. Les lectures prescrites 
ne forment pas un cours d’étude, mais un moyen de 
sanctification pour ceux qui s’y livrent. La fondation 
du monastère du Mont-Cassin, à l'heure où saint 
Benoît y préside, et pendant environ un demi-siècle 
que son esprit y règne sans affaiblissement, ne nous 
permet de constater aucun effort littéraire, aucun déve- 
loppement de la science sacrée elle-même dans ce 
milieu. Si parfois quelques moines vont prêcher aux 
environs, ils ne paraissent pas se hasarder bien loin, 
au delà des villages dont la population n’a besoin que 
de l'exposition toute simple des vérités de la foi. 
L'abbé parle de la distribution de codices de bibliotheca, 
de codices servant aux lectures liturgiques; de cette 
bibliothèque, transcrite vraisemblablement en grande 
partie dans le monastère, aucun témoin n’a été con- 
servé, mais nous ne possédons ni un témoin ni même 
un indice qu’outre la copie de ces livres les moines se 
soient employés à la copie des manuscrits d'auteurs 
classiques. Il ne semble donc pas que saint Benoît 
ait imposé la culture des lettres, et les lectures sacrées 
ont été, dans sa pensée, un moyen de formation spiri- 
tuelle. 11 semble que le nombre des illettrés soit négli- 
geable, car après avoir prescrit la distribution des livres 
de; lecture pour le carême, saint Benoît, qui prescrit 
d’en donner à tous, omnes accipiant 5, prévoit le cas 
des moines qui ne liront pas par paresse; il ne semble 
pas qu’il s’en trouve qui ignorent la lecture : serait-ce 
qu’on la leur apprenait dès leur arrivée au monas- 
tère? 

A qui il fallait l’apprendre nécessairement, c'était 
aux enfants confiés tout jeunes au monastère; mais 
jusqu'où allait l'instruction de Placide ou de Maur, 
voilà ce qu’il n’est guère possible de savoir. Leur régime 
comporte certaines parties de la pédagogie romaine : 
les enfants et les adolescents sont mis au pain sec et 
fouettés de la belle façon : jejuniis nimiis affligantur 
aut acris verberibus coerceantur ὅς leurs repas sont 
moins strictement réglés que ceux des moines et 
l’heure peut en être devancée τ, On voit que saint Be- 
noît les nomme tantôt pueri, tantôt infantles, puis 
adolescentiores ælale, et encore pueri parvi vel adules- 
centes, et comme il donne le titre d’infantes jusqu’à ce 


1S, Benoît, Regula monachorum, in-16, Friburgi, 1912, 


p. 83-86. — 3 Ibid., p.76. — ἢ Ibid., p. 123. — ‘ Jbid., 
p. 85. — δ JIbid., p. 85. — " Ibid., p. 61-81. — ? Ibid., 
p. 70-73. — 5 Jbid., p. 120. — " Traité des études monasti= 
ques, t. 1, Ὁ. 90, — 10 Cassiodore, Institutiones, τ, præf., P. L., 
t. 1ΧΧ, col. 1105, —1 Jbid.,— 15 Jbid., col. 1106. — # Ibid, — 
14 Jbid, — 15 Teuffel, Geschichte der rômischen Lilteratur, 


1890, p. 1246 sq.; V. Mortet, Notes sur le texte des « Insti- 


ÉCOLE 


1840 


qu’ils aient atteint l’âge de quinze ans δ, on voit qu’il 
n’est pas aisé de préciser. Quant aux exercices du 
pædagogianum monastique, le fondateur n’indique pas 
un trait à retenir. Mabillon®? cite le cas de Marc, moine 
du Mont-Cassin, auteur de distiques consacrés à saint 
Benoît; les vers sont corrects, mais Marc avait-il été 
élevé au monastère, nous l’ignorons. 

Ainsi ni le chapitre xLvIm de la Regula, ni les allu- 
sions concernant les enfants ne nous apprennent rien de 
positif sur l’enseignement et sur les écoles monastiques 
suivant la pensée et le plan de saint Benoît. Il est même 
assez vraisemblable que rien n’avait été ébauché dans 
le sens d’une organisation scolaire par le grand fonda- 
teur, puisque son proche voisin Cassiodore, tentant, 
quelques années après, un essai de fondation monas- 
tique à Vivarium et désireux d'y faire une place à 
l’étude des lettres, ne fait pas même une allusion à ce 
qu’aurait dès lors créé son devancier du Mont-Cassin. 

XXX. CassroporEe. — La tentative de Cassiodore 
est d’un extrême intérêt. De concert avec le pape Aga- 
pet (535-536), il entreprit la création à Rome d’une 
école chrétienne où l’on enseignât les arts libéraux 1°: 
Cum studia sæcularium litterarum magno desiderio 
fervere cognoscerem, ia ut multa pars hominum per ipsa 
se mundi prudentiam crederel adipisci, gravissimo sum, 
fateor, dolore permotus, quod Scripturis divinis magistri 
publici deessent, cum mundani auctores celeberrima 
procul dubio traditione pollerent 1, afin d'y cultiver 
l'intelligence sans compromettre le salut éternel, unde 
el anima susciperel æternam salulem, et caslo atque 
purissimo eloquio fidelium lingua comeretur??. Ceci de- 
meura à l’état de projet, les troubles de l'Italie s’oppo- 
sèrent à tout essai de réalisation : sed cum per bella 
ferventia el turbulenta nimis in Italico regno certamina, 
desiderium meum nullatenus valuisset impleri 13, 

Vers 540, Cassiodore se retira à Vivarium et, grâce à 
ses efforts pédagogiques, nous pouvons prendre une 
idée plus précise du milieu intellectuel d’un monastère 
qu'avec les seules indications conservées dans la 
Regula de saint Benoît. Son rôle d’abbé lui semblait 
évidemment entraîner l'obligation de dispenser à ses 
moines la science sacrée en même temps que la culture 
des lettres : Ad hoc divina caritate probor esse compulsus, 
ut ad vicem magistri introductorios vobis libros istos, 
Domino præstante, conficerem, per quos (sicut æslimo} 
εἰ Scriplurarum divinarum series, et sæcularium lilte- 
rarum compendiosa notitia Domini munere panderetur", 
C’est dans ce but qu’il composa son traité célèbre des 
Instiluliones, qui, par son caractère encyclopédique, 
a exercé beaucoup d'influence sur les lettres latines 
au moyen âge1f. « La première partie de ce traité est 
consacrée à la science sacrée et la seconde à la science 
profane; mais il ne faut pas voir là, comme on l’a cru 
souvent, deux ouvrages différents. D’après le dessein 
du célèbre écrivain, cette réunion de deux parties en 
un même ensemble a une portée qu'il avait prévue et 
qui ne doit point passer inaperçue ou être regardée 
avec indifférence. Ebert15 a déjà fait la remarque que 
l’on avait scindé à tort une même œuvre en deux 
traités séparés dans les éditions, peut-être d’après les 
manuscrits; dans l'édition de Garet *, par exemple, où 
les deux livres sont donnés comme indépendants, le 
premier sous le titre de De instilulione divinarum lilte- 
rarum, le second sous celui de De artibus el disciplinis 
liberalium lilterarum. Tel n'était pas le but que Cassio- 


lutiones » de Cassiodore, d'après divers manuscrils. Recher- 
ches critiques sur la tradition des arts libéraux de l'antiquité 
au moyen âge, in-8°, Paris, 1904. — 1° Histoire générale de la 
littérature du moyen âge en Occident, in-8°, Paris, 1883, t. 1, 
p. 533. — 17 Cassiodori opera omnia in duos tomos distribula 
ad fidem mss. σοῦ, emendata et aucla, in-fol., Rotomagi, 
1679, t. τ΄, p. 537 sq.; cette édition a été reproduite à Venise 
en 1729 et dans P. L,, t, LXX, col. 1106-1220, 


1841 


dore s'était proposé dans son encyclopédiedes sciences, 
composée vers l’an 544, où il avait voulu associer dans 
une même œuvre l'étude de la science sacrée et de la 
science profane et en laisser le vaste cadre dans l’un de 
ses ouvrages !. Pour suivre le plan que Cassiodore avait 
adopté, il suffit de se reporter aux avant-propos qu’il 
a composés lui-même, sous le titre de Præfationes, en 
tête de chacune des deux parties de son ouvrage ency- 
clopédique. On observe qu'il leur ἃ donné la dénomi- 
nation de Liber (primus, secundus, prior, superior liber) 
ou bien encore celle de volumen (primum, secundum)) ; 
et il nous renvoie de l’un à l’autre de ces livres dans 
divers passages de son traité. En outre, il a subdivisé 
chaque livre ou volume en un certain nombre de titres 
ou de chapitres ({ituli). L'ensemble du traité de Cassio- 
dore sur la science sacrée et la science profane n'est 
pas désigné d'ordinaire sous une rubrique uniforme. 
On l’a appelé tantôt Inslitutiones divinarum et huma- 
narum rerum, tantôt Instiluliones divinarum et huma- 
narum litterarum, tantôt encore Instilutiones divinarum 
el humanarum lectionum, parfois aussi le mot sæcula- 
rium remplace le mot humanarum dans l’une de ces 
dernières rubriques; il arrive enfin qu’au lieu de lectio- 
num on trouve scripturarum ou arlium. À laquelle de 
ces diverses rubriques faut-il donner la préférence ? 
V. Mortet, à la suite de minutieuses recherches, aboutit 
à cet intitulé : Znstitutiones divinarum et sæcularium 
litterarum *. Et, en 544, un pareil titre est déjà tout 
un programme. 

C’est à une communauté monastique, ne l’oublions 
pas, que ce traité est primitivement destiné, et tandis 
qu'il trace un plan d'étude, Cassiodore réunit dans la 
bibliothèque de Vivarium une riche collection de 
livres qui mettra sous la main les ouvrages auxquels 
il renvoie. Voir Dictionnaire., t. 11, col. 2357-2365 5, 
Pareille entreprise n’allait pas sans graves difficultés 
et le fondateur s’en rendait parfaitement compte #; 
mais il s’aflermissait dans sa résolution, à la pensée que 
saint Augustin l'avait précédé dans cette voie ", et se 
référait incessamment au traité De doctrina christiana 
du grand docteur. 

« Dans la préface du premier livre des /nsliluliones, 
Cassiodore assigne aux moines, pour unique but, la 
pleine intelligence de l’Écriture 5, laquelle ne s’obtient 
qu'exceptionnellement par inspiration divine’ et 
normalement par la lecture de la Bible5, des Pères *, 
des historiens chrétiens ?. Ils étudicront sans trop de 
hâte 11, comme aussi sans subtilité excessive 2, Et tel 
sera le lot des esprits qui ne travaillent que pour se 
mettre en règle avec l’ordre donné. D’autres esprits 
plus ouverts, plus curieux, ne s’en tiennent pas là et 
veulent éclairer leurs lectures par toutes les ressources 
de la science,et c’est à ceux-ci que Cassiodore permet 
l'étude des arts libéraux. « Nous croyons aussi devoir 
« avertir, écrit-il, que, dans les lettres sacrées aussi bien 
« que dans leurs plus savants interprètes, beaucoup de 
«choses sont comprises par les images, beaucoup par 
« les définitions, beaucoup par la grammaire, beaucoup 
«par la rhétorique, beaucoup par la dialectique, beau- 
«coup par l'arithmétique, beaucoup par la musique, 
«beaucoup par la géométrie, beaucoup par l’astrono- 
«mie 15,» Mais aller persuader l'utilité d’un effort à des 


À G. Boissier, La fin du paganisme, 1891, t. 1, p. 254. — 
8 V. Mortet, op. cit., p. 1-8. — 5 P. Lejay, Bobbio et la biblio- 
thèque de Cassiodore, dans Bulletin d’'ancienne littérature et 
d'archéologie chrétiennes, 1913, t. 1x1, p. 265-269. — 4 Cassio- 
dore, Institutiones, 1, c. xxvu, P. L., t. LxX, col. 1141. — 
Cf. aussi P. Chavane, Sentiments de Prudence à l'égard des 
institutions et des traditions romaines, dans Revue d'histoire 
et de littérature religieuses, 1899, t. 1v, p. 332-352, 385-413. 
— ! Instituliones, préf., col. 1107; c. xvr, col. 1131. — 
τ Jbid.,préf., col.1108.—* Ibid... c.1 sq., col. 1110.—° Jbid., 
Ὁ. XVI, col. 1134, — το Jbid.,c. ΧΥῚΙ, col. 1133.— 1 Jbid., 


ÉCOLE . 1842 


paresseux et la splendeur d’une connaissance à des 
ignorants est chose malaisée. Cassiodore sait fort bien 
que certains approuvent sa manière de voir, maïs, par 
contre, elle ἃ ses adversaires acharnés. C’est à ceux-ci 
et à leur intransigeance que s’adresse cet avertissement 
dont la forme même est si caractéristique : Scripluræ 
sæculares non debent respui "3, ailleurs il écrit: non 
refugienda *; car il se heurtait à plus que l’hostilité. 
Pour convaincre, ou du moins pour calmer ces oppo- 
sants, il invoquait ingénument l'autorité des Pères?# 
et justifiait l’étude des tropes, des règles, etc., qui ne 
sont ni dangereux ni superflus, puisqu'on les ren- 
contre dans l’Écriture sainte!7, Sans doute il concédait 
qu’on ne ferait servir ces connaissances qu’à l’acquisi- 
tion de la vérité, mais ce n’était pas une façon de rassu- 
rer les opposants, c'était plutôt un nouveau sujet 
d’alarme pour ceux qui n’ont de pire ennemie que la 
vérité. Les lettres profanes n’ont pas leur but en elles- 
mêmes, mais dans le service qu’elles nous rendent #. 
Cette concession lui permettait de sauver le principe 
de l’étude, sauf à sacrifier la jouissance littéraire en vue 
du fruit plus solide à en retirer. Quant aux illettrés, 
l'étude leur est impossible; mais alors aussi l'acquisition 
de la vérité? Non pas, car Dieu y pourvoira en leur 
faveur. 

Cassiodore réhabilite l'étude afin d’exploiter la 
science aussi bien au point de vue des âmes !* qu’au 
point de vue de la discipline. Les moines instruits 
seront studieux, s’appliqueront au travail de copie et 
de revision des Écritures*c; il leur laisse toute liberté de 
corriger les fautes qu'ils relèvent dans la transcription 
des anciens’; au contraire, il prend des précautions 
contre leurs initiatives dont les Livres saints auraient 
peut-être à souffrir #. Cette licence accordée aux 
copistes des auteurs classiques est la meilleure preuve 
du degré d'instruction qu'ils ont reçu. D’une manière 
générale, le copiste aura le droit de corriger ce qui est 
purement une faute d'orthographe, par exemple : 
b pour v et réciproquement; o pour u; n pour πὶ ®; 
æ pour e dans les adverbes *, l’aspiration là où il 
n’en faut pas et la réciproque *, quod pour quoi, 
quicquam pour quidquam “ἢ. Il pourra rétablir la forme 
correcte, quand le scribe aura mis indifféremment 
l’accusatif ou l’ablatif avecles verbes de mouvement 37, 
ce qui rend le sens plus clair. Il pourra corriger parfois 
les cas et les temps, mais avec précaution; car on 
trouve, notamment dans le texte sacré, des emplois 
qui sont contraires à l’usage, et qu’on doit cependant 
respecter ?. 

« Nous touchons là au principe qui va modifier et 
restreindre l’étude de la grammaire. Celle-ci, Cassio- 
dore le rappelle, est un art humain qui ne saurait 
prévaloir contre l'autorité des paroles écrites sous l’in- 
spiration divine *. Le copiste se gardera de toucher aux 
expressions propres de l’Écriture *°, d’altérer la pureté 
des noms hébreux en les déclinant %, de changer les 
termes métaphoriques “ἢ. Il négligera de petites règles 
de style * comme l'interdiction de mettre en prose des 
débuts et des fins de vers hexamètres %, ou d'éviter 
l’iotacisme et l’hiatus “5. « La parole divine échäppe 
« au reproche d’avoir manqué à ces règles humaines. 
« Elle doit conserver la forme qui a plu à Dieu, pour 


préf., col. 1108.— 13 Jbid., ce. XxX1IV, col. 1138. — 3» Jbid., 1. I, 
©. XXVIT, Col. 1140. — 24 V. Mortet, op. cil., p. 18. — ὁ P, L., 
t. LXX, col. 1141. — 1° V. Mortet, op. cil., p. 1S.— 11 Instit., 
préf., col. 110$; In psalt., préf., c. xv, P. L., t. LXX, col. 21. 
— 14 Inslit., ce. ΧΧΥΤΙ, 00]. 1141-1142. — 19 Jbid., c. XXX, 
col. 1445. — το Jbid., c. ΧΧΧ, col. 1445. CAIUIOS ε- XV, 
col. 1130.—*? Jhid., col. 1126,1129,1130.—% Jbid., col. 1128. 
— #]bid., col. 1129. ----3Ἅ Jbid., col. 112 3. Ibid. col. 1129. 
—*? Jbid.,col.112S.— 2" Jbid., col. 112 ;.— 3" Jbid., col. 1127 
—?° Jbid., col. 1126.—% Jbid., col.1127.— * Jbid., col. 1127. 
— % Jbid., col.112S.—" Jbid., col. 112$. — *% Jbid., col. 1128. 


1843 ÉCOLE 1844 


«briller de tout son éclat sans être soumise à la fantaisie 
« humaine. » Jusqu'ici les recommandations de Cassio- 
dore se comprennent ; il y avait intérêt à ne pas chan- 
ger les métaphores du texte, et les raffinés seuls pou- 
vaient être choqués par la rencontre de deux voyelles. 
Mais le respect du texte saint impose à la grammaire 
d’autres sacrifices. Les irrégularités y deviennent 
sacrées. C’est seulement quand elles sont dues à de 
fausses corrections que le copiste est autorisé à les faire 
disparaître 1. Il doit respecter des constructions 
comme viri sanguinum et dolosi, radetur caput suum, 
inflabitur ventrem pour inflabilur ventre, terra in qua 
habitat in ea, qui sont appuyées par l’autorité de nom- 
breux manuscrits ©. Soulignons ce conflit de la gram- 
maire avec le texte de l’Ecriture, et remarquons sur- 
tout comment il est résolu. C’est un des traits de dé- 
détail les plus significatifs, dans l’œuvre générale de 
fusion de l’antiquité et du christianisme. Même dans la 
grammaire nous voyons apparaître le principe d’une 
autorité divine, infaillible non dans la pensée, mais 
dans la lettre, ici dans la traduction que l’interprète 
avait donnée du texte original. Ce quinzième chapitre 
des Instituliones contient, en raccourci, la méthode 
scientifique du moyen âge *. 

La deuxième partie des Znstiluliones concerne l’étude 
des arts libéraux, qui se composent de la grammaire, 
la rhétorique et la dialectique, et les disciplines qui 
sont l’arithmétique, la géométrie, la musique et l’astro- 
nomie. Les trois arts obtiennent un traitement de 
faveur. Pour la grammaire, il recommande avant tout 
à ses moines de recourir à Donat et à saint Augustin, 
à qui il emprunte leurs divisions et leurs définitions. 
Lui-même a d’ailleurs composé à leur usage une sorte 
de manuel qui comprend l’Ars de Donat, un livre sur 
l'orthographe, un autre sur l’étymologie et le De sche- 
malibus de Sacerdos 5. Vient ensuite le tour de la 
rhétorique " et cette fois les emprunts et les références 
se rapportent aux rhéteurs. Cassiodore s'inspire ou 
exploite des ouvrages tels que le De oralore, l'Oralor, 
le De institutione oratoria; il renvoie aussi aux écrits 
de Marius Victorinus , du rhéteur Fortunatianus, 
qui sont eux-mêmes comme un abrégé de leurs prédé- 
cesseurs 8. Π se borne cette fois encore au rôle d’intro- 
ducteur. Pour la dialectique, Cassiodore donne Je 
sommaire du traité de Porphyre De isagoge, des Cale- 
goriæ et du De interprelatione d’Aristate. Boèce expli- 
quera tout le reste. La dialectique semble intéresser 
plus que le reste Cassiodore, qui s’attache à énumérer 
complaisamment les formes du syllogisme, les défini- 
tions, les lieux, etc: Après cet effort, son attention 
semble épuisée et les quatre disciplines : arithmétique, 
géométrie, musique et astronomie sont vivement trai- 
tées. Cependant, il importe d’être juste et de remarquer 
qu’en ce qui concerne la géométrie, Cassiodore a eu 
certaines vues originales *. 

Cassiodore n’avait donc rien négligé pour former 
l'intelligence des moines de Vivarium et nous pourrions 
être induits à supposer qu'une communauté objet 
d’attentions si vigilantes et si éclairées faisait alors 
fort bonne figure, si un trait original, rapporté par 
Cassiodore lui-même, ne nous apprenail ce qui subsis- 
tait d’ignorance. Un jour ses moines Jui avaient fait 
cette simple remarque : il les bourrait de connaissances 
eteux ne savaient comment écrire correctement tant et 
de si belles choses. L'observation était sans doute 
fondée, puisque le vieil abbé, âgé de quatre-vingt- 
treize ans, entama la composition d’un tizité d’ortho- 
graphe. Une fois de plus, Cassiodore puise à pleines 
mains dans les traités des auteurs anciens : Adaman- 
tius Martyrius, Cæsellius Vindex, Cornutus, Velius 


1 Inslit., col. 1123. —? Jbid., col. 1127.— M. Roger, op.cil., 
Ρ. 180-181, — 4 Instilul., col. 1152. — © Ibid., col. 1153, — 


Longus, Valerianus, Papirianus, Eutychès, Priscien; 
en somme, ce sont douze extraits de huit auteurs. Cet 
ouvrage comporte des remarques concernant à propre- 
ment parler l’orthographe; emploi de la lettre A, des 
lettres redoublées, assimilation des consonnes, distinc- 
tion de v et b, etc. Somme toute, ce traité, malgré les 
redites qu’il contient, était de nature à atteindre son 
but. 

L'œuvre de Cassiodore es difficile à apprécier. On y 
relève des concessions destinées certainement dans sa 
pensée à atténuer l'impression que ses doctrines de- 
vaient produire sur les esprits qui condamnaient toute: 
ingérence de l’esprit classique dans la formation chré- 
tienne. Comme saint Augustin, Cassiodore appelle la 
science séculière à l’aide de la science sacrée, pour 
acquérir de cette dernière une notion plus complète- 
sauf à la délaisser ensuite, dès qu’on en aura exprimé 
tout ce qu’on en attend. Sous ces réserves, ilse permet 
une référence ou une citation profanes; ce faisant, il 
offrait un exemple, il provoquait peut-être une curio- 
sité, mais de là à une connaissance directe, à une appré- 
ciation personnelle de l’œuvre de Virgile ou de l'œuvre 
de Cicéron, la distance demeurait grande et non fran- 
chie. Nulle part il ne recommande la lecture de |’ Énéide 
ou des Géorgiques; lorsqu'il se permet une recomman- 
dation, elle vise quelque traité bien technique, telle- 
ment technique qu’il s’en trouve, pour ainsi dire, neu- 
tralisé, ce qui est le cas de l’Ars de Donat ou des To- 
piques de Cicéron. Peut-être espère-t-il que ses cita- 
tions bien amenées et habilement choïsies suggéreront 
la lecture des poètes dont il cite les ouvrages et rappelle 
les noms avec insistance; mais alors il est impossible 
de voir en Cassiodore le sauveur responsable de la cul- 
ture antique. Son mérite, toutefois, demeure réel et 
très grand. Cassiodore savait que bien des causes 
concourraient à donner à ses conseils un large reten- 
tissement et à ses suggestions une autorité particu- 
lière. La haute position officielle qu’il avait occupée, 
la part importante qu'il avait prise aux affaires de son 
temps, la réputation universelle et les relations illustres 
queson savoir lui avait acquises donneraient ἃ 58 parole 
une autorité qui ajouterait beaucoup à l'influence des 
Instilutiones. Avec une souplesse qui faisait le fond 
de son caractère, il se résignait à un rôle d’appariteur 
et entre-bâillait les portes au-devant de ceux qui 
avaient la curiosité de s’aventurer au loin, sur la foi de 
ses explications. Aussurément, les moines qui s’aven- 
turaient de la sorte au delà des sentiers battus ris- 
quaient bien des mésaventures que la jalousie aux 
aguets ménage à ceux qui marquent une personnalité 
vigoureuse, mais enfin, ces «enfants perdus » pouvaient 
se réclamer sinon du conseil, du moins de la tolérance 
de Cassiodore. 

Ce sont ces unités, ces anonymes, qui, à leurs risques 
et périls, lisant, goûtant, copiant, revisant — parfois 
peut-être en cachelte — ont entretenu la petite 
flamme de la beauté antique. Cassiodore leur ménageait 
des facilités, au besoin des excuses, et ce n’est pas 58 
moindre part de collaboration au salut des lettres 
profanes. Nous concevons à grand’peine aujourd'hui 
lé rôle bienfaisant d’un ouvrage tel que les Znslitutiones, 
mais, pour se faire une juste idée des services qu'il a 
rendus en son temps, il est nécessaire de songer à l'ignô- 
rance générale et ἃ l’aide inespérée qu'un écrit ency- 
clopédique apportait aux intelligences soucieuses de ne 
pas sombrer dans le gouffre d’ignorance et inquiètes de 
posséder et d'entretenir en elles le sens confusément 
pressenti de l'antiquité. Dans cette pénurie d'ouvrages, 
elles s’attachaient à des compositions telles que les 
Institutiones de Cassiodore ou les Etymologiæ d'Isi- 


4 Tbid., ce. τι, col.1157.— *1bid.,,co1.1164,— "1 υἷας, col. 1107, 
—* V, Mortet, op. cit, ἢ. 274. 


dore comme à un programme d'une ampleurinfinie. Le 
grand mérite de Cassiodore aété de fournirune matière 
et une justification à ces moines avides de soutenir la 
dignité du savoir malgré les préventions de leur entou- 
rage; il ne leur mesurait pas le temps de l’étude, il les y 
provoquait plutôt, confiant que l'étude les sauverait, à 
. condition qu'elle fût dirigée avec sagesse. « Si l'ouvrage 
de Martianus Capella, qui traite principalement de 
sept arts ou disciplines libérales, est la dernière ency- 
 clopédie doctrinale de l'antiquité païenne, si son 
influence fut considérable au moyen âge, sous le rap- 
… port des connaissances comme des applications artis- 
tiques et symboliques qu’on en tira, ce plan d'étude 
transmis par les rhéteurs anciens persista à peu près le 
même chez saint Augustin et Cassiodore, restés très 
imbus à bien des ézards de la rhétorique de leurs pre- 
miers maîtres. Toutefois, ce cadre des éléments du 
savoir humain fut en quelque sorte renouvelé par le 
Père de l'Église, à la fois néo-platonicien et chrétien 
d'un mérite transcendant, dont l'influence sur Cassio- 
dore fut considérable. Dans ce plan d’études, la philo- 
sophie, presque entièrement absente de l’œuvre de 
Martianus Capella, occupe une place très distincte de la 
dialectique, s'élève comme par degré avec chaque art 
ou science, et seconsidérant comme une mesure capable 
de mesurer toutes les autres, devient une méthode par 
excellence, méthode de sagesse propre à connaître 
. l'ordre souverain du monde. Et c’est ainsi que, sous 
l'impulsion de saint Augustin, les arts libéraux, quelle 
que soit l’étroitesse du cadre pédagogique qu'ils garde- 
nt durant plusieurs siècles, reçoivent une orientation 
ouvelle, adaptée par lui, puis par Cassiodore, au service 
Ja vérité chrétienne. Malheureusement, l’œuvre de 
saint Augustin, en tant que développement de ce 
cadre appliqué à chacun de ces arts ou disciplines, est 
eu inachevée, et nous n’en possédons que des par- 
… ties; celle de Cassiodore, malgré l'élévation des idées 
ΘΕ 16 savoir réel qui s’y trouve contenu, ne saurait, bien 
“entendu, lui être comparée pour la forme ni pour le 
fond, au point de vue du mérite littéraire comme de la 
valeur philosophique. Toutefois, sous le rapport histo- 
rique, il nous a paru intéressant de fixer le caractère et 
16 rôle des Instilutiones dans la tradition littéraire et 
scientifique qui nous est venue de l'antiquité ro- 
maine 1» 

XXXI. EN IraLrE. — Quelques noms représentent 
une culture littéraire déjà abâtardie. Le premier en 
date est Ennode de Pavie (473-521), néen Gaule, pro- 
bablement à Arles, élevé dans les écoles de Milan et de 
Pavie. Il représente l’art et les procédés du rhéteur 
. dans ce qu’ils ont de plus fade et de plus fatigant. Ilse 
complaît dans des fictions païennes usées depuis long- 
temps, reprend des thèmes illustrés par les classiques 
. impeccables, les traite à nouveau, ou plutôt les mal- 
te. Peut-être avait-il pris à cœur de montrer ce 
qu'est une décadence : il y a pleinement réussi. On le 
voit s’embarquer dans des déclamations auxquelles il 
applique un langage compliqué et précieux, par exem- 
pie, Thétis exhalant sa douleur à la vue du cadavre 
. d'Achille ?, M£nélas contemplant les murs de Troie 5, 
pleurant le départ d’Énée 4, Toute cette mytho- 
logie, morte depuis longtemps, est encore vivante pour 
5aussi s’indigne-t-il contre un homme qui a placé 
statue de Minerve dans un mauvais lieu 5. Il est 
ésormais seul, ou presque seul, à s’indigner de sem- 
irrévérence; mais Ennode est un convaincu et 
ce sa dévotion entre la rhétorique et la gram- 
et. Dans là Parænesis didascalica, admonition 


LV. Mortet, op. cil., p. 286-287. — : Ennode, Dict., 25, 
édit. Vogel, dans Monum. Germ. hist, Auct. antiq., 1885, 
n°220: —* Dict., 26, édit. Vogel, n. 494. — « Ibid., 28, ibid., 
n°466 — 5 Jbid., 20, ibid., n. 278. — * Epist., v, 2; vint, 1; 


ÉCOLE 


1846 


adressée à deux jeunes gens, il conseille la pratique de 
la modestie, de la chasteté, de la foi; puis, à côté de ces 
vertus, il recommande l'étude des arts libéraux, néces- 
saire à l'exploitation des dons divins, d’abord la gram- 
maire, nourrice des autres disciplines, puis la rhéto- 
rique, mère de la poétique, de la dialectique, de l’arith- 
métique 7. Au milieu de toute cette naïve admiration 
pour les disciplines et les beautés du paganisme, En- 
node était devenu clerc, puis diacre, il termina sa car- 
rière sur le siège épiscopal de Pavie et dut cette promo- 
tion en grande partie à son talent oratoire. 

Mais une pareille carrière commençait à mal édifier 
les chrétiens. Théodoric et les rois goths n’exerçañent 
plus le prestige traditionnel qui leur eût permis de faire 
prendre tout à fait au sérieux la tentative de renaïs- 
sance profane; tentative vite avortée par les boulever- 
sements politiques, les guerres, les invasions et dont il 
ne subsista que des noms respectables. Ennode l'était 
assurément et aussi le nom et le personnage de Boëce 
(470-525). Autre chrétien de la lignée d’'Ennode et 
d’Ausone, dont le christianisme s’est fait si modeste 
ct silencieux que ce n’est que de nos jours seulement, 
grâce à un examen particulièrement attentif des moin- 
dres indices, qu’on a pu enfin prouver sa croyance et 
son affiliation à la foi chrétienne ". Boèce n’entendait 
introduire ni tolérer aucune modification dans l’ensei- 
gnement des arts libéraux, c’est un conservateur inté- 
gral de ce qui ne peut plus et ne doit plus être conservé 
intégralement. Dans ce bagage antique il y a déjà des 
parties caduques, ilne s’en doute pas. Lestyle reste in- 
comparable, la pensée est dépassée; il s’en doute si peu 
que, cherchant une consolation à ses infortunes — des 
infortunes qui se termineront par l’échafaud — il se 
tourne non vers les espérances chrétienne maïs s’at- 
taide dans les banalités stoïciennes. Dans les cinq livres 
du De consolatione philosophiæ, le nom du Christ ne se 
rencontre pas une seule fois. C’est plus qu’une erreur de 
fait, c’est une faute de goût et un manque de tact. Aïnsi 
ce très honnête homme renonce à toute influence. C’est 
un ancien, sans doute, mais qui avait le tort d’être né 
quatre siècles trop tard; c'était moins un ancien qu’un 
retardataire. 

D'ailleurs l'Église veillait et son esprit balayaiït les 
attardés du paganisme avec leurs écrits suspects. Boèce 
pèse bien peu dans la pensée générale de ses contempo- 
rains, qui le tiennent pour un savant homme, plaignent 
son malheur, ne répugnent pas trop à faire de lui un 
martyr, mais s’obstinent à ignorer son traité philoso- 
phique. Ennode se croit obligé de donner des gages aux 
gens bien pensants et leur proteste qu’il déteste désor- 
mais la littérature. Ego ipsa sludiorum liberalium no- 
mina jam detestor; on ne lui en demandait pas tant. 
Fortunat n’aura pas à se déjuger (530-609). Il a fait ses 
études à Ravenne ἱπ arle grammalica sive rhelorica sex 
eliam metrica, mais ce sont moins des études qu’une 
prise de contact, dont il retire pour tout avantage un 
style prétentieux et obscur, une prose fleurie de bar- 
barismes et une métrique émaillée de fautes de quan- 
tité. Grégoire Ier (540-604) a appris tout ce qu’on pou- 
vait apprendre dans les écoles romaines, ce qui l’auto- 
rise, croit-il, à s’opposer à la propagation de cet ensei- 
gnement. Nous savons qu’il fonda douze monastères; il 
est permis de supposer que l’enseignement des lettres 
n’y occupait qu’une place fort restreinte. Frédéric Oza- 
nam a probablement voulu se divertir en arguant que 
l'institution d’une schola cantorum par Grégoire Ier 
équivalait à la protection donnée aux arts libéraux. 
« Car, écrit-il, la musique, la dernière des sept sciences 


Dict., 12.— * Opusc., 6, édit. Vogel, p. 452.— * Usener, dans 
Festschrift zur der XXX/I Versammlung deutscher Philo- 
logen, Bonn, 1877; cf. G. Paris, dans Journal des savanis, 
1884, p. 576. 


1847 


profanes, exigeait la connaissance de toutes les au- 
tres 1. » L'intervention du pape en matière de chant fut 
surtout administrative; elle a pu s’exercer sur la codi- 
fication des livres liturgiques, enfin elle s’est manifes- 
tée par des corrections manuelles sur les petits cho- 
ristes, voilà tout ce que nous en pouvons savoir (voir 
Dictionn., t. 11, col. 287-289). Mabillon n’a pas été plus 
heureux en invoquant l’envoi de missionnaires romains 
chez les Anglo-Saxons, missionnaires qui fondent des 
cloîtres et y introduisent l’études des lettres, étude à 
laquelle nous devons le célèbre Bède. Il faut pour cela 
distendre vraiment trop la chronologie. La mission 
envoyée par le pape Grégoire date de 597 et la fonda- 
tion du monastère de Saint-Paul, où Bède se formera 
aux études, est de l’année 684. Nous verrons bientôt à 
qui les Anglo-Saxons sont redevables des disciplines 
scolaires. « À en juger par les travaux les plus célèbres 
qu’ait produits alors l’Église latine, l’Expositio in Job, 
les Homiliæ in Ezechielem et in Evangelia, de Grégoire 
le Grand, l'Église est préoccupée beaucoup plus du côté 
pratique, du désir d’édifier, que du souci d'encourager 
l’exégèse proprement dite. Nous pouvons donc con- 
elure, sans dépasser la vérité historique, que les lettres 
classiques furent suspectes au pape Grégoire. Une 
légende, qui ne repose sur aucun témoignage sérieux, 
laccusait d’avoir brûlé les livres profanes ?. C’est la 
traduction populaire et brutale des sentiments que 
l'opinion commune lui attribuait, non sans raison. Une 
remarque, tout au moins, que l’on ne peut s'empêcher 
de faire, c’est qu'il eût pu très aisément, s’il avait 
approuvé la tentative de Cassiodore, en assurer le suc- 
cès. Étant donnée l’action de saint Grégoire sur l’Église 
et le nombre des monastères qui existaient en Italieet 
avaient recu du Mont-Cassin une discipline régulière, 
il aurait suffi que le pape favorisât ce plan d’études res- 
treint, limité, purifié, pour que l’enseignement monas- 
tique l’admît dès cette époque, en pays latin, comme il 
l’admit plus tard. Évidemment, la situation troublée 
de l'Italie ne lui aurait pas permis de se développer 
dans toute son ampleur. Mais peut-être aurait-il assuré, 
dans le clergé du vire siècle, une proportion d'hommes 
instruits plus grande que celle que nous y constatons *. 

XXXII. EN GAULE. — Si on était tenté de se mon- 
trer sévère aux moines qui négligèrent l'héritage litté- 
raire de l'antiquité et n’en recueillirent qu’une partie 
non sans hésitation et sans répugnance, il faudrait, 
avant de les condamner, se rappeler que leur institut 
n’avait rien d’une destination académique. C’est par le 
souci des nécessités autant que par le respect de la tra- 
dition que des moines s’appliquèrent à transcrire des 
monuments plus illustres qu’appréciés, mais auxquels 
les besoins de l’enseignement, d’une part, le point d’hon- 
neur de la bibliothèque, d'autre part, valurent leur con- 
servation. Cette besogne de transcription et de correc- 
tion des manuscrits n’était toutefois que secondaire 
et restreinte à un nombre limité de travailleurs. Avant 
tout il fallait durer et il fallait sauver les âmes. Les 
moines de la Gaule ont été, plus que les évêques, les 
grands convertisseurs des Francs. Malheureusement 
nous sommes loin de savoir tout ce que nous voudrions 
sur les institutions monastiques en Gaule au vre siècle. 
Grégoire de Tours ne semble pas avoir compris l'impor- 
tance de leur rôle. Les noms des grands promoteurs de 
la vie cénobitique dans sa patrie, sauf une vingtaine 
sur lesquels il a écrit de courtes notices, ne se pré- 
sentent qu'incidemment sous sa plume, à propos des 
événements politiques ou religieux auxquels ils ont été 
mêlés. Beaucoup même sont passés sous silence, tels 
saint Calais, saint Paterne, saint Maur, saint Liéphard, 
saint Laumer, saint Imier, saint Marcoul, saint Sam- 


2 La civilisation chrélienne chez les Francs, p. 533. —* Jean 
de Salisbury, De nugis curialium, τι, 26, P. L., t. CXCIX, 


ÉCOLE 


1848 


son, saint Magloire, saint Malo et tant d’autres. Les 
Vies d’un certain nombre d’entre eux ne nous ont été 
conservées que dans des rédactions tardives, remaniées 
une ou plusieurs fois, en sorte que les détails histo- 
riques s’y trouvent réduits à peu de chose; beaucoup 
sont perdues. Les autres documents de l’époque, di- 
plômes, actes synodaux, correspondances, ne nous 
apportent que de rares renseignements. 

Ces diverses sources ont permis à Mabillon et aux 
auteurs du Gallia chrisliana de compter plus de deux 
cents monastères établis dans les Gaules — presque 
tous dans la région dont la latitude de Paris forme 
l'extrême limite au nord — au cours du vie siècle, 
outre une quarantaine qui existaient déjà auparavant. 
Une soixantaine des premiers sont mentionnés dans 
Grégoire de Tours, et une vingtaine des autres. Mais il 
est certain que ce chiffre est bien au-dessous de la 
réalité. Dans plusieurs Vies de saints, il est parlé de dix 
ou douze monastères ou plus encore, bâtis par le héros 
et dont nous ne connaissons que deux ou trois. L’au- 
teur de la Vie de saint Léonard de Vandœæuvre raconte 
qu'ilse présenta tant d'hommes de toute condition aux 
monastères qu'il avait fondés dans le diocèse du Mans, 
qu’on l’accusa auprès du roi Clotaire Ier de soulever le 
pays. Il nous ἃ été conservé une ordonnance de saint 
Aunaire, évêque d'Auxerre au vresiècle, réglant l’ordre 
dans lequel les principales églises de sa ville épiscopale 
doivent venir célébrer l'office divin à l'église cathé- 
drale de Saint-Élienne; dans ce document sont nom- 
més huit monastères, dont deux seulement sont men- 
tionnés ailleurs. On voit par là qu’il n’y a aucune témé- 
rité à affirmer que nous ne connaissons que la moindre 
partie des communautés religieuses établies dans les 
Gaules au vie siècle. 

Nous ne pouvons guère rien dire du nombre des 
moines qui vivaient dans ces communautés. Ce nombre 
variait beaucoup, naturellement, d’une maison à 
lPautre. Les Vies des saints abbés de l’époque parlent 
de soixante, de cent, de trois cents religieux vivant 
sous leur direction. Ce dernier chiffre est indiqué pour 
les disciples de saint Sévère d'Agde et pour ceux de 
saint Martin de Vertou. Dans la Vie de saint Évroul il 
est raconté qu’une maladie épidémique qui sévit dans 
son monastère enleva soixante-dix de ses moines, outre 
un grand nombre de serviteurs. 

Le nom de monastère, dans notre langage moderne, 


: éveille l’idée de vastes bâtiments régulièrement distri- 


bués pour les exercices de l’état religieux et les besoins 
de la vie commune. On est tenté dès lors de se deman- 
der comment un si grand nombre de monastères purent 
être élevés dans un pays ruiné par les invasions et les 
guerres, où les ressources de tout genre devaient man- 
quer pour faire de grandes constructions, surtout au 
sein des forêts et dans d’autres lieux déserts, et, pour 
ainsi dire, inaccessibles, qui étaient si souvent choisis 
par les saints fondateurs pour l'emplacement de leurs 
monastères. L'étonnement cesse lorsqu’en examinant 
les choses de plus près, on voit combien la plupart de 
ces constructions monastiques étaient simples et primi- 
tives. Ce que nous trouvons le plus souvent mentionné 
dans les documents du temps, ce sont des restes d’an- 
ciennes constructions romaines, villas, thermes et 
autres édifices, utilisés et accommodés pour abriter les 
moines. Saint-Mesmin de Micy n’a pas eu d’autres 
débuts; Saint-Calais commence sa glorieuse carrière 
dans l’enceinte d’une villa en ruines; Luxeuil succède 
à un château et des thermes abandonnés. On rencontre 
des installations plus rudimentaires encore; c’est le cas 
du premier monastère de saint Martin, situé « à deux 
milles de sa ville épiscopale, dans une enceinte natu- 


col. 461, — * Muratori, Antiqg. Ilal., 43° 
p. 809; M. Roger, op. cil., p. 194-195. 


dissert., L 11, 


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1849 


relle, formée d’un côté par une roche élevée et escarpée, 
de l’autre par la Loire, dont le cours s’infléchissait 
légèrement à cet endroit : un sentier très étroit y don- 
nait seul accès. Le saint avait là une cellule faite de 
branches d'arbres, et beaucoup de ses disciples en 
avaient de semblables; mais la plupart habitaient des 
grottes creusées dans la roche qui formait un des côtés 
de l'enceinte. Ils vivaient là au nombre d'environ 
quatre-vingts. » 

Plusieurs Vies de saints mérovingiens parlent de 
grottes naturelles ou artificielles, dans lesquelles se 
retirent des ermites ou des moines. Cette vie de troglo- 
dytes n’est pas assurément des plus favorables à une 
organisation sur le modèle des abbayes clunisiennes du 
xur1e siècle; les huttes de branchages ne comportent 
guère l’aménagement de vastes ateliers de copistes, de 
rayons de bibliothèque chargés de manuscrits. Les exi- 
gences de l’enseignement s’en trouvent réduites d’au- 
tant et réduites à bien peu de chose, et cependant saint 
Calais, saint Évroul, saint Liéphard n’en demandent 
pas plus pour fonder un monastère; à mesure que les 
disciples deviennent plus nombreux, on multiplie les 
baraques, les huttes, on entaille les anfractuosités des 
rocs et tout est dit. Dans un pareil campement, les 
écoles ont-elles une place ? peut-être, mais on ne la 
découvre nulle part. Les grandes occupations de ces 
cénobites sont la récitation des psaumes, le travail 
agricole, la méditation. La culture de la terre importe 
plus que celle des lettres et celle-ci se borne à la 
lecture afin de pouvoir réciter les offices liturgiques 
et s'édifier dans les traités ascétiques. C'était quel- 
que chose, sans doute; mais cela n’eût pas suffi pour 
conserver et.transmettre les trésors des lettres an- 
ciennes !. 

XXXIII. EN ESPAGNE. — Le niveau intellectuel du 
clergé et du peuple espagnol au vre siècle témoigne-t-il 
d’un degré de culture supérieur au niveau de civilisa- 
tion de l’Église franque ? Le point est contestable. On a 
parlé d’une renaissance wisigothique, mais il faut se 
garder de donner à ces mots un sens qu’ils ne sauraient 
avoir. Les canons des conciles de Tarragone (516), de 
Girone (517), de Lerida (524), de Valencia (524) ne con- 
tribuent pas à nous donner l'impression d’une renais- 
sance. C’est une série de prescriptions administratives 
dans lesquelles il n’est pas une seule fois question de la 
culture des clercs et des fidèles. Parallèlement à cette 
législation ecclésiastique, nous possédons les décisions 
du droit wisigothique formant un recueil considérable 
intitulé Forum judicum. Ce recueil, dont la rédaction 
se continuera pendant deux siècles, est plus spéciale- 
ment l'œuvre des conciles de Tolède. 

Les conciles tiennent une place prépondérante dans 
l'histoire de l'Espagne wisigothique et leur influence 
peut s'expliquer en partie par la capacité de certains 
évêques appelés à sièger dans ces assemblées et à appli- 
quer leurs décrets. Saint Martin de Braga est un per- 
sonnage cultivé. Originaire de Pannonie, moine en 
Palestine, il vient, on ne sait par quelle voie et pour 
quel motif, échouer en Galice, d’abord abbé de Dumio, 
puis évêque de Braga. Ses écrits témoignent de la curio- 
sité de son esprit; il avait lu Sénèque et, peut-être, 
quelque chose de Platon, car il savait le grec, pouvait 
même le traduire et faire traduire sous sa direction, 
avec son concours, tel moine de son abbaye. Mais telle 
n'était pas la moyenne mesure. Les institutions ecclé- 
siastiques et monastiques se développaient rapidement, 


τ Ch. de Smedt, La vie monastique dans la Gaule au 
Wie siècle, dans La France chrétienne dans l’histoire, 1896, 
p: 25-37, passim. — ? P. L., t. Lxxx, col. 363-378; A. 
Potthast, Bibliotheca medii ævi, t. 11, p. 1023; Passiones 
vilæque sanclorum ævi merovingici, édit. Krusch, Hanno- 
veræ, 1896, t. 111, p. 621-628; Epist., t. 1, p. 662, 664, 668, 
669, 671; Dahn, Die Kônig der Germanen, t. V, p. 179; J. 


ÉCOLE 


1850 


grâce à la bienveillance du roi Reccarède: les conciles 
se succédaient à Tolède (589), à Séville (590), à Sara- 
gosse (592), à Tolède (597), à Huesca (598), à Barce- 
lone (599). Reccarède mourait en 601 et saint Léandre, 
archevêque de Séville, en 603. On allait juger le vre siè- 
cle à ses fruits. Il est certain que le vrre siècle ne fut pas 
dénué de mérite, à condition qu’on veuille bien se con- 
tenter de peu. Le roi Sisebuth (612-621) avait quelque 
teinture des lettres, scientia lilterarum ex parte imbutus, 
nous dit à son sujet saint Isidore. C'était une chose 
depuis longtemps inconnue qu’un prince lettré, ou du 
moins soucieux de paraître tel. Amateur de littérature 
décadente, Sisebuth écrivit en style prétentieux, incor- 
rect et amphigourique, et son petit bagage littéraire 
nous le montre plus préoccupé d’assurer son salut que 
de respecter les belles-lettres. Il a laissé une Vie de 
l'évêque Didier de Vienne, le même qui fut si bien 
rabroué par le pape Grégoire, deux lois insérées dans le 
Forum judicum et quelques lettres, dont l’une se ter- 
mine par des vers ὅ. 

Mais c’est saint Isidore de Séville qui représente alors 
toute la science de l'Espagne. Son ministère pastoral 
nous est à peine connu et il faut le regretter d'autant 
que peut-être eussions-nous vu le prélat à l’œuvre, 
appliquant dans les écoles de son diocèse ses méthodes 
d'enseignement. On le tenait pour l’homme le plus 
savant de son siècle et le restaurateur des sciences en 
Espagne. Saint Braulion de Saragosse, son contempo- 
rain et son ami, disait que Dieu avait créé Isidore pour 
relever l'Espagne tombée en décadence, pour rétablir 
les monuments des anciens et préserver le royaume de 
tomber entièrement dans la rusticité 3. Voilà bien des 
éloges, auxquels, si on regarde de près, on est obligé de 
rabattre quelque chose. 

Isidore était un esprit appliqué, servi par une heu- 
reuse mémoire, orné de quelques connaissances litté- 
raires. Ces connaissances étaient plus étendues que 
profondes et son érudition plus copieuse que critique; 
compilateur infatigable, Isidore récoltait tout ce qui 
passait à portée de sa main et l’insérait, sous un pré- 
texte ou sous un autre, dans ses livres. Ainsi il arrive 
que ceux-citouchent à tout, au sens d’effleurer. I1semble 
qu'Isidore n’ait jamais ambitionné d’avoir une idée 
originale; son tour d'esprit n'allait pas à comprendre 
mais à connaître ; les citations lui tenaient lieu de décou- 
vertes. Son style ne compte guère, mais du moins est- 
il rapide et suffisamment clair; il définit sans trêve et 
sans fatigue tout ce qui se trouve à sa portée. Ayant 
beaucoup lu, il n’entend pas qu’on l’imite et, dans sa 
règle pour les moines, leur interdit la lecture des ou- 
vrages des païens et des hérétiques ‘. Ailleurs, il dé- 
fend la lecture des poètes, qu'il n’est pas éloigné de 
comparer aux démons $. En définitive, il ne concède 
que la lecture des saintes Écritures δ: on ne saurait 
dire qu'il eût prèêché d'exemple. 

Comme, malgré tout, Isidore ne pouvait perdre le 
bénéfice de son expérience, après avoir condamné la 
science profane en général τ, force lui était de s’en 
accommoder, car, convenait-il, «l'ignorance est la mère 
des erreurs, l’ignorance nourrit les vices 5, » et il tolé- 
rait ce qu’il ne pouvait empêcher, mais du moins de- 
mandait-il qu’on n’appriît rien qu’en fonction de l’Écri- 
ture et qu’on ne crût à rien qui ne se trouvât dans 
l'Écriture *. Apprendre toute l'Écriture exige toutefois 
qu'on puisse comprendre l'Écriture et, dès lors, il faut 
se résigner aux concessions : « Plutôt la grammaire que 


Tailhar, dans Revue des quest. hist., 1881, t. xxx, p. 2S; H. 
Leclercq, L'Espagne chrétienne, in-12,Paris, 1906 p.298-290, 
— * Prænotalio libr. divi Isidori, P. L., t. LXXXIY, col. 16-17. 
—* Regula, c. vu, P. L., t. LXXXH, col. 877. —* Sentent., 
1. 111, c. xux, P. L., t. LXXXIN, col. 685. — * Jbid., col. 686. 
— ? Ibid., 1. IV, ec. xx, col. 687. — * Synodum, 1. II, 65, 
P. L., t. LXxXxIm, col. 860. — " Jbid, 1. II, 71, col. 561. 


1851 


l’hérésie, » gémit Isidore :. Afin toutefois d’épargner 
au plus grand nombre possible le recours aux sources 
séductrices, Isidore s’imposa une besogne immense, 
dont nous pouvons juger et même jouir encore dans 
plusieurs de ses ouvrages intitulés : les Differenliæ, le 
De natura rerum et surtout les Elymologiæ ou Ori- 
gines ἃ. C’est moins une encyclopédie qu'un vaste 
grenier aux nombreuses étagères et aux casiers bien 
disposés. On trouve là de tout : arts, sciences, gram- 
maire, logique, rhétorique, arithmétique, géométrie, 
astronomie, médecine, agriculture, navigation, chro- 
nologie, etc., etc. Jamais présent plus utile ne fut fait 
à une société à la veille de sa décadence et jamais aussi 
présent plus funeste pour accélérer cette décadence. 
Au lieu d'apprendre des mots et des choses dans le con- 
tact des textes et dans une éducation méthodique, on 
allait désormais les chercher dans des répertoires, des- 
tinés non à faciliter les recherches mais à les remplacer’. 

En songeant à l'effort exigé par la compilation ma- 
térielle aboutissant à un semblable résultat, on n’a plus 
le courage d’être sévère. Les Étymologies n’étaient 
qu’une portion d’un plan si vaste que son exécution 
semblait dépasser les limites de la vie et l'endurance 
humaines. Isidore mâchait et remâichait les mots, les 
synonymes, les prononciations fautives, rien ne semblait 
devoir lui échapper; des mots il passait aux idées qu'ils 
représentent, des étymologies il s’engageait dans les 
définitions et aboutissait parfois au calembour, mais 
sans s’en douter. De tout cela il reste peu de chose 
aujourd’hui, mais le moyen âge a largement puisé 
dans ce catalogue si bien et si commodément étiqueté, 
où nous-mêmes nous pouvons utilement retrouver une 
citation, un indice, une trace qui mettent sur la voie 
d’un ouvrage perdu depuis, mais encore connu et con- 
sulté au vi-vrre siècle. C’est à regret cependant qu’'Isi- 
dore tirait quelques filons de cette mine abondante 
des écrivains païens, il se le reprochait non comme un 
larcin, mais comme un péché; d’ailleurs la beauté lui 
était chose étrangère et, sa plume à la main, il ne cher- 
chaïit que le mot ou la définition, tout le reste lui échap- 
pait. Au moins Cassiodore sentait et aimait ce qu'il se 
défendait de recommander. Isidore demeurait bien 
indifférent à tout cela et peut-être se justifiait-il de sa 
pénible besogne en songeant qu'il dispensait un grand 
nombrede chrétiens du devoir, du besoin ou de la fan- 
taisie de lire les auteurs profanes. 

On ne risque guère de se montrer très réservé en 
parlant d’une « école de Séville ». L’entourage d’Isidore 
a pu et dû offrir quelques hommes studieux, secrétaires 
utiles chargés de mettre au point une référence, de véri- 
fier une citation, de terminer une transcription; en 
dehors de là,les textes qu’on apporte sont des généra- 
lités qui ne prouvent pas ce qu’on leur fait dire. Quant 
à la formation des clercs, elle s’accomplissait, on peut le 
croire,sans le moindre recours aux écrivains classiques. 
Isidore avait si abondamment découpé la matière, 
l’avait triturée de telle sorte au goût de ses contempo- 
rains que ceux-ci se dispensaient d’aller fréquenter 
les maîtres, qu'ils eussent été dans le cas de ne pas 
entendre. D'ailleurs, Isidore ne possédait pas dans sa 
bibliothèque de Séville tous les auteurs qu'il cite; il lui 
arrive maintes fois de prélever une citation dans un 
écrit où l’auteur a lui-même cité de première ou de 
seconde main. Si, de la bibliothèque de Séville, on passe 
à celle de Tolède, au temps de saint Julien (fin du 
vire siècle) on constate que, parmi les classiques, Cicé- 
ron seul est mentionné 


1 Sent., IXI, 13, P. L., t. cxxxrnt, col. 688. — * Lui-même 
imposait ces deux noms à son ouvrage; cf. Arevalo, Isido- 
riana, 1. III, ec. xczvur, P. L , t. cxxxt, col. 319. — ? M. Ro- 
ger, Op. cil., p. 198. — 4 Te site, Agricola, n. 21. —  Loth, 
Les nuits latins dans les langues britanniques, in-8°, Paris, 
1892. —* Ibid., p. 59; Roue celtique, τ. xxut, Ὁ. 91. —'E. 


ÉCOLE 


1852 


Un personnage trop oublié doit trouver sa place ici: 
c'est Valère, qui vécut solitaire dans le désert de Vierzo, 
pittoresque contrée située entre Astorga à l'est et 
l'océan à l’ouest. Il passait sa vie à transcrire des livres, 
il en composait même; un mauvais clerc lui déroba 
tout; ilse remit au travail, on le vola encore. Rebuté, 
il s’improvisa maître d’école. Son premier élève s’ap- 
pelle Bonosus, fils d’une riche dame nommée Théodora; 
il compose pour l'enfant un petit livre de sa façon, mais 
bientôt il est débordé, c’est toute une bande d’écoliers 
qui se groupe autour de lui; l’un d’eux, qui avait appris 
de mémoire en six mois tout le psautier et les cantiques,. 
paraît avoir été son petit favori. Ce bonhomme avait 
des réminiscences classiques ; autour de sa retraite, les 
rochers arides avaient disparu sous un jardinet qu'il 
nommait son « bois de Daphné » et pour la description 
duquel il épuisa toutes les fleurs vieillottes de sa rhéto- 
rique. 

XXXIV. EN BRETAGNE. — La conquête romaine fut 
toujours précaire dans l’île de Bretagne et l'influence 
d’une civilisation étrangère ne dépassa guère la société 
de quelques grandes villes comme York, Gloucester, 
Lincoln, Verulam, Chester, Londres, où résidaient les 
représentants du pouvoir impérial. Dès le début de 
cette conquête difficile et avant de s’être rendu um 
compte exact des résistances obstinées qu'ils rencon- 
treraient, les Romains avaient appelé à l’aide de leur 
influence le précieux instrument de l'éducation. Au 
cours de son expédition, Agricola faisait instruire les 
enfants des chefs dans les arts libéraux et les initiait 
à l’éloquence : Jam vero principum filios liberalibus 
artibus erudire et ingenia Britannorum studiis Gallorume 
anteferre ut, qui modo linguam Romanam abnuebant, 
eloquentiam concupiscerent #. Le résultat, si résultat ily 
eut, fut tel que l'histoire n’en a gardé aucun souvenir. 
De ces cours imposés par contrainte, il ne sortit ni un 
poète, ni un rhéteur. Les soldats, les officiers, les em- 
ployés de l'administration remaine ont certainement 
eavoyé leurs enfants à l’école, mais peut-être se con- 
tentaient-ils d’écoles inférieures, sauf à poursuivre les. 
études secondaires en Gaule; cette ressource était très 
accessible aux gens de condition; quant aux soldats, ils 
ne visaient guère à pousser leurs enfants au delà des 
connaissances sommaires. L’attitude défiante des Bre- 
tons à l'égard des occupants devait restreindre les rela- 
tions au strict indispensable; c’est pourquoi les idiomes 
bretons firent de larges emorunts à la langue latine ἢ 
dans la mesure imposée par les échanges quotidiens. 
Dans les villes occupées par les services administratifs 
ou par les garnisons, l'usage du latin fut évidemment 
assez répandu, mais nulle part au point de supplanter 
la langue nationale δ. 

Quant les légions romaines se retirèrent, ce qu’elles 
avaient introduit de latin dans la pratique courante de 
la vie ne se perdit pas complètement, mais ce qui sub- 
sistait s’altéra de plus en plus 7, ainsi que nous levoyons 
dans les inscriptions chrétiennes ὃ; les cas ne sont plus 
distingués à une date où, en France, on distingue 
encore le cas sujet et le cas régime ὅν. Et cependant le 
latin demeurait implanté en Bretagne parce qu'il était 
la langue de l'Église. A-t-il dû à cette circonstance de 
s'ouvrir certaines voies nouvelles de pénétration ? c’est 
possible, c’est mîme probableio; mais peut-être aussi 
en fut-il, généralement parlant, comme de nos jours : le 
latin fut la langue du clergé, mais du clergé seul; dès 
lors ce latin n’a qu'une circulation limitée et un voca- 
bulaire restreint. Si nous voyons! saint Germain 


Huebner, Inser. Britann. lat., n. 66, 80, 132, 140, 896, 897, 
pour l'orthographe; n. 222, 229, 283, pour les formes; 
n. 140, 1007, etc., pour la syntaxe...— * Ἐπ Huebner, Inscr. 
Brit. christ., n. 67, 82, 94, 121, 135, 144, 151. --- " D'Arbois 
de Jubainville, dans Revue celtique, t. 111, p. 269. — E, 
Huebner, op. cit, p. vu, —  Bède, Hist. ecel., 1. I, ©. xwir. 


1853 


d'Auxerre entreprendre une mission en Bretagne et y 
prêcher non seulement dans les églises, mais dans les 
carrefours, dans les campagnes,en présence d’une foule 
énorme, il faut songer que le récit de Bède, outre qu'il 
est fort postérieur à l'événement, ne pouvait pas dé- 
cemment nous déclarer que le saint n'avait été ni 
entouré ni compris; il est permis dès lors de réduire 
son auditoire et si, de cet auditoire, on écarte les clercs, 
les curieux, les dévots et tous ceux qui, pour les besoins 
de leurs affaires, avaient dû savoir quelque peu de latin, 
on arrive à ne plus trop s'étonner. 

Le peu que nous savons de cette première Église bre- 
tonne ne nous apprend guère sur le degré de culture de 
ses chefs et le cas qu'ils faisaient de l’enseignement. Ce 
qu'on a conjecturé de la part prise par l'Église grecque 
dans l’évangélisation de l’île est aussi ingénieux que 
tendancieux et futile. C’est avec l’Église latine des 
Gaules et de Rome que la Bretagne fut en rapports 
suivis et nous suivons, à d'assez longs intervalles, il est 
vrai, le développement de son organisation ecclésias- 
tique. En 314, l’épiscopat breton est représenté au con- 
cile d'Arles par trois de ses membres !, d’autres siègent 
en 359 au concile de Rimini ?. Le clergé et les fidèles 
n'avaient pas été indemnes des grands courants héré- 
tiques : l’arianisme et le pélagianisme, assez menaçants 
pour provoquer la mission de saint Germain d'Auxerre 
et de saint Loup de Troyes *. Ainsi, on prend parti dans 
les conflits théologiques; est-il vraisemblable qu’on ait 
ignoré et écarté le conflit si grave du maintien ou de la 
suppression des arts libéraux dans l’éducation chré- 
tienne, en un mot, du programme scolaire ? 

Du moment qu'ils adoptaient les Écritures, sacrées 
del'Église et qu’ils s’'engageaient dans les querelles exé- 
gétiques, les Bretons devaient se soumettre à l’acquisi- 
tion des connaissances profanes tenues pour indispen- 
sables à l'étude des saintes Lettres. Toutefois, la civili- 
sation romaine et grecque avait si incomplètement 
pénétré en Bretagne que le paganisme des auteurs pro- 
fanes n'éveillait que des idées licencieuses; leur mytho- 
logie était, ou peu s’en faut, lettre morte, car le pan- 
théon gréco-latin n'avait guère joui d’une large noto- 
riété. D'autre part, rien n'indique que les préventions 
des moïnes bretons fussent moins intransigeantes que 
celles des moines gallo-romains ou italiens, et leur into- 
lérance aura pu s'exercer avec la même chaleur que 
celle de leurs confrères du continent. Nous en sommes 
doncréduits à presque rien et malheureusement rien ne 
permet de faire honneur à l’Église bretonne du degré 
de culture auquel était arrivé le moine Pélage, caril 

semble avoir acquis son érudition sur le continent. 
Fauste de Riez était, lui aussi, breton, mais on ne peut 
affirmer qu’il ait reçu son instruction en Bretagne. A 
l’époque où il vint en Gaule, il pouvait encore recevoir 
la culture classique, sinon dans les écoles publiques ou 
les écoles religieuses, du moins auprès d’un maître par- 
ticulier. Bède nous parle d’un Breton nommé Nynia 
qui évangélisa les Pictes, à la fin du rve siècle ou au 
début du ve, mais il avait reçu à Rome son instruction 
_ religieuse #. 
._  Alaconquête romaine succède la conquête saxonne, 
précisément à l’époque où l'Église gallo-romaine est 


2 Hefele-Leclercq, Hist.des conciles,t.r,p. 78, 92,216,275. 

- —2Jbid.,t.1,p.935.—" Acta sanct., juillet, t. ναι, p. 211-213, 
Vita Germani auctore Constantio, 1, 5, 63 Script. rer. merov., 
édit. Krusch, t. zur, p. 121, Vita Lupi, 4. — + Bède, Hist.eccl., 
1. LIL, c. τν; Haddan et Stubbs, Councils and ecclesiastical 
documents, t. 1, P. 14. — ὁ Vita, 3, dans Rees, Cambro- 
British saints, p. 28. — ‘ Vita, 8, ibid., p. 36. — ? Vila, 8, 
ibid., p. 86. -- Vita, 1, ibid., p. 159; cf. A. de La Borderie, 
Études historig. bretonnes, in-89, Paris, 1884, t. 1, p. 224. — 
® Vita Samsonis, 1, 7, dans Mabillon, Acta sanct. O. 5. B., 
T° 1, Ὁ. 168. — τὺ Vita, 7, ibid., p. 164; 11, ibid., p. 167; 
Zimmer, Nennius vindicatus, in-8°, Berlin, 1893, p. 325. — 
ἀν Vita Iltuti, 11, dans Rees, p.167. — 1? Vita Pauli Aure- 


ÉCOLE 


1854 


débordée par le flot de la conquête franque. Dès lors 
chacune travaille chez soi et pour soi, l’Église bretonne 
en Bretagne, l’Église gallo-romaine en Gaule. Ces 
temps troublés sont peu favorables aux rédactions 
historiques, cependant nous savons que, pendant une 
Jongue période qui comprend tout le vie siècle et s’é- 
tend de la mission de saint Germain d'Auxerre à la 
mission de saint Augustin de Cantorpéry, l'Église bre- 
tonne a vécu et prospéré. Refoulée par les Anglo- 
Saxons dans le pays de Galles et dans la Cornouaille, 
cette Église prend goût aux lettres classiques et le 
moine Gildas nous est témoin de l’existence d’un mou- 
vement scolaire dont nous ignorons d’ailleurs l’initia- 
teur. Dans l'obscurité dont s’enveloppe l'événement, on 
croit saisir l'indice d’une rivalité qui a fait revendiquer 
tantôt pour Cadoc, tantôt pour Iltud, le mérite de cette 
impulsion. Suivant les uns, Cadoc, après un séjour de 
douze années auprès de Menthius, sous la direction 
duquel il se familiarise avec Donat, Priscien et les 
autres arts ὅ, complète son instruction auprès du rhé- 
teur Bachan, venu d’Italie δ. Il passe en Irlande, d’où 
il ramène bon nombre de Bretons et d’Irlandaïis, entre 
autres Finnian 7; fonde le monastère de Llan-Carvan, 
où il a pour disciples Iltud et Gildas. Il suffit de retour- 
ner les choses pour satisfaire les défenseurs d’Iltud, qui 
tiennent à lui attribuer le rang de maître et à faire de 
Cadoc son disciple; enfin, on propose d’encadrer 
Iltud entre deux Cadoc, maître et disciple. Tout ceci 
est parfaitement oiseux. 

Iltud, quoi qu’il en soit, apparaît en possession de 
tous les arts libéraux 8; il a étudié « la géométrie et la 
rhétorique, la grammaireet l’arithmétique, et, en outre, 
tous les arts de la philosophie ? », il avait même le don 
de prédire l’avenir. Le monastère de Llan-Iltud, fondé 
par lui, devient une école et une pépinière d’hommes 
savants et saints 1°, parmi lesquels Samson, Paul Auré- 
lien, Gildas, David 11. Cette école était surtout consa- 
crée aux études religieuses ?, IlLud et ses élèves appro- 
fondissaient les Écritures et les écrits des Pères #, 
mais tout en faisant place aux sept arts #; aussi Iltud 
recevait du biographe de saint Samson le titre d’egre- 
gius magister Brilannorum 15. 

Parmi ces élèves le plus méritoire est assurément 
Gildas, encore que l’auteur du De excidio Brilanniæ τ 
ait assez mal profité de ses études classiques pour la 
composition de cet écrit enchevêtré et obscur. Il a mal 
profité sans doute, mais il a tout de même tiré un cer- 
tain parti de ses connaissances. Malgré sa connais- 
sance du latin ecclésiastique, il a su se ressouvenir de ce 
que lui avaient appris les auteurs profanes. Son style 
est franchement mauvais, mais sa syntaxe et sa langue 
valent mieux que son style. De-ci, de-là, il se souvient 
d’avoir lu Virgile et peut-être quelques autres poètes οἷ. 
C’est peu de chose, mais c’est quelque chose et, du 
moins, Itud et Gildas ont admis et apprécié le parti à 
tirer des études profanes. 

XXXV. EN IRLANDE. — La culture classique ne 
pénétra en Irlande qu'avec l'influence chrétienne. Dès 
la seconde moitié du rv® siècle, les régions rapprochées 
de la Bretagne insulaire avaient possédé quelques 
chrétiens, mais il ne ressort pas de ces très vagues indi- 


liani, écrite par Wrmonoc, terminée en SS4, édit. Cuissard, 
dans Revue celtique, t. v, p. 419 : sanciarum scientia littera- 
rum salis clarus. — # Vita Pauli Aurel., 4, ibid., p. 420; 
Vita Samsonis, 1, 7, dans Mabillon, op. cit. τι 1, p. 168; Vita 
Illuti, 7, éd. Rees, p. 164; Vita Gildæ, 3, dans Chronica 
minora, édit. Mommsen, t. ut, p. 92; 6, ibid., p. 93. — M Vita 
Illuti,7,6d. Rees, p. 164; Vita Samsonis, 1, 7,0}. cit., p.168; 
Vita Gildæ, 3, 6, p. 92-93; Alia vita Gildæ, 1, ibid., p. 107. 
— 1 Vila Samsonis, 1, 7, dans Mabillon, op. cit., t. 1, p. 168. 
— 1 Chronica minora, édit. Mommsen, t. 11, p. 25. — ἢ De 
excidio, 6; Virgile, Æneid., 1. II, v. 120; 17, Virg., II, 497; 
25, Virg., IX, 24; peut-être des réminiscences de Juvénal, 
de Perse, de Martial. 


1855 ÉCOLE 1856 


cations qu’une Église irlandaise fut dès lors constituée. 
Les auteurs des Vies de saints irlandais n’hésitent pas 
à rattacher cette première Église irlandaise, qu'ils ima- 
ginent à leur gré, à l'influence de l'Église romaine. 
Saint Ailbe, instruit par un prêtre de Rome, s’est rendu 
dans cette ville, y a séjourné et, finalement, en a rap-, 
porté une liturg'* et une discipline Ὁ. Ibar 3, Ciaran*, 
Declan 4, Abban 5 ont tous fait leurs études à Rome. On 
ne saurait se montrer ultramontain plus convaincu; 
toutefois, il reste permis de douter que tous ces per- 
sonnages aient introduit, à leur retour en Irlande, la 
science et l’orthodoxie romaines, la plupart d’entre eux 
ayant vécu beaucoup plus tard 5. Au reste, ces Vies ont 
été écrites pour tâcher d’abolir le souvenir du dissenti- 
ment entre l'Église celtique et l'Église romaine et d’en 
prévenir le retour. Vers la fin du 1v® siècle, les ten- 
dances séparatistes se laissent néanmoins sentir, ou 
du moins un esprit d'indépendance extrêmement sen- 
sible règne encore dans ce qu'il semble plus juste de 
nommer « les communautés irlandaises ». Au ve siècle, 
le mouvement d’évangélisation s’affermit, s'étend, se 
régularise; on peut alors enfin parler d’Église irlan- 
daïse. Un passage de Prosper semble indiquer que 
l'impulsion venait de Rome ”; en 431, apparaît Palla- 
dius, premier évêque des Scots, mais la mention de 
Prosper est le seul souvenir qui subsiste de cet évêque. 

Saint Patrice, Breton d’origine, reste l’apôtre par qui 
l'Irlande va entrer dans la voie de ses destinées chré- 
tiennes. Il ne saurait plus être question d’un séjour de 
saint Patrice à Rome pas plus qu’à Lérins. L’apostolat 
de l'Irlande par saint Patrice présuppose la collabora- 
tion d'éléments bretons et gallo-romains. La participa- 
tion directe ou indirecte de l'Église de Gaule à la con- 
version de l’Irlande et au développement de son Église 
est, en effet, attestée par de nombreux emprunts de la 
liturgie irlandaise à la liturgie gallicane 5. C’est seule- 
ment quand l’Église irlandaise est, après le vire siècle, 
en relation avec Rome, que sa liturgie se pénètre d’élé- 
ments purement romains ὃ. 

Ces relations plus ou moins étroites, plus ou moins 
intermittentes avec l’Église gallo-romaine, à l’époque 
où celle-ci était bien en mesure de transmettre les 
lettres classiques et le rudiment scolaire, ne suffisent 
pas à prouver l'existence d'écoles et l'adoption d’un 
enseignement analogues à ce qui peut être constaté en 
Gaule. Le cas de Pélage ne prouve rien, ne sert à rien, 
car, outre que ce cas est isolé et que la valeur intellec- 
tuelle de Pélage permet de le croire capable de suppléer 
à des lacunes graves de son éducation première, rien 
n’est plus douteux que l’origine irlandaise de Pélage, 
sinon son éducation irlandaise. Si, dans un passage de la 
Confessio de saint Patrice, nous entendons ce dernier 
s’adresser aux rhetorici Domini ignari :°, nous ignorons 
en somme à qui il s'adresse. A des Irlandais convertis 
au 1ve siècle, dit-on; mais on peut soutenir avec tout 
autant de vraisemblance qu'il a en vue des compa- 
gnons venus de Gaule et de Bretagne, ou bien encore 
des Irlandais cultivés, parlant un langage fleuri qu'ils 
ont appris dans les écoles de leur pays, écoles dont 
l'existence est établie 1. Au reste, saint Patrice n’a pas 
contribué personnellement à répandre la culture clas- 


2 Usher, Brit. Eccl. ant., p. 408. — ? Vita, 4, 14, 15, dans 
Acta sanctor. Hibern., col. 237, 242, 243. — * Vita, 3, ibid., 
col. 806. — “ Usher, op. cit., p. 412-512; il séjourne vingt ans 
à Rome, de 382 à 402 (!). —5 Jbid., Ὁ. 42, il rentre en Irlande 
en 402; Vita, 6, dans Acta sanct. Hib., col. 516.—"* Cf. d’Ar- 
bois de Jubainville, dans Revue celtique, t. XXI, p. 355. — 
? En 430 ou 431. Bède, Hist. eccl., 1. 1, c. x; Mon. Germ. 
hist., Auct. ant., t. 1V, p. 473. — # L. Duchesne, Origines du 
culte chrétien, 2° édit., p. 148-149; P. Lejay, dans Revue 
d'hist. et de litt. relig., 1902, t. var, p. 554-559; Warren, Li- 
turgy and ritual of the celtic Church, p. 207; The antiphonary 
of Bangor, t. 11, Ὁ. ΧΧΥῚ. — ἡ Ῥ, Lejay, op. cit., 1902, t. var, 


sique; les Vies qui exaltent ses mérites ne songent seu- 
lement pas à lui départir celui de la science et ce n’est 
pas la Confessio et l’Epistola interpolée ad Coroticum 
qui établiront ses droits à une réputation littéraire. 
Le vocabulaire est celui qu'il a puisé dans la lecture de 
l'Écriture sainte :?; « les formes sont correctes et la syn- 
taxe n’est pas plus irrégulière que celle de ses modèles. 
Laissons de côté les faits comme l'emploi de quod ou de 
quia avec un mode personnel, au lieu de la proposition 
infinitive, et notons des exemples de habebat avec le 
sens impersonnel #. Remarquons aussi l'emploi des 
prépositions dans les expressions comme celles-ci : de 
spoliis. repleverunt domus, … de rapinis vivunt, … doleo 
pro vobis #, Maïs l'insuffisance de ses études apparaît 
dans le tour général de la phrase, dans la difficulté 
à subordonner les idées et à exprimer une pensée tant 
soit peu compliquée, dans l’emploi gauche des con- 
jonctions ou des pronoms. Elle apparaît aussi dans le 
détail; ainsi, pour n’en citer qu'un exemple, je doute 
qu’un écrivain nourri des lettres sacrées, mais ayant 
quelque teinture des classiques, eût opposé in pressuris 
à in secundis (rebus) %; notons encore : non quod obla- 
bam tam dure et tam aspere aliquid ex ore meo effun- 
dere 1%. La Confessio et l'Epistola ad Coroticum sont 
d’un homme qui connaît le rudiment, qui parle facile- 
ment le latin usuel de l’Église, appris dans le commerce 
des religieux et dans le lecture des auteurs chétiens et 
de l'Écriture, mais qui ne s'élève pas au-dessus de 
l'usage courant qu'il s’est formé dans ses entretiens ou 
par ses lectures. Son style doit reproduire sa parole; et 
la simplicité de son langage se traduit dans ses écrits 
par une extrême naïvelé ou par de l’incohérence. Sa 
maladresse éclate encore plus quand le sujet exigerait 
quelque talent. Ainsi sa lettre à Coroticus aurait dù 
être éloquente; le sujet était beau; ce prince avait 
massacré ou vendu nombre des catéchumènes de Pa- 
trice. La pauvreté du vocabulaire, l’ignoran:e des pro- 
cédés les plus simples de l’art oratoire n’ont pas permis 
à Patrice de donner à son indignation une expression 
émouvante. C’est donc par un juste sentiment de son 
infériorité qu'il plaçait, à côté de son nom, l’épithète 
d’indoctus 17, et l’on ne peut lui attribuer une part 
directe dans l’établissement des études classiques en 
Irlande ?*°, » 

L'’Irlande, au vie siècle, se couvre de fondations 
monastiques. Finnian fonde Clonard vers 520; un 
autre Finnian fonde Moville vers 540; Glendalough 
apparaît vers 540, fondé par saint Kevin; Clonmacnois 
par saint Ciaran, vers 541; Clonenagh par saint Fintan, 
vers 548; Clonfert par saint Brendan, vers 537; Bangor 
entre 551 et 559; Derry en 546, par saint Colomba, qui 
fonde Durrow avant 560 et Iona en 563. Sans doute, 
les hagiographes ont cru bien faire en donnant à ces 
maîtres de nombreux disciples et en ajoutant au besoin 
quelques centaines, ce qui est encore modeste relative- 
ment aux effectifs embrigadés. Mais ces moines ne 
s’accommodent pas d’une vie trop sédentaire et ils 
aiment à passer d’un monastère à un autre pour acqué- 
rir une science plus étendue. Qu'’entendent-ils par 1ὰ 
Nous sommes assez mal renseignés sur ce qu’on pou- 
vait apprendre à Clonard, à Bangor ou à Iona. Sans 


p. 554. L'antiphonaire de Bangor, qui date de l’époque où 
l'Église irlandaise est indépendante, est un livre gallican. — 
19 Confessio, édit. Whitley Stokes. The tripartite Life of St. 
Patrik, t. 11, p. 359. — 31 D'Arbois de Jubainville, Introduc- 
tion à la littérature celtique, in-8°, Paris, 1883, p. 48-165; 
W. Joyce, A social history of ancient Ireland, in-8°, London, 
1903, t. 1, p.417.— ?? Saint Patrice n'a connu que l'ancienne 
version de la Bible; cf. Berger, dans Revue celtique, t. ναι, 
p. 349, — "» Confessio, Ὁ. 861, 1. 32.— # Epist. ad Coroticum, 
p. 378, 1. 13-14; p. 379, 1. 18. — 15 Confessio, p. 367, 1. 2. — 
18 Epist, ad Coroticum, p. 375, 1, 15. — "7 Jbid., p. 375. — 
1 M. Roger, op. cil., p. 221-222. 


1857 


doute, l'étude des lettres sacrées, les doctrines ascé- 
tiques, la discipline ecclésiastique sont les principaux 
objets qu’ils se proposent d’acquérir !, La lecture est 
en honneur à Clonard, à Bangor, à Iona’, mais les 
Irlandais n’entendent pas la lecture d’une simple réci- 
tation des psaumes ou des hymnes #, ils l'entendent 
de l'interprétation de l'Écriture elle-même. Celle-ci 
semble imposer l’enseignement des lettres, au moins 
dans les monastères les plus importants, et il nous est 
impossible de dire en quoi il aurait consisté, parce que 
“nous ne connaissons bien l’enseignement classique 
donné dans les grandes écoles d'Irlande qu’à partir du 
moment où ces écoles ont à peu près cessé d’exister, et 
où leurs derniers élèves ont à peu près émigré sur le 
continent 4». « Toutefois, on voudrait savoir d’une 
façon plus précise quel enseignement les lecteurs de ces 
grandes écoles, les fer legind, comme on les appelait, 
dispensaient à leurs élèves. Il est impossible de dire 
quelles furent l'étendue et la valeur des leçons d’un 
Finnian de Clonard, d’un Comgall de Bangor, car les 
œuvres personnelles de ces maîtres ne nous sont point 
parvenues. D’après les écrits de leurs disciples, 
Columba d’Iona, par exemple, et Colomban de 
Luxeuil, il est permis de croire que l’on était en mesure 
d'acquérir en Irlande, dès le vie siècle, une connais- 
sance étendue et pratique du latin, permettant d'écrire 
en cette langue, non certes d’une façon élégante ni 
surtout très simple, mais en général correctement. 
On apprenait même l’art de composer des vers latins 
métriques, hexamètres ou autres 5. Les ouvrages des 
Pères latins les plus célèbres, mais surtout la Bible, 
étaient l’objet de sérieuses études. Quant aux auteurs 
profanes de Rome, ils étaient déjà lus et cultivés en 
assez grand nombre. On trouve dans les ouvrages de 
saint Colomban des centons ou des réminiscences de 
Perse, de Virgile, d'Ovide, d'Horace et de Salluste. 
Les rares et courts écrits qui nous sont parvenus de 
Cellanus 5 et d'Adamnan décèlent la connaissance de 
Virgile 7. » 

On attribue à Columba d’Iona une sorte d’hymne, 
l’Altus prosalor ὃ, qui prouve que, dans le monachisme 
irlandais du vr° siècle, il y avait place pour une culture 
uniquement puisée dans les lettres sacrées. « La langue 
de l'Altus prosalor est correcte; on y relève des mots 
abstraits : v. 5, deitatis; 10, bonilas; des hellénismes : 
v. 17, apostatæ; 18, cœnodoxia; 31, protoplaustum; 
111, poliandria, etc.; des termes familiers aux écri- 
vains sacrés: v. 24, infernalium; 25, refugas; 32, 
ætheris luminaribus, etc.; on y trouve aussi des mots 
rares : V. 60, carobdibus; 68, dealibus; 70, suffullus, 
idama; 76, dacibus; 79, flammaticus; 86, prochemio; 
93, condiclam, dont quelques-uns appartiennent à la 
langue des Hisperica famina. Rien, dans la langue ni 
dans l'allure générale del’hymne, ne rappelle l'influence 
classique. Si saint Columba d’Iona en est l’auteur, il 
faut reconnaître que ce texte ne prouve pas qu'il ait 
appris les lettres ?. » 

Au contraire, Colomban les avait étudiées (543-615). 


À Vila Brendani, 6, dans Acta sanct. Hibern., col. 762; Vita 
Colman, Lanse Ealensis, 2, ibid., col. 416-417; Vita Fintani 
Achadliacensis, 4, ibid., col. 395.—? Vita Finniani, 19, ibid., 
col. 199-200; Vita Fintani Dumblescensis, 5, ibid., col. 227; 
Vita Columbæ, 1. I, c. 1; Vita Fintani, 5, col. 395 .— ? Vita 
Columbæ de Tirdaglas, 4 et 5, ibid., col. 440, — 4 D'Arbois 
de Jubainville, Introduction à la littérature celtique, p. 382.— 
# Voir les vers de Colomban, P. L., t. LxxxX, col. 285-296, et 
ceux d’un autre auteur irlandais, le pseudo-Patrice, dans 
Pitra, Spicilegium Solesmense, t. 111, Ὁ. 399-400. — ‘ Perrona 
Scottorum, édit. L. Traube, p. 482, 488, 489.— ΤΙ Gougaud, 
Les chrétientés celtiques, 1911, p. 241-242. — 5 Édité dans 
Revue celtique, t. v, 1881-1883, p. 206-212; Bernard et 
Atkinson, The Irish Liber hymnorum, London, 1898, p. 62 sq. 
— ° M. Roger, L'enseignement des lettres classiques d'Au- 
sone à Alcuin, 1905, p. 230.— 1° Jonas, Vita Columbani, 1. 1, 


ÉCOLE 


1858 


Son biographe Jonas de Bobbio nous assure qu'il avait 
consacré beaucoup de temps et de peine ἃ apprendre la 
grammaire, la rhétorique, la géométrie en même temps 
qu’à approfondir l'Écriture lo, et ces études avaient 
été faites en Irlande. Les écrits qu'il ἃ laissés sont tout 
imprégnés du latin ecclésiastique, de citations scrip- 
turaires et aussi de réminiscences d’auteurs profanes. 
Ses poèmes surtout rendent témoignage de sa forma- 
tion classique. « Avant tout nous remarquons qu'il est 
le premier Irlandais dont nous possédions des vers 
latins métriques 11. Nous avons de lui deux épîtres 15, 
l’une en hexamètres #, l’autre en vers adoniques suivis 
de six hexamètres. Ici les souvenirs des auteurs pro- 
fanes se précisent : on surprend au passage des épi- 
thètes, des fins de vers, des vers entiers qui leur sont 
empruntés #, Colomban recommande à ses disciples 
d'étudier les lettres pour y recueillir un peu de douceur 
dans l’amertume de la lutte. Aussi n'est-il pas seul 
lettré. Quand il vient s'établir en Gaule, le plus célèbre 
de ses compagnons, saint Gall, possède lui aussi les 
arts libéraux, qu’il a appris avant d’être confié à Co- 
lomban 5, 

« On se prit de goût, dès le vre siècle, dans les mo- 
nastères bretons et irlandais — et ce goût persista 
durant plusieurs siècles — pour une latinité bizarre, 
prétentieuse, énigmatique, le plus souvent absolument 
indéchiffrable, dont les Hisperica famina sont le prin- 
cipal échantillon 15. Le vocabulaire est des plus excen- 
triques. Ou bien les mots sont fabriqués à l'aide 
d’autres mots latins, quelquefois, d’après des procédés 
recommandés par Martianus Capella, ou bien ils sont 
détournés de leur sens, ou bien ils sont formés du grec 
ou même de l’hébreu 7. Quant à la langue grecque, 
on ne rencontre pas en Irlande d’hellénistes sérieux 
avant le 1x° siècle; avancer que «tous les moines qui 
participèrent à la fondation de Luxeuil devaient savoir 
le grec 15 , est fantaisie pure. 

Tandis que l'Église bretonne, unie à l'Église irlan- 
daise, s’absorbait plus ou moins complètement dans le 
monachisme, au point qu’il est impossible de dire si 
les études y restèrent en honneur, l'Église d'Irlande du 
vue siècle, très vivace, très originale, se concentrait 
volontiers autour des grands monastères et y entrete- 
nait ou même y développait le culte des lettres sacrées. 
Les témoignages les plus clairs nous en sont parvenus. 
Baïthen, successeur de Columba, à Jona, nous est 
donné comme incomparable in cognilione divinarum 
Scriplurarum % et, vers le milieu du vire siècle, un 
Gaulois, Agilbert,se rend en Irlande pour apprendre 
l'Écriture*, Dans la première partie de ce siècle, un 
chef irlandais se retire à l’école de Tuam Drecan et y 
suit les cours de trois écoles : école de lettres latines et 
chrétiennes, école de droit national irlandais, école de 
littérature nationale?t, On pourrait, d’après ceci, suppo- 
ser une vie scolaire intense et un culte très vif pour les 
lettres profanes. Rien de moins vraisemblable. Exa- 
minons les débris de cette littérature. 

Le De controversia paschali® de Cummian, écrit entre 


c. ΠΙ, dans Script. rer. merov., t. 1V, p. 68. — 1 Il avait alors 
72 ans et avait vécu hors d'Irlande depuis de longues an- 
nées. — 1? Un poème sur les préceptes de conduite, qui lui 
était attribué, a été restitué à Alcuin, P. L., t. c, col. 275.— 
# Parfois donnée en deux parties, P. L., t. LXXx, col. 285.— 
MM. Roger, op. cit., p. 231. — 15. Vita Galli auctore Wettino, 
1, dans Script. rer. merov., édit. Krusch, t. 1v, p. 257. — 
1 The Hisperica famina, édit. F.J. H. Jenkinson,Cambridge, 
1909; M. Roger, op. cil., p. 288-256. — 1 L. Gougaud, op. 


cil., p. 243-244. — 1 A, Tougard, L'hellénisme au moyen 
âge, dans Les lettres chrétiennes, t. 111, p. 233.—-% Vita Bai- 
theni, dans Acta sanct. Hibern., p. 871. τος 19 Bède, Hist. 


eccl., 1. III, ec. ναι. — 51 D’Arbois de Jubainville, Introd. à ἴα 
litt. celt., p. 388. Il n’y ἃ pas lieu de tenir compte du livre de 
J. Healy, Insula sanct. et doct. Ireland's ancient schools and 
scholars, Dublin, 1902. — # P, L., t. LxxxvIr, col. 969. 


1859 


633 et 636 :, ne révèle guère autre chose que l'étude 
et l’estime des écrivains sacrés. La langue est assez 
correcte, le style clair, maïs si l’auteur était familier 
avec les classiques, il l’a dissimulé si adroitement qu’on 
ne saurait s’en douter. Quelques mots grecs se sont 
faufilés sous un vêtement latin qu’on rencontre 
ailleurs dans les écrits ecclésiastiques. Tirechan rédige 
quelques notes destinées à la Vie de saint Patrice 
(avant 656) ?; la langue est claire et correcte, mais les 
modèles classiques ne sont pour rien dans cette aftaire. 
Aileran ({ 665?)* est l’auteur d’une /nterpretatio 
mystica progenilorum Christi ἃ qui aborde l’explication 
mystique de l'Écriture et contient d’utiles renseigne- 
ments, mais rien absolument qui mette sur la voie 
d’une connaissance personnelle des classiques. La Vita 
de saint Patrice par Muirchu Maccu Machtheni 5 a été 
composée avant 698 5, est écrite dans une langue nette 
et, le plus souvent, correcte. L'auteur n'arrive pas 
— d’ailleurs il ne s’y efforce guère — à s’affranchir de 
la terminologie habituelle des hagiographes, des cita- 
tions et des réminiscences de l'Écriture. + Mais, en 
lisant avec soin la Vie de saint Patrice, on a l'impres- 
sion très nette que son auteur a dû connaître les poètes. 
Relevons, par exemple, dans le livre I: sub brumali 
rigore (Ὁ. 273); flaluque prospero (p. 274); hunc intuens 
turvo oculo talia promentem (p. 281); dans le livre 11: 
boves indomiti (p. 298), allis fluctibus concava aera;, 
flavis vallibus, freti tumore (p. 299), ete. Dans le second 
livre, on reconnaît, presque intégralement emprunté, 
un vers de Virgile: Nox non irruil et fuscis lellurem 
non amplexerat alis et pallor non tantus erat noctis et 
astriferas non induxerat Hesperus umbras; simple 
remaniement de : 


Nox ruil el fuscis tellurem amplectilur alis 1. 


et dans les mots qui suivent peut-être se trouve-t-il 
un souvenir de Valerius Flaccus ὃ. Voilà donc encore 
un Irlandais du vrr° siècle qui avait été en contact 
avec les lettres classiques; mais n’exagérons pas ses 
connaissances, et ne nous hâtons pas de faire de lui 
un humaniste. C’est surtout le vocabulaire qui, chez 
Muirchu, se ressent de ses lectures. Nous le connaissons 
mal, il est vrai, et on le jugerait peut-être injustement 
d’après cet unique ouvrage, écrit vili sermone, ainsi 
qu'il nous en avertit. Pourtant nous ne croyons pas 
nous tromper en le considérant comme très inférieur à 
Colomban et à Adamnan ὃ. » 

On peut négliger Cellanus (f 706), personnage un 
peu vague, auteur de quelques vers dans lesquels on 
relève des épithètes et une facture qui rappellent la 
poésie classique 19. Le personnage d’Adamnan (+ 704) 
est d’un intérêt bien différent ; toutefois, il n’est pas 
certain que sa formation doive être rapportée unique- 
ment à l’évolution propre des études classiques, en 
Irlande. Il n’est pas impossible que sa culture litté- 
raire procède en partie des leçons de Théodose ou 
d'Hadrien (669-670), qui représentent une influence 
exotique. Adamnan a laissé une Vie de saint Columba, 
écrite d’un style clair et correct. S’ilse laisse entraîner à 
faire usage de termes quin’ontrien de classique, tels que: 
intimare, agelluli, caraxala, noscibilis, subilatione, etce., 
si même il s’accorde des néologismes tels que /loru- 
lentia, belligerationibus, monticelli, carminalia, ce sont 


3 Zimmer, Pelagius in Ireland, p. 23. —* Whitley Stokes, 
The tripartite Life, t. τ, p. ΧΕΙ. — ? Grœber, Grundriss der 
roman. Philologie, t. 11 a, p. 103.— 4 P, L.,t. Lxxx, col. 327; 
meilleure édition par Ch. Mac Donnel, dans Proceedings of 
royal Irish Academy, 1857-1861, t. vu, p. 369-171. — : Wh. 
Stokes, op. cit., t. 11, p. 269.—* Jbid., t. 1, p. 91. —? Énéide, 
1. VIII, ν. 369. — δ Argon., 1. VI, v. 752. —" M. Roger, op. 
cil., p. 259, — % L. Traube, Perrona Scottorum, 1900, 
p. 488; M. Roger, op. cil., p. 260. — 2 Liste avec références 
dressée par ὟΝ, Schultze, dans Centralblatt für Biblio- 


ÉCOLE 


1800. 


de simples inadvertances que donne droit d’excuser 
l'effort évident de l’auteur pour bien écrire, exprimer 
des idées et recourir aux expressions congrues. On a 
signalé trois réminiscences de Virgile dans sa Vie de 
saint Columba, et il est possible que les glanes en 
fassent rencontrer d’autres. À ce même Adamnan on a 
attribué des extraits de Philargyrius mis sous le nom 
d’Adananus ou Adannanus;mais la base de cette attri- 
bution, ce sont les réminiscences virgiliennes de la Via 
Columbæ: on ne peut s'interdire de la trouver un peu 
étroite. : 

On sait peu de chose des livres classiques auxquels 
recouraient les Irlandais. Il faut renoncer à soutenir 
que, dès le vre siècle, ils recouraient à Donat et à 
Priscien. « Les manuscrits latins de provenance irlan- 
daise contenant des iraités de grammaire, de rhéto- 
rique et de dialectique sont tous postérieurs au vire siè- 
cle, Les Livres de Ballymote ? et de Lecan# 
contiennent, il est vrai, des allusions à Donat, à 
Priscien, à Comminianus, mais ils sont, l’un du xxv°, 
l’autre du xve siècle, et ils ne reproduisent pas, que 
nous sachions, des traités datant de l’époque qui nous 
occupe. Le Martianus Capella de Cambridge est du 
vue siècle. Nous n’ignorons pas que l'Irlande, ayant 
été plus tard ravagée par les Danois, les monastères 
d’Iona, de Bangor, d’'Armagh ayant été plusieurs fois 
détruits, on peut supposer que les ouvrages attestant 
la science des grammairiens irlandais du vi® et düu 
vire siècle ont disparu dans la tourmente“. Comment 
expliquer alors qu’en s’expatriant, les missionnaires 
irlandais n’aient pas apporté quelques-uns de ces 
traités sur le continent? Et, s’ils en ont apporté, et 
que la disparition en soit due au mépris inspiré par les 
manuscrits scoffice scripli®, comment expliquer que ce 
dédain n’ait eu des effets funestes que sur des manu- 
scrits d’une seule époque? Nous croyons que, si, dès le 
vie et le vire siècle, il s’était trouvé en Irlande des 
grammairiens ou plutôt des compilateurs, comme 
Cruindmel, comme Clément, leurs ouvrages auraient 
été assez employés pour qu'il y en eût des exemplaires, 
soit en Angleterre, soit sur le continent, lors des incur- 
sions des Wikings. Il reste, il est vrai, dans les biblio- 
thèques d'Europe, des fonds inexplorés, et les nom- 
breux traités de grammaire, dits anonymes, révéleront 
peut-être un jour ce qu'on a, jusqu'ici, vainement 
cherché. La lexicographie, la terminologie gramma- 
ticale# nous fourniraient quelques indices, si nous 
pouvions déterminer à quelle époque les termes tech- 
niques ont été introduits dans la langue irlandaise τς 
mais cette distinction n’est établie qu'exceptionnelle- 
ment, au moins pour les mots remontant au v°,au vie 
et au vare siècle 15, Dans ces conditions, il faut renoncer 
à voir d’une façon précise comment les Bretons et les 
Irlandais ont repris l'étude des arts libéraux, quelle 
limite ils ont donnée à chacun d'eux, et de quels 
secours ils se sont servis. Nous n’avons quelques rensei- 
gnements que sur les habitudes de leurs copistes, sur 
les textes qu’ils lisaient, et sur la connaissance qu'ils 
avaient du grec. À défaut de théorie sur l’ortho- 
graphe 3», nous voyons par l’Antiphonaire de Bangor 
(voir Dictionn., t. τα, col. 183-191), écrit à la fin 
du vrre siècle, comment les scribes irlandais écrivaient 
alors le latin. 


thekswesen, 1889, t. vi, p. 287. — *? Publié en fac-similé par 
Atkinson, Dublin, 1887, p. 318, col. 2, 1. 48; p. 327, col, 2, 
1. 25, le nom de Donat, —* Publié en fac-similé par Atkin- 
son, Dublin, 1896, p. 283, col. 2, L. 6, Priscien, Comminianus. 
—4 Zimmer, Pelagius in Ireland, p.7.— #1bid.,p.8.—1Zeuss, 
Gramm. celt., 2° édit., p. 978; Vendryes, De Hibernicis voca- 
bulis, n. 107-109, p. 97-99. — 17 Vendryes, op, cit, p. 92. — 
15 Jbid., p.40, 40, 52. ---- 1» Voir, sur l’orthographechezles Irlan- 
dais, Zimmer, Pelagius in Ireland, p. 48, note, p. 233; Zeuss, 
op. cil., p. XVI. 


1861 


. Nous relevons dans ce texte la confusion de e et dei!; 

 deoet deu, deaet de o#, deæet dee#, deiet dey, 
l'emploi de consonnes simples pour des consonnes 
doubles 5, et réciproquement 7, de / pour ph°, de g 
pour c°, de ch pour ἢ 19, la suppression de l’aspira- 
tion 11, la non-assimilation des préfixes dans les com- 
posés 2, et au contraire des assimilations inusitées "5, 
V'intercalation d’un p entre πὶ et n%, la chute du v 
entre deux voyelles, etc. Les autres manuscrits sont 
postérieurs, et ils nous renseignent seulement sur les 
habitudes des copistes irlandais du vie et du 1x° 
siècle 16, 


imités dans nos textes. Rappelons que Colomban, dans 
les pièces qui lui sont attribuées, imite ou cite Horace 
et Virgile; Gildas connaissait également Virgile. 
Muirchu s’est inspiré de Virgile et peut-être d’Apollo- 
nius de Rhodes. Nous avons signalé dans Adamnan et 
dans Cellanus des réminiscences de Virgile. Nous avons 
dit, en outre, qu'avec quelque vraisemblance on avait 
attribué à l’abbé d’Iona des extraits de Philargyrius. 
Nous devons dire quelques mots de la méthode em- 
ployée dans ce commentaire. Le maître, dans son 
explication, s’aide du latin usuel, de l'irlandais 17, 
quelquefois du grec’. Son commentaire comprend 
des observations de grammaire, des définitions, des 
détails historiques, biographiques, mythologiques, 
archéologiques, des éclaircissements sur le sens Ces 
pronoms; il est à la fois grammatical et encyclopé- 
dique. Il est aussi allégorique; ainsi, dans l’églogue 1, 
Amaryilis est expliquée comme figurant Rome; Adam- 
nan adopte le sens légendaire de l’églogue rv et il y voit 
. annoncée la venue du Christ, etc. On y relève aussi des 
allusions à d’autres auteurs, à Plaute, à Suétone. 
Mais Adamnan avait-il connu directement ces auteurs, 
ou a-t-il trouvé leurs noms dans le commentateur qu’il 
a compilé? Tel qu'il est, le traité est précieux pour nous. 
Évidemment, Adamnan faisait des extraits d’un 
ouvrage antérieur, et, ce qu’il en a recueilli ou ce qu’il 
y ἃ ajouté ne témoigne pas toujours d’un sens bien 
aiguisé; son désir de découvrir des allégories n’est pas 
sans causer quelque lassitude; cependant il faut recon- 
naître que l'emploi d’un tel ouvrage dans l’enseigne- 
ment indique que l’étude de Virgile y était attentive 
et, si vraiment Adamnan en fut l’auteur, on peut 
s'étonner que lui-même ou ses contemporains ne nous 
aient pas laissé des vers latins de leur composition. 

«Ἐπ dehors de saint Colomban et de Cellanus, en 
effet, nous n'avons pas d'exemple d’un Irlandais du 
vie ou du vrr® siècle composant des vers latins proso- 
diques ᾽ν. En faut-il conclure qu'ils n’ont pas appris 
la versification? Autant qu’on peut en juger d’après 
certaines hymnes conservées dans l’Antiphonaire de 
Bangor *° ou dans le Liber hymnorum *, les Irlandais 
ont connu la versification latine rythmique. Ils 


2Fol. 2 νο, L 9 : aspedum, fol. 4, 1. 18 : intiger; fol. 4 ve, 
ΟΠ]. 2: sentel. — * Fol. 5, 1. 4 : locentium; fol. 2, 1. 12 : 
—…mursu. — * Fol. 11, 1. 1 : sacromento. —  ἘῸ]. 4 ve, 

Ἱ. 11 : rectæ; fol. 8 v°, 1. S : æquilatus; fol. 10 ve, 1. 22, 
eternam.—" Fol. 3 v°, 1. 2 : martirum; fol. 9, 1. 6 : ymber. — 
—… Fol. 4, 1. 11 : gravatur. — ? Fol. 3, 1. 10 : occissorum:; fol. 6, 
1. ὃ : centissimam. — * Fol. 3 v°, 1. 5 : profetis. — * Fol. 6 ve, 
12: migrologi. — 1° Fol. 6 v°, L 16 : evichens. — % Fol. 8, 
| 4ς exorlatus. — "3: Fol. 2, 1. 5 : inrilabo. — 33 Fol. 17 vo, 
113: ymparadiso. — # Fol. 6, 1. 12 : dampnatur. — 15 Fol. 
1 νο,1. 5 : pluia. — ** Nous y retrouvons d’ailleurs beaucoup 
— des graphies signalées plus haut. Cf. pour le livre d’Armagbh, 
écrit en 807 : Vita Columbæ (vire siècle); Reeves, The Life 
Οἱ 5ι. Columba, p. XVI : apparaliones, cispes, ægissent, 
-mislerium, occulus, oponens, ete.; Tirechan, Wh. Stokes, 
op..cit., t. 11, p. 308, 1. 13 : elimenta; p. 302, 1. 22 : insolam; 
— p: 310, 1. 28 : æclessiam; p. 302, 1. 13 : hautem, ete. Muirchu 
(même époque), p. 272, 1. 26 : itenere; p. 272, 1. 19 : insolam; 
p:272, 1. 3 : ævanguelico; p. 298, 1. 8 : vechunt; p. 272, 1. 4 : 


« Nous avons déjà mentionné les auteurs cités οἷ᾽ 


ÉCOLE 


———Z 
TE τὸς Ὡς ὍΠπΠΠ Ππ Π Ὁ ΡΝ 


1862 


avaient donc, semble-t-il, besoin de connaître la place 
de l'accent *#. Il est par suite vraisemblable qu’ils ont 
recueilli dans la grammaire la partie qui traitait de 
l'accent et ont été amenés à étudier, dans une certaine 
mesure, la quantité des syllabes. Mais nous ne voyons 
pas qu’ils aient poussé très loin cette étude: s’il est 
parfois difficile de reconnaître le type de versification 
dans les hymnes latines de cette époque, peut-être 
cela s’explique-t-il parce que les auteurs connaissaient 
mal les règles de l’accent latin. Nous savons par la 
Grande-Bretagne quels eflorts étaient nécessaires À 
des étrangers pour déterminer la place de l'accent dans 
les mots latins. 

« Qu’ont-ils connu de la rhétorique et de la dialec- 
tique? nous l'ignorons. Les Hisperica famina nous 
ont montré l'application de cette rhétorique spéciale 
que le grammairièn Virgile appelait du nom de /eporia. 
C’est tout ce que nous pouvons en dire. Quant à la 
dialectique, l’unique témoignage qui a été souvent 
invoqué, l’étude dialecticalis sophias, attribuée à Fintan 
par Adamnan, ἃ disparu, quand une lecture plus 
attentive a substitué à ces mots ceux de dialis so- 
phias 33... : 

XXXVI. EN ARMORIQUE. — Il semble que les mo- 
nastères bretons de la péninsule armoricaine aïent 
assez généralement possédé une école dès le vie siècle. 
Budoc à l’île Lavré, Gildas à Ruis, Hervé dans le Léon, 
Festivus à l’île Cesembre, Magloire à Serk ont tous une 
école dans leurs monastères #4, 

A côté du monastère, dans le monastère même, si 
l’on veut, mais sans se confondre avec Jui, non seule- 
ment pour les novices et les futurs moines, mais pour 
tous les enfants, tous les jeunes gens confiés aux reli- 
gieux par leurs parents, il y avait un institut d’éduca- 
tion et d'instruction scolastique où s’enseignaient les 
sciences sacrées et profanes et que les anciens docu- 
ments appellent scolasticorum collegium, dont la disci- 
pline, on va le voir, était tout autre que celle du 
monastère. Pour la faire connaître, au lieu de disserter, 
mieux vaut reproduire ou extraire quelques récits de 
nos vieilles légendes. 

En 585, sévit dans la Bretagne armorique et dans 
une grande partie de la Gaule une cruelle famine 35. 
Les moines de l’île de Serk, riches de pêche et de chasse 
et de bonnes cultures, souffrirent peu tout d’abord et 
accueillirent même les étrangers; mais leurs res- 
sources s’épuisèrent ; néanmoins, l’abbé Magloire se 
refusa à renvoyer les bouches trop nombreuses et les 
jeunes estomacs voraces. Après un diner qui avait mis 
à peu près à sec les greniers de l’abbaye, « un groupe 
de petits moines τ parvuli monachi— c'est-à-dire 
d’écoliers, se jettent à terre et embrassent les pieds de 
Magloire en s’écriant : « O bienheureux père, permets- 
nous de descendre au port et d’aller sur le rivage; 
ainsi le gazouillement de nos voix ne troublera point 


misserat; p. 292, 1. 29 : habunda; p. 277, 1. 21 : sollempnita- 
tem.— 1 Ecl., τι, 46; 111, 100; v, 37,38, 39. — 1" Ecl., τ. 5.εἴς. 
— }* Nous écartons les Versus Scoti cujusdam de alfabelo 
(voir Dictionn., t. 1, col. 61) qui par le sujet comme par la 
forme semblent appartenir à la même école et à la même 
époque que les énigmes de Tatwin et d'Eusèbe. — *° Cf. 
Havet, dans Revue cellique, t. Xv11, p. S4, à propos des pièces 
3, 8, 10, 14, 15, 17, 95, 129; Grœber, op. cit., t. 11 a, p. 112. — 
# Hymnus Brigitæ, dans Liber Aymn., t. 1, p. 14; Hymnus 
Colmani, p. 25; Hymnus Martini, p. 47: cf. Gaidoz, dans 
Revue celtique, t. v, p. 95, 135. — 33 On n’est pas d'accord 
sur le principe qui régit la versification irlandaise. Zimmer, 
Keltische Studien, 11; Thurneyen, dans Revue celtique, t. vi, 
p. 336. — # M. Roger, op. cit., p. 264-268. — 8 A. de La 
Borderie, Histoire de Bretagne, in-S°, Rennes, 1590, t. 1, 
p. 524-527; cf. p. 526, note 2, — # On rattache avec raison 
la famine mentionnée dans la Vie de saint Magloire à 
celle dont parle Grégoire de Tours, Hist. Francor., 1. VIL, 
c. xLv, et qui est effectivement de l'an 585. 


1863 


le sommeil des vénérables moines qui ont besoin de 
repos, et nous pourrons à notre aise lire nos leçons tout 
haut, de façon à les retenir plus facilement. — Allez 
donc, leur dit Magloire, mais soyez raisonnables, ne 
vous conduisez pas comme des enfants et rentrez à 
l'heure prescrite.» Les écoliers descendent joyeuse- 
ment au Creux, qui était, qui est encore le port de 
Serk. Là ils trouvent un vieux navire depuis longtemps 
hors d'usage qui avait été remonté sur les galets hors 
de l'atteinte de la marée. Ils y entrent et y jouent, 
courant d’un bout à l’autre, imitant les manœuvres des 
marins. Pendant leurs jeux, sans qu'ils y prennent 
garde, la mer monte rapidement; c'était une des plus 
hautes marées de l’année; une lame énorme poussée 
par le vent envahit la grève, soulève le vieux navire 
et,en seretirant,l’entraîne au large avec tous ses passa- 
gers. Heureusement le vent était doux et poussa l’em- 
barcation sans encombre jusqu’à la prochaine côte 
neustrienne. Les écoliers racontent leur aventure et la 
misère qui règne à Serk, où ils sont ramenés trois jours 
après avec le bateau chargé de vivres et de provisions !. 

L’escapade est jolie et instructive; unsiècle plus tôt, 
l'histoire des écoliers du monastère de Lavré (insula 
Laurea) n’est pas moins intéressante à noter. Vers 
468-470, Gwennolé, tout jeune encore, fut confié par 
son père Fracan au chef de cette école, le vénérable 
abbé Budoc, que sa science avait fait nommer Arduus, 
c'est-à-dire le docteur très élevé. Dès que l’enfant 
fut en présence du vieux et illustre maître, il se pros- 
terna et fut reçu avec bonté. A quelque temps de là, 
Eudoc va passer quelques jours sur le continent et 
recommande aux écoliers « de ne pas se livrer à des 
jeux immodérés ». Mais voilà que les plus jeunes, les 
plus alertes, se mettent à courir comme des fous dans la 
campagne et l’un d’entre eux se casse la jambe. 
Consternation générale. Les moines ne sont pas plus 
rassurés que leurs indociles gamins, ils se lamentent 
jusqu’au retour de Gwennolé, qui trouve le moyen de 
guérir le jeune étourdi et le remet sur pied ?. 

Tout le lcisir que l’étude et l'office divin laissaient au 
jeune Gwennolé, il le consacrait aux pauvres et, à 
défaut d'argent, leur prodiguait ses conseils et sa 
sympathie. Chaque jour, quelques mendiants venaient 
devant la porte du monastère pour entrevoir le jeune 
homme et se faire consoler par lui. La reconnaissance 
qu'ils lui témoignaient indisposa un autre écolier, 
quidam de scolastlicorum collegio, qui le raïlla ainsi : 
« Te voilà donc encore à raconter aux pauvres de Dieu 
ta prétendue compassion ! Tous les jours les vagabonds 
se rassemblent pour venir t’entendre : ils te regardent 
comme un profond docteur ! Et toi, tu passes tes jour- 
nées à feindre pour eux une pitié que tu ne ressens pas. 
Si tu la ressentais, au lieu de tant de paroles, tu leur 
donnerais quelque argent ou tu guérirais leurs maux 
par la vertu de ton ombre. Mais comme tu ne peux 
rien pour eux, tes paroles ne sont que de sottes van- 
teries. » Gwennolé reçoit ces invectives fort douce- 
ment, prend parmi les mendiants un aveugle, l’intro- 
duit dans le monastère, le mène dans sa cellule et 
le renvoie ensuiterejoindre les indigents : Budoc, averti, 
réunit les écoles, ordonne à l’aveugle de désigner son 
bienfaiteur; à l'instant les écoliers éclatent, font une 
ovation à leur camarade et improvisent en son hon- 
neur un chant, dont le souvenir nous a élé conservé 
sous la forme d’une pièce de vers qui débute ainsi ὃ: 


Cantemus sanclo, cantemus Vinualæo : 
Dulcis per famulum laus resonet Domino ! 


3 Vita 5, Maglorii, n. 21-28, dans Mabillon, Acta sanct. 
O0. 5. B., sæc, 1, p. 228-230, — 3 Wzdisten, Vita 5. Vinualæi, 
1. I, c. νι, dans A. de La Borderie, Cartulaire de Landevenec, 
Ῥ. 16-18. -- 5 Jbid., c. ΧΙ, p. 27. — 4 Ibid., ©. XV, p. 34. — 
# L. Gougaud, Les chrétientés celtiques, p. 134-136. — 


ÉCOLE 


1864 


On voit que le scolasticorum collegium dépendait 
d’un monastère, mais sans cesser d’en être distinct, car 
en dehors de leurs leçons, de l’assistance au service 
divin et du séjour dans le monastère, les écoliers 
semblent avoir joui d’une grande liberté. Un autre 
trait nous montre Gwennolé devenu maître et préposé 
par Budoc à l’éducation d’un groupe d'élèves ὁ. Ainsi 
les écoliers étaient répartis par petits groupes, proba- 
blement en raison de leur âge, dont chacun se trouvait 
sous l’autorité d’un moine, qui en était à la fois dans 
l’ordre intellectuel le professeur, le maître et, dans 
l’ordre religieux, le directeur, comme délégué de 
l'abbé. 

XXXVII. EN ANGLETERRE. — Une fois convertie 
au christianisme, l'Irlande rayonna. Il ne lui suffisait 
pas de multiplier sur son sol les églises et les mona- 
stères, l'esprit d'aventure, qui fait le fond du tempé- 
rament de la race, se renforça de l'esprit de prosélv- 
tisme. Les émigrants devinrent des apôtres. Moines 
pour ia plupart, l’expatriation volontaire leur appa- 
raissait comme une ratification dernière du renonce- 
ment individuel 5. Par étapes, ils gagnèrent les régions 
septentrionales ; saint Columba s'établit à Iona, simple 
îlot à l’est del'Écosse, et, dès 565 δ, son influence se 
faisait sentir sur toute la région voisine parmi les peu- 
plades Pictes; c’est de là que sortirent les moines scots, 
fondateurs de Lindisfarne et apôtres de la Northum- 
brie où habitaient les Angles du nord. L’évangélisation 
fut entravée par la victoire du païen Penda; mais sous 
le règne d’'Oswald (633-642) le pays revit les mission- 
naires et, à la demande du prince, le monastère d’Iona 
lui envoya un évêque, homme de tempérament austère, 
qui ne réussit pas parmi les Angles 7 et fut remplacé par 
Aidan ({ 651). Il s'établit dans une petite île de la mer 
du Nord, accessible du rivage à marée basse, et située 
en face de la résidence royale de Bamborough: cet îlot 
se nommait Lindisfarne : ; il fut à la fois, à la manière 
celtique, siège d’un monastère et d’un évèêché. Pendant 
une trentaine d’années, jusqu’au synode de Whitby 
(664), ce fut le foyer d'influence religieuse le plus puis- 
sant de l’Angleterre. 

Le rôle d’Aidan a été nécessairement amoindri, dans 
la crainte qu’il n’éclipsàt celui du missionnaire envoyé 
par Rome, le moine Augustin ; quoi qu'il en soit, il reste 
vrai de dire que « ce n’est pas Augustin mais Aidan qui 
est le vrai apôtre de l’Angleterre®». Nous n’avons pas à 
insister sur ce point de vue, non plus que sur les vertus 
éminentes de saint Aidan, qui, soucieux de former un 
clergé capable de poursuivre et d'étendre son œuvre, 
songea de bonne heure à la grande question de l’ensei- 
gnement des jeunes Anglais confiés à ses soins. Zmbue- 
bantur præceploribus Scottis parvuli Anglorum una 
cum majoribus studiis et observalione disciplinæ regu- 
laris'®, Que faut-il entendre par ces majora studia dont 
parle Bède? Lecture, écriture, intelligence de la Bibles 
puisque nous savons que le saint exigeait de tous ses 
disciples, clercs et laïques, qu'ils s’y appliquassent sans 
relâche 15. Il est possible que l'étude des classiques ait 
tenu une part mesurée dans cette formation, mais nous 
n’en avons aucune preuve. Nous savons toutefois 
« qu'une partie de nos meilleurs manuscrits des Évan- 
giles du type irlandais proviennent de Northumbrie et 
de Mercie 15», et l'indication n’est pas sans valeur en ce 
qu’elle nous invite à admettre que les moines de Lin- 
disfarne et de Streaneshalch ont suivi les coutumes 
des monastères irlandais et rempli le même programme 
scolaire. 


Cette influence irlandaise se fait encore sentir 
ὁ Bède, ist. eccl., 1. III, ο. 1v. — * Bède, Hist. eccl., 1. III, 
©. V. — δ Aujourd’hui Holy Island, — "J, B. Lightfoot, 


Leaders in the northern Church, in-8°, London, 1890, p. 9, — 
1oBède, Hist. eccl., 1. 111, ce. 11. — Ὁ Jbid.,1.III,c. v.— #5, 
Berger, dans Revue celtique, τ. νὰ, p. 349. 


PUR ee 


δ, δ᾽ ef 


1805 


ailleurs. Vers 633 1, le saint irlandais Fursy fonde dans 
l'Est-Anglie le monastère de Cnobheresburg, sur le 
modèles des abbayes irlandaises ὃ; et il y consacre ses 
soins à la lecture sacrée. En 650, Agilbert, né en Gaule 
et venu étudier en Irlande,est choisi pour occuper le 
siège épiscopal de Dorchester #. Vers le même temps, 
l’Angle Egbert va faire un très long séjour en Irlande 
pour s’y instruire dans la science des Écritures 4. 

La pénétration apostolique des Irlandais et le succès 
de leurs méthodes se heurtèrent à un obstacle redou- 
table. En 597, un moine romain nommé Augustin, 
suivi de quarante compagnons, était venu entreprendre 
l'évangélisation des royaumes du sud de l’île. Ces mis- 
sionnaires étaient envoyés par le pape Grégoire Ier, 
dont la correspondance nous révèle les sollicitudes 
multiples. L'organisation ecclésiastique des provinces 
conquises à l'Évangile par le zèle d’Augustin préoccu- 
pait le pape dans ses moindres détails; toutefois, il n’y 
est pas une seule fois fait allusion aux écoles ou à 
l’enseignement. La mission romaine reçut bon accueil, 
du moins en apparence; le peuple savait le roi et la 
reine favorables aux nouveaux convertisseurs et, s’il ne 
disait rien, n’en pensait guère mieux sur leur compte: 
il subissait5. A vingt ans de là, en 616, une crise 
passagère mais instructive montrait combien super- 
ficielle avait été l’œuvre accomplie par les représen- 
tants du Saint-Siège, demeurés étrangers, méfiants ou 
hostiles à une population d'un tempérament nationa- 
liste presque outré. En tout cas, l'accord ne s'était pas 
fait entre les étrangers et les indigènes. Quelques 
années plus tard, le contact entre la pénétration irlan- 
daise et la pénétration romaine manqua d’aménité. 
Les dissentiments éclatèrent et, très vite, s’aggra- 
vèrent. Accoutumés à l'indépendance, les évêques 
bretons, les abbés de Bangor et d’Armagh, les évêques 
de Lindisfarne pensaient rêver en entendant recom- 
mander et exiger l’obéissance passive à l'autorité 
romaine, telle qu’on la revendiquait à Cantorbéry, et 
la suprématie incontestable que Cantorbéry revendi- 
quait pour lui-même sur tout le clergé de la Grande- 
Bretagne‘. Le Kent se constituait comme le centre 
d'opérations de l'Église romaine en Angleterre, telle- 
ment qu'Alcuin écrira plus tard aux fidèles du Kent : 
Vos principium salulis Anglorum, initium prosperi- 
datis, portus intrantium, triumphi laus, sapienliæ origo; 
el a vobis imperii potestas prima processil et fidei catho- 
licæ origo exorta est. Apud vos clarissima lumina 
Brilanniæ requiescunt, per quos lux veritatis per lotam 
Brilanniamemicuit”. C'était rayer d’un trait de plume 
les titres les plus glorieux du christianisme irlandais et 
breton. Bède lui-même n’eût-il pas souscrit à ce juge- 


. ment, lui qui, saxon et ultramontain, n’a pas trouvé 


un mot de pitié en racontant, de sa plume diffuse, le 
massacre de douze cents moines de Bangor ? Il voit dans 
leur mort le juste châtiment infligé à une « troupe 
impie », car c’est ainsi qu’on en était venu à se juger 
entre Irlandais et orthodoxes. Mais la chute de Bangor 
mentraînait nullement la ruine de l'Église bretonne 
et de l'infiltration irlandaise. Sans doute l'Église 
romaine était déjà servie avec énergie et intelligence 
par ses partisans, mais leurs opérations s’étendaient à 
ane région restreinte. Le désastre de Bangor coïncida 
avec une ère nouvelle, au cours de laquelle l’histoire 
civile fut extrêmement troublée. Le hasard des guerres 
heureuses ou malheureuses jetait en exil ou ramenait 
sur le trône des roitelets anglo-saxons, à qui cet exil 
avait élé l’occasion de faire connaissance avec les 
centres monastiques irlandais, d’où ils appelaient à 


1 Vers 637, dit le Monasticon Anglicanum, t. vr, p. 1623. 
-- Vita Fursei, 7, dans Script. rer. meroving., t. αν, Ρ. 437; 
Bède, His. eccl., 1. III, c. xix. — * Bède, Hist. eccl., 1. 11], 
Ὁ. ΥἹΙ. — Jbid., 1. III, c. 1v. — 5 Ibid., 1. ΠῚ, c. vi. — * Jbid., 
Ἵ. 1, ς. xxvIr. — ? Epist., cxx1x, dans Epist. Karol. ævi, 


DICT. D'ARCH. CHRÉT. 


ÉCOLE 


1866 


eux des auxiliaires pour consolider leur pouvoir res- 
tauré. Ceci procura aux moines irlandais, dans plusieurs 
des États anglo-saxons, une influence considérable. 

Parmi ces contradictions et ces conflits, quelle part 
était faite aux études? Bède nous dit que le roi Sige- 
bert trouva des maîtres pour son école dans le Kent, 
mais il ne nous dit pas ce qu’on enseignait dans cette 
école ?. Aïlleurs!o, il semble insinuer que l’archevêque 
Théodore aurait introduit les arts libéraux en Angle- 
terre. Quant à l'école de Sigebert, aprés avoir cité le 
texte de Bède qui la fait connaître, on en a dit tout 
ce qu’on en peut dire : « A cette époque, dit-il, le 
royaume d’Est-Anglie, après la mort d’'Earpwald, 
successeur de Rædwald, fut gouverné par son frère 
Sigebert, homme bon et religieux : pendant un long 
séjour en Gaule, où il s’exila pour échapper à la haine 
de Rædwald, il reçut le baptême, et, revenu dans sa 
patrie, devenu maître du pouvoir, désirant imiter ce 
qu’ilavait vu dans un bel arrangement dans les Gaules, 
il institua une école pour y instruire les jeunes clercs 
dans les lettres ; il fut aidé par l’évêque Félix, qui était 
venu du Kent, et qui leur fournit des pédagogues et 
des maîtres suivant la coutume du Kent #,» Il reste 
bien des inconnues dans ce fait : d’abord, la date à 
laquelle il doit être fixé; ensuite, celle du règne de 
Sigebert; enfin et surtout, les matières enseignées dans 
cette école, car on n’est guère plus avancé de savoir que 
son programme pouvait être rempli par les professeurs 
venus du Kent. Il y a tout à supposer que l’enseigne- 
ment « des lettres » vise uniquement les lettres sacrées ; 
quant aux arts libéraux, peut-être les eût-on introduits 
dans la suite, mais cette suite ne vint probablement 
jamais, par l’effet des revers de Sigebert, qui périt vers 
637. 

Pendant ce temps, Irlandais et Romains défendaient 
avec acharnement des points de vue opposés sur la 
date de la Pâque et la forme de la tonsure #; le conflit 
prit fin en 664, au synode de Whitby, tenu dans le 
monastère de Streaneshalch, qui ruina l'indépendance 
de l’Église irlandaise et laissa subsister en partie son 
influence. Colman de Lindisfarne quitta l'Angleterre 
et emporta les ossements de saint Aiïdan en Irlande, 
mais les disciples d’Aiïdan continuèrent à dominer dans 
la majeure partie de l’Angleterre, où ils occupaient les 
sièges épiscopaux, et le clergé formé, inspiré, soutenu 
par eux, conservait, quoique soumis, le respect des 
méthodes intellectuelles puisées à l’école des Irlan- 
dais®, Leur grand principe de la nécessité de l'étude 
ne pouvait plus être ébranlé et les missionnaires 
romains ainsi que leurs partisans se trouvaient con- 
traints d'acquérir ou d'entretenir une culture au moins 
égale à celle de leurs adversaires. L'introduction de 
la règle monastique bénédictine en Angleterre par 
Wilfrid d’York14— et les modifications apportées par 
Benoît Biscop et par Ceolfrid — trouvait, elle aussi, une 
situation de fait, en matière scolaire, solidement 
implantée. Cette règle n’accordait que deux ou trois 
heures de lecture, suivant ‘les saisons; c'était la petite 
mesure, en comparaison de la lecture presque conti- 
nuelle recommandée aux moines de Lindisfarne par 
l’exemple de saint Aidan et il n’est pas certain qu’on 
n'ait un peu allongé les heures trop brèves. Quoi qu’il 
en soit, aux missionnaires sortis d’Iona et de Lindis- 
farne et peut-être aussi aux moines bretons successeurs 
de Gildas, revient l'honneur d’avoir implanté en Angle- 
terre les études classiques et indiqué dans quel sens 
l'éducation chrétienne devait s’en servir #, 

Désormais la réputation intellectuelle du clergé 


t. 11, p. 191. — ‘ Bède, Hist. eccl., 1. I], c. τι. — * Bède, 
Hist. eccl., 1. III, ce. ΧΥΤΙ. --- % Jbid., 1. IV, 6. m.— ἢ Jbid., 
1. III, ©. xvin. — % L. Gougaud, op. cil., p. 175-203. — 


5 M. Roger, op. cit., p. 283-284. — 14 Vila Wülfridi, 45. — 
1 M. Roger, op. cil., p. 285. 


IV. — 59 


1867 


anglais était si bien établie qu’en 668, le pape Vitalien 
désignait, pour occuper le siègé archiépiscopal de Can- 
torbéry, un personnage nommé Théodore, né à Tarse, 
en Cilicie, ayant été à Athènes, sachant le latin et le 
grec. Il était accompagné de son ami Hadrien, 
Africain de naissance, abbé d’un monastère voisin de 
Naples, et, dès leur arrivée en Angleterre, 669-670, ils 
s’occupèrent de la question de l’enseignement. « Comme 
ils étaient tous deux parfaitement instruits à la fois 
dans les lettres sacrées et les lettres profanes, dit Bède, 
ils réunirent une troupe de disciples, et arrosèrent 
chaque jour leurs cœurs des flots d’une science salu- 
taire, si bien qu'ils donnaient à leurs auditeurs même 
les règles dela métrique, de l’astronomie et de l’arith- 
métique ecclésiastique avec les ouvrages des saints 
évêques. La preuve en est qu'aujourd'hui encore on 
trouve de leurs disciples qui savent le latin et le grec 
comme leur langue maternelle... Tous ceux qui dési- 
raient étudier les lectures sacrées avaient à leur dispo- 
sition des maîtres pour les instruire*.» Il est probable 
que cette école fut fondée dans le monastère de Saint- 
Pierre, à Cantorbéry *. Son programme scolaire se 
laisse entrevoir : étude du latin et du grec poussée 
à un degré d'avancement qui suppose l’enseignement 
de la grammaire, l’étude de la métrique, la lecture des 
poètes. Comme l'archevêque Théodore propagea dans 
toute l’Angleterre le chant grégorien, celui-ci dut faire 
l’objet d’une formation méthodique, laquelle implique 
l’étude de la grammaire. Ajoutons l'astronomie et la 
science du comput. Rien ne permet de dire si Bède 
nous donne le programme d'étude tel qu’il existait, ou 
tel qu’il juge suffisant d'en esquisser l'ensemble à ses 
lecteurs. Ce qui est moins douteux, s’est que les Anglo- 
Saxons vont se livrer à l'étude et à l’enseignement 
des arts libéraux. Aldhelm, Bède, Boniface, Alcuin 
marquent ce laborieux effort, dont la tentative d’Alcuin 
marque le terme. Les sept arts libéraux vont les entrai- 
ner au delà des limites que réclamait l'intelligence de 
l’'Écriture sainte, mais ils paraissent en prendre fort 
bien leur parti. Les maîtres dont ils s’inspirent et 
leurs véritables guides sont Cassiodore et Isidore de 
Séville; car Martianus Capella n’a exercé chez les 
Anglo-Saxons qu’une influence restreinte, tandis que 
les deux autres ont été constamment imités. Aldhelm 
a nommé les sept arts 4; suivant les manuscrits, la 
dialectique précède ou suit la rhétorique, l’arithmé- 
tique précède ou suit la musique. Ailleurs, Aldhelhm a 
décomposé le quadrivium en sept parties : arithmé- 
tique, géométrie, musique, astronomie, astrologie, 
mécanique et médecine. Dans le De computo, attribué 
à Bède, on trouve énumérés les arts du quadrivium 
dans l’ordre suivant : arithmétique, géométrie, mu- 
sique, astronomie δ. Alcuin reproduit la liste dans sa 
grammaire grammaire, rhétorique (dialectique), 
arithmétique, géométrie, musique et astrologie 7, qui 
sont les « sept colonnes sur lesquelles s'appuie la sa- 
gesse ὃν, La rhétorique et la dialectique sont les deux 
parties de la logique * qui constitue la philosophie avec 
la physique, elle-même divisée en arithmétique, géo- 
métrie, musique, astronomie, et avec l'éthique 1, Ainsi 
se trouve constitué, dans le cadre des sept arts, le 
programme de leur enseignement 11. 

XXXVIII. ALDHELM. — Ce fut sans doute une pré- 
cieuse aubaine que le retour en Angleterre d’un abbé 


1 Bède, op. cit., 1. IV, 6. 1.— 2 Tbid., 1. EV, ὁ. 11. — ? Voir 
Dictionn., t. τι, col. 1909. — 4 De laud. virg., 35, P. L., 


t. LXXxXIX, Col. 133. — 5 P. L., t. LxxXXIX, col. 167. — 
* P. L., t. χα, col. 649. — ? Alcuin, Gramm., P. L., t. cr, 
col. 853. — 9 P, 1,., ἴ. cr, col. 853. — * De dial., P. L.,t. cr, 
col. 952. — 1 Jhid. — Ὁ M, Roger, op. cil., p. 320-321. — 


1 Vila sanctor. abbat., x, P. L.,t.xciv, col. 717 ;ef.col.721.— 
#Cf, Müller, dans Rheinisches Museum, τ, XxI1, p. 150; 
L. Traube, dans Hermès, 1889, t. xx1v, p. 647; P. Lejay, 


ÉCOLE 


1868 


nommé Benoît Biscop,ramenant un chargement de 
manuscrits de toute espèce!?. Ce même abbé fonda, en 
684, le monastère de Jarrow, où Bède devait faire ses 
études. La graine était semée, nous la verrons lever 
bientôt. Toutefois, Benoît et Ceolfrid se bornèrent à 
voyager, à fonder, à administrer leurs fondations, à 
protéger et à provoquer l'étude; celui à qui l’enseigne- 
ment des lettres latines en Angleterre doit la plus 
grance reconnaissance est Aldhelm. Né vers le milieu 
du vire siècle, élève du Scot Maeldubh, ensuite d'Ha- 
drien, il étudia avec avidité. En grammaire, il eut à sa 
disposition Priscien, Donat et ses commentateurs, Ser- 
gius et Pompée, Servius, Diomède, Phocas, Audax, 
Isidore de Séville, peut-être Virgile le grammairien®. 
Aldhelm avait, dit-il, étudié avec soin « les règles des 
grammairiens et des orthographistes!## » et il comptait 
sur l’aide du Christ pour que sa barque voguât heureu- 
sement « entre le Scylla du solécisme » et « le barathre 
du barbarisme », qu’elle évitât « les écueils de l’iota- 
cisme » et « les gouffres du myotacisme 15». De la rhéto- 
rique il n'avait guère étudié que les tropes. Quant à la 
dialectique, il la nomme parmi les sept arts, mais rien, 
dans ses ouvrages, ne prouve qu’il l’ait connue, 
Aldhelm semble avoir connu le calcul et le droit”, 
c’est-à-dire l’arithmétique et le comput; pour le droit, 
c’est sans doute quelque compilation de canons ecclé- 
siastiques et de droit romain. 

Aldhelm a fréquenté les classiques, mais son choix 
n’a pas été généralement heureux ou, du moins, il a été 
trop réservé. Dans la totalité de ses écrits on a relevé 
un souvenir de Pline le Jeune et deux de Cicéron. Il cite 
d’après Priscien le traité de Cicéron Zn Pisonem et Sal- 
luste également d’après Priscien; c’est surtout les Prata 
de Suétone et Solin qui lui font profit. Mais ses prélé- 
rences vont aux écrivains chrétiens : Paul Orose, la 
Chronique d’Eusèbe traduite par saint Jérôme, les 
Dialogues du pape Grégoire Ier, les Confessions et quel- 
ques autres traités de saint Augustin, la Vita Martini 
de Sulpice-Sévère, saint Cyprien, Cassien, ete., enfin, il 
cite fréquemment le texte latin de l’Écriture#. Les 
classiques lui ont peu servi, et on le comprendra sans 
peine quand Aldhelm nous apprend qu'il a deux styles : 
celui qu’il emploie quand il se hâte et celui des heures 
de loisir. Ce dernier est abominable. Il invente peu de 
mots, il en emprunte de tous côtés et les utilise à peu 
près indistinctement, sans se soucier du sens précis 
qu'ils ont et du sens quelconque qu’il leur prête; on ne 
sait donc pas toujours très bien ce qu'il veut dire. A 
bout de son vocabulaire d'emprunt, il emploie les hellé- 
nismes et se tire d’affaire, car l’essentiel pour lui n’est 
pas de dire quelque chose mais de parler. Le poète vaut 
mieux que le prosateur; ayant le souffle court et ses : 
modèles étant mieux choisis, il ne s'emporte pas, 
évite le verbiage, et, sans faire preuve de goût et de 
délicatesse, sait écrire honnêtement en vers. Son 
œuvre littéraire nous importe moins que son opi- 
nion à l'égard des lettres classiques, et il nous la fait 
connaître dans une lettre à Æthilwald : « Surtout, 
écrit-il, applique-toi sans cesse aux lectures divines 
et aux oraisons sacrées. Si, en outre, {u veux con- 
naître quelque partie des lettres séculières, fais-le 
seulement dans le but suivant : puisque tout ou 
presque tout l’enchaînement des mots repose entière- 
ment sur la grammaire, tu comprendras d'autant 


dans Revue de philologie, 1895, t. xIx, p. 60, — %# De laud. 
virg., 4, P. Le, t LXXXIX, 60]. 106, — % De laud. virg., 59, 
P. L.,t. Lxxxix, col. 159.— 1 Le Liber antiquitatum Meldu- 
nensis cœnobii, P. L., t. Lxxx1X, col. 309, dit qu’il avait 
appris la dialectique auprès de Maidulf. Le témoignage est 
sans valeur, — 21 P, L., t. LxXxxIX, col. 95.— 4 Manitius, 
Zu Aldhelm und Bæda, dans Sitzungsberichte ἃ. Akad. ἃ. 
Wissensch., Wien, 1886, t. χοῦ, p. 535-634; M. Roger, 
op. cit, p. 294-295. 


“plus facilement, à la lecture, les sens les plus pro- 
fonds et les plus sacrés de ce même langage divin 
‘que tu auras mieux appris les règles de l’art qui 
forme sa trame’. » C’est toujours le principe posé par 
es Pères de l'Église : étudier les classiques pour mieux 
pénétrer les Écritures. Dans le De laudibus virginita- 
‘is, Aldhelm nous montre Chrysanthe qui embrasse le 
christianisme après avoir étudié les arts libéraux ἡ. 
Ailleurs *, il étend ses craintes à toute la philoso- 
phie païenne; mais il écarte ce danger à cause des 
… services rendus par les lettres. « Nulle part on n’aper- 
_ Çoit qu'il ait même hésité. La question était tran- 
‘chée; l'Église anglo-saxonne admettait l'usage des 
études classiques, en faveur des lettres sacrées. Ce 
principe exprimé par Aldhelm, nous le retrouvons 
_ chez ses successeurs. Mais en même temps, et ceci 
constitue un fait important pour le sort des lettres, 
suivant Ja (culture propre qu'ils auront reçue, nous 
les verrons plus ou moins dépasser le but ainsi assi- 
‘gné ‘aux études. Aldhelm est bien gauche et bien 
barbare encore; il a surtout développé sa mémoire; et 
pourtant, il nous apparaît comme ayant reçu de l’anti- 
quité des services un peu différents de ceux qu’il en 
attendait. Π a fait preuve d’une ardeur poétique qui 
ne lui était pas imposée par un intérêt religieux, il a 
montré un souci de la forme que certains moines du 
- ve siècle eussent trouvé condamnable #, » Sa réputa- 
“tion était grande parmi ses contemporains 5; après 58 
mort, qui survint en 709, il demeura, pour les Anglo- 
xons, un classique. 
XXXIX. BÈDE LE VÉNÉRABLE. — Il naquit en 672 
ἃ 673 " et mourut en 735; étudia, dès l’âge de sept ans, 
"monastère de Wearmouth, d’où il passa peu après 
celui de Jarrow 7; ses maîtres furent Benoît Bis- 
cop et Geolfrid et, d’une manière spéciale, pour l'Écri- 
, le moine Trumberct *. Nous savons qu'il eut 
autres maîtres pour les arts libéraux°, mais ce que 
us voulons bien préciser, c’est que son éducation fut 
urement monastique et qu’il ne sortit pas d’Angle- 
pour puiser au dehors ses connaissances. Sa vie 
studieuse fut favorisée par les circonstances exception- 
nellement favorables d’une longue période de paix poli- 
tique. Après avoir appris, Bède enseigna à son tour; il 
avait 16 tour d'esprit méthodique, prenait des notes, 
… écrivait, stimulait les disciples groupés autour de lui #. 
Ainsi qu'il'arrive à ceux qui ont reçu la flamme, toute 
- occasion lui servait de prétexte à enseigner. La lecture 
du latin amenait les questions d'orthographe et de 
grammaire, le chant liturgique soulevait les difficultés 
de l'accentuation, l'étude des Écritures provoquait les 
… difficultés des tropes et des figures, le retour des fêtes 
… annuelles entraînait l'exposition du comput. Les expli- 
. cations dans lesquelles s’engage le saint homme sont un 
peu difluses ; il appelle à son aide le grec, qu'il connaît 
#3, etl'hébreu, qu’il devine plus qu'il ne l’entend #; 
qui sort de là n'est plus assurément marqué de la 
vigueur d'esprit des commentaires de saint Jérôme 
1tdes éclairs de génie de saint Augustin, c’est une 
cation honnête, pesante et érudile, à la portée de 


……#Aldhelm, Epistola ad Æthilwaldam, P. L., t. LXXxIx, 
ΟἹ. 100. ---- De laud. virg., 35, P. L., t. LxxxIx, col. 133 : 
qu'il a connu l'Évangile, Chrysanthe comprend :l’ina- 
délargumentation stoïcienne ou des catégories d'Aristote 
“supériorité dela philosophie céleste sur les sciences hu 
». —® Epist. ad Wiülfridum, P. 1.., τ. LXxXx1Ix, col. 102. 
M: Roger, op. cit., p. 301.—5 Voir les lettres qui lui sont 
séespar Æthilwald, P. L., t. LxxxIX, col. 97; par Cella- 
PL:;/t.2xxxix, col. 99; cf. Guillaume de Malmesbury, 
sta pontif. Angl., v,n. 191; L. Traube, Perrona Scottorum, 
47S:—4C'est la date admise par Mabillon, Acta sanct. O. 
taux, Ὁ. 540. — * Fondé en 680. — δ Bède, Vitæ sanct, 
abb.;u, P. L., t. xcrv, col. 725. — * Bède, Hist. ecel., 1. IV, 
“Cut te Mabillon, op. cit., t. πὶ α, p. 542. —" Bède, Hist. 
cccl., 1 N, ©. XxXIV. — *Hexaemeron, τι, P. L., t. xCI, col. 78, 


* 
Ἢ 


ÉCOLE 


1870 


son auditoire. Il a dans l’esprit un don de curiosité insa- 
tiable, car il lit pour comprendre et il écrit pour expli- 
quer ; même ils’attaque aux phénomènes de la nature“, 
s’acharne au calendrier !, ne refuse, ne repousse, n’é- 
carte rien; s'intéresse au passé comme au présent, 
suggère des moyens à prendre pour améliorer la situa- 
tion religieuse des campagnes ?* et rédige l’histoire des 
origines ecclésiastiques de l'Angleterre, œuvre sans 
prix pour nous et dont l’absence laisserait dans la con- 
naissance du passé une lacune que rien ne pourrait 
combler. 11 a donné l'exemple, le goût et l’organisation 
du travail intellectuel dans les monastères. Sous sa 
direction Jarrow,avec ces six cents moines, est devenu 
un centre en même temps qu’une pépinière de religieux 
instruits. 

Son dessein.et son but ont consisté à approfondir 
l'Écriture pour en faire la règle de sa vieet, pour cela, il 
recourt à l’antiquité classique, mais celle-ci n’est qu’un 
aide suspect et toujours contestable dès l'instant qu'il 
contredit ou qu'il ne s’accorde pas avec les données de 
l'Écriture. « Qu’on ne se laisse pas tromper par cette 
infériorité où Bède tient les auteurs anciens. Cela ne 
l'empêche pas de les utiliser, même dans des écrits reli- 
gieux. Il rabaisse les poètes, il les compare aux gre- 
nouilles de la seconde plaie d'Écypte:?, mais il cite Vir- 
gile au début de l’Allegorica expositio in Canlica canti- 
corum:$, dans le De tabernaculo el vasis ejus 15, dans 
V’Allegorica exposilio in Samuelem 39, etc.;il cite Ovide 
et Pline dans l’Hexaemeron #. 11 a consacré à lire les 
œuvres sacrées la presque totalité de sa vie; on le voit 
tout pénétré des livres saints et des Pères de l'Église. 
Maïs on sent qu’il connaissait aussi les anciens; et cela 
n’apparaît pas à quelques expressions, à quelques hé- 
mistiches cousus dans sa prose, à quelques épithètes 
intercalées dans son style, à des fragments de vers 
réunis en un centon, mais à des habitudes de langue 
qui correspondent à une réelle culturé. Bède possède, 
avant tout, le grand mérite d’être clair; il manie sans 
embarras les grandes phrases, et l’on découvre un cer- 
tain art dans leur construction. A vrai dire, il ne réagit 
pas contre iles habitudes des auteurs chrétiens, et il re 
cherche pas ses modèles dans une période déterminée. 
Il considère le latin comme une langue vivante, et ἢ] πὸ 
conçoit pas l’idée d’un usage classique, au nom duquel 
on proscrirait l’imitation d'écrivains comme Fortunat 
ou saint Augustin. Dans sen vocabulaire 52. et dans sa 
syntaxe, on relève aisément des mots et des tournures 
qu'avec d’autres principes il aurait évités; mais, si on 
le compare avec Aldhelm, on reconnaît qu'il évite 
d’accumuler, comme lui, les mots grecs, les composés 
et surtout les prétendus synonymes. En outre, on ne 
trouve chez lui aucune trace du style des Hisperica 
famina 33.» 

Bède a été un chef et un maître. Toute une géné- 
ration s’est élevée autour de lui, a vécu de son enseigne- 
ment, a appliqué ses méthodes scolaires. Il laissait 
après lui le séduisant souvenir de son charme professo- 
ral, de sa science accueillante et, chose non moins 
précieuse, des traités qui seront développés, :com- 


88, 90; Comm. in Pentat., Genèse, P. L., t. ΧΕΙ, col. 216; 
Exode, col. 315; Exposit. in Matth., x, 4, P. L., t. XCnt, col. 20; 
Expos. in Marc., 1, 2, P. L., t.xCnt, col. 149.— "Hexaemeron, 
1, P. L.,t. χαι, col. 52; 1, col. 65; Comment. in Pentat., 
Genèse, P. L., t. xx, col. 216; Exode, col. 315-326; Expos. 
in Marc.,1v, 14, P. L.,t. xomi, col. 266. — MP, IL. t. χα, col. 
609. — 15 P, L., t. ΧΟ, col. 599. — :* P, L., τι xCIv, col. 658. 
— 1? Comment. in Pentat., Exode, P. 1... t, χοι, col. 801, — 
Δ P. L., t. xCt, col. 1065. — 1° 1, 3, P. L., t. χαι, col. 400. — 
80 111, 2, P. L.,t. χαι, col. 611; Jn libr. Reg., 1, 10, P. 1... 
t. xCr, col. 721-745. — * Ovide, x, P. L., t. xt, col. 29; 
Expos. in Marc., x, 4, P. L., ec. XGn, col. 169. — * Cf. Wôülf- 
flin, Archiv für lat. Lexicagraphie, t. mx, p. 132, 263, 500. — 
# M. Roger, L'enseignement des lettres classiques d’Ausone 
à Alcuin, Paris, 1905, p. 308-309. 


1871 


mentés par Alcuin et prépareront l'essor de l'école 
d’'York, dont Bède le Vénérable est l’authentique pré- 
curseur. 

XL. BoN1FACE. — Sa période scolaire s’étend de 680 
à 716; à cette date, Winfrid quitte son pays natal pour 
entreprendre une tâche destinée à un retentissant et 
éternel échec : l’évangélisation des Germains. Dès l’âge 
de sept ans, Winfrid entre à l’abbaye d’Exeter, d’où il 
passe à Nursling et y apprend la grammaire et la 
métrique, ensuite la science sacrée ! et les quatre sens 
de l'Écriture?, A son tour, il enseigne à Nursling la 
grammaire et la versification , compose un traité De 
octo partibus orationis et un traité de métrique. 

Dans une lettre à Nithard, Winfrid l’exhorte « à 
purifier son esprit, à purifier sa connaissance des lettres 
libérales # », en les consacrant à l’étude de l'Écriture, 
guide de l'esprit vers la beauté parfaite, qui est la 
sagesse divine. Cette vue n’excluait pas une certaine 
tolérance et Winfrid ne s’interdisait pas, pour son 
compte, de retirer des lettres quelque agrément. « Il 
était évidemment heureux de s'exprimer en belles 
phrases et en luxuriantes images. Dans le commerce 
épistolaire qu'il entretient avec ses compatriotes, il est 
souvent question de petites pièces de vers échangées 
par les correspondants ὅ. Boniface encourage ces essais 
poétiques, qui n'étaient pas liés étroitement à la lecture 
sacrée. Lui-même, outre les vers qu’il a intercalés dans 
ses lettres, a laissé plusieurs poèmes, entre autres des 
énigmes en hexamètres corrects 5, souvent même élé- 
gants, où l’on relève des souvenirs de Virgile et d’O- 
vide; Boniface ne craint pas, dans une même pièce, de 
parler de l'Érèbe, de Pluton, de l'Olympe et du Christ τ. 
Ce vocabulaire tout païen n’éveille pas ses scrupules. 
Il goûtait aussi les acrostiches et les jeux de versifica- 
tion très compliqués auxquels se plairont les poètes 
latins de l’époque carolingienne ὃ et même il ne dédai- 
gnait pas les menues jouissances que l’allitération 
offrait aux oreilles anglaises ὃ. » 

XLI. Écoce p’York. — La ville d'Eburacum avait 
joui au temps de la domination romaine d’une impor- 
tance politique qu’elle ne retrouva jamais depuis; 
cependant, au moyen âge, le siège d’ York fut, du moins 
par ses prétentions, l’égal du siège primatial de Cantor- 
béry. 

Dès le dernier quart du vire siècle, les évêques 
d’York Bosa 1° et Jean de Beverley ! vivaient dans le 
monastère de Streaneshalch®, de même leur successeur 
Wilfrid, et leur séjour dans ce centre de culture irlan- 
daise ne pouvait que les disposer à appliquer à leur 
clergé diocésain, tout au moins à favoriser parmi ce 
clergé le mouvement scolaire qui se développait. Bède 
nous montre l’évêque Jean de Beverley entouré d’une 
troupe de jeunes gens, clercs et laïques, avec qui il se 
promène et auxquels il enseigne la lecture et le chant®. 
Egbert, dont le pontificat dure de 732 à 766, donne son 
impulsion à l’école d’York et c’est alors que l’étude des 
arts libéraux y est attestée de façon certaine. Egbert 
était lui-même disciple de Bède # et jouissait d’une 
grande réputation, qui lui avait permis de recruter une 
troupe de disciples, choisis parmi les fils des nobles; il 
enseignait « aux uns le rudiment de la grammaire, à 
d’autres les arts libéraux, à quelques-uns la divine 
Écriture, et à tous la foi, l'espérance, la charité, l'hu- 
milité, le jeûne, la chasteté, l’obéissance 1 ». Egbert se 
fit suppléer par son parent Ælbert, élevé lui aussi dans 


1 Vila par Willibald, écrite sur l’ordre de Lull, 2, dans 
Mabillon, Acfa sanct. O. 5. B., t. xx b, p. 7. — ? Vila; cf. 
Gregorii II epist. ad Bonif., 12, dans Epist. merov, el karol, 
ævi, t. τ, Ὁ. 258; Guthberti Lullo, ibid., Ὁ. 398. — " Lulli 
epist., 98, ibid, p. 385. — 4 Epist., 1x, ibid., p. 250, — 
# Boniface, Epist., 1x, Nithardo, ibid., Ὁ. 251; Epist., x, 
Eadburgeæ, ibid.,p. 257; Epist., xxix, Leobgutæ, ibid., p.281. 
— " Poel. lat. carm., τ, p.3; cf. Dümmier, Neues Archiv, t. αν, 


ÉCOLE 


1872 


un monastère, au dire de son élève Alcuin. Ce dernier 
nous ἃ fait connaître le programme de l’école d’York. 
« Π embrasse la grammaire, la rhétorique, le droit, la 
poésie, l’astronomie, l’histoire naturelle, l’arithmé- 
tique, la géométrie, le calcul de la date de Pâques, et 
surtout les mystères de l'Écriture sacrée 15, On le voit, 
Ælbert n’enseignait pas le cycle entier des arts libé- 
raux, et, dans son programme, nous trouvons des 
lacunes, comme dans celui de Bède. Ainsi, dans le tri- 
vium, il n’est fait mention que de la grammaire, à 
laquelle se rattache la versification, et de la rhétorique. 
Par la périphrase dont use Alcuin pour nommer cette 
dernière 17, on voit que l’école d’York restreignait le 
rôle de la rhétorique à l'étude du style oratoire. ΠῚ ἢν 
est pas question de la dialectique; ce ne peut être un 
oubli : si Alcuin l'avait étudiée à l’école d’Ælbert, ilen 
aurait évidemment noté le souvenir. Il lui accorda plus 
tard une trop grande importance, pour l'avoir omise 
dans une énumération où la place ne lui était pas 
mesurée. Il faut donc admettre ou que la dialectique 
n’était pas enseignée par Ælbert ou, du moins, qu’elle 
n’occupait pas une place importante dans son ensei- 
gnement. Rappelons-nous qu’elle n’est pas men- 
tionnée parmi les matières enseignées par Hadrien ou 
par Bède. 

« Le quadrivium est représenté dans le programme 
d’Ælbert par l'astronomie, l'arithmétique et la géo- 
métrie. Faut-il reconnaître dans les vers suivants ἢ : 


Illos Aonio nocuïit concinnere cantu, 
Castalida instiluens alios resonare cicuta 
El juga Parnassi lyricis percurrere planis. 


à la fois la poésie et la musique, et interpréter les mots 
Aonio cantu comme s'appliquant spécialement au 
chant? Cette interprétation n’est pas invraisemblable; 
mais elle ne s'impose pas. Ilse peut que l'enseignement 
de la musique ait été restreint à celui du chant grégo- 
rien, nécessaire pour les offices, et que, dès lors, Alcuin 
ne l’ait pas compris dans les arts libéraux. L'étude de 
l'astronomie semble s'étendre au delà de ce qu’ensei- 
gnait Hadrien. Les quatre vers d’Alcuin constituent 
le programme d’un cours d'astronomie très vaste, beau- 
coup plus ample, en tout cas, que pour permettre de 
fixer simplement la date de Pâques; il est vrai que 
l’objet de cette science se laisse facilement exposer en 
vers latins, et qu'il ne faut peut-être pas mesurer l’im- 
portance des études astronomiques de l'école d'York 
au nombre de vers qui servent à les signaler. 

« L'histoire naturelle n’était pas indiquée comme 
figurant à part dans la liste des matières enseignées 
par Hadrien; mais nous avons vu qu’Aldhelm avait 
entre les mains Solin, Isidore de Séville et les Prala de 
Suétone; il y avait trouvé les notions qui étaient don- 
nées à York. Par contre, le programme versifié d’'Al- 
cuin ne mentionne pas l'étude de l’histoire, dont s'occu- 
pait l'abbé de Malmesbury. On trouve pourtant des 
historiens dans le catalogue de la bibliothèque d’York; 
et, d'autre part, l’histoire est considérée par Alcuin 
comme une partie de la grammaire #. Le De lemporibus 
et le De temporum ratione de Bède, ainsi que de nom- 
breuses allusions qu’on relève dans ses gloses de l'Écri- 
ture, attestent que l’histoire avait sa place dans l’en- 
seignement monastique chez les Anglo-Saxons. 

XLII. Ἄμασιν. — Alcuin naquit près d'York, d'une 
famille anglo-saxonne, vers l'an 735; il fut élevé dans 


p.98.—71bid.,v.87,93,98;cf. Carm., τι, ν, 24.— Cf. Carm., 
1. — * M. Roger, op. cit., p. 311-312.— 10 678-686. — 1 686- 
721.— α Bède, Hist. eccl., 1. IV, ce. ΧΙ ΧΧΙΙΙ, — Ὁ Bède, Hist. 
eccl., 1. V, ©. vi. — M Vita Alcuini, 2, P. L., t. c, col. 93. — 
 Ibid., col. 93. — 1% Alcuin, De sanct. Euborac. Eccl. 
v. 1430 sq., dans Poet. lat. carol.,t. 1, p. 201. — 51 Vers 
1434 : Illis rheloricæ infundens refluamina linguæ. — 
15 Vers 1436-1438. — 1 Gramm., P, L,, t, ct, col. 858. 


mpeg, + 


CUT 


1873 


l’école épiscopale d’York :, sous Egbert et Ælbert. 
Quand ce dernier fut placé sur le siège épiscopal 
d'York, il s’associa et se déchargea en partie du soin de 
l'école sur Alcuin. Après la mort d’Ælbert, l'archevêque 
Eanbald, son successeur, chargea Alcuin d’aller à 
Rome (vers 780) et de lui obtenir le pallium. Alcuin 
flâäna en chemin, rencontra à Parme (781) Charle- 
magne, qui le pressa de venir s'établir en France, une 
fois sa mission terminée. Alcuin, ayant obtenu un congé 
de son archevèque, revint trouver le roi des Francs, qui 
le gratifia des abbayes de Ferrières et de Saint-Loup 
de Troyes. Quelques années plus tard, vers 790, Alcuin 
fit un bref séjour en Angleterre; on le retrouve en 
France en 793, au concile de Francfort en 794, au 
concile d’Aix-la-Chapelle en 799. Depuis 796, il portait 
le titre sous lequel il est plus connu, celui d’abbé de 
Saint-Martin de Tours; en 801 il se retira dans cette 
maison et y mourut le 19 mai 804. 

Alcuin fut un homme docte que les circonstances 
transformèrent en une sorte de « ministre de l’instruc- 
tion publique » de Charlemagne; il y avait en lui un 
pédagogue et un organisateur, un tempérament vigou- 
reux et une intelligence lucide, un vrai prédécesseur 
de Victor Duruy. Son action fut étendue, ce qui ne 
l'empêcha pas d’être profonde, précisément peut-être 
parce qu'elle n’était pas originale. Ni philosophe, ni 
penseur, mais grammairien et érudit, il renoua la tra- 
dition littéraire du passé et remit en honneur l'étude 
des deux antiquités ἡ. Par contre-coup, son influence 
fut réelle en philosophie et il fut le véritable auteur de 
là renaissance philosophique en France et en Alle- 
magne *. Il compta parmi ses élèves Charlemagne en 
personne et dirigea l’école palatine, qui comptait parmi 
ses auditeurs les principaux représentants de la classe 
dirigeante 4. L’activité d’Alcuin s’étendit aussi à la 
liturgie (voir Dictionn.,t.1, col. 1072-1091), à la théo- 
logie, aux affaires de l'État; nous n’avons à le consi- 
dérer ici que dans son rôle pédagogique. 

En 787, Charlemagne, sous l’évidente inspiration 
d’Alcuin, adressait à Bangulf, abbé de Fulda, une lettre 
destinée à inciter clercs et moines à l'étude : « Nous 
avons jugé utile que, dans les évêchés et les monastères 
dont le Christ, dans sa bonté, nous a commis le gouver- 
nement, il y eût, outre l’observance d’une vie régu- 
lière et les habitudes d’une sainte religion, des études 
littéraires, lillerarum medilaliones, et que ceux qui, 
par un don de Dieu, peuvent enseigner consacrent, 
chacun selon sa capacité, leurs soins à l’enseignement. 
De même que l’observation de la règle donne l’honné- 
teté des mœurs, ainsi le zèle des maîtres et des disciples 
doit mettre l’ordre et l’ornement dans les phrases, et 
ceux qui cherchent à plaire à Dieu par une vie exem- 
plaire ne doivent pas non plus négliger de lui plaire 
par un langage correct. Dans ces dernières années, 
nous avons plusieurs fois reçu des monastères des 
écrits qui nous annonçaient que les frères qui y demeu- 
raient se livraient pour nous à de saintes et pieuses 
prières, mais presque toujours ces écrits contenaient 
des sentiments droits exprimés dans un langage inculte, 
les pensées que dictait intérieurement une pieuse dévo- 
tion, la langue dépourvue d’érudition ne pouvait les 
exprimer sans faute. Nous avons craint que, si la science 
manquait pour écrire, l'intelligence des divines Écri- 
tures ne fût inférieure de beaucoup à ce qu’elle devait 
être, et nous savons tous que les erreurs de sens sont 
encore bien plus dangereuses que les erreurs de mots. 
Nous vous exhortons donc non seulement à ne pas 
négliger l'étude des lettres, mais encore à vous y 


À Mabillon, Acta sanct. O. 5. B., t. 1v,part.1, p.163. — 
BG: Kurth, Les origines de la civilisation moderne, in-S°, 
Bruxelles, 1892, t. τι, p. 298; B. Hauréau, Histoire de la phi- 
losophie scolastique, in-S°, Paris, 1872, t. 1, p. 123-126. — 
» Picavet, De l’origine de la philosophie scolastique, in-8°, 


ÉCOLE 


1874 


appliquer à l’envi avec une persévérance pleine d’hu- 
milité et agréable à Dieu, afin que vous puissiez péné- 
trer avec plus de facilité et de justesse les mystères 
des saintes Écritures. Comme il s’y trouve des images, 
des tropes et d’autres figures semblables, personne ne 
doute que le lecteur ne s'élève d'autant plus vite au 
sens spirituel qu’il sera plus versé dans l'intelligence 
grammaticale du texte. Que l’on choïsisse pour cette 
œuvre des hommes qui aient la volonté et le pouvoir 
d'enseigner et qui désirent instruire les autres; qu'ils 
mettent autant de zèle à accomplir ce devoir que nous 
mettons d’ardeur à le leur recommander ὅ. » En 789, 
nouveau capitulaire : U{ ministri allaris Dei minis- 
Lerium suum bonis moribus ornent, el non solum servilis 
condilionis infantes, sed eliam ingenuorum filios aggre- 
gent, sibique socient. El ut scholæ legentium puerorum 
fiant; psalmos, nolas, cantus, compulum, grammalicam 
per singula monasteria vel episcopia discant, sed εἰ 
libros bene emendatos habeant.. el pueros vestros non 
sinile eos vel legendo vel scribendo corrumpere *. Sti- 
mulés par cet exemple et ces injonctions, quelques 
évêques joignirent leurs exhortations à celles du sou- 
verain. « Que les prêtres, écrit Théodulfe, évêque 
d'Orléans, établissent des écoles dans les bourgs et les 
bourgades, per villas el vicos. Si quelques fidèles leur 
amènent leurs enfants pour leur apprendre les lettres, 
qu’ils ne les refusent pas, mais accomplissent cette 
tâche avec une grande charité... En retour de cette 
éducation, ils n’exigeront aucune rétribution, hormis 
celle que les parents leur voudront offrir à titre de 
don “.» 

Les conciles abordent aussi cette question des écoles. 
Celui de Rispach, en Bavière, tenu en 798 5, dans son 
canon huitième : Episcopus aulem unusquisque in 
civilate sua scolam constituat et sapientem doclorem, qui 
secundum {radilionem Romanorum possil instruere εἰ 
lectionibus vacare et inde debilum discere, ul per cano- 
nicas horas cursus in ecclesia debeal canere unicuique 
secundum congruum lempus vel dispositas feslivitates, 
qualiter ille cantus adornet æcclesiam Dei el audientes 
ædificentur. Le concile de Mayence, en 813, dans som 
canon quarante-cinquième, recommande d'envoyer 
les enfants dans les écoles, dans les monastères ou de 
les confier aux soins des prêtres : ut fidem catholicam 
recle discant el oralionem dominicam ut domi alios 
edocere valeant ". Ces textes semblent montrer une pré- 
occupation d’esquiver les intentions de Charlemagne, 
qui ne réduisait pas l'instruction à l’enseignement 
religieux, mais le concile de Chalon, en 813 1°, va plus 
loin et s’exprime ainsi : Oportet eliam ut, sicut domnus 
imperator Karolus, vir singularis mansueludinis, forti- 
tudinis, prudentiæ, justiciæ et lemperantiæ, præcepul, 
scolas constituant, in quibus el litteraria sollertia disci- 
plinæ et sacræ Scripturæ documenta discantur et tales ibi 
erudiantur, quibus merilo dicatur a Domino : Vos estis 
sal terræ. Ce ne sont que les conciles d’Attigny, 822, 
et de Paris, 829, qui prendront enfin des mesures 
effectives pour les écoles; mais ces dates dépassent la 
limite chronologique de nos recherches. 

Capitulaires et conciles eussent peut-être échoué 
sans l’ardeur d’Alcuin, ardeur dont témoigne encore sa 
correspondance. Chacune de ses lettres était un stimu- 
lant au zèle plus que tiède des évèques, à l’indolence 
satisfaite des moines. Tantôt Alcuin prie Arnon, mis- 
sionnaire, de rappeler aux curés qu'ils ont le devoir 
d'ouvrir des écoles, tantôt il demande à l'archevêque 
Rigbodesila lecture de Virgile lui fait oublierson ancien 
précepteur ; puis encore, il invite un évêque à regagner 


Paris, 1889, p. 267. — ‘ Voir Dictionn., t. mx, col. 711-712. — 
5Baluze, Capitul. reg. Franc., t. τ, Ὁ. 201-204.— * Jbid., t. 1, 
p. 238. — ? Labbe, Concilia, t. ναι, col. 1140. — * A. Wermin- 
ghoff, Concilia ævi Karolini, dans Monum. Germ. hist., ConC.e 
t. ur, part. 1, p. 199.— * Jbid., p.271-272.— 1° Jbid., p. 274 


1875 


son diocèse pour surveiller l'instruction des enfants : 
nunc velim le properare in patriam et ordinare puerorum 
lectiones quis grammaticam discat, quis epistolas, et 
parvulos libellos legat. T1 recommande à l'archevêque 
d’York de diviser ses élèves en plusieurs classes, une 
pour l'écriture, l’autre pour le chant, l’autre pour la 
lecture. Retiré dans son monastère de Tours, il tenait 
Charlemagne en haleine, lui recommandait de stimuler 
l’ardeur des élèves de l’école palatine, lui envoyait des 
tableaux arithmétiques, des questions grammaticales, 
l’entretenait de l'utilité de la ponctuation. 

XLIII. L'ACADÉMIE ET L'ÉCOLE DU PALAIS. — Cet 
excellent Alcuin admirait de toute son âme l’empereur 
Charlemagne. « Malgré les nombreuses occupations du 
gouvernement de vos États, lui écrivait-il, vous pro- 
posez encore à vos académiciens des questions théolo- 
giques à résoudre.» Cette académie nous apparaît 
aujourd’hui un peu puérile et, pour dire le mot, un peu 
bouffonne. Autour du prince serassemblaient descourti- 
sans, des conseillers, qui s’affublaient sans rire de noms 
anciens pour donner à leurs élucubrations un tour 
sentencieux qui fait sourire. Il paraît bien que cette 
plaisanterie leur semblait fort sérieuse et le grand 
effort de ces académiciens était à la science ce que les 
précieuses ridicules furent à la littérature. Mais ce 
n’était qu'un passe-temps οἵ qui ne mérite pas qu'on 
s’y attarde (voir Diclionn., t. 111, col. 711-712). 

L'école du palais fut mieux qu’un passe-temps, elle 
fut une institution. Nous avons vu ce qu'il fallait rete- 
nir de la prétendue école du palais mérovingien; bien 
qu’elle n’ait jamais existé, on a découvert sa prolonga- 
tion dans un texte de la Vie d’Adalard: Cum esset 
regali prosapia,. Pippini magni regis nepos, Caroli 
consobrinus Augusti, inter palatii tirocinia omni mundi 
prudentia eruditus una cum lerrarum principe magistris 
adhibitus (c. 1). Nec enim litteras satis liberaliter non 
poterat nescire qui inter alas scholares nutritus et eruditus 
fuit cum consobrino imperatore (ce. vin). L. Maître 
découvrait dans ce texte une école du palais dont les 
élèves étaient instruits dans toutes les connaissances 
humaines et où Adalard avait fait ses classes à côté 
de Charlemagne. Peut-être eût-il fallu se ressouvenir 
que Charlemagne lisait couci-couci et ne savait pas 
écrire, puisqu'il s’y appliqua dans ses vieux jours; 
assurément l’école qu’il avait honorée de sa présence 
juvénile ne lui avait pas appris grand’chose ni à ses 
condisciples; en outre,omnè mundi prudentia eruditus 
n’a jamais voulu dire «toutes les connaissances hu- 
maines » el les alæ scholares ne sont pas des écoles, mais 
le régiment, ainsi que Sulpice-Sévère nous le dit de 
saint Martin : Znler scholares alas sub Constantino mili- 
lavit. Ce qui subsistait, c'était l'école des pages que nous 
avons cru reconnaître à l’époque mérovingienne; les 
jeunes gens y recevaient comme Adalard une éduca- 
tion mondaine bien complète et les rudiments de la 
profession militaire. Si le titre d’école des pages semble 
trop pompeux eu trop moderne, appelons-les des 
« pupilles » aptes aux charges de cour, au métier de 
soldat, aux fonctions administratives. C’est le cas de 
saint Benoît d’Aniane, élevé à la cour du roi Pépin: 
Pater pueriles gerentem annos filium suum in aula 
gloriosi Pippini regis reginæ tradidit inter scholares 
nutriendum. Mentis indolem gerens supra ælatem 
diligebatur a commililonibus ; eral quippe velox et ad 
omnia utilis… post hæc vero pincernæ sortilur officium. 

Avec l’arrivée et la faveur d'Alcuin, il est probable 
que le programme de l’école des pages fut un peu plus 
étoffé de science. D'ailleurs Alcuin écrivait à Charle- 
magne : Ad hanc omni studio discendam et quotidiano 
exercilio possidendam, exhortare,. domne rex, juvenes 
quosque in palalio excellentiæ vestræ qualenus in ea 
proficiant ælate florida, el ad honorem caniliem suam 
perducere digni habeantur. Une pensée très large 


ÉCOLE 


1876 


ouvrait les écoles non solum servilis conditionis infanti- 
bus sed etiam ingenuorum filiis. Malgré les réserves 
qu’appelle le récit du moine de Saint-Gall, on n’a pas 
de solide raison de mettre en doute sa parole quand il 
nous apprend que Charles avait confié la direction de 
l’école à un maître nommé Clément, cui et pueros nabi- 
lissimos, mediocres el infimos satis multos commendavit. 
Au retour d’une expédition, l’empereur se fit amener 
les écoliers confiés à Clément l'Irlandais, et, après 
avoir placé les studieux à sa droite et les paresseux à 
sa gauche, il promit aux premiers des évêchés et des 
abbayes et menaça les autres de sa disgrâce; or, il 
paraît que ceux de la droite étaient d’origine obscure et 
ceux de la gauche de familles nobles. L. Maître, voyant 
Charlemagne distribuer évêchés et abbayes, en conelut 
que l’école du palais était composée de cleres; iltoublie 
que Charles-Martel avait introduit la commende et que 
évêchés et abbayes servaient à récompenser des mé- 
rites et à pousser des carrières qui n'avaient rien 
d’ecclésiastique. 

On s’est demandé où se trouvait l’école du palais. 
Mabillon la veut stable, mais ne sait où la fixer; Marin 
létablit à Metz. L. Maître la fait ambulante et suivant 
la cour impériale dans ses résidences successives; cha- 
cun apporte ses raisons, mais toutes les raisons du 
monde ne valent pas un texte et c’est ce texte que nous 
n’avons pas. Quant aux maîtres, nous n’en savons pas 
beaucoup plus à leur endroit; du moins, pouvons-nous. 
nommer Clément l’Irlandais, Alcuin, le grammairien 
Pierre de Pise, l’helléniste Paul Warnefried. Après eux 
l’enseignement fut confié à des Irlandais, qu’Alcuin 
appelle Égyptiens dans une de ses lettres, parce qu'ils 
étaient partisans du cycle pascal d'Alexandrie. L’His- 
toire litléraire leur donne pour successeurs Claude, 
évêque de Turin; Aldric, élève de Sigulf, abbé de 
Ferrières; Amalaire, Themas, mais tous ceux-ci vé- 
curent et professèrent sous le règne de Louis le Pieux. 

XLIV. Écoze DE SAINT-MARTIN DE Tours! — 
Avant l’abbatiat d’Alcuin, le monastère de Saint- 
Martin de Tours possédait une école. Nous en avons la 
preuve d’Alcuin lui-même, quicomposa l’épitaphe d’un 
de ses moines, appelé Paul, et mort septuagénaire. Le 


| défunt est censé s'exprimer ainsi: « De bonne heure 


l'amour de l'illustre seigneur Martin me saisit. Après 
mes tendres années il me prit à son service, puis, par 
ses serviteurs, mes vénérables maîtres, il m'abreuva'des 
saintes Écritures.» Dans une lettre adressée, avant son 
abbatiat, à toute la communauté, Alcuin cite l'exemple 
de Jésus soumis à ses parents et ajoute: « Combien 
plus, vous enfants et adolescents, devez-vous vous 
soumettre à vos maîtres!» Une autre lettre d'Alcuinest 
une « Épître aux écoliers de Saint-Martin sur la confes- 
sion des péchés» et le texte montre qu'il s’agit de 
«jeunes adolescents auxquels la perfidie du diable tend 
des pièges nombreux par les désirs charnels et les autres 
vices de cet Âge ». Ces écoliers jouissaient d’une certaine 
mesure deliberté, puisque Alcuin leur dit : « Si tu as de 
quoi, fais l’aumône aux pauvres, visite les malades, 
accueille les étrangers, soulage ceux qui ont faim et 
soif.» Les maîtres sont tous gens d'Église, ils donnent à 
leurs élèves le nom de fils et reçoivent d'eux celui de 
père. 

Une fois nommé abbé de Saint-Martin, Alcuin rend 
compte à Charlemagne de ses efforts en vue d'élargir 
le programme scolaire; aux uns il donne, dit-il dans 
son langage, le miel des Écritures, aux autres le vin 
vieux des antiques disciplines (le droit canonique), à 
d’autres les fruits de la subtilité grammaticale et à 
d'autres encore il éclaire le mystère des étoiles. 
Faute des livres nécessaires, il sollicite l'autorisation 
d'envoyer à York une mission, qui en rapportera les 
traités scolaires indispensables. Dès qu'Alcuin eut ces 
livres entre les mains, il se mit à travailler pour faire 


mieux et, à son tour, rédigea une grammaire, que pré- 
cède une Dispute sur la vraie philosophie dans laquelle il 
… à mis quelques idées pédagogiques fort anciennes et 
qui se ramènent à celle-ci, que nous connaissons bien : 
les sciences humaines sont un moyen d’atteindre, de 
pénétrer et d'illustrer la science divine. La grammaire 
est dialoguée, elle s’ouvre par une petite scène : 

_ « 1 y eut, à l'école de maître Albin, deux enfants, 
Jun Franc, l’autre Saxon, qui, ayant tout récemment 
pénétré dans les épines du hallier grammatical, réso- 
lurent, pour en conserver la mémoire, de cueillir, par 
demande et par réponse, quelques-unes des règles de 
la science des lettres. Le Franc dit à son camarade : 
« Allons, Saxon, je vais t’interroger. Réponds-moi, car 
tu es l'aîné. J’ai quatorze ans; toi, tu en as, je crois, 
quinze.» — «Je veux bien, dit le Saxon, mais à la 
condition que, s’il se rencontre des questions trop 
élevées, où il faille recourir à la science philosophique, 
il sera permis de s’adresser au maître.» Ce dernier 
consent, et la discussion commence. Le lourdaud de 
Saxonest couvert de brocards par le Franc pétillant et 
il faut une trêve d’une heure pour donner le temps de 
se remettre à l'interlocuteur teuton. La leçon reprend 
et le Franc interroge : « Qu'est-ce que l’interjection? » 
— «Hélas! pourquoi me le demander? Ne m’as-tu 
pas entendu en pousser, des interjections, lorsque j'étais 
agenouillé devant le maître?» C'était l'écho de la 
vieille méthode en honneur à Tours comme partout 
“alors et qui familiarisait les jeunes Carolingiens avec les 
… châtiments manuels dont avaient été gratifiés leurs 
2h prédécesseurs romains ou africains. 

—  Alcuin paraît avoir été un maître patient et débon- 


gésime, quinquagésime, quadragésime? Le bon maître 
se tire d’affaire d’un mot: C’est l'usage religieux 
_ approuvé par l'autorité romaine. Mais ses jeunes 
… disciples ne sont pas contents, car, pensent-ils, rien n’a 
k établisans cause par les premiers docteurs, dans les 
…— coutumes ecclésiastiques. Alcuin se garde de les dé- 
. tromper, mais il se heurte à de nouvelles questions : 
Pourquoi parler de septuagésime alors qu'on ne peut 
compter seplante jours jusqu’à celui de la Résurrection 
_ du Christ. « C’est unesynecdoque, » répond Alcuin, mais 
ses élèves insistent. Tout ceci est fort peu intéressant 
Sans doute, mais nous y prenons sur le vif l’aspect d’une 
classe au début du 1x° siècle. Ceux qui s’y trouvent 
reçoivent une instruction adaptée à leur destination, 
car ce sont de futurs clercs ou moïnes. Alcuin les en 
avertit dans une inscription intitulée: De schola et 
_ scholasticis :: 

Hic pueri discant senioris ab ore magistri, 
Hymnidicas laudes ut resonare queant. 
Hauriat os lenerum lymphas devote salulis 
Forsan in ecclesia ne sileat senior. 


… D'autres inscriptions du même auteur paraissent 
. avoirété posées à profusion dans le monastère de Saint- 

Martin de Tours. Celle du scriplorium donne des con- 
utiles aux scribes qui transcrivent les livres et 
ur dit que la besngne à laquelle ils se consacrent est 
leure que la culture des vignes, — n’oublions pas 
nous sommes en plein terroir tourangeau ? : 


Fodere quam viles, melius est scribere libros. 
Ille suo ventri serviet, iste animæ. 


… Tout ceci est évidemment dans un but d'éducation; 


tr Carmen, τιχνι, P. L., t. cr, col. 744. — *? Carmen, LXVIL, 
P.L;,t.c1, col. 745.— * P. L., t. αἱ, col. 1097 sq.— * Epist., 
᾿ ὍΣ, P. L., t. c, col. 417. — " Carmen, σοι χχνα, P. L., 

ι + cr, col. 804. — " Epist., crxxxIx, P. L., t. c, col. 462; 


ÉCOLE 


1878 


de même 1᾽ Admonilio juvenum religiosorum ad excu- 
tiendum somnum, les distiques pour le dortoir, pour le 
cloître et, sujet moins attendu, pour les latrines. Je ne 
sais où en est pour le moment la question de l'attribu- 
tion à Alcuin de la Dispulalio puerorum per interro- 
gationes et responsiones ὃ, qui est une sorte de petite 
encyclopédie, divisée en douze chapitres, traitant des 
ouvrages des six jours, de la nature de l’homme, des 
esprits, des dix noms de Dieu, des six âges du monde, 
tant le majeur que le mineur, de la raison des temps, 
de l'Ancien Testament, du Nouveau Testament, des 
degrés de toute la dignité de l'Église, de la messe, de 
la foi, de l’oraison dominicale. Alcuin trouve, pour 
désigner ses élèves, une comparaison qui l'enchante : 
ce sont des veaux, de jeunes veaux qui broutent 18 
verdure des prairies de VÉcriture. Avec un mauvais 
goût accompli il tourne et retourne sa comparaison : 
« Je t'envoie ce veau, écrit-il à un ami auquel il 
adresse un de ses écoliers, j'ai mis dans sa bouche ce 
qu’il devra mugir à tes oreilles #. » Et ailleurs : « Mes 
jeunes veaux vont tondre les prairies de la science ὅ. » 

Alcuin a cité souvent Virgile ‘: il ne se contente pas 
de le citer, il lui emprunte des comparaisons ? et prend 
plaisir à se dépeindre lui-même sous les traits du vieil 
Entelle, un des personnages de | Énéide. Dans un de ses 
essais de versification, car en vérité on n'ose nommer 
cela du nom de poésie, Alcuin présente Virgile comme 
symbole de la poésie # et réclame qu’on lui fasse une 
place dans l’école du palais, où il souhaite que l’art 
soit enseigné comme il l’enseigne lui-même à Tours. 
Cependant, dans le prologue de son Exposition du 
Cantique des cantiques, il écrit ceci °: 


Has rogo menti tuæ, juvenis, mandare memento, 
Cantica sunt nimium falsi hæc meliora Maronis. 
Hæc tibi vera canunt vitæ præcepla perennis; 
Auribus ille tuis male frivola, falsa sonabit. 


C’est qu'entre Alcuin et Virgile il existait une riva- 
lité personnelle; nous en saisissons l'indice dans une 
lettre à Rigbode, archevêque de Trèves, qui avait le 
tort impardonnable de faire bon marché de son maïi- 
tre Alcuin et de ne voir que par Virgile. C’en était 
trop et Alcuin écrivit à son ancien élève : « Oh! si 
j'avais nom Virgile! Alors je me jouerais sans cesse 
devent tes yeux, tu examinerais mes paroles avec 
toute l'attention dont tues capable. » Rigbode re 
risquait qu’une mercuriale : Sigulf ne s’en tira pas à 
si bon compte. Il avait lu à deux de ses écoliers, 
Adalbert et Aldric, quelques vers du poète. L’espion- 
nage était bien organisé dans l’école, car ni le maître 
ni les deux écoliers ne se vantèrent de la récréation 
prise et cependant Alcuin en fut instruit, jeta ‘les 
hauts cris et interdit à Sigulf de lire Virgile désormais; 
par manière de compensation, il se réservait de le citer 
à ses correspondants et au plus important de tous, 
Charlemagne, qu’il flattait doucement en lui écrivant : 
« votre Virgile 1°», 

La correspondance volumineuse entre Alcuin et 
Arnon, évêque de Salzbourg, contient quelques indi- 
cations sur les écoliers de Tours. Arnon envoyait des 
sujets à son ami, qui s’appliquait à dégrossir ces brutes 
tirées du fond de la Bavière, mais ne demandait qu’à 
en être débarrassé: « Quant à tes fils, ils font des 
progrès, écrit-il, tu les reprendras meilleurs qu'ils 
n'étaient. » Alcuin s'était fait une loi de ne pas re- 
pousser, mais d'attirer plutôt# et il ne fallait rien 
moins que cette charité pour lui faire supporter ces 
Bavaroïis stupides. « Ce n’est pas ma faute si celui-là 


Episl., cxcvi, col. 469.— * Epist., LXxxu, col. 266 sq.; Episf., 


cLxun, col. 427. — * Carmen, CCxxvI, P.'L., t. ct, col. 780. 
— "Ρ.1,., t.c, col. 642. — 1e Epist., LXxxxN, col. 268. — 
τ Epist., xxxV, col. 192. --- Σ Epist., LxIx, col. 239. 


1879 


n’a pas fait de progrès », écrit Alcuin à propos de l’un 
d’entre eux !. Le propre neveu d’Arnon dut être ren- 
voyé à Salzbourget, avant son départ, pour se rendre 
digne de ses compatriotes qu'il allait rejoindre, il vola 
tout ce qui lui tomba sous la main. Des livres! Sur ce 
chapitre Alcuin ne badinait pas et il se plaignit à 
Arnon : « Hildegaire a emporté de Saint-Martin nos 
petits livres, à savoir de saint Ambroise: De fide 
catholica ad Gratianum imperatorem et le Tractatus in 
prophetas Joel et Amos. Si ces livres sont chez toi, 
apporte-les ou renvoie-les. Qu'il les rende pour obtenir 
14 bénédiction de saint Martin, car ils sont sortis de 
son armoire ?,» À Salzbourg on fit la sourde oreille. 
Restituer le bien volé, l'étrange prétention ! Mais 
Alcuin tenait bon: « Hildegaire a emporté avec lui 
deux livres de Saint-Martin, comme je l’ai indiqué 
dans une autre lettre. Je te prie de les renvoyer ὃ». 
et il transcrit à nouveau les titres, qu’il n’a pas oubliés 
du tout. 

Une lettre au comte Chrodgaire le remercie de l’en- 
voi de deux écoliers, bons enfants 4 Mais si bien 
choisis et si attentivement surveillés que soient les 
écoliers, il faut compter avec l’effervescence naturelle 
à leur âge. En 803, un criminel se réfugie dans la 
basilique de Saint-Martin et invoque le droit d’asile; 
les ofliciers royaux l’arrachent du lieu saint, le peuple 
prend fait et cause et une émeute éclate dans la ville. 
L'enquête prouva que plusieurs écoliers s’en étaient 
donné à cœur joie. Alcuin profita de la circonstance 
pour se débarrasser d’un autre Bavarois; l’émeute 
avait eu son côté utile pour l’école. 

Nous arrêtons ici, à l’origine de la renaissance caro- 
lingienne, un travail déjà long, bien qu’il ne soit qu’une 
esquisse. ἃ vouloir l'étudier à fond, il faudrait des 
proportions si vastes que tout un livre, et un très gros 
livre, ne suflirait pas. 

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nastère de Lérins, 2 vol. in-8°, Paris, 1862. — J.-J. Am- 
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ΧΟΕΙΙ, Col. 297. — 4 Epist., Cxxxvn, col. 376. 


ÉCOLE 


1880 


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274, 278, 282, 303, 327; Les écoles de la Gaule 
romaine el ses rhéteurs jusqu'à la chute de l'empire 
romain, dans Mémoires de la Soc. d’hist. et d’arch. de 
l& Moselle, 1869, t. xx, p. 257. — A. Ebert, Histoire 
générale de la littérature du moyen âge de l'Occident, 
in-8°, Paris, 1883, t. 1. — Em. Ernault, De Virgilio 
Marone, grammalico Tolosano, in-8°, Paris, 1886. — 
J.-A. Ernesti, De scholis et doctoribus veterum Judæo- 
rum el christianorum, dans Opusc. theologica, p. 573-584. 
— A. Fauriel, Histoire de la Gaule méridionale sous 
la dominalion des conquérants germains, in-8°, Paris, 
1836, t. 1. — Fayet, Sur les écoles de l’abbaye de Saint- 
Germain d'Auxerre au 1X° siècle, dans Congrès scien- 
tifique, 1858 1. xxxIX, p. 102. — J.-A. Flessa, 
De seminariis {heologicis priscæ Ecclesiæ christianæ, 
ἰπ- 49, Altonæ, 1745.—Fustel de Coulanges, Les instilu- 
lions de l'ancienne France, 3 vol. in-8°, édit. C. Jullian, 
t.1, La Gaule romaine τ. τι, L'invasion germanique ; t.11, 
La monarchie franque. — Gatien-Arnoult, Note sur 
l'école du palais au temps de Charlemagne et sur la pièce 
intitulée : Disputalio regalis et nobilissimi juvenis Pip- 
pini cum Albino scholastico, dans Mém. Acad. sc. 
Toulouse, 1856, IVe série, t. vi, p. 248-264, — G. W. 
Giesebrecht, De lilterarum sltudiis apud Ilalos primis 
medii ævi sæculis, in-49, Berolini, 1845.— L. Gougaud, 
Les chrélientés celtiques, in-12,Paris,1911, p.239-294.— 


1881 


M. Goelzer, Étude lexicographique el grammalicale de la 
latinilé de saint Jérôme, in-8°, Paris, 1884. — A. Graf, 
Roma nella memoria e nella imaginazione del medio evo, 
2 vol. in-8°, Torino, 1881-1883. — G. Grützmacher, 
Die Bedeutung Benedikts von Nursia und seiner Regel 
in der Geschichte des Münchtums, in-8°, Berlin, 1892. — 
M. G. Guerike, De schola quæ Alexandriæ floruit cale- 
chelica, in-8°, Halæ, 1824-1825. — G. Guizot, Histoire 
de la civilisalion en France depuis la chule de l'empire 
romain, in-8°, Paris, 1859. — W. Grundlach, Ueber die 
Columban-Briefe, dans Neues Archiv, 1890, t. xv, 
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nische Forschungen, 1899, t. x, p. 835-932. — H. A. 
Haase, De medii ævi studiis philologicis, in-4°, Breslau, 
1856. — H. Hahn, Jahrbücher des fränkischen Reichs, 
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Angelsächsischen Korrespondenten, Erzbischof Luls 
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de la philosophie scolastique, in-8°, Paris, 1872, 1.1; 
Singularités historiques el littéraires, in-12, Paris, 1861; 
Ruine οἱ rélablissement des écoles en Occident, dans 
Comptes rendus de l’ Acad. des inscr. el bell.-lett., 1870, 
119 série, t. νι, p. 298-305. — J. Healy, Znsula sanclo- 
rum et doctorum, or Ireland’s ancient schools and scho- 
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des Studiums der classischen Lilleratur, 2 vol. in-8°, 
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rum christianorum theologicis, dans Opuscula maxi- 
mam parlem theologici argumenti, 2 vol. in-8°, Ienæ, 
1774-1778, t. τ, p. 201-234. — J.-B. Jaugey, Les clercs 
du palais de Charlemagne, dans Revue du monde catho- 
lique, 1868, t. xxur, p. 582-596, 697-709; L'école du 
palais, dans même revue, t. xxr11, p. 62-89. — CI. Joly, 
Traité historique des écoles épiscopales et ecclésiastiques, 
pour les droits des chantres, chanceliers et écolastres des 
Églises de France, in-12, Parisiis, 1678. — C. Jullian, 
Ausone et Bordeaux. Études sur les derniers temps 
de la Gaule romaine, in-4°, Bordeaux, 1893; Les 
premières universités françaises, L'école de Bordeaux 
au IVe siècle, dans Revue internationale de l’enseigne- 
. ment, 1893, t. xxv, p.21. — V.-E. Jullien, Les pro- 
fesseurs de littérature dans l’ancienne Rome et leur 
enseignement depuis l’origine jusqu’à la mort d’ Auguste, 
in-8°, Paris, 1885. — E. Jung, De scolis romanis 
in Gallia comata, in-8°, Parisiis, 1885.— G. Kaufmann, 
Rhelorenschulen und Klosterschulen oder heidnische 
und christliche Cultur in Gallien während des V und VI 
Jahrhunderts, dans Raumers Hislorisches Taschenbuch, 
1869, p. 1. — H. Keil, De grammalicis quibusdam 
lalinis infimæ ætlatis commentatio, in-4°, Erlangæ, 
1868. — G. Keuftel, Historia originis ac progressus 
scolarum inter christianos, in-4°, Helmstadii, 1743. — 
G. Kurth, Grégoire de Tours οἱ les éludes classiques 
au ΡΠ siècle, dans Revue des questions historiques, 
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dans l'empire d'Orient, in-8°, Bordeaux, 1912. — E. La- 
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Lerinensi ælale merovingica, in-8°, Paris, 1892. — 
J.-A. Lalanne, Influence des Pères de l’Église sur l’édu- 
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cherches historiques sur les écoles lilléraires du christia- 
nisme, in-89, Paris, 1851. — J. de Launoi, De scholis 
celebrioribus seu a Carolo Magno seu post eundem per 
Occidentem instauratis,in-8°, Lutetiæ Parisiorum, 1672. 
— A. Lavertujon, Sulpice-Sévère édité, traduit et com- 
menté, in-49, Paris, 1896-1899. — ΕΝ Lavisse, La déca- 
dence mérovingienne, dans Revue des deux mondes, 
15 décembre 1885, 3° période, t. LxxI1, p. 802; La [οἱ 
el la morale des Francs, dans Rev. des deux mondes, 
15 mars 1886, t. LxxIV, p. 365. — H.-J. Leblanc, 
Utrum B. Gregorius Magnus litleras humaniores el 


ÉCOLE 1882 


ingenuas arles odio perseculus sil, in-8°, Paris, 1852; 
Essai historique et critique sur l’élude et l’enseignement 
des lettres profanes dans les premiers siècles de l’Église, 
in-8°, Paris, 1852. — Ἐς Lehman, Die Kalechenschule zu 
Alexandria, in-8°, Leipzig, 1893. — P. Lejay, Le gram- 
mairien Virgile et les rythmes latins, dans Revue de 
philologie, 1895, t. x1x, p. 45. — J. Lingard, Les anti- 
quités de l'Église anglo-saxonne, trad. franç. A. Cum- 
berworth, in-8°, Paris, 1828. — 1. Loth, L'émigralion 
brelonne en Armorique du V® au VI1® siècle de notre ère, 
in-8°, Rennes, 1883. — J. Mabillon, Traité des études 
monastiques, 2 vol. in-12, Paris, 1692; Réflexions sur 
la réponse de M. l'abbé de la Trappe au Traité des études 
monastiques, in-4°, Paris, 1692; Ouvrages posthumes, 
3 vol. in-40, Paris, 1724. — L. Maître, Les écoles épisco- 
pales el monastiques de l'Occident depuis Charlemagne 
jusqu’à Philippe-Auguste, in-8°, Paris, 1866. — A. Mal- 
nory, Saint Césaire, évêque d'Arles, in-8°, Paris, 1894; 
Quid Luxovienses monachi discipuli S. Columbani ad 
regulam monasteriorum alque ad communem ecclesiæ 
profectum contulerint, in-8°, Paris, 1894. — M. Mani- 
tius, Geschichte der christlich-lateinischen Poesie bis 
zur Milte des VIII Jahrhunderts, in-8°, Stuttgart, 1891; 
Zu Aldhelm und Beda, dans Sitzungsberichle de l’Aca- 
démie de Vienne, 1886, t. cxu1, p.535; Zur Franken- 
geschichte Gregors von Tours, dans Neues Archiv, 1895, 
τ. xx1, p. 547. — J. Mariétan, Le problème de la classi- 
fication des sciences d’Arislole à saint Thomas, in-8°, 
Paris, 1901. — A. Marignan, Études sur la civilisation 
française, 2 vol. in-8°, Paris, 1899. — E. Martène, 
Commentarius in regulam S. P. Benedicli litteralis, mo- 
ralis, historicus, in-4°, Parisiis, 1690. — G. Meier, Die 
sieben freien Künste im Mittelaller, dans Jahresbericht 
über die Lehr und Erziehungs-Austalts des Benediktines 
Stiftes Maria Einsiedeln im Studien, Jahre 1885-1886, 
in-8°, 1886. — J. G. Michaelis, De scholæ Alexandrinæ 
sic diclæ catecheticæ prima origine, celebritate ac præci- 
puis doctoribus, in-4°, Halæ, 1739. — F. Mignet, 
Mémoires historiques, in-12, Paris, 1854. — F. G. Mohl, 
Introduction à la chronologie du latin vulgaire, in-8°, 
Paris, 1899. — Fr. Monnier, Alcuin et Charlemagne, 
in-32, Paris, 1864. — G. Monod, Études critiques sur 
les sources de l’histoire mérovingienne, in-8°, Paris, 
1872, 1885; Études critiques sur les sources de l’histoire 
carolingienne, 1898; formant les fascicules 8, 63 et 109 
de la Bibliothèque de l École des hautes études. — Ch. de 
Montalembert, Les moines d'Occident, in-8°, Paris, 1863- 
1868, t. 1-π|. — V. Mortet, Notes sur le texte des 
Institutiones de Cassiodore, d'après divers manuscrits. 
Recherches critiques sur la tradition des arts libéraux 
de l'antiquité au moyen âge, in-8°, Paris, 1904.— J. Mo- 
sheimius, De schola Palalina veterum Francorum requm, 
in-40, Halæ. — J. B. Mullinger, The schools of Charles 
the Great and the restoration of education in the 1Xth 
century, in-8°, London, 1877. C. Muteau, Les écoles 
el collèges en province depuis les temps les plus reculés 
jusqu'à 1789, in-8°, Paris, 1881. — Naudet, Mémoire 
sur l'instruction publique chez les anciens et particu- 
lièrement chez les Romains, dans Histoire et mémoires 
de l'Institut royal de France, 1831, τ. IX, p. 388. — 
E. Norden, Die Antike Kunstprosa von VI Jahrhundert 
v. Chr. bis in die Zeit der Renaissance, 2 vol. in-8°, 
Leipzig, 1898. — F. Ozanam, Œuvres complètes, 
t. 1-11: La civilisation au Ve siècle, in-12, Paris, 1873, 
t. ur, p. 401: Des écoles et de l'instruction publique 
en Italie aux temps barbares. IV, Études germaniques, 
La civilisation chrétienne chez les Francs, in-12, Paris, 
1872. — A. Parrot, Histoire de l'école épiscopale 
et de l’université d'Angers au moyen äâge, dans les 
Mémoires de la Société acad. de Maine-et-Loire, 1867. 
— 1. Philippe, Lucrèce dans la théologie chrétienne 
du 1118 au XIIIe siècle et spécialement dans les écoles 
carolingiennes, dans Revue de l'histoire des religions, 


1883 


1896, t. xxxII1, p. 19, 125. — Fr. Picavet, Es- 
quisse d'une histoire générale et comparée des philo- 
sophies médiévales, in-8°, Paris, 1905. — J.-B. Pitra, 
Histoire de saint Léger, évêque d’ Autun et martyr de 
l'Église des Francs au VIIe siècle, in-8°, Paris, 1846.— 
W. Poland, À suppressed chapter, dans Amer. cathol. 
guarterly review, Philadelphie, 1903, t. xxvVIt, 
p. 248-259. — ΒΕ. Poupardin, Étude sur la vie des 
saints fondateurs de Condate, dans Le moyen äge, 1898, 
Ρ. 31. — Raynaud, De l'élat des écoles dans l'empire 
d'Orient vers la fin du IVe siècle, in-8°, Strasbourg 
1848. — Rochet, Écoles inéniennes [à Autun], 
notice abrégée sur leur fondation (1% siècle), leur 
emplacement, leur destruction, leur restauration, dans 
Congrès archéologique, 1846, t. xxx, p. 415. — 
M. Roensch, J{ala und Vulgata. Das Sprachidiom der 
urchristlichen Ilala und der katholischen Vulgala unter 
Berücksichtigung der rümischen Volksprache durch 
Beispiele erläutert, in-8°, Marburg, 1875. — M. Roger, 
L'enseignement des lettres classiques d’ Ausone à Alcuin. 
Introduction à l'histoire des écoles carolingiennes, in-8°, 
Paris, 1905. — J. A. Schmidt. De doctorum primilivæ 
Ecclesiæ vario docenti genere, in-4°, Helmstadii, 
1701. — W. Schultze, Die Bedeutung der iroschottischen 
Mônche für die Erhaltung und Fortpflanzung der 
müttelaltertichen Wissenschajt, dans Centralblatt für 
Bibliothekswesen, 1884, t. vr, p. 185, 233, 281. — 
J. H. Stuss, De primis cœnobiorum scholis, in-4°, 
Nordhusæ, 1728. — J. Tailhan, Appendice sur les bi- 
bliothèques espagnoles du haut moyen âge, dans C. Cahier, 
Nouveaux mélanges d'archéologie, in-fol., Paris, 1877, 
τ 1v, p. 217. — Am. Thierry, La liltérature profane en 
Gaule au IV° siècle : les grandes écoles, dans Revue des 
deux mondes, 1873, t. cv, p. 793-814. — E. Thomas, 
Essai sur Servius et son commentaire sur Virgile, in-8°, 
Paris, 1879. — L. Thomassin, Ancienne el nouvelle 
discipline de L Église, t. 11, L 1, ch. xcur-crv : Des écoles 
publiques el des universités, p. 596-673. — Ch. Thurot, 
Extrails de divers manuscrits pour servir à l’histoire des 
doctrines grarmunaticales au moyen âge, dans Notices 
et extraits des manuscrits de la Bibliothèque impériale, 
in-40, Paris, 1869; Documents relatifs à l’histoire de la 
grammaire au moyen âge, dans Comptes rendus de 
l'Académie des inscriptions et belles-lettres, 11° série, 
1870, t. vi, p. 242. — W. J. Townsend, The great school- 
men of {πὸ middle ages, an account of their lives and the 
services they rendered to the Church and the world, in-8°, 
London, 1881. — L. Traube, Karolingische Dichtungen, 
dans Schriften zur germanische Philologie, in-8°, Berlin, 
1888; O Roma nobilis, philologische Untersuchungen 
aus dem Müitlelalter, dans Abhandlungen, de Munich, 
Philos.-philol. Classe, 1891, t. x1x, p. 297; Perrona 
Scottorum, ein Beitrag zur Ueberlieferungsgeschichte und 
zur Palæographie des Mittelallers, dans Sitzungs- 
berichte, de Munich, Phil.-hist. Classe, 1900, p. 469. — 
E. Vacandard, La scola du palais mérovingien; Encore 
un mot sur la 5. du p. m.; Un dernier mot sur l’école du 
p. m., dans Revue des questions historiques, 1897, t. LX1, 
p. 490; t. zxrr, p. 546; 1904, t. LXxX VI, Ὁ. 549. — J. Ven- 
dryès, De Hibernicis vocabulis quæ a latina lingua ori- 
ginem duxerunt, in-8°, Paris, 1902. — P. Viollet, His- 
loire des institutions politiques et administratives de la 
France, 2 vol. in-8°, Paris, 1898. — E. Wôlfilin, Ad- 
denda lexicis lalinis, dans Archiv für lateinische Lexi- 
cographie und Grammatik, 1885, t. 11, p. 110, 267, 468; 
1886, t. τπι, Ὁ. 131, 281, 495; Die Latinität des Benedikt 
von Nursia, dans même revue, 1896, t. 1x, p. 493. 
H. LECLERCQ. 


1 Labbe, Concilia, t. 111, col. 674. — * Labbe, Concilia, 
t. 1v, col. 632, — * Labbe, Concilia, t. 111, col. 420. — 
4“ Socrate, Hist.eccles., 1. VI, c. vit, P. G., t. LXXN, Col. 685.— 
5 Hefele-Leclercq, Hist. des conciles, t. 11, part. 2 (1908), 
p. 812. — 51,. Thomassin, Ancienne et nouvelle discipline 


ÉCOLE — ÉCONOME 


1884 


ÉCONOME. Dès l’origine, l'Église posséda des 
biens. Dans la ferveur et l'inexpérience des débuts, une 
organisation rudimentaire fut improvisée, sorte de 
communisme que l'enthousiasme et la générosité aï- 
dent à comprendre, mais dont la durée fut courte. Le 
fonds produit par les apports volontaires des fidèles 
avait pour destination le soulagement des pauvres, 
l'entretien du culte et des personnes attachées à son 
service. Le rapide accroissement numérique des com- 
munautés entraîna l’accroissement du capital social, 
tellement que l’on reconnut sans tarder la nécessité, 
tant pour la fructueuse administration que pour la 
prompte et impartiale distribution, d’un partage en 
portions égales. La discipline ancienne de l'Église se 
préoccupa de ce partage et détermina la division des 
revenus ecclésiastiques en quatre parts. Une lettre du 
pape Gélase consacre le droit établi vers la fin du 
ve siècle. Jusqu'à cette date, par qui avait été faite la 
quadruple répartition? Par l’évêque ou, en tout cas, 
sous son nom et sa responsabilité, car seul l’évêque 
possédait le droit de gérer sans contrôle les biens de 
son Église, comme en témoignent les canons 37e et 40e 
des Canons apostoliques. Maïs pour l'aider dans cette 
besogne délicate et ardue, que la richesse de certaines 
Églises pouvait rendre accablante à raison de ses autres 
occupations, l’évêque était autorisé à recourir à des 
économes dont nous saisissons la trace dans les canons 
des conciles d’Éphèse:, de Tyr° et de Gangres ὃ. 
Sozomène dit que Théophile d'Alexandrie avait pris 
deux clercs en qualité d'économes; quand ceux-ci 
virent de quelle façon opérait l’évêque, ils prirent 
peur pour le salut de leur äme et le quittèrent. 
En 451, le 26e canon du concile de Chalcédoine rend 
cette institution obligatoire : « Ayant appris que, dans 
plusieurs Églises, les évêques administrent sans aucun 
économe les biens ecclésiastiques, le concile a décidé 
que toute Église qui a un évêque eût aussi un économe 
pris dans le clergé de cette Église. Il aura à administrer 
les biens de l’Église sous la direction de son évêque, 
afin que l’administration de l'Église ne soit pas sans 
contrôle, que les biens ecclésiastiques ne soient pas 
dissipés et que la dignité des clercs soit à l’abri de toute 
atteinte 5.» On doit remarquer que l’économe n’était 
qu’un fonctionnaire et, en quelque façon, un commis 
de l’évêque. La lettre du pape Gélase, de l’année 494, 
précise ainsi la fonction des économes : Ex qua tamen 
collectione habeatur ratio quod ad causas vel expensas 
accidentium necessitatum opus esse perspicitur, ut de 
medio sequestretur el QUATUOR PORTIONES vel de fide- 
lium oblatione, vel de μας fiant modis omnibus pensione; 
ila ut unam sibi lollat antistes, aliam clerieis pro suo 
judicio el electione disperiat, tertiam pauperibus sub 
omni conscientia facial erogari, fabricis vero quarlam 
quæ compelitad ordinationem ponlificis, erogationevestra 
decernimus esse pensandam. Si quid forle sub annua 
remanebil expensa, electo idoneo utraque parle custode, 
tradatur enthecis : ut si major emerseril fabrica, sit 
subsidio, quod ex diversi lemporis diligentia potueril 
cuslodiri, αἰ certe ematur possessio, quæ ulililates : 
respicial communes ". 

Quelques années plus tard, en 619, le 115 concile de 
Séville 7 décide, dans son canon 9e, que l’économe 
préposé à la gestion et à la répartition des revenus 
ecclésiastiques ne doit jamais être un laïque : inde- 
corum est enim laïcum vicarium esse episcopi. nam 
cohærere et conjungi non possunt quibus εἰ studia el vita 
diversa sunt. Si quis autem episcopus posthac ecclesiasti- 
cam rem aut laicali procuratione administrandam elegerit 


de l'Eglise, part. 11,1. IV, c. xvr, n. 14; cf. De la puissance 
des évêques, des œconomes, des prêtres, des diacres dans l'admi- 
nistration des biens temporels de l'Église, t. 111, 1. II, ch. 1x1, 
p. 638-684. — ? Hefele-Leclercq, op. cit., t, αν, part. 1 (1909), 


Ὁ. 257. 
* 


1885 


aut sine leslimonio œconomis gubernandam crediderit, 
vere est contemplor canonum el fraudator: ecclesiasti- 
carum rerum; non solum a Chrislo de rebus pauperum 
judicetur reus, sed eliam et concilio manebit obnoxius. 
Mais déjà, à partir du vre siècle, apparaît la tendance 
à surveiller l’administration financière épiscopale. En 
511, le concile d'Orléans reconnaît au concile un 
droit de réprimande à l’égard de l’évêque qui ne se 
conforme pas aux ordonnances générales de l'Église. 
Et tout aussitôt se montrent les conséquences d’un 
abus provenant de la centralisation des fonds entre les 
mains de l’évêque tout seul et de leur répartition arbi- 
traire par un économe, émanation de l’évêque. En 527, 
le concile de Carpentras décide que les églises parois- 
siales auront la garde des biens qui leur sont donnés, 
pourvu que l'église cathédrale du diocèse soit sufli- 
samment pourvue. Les évêques ne conservent qu’un 
droit de surveillance sur l’administration des revenus 
des églises paroissiales et rurales. Un capitulaire con- 
sacre cette situation : Ut decimæ el fideliter a populis 
dentur, et canonice a presbyterio dispensentur el annis 
singulis rationem suæ dispensalionis episcopo vel suis 
ministris reddant ?. 

Au 1x° siècle, la confiance dans l’évêque et les éco- 
nomes de son choix est si profondément ébranlée 
qu'on refuse de s’en rapporter à leur gestion. Le par- 
tage des revenus de chaque église et le partage des 
dimes sont faits par le curé en présence de témoins : 
Ut εἰ ipsi sacerdotes populi suscipiant decimas, et 
nomina eorum quicumque dederint scripta habeant et 
secundum auctorilalem canonicam CORAM TESTIBUS 
dividant®. Un capitulaire de Louis le Débonnaire 
constate l'intervention du comte, de l’évêque, de l'abbé 
et de l’envoyé du souverain lorsqu'il s’agit de détermi- 
ner l'emploi des deniers affectés à la réparation des 
églises *. Plus on va et plus auzmente le discrédit des 
économes diocésains. Hinemar de Reims fait mention 
des matricularii où « marguilliers », véritables succes- 
seurs des économes, dont les fonctions consistent à 
tenir le rôle des pauvres (matricula) et à distribuer les 
charités de l'Église. 

Les monastères avaient aussi leurs économes, dont 
les attributions avaient à s'étendre à l’administration 
des biens temporels et aux nécessités quotidiennes 
de l'approvisionnement (voir Dictionn., t. τι, col. 
2905-2906, au mot CELLERIER). L'épigraphie chré- 
tienne d'Égypte nous offre la mention de plusieurs 
économes. Dans l’église de Mu allaka, au Caire, une 
longue inscription fait mention d'un certain Georges, 
diacre et économe (voir Dictionn., t. τι, col. 1575, 
fig. 1853). 

Au musée d'Alexandrie, une inscription de Tehneh, 
du v-vre siècle, sur calcaire, mesurant 0724 sur 0"33 4 : 


HAIAC OIK(0vou0:) 
ΕΝ KYPIG) OEU 
ΚΑΙ TTAYA(o:) YIOC 
EKYMHOY EN K 


5 YPIW ετῶν LE 
ZTYBO LE 


Dia οἰκονόμος. ἐν Κυρίῳ Θεῷ καὶ Παῦλος vins ἐκοι- 
μήθη ἐν Κυρίῳ, ἐτῶν ξ΄. Τῦδι θ΄. 


Stèle funéraire d’'Hélie et de son fils Paul, ce dernier 
appartenant sans doute au monastère dont son père 


2Baluze, Capitularia regum Francorum, t. 1, col. 1288. 


τς "Jbid,, t. τ, col. 359. — " Ibid., t. τ, col. 600. — 4 G. 


Lefebvre, Inscriplions grecques de Tehneh, dans Bul- 
letin de correspondance hellénique, 1903, t. xxXvIT, p. 371, 
n. 102; Recueilldes inscriptions grecques chrétiennes d'Egypte, 
1907, p. 26, n. 121. — ὁ Gayet, Mémoires de la mission 
française archéologique au Caire, 1889, τ. rt, pl. XXxXIV; W. 
E: Crum, Coptic monuments, p. 106, n. 8478; G. Lefebvre, 


ÉCONOME 


1886 


est l’économe. L'âge d’Hélie et la mention de sa mort 
ont été oubliés par le lapicide. 5 
A Herment (musée du Caire), calcaire, 0®65 x 0®445: 


KYPOC 

OIKONOMOC 
et c’est peut-être le même personnage que nous 
retrouvons sur un cippe calcaire, 0®51 x0m12, du 
musée du Caire δ : 


—+- incoyc xpicroc 
€EIC OEOC 
O BOHOG 
N AMHN 
9 AMHN 
AMHN 
+ KYPOC 
OIKONOMOC 
€EKOIMHOH 
XOIAK B 
€ ΙΝΔΙΚκίτ:ωνος) 
Parmi les inscriptions coptes de apa Plein, économe 
du monastère de Deir el Medinet τ: 
IC XC 
ana HAE 
THOIKRONO1L0C 
AXIS TONOC ἃ fat 
TOI Ξεοῖ! HCOT 
ARTÉTTAUTE Hp 
e Bpoaproc ετε a 
up πίε", 
(φ)ὴ εἰ pa(nx) fre nnoy 
TE 9aatHit. 


10 


« Apa Plein, l’'économe de ce lieu, s’est reposé le 
14 de février, qui est Méchir, dans la paix de Dieu, 
Amen. » Cet économe est connu par une autre inscrip- 
tion (n° 21 de Lepsius) ainsi conçue : « Proportion des 
labites : dix empans de largeur, vingt et un empans 
de longueur. Les thalis à froment : sept (empans) de 
largeur, quatorze empans et deux doigts de longueur 
et dix doigts de hauteur. Les petits thalis : six 
empans et huit doigts de largeur, treize empans et 
deux doigts de longueur et neuf doigts de hauteur. 
(Signé) Moi, Plein. » — Le tout est terminé par une 
grande croix. 

En Asie Mineure, à Sevrihissar près d’Ancyre, un 
autre diacre-économe ὃ: 


OEOYTPONOIA 
ETIITOYEYAA 
BEZTATOYTPOTO 
TTPEZYTEPOYKE 
TTEPIOAEYTOYOEB 
KTIZXTOYEKTIZOH 
TOEPTONTOYTO + 
KEETIITOYEYAA 
BEZTATOYAIAKO 
NOYNEOIKONOMOY 
KYPIAKOY + 
Θεοῦ προνοία ἐπὶ τοῦ εὐλαῦ y πρωτοπρεσ[δ]υτέρ 
οιοδεύτον Θε[ο]χτίστου ἐχτίσθη τὸ ἔργον τοῦτο χὲ 
τοῦ εὐλαθεστάτου διαχόνου [χ]Ἱὲ οἰχονόμου Κυριαχοῦ. 


H. LECLERCQ. 


Recueil, Ὁ. 75, n. 401. — * G. Lefebvre, dans Bull. de 
VInstit. franç. d'archéol. orientale, 1903, t. 1x, p. 70, n. 1; 
Recueil, p. 133, n. 679; voir Dictionn., t. 1, col. 1568. — 
1 E. Révillout, Mélanges d'épigraphie et de linguistique 
égyptienne, dans Mélanges d'arch. égypt. et assyrienne, 1875, 
n.182; Revue égyptologique, 1885, t. 1V, p.6, ἢ. 8. — 
“R. Pococke, Inscr. ant. grec. et latin. liber, in-fol., London, 
1752, p. 66, n. 1; Corp. inscr. græc., t. 1V, ἢ. 8822. 


1887 


ÉCOPE. Dans la vigne sous laquelle fut creusé 
le cimetière de Prétextat, fut trouvé un bol de bronze 
emmanché dont la destination est bien claire, c’est une 
écope pour trans vaser les liquides. La figure 3906 dis- 
pense d’une longue description; le sujet qui orne ce 


ÉCOPE 


1888 


2° Contremarque ovale offrant le buste de saint 
Cosmas, nimbé, drapé. En exergue: 


KOCMA 


3° Contremarque quadrangulaire avec les bustes 


3906. — Écope. 
D'après Garrucci, Storia dell’ arte cristiana, 1873, t. vi, pl. 461, fig. 1, 2, 3. 


petit monument est inspiré par des idées familières à 
l'antiqui'é; il présente un rapport assez naturel avec le 
sacrement de baptême !. 

Une écope conservée au musée de l’Ermitage, à 
Pétrograd, et qui semble remonter par son style au 
are siècle, montre sur le manche un Neptune; sur le 
pourtour, des enfants et des poissons. Sur le fond 
extérieur sont placées des contremarques byzantines 
apposées postérieurement par les propriétaires succes- 
sifs. Ces contremarques contiennent des effigies obli- 
térées et des caractères plus ou moins frustes : 

109 Le nom d'André, inscrit dans une croix formée 
d’un grènetis doublé intérieurement d’un simple 
trait : 

Ÿ 
PEESIOY 


N 
A 


Andreou, génitif d’'Andreas. 

Le monogramme intérieur, où se trouve E, Y, B, |, 
donne, si on y ajoute OY, qui compte pour les deux 
mots : 

EYBIOY 


soit Andreou Eubiou, 


1 R. Garrucci, Storia dell’ arle cristiana, in-fol., Prato, 
1873, t. vi, pl. 461, fig. 1, 2, 3. 


de saint Jean, nimbé, drapé. Au-dessous, les lettres 
de son nom, Joannou : 


Entre les deux moitiés du nom, trace du mono- 


. gramme, qui pourrait bien être le même que celui de 


la première contremarque : 


Y 
EE 
B 


4° Outre ces empreintes, qui sont enfermées dans 
deux cercles concentriques, se trouve sous le manche 
une contremarque hexagonale à inscription si défor- 
mée qu’elle en est illisible, peut-être cependant doit- 
on lire : 


. NIANOY pour Jouslinianou? 


Au centre on distingue un grand N, le même (?) qui 
figure sur beaucoup de monnaies de cuivre impériales 
de l’époque de Justinien et qui est l’initiale du mot 
NOMICMA. Peut-être faut-il voir dans cette contre- 
marque un poinçon impérial d'ordre administratif et 
fiscal. Quant aux trois autres, elles indiqueraient que 
l'écope a fait successivement partie du trésor de trois 


1889 


églises dédiées à saint Cosmas, à saint André et à 
saint Jean !. 
H. LECLERCQ. 

ÉCORCE (PAPIER D’). Jusqu'au 1x°-xe siècle 
l'Égypte approvisionna l'Occident de papyrus; quand 
elle cessa cette fabrication, la Sicile se chargea de 
fournir un produit de qualité très inférieure qui finit 
par disparaître complètement. Lorsque l'usage de ce 
produit fut tombé en désuétude et en oubli, on en 
méconnut absolument l’origine et on lui appliqua des 
désignations plus ou moins impropres. Celle de papier 
d’écorce, que l’on rencontre souvent, mérite une obser- 
vation spéciale parce que, sur la foi de ces mentions 
et surtout d’un passage de Trithème (f 1516) 3, les 
érudits ont admis longtemps la réalité de documents 
écrits sur un papier fabriqué avec de l’écorce d’arbre. 
ΤΙ n’est pas inutile de rappeler que ce papier n’a jamais 
existé et que, vérification faite, les documents désignés 
comme étant en un prétendu papier d’écorce se sont 
trouvés en papyrus ?, \ 

H. LECLERCQ. 

ÉCOSSE.— I. Le nom. II. Saint Ninian. III. Pal- 
ladius. IV. Servanus. V. Saint Columba. VI. Saint 
Kentigern. VII. Épigraphie : 19 capitales romaines; 
29 oghamiques; 3° bilingues; 4° minuscules; 59 capi- 
tales hiberno-saxonnes; 6° runes; 7° croix de Ruth- 
well. VIII. Symbolisme des monuments. IX. Oratoires. 

I. Le Nom. — L'Écosse ne fut pas distinguée primi- 
tivement du reste de l’île de Bretagne, désignée, dans 
sa superficie totale, sous le nom d’Alba en vieil irlan- 
dais, Albion pour les Romains et les Grecs. Vers le 
x1e siècle, la désignation se restreignit à la partie sep- 
tentrionale de l’île tout entière, non sans admettre la 
forme Albania; toutefois, ce fut vers le même temps 
que parut la forme Scoltia, destinée finalement à pré- 
valoir. Ce vocable a induit en de fréquentes méprises. 
Dès la seconde moitié du rve siècle, on rencontre dans 
les textes latins le terme Scotli, employé à propos des 
incursions des Irlandais en Bretagne, et, jusqu'aux 
dernières années du xe siècle, ce terme ne doit être 
entendu que des Irlandais. A partir de cette époque, 
il commence à être appliqué aux habitants des régions 
auxquelles nous donnons aujourd’hui le nom d'Écosse : 
mais, au cours des xre, xie et xrrre siècles, on le 
trouve encore appliqué aux Irlandais. 

ΤΙ. SaëNT NINIAN. — Par sa situation géographique, 
l'Écosse ne fut atteinte que tardivement par les mis- 
sionnaires chrétiens. Ceux-ci pénétrèrent le monde 
celtique par la Bretagne romaine. Voir Diclionn., t. τι, 
col. 1158 sq. Le fait positif le plus ancien est la pré- 
sence de trois évêques bretons au concile d'Arles de 
l’an 314 ; on en retrouve d’autres au concile de Rimini, 
en 359, et, l’année précédente, saint Hilaire de Poitiers, 
exilé en Phrygie, dédie aux évêques des provinces bre- 
tonnes son traité intitulé De synodis. Donc, au 1ve siè- 
cle, l'Église bretonne était déjà notoire. En 429, se 
place la mission en Angleterre de saint Germain 
d'Auxerre; or, c’est à une date inconnue, antérieure 
à cette mission, qu'un Breton, instruit à Rome dans 
la foi et les Écritures, traversa la Gaule, pénétra en 


1 Thédenat et Héron de Villefosse, Les trésors d'argent 
trouvés en Gaule, dans la Gazette archéologique, 1884, p. 270; 
V. Waille, Note sur une patère d'argent découverte en Algérie, 
dans Bulletin archéologique du Comité des travaux historiques, 
1893, p. 88-89. — ? Trithème, De laude scriplorum, e. xt. 
- 1. Wiesner, Studien über angebliche Baumbastpapiere, 
dans Silzungsberichte d, Akad. d. Wissensch. in Wien, Phil. 
hist. CL, 1892, t. cxxvr, p. vin; A. Giry, Manuel de 
diplomalique, 1894, p. 495. — ‘Strat-Clut (— Clota), 
écarter la graphie Strat-Cluyd. J. Loth, dans Revue 
cellique, 1901, t. Χχτι, p. 111. — La Vita Niniani est 
l'œuvre d’'Ælred de Rievaulx, + 1166; ef. P. L., t. xcv, 
col. 209. — ‘ Bède, Hist. eccles., 1. III, c.1v, P. L., t. XCv, 
col. 121. — 71] ne nous est transmis que par la Vita 


ÉCOPE — ÉCOSSE 


1890 


Bretagne méridionale et remonta vers le nord pour 
porter aux populations de ces contrées, Bretons du 
Strat-Clut ‘et Pictes de Galloway, la parole de l’évan- 
gile. Ce missionnaire breton s'appelait Ninian. Nous ne 
savons, sur son compte, rien de plus " que ce que Bède 
a voulu nous apprendre " : « L’an 565, vint d’Hiber- 
nie en Bretagne Columba, prêtre et abbé, remarquable 
par une vie et par des habitudes monastiques. Il pré- 
cha la parole de Dieu aux provinces des Pictes sep- 
tentrionaux, que séparent de leurs provinces méri- 
dionales des montagnes escarpées ; car, pour les Pictes 
austraux, habitants de ces montagnes, on affirme que, 
bien longtemps auparavant, ils avaient renoncé aux 
erreurs de l’idolâtrie et reçu la vérité de la foi, dont 
le Verbe leur était annoncé par le révérend et saint 
évêque Ninian, Breton d’origine, à qui Rome avait 
régulièrement enseigné les mystères de la foi et de la 
vérité. Le siège épiscopal de celui-ci, dont l’église, 
dédiée à saint Martin, renferme le corps de Ninian 
lui-même et de plusieurs autres saints, est maintenant 
occupé par les Angles. Le lieu où il se trouve établi, 
placé dans la province de Bernicie (ancienne Valentia), 
se nomme vulgairement Candida Casa, » parce que le 
saint évêque y avait construit une église de pierre, ce 
qui était insolite chez les Bretons. Est-il sûr que Ninian 
ait amené avec lui des maçons, que lui aurait donnés 
saint Martin de Tours? Le détail, vu sa provenance 
très tardive, est, à tout le moins, sujet à caution’. 

L'époque de l’apostolat de Ninian ne peut être 
déterminée que d’une manière approximative. Sans 
doute, Tillemont * le rapporte à la dernière moitié 
du ve siècle, mais Varin soutient avec grande vrai- 
semblance que cet apostolat appartient au premier 
quart du ve siècle 9, Le diocèse établi par Ninian se 
trouvait au sud de la Valentia et Candida Casa sub- 
siste peut-être encore sous le nom de Withern, dans 
une presqu'île du Solway1; comment admettre dès 
lors que les Pictes occupent, vers 423, la Valentia 
même, et ne l’abandonnent, en 446, que pour la colo- 
niser définitivement vers 447, si, postérieurement à 450, 
Ninian se trouve obligé de traverser toute la Valentia 
et l’isthme Calédonien, pour rencontrer les provinces 
méridionales de ce peuple qu'il veut évangéliser ? 
Le texte cité de Bède place l’apostolat de Ninian mullo 
ante tempore par rapport à l’apostolat de Columba, 
qui passa d’'Hibernie en Bretagne, en 565. Mais si 
Ninian avait exercé son apostolat durant la dernière 
moitié du ve siècle, comme ceci est postérieur à la 
fondation de Candida Casa et que la construction 
d’une église en pierre suppose quelque sécurité dans 
les contrées où on l’élève, on ne saurait guère placer 
cette construction qu'après les luttes dont les Pictes 
et les Scots prennent, selon Bède, la Valentia pour 
théâtre; ce qui autoriserait à rejeter l’apostolat de 
Ninian, non plus seulement dans la dernière moitié, 
mais dans le dernier quart du ve siècle. On ne trou- 
verait plus dès lors, entre Ninian et Colomba, que 
quatre-vingts ou quatre-vingt-dix années d'intervalle, 
ce qui ne répond guère au mullo anle lempore de Bède. 

D'après une chronologie récemment rectifiée, c’est 


Niniani, c. 1; cf. L. Gougaud, Les chrétientés celliques, 
in-12, Paris, 1911, p. 35. — " Tillemont, Mémoires pour 
servir à l'histoire ecclésiastique, t. XVI, p. 477.— " Varin, 
Mémoire sur les causes de la dissidence entre l’Église bretonne 
et l'Église romaine relativement à la célébration de la fête de 
Pâques,dans Mémoires présentés par divers savants à l'Acad. 
des inser.et bell.-lettr., If série, t.v,2°part., 1858, p.117-120. 
-- το Campbell, dans Dublin review, 1879, p. 260 : This 
description may apply to the isle οὐ Whithern where the ruins 
of a chapel of unknown date are still to be seen, but may 
equally apply to the entire peninsula of Wiglown; and the 
Candida Casa οἱ St. Ninian would be the town of Whithern, 
some miles inland, where the cathedral of Galloway, beautiful 
in its ruins, still recalls the memory of Scotland's first apostle. 


1891 


en l’an 428 :, par conséquent presque aussitôt après 
l’apostolat de Ninian, qu’il faut placer les premières 
descentes des Anglo-Saxons en Grande-Bretagne. 
Longtemps après cette date, les renforts continuèrent 
d'arriver, nombreux, de la mère patrie, aux conqué- 
rants. Les communautés naissantes furent submer- 
gées. Les Pictes du sud, convertis par Ninian, ne 
persévérèrent pas dans la foi; saint Patrice, dans une 
lettre écrite vers le milieu du ve siècle, les traite déjà 
d’apostats 2. Toute la vigueur de ces peuples, durant 
les ve et vie siècles, fut tournée à la résistance, sans 
pouvoir empêcher leur refoulement dans la direction 
de l’ouest. Il appartint à saint Columba et à ses dis- 
ciples et successeurs, les moines d’Iona et de Lin- 
disfarne, de reprendre l’œuvre de Ninian parmi ces 
rudes peuples. Cette œuvre n’avait guère été qu’une 
esquisse, dont les lignes se sont précisées avec le temps 

. grâce à l’'imposture des historiens *. Ordinations d’évé- 
ques et de prêtres, création de paroisses et fondation 
de monastères, rien n’y manque, pas plus que les dis- 
ciples illustres, les mortifications surprenantes, les 
abstinences surhumaïines. Son biographe Ælred ἃ 
imaginé la bonne part, ses successeurs ont fait le reste, 
ainsi.qu'il convenait à l'égard d’un saint personnage 
honoré d’un culte public. 

Le christianisme ayant pénétré, aux environs de 
l’an 400, jusqu’au golfe de Sokway et aux bords de la 
Clyde, il serait surprenant que l'Irlande, située à peu 
de distance de ces régions, n’eût pas attiré dès lors les 
missionnaires chrétiens. « Les relations commerciales 
des Scots d’Érin avec les Bretons et avecles peuples du 
continent européen, leurs incursions armées à l’étran- 
ger 5, les établissements de colonies gaéliques en 
Grande-Bretagne ‘, la traite des esclaves, alors très 
active, et la guerre qui jetait surles côtes d’'Hibernie 
des captifs dont beaucoup étaient chrétiens τ, voilà 
âutant d'occasions de contact aptes à propager de 
peuple à peuple, d’individu à individu, la religion 
chrétienne *. » Des textes formels établissent le fait 
de cette propagation. Le plus décisif est celui de Pros- 
per d'Aquitaine, au dire duquel le pape saint Célestin 
envoya, en 431, aux Scots « qui croyaient dans le 
Christ », ad Scottos in Chrislum credentes, comme leur 
premier évêque, Palladius, ordonné par lui *. Il y 
avait alors des chrétiens en Hibernie, mais en petit 
nombre, assez toutefois pour que le pape leur des- 
tinât un évêque. 

III. Parzapius. — Cet évêque Palladius est peu 
connu. On ignore son origine, mais en 428 ou 429 
il avait assez d'influence pour décider ou faire confir- 
mer par le pape la mission de saint Germain d'Auxerre 
en Bretagne; deux ans plus tard, en 431, il passait en 
Irlande, où ses travaux apostoliques furent de peu de 
durée. Les historiens se sont livrés à son sujet à d’inu- 
tiles conjectures. Il n’y ἃ rien à dire de la prétendue 
identité de Palladius et de saint Patrice, c’est une 

? R. Thurneysen, Wann sind die Germanen nach England 
gekommen, dans Englische Studien de Kôlbing, 1896, t.xxIx, 

p.163-179; A. Anscombe, The date of the first settlement of 
the Saxons in Britain,dans Zeitschrift für celtische Philologie, 
1901, t. nt, p. 442-514; Eriu, 1907, t. 11, p. 118-119; 
J. Loth, dans Revue celtique, 1901, t. xxu, p. 94. Cette date 
ressort de l’Historia Brittonum et de l'Exordium des Annales 
Cambriæ.— :$. Patrice, Epistola, dans Haddan et Stubbs, 
Councils and ecclesiastical documents relating to Great Britain 
and Ireland, in-8°, Oxford, 1869-1878, t. 1x, p. 314. — * No- 
tamment de A. Bellesheim, dont l'ouvrage a été traduit par 
O. Blair, History of the catholic Chuch of Scotland, in-8°, 
Edinburgh, 1887, t. 1, p. 9 sq. — ‘D'après Bède, Hist. 
eccles., 1. V, c. xxx, le siège épiscopal de Candida 
Casa fut rétabli dans la première moitié du vu: siècle, 
quand les Anglais conquirent le royaume breton de Strat- 
Clut (= Strathclyde). — ὁ Sur les incursions de Niall aux 
neuf Otages (379-405) οἱ de Dathi (405-428), voir P. W. 


ÉCOSSE 


1892 


plaisanterie * et on n’est pas renseigné sur la raison 
qui détacha Palladius de l'Irlande. D’après Muirchu, 
les Irlandais refusèrent d'accepter la doctrine de 
Palladius, qui s’en vint mourir en Bretagne; suivant 
Tirechan, il se serait fait martyriser par les Scots; 
Nennius le fait mourir in {erra Pictorum, après avoir 
essuyé un insuccès en Irlande “. Quoi qu'il en soit, 
Patrice lui succéda et mérita le titre d’apôtre de l’Ir- 
lande. 

De temps immémorial, les Écossais revendiquent 
Palladius, diacre de l’Église romaine? pourleurapôtre: 
reste à faire coïncider leur prétention avec celle des 
Irlandais, qui affirment que deux disciples du défunt 
Palladius allèrent trouver Patrice et lui apprendre 
l'événement 15. Le texte de Prosper d'Aquitaine test 
tiraillé pour servir ces prétentions adverses. (Célestin 
(422-432) mit, nous dit-il, son zèle à délivrer les Bre- 
tagnes, Brilannias… Créant un évêque pour les Scots, 
tandis qu'il s’efforçait de conserver catholique 1116 
romaine, il rendit chrétienne celle qui était barbare : 
dum Romanam insulam studel servare catholicam, feeit 
eliam barbaram christianam %. L'opposition entre 165 
deux îles semble indiquer la Grande-Bretagne et lIr- 
lande, et c’est l'opinion la plus répandue. Varin #.a 
soutenu avec une grande probabilité une opimion 
différente. L’insula barbara serait, d’après Jui, non 
pas l'Irlande, mais la presqu’'ile Calédonienne. Trois 
siècles avant saint Prosper, Tacite, qui a si bien connu 
la Bretagne, dit ceci : « Agricola, fortifiant cet isthme 
étroit [qui sépare le Forth de la Clyde] et s’emparant 
du golfe voisin, renferme les ennemis comme dans 
une autre île »: angustum lerrarum spatium præsidiis 
firmavit, omnemque propiorem sinum tenuit, submolis, 
velut in aliam insulam, hostibus. Il est possible que 
Prosper considère de même deux Bretagnes et, grâce 
à cet isthme étroit qui les rejoint, en fait deux îles 
distinctes, une romaine et une barbare, Bretagne et 
Calédonie. L’échec de Palladius en Irlande, échec 
tenu pour avéré, n'empêche pas saint Prosper d’avan- 
cer que l’évêque envoyé par le pape ‘Célestin obtint 
un succès complet, puisque l’île fut convertie: barba- 
ramefficit chrislianam. Gependant lamission et l’œuvre 
de saint Patrice pendant de longues années ne per- 
mettent pas de croire qu'il ait trouvé l'Irlande chré- 
tienne; ce serait donc ailleurs qu'en Irlande que Palla- 
dius avait exercé son zèle : en Calédonie, c'est-à-dire 
en Écosse. Prosper dit encore dans sa Chronique, à 
l’année 431, que Palladius fut envoyé par Célestin ad 
Scotos in Chrislum credentes et ce terme de Scotti au 
ve siècle ne peut avoir d'autre sens que les Irlandais; 
resterait à savoir si Palladius ἃ passé d'Écosse en 
Irlande ou inversement, s’il est mort peu après sa 
consécration épiscopale, si Prosper n'entendait pas 
par Scotti tous les peuples mal connus vivant au delà 
des frontières de la Bretagne romaine. Les chroni- 
queurs écrivant au ve siècle étaient parfois vaguement 


Joyce, A social history οἱ ancient Ireland, London, 1903, 
t.a, p. 77, 80 ; K. Meyer, dans Archiv für celtische Lexico- 
graphie, t. 11, p. 323. — © K.Meyer, Early relations between 
Gael and Brython, dans Transactions of the hon. Soc. οἱ 
Cymmrodorion, sess. 1895-1896, Ὁ. 55-86. — τ, Patrice, 
Confessio, dans The tripartite life of Patrik, édit. Whitley 
Stokes, London, 1887, p. 357. — * L. Gougaud, op. cit, 
p. 35-36. — " S. Prosper, Chronicon, dans Monum. Germ. 
hist., Auct. antiq., t. 1x, Chron. min., t. 1, p. 472. Scotti, à 
cette époque, ne peut désigner que les Irlandais. — #° L.Gou- 
gaud, op. cit., p. 39-41, en a fait justice. — # Jhid., p. 89, 
note 1. — ?? Sur le diaconat de Palladius, cf. A. Anscombe, 
dans Eriu, 1910, τ. av, p. 233-234. — 151,6 lieu où, d’après 
Muirchu, ces deux disciples rencontrèrent Patrice, Ebmoria, 
n'a pas encore pu être identifié avec certitude. — "4 S.Pros- 
per, Liber contra Collatorem, xxx, 2, P.L., t. τὰ, col. 271. — 
15 Mémoire sur les causes de la dissidence entre l'Église bre- 
tonne et l'Église romaine, p. 122 sq. 


1893 


renseignés et il pouvait leur arriver de dire Scolli sans 
se douter de l’entorse qu’ils donnaient à la géographie, 
à la philologie, à l’archéologie et à d’autres sciences 
fort respectables, qu'ils ne faisaient pas profession 
particulière de respecter, de même que nous parlons de 
Chinois sans y regarder de plus près et songer qu'il 
faudrait dire tantôt Mongols, tantôt Coréens, etc. Il 
faut encore remarquer que Palladius fut envoyé ad 
Scolos in Christum credenles; or nous savons que 
Ninian avait prêché l’évangile et construit une église, 
Candida Casa, en Calédonie, tandis que nous ne pou- 
vons saisir que des indices très vagues de l'expansion 
du christianisme en Irlande avant l’apostolat. de 
Patrice, à plus forte raison avant l’épiscopat de Palla- 
dius. Π faut cependant admettre l’existence d’une 
chrétienté déjà assez solidement constituée pour qu’on 
lui donne, à sa demande, un évêque; car c’est le prin- 
cipe du pape Célestin de n’accorder la hiérarchie qu’à 
ceux qui la réclament : Nullus invilis delur episcopus ". 

Somme toute, les travaux apostoliques de Palla- 
dius t appartenir à l'Irlande sans exclusion 
de l'Écosse. Nous voyons que ce même Palladius est 
intervenu auprès du pape Célestin pour procurer une 
mission en Angleterre, sans qu’on puisse dire qu'il 
fut associé en aucune manière à cette mission accom- 
plie par saint Germain d'Auxerre. Il est probable que 
ce Palladius fut un personnage très actif, peut-être 
très remuant — ce qui n’est pas une critique — ayant 
l'œil sur la Bretagne, l'Écosse et l'Irlande, récoltant 
ici un succès, là un échec, disparaissant sans avoir 
peut-être donné sa mesure ou bien sans avoir su im- 
poser son prestige à la mémoire des peuples. 

IV. SERVANUS. — On attribue à un nommé Ser- 
vanus le titre de disciple de Palladius, mais les his- 
toires que nous possédons sont tardives et de mince 
valeur. Ce qu’on appelle une « ancienne » Vie de saint 
Kentigern, invoquée pour soutenir le choix de Serva- 
nusen qualité de suffragant de Palladius, est un docu- 
ment du xzre siècle ?, lequel semble n’avoir d'autre 
but que d’accréditer une filiation spirituelle entre Pal 
ladius, Servanus et Kentigern, ce qui conduit au début 
du wire siècle, des environs de 431 à 603. Quant à 
lhistoire, ces petites combinaisons ne s’en occupent 
seulement pas. Une autre Vie, celle-ci consacrée à 
Servanus, fait de lui un ami de Adamnan, l’abbé 
d’Iona et biographe de saint Columba; à ce coup, 
Servanus se trouve reculé de quelques siècles et fonde 
le diocèse de Culross, sous le règne de Brude, roi des 
Pictes (697-706) 5. 

Que des rapports de voisinage aient existé entre 
les communautés d'Écosse et celles d'Irlande, on n’a 
aucune bonne raison d’en douter; dès qu’on passe au 
détail, la prudence et les réserves s'imposent. Les Chro- 
niques n'hésitent guère à avancer des faits très cir- 
constanciés, qu’il faut prendre pour ce qu'ils peuvent 
valoir. C'est ainsi qu’elles nous apprennent que Nec- 
tan (ou Naïiton), roi des Pictes, de 458 à 482, fonda 
Péglise d’Albernethy en l’honneur de sainte Brigitte : 
… immolavit Nectonius Arbunethige Deo el sanctæ Brigidæ, 
præsente Darlugdach, quæ cantavit Alleluia 4. 

Au wre siècle, le christianisme ἃ peut-être pénétré 
dans le royaume de Dalriada (comté d’Argyll). A cette 
évangélisation se rattache le nom de saint Modan, 


Célestin, Epist., 1v, P.L., t.L, col.434.— 2 A. P. Forbes, 
«Lives 0j St. Ninian and St. Kentigern (compiled in the XIIth 
century), in-8°, Edinburgh, 1874, p. 126.— * W. F. Skene, 
Chronicles of the Picts and Scots, and other early memorials 
of Scottish history, in-8°, Edinburgh, 1861, p. 412.—]Jbid., 
Ρ. 6. — Haddan et Stubbs, Councils and ecclesiastical 

» ἃ. τ΄, p. 314 — ὁ Adamnan, Vita Columbæ, 
11,37 ; 11,33, 34. - τ Revue celtique, 1896. t. xvVIL, Ρ. 143- 
A44. — * Sur ces Vies, cf. W. F. Skene, Celtic Scotland, 
t° m1, p. 444. — "5, Jérôme, Epist., Lxxvn, P. L., t. xx. 


ÉCOSSE 


1894 


mort en 507 (?), et, pour que rien ne manque, les ruines 
de Balmodhan marqueraient l'emplacement du pre- 
mier oratoire de ce saint. Tout ceci est incontesta- 
blement plein d’édification, mais il ne paraît pas bien 
utile de s’y attarder. Dans ces parages et vers le même 
temps, on rencontre une nonne irlandaise, sur le nom 
de laquelle on n’a pu se mettre d’accord, Monenmna, 
Medana, Edana; quant à sa légende, on a le choïx entre 
trois versions. Somme toute, il est plus consciencieux 
d’avouer que nous ne savons rien; ce qui ne veut pas 
dire qu’il n’y ait rien, mais la Réforme du xvre siècle 
y a mis bon ordre : archives, bulles, registres, cartu- 
laires, bibliothèques ont été vidés, brûlés, anéantis. 
Ce qui n’est pas douteux, c’est que les communautés 
ne résistèrent pas aux efforts tentés pour amener leur 
disparition; elles apostasièrent 5. 

V. SAINT COLUMBA. — A cette période obscure 
succède un intervalle dont il serait prétentieux de fixer 
la durée, maïs qui fut certainement profitable à la 
renaissance du paganisme. Lorsque saint Columba 
pénètre chez les Pictes, il rencontre encore des 
druides 5 et on lui prête même ces paroles, lorsque, 
pour ruiner le pouvoir de Fræchan, il invoque celui 
de Jésus : «ἢ y ἃ mon druide qui ne me refuse pas : 
c’est le Fils de Dieu qui me viendra en aide =.» C’est 
à Columba qu’incombe la charge de reprendre l'œuvre 
détruite entreprise par Ninian. Heureusement nous 
possédons sur cet illustre personnage un document 
d’une valeur exceptionnelle, sa Vie écrite par Adam- 
nan et dont l'importance est doublée par l’annotation 
précise et sûre de son éditeur, William Reeves. D’au- 
tres Vies de saints écossais n’ont pas le même mérite. 
mais ne sont pas négligeables 5. 

À la période ecclésiastique succède une période 
monastique. Tous ces insulaires : Bretons, Calédo- 
niens, Scots, avaient la passion des voyages, d’où iis 
rapportaient entre autres choses des exemples. La vie 
des solitaires d'Égypte, de Palestine, de Syrie les 
enchantait, les excentricités des stylites attiraient 
au pied de leur colonne de nombreux Bretons *. Les 
missions de saint Germain d'Auxerre restaurèrent l’or- 
thodoxie et développèrent le monachisme en Bre- 
tagne, où il fut bientôt florissant :° et d’où il se ré- 
pandit au loin La grande expansion du monachisme 
en Irlande ἃ même été rattachée à deux sources prin- 
cipales, l’une par Candida Casa, en Galloway, l’autre 
par la Bretagne armoricaine et le pays de Galles 1}. ἢ 
est certain que les moines irlandais fréquentèrent 
Candida Casa, mais quand üls le firent, le monachisme 
n’était déjà plus à ses débuts chez eux. Des agglomé- 
rations, véritables « cités » monastiques 13 en même 
temps que sièges épiscopaux, se créent de bonne heure. 
Le monastère de Killeany, dans la principale des iles 
d’Aran, passe pour avoir existé dès la première moitié 
du viesiècle. Son fondateur Enda ou Enna (+ vers 542) 
se rendit, après son baptême, à Candida Casa, et, peu 
après, fonda un monastère à Aranmore, où, parmi ses 
disciples, se trouva saint Columba d° Iona ἢ. 

Columba naquit vers 521, de souche irlandaise, du 
clan des O’Donnell. Son nom est la forme latine du 
mot colum, auquel on ajouta ensuite la forme cie, 
en sorte que Columcille veut dire : colombe d'église 
ou de monastère. Il fut élevé à Moville #, puis à 


col. 697; Théodoret, Religiosa historia, c. xxv4, P. G., 


t LXXXH, (οἱ. 1471-1472. — 0 L. Gougaud, Les crétün'és 
celliques, p. 65-66. — π WW. F. Skene, Celtic Scotland, t. 11, 
P. 45-51. — :: Dans les Annales d’Ulster, ke mot civitas 


désigne toujours un monastère. Cf. W. Stokes, dans The 
Academy, 5 août 1899, p. 224.— ἢ Vila End, dans Acta 
sanct., mart. t. m1, p. 267-272. — 14 Moville, non loin du 
Strangford Longh, dans l’Uister, fondé vers 3510 par 
Finnian, qui avait passé une partie de sa jeunesse à Cen- 
dida Casa 


1895 


Clonard ; à son tour, il fonda des monastères : Derry 
(aujourd’hui Londonderry) et Durrow. En 563 (?) 
Columba quitta l’Irlande et son biographe Adamnan 
en donne sans doute la véritable raison : pro Christo 
peregrinari volens *. Les pèlerinages, en effet, étaient 
pour les Celtes un besoin physique; dès lors, au lieu 
d’être touristes, ils se faisaient missionnaires, heu- 
reuse solution du problème qui consistait à servir 
Dieu en voyageant. Bède dit de son côté que Columba 
était possédé du zèle apostolique : prædicalurus ver- 
bum Dei ©. « Dès le ve siècle, les Scots d'Irlande 
s'étaient établis en Albion, au sud des Pictes, dans 
la Dalriada. Au vure siècle, Bède appelle cette contrée 
provincia Scottorum, seplentrionalis Scottorum pro- 
vincia, c’est-à-dire province des Irlandais ou Scofli 
établis en Bretagne. En ce temps-là, la Scoftia propre- 
ment dite, c’estencorel'Irlande. Mais ces établissements 
scotiques d’Albion donneront naissance à la nationa- 
lité écossaise d’aujourd’hui, lorsque l'élément scot aura 
triomphé de l’élément picte, à la suite des victoires du 
roi Kenneth Mac Alpin (844-858) 5. » Columba envisa- 
geait dès lors l’apostolat à entreprendre non seule- 
ment chez les Scots de Dalriada, mais encore chez les 
Pictes du nord, habitant la partie la plus septentrio- 
nale, la plus difficilement accessible de l’île, au nord des 
Grampians.« Il se fixa à portée de chacune de ces deux 
peuplades, dans une île longue d’un peu moins de 
cinq kilomètres, qui appartenait à l’une d’elles, mais 
sur laquelle l’autre exerçait sans doute un droit de 
suzeraineté 4. Propriétaire et suzerain renoncèrent 
à leurs droits en sa faveur; il s’y établit en toute sécu- 
rité. Cette petite île, située à 115 kilomètres de l’Ir- 
lande, est séparée du continent écossais par l’île de 
Mall, et, de celle-ci, par un détroit large d'environ 
1 600 mètres. Elle se nommait I ou Ην ὅ, d’où l’adjec- 
tif lova, qui ἃ, par une faute de graphie, donné Iona, 
nom qui lui est resté. Voir IoNA. 

« Le soldat insulaire, insulanus miles, comme l’ap- 
pelle Adamnan, vécut là trente-quatre ans. Voici le 
portrait que nous en a tracé son successeur dans la 
charge d’abbé et en même temps son biographe : « Il 
« avait le visage d’un ange; son naturel était excellent, 
« sa parole brillante, ses œuvres saintes, admirables ses 
« conseils. Jamais il ne laissa passer l'intervalle d’une 
« heure sans vaquer à l’oraison ou à la lecture ou 
« à l’écriture ou à quelque autre occupation. Les la- 
« beurs du jeûne et des veilles, il les supporta sans 
« relâche, jour et nuit. Le poids d’une seule de ces 
« tâches eût excédé les forces d’un autre. Lui, au milieu 
« de toutes ses fatigues, ilse montrait affable, souriant, 
« saint ; il portait la joie du Saint-Esprit dans l'intimité 
« de son cœur ©. » 

« Saint Columba, en quittant l’Irlande, n'était 
accompagné que de douze moines; mais les disciples 
ne tardèrent pas à accourir en grand nombre à Iona. 
Bientôt d’autres monastères ou des ermitages durent 
s'organiser dans les îles voisines, à Ethica, Elena, 
Himba, Scia. Ces établissements formèrent avec ceux 
d'Écosse et d'Irlande, que le saint fondateur n'avait 
pas cessé de diriger, une vaste confédération monas- 
tique que les textes désignent par les noms de muintir 
Columcille, familia Columbæ 7. C'est dans ces soli- 


Adamnam, Vita Columbæ, præf., 11, édit. Fowler, p. 5-6. 
— ? Bède, Hist. eccl., 1. III, 6. 1v, P. L., t. xcv, col. 121. 
— * Revue des questions historiques, 1907, t. LXXX1II—, p. 542. 
— 4 Selon Bède, Columba reçut Iona des Pictes, Hist. 
eccl., 1. III, c. 1113 d’après le Irish liber hymnorum, les 
Annales de Tigernach et les Annales d'Ulster, c'est 
Conall mac Comgaill, roi de Dalriada, qui lui en aurait 
fait donation. — " Hii, chez Bède, Hist. eccl., 1. III, c. 1m; 
1. V,c. 1x, xxu1 ; cf. A. Holder, Alt-Celtischer Sprachschatz, 
t. 11, col. 66-67; sur l’île d’Iona, voir E. C. Trenholme, 
The story οἱ Iona, in-8°, Edinburgh, 1909. — * Adamnan, 


ÉCOSSE 


1896 


tudes et dans ces établissements conventuels que se 
préparèrent les vaillants apôtres des Pictes et des 
Anglo-Saxons. 

« Pour vaincre plus facilement le paganisme des 
Pictes, Columba n’hésita pas à se rendre dès l’abord 
auprès de leur roi, Brude. Celui-ci, comme Léogaire 
en Irlande, était entouré de druides, très opposés à 
l’action des missionnaires chrétiens. Mais, comme saint 
Patrice, Columba triompha par son ascendant et par 
ses miracles de leurs artifices magiques. Il réussit à 
convertir Brude; après quoi, le christianisme se pro- 
pagea plus facilement parmi ces rudes peuplades. 
Nous sommes peu renseignés sur les travaux de Co- 
lumba et deses auxiliaires chez les Pictes, mais nous 
pouvons supposer que la majeure partie des trente- 
quatre ans que dura la peregrinatio du saint fut em- 
ployée à des besognes d’apostolat. 

« En 574, Conall, roi des Scots de Dalriada, mourut. 
Son cousin Ædhan mac Gabhran lui succéda. Il fut 
sacré à Iona, des mains de saint Columba 9. A la 
différence d’un grand nombre d’abbés irlandais de la 
même époque, l’abbé d’Iona ne fut pas évêque. Il 
exerça cependant sur les églises et les monastères des 
pays voisins une juridiction comparable à celle d’un 
métropolitain. Cet état de choses surprenant existait 
encore en faveur de son successeur, du temps du 
vénérable Bède : 1,16, dit cet auteur, est régie par un 
abbé-prêtre, à la juridiction de qui toute la province, 
y compris les évêques, sont soumis par une disposi- 
tion insolite, ordine inusilalo. Cela est conforme à la 
condition du premier docteur de cette île, qui ne fut 
point évêque, mais seulement prêtre et moine ». 

« D’après Adamnan, le nom de saint Columba fut 
vénéré jusqu’en Espagne, en Gaule et au delà des 
Apennins, à Rome, « capitale de toutes les cités 1»; 
mais l'Angleterre lui doit une particulière reconnais- 
sance. Car ce furent les fils de Columba qui vinrent 
s'établir à Lindisfarne et, de là, se répandant parmi 
les Angles du nord, leur prêchèrent le christianisme, 
dont les progrès avaient été brusquement interrom- 
pus par la victoire du païen Penda sur Edwin en 633. 
A la suite de cet événement, Paulin, le représentant 
de la mission romaine, qui avait atteint York en 625 
et avait restauré cet antique siège épiscopal, fut 
obligé de fuir dans le Kent. Mais, sous le règne d’Os- 
wald (633-642), le pays se rouvrit aux entreprises 
apostoliques. Ce prince avait passé sa jeunesse en 
exil chez les Scots, chez ceux d’Irlande ou, plus pro- 
bablement, chez ceux de Dalriada ou à Iona τ". Il 
avait été baptisé par eux. Dès son avènement, il eut 
à cœur de restaurer la fot dans ses États et ce fut à 
Iona qu’il demanda de lui envoyer un évêque 15.» 

Lindisfarne nous entraïînerait hors des frontières 
d'Écosse, où l’œuvre accomplie par Columba et ses 
successeurs témoigne d’une activité vraiment sur- 
prenante. En 577, Columba assista au concile réuni à 
Drumceatt # par le roi Ædhan. Le poète biographe 
de Columba, Dallan Forgaill, dit que le saint fut 
accompagné par quarante prêtres, vingt évêques et, 
pour chanter des psaumes, cinquante diacres et 
trente écoliers. Le concile de Drumceatt aborda la 
question de la mise en liberté de Scannlan-More, 


Vita Columbæ, præf., 1, édit. Fowler, p. 6. — ? Cf. W.F, 
Skene, Celtic Scotland, t. τι, p. 61. — * Adamnan, Vita 
Columbæ, 1. I, e. 1, p. 10 ; 1. 1,6. ΧΧΧΎΙΠ, p. 50. — " Jbid., 
1. III, c. v, p. 134. — !'° Bède, Hist.eccl., 1. III, c. 1v, 
P. L., t. xcv, col. 122. — 1! Adamnan, Vita Colmbæ, 
1. III, 6. xx, p. 164-165. — 1" Bède, op. cit., 1. III, 
ce. πὶ ; cf. Dowden, Celtic Church in Scotland, p.157; J. N. 
Mackinlay, Celtic relations of saint Oswald of Northum- 
bria, dans Celtic review, 1909, t. v, p. 304-305, — 13 L, 
Gougaud, op. cit., Ὁ. 141-143. — τ Non loin du monastère 
de Derry. 


1897 


prince d’Ossory, retenu en prison parsuite de son refus 
d’acquitter le tribut consenti à un chef d'Irlande. Il 
fut question ensuite de l'indépendance du royaume 
de Dalriada, qui fut déclarée sur l’insistance de 
Columba. Mais ce fut principalement la question 
des privilèges des bardes qui le passionnait. Ceux-ci 
jouissaient de droits qu’ils exploitaient jusqu’à l’abus, 
notamment celui de se faire entretenir par leur tribu. 
Columba plaida leur cause et la gagna, mais il fallut 
consentir cependant une importante concession; le 
nombre des bardes fut limité et des règles leur furent 
imposées. Columba reçut en échange et par manière de 
remerciement un poème dédicacé, qui porte le nom 
d’Amra, qui ne fut rendu public qu'après sa mort. 
Columba était lui-même poète, mais c'était un poète 
en qui le rêve n’excluait pas l’action. Sous son im- 
pulsion, Iona était devenu une puissance comparable 
à ce que furent plus tard Cluny ou Cîteaux; centre 
d’une organisation ramifiée dont il est encore possible 
d’entrevoir l'étendue grâce aux indications données par 
Adamnan. Chez les Scots du royaume de Dalriada : 
1. Soroby, dans l’île de Tiree; 2. Elachnave, une des 
îles Garveloch; 3. Loch Columecille, en Skye; 4. l’île 
de Fladdachnain, au nord-est du Skye; 5. l’île de 
Trodda, au sud-est de la précédente; 6. Snizort 
(jadis Kilcolmkill), en Skye, où on prétend encore 
remarquer les ruines d’une vaste église; 7. Eilean 
Columcille, île à l’est du Skye; 8. Garien, dans la 
paroisse de Stornoway, en Lewis; il s’y trouvait une 
chapelle dédiée à saint Colm; 9. Εν, la péninsule de 
Ui, en Lewis; 10. l’île Saint-Colm, au Loch Erisort, 
en Lewis; 11. Bernera, petite île voisine de North 
Uist; 12. Kilcholmkill, en North Uist; 13. Kilcho- 
lambkille, en Benbecula; 14. Howmore, en South Uist ; 
15. Saint-Kilda; 16. Canna ; 17. Island Columbkill, 
au Loch Arkeg, Inverness-shire; 18. Killchallumkill, 
une chapelle à Appin, en face de Lismore ; 19. Kilcolm- 
killen Ardchattan; 20. Killcolmkill, aujourd’hui Mor- 
vern, en Argyleshire; 21. Killcollumkill, en Mull; 22. 
Columkille, sur la côte est de Mull; 23. Oransay, où 
saint Columba aborda pour la première fois en 
quittant l'Irlande :; 24. Kilcholmkill, sur la côte est 
de Islay; 25. Kilcholmkill, près du Loch Finlagan, 
1slay ; 26. Cove, à l’ouest du Loch Killisport; 27. Kil- 
columkill, à l’extrémité méridionale de Cantyre; 
28. Saint-Colomb’s, chapelle dans la paroisse de Ro- 
thesay, en Bute; 29 Kilmacolm (aujourd’hui Kilmal- 
colm), une paroisse en Rendrew; 30. Largs, en Ayr- 
shire *; 31. Kirkcolm, une paroisse dans le Wigtown; 
32. Saint-Columbo, chapelle à Caerlaverock, en Dum- 
fries. 

Chez les Pictes, on rencontre: 1. Burness, en Sanday, 
une des îles Orkney; 2. Hoy, une des Orkney; 
3. Saint-Combs, en Caithness; 4. Dirlet, en Caithness; 
5. Island Comb, sur la côte nord de Sutherland, appe- 
lée quelquefois l’île des Saints (Eilean-na-noimh); 
6. Killcolmkill, au Loch Brora, en Sutherland; 
7. Auldearn, en Nairn ὃ; 8. Pettie, en Inverness-shire: 
9. Kingussie, également en  Inverness-shire ἃ; 
10. Saint-Colm’s à Aird, en Banfishire; 11. Alvah, au 
nord-est de Banff; 12. Lonmay, en Aberdeenshire; 
13. Daviot; 14. Belhelvie et 15. Monycabo, aussi en 
Aberdeenshire ; 16. Cortachy, en Forfarshire; 17. Tan- 
nadyce, au sud-est du précédent; 18. Inchcolm, 
îlôt du Forth où Alexandre Ier érigea une chapelle 
en 1123 pourl’accomplissement d’un vœu. Il y trouva 
un ermite « consacré au service de saint Columba »; 
19. Dunkeld, dans le Perthshire, la fondation la plus 


1 L'ile d’'Oransay n’est séparée de Colonsay qu’à marée 
haute. — : On y tient encore au mois de juin la foire 
annuelle appelée Colm’s day. — * En juin, on y tient le 
St. Columba’s market. — + La foire annuelle se tient le jour 


DICT, D’ARCH. CHRÉT. 


ÉCOSSE 


1898 


importante de saint Columba parmi les Pictes du 
sud 5, 

Dans les dernières années de sa vie, Columba voulut 
revoir l'Irlande et séjourna plusieurs mois dans le 
monastère de Clonmacnois; sa réception prit une 
allure triomphale ‘. Quant à son pèlerinage à Rome, 
sa réception par saint Grégoire Ier et la présentation 
faite à ce pape de l’hymne Al{us prosator, il n’y man- 
que, pour être historiquement recevables, que d’avoir 
été rapportés par Adamnan; l'attestation contenue 
dans la Vie de saint Mochonna et dans les guides du 
Vatican du xvie siècle ne saurait être prise en consi- 
dération. 

Les derniers moments de Columba eurent une gran- 
deur patriarcale. Vers le mois de mai 597, il manifesta 
le désir de visiter la partie ouest de l’île d’Iona, mais 
il était exténué d'âge et de faiblesse; il fallut le placer 
sur un chariot attelé par des bœufs. Quand les moines 
l’eurent entouré, il leur dit : « Au mois d’avril, pen- 
dant les fêtes de Pâques, j'ai désiré retourner vers 
Dieu, mais il m'a accordé un répit, afin de ne pas 
attrister les solennités joyeuses par un deuil et 7᾽ αἱ 
pensé meilleur d'attendre qu’elles fussent terminées. » 
Il bénit l’île et ceux qui l’habitaient et rentra dans le 
monastère. Le samedi suivant, conduit par son fidèle 
Diarmaid, il alla bénir le grenier au grain. Au retour, 
il s'arrêta un moment et s’assit ; le vieux cheval blanc 
du monastère vint vers lui, frotta sa tête contre la 
poitrine de son maître et poussa quelques gémisse- 
ments. De cette petite éminence, on découvrait le 
monastère, Columba le bénit, puis il regagna sa cel- 
lule et se remit à la transcription d’un psautier; mais 
les forces lui manquaïient, il bénit ses frères assemblés 
autour de lui et leur donna quelques conseils suprêmes. 
A minuit, il vint jusqu’à l’oratoire, s’agenouilla au 
pled de l’autel, bénit les religieux et mourut dans les 
bras de Diarmaid, le 9 juin 597, à l'aurore. 

VI. SAINT KENTIGERN. — Le prestige de Columba 
avait été si grand que la vieecclésiastique de l'Écosse 
continua longtemps de graviter autour d’Iona. Ce- 
pendant l’évangélisation du pays avait suscité un 
autre apôtre dans la personne de saint Kentigern 
(514-603), contemporain de Columba. Le royaume de 
Cumbrie ou le Strat-clut s’étendait de la Clyde à la 
Derwent. On ἃ vu saint Ninian y prêcher l’évangile 
au début du ve siècle; depuis lors la foi chrétienne 
avait disparu et, vers la fin du vre siècle, saint Kenti- 
gern eut tout à faire pour ramener le christianisme 
dans ces contrées. L’apôtre de la Cumbrie n’a pas eu 
l’heureuse fortune d’inspirer à un biographe tel 
qu’'Adamnan le récit de ses actions. Il faut se satis- 
faire avec une Vie écrite par le moine Jocelyn de 
Furness et un fragment d’une autre Vie écrite par 
« clerc de saint Kentigern ? ». Il est malaisé de dire 
avec certitude ce qu’il en faut écarter et ce qu'on y 
doit retenir. La naissance de Kentigern, pour être 
royale, n’en est pas moins due à la faute d’une fille- 
mère; mais aussitôt le merveilleux intervient, cette 
malheureuse est jetée du haut d’un rocher sans le 
moindre inconvénient, livrée en pleine mer sur une 
barque que le flot rapporte mollement, afin de la faire 
instruire et baptiser avec son enfant par ce Servanus 
dont nous avons parlé déjà. L’anachronisme ne dé- 
passant pas un siècle entier, il n’y ἃ pas lieu de se 
montrer trop surpris, mais on peut l'être un peu plus 
en constatant que Jocelyn n’a pas songé à retoucher 
quelque Vie de Servanus pour y introduire l'épisode 
de Kentigern et sa mère Thenog, qui mène une vie 


de saint Columba. — * Cette liste a été dressée par Reeves, 
Life of St. Columba founder 0{ Hy, 1874, p.Lx sq.— " Adam- 
nan, Vita Columbeæ, 1. I, c. m1. —* Édité par Cosmo Innes, 
dans Registr. episc. Glasguensis, t. 1, p. LXXVIN-LXXXVI. 


IV. — 6Q 


1899 
de pénitence et reçoit l'honneur d’un culte public à 
Glasgow !. Le fils, parvenu à l’âge d'homme, tra- 
verse le Firth of Forth et s’établit à Cathares,aujour- 
d’hui Glasgow, où les disciples l'entourent bientôt; en 
540, il reçoit la consécration épiscopale d’un évêque 
venu d'Irlande pour la circonstance et, dès lors, com- 
mence son apostolat ?, contrarié par le prince Morcand. 
Cette persécution décide Kentigern ἃ 56 retirer à Mene- 
via, dans le pays de Galles. Entre temps, il prêchait 
en Cumbrie, où huit églises portent encore son nom. 
Pendant son séjour dans le pays de Galles, Kentigern 
fonda le monastère de Llanelwy, auquel il préposa, 
avant son départ, saint Asaph, dont il porta désormais 
le nom. D’après Jocelyn de Furness, saint Kentigern 
aurait compté sous son autorité, à Saint-Asaph, jusqu’à 
9635 religieux, dont 300 illettrés se livrant aux tra- 
vaux agricoles, 300 travaillant à l’intérieur du monas- 
tère et 365 autres voués à la laus perennis *. Ces 
chiffres sont des plus respectables; on pourrait les 
admettre néanmoins, si on ne se trouvait alors dans 
le cas d’accepter des chiffres analogues pour une mul- 
titude de monastères très rapprochés, et, dès lors, dans 
l'obligation de se demander d’où pouvaient venir 
ces foules de moines. 

Quand eut disparu Morcand, son successeur 
Rederech, surnommé Haël (en 573), rendit la liberté 
à la religion dans le Strat-clut; les chrétiens battirent 
les tenants du paganisme dans une rencontre à Ard- 
deryd, et Kentigern put revenir dans son pays natal 
et s'établit d’abord à Holdelm, aujourd’hui Hoddam, 
dans le Drumfriesshire. Sa prédication s’étendit aux 
Pictes de Galloway et au royaume des Pictes du sud. 
Ensuite il retourna à Glasgow, et, vers 584, il se ren- 
contra avec saint Columba. Tout ce que Jocelyn 
rapporte de cette entrevue appartient à la littérature 
dite d’édification. Kentigern mourut le 13 janvier 612. 
A partir de ce moment, l’ombre recouvre de nouveau 
l’histoire ecclésiastique de l'Écosse. 

Jona conserve son importance. Ce monastère, écrit 
le Vénérable Bède, conserva longtemps la prééminence 
sur la plus grande partie des monastères des Scots du 
nord, de ceux des Pictes et exerça le gouvernement 
de ceux qui les peuplaient. Les successeurs du grand 
abbé d’Iona ne négligèrent rien pour entretenir entre 
leurs mains cette prééminence, qui s’étendait non seu- 
lement sur les fondations monastiques, mais encore 
sur les centres ecclésiastiques, mais pareille succes- 
sion était bien lourde à conserver et bien difficile à faire 
accepter. Vers ce temps-là, éclatait la discussion si lon- 
gue et si âpre relative à la fixation de la fête de Pâques. 
Saint Augustin de Cantorbéry fût peut-être venu à 
bout d'imposer le comput romain, mais il mourut lui- 
même en 605. La controverse s’éternisa et arriva à 
l’état aigu, en 664, au concile de Wihtby; elle appar- 
tient surtout à l’histoire de l’Église d'Irlande (voir 
ce mot). Jona et Lindisfarne firent une longue résis- 
tance; à Iona la réforme ne s’opéra qu’en 716, la 
plupart des monastères dépendants d’Iona suivirent 
son exemple, mais des religieux s’obstinèrent à dé- 
fendre l’ancien comput, on les expulsa au delà des 
monts Grampians. 


1 Son église fut détruite à l’époque de la Réforme, mais 
le souvenir en subsiste dans le St. Enoch's square à Glas- 
gow. — ? Vita S. Kentigerni, ©. VIN, ΙΧ, x, édit. ΚΝ, F. 
Forbes, p. 335-340, note importante. —? Vita S. Kentigerni, 
€. xxv, édit. Forbes, Historians of Scotland, t. v, p. 78-79. 
— # Archæologia Cambrensis, 1858, p. 151; E. Hübner, 
Inscript. Britann. christianæ, t. 1 ; J. Romilly Allen, Early 
christian symbolism, 1887, p. 86-87; G. Langdon, The Chi- 
Rho monogram upon early christian monuments in Cornwall, 
dans Archæologia Cambrensis,1893, p. 101-102, pl. 1, n. 1. 
5 Archæological journal, 1847, t. αν, p. 303; E. Hübner, op. 
cit., n. 1; J. Romilly Allen, op. cil., p. 86; J. T. Blight, 
Churches οἱ West Cornwall, 1884, p. 43; Gentil. magazine, 


ÉCOSSE 


1900 


Tandis qu’on disputait avec acharnement, on se 
battait avec fureur. Paulin d’York avait baptisé le 
roi Edwin en 627; celui-ci était vaincu à Harthfeld, 
en 633, par Penda de Mercie et Cadwalla de Galles. 
Mais avec la victoire et le règne d’Oswald, la religion 
chrétienne fut de nouveau protégée. Oswald avait 
passé sa jeunesse et reçu le baptême parmi les Scots 
de Dalriada ou d’Iona. Dès son avènement, il s’adressa 
à Iona pour en obtenir un évêque, qui ne réussit pas; 
un autre fut envoyé à sa place; c'était saint Aidan de 
Lindisfarne, qui entreprit avec ardeur l’apostolat 
de la Northumbrie. C’est peut-être prendre un peu 
trop deliberté de faire entrer dans l’histoire de l’Église 
d'Écosse l’épiscopat de saint Aidan de Lindisfarne, 
et celui de saint Cuthbert de Durham. Cette Église 
végète et se morcelle autour des principaux monastères, 
qui absorbent la vie et semblent aspirer toutes ses for- 
ces vives; Iona résume l’histoire religieuse de la 
contrée et c’est en étudiant Iona que nous aurons 
l’occasion d’en parler. Sauf les listes abbatiales et les 
conflits occasionnés par la question pascale, nous ne 
rencontrons qu’un nommé Sedulius, episcopus Bri- 
tanniæ de genere Scotorum, qui assista au concile 
de Rome, sous Grégoire II, en 721. Ce n’est qu’au 
xIe siècle que l’histoire de l'Église écossaise retrouve 
un véritable intérêt. 

VII. ÉprGRAPHIE. — Les monuments du christia- 
nisme en Écosse sont rares et d'intérêt médiocre. 
Si quelques fidèles essaimèrent dans les parages de 
Dalriada ou parmi les Pictes, avant l’époque de la 
mission hypothétique de Palladius, nous n’en avons 
aucun souvenir monumental. Sans doute, on peut 
toujours espérer la trouvaille d’une épitaphe com- 
parable à celle de Pectorius d'Autun, mais il serait 
vraiment abusif d’en escompter la découverte. Quant 
aux édifices du culte, ce ne sont pas les oratoires en 
planches qui risquaient de laisser aucune trace. La 
construction de l’église de Candida Casa par saint 
Ninian présentait un premier exemple d’une église 
en pierre et, de celle-ci, il ne subsiste que le souvenir 
localisé à Whithern. Sa construction suivit de près, 
vraisemblablement, la retraite des légions romaines 
(en 410), et coïncida avec les invasions saxonnes, 
qui détruisirent plus qu’elles n’édifièrent. Quelques 
vestiges, simples épaves d’une civilisation romaine 
implantée en Bretagne, ont été signalés déjà (voir 
Dictionn., t.11, au mot BRETAGNE, col. 1158 sq.), nous 
n'avons pas à y revenir. Aux exemples de monogram- 
mes du Christ que nous avons rassemblés déjà et qui 
furent trouvés dans la Cornouaille, à Phillack ou Saint 
Felack, doyenné de Penwith#; à Saint-Just en 
Penwith, même doyenné 5; à Saint Helen’s Cha- 
pel 5, il faut ajouter celui de Southill, à trois milles 
nord-ouest de Callington, découvert en 1891 ,et deux 
autres monuments à Stoneykirk (Wigtonshire) dans 
le vieux cimetière de Kirkmadrine #. On ne possède 
que le dessin d’une troisième pierre de Stoneykirk, 
publié par A. Mitchell, mais le monument est détruit 
ou égaré. Ces trois chrismes de Stoneykirk sont d’ap- 
partenance nettement écossaise; de même que celui 
de Whithern, conservé dans les ruines de l’église de 


1862, τ. Χπι, p. 539; G. Langdon, op. cil., p. 102-103, pl. x, 
n. 3. — °J. T. Blight, Ancient crosses and antiquities of 
Cornwall, p. 61 ; E. Hübner, 0p. cit., n. 2; J. Romilly Allen, 
op. cil., p. 86; Lake, Parochial history of Cornwall, dans 
The archæological journal, 1847, t. 1V, p. 304; G. Langdon, 
op. cit., p. 103-104, pl. 1,n. 2; J. Buller, À statistical account 
of the parish of St. Just in Penwith, in-12, Penzance, 1842, 
p. 45.—7S.J, Wills, dans The Western weekly news, 24 oct. 
1891; Archæologia Cambrensis, 1891, p. 324 ; 1892, p. 172; 
1893, p. 105, pl. τι, n. 4. — * A. Mitchell, dans Proceedings 
of the Society of antiquaries of Scotland, t. 1x, p. 568; 
J. Stuart, Sculptured stones of Scotland, in-fol., 1856-1857, 
ἘΣ Di Δ 


1901 


Saint-Ninian, à Candida Casa’, et on peut en rap- 
procher celui de Penmachno (Cærnarvonshire) au 
pays de Galles ?. 

Ἢ ne saurait être question de dater, même d’une 
manière approximative, ces monuments. La distinc- 
tion tirée de la présence d’un texte latin ou d’un texte 
oghamique n’est plus applicable à des pierres qui ne 
portent qu’un monogramme tout seul. Ce n’est pas 
avec ces débris que nous pouvons songer à rien con- 
clure ni même à rien induire au sujet de la portion 
méridionale de l'Écosse à qui le voisinage de la Bre- 
tagne put valoir un certain rayonnement de la civi- 
lisation romaine. Quant à la portion la plus considé- 
rable de l'Écosse, elle échappa à cette influence et 
même à toute espèce d’apostolat chrétien. Nous 
n'avons du moins, en l’absence de tout document et de 
tout monument, aucune apparence de raison de 
croire le contraire. Néanmoins, lorsque le christia- 
nisme pénétra ces régions, il y trouva des procédés 
et des types décoratifs dont il adapta divers éléments à 
des productions artistiques sur métal et sur parchemin. 
l’investigation entreprise sur les monuments écos- 
sais ne peut porter que sur cinq cents spécimens 
environ, répandus dans les îles du littoral et sur la 
terre ferme. Dans ce nombre, les monuments pourvus 
d’un symbole, d’un signe qui justifie leur destination 
chrétienne, ne forment qu’une insignifiante minorité; 
en outre, ils se répartissent sur un espace très grand 
et sur une durée de plusieurs siècles; ce sont dès lors le 
plus souvent des témoinsisolésles uns des autres, comme 
ont dû l'être entre eux ceux qui les ont fabriqués. 

Les monuments chrétiens de l'Écosse se distinguent 
de ceux de l'Irlande et du pays de Galles par une par- 
ticularité fâcheuse; ils sont beaucoup plus rarement 
accompagnés d'inscriptions. Plusieurs sont pourvus 
d'inscriptions et de symboles suffisamment clairs 
pour autoriser un classement. Les inscriptions peu- 
vent être toutes rangées sous une quelconque des 
catégories suivantes : 1° en capitales romaines (latin); 
29 en oghams (celte); 3° bilingues en oghams et lettres 
latines (celte et latin) ; 4° en minuscules (celte ou latin); 
5° en capitales hiberno-saxonnes (celte ou latin); 
6° en runes (anglo-saxon ou scandinave). 

Les inscriptions en capitales romaines et en latin 
sont confinées dans la région romanisée, au sud du mur 
d’Antonin, avec peut-être une exception pour une 
inscription douteuse de Greenloaning. Les inscriptions 
en oghams, comprenant les bilingues, dans la région 
nord-est et dans les îles du nord, de Fife à Shetland. 
Les inscriptions en lettres minuscules et en capitales 
hiberno-saxonnes, dans les régions du nord et du 
centre (vers l’est). Les inscriptions en runes, au nord 
et à l’ouest, de Shetland au golfe de Solway. 

1° Capilales romaines. — Nous sommes ici en pays 
influencé par la civilisation romaine, ayant parlé sa 
langue, écrit son alphabet aussi bien en capitales 
qu’en minuscules. Même nous ne nous éloignons guère 
de Ja région où s’établit saint Ninian, à Whithern. 

A Whithern même, nous trouvons une stèle gros- 
Sièrement équarrie, inscrite sur une seule face * : 


TE Diom])INV(m) 
LAVDAMV(Ss) 
LATINVS 
ANNORVM 


. 2 A. Mitchell, op. cit., t. 1x, p. 578; J. Stuart, op. cit.,t.1t, 
pl:78.—2J. 0. Westwood, Lapidarium Walliæw, pl. 79, n. 1, 
175; Archæol. Cambr., 1863, p. 257 : J. Romilly Allen, op. cit, 
Ῥ. 87-90. —: J. Anderson, The early christian monuments of 
Scotland being (in substance) The Rhind lectures for 1892, 
formant l’Introduction de The early christian monuments of 
Scotland, a classified, illustrated, descriptive list of the monu- 
ments, with an analysis of their symbolism and ornamentaltion, 
publications de la Society of antiquaries of Scotland, Edin- 


ÉCOSSE 


1902 


2 XXXV ET 
FILIA SVA 
ANNI V 
IC SINVM 
FECERVNT 

10 NEPVS 

BARROVA 

DI 


« Nous te louons, Seigneur. Latinus, Âgé de 35 ans, et 
sa fille, âgée de 5 ans. En ce lieu les descendants de 
Barrovad leur ont élevé ce monument. » Cette épi- 
taphe est gravée avec soin, la langue n’est pas trop 
estropiée; cependant la date de la mort des défunts 
est omise, ainsi qu'il arrivait sur les épitaphes païennes ; 
la mention de l’âge se retrouve sur une épitaphe chré- 
tienne à Hayle (Cornouaille) et sur une autre à Laner- 
ἔν] (Galles); elle n’offre d’ailleurs rien de bien remar- 
quable. L'emploi de signum pour désigner la stèle 
est un souvenir ancien et le soin de faire connaître 
ceux qui élevèrent le monument l’est également. Tout 
ceci invite à reporter cette inscription à une époque 
reculée; on ἃ parlé du ve ou du vre siècle, c’est très 
vraisemblable #. La portion la plus remarquable est 
le début. Quoique la première ligne soit en pitoyable 
état, il est préférable de lire Dominu plutôt que 
Deu; car l’espace impose la restitution des lettres om. 
On se trouve ainsi devant une acclamation excep- 
tionnelle dans l’épigraphie chrétienne : 


Te Dominum laudamus. 


Il semble que nous nous trouvions en présence d’une 
réminiscence du Te Deum. Si cette hymne célèbre 
appartient à Nicétas, évêque de Remesiana, en Dacie, 
entre 392 et 414 environ, elle avait pu pénétrer jus- 
qu’en Écosse, de façon à être connue des descendants 
de Barrovad; en tout cas, on la trouve dans l’anti- 
phonaire de Bangor (680-681). 

A Kirkmadrine, dont la paroisse est aujourd’hui 
rattachée à Stoneykirk, se trouvait un très ancien 
cimetière contenant un groupe de trois monuments 
avec ses inscriptions en capitales et le monogramme 
du Christ; un d’eux est perdu; sur les deux autres 
on lit ceci ὃ (fig. 3907-3908) : 


A ET @ 


HIC IACENT 

SCI ET PRAE 
5 CIPVI SACER 

DOTES IDES 

VIVENTIVS 

ET MAVORIVS 


Cette pierre, et celle dont nous parlerons dans un 
instant, ont longtemps servi de bornes à l'entrée du 
cimetière ; depuis, elles ont été mises à l’abri sous un 
porche, contre le mur ouest de l’église, à l'extérieur, 
insuffisante protéction contre les intempéries. La stèle 
est en schiste très dur, elle mesure en hauteur 2 τὸ 02 
sur 0 πὶ 40 de large et 0 πὸ 10 d'épaisseur. Au sommet, le 
chrisme dans un cercle, surmonté de la formule A ET @, 
rare sous cette forme. Il faut remarquer la forme de 
la boucle du chrisme; ce n’est plus le rho grec, mais 
le r latin planté sur l'extrémité d’une haste; nous en 


burgh, 1903, t.r, p. xur; t. nt, p. 497, fig. 538-539; J. Rhys, 
dans The Academy, 5 sept. 1891. — *J. Rhys, dans The 
Academy, 5 septembre 1891, ἢ. 1009, p. 201. — 5 J. Stuart, 
Sculptured stones of Scotland, t. 11, pl. 71; Proceedings of 
the Sociely of antiquaries of Scotland, t. 1X, p. 568; t. XXxXN, 
p. 247; E. Hübner, Inscript. Britann. christ., p. 74, n. 205; 
J. Anderson, Scotland in early christian times, II° série, 1881, 
p. 254; J. Anderson, The early christ. monum., t. 1, p. XIV; 
t. ant, p. 495, fig. 532, 534. 


1903 


avons discuté la forme et l’origine (voir Diclionn., 
t. ur, au mot CHRISME). Le texte ne présente aucune 
difficulté; les lettres sont régulières, nettes d’aspect, 
profondément entaillées, une seule abréviation, de 
rares ligatures. L'épitaphe commémore trois évêques: 


3907-3908. — Stèles de Kirkmadrine. 


sancli el præcipui sacerdotes, le choix de ces trois 
termes le prouve. La lecture id est est dénuée de sens 
et de vraisemblance; il faut lire: Zdes, Viventius et 
Mavorius. 

La deuxième stèle mesure 2"14 de hauteur sur 
084 de largeur et 0 πὶ 07 d'épaisseur. Au sommet, 
le monogramme avec le chrisme, comme il vient d’être 
dit, mais l’état de la pierre ne permet pas de savoir 
si on lisait également α el w.L/inscription en capitales 
latines : (fig. 3908) : 


[Justu]S ET 
FLOREN 
TIVS 


Comme sur la stèle précédente, le monogramme fut 
gravé des deux côtés du monument, c’est du moins 
probable, mais la pierre ayant été amincie à la partie 
postérieure, on ne peut l’aflirmer. 

La troisième pierre, aujourd’hui disparue, nous est 
connue grâce à un croquis exécuté vers 1822. C’est une 
stèle du même type que les deux précédentes, éga- 
lement ornée du chrisme, au-dessous duquel on lisait ὃ: 


INITIVM 
ET FINIS 


ες Stuart, Sculptured stones of Scotland, t, τι. pl. 71; 
Proceedings of the Society of antiquaries of Scotland, t. 1x, 
p.578;t, xxx11, p. 149; E. Hübner, Inscr. Brilann. christ., 
p. 74, n. 206 ; J. Anderson, Scotland in early christian times, 
11e série, p, 255; J. Anderson, The early christian monu- 
ments, t.1,p. XV; t. ut, p.495, fig. 533, 535.— ? Proceedings 
of the Society of antiq. of Scotland, t. 1x, p. 569; J.Anderson, 
The early christ. monum., t. 1, p. Xv1; Romilly Allen, ibid., 
t. ut, p. 495, — 3 J, O. Westwood, Miniatures, p. 49, — 


ÉCOSSE 


1904 


Il est à remarquer que ces mêmes mots, qui ne sont 
que le développement de α w, se lisent sous ces lettres 
grecques dessinées de chaque côté de la tête du Christ, 
sur une miniature de la crucifixion d’un manuscrit de 
Durham, de la première moitié du vire siècle ὃ. Peut- 
être cette pierre, dont nous ne savons pas les dimen- 
sions, était-elle tout simplement la partie postérieure 
de la stèle de Justus et Florentius, sciée dans le sens 
de la hauteur. La paléographie des inscriptions et des 
monogrammes ne peut être appréciée que suivant leur 
rapport avec les monuments les plus rapprochés, ceux 
de la Gaule, et il est vraisemblable qu’on peut les 
rapporter au ve ou au vre siècle. 

Une autre pierre, moins ancienne, se trouve à la 
ferme de Knock, près de l'extrémité sud de Montreith 
Bay, entre la route de Glasserton à Monreith et le 
rivage de la mer. Ce monument, trouvé en 1882, est 
aujourd’hui au Museum of antiquities of Scotland, à 
Édimbourg#. Plaque de Ὁ πὶ 75 de hauteur et 0m37 
de large, portant une croix. 

C’est encore à Whithern que nous ramène une stèle 
de 1 » 20 de hauteur sur 0 πὶ 36 de largeur et environ 
Om 20 d’épaisseur. Au sommet, une croix pattée 
dans un double cercle, type fréquent parmi les plus 
anciennes croix irlandaises, avec cette particularité 


3909. — Borne à Whithern. 


D'après J. Anderson, Scotland in early chr. times, 
p. 252, fig. 146. 


qu’on ἃ eu soin de tracer la boucle de l’r sur la branche 
supérieure de la croix. Cette croix semble montée 
sur un piédouche; on lit ces mots " (fig. 3909) : 


LOC STI 
PETRI APV 
STOLI 


Locus sancli Petri apostoli. 


* Catalogue, I. B. 125. J. Romilly Allen, The early monum. 
of Scotland, t. 11, p. 496, fig. 536. — * A. Mitchell, dans 
Proceedings of the Soriety of antiquaries of Scotland, t. 1x, 
p. 252, 578; J. Anderson, Scotland in early christian times, 
116 série, p. 252, fig. 146; J. Anderson, The early christian 
monuments, t. 1, p. XVI; J.Romilly Allen, ibid., t. 11,p.496, 
fig. 537 ; E. Hübner, Inscript. Britann. christ., p. 75,n. 207; 
J. Stuart, Sculptured stones οἱ Scotland, 1856-1857, t. τὶ, 
pl. LXXVIN, 


1905 


Le type des lettres est bien postérieur à celui des 
inscriptions déjà rencontrées à Whithern. Il y ἃ tout 
lieu de croire que cette croix servait à marquer les 
limites d’un domaine monastique ou ecclésiastique 
placé sous le vocable de saint Pierre. 

Dans la paroisse de Kirkliston, à environ six milles 
d'Édimbourg :, se voit un bloc de pierre mesurant 
1 » 20 de hauteur sur 1 " 20 de largeur et 0 πὶ 72 
d'épaisseur, portant sur une de ses faces une inscrip- 


3910. --- Le Cat-Stone, à Kirkliston. 
D’après J. Anderson, Scotland, p. 248, fig. 144. 


tion tracée sur quatre lignes en larges capitales ?. 
Ce monument, connu sous le nom de Cat-Stone, ἃ 
acquis quelque célébrité par suite d’un essai d’identi- 
fication ὁ en vue d’en faire la tombe de l’aïeul de 
Hengist et Horsa (fig. 3910) : 


IN OC TV 
MVLO IACIT 
VETTA Flilius] 
VICTI 


Pas de séparation entre les mots, lettres bien et 
profondément gravées, une seule ligature. 

A Whithope, situé à environ un demi-mille de 
Yarrow Kirk (Selkirkshire), fut trouvée, au début du 
x1xe siècle, une table de pierre de forme irrégulière, 
mesurant 1 "59 de hauteur sur 1 " 20 de largeur, 
portant sur une face une inscription de six lignes, dont 


1 Près du confluent du Gogar et de l’Almond.-— ? Pro- 
ceedings of the Society of antiquaries of Scotland, t. 1v, 
p: 119; J. Anderson, Scotland in early christian times, 
Ile série, p. 248, fig. 144; E. Hübner, Inscript. Britann. 
christ, p. 76, n. 211; J. Anderson, The early christian 
monuments, t. 1, p. XVII; t. ΠΙ, p. 426-427. — 3 J, Y. 
Simpson, dans Proceedings of Society of antiq. of Scotland, 
t. av, p. 119 165; Stephen, Runic monuments, t. 1, p. 59. 
—# Proceedings of the Society of antiq. of Scotland, t, τι, 
p. 484; t. τν, p. 134, 524, 538; J. Anderson, Scotland in 
early christian times, 11" série, p. 251, fig. 145; E. Hübner, 
Inscript. Britann. christ, p. 75, n. 209; J. Rhys, dans The 


ÉCOSSE 


1906 


la lecture maintes fois tentée paraît pouvoir être la 
suivante ὁ: 

HIC MEMOR IACET | 

VLO INI NI PRINCI 

PEI να! 

MNOCENI HIC IACENT 
IN TVMVLO dVO FILII 
LIBERALI 


Hic memor jacet i[n {umulo.. principe{s]|…udi [Du-| 
mnoceni. Hic jacent in tumulo duo filii liberali. L’écri- 
ture est des plus médiocres; outre le c de forme carrée, 
le d minuscule et la forme de R, dont la queue est rele- 
vée horizontalement, invitent à placer cette inscription 
vers le vire siècle. 

À Over Kirkhope, sur la rive droite de l’Ettrick, se 
trouve l'emplacement d’une chapelle ancienne. On y 
a rencontré une sorte de longue fiche en pierre mesu- 
rant 1 πὶ 20 de hauteur sur 0 πὶ 32 de largeur et 0 π 11 
d'épaisseur; à la partie supérieure, se voit un orant, 
sur la poitrine duquel une croix est profondément 
incisée δ, Près de la tête, une autre croix, et plus 
haut, à droite, dans un petit cartouche, les lettres P P. 

20 Oghamiques. — On ne rencontre, parmi les monu- 
ments écossais, des inscriptions oghamiques que du 
type le plus récent, sauf à Auquhollie, en Kincardi- 
neshire ‘; celle de Newton Stone appartient déjà 
au type postérieur 7. Ce sont deux pierres dressées 
debout, sans autre indice ou symbole que l'inscription 
même. La pierre oghamique de Scoonie, près du rivage 
nord du Firth of Forth, nous montre un éléphant, 
un homme à cheval chassant le cerf avec son chien, 
deux autres chasseurs et un chien *; du côté opposé, 
une croix et des entrelacs. L'inscription a été tracée 
après que la pierre était sculptée. Quelques autres 
inscriptions oghamiques appartiennent à des monu- 
ments d'époque chrétienne. Le Amra Columcille, un 
hymne en l'honneur de saint Columba, attribué au 
barde Dallan Forgaill, et dont nous avons déjà parlé, 
célèbre entre autres mérites du saint son habileté à 
lire les écritures cryptographiques. Toutefois, aucune 
de ces inscriptions oghamiques écossaises n'étant 
antérieure à la fin du 1xe siècle, nous n’avons pas à 
nous en occuper plus longuement. 

39 Bilingues. — Un seul monument de cette caté- 
gorie a été signalé en Écosse, c’est celui de Newton 
Stone (Aberdeenshire), qui a jusqu’à ce jour défié 
tout essai raisonnable d'explication *. Ils’y voit une 
inscription oghamique et une autre alphabétique. 
Celle-ci est-elle en latin et en caractères romains ? 
On peut le croire; quant à la déchiffrer, c’est une 
autre affaire. Quoi qu’il en soit, on peut rapprocher 
cette inscription de quelques-unes qui se lisent sur 
les monuments de Galles et de Cornouailles. 

49 Minuscules. — Deux exemples seulement. À 
Brechin, conservé aujourd’hui dans la chapelle de 
Alolbar, un fragment de pierre ayant fait partie d'une 
croix, figurant la Vierge et son divin Fils avec l'in- 
scription 1° : ai 

-S - maria - ΠΊΓ - Xpi 

Sancta Maria, mater Chrisli. 


Academy, 29 août 1891; J. Anderson, The early christian 
monuments, t. 1, p. XVI; t. 11, p. 432, fig. 452 a, b.— 
ὁ Proceedings of the Society of antiq. of Scotland, t. xx, 


p. 334. — ‘ J. Anderson, The early christ. monum., ἔς p.XX; 
Romilly Allen, op. cit., t. 111, p. 204, fig. 218, 219. — *Jbid., 


t.1,p. xx; t. τα, p. 197, fig. 214, 215.— " Ibid., t. 1, p. XX; 
t. mx, p. 347, fig. 360. — * Jbid., t. 111, p. 198, fig. 214, 215; 
Southesk, dans Proceedings οἱ the Society of antiq. of Scot- 
land, t. xvux, p. 180 ; J. Rhys, dans même revue, t. XXVI, 
p. 263; Southesk, Origins of Pictish symbolism, p. 55. — 
J, Anderson, The early christ. monum., t. 1, p. XX; t. I, 
p. 250, fig. 261; J. Stuart, op. cit., t. 1, pl. 138. 


1907 


A Papa Stronsay, une petite pierre portant sim- 
plement ces trois lettres dne, surmontées d’un trait 
horizontal. 

Deux autres inscriptions en caractères minuscules 
proviennent de Fordoun (Kincardineshire) et de 
Saint-Vigeans (Forfarshire), mais celles-ci ne sont 
plus en latin. L'inscription de Fordoun se lit sur la 
face d’une large table de pierre ayant servi de croix 
et ornée d’entrelacs, de symboles et de chasseurs. Elle 
se compose simplement de sept ou huit lettres en 
partie effacées, en sorte que la lecture est douteuse, 
mais il est certain que ce sont des minuscules. 

A Saint-Vigeans, c’est une pierre rectangulaire, 
moulurée et sculptée, avec au revers une croix cel- 
tique et l’accompagnement inévitable d’entrelacs 
et d'animaux stylisés 1. L'inscription se compose de 
quatre lignes offrant des mots qui évoquent probable- 
ment des noms propres : 


droften :- 
ipeuoret 
ettfor 

cul 


On peut lire : Drost, Eripe, Vorelelt, Forcus, qui 
rappellent quatre noms de la liste royale des Pictes : 
Drost, Erp, Feredeth et Fergus. 

Enfin on rencontre à Iona quelques inscriptions 
du type irlandais en caractères minuscules; elle sont 
rédigées en gaëlique et non en latin. Une de ces pierres 
porte l'inscription 


+ or do maelfataric 


attribuée à Maelpatrick O’Banain, dont la mort est 
rappelée dans les Annales des quatre maïtres, en 
1174. Une autre inscription sur une croix porte : 


or ar anmin eogain 
Priez pour l’âme de Eogain, 


formule qui se lit sur d’autres pierres; mais le nom 
propre est devenu indéchiftrable. 

5° Capitales hiberno-saxonnes. — L’'Écosse ne pos- 
sède aucun manuscrit de cette époque, mais des in- 
scriptions du type d'écriture hiberno-saxon, tel qu’on 
l’a pu établir d’après le Book of Lindisfarne et quel- 
ques manuscrits irlandais, furent rencontrées à Leth- 
nott en Forfarshire et à Tarbat en Ross-shire. Ce 
ne sont, à dire vrai, que des fragments. Le premier 
fut trouvé sous le pavement de l’église de Lethnott; 
il semble avoir formé l’extrémité supérieure d’une 
croix brisée au point de jonction des bras?. Au revers, 
trois lignes, la première en partie coupée et effacée : 


FILII 
MEdICII 


Il semble possible, d’après la comparaison avec les 
manuscrits, de rapporter cette inscription au début 
du vire siècle. 

L'inscription de Tarbat fut découverte à Inver- 
gordon Castle par J. Romilly Allen, en 1890. Ce n’est 
qu'un fragment et qui donne sujet de regretter le 
monument entier, qui a dû être de dimensions consi- 
dérables. On voit l’amorce d’une croix celtique et le 
début d’une inscription * : 


IN NOMI 
NE IhUXRI 
CRUX XRI 
INCOMM 


? W. Duke, Notice of the fabric of St.Vigeans church, dans 
Proceedings of the Soc. of ant, of Scotland, t. 1X, p. 481; J. 
Anderson, The early christian monuments, t. 111, p. 235, sq., 
fig. 250 a, b. — ὃ H. Morrison, dans Proceedings οἱ 
the Soc. of ant. of Scotl., τ. x1x, p. 315; J. Anderson, The 


ÉCOSSE 


1908 


5 EMORAT 
IONE REO 
Il 
… EQIESC 


In nomine Jhesu Christi, crux Christi, in commemo- 
ralione ReofteJtii req(u)iese[it]. 

L'église de Tarbat était dédiée à saint Colman et la 
paroisse comprenait à l’origine celle de Fearn, où 
était situé le monastère de Nova Ferna. On a suggéré 
la lecture Reofelii pour les lignes 6 et 7; il s'agirait 
d’un certain Rheotaide ou Reothaiïde, dont les Annales 
d’Ulster commémorent le décès en 762 et les Annales 
de Tigernach en 763. Toutes deux l’appellent Ab(bas} 
Ferna, mais il s’agit de Ferus en Irlande et l’identi- 
fication est des plus douteuses. 

60 Runes. — L'écriture runique employée en Écosse 
est celle de la Scandinavie (anciennes runes de Suède et 
de Norvège) avec quelques particularités locales. 


3911. 
D'après J. 


— Inscription runique de Kilbar. 
Anderson, Scotland, p. 229, fig. 137-138. 


Quelques fragments ont été trouvés dans les Shet- 
land ; le plus complet, à Cunningsburgh, porte distinc- 
tement la formule scandinave : « … a élevé cette pierre 
à son père ». 

A Thurso, église Saint-Pierre, en 1896, des démo- 
litions et excavations mirent au jour deuxtombeaux 
en pierre contenant des squelettes ; l’un d’eux avait 
au sommet une croix, dont la hampe portait une in- 
scription en runes, les lettres mesurant 0 "07 ou 
0m08 de hauteur ὁ : [ge]RTHI VBIRLAK THITA AFT 
IKVLB FOTHVR SIN +. 

La cassure de la partie inférieure a emporté le nom 
de celui qui a déposé celle (croix) sur son père Ingulf. 
La formule est usuelle pour commémorer un défunt. 
Toutefois il est nécessaire de remarquer que la croix 


early christ. monum., t.1, p. XXVI1; nt, p. 263, fig. 272 α b. 
- 9. Anderson, op. cil., t. 1, p. ΧΧναῖ; €. 117, p. 94, fig. 96, 
96 a. — 4 Proceedings of the Sociely of antiq. of Scotland, 
τ. xxx1, p. 293 ; J. Anderson, op. cil., t. 1, p. XXVIT; ἴ, τῇ, 
p. 37, fig. 33. 


PPT TS CR 


1909 


fut trouvée couchée le long de la partie supérieure 
"du cercueil et c’est ce qu’aura voulu exprimer le mot 
a déposé, employé au lieu de a érigé. La date du monu- 
ment est ancienne, mais il semble impossible de don- 
ner une précision. 

A Saint-Marnack, dans l’île d’Inchmarnock, un 
débris de croix avec ces mots : « Croix érigée (à ou 
par) Guthleif 1.» 


KRVS : TRINE: GVTALE (if.) 


Il n’existe qu’un seul monument complet avec in- 
scription runique du type scandinave en Écosse; c’est 
dans le cimetière de Kilbar, île de Barra, et aujourd’hui 
au National Museum of anliquilies of Scotland à 
Édimbourg (catal. 1 B. 102). Table de pierre mesu- 
rant 1" 31 de hauteur sur 0 πι 37 de largeur et 
0 π 30 d'épaisseur. La face principale porte une 
croix avec entrelacs, la face postérieure cette in- 
scription ὁ (fig. 3911) : 


VR. ThVR. KIRTRV: STANIR: 
RISKVRS : S(ie) (K)RISTR: 


Ur et Thur ont élevé celle pierre à Rashur. Christ, 
reçois son âme. 

Un groupe d'inscriptions en runes anglaises seren- 
contre au nord de l'Angleterre; plusieurs d’entre elles 
peuvent être plus anciennes que celles d'Écosse. A ce 
groupe appartiennent probablement les inscriptions 
fragmentaires de cinq ou six lettres chacune, gravées 
sur des croix de pierre, trouvées à Saint-Ninian’s Cave, 
Glasserton et dansle cimetière du prieuré de Whithern, 
Parmi les monuments de la Northumbrie portant des 
inscriptions en runes anglaises, la croix de Bewcastle 
est remarquable pour son étroite ressemblance avec 
la croix de Ruthwell en Écosse. 

7e Croix de Ruthwell. — Cette croix de Ruthwell, 
en Écosse, est un monument unique en son genre, 
quelque chose comme la stèle de Hsi-nang-fu (voir 
Dictionn., t. 111, au mot CHINE); elle nous a conservé 
un texte seul connu d’un poème religieux dans 
le vieux dialecte de North-Anglie. Ce n’est pas un 
monument funéraire, mais un monument ecclésias- 
tique, érigé, sculpté et gravé dans un but de dévo- 
tion. 

Ruthwell est située au nord du golfe de Solway, 
entre Annan et Dumfries. La croix demeura debout 
dans le cimetière de Ruthwell jusqu’en 1642; elle 
s’écroula alors et se brisa en plusieurs morceaux ὃ; 
les débris furent recueillis à l’intérieur de l’église pa- 
roissiale jusque peu après 1772. A cette date, l’église 
eut à subir des réparations et les restes de la croix 
reprirent le chemin du cimetière; enfin, en 1802, elle 
fut érigée de nouveau, dans le jardin de l’ancienne 
manse, par le ministre et, en 1887, on a construit 
spécialement pour l’abriter une petite abside dans 
l’église de Ruthwell. Cette croix est faite de pierre 


τα, F. Black, dans Proceedings of the Society of antiquaries 
of Scotland, t. xxIV, p. 438; J. K. Hewison, Bute in the 
olden time, in-4°, Edinburgh, 1893-1895, t. 1, p. 134; 
J. Anderson, op. cil., t. 1, Ὁ. XXVIL; t. 111, ἢ. 413, fig. 432. 
— ? Proceedings, t. XV, p. 33; J. Anderson, op. cil., t. 1, 
p. χχυπῖ; t. π|, p. 115, fig. 118, 118 a. — * Ou pour mieux 
dire, on la renversa comme un monument d’idolâtrie et 
Pennant en vit les débris dans l’église, gisant près de l’an- 
cien maître-autel. Le croisement de la croix qui couronne 
le monument fut retrouvé en creusant une tombe. — # J, 
Stuart, Sculptured stones of Scotland, t. τι, pl. XIX, XX; 
α. Stephens, Old Northern runie monuments, t. 1, Ὁ. 405-448; 
α. Stephens, The Ruthwell cross, Northumbria, from about 
A. D. 680, with its runic verses by Caedmon and Caedmon’s 
complete Cross-Lay : the Holy Rood, a Dream ; from a South 
English transcript of the Xth century with translation, com- 
ments, elc., in-fol., London, 1867; J. Anderson, Scotland 


ÉCOSSE 


1910 


rouge et mesure les dimensions suivantes (fig. 3912) : 


hauteur de la base 1#10 
hauteur du fût 3515 
hauteur du croisement 0580 
hauteur totale 5205 
largeur de la base 0266 
largeur du fût à la base 0553 
largeur du fût au sommet 0532 
largeur du croisement 0292 
largeur du bras supérieur 0m22 
épaisseur de la base 0545 
épaisseur du fût au sommet (0®22 
épaisseur du fût à la base 0045 


La croix, le fût et la base sont sculptés sur leurs 
quatre faces. Sur les faces larges, des panneaux; 
sur les faces étroites, des arabesques, et la bordure 
servant de cadre est couverte d'inscriptions en capi- 
tales saxonnes et en runes anglaises, relatives aux 
sujets représentés #. 

Face principale. — Dix panneaux : au sommet dela 
croix, un homme et un oiseau, peut-être saint Jean 
et l’aigle; bras gauche, un poisson; bras droit, un 
cygne; branche inférieure, un archer agenouillé 
lançant une flèche; médaillon central, un triangle. 
Autour du bras supérieur se développe cette inscrip- 
tion en capitales saxonnes (Joan., 1, 1) : 


IN PRINCIPIO ERAT VERBVM 


* Autour du bras gauche : inscription eflacée. 

Autour du panneau supérieur du fût, inscription 
effacée, à l'exception d’une seule rune. La scène repré- 
sente la Visitation. 

Autour du panneau suivant, Madeleine oint les 
pieds de Jésus; inscription en capitales saxonnes, 
commençant à l’angle supérieur gauche (Luc, vi, 
37-38) : 

+ ATTVLIT ALABASTRVM 

VNGVENTI ET STANS 

RETROSECVS PEDES 

EIVS LACRIMIS COEPIT 
9 RIGARE PEDES EIVS ET 

CAPILLIS CAPITIS 

SVI TERGEB* 


Autour du panneau suivant, Jésus guérissant l’aveu- 
gle-né; inscription en capitales saxonnes, commençant 
à l’angle supérieur gauche (Joa., ΙΧ, 1) : 


ET PRAETERIENS VIDIT 
HOMINEM COECVM 
ANATIBITATE ET SANAVIT 
EVM AB INFIRMITATE 


Autour du panneau inférieur, l’'Annonciation, cette 
inscription en capitales saxonnes (Luc, 1, 28) : 


+ INGRESSVS ANGELVS 


Revers.— Divisions symétriques à celles de la face 


in early christian times, 115 série, p. 233 sq., fig. 140-143 ; 
Vetusta monumenta, t. 11, pl. Liv, LV; Kemble, dans The 
archæologia, t. xxvIm, p. 327; t. xxx, p. 31; M. Stokes, 
Early christian art in Ireland, London, 1588 p. 124 sq.; 
Report of the royal Society of Northern antiquaries, 1836, 
p. 87; Mémoires de la Sociélé royale des antiquaires du 
Nord, 1882-1883, p. 348; Archæologia Scotica, t. IV, p. 313; 
Archæologia Æliana, 1856, t. 1, p. 167; Zupitza, Alt und 
Müittelenglisches Ubungsbuch, Wien, 1881; P. F. A. Ham- 
merich, Aelteste christliche Epik der Angelsachsen, Deutschen 
und Nordländer, in-S°, Gutersloh, 1874; F. X. Kraus, 
Geschichte der christliches Kunst, in-S°, Fribourg, 1895, 
t. 1, p. 613, fig. 479; J. Anderson, The early christ. mon., t.x, 
p. ΧΧΙΧ-ΧΧΧΙ; J. Romilly Allen, ibid., t. xx, p. 442-448; 
H. Rousseau, dans Annales de la Soc. d’arch. de Bruxelles, 
1902, τ. xvr, p. 1,2; L. Cloquet, La Ruthwell Cross, dans 
Revue de l'art chrétien, 1903, 4* série, t. XIV, p. 56-57. 


1911 


principale. Les branches de la croix ont reçu des 
sculptures modernes pour remplacer celles qui avaient 
disparu ; il n’y a pas lieu de s’en occuper. Sur la branche 
inférieure, deux figures affrontées; celle de droite tient 
un livre. 


Sur le panneau supérieur du fût est représenté saint 


El 

ΕΞ 

Ξ| 

Ξ 

- ΓΞ 
=] 

ca 


= ἘΠ} 
τ INCRESYSANÇENS 


ÉCOSSE 


1912 


A la 2e ligne, remarquer le mot serlo qui appartient 
à la ligne 5. 

Le troisième panneau s'inspire d’une scène de la 
Vie de saint Antoine par saint Jérôme; on y voit saint 
Paul de Thèbes et saint Antoine rompant une miche 
de pain; autour, on lit une inscription en capitales 


3912. — Croix de Ruthwell. 
D'après J. Anderson, Scotland in early christ. times, p. 234, fig. 140-143. 


Jean-Baptiste, les pieds posés sur deux globes et 
l'agneau de Dieu entre ses bras; sur le côté gauche 
et à la partie inférieure de ce panneau, on lit en capi- 
tales saxonnes : 

ADORAMVS 


Le panneau suivant montre le Christ porté sur 
deux dragons à têle de porcs, réminiscence d’un évan- 
gile apocryphe et, en effet, le texte en capitales 
saxonnes, commençant à l’angle gauche supérieur, est 
emprunté à l’'évangile apocryphe de la Nativité : 


+ IHS XPS IVDEX 
AEQUITATIS SERTO 
SALVATOREM MVNDI 
BESTIAE ET DRACONES 

5 COGNOVERVNT IN DElserlo] 


saxonnes commençant dans l’angle gauche supérieur : 


+ SCS PAVLVS ET 
ANTONIVS EREMITAE 
FREGERVNT PANEM 
IN DESERTO 


Le dernier panneau représente la fuite en Égypte 
avec cette inscription en capitales saxonnes : 


MARIA ET IOSEPHVS 


Les personnages sont nimbés et le Christ, sur le 
deuxième panneau, porte le nimbe crucifère. La paléo- 
graphie des inscriptions rappelle certains aspects de 
celle qui se voit sur le cercueil de saint Cuthbert. 

Laléral droit. — Aucune sculpture à la base. Le fût 
est divisé en deux panneaux, portant une arabesque 


1913 , 


de feuillages où se jouent des quadrupèdes et des oi- 
seaux picorant les fruits. Le long du côté droit verti- 
cal du panneau supérieur, on lit en runes anglaises : 
Dagisgai. 

Latéral gauche. — Même décoration, traces de feuil- 
lages sur la base. 

Une longue inscription runique anglo-saxonne se 
développe sur les plates-bandes qui servent d’encadre- 
ment à ces arabesques. Après avoir longtemps défié 
la sagacité des savants, ce texte s’est laissé pénétrer 
par M. J. M. Kemble, en 1840. C’est une partie d’un 
poème dont on ne connaissait aucun autre exemplaire ; 
la langue est anglo-saxonne et le dialecte celui de 
North Anglie. Ce poème de Holy Rood a pour sujet 
la crucifixion et il a bien des motifs pour retenir 
notre attention. Avant d’avoir la signification véri- 
table aujourd’hui démontrée, le texte avait été lu par 
un érudit, qui y reconnut des runes scandinaves 
et un dialecte des mêmes parages. De cette remarque 
ingénieuse suivie d’une transcription généralement 
correcte, mais faute de séparation entre les mots, 
l'interprète imagina tout ce qu’il voulut et il s’en tint 
à une formule d’oblation de fonts baptismaux pe- 
sant onze livres, avec tous les ornements indispen- 
sables par la volonté des Pères Therfusiens, par ma- 
nière d’expiation pour la dévastation des campagnes 
et le vol de trente vaches dans la vallée de Ashlafar. 
Il fallut attendre la démonstration rigoureuse faite 
par Kemble de l’origine anglo-saxonne des runes, de 
la construction rythmique; il rétablit la lecture, qui 
offrait une description poétique de la passion du 
Christ et le récit de cette tragédie fameuse par la croix 
personnifiée. Les quatre colonnes verticales de runes 
se suivent avec des intervalles entre les textes de 
chacune d’elles par suite de parties dégradées du mo- 
nument. Depuis lors, une découverte faite à Verceil 
d'un manuscrit runique a mis en possession d’une 
série d’homélies et de poèmes religieux et a permis 
de rencontrer une version de ce poème permettant 
d'identifier les passages conservés sans difficulté. 

Voici la traduction de ces divers passages, dont la 
transcription en runes intéresserait médiocrement, 
croyons-nous; cette traduction de Kemble ne me 
paraît pas pouvoir être utilement traduite. 

Première colonne de runes : 


Prepared himself God Almighty, 
When he would the cross ascend 
Courageous before all men : 
Bow [durst not I] 


Deuxième colonne de runes : 


I raised the mighty King, 
Heaven’s great Lord; 

Fall down I dared not — 
They reviled us two 

Both together. 

I with blood stained 

Poured from [the man's side] 


Ici l'inscription est effacée et il faut, pour trouver 
la suite, se reporter au sommet de la 
Troisième colonne de runes : 


Christ was on the Rood. 

Lo ! thither hastening 

From afar came 

Nobles to him in misery — 

I that all beheld: 

I was with the wound of sorrow 
Stricken — 


1 D. H. Haig, dans Archæologia Æliana, nouv. série, 
t. ας p. 173. — ? Stephens, Runic monuments of Scandinavia 
and England, t. 1, p. 411. 


ÉCOSSE 


1914 


Quatrième colonne de runes : 


With shafts all wounded 

They laid him down limb-weary — 
They stood by him at his corpse’s head 
Beholding [the Lord] of Heaven. 


Longtemps après cette tentative de déchiffrement, 
Kemble feuilletait un livre intitulé : Appendiz B to 
Report on Rymer's fœdera par C. Parton Cooper, 
lorsque son regard fut attiré par les lignes inégales 
d’un poème anglo-saxon qui, comparaison faite, se 
trouva identique avec celui gravé sur la croix de 
Ruthwell. Leur présence dans un livre dont le titre 
ne les promettait guère expliqua comment ces vers 
s’y trouvaient transcrits. C'était en 1823, au cours d’un 
voyage littéraire en Italie, qu’un sieur Blume avait 
rencontré, dans l’ancienne bibliothèque de Verceil, 
un manuscrit en parchemin en dialecte de Wessex, 
du xe siècle. On en fit copier le contenu, mais avant 
que la copie fût prête à être publiée, la Commission 
chargée de ce soin avait doucement expiré et, long- 
temps après, cette copie s'était logée quelque part 
dans un livre intitulé Appendix B, où, parmi d’autres 
pièces, se trouvait un poème de 314 vers intitulé : 
The dream of the holy rood, Tout ceci était curieux : 
ce qui devenait important, c'était la présence de 
ce poème sur un monument public, la croix de 
Ruthwell, et la lecture sur cette croix du nom de 
l’auteur : 


CAEDMON ME FAVŒThO 


C'était ce qu'avait pressenti un érudit peu connu, 
D. H. Haïg 1, qui conjecturait que le monument 
avait été élevé dans la deuxième moitié du vire siècle, 
vers 665, à une époque où personne en Angleterre 
ne pouvait mériter le nom de poète, capable d’une 
composition telle que celle qu’on vient de lire, autre 
que Caedmon. Cette supposition hardie s’est trouvée 
vérifiée par la lecture du nom de l’immortel barde *. 
Celui-ci mourut vers 680. * 

VIII. SYMBOLISME DES MONUMENTS. — Les monu- 
ments sculptés de l'Écosse offrent une série ornemen- 
tale d’un intérêt restreint. Nous en avons dit quel- 
chose déjà en parlant de l’art celtique (voir ce mot); 
ici, nous pouvons apporter un peu plus de précision. 
Il semblerait presque abusif de parler d’art à propos 
de pierres sculptées ou, pour mieux dire, entaillées ; 
non que la maladresse y soit telle qu’on la rencontre en 
Gaule à l’époque mérovingienne, mais, exception 
faite pour quelques animaux campés avec vigueur et 
observation (encore que toujours figurés de profil), 
on ne rencontre que des combinaisons de lignes géomé- 
triques. Le charme qui se dégage de combinaisons 
semblables dans les manuscrits celtiques ou anglo- 
saxons tient au chatoiement de la couleur, à la con- 
servation des ors, à la minutie des détails; il va sans 
dire que tout ceci manque sur les pierres rudement 
ravinées par un ciseau malhabile. Jusque dans ces 
ouvrages d’une exécution maladroite et d’une ima- 
gination appauvrie, on peut saisir l'influence indigène 
et l'influence romaine, celle-ci restreinte à la région 
située au sud du mur d’Antonin, dans les limites de 
laquelle s’est exercée l'influence particulière de saint 
Ninian. Elle se réduit à des variations sur un thème 
unique : la croix. Tout essai de classement est rendu 
impossible par l'adoption même de l’ornement géo- 
métrique. Tandis que, dans les catacombes, sur les 
sarcophages, parmi les mosaïques, on ressaisit une 
inspiration plus ou moins fidèlement transmise et 
interprétée, lorsqu'il s’agit de lignes droites, de lignes 
brisées, d’angles et de segments de cercle, les com- 
binaisons sont indéfinies. L'inventaire dressé par 


1915 


J. Romilly Allen : est, avec ses illustrations, le 
recueil d’information le plus complet, le plus coûteux 
et le plus inabordable, ce qui revient à retirer d’une 
main à la science le présent qu’on lui fait d’une autre 
main. Il ne faut donc pas songer à faire ici plus et mieux 
qu'un inventaire incomplet et sommaire ©. De plus, 
un bon nombre de monuments n’offrent aucun indice 
qui permette de les rattacher au symbolisme chré- 
tien. On pourrait même se poser la question de savoir 
dans quelle mesure, en de nombreux cas, la croix elle- 
même témoigne d’une appartenance chrétienne. Motif 
ornemental rapporté d’une excursion parmi une 
communauté de fidèles, prétexte à enjolivements, 
elle n’est, pas plus que le cercle, ou le poisson, un 
aveu de christianisme qu’il faille tenir pour tel et 


3913. — Pierre de Burghead. 


D'après J. Anderson, Scotland, p. 85, fig. 50. 


retenir à ce titre. Croissant, miroir, fer à cheval, 
peigne et autres symboles encore non identifiés ne 
relèvent pas de l’archéologie chrétienne, mais appar- 
tiennent à d’autres études. 

Il est utile de rapprocher les types décoratifs relevés 
sur les monuments archéologiques d'Écosse de ceux 
employés par les enlumineurs de manuscrits anglo- 
saxons et irlandais; encore ne faut-il pas tomber, 
à propos d’une ligne ou d’un segment, dans le même 
travers que nous avons signalé et qui, à propos d’un 
mot ou d’une locution, découvre des influences et 
des ramifications fantaisistes. S’il y eut, à l’origine, 
quelque symbolisme et une pensée artistique dans 
l'Église naissante, l'influence irlandaise ou celte lui 
resta bien étrangère. L'église bâtie par saint Ninian 
à l’aide de maçons amenés de Gaule, les livres litur- 
giques, les vêtements dont il faisait usage, tout cela 
était gaulois ou romain et, pour tout dire d’un mot, 
latin. Ce n’est qu'après la retraite des légions romaines 
et le commencement des dissentiments avec Rome 
que l'influence irlandaise et l'influence bretonne 
auront contrebalancé et supplanté celle qui avait 
inspiré la première Église écossaise. Assurément, 
l’art n’y gagna rien. Il importe de ne pas s’y trom- 
per, la décoration linéaire n’est qu’une dissimula- 
tion de l’indigence profonde de l'imagination. En 
Afrique, elle marque la dernière période de la dé- 
cadence: en Écosse, elle préside à tout l'effort orne- 
mental accompli. On peut aboutir à un résultat avec 
des arabesques, des cercles engagés, des pans coupés 


Ὁ The early christian monuments of Scotland, a classified, 
illustrated, descriptive list of the monuments with an ana- 
lysis of their symbolism and ornamentation, by J. Romilly 
Allen, and an Introduction, being the Rhind lectures for 1892, 


ÉCOSSE 


1916 


et autres artifices; pour peu que la main soit exercée 
et l’artisan ingénieux, il est possible de tirer un parti 
inattendu de tout ce matériel, mais c’est pour un si 
chétif produit qu’on n'ose lui donner place dans l’his- 
toire de l’art. S’émerveiller complaisamment devant 
des spirales et des émaux peut témoigner en faveur 
du sentiment national de ceux qui s’extasient devant 
le Book of Durrow ou le Book of Armagh, mais il sera 
toujours impossible d’en compter les décorateurs, 
non plus que ceux du Book of Kells et du Book of 
Lindisfarne, parmi les représentants de cette civi- 
lisation supérieure qui s'élève des faits jusqu'aux 
idées. Une conséquence fâcheuse de cette tendance: 
à styliser atteint rapidement les seules figures dont 
la représentation pouvait stimuler le talent des Écos- 
sais. Parmi beaucoup de figures animales, chevaux, 
lions, porcs, ours, éléphants, phoques, etc. etc. 
d’une maladresse et d’une grossièreté ridicules, aux- 
quelles il est inutile de s’attarder, on en peut rencon- 
trer quelques-unes qui témoignent d’une vision nette, 
d’une observation ingénieuse et d’une notation ra- 


3914. — Pierre de Knoch an Fruich. 
D'après J. Anderson, Scotland, p. 122, fig. S3. 


pide, un chien (Papil, p. 11, fig. 6), un loup (Ardross, 
p. 55, fig. 53), un aigle (Nigg, p. 81, fig. 79), un tau- 
reau (Burghead, p. 123, fig. 127) (fig. 3913), un élan 
(Grantown, p. 126, fig. 131) (fig. 3914), trois chevaux 
(Meigle, p. 332, fig. 345 a). Or, si quelques artisans 
conservent ces qualités, le plus grand nombre les 
pervertit volontairement pour aboutir au résultat 
dont le reliquaire de Monymusk nous permet de 
juger. 

Ce reliquaire est un travail soigné, sur l’origine 
duquel on ne sait rien, sinon qu’on l’a toujours connu 
à Monymusk. La légende s’en est mêlée; ceci ne nous 
regarde plus. Quant au reliquaire, c’est une petite 
cassette qui remonte à l’époque celtique, une boîte 
en bois affermie par une armature de bronze, qui 
maintient les plaques d'argent recouvrant les côtés. 


by J. Anderson, in-4°, Edinburgh (imprimé pour la Society 
of antiquaries of Scotland), 3 vol., 1903. — : Les références 
se rapportent à la publication citée dans la note précé. 
dente. 


1917 


La face est ornée de dessins légèrement gravés d’un 
tracé pointillé qui, sur le champ pointillé également, 


3915. — Pierre d'Arbirlot. 
D’après J. Anderson, Scotland, p. 94, fig. 62. 


réserve des figures d’animaux tordus, contournés 
tiraillés, enlacés. La tête, le ventre, les cuisses, rien 
n’est respecté, tout est déformé; la langue et la queue 


3916. — Pierre de Migvie (Aberdeenshire). 
D'après J. Anderson, Scotland, p. 77, fig. 48-49. 


se prolongent en banderoles ou en lanières mesurant 
cinq ou six fois la longueur de l'animal. Des plaques 
émaillées et filigranées achèvent la décoration. 

Les figures animales sont généralement lamentables, 
les figures humaines le sont toujours. Moines ou abbés, 
crosse en main (Bressay, p. 7, fig. 4, 4 a ; Papil, p. 12, 


ÉCOSSE 


1918 


fig. 7), ne sont pas moins pitoyables que les évangé- 
listes (Elgin, p. 134, fig. 137); mais ce sont les chas- 
seurs qui sont le plus souvent représentés et parfois 
non sans talent (Hilton of Cadboll, p. 62, fig. 59; 
Aberlemno, p. 214, fig. 228 b); parfois aussi ce sont 
de véritables caricatures (Inchbrayock, p. 224, fig. 
235 b). Ilne semble pas cependant que l’idée de cari- 
cature ait effleuré l'imagination des sculpteurs. On 
pourrait être tenté de le supposer en constatant quelle 
apparence ridicule est régulièrement infligée aux 
moines, mais il faut se rappeler les productions bla- 
fardes sorties de l’école allemande de Beuron, sous 
le titre de Vie de saint Benoît, pour ne voir dans ces 
essais difformes des sculpteurs écossais qu’un premier 
effort comparable à celui des badigeonneurs allemands. 
La tête emmitouflée dans un capuchon à cornes, sorte 


3917. — Crucifixion de Killoran (Colonsay). 


{ D’après J. Anderson, Scotland, p. 121, fig. 82. 


de bonnet carré, le corps noyé dans une robe tombant 
jusqu'aux pieds, le livre attaché en bandoulière 
comme le cartable de nos écoliers, ces figurines se sont 
figées debout, le bâton à la main (Bressay, p. 7, fig. 
4; Papil, p. 11, fig. 6) ou bien assises dans une stalle, 
le capuchon rejeté sur le dos, le crâne chauve (Kirk 
Maugold, p. 10, fig. 5). A Aldbar (p. 246, fig. 259 a), 
les moines sont vus de face, ainsi qu'à Camuston 
(p. 253, fig. 263 δ), à Invergowrie (p. 256, fig. 266 b), 
à Monifieth (p. 265, fig. 275 a), à Saint-Vigeans (p.271, 
fig. 282 a; p. 275, fig. 288 a; p. 276, fig. 289 b); il est 
à peine besoin de dire que, de profil ou de face, le type 
est aussi pitoyablement esquissé. 

Nous avons dit que la croix a pu être parfois, non 
un symbole chrétien, mais un thème ornemental 
(fig. 3915); c’est du moins ce qu'on peut induire quand 
on considère la décoration de la croix d’Inchbrayock 
(p. 224, fig. 235 a, b), sur laquelle on voit une repré- 
sentation pornographique et une scène dans laquelle 
un homme à tête d'animal donne une sorte d'inves- 
titure à un individu placé devant lui. Ces croix ornées 
avec tant de soin (fig. 3916) ne portent qu'exception- 
nellement la figure du crucifié et encore ne rencon- 
tre-t-on celle-ci que sur des exemplaires tout à fait 


1919 


frustes. A Monifieth (p.265, fig. 275 a), il ne reste que les 
jambes et un vêtement qui couvrait le corps jusqu'aux 
genoux. Le Christ devait être de très grande taille et, 
à côté de lui, les figurines de Marie et de saint Jean 
semblent minuscules ; à ‘Camuston (p. 253, fig. 263 a), 
il ne subsiste que des traits assez vagues mais permet- 
tant de juger l'instant choisi : c'est celui où deux sol- 
dats présentent simultanément la lance et l'éponge 
des deux côtés du Sauveur ; à Kingoldrum (p. 258, 
fig. 268), nous n’avons plus qu’une figure nue entaillée 
de la façon la plus grossière dans la pierre, tandis 
qu’à Riskbnie (p. 396, fig. 413) la tête seule a été 
sculptée, le reste du corps forme simplement une 
croix tracée par des enroulements (fig. 3917). 

Marie et l'enfant Jésus sont représentés à Brechin 
avec une sorte d’habileté (p. 250, fig. 261), et sur une 
croix à Iona (p. 382, fig. 397 a). 

Les séraphins sont plusieurs fois représentés, mais 
nulle part on ne leur attribue les six ailes dont parle 
le texte de l’Écriture qui les concerne; ils ont à se 
tenir pour satisfaits avec quatre ailes seulement 
(Shandwick, p. 70, fig. 66 b; Eassie, p. 214, fig. 231 a; 
Glamis, p. 221, fig. 233 a; Dunfally, p. 288, fig. 305 a; 
Rossie Priory, p. 307, fig. 322 b);la rudesse du travail 
est telle que, comme il arriva aux animaux, les séra- 
phins se sont stylisés; à Beuvie, on hésite à recon- 
naître un séraphin ou bien une plante (p.248, fig. 260 a). 


3918. — Pierre de Mone Abbey Cross. 
D'après J. Anderson, Scotland, p. 149, fig. 93. 


Parfois, ils sont placés de chaque côté de la croix et 
cette symétrie indique bien l'intention de figurer leur 
attitude adoratrice en présence de Dieu, mais, avec 
le temps, les séraphins deviennent un simple motif 
ornemental; on les aligne d’un même côté, faisant 
face à des animaux, ours, cerfs ou monstres quel- 
conques; parfois encore, on se contente de figurer 
un seul séraphin, on le loge n’importe où, au petit 
bonheur. Les anges se voient également à Aberlemno 
(Ρ. 214, fig. 228 a) et ἃ Kirriemuir (p. 227, fig. 239 a; 
Ρ- 228, fig. 240 a), à Elgin (p. 134, fig. 137). 

Les personnages de l’Ancien Testament, qui avaient 
inspiré la symbolique des catacombes, sont rarement 
représentés. Les seuls que nous rencontrions sont : 
Adam et Eve, nus, au pied de l'arbre, sur lequel est 


ÉCOSSE 


| 
| 


1920 


Jonas se présente deux fois, au moment où le monstre 
l’engloutit (Woodwray, p. 243, fig. 258 a; p. 245, fig. 
258 c), et au moment où il le vomit (Dunfallundy, 
p. 288, fig. 305 c ); David combat le lion à Aldbar 
(p. 246, fig. 259 c); il est représenté berger parmi 
les animaux à Nigg (p. 80, fig. 72 a); occupé à pincer 


3919. — Pierre de Nigg. 


D'après J. Anderson, Scotland, p. 106, pl 


sa lyre à Monifieth (p. 265, fig. 275 a). La figure de 
Daniel est plus fréquente; on le voit nu entre deux 
lions qui semblent dévorer ses bras tendus pour les 
écarter (Saint-Vigeans, p. 274, fig. 285 a), vêtu entre 
quatre lions (Dunkeld, p. 318, fig. 332 a), vêtu entre 
quatre lions et deux lionceaux (Meigle, p. 297, fig. 
311 δ), entre deux lions et peut être avec Habacuc 
(Iona, p. 382, fig. 397 a), vêtu entre sept lions et 
associé à la tentation d'Adam et Eve et au sacrifice 
d'Abraham (Mone Abbey Cross) (fig. 3918). Larésurrec- 
tion de Lazare (Saint Andrews); l’armée du Pharaon 
engloutie dans la mer Rouge (Dunkeld), représentation 
d’une naïveté étrange; trois registres, au sommet, des 
rangées de têtes superposées; dans les registres 
inférieurs, douze hommes debout figurent les douze 
tribus d’Israël témoins de la catastrophe; l’ascen- 
sion d’Élie et l'ours massacrant les enfants qui se 
moquèrent d’Élisée (Meigle). 

Des saints personnages (Hoddam, p. 439, fig. 461) 
paraissent d’une époque fort postérieure à celle de nos 
études. Les symboles des évangélistes se réduisent à 


enroulé le serpent tentateur (lona, p. 383, fig. 398 a); | deux (Elgin, p. 134, fig. 137a), saint Matthieu et saint 


1921 


Jean; enfin, on trouve des centaures à Aberlemno 
(p. 214, fig. 228), à Glamis (p. 222, fig. 234 a) et à 
Meigle (p. 297, fig. 311b). 

Nous avons parlé des moines, à Saint-Vigeans 
(p. 271, fig. 282 b), des gens d'église, ailleurs des 
guerriers (Dull, p. 315, fig. 329), pourvus de la lance 
et du bouclier (Edderton, p. 84, fig. 82), cavaliers et 
fantassins maniant la lance (Drainie, p. 145, fig. 
150); nous avons même une vraie bataille : un cava- 
lier charge deux fantassins, la lance en arrêt, et deux 
cavaliers se chargent réciproquement (Aberlemno, 
p. 210, fig. 227b). La chasse revient plus fréquem- 
ment qu'aucun autre sujet; tandis que les chasseurs 
s’élancent à cheval, les chiens se jettent sur le cerf, 
s’attachent à lui, excités par les sonneurs de trompe 
(Hilton of Cadboll, p. 62, fig. 59; Aberlemno, p. 214, 
fig. 228 b); plus souvent on voit la chasse au chien 
courant (Glenferness, p. 116, fig. 120; Mortlach, p. 156, 
fig. 162; Fordoun, p. 202, fig. 217 δ); parfois le 
chien rapporte un lièvre (Woodwray, p. 243, 
fig. 258 a) et le chasseur emploie le faucon (Elgin, 
p. 136, fig. 137a). 

Une stèle de Nigg (p. 76, fig. 72) peut offrir une 
bonne idée d’ensemble de ce goût décoratif, mais, 
en outre, elle intéresse parla sculpture de son fronton, 
passablement énigmatique. Π semble qu’on voie un 
calice, surmonté d’une hostie, vers laquelle descend 
un oiseau; à droite et à gauche, deux chiens sont 
couchés et, par-dessus eux, deux prêtres barbus sont 
accroupis tenant un livre dans leurs mains (fig. 3919). 
Pour la croix d’Aberlemno, voir Diction.,t. τι, col. 2945, 
fig. 2323. 

IX. OrRATOIRES. — Voir Dictionn., t. 11, col. 2926, 
fig. 2298, 2299 ; col 2961-2963 : Essai de classement. 

H. LECLERCQ. 

ÉCRIN. Le mobilier funéraire des tombes de 
l’époque que nous étudions est généralement dissé 
miné dans le loculus, le sarcophage ou le cercueil. 
Un souvenir persistant des usages les plus antiques de 
l'humanité considère le cadavre comme un être encore 
capable d'exécuter les mêmes gestes et d'accomplir 
les mêmes actions que durant son existence; aussi 
met-on à portée de sa main les objets vers lesquels 
celle-ci se portera tout d’abord : le couteau, la 
trousse, les armes. Pour les femmes, on rapproche les 
bijoux, on en pare le cadavre. Il est rare de trouver 
ceux-ci rassemblés, mais ce qui est rare n’est pas sans 
exemple. 

Dans le cimetière franc d'Envermeu (voir ce mot) 
on trouva, en 1854 et 1855, deux véritables écrins. 
Celui de 854 fut rencontré au pied d’une grande et 
riche fosse contenant un seau, un plateau de cuivre, 
une lance, un bouclier, un mors de cheval. Une vio- 
lation, faite à une date rapprochée de l’inhumation, 
avait amené le bris de cet écrin, rejeté au fond de la 
fosse, après qu’on en eut tiré 165 bijoux qu’il contenait 
Ce coffret, à peu près carré, devait avoir 29 centimè- 
tres de longueur, sur 24 de hauteur, y compris le cou- 
vercle, la bande du couvercle représentant 0 πὶ. 06. 
On ne saurait préjuger de sa profondeur. Les seuls 
ornements qu'il admettait aux angles postérieurs 
étaient des pentures de cuivre carrées ou triangu- 
laires munies de clous de bronze et décorées sur 165 
bords d’une ligne de pointillés. Les pentures carrées 
se sont retrouvées au nombre de deux, les pentures 
triangulaires au nombre de quatre. 

La grande plaque qui décorait le devant est en 
cuivre; épaisse d’un demi-millimètre, longue de 29 cen- 
timètres et large de 18. Elle est entièrement recouverte 
d’ornements obtenus au moyen de l’estampe. Les 
deux côtés et le bas sont décorés de pots à fleur en- 
cadrés dans deux rangs de pointillé. Le bas présente 
en sus un rang de dentelures très gracieuses; au haut 


ÉCOSSE — ÉCRIN 


1922 


sont des torsades qui imitent les glands pendants. 
Le milieu est orné d’une étoile composée alternative- 
ment de cercles unis et pointillés encadrés dans une 
dentelure à huit rayons. Une tête de clou en argent 
devait former le cœur de l’étoile. Aux quatre angles 
de cette étoile, ou plutôt de ce soleil sont quatre 
autre étoiles ou fleurons à quatre branches. Le milieu 
est formé d’une astérie ou reine-marguerite; les 
quatre rameaux ressemblent à des dentelures ou épe- 
rons. Chacun des vides est rempli, au haut, par quatre 
disques pleins, au bas par quatre croissants. Il semble 
vraiment qu’il y ait là tout un système sidéral ou 
planétaire. Une colonne de fleurons sépare le milieu 
des deux compartiments, qui sont remplis chacun par 
trois ronds composés de quatre cercles rayonnant 
autour d’une tête de clou qui a disparu. Cet ornement, 
en relief, aura sans doute été arraché lors du pillage 
de la tombe parce qu'il était d’un métal plus précieux. 
Dans les vides laissés par chacun des trois ronds, on 


3920. — Plaquettes d’os de l’écrin d'Envermeu. 
D'après Cochet, Sépultures gauloises, romaines, p. 247. 


remarque trois points gravés en creux en forme de 
triangle. Ces triangles sont répétés huit fois sur chaque 
côté. 

Cette plaque qui se repliait par chaque bout sur 
une largeur de O0 m. 03, était appliquée sur le bois 
au moyen de seize clous de cuivre, dont cinq sont 
demeurés en place. Ces clous, carrés et de Ὁ m. 02 de 
longueur, sont très pointus. Le trou de la serrure, placé 
au haut de la plaque, a 1 centimètre d'ouverture sur 
2 de hauteur; ce qui donne la mesure de la clef, 
laquelle n’a pas été retrouvée. L'armature en fer dela 
serrure est fixée avec des clous de cuivre sur une plaque 
de ce métal. 

Quant à la bande du couvercle, longue de 29 centi- 
mètres et large de 6, elle est encore plus ornée que la 
plaque centrale. Encadrée comme elle de pots à fleur 
et de pointillés, elle présente quatre étoiles décorées 
avec plus de luxe que les précédentes. Celles du milieu 
ont deux cercles unis et deux cercles pointillés et 


1923 


ÉCRIN 


1924 


offrent aux angles un remplissage qui imite les oiseaux. | hémisphérique, et qui gardait sa petite clef en bronze ©. 


Les deux étoiles des extrémités voient jaillir, de leur 
dernier cercle, huit dentelures, dont quatre grandes et 
quatre petites, toutes faites au pointillé et séparées 
entre elles par des cercles dont le fond est gravé en 
creux. Le milieu de ces six étoiles était également orné 
de têtes de clous d’un métal plus précieux. Le mon- 
tant du couvercle est occupé par une bande appliquée 
horizontalement, large de 24 millimètres et qui ressem- 
ble à la frange d’un tissu. Dans l’origine, cette plaque 
dut être dorée sur toute sa surface. La planche de bois 
du couvercle devait avoir l'épaisseur du reste du 
coffret. La longueur, la forme et la matière des clous 
sont également analogues. Le couvercle adhéraïit à la 
caisse au moyen de deux charnières en fer qui furent 
retrouvées. Ces charnières n'étaient pas en fer laminé, 
mais en fil de fer. C’étaient plutôt deux couplets fixés 
au bois à l’aide d’épaulements recourbés et dont le 
jeu s’établissait au moyen de deux œils, qui, passés 
l’un dans l’autre, formaient un nœud semblable à celui 


Ce coffret avait contenu de petits vases en terre, un bra- 
celet en jais et une semelle de cuir provenant d’une 
sandale qui avait été dorée. Ce coftret de bois était 
recouvert d’un tissu d’osier revêtu de cuir, orné d’une 
garniture de bronze. Il fermait au moyen d’une 
gâchette à charnière, entrant dans une serrure de 
rene 

Des anses d’écrins, ou du moins des objets auxquels 
on peut attribuer cette destination, ont été trouvées 
au tumulus de Champion près Namur, au camp de 
Dalheim, à Castel près Mayence, à Envermeu. 

En 1848, on trouva à La Haye-Malherbe, près Lou- 
viers, au lieu dit Le Teurtre, à un mètre de profondeur, 
un petit écrin en fer contenant toute une collection 
de bijoux comprenant un anneau sigillaire en or, 
muni d’un chaton de pierre fine représentant Rome 
assise; un camée en sardonyx figurant la tête frisée 
d'un jeune homme; deux aurei, l'un de Domitien, 
l’autre de Lucius Verus; un anneau d’or à six grenats, 


3921. — Écrin de Grues. 
D'après Fillon, Poitou et Vendée, t. 11, pl. 


du filet d’un cheval. Cet appareil était simple et 
rudimentaire. 

Le deuxième écrin également trouvé à Envermeu 
a été rencontré, le 20 septembre 1855, dans une 
grande fosse qui avait été violée et presque complète- 
ment dépouillée de son mobilier funéraire. Cette fosse 
avait contenu deux corps, celui d’un homme et celui 
d’une femme. A l'extrémité de cette fosse, à peu près 
entre les pieds des deux squelettes. on trouva, semés 
dans le remblai, quatre-vingt-dix plaquettes ou frag- 
ments de plaquettes en os, ayant dû faire partie 
d’un écrin en bois sur lequel ces fiches en os étaient 
maintenues au moyen de petits clous également en 
os, qui dépassaient de 4 millimètres la surface inté- 
rieure de chaque fiche. Celles-ci mesuraient entre 
un et deux centimètres d'épaisseur. Toutes difié- 
raient les unes des autres dans leurs formes et dans 
leurs ornements. Les motifs qui dominent sont 165 
hachures, les dents de scie, les chevrons, les brisures, 
les ronds, les cercles concentriques, les nattes, les 
croix de Saint-André (fig. 3920) 1. 

D’autres écrins ont été rencontrés. Dans un cer- 
cueil romain de Quatre-Mares, près Rouen, un écrin 
placé aux pieds du squelette avait consisté en un 
coffret de bois garni d’ornements de cuivre à forme 


? Cochet, Sépultures gauloises, romaines, franques et nor- 
mandes, 1857, p. 244-247. — ? À, Deville, Découverte de sé- 
pultures antiques à Quatre-Mares, dans Revue de Rouen, 
1843, p. 124, 158. — 3 Cochet, Normandie souterraine, 
2° édit., p. 49. — 4 Cochet, Sépultures, p. 248. — 5 De Bon- 
stetten, Recueil d'antiquités suisses, 1856, p.34; écrin trouvé 
à Convers (Grisons); V. Simon, Notice archéologique sur 


entre chacun desquels sont découpées à jour huit 
lettres capitales : 


F-R.V.E.R.E. ΜῈ 


un pendant d'oreille à chaton d’émeraude, le vrai 
smaragdus des anciens; une chaîne d’or composée 
de petits barillets et terminée par deux crochets #, 

La plupart de ces écrins n’offrent rien qui les rat- 
tache à l'antiquité chrétiennef; mais un coffret-écrin 
de Grues mérite de nous retenir. Grégoire de Tours 
parle de Cracina ou Cratina, où naquit Leudaste, qui 
fut tour à tour marmiton, mitron, écuyer, comes slabuli 
et, après une vie accidentée et désordonnée, finit de 
façon tragique . Une découverte faite à Grues a donné 
une série de bijoux à peu près contemporains de 
Leudaste. Un habitant du bourg, voulant niveler 
l’une des dépendances de sa maison, mit à nu un cer- 
cueil, composé, sur chaque face latérale, decinq pierres 
plates et fermé aux extrémités par une pierre de même 
nature?7.Trois pierres plus larges servaient decouvercle, 
Le lit sur lequel reposait le cadavre était battu à chaux 
et à sable comme une aire. Un épais bain de mortier 
enveloppait l’ensemble et préservait l’intérieur de 
l'humidité. La femme ainsi ensevelie avait des boucles 
d'oreilles, une fibule ornée d’une grande améthyste 


Metz et ses environs, in-8°, Metz, 1856, p. 7, pl. 1, fig. 5; écrin 
trouvé à Metz sur le glacis voisin de la porte Saint-Thiébault, 
en ivoire, 0 m.095 sur Om.07 et Om.06 de haut, d’une seule 
pièce; Athenæum français, 1856, p. 404 : écrin de Cumes 
(Italie). — ‘ Grégoire de Tours, Hist. Francor., 1, V, ©. XLIX. 
—?B, Fillon et O. de Rochebrune, Poitou et Vendée. Études 
historiques, in-4°, Niort, 1861-1887, τι τα, ch. xvrm. 


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3922. — Bijoux contenus dans l’écrin de Grues. 


D'après B. Fillon, Poitou et Vendée, in-4v, Niort, 188 


1927 


et une en argent doré, un collier de perles d’or, des 
bracelets. Tous ces objets proche des oreilles, du couet 
des bras. Un couteau et des vases de verre étaient 
alignés près de la tête. Un écrin reposait aux pieds 
du cadavre (fig. 3921) qu’un examen attentif de ses 
débris permet de décrire ainsi: il était composé de 
planchettes très minces de bois de noyer, revêtues 
d’une étoffe de laine bleue. Sa forme était d’un carré 
long. Le dessus et les parties latérales étaient garnis 
de plaques d’argent avec ornements estampés, fixés 
par des clous de même métal. Celles du dessus sont 
d’une plus grande dimension. Deux de celles-ci, sur 
quatre, sont brisées. IL ne nous en est venu que neuf 
des petites, dont sept ont subi quelques avaries. L’in- 
venteur en a égaré sept; au total, seize. 

Les grandes plaques de forme carrée, ont 0 m.035 
de côté: les petites, un peu allongées, 0 m. 030 sur 
0 m. 023. Des filets d'argent estampés, formant trin- 
gles, garnissaient les arêtes. Un gros clou, aussi d’ar- 
gent, occupait le milieu de chacune des faces. Les ar- 
matures, indiquées par quelques vestiges peu appa- 
rents, étaient en fer. On ne saurait rien dire au sujet 
de la serrure. Les clous étaient de trois dimensions. 
Les tringles, étant au complet, permettent de con- 
stater les dimensions du coffre: en longueur, 0 m. 16; 
en largeur, 0 m. 105; en hauteur, Ὁ m. 084. L'ouverture 
coupait la hauteur à 0 m. 045 de la base. Cet écrin 
contenait une partie des bijoux figurés ici (fig. 3922) 
et qui sont en or : 

No 2. Boucles d'oreilles en or, avec une pierre 
blanche transparente et non taillée, caillou ou cris- 
tal de roche. Poids total de chacune : 7 grammes. 

No 3. Épingle à cheveux, verroteries rouges for- 
mant émail cloisonné, deux grenats pour les yeux; 
la branche est en argent. Poids : 15 gr. 25; longueur : 
0 m. 14. : 

N. 4. Épingle à cheveux à tête ronde, avec cise- 
lures striées à la partie supérieure. Poids : 5 gr.; lon- 
gueur : 0 τη. 113. 

N. 5. Fibule ronde en forme de fleur à treize péta- 
les émaillés de rouge et ornée au centre d’une amé- 
thyste non taillée de la plus belle eau. Π semblerait 
toutefois qu'un paillon bleu pâle ait été placé sous la 
pierre. Deux fils d’or ciselés encadrent la sertissure. 
Poids total : 49 gr. 42. 

N° 5 bis. Revers du bijou. 

N° 6. Fibule carrée formée d’une épaisse feuille d’or 
fixée par de petits clous sur une autre plaque en argent 
qui lui sert de doublure. Six des neuf grenats bruts 
employés comme cabochons, qui la décoraient jadis, 
sont encore en place. Le centre forme croix et est 
incrusté de verroteries rouges; des filigranes et perles 
d’or, soudés à la plaque, occupent les vides et enca- 
drent les grenats et émaux. Poids total : 33 gr. 78. 

No 6 bis Revers du bijou, qui mesure 0 τη. 047 de 
côté. 

No 7 Petit médaillon avec bélière, formé de deux 
feuilles d’or assez minces, soudées l’une à l’autre. Le 
champ est rempli par une croix en relief, cantonnée de 
huit petits grenats d’inégale grosseur, simulant des 
rayons. Poids : 4 gr. 85. 

No 8. Collier composé de quarante-huit perles 
ovoïdes, avec cercles et grènetis en relief. Chacune de 
ces perles pèse en moyenne 1 gr. 80. Elles ont été 
fondues, ciselées et percées après coup. 

N° 9. Bracelet. Fil d’or dans lequel sont passées 
dix-sept perles semblables à celles du collier, mais 
d'une forme un peu moins allongée. Chacune pèse 
2 gr. 45. Le fil est du poids de 6 gr. 85. 

No 10 Bracelet de seize perles décorées de cercles 
et grènetis en relief et de ciselures, enfilées dans une 
tige de même mélal, à laquelle pendent deux annelets. 
Chaque perle pèse 4 gr. 20, et la tige, 7 gr. 60. 


ÉCRIN 


1928 


N° 11. Anneau uni et portant des traces de suture, 
du poids de 8 gr. 68. 

N° 12. Anneau plus petit, mais tout à fait pareil à 
l’autre quant à l’aspect. Poids 7 gr. 35. 

No 13. Fil d’or ayant probablement servi d’attache 
à quelque objet. 

N° 14. Double coulant composé de deux fils d’or 
roulés en forme de canons. 

N° 15. Couteau. Le manche, de forme aplatie, est 
en ivoire bruni par le temps. Sa partie supérieure est 
décorée d’un pommeau plat en or, avec émaux rouges 
cloisonnés. Une virole unie, de même métal, est à sa 
jonction avec la lame de fer, tranchante d’un seul côté 
et dont il ne reste plus qu’une faible portion, longue 
de 0 τη. 04. Ce couteau avait été placé dans la tombe 
avec sa gaine, ornée, en haut, d’une assez forte arma- 
ture de fils d’or tressés et enroulés, puis soudés ensem- 
ble, et à laquelle était adaptée une boucle aujourd’hui 
brisée. Des tringles également en or (15 bis), et fixées 
par des rivets ou de petits clous, fortifiaient la jointure 


3923. —- Coupe en verre de l’écrin de Grues. 
D'après Fillon, op. cit, pl. 11, n° 2. 


des deux feuilles de bois ou de cuir, revêtues sans 
doute d’étofte, qui composaient cette gaine, terminée 
à sa partie inférieure par un embout d’or. La longueur 
du manche est de O0 τη. 078; celle du fourreau, de 
0 τη. 115; le poids de l’or employé à l’ornement est de 
33 gr. 79. 

Les objets qui suivent sont en argent : 

N° 16. Grande fibule de 0 τη. 13 de longueur, déco- 
rée de deux griftons, d’entrelacs et de ciselures niellées 
d’un goût parfait. L’extrémité de la tige ou étui se 
termine par une tête de bœuf dont les yeux sont for- 
més de deux grenats. Poids : 88 gr. d'argent doré. 

N° 16 bis. Profil. 

No 16 {er. Coupe de l’étui. 

No 17. Deux fibules d’argent doré ayant la tige 
plate; les digitées sont décorées de cabochons en 
émail bleu pâle. Longueur : 0 m. 10. 

N° 18. Boucle de ceinture, en bas argent doré, 
avec entrelacs niellés et cabochons de grenat. Lar- 
geur : 0 τη. 046. 

N° 19. Attache d'argent doré. Longueur 0 πὶ. 091 : 
le dessous est uni. 

No 20. Bouton avec losange en verre rouge. Il y en 
a onze semblables. Argent doré. 

No 21. Cure-oreilles; longueur : Ὁ m. 08. 

No 22. Cuiller à parfum en argent doré, plus pro- 
bablement une passoire pour lelait. Longueur:0m.123. 

No 23. Aiguille, longueur : 0 τη. 96. 

Nos 24, 25. Fils d'or et d’argent très ténus; petit 
fragment d’étoffe de laine ayant la teinte du bois 
de noyer foncé. 


1929 


Les objets suivants sont en os : 

N° 26. Épingle avec tête ronde. Longueur : 0 m.07. | 

No 27. Aiguille de 0 m. 054 de longueur. 

No 28. Rondelle en corne de cerf ornée d’un griffon 
en relief, sur champ carrelé et pointillé, et entourée 
d’une bordure formée de dix-huit annelets ayant un 
point au centre. L'autre face est unie. Diamètre : 
0 m. 05. 

Les objets suivants étaient en ivoire; ils ont été 
brisés : 

No τὶ Un anneau ou bracelet couvert de petits or- 
nements circulaires. 

No *, Un peigne non décoré, ayant des rangées 
de dents de la longueur du doigt. 

Les objets suivants étaient en ambre jaune : 

No *, Grosse perle cylindrique dentelée à l’une des 
extrémités, percée, de 0 m. 030 de diamètre et 0 m. 027 
de hauteur. 

No *. Deux perles de la grosseur du doigt. 

Les objets suivants étaient en verre : 

No #. Coupe vert foncé, avec filets et dentelures 
jaune également foncé. Sur la panse on lit (fig. 3923) : 


EVTVCHIA 


en relief, formé de baguettes d’émail blanc mat appli- 
quées. Diamètre : 0 m. 087; hauteur : 0 τη. 065. 
Quelques autres vases, fioles, plats. 
Des écrins à bijoux enfermés dans les tombes bar- 
bares ont été trouvés à La Haye-Malherbe près Lou- 


ÉCRIN — ÉCRITURE 


viers, à Quatre-Mares près Rouen, à Arcis-sur-Aube, 
à Saint-Médard-des-Prés (Vendée) (voir FONTENAY- 
LE-CoMTE), à Gilton Town, à Kingston Down, à Sil- 
bertswold Down, à Barfriston, à Chartham, à Little 
Wilbraham. 

Il va de soi que ces coffrets n'étant représentés que 
par les débris métalliques de leur monture, on ne peut 
que présumer leurs dimensions, qui semblent avoir 
été généralement entre Ὁ m. 30 de longueur et 0 τη. 25 
de hauteur. Cependant un écrin a été trouvé dans 
une sépulture à Conlie (Sarthe), il était en bronze ?; 
un autre à Plombières près Dijon était « formé d’une 
lame d’or assez mince pour qu’elle pliàt sous la pres- 
sion du doigt. Ce cofire était fermé par une espèce 
de cadenas aussi en or; il contenait trois lingots d’or 
de six pouces de long environ et une bague de même 
métal portant pour chaton une pierre précieuse *». En 
Suisse, à La Balme, près d’une chaïînette et d’une 
clef, on trouva « un amas de morceaux de fer qui 
devaient probablement provenir d’une cassette ὁ ». 
En Belgique, Hauzeur observa à Spontin dans une 
tombe « les ernements d’un cofiret, dans plusieurs pla- 
ques de bronze ornées de dessins au repoussé 5 ». Enfin, 
Lindenschmidt signale comme provenant de Wall- 
stadt un coffret muni d’une anse, richement orné”. 

H. LECLERCQ. 

ÉCRITEAU DES CONDAMNÉS. Dans le lan- 
gage judiciaire on faisait usage du mot elogium pour 
désigner ce que nous nommerions aujourd’hui l’acte 
d'accusation. Dans la Passio SS.Mariani el Jacobi, nous 
lisons ceci : Post has ostensiones in carcere eliam diebus 
paucis commorati producuntur in publicum, ut eos Cir- 
lensium magistratus elogio forlissimæ confessionis hono- 
ralos transmillerent cum parle jam damnationis ad 


1 Coehet, Le tombeau de Childéric 1°", 1859, p. 393 sq., 406. 
—2Berryes, dans Bulletin monumental, 1839, τὸν, p. 522. — 
2 H. Baudot, Mémoire sur les sépultures des barbares de 
Bourgogne, 1860, p. 109. — «* A. Gosse, Suile à la notice 
sur d'anciens cimetières trouvés soit en Savoie, soit dans le 
canton de Genève, 1855, p. 14. — ° Hauzeur, Antiquités 


gallo-germaniques, gallo-romaines et franques de la rive 
droite de la Meuse, p. 38, pl. n1.— * Lindenschmidt, Hand- 
buch, 1886, p. 471-472. — ? P. Franchi de Cavalieri, La 
Passio SS. Mariani et Jacobi, dans Studi e testi, fase. 3, 


DICT. D'ARCH. CHRÉT. 


1930 


presidem *. Tertullien écrit : Pudens missum ad se chri- 
slianum dimisit, scisso elogio*, et Suétone rapporte que 
Caligula faisait exécuter des groupes entiers de détenus, 
sans avoir même jeté les yeux sur leurs elogia ?. 

Le mot elogium fut employé aussi dans un autre 
sens. Le grammairien Papias dit que les anciens pla- 
çaient auprès du condamné une inscription qui faisait 
connaître le motif de sa condamnation, elogium, lilulus 
cujuslibel rei. C’est, en effet, ce qui fut pratiqué pour 
Jésus-Christ, dont l'instrument de supplice portait l’in- 
scription rédigée par Pilate : Jesus Nazarenus rex 
Judæorum et transcrite en hébreu, en grec et en latin #. 
Dans les actes apocryphes de sainte Thècle, si précieux 
à tant d’égards, on voit la jeune fille conduite dans 
lPamphithéâtre d’Antioche pour y être livrée aux bêtes, 
ou plus exactement pour y être attachée à une lionne 
farouche : προσέδησαν αὐτὴν λεαΐνη 71x04. Le motif de 
cette condamnation était porté sur un écriteau : ἢ ὃὲ 
αἰτία τῆς ἐπιγραφῆς αὐτῆς ἦν" ἹἹερόσυλος, « le motif d’ac- 
cusation porté sur une inscription était : Sacrilège 21», 
et la très ancienne traduction latine donne cette ver- 
sion : Erat autem eulogium ejus scriptum : Sacrile- 
gium’?. On remarquera l’emploi du mot αἰτία, que nous 
retrouvons dans l'Évangile de saint Matthieu=et dans 
Dion Cassius# quand il s’agit de semblables écriteaux. 
Enfin, dans la lettre de l'Église de Lyon-Vienne, en 
177, nous lisons que le jeune martyr Attale fut pro- 
mené dans le cirque de Lyon avant son supplice, avec 
un écriteau, {itulus, portant ces mots # : 


ATTAAOZ O XPIZTIANOZ 


H. LECLERCQ. 

ÉCRITURE.-- I. Origines. II. Classements. III. 
Particularités : 1° réglure; 20 indivision du texte; 3° ti- 
tres ; 40 séparation des mots; 5° segmentation; 6° para- 
graphes; 7° ponctuation; 8° corrections ; 9° accentua- 
tion; 10° palimpsestes; 11° stichométrie; 12° colomé- 
trie; 13° tachygraphie; 14° cryptographie; 15° abré- 
viations; 16° chiffres. IV. Paléographie grecque : 
1° papyrus : 1. onciale; 2. cursive; 2° parchemin : on- 
ciale. V. Paléographie latine: 1° carrée; 2° rustique; 
3° le « Virgile du Vatican»; 4° divers autres. VI. Capitale 
cursive. VII. Minuscule. VIII. Écriture diplomatique. 
IX.Semi-cursive. X. Onciale. XI. Onciale et minus- 
cule. XII. Semi-onciale. XIII. Écritures nationales : 
1° lombardique; 2° mérovingienne; 3° wisigothique : 
40 irlandaise; 5° anglo-saxonne. XIV. Réforme caro- 
lingienne : 1° semi-onciale; 2° minuscule. XV, Biblio- 
graphie : 1° manuels et traités; 2° recueils de fac- 
similés. 

I. ORIGINES. — L'écriture a une histoire, parce 
qu’elle a eu un développement. C’est dans les monu- 
ments que les phases successives de cette histoire 
doivent être cherchées ; nous y trouvons le témoignage 
des efforts tentés et du progrès accompli par l’homme 
pour transmettre et conserver sa pensée. Notre vieux 
poète Brébeuf célébrait déjà : 


l’art ingénieux 
De peindre la parole et de parler aux yeux, 
Et, par les traits divers de figures tracées, 
Donner de la couleur et du corps aux pensées. 


Sur les premiers instruments fabriqués par l'homme, 
on rencontre des signes conventionnels qui évoquaient 


Roma, 1900; Passio, n. 9.— 5" Tertullien, Ad Scapulam, 
CITE * Suétone, Caligula, c. XXXVIN; cf. Codex 
Theodosianus, 1. XIII, tit. v, lex 38, De naviculariis. — 
3 Joh., x1x, 19, 20; cf. Matth., xxvn1,37; Mare, xv,26; Luc, 
XXI, 38. — 1 L. Vouaux, Les actes de Paul et ses lettres apo- 
cryphes, in-S°, Paris, 1913, p. 200, n. ΧΧΥΤΙ. — ?? Grabe, 
Spicilegium, t. 1, p. 108.— # Matth., XXvH, 37. — ἢ Dion, 
Hist. rom., 1. LIV, ce. nr. 15 Eusèbe, Hist. eccles., 1. V, 
c. 1, édit. Schwartz, 1903, t. πι, part. 1, p. 418 : rivaxoc 
αὐτὸν προάγοντος ἐν... 


IV. — 61 


1931 


certains faits ou certaines idées à l’esprit de ceux qui 
les employaient. Ce stade rudimentaire a plus ou moins 
duré suivant les races et les groupes qui sont parvenus 
à une étape plus avancée et sont entrés en possession 
d’un système coordonné et complet dont la perfection 
n'excluait pas la complication. Celle-ci faisait de 
l'écriture un art laborieux dont l'exercice se trouvait 
être le privilège exclusif d’une caste; de là à lui conférer 
un caractère sacré ou magique, ily avait une distance 
bien vite franchie. Mais cette ligne de démarcation 
entre le lettré et l’illettré tend de siècle en siècle à 
s’effacer, car les classes ignorantes se pressent toujours 
plus nombreuses à l'assaut des positions gardées par 
les détenteurs de l'instruction. Soit imprévoyance, soit 
philanthropie, soit ingéniosité pure, ces privilégiés 
travaillent à simplifier et à rendre de plus en plus acces- 
sibles les systèmes hiéroglyphiques, qui aboutissent de 
la sorte à nos alphabets modernes par une transition 
longtemps méconnue et niée. Comme les langues, les 
écritures sont des organismes vivants, soumis aux lois 
de la transformation. 

Au point de vue artistique, il en est résulté une déca- 
dence; au point de vue technique, un progrès. Cette 
simplification méthodique a abouti à des combinaisons 
monotones de traits, à une géométrie de « barres et de 


ronds » ayant une valeur conventionnelle et algébrique; 


quant à l’hiéroglyphe, qui rend chaque mot par une 
image, il disparaît devant la notation dont le caractère 
universel permet l'adaptation presque indifféremment 
à toutes les langues. Les documents que nous utilisons 
pour l'étude de l’archéologie chrétienne appartiennent 
à une civilisation déjà assez avancée pour que la nota- 
tion écrite soit partout adoptée; mais outre les docu- 
ments proprement dits, matériaux d'archives et de 
bibliothèques, les chrétiens font encore usage de la 
notation par images. Les fresques, les mosaïques, des 
carreaux de terre cuite nous ont conservé des en- 
sembles historiques ou moraux dont il s’agissait d’in- 
culquer la notion aux fidèles illettrés. L’homélie et le 
sermon n'y suflisant pas d’une manière assez sensible, 
on recourut au dessin, qui était bien alors une transmis- 
sion de la pensée. A l'usage de ceux qui savent, une 
brève indication, des noms propres, parfois un distique 
donne la signification, mais c’est là simple attention 
pour le cicérone, le dessin lui-même est le vrai procédé 
pour évoquer certains faits et en fixer le souvenir. Ce 
qu'on a nommé la Bible des pauvres n’est pas autre 
chose que le livre de ceux qui ne lisent pas, ou,sil'on 
veut, leur aide-mémoire. 

Un autre vestige d’une étape depuis longtemps 
dépassée se trouve dans l'emploi de divers procédés 
mnémoniques purement conventionnels, n'ayant au- 
cune ressemblance avec les objets qu'ils désignent. 
Toute la symbolique chrétienne en est là et plus parti- 
culièrement le célèbre symbole du poisson, dont la vue 
a pour le fidèle la signification d’une profession de foi 
explicite contenue dans les lettres I: Ν . ΘΟ. Υ. 5. C’est 
un véritable mot de passe. Dans une catégorie difré- 
rente, mais toute voisine,se trouvent les marques de 
lâcherons; ces entailles, ces encoches ne sont autre 
chose que des « marques de propriétaire ». Ce sont là 
des survivances qu’on est trop disposé à méconnaître 
pour qu'il ne fût pas nécessaire de leur accorder un 
moment d'attention. 

L’alphabet a fait son apparition parmi le groupe de 
populations cananéennes en commerce journalier avec 
l'Égypte. Il est issu de l'écriture égyptienne, comme 
celle-ci était sortie des anciennes écritures pictogra- 
phiques. Mais les peuples cananéens imposèrent à leur 
emprunt une vigoureuse macération: de l'immense 


: Ph. Berger, Histoire de l'écriture dans l'antiquité, in-8o, 
Paris, 1891 ; Εἰ, Leroux, L'écriture chez les différents peuples, 


ÉCRITURE 


1932 


quantité de signes, ils ne retinrent que ceux qui corres- 
pondaient aux articulations simples, c’est-à-dire aux 
consonnes et obtinrent ainsi vingt-deux caractères 
destinés à rendre, non plus des idées, des mots ou des 
syllabes, mais les éléments primordiaux de la parole. 
Comme ceux-ci sont sensiblement les mêmes chez tous 
les peuples, cet alphabet a pu s’appliquer, au moyen de 
certaines modifications, à toutes les langues. 

Les alphabets grecs et italiotes furent les premiers à 
se détacher du tronc commun. Les Grecs modifièrent 
l'alphabet phénicien, dont ils changèrent profondé- 
ment l’aspect extérieur et le caractère de l'écriture; ils 
le retournèrent, le redressèrent et l’enrichirent de 
voyelles. L'origine grecque de l'alphabet latin fut 
longtemps considérée comme un dogme; l'Italie méri- 
dionale et la Sicile auraient transmis, par leurs nom- 
breuses et opulentes colonies, les éléments alphabé- 
tiques éolo-doriens. Cette opinion a été contestée et 
l'alphabet latin ne serait dérivé du grec qu’à travers 
l'étrusque; ainsi les Romains auraient eu pour premiers 
maîtres d'écriture, non les Grecs du sud de l'Italie, 
mais leurs voisins de Chiusi et de Vulci. Aux environs 
de l'ère chrétienne, l’alphabet latin était définitive- 
ment constitué, et c’est de lui que sont sortis tous les 
alphabets usités aujourd’hui chez les peuples de race 
latine et de race germanique 1. 

II. CLASSEMENTS. — L'écriture eut probablement de 
très bonne heure une double application, elle servit à 
la conservation des actes officiels et à l'expansion des 
relations privées. Les substances destinées à recevoir 
l'écriture étaient des plus variées : « Les peaux des 
quadrupèdes différemment préparées, celles des pois- 
sons, les intestins des serpents et autres animaux, 
le linge, la soie, les feuilles, le bois, l'écorce, la bourre 
des plantes et leur moelle, les os, l'ivoire, les pierres 
communes et précieuses, les métaux, le verre, la cire, 
la craie, le plâtre, etc., ont fourni la matière sur la- 
quelle autrefois on écrivait, ou sur laquelle on écrit 
encore. » À cette énumération des auteurs du Nouveau 
traité de diplomatique nous pouvons ajouter le plomb 
et la poterie, enfin le papyrus, qui fut, pendant plu- 
sieurs siècles, la matière à écrire la plus répandue dans 
le monde grec et dans le monde latin. L'emploi du 
marbre et du bronze, si fréquent avant l'époque des 
invasions, nous ἃ valu des transcriptions nombreuses 
dans un état de conservation excellent; malheureuse- 
ment les textes reportés sur bronze sont rares, à cause 
de l’avidité qui tire parti du métal; ceux reportés sur 
marbre sont presque sans nombre, mais leur conserva- 
tion fragmentaire nous prive, du fait des cassures ou 
des effacements, d’une large partie des avertissements 
qu'ils contenaient. À partir de l'invasion des barbares, 
le marbre et le bronze font place généralement au 
papyrus, au parchemin, au vélin et au papier. L'igno- 
rance et la maladresse des graveurs retranchent à 
l'histoire les sources précises d’information que lui 
fournissait l’épigraphie officielle et privée; cependant 
les scribes suppléent dans une certaine mesure à cette 
suppression. Toutefois la substance des matériaux 
change d'aspect en même temps que la nature des 
textes et le type de l'écriture. L'épigraphie monumen- 
tale n’occupe qu'une place infime dans les {ituli chré- 
tiens, les textes officiels, législatifs, juridiques, admi- 
nistratifs font généralement place aux textes littéraires, 
théologiques et canoniques, enfin l'écriture perd ses 
formes pompeuses; entre l’augustale et la cursive il 
existe une distance malaisée à remplir au premier 
abord. Dans l'écriture grecque aussi bien que dans 
l'écriture latine, on établit donc, dès le principe et 
pendant le cours entier de la période chronologique que 


dans Travaux de la Soc. acad. des sciences, des arts, belles- 
lettres de Saint-Quentin, 1869, 3° série, t, 1x, p. 184. 


_ 


ἕ 


ὧἱὦϑὕὺᾺᾧὉἅ«ῪὉἀν Ὁ 


1933 


nous étudions, deux divisions principales, suivant que 
l'écriture est employée pour des actes officiels et des 
documents littéraires ou bien pour des documents 
journaliers et familiers. Sous l'influence de conditions 
qu'il n’est pas toujours facile et possible de déterminer, 
les types les mieux fixés en apparence s’altèrent, se 
déforment au point de devenir parfois méconnais- 
sables. 

Outre la distinction irréductible entre écriture latine 
et écriture grecque, on a parfois imaginé d’autres divi- 
sions aussi tranchées entre les différentes écritures 
employées en Europe occidentale depuis l'invasion des 
barbares. Ces écritures dites « nationales » auraient été 
inventées par les peuplades qui s’établirent en France, 
en Italie, en Espagne, en Angleterre et en Irlande, et 
substituées à l'écriture romaine. Cette opinion doit être 
abandonnée; on lui préfère celle qui établit que les bar- 
bares ont adopté, sauf des différences de détail, l’écri- 
ture romaine, qui se trouve à la base des écritures dites 
lombardique, mérovingienne, vwisigothique, anglo- 
saxonne. Ces désignations ne laissent pas d’être com- 
modes pour désigner des groupes paléographiques régio- 
naux, à condition de ne pas leur donner une frontière 
trop rigide, car l’emploi de ces écritures n’a pas été 
exclusivement réservé à une région nettement limitée. 
La prétendue distinction introduite entre l'écriture 
capitale, empruntée aux Romains, et le caractère cursif, 
inventé par les peuples d’origine barbare, est une 
hypothèse gratuite dépourvue de toute réalité. 

Comme, parmi un si grand nombre de traités rédigés 
par les anciens, le hasard n’a pas fait parvenir jusqu’à 
nous un traité de calligraphie contenant l'exposition 
des règles de cet art aussi bien chez les Grecs que chez 
les Romains, on éprouve quelque difficulté à établir une 
classification rigoureuse des difiérentes écritures; il 
semble cependant légitime d'admettre la distinction 
en trois classes : la majuscule, la minuscule, la cursive. 
Quoique la première ait été employée surtout dans les 
inscriptions lapidaires et métalliques, la seconde dans 
les ouvrages littéraires et la troisième dans les actes, 
cet usage n’a pas été assez constamment suivi pour 
servir de base à une division systématique et rigou- 
reuse. Il en résulte que ce n’est ni le type régional, ni 
le type technique qui doit servir à l'établissement de 
règles précises, mais le type constitutif de chaque 
lettre. Jusqu'au xm° siècle inclusivement, les anciens 
caractères romains demeurent-à peu près intacts et 
facilement reconnaissables; avec le x111°, commence 
une écriture d'aspect très différent, qu’on est convenu 
de dénommer écriture gothique et dont, heureusement, 
nous n'avons pas à nous occuper. 

Nous ne pouvons omettre la simple mention de 
l'écriture copte. Après l'établissement du christia- 
nisme en Égypte, les Coptes, descendants des anciens 
Égyptiens, adoptèrent pour rendre leur langue l’alpha- 
bet grec, auquel ils adjoignirent six lettres tirées de 
l'écriture démotique. 

Dans l'étude qui va suivre, nous écarterons de parti 
pris les monuments épigraphiques, qui feront l'objet 
d'une étude séparée; il ne sera question que des monu- 
ments et des textes paléographiques et diplomatiques. 
ΤΙ πο faut, d’ailleurs, se faire aucune illusion sur l'utilité 
que les inscriptions peuvent apporter pour fixer avec 
précision l'Âge des manuscrits au moyen de la compa- 
raison des écritures. Les inscriptions ne seront jamais 
que d'un médiocre secours, les moyens matériels de 


ÉCRITURE 


tracer les caractères sur le bronze, sur la pierre et sur 


le parchemin étant trop absolument différents et 
chacun des deux alphabets s'étant, dans une certaine 
mesure, développé isolément. En supposant même 
qu'il y ait eu dans les deux paléographies un dévelop- 
pement à peu près parallèle, on pourra tirer quelque 
chose des sigles des inscriptions, presque rien de la 


forme des lettres. La m°m: forme a persisté dans Les 
inscriptions pendant des siècles. De même, les alpha- 
bets les plus divers s’y sont trouvés employés à la 
mime époque. D'une province, d’une ville à l'autre, 
les usages des lapicides différaient. M. De Rossi recon- 
naissait, à l'inspection des caractères, les inscriptions 
gravées à Ostie des inscriptions gravées à Rome: il 
faisait m°m> une différence entre celles de Porto et 
celles d’Ostie. Cet exemple montre à quel point Les 
comparaisons épigraphiques, qui semblent au premier 
abord promettre au paléographe des renseignements 
précis, sont destinées, à ce point de vue, à demeurer 
stériles. 

III. PARTICULARITÉS. L'écriture capitale est 
celle que les scribes ont dérobée aux lapicides et qui 
est devenue la source de toutes les autres écritures, 
tant grecques que latines. Les conditions d'exécution 
de l'écriture, aussi bien sur le marbre quesur le bronze, 
ne se prêtaient guère à l'emploi d’un caractère rapide- 
ment et légèrement tracé. Exposées à une certaine 
hauteur au-dessus du sol, rédigées d’ordinaire avec 
concision et noblesse, les inscriptions adoptaient un 
procédé peu ménager de l’espace, les lettres étant 
séparées entre elles par un intervalle libre. Ce type 
inspira les scribes, dont les œuvres de luxe nous 
montrent de même des lettres tracées indépendam- 
ment les unes des autres et maintenues séparées. 
Néanmoins, leur plume est loin d'offrir la décision et 
la fermeté du ciseau des lapicides: le tracé est généra- 
lement morcelé et empâté et on croit sentir la lenteur 
de l’exécution à la lourdeur des caractères; pareil 
système d'écriture ne pouvait évidemment convenir à 
ce qui demandait une exécution rapide. C’est dans ce 
but que les calligraphes grecs s’aventurent à quelques 
simplifications qui tendent toutes à gagner du temps, 
soit que les lettres perdent en hauteur, soit qu’elles 
deviennent si grêles que le simple trait n'offre plus 
qu'un filet uniforme sans pleins ni déliés, soit que les 
angles s’arrondissent par suite de la précipitation qui 
veut gagner sur le temps que réclame l’ajustage des 
angles. 

19 Réglure. — L'emploi de l'écriture capitale imposait 
une précaution indispensable : la réglure. On faisait 
usage d’un poinçon ou stylet dont l'empreinte, pour 
peu que la main appuyât, suflisait à former un léger 
sillon, encore sensible au verso de la page, assez du 
moins pour diriger la plume. La réglure était tracée 
sur la face externe du parchemin, après qu’on avait 
posé les jalons de chaque ligne en pointant leurs 
extrémités. Toutefois, cette double rangée de points ne 
se trouvait pas à l’extrémité proprement dite de ia 
ligne, mais un peu en deçà; il devenait donc néces- 
saire de dresser deux limites verticales continues, 
également à la pointe, et qui traçaient les marges 
latérales. Il eût été facile de tracer ces marges tout 
d’abord et de ne pas les dépasser en marquant les 
lignes horizontales, mais on n'y prenait pas garde et 
on ne s’en avisa qu'assez tard. Chaque feuillet était 
ligné séparément, mais on ne se privait pas de super- 
poser deux et même trois feuillets, de sorte que le trait 
vigoureusement marqué sur le feuillet supérieur 
transmettait l'empreinte sur les feuillets inférieurs. 
Tous les copistes ne s’accommodaient pas de ces procé- 
dés expéditifs, certains d'entre eux prenaient mêmesoin 
de tracer un double trait pour chaque ligne de texte 
et non seulement quand ils écrivaient la capitale, 
mais même pour l’onciale. D'autres, et c'est le cas du 
copiste du codex Alexandrinus, traçaient les lignes au 
recto et au verso de chaque page: parfois, soit distrac- 
tion, soit assurance plus grande, le texte se poursuit 
quelque temps sans aucune réglure. Au commence- 
ment du x1e siècle, on voit apparaître la réglure à 
la mine de plomb et avec les encres de couleur, noire 


1935 


ou rouge de préférence. À partir du xrr° siècle, le mode 
de réglure à la pointe sèche est rapidement délaissé. 

2° Indivision du texle. L'aspect des textes diffère 
de celui qui ἃ prévalu depuis l’usage de l'imprimerie. 
Papyrus et parchemin semblent, comme beaucoup 
d'inscriptions monumentales, se faire un divertisse- 
ment de dérouter le lecteur. L’œæil ne sait où se prendre 
dans un entassement de lettres dont la continuité et 
l’uniformité déconcertent. Ni paragraphes, ni mots, ni 
ponctuation, mais une enfilade de caractères. La poésie 
elle-même est soumise à ce régime égalitaire; les vers 
se suivent avec la tranquille allure de la prose; la seule 
concession que consentent les copistes est l'usage de 
disposer le texte d’un feuillet en plusieurs colonnes; 
c’est une amélioration sans doute et qui sauve le 
lecteur d’une première impression accablante. On ren- 
contre des manuscrits divisés en deux, trois et même 
quatre colonnes. Le codex Sinaïlicus est établi sur 
quatre colonnes; le codex Vaticanus sur trois colonnes; 
de même le Pentateuque de Lyon, les fragments de 
Sallusteau Vatican. Cette disposition n’est pas seule- 
ment adoptée par les Grecs et par les Latins, nous la 
retrouvons sur le manuscrit syriaque de 411, contenant 
les Recogniliones de Clément de Rome (Brit. Mus., 
addit. 12150). La division sur trois colonnes se main- 
tient encore au vre siècle: elle est désormais abandonnée 
et si on retrouve, au début du 1xe siècle, cette dispo- 
sition sur le célèbre Psautier d’'Utrecht, c'est que le 
copiste s’est astreint à reproduire exactement le modèle 
d’après lequel il travaillait. Il va de soi que l'emploi de 
colonnes est pour ainsi dire une nécessité dans les cas 
où il s’agit de transcrire plusieurs versions d’un même 
texte, ce qui estle cas assez fréquent des psautiers. 
La Bibliothèque nationale, ms. lat. 2195, conserve un 
psautier qui, pour être daté de l’année 1105, n’en est 
pas moins établi sur quatre colonnes, mais elles sont 
remplies par le texte grec et par trois versions latines !. 
Cependant il est probable que le désir d’imiter d’an- 
ciens exemplaires a suggéré parfois, mais d’une manière 
exceptionnelle, la disposition sur plusieurs colonnes à 
une époque où cette mode était universellement dé- 
laissée; c’est ce que nous voyons pour la Bible latine 
de Théodulphe d'Orléans, écrite au 1x€ siècle (Brit. 
Mus., addil. 24142), et d’autres manuscrits similaires 
de Paris et du Puy ?. 

3° Titres. — Une ligne d'écriture s'appelait στίχος, 
versus, où encore γραμμή, linea, riga; les lettres qui 
entraient dans la composition de cette ligne étaient 
désignées sous les noms de γράμματα, grammala, ele- 
menta, characteres, figuræ. Afin de rompre un peu la 
monotonie, des initiales enjolivées étaient parsemées 
dans le texte, elles bénéficiaient de couleurs éclatantes ; 
parfois les premières lignes ou les premiers mots d'un 
chapitre ou d’un livre obtenaient l'honneur d’être tra- 
cés en vermillon. Mais c'était là une concession à la- 
quelle les anciens manuscrits demeuraient étrangers ; 
cependant les copistes s’humanisèrent peu à peu et 
consentirent non seulement à signaler les chapitres, 
mais ils se résignèrent à attribuer des dimensions 
un peu plus larges à la première lettre de chaque page, 
quel que fût par ailleurs son rôle dans le mot ou dans 
la phrase dont elle faisait partie. Ce fut encore un 
progrès que l’adoption d’un type de caractères distinct 
pour transcrire le titre d’un ouvrage ou d’un chapitre. 
Dans les plus anciens manuscrits en onciale, on fait 
usage de capitale carrée ou de capitale rustique, et dans 
les manuscrits en minuscule, la capitale et l'onciale 
sont également usitées pour les titres. Primitivement, 
le titre était relégué à la fin de l'ouvrage, d’où on ἃ 


1 Palæographical Society, t. τ, pl. 156. — 51... Delisle, Les 
bibles de Théodulfe, dans Bibliothèque de l'École des chartes, 
1879, τ. xL, p. 5-47; F, Kenyon, Fac-similes of Biblical 


ÉCRITURE 


1936 


conservé l'habitude de le désigner sous le nom de colo- 
phon; on n’y renonça pas, mais on prit l'habitude, dans 
les manuscrits moins anciens, de doubler le titre: 
au début et à la fin. De très anciens manuscrits, no- 
tamment le Virgile du Vatican (Vatic. lat. 3225), 
faisaient usage d’un titre courant en haut des pages, 
de même écriture que le corps du manuscrit, mais plus 
petite. 

49 Séparation des mots. — Dans l'écriture cursive, on 
pratiqua, à une date ancienne, la séparation des mots, 
mais pas d’une façon constante. Dans les transcriptions 
d'ouvrages littéraires, nous voyons que l'embarras des 
lecteurs suggéra l’emploi d’un signe de séparation 
lorsque l’ambiguité d’une phrase devenait trop embar- 
rassante par suite de l’enfilade régulière des lettres et 
des mots. Ce n’était d’ailleurs que d’une manière 
exceptionnelle qu’on y avait recours ; déjà on remarque 
l’emploi de ce procédé dans quelques papyrus. À partir 
du vire siècle on constate une tendance — rien de plus 
encore — à séparer les mots, mais avec bien des hési- 
tations, des oublis; ce n’est pas avant le x1e siècle 
qu'on peut s'attendre à trouver la séparation métho- 
dique entre les mots des manuscrits latins; quant aux 
manuscrits grecs, ils semblent professer un profond 
dédain pour toute concession de ce genre; ils font 
mieux, ils admettent cette séparation, mais ils la pro- 
diguent à sens et à contresens. 

On est tenté de se demander si cette obstination à 
empiler l'écriture, jusqu’à la rendre presque illisible 
sans un déchiffrement préalable, a eu pour motif la 
rareté et le prix élevé des matières employées : papyrus, 
parchemin. Sans doute l’économie a pu retenir la main 
de certains copistes, mais l’épigraphie nous offre maints 
exemples de la même compression de l'écriture, alors 
qu’une partie considérable de la pierre reste inoccupée. 
Des vers sont transcrits également bout à bout lorsque 
rien ne s’opposait à les distinguer les uns des autres. 
Bien plus, les ostraka égyptiens, fragments informes de 
poterie, qu'il suffisait de se baisser pour acquérir, 
présentent la mème anomalie. Lorsque les copistes 
entassent les mots, empilent les lettres, les combinent, 
les assemblent, ils n’ont pas toujours pour but d’épar- 
gner la dépense. La mode, le savoir-faire y sont pour 
beaucoup. En Espagne, certaines pierres nous mon- 
trent les lapicides rivalisant d’ingéniosité pour loger 
le plus de lettres dans le moindre espace, alors que 
celui-ci ne leur est nullement ménagé; ils en viennent 
ainsi à de véritables monogrammes et les copistes les 
imitent dans une certaine mesure, s'amusant parfois 
d’une façon visible à des tours d’adresse pour loger 
une lettre dans une autre, l’étayer d’une façon ingé- 
nieuse et inattendue. 

5° Segmentation. — Les copistes soigneux ont une 
répugnance marquée pour la segmentation des mots 
et le débordement dans la marge; 5.115 s'y prennent à 
temps, ils rapetissent les dernières lettres d’une ligne, 
les accumulent et s’épargnent de la sorte le renvoi à 
la ligne suivante, mais il n’y réussissent pas toujours et 
alors ils se conforment à une pratique constante. En 
grec, ils coupent le mot après une voyelle de préfé- 
rence, par exemple: ἔργε || za: et ils se résignent même 
à couper un monosvilabe, par exemple : τῷ || v. Si le 
mot présente deux syllabes ou plus, ils segmentent 
entre les syllabes, par exemple: αὐ ΠΠ τῶ, ou bien 
στρα || τιώτας ; si le mot est composé avec une préposi- 
tion, comme 7205 || εἶπον, la place de la coupure se fait 
naturellement après la préposition, mais il n’y ἃ pas de 
règles fixes à établir après coup, là où il n’a jamais 
existé de règles sinon pour être violées. En latin, 


manuscripts in the British Museum, in-fol., London, 1900, 
pl vu, xv. Le ms. 1. D, 1 du British Museum a quatre 
cähiers écrits sur trois colonnes. 


1937 


l'observation de la coupure entre les syllabes est beau- 
coup mieux établie; lorsque deux consonnes se trouvent 
rapprochées, c’est entre elles deux qu’on sectionne le 
mot le plus fréquemment, mais on trouve cependant 
des coupures après une voyelle, par exemple : cuju ||s, 
veneru || nl. La tvpographie a consacré un sigle minus- 
cule, le tiret, placé à la suite de la coupure, pour indi- 
quer la suspension de lecture; cette indication est 
absente de tous les anciens manuscrits, on ne com- 
mence à la rencontrer qu’au ΧΙ" siècle, elle devient 
fréquente au siècle suivant. Parfois on en fait usage non 
seulement à la fin de la ligne interrompue, mais encore 
à la reprise de la ligne suivante. 

69 Paragraphes. — Pour introduire un moyen de se 
reconnaître dans le labyrinthe des lettres capitales ou 
onciales tassées comme le blé dans un boisseau, les 
anciens ont recouru à un sigle appelé παράγραφος, le 
paragraphe, qui indiquait la fin d’une partie et non pas 
le début d’une partie suivante. La forme de ce sigle 
était variable, tantôt un trait horizontal —, tantôt 
un coin =, tantôt un signe conventionnel >. Cette 
distinction des paragraphes se remarque déjà dans les 
papyrus les plus anciens. Le plus ancien papyrus grec 
classique, les Perses de Timothée, du rve siècle avant 
notre ère, nous montre le texte divisé en paragraphes 
dont chacun commence une ligne. Cette méthode oné- 
reuse ne semble pas avoir joui d’un grand succès ; dans 
les papyrus contenant des fragments de tragiques, par 
exemple pour l’Anliope d'Euripide, le sigle du para- 
graphe est employé pour désigner chaque changement 
d’interlocuteur. S'il arrive que le texte d’une page se 
termine à la dernière ligne mais sans occuper celle-ci 
entièrement, l'espace ainsi demeuré libre est occupé 
par les premiers mots du paragraphe suivant, et un 
trait horizontal marque ce début : 


ECOMEOA OYTAPAH 
TOYOAYMTITIAAIMEN 


Cette façon ne satisfaisant pas, on imagine de faire 
empiéter le paragraphe et de le signaler en outre par 
une majuscule, et on obtient ceci : 


ECOMEOA OYTAPAH 
FIOYOAYMTIIIA AIMEN 


Cette dernière méthode est employée dans le codex 
Alexandrinus. 

Nous ne rencontrons rien d’analogue dans les ma- 
nuscrits latins pour la désignation des paragraphes; 
cependant, dans quelques-uns des plus anciens, on 
remarque parfois un espace très bref à la suite d’un 
passage ou paragraphe, et il y a lieu de croire que c’est 
à l'intention soil d'insérer un sigle, soit de signaler de 
certaines façon la fin du paragraphe. Aucun manuscrit 
latin ne montre la lettre majuscule empiétant sur la 
marge, comme nous venons de le décrire. Dans le plus 
ancien livre en capitales rustiques, qui est un fragment 
de poème sur papyrus sur la bataille d’Actium, on ἃ 
fait usage du sigle du paragraphe pour distinguer les 
divisions du texte quand le nouveau paragraphe com- 
mence une ligne. . 

70 Ponctuation. — Les monuments épigraphiques les 
plus corrects et les plus soignés nous montrent le peu 
de cas que les anciens faisaient de la ponctuation au 
sens où nous l’entendons aujourd'hui. En réalité, la 
ponctuation n'existe pas, mais lapicides et copistes 
font usage parfois d’un signe conventionnel pour 
marquer la distinction des mots; quant à s’en servir 
pour éclairer le sens, segmenter la proposition, ils n'y 
Songent même pas. Il est peu de phrases, en aucune 
langue, qui ne contiennent leur contingent de surprises, 
inversions, incidentes, ete. : la ponctuation nous aide 
d’un coup d’œil à saisir ces embüûches et à nuancer la 
diction de manière à donner leur valeur à ces plans 


ÉCRITURE 


1938 


successifs de l’idée. On se demande donc en quels 
traquenards devaient s'engager les anciens qui s’aven- 
turaient dans la lecture à haute voix d’un texte dont ils 
ne possédaient pas à fond le sens. Quoi qu’il en soit de 
l'ignorance ou dédain des anciens pour le secours si 
utile apporté par la ponctuation, le plus ancien exemple 
connu de son emploi dans un manuscrit grec se ren- 
contre dans un fragment du 1ve siècle avant notre ère, 
désigné sous le nom de papyrus d’Artemisie, à Vienne; 
il y est fait usage du double point (:) pour terminer 
parfois une sentence. Encore, dans les fragments du 
Phædon de Platon, trouvés à Gurob, ce même sigle 
est employé comme ponctuation conjointement avec le 
sigle du paragraphe mentionné plus haut. Enfin, le 
double point, conjoint à ce même sigle du paragraphe, 
se retrouve dans le papyrus 49 de Paris, une lettre de 
l’année 160 avant notre ère. 

On attribue à Aristophane de Byzance (260 avant 
J.-C.) un système de ponctuation qui aurait reçu bon 
accueil dans les écoles d'Alexandrie. Le point en faisait 
tous les frais, mais sa valeur dépendait de la position 
qu’on lui donnait. Le στιγμὴ τελεία équivalait à notre 
point. 1 ὑποστιγμὴ à notre virgule; Ις στιγμὴ μέση au point 
et virgule; mais les papyrus ne nous montrent nulle 
part ce système en pratique. Le point en haut est assez 
couramment en usage, en particulier dans le papyrus 
de Bacchylide. Dans le codex Alexandrinus, le point 
en haut et le point au milieu de la hauteur des lettres 
sont d’un usage assez général. Cette dernière ponctua- 
tion ἃ tendu peu à peu à disparaître; vers le 1x° siècle, 
on signale l'apparition de la virgule. Vers le même 
temps, on emploie ordinairement un signe pour indiquer 
la fin d’un paragraphe ou d’un chapitre, par exemple : 


.:- . Le point d'interrogation apparaît vers le vitre 


ou le 1x® siècle. 

Il n’y ἃ pas lieu de considérer comme ponctuation 
les points séparatifs des mots qu’on note, par exemple, 
dans le poème sur la bataille d’Actium. Les Perses 
de Timothée sont divisés en longs paragraphes, à la 
suite desquels la partie non remplie de la ligne reste en 
blanc et, au-dessous du commencement de cette ligne, 
le petit tiret ou paragraphe. D’autres préfèrent réduire 
cet espace blanc à une dimension constante. Dans 
l'Antiope d’Euripide et dans le Phædon, un tiret indique 
le changement d’interlocuteur; mais s’il ne s’agit que 
d’un mot, on l’encadre entre deux doubles points. Dans 
le Bacchylide, le παράγραφος se met, en guise de ponc- 
tuation, à la fin de chaque strophe, antistrophe ou 
épode. Plus tard on fit d’abord légèrement saillir, puis 
on mit tout à fait en vedette dans Ja marge la pre- 
mière lettre de la ligne qui suivait celle où le sens 
s’était interrompu en la faisant un peu plus grande que 
les autres; ceci se voit dans le codex Alexandrinus. 

Quoi qu’en disent les grammairiens de l'adoption en 
Occident du système de ponctuation d'Aristophane de 
Byzance, nous n’en rencontrons pas trace dans les 
anciens manuscrits. Les points séparatifs eux-mêmes 
n'ont été le plus souvent qu'ajoutés par un reviseur, 
c'est le cas du « Virgile du Vatican ». Il faut se tenir en 
garde contre les assertions des grammairiens latins du 
ive au vire siècle: Diomède, Donat, Dosithée, Cassio- 
dore, Isidore de Séville, tous portés vers les généralisa- 
tions et empressés à reproduire les théories des grammai- 
riens grecs. Les hauteurs variables du point prennent 
chez les Latins les noms de distinelio, subdistinctio et 
distinctio media. Les copistes s’'embarrassent peu de 
toutes ces règles et distinctions savantes, ils ne con- 
naissent guère que le point en haut (fort) et le point en 
bas (faible). Dans le Grégoire de Tours en onciales 
(Bibl. nat., ms. lat. 17654), écrit au vrre siècle, le point 
médial tient lieu de virgule; le point et virgule joue le 
rôle de point final, et alors ilest suivi d’un espace 
blanc et d’une lettre majuscule, ou bien encore il joue le 


1939 


rôle du double point (:) devant un discours. « Chez les 
grammairiens et les lexicographes du moyen âge, à 
partir du 1x° siècle, la terminologie et les signes de 
ponctuation changèrent. D'ailleurs, il n'était plus 
possible, après l’adoption de l'écriture minuscule, de 
juger de la hauteur relative du point. A la distinctio, 
subdistinclio et media furent substitués dans l'ordre 
inverse le comma (:}, colon ( et periodus (:) appelés 
aussi dislinclio media, constans et finiliva. Dans beau- 
coup de manuscrits carolingiens, on n’emploie que deux 
signes : le point simple placé à mi-hauteur de la ligne, 
qui est la marque d'une ponctuation faible; le point 
suivi d’une virgule (.) ou notre point et virgule (:) 
ou encore deux points au-dessus d’une virgule (:,‘), 
qui sont autant de manières d'indiquer la ponctuation 
forte 1, » 

Le point d'interrogation a affecté des formes di- 
verses, de même les guillemets. Sur les papyrus anciens, 
les citations ne sont pas indiquées; ce n’est que posté- 
rieurement à l'ère chrétienne, vers le vie siècle, que 
l’on trouve dans les manuscrits des guillemets, placés 
dans les marges. Un autre procédé en usage dans les 
manuscrits grecs et latins fut celui de l’indentation, qui 
consiste à mettre le texte cité un peu en retrait. 

8° Corrections. — « Un point placé au-dessous d’une 
lettre indique que cette lettre ἃ été écrite par erreur et 
qu'elle doit être supprimée. Ce système de suppression, 
appelé exponctuation était déjà en usage au ve siècle. 
Plus rarement les points sont placés au-dessus des 
lettres à supprimer. Quand il s’agit d’un mot tout en- 
tier écrit par erreur, pour indiquer qu'il doit être 
retranché, on a recours à divers procédés : on le met 
entre deux points, on l’encadre dans une série de points, 
ou bien on le souligne. Deux petits traits indiquent que 
l'ordre des mots doit être renversé. Ainsi |ad|eos doit 
être lu eos ad?.» 

Certains copistes aiment les solutions radicales, On 
en trouve qui biflent d’un trait la lettre tracée par 
erreur, qui transcrivent lourdement dans l’interligne 
le mot corrigé. S'il s’agit d'une omission de quelque 
étendue, ils s'emparent des marges supérieure ou infé- 
rieure, avec un signe de renvoi dans le texte, à l’endroit 
contaminé. Enfin, s’il s’agit d’une erreur importante, 
on découpe un fragment de papyrus qu'on colle sur le 
texte erroné, en ayant soin de disposer les fibres dans 
le même sens. On en trouve un exemple dans le papyrus 
du Louvre R1, qui contient les œuvres desaint Cyrille. 

90 Accentualion. — Les esprits, 7/euara,sont figurés 
par deux moitiés de la lettre H. l'esprit rude t , l'esprit 
doux + fréquemment transformés de la façon suivante: 
L et 1 qui, finalement, s’enroulent ainsi ‘ et’; ce dernicr 
stade de leur évolution n’est pas antérieur au x11e siècle. 

Les accents, τόνοι, sont le grave ᾿ (βαρύς), l’aigu ‘ 
(ὀξύς) et le circonflexe À (ὀξυδαρύς ou περισπώμενος). 
qui combine les deux autres et marque élévation et 
chute ἀρ la voix. 

Les papyrus non littéraires n’offrent que très rare- 
ment l'emploi des esprits et jamais l'emploi des accents. 
Les autres papyrus, où du moins les plus anciens 
d’entre eux, n’offrent ni esprits ni accents. Dans les 
manuscrits de poètes, comme le fragment d’Aleman 
conservé au Louvre ὅ et le papyrus de Bacchylide, on 
rencontre les accents principalement sur les mots un 
peu longs, ce qui porte à croire que la lecture des poètes 
lyriques obtenait quelques secours qu'on refusait aux 
prosateurs. Sur le papyrus de l’/liade de Bankes, sur 
celui de Harris, conservés au British Museum, les accents 
ontété ajoutés par une main postérieure ; ces deux manu- 


3M. Prou, Manuel de paléographie latine οἱ française, 
35 édit., 1910, p. 280; H. Omont, De la ponctuation, dans 
École nationale des chartes. Positions des thèses soutenues 
par les élèves de la promotion de 1881, p. 51. — * M. Prou, 


ÉCRITURE 


1940 


scrits et celui de Bacchylide nous présentent à l'occa- 
sion des mots oxytons portant l’accent grave sur la 
pénultième. Le plus ancien manuscrit d'Hypéride n’a 
aucune sorte d’accent. Ce n’est guère qu’au 11° siècle de 
notre ère que l’accentuation fut généralement pra- 
tiquée, cependant l'apparition des manuscrits de par- 
chemin compromit l'innovation en voie de triompher. 
Les plus anciens de ces manuscrits notent quelquefois les 
esprits 4, jamais les accents; les manuscrits latins non 
plus ne portent pas l’accentuation; il faudra attendre 
le vire siècle pour y venir. On signale, mais très rare- 
ment, des exemples d’accent sur des monosyllabes, 
comme ὁ exclamatif, ou des prépositions. D'autre part, 
dans le fragment de poème sur la bataille d’Actium, 
un accent sert à marquer les voyelles longues. 

Parmi les autres signes attribués également à Aristo- 
phane de Byzance, il faut mentionner l’apostrophe, 
ἀπόστροφος, qui sert à marquer l’élision; sa forme varie 
un peu et on la rencontre dans les anciens manuscrits 
en avant et en arrière des noms étrangers, ou bien des 
noms n'ayant pas une terminaison grecque, par 
exemple, τερουσαλημ᾽ dans le codex Sinaïlicus; on la 
rencontre encore à la suite des mots terminés par une 
consonne rude, comme %, y, £, Ψ et même g. Si une 
consonne est redoublée dans le corps d’un mot, on voit 
parfois sur la première des deux ou entre les deux le 
signe de l’apostrophe. Exemples : dans un papyrus 
de l’année 542 de notre ère ὃ et dans un manuscrit du 
virie-1xe siècle où l’apostrophe est redoublée. On en fait 
également usage pour distinguer deux voyelles, comme 
ceci : τματια αὐτῶν, et nous le voyons entre deux con- 
sonnes différentes : αριθμος dans le Dioscoride de 
Vienne. 

La διαστολὴ ou ὑποδιαστολὴ est une simple virgule 
destinée à empêcher l’ambiguïté créée par le rapproche- 
ment de deux mots, par exemple lorsqu'on veut indi- 
quer qu'il faut lire ἐστι, vous et non pas ἔστιν, ους. 

La diérèse, simple point ou tréma, n’est pas rare sur 
les ? et les à initiaux des papyrus. 

L'hyphen, ὑφέν, est un petit trait courbe placé au- 
dessous des mots composés. Dans l’Iliade de Harris, 
l’hyphen a la forme d’un trait horizontal. 

Parfois il s’agit de faire remarquer tel mot d'une 
seule lettre: on le frappe d’un bref accent aigu; ainsi 
dans le codex Alexandrinus, pour ἢ dans ses divers sens 
comme mot; ce n’est que par ignorance ou par distrac- 
tion que les scribes de ce manuscrit ont ajouté ce sigle 
à la lettre n quand elle entre dans la composition d’un 
mot. Dans le papyrus de l’année 595, c'est la lettre ὃ 
qui jouit de ce traitement de faveur 7. 

Quand une ligne reste inachevée, on la remplit soit 
par des points, soit par des artifices analogues. 

Les manuscrits latins offrent un choix de signes 
capable de rivaliser avec ceux des manuscrits grecs. 

100 Palimpsestes.— L'usage du papyrus et du parche- 
min était si abondant que la disette s’en fit sentir. La 
difficulté de préparer et d'importer le papyrus le fit 
réserver de bonne heure, en Occident, aux actes de 
chancellerie; en Gaule, la chancellerie des rois méro- 
vingiens fut contrainte d’y renoncer entre 659 et 677, 
cette substance était devenue une curiosité et, au 
ixe siècle, le verso de quelques papyrus mérovingiens 
servait à la transcription d'actes récents. A certaines 
époques, le parchemin ne fut pas moins rare que le 
papyrus, notamment entre le vie et le 1x° siècle. Dans 
cette pénurie, le papyrusne rendait plusservice. Tout au 
plus, pouvait-on rogner une marge, utiliser un verso; 
on y renonça et on le délaissa; le parchemin en subit le 


op. cil., p. 281-282. — ? Probablement du το" siècle avant 
notre ère, — 4 Et encore ce n'est guère que l'esprit rude, 
— 5 Palwographical Society, t. τι, pl. 123. — * Jbid., t, 11, 
pl. 126. — ? Ibid., t. 11, pl. 124. 


1941 


contre-coup. Comme les fibres de la peau se laissent 
généralement pénétrer par l'encre, il ne suffisait pas 
d’un lavage pour effacer les textes anciens qu’on vou- 
lait remplacer par des compositions plus récentes, on 
recourut donc au grattage et, cela fait, on écrivit dans 
l'interligne. Ce n’était ni flatteur ni louable, mais qui 
sait si ce procédé ne nous a pas valu la conservation des 
livres qui trouvèrent grâce à raison de leur nouveau 
texte ? Ces grattages exigeaientune certaine légèreté de 
main, afin de ne pas trouer la peau, et grâce à cette 
circonstance, il est devenu possible, à l’aide de réactifs 
chimiques, de faire revivre le texte aboli en apparence. 
Les manuscrits ainsi rendus à l’existence portent par- 
fois la trace de deux et même de trois écritures et sont 
désignés sous le nom de palimpsestes, vocable employé 
par Catulle, par Cicéron, par Platon, qui compare De- 
nys ἃ un GéAloy παλίμψεστον. Ce mot vient de πάλιν Law 
et a pu être appliqué primitivement à quelque matière 
assez résistante pour être grattée, par exemple, les 
tablettes de boïs, de cire. Certains manuscrits ont reçu 
successivement jusqu’à trois écritures, par exemple, un 
manuscrit de Messine , où sont superposées des écri- 
tures du vit, du ΧΡ et du xrre siècle; ou encore le 
manuscrit du Bristish Museum, addil. 17212, conte- 
nant jadis les Annales de Licinianus, copiées en onciales 
au ve siècle, effacées au vie pour faire place à un traité 
de grammaire écrit en cursive, recouvert à son tour, au 
IX ou au x£ siècle, d’un texte syriaque des homélies de 
saint Jean Chrysostome ?, Le manuscrit latin 5757 de 
la bibliothèque Vaticane oftre en quelque façon ce 
qu'on pourrait nommer le palimpseste type. Au αν" siè- 
cle, il reçut le treité De republica de Cicéron, transcrit 
sur deux colonnes ; au vire siècle, le traité cicéronien fit 
place au commentaire de saint Augustin sur les 
Psaumes, écrit à longues lignes ὃ. La bibliothèque capi- 
tulaire de Vienne conserve un palimpseste fameux, 
c'est le manuscrit de Gaius du ve siècle et le plus ancien 
texte des fastes consulaires, écrits entre 486 et 494 4. 
11° Stichométrie. — Les anciens mesuraient les ou- 
vrages littéraires de la même façon dont les collégiens 
mesurent les pensums, par le nombre de lignes. Pour les 
poésies, le vers était la mesure courante; pour la prose, 
comme il fallait tenir compte des plumes de copistes, 
on avait dû établir un barème et les Grecs avaient 
adopté la ligne homérique de seize syllabes : c'était ce 
qu'on appelait 1᾿ ἔπος et plus tard le στίχος. Les plus 
anciens exemples de cette estimation se rencontrent 
dans un papyrus d’Euripide, antérieur à l’an 161 de 
notre ère : on lit à la fin CTIXOI MA; dans les papyrus 
d’Herculanum, sur lesquels on lit : ΦΙΛΟΔΗΜΟΥ ΠΕΡῚ 
PHTOPIKHC XXXXHH ( — 4 200 lignes), ou encore 
€TIIKOYPOYTIEPI bYCEQCIE.APIO XXXXHH (—3200 
lignes). Outre le nombre de lignes, on fait parfois men- 
tion du nombre de colonnes, σελίδες. Cette évaluation 
si peu littéraire était un procédé commercial rapide et 
sûr pour permettre d'établir le prix dû au copiste et 
celui fixé à l'acheteur. Il y avait, pour ainsi parler, des 
éditions Lypes, d’après lesquelles on évaluait le nombre 
de στίχοι requis pour la transcription d’un ouvrage; 
libre ensuite était le copiste d'étendre la matière et 
d'allonger le nombre des lignes, c'était un prix fait 
dont on ne s’écartait plus et il est possible aue l'indi- 
cation du nombre de lignes enregistré à la fin de 
l'ouvrage visait l'exemplaire type, car c'était d’après 
celui-là que le prix de vente était calculé. Il arriva donc 
que, pour une fois, copistes et libraires tombèrent 
d'accord de supprimer cette indication qui équivalait à 


1 Ch. Diehl, Notice sur deux manuscrits à miniatures de la 

. bibliothèque de l'université de Messine, dans Mélanges 
d'archéol. et d'histoire, 1888, τὶ vint, p. #12. — 3 Catalogue 
ΟἹ ancient manuscripts in the British Museum, part. 2, latin, 
pl. x, fac-similé. —3 Silvestre, Paléographie universelle, pl. 97; 
Zangemeister et Wattenbach, Exempla, pl. xvn; Palæwogr. 


ÉCRITURE 


1942 


un tarif, mais ils avaient compté sans Callimaque 
d'Alexandrie, qui dressa un catalogue de livres sur 
lequel chaque titre était suivi du nombre de stiques. 
L'édit du maximum de Dicolétien, promulgué en l’an 
301, fixe le prix dû aux copistes sur le pied de 25 deniers 
pour cent lignes d'écriture très soignée et de 20 deniers 
pour le même nombre de lignes de moindre mérite, 
Resterait à savoir ce qu’on entendait par première et 
par seconde qualité en matière d'écriture. 

L’estimation stichométrique était en usage égale- 
ment parmi les Latins, mais on n’en rencontre que de 
rares témoignages. L'unité de mesure était la ligne 
virgilienne de seize syllabes, c'est du moins ce que 
nous pouvons conclure d’une note écrite vers l’année 
359, dans un manuscrit de la bibliothèque Phillips à 
Cheltenham, et calculant le nombre de versus contenu 
dans les livres de la Bible et dans les ouvrages de 
saint Cyprien: Quoniam indiculum versuum in urbe 
Roma non ad liquidum, sed et alibi avariciæ causa non 
habent integrum, per singulos libros computalis sylla- 
bis numero XVI, versum Vergilianum omnibus libris 
adscribsi δ. Outre le manuscrit de Cheltenham, les plus 
anciens témoins de stichométrie biblique sont : une 
liste relative aux épîtres de saint Paul dans le codez 
Sinaïlicus, une dans le codexz Claromontanus à Paris, 
une dans un manuscrit de Freising du vue siècle, 
aujourd'hui à Munich, enfin la liste de Nicéphore au 
ixe siècle. 

Outre cette stichométrie portant sur l’ensemble 
d’une œuvre littéraire, il y avait une stichométrie li- 
mitée à un fragment d’étendue variable. On n’en con- 
naît que de rares exemples, mais décisifs et qui nous 
montrent que cette numérotation avait pour but de 
faciliter l'identification des passages cités dans un 
texte. Dans l’Iliade de Bankes, les vers sont cotés en 
marge par groupe de cent à la fois, et ce système se 
retrouve pour d’autres transcriptions d’Homère; dans 
le Pentateuque du ν 9 siècle conservé à la bibliothèque 
Ambrosienne, le Deutéronome est coté à chaque cen- 
tième ligne. Euthalius, diacre d'Alexandrie au v® siè- 
cle, nous apprend qu'il ἃ coté les stiques des épitres 
de saint Paul par chaque cinquantième ligne. 

120 Colométrie. — On employait indifféremment les 
termes de stichymétrie et de colométrie pour désigner 
des divisions dont la mesure était réglée par le sens. 
C'était principalement les livres destinés à servir à la 
lecture publique qui recevaient cette annotation : 
Écriture sainte, homiliaires, passionnaires. Les livres 
des Psaumes, des Proverbes et les livres poétiques 
durent à cette circonstance la désignation qui les 
engloba sous le nom de βίθλοι στιχήρεις, OÙ στιχηραῖ, 
et c’est d’après ce système que saint Jérème écrivit sa 
version per cola et commata. Voici comment il s'en 
explique: Nemo cum Prophetas versibus viderit esse 
descriplos metro eos æslimet apud Hebræos ligari, et 
aliquid simile habere de Psalmis vel operibus Salomonis ; 
sed quod in Demosthene et Tullio solet fieri, ut per cola 
scribuntur et commata, qui ulique prosa et non versibus 
conscripserunt, nos quoque, ulililati legentium provi- 
dentes, interprelationem novam novo scribendi genere 
distinximus ?. 

D'après Suidas, le colon de même que le στίχος forme 
un tout. Jean de Sicile réserve le mot colon pour les 
coupures de huit à dix-sept syllabes, et le mot comma 
pour les coupures de moins de huit syllabes. On attri- 
bue au diacre Euthalius une édition des Actes des 
apôtres suivant le système colométrique, mais cela est 


Society, pl. 160; Chatelain, Paléogr. des classiques latins, 
pl. xxx1x, n. 2; Fr, Steffens, Paléogr. latine, pl. 13.— * Zan- 
gemeister et Wattenbach, op. cit., pl. 29-30, —* Un papyrus 
inédit de la bibliothèque de M. Ambr. Firmin-Didot, in-S°, 
Paris, 1879. — 9 Mommsen, Zur lateinischen Stichometrie, 
dans Hermès, t. XXI, p. 142 —* Præfalio in Isaiam. 


1943 


peu sûr. Parmi les manuscrits bibliques qui ont adopté 
ce système, il faut mentionner le codex Bezæ, le codex 
Claromontanus, le codex Amiatinus, etc. 1. 

13° Tachygraphie. — Sans préjudice de l'étude qui 
sera consacrée aux notes tironiennes dans le Diction- 
naire, nous devons dire ici quelques mots de la tachy- 
graphie, représentée chez les Grecs comme chez les 
Latins, dès le 1°" siècle de notre ère, par des tachy- 
graphes ou sténographes (σημειογράφοι, ταγυγράφον). 
Était-ce vraiment une invention romaine appliquée 
par les Grecs? Peut-être; à condition toutefois de tenir 
compte de la découverte à Athènes, en 1884, d’une 
inscription antérieure à notre ère de quatre siècles. 
Cette inscription décrit un système d'écriture dans 
lequel les voyelles et les consonnes sont exprimées par 
des traits disposés diversement ? Quelques papyrus 
du n°et du re siècle et un livre comprenant plusieurs 
feuillets enduits de cire (British Museum, addit. 33270) 
du ne siècle appartiennent à ce groupe de tachy- 
graphie grecque, qui n’a pu être déchiffrée jusqu’à ce 
jour. Un deuxième groupe ne se compose que de rares 
fragments de papyrus et de tablettes du 1ve au vrrre siè- 
cle de notre ère, principalement dans la collection de 
l’archiduc Rénier, à Vienne‘. Enfin un troisième 
groupe, dont tous les monuments sont postérieurs au 
vire siècle et dont nous n'avons plus à nous occuper. 

La plus ancienne mention de tachygraphie se lit sur 
un papyrus égyptien de l’an 155 après Jésus-Christ; 
c'est une convention avec un professeur, dans laquelle 
le recueil de signes que doit apprendre l'élève est dé- 
signé par le mot χομεντάριον ; ce terme paraît un indice 
assez sûr que l'invention n’était pas grecque; en effet, 
on donnait le nom de commentarii aux lexiques de notes 
tironiennes. Nous savons que la tachygraphie a été très 
en usage du 11° au 1ve siècle, qu’elle se répandit en 
Orient, puis en Sicile et en Illyrie, où a été trouvée une 
inscription en caractères tachygraphiques dont la signi- 
fication n’a pas encore été découverte 4. Beaucoup de 
papyrus, répartis entre les diverses collections d'Europe, 
sont ou entièrement ou partiellement écrits en tachy- 
graphie; un petit nombre seulement a pu être déchifiré, 
car nous n'avons qu'une connaissance incomplète de 
leur système d’écriture 5. 

Au dire de Suétone, il faudrait rapporter à Ennius 
l'invention des nofæ : Vulgares ποίας Ennius primus 
mille el centum invenit; c’est beaucoup demander. On 
se rabat généralement sur Tullius Tiron, affranchi de 
Cicéron, et les nofæ en ont conservé le sobriquet de 
lironianæ ; mais ce Tullius Tiron ne s’était occupé que 
des prépositions. Sénèque est en réputation d’avoir 
colligé cinq mille notæ, en usage au temps où il vivait, 
et l’empereur Titus aurait, dit-on, été habile tachy- 
graphe. Quoi qu’il en soit, il existe entre les ta- 
chygraphies grecque et latine des similitudes qui doi- 
vent être autre chose que des coïncidences, car les 
notes tironiennes se composent non pas de signes arbi- 
traires, mais de lettres ramenées à leur plus simple élé- 
ment. Comme les alphabets grec et latin ont des let- 
tres communes, la réduction de celles-ci à leur résidu 
essentiel s’explique sans grande difficulté. Une note 
pouvait être employée seule pour figurer soit un mot 
indéclinable, comme une préposition, soit un sub- 


? Ch. Graux, Nouvelles recherches sur la stichométrie, dans 
Revue de philologie, 1878, t. τι, p. 97-143; Mommsen, Zur 
lateinische Stichometrie, dans Hermès, 1886, t. xx1, p. 142- 
156. ? Gomperz, Ueber ein bisher unbekanntes griech. 
Schriftsystem aus der Mitte des vierten vorchristlichen Jahr- 
hunderts, 1884, Wien; Neue Bemerkungen, Wien, 1895; 
P. Mitzschke, Ein griech. Kurzschrift aus dem vierten 
Jahrhundert, dans Archiv für Stenographie, n. 434. ---- C. 
Wessely, Ein System altgriech. Tachygraphie, Wien, 1896. 
— * C. Wessely, Ein epigraphischer Denkmal altgriech. 
Zachygraphie, dans Archiv für Stenographie, 1901 ; Gitlbauer, 


ÉCRITURE 


1944 


stantif ou un adjectif très usuels, ou un verbe à la 
troisième personne du singulier de l'indicatif présent; 
elle faisait alors fonction de sigle. Mais ordinaire- 
ment, pour représenter un mot, on se servait de 
deux signes, dont l’un exprimait le radical, l’autre 
la terminaison; ce dernier était un peu plus petit que 
l’autre. À mesure que les temps marchaient, les 
lexiques des notes, les commentarii, s’augmentaient 
d’apports successifs dus aux Romains, aux chrétiens, 
enfin aux barbares; mais leur paléographie ne com- 
mence pas avant les vie-vire siècles de notre ère, parce 
qu'avant cette date nous ne connaissons pas de do- 
cuments latins renfermant de notes tironiennes. On a 
écrit en notes lironiennes pendant plus de douze siè- 
cles, mais, à partir du vie-vire siècle, on en fait usage 
moins pour écrire vite que pour économiser le parche- 
min. La réforme de l'écriture imposée par Charlemagne 
n’épargne pas les notes tironiennes (voir ce mot). 

14° Cryptographie. — Les anciens ont recouru à ce 
système de correspondre sans pouvoir être entendu par 
les tiers. Suétone rapporte que César avait recours à 
un alphabet ordinaire où chaque lettre était avancée de 
quatre rangs, ainsi il remplaçait a par d, b par e. Au- 
guste écrivait b pour a, ὁ pour ὃ. Dans les manuscrits 
du moyen âge, on ne rencontre guère qu'un système 
qui consiste à supprimer les voyelles et à les remplacer 
soit par des points, soit par la consonne suivante : i= 
un point; a—deux points; e=trois points; o—quatre 
points; u—cinq points. Dans le second système, les 
consonnes ὃ, f, k, p, x remplacent les voyelles &, e, à, o,u, 
tout en conservant leur valeur propre. Les copistes se 
divertissent à ces jeux; ils signent : Thfp{klbctxs, ce qui 
veut dire Theofilactus, ou bien brchkdkbepnp Bnscxlfp, 
ce qui veut dire : archidiacono Ansculfo ὃ. 

15° Abréviations. — On a longtemps, sur la foi d’un 
passage mal interprété de Diogène Laërcee, fait honneur 
à Xénophon de l'invention d’un système de sténo- 
graphie, ὑποσημειωσάμενος, il y faut renoncer’. Les 
anciens Grecs n’ont fait usage que d’un nombre res- 
treint de signes d’abréviation, mais de très bonne 
heure l’idée leur est venue de simplifier certains mots 
par un signe plus facile, plus rapide à tracer. Tels mots 
furent représentés par . leur première lettre, par 
exemple [I pour πέντε, Δ pour δέχα. La préoccupation 
d’épargner le papyrus ou le parchemin n'existait pas 
pour les scribes, mais les monétaires, ne disposant que 
d’un champ limité, étaient, eux, obligés de s’ingénier à 
abréger en deux ou trois lettres les noms des cités 
grecques. Les lapicides se trouvaient parfois également 
acculés à la même nécessité et l'écriture courante 
admettait volontiers les abréviations ὅν Les quelques 
papyrus liturgiques anciens et ceux dont le contenu 
intéresse l'antiquité ecclésiastique offrent à peine 
quelques exemples d’abréviations ; ce n’est que dans les 
manuscrits en lettres onciales que nous avons l'occa- 
sion de rencontrer l’abrévialion «par contraction ». 

C’est ici un système spécifiquement chrétien; il 
consiste à supprimer la portion moyenne du mot et à 
n’écrire que la première et la dernière lettre, ou bien 
une ou deux lettres du début, et deux, trois ou quatre 
de la fin du mot. Ceci différait essentiellement du mode 
d’abréviation « par suspension» que nous avons déjà 


Die tachygraphische Grabinschrift von Salona, dans Studien 
zur griech. Tachygraphie, in-8°, Berlin, 1903, p. 8. — 
5 C, Wessely, Studien zur Palæwograpliie und Papyruskunde, 
fase. 3,4; W. Schubart, Die tachygr. Papyri in der Urkunden- 
sammlung ἃ. Kônigl. Mus. zu Berlin, dans Archiv für 
Stenographie, 1902. — * M. Prou, op. cil., p. 164. — τ Gitl- 
bauer, Die drei Systeme der griechisch. Tachygraphie, dans 
Denkschriften der Wiener Akad., phil.-hist. KL, 1894, — 
85 A, Jacob, Scriptura, dans Saglio et Pottier, Diction- 
naire des antiquités grecques el romaines, ἴ. 1V, p. 1133- 
1134, 


1945 


expliqué 1 et où le mot était représenté par la première 
ou les premières lettres, comme dans cos—co(n}sul; 
præf — præfeclus; D. M. 5. — Dis Manibus Sacrum. 
L'épigraphie connaissait ici les abréviations « par 
contraction » lorsque le mot était représenté par les 
initiales de chaque syllabe; nous n’y reviendrons pas. 
Voici un exemple épigraphique d’abréviation par 
suspension : MITI (05) et par suspension et contraction : 
AIAK(O)N(o<), sur une épitaphe chrétienne du 1rr° siè- 
cle, trouvée à Soleïman-Keuï, dans le Pont ?: 


ENOAK 
ATAKI 
ΠΕ ΘΥΔ 
ΙΑΚΝ 
Male 
O1 
K 1 O C 


D Ἰῦνθα χατάχιτε ὁ διάχ(ο)ν(ος) ΜΊτι(ος) Oùf[p6]iz:06. 

Les abréviations par contraction diflèrent absolu- 
ment suivant qu’elles s’appliquent à des mots vulgaires 
ou bien aux noms qui désignent le Seigneur Dieu, les 
nomina sacra. Pour ces dernières, il n’est plus question 
des initiales syllabiques, mais simplement de la pre- 
mière et de la dernière lettre du mot, avec parfois une 
Jettre intermédiaire ; ce mince phénomène n’offre guère 
d'intérêt que parce qu’il s’est étendu plus tard à 
d’autres mots par une lente assimilation. La raison 
possible de cette anomalie se trouve peut-être dans 
l'explication suivante 4, simple conjecture, hypothèse 
dont le principal mérite est de n'être qu’une hypo- 
thèse. réformable ὅ. 

« Dès qu’on se mit à traduire les Livres saints de 
l'hébreu en grec, la question dut se poser de savoir 
comment on traduirait et on rendrait le tétragramme 
qui exprimait le nom de Jéhova. Certains scribes se 
contentèrent de lui conserver l'apparence hébraïque; 
d’autres remplacèrent le tétragramme par le mot Kôp:o< 
qui correspondait à Adonaï ; ce fut le parti que prirent 
les Septante. Mais au lieu d'écrire Küp:05 en toutes 
lettres, on n'en conserva que la première et la dernière, 
au nominatif ΚΟ, et aux autres cas : KE, KY, ΚΩ, ΚΝ, 
et non pas tant pour abréger que dans le désir de voiler 
en quelque sorte le nom divin (pure conjecture de ten- 
dance) comme faisaient les Hébreux (les copisles du 
115 siècle ne se souciaient guère des Hébreux); c’est ce 
qu'avait bien compris le savant carolingien Chrétien 
de Stavelot, qui, au milieu du 1xe siècle,-à propos de 
Vabréviation IC (—’Ins05:), écrivait : nomina Dei 
comprehensive debent scribi quia nomen Dei non potest 
dilleris explicari. On ἃ également remplacé le tétra- 
gramme par le mot ()εύς écrit OC. Mais le grec ancien 
né connaissait pas de pareilles abréviations; on n’usait 
dans les manuscrits grecs que des abréviations par 
suspension. À côté des deux abréviations ΘΟ et ΚΟ, 
on en trouve d’autres analogues, telles que INA — 
πνεῦμα; ΠᾺΡ οἱ ΠΗΡ Ξεπατήρ; OYNOC — οὐρανός; 
ΑΝΘΡΠΟ-:ἄνθρωπος; AA οἱ ΔΑΔ-ε-Δαυείδ; ICHA=— 
᾿Ισραήλ; ΙΛΗΝ -- ἹἹερουσαλήμ.:10 --᾿ Ἰησοῦς; ΧΟ -εχριστός; 
γοπευίός: ΠΡ -εσωτήρ; CTC = σταυρύς; ΜΗΡ -- μήτηρ. 
Ce sont donc des Grecs hébraïsants qui ont introduit 
l'usage des abréviations par contraction, tout d’abord 
réservées aux noms de la Divinité, » Entre les Septante, 
dont nous ne possédons pas la transcription originale, 


2 Voir Diclionn., t. 1, col. 177-180, au mot ABRÉVIATIONS. 
—? Fr, Cumont, Inscriptions du Pont, n. 46; F. Boll, Vorle- 
sungen und Abhandlungen, München, 1911, t. 11, pref., p. αν. 
— À C'est le nom générique que leur a appliqué M. Ed. M. 
Thompson. — ὁ Cette explication fut risquée par L. Traube, 
Nomina sacra. Versuch einer Geschichte der christlichen 


ÉCRITURE 1946 


et les plus anciens manuscrits bibliques, un laps de 
plusieurs siècles s’est écoulé. Qui nous prouvera que 
la contraction soit de l'invention des Septante, soucieux 
de voiler le nom divin? on ne nous en donne pas l'ombre 
d’un indice. Et si le fait de cette contraction a pu être 
imaginé par des copistes intermédiaires entre eux et les 
originaux parvenus jusqu'à nous — tel le papyrus de 
l'Épître aux Hébreux du rv° siècle — que devient 
le mobile de voiler le nom divin, dont ces copistes 
n’avaient peut-être pas la première idée ? En outre, si 
on contracte Képio: en mémoire du traitement ana- 
logue infligé à Adonaï, pour quelle raison soumettre à 
la même opération ἄνθρωπος et σταυρός, pour ne rien 
dire du reste? Enfin ce ne sont ni les Septante, ni les 
Grecs hébraïsants, qui gravaient les coins monétaires 
du roi Baelmelek, de Citium, vers 479-449 avant Jésus- 
Christ, et ne gardaient de son nom que la première et la 
dernière lettre. 

Si on remarque que la grande particularité de ces 
nomina sacra consiste dans la notation de la lettre 
finale, c'est-à-dire de la flexion du mot abrégé, on 
observera aussi que l’abréviation est à plusieurs degrés, 
tantôt réduite à l’initiale et à la flexion qui est l’aspect 
rudimentaire, tantôt pourvue d’une ou plusieurs arti- 
culations, comme dans OYpzNOC et dans ANOP «TTC: 
Mais afin qu’on n’aille pas croire que ce sont les di- 
mensions du mot qui ont entraîné les copistes à en 
tracer la charpente, on doit reconnaître que les dimen- 
sions de ’Insoùs sont les mêmes quand on écrit IC ou 
bien [Η6 et celles de Χριστός ne varient pas alors 
qu'on écrit ΧΟ ou XPC. I1 y ἃ donc simplement la 
préoccupation de soulager la main, de gagner du 
temps dans l’adoption de ces sigles contractés. Quand 
nous arrivons aux copistes latins, c’est vraiment leur 
faire la part trop belle de leur supposer le souci de voiler 
le nom divin, à la manière juive. Ce nom, ils le crient et 
le proclament, le tracent et le font reluire partout; 
quant aux juifs, s’ils songent à eux, ce n’est pas pour les 
imiter et les copier. Les copistes latins auxquels l’occa- 
sion a permis de feuilleter un manuscrit grec de l'Écri- 
ture y ont vuces abréviations par initiales et par 
finales, l’artifice leur semble ingénieux, ils s’en em- 
parent, mais eux aussi se soucient d’articuler les mots; 
pour DS — Deus tout va bien, mais DMS — Dominus 
réclame déjà un étai. De même pour SPS — Spirilus. 
D'ailleurs les Latins suivent de très près leurs collègues 
grecs; les premiers mots qu'ils abrègent sont DS — 
Deus, SPS — Spiritus, IHS — lesus, XPS — Christus; 
au v° siècle, ils imaginent DMS = Dominus. Il est clair 
qu'ils n’avancent que timidement dans cette voie. 
« L'origine des formes hybrides |HS et XPS ne laisse pas 
d’être assez obscure.Cépendant on ne peut guère douter 
que l’H de HS ne soit une lettre grecque, car outre 
que, dans XPS, à deux lettres grecques incontes- 
tables on a juxtaposé une lettre latine indiquant la 
flexion, il serait bien étrange que les Latins eussent 
créé ces formes [HS et XPS plutôt que 15 et xs, s'ils 
n'avaient trouvé dans les textes grecs les formes ΗΟ 
et XPC, d'autant plus que la forme la plus ancienne et 
normale du nom de Jésus en latin paraît avoir été 
Hiesus, L’abréviation SPS—Spirilus entraîna la for- 
mation de SCS—sanclus; comme aussi l’abréviation 
NR, NBI, NRO, noster, nostri, nostro, fut déterminée 
par l'abréviation DNS, auquel nosfer était souvent 
accolé. Les abréviations par contraction des nomina 


Krüzung, dans Quellen und Untersuchungen zur lalteinischen 
Philologie des Mittelalters, München, 1907, t. ττ. — ὁ Comme, 
personnellement, j'y vois une brillante fantaisie, pour ne 
pas dire une mystification, je veux abandonner le soin de 
la résumer et de l’exposer à M. Prou, 0p. cit., p. 115-116,que 


| je vais citer textuellement. 


1947 


sacra étaient au ve siècle d’un usage si courant que 
par analogie on appliqua ce système à d’autres mots 
jusque-là abrégés par suspension. Au vie s‘ècle appa- 
rurent les abréviations des titres de fonctions ecclésias- 
tiques, eps. diacs, pbr, et une série de formations ana- 
logiques. » 

160 Chifjres. — Voir Diclionn., t. ur, col. 1332-1333. 
Nous n'avons pas à nous occuper des chifires arabes, 
qui ne furent connus en Occident que vers le Χο siècle; 
quant aux chiffres romains, la principale difficulté que 
présente leur lecture est la substitution de la minuscule 
à l'écriture majuscule pour les exprimer. Toutefois, le 
danger de confusion était si clair qu'on imagina d'y 
porter remède en ponctuant les chiffres exprimés d’un 
point de part et d'autre. Dans les manuscrits, jusqu'à 
la fin de l’époque mérovingienne, le nombre 6 fut 
figuré par un episema qui abandonne le profil rigide 
pour s’arrondir sous l'influence de l’onciale et prendre 
l'apparence de la lettre G. Dans les manuscrits wisi- 
gothiques, le chiffre vingt est exprimé par un X dont 
une des branches est doublée; on trouve pour le chifire 
quarante un X dont la branche droite est terminée 
au sommet par un petit crochet. Pour le chiffre mille, 
les copistes ont recours à diverses combinaisons. 
Tantôt c’est le chiffre 8 couché horizontalement :œ, 
ou bien Ja lettre | surmontée d’un trait : |, enfin c’est 
encore un M, très généralement employé. 

IV. PALÉOGRAPHIE GRECQUE.— Le premier chapitre 
de l’histoire de l'écriture grecque aura été le dernier 
révélé aux érudits. Montfaucon avait quelque idée 
qu'on avait écrit jadis sur le papyrus; d’infimes débris 
étaient tombés entre ses mains, mais rien ne lui avait 
laissé supposer que cette littérature prendrait dans 
la suite un accroissement quelconque. Au début du 
xixe siècle, on n’était pas plus avancé, il fallut l’extra- 
ordinaire succès des fouilles pratiquées en Égypte pour 
nous mettre en possession de documents d’ordre litté- 
raire et d’ordre privé en nombre considérable. Cette 
deuxième catégorie était encore plus inattendue que 
l’autre, puisqu'à la rigueur on pouvait escompter 
l’heureuse trouvaille de quelques fragments classiques 
épargnés à raison de leur importance, mais il semblait 
invraisemblable que les plus humbles témoins de la vie 
quotidienne se fussent conservés avec une abondance 
inespérée. C’est cependant ce qui est arrivé. Indépen- 
damment des indices et des faits avérés qui concernent 
la vie privée et l’histoire littéraire, nous possédons dé- 
sormais un ensemble unique de documents sur l’écri- 
ture grecque. L'écriture latine en effet n'y est pas 
représentée, sauf par quelques rares documents. 

1° Papyrus. — La première découverte de papyrus 
en Égypte remonte à l’année 1778: cinquante rouleaux 
furent trouvés près de Memphis, au dire d’un indigène, 

mais plus probablement dans le Fayoum; tous, sauf 
un seul, furent détruits; le dernier fut acquis par le 
cardinal Borgia et publié par Schow, en 1788, sous le 
ütre : Charta papyracea Musei Borgiani Velitrii. A la 
même époque, on découvrait les papyrus d’Herculanum 
que les bénédictins du Mont-Cassin entreprenaient de 
dérouler et d’encoller sur des vessies de poissons !. Vers 
1820, survint la découverte d'une collection sur l’em- 
placement du Sérapeum de Memphis, elle fut partagée 
et répartie entre les bibliothèques publiques de Paris, 
de Londres, du Vatican, de Leyde et de Dresde. Succes- 
sivement les découvertes se produisirent et l'attention 
se porta de préférence sur les fragments de la littéra- 
ture classique. Ce n’est que peu à peu qu'ons’appliqua 
à lire et à publier les textes d’une réputation beaucoup 
moindre et ceux qui semblaient ne mériter pas même 


1 Souvenirs d’un ofjicier CPR OI par M. de Rfomain], 
in-8°, Paris, 1824, 3 1, D ὩΣ — 2 New Palæographical 
Sociely, pl. 104; E. Thompson, An introduction to greek 


ÉCRITURE 


1948 


un moment d'attention. Au point de vue spécial de 
l'écriture, le déchiffrement de ces textes donna un pre- 
mier résultat, en démontrant l'existence simultanée de 
deux types d'écriture, si haut qu'on fût en mesure de 
remonter. Ces deux types étaient la majuscule, réservée 
ordinairement—mais pas toujours —aux transcriptions 
d'ouvrages littéraires ; la minuscule, employée pour les 
usages de la vie quotidienne. Autre résultat, on consta- 
tait que le monde des illettrés se restreignait dans une 
proportion considérable, puisque, tout en laissant les 
besognes de longue haleine aux copistes professionnels, 
une foule de gens étaient en mesure de ne recourir à 
personne pour noter tout ce dont ils souhaitaient 
garder le souvenir. La majuscule anguleuse de l’époque 
classique tendit à atténuer ses formes rigides, l'E, l’Z 
prirent la forme dite lunaire : €, C, et ΤῺ devint un 
simple agrandissement du type minuscule G; mais 
certaines lettres tinrent bon contre les tiraillements et 
déformations, le A demeura inébranlable, le M égale- 
ment, en sorte que l’onciale n’exerça jamais sur l’alpha- 
bet grec l'influence qu’il faut lui reconnaître sur 
l'alphabet latin. L'écriture des papyrus et des manu- 
scrits grecs anciens est plutôt une majuscule atténuée 
que l’onciale proprement dite. La minuscule procède 
franchement de l'alphabet maiuscule et ce n’est que 
lentement, timidement, que les lettres ont pris leur 
Lype distinct. 

1. Onciale. — Les principaux documents que nous 
ayons à étudier parmi les papyrus appartiennent à une 
date tardive et sont transcrits en minuscule. Quelques- 
uns ont déjà été étudiés dans le Dictionnaire et, parmi 
les papyrus bibliques, il faut mentionner les Logia du 
Seigneur, les fragments de l’évangile de saint Matthieu, 
l’évangile apocryphe de Pierre; parmi les écrits patris- 
tiques, nous possédons le livre XVIII des Kesroi de 
Julius Africanus, trouvé à Oxyrhynque en 1897 ὅ. 
L'ouvrage appartient au premier quart du xx siècle 
et la transcription est environ du milieu de ce siècle; 
nous possédons également un fragment du Pasteur 
d'Hermas, conservé à Berlin ὃ. 

Les plus anciennes écritures onciales sur papyrus 
offrent une ressemblance plus ou moins frappante avec 
les types épigraphiques; on n’y remarque en général 
ni pleins ni déliés; tous les traits sont sensiblement 
d’égale force. Mais cette écriture demande du temps 
et dessoinset les calligraphes s’en fatiguent à la longue. 
Au début de notre ère, ils ont abouti à un type très 
différent dans lequel tous les traits sont uniformément 
grêles, sans pleins ni déliés. L'effet n’en est pas heureux 
et cette mode ne dure pas longtemps. Vers la fin du 
1er siècle, on aboutit à un compromis; c’est une assez 
grosse onciale, régulière, et qui fait déjà songer à l’écri- 
Lure en usage sur les parchemins aux ve et vre siècles; 
sa caractéristique est dans le contraste entre les traits 
verticaux assez forts et les traits horizontaux très déli- 
cats; dans les lettres à forme courbe le même contraste 
se rencontre entre les panses et les liens. Les papyrus 
du ue siècle ne permettent pas d'assurer positivement 
que ce type d’onciale obtint la vogue, mais nous voyons 
sur un monument en écriture assez pelite, le papyrus 
des Kecroi de Julius Africanus, que l'opposition des 
pleins et des déliés continuait à être sensible (fig. 3924). 
Voici la transcription de ce texte que nous reproduisons 
ici : 


(τα θ εζης et ovv ovtws ἔχον [| αὐτὸς ο ποιητῆς 
το περιερ || γον τῆς ἐπίρρησεως τὰ ἀλλα [| δια τὸ τῆς 
νποθεσεως αξιω [μὰ σεσιωπηχεν. el οἱ πεισι || στρατιδαι 


τα αλλα συνραπτο(ν) 
αλλοτοια τὸν στοιχου τῆς || 


ἐπὴ TAUTA ἃ 
ποιήσεως 


τες 


EXEL 0e 


fac 
Tafeln zur àälteren griech. 
Leipzig, 1891, pl. 11, 


and latin palæography, in-8°, Oxford, 1912, Ὁ, 1:44, 


similé n, 14. — 51, Wilcken, 
Palæographie, in-fol., 


1949 


ναντες ἐπ. πολλοις εγνω(ν) || ατε χυημα-- λυτ’- ἐστε || 
POV errzc αὐτὸς ενταὺ || θο: χατειχξα τὴν τε- nv σὺν || 
πασαν υποῦθεσιν αἀνάχει || μένην -- ρέσεις εν τε τοῖς (| 
ἀρχειοις τῆς apyatas π. τρι || δος xoAwv...., λιας χαπι | 
τὠλεινης τῆς παλαιστεινη. 1] καν νυσὴ τῆς καριας, pepe Ι 
ὁε τοῦ τρισχαιδεχατου ἐν Eu || μη πρὸς ταις ἀλεξανὄρου 
{{θερμαις εν τη εν πανθειω | ῥιθλιοθηχη τὴ καλη nv αὖ || τος 
ἡρξιτεχτονησα τῷ σε [[ὅαστω |] τουλίου ἀφριχανου ἢ κεστος } τη. 


ÉCRITURE 


1950 


a servi pour transcrire des scolies et faire des éditions 
d’un prix modeste. 

2. Cursive. — « Au 1118 siècle avant notre ère, pour 
la correspondance et les actes tels que testaments, 
contrats, etc., nous voyons des écritures plus ou moins 
soignées, qui toutes offrent des formes onciales assez al- 
térées, au tracé toujours morcelé, mais ferme et sans 
gaucherie, souvent unies entre elles parce que le dernier 


3921. — Kecroi de Julius Africanus, milieu du τππὸ siècle. 
D'après Palæwographical Society, t. 1, pl. crv. 


L'écriture calligraphique était d’abord bien verti- 
cale, on évitait mime avec tant de soin de l’incliner à 
droite que certains scribes, comme celui de l’Jliade 
de Harris, allaient jusqu'à la renverser légèrement à 
gauche. Une plus grande rapidité dans l’exécution de 
leur travail amena les copistes à produire une onciale 
penchée dont on voit des exemples, notamment, sur 
un papyrus d'Homère à Londres et sur un autre à 
Genève. 

Entre l’onciale et la cursive nous devons réserver une 
place à une écriture quelque peu hybride, mélange des 
deux types que nous venons de nommer; on la ren- 
contre sur les papyrus comme sur les parchemins, elle 


élément d’une lettre est fait d’un trait avec le premier 
de la lettre suivante et auss: parce que des traits adven- 
tifs ont été introduits pour opérer cette liaison. La 
plupart des lettres prennent une plus grande largeur. 
Sous la plume de certains scribes, les angles ont ten- 
dance à s’arrondir, chez d’autres ils se resserrent ou ils 
disparaissent», des traits sont simplifés, atrophiés, 
supprimés. En somme, on peut conclure qu'au rrre siè- 
cle avant Jésus-Christ, la cursive est en pleine période 
de transformation. Nous n'avons pas à suivre les phases 
de l'écriture cursive avant l’époque où nous rencontrons 
des documents relatifs au christianisme. 

Au milieu du rre siècle, en 250 après Jésus-Christ, 


1951 


nous avons la série des libelli octroyés à ceux qui sacri- 
fièrent aux idoles pour obéir à l’édit de Dèce (voir ce 
mot); au début du rv® siècle, la lettre de Psenosiris 
(voir au mot DÉPORTATION). C’est bien la cursive dans 
son désordre presque inextricable et il n’est pas sans 
intérêt d'en rapprocher une écriture déjà très voisine 
de ce type, celle du papyrus acrostiche (voir Dictionn., 
+. 1, col. 367, pl. fac-similé) qui présente nombre de cas 


ÉCRITURE 


1952 


types; la cursive est une notation spontanée que tout 
semble concourir à déformer: ceux qui écrivent sans 
cesse et ceux qui n’écrivent guère sont très disposés à 
malmener les lettres; c’est ainsi qu’on rencontre sur 
les papyrus la cursive la plus élégante à côté de la plus 
fruste. L'usage de la plume entre des doigts fatigués 
ou inexperts doit expliquer bien des maladresses, mais 
la plume est encore un instrument délicat, tandis que, 


3925. — Reçu officiel de l’année 221. 
D'après Palæographical Society, t. 17, pl. CLXXXVI. 


où plusieurs lettres onciales sont déjà liées les unes aux 
autres par le trait courant qui court d’une lettre à la 
suivante sans les détacher. 

I] y a d’ailleurs une variété presque indéfinie de 
cursive au 1*° et au 118 siècle; il est presque superflu 
d'insister sur ce point, autant vaudrait entreprendre le 
classement des écritures de nos jours. La distinction 
essentielle et durable se trouve dans le fait que la capi- 
tale, l’onciale ou la majuscule bénéficient d’une sorte 
de canon officiel dont tous les scribes, tous les copistes, 
tous les calligraphes font eflort pour reproduire les 


1 British Museum, papyr. CCCLII1; Calalogue of greek 
papyri in the British Mus., t. 11, p. 112, pl. 84; Palæwogr. 


quand la main lui substitue le pinceau, comme c’est le 
cas pour certains os{raka, on devine, ou plutôt on ne 
devine pas, à quels désastres aboutit ce que, par habi- 
tude, on continue à dénommer écriture. 

Au me siècle, on assiste à l'avènement de formes 
d’écritures issues directement de celles jusqu'alors en 
usage, Un document de l’année 221! est écrit avec une 
correction louable, il montre une prédilection marquée 
pour certaines formes de l’onciale (fig. 3925). Il a été 
rédigé dans un milieu cultivé, puisque c’est un reçu 
officiel donné par les cinq tribus des prêtres de Socnopæi- 


Society, tr, pl. cLxxxvI; Thompson, p. 171, fac-similé 33 ; 
Saglio-Pottier, op. cit., t. 1v b, p. 1129, fig. 6209. 


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ὧν Fa dLNOLAOLAY 


1955 ÉCRITURE 


nesos. Voici la transcription du texte que nous repro- 
duisons ici : 

ἀρσινοιτου ἡραχλειδου μεριδος || [στ]οτοητεως μητρος 
θαησεως χαι weov αρπα Il POS τανεφρεμμεως χαι στοτοητεως 
I] τος τῶν y ἱερέων ὃ φυλὴς xat στοτοη || τος μήτρος 
στοτοητεως ZA παχυσεως | μῆτρος τααρπαγαθὴῆς τῶν δυο 
LEDEWY || τε ἐρεων πεντ αφυλι ας σοχνοίπαιου Ü]eov || πιαιιος 
θεου μεγίστου χαι τερίου γα]οίτησιου {1 ἰσι]δος νεφοοσηους 
χαι τῶν συϊνναω]ν θεων |] [sox]jvoratou νησου χατεχω- 
[ο'σαμεν γραφην [{[πρ]οχειμενου τερου του ΕΠ ὃς 
τῶν Î [α]υρηλιου avrwvyivou εὐ[σεθους] eutuyous χαι ||] 
Eavôpo]u καισαρος ce6aoruw[y] || [è]SZ μεσορη 2- 


« Pour trouver un nouvel idéal, il faut arriver au 
milieu du rve siècle, où un groupe de papyrus qui con- 
tient toute la correspondance d’un fonctionnaire de ce 
temps nous offre des écritures très hautes, les unes ver- 
ticales, les autres penchées, où les lettres, généralement 
étroites et constituées par des déliés, sont, chaque fois 
que leur forme s’y prête, prolongées au-dessus et au- 
dessous des lignes en traits verticaux ou obliques d’une 
longueur exagérée. C’est là le début de l'écriture off- 
cielle byzantine qui atteint son point de perfection aux 
ve et vie siècles 1. Sa durée se prolonge avec des alté- 
rations et des déformations jusqu’au virre siècle. Après 
avoir été verticale, elle s'incline à droite, puis des traits 
projetés dans les interlignes prennent une longueur 
tout à fait démesurée qui atteint jusqu'à six, sept et 
même huit fois la hauteur de l'O normal. Cependant, 
la chancellerie impériale conserva l'écriture droite que 
l’on peut voir dans la lettre sur papyrus adressée à 
un roi de France (Michel II ou Théophile à Louis le 
Débonnaire, entre 824 et 839) et qui est conservée aux 
Archives nationales ?. Les formes des lettres y sont, à 
peu de chose près, celles qu'a empruntées la minuscule 
des parchemins pour la transcription aussi bien des 
œuvres sacrées que des œuvres profanes. Mais assez 
longtemps encore après l'apparition du style byzantin, 
jusqu’à la fin du vre siècle et peut-être plus tard, dans 
l’usage privé, persistèrent des cursives où dominaient 
les formes onciales A.€.K.A.N.C; ces lettres, à pre- 
mière vue, les feraient attribuer à une époque anté- 
rieure, si la présence de quelques formes plus modernes 
ne trahissait leur âge récent 38. Ce qui caractérise 
l'écriture cursive byzantine, c’est l'abandon des formes 
enroulées et flexibles de l’époque romaine pour des 
types artificiels; on y sent l'effort vers l'originalité 
et aussi vers l'élégance, sans que, sur ce dernier point, 
le succès vienne bien souvent couronner cet effort. 
La rareté croissante du papyrus, même en Orient, à 
partir du ve siècle, tend à faire réserver cette matière 
coûteuse aux chancelleries, dont l’écriture compassée 
n’a plus aucun caractère de la cursive. 

29 Parchemin.— Aux environs du 1ve siècle, le papy- 
rus est définitivement supplanté par le parchemin, 
qu'on lui préfère pour la copie des Livres saints et des 
ouvrages littéraires. La peau, même très mince, offrait 
une résistance supérieure à celle des fibres croisées et 
les calligraphes, rassurés sur la solidité de la matière 
dont ils faisaient usage, laissèrent leur main s’appesan- 
tir, leur plume tracer des traits plus appuyés; mais 
d’autre part rien ne les empêchait d'exécuter des traits 
tout aussi déliés sur le parchemin que sur le papyrus, 
et on s’achemina ainsi rapidement vers cette écriture 
onciale robuste et tranquille des plus célèbres et des 
plus précieux manuscrits de la Bible. Ce n’est déjà 
plus tout à fait l'ampleur vigoureuse du manuscrit 
d’Homère de la bibliothèque Ambrosienne, qu’on fait 
dater approximativement du 1115 siècle, mais quelque 


3 W. von Hartel, Ein griechischer Papyrus aus der Jahre 
487 nach Christ, dans Wiener Studien, t. V. — ΤΙ. Omont, 
Fac-sim. des plus anciens mss en onciales, pl. XXVI-XXVI; 


1956 


chose de plus menu. On ne s’aventure pas beaucoup en 
‘supposant que les copies des Évangiles exécutées sur 
parchemin pour l’usage des églises de Constantinople 
et par l’ordre de Constantin, devaient offrir une 
étroite ressemblance avec le codex Sinaïlicus, le codex 
Vaticanus ou le codex Alexandrinus. 

Onciale.— Le plus ancien de ces trois joyaux est le 
codex Valticanus 1209, qui remonte, selon toute appa- 
rence, au 1ve siècle. Ilsemble faire partie des collections 
du Vatican depuis le xve siècle, sans qu’on puisse pré- 
ciser autrement, sinon qu'il est mentionnésur le cata- 
logue de 1475. Ce manuscrit est écrit sur trois colonnes, 
sans initiales qui attirent l'attention sur le début des 
paragraphes ou des livres. L'écriture est régulière, 
belle et délicate; malheureusement, le texte a été 
retouché dans son entier par une main du xe ou du 
xIe siècle, qui a passé un trait d’encre plus foncé sur 
les mots ;seuls les mots et les lettres tenus pour inutiles 
ou incorrects furent épargnés et demeurèrent intacts. 
On peut ainsi juger de la capacité d’un copiste chrétien 
au 1ve siècle et, à dire vrai, il n’a presque droit qu'à des 
éloges. Chaque colonne contient ordinairement qua- 
rante-deux lignes — on trouve aussi quarante et qua- 
rante-quatre lignes — chacune d'elles contient seize 
ou dix-huit lettres. Pas d’intervalles entre les mots, 
simplement l’espace d’une moitié de lettre après une 
sentence et un tout petit peu plus après un paragraphe. 
Un seul et même copiste a écrit l'ouvrage entier; son 
écriture est plus menue que celle des copistes du 
Sinaïlicus et de Τ᾿ Alexandrinus; il ne faut lui attribuer 
d’aucune façon les accents et marques de ponctuation 
ajoutés par le reviseur. Le copiste écrivait un livre d’un 
bout à l’autre; cela fait, il laissait en blanc le reste de la 
colonne commencée et entamait un autre livre au som- 
met de la colonnesuivante. Leslettres capitales placées 
au début des livres ont été ajoutées par le reviseur, qui 
tantôt a gratté, tantôt surchargé la lettre du début, qui 
ne différait en rien des autres. Bien que toutes les 
lettres ne supportent pas la comparaison, il est curieux 
de rapprocher l'écriture du codex Vaticanus de celle du 
commentaire sur le Theætète de Platon, 115 siècle; on 
serait porté à croire, tellement la ressemblance géné- 
rale est frappante, que le copiste du Valicanus a eu sous 
les yeux le papyrus de Platon et a composé son 
alphabet d’après cet excellent modèle (fig. 3926). 

Le codex Sinaïlicus, conservé à Saint-Pétersbourg, 
est à peine plus récent que le Vaticanus; ce qui les 
distingue chronologiquement, c’est que le Sinaïticus 
porte la division connue sous le nom de Canons d'Eu- 
sèbe, ce qui le fait dater vers 340 au plus tôt, tandis que 
le Vaticanus n’en offre pas trace; il semble même que le 
Sinaïlicus n’est pas antérieur à la deuxième moitié 
du 1ve siècle. Le texte est écrit sur quatre colonnes à la 
page, de sorte que le manuscrit ouvert présente huit 
colonnes, ce qui offre l'aspect de la disposition des 
colonnes sur un rouleau de papyrus. L'écriture est un 
peu plus appuyée que celle du précédent manuscrit, 
la lettre initiale d’une sentence empiète légèrement sur 
la marge; la caractéristique de ces lettres est de former 
un carré; les déliés sont délicats (fig. 3927). 

Le codex Alexandrinus, conservé au British Museum, 
appartient à la première moitié du ve siècle et il n’est 
guère douteux qu'il soit d’origine égyptienne. Le texte 
est écrit sur deux colonnes, les paragraphes s'ouvrent 
par des lettres plus grandes que les autres et empiétant 
sur la marge. L'écriture est plus soignée que celle du 
Sinaïlicus, mais moins simple. On peut rapprocher 
de l’Alexandrinus le codex Ephræmi Syri rescriplus, 
édité par Tischendorf, en 1845 (fig. 3925). 


Revue archéol., 1892, p.384. —* Jacob, dans Dict. des antiq. 
ar. et rom., t. αν p. 1129; A. Jacob, La minuscule grecque 
penchée et l'âge du « Parisinus » grec, 1741, Paris, 1910, 


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1961 


Quelques autres manuscrits onciaux méritent d’être 
mentionnés ; c’est d’abord le codex Ephræmi, conservé 
à la Bibliothèque nationale; le codex Sarravianus, dont 
les feuillets sont dispersés entre Paris, Leyde et Saint- 
Pétersbourg; la Genèse de Cotton, le Dion Cassius du 
Vatican. Déjà, dans ces manuscrits, la belle simplicité 
du Valicanus ἃ été délaissée; les copistes se plaisent à 
agrémenter de points les extrémités des traits horizon- 
taux et à marquer d’un petit renflement les pinces des 
lettres € et C. Ceci n’est encore qu’à l’état de tendance 
très modérée dans l’Alexandrinus, tandis qu’un siècle 
plus tard, le Dioscoride de Vienne offre une écriture 
où la plupart des traits déliés sont munis de points 
assez forts à leurs extrémités. 

Ce Dioscoride de Vienne, auquel nous avons déjà 
consacré une notice (voir Diclionn., t.1v, col. 1039), est 
un manuscrit écrit pour Juliana Anicia (f 527-528), 
fille de l’empereur Olybrius. La beauté de ses minia- 
tures, autant que leur originalité, nous dit assez que 


τ LAS ee ul 


ÉCRITURE 


1962 


déformation. Les lettres epsilon, théla, omikron, sigma 
prirent une apparence nettement ovale et,en général, 
les caractères eurent une tendance à s’aplatir, sauf à 
regagner en hauteur ce qu'ils perdaïent en largeur; 
l'inclinaison à droite devint plus marquée et l’accentua- 
tion fut méthodiquement indiquée. On lit quelques 
nôtes grecques écrites de cette façon dans un manuscrit 
syriaque du British Museum; cependant on ne connaît 
aucun manuscrit entier écrit en onciales de ce type à 
une date antérieure au ΙΧ siècle. Un fragment d’un 
traité de mathématiques provenant de Bobbio est 
conservé à l'Ambrosienne de Milan, il appartient au 
vite siècle, et nous donne un exemple d’onciale penchée. 
Cette onciale penchée, une fois adoptée comme écriture 
calligraphique, fut ornée de points aux extrémités de 
ses traits horizontaux; nous en avons un exemple 
dans le psautier d’'Uspensky, évêque de Kiev, de 
l’année 862 (fig. 3930). 


V. PALÉOGRAPHIE LATINE. — Nous n’avons plus ici 


ANAGX ETICAPOIARACIAI HTTA A'ITAHCIATT OMHIKHXpu 


AUWPAGUCBPAMBHC-TOAS'TTEPI 
| DCTFEPIT PHONIKAYAONAGEXEI 
A PA AAACAITTOTHOCPIZLHCEXO H'TATTOAAAG: 
TTOM 
GOMOIOCKNHKOETKEIMER 


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KEDAAAIOMOIAIMHI<CON 1 
ANG OGIKYAN OH KAP'TrOC? 


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HXGICAYOME ΡΥ ΠΕ ue 
CICAI 


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IXGICEN T@ITEPIJDGEPE 


IZATTAXGEIA CTE 


BA 
PAK YTHTOGEPYOpOYC-0MOr OXYAOC epYSP 


3929. -__ Dioscoride de Vienne. νι" siècle. 
D'après Ed. M. Thompson, An introduction…, p. 210, n. 47. 


l'écriture d’un semblable manuscrit n’a pas été traitée 
à la légère, bien au contraire, l'écriture a été particu- 
lièrement soignée et le contraste entre les traits pleins 
et déliés, l'usage des pinces recourbées de l'E et de l'C 
et terminées par une sorte de bouclette, l’originalité 
du Δ posé sur unesorte de petit escabeau, le même qui 
sert à coiffer les lettres Π et T, nous montrent le souci 
du copiste de faire une œuvre originale. Voici la tran- 
scription du texte donné ici (fig. 3929) : 


Φυλλαεχειχαροια βασιλικὴ παραπλησια προμηχη χρίωματι 
JAwpa ὡς βραυ’δης: τὸ δὲ περιφερες αὐτων εντετμηίτα!] 
ὡσπερ πρίων: καυλὸν de ἐχει ὡς λαπαθου διπηγχη [και] 
τριπηχη" παραφυαδας ἀπὸ τῆς ρίζης ἐγοντα πολλας [ἐφ wy] 
χεφαλαι ὁμοιαι μήχωνι ὑπομήχεις ἐν τ περίφερ[ει] 

, τὰ : 
ανθος χυανον χαρ᾽πος ὃε ὁμοῖος χνήχω εγ᾽χείμεν[ος] 
ὥσπερ εν ἐριωδεσιν τοῖς ανθεσιν- ριζα παγειχ" στερ[αια] 
βάρεια περι πηγεῖς duo μέστη χυλου δριμεου μετα π[οσης] 
γλυχυτητος ἐρυθρους" ὁμοιως za οχυλος εουθρ[ος] 


Nous aurons occasion de mentionner et d'utiliser, 
dans les dissertations du Dictionnaire, un certain 
nombre d’autres manuscrits bibliques grecs. L'écriture 
s’y conserve généralement correcte à raison du prix 
considérable de ces volumes, dont plusieurs, écrits sur 
fond pourpré ou argenté, ne toléraient pas la négli- 
gence. La décadence de l’onciale peut s’observer dans 
le second manuscrit de Dioscoride, également conservé 
à Vienne et qui semble dater de la première moitié du 
vire siècle; et encore dans le manuscrit des Dialogues 
du pape saint Grégoire, écrit à Rome, vers l’an S00. 

Peu après l’an 600, l’onciale subit une assez notable 


DICT. D'ARCH. CHRÉT, 


la ressource des papyrus que nous offrait la paléogra- 
phie grecque, tant pour la majuscule que pour la cur- 
sive; aussi l’histoire de l'écriture latine ne commence 
qu’au siècle qui précède l’ère chrétienne. Nous y trou- 
vons la majuscule et la minuscule; cette dernière n’est 
représentée que par un nombre restreint d'exemples. 

109 Carrée. — Chez les Latins, la capitale a été la 
source de toutes les espèces d'écriture; le soin et le 
temps que réclame son exécution l'ont fait réserver de 
bonne heure aux livres de luxe. Toutes les lettres sont 
de hauteur égale, sauf, dans quelques manuscrits, F et 
L, qui dépassent légèrement leniveau supérieur. Cette 
régularité, qui fut adoptée bien des siècles plus tard par 
la typographie, ἃ fait donner à ce texte le nom de 
capitale carrée et on a attribué à l'écriture qui s’en rap- 
proche, sans atteindre au même degré de correction, le 
nom de capilale rustique. La première se trouve décrite 
d’un mot quand on la rapproche du type augustal des 
belles inscriptions du rer siècle : même robuste et gra- 
cieuse impression donnée par les traits verticaux forte- 
ment plantés ou archoutés et les traits horizontaux ou 
obliques rapidement lancés d’un jambage à un autre 
jambasge ; en outre, l'extrémité des hastes est amortie 
par une pente légère ou par un trait minuscule. La 
capitale rustique est d’une exécution plus rapide et 
d'une forme moins flatteuse; toute l'importance 
semble accaparée par les traits verticaux aux dépens 
des traits horizontaux, rognés à plaisir, plantés comme 
des bourgeons légèrement obliqués en haut sur les 
hastes. L'impeccable régularité de la majuseule monu- 
mentale commence à souffrir de nombreux accrocs; 


IV. — 62 


1963 


la traverse de l'A a disparu; le niveau supérieur est 
entamé par la boucle du B, les lettres F et L; le niveau 
inférieur l’est aussi par la queue du G, du Q, la pointe 
de l’N et la seconde haste du ν. 

L'emploi de la capitale carrée est rare dans les 
manuscrits. Contrairement à ce qui se rencontre sur 
beaucoup de textes épigraphiques, la séparation des 
mots par un point n’est pas ordinairement observée 
dans les manuscrits; on rencontre cependant l'usage 


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4%. 


3930. — Psautier d’Uspensky, de l’année 802. 


D’après Ed. M. Thompson, op. cit., p. 213, n. 49. 


de ces points de séparation dans le manuscrit deVirgile 
dit Romanus et sur quelques papyrus. Dans la plupart 
des cas il s’agit d’une addition de date postérieure. La 
date de ces manuscrits est presque toujours sujette à 
discussion ! et leur nombre est d’ailleurs restreint ?. Ce 
sont entre autres : sept feuillets d’un manuscrit de 
Virgile dit Dionysianus, partagés entre la Bibliothèque 
du Vatican (Valic. lat. 3256) et la Bibliothèque de 
Berlin; ils appartiennent au 1ve siècle *; onze feuillets 
d'un manuscrit de Virgile, Bibliothèque de Saint-Gall 
(cod. 1394) du rve ou du ve siècle 4 (fig. 3931). 

20 Rustique. — L'emploi de la capitale rustique a dû 
être fréquent, à en juger par le nombre de monuments 


1 Dziatzko, Untersuchungen über ausgewählte Kapitel des 
antiken Buchwesens, in-8°, Leipzig, 1900, p. 178-202. — 
3 Zangemeister et Wattenbach, Exempla codicum latinorum 
litteris majusculis scriptorum, in-fol., Heidelberg, 1867, 
1879; une liste de ces fragments a été donnée dans Vorlesun- 
gen und Abhandlungen von Ludwig Traube herausgegeben 
von Franz Boll, t. 1, Zur Paläographie und Handschriften- 
kunde, in-8°, München, 1909, p. 161-163. — * Zangemeister 
et Wattenbach, op. cit, pl. 14; Ἐπ Chatelain, Paléographie 
des classiques latins, 2 in-fol., Paris, 1884-1900, pl. Lxr; 
W. Arndt, Schrifttafeln zur Erlernung der lateinischen 
Palæographie. Erstes Heft von Michael Tañgj], in-4°, Berlin, 
1904, pl. ται; Fr. Steffens, Paléographie latine, édit. franç., 
par R. Coulon, in-fol., Paris, 5. d., pl. 12, n. 2; M. Ihm, 
Palæographia latina, in-fol., Lipsiæ, 1909, Exempla, pl. 1. 

* Zangemeister et Wattenbach, op. cit, pl. 14 a; E. A. Bond, 
E. M. Thompson et ἃ. F. Warner, The palæographical 
Society. Fac-similes of manuscripts and inscriptions, in-fol., 
London, 1873-1894, pl. σαντα; E. Chatelain, op. cit., pl. Lx; 


ÉCRITURE 


1964 


de ce type qui sont parvenus jusqu’à nous ‘. Le plus 
ancien texte connu en capitale rustique est un papyrus 
trouvé à Herculanum et entré dans les collections du 
Musée national de Naples; sa date peut être fixée, sauf 
un léger écart, puisqu'il contient un poème sur la ba- 
taille d’Actium, livrée l’an 31 avant notre ère, et la 
destruction d’'Herculanum remonte à l’an 79 après 
Jésus-Christ 5. Un peu postérieur, c'est-à-dire du 
11e siècle, serait un fragment de papyrus grec, au haut 
duquel sont tracés en capitales deux mots latins et 
la première lettre d’un troisième mot 7. 

Le joyau des manuscrits en capitale rustique est le 
« Virgile du Vatican» dont la réputation est univer- 
selle. 1] est désigné sous la mention Vat. lat. 3225 et 
exposé dans la grande salle de la bibliothèque Vaticane. 
La description détaillée de ce monument nous per- 
mettra de prendre une idée plus précise de l’écriture et 
des conditions paléographiques générales qui en sont 
inséparables; de même que nous avons décrit des 
ensembles d’architecture, d’épigraphie ou de diplo- 
matique. 

3° Le « Virgile du Vatican ». — Parchemin, 75 feuil- 
lets, larg. 295 mill., haut. 318 à 320 mill.; le feuillet 76, 
de format plus petit, provient du Mediceus, dont ilsera 
question plus loin. Cinquante miniatures de dimensions 
diverses et des blancs restés non occupés par les minia- 
tures projetées coupent le texte. Celui-ci comporte 
seulement des fragments de l'œuvre de Virgile, répar- 
tis, avec d'importantes lacunes, entre Géorgiques, II,1, 
et Énéide, XI, 895; en tout, 2 147 vers. Les feuillets 
extrêmes ont rempli l'usage de feuillets de garde et ils 
en conservent la trace, ils sont usés et fatigués par le 
frottement ; en beaucoup d'endroits, le parchemin a été 
fortifié et remplacé par du parchemin moderne. Presque 
tous les feuillets ont été montés sur onglets, cependant 
deux cahiers se composent encore de feuillets adhé- 
rents dans cet ordre : XXxIx et XLII, XL et XLI; autre 
cahier : Lx et LxIIT, LxXI et Lxr1. Le manuscrit ἃ été 
rogné à la marge supérieure et peut-être aussi dans les 
autres (fig. 3932). 

Restaurations et mutilations ont respecté de menus 
indices dont nous pouvons tirer parti; par exemple, les 
rectos portaient des titres courants dus à la première 
main; c’est ainsi qu’on peut lire (fol. xxxv) cette indi- 
cation: LIB 1111, et (fol. zxx1 et LxXxI1) LIB. Au bas 
du recto de ce qui est aujourd’hui le fol. x1, une main 
du xr1° siècle pouvait encore écrire : 700 fol. 

La page normale, sans miniature et sans blanc, 
contient vingt et un vers; le réglage à la pointe sèche 
est, en effet, à raison de vingt et une lignes distantes de 
7 millimètres. Sur quelques feuillets une précaution 
supplémentaire a été prise, l'espacement des lignes a 
été repéré par des points perçants. Le réglage horizon- 
{al a précédé le réglage vertical qui empièle un peu 
sur le premier, tant sur la marge droite que sur la 


F. Steffens, op. cit, pl. 12, n. 1; A. Chroust, Monumenta 
palæographica, Denkmäler der Schreibkunst des Mittelalters, 
in-fol., München, 1899-1906, 155 série, 17 livr., pl. 1 et 2; 
M. Prou, Manuel de paléographie latine et française, 3° édit., 
in-8°, Paris, 1910, p. 45; Ed. M. Thompson, An introduction 
to greek and latin palæography, 1912, p. 273-275, fac-similé 
n. 82. — 5 Liste dans Vorlesungen und Abhandlungen von 
Ludwig Traube herausgegeben, t. 1, p. 163-171; A. Jacob, 
Le tracé de la plus ancienne écriture onciale, dans Annuaire 
de l'École des hautes-études, Paris, 1906. ® Walter 
Scott, Fragmenta Herculanensia; a descriptive catalogue of 
the Oxford copies of the Ierculanean rolls, in-8°, Oxford, 
1885, fac-similé à la fin du volume; C. Wessely, Schrifttafeln 
zur älteren lateinischen Paleographie, in-4°, Leipzig, 1898, 
pl. τας n. 2; Fr. Steffens, op. cit., pl. 3; Arndt, Schrifltafeln, 
20 édit., pl. xvrt b. C. Wessely, op. cit, pl, XVI, n. 23; 
Ueber das Alter der latein. Kapitalschrift in dem Frag- 
ment N. 23 der Schrifttafeln, dans Studien zur Palwogr. und 
Papyruskunde, Leipzig, 1901, p. 1-1 dela partie autographiée, 


1965 


marge gauche. Les l'gnes horizontales extrêmes et les 
lignes verticales tracent un cadre que les miniatures 
de la plus grande dimension ne dépassent jamais; 
néanmoins, l'enlumineur dédaignait à l’occasion de 
faire usage de ces lignes pour se guider. Le fond, une fois 
posé, les faisait disparaître complètement. Le parche- 
m'n était préparé d'avance, ainsiqu'on le constate au 
fol. xx111, anépigraphe et orné d’une miniature au 
verso; il est cependant réglé comme les autres. 
L’encre varie, parfois dans une même page (fol. 
ΧΧΧΥΠ); certains rectos sont d’une encre assez brune 
et parfaitement nette, tandis que le verso a beaucoup 
pâli. Parfois l’encre a rongé le parchemin et l’a découpé 
à jour. 11 y a eu des mots effacés, d’autres retranchés sur 
l'ancien tracé avec une encre plus vive. Le vermillon 
apparaît trois fois au début des livres. Le premier vers 


3931. 
D'après Palæographical Society, London, 1873-1894, t. 11, pl. ccvur. 


du livre IIIe (seul conservé) des Géorgiques est écrit 
au vermillon, tandis que, pour les livres Π1 et IVe 
de l’ Énéide, ce sont les trois premiers vers qui offrent 
cette distinction. 

Un seul copiste a écrit le manuscrit, mais non pas 
toujours avec la même plume et la même attention; 
de là des indices qu’on a pu prendre pour ceux de plu- 
sieurs mains différentes, bien qu’en réalité les particu- 
larités propres à chaque lettre soient identiques dans 
tout le cours du manuscrit. 

« La lourdeur relative du caractère est peut-être 
un fait imputable à l’école à laquelle appartenait le 
copiste; elle n'indique pas nécessairement un âge infé- 
rieur du manuscrit. Ce qui peut l'indiquer davantage, 
c'est la rencontre, dans les mêmes pages, d’un double 
alphabet, un tel fait devant peut-être être rapporté à 
une époque où l’imitation paléographique était déjà 
à la mode: le copiste s’efforçait d’imiter l'alphabet 
du manuscrit qu'il avait sous les yeux, ce qui lui était 
d'autant plus facile qu'il ne s'éloignait pas sensible- 
ment de celui de son temps ; mais certaines lettres, dont 
la forme s'était déjà modifiée dans l'usage courant, se 
rencontraient par moments sous sa plume et dénotent 
la différence des temps. On ne peut affirmer la coexis- 
tence de deux formes de lettres absolument différentes 
que pour G et Q, où les petits traits qui servent de ca- 
ractéristique aux lettres ont des directions opposées; 


1 L'exemple de B dépassant la ligne du fol. LxIv (donné 
par Zangemeister) est produit par une correction de pre- 
mière main. — ? E a une tendance à s’arrondir par le bas, 
en supprimant le trait horizontal (fol. xx1. Énéide, 11, 440). 


ÉCRITURE 


ATVENVSASCAN IOPLACIDAMPERMENIBRAQUIE 
Ν D mp eme 


— Virgile de Saint-Gall. 


1900 


mais on va trouver plusieurs autres variétés d'une 
même forme, qui ne se rencontreraient pas dans une 
écriture présentant une rigoureuse uniformité. 

« Les lettres qui donnent lieu à des remarques sont 
les suivantes : le jambage léger de A commence 
quelquefois bien après le jambage plein, et, dans ce cas, 
le retour du petit trait inférieur qui le termine rap- 
proche la lettre de la forme de A oncial. — La boucle 
supérieure de B est presque toujours beaucoup moins 
développée que l’autre, qui est souvent énorme. Quel- 
quefois, au contraire, les deux boucles sont presque 
égales. B ne dépasse pas la ligne ?. E n’est autre 
chose qu’un | dont on ἃ un peu accusé la barre infé- 
rieure et auquel on ἃ ajouté un trait en haut et au 
centre, ce dernier très léger ?. — F n’est pas plus large 
que E et se compose des mêmes éléments, mais la haste 


ive-v° siècle. 


s'élève un peu au-dessus de la ligne et le trait supérieur 
est un peu plus fort que le trait inférieur, ce qui est ordi- 
nairement le contraire dans E. Une autre forme se 
rencontre çà et là, la barre supérieure se prolongeant 
en avant et vers le haut par un trait lancé. — G a aussi 
deux formes : tantôt 1] 56 présente comme un Ο avec un: 
queue dépassant la ligne et tournant à gauche, tantôt 
la queue rentre pour ferm2r le demi-cercle. | n’a 
presque jamais de barre dans le bas; il en a une courte 
dans le haut. — H a ses deux montants parfaitement 
droits et quelquefois avec le trait horizontal restreint 
entre les deux montants; d’autres fois, le trait com- 
mence un peu avant la lettre; il est toujours à mi- 
hauteur. — N est assez varié de formes; parfois le 
trait transversal commence en s’arrondissant avant le 
jambage de gauche; d’autres fois, le jambage de gauche 
commence au-dessus de la ligne, et plus souvent celui 
de droite se prolonge un peu au-dessous, surtout 
lorsque la lettre appartient au dernier vers de la page. 

L se compose d’une haste dépassant toujours la 
ligne, à peu près à la hauteur de F; la barre est assez 
courte. — La panse de P est petite et ne touche pas 
toujours à la haste par le bas. Le trait inférieur est 
généralement fort accusé. Q ἃ deux formes: la 
petite queue se joint au bas du cercle, vers la droite, 
tantôt comme un trait fort et court, allant de gauche 
à droite, tantôt sous la forme d’une véritable virgule; 


En beaucoup d'endroits, un reviseur moderne (peut-être 
très moderne), trouvant insuffisants pour la lecture les 
traits supérieurs de E, F,T, les a allongés et lancés vers le 
haut. Le fol. xxx, par exemple, est surchargé de ces additions. 


1967 ÉCRITURE 


elle n’est pas du même trait de plume que le côté 
gauche du cercle. — La panse de R est peu développée 
et ne rejoint pas ordinairement la haste; la queue 
dépasse généralement du double la largeur de la panse. 
— T n’a pas sa barre plus longue que celle de E ouF; 
seulement elle porte un peu plus à gauche. — V est 
donné par divers tracés : tantôt le jambage gauche dé- 
crit une grande courbe avant de s’appuyer au jambage 
vertical; tantôt il y va plus directement. On le trouve 
même cecmmençant au-dessus de la ligne par un jeté 
arrondi. Le jambage droit dépasse toujours le point de 
jonction et descend souvent au-dessous de la ligne !. — 
X est formé d’un trait fort descendant à peu près droit, 
de gauche à droite, et d’un trait léger montant, qui se 
termine en courbe vers la droite; les deux crochets de 
ce dernier trait sont tournés à droite. — Y ne dépasse 
pas la ligne. 

« Les lettres initiales des vers offrent des caractères 
particuliers; on y constate surtout la tendance des 


1968 


queue très longue dans la marge inférieure ἢ. Dans la 
marge supérieure, les faits analogues, en dehors des 
lettres initiales, sont beaucoup plus rares. Certaines 
lettres très étroites, comme E, F, T, certaines autres 
très larges, comme H, M, N, donnent à l'écriture un 
aspect irrégulier et désagréable. La lourdeur s’aflirme 
surtout dans Α et dans M, et la beauté apparente du 
caractère ne résiste pas à une étude un peu attentive. 
Quand le copiste s’abandonne, une écriture sensible- 
ment différente apparaît sous sa plume; il a des fins de 
vers lourdes et écrasées *. L'écriture en vient alors à 
ressembler à celle du premier reviseur, contemporain 
du copiste et dont la main, quoique usant du même 
alphabet que celui-ci,semble cependant attester davan- 
tage une basse époque !°. 

« On trouve dans le Vaticanus l'usage assez fréquent 
des lettres conjointes; il y en ἃ jusqu'à cinq dans la 
même page. Elles servent à resserrer l'écriture et le 
copiste les emploie seulement à la fin du vers, quand le 


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ORNAREICANEREMBLEERIQUEROSARINCESTI 
QUOQAMODOLOIESGAUDERENTINTIBARIULS 
ETUIRIDISATIORIDAEIORIUSQUETIRHERBAM 
CRESCEREIIN VENTREMEOUCUMISNECSERACOMANTI 
NARCISSUMAUTELENIIACULSSEUIMENACANTHL 
LALLENTIS HEDERASETANANTISLITORAMYRIOS 


3932. — Virgile du Vatican, fol. vir ve. 
D’après Notices et extraits des manuscrits, 1826, t. χχχν. p. 742, pl. 


lettres à se développer vers la gauche dans la marge. 
Le jambage droit de A, le jambage gauche de V se 
développent dans le haut en s’arrondissant ?. De même 
pour le trait transversal de N, qui se retrouve, ainsi que 
ν développé, au milieu du vers #, et pour les traits hori- 
zontaux de F, H, Τ΄. Ces différences entre les lettres 
initiales et les autres ne sont pas constantes; la plupart 
du temps, les lettres initiales des vers restent très 
simples. 11 n’en est pas de même des lettres initiales 
des pages, qui offrent généralement les traits amples 
que nous signalons, et qui sont constamment un peu 
plus hautes que le texte de l'écriture. C’est la seule 
distinction que se soit permise le copiste pour les ini- 
tiales, et les lettres initiales des livres n’en offrent pas 
plus que celles des pages. 

« Les lettres à queue prolongée sont assez rares. 
Cependant T finissant un vers prolonge très loin sa 
barre en la relevant 5; de même pour R ὃ, et l’on trouve 
même M finissant un vers et pourvu d’une queue *. 
Au dernier vers de la page, Q jette plusieurs fois une 


3 On trouve cependant la forme en V, où le jambage droit 
ne dépasse pas la ligne, et où le jambage gauche n’offre 
aucune courbure. La lettre est toujours faite en deux fois; 
voir plusieurs exemples, fol. ΧΧΧΥΝΤΠ. 2 Fol. 1v, vers 
303: fol. v vo, vers 309, etc.; fol. 1v ve, vers 307, etc. 
— 2 Fol. 1v vo, vers 306; fol. ΧΧΧΙΙ v°, vers 22, etc. — 
“Fol. vir vo, vers 118; fol. 1v ve, vers 305; fol. ΧΧΧτ v°, 
vers 24: fol. 1 vo, vers 1, 9; fol. ΠῚ, vers 163, etc. — ὁ Fol. 
XII vo, vers 248: fol. Lxxv, vers 859. — 5 Fol. ΧΧΙΧ, 
vers 191; fol. xxx1x, vers 569. — ? Fol. XLv, vers 42. 

#* On trouve trois fois Q avec cette queue, au verso du 
fol. Lx et au recto du fol. Lx1v; on le trouve deux fois au 
fol. 1v, une fois au fol. x1v, au fol. xLvy1, οἷς, La même ten- 
dance se remarque aussi dans de simples interlignes. 

*Fol. xxvi vo, Énéide, III, 115: petamus; fol. ΧΧΧΙΙ, 


mot qui le termine menace d’envahir la marge. Ces 
conjonctions de lettres paraissent, du reste, faire partie 
d’un système établi : il y a des fins de vers qui ne pré- 
sentent point le moyen de réaliser les combinaisons 
usitées par le copiste; il se résigne alors à les laisser 
déborder dans la marge. , 

« Voici la liste des combinaisons qu’on rencontre dans 
le manuscrit : NT, combinaison fréquente; la haste de 
T se confond avec le jambage droit de N, tantôt en 
s’élevant au-dessus de la ligne, tantôt sans la dépas- 
ser !!. — OR; la haste de R est formée par le côté 
droit de la panse de Ο qui reste parfaitement courbe #, 
— OS, deux fois seulement; le côté droit de O forme la 
courbe inférieure de S, dont la courbe supérieure vient 
se souder au sommet du cercle 15. — VA; le jambage 
droit de V se confond avec le montant gauche de l'A #. 
— VM; le jambage gauche de M est formé par le jam- 
bage droit de V #. — VN ; le jambage gauche de N 
est formé comme celui de M dans la conjonction ΝΜ ". 
-— VO; le jambage gauche d'un V très petit vient se 


Énéide, IV, 8: sororem; fol. xLIt v°, Énéide, Δ, 117: 
memmi, etc. — 15 J] faut rapporter à ce premier reviseur 
certaines fins de vers que le copiste n’a pas pu lire dans 
l'original et qu’il a laissées en blanc (on donne ici en italiques 
les lettres qui sont de la main du reviseur) : fol. xx1IX ve: 
dum melitora primum; fol. xxx v°, vers 22 : labantem; 
vers 24: prius ima dehiscat. Cette longue adjonction suit la 
rature du mot dimittere, écrit de première main. — 1 Fol. 
x1v vo, vers 473; au fol. xx1, vers 440, on trouve le T avec un 
bec redescendant. — 13 ἘῸ]. τὰ v°, vers 626. — # Fol. xx, 
vers 278; fol. xxxvinm, vers 498: sacerdos; au second 
exemple, un reviseur, ne comprenant plus la combinaison 
OS, a ajouté un S à la fin du mot.— 1 Fol, x1v ve, vers 472 : 
priusquam. — Ὁ Fol. xxv, vers 26: monstrum, — δ Fol. 1, 
vers 528 ; una. 


né — “ΑΝ 


1909 


souder au sommet du côté gauche de | Ο ". — VR; le 
jambage de V se confond avec la haste de R ?. — VS; 
V très petit vient se souder à la courbe supérieure de 
S?, Il n’y ἃ qu'une seule combinaison de trois lettres, 
VNT, mais assez fréquente. Le jambage gauche de N 
forme le jambage droit de V, et le jambage droit de N, 
la haste de T #. Parfois V est tout petit et se soude à 
la partie supérieure du jambage de N°5. Malgré ces 
efforts du copiste pour ne point dépasser la marge, il 
la dépasse quelquefois, notamment dans les mots quod 
usquam est. Cette fin de vers offre un exemple,unique 
dans notre manuscrit, d’une accumulation de procédés 
abréviatifs : QVODVSQIA—EST; on trouve est écrit en 
petit caractère, V resserré, M abrégé par un trait et les 
deux combinaisons VO et VA. Cependant le vers étant 
très long, le trait à la pointe qui définit la marge passe 
entre S et Q. 

« Trois signes abréviatifs seulement sont de pre- 
Mmière main dans le Valicanus : le point, la virgule, le 
trait horizontal. Les deux premiers s’emploient aussi 
bien dans le corps qu’à la fin du vers; le troisième n’est 
usité qu'à la fin et sert uniquement à représenter la 
lettre M. Ce trait horizontal, extrêmement léger et 
terminé quelquefois par un petit crochet, ne se trouve 
jamais placé au-dessus de la voyelle qui précède M; 
il est immédiatement après, à la hauteur de la ligne 
supérieure, et quand la voyelle s'arrête à la marge, il 
est toujours hors de la marge. On ne constate aucune 
tendance à mettre le trait abréviatif au-dessus de la 
voyelle, dans la position qui doit prévaloir plus tard. 
Les exemples ahondent : fol. 1v : MAGNVT ; fol. χα: 
SORORE ; fol. Lx1v : MERENTE . Cependant M final 
peut se trouver hors de la marge’, surtout dans la 
la combinaison ΝΜ *. Le point est employé après Q 
pour signifier QVE. Il est placé ordinairement à la 
hauteur du milieu de la lettre, quelquefois plus haut. 
On le trouve deux fois de suite à la fin d’un vers ?, où 
le second Q est plus petit et de la main du premier 
reviseur. Le point représente aussi le groupe VS dans 
les datifs ou ablatifs pluriels; il semble un peu moins 
fréquent que l’abréviation de QUE. La virgule, placée 
à la hauteur du milieu des lettres, est un fait relative- 
ment rare. Elle représente le groupe VS dans le même 
cas que le point °. Les abréviations de QUE et de BVS 
n'ont pas pour but, comme celle de M et comme les 
combinaisons de lettres, de gagner de la place. On les 
trouve au premier mot du vers!; dans l'exemple de 
Q répété deux fois, le copiste avait parfaitement 
l'espace de faire figurer les lettres supprimées avant 
d'arriver à la marge "5, 

« La ponctuation existe dans le Vaticanus; mais il 
convient de déterminer la part de chaque main dans le 
placement des points, seuls signes de ponctuation qui 
se rencontrent. Le point se place de trois manières : 
en haut, en bas et au milieu de la hauteur des lettres. 
Aucun espace blanc ne lui paraît réservé. Généralement 
le point en haut indique la ponctuation la plus forte 
et le point au milieu équivaut à notre virgule. On 
trouve cependant trop d’exceptions pour formuler des 


À Fol. LxIV, vers 311 : quod. — * Fol. 1111, vers 967 » 
turba. — * Fol. χιν v°, vers 467: iuventus; cette combi 
naison VS ne se rencontre qu’une fois; on doit signaler dans 
TVS une tendance à la cursive. — * Fol. xx vo, vers 212: 
figunt. — 5 Fol. x1v vo, vers 462 : tangunt. — ὁ Cf. les 
listes de ligatures données par Hoffmann, Der Codex Medi- 
ceus des Virgilius, p. xt, et par Studemund, T. Macci Plauti 
fabularum reliquiæ Ambrosianæ, p. XXx. - ? Fol. νι, 
Géorg., IV, 101. — * Le trait horizontal paraît avoir 
échappé à certains lecteurs ou n'avoir pas eu de sens 
pour eux; par exemple, fol. Lxxv, vers 864: FERRV- une 
main postérieure a ajouté un petit m. — " Fol. xn, vers 229, 
HOMINUMQ : DEVM®Q. — #Fol. vir, vers 102: MONTIB'; 
fol. Lxr, vers 217: VOLENTIB’. — ® Fol. xxvun, vors 173 : 


ÉCRITURE 


1970 


règles certaines sur une question aussi délicate. La 
plupart des points ont été placés après coup, quand on 
a fait les premières corrections, les ratures transver- 
sales ou horizontales®. Nous verrons plus loin que cette 
série de corrections n’est pas de première main, elle 
est du moins de première époque et contemporaine du 
manuscrit. Il y ἃ aussi un certain nombre de points, 
reconnaissables à la différence de l'encre, qui sont d’une 
époque très postérieure. Mais le fait qui mérite le plus 
d’être observé, c’est qu'il y a une ponctuation certai- 
nement posée par le copiste lui-même, à mesure qu'il 
écrivait son texte. Les points abréviatifs de QVE et de 
BVS sont, en eflet, de première main, or leur compa- 
raison pour la forme, la grosseur et la teinte avec 
beaucoup de points voisins ne permet pas de douter 
que ceux-ci n’aient été faits de la même plume que 
ceux-là. De plus, le point final des vers a été placé çà 
et là d’un même lancé de plume que la dernière lettre'#, 
Le copiste semble n'avoir mis, au courant de l'écriture, 
que les points qui se trouvent à la fin de certains vers; 
il sera revenu ensuite sur le vers pour placer les points 
lorsqu'il y avait lieu, ou bien c’est le reviseur qui se 
sera chargé de compléter le travail. Dans tous les cas, 
nous croyons que la ponctuation, dans son ensemble, 
est contemporaine du manuscrit. 

« Un signe extrémement fréquent est composé de deux 
traits légers »; c’est presque l’ascia (voir ce mot) ou une 
minuscule hachette dont la poignée est tantôt droite, 
tantôt un peu courbée. « Ce signe est placé dans la 
marge de gauche à la hauteur de l’interligne, et le trait 
horizontal de la hachette s’avance au-dessus de la 
première lettre du vers. Toutefois il ne se rapporte pas 
au vers qui le suit, mais au vers qui le précède. Lorsque 
le sigle se rapporte manifestement aux mots du milieu 
d’un vers, il n’est pas placé au-dessus du vers, mais 
au-dessous. Il est de première main ou du moins de 
première époque, à ce qu’on peut conjecturer de la 
couleur de l’encre et du trait de la plume. Il ne figure 
pas dans les Géorgiques, soit que les marges sont sou- 
vent en trop mauvais état pour qu’on v puisse rien 
distinguer, soit parce que les Géorgiques n’ont pas subi 
la même revision que l’Énéide. Remarquons aussi que 
les discours, indiqués ordinairement par ce sigle, y 
sont beaucoup moins fréquents que dans l’Énéide. 
De la liste des vers de l’ Énéide après lesquels on trouve 
placé ce sigle spécial 15, il ressort que le sigle qui nous 
occupeest affecté spécialement à indiquer le commen- 
cement ou la fin des discours; il joue donc le rôle de nos 
guillemets. Nous le trouvons aussi huit fois indiquant des 
comparaisons employées par le poète et sept fois dans 
des cas divers 16, » 

Ce manuscrit fut l’objet d’une revision probable- 
ment contemporaine de la transcription. L'écriture de 
cette première revision a les mêmes caractères que 
l'écriture du manuscrit; elle est seulement plus lourde, 
généralement moins haute et d’une encre un peu moins Ὁ 
luisante. Cette revision s’imposait, car le copiste avait 
tantêt omis un vers, tantôt la fin d’un vers qu'il 
n'avait sans doute pu déchiffrer sur son modèle, ou 


TALIB:— De même dans fol. xvIrv°, vers657: MARISQ:; 
ibid., 670 : VBIQ : (EST est ajouté d’une main postérieure); 
fol. xxxvrr ve, vers. 510: CHAOSQ:— * Fol. xLvr, 
Énéide, VI, 393: ACCEPISSE LOCV:M; on voit que le 
point a été mis par la même main qui a barré M : plus tard 
on a ajouté un À au-dessus de O et mis un point d’annula- 
tion au-dessous. — 1" Fol. xxxvr, Énéide, IV, 295, le t de 
facessunt où la barre horizontale se termine visiblement par 
un point en haut; ef. fol. var, Géorg., III, 167 : FACTO: — 
Dans le manuscrit Mediceus, la série des sigles critiques est 
beaucoup plus variée. — 1* P, de Nolhac, Le Virgile du 
Vatican et ses peintures, dans Notices et extraits des manu- 
scrits de la Bibliothèque nationale, Paris, 1896, τ. xxxv, 
p. 689-699. 


1971 ÉCRITURE 1972 


enfin un mot dans un vers!; pour cela, le reviseur 
utilise tantôt l’interligne, tantôt la marge; il lui arrive 
aussi de surcharger une lettre pour la modifier. Cette 
revision n'est pas la seule, le manuscrit en a subi beau- 
coup d’autres, mais celles-ci sont partielles et ne 
portent jamais que sur quelques pages au plus; ces 
revisions se sont poursuivies jusqu'au xv® siècle 2. 

La date du manuscrit est malaisée à fixer. Rien 
absolument n’autorise à le placer avant le 1v® siècle; 
les miniatures n’apprennent rien de précis et le doute 
persiste entre le rve et le v® siècle. La provenance est 
également douteuse. Les premières traces de l'existence 
du manuscrit se trouvent à Naples, sans qu’on puisse 
conclure qu'il ait été écrit dans l'Italie du sud. 
M. de Nolhac propose, à titre de « pure hypothèse », 
de le faire sortir de quelqu'une des studieuses retraites 
de l'Italie méridionale qui avaient conservé le dépôt 
de la civilisation classique, avec la haute protection et 
les bienfaits de Cassiodore 3. 

40 Divers autres. — Un aut:e manuscrit du Vatican, 
cod. Valtic. Palat. 1631, plus récent, également en capi- 
tale rustique, présente moins d'intérêt; il contient 
également le texte de Virgile #. 

Un troisième Virgile en capitale rustique, désigné 
sous le nom de Romanus (cod. Vatic. lat. 3867), ne pa- 


de Pompéi. On assigne d’ordinaire au Romanus la date 
du vi® siècle; sans la faire descendre jusqu’au xr1° ou au 
xine siècle, avec d’Agincourt, qui ne donne aucune 
raison d'une opinion aussi étrange, on pourrait le 
croire bien postérieur au vi® siècle. L’ornementation 
du manuscrit, dans l’état actuel des comparaisons 
possibles, ne permet pas de suppléer aux insuffisantes 
données de la paléographie 5. » On peut, croyons-nous, 
s’en tenir au vi: siècle. On ἃ a fait observer que dans ce 
manuscrit les abréviations DS—deus et DO —deo sont 
employées pour désigner un dieu païen. Jusqu'au 
ve siècle, cette abréviation du mot Deus par contrac- 
tion ne s'applique qu'à Dieu; c’est seulement au 
vi® siècle qu’on a pu l'appliquer à un dieu quelconque 
en même temps que l’on cessait d’abréger par le 
signe e D le titre dominus, pour lui appliquer l'abrévia- 
tion DMS ou DNS d’abord réservée au Seigneur Dieu ? 
(fig. 3933). 

Autre manuscrit de Virgile, conservé à la biblio- 
thèque Laurentienne de Florence, c’est le Mediceus, 
dont le copiste fut peut-être un des correcteurs du 
Vaticanus 3225. Un de ses feuillets se trouve relié 
avec le Vaticanus. Ce Mediceus, d’après une note en 
écriture onciale, a été lu, ponctué et corrigé par Tur- 
cius Rufius Apronianus Asterius, consul ordinaire de 


ὋΣ FORMONSV MO RYDONTASIORARDEBAIALENT 


DE ELICLASDOM N 


ADSLDVAEVENIER 


NINECOVIDSPERARETHABER 1e 
TANIVMINTERDEN SASVMBROSACACVALINAËAGOS 
TIBLHAECINCONDITASOLVS 


3933. — Virgile Romanus. 
D’après Mélanges d’archéol. et d'histoire, 1884, t. 1V, pl. xt. 


raît pas antérieur au vi® siècle. Il a été sans cesse 
confondu avec le Vaticanus décrit plus haut (cod. Vatic. 
lat. 3225). Ce manuscrit provient de l’abbaye de Saint- 
Denis ὅ; il se compose de 309 feuillets presque carrés, 
de 330-340 mill. de hauteur, sur 315-325 mill. de lar- 
geur, et contient, avec un assez grand nombre de 
lacunes, l’œuvre entière de Virgile, ainsi que dix-neuf 
miniatures. « Pour des yeux un peu sceptiques, écrit 
P. de Nolhac, la belle écriture du Romanus ne prouve 
rien en faveur de son antiquité. L'imitation des lettres 
capitales a été très ordinaire longtemps après Charle- 
magne; des pages entières de la célèbre Bible de Saint- 
Paul-hors-les-Murs (voir Dictionn., t. 11, col. 856) 
passeraient aisément pour contemporaines des graffiti 


ΣΡ, de Nolhac, op. cit., p. 699-701. — *? Jbid., p. 701- 
703. — 5. Ibid., p. 783. Sur ce manuscrit, cf. Zangemeis- 
ter et Wattenbach, op. cit, pl. 13; Palæogr. Society, 
pl. 116-117; P. de Nolhac, Les peintures des mss de Virgile, 
dans Mélanges d'arch. et d'histoire, 1884, t. 1v, pl v à x; 
E. Chatelain, op. cit., pl. Lx; F. Steffens, op. cil., pl. 10, 
n. 2; P. de Nolhac, op. cit., 1896, t. xxxv b, p. 683-791, 
pl. fac.-sim. du fol. vit ve; Ehrle, Fragmenta et picturæ 
Vergiliana codicis V aticant 3225 phololypice expressa, 
in-4°, Romæ, 1899; M. Prou, op. cit., 1910, p. 47. — 
“ Zangemeister et Wattenbach, op. cit., pl. 12; Palæwogru- 
phical Society, pl. 115; Chatelain, op. cil., pl. LXIV. — # Zan- 
gemeister et Wattenbach, op. cit., pl. 11; Palæogr. Soc., 
pl. 113-114; Mélanges d’archéol. et d’hist., 1884, t. ἀν, p. 316, 
329, pl. x1-xu; E. Chatelain, op. cit, pl. Lxv; Monaci, 
Archivio paleografico italiano, t. τι, pl. 12; Fr. Steflens, pl. 19: 
Picluræ, PORTES complura scripluræ specimina codi- 
cis Valicani 3867, qui codex Vergilii Romanus audit, photo- 


l’an 494. Quant au copiste, il suffira de se rappeler ce 
qui ἃ été dit du premier correcteur du Valic. 3225. Avant 
de passer dans la bibliothèque des grands-dues, le 
manuscrit avait appartenu au cardinal Rodolfo de 
Carpi, mort à Rome en 1504 (fig. 3934). 

Le manuscrit de Térence, appelé Terentius Bem- 
binus, conservé au Vatican, Vatic. lat. 3226, du rve 
ou du v® siècle ?, 

Le manuscrit de Prudence, à Paris, Bibliothèque 
nationale, ms. lat. 8084, exposé dans la galerie Maza- 
rine, armoire x111, n° 103, entièrement écrit en capi- 
tales rustiques sur une peau très mince. Mabillon le 
croyait du 1v® siècle #, les auteurs du Nouveau traité 
de diplomatique se rangeaient à sa manière de voir et 


typice expressa, in-fol., Romæ, 1902; Ribbeck, Prolegomena 
critica, Leipzig, 1866, p. 226. — ‘ P, de Nolhac, Les peintures 
des manuscrits de Virgile, dans Mél. d’arch. et d'hist., 1884, t.1v, 
p. 328. — *L. Traube, Das Aller des Codex Romanus des 
Virgil, dans Strena Helbigiana, in-4°, Leipzig, 1900, p. 307- 
314. — * Bandini, Catal. cod. lat. Bibl. Medic. Laurent., t. τι, 
col. 283 sq. ; rectifications dans P. de Nolhac, Bibliothèque 
de Fulvio Orsini, in-8°, Paris, 1887, p. 272-273; M. Hofr- 
mann, Der Codex Mediceus (pl. XXX1X, n. 1) des Virgilius, 
in-8°, Berlin, 1889; Zangemeister et Wattenbach, op. cit. 
pl. 10; Palwogr. Sociely, t. τ, pl. 86; E. Chatelain, op. cit., 
p. 18, pl. ἀχνὰ; M. Ihm, Palwographia latina. Exempla, 
pl. 11; Ribbeck, Prolegomena ad Vergilium, p. 222. --- ΡῈ, 
Hauler, Paläographisches. zum Bembinus der Terenz, dans 
Wiener Studien, 1889, t. χα, p. 268-287; Zangemeister et 
Wattenbach, op. cit., pl. 8 et 9; Paleogr. Society, pl. 135; 
E. Chatelain, op. cit., pl. να. — 9 Mabillon, De re diplomatica, 
Supplem., ©. 1H, p. 8. 


δ, RE αὐτὰ “Re + 


1973 ÉCRITURE 1974 


estimaient que « ce précieux manuscrit approche fort 
du temps de l’auteur 1 ». N. de Wailly le met résolu- 
ment au 1ve siècle ? et L. Delisle ἃ démontré la date 
approximative, mais surtout par des raisons étrangères 
à la pure paléographie #. Il est incontestable que ce 


manuscrit existait au commencement du vie siècle. | 


C’est en effet à cette dernière époque qu’appartiennent 
les notes inscrites sur les marges pour indiquer les 
espèces de mètres employés par Prudence. Ces notes, 
tracées en petites onciales, sont de la même main 


conferente mihi magistro felice oralore urbis Romæ *. 
C’est encore un exemplaire de la capitale rustique et 
nous finirons avec lui cette nomenclature ". 

VI. CAPITALE CURSIVE. — Il s’agit d’une capitale 
simplifiée ou, si l’on préfère, d’une capitale galopée:; il 
est impossible que la calligraphie ne se ressente pas du 
régime de précipitation, mais l’adresse ou l'habitude 
peuvent faire que cette capitale rapidement tracée ne 
mérite cependant d'aucune manière l'épithète de négli- 
gée. Ici, les formes de la capitale sont sauves, au moins 


AREMUMPRIMISINGENTINE QUANDACTUNDRO: 
[EUERTENDAMAIMNUETCRETASOLIDANDATIENACL 
NÉSUDEANIHERDAENEUPULUEREUICIAEATSCNT 
ΜΌΝ NINEINLUDANTPESTESSAEPIEXIQUUSMUS 
SUBTERRIS POSUIT QDOMOSNAT QHORRENFECIT” 
AUTOÇULLSA ! ILEODFRECUBILIATALPAE- 

INUFNIUS QCAUIS BUFOELTQUAEPLURIMNTERANE 
MONSTRAËE RUNTIPOPULATQOIN GENTEMEARRISACERUI 
CUREULIOAT QUNOLIMETUENS FORMICASENECIE” 
CONTEMPLATORITEMCUMSENUXPIURIMASIUUS 
ANDUETINÉLOREMETRAMOSCURUAULTOLENTES" 
SISUPENANTÉETUSPARITERFRUMENTASEQUENTUR 


# 
ἐ 
" 


᾿ 
Fe 


MAGNAQCUMMAGNOUENIETIRITURA CALORE" 
MSILYXUMAFOLIORUMEXUBERATUMBRA: 


NEQUICQUAMPINGUISPALEATEREINREN CUIMOS" 


Ι 


SEMINAUIDIEQUIDEMMUITOSMEDICA RESENENTES 


3934. — Virgile Mediceus, année 494. 


D'après Palæographical Society, t. 1, pl. LXXXVI. 


qu'une souscription à moitié effacée par le temps, qu’on 
lit au bas du fol. χων, à la fin du livre des Hymnes : 


+ "MATINS AGORIVS BASILIVS 


Les bénédictins et Champollion-Figeac* lisaient 
ici : Sextius Agorius Basilius, en quoi ils se trompaient ; 
il faut lire : Vellius Agorius Basilius, qui fut consul en 
Occident en l’année 527 et qu'on ἃ pris l'habitude de 
désigner couramment sous le nom de Mavortius. 
C'était un fin lettré, qui a bien pu prendre plaisir à 
annoter son exemplaire de Prudence comme il avait 
fait pour son exemplaire d'Horace, sur lequel il avait 
écrit : Vettius Agorius Basilius Mavortlius V. C. et inl. 
ex com. dom. ex cons. ord. legi et αἱ polui emendavi 


1 Dom Tassin et dom Toustain, Nouveau traité de diplo- 
matique, t. 1x, p. 64; cf. t. x, p. 60 et 61. — ? Éléments de 
Paléographie, t. 11, p. 283; cf. p. 245. — *[.. Delisle, Note 
sur le manuscrit de Prudence, n° 8084 du fonds latin de la 
Bibliothèque impériale, dans Bibliothèque de l'École des 
chartes, 1867, t. xx VIT, p. 297-303. 4 Champollion-Figeac, 


pour l'essentiel, mais c’est fini de la belle ordonnance 
linéaire, de la distinction et de l'isolement des lettres; 
les ligatures, l’'enjambement sur le niveau supérieur ou 
inférieur entraînent celte capitale sur la pente de l’écri- 
ture minuscule et vers la pratique de ses licences. Nous 
ne manquons pas de spécimens de cette écriture: outre 
les graflili de Pompéi, les tablettes de cire, quelques 
papyrus, tous monuments paiens, nous pouvons citer 
les inscriptions tracées en cursive sur les panses et les 
cols d’amphores par des marchands chrétiens (Dic- 
tionn., t. 1, col. 1687, fig. 422,424); puis encore les cu- 
rieuses {abellæ defixionis (Dictionn., t. 1, col. 527, pl. 
hors texte)sur lesquelles on lit des nomenclatures impré- 
gnées de croyances gnostiques, mais où la capitale est 


Paléographie universelle, 11° partie. $ J. Horkel, Analecta 
Horatiana, in-S°, Berlin, 1882, p. 9. ‘L. Delisle, Le cabi- 
net des manuscrits, pl.1, n.1; Zangemeister et Wattenbach, 
pl. 15; Palæogr. Society, pl. 29-30; Album paléographique 
publié par la Société de l'Ecole des chartes, pl. 1; M. Prou, 
Recueil de fac-similés, 1904, pl. τι. 


1975 


généralement préférée à la cursive. Une amphore afri- 
caine, conservée dans la maison de l’archevêque d’Al- 
ger, nous présente une longue formule, en partie seule- 
ment lisible : ... ora.…. pro. qui fecit quia ad magis..…. 
αὐϊί..... fecit dm; cette inscription paraît être du 
vie siècle (fig. 3935). Des tuiles, des carreaux estampés, 
des lampes, des plats de terre cuite nous offrent parfois 
une devise, plus souvent un nom propre; la chaux qui 
mure les loculi des catacombes porte des signes de 
repère ou bien une formule hâtivement tracée; les 
parois des tombes vénérées présentent en grand nombre 
les signatures des pèlerins, de même que les colonnes de 
Bielle et l’autel de Ham ou celui de Minerve (Hérault). 
11 serait un peu présomptueux de vouloir extraire de 
ces lettres jetées sans ordre une doctrine trop pré- 
cise; en effet, on remarque tout de suite qu'il y ἃ plus 
que la hâte et la négligence pour s'opposer à une tran- 
scription régulière, il y a surtout inexpérience; ceux qui 
écrivent leurs noms de la sorte savent leur alphabet, 
peut-être parviendraient-ils à le tracer de façon telle 


wi “Ὁ: Krups 
ST 2 
a \o 
Le) 
« 


G = 
se. o 
pag, sou" À 
3935. — Inscription d’amphore africaine. 


D'après Corp. inscr. lat., t. VIT, p. 2182, n. 22636 %. 


quelle si on leur mettait une plume à la main; mais ce 
n'est pas le cas, ils entaillent la pierre, ou la terre dessé- 
chée, ou le platras, ou le métal, manient un poinçon ou 
un clou et la résistance qu'ils rencontrent les déroute 
et emporte leur main au hasard. Malgré tout, les carac- 
tères conservent une sorte de parenté avec les majus- 
cules latines, du moins pendant les trois premiers 
siècles de notre ère, mais la tendance s’affirme de plus 
en plus à arrondir les caractères. Nous avons un beau 
spécimen d’écriture du rre siècle dans un fragment de 
pétition adressée au préfet d'Égypte Claudius Vale- 
rius Firmus par Aurelia Ammonarion, quisollicite qu'on 
lui donne un gardien, conformément à la loi Julia et 
Titia; cette pétition est de l’année 247 (fig. 3936) ?; 
en voici la transcription : 


[CJ{(audio) valerio firm[o præfecto Ægypti] 
ab aurelia ammol nario] 


rogo domine des mil Ηὶ.....] 
auclorem aurel(ium) p(lutammonem) 
e lege iulia titia οἱ..... 


dat(um) dd. nn. philippo aug(usto) ii [et] 
philippo cæsar{e (?) consulibus] 


La cursive, telle que nous pouvons en juger sur les 
papyrus, est apparentée de plus près à l'écriture cur- 
sive des manuscrits et à celle qui a généralement pré- 


? Corp. inscr, lat., t. vint, n. 226362: cf, R. de La Blanchère, 
dans Bull. de corresp. africaine, 1882, p. 23. — : Egypt 
͵ 


ÉCRITURE 


1976 


valu jusqu’à nos jours que la cursive tracée sur les 
tablettes de cire. La raison en est, suivant toute vrai- 
semblance, dans l'identité de matière et d’instrument; 
le papyrus, le roseau et l’encre sont d’un emploi si aisé 
que la main un peu experte peut écrire un mot ou plu- 
sieurs mots à la suite sans lever la main. Ainsi la capi- 
tale cursive s’achemine insensiblement vers la minus- 
cule cursive, sans qu’il soit possible de décider du 


3936. — Pétition de l’année 247. 


D'après Grenfell et Hunt, The Oxyrhynchus papyri, 
t. 1v, n. 720, pl. vri. 


moment où la seconde acheva de supplanter la pre- 
mière. Ce serait faire erreur de penser que les copistes 
décidèrent tantôt de suivre l'alphabet majuscule, tan- 
tôt le minuscule; ils ont simplement voulu exécuter 
leur tâche avec célérité et clarté; pour y parvenir, les 
caractères se sont peu à peu transformés, mais non pas 
tous en mème temps. Les uns demeuraient plus proches 
du type primitif, les autres s’en écartaient plus ou 
moins complètement et rapidement. II appartient aux 
manuels élémentaires de paléographie de suivre la chro- 
nologie des formes successives de chaque lettre; nous 


Explor. Fund. The Oxyrhynchus papyri, éd. B. P. Grenfell et 
A.S. Hunt, in-8°, London, 1898-1912, t. αν, n. 720, pl. ναι. 


+ 


σον 


1977 


voulons seulement rappeler et montrer que c'est par 
l'intermédiaire de la cursive que sont sorties de la capi- 
tale deux sortes d'écriture qui, plus tard, calligraphiées, 
serviront à la transcription des livres : l’onciale et la 
minuscule 1 On peut toujours assigner la limite du 
aire et du rve siècle comme la date approximative d’un" 


changement important dans l'écriture, dans le sens de } 


l'abandon de la capitale et de l’acheminement vers la 
minuscule. Un papyrus latin conservant un Æpilome 
de Tite-Live (fin du 1119 siècle) présente un mélange de 
lettres capitales, de lettres onciales a, e, τι, et de lettres 
minuscules b, d, m, p, 4, z*. La tendance se montre de 
plus en plus marquée vers l'écriture ample et arrondie 
dont un fragment de papyrus du τν 5 siècle, portant la 
traduction latine des fables de Babrius, nous donne un 
intéressant exemple ὃ; de mème une lettre de recom- 
mandation d’un commis égyptien (milieu du 1v® siècle) 
conservée à Strasbourg ‘. Cette dernière pièce mérite 
d'autant plus l'attention que, bien qu’écrite en latin, 
elle rappelle le style de la cursive grecque de la période 


ÉCRITURE 


1978 


de la minuscule cursive? En voici la transcription 
(fig. 3937) : 


Cum in omnibus bonis benignilas tua sil prædila {um 
eliam scholasticos et maxime qui a me cultore {uo hono 
rificentiæ tuæ traduntur quod honeste respicere velit 

non dubilo domine prædicabilis quapropter theofanen 
oriundum ex civilate hermupolitanorum provinciæ 
thebaidos qui ex suggestione domini mei fratris nostri 
{filippi usque ad ofjicium] domini mei dyscoli vexalionem. 


Les inscriptions témoignent que, dès le rv° siècle, la 
forme minuscule de certaines lettres était nettement 
déterminée; ainsi dans une inscription reproduisant un 
édit de Dioclétien 5, de l’an 301, on trouve, sous la 
forme minuscule, les lettres ὃ, m, 5, 1: et dans des in- 
scriptions chrétiennes de Rome, un peu plus récentes, 
les mêmes lettres et en outre a, d, n. Ces formes minus- 
cules se multiplièrent et conduisirent dès le v°-vresiècle 
à une écriture cursive, franchement minuscule. Nul 
doute que le 1v® siècle avait vu cette évolution se pré- 


3937. — Lettre de recommandation. 1v* siècle. 
D'après Ed. M. Thompson, An introduction, p. 326, n. 110. 


byzantine, d’où l’on peut induire que les phases de 
l'écriture latine ont été plus ou moins parallèles aux 
phases de l'écriture grecque. L'influence de l'écriture 
telle qu’on la pratiquait sur les tablettes de cire devient 
de moins en moins sensible. Non seulement les lettres 
d'un même mot sont liées, mais souvent les mots se 
succèdent enlacés si étroitement qu'il est malaisé de 
lire rapidement le texte, que l'absence de pleins et de 
déliés fait ressembler à un long fil déroulé intermina- 
blement. Certaines lettres, notamment e, e, f, se prêtent 
à d'innombrables combinaisons qui précipitent l’avène- 
ment de la minuscule proprement dite. 

VII. MINUSCULE CURSIVE. — Ainsi, par une transi- 
tion insensible, la cursive a opéré l’évolution de la capi- 
tale vers la minuscule moins par voie d'expulsion que 
par Voie de transformation. Ce papyrus latin de Stras- 
bourg est-il autre chose qu'un de nos premiers témoins 


1 M. Prou, op. cit., p. 59. — " Palæographical Society, t. 11, 
pl. 53; Fr. Steftens, op. cit., pl. 10; The Oxyrhynchus papyri, 
part. IV, p. 90, n. 668, pl. vi. — * B. P. Grenfell et Α. 5. 
Hunt, The Amherst papyri, in-fol., London, 1900, n. xxvI. 
— 4 Pap. lat. Argentor., 1; cf. H. Bresslau, dans Archiv 
für Papyrusforschung, t. 111, p. 168; Ed. M. Thompson, 
An introduction lo greek and latin palæography, 1912, 
Ῥ. 325, fac-similé n° 109. — " Palæographical Society, t. 11, 
pl: 127-128; Ἐκ Steffens, op. cit., pl. 11. — ‘“F. Steffens, 
1. 11. — °C. Wessely, Schriltafeln, pl. vir, n. 17-18. 


ciser, malheureusement l'absence de monuments paléo- 
graphiques ne permet pas d’en saisir les phases succes- 
sives. Toutefois, une quittance de l’année 398, conser- 
vée parmi les papyrus de la collection de l’archiduc 
Renier ἴ, nous montre, à cette date, la minuscule 
entièrement formée, les lettres sont munies de longs 
traits qui s'élèvent au-dessus de la ligne; en outre, on y 
remarque de nombreuses ligatures. Un rescrit impé- 
rial, adressé à l'administration d'Égypte et trouvé à 
Philæ, nous montre l'écriture cursive en usage dans les 
bureaux de la chancellerie égyptienne (ve siècle). Un 
autre rescrit de la même main, trouvé à Éléphantine, 
est d’une lecture non moins laborieuse. Champol- 
lion-Figeac avait reculé devant la difficulté du dé- 
chiffrement, Massmann s'attaqua avec succès au 
fragment conservé à Leyde, N. de Wailly donna 
la lecture du fragment de Leyde et de celui de Paris *, 


— # Champollion-Figeac, Charles el mss sur papyrus, 
1840, pl. χιν; Massmann, Libellus aurarius sive tabulæ 
ceratæ antiquissimæ et unicæ romanæ, in-4°, Lipsiæ, 1841, 
p. 150, pl. B; N. de Wailly, Mémoire sur des fragments de 
papyrus écrits en latin, dans Mém. de l'Institut. Académie 
des inscriptions, t. xv, 15 partie, p. 399-423, pl. 1-1; Palæo- 
graphical Society, t. 11, pl. 30; Wessely, Schrifttafeln, pl. 1x, 
n. 22; Ἐς Steffens, op. cit., pl. 16; Mommsen, Fragmente 
zweier Kaïiserrescriple auf Papyrus, dans Jahrbuch des 
gemeinen deutschen Rechts, 1863, τ, vtr, p. 398, 


1979 


Voici la transcription de quelques lignes (fig. 3938) : 
[tium)] 

iniquos vero delentatores mancipior[um ad eum pertinen- 

portionem ipsi debitam resarcire 

nec ullum precatorem ex instrument[o emptionali] 

pro memorala narratione per vim c{onfecto præiudicium 

sed hoc viribus vacuato [pati] 

possessiones ad ipsum pertinent{es] 


Le corps de l'écriture est beau, l'aspect général 


ÉCRITURE 


1980 


meilleurs exemples de minuscule cursive; ce sont aussi 
les plus anciens actes diplomatiques dont les originaux 
nous soient parvenus, ils conservent la tradition du 
latin de la chancellerie impériale romaine et ne pré- 
sentent encore qu’un assez petit nombre d’altérations 
dans l'orthographe, dues principalement à l'influence 
de la prononciation. Les chartes de Ravenne, après 
avoir fait l'objet d’une magistrale publication de 
Gaetano Marini, ont été reproduites et étudiées à plu- 
sieurs reprises !; la Bibliothèque nationale conserve 


3938. — Rescrit impérial, postérieur à 413. 
D'après Ed. M. Thompson, op. cit., p. 328, n. 111. 


robuste, les lettres de grandes dimensions (la figure 
3938 est à une échelle un peu réduite). Si on rapproche 
ce spécimen de celui de l’année 247 (fig. 3936), on con- 
state que l'écriture des bureaux a peu changé et on en 
peut induire que les scribes avaient à se conformer à 
un type adopté par la chancellerie du préfet d'Égypte, 
soit qu'ils eussent à écrire un document en langue 
grecque ou en langue latine. 

Un lot précieux nous est conservé dans les chartes 
de Ravenne, du ve et du vre siècle, qui fournissent les 


1, Marini, 1 papiri diplomalici raccolli ed illustrati, 
in-fol., Romæ, 1805; Massmann, Die gothischen Urkunden 
von Neapel und Arezzo, in-fol., München, 1837; Cham- 
pollion-Figeac, Chartes el manuscrits sur papyrus de la 
Bibliothèque royale, in-fol., Paris, 1840; Edw. A. Bond, 


quelques-uns de ces actes (Galerie des chartes, n° 368 
à 374), ce sont des ouvertures de testaments devant le 
magistrat de Ravenne, écrits en 552; ensuite (ms. 
lat. 4568 A, n° 375-377) une charta plenariæ securilalis, 
c’est-à-dire un règlement de comptes fait à Ravenne 
en 564. Voici la transcription de trois lignes d'un de 
ces actes (Galerie des chartes, n° 369, ms. lal. 8842) 
(fig. 3939). 

Les chartes de Ravenne, bien qu'elles relèvent de 
l'écriture des officines de notaires privées, se rattachent 


Facsimiles of ancient charters in the British Museum, part, 
IV, pl. 45-46; Palæographical Society, t. 1, pl. 2-28; t. 11, 
pl. 51-53; C. Wessely, Schrifttafeln, pl. x11, n. 29; Monaci, 
Archivio paleografico italiano, 1, 1, pl. 1-5; Fr, Steffens, op. 
cil., pl. 22. 


- ον En ” 


1981 


par certains aspects à l'écriture officielle de la chan- 
cellerie impériale. Celle-ci avait adopté la minuscule 
cursive et nous avons déjà eu l’occasion d’en citer des 
exemples; il suflit de rappeler ici deux fragments 
épigraphiques d’une ou deux chartes reportées sur 
marbre et offrant un privilège impérial en faveur d’un 
monastère ἡ, Le texte est écrit en lettres capitales, mais 
le lapicide y a inséré le fac-similé de la souscription 
impériale : sancimus et firmamus en caractères cursifs, 
Voir Diclionn., t. 111, col. 907, fig. 2672; col. 909, 
fig. 2673. 11 faut en rapprocher une inscription trouvée 
à Éphèse et reproduisant le texte grec d’un rescrit de 
Maurice Tibère, du 11 février 585, avec la date en latin 
et en caractères cursifs : Dal(um) 111 idus februari(as) 
Constantinupol(i) imp(er;a(loris) d(omni) n(ostr)i [Mau- 
ricii] [TJiberi pe(r)pe(tui) Aug(usti) ann(o) III et post 
consul(atum) ejus ann(o) I. Dans cette inscription, les 
lettres an de Conslantinupoli forment une ligature 
absolument semblable à celle des mêmes lettres dans 


ÉCRITURE 


1982 


epislolis; plures enim scriplores, qui bonam el compe- 
tentem formant lileram in quaternis, nullo modo vel vix 
sciunt habililare manum ad epistolas scribendas *. Les 
scribes cependant n'étaient pas tous formés, ainsi qu'il 
l’observe, à employer cette écriture spéciale, et nombre 
de chartes sont l’œuvre d'écrivains qui avaient proba- 
blement l'habitude de copier surtout des livres; mais 
le contraire n’est pas vrai, et, sauf de très rares excep- 
tions, on ne trouve pas de manuscrits en écriture diplo- 


matique. 


« Habituellement la première ligne des diplômes et 
des chartes, ou parfois une partie de la premuère ligne, 
est en caractères particuliers, diflérents de ceux du 
reste de la teneur. On y a employé communément, 
depuis l'époque mérovingienne, une écriture allongée, 
à jambages grêles, souvent fort serrée et conséquem- 
ment diflicile à lire. Tout en se modifiant avec le temps, 
l'écriture allongée est restée en usage, dans certaines 
chancelleries, jusqu’au Χαμ siècle. Mais au x1° et au 


3939. — Papyrus de Ravenne. νι siècle. 
D'après M. Prou, Manuel de paléographie lat. et jranç., Album, pl. 1, n. 3. 


[sub]scriblionem meam et infra subscribsi, Q. L et itt[rum].….. 
ΕἸ. Apollinaris et F1. Constantius v. v. d. d. dix(erunt) : constat. 
.… vitale absentes sunt. Q. Ἰ. et iter(um) mag(istratus) dix(erunt) : quo[niam].….. 


Egne 1 : q(uæslor) l(audabilis) ; ligne 2 : 


sancimus de l'inscription de Kairouan. D'autre part, 
le b dans februar et dans Tiberi a la même forme que 
dans le rescrit impérial partagé entre Leyde et Paris, 
c'est-à-dire que la panse inférieure est à gauche de la 
haste ?, 

NIIL. ÉCRITURE DIPLOMATIQUE. — « L'écriture des 
documents diplomatiques a naturellement subi les 
mêmes transformations générales que celles des manu- 
scrits proprement dits. Toutefois, dans la plupart des 
documents, elle s’en distingue par certaines particu- 
larités, dont la plus caractéristique est l'allongement 
des hastes et des queues des lettres. Comme elle est 
spéciale aux diplômes et aux chartes, elle a reçu le 
nom d'écriture diplomatique. Dès le xrrre siècle, à 
Zurich, Conrad de Mure faisait cette distinction, qui 
reste vraie pour tous les temps et tous les pays : Alia 
enim manus requirilur in qualernis scribendis et alia in 


1Ch. Diehl, Une charte lapidaire du VI siècle, dans 
Comptes rendus de l’Académie des inscriptions et belles- 
lettres, Paris, 1894, t. χχιι, p. 383-393; H. Omont, 
Lettre grecque sur papyrus émanée de la chancellerie 
de Constantinople, dans Revue archéologique, Paris, 1892, 
t. χιχ; Catalogue des musées et collections archéologi- 
ques de l'Algérie et de la Tunisie. Musée Alaoui, Supplé- 
ment n° 1034, pl. Liv, n. 2. Trouvée à Kairouan, conservée 
à Tunis, au musée du Bardo, — ? R. IHeberdey, Vorläufiger 


v(iri) d(evoli). 


xIIe, on se servit aussi de capitale, d’onciale ou de 
caractères de fantaisie, parfois enchevêtrés ou enlacés 
les uns dans les autres. Ajoutons que cette règle n’est 
pas absolue : dans un grand nombre de chartes, l’écri- 
ture de la première ligne est la même que celle du reste 
de l'acte. 

« On trouve encore parfois des écritures différentes de 
celles de la teneur au bas de l’acte, dans certaines sous- 
criptions et dans la date, qui était quelquefois d'une 
autre main que la teneur. Lorsque les souscriptions 
sont autographes, elles présentent naturellement toutes 
les variétés possibles d’écritures. 

« Les écritures cursives et minuscules ont seules été 
employées depuis l'antiquité pour les documents diplo- 
matiques 4. La capitale et l'onciale ne s’y rencontrent 
pas, sauf toutefois, comme on l’a vu plus haut, dans la 
première ligne, dans les souscriptions, dans les devises 


Bericht über die Grabungen in Ephesus 1905-1906, dans 
Jahreshefte des œsterreichischen archäologischen Institutes 
in Wien, t. x, Beiblalt, p. 68, fac-similé. — ὃ Summa de arte 
prosandi, dans Rockinger, Briefsteller, p. 439; la suite du 
passage montre que, sous le nom générique d'epistola, Conrad 
comprend les cilationes, recessus, lileræ communes, sententiæ, 
indulgentiæ, privilegia, confirmationes, ete. — *Il n'y a 
d'exception que pour certaines chartes anglo-saxonnes 
écrites en capitales et en onciales. 


1983 ÉCRITURE 1984 


placées dans toute la chrétienté, entre le 1x° et le 
x11e siècle, par la minuscule romane, qui procède de la 
réforme calligraphique accomplie en France sous Char- 
lemagne, particulièrement dans l'école de Tours. 


des chartes-parties, et parfois aussi dans certains 
noms propres de la teneur que l’on a voulu mettre par- 
ticulièrement en relief. 

« L'ancienne cursive romaine de chancellerie, dont 


ΠΟΤΕ 


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3940. — Antiquités judaïques, ms. de Milan. 
D’après Ἐκ Steffens, Paléographie latine, Paris, 5. d., pl. 23. 


quelques fragments de rescrits impériaux nous ont con- | L'écriture diplomatique n’en ressentit les effets qu'à 
servé des spécimens (papyrus Leyde-Paris, fig. 3938), | partir du règne de Louis le Pieux. La minuscule qui 
a donné naissance à d’autres écritures diploma- | fut employée depuis lors dans les diplômes et les chartes 


tiques qui se sont diversement développées, en France, } peut être désignée, jusqu'à la fin de la dynastie caro- 
en Italie et en Espagne, et qui ont été peu à peu rem- | lingienne, sous le nom de minuscule caroline, et depuis, 


1985 É 


sous le nom de minuscule romane. Elle ne cessa jus- 
qu’au ΧΙ siècle de se perfectionner en acquérant plus 
de régularité. Chaque caractère y a sa forme déter- 
minée et est indépendant des autres; les traits en sont 
droits et nettement arrêtés; les abréviations sont fixes 
et employées avec mesure. C’est sous cette forme que 
la minuscule romane s’est propagée dans toute l’Eu- 
rope 1.» 

IX. Semi-cuRrsIVE. — Cette écriture se rapproche de 
celle en usage pour les actes diplomatiques, mais les 
hastes et les queues des lettres sont moins échevelées, 
en outre les caractères sont plus appuyés; « les hastes 
supérieures sont souvent faites de deux traits comme 
dans les actes, mais ces traits sont habituellement si 


3941. 
D'après Ed. 


rapprochés qu'ils se confondent en un seul trait plus 
fort et qu'ainsi ils rappellent les hastes en forme de 
massue qui paraîtront plus tard dans la minuscule 
caroline 5» (fig. 3940). 

X. ONGrALE. — Le deuxième type d'écriture maju:- 
cule dont on fit usage pour la transcription des manu- 
scrits a reçu le nom d’onciale. L’once était la douzième 
partie du pied et il semble que, chez les anciens, la qua- 
lification d’onciales fut appliquée aux lettres capitales 
de grande dimension. Saint Jérôme écrit à ce propos : 
Habeant qui volunt veteres libros, vel in membranis pur- 
pureis auro argenloque descriplos, vel uncialibus, ul 
vulgo aiunt, literis, onera magis exarala quam codices; 
dummodo mihi, meisque permittant pauperes habere 
Schedulas, et non tam pulchros codices quam emendatos ὃ. 
Vallarsi fait observer que Budé, dans son traité De asse, 
veut que les onciales aient la largeur du pouce, mais 
qu'il est plus probable que ce nom fut donné à des 
caractères ayant la taille de l’once, de même que nous 
appelons cubilales les caractères des inscriptions monu- 
mentales offrant, plus ou moins, les dimensions de la 
coudée. Il n’y ἃ pas lieu de s'arrêter à la leçon fautive 
de quelques manuscrits qui donnent inilialibus au lieu 


À À. Giry, Manuel de diplomatique, in-8°, Paris, 1894, p. 513- 
517. — * Fr. Steflens, op. cit., pl. 23, p. vu, col. 2, cite un 
exemple de cette semi-cursive dans un manuscrit des Anti- 
quitates judaïcæ de Flavius Josèphe à l’Ambrosienne de Milan. 
—?S, Jérôme, Præfatio in librum Job, P. L., t. xxvInm, col. 
1142. — Ὁ Jérôme, Opera, édit. Vallarsi, t. 1x, col. 1101. - 


CRITURE 


ONE ALRUENTUT 


ANT, si ER DORS ET EN Eu AR TLICANER UN TE ὲ 
ἀντι pure SNE PE 
pores ΞΊ 


δὰ ὠβαντολοτις B0oNo$ CwLoquiamalx So 


Tuer UN 5 


1986 


de uncialibus 4. Au 1Χ5 siècle, Loup de Ferrières admet 
que le mot oncial représente les dimensions de cet 
alphabet : Scriplor regius Berlcaudus dicitur antiqua- 
rum lillerarum, dumlaxal earum quæ maximæ sunt εἰ 
unciales a quibusdam vocari existimantur, habere men- 
suram descriplam ; au xe siècle, un commentateur 
anonyme de Donat s'exprime ainsi : Quædam (litteræ) 
enim unciales dicuntur quæ εἰ maximæ sun et in énitiis 
librorum scribuntur 5. 

L’alphabet oncial n’est qu’un alphabet capital re- 
touché. A la rigidité anguleuse, fait place la flexibilité 
curviligne. Il participe de la minuscule et de la cursive 
par l’adoption des hastes et des queues de lettres qui 
dépassent le niveau, soit au-dessus, soit au-dessous de 


TOSSONTN 


SAC RPNNENT 
REINE | 


— Palimpseste de Cicéron, De republica. 1v* siècle. 
M. Thompson, An introduction.…., p. 286, n. 87. 


l'alphabet. Les lettres 


sont : 


À S echmqTu 


Pour ces lettres et pour la plupart des lettres de 
l'alphabet oncial, il suffit de rapprocher le type capital 
pour pressentir la série de simplifications qui ont con- 
duit au type nouveau, à condition de tenir compte de 
lPabandon de la cire, du stylet et du papyrus et de 
l'adoption du calame et du parchemin. L’ 
l’onciale semble prendre place chronologiquement au 
début du rve siècle, sans préjuger de l'étendue de la 
période antécédente pendant laquelle ce type s’est pro- 
gressivement modelé, période dont nous ne pouvons 
juger, faute de documents. Toutefois, dès le rrre siècle 
nous rencontrons parfois des onciales disséminées dans 
des inscriptions païennes ou chrétiennes, notamment 
en Afrique *. En dehors de l’épigraphie, nous voyons 
l'emploi de l’onciale sur un fragment de papyrus prove- 
nant d'Oxyrhynque et datant du rrre siècle; l'écriture 


caractéristiques de l’onciale 


usage de 


“Loup de Ferrières, Epist., v, P. L., t. CxXIX, col. 448. 
41,. Traube, Perrona Scottorum, München, 1900, p. 533. 
ΤῊ, Bœswillwald, R. Cagnat et A. Ballu, Timgad, in-4°, 
Paris, 1905, p. 75, fig. 33; p. 236, fig. 105; KR. Cagnat, Nou- 
velle inscription latine en lettres onciales, dans Revue d 
lologie, 1895, p. 214-217; cf. Corp. inscr. lat., t. vx, n. 17910. 


phi- 


1987 ÉCRITURE 


est en onciale entremêlée de minuscules dérivées du 
type cursif. Il semble toutefois qu'à cette date du 
re siècle, l’onciale n’était pas arrivée à se dégager 
complètement d’autres types moins fixés. Toutefois 
l'usage qui en fut fait dans l’épigraphie suffit à lui seul 
à montrer l'existence de l’alphabet oncial dès la pre- 
mière moitié du zrre siècle; car a priori il n’est pas vrai- 
semblable que la gravure sur pierre ait permis de passer 
naturellement de la capitale carrée à la capitale ronde 
ou oncialesansl’intermédiaire de manuscrits. En outre, 
on ne rencontre nulle part dans les inscriptions de 
formes de transition entre ces deux types d'écri- 
ture. 


ΤΡ ἔγοςο le 
MTÉCIACCIPIÉ 
TISUTCAUDIU ne 


1988 


n'y ἃ que quinze lignes par colonne, soit trente lignes 
par page. Voici la transcription du texte (fig. 9941): 


lus domina 

lus sæpe etia (m) 
teterrimo 

rum homi 

num inme(n) 
sam possess 
quam est hic 
forlunatus. 


latissime a 
gros vero et 
ædificia et 
pecudes εἰ in 
mensum ar 
genti pondus 
adque auri 
qui bona nec 


Contemporains du précédent sont les fragments des 
évangiles de Verceil qu'une tradition attribue sans 


3942. — Évangiles de Verceil. 1v* siècle. 
D’après Ed, M. Thompson,”"op. cit., p. 287, n. 88. 


Du ve au vurre siècle et surtout au vire siècle finissant 
l’onciale fut l’écriture en usage pour la transcription 
des livres. Au ve et surtout alors, dans une certaine 
mesure aussi, au vi: siècle, l’onciale est parfaitement 
correcte et précise; au vire siècle, ses formes com- 
mencent à s’altérer; pendant le vire siècle, la déca- 
dence progresse rapidement, on peut suivre aisément 
la déformation sur certaines lettres plus spécialement 
affectées, par exemple e et m. 

Les anciens manuscrits en onciale sont asseznom- 
breux et ont fait l’objet de diverses publications, no- 
tamment Zangemeister et Wattenbach, Exempla codi- 
cum latinorum litleris majusculis scriplorum, in-fol., 
Heiïidelbergæ, 1876-1879, et Æm. Chatelain, Uncialis 
scriplura codicum lalinorum novis exemplis illustrata, 
in-fol., Parisis, 1901 :. Le plus ancien représentant est 
le palimpseste de Cicéron de la bibliothèque Vaticane 
(ms. 5757), qui appartient au rve siècle. L'écriture est 
massive et régulière et disposée en colonnes très rap- 
prochées. Les dimensions de l’écriture laissent à penser 
le nombre de quintaux de parchemin qu’aura dû exiger 
la transcription complète de l'ouvrage, puisqu'il 


1 PI, τ à Lx, consacrées à l'écriture onciale; pl. LxI à €, à 
l'écriture semi-onciale. — * Zangemeister et Wattenbach, 
Exempla codicum, pl. 17; Palæographical Society, t. 1, pl. 160; 


preuve à saint Eusèbe de Verceil ({ 371), mais qui, 
de toute façon, appartiennent au rve siècle. Voici la 
transcription (fig. 3942) : 
niam si quid 
pelierilis pa 
trem in no 


mine meo pe 
el ego 
lite rogabo prop 


mine meo da ler vos ipse ὃ 
vil vobis us nim paler α 
d mal vos me «a 


que ahuc no(n) 
petislis quic 
quam in no 


mastis el cre 
didistis quo 
niam ego a deo 


mine πιὸ pe 
tile el accipie 
lis ul qaudiu( m) 


exivi el a pa 
trem veni in 
hunce mun 


Remarquer le signe d'abréviation sur un nom divin 
non abrégé. 

Nous décrirons plus loin les manuscrits qui renferment 
un texte des actes du concile d’Aquilée de l'an 381, 
transcrit à une date à peine postérieure (Paris, Bibl. 
nat., lat. 8.907)", une table pascale composée en 447 


Ed. M. Thompson, An introduction, p. 286, fac- ἜΡΟΝ n. 87. 
- ἢ Zangemeister et Wattenbach, op. cit., pl. 22; Chatelain, 
Uncialis scriptura, pl. xt. 


1989 


et écrite probablement Ja même année (Berlin, Bibl. 
roy., lal. 4° 298)'; les fastes consulaires écrits en 486 
et 494 (Vérone, Bibl. capit.) Parmi les plus cé- 
lèbres manuscrits en onciale, il faut nommer les manu- 
scrits de Tite-Live à Paris et à Vienne, dont la recension 
fut faite à Avellino, près de Nole, en Italie ? (Paris, 
Bibl. nat., lat. 5730); l'écriture du manuscrit de Vienne 
(cod. lat. 15) est un peu plus petite et ce volume, si l’on 
en croit une note, a appartenu au moine anglais Suit- 
bert, apôtre des Frisons, devenu évêque en 693. La 
régularité et la précision de l'écriture sont tout à fait 
remarquables et témoignent de la part du copiste un 
long exercice et une main rompue à Ja pratique de 
l’onciale. Une semblable familiarité avec un type 
d'écriture invite déjà à croire qu'il était alors en pleine 
période de vogue commerciale et on ne peut faire des- 


paxecce DILECTISSIMI 
FRATRESECCLESIAERED 
| DITAESTETJUODdOÔIFFI 
᾿ς CILENUPERINCREDULIS. 
ACPERTIDISIXPOSSIBILEUI 
dEBATUROPE ND J'ULTIO 
NEDIUINASECCIRITASNOS 
REPARAITAES 1” 
INLAETITIAMENTÉSRENELS., 
ETIEMPESTAIE PRAESSU 
RACACNUBE dISCUSSA. 
TRANSUILLITASACSERENT 
IASREFUL SCRUNT'OANdNE 
LAUDESDO-EIBENEFICIA 


ÉCRITURE 


1990 


pet en 535 ou 536; une traduction de la Bible par saint 
Jérôme, offerte à la basilique de Saint-Pierre par 
l’abbé Servandus, contemporain de saint Benoît, et con- 
servée à la bibliothèque Laurentienne; le manuscrit 
célèbre de Fulda, connu sous le nom de Evangeliorum 
harmonia, formant une sorte de Dialessaron, relu et 
corrigé par l’évêque de Capoue, Victor, en avril et 
mai 546, très peu de temps probablement après son 
achèvement. On peut remarquer que le nombre des 
majuscules va toujours croissant : une seule, en tête de 
page, sur le Tite-Live; quelques-unes disséminées sur 
chaque page du Liber de lapsis; une en tête de chaque 
coupure de la phrase et servant de ponctuation dans le 
manuscrit de Fulda. Voici la transcription du texte * 
(fig. 3944) : 

Propler spem enim isra || hel catena hac circum || da- 


J'ERETUBIY UM OR | 
PRACOICENUS"” 
EXNOPTATUSUOTISOMNIG 
DICSUENITETPOSTLON CAE 
NocCtishonriBIlemMTaE 
TRAW-CALICINEO.D MI 
LUCE RADIATUSMUNDUS 
ELUXIECO NFESSORESPRAC 
CONJOBONINOMINISCIN 
ROSELUIREUTISACFIdE) 
Lau d 18 CLORIOSOSLAETIS 
CONSP ECTIBIN TUE MUR» 
SANCTISOSCULISAdhAC ποῖ 
TES DE SIdERALTOSDIUINA 


3943. — Saint Cyprien, Liber de lapsis. v® siècle. 
D'après M. Prou, Manuel..., pl. x, n. 1. 


cendre ce manuscrit au-dessous du ve siècle. On remar- 
quera que la première lettre de la page est d’un format 
plus grand que les autres. Au ve siècle encore appar- 
tient le manuscrit des lettres de saint Cyprien conservé 
à la Bibliothèque nationale, ἰαί. 10592, dont nous don- 
nons ici le fol. 14, sans transcription, car elle semble 
superflue. C’est le début du Liber de lapsis de saint 
Cyprien. Les trois premières lignes de la première co- 
lonne sont tracées à l’encre rouge (fig. 3943) 4. 

Du vi siècle, nous possédons encore une belle série 
de manuscrits ou de fragments de manuscrits, spéciale- 
ment des évangéliaires. Une place de choix appartient 
parmi eux à quelques feuillets d’évangéliaire conservés 
à Saint-Gall, en Suisse (ms. 2394) et qui doivent prendre 
rang entre le ve et le vie siècle ὅς. Ensuite nous pouvons 
mentionner un catalogue des papes’, de la bibliothèque 
du chapitre de Cologne, écrit sous le pontificat d’Aga- 


1 Zangemeister et Wattenbach, op. cit., pl. 23. — * Ibid, 
pl. 29 et 30.— " Zbid., pl. 18,19; Palæographical Society, t. 1, 
pl. 31, 32, 183; Album paléographique, pl. 1V; Chatelain, 
Paléographie des classiques latins, pl. Cxvr; M. Prou, Recueil 
de fac-similés, 1904, pl. 1; Edm. M. Thompson, op. cil., p. 288 - 
290, fac-similé n. 89. — ‘ Chatelain, Uncialis, pl. 1V; Prou, 
Manuel, Album, pl. 1, n. 1. — ὁ Palwographical Society, t. 11, 


lus sum. At illi dixe || runt ad eum. Nos πῃ. || lilleras ac- 
cepimus de || te a iudæa. Νέᾳ. adve || niens aliquis fra- 
trum || nunliavit aut locutus || est quid de te malum. || Ro- 
gamus autem a te audi || re quæ sentis. Nam || de secla 
hac notum est || nobis quia ubiq. ei contra || dicitur. Cum 
consti || {uissent autem illi diem || Venerunt ad eum in 
hospi | {ium plures. Quibus || exponebal testificans 
regnum d(e)i Suadensq || eis de ie(s)u ex lege mosi et 
prophetis a mane usq. || ad vesperam. El qui || dam cre- 
debant his quæ || dicebantur. Quidam || vero non crede- 
bant. 

Un abrégé de la chronique de Prosper, au Vatican 
(ms. Regin. 2077), écrit peu après 584 ὃ’. On rapporte 
également au vie siècle le célèbre Pentateuque de 
Lyon 10. 

Au vire siècle nous avons le manuscrit des homélies 
de saint Augustin, jadis conservé dans la bibliothèque 


pl. 50; Edm. M. Thompson, op. cil., p. 288-292, fac-similé 
n. 90, — “ Zangemeister et Wattenbach, op. cit., pl. 37 et 35. 
-? Ibid., pl. 35. — " Ibid., pl. 34; Steftens, op. cit., pl. 21 a; 
Edm. M. Thompson, op. cil., p. 289-293, fac-similé n. 91. — 
* Zangemeister et Wattenbach, op. cit, pl. 4. — 1° Ulysse 
Robert, Pentateuchi versio latina antiquissima e codice Lug- 
dunensi, in-4°, Paris, 1584: Album paléographique, pl. τι. 


1991 ÉCRITURE 1992 


de la cathédrale de Beauvais, retrouvé par L. Delisle 
dans la bibliothèque du château de Troussures (Oise). 
Ce manuscrit porte une souscription indiquant son 
achèvement au monastère de Luxeuil, dans la douzième 
année du règne d’un roi nommé Clotaire et dans la 
13e indiction : Explecitum opus, favente Domino, apud 
cœnubium Lussovium, anno duodecimo regis Chlotha- 
charii, indiclione tlercia decima, anno quadragesimo 
patris nostri feliciler peracto. Il s’agit de Clotaire III et 
les éléments chronologiques se rapportent à l’année 
669 1. C’est une rare bonne fortune dans l’histoire de 


Ε ROPICRS PC E NIMISRA 
belcarenNabhaccincua 
DAIUSSUCD»= ALLrdIxe 
RUNFTADEUGS.  NOSNEG: 
LirrepaSsaceepiousde 
TCAJUDAEXA NEADdUE 
NICNSALIQUIS FRAImRUuO 
NON TIAGTAUT LOCUTr US 
esrqudderenaluem 
RoOCAaGœ uSAUTEHATEAUDI 
ROQUAESENTIS: NA 
desecrabacrRorumesr 
NOBIS QUIAUBIC EICONIRA 
DICHUR: ÇUMCONST] 
TUISSCNTAUTEHIL idem 
ClenmeruNTAD camnbhospr 
xiuoplapes: Quisus 
CXPONCBATIEST}JRICANS 
REGHUMOI: . SUAOCNSI 
ertsderbuexlecemosrer 
PROPhRETISAMAREUS 
ADUESPERAO- Q(rqut 
DAMCREdE BANT bisquae 
DICEBANTURL αὐδάν 
UERONONCREDEBANT: 


3944. — Evangeliorum harmonia, en 546. 
D'après Ed. M. Thompson, op. cit., p. 293, n. 91. 


l'écriture onciale quela possession d'un manuscrit daté. 
Il n’en existe qu’un petit nombre dans ce cas, ce sont : 
en 509 ou 510, le saint Hilaire du chapitre de Saint- 
Pierre de Rome; en 517, le Sulpice-Sévère du chapitre 
de Vérone; en 546, le Nouveau Testament de Fulda; 


2 L. Delisle, Notice sur un manuscrit de l’abbaye de Luxeuil, 
dans Notices et extraits, t. ΧΧΧΙ, 2° partie, p. 150-164, pl. t 
à πὶ: J. Havet, La date d'un manuscrit de Luxeuil, dans Bibl. 
de l’École des chartes, t. xLV1, p. 430-439, et dans Œuvres, 
t.1, p. 91-100; E. M. Thompson, op. cit., p.289, fac-similé n. 92. 

—? Chatelain, Uncialis scriptura, pl. X; Bibliothèque nalio- 
nale, Département des manuscrits. Fac-similés de manuscrits 
exposés galerie Mazarine, pl. xv. — * Delisle, Cabinet des 
manuscrits, ἴ. 111, p.215, pl. ΧΙ, n°° 1 et 2, — Silvestre, Paléo- 
graphie universelle, pl. cxix; Delisle, op. cil., pl. X1—1, n. 1; 
Album paléographique, pl. 12; Fac-similés, galerie Mazarine, 
pl. xvi1; H. Omont, Histoire des Francs de Grégoire de Tours, 
ms. de Beauvais. Reproduction réduile du ms. en onciales, 
lat. 17654 de la Bibl. nat., fac-similé du fol. 25 du ms. 

5 Zangemeister et Wattenbach, op. cit, pl. 35; Palæwogra- 
phical Society, t. 11, pl. 65-66. — * Palæographical Society 


en 569, le Commentaire sur les épîtres de saint Paul du 
Mont-Cassin; en 719, le saint Prosper de Trèves; en 
754, l’évangéliaire d'Autun. 

Avant de quitter le vire siècle, citons à la Biblio- 
thèque nationale : le De Trinitate de saint Hilaire, 
ms. lat. 2630 ?; l’'évangéliaire provenant de Saint-Denis, 
ms. lat. 256 *; le Grégoire de Tours, Historia Franco- 
rum, ms. lat. 17654 4. 

A la limite du vrre et du virre siècle, le codex Amia- 
linus, conservé à la Laurentienne de Florence 5. C’est 
un des trois manuscrits copiés par l’ordre de Ceolfrid 
(voir ce mot), abbé de Jarrow en Northumbrie entre 
690 et 716, et destinés à être présentés au pape. Le 
manuscrit fut vraisemblablement copié vers l’an 700, 
par des copistes venus d'Italie, car l’écriture onciale 
ne semble pas avoir jamais eu la faveur en Angleterre 
et on n’en connaît aucun scribe doué de quelque habi- 
leté. Le texte est disposé suivant la stichométrie, les 
caractères vigoureux et de grande taille, ce qui n’est pas 
d’ailleurs fait pour surprendre dans un manuscrit de 
ces dimensions et qui compte plus de mille feuillets. 
Des deux autres manuscrits que l’abbé Ceolfrid offrit 
aux monastères de Wearmouth et de Jarrow, un seul 
feuillet s’est conservé (Brit. Mus., addit. 37777), écrit 
de la même écriture onciale, quoique de dimensions un 
peu moindres ©. 

Voici encore quelques spécimens du vire siècle : 

Bibliothèque nationale, la. 10318, anthologie latine 
désignée sous le nom de codex Salmasius, début du 
siècle 7. 

Bibliothèque royale de Bruxelles, πὸ 9850 à 9852. Ce 
volume, écrivait L. DelisleS, est l'un des très rares 
manuscrits en lettres onciales dont la date est fixée par 
un témoignage positif, indépendant de toute considé- 
ration paléographique. Le livre dont il s’agit consiste 
en 178 feuillets de parchemin 5 mesurant 270 mill. de 
hauteur sur 195 mill. de largeur. La partie la plus con- 
sidérable comprend 137 feuillets, cotés 4-139; elle com- 
mence par un feuillet dont le recto est blanc et dont le 
verso est occupé par un frontispice très remarquable. 
Sous une grande arcade, dont le cintre est orné de deux 
paons à l'extérieur et d’une rosace à l’intérieur, le 
calligraphe a tracé en lettres capitales et onciales l’in- 
scription suivante 1: 


_HIC LIBER VITAS PA 
ΤΗΝ SEV VEL HVMILIAS SCI 
CAESARII EPI QVOD VENERA 
BILIS VIR NOMEDIVS ABBA 
SCRIBERE ROG ET IPSV BASIL 
SCI MEDARDI CONTVLIT DEVOTA MENTE 
SI QUIS ιν EX EADE AVFERRE TENTA 


VERIT IVDICIV CVM DEO ET SCO MEDARDO 
SIBl HABERE [NON DVBITET] 


« Cette inscription nous offre un assez grand nombre 
de caractères conjoints ou enclavés : c’est ainsi, pour 
citer un seul exemple, qu'à la dernière ligne le mot 


(The new), 1903, pl. 158-159. — * L. Delisle, Le Cabinet des 
manuscrits, pl. 1X, n. 8; Zangemeister et Wattenbach, op. 
cit., pl. 46; Bibliothèque nationale. Département des manu- 
scrits. Fac-similés de manuscrits exposés dans la galerie Ma- 
zarine, in-8°, Paris, pl. xvin; Anthologie des poètes latins 
dite de Saumaise. Reproduction réduite du manuscrit en 
onciale, latin 10318 de la Bibliothèque nationale, avec préface 
par H. Omont, in-8°, Paris, 1903, et fac-similé de la page 137 
du manuscrit, de grandeur égale à l'original, — * L. Delisle, 
Notice sur un manuscrit mérovingien de la Bibliothèque royale 
de Belgique, n° 9850-9852, dans Notices et extraits des 
manuscrits de la Bibliothèque nationale, 1884, τ, ΧΧΧΙ, 
1'e partie, p. 33-47, pl. τα et 1v; The new Paleographical So- 
ciety, 1903, pl. 28; Edm. M. Thompson, op. cil., p. 361, 
fac-similé n. 128. — * Ils sont cotés 1-177, plus un feuillet 
33 bis, — δ L, Delisle, op. cit., pl 1. 


0 NOPINTOM LÉ RAC ARTIÉ 
de QUALTTERNLERRUMEDIUE LO ESX 
τς  DERARCDEBMTUELREOMIRT 


VRRINTERRELIQUEASB EATITYDUNES 


y 


νος AD διὸδα δες Ν 9} eaTigqeesunrt 
OUNT CAS ET EONCT JUS TIAQÉCQUONIAM 
RU SE Ὁ Τρ ee 
BusisTaopraeclarn oo paw ea edest 
DderamLESsiTear ds doxsanedrexaTuns 
5 Quomodo AUTÉE CSURITUN US TUTIASY 
(ΘῈ Fa TRÈS JUSTITIL ES URIS SUCER B con δ τ 
ιν pa evTer Çtliexrer: AUdIRe uolue- 
eee ENIMCIBUdIETÉEST quire 
CduxTmeAadh [AL CHSURIONT CID 
ἢ Aadbucesur: ιν τ. Ge uiseXimelüs 
SIT FALERE JU ΝΟΣ SE prous va 
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3945. — Homélies de saint Césaire. Début du vire siècle. 
D'après Notices et extraits des manuscrits, 1884, τι xxXxI, 1'° part., pl. τι. 


DICT. D'ARCH. CHRÉT. IV. — 63 


1995 


MEDARDI se réduit à quatre éléments : un M dont le 
dernier jambage sert de montant à un E capital; un D 
dans lequel est enfermé un petit A; un R et un D ren- 
fermant un petit |. Certains mots sont séparés les uns 
des autres par un rang vertical de petits points, au 
nombre de sept ou huit. Les contours des lettres ont été 
légèrement tracés à l’encre noire; l’intérieur en a été 
enluminé en rouge, en rose et en vert, couleurs que le 
peintre a pareillement employées pour les ornements de 
l’arcade, pour les paons et pour la rosace, comme aussi 
pour l’enluminure des grandes lettres au commencement 
des différents morceaux compris dans le manuscrit. 

« L’usure du parchemin a rendu l'inscription assez 
confuse. Néanmoins, dans la lecture proposée, la fin de 
la dernière ligne est le seul passage qui soit rétabli par 
conjecture. Le sens n’est pas douteux,etilfauttraduire : 

« Ce livre contient les Vies des pères et les Homélies 
« de saint Césaire, évêque. Vénérable homme Numi- 
« dius, abbé, le fit écrire et l’ofirit dévotement à la 
« basilique de Saint-Médard. Si quelqu'un veut le lui 
« enlever, qu'il soit certain que Dieu et saint Médard 
« en feront justice. » 

Ce Numidius, abbé de Saint-Médard de Soissons à la 
fin du vire siècle, nous est connu par un diplôme de 
Childebert II]; le livre qu'il a fait copier doit remonter 
aux dernières années du vire siècle ou au premières 
années du virre. Il nous offre donc un exemple authen- 
tique du genre d'écriture qui était alors employé dans 
le nord de la Gaule pour l'exécution des livres de luxe. 
Le manuscrit renferme une partie des Vitæ patrum, 
fol. 5 à fol. 107, et, à partir du fol. 107 vo, la collection 
des Homélies desaint Césaire au nombre de dix, jusqu’au 
fol. 139 v°. Ensuite vient une décrétale du pape Gélase 
dont il ne subsiste plus que la rubrique et la première 
ligne (fol. 139 vo). Les feuillets qui contenaient la suite 
de ce texte ont été coupés, au nombre de trois, et rem- 
placés par quatre feuillets sur lesquels on a copié en 
caractères lombardiques, à une époque fort ancienne, 
sans doute au vrrre siècle, une exhortation de saint Cé- 
saire (fol. 140-143 vo). Le reste du ms. (fol. 143-176 vo) 
est occupé par une explication des quatre évangiles. 

Le manuscrit est bien homogène; le commentaire 
sur les évangiles n’est évidemment pas de la même 
main que les Vies des pères et les dix Homélies; mais 
les grandes lettres sont enluminées suivant le même 
système dans chacun de ces trois ouvrages, et d’ailleurs 
la série des signatures prouve que les cahiers ont tou- 
jours été assemblés tels que nous les voyons aujour- 
d'hui. Par le seul fait de nous offrir une date parfaite- 
ment déterminée, le volume qui vient d’être décrit 
présente un intérêt exceptionnel. C’est, en effet, l’un 
des plus solides fondements des études dont peuvent 
être l’objet les écritures onciales et les enluminures 
de l’époque mérovingienne, pour lesquelles il tient une 
place importante. Il nous fournit un type authentique 
des genres d'écriture onciale et d’enluminure, tels 
qu'on les pratiquait à la fin du vrre siècle dans le mo- 
nastère de Saint-Médard de Soissons. De plus, il nous 
fait voir combien l'emploi de l'écriture lombardique, 
importée chez nous par des moines italiens, devait être 
ordinaire dans les abbayes franques, puisqu'on s’en 
servit probablement au vrrre siècle pour compléter un 
volume qui avait été copié à Saint-Médard et qui 
n'avait jamais dû quitter le sol de la France (fig. 3945). 

3ibliothèque de Trèves, n° 36; manuscrit de saint 


1 Zangemeister et Wattenbach, op. cit., pl. 49. — 1,. De- 
lisle, Note sur trois manuscrils à dale certaine, dans Biblio- 
thèque de l’École des chartes, t. xx1x, p. 217-218; L. Delisle, 
Notice sur un manuscrit de l'abbaye de Luxeuil, copié en 625, 
dans Notices et extraits, 1884, t. ΧΧΧΙ, p. 150-151. —? Palæwo- 
graphical Society, t. x, pl. 236; Edm. M. Thompson, op. cil., 
p. 296, fac-similé n. 94. — 4 Brit. Mus., pap. 1532; Grenfell 
et Hunt, Oxyrhynchus papyri, t. αν, p. 90-116; New Palwo- 


ÉCRITURE 


1996 


Prosper, portant cette date : Ab exordio mundi usque 
ad passionem Domini nostri Jhesu Christi sunt anni 
V CCXXVIII, a passione vero Domini nostri Jhesu 
Christi usque in præsentem annum, id est per II indic- 
tionem, sunt anni DC XCII, qui faciunt simul annos 
VrDCCCCXVIIII. Cette date correspond à l’an- 
née 719 1. 

Bibliothèque du séminaire d’Autun, n° 3. Évangé- 
liaire dont le corps est écrit en onciale, mais avec des 
paragraphes en minuscule cursive et la souscription 
suivante : In nomine sancli Trinilatis alme matris fami- 
liæ. Fausta, superno amore accinsa, hoc opus optimum 
in honore sancti Johannis el sanctæ Mariæ, matris Do- 
mini nostri Jhesu Christi, patrare rogavit devota. Ego, 
hacse inperitus, Gundohinus, poscente Fulculfo mona- 
cho, et sinon ul dibui, psallim ut valui, a capite usque ad 
sui consummacionis finem perficere CUM SUMMO CUTAUI 
amore. Magis volui meam detegire inprudentia, quam 
suis renuere pelicionibus per inobædienciam. Sicut in 
pelago quis positus desideratus est porto, ita et scriplore 
novissemus versus. Queso, orale pro me scriplore inperilo 
et peccatore, si Deo habiatis propicio οἱ adjuture, et ali- 
quid mihi deregilis in vestra visitacione, ut melius com- 
memmorem vestrum nomen. Gaudete in Domino semper 
sorores qui legilis. Feliciter patravi Vosevio in minsse 
julio, anno terlio regnante gloriosissemo domno nostro 
Pippino rege, qui regnet in ævis et hic et in ælernum. 
Amen ?. Ainsi le scribe Gundohinus déclare avoir écrit 
son livre à la prière du moine Fulculfus et avoir achevé 
son travail à Vosevio, lieu non identifié, au mois de 
juillet de la troisième année de Pépin, soit en juillet 754. 

Terminons ce classement par la mention d’un évan- 
géliaire en onciale (Brit. Mus., addit. 5463), écrit par le 
moine Loup, sur l’ordre de l’abbé Atton, du monastère 
de Saint-Vincent du Vulturne, au territoire de Béné- 
vent, entre 739 et 760 ὃ. 

XI. ONCIALE ET MINUSCULE. — Un certain nombre 
de monuments paléographiques nous montrent un 
mélange d’onciale et de minuscule à doses très inégales. 
Quelques débris d’un papyrus contenant des passages 
de l’Epitome de Tite-Live, trouvés à Oxyrhynque en 
1903,appartiennent à la deuxième moitié ἀπ 1118 sièclet; 
ils nous offrent un spécimen d’onciale dans lequel s’in- 
filtrent quelques lettres du type minuscule, notam- 
ment b, d, m, r,et la lettre f encore flottante entre le 
type oncial et le type minuscule. 

Autre exemple de cette écriture mêlée dans les notes 
et additions à un manuscrit de la version de la Chro- 
nique d'Eusèbe par saint Jérôme (bibl. Bodléienne, 
ms. Auct. T. 2, 26) du vre siècle 5. Ici encore, les lettres 
bet d sont minuscules et l'influence de la cursive se fait 
sentir dans les dimensions démesurées des traits abré- 
viatifs. Pour l’abréviation us, dans quibus par exemple, 
on pose un point au-dessus de la boucle du b et on sup- 
prime us. 

On peut citer un assez bon nombre de manuscrits 
transcrits d’après ce système : un Gaius à Vérone, du 
ve siècle 5, emploie l’onciale en même temps que dets 
cursifs; quelques feuillets d’Ulpien, à Strasbourg, du 
ve-vre siècle 7; les Pandectes à la Laurentienne de Flo- 
rence ὃ; fragments d’un glossaire gréco-latin sur papy- 
rus ἢ. 

XII. SEMI-ONCIALE. — Cette écriture joue un rôle 
assez considérable dans l’histoire des écritures dites 
nationales. Malgré le nom d'onciale, c’est surtout une 


graphical Society, pl. 53; Edm. M. Thompson, op. cil., p. 300, 
fac-similé n. 95. — " Palwographical Society, t. 11, pl. 129- 
130; Edm. M. Thompson, op. cit., p. 302, fac-similé n. 96. — 
“ Zangemeister et Wattenbach, op. cit., pl.24.—7 Silzungsbe- 
richte, Akad. Berlin, 1903, p. 922-1034; 1904, p. 1156. — 
* Zangemeister et Wattenbach, op. cit., pl. 54; Palæwog. Society, 
tu, pl. 108; Thompson, op. cil., p.303, n. 97. — * Comment. 
Soc. Güttingen, t. 1V, p. 156; ÆRhein. Museum, t. v, p. 301 


À ti à ῆῆΩπΡυσϑθεοροθόθθ τ“  Σ  . 


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PPT 


1997 


écriture minuscule qui procède de la cursive calligra- 
phiée, et qui nous est connue par un assez grand 
nombre de manuscrits, notamment parmi ceux origi- 
naires du midi de la France et de l'Italie. « Les lettres E 


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ÉCRITURE 


1998 


et la minuscule, avec le troisième jambage replié inté- 
rieurement; l’N est le plus souvent emprunté à la capi- 
tale. Les lettres caractéristique sont A, G, R :. » Voici 
quelques-uns des principaux monuments : 


3946.— Epilome de Tite-Live. re siècle. 
D'après Grenfell et Hunt, The Oxyrhynchus papyri, part. IV, pl. vi. 


V, H, dans les exemples les plus anciens de cette écri- 
ture, conservent généralement la forme onciale; le D 
est tantôt de forme onciale, avec la haste recourbée à 
gauche, tantôt de forme minuscule, avec la haste 
droite ; la forme de l’M est intermédiaire entre l’onciale 


2 M. Prou, op. cit., p. 73. — " Brit. Mus., papyr. 1552; 
Grenfoll et Hunt, The Oxyrhynchus papyri, part, IV, p. 90, 


Papyrus latin, fragment d’'Epilome de Tite-Live, de 
la seconde moitié du rrre siècle, déjà mentionné au $ IK, 
et qui, outre le mélange d'onciale et de minuscule avec 
la capitale, aide à comprendre le passage de la cursive 
à la semi-onciale ὃ (fig. 3946). 


n. 668, pl. νι; The new Palwog. Society, pl. 53; Fr. Steftens, 
op. cit., pl, 10, n. 1; Thompson, op. cit., p. 300, n. 95. 


1999 


Papyrus latin, fragment de l’Énéide de Virgile, 
ve siècle 1. 

Manuscrit palimpseste de Vérone (Bibl. capit.), con- 
tenant le plus ancien texte des fastes consulaires écrits 
en 486 et en 494 ?, (Déjà cité avec les monuments de 
l’onciale.) 

Manuscrit de saint Hilaire, de la bibliothèque capi- 
tulaire de Saint-Pierre de Rome, n° D. 182;ainsi daté : 
Contuli in nomine Domini Jhesu Christi aput Karalis. 
constitulus anno quarto decimo Trasamund regis ὅ. 

Manuscrit des opuscules de Sulpice-Sévère, de Vé- 
rone (Bibl. capit.), écrit à Vérone par Ursicinus, lecteur 
de l’Église de cette ville, qui acheva la transcription le 
1 août 517 : Obsecro quicumque hæc legis ut Hieronymi 
peccaloris memineris, cui si Dominus oplionem daret, 
mullo magis elegeret tunicam Pauli cum meritis ejus 
quam regum purpuras cum meritis suis. Explicit vita 
beati Pauli monachi Thebei. Perscribtus codix hec 
(Verona, en interligne) de vita beati Martini episcopi et 
confessoris et beati Pauli, SS. Sub die Καὶ. aug. Agapito 
V. CC. indictionis decimæ, per Ursicinum lectorem 
Ecclesiæ Veronensis 4. Reïfferscheid 5 supposait que la 
souscription n'était pas originale et que le manuscrit 
avait été copié au vire siècle d’après un exemplaire de 
l’année 517; Halm attribue le manuscrit au vire siècle 
et L. Delisle au vre. 

Manuscrit lat. 12097 dela Bibliothèque nationale, 
provenant de Corbie et contenant un catalogue des 
papes écrit sous Vigile, c’est-à-dire entre 537 et 555, et 
une collection de canons €. 

Manuscrit de Cologne 7, n° 222, collection canonique. 

Commentaire sur les épîtres de saint Paul, du Mont- 
Cassin, corrigé en l'an 570 ὃ; un des plus beaux spéci- 
mens de l’écriture semi-onciale en Italie. Ce manuscrit 
date de 569 (Mont-Cassin, n° 150). 

A Milan, quelques manuscrits originaires du monas- 
tère de Bobbio ὃ; à Vienne, un papyrus de saint Hi- 
laire 1°; à Lyon, à Paris, à Cambrai, plusieurs manu- 
scrits des vie et vire siècles 2; les scolies du Térence du 
Vatican, les notes du Virgile de Médicis à Florence: les 
additions marginales faites aux actes du concile d’A- 
quilée, dans le manuscrit de Notre-Dame de Chartres, 
aujourd’hui à Paris, Bibl. nat., lat. 8907 2; les annota- 
tions en onciale couchée, rapidement tracée et tirant 
sur la cursive, que renferme un petit livre d’évangiles 
jadis volé à la bibliothèque du roi par Jean Aymon et 
formant aujourd'hui le n° 12775 du fonds harléien au 
Musée Britannique 13, 

Un saint Augustin, de l’abbaye de Fleury-sur-Loire, 
dont deux feuillets sont conservés à Orléans (ms. 169, 


? Grenfell et Hunt, The Oxyrhynchus papyri, part. I, 
p. 60, n. 31, pl. vrrr; Wessely, Schrifttafeln, pl. xx, n. 49. 
— * Zangemeister et Wattenbach, op. cit., pl. 29 et 30. 
— * Ibid., pl. 52; Palæographical Sociely, t. 1, pl. 136; 
Monaci, Archivio paleographico italiano, t. 1, pl. 93-95; 
F. Steftens, op. cit, pl. 17; Edm. M. Thompson, op. cit., 
p. 306, fac-similé n. 98; cf. Mabillon, De re diplomatica, 
Ρ. 355. — “ Bibl. capit., n. XXXVZII, 86; Zangemeister et 
Wattenbach, op. cit., pl. 32; Chroust, Monumenta palæogra- 
phica sacra, pl. 1V. — 5 Reifferscheid, Bibliotheca Ppatrum 
latinorum italica, p. 112. — ΟΝ, de Wailly, Éléments de 
paléographie, pl. 111; L. Delisle, Le Cabinet des manuscrits, 
pl. ur, n. 1; pl. 1V; Zangemeister et Wattenbach, op. cil., 
pl. 40 à 42; Album paléographique, avec des notices explica- 
lives par la Société de l’École des chartes, Paris, 1887, pl. 11; 
C. de Bastard, Peintures et ornements des manuscrits, pl. vir- 
IX; Choix de documents géographiques conservés à la Biblio- 
thèque nationale, in-fol., Paris, 1883, pl 1-v. — ? Zangemeis- 
ter et Wattenbach, op. cit., pl. 37, 38, 44. — κ᾿ Ibid., pl. 53; 
Fr. Steflens, op. cit., pl. 18: Edm. M. Thompson, op. cit., 
p. 308, fac-similé πὶ, 100; Amelli, Bibliotheca Cassinensis, 
ἴ, 1, pl. en regard de la page 316. — Palwographical 
Sociely, t. 1, pl. 137, 138, 161, 162; c’est un saint Séverien, un 
saint Ambroise et un Josèphe., — 19 Jbid., t. 11, pl. 31. 

# Album paléographique, pl. 6-9, 11, 13. — 1? Zangemeister οἵ 


ÉCRITURE 


2000 


fol. 32 et 33), un troisième à la Bibliothèque nationale, 
à la fin du manuscrit latin 13368, et un quatrième 
également à la Bibliothèque nationale, en tête du 
ms. latin 2199 des nouvelles acquisitions. Ces quatre 
feuillets ont appartenu à un même manuscrit et con- 
tiennent trois fragments du traité de saint Augustin 
contre les deux lettres des pélagiens. Le texte nous offre 
un bel exemple de l’écriture semi-onciale; les notes 
marginales sont en lettres onciales couchées et se rap- 
prochant de la cursive; le tout peut être rapporté au 
vie siècle, Les notes marginales doivent se lire ainsi : 
Sinelege || enim pec || catum mor || {4um quo || modo in ἢ 
telligilur.— Ego autem || vivebam || sinelege || aliquando. 
— Sine lege peccatum mortuum sic intelligen || dum 
lamquam in nescio quibus ignoranti || æ tenebris sil 
sepullum (fig. 3947). 

Bibliothèque nationale, mss latins 12214 et 13367, 
saint Augustin 15, 

La seule bibliothèque du grand séminaire d'Autun 
possède, parmi quelques monuments paléographiques 
de premier ordre, trois manuscrits en semi-onciale re- 
montant au vi® ou vire siècle, alors que les biblio- 
thèques réunies de l’Eurepe n’en fournissent qu’une 
vingtaine d'exemplaires. 

Manuscrit n° 24, en grosse semi-onciale du vie ou 
vire siècle, contenait les livres V à X des Znstituta 
cœnobiorum de Jean Cassien, sauf quelques mutila- 
tions, qui sont 1. V, c. xviret 1. V, c. xxx. Or, ces muti- 
lations ont été faites par G. Libri, auteur du Catalogue 
des manuscrits du séminaire #, et ces larcins 17 sont ren- 
trés par voie d'acquisition à la Bibliothèque nationale, 
nouv. acq. lat. 1629, fragment 55. Le volume d’Autun 
mesure, comme les feuillets de Paris, 240 mill. sur 
148 mill. Dans le ms. d'Autun sont restés en blanc les 
feuillets 3 vo, 7 vo, 8 το, 46 vo, 64 το, 79 ve, 99 ve, 100 το, 
101 vo, 104 το, les six premières lignes du feuillet 44 νος; 
les quatre premières lignes du feuillet 91 vo laissent à 
droite un blanc de 4 centimètres. Les quatre feuillets 
recueillis à Paris par la Bibliothèque nationale ne sont 
écrits que d’un seul côté. L'écriture est caractéris- 
tique. En outre, comme on vient de le voir, le copiste a 
laissé en blanc des lignes ou des pages entières quand le 
parchemin lui a paru trop mince pour supporter l'écri- 
ture des deux côtés. Un certain nombre de feuillets 
sont en effet devenus transparents à cause du traite- 
ment auquel ils ont été soumis pour faire disparaître 
une première écriture. Nous avons là un palimpseste 
fort curieux en ce que la première écriture a été lavée 
dans la perfection, et qu’il faut faire bien attention 
pour apercevoir les traces de creux laissées par les pre- 


Wattenbach, pl. 22; L. Delisle, Le Cabinet des manuscrits, 
pl. vu, ἢ. 2. — 5 Palwographical Society, t. 1, pl. 16; Cata- 
logue of ancient manuscripts in the British Museum, part, II, 
latin, pl. 11. — MI, Delisle, Le Cabinet des manuscrits, 
Atlas, pl. 1v, ἢ. 4 et 5; J. Loiseleur et L. Delisle, Les lareins 
de M. Libri à la bibliothèque d'Orléans, dans Bulletins de la 
Société archéologique et historique de l'Orléanais, 1883-1886, 
τ, vus, p. 313; L. Delisle, Mémoire sur l’école calligraphique 
de Tours au IX° siècle, dans Mémoires de l’ Acad. des inscript., 
1886, t. ΧΧΧΙΙ, 1.9 partie, p. 50, note 9; p. 56, n. v;pl. v; 
M. Prou, Manuel de paléographie, 1910, p. 73, — # L, De- 
lisle, Cabinet des manuscrits, pl. vi, n. 1, 4-14; pl. 1X, πὶ 1-4; 
Edm. Thompson, op. cit., p. 307, fac-similé n. 99; The new 
Palæographical Society, pl. 80. — 1° Catalogue général des 
manuscrits des bibliothèques des départements, in-4°, Paris, 
1849, t. 1. Dès 1842, G. Libri signalait aux lecteurs du 
Journal des savants, 1842, p. 50, comme particulièrement 
précieux, les Instituta de Cassien et les Morales de saint Gré- 
goire.— 17 Signalés par Petschenig, éditeur de Cassien, dans 
le Corpus scriptor, eccl. lat, Vindobonæ, 1888, t, XVII. — 
WE, Chatelain, Les plus vieux manuscrits d'Autun mutilés 
par Libri, dans Journal des savants, 1898, p. 377-381; L. 
Delisle, Catalogue des mss des fonds Libri el Barrois, in-8°, 
Paris, 1888, p. 98 sq.; 1... Delisle, Les vols de Libri au sémi- 
naire d'Autun, dans Bibl. de l'École des chartes,t. L1X, p, 383. 


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3947. — Ms. 169 d'Orléans, fol. 33. vi: siècle. 


D'après Mém. de l’ Acad. des inscript., 1886, τ. Xxx11, 1°° part., pl. v. 


2003 


miers caractères. Un vestige relevé au fol. 100 ve d’un 
titre en belle onciale montre que c'était un texte juri- 
dique. Voici la transcription d’un passage 1 (fig. 3948) : 


[Hic idem senex cum inslitueret nos ne-] 
minem dijudicare 
debere, intulit tri- 
a fjuisse in quibus 
discusserit vel re- 
prehenderit  fratres, 
quod scilicet uvam 
sibi paterenlur abs- 
cidi, quod haberent 
in  cellulis sagum, 
quod oleum  benedi- 
centes poscentibus sæ- 
cularibus darent 
et in hæc omnia se 
[incurrisse dicebat] 


Manuscrit n° 707, également en semi-onciale du 


3948. — JInstitula de Cassien. vre-vrre siècle. 
D’après M. Prou, Μαπιιεὶ..., 1910, pl. 1, n. 2. 


vire siècle, contient le Commentaire de saint Augustin 
sur les psaumes ΟΧΙῚ et suivants ?; il a conservé sa 
reliure ancienne avec ais de bois recouverts de peau. Le 
manuscrit de la Bibl. nat. nouv. acq. lat. 1629, frag- 
ment 4, contient deux feuillets du Commentaire sur le 
psaume ΟΧΙΝῚ qui ne peuvent provenir d’un autre 
volume ὃ, Des essais de plume ne sont pas rares dans 
les marges, entre autres le vers : 


Si deus est animus nobis ul carmina dicunt 


1L. Delisle, Catal. des fonds Libri et Barrois, pl. vi, n. 5: 
Chatelain, Uncialis scriptura, pl. Lx1; M. Prou, Manuel, 1910, 
pl.1,n.2.—"*L. Delisle, Catal. des fonds Libri et Barrois, p.99, 
Dimensions : 270 mill. sur 200; le fragment de deux feuillets 
entré à la Bibl. nat., nouv, acq. lat. 1629, mesure 267 mill. 
sur 202; E. Chatelain, op. cit., p. 379. — * Tandis que ces 
deux feuillets faisaient partie de la bibliothèque de lord 
Ashburnham, ils furent reproduits par la Palæographical 
Sociely, t. 11, pl. 9. — *E, Chatelain, op. cit., p. 379. — 
* L. Delisle, (αἰαὶ, des fonds Libri οἱ Barrois, p. 100. Dimen- 
sions : 260 mill. sur 190 mill.; le fragment sixième du ms. de 
la Bibliothèque nationale, nouv. acq. 1629, mesure 260 mill. 
sur 193. Les cahiers en semi-onciale sont signés L, [M], N, 


ÉCRITURE 


2004 


tracé au moins quatre fois, dont une sur l’un des feuil- 
lets conservés à Paris. 

Manuscrit n° 27; « recueil excessivement curieux, 
qui mériterait un examen approfondi * ». Dans l’état 
actuel, il renferme des parties en écriture mérovin- 
gienne (fol. 1-15 et 63), en petite semi-onciale penchée 
à gauche, probablement du vrre siècle (fol. 16-62), en 
écriture wisigothique (fol. 63 vo-76), toutes relatives à 
des commentaires sur les premiers livres de la Bible 5. 
La reliure a disparu. Le même manuscrit a fourni deux 
feuillets au ms. Bibl. nat., nouv. acq. lat. 1629, et deux 
autres feuillets en minuscule wisigothique du vin°- 
ΙΧ siècle au ms. Bibl. nat., nouv. acq. lat. 16285. Le 
texte de la Bible est tracé à l’encre rouge et le commen- 
taire à l’encre noire. 

XIII. ÉCRITURES NATIONALES. — On a déjà dit que 
les types variés d'écriture considérés jadis comme des 
inventions des peuples barbares ont pour origine com- 
mune la cursive latine. Néanmoins, les noms employés 
sont d’un usage commode en ce qu’ils servent à dési- 
gner des groupes géographiquement distincts les uns 
des autres pendant le haut moyen âge. Les peuples qui 
ont écrit la wisigothique ou la lombardique ne l'ont, 
à aucun degré, inventée, mais ils ont déformé, altéré, 
plus ou moins gravement, le fonds commun, auquel ils 
s’approvisionnaient, de signes calligraphiques. Il va 
sans dire que telle écriture n’est pas strictement limi- 
tée aux frontières du pays dont elle porte le nom. 

19 Lombardique. — Aux vrre et virre siècles, l'écriture 
des livres en Italie, et spécialement dans l'Italie du 
Nord, est une minuscule semi-cursive qui ne diffère pas 
essentiellement de celle qu’on employait au vie siècle; 
cependant les lettres sont droites au lieu d’être pen- 
chées à droite, les traits sont moins grêles, les ligatures 
moins nombreuses 7. On peut suivre la formation pro- 
gressive de ce type dans les spécimens suivants : Notes 
écrites vers le ve siècle sur les marges d’un manuscrit 
de Paris contenant les actes du concile d’Aquilée (Bibl. 
nat., lat. 8907).— Vocabulaire gréco-latin sur papyrus, 
les mots grecs sont transcrits en lettres latines, du v°- 
vie siècle 8. — Traité grammatical du vre siècle, dans le 
manuscrit palimpseste de Licinianus au British Mu- 
seum ὃ. --- Homélies de saint Avit, vre siècle, à Paris #. 
— Papyrus de Flavius Josèphe, du vire ou vire siècle, à 
l’Ambrosienne !.— Homélies de saint Maxime de Turin, 
du vie-vire siècle, à la même bibliothèque (C. 98. P. 
Inf.)}?. Voici la transcription de quelques lignes de ce 
dernier ouvrage 13 (fig. 3949) : 


rus rerum geslarum sim. el lilterarum imperilus sacra- 
rum, et rudis sacerdotalium functionum. Poluissent au- 
tem prædicare hæc sci præcessores mei usu facilius experi- 
mento probatius. doctrina præclarius. domnum et pa- 
trem specialiter exsuperantium loquor qui fuil eius mi- 
nisler in sacerdotio comes in martyrio particeps in labo- 
re in cuius vullibus sem quoque eusebium videre nos cre- 
dimus et quasi in quodam speculo bonitatis illius imagi- 
nem contuemur facile enim cognoscimus qualis magis 


L’infiuence irlandaise est marquée dans certains 
livres écrits au monastère de Bobbio, près de Plaisance, 
fondé par saint Colomban. La défaite des Lombards 


etc. Or ce sixième fragment, composé de deux feuillets, 
provient du volume n° 27; on y trouve deux passages de 
saint Isidore, Quæst. in Vel. Testam., Deuleron., ©. x, 
1-14, Ρ. L., t. Lxxxir, col. 364-366; Num., ©. XXVI, 1; 
xxx, 6, P, L.,t. ΤᾺ Χ ΧΙ, col. 352-354, Un de ces feuillets 
porte la signature M qui prendrait place dans le ms. 27 
d’Autun. — * L. Delisle, op. cil., p. 96. Ces feuillets, quicom- 
posent le quatrième fragment du ms. nouv. acq. lat. 1628, 
mesurent 260 mill. sur 188 mill, — ? M. Prou, op. cil., p. 85. 
— # Notices et extraits, t. XVI, pl. 18. — " (αἰαὶ. απὸ. mss, 
t. τι, pl. 1-2. — % Palæographical Society, t. 1, pl. 68. — 
H Jbid., t. 1, pl. 59. — % Jbid., t. τι, pl. 32. — " Edm. M. 
Thompson, op. cil., p. 338, fac-similé ἢ, 114. 


2005 ÉCRITURE 2006 


dans l'Italie du Nord par Charlemagne compromit le | Les moines du Mont-Cassin et ceux de La Cava s’y em- 
développement de l'écriture lombardique dans ces ployèrent avec bonheur et obstination. 


| y S mer emrimne Kb Surumlmp#san ee 
im. &rrudyrrez#-dorchum poréRonum.. ST TA 
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γ9: ναδαϊωγτααἰπιδυννώσλομιο quéeureb umud&norge 
: dhmur Lquayilinquodammpecalo bomeuñrllbartn L 

[ Ως pi δ rer ki ar quel, ra 


3949. — Saint Maxime de Turin. vi*-vrr* siècle. 


D’après Ed. M. Thompson, An introduction... p. 338, n. 114. 


régions et y implanta les principes de la réforme et les La chaîne dont nous avons désigné quelques anneaux 
types de la minuscule caroline. Toutefois, la lombar- | se continue avec une tendance de plus en plus marquée 


:ῳ Ω 3950. — Sacramentaire de Saint-Gall, vers l'an 800, 
; D'après Ed. M. Thompson, op. cil., p. 349, n. 119. 


dique prit sa revanche dans l'Italie méridionale, spécia- | vers le type qui s’accentuera jusqu'à la fin du xr1°siè- 
lement dans les principautés de Bénévent et de Capoue, | cle. Nous pouvons mentionner encore, sans nous écarter 


du rxe au xrrre siècle; elle eut son apogée au xi° siècle. | des limites chronologiques de nos études, un saint Au- 


2007 


gustin de la Bibliothèque capitulaire de Vérone, dans 
lequel l'élément lombardique proprement dit n ’est pas 
encore parvenu à expulser la semi-onciale ou à se l’assi- 
miler. Un sacramentaire de Saint-Gall (ms. 348), copié 
au virre siècle, a servi très anciennement à un évêque 
nommé Remedius, qui occupa le siège de Coire entre 
les années 800 et 820 (page 368). Les principaux titres 
sont écrits en grandes lettres allongées, très élégantes, 
dont les contours ont été tracés à l'encre et dont les 
pleins ont été remplis en rouge, en jaune, en vert et en 
or. C’est ainsi qu'ont été peints les titres de la page 32 : 
In nomine sancte Trinilatis. Incipit liber sacramento- 
rum|per] anni cireulum romane E cclesie ; de la page 328: 
Incipiunt orationes de adventu; de la page 349 : Denun- 
cialio natalicii unius martyris, et de la page 363 : Inci- 


Ἰ. À τῷ és] δ 


Comme 


ἔξπιποΣ 


ÉCRITURE 


2008 


conditionis emundet. et tuo nomini 
reddat acceplos. p dim ñm. 
O0 éterne ds He nos lamquam nutrimentis insti- 


an 


luens parvolorum dispensatis mtis 

et corporis alimentis phumanorum 

jfoves incrementa profectuum. donec 

20 Mérovingienne. — Les plus anciennes chartes ita- 
liennes ne remontent qu’au vue siècle et leur écriture 
se rattache à la cursive telle qu’elle apparaît deux 
siècles plus tôt dans les papyrus de Ravenne; elle en a 
tous les caractères essentiels, mêmes formes de traits, 
mêmes ligatures. En Gaule, l'écriture dite mérovin- 
gienne est également issue de la cursive romaine, mais 
ses premiers monuments authentiques nous permettent 


3951. — Diplôme de Thierry III, 30 juin 679. 
D'après M. Prou, Manuel de paléographie, Album, pl. 1V, n. 1. 


1. (Chrismon). Theudericus rex Franco (rum) v(iris) inl(ustribus). 
2. Cum a le dies in nostri vel procerum nostrorum presencia Conpendio, in palacio nostro [resideremus|] ὃ 


. €0 quod porcione sua in villa noccnboti Bactilionevalle quem de parti genetri 


} 
3. ibique veniens fimena, nomene Acchildis, Amalgario interpellavit dum dicerit 
1 
5 


. ci sua Berlane quondam ligebus obvenire debuerat, post se malo ordene reteni- 
6. ri. Qui ipse Amalgarius taliter dedit in respunsis eo quod ipsa terra 
7. in predicto loco Bactilionevalle de annus triginta et uno inter ipso Amalgalrio]. 


piunt oraliones colidianis diecbus ad missam, cum can- 
[{atur]. D'autres titres sont en capitales et en onciales, 
parfois en rouge, parfois en or, et souvent, dans ce der- 
nier cas, le titre est entouré d’une bordure de points 
rouges. 11 y ἃ pareillement des pointillés rouges autour 
de quelques initiales ?. Dans l'exemple donné, on peut 
se rendre compte du type de transition entre la cursive 
romaine et ce qui sera la lombardique. À remarquer les 
lettres a et 1. Voici la transcription (fig. 3950) : 


ens filius luus dñs ñr. paralam sibi 


” 
in nobis invenial mansione p. qui tecü vivil. 
Sacrificium libi dñe celebrandum. pla 

catus intende. quod et nos a viliis ñe 


Sup. 0° 


1 Sickel, Monum. graph., ἴ. 1117, pl. 1. — * L. Delisle, 
Mémoire sur d'anciens sacramentaires, dans Mémoires de 
l'Acad. des inscript., 1886, t. xXxxX11, p. 84, n. x; Palwo- 


graphical Sociely, t. 1, pl. 185; Edm. M. Thompson, op. cit, 
p. 349, fac-similé ἢ, 119. 3 Super oblationem. — * Le mot 
re. side remus, omis par lescribe, qui avait pareillement négligé 
d'écrire les mots ante dies, ajoutés au-dessus de la ligne. 


de remonter au premier quart du vrre siècle. Nous 
avons déjà décrit et catalogué les diplômes royaux et 
les chartes privées de la chancellerie mérovingienne 
(voir Diction.,t.x11, au mot CHARTES, col.915 sq.); nous 
nous plaçons donc ici au seul point de vue de l’écrilure, 
dont nous trouvons un curieux spécimen dans le di- 
plôme Καὶ 2 n° 13 des Archives nationales, relatif à un 
jugement de Thierry III dans un procès intenté par 
une certaine Acchildis contre le nommé Amalgaire, à 
l’occasion d’une terre sise à Bailleval en Beauvaisis; 
l’acte est daté du 30 juin 679 5. Nous donnons la tran- 
scription des sept premières lignes (fig. 3951). 

« Les traits des lettres de l'écriture de la chancellerie 
mérovingienne sont grèles et légèrement penchés à 


* Outre la bibliographie déja donnée de ce diplôme, 
Dictionn., t. m1, col. 923-924, il a été reproduit dans The 
Palæographical Society, 1, pl. 119; Edm. M. Thompson, 
An introduction, p. 499, fac-similé n. 218; M. Prou, Manuel 
de paléographie, 3° édit., 1910, Album, les sept premières 
lignes, avec transcription, p. 90, et commentaire que je 
ne puis mieux faire que de reproduire ici, 


2009 


gauche;les hastes des lettres b, d, Ls’élèvent très haut 
au-dessus dela ligne; lesligaturessont très nombreuses. 

« L’a est comme formé de deux ὁ rapprochées ; il est 
fermé à la partie supérieure, sauf quand il est suscrit et 
lié à la lettre suivante; on pourra étudier le groupe an 
dans Francorum à la 1re ligne, anle au-dessus de la 
2e ]., noncobanti, à la 4e1.; le groupe ar dans Amalgario 
à la 3° L. et parti à la 4e ].;le groupe ac dans Bactilione 
à la 4e 1. 

« La panse du besttrès petite. La haste est quelque- 
fois doublée, comme d’ailleurs la haste de toute autre 
lettre; voyez par exemple { dans vel et palacio à la 
2e 1., b dans ibi, et d dans Achildis à la 3e 1., etc. C’est 
là un caractère que nous avons signalé dans la cursive 
romaine du vre siècle, mais plus marqué. Dans la cur- 
sive mérovingienne, les hastes sont le plus souvent 
faites d’un seul trait s’élevant au-dessus du corps des 
lettres soit en ligne droite, soit plus ou moins courbé à la 
partie supérieure et vers la droite. 

“ Le cest parfois surmonté d’un appendice en forme 
de crosse qui s'élève au-dessus des autres lettres, 
comme dans la syllabe ci au commencement de la 
5° ligne. 

“ Dans l'exemple que nous donnons, la panse du ἃ 
est fermée; dans d’autres manuscrits, elle est ouverte; 
la haste se prolonge au-dessous de la ligne. 

“ L’e consiste en un demi-cercle surmonté d’une 
boucle fermée. Quand cette lettre est liée à la suivante, 
sa forme rappelle celle d’un 8. 

« Le g est essentiellement formé de deux boucles. 
Voyez Amalgario, 3° 1.; genetricis, fin de la 4e 1.; lige- 
bus, 5° 1.; Amalgarius, 6e 1. 

« L’i se prolonge souvent au-dessous de la ligne; il 
se traçait de haut en bas, de telle sorte que la tête est 
renforcée à gauche par un petit crochet. Il est souvent 
accroché à la lettre qui le précède; le groupe ri se fait 
d’un seul trait de plume; c’est là une ligature déjà 
usitée dans la cursive romaine; voyez ri dans Theude- 
ricus à la 1re ligne; nostri à la 2e 1.; Amalgario et dicerit 
à la 3° 1. etc. 

“ Le g est fermé à la partie supérieure, par exemple 
dans quod, 4 1., qui, 6e 1., ou à demi ouvert, comme 
dans quem, 4e 1., ou complètement ouvert quand il est 
lié à la lettre précédente, comme dans quondam à la 
5° ligne. 

“ L’r se confond facilement avec l’s; cependant la 
tête de l’rse replie à droite à angle aigu, tandis que celle 
de ls se replie en courbe; on se rendra compte de la 
différence de tracé de ces deux lettres dans les mots nos- 
tri, nostrorum et nostro à la 2e ligne. L’r est rarement 
isolé; il est étroitement lié soit à la lettre précédente, 
soit à la suivante, soit même à l’une et à l’autre. Dans 
l'exemple que nous donnons, un seul r est isolé, 
le second de {erra, à la fin de la Ge ligne. 

«* Le { consiste normalement en un trait vertical 
dont le pied se relève à droite, et dont l'extrémité 
supérieure supporte un trait horizontal recourbé à 
gauche en un demi-cercle complètement fermé rejoi- 
gnant le trait vertical en son milieu; voyez cette lettre 
dans noncobanti et parti à la 4e 1., {erra à la 6e ligne. 

“ Parfois, la forme est modifiée : le scribe a com- 
mencé le tracé par le demi-cerele supérieur, et fait d’un 
seul trait de plume et ce demi-cercle et la haste; puis, 
au sommet de cette haste, à droite, il a attaché un 
crochet : voyez le { d’interpellavit, à la 3° ligne ;tel est le 
tracé du { quand il est lié à la lettre qui le suit : voyez 
nostri, nostro, à la 2e ligne, Bertane à la 5e 1., reteniril 
ἃ la 5e 1., dedit à la 6e 1., dont le { final est lié à l’éinitial 
du mot suivant. D'une autre forme du {, en liaison avec 


1 P, L., t. zxxu; L. Delisle, Le Cabinet des manuscrits, 
 t: x, p. 220; L. Delisle, dans Notices et extraits, t. XXXI, 
2° partie, pl. 1v; Edm. M. Thompson, op. cit., p. 356, fac- 


ÉCRITURE 


2010 


la lettre suivante, forme rappelant celle d’un 8, nous 
n'avons qu'un exemple dans le mot ante à la 1re 1; 
c’est cependant la forme la plus fréquente dans la 
minuscule cursive mérovingienne. 

« L’u est ouvert ou fermé : il est ouvert dans proce- 
rum nostrorum, 1'e 1.; valle, 4e 1.; c'est-à-dire quand le 
premier jambage est lié à la lettre précédente; mais 
d'ordinaire, dans l’exemple donné, il est fermé à la 
façon d’un a; quelquefois il est pointu, en bas, comme 
dans la syllabe cus de Theudericus à la 17e ligne, ou 
dans cum, premier mot de la 2e ligne; dans certains di- 
plômes, il a constamment la forme qu’il présente ici 
dans le mot debuerat à la 5e 1., et qui rappelle le chiffre 
cinq cursif; souvent cette lettre est suscrite, comme 
dans ligebus, à la 5e ligne. 

« Les abréviations sont rares dans la cursive méro- 
vingienne; dans les six lignes ici reproduites, nous 
n’avons à noter que les abréviations par suspension des 
mots viris inlustribus. 

« Les mots ne sont pas nettement séparés ; souvent 
même la lettre finale d’un mot est unie par uneligature 
à l’initiale du mot suivant, parexemple, ici, à la 2eligne, 
l’i d’in est attaché à l’o final de Conpendio; pareille- 
ment, à la 3e 1., l’o final d’Amalgario et l’i initial d’in- 
terpellavil; à la 4e1., l’e final de porcione et 1᾽5 desua,etc. 
En revanche, un même mot est souvent coupé en plu- 
sieurs tronçons; nous ne parlons pas cependant de la 
séparation des syllabes à la première ligne des diplô- 
mes ; c'est là une disposition particulière; cet espace- 
ment des syllabes du mot Theu-de-ri-cus a pour objet 
de laisser le moins de blanc possible à la fin de la pre- 
mière ligne, qui ne devait comprendre que le nom du 
roi et les noms ou titres des destinataires, c’est-à-dire 
la suscription et l’adresse. 

« La cursive des actes est celle à laquelle on ἃ eu 
recours pour écrire sur de petites bandes de parchemin 
les désignations de reliques, qu'on appelle authen- 
tiques de reliques (voir ce mot). 

« Pour la transcription des livres, la capitale, l’on- 
ciale et la semi-onciale n’ont pas été les seules écri- 
tures dont on ait fait usage en Gaule du vre au vrrre siè- 
cle. On s’est aussi servi d’une écriture minuscule, plus 
ou moins cursive. » Deux types principaux aujourd’hui 
déterminés sont : l'écriture de Luxeuil et l'écriture 
de Corbie. 

L'écriture de Luxeuil est excellemment représentée 
par le célèbre Lectionnaire gallican, contenant les 
lecons des prophéties, des épîtres et des évangiles qui 
se récitaient à la messe et aux offices des grandes fêtes 
de l’année. Ms. du vrre siècle, auquels’est attachée une 
grande célébrité depuis l’usage que Mabillon en a fait 
dans son De liturgia gallicana. Ce volume, qui offre un 
magnifique exemple d’un des genres les plus élégants 
de minuscule mérovingienne, est entré à la Biblio- 
thèque nationale, en 1857, sous numéro 9427 du fonds 
latin’. Voicila transcription du feuillet 172 (fig. 3952) : 


nantes, omnis qui audit verbum regni et non 
intellegit- venit malus- et rapit quod seminalü 
est. in corde eius- hic esl- qui secus viam seminalus 
est, qui autem super petrosam seminatus est: 

hic est qui verbum audit- el continuo cum qau 

dio accipit illud- non habel autem in se radicem. 
sed est temporalis, facta autem tribulatione 

el perseculione- propler verbum- continuo 
scandilazatur, qui autem est seminatus in Spi 
nis. hic est qui verbum audit- el sollicitudo 
sæculi istius- el fallacia diviliarum suffocant 
verbum- et sine fructum eflicietur, qui vero in terra 


similé n. 124: Prou, Recueil de fac-similés, 1904, pl. 117; 
F. Steffens, Paléographie latine, édit. franç., par R. Coulon, 
pl' 25; n, 1: 


AB, Cmmfaut cudie-uebumyeqn &non 

| lndllede-vanrmeluf écpepirquoanmeai 
τ. πολ θοῦ As ufacufuicemiänmmeous 

is Qui bén fo ae Ἐπ τε Sr 

_ hear quitte bumeu τ’ ÉONmUSCUMNEU 

ds «sipir:llud - AN clsusäninpaneean- 


᾿ &pifudone phoparusrbum-Qsanus 
και dela, Cacao EFTS Bras f ip 
ΓΝ γικϑῆτ qu bumendie allions 

| feñulihfauf Easter durdcqu ie RAT 
. αδρθυνν διδιιδγυθχανι sgpeu Que nègre 
É Lsnecpänmcarrar hear queudir us bu 

; échneellesvr- Au Ecum Pr γον, &lud 

| quidän cit Mimum- liud ct BBm Free Gain - 
Glud fé Sécbimumn, quhosbit cat cad 
à der 

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᾿φαϊδρτθνρονα νι, ψεκθκκαθαν ΟΣ 


2! eudius muÿ querhsidimf sulf AO 


ES SES RS μρν.-- 


2013 


bona seminalus 651. hic est qui audit verbum 
el intellegit. el fructum adfert et facil, aliud 
quidem centesimum- aliud autem sexagesimum - 
aliud vero trecesimum, qui habet aures audien 
di audiat 

LEGENDA EODEM DIE AD SEXTA 


nt AMG TMS 
epis sci ac bealissimi Joh apos 

QVOD FVIT AB INICIO QVOD 
audivimus quod vidimus oculis nostris 


L'écriture de Corbie a été longtemps confondue avec 
l'écriture lombardique, à laquelle elle ressemble à s’y 
méprendre; elle ἃ été surtout employée aux vire et 
1xe siècles et se trouve dignement représentée par les 
manuscrits de la Bibliothèque nationale, lat. 8921, col- 
lection de canons; lat. 12155, commentaire de saint Jé- 
rôme sur Ézéchiel; lat. 12135, Hexaméron de saint 
Ambroise; lat. 13048, poésies de Venance Fortunat !. 
Voici un exemple tiré du ms. lat. 3836, vire siècle ὅ, 
avec la transcription ὅ (fig. 3953). 

On ne saurait rêver manuscrit plus intéressant pour 


RSR ii me pPRENNE 


me Fe die Don en 


ÉCRITURE 2014 


à l’autre de notables différences, allant de quatre à 
quinze feuillets. Les feuillets du manuscrit, au nombre 
de 93, mesurent 310 mill. sur 205 mill. de largeur. Le 
couteau du relieur paraît en avoir singulièrement dimi- 
nué les marges. Le parchemin est assez épais et d’une 
qualité très ordinaire ; il a été grossièrement réglé, à la 
pointe sèche, d’un seul côté des feuillets. Il est à remar- 
quer que les deux feuillets dont se compose chaque 
feuille semblent avoir été réglés avant la pliure de la 
feuille. Ainsi, sur les quatre feuilles du premier cahier, 
formant les feuillets 1-8, la ré plure a été tracée au verso 
des fol. 1-4, et au recto des fol. 5-8. Au contraire, sur 
les trois feuilles du treizième He (fol. 78-83), la 
réglure a été tracée au recto des trois premiers feuillets 
(fol. 78-80), et au verso des trois derniers (fol. 81-83). 

Le manuscrit offre un exemple de l'emploi de difré- 
rentes écritures, qui peuvent se ramener à trois types 
principaux : l’onciale, la minuscule et la cursive. 
« Cette variété d’écritures tient uniquement aux ca- 
prices ou aux habitudes des copistes, et nullement à 
l'intention de distinguer entre elles les différentes par- 


ES x ET Σ = ue 


ST prou ENTIR VCON Smquaus 


SR. 


Rs deppfti quicmuel] ΤῊ 


un " &t ie ur, Sd narepremfhun li Ceneué 


ne pfefume: rm τ τονε οηρτιργ σατο ζιῆτινκτ νος F 


il: pére Jum hs αὐ nr féusvénur. Pur | 


Enpunqun£. Méeñ 


3953. — Écriture de Corbie. vi: siècle. 
D'après M. Prou, Manuel de paléographie, Album, pl. 1v, n. 2 


Data x11 Καὶ. aug(usti), Florenlio et Dionisio cons (ulibus). 

Cælestlinus universis episcopis p(er) Biennensi(m) provintia(m) conslilulus. 
Cuperemus quidem de vestrarum ecclesiarum ita ordinalione gaudi- 

re ut congratularemur potius de profectu quam aliquid admissum 

contra disciplina ecclesiastica doleremus. Ad nostram enim læticia(m) 

el bene facta perveniunt el meroris aculeis nos quæ fuerint male 

facla conpungunt, nec silere possumus dum hoc ab inlicitis revocemus aut 


l’histoire de l'écriture mérovingienne qu'un volume 
dont une notice de Léopold Delisle révéla tout en- 
semble l'existence et la valeur. Nous allons citer en 
grande partie cettenotice devenue presqueintrouvable. 

Lorsque le manuscrit fut étudié, il appartenait à 
J. Desnoyers #; il contient une très ancienne copie du 
recueil d'extraits desaint Augustin qu'Eugyppius com- 
posa vers le milieu du vre siècle 5. L’exécution en est 
antérieure aux réformes calligraphiques et orthogra- 
phiques qui signalèrent le règne de Charlemagne. A 
beaucoup d’égards, ilrappelle l’évangéliaire du sémi- 
naire d’Autun, achevé en 754 ὃ. On ne s’éloignera guère 
de la vérité en le rapportant à la première moitié du 
viue siècle. Le manuscrit est incomplet; parmi les 
cahiers conservés, le nombre des feuillets offre de l’un 


1Les mss lat. 12135, 12155, 13048 proviennent de la 
bibliothèque de Corbie. — * Les deux premières lignes, en 
capitale mêlée d’onciale, sont tracées à l'encre rouge, L’ini- 
tiale C, à la 3° ligne, formée par l'assemblage d’un poisson et 
de deux oiseaux, est jaune avec mouchetures vertes et 
rouges. — ὃ M. Prou, Manuel, 1910, pl. τν, n. 2; Palæwogra- 
phical Society, t. 1, pl. 8-9. — * L. Delisle, Notice sur un 


ties du texte. Pour s’en convaincre, il suflit de jeter les 
yeux sur la table qui remplit les fol. 3-10 : la première 
page de cette table (fol. 3) est moitié en onciale, moitié 
en minuscule; les dix suivantes (fol. 3 v°-S) sont en 
minuscule mêlée de cursive; vient ensuite une page 
(fol. 8 v°) qui est toute en onciale; elle est suivie d’une 
page en minuscule (fol. 9), puis de deux en onciale 
(fol. 9 ve et 10), et enfin d’une en minuscule (fol. 10 vo). 
Cette variété et cet enchevètrement d’écritures vien- 
nent de ce qu'on ne s'est point proposé d’avoir un 
exemplaire uniforme d'Eugyppius et qu'on y ἃ fait 
travailler concurremment plusieurs écrivains. De là 
aussi d’autres anomalies, qui au premier abord sem- 
blent bizarres, mais dont l'explication n'est pas diffii- 
cile à donner. 


manuscrit mérovingien contenant des fragments d'Eugyppius, 
appartenant à M. Jules Desnoyers, in-fol., Paris, avril 
1875; L. Delisle, Catalogue des manuscrits des fonds Libri 
et Barrois, p. 26-27, n. 2, 3, 4 ; cf. Edm. M. Thompson, op. cit. 
p. 365, fac-similé n. 130. — 5 P. L., t. Lxtr. — * L. Delisle 
Note sur trois manuscrits à date certaine, dans Bibliothèque 
de l'École des chartes, t. XxX1X, p. 217-215. 


2015 


« Quand la copie d’un ouvrage devait être exécutée 
rapidement, soit parce que l’exemplaire original était 
communiqué pour peu de temps, soit pour tout autre 
motif, l’exemplaire original était partagé entre plu- 
sieurs copistes, qui travaillaient concurremment sur 
des cahiers détachés et indépendants. La tâche attri- 
buée à chaque copiste devait remplir un nombre de 
feuillets déterminé d’avance; mais on ne pouvait pas 
toujours exactement calculer la longueur des tâches; 


ÉCRITURE 


2016 


restait à copier avant le passage auquel correspondait 
le commencement du cinquième cahier. 

« De semblables irrégularités s'observent parfois 
dans des manuscrits dont certains feuillets et certains 
cahiers ont été refaits après coup, pour remplacer des 
portions de texte défectueuses ou altérées par des acci- 
dents. Un même manuscrit peut alors offrir un mé- 
lange et un enchevêtrement d’écritures très variées, 
dont les dates sont quelquefois très éloignées les unes 


marnis pile” ςποδιὸδρ RuŸ-pRimu menNsE MARTÔIŸCANTES MAR 
muiuocauerunerTindeaprilée pull JTsuinomine scdare- 


ipsx QuasaperiLe-quodru ncplu Rima-SCRMINISAPERIATIER 


= DCE _ 
1N rloré INETEREUEMENSEMANRT JuoÏmAX mepçunrn MATRE 
dex coluind CquARTU' IuNErAtuNoNE We ceTenRos usaddece”. 


3954. — Fragments d'Eugyppius, fol. 85. 
D’après L. Delisle, Notice sur un ms. mérovingien…., Paris, 1875, pl. τ. 


σι Ὁ μὰ 


tantôt un copiste arrivait à la fin du texte qu'il avait à 
transcrire, sans avoir entièrement rempli le cahier qui 
lui avait été réservé; tantôt, au contraire, le copiste, 
approchant de la fin de son cahier, s’apercevait qu'il ne 
lui restait plus l’espace suflisant pour renfermer la 
portion du texte qui lui avait été assignée. Dans le pre- 
mier cas, des espaces plus ou moins considérables 
restent en blanc à la fin du cahier; dans l’autre cas, 
l'écriture se serre sur les dernières pages du cahier, les 
abréviations se multiplient et les marges tendent à dis- 
paraître. Ce procédé de fabrication des anciens manu- 


Martis filium crediderunt, primum mensem Marti dicantes Martium 
vocaverunt; et inde Aprilem nullum Dei sui nomine sed a re- 

ipsa quasi aperilem, quod lune plurimum germinis aperiatur 

in florem; inde terlium mense maium quod Maiam Mercurii matrem 

Deam colunt: inde quartum junium a Junone; inde ceteros usque ad decem- 


des autres. Mais tel n’est pas le cas du manuscrit d'Eu- 
gyppius. Nous y voyons sur la même feuille deux ou 
même trois espèces d’écritures. Il est certain que les 
186 pages dont il se compose aujourd'hui ont toutes été 
écrites en même temps. On y peut donc étudier les 
caractères que l'écriture onciale, l'écriture minuscule 
et l'écriture cursive affectaient à un moment donné, et 
constater qu’à ce moment il régnait une grande diver- 
sité dans la forme des lettres et dans le système des 
abréviations, de la ponctuation et de la correction ὃ. » 
Cela ressort clairement de la comparaison des six pages 


OMINAC (MERITO UENERA 


bi ETFTUCTUTECTEE UP νι 

τος DT INX PILE TE ep mlurnmai 

ccpom aræprobe cuëpiur OH NAT 
Seruorum εἶτ Επποαϊων indeo nd 


rd 
LITE € ICIT EX 


3955. — Fragments d’'Eugyppius, fol. 1. 


D'après L. Delisle, op. cit, pl. τι. 


scritsaété déjà signalé plus d’une fois, et notamment 
dans le Grégoire de Tours de la bibliothèque de Cam- 
brai : et dans l’Ansileube de la bibliothèque de Cler- 
mont ?. Nulle part il n’est plus apparent que dans 
l'Eugyppius de M. Desnoyers, où nous voyons, au 
fol. 12 ve, une demi-page en blanc à la fin du deuxième 
cahier, tandis que les dernières pages du troisième et du 
quatrième cahier sont démesurément surchargées 
(fol. 20, 20 vo et 35 vo), Il a même fallu ajouter une 
demi-feuille (aujourd’hui fol.35) à la fin du quatrième 
cahier, pour trouver la place nécessaire au texte qui 


1 Cf. dom Bouquet, dans Recueil des historiens de la 
Gaule, t. 11, préface, p. v. ? Documents historiques inédits 
tirés des collections manuscrites de la Bibliothèque nationale 


choisies comme types des principaux genres d'écriture 
que nous trouvons réunies dans le manuscrit de M. Des- 
noyers. La planche 1 (fol. 85 du ms.) reproduit une 
page entièrement tracée en caractères onciaux, dont 
nous donnons les cinq premières lignes (fig. 3954). 
Dans les lettres F, P, Q et R, le trait vertical descend 
au-dessous de la ligne sur laquelle repose l'écriture. - 

La haste des L monte très haut au-dessus du niveau 
des lettres ordinaires; la base en est très peu dévelop- 
pée. La haste des H est très élevée, comme celle des 
FL La panse des P, dans la partie inférieure, ne 


οἱ des archives ou des bibliothèques des départements, publiés 
par Champollion-Figeac, L. αν, p. 413, * L. Delisle, Notice, 
p. 6-8. 


2017 


rejoint point le trait vertical, de sorte que la lettre est 
ouverte par le bas. — La tête des E est presque tou- 
jours très développée et vient souvent rejoindre la tra- 
verse, de sorte que la lettre ressemble à un e minuscule. 
A la fin des mots on voit quelques lettres conjointes : 
NT, UR, US, UNT ; les deux lettres de la diphtongue 
AE sont séparées. 

La planche πὶ (fol. 1 du ms.) est une page de bel'e 
minuscule, mêlée de capitales et d’onciales; les lettres 
sont droites, grosses, bien formées et bien détachées; 


ÉCRITURE 


2018 


. Dominæ merilo venera- 

. bili et fruclu sacræ virgini- 

. tälis in Xpisli gratia semper inlustri 

. ac per omnia Probæ, Eugepius, omnium 

. servorum Dei famulus, in Domino salutem dicit. Ex. 


D O1 + Ὁ 


La planche 1x1 (fol. 4 du ms.) présente une belle 
minuscule sans mélange de capitales ni d’onciales, ἃ 
lettres droites, grosses, bien formées, dont plusieurs 
sont liées d’une façon élégante: nous en donnons les 


qu «ρα ἐτῶν πότνιαν: Jemonrclocrrine &ur&lib Fr 


ANT 


rguruolupruoror Curioror Fu perb 


or rinqu * 


Li Gn βρέ En TÉV ep Teen Con Cu pirCEnraum 
oculovum &cembiionem UITEE Quae ice 


Ἰπενρίὶιοι quog: TÉmpreTione perauctToremM 
urTeCauen ce mon Tr ttc ne &Ub γ7. “3 


3956. --- Fragments d’'Eugyppius, fol. 4. — D'après L. Delisle, op. cit., pl. 111. 


nous en donnons les lignes 3° à 75 inclusivement 
(fig. 3955). Le titre, qui remplit les deux premières 
lignes, est en grandes capitales dont les contours seuls 
ont été tracés, sans que le champ des lettres ait été 
passé à l'encre ou à la couleur; on trouve quelques 
autres grandes lettres vides aux fol. 2 vo et 57 v° et de 
grandes lettres pleines au fol. 60 vo. Dans le corps de 
l'ouvrage, on trouve un certain nombre de titres de 
chapitres écrits en rouge, tantôt en onciale, tantôt en 
minuscule. L’a est formé de deux traits qui ont chacun 
l'apparence d’un c et qui se réunissent par le haut. — 


lus: [udmecgirmousce ler 
ncorpok quomodo c 


8 1deodspyhiburren 


six premières lignes (fig. 3956). Les a, figurés par deux Ὁ: 
ne sont point fermés par le haut. — Les e affectent 
deux formes : tantôt ils sont à peu près semblables à l'e 
romain de nos caractères d'imprimerie; tantôt ils sont 
composés d’une panse et d’une tête, laquelle tête dé- 
passe plus ou moins le niveau supérieur des lettres ordi- 
naires. Souvent la traverse des e se prolonge à droite et 
devient le premier trait de la lettre suivante. — Les à 
montent au-dessus de la ligne, au commencement de 
certains mots ou de certaines syllabes. Les liaisons de 
lettres les plus ordinaires sont : ec, ei, en, el, ex, re, te. 


warez es quarnurmne 


gépoagyr quo εἰ Αγ Δ sem À PR 
edagucaul illhuruscg azur quicrés 


eb£enripéenrée pusner urdepysp%-dinorc&urm bon a 
Lrzmquamhocezen2u onur CEUX TE Eu δ CEE ru 


3957. — Fragments d’Eugyppius, fol. 59 ve. — D'après L. Delisle, op. cil., pl. 1v. 


20. zu : llud magis movet si jam spirilalis eral Adam quamvis mente 

21. non corpore quomodo credere potueril quod per serpentem dictum 

22. est ideo Deum prohibuisse ne de fructu ligni illius vescerentur quia sci- 
23. ebat eos si fecissent fuluros ul Deus propter dinoscentiam boni el ma- 
24. li, lanquam hoc tantum bonum crealuræ suæ crealor invi- 


Dans le d, le trait formant la panse est lié à la haste sim- 
plement par le bas et non par le haut. — Dans les r, le 
trait supérieur est très développé, surtout à la fin des 
mots. D'un mot à l’autre on voit employer une lettre 
de type différent, par exemple : g, minuscule dans gra- 
lia (ligne 5) et capital dans Augustini (ligne 9);f, mi- 
nuscule dans famulus et capital dans fransferri (lignes 
7et11);m, minuscule dans servorum et oncial dans 
omnia (lignes 7 et 6); n, minuscule dans ne forsilan et 
capital dans omnia (lignes 16 et 6); r, minuscule dans 
servorum (ligne 7) et capital dans la première syllabe 
du même mot; 5, minuscule à la fin du mot scis (ligne 
10) et capital au commencement du même mot. La 
diphtongue # se figure tantôt par ae,tantôt par e cédillé 
(lignes 3 et 6). Nous donnons la transcription des li- 
gnes 3-7, 


Pour les nombres, la dernière unité, quand elle est re- 
présentée par un à, s'élève au-dessus du niveau des 
lettres ordinaires. Voici la transcription des six pre- 
mières lignes : 

[Supra scripto. 
quæ illesus tenuitl et de motis doctrina ejus ; ex libro 
Arguil volupluosos curiosos superbos, singu- 
lis conpetenter aplans concupiscentiam 
oculorum el ambilionem vilæ, quæ tria 
in triplici quoque temptacione per auelorem 
vilæ cavenda monstrata sunl; ex libro supra scriplo. 


La planche 1v (fol. 59 ve du ms.) présente une écri- 
ture minuscule dans laquelle les liaisons de lettres sont 
beaucoup plus fréquentes que dans le fol. 4. Il y ἃ même 
dans la partie inférieure de la page des mots qui sont 


2019 ÉCRITURE 2020 


tout entiers en caractères cursifs : per serpentem 
(ligne 21), de fructu (1. 22), vescerentur (1. 22), propterea 
(1. 26), gratia (1. 32); nous donnons les lignes 20 à 24 
inclusivement (fig. 3957). 

Les a, formés par deux c, sont ouverts par le haut. — 
L’a suivi d’un 5 ou d’un ὦ avec lequel il est lié se réduit 
à un seul c, qui est tracé au-dessus du niveau supérieur 
des lettres ordinaires. — Deux espèces de € : les uns 
droits et de la même hauteur que les lettres ordinaires; 
les autres penchés à droite et à gauche et dépassant de 
beaucoup le niveau supérieur des lettres ordinaires. — 
Les i montent au-dessus du niveau supérieur des lettres 
ordinaires, non seulement au commencement des mots, 
mais encore à la fin ou dans le corps des mots. — Dans 
les m, le jambage du milieu est beaucoup plus court 
que les deux autres. — Quand l’oest lié à la lettre qui 
précède, le côté droit de l’o a été tracé avant le côté 
gauche. — Dans les mots où les lettres rp sont liées en- 
semble, la panse du p, restée ouverte à gauche, a été 
tracée la première, et la haste ne commence qu’au 
niveau de la partie inférieure de la panse, p. ex. : ser- 
pentem (ligne 21). — Le £, lié à la lettre précédente, se 
compose d’une base sur laquelle s’appuie une haste 
penchée de droite à gauche et terminée à son sommet 
par un crochet placé à gauche et ne formant point tra- 
verse, p. ex. : serpentem (ligne 21). Cette page offre de 
nombreux exemples de liaisons de lettres : as (1. 27 et 
32); at (1. 10 et 23); ec (1. 6); eo (1. 23); er (1. 4); es (1. 13); 
6. {1 11);1ex (LL 2); f (1: 10); gi (1. 31); nt (1: 22);-ra 
(.. 4); rd (1. 11); re (1. 11); ri (1. 2); ro (1. 22, 23, 26); rp 
(: 2, 21); rt (1. 12); ru (1. 12); fe (1. 2); tr (1. 8); tu (1 3). 


1. similitudine et essentia pari quia ipse el pater unum 


La planche v (fol. 13 du ms.) est en écriture cursive, 
sauf un certain nombre de mots qui sont en minuscule. 
On y retrouve la plupart des particularités signalées 
à propos du fol. 59 vo. — Des deux petits traits courbes 
qui forment les c, le trait supérieur est formé par une 
boucle, ce qui lui donne assez exactement l’apparence 
d’une / bouclée. Dans d’autres c, le second trait se 
recourbe et se prolonge à droite au-dessous de la ligne, 
— La haste des À est formée d’un trait recourbé. — Les 
i liés avec la lettre précédente descendent au-dessous 
de la ligne qui supporte l'écriture. Quelquefois 115 
s'élèvent au-dessus de la ligne et se rattachent à la 
lettre précédente par un délié formant boucle. — Les 
o, même au commencement des mots, ont été tracés 
suivant le principe dont on a parlé à l’occasion des o 
liés du feuillei 59 vo, c’est-à-dire que le côté droit a été 
tracé avant le côté gauche. 

La planche vr (fol. 48 v° du ms.) est analogue à la 
précédente et oftre de l'écriture cursive, mais moins 
régulière et moins élégante. Cela tient sans doute, jus- 
qu’à un certain point, à la place du feuillet dans le 
volume. En effet, le fol. 48 v° forme l’antépénultième 
page du cinquième cahier. Le copiste de ce cahier, 
approchant de la fin de sa tâche, a craint de voir la 
place lui manquer : comme il lui fallait nécessairement 
faire tenir sur moins de trois pages une étendue de 
texte déterminée d'avance, à partir de la ligne 11,ila 
rapproché les lignes, resserré les lettres et employé de 
fréquentes abréviations. Dans son désordre, ce feuillet 
offre un précieux exercice de lecture; nous en donnons 
le texte (fig. 3958) et la transcription : 


2. sunt, non aulem imitalur hanc verbi formam, si aversa a crea- 
3. dore informis et inperfecla remaneat, propterea filii com- 
. Mmemoralio non ita fil quia verbum, sed lantum quia principium 
. est, cum dicitur In principio fecit Deus cælum el terram; exordium 


. inperfectionis. Fil aulem fili commemoratio quod etiam verbum est 
in eo quod scriplum est Et dixit Deus fiat, ut per id quod principium est 
9. insinuet exordium crealuræ existentis ab eo adhuc in- 
10. perfecte, per id autem quod verbum est insinuet perfectionem 
11. creaturæ revocalæ ad eum, ut formaretur inherendo crea- 
12. {ori, el pro suo genere emitando formam sempilernæ alque inconmutabiliter inherentem 
13. patri a quo statu hoc est quod ille, non enim habet informem vitam verbum filius cui 
14. non solum hoc est esse quod vivere, sed etiam hoc est et vivere quod est sapienter ac 
15. beale vivere. Creatura vero quanquam spiritalis et intellectualis vel 
16. rationalis, quæ videtur esse illi verbo propinquior, potest habere informem 
17. vilam qui ante sicut hoc est ei esse quod vivere ita hoc vivere quod sapienter 
18. ac beale vivere; aversa enim a sapientia incommutabili stulte ac mi- 
19. sere vivit, quæ informilas esl; formatur autem conversa ad inconnutabile lumen sapien- 
20. tiæ verbum Dei a quo enim extitit ut sit utcumque ac vivat ad illum convertitur ut sapi- 
21. enter ac beate vivat. Principium quippe creaturæ intellectualis est æterna 
22. sapientia, quod principium manens in se incommutabiliter nullo modo cessaret occul- 
23. la inspiratione vocationis loqui ei crealoræ, cui principium est, ut converteretur 
24 ad id ex quo esset, quod aliter formata ac perfecta esse non posset, ideoque inter- 
25. rogalus quis esset, respondil principium, quia et loquor vobis; quod autem filius loqui- 
26. tur, pater loquitur quia patre loquente dicilur verbum quod filius est æterno 
27. more, si more dicendum est, loquente Deo verbum coæternum; inest enim Deo benig- 
28. nilas summa οἱ sancta et jusla, el quidam non ex indigentia sed ex beneficentia veni- 
29. ens amore in opera sua, proplerea priusquam scriberelur Dixit Deus fiat lux, præcessit 
30. scriplura dicens. Et spiritus Dei superferebatur super aquam. quia sive aquæ nomine 
31. appellare voluit totum corporalem maleriam. ul eo modo insinuaret unde facta 
32. el jormala sint omnia quæ in suis generibus jam dinuscere possumus, appellans 
33. aquam quia ex humida nalura videmus omnia in terra per speciei varias formari 


3 
4 
5 
6. quippe creaturæ insinualur adhuc in informitale 
7 
8 


. alque concrescere, sive spirilalem vilam quandam ante formam conversionis quasi flu- 
ilantem superferebatur utique spirilus Dei, quia subicebat scilicet bonæ volontati 

. creatoris quidquid illud erat quod formandum perficiendumque inchoaverat, ut di- 

. cente Deo in verbo suo Fiat lux in bona voluntate, hoc est in bono placito ejus, pro modo 
. sui generis maneril quod factum est, οἱ ideo dictum est quod placuerit Deo 

. Scriplura dicente Et facta est lux et vidit Deus lucem quia bona est, ut 

- queémammodum in ipso exordio inchoalæ creaturæ, que cæli et terræ 

. nomine propler id quod de illa perficiendum erat commemorata est 


>” 
K. 


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3958. — Fragments d'Eugyppius, fol. 48 ve. 
D'après L. Delisle, Notice sur un manuscrit mérovingien, 1875, pl. vi. 


2023 


Le nombre des abréviations dans le manuscrit est 
assez restreint; la plus fréquente consiste dans la sup- 
pression de l’m à la fin des syllabes et son remplace- 
ment par un trait figuré au-dessus de la voyelle précé- 
dente. Dans les mots terminée en bus, la finale us est 
remplacée par une sorte de virgule ou de point trian- 
gulaire, ou par un point et virgule. La finale rum est 
représentée par un r dont le crochet est traversé par un 
trait. Per est figuré par un p dont la queue est traversée 
par un trait horizontal. Præ, par un p surmonté d’un 
trait horizontal. Pro, par un p dont la panse se pro- 
longe en s’abaissant à la gauche de la queue. La con- 
jonction que est figurée par un g suivi tantôt d’un point 
et virgule, tantôt d'un point plus ou moins triangu- 
laire, tantôt d’un signe en forme de s ou de virgule. Sur 
la figure 3958, on peut remarquer la différence qui 
existe entre l’abréviation de la conjonction que et 
l’abréviation du relatif quæ : le premier de ces mots est 
représenté par un g suivi du signe 5, tandis que le 
second est représenté par un g suivi du même signe et 
surmonté d’un trait horizontal (voir lignes 12, 20, 34 
et 16, 19, 32). Le g surmonté d’un trait horizontal équi- 


vaut à qu: par exemple qia —quia (lignes 1, 4), go—quo 


(ligne 20); god—quod (lignes 7, 13, 14); propinqior — 
propinquior (ligne 16). Un petit nombre de mots, d’un 
usage très ordinaire, sont abrégés suivant les règles 


» 
en usage au moyen âge : e—est; éè=esse; à—non; ds 
—deus, etc. ñi=nri et ñæ—nræ, nostri et nostræ; ἃ 
pour dixit; 5.5. pour supra scriplo. 

Les fautes d'orthographe, fort nombreuses, furent 
corrigées lors de la revision du manuscrit. Dans le seul 
fol. 59 vo, dix fautes grossières ont été corrigées, mais 
assez maladroitement pour que la faute primitive soit 
encore très apparente. Les fautes les plus ordinaires 
consistent à mettre des e pour des à, des o pour desuet 
réciproquement, fautes courantes d’ailleurs dans les 
textes de l’époque mérovingienne. On rencontre des 
graphies incorrectes, comme lettres simples au lieu 
d’être doublées : eclesia, excomunicalus ; emploi de ὃ 
pour p : scribluris; confusion de c et de {, comme fer- 
cium pour {ertium; redoublement d’une lettre : que- 
mammodum; substitution de n à m : conpigeram, con- 
petenter; méprises, comme mensemaium en un mot au 
lieu de deux et de mensem maium. 

Le système de ponctuation varie suivant les co- 
pistes. 

Une revision très attentive du manuscrit entraîna 
un grand nombre de corrections, le plus souvent par 
surcharges, quelquefois par intercalations, dans beau- 
coup de passages par interlignes. Si le passage à réta- 
blir a quelque étendue, il est copié à la marge et alors 
la place qu'il aurait dû occuper dans le texte est indi- 
quée en interligne par une petite barre accompagnée 
de deux points :-et par les lettres HD. A côté des mots 
inscrits dans la marge pour combler la lacune, le revi- 
seur a tracé une barre accompagnée de deux points et 
des lettres HP. C’est ce que nous pouvons remarquer 
aux fol. 20, 69 vo et 89 vo. Les lettres HD et HP doi- 
vent peut-être s’interpréter par hic deficit ou hic deest 
et hic ponalur ou hoc ponas, ou bien par d’autres mots 
ayant un sens analogue. Dans lerecueil de canons écrit 
au vie siècle, qui nous est venu de l’abbaye de Corbie 
(Bibl. nat., ms. lat. 12097), la place des lacunes est mar- 
quée par HD, et les portions de texte à intercaler par 
HL, ce que les bénédictins, auteurs du Nouveau trailé 
de diplomatique, croyaient pouvoir expliquer par hic 
dic ou dicitur et hic lege. Au lieu de la barre entre deux 


? Ewald et Lœwe, Exempla scripluræ visigotificæ ΧΙ ta- 
bulis expressa, in-fol., Heidelberg, 1883, pl. 1-11. — ? A. Mo- 
rel-Fatio, dans Bibl. de l’École des chartes, 1882, t. XL, 
p. 237-238 ; 1910, p. 233-236. — * M. Prou, Manuel, 1910, 


ÉCRITURE 


2024 
points, on trouve quelquefois un X cantonné de 
quatre points (fol. 43 vo, 63 vo, 78 vo). 

Les lettres à supprimer sont signalées tantôt par un 
point tracé au-dessus de la lettre à supprimer, tantôt 
par un trait quitraverse cette même lettre. Parfois on 
a gratté les lettres superflues. 

Une correction faite au fol. 85 v° du manuscrit mérite 
de fixer un instant notre attention. Le copiste avait 
inséré dans le texte une observation qui n’en devait pas 
faire partie et qui était tout simplement une note à 
mettre en marge. Voici le passage tel qu'il avait été 
copié primitivement : 


sed sicul in jurando, etiam qui vero jurat 
propinquat perjurio, unde longe abest, qui omnino 
non jura, el quamvis non peccat qui verum jurat 
remolior lamen a peccato est qui non jurat maluit 
nos Dominus et non jurantes non recedere ἃ vero 
quam vero jurantes propinquare perjurio unde 
ammonilio non jurandi conservatio est a peccato 
perjurii, ila, cum peccet qui per immoderalionem 
injuste vult vindicari, non peccet autem qui modum 
adhibens juste vult vindicari, remotior est a peccato 
injuslæ vindiclæ qui non vult vindicari omnino 


Il est évident que la phrase maluil.….… perjurio est 
étrangère au texte de saint Augustin. Le reviseur s'en 
est aperçu, il a gratté cette phrase qui remplissait une 
ligne et demie en lettres onciales, et l’a recopiée à la 
marge, sous forme de glose, en Caractères cursifs. C’est 
un exemple positif de la manière dont les gloses ont été 
incorporées dans le texte par les copistes des anciens 
manuscrits. 

3° Wisigothique. — Encore une écriture dérivée de la 
cursive romaine et qui fut employée en Espagne du 
vire au ΧΙ siècle pour la copie des livres comme 
pour celle des pièces diplomatiques. Après une période 
de transition et franchement disgracieuse !, l'écriture 
wisigothique atteignit sa perfection au 1x? siècle et prit 
le nom de littera Toletanaen souvenir de l’école calligra- 
phique de Tolède 3. Au virre siècle nous pouvons signa- 
ler le ms. lat. 4667 de la Bibl. nationale, contenant les 
lois des Wisigoths ὃ, et un traité de saint Augustin à 
l'Escurial, R. 11 184. Au 1xe siècle, l'Orationale Gothi- 
cum de l’abbaye de Silos, au British Museum, addit. 
308525, Voici la transcription du ms. 4667 (fig. 3959)". 

4° Jrlandaise. — Les écritures continentales que 
nous venons de parcourir dérivent toutes de l'écriture 
cursive romaine; au contraire les écritures insulaires 
des Irlandais et des Anglo-Saxons procèdent dela semi- 
onciale romaine. L’Irlande ne connut guère les monu- 
ments de l'écriture latine que par les manuscrits litur- 
giques que transportaient à leur usage les missionnaires 
venus évangéliser le pays aux ve et vie siècles. Ces. 
manuscrits liturgiques étaient pour la plupart, sinon 
tous, en semi-onciale; il sortit de là un type d'écriture 
nettement caractérisé et d’une remarquable unifor- 
mité parmi tant de mains qui la tracèrent. Cette écri- 
ture fut désignée par l'expression seriplura Scotlica 
dans les textes du 1x° au ΧΙ siècle. Un anonyme du 
Χο siècle donne le nom de {unsæ aux caractères irlan- 
dais. 

Les Irlandais firent usage de deux écritures : une 
grosse semi-onciale ronde aux traits massifs et aux 
hastes trapues;une écriture aiguë, plus petite et plus 
cursive, celle-ci procédant de la précédente. On ne 
possède pas d'anciennes chartes irlandaises permettant 
de prendre une connaissance exacte de l'écriture ofli- 
cielle en Irlande à une date reculée, mais si on juge par 


pl. v, n. 2. — “ Edm, M. Thompson, op, cil., p. 343, fac- 
similé n, 115. — " Jbid., p. 344, fac-similé n. 116. — 
* M. Prou, op. cil., 1910, 3° édit., p. 102. Album, pl. v, τ. 2. 
Cf. Revue Charlemagne, 1911, p. 126, 128; 1912, p. 77. 


2025 


analogie avec l'Angleterre, on peut induire que l’écri- 
ture aiguë était employée pour les actes légaux. 

Il n'existe aucun monument paléographique irlan- 
dais incontestable en écriture onciale, bien qu'on ait 
prétendu faire un manuscrit irlandais de l’évangéliaire 
en onciales trouvé dans la tombe de saint Kilian et con- 
servé à Wurzbourg 1. La semi-onciale ronde appelle 
la comparaison avec les manuscrits confectionnés en 
Italie et en France aux ν et vie siècles, et sans faire 
plus de cas que n’en méritent les attributions à saint 


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᾿ tunét 


ÉCRITURE 


bete ln see ἴτε ΡΝ ra 
fé € gén io &éina ie 


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NTM ; fr 14 


2026 


santes, mais de l'écriture proprement dite, dont la 
netteté parfaite, l’impeccable régularité semble pres- 
sentir les ouvrages mécaniques de la typographie. Parmi 
les manuscrits offrant les exemples les plus parfaits 
comme exécution de la semi-onciale irlandaise, il faut 
citer en première ligne l’évangéliaire désigné sous le 
nom de Book of Kells, fin du vire siècle, provenant du 
monastère de ce nom au comté de Meath et conservé à 
Trinity College, Dublin. Il n’y pas à tenir compte de la 
prétendue appartenance de ce livre à saint Colomba, 


"ἢ 


σιν" ualu 


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accpbha pui édur 


lorunnorfigulortdtprépre 


3959. — Lex Wisigothorum, virr® siècle. 
D'après M. Prou, Manuel de paléographie, pl. v, n. 2. 


Si ancilla vel serbus, in fraude fortasse dominorum injantem expo- 
suerint, et ipsis insciis, infantem projecerint, infans cum tuerit 
nutritus tertiam partem pretii nutrilor accipial; ila ut ju- 

τοί aut probet dominus se quod serbi sui infantem exposu- 

erint ignorasse. Si vero consciis dominis infans probalur 

fuisse jactatus. in ejus potestate qui nutribit permaneat. 

III. Qui a parentibus infantulum acceperit nutriet dum quan- 
tum mercedis pro nutrilione accipiat premium. 

Si quis a parentibus infantulum acceperit nutriendum 

usque ad decem annos. per singulos annos singulos solidos prelii pro... 


Patrice, à saint Colomba et à d’autres saints irlandais, 
on ne peut hésiter un seul instant à faire dater ces ma- 
nuscrits du vire siècle; en conséquence, on doit reporter 
la période de début au vresiècle; le type dura jusqu’au 
ix® siècle et disparut alors, moins favorisé que l’écri- 
ture aiguë, qui persista beaucoup plus longtemps et 
dont on se sert encore de nos jours. 

Parmi les plus anciens manuscrits encore subsistants 
de cette semi-onciale irlandaise, on doit mentionner 
un fragment d’évangéliaire d’après une version primi- 
tive, conservé à la bibliothèque de Trinity College à 
Dublin, première moitié du ναι" siècle ἦς Le scribe pré- 
lude aux magnifiques transcriptions qui font l’hon- 
neur de la paléographie irlandaise; nous ne parlons pas 
des lettres majuscules ornées, plus bizarres que sédui- 


1 Zangemeister et Wattenbach, op. cit, t. 1, pl. 58. — 
31. M. Gilbert, Facsimiles of national manuscripts of Ireland, 
in-fol., Dublin, 1874, t. 1, pl. 2; Palæographical Society, t. 11, 
pl. 33; Edm. M. Thompson, 0p. cit., p. 373, fac-similé n. 134. 


DICT. D'ARCH. CHRÉT. 


mort en 5073. En voici la transcription (fig. 3960) : 


Simililer et principes sacerdotum 

inludebant eum cum scribis 

εἰ senioribus dicentes alios salvos 

fecit. Se ipsum non potest sal- 

vum facere si rex israhel est dis 

cendat nunc de cruce et crede 

mus ei. Confidit in domino εἰ nuünc li- 

beret eum si vull dixil enim quia dei 
filius sum 


C'était ce volume ou quelque autre du même genre 
que Girald de Cambrie vit au xn° siècle à Kildare et qui 
le confondait par sa perfection : Sin aulem ad perspi- 
cacius intuendum oculorum aciem invilaveris el longe 


— 3231. Τ. Gilbert, National manuscripts, t. x, pl. 7-17; 
Palæographical Society, t. 1, pl. 55-58, SS, S9; F. Steftens, 
op. cit, pl. 30; Edm. M. Thompson, op. cil., p. 375, fac- 
similé n. 135. 


IV: 64 


2027 ÉCRITURE 


penilius ad artis arcana transpenetraveris, Lam delicatas 
et subtiles, tam aretas et artitas, tam nodosas et vincula- 
tim colligatas, tamque recentibus adhuc coloribus illus- 
tratas notare poteris intricaturas, ut vere hæc omnia 
potius angelica quam humana diligentia jam assevera- 
veris esse composila. Hæc equidem quaruo frequentius 
et diligentius intueor, semper quasi novis obstupeo, sem- 
pér magis ac magis admiranda conspicio . La Biblio- 
thèque nationale possède parmi les mss lat. nouv. 
acquis. 1587 un évangéliaire du virre siècle écrit par un 
scribe nommé Holcundus Ὁ. Le chapitre de Lichfield 
conserve l’évangéliaire de saint Chad, jadis à Llan- 
daff 3, et le chapitre de Durham un fragment d’évan- 
géliaire anglo-irlandais ὁ. Ces monuments sont d'autant 
plus précieux que leur nombre paraît avoir été limité à 


Samuær Gcprmapes Sacerodt ᾿ 
πιπαεδαπε οἰ CumsCRIdIS 


2028 


modification, comme si on avait comprimé par les 
côtés une lettre ronde pour la faire fuser vers le sommet 
et vers la base. En somme, l’écriture arrondie était pra- 
tiquement inutilisable dans les transactions quoti- 
diennes; l'écriture aiguë remplit le rôle de la cursive et 
à une date presque contemporaine, puisque nous en 
trouvons quelques traces sur différents feuillets du 
Book of Kells. Un des témoins les plus remarquables de 
l'écriture pointue est le Book of Dimma, qu’on attribue 
à tort aux environs de l’année 650, maïs qui n’est pas 
antérieur au vin siècle‘. Ensuite viennent deux 
manuscrits datés, les Znstitutiones grammaticæ de Pris- 
cien, écrit en 838, conservé à l’université de Leyde 
(ms. lal. 67). Le scribe Dubtbach écrivait avec facilité 
et rapidité, les caractères sont régulièrement formés et 


ee chcentes aüûos sauos 


CENOGTHUNCOERUCE-ELRETE" 

mus 61: CaprdT 1 πο Gnuncü 

DERG- EUIN SI πσζο Ἔρις ENIM QUI] 
LUS SEE: 


3960. — 
D'après Ed. M. 


certains manuscrits, objets d'importance particulière; 
cette semi-onciale arrondie ne passa jamais dans l’u- 
sage journalier et ses productions éphémères; le Book 
of Kells en est le plus somptueux représentant et en 
marque peut-être l’apogée, en tout cas nous ne pou- 
vons rien lui comparer d’aussi excellent. L’évangé- 
liaire de Mac Regol, écrit vers l’an 800 et conservé à la 
bibliothèque Bodléienne, Auct. D. 2, 19, montre le 
commencement de la décadence, qui, on le voit, ne 
tarda pas à se faire sentir; le trait s’épaissit et l'élégance 
fait déjà place à la correction ὅ. 

L'écriture irlandaise aiguë dérive de la même origine 
que l'écriture arrondie, dont elle est simplement une 


Girald Cambrensis, Topographia Hiberniæ, 1. ΤΙ, 
c. xxxviIn1; cf. National manuscripts, t. 117, p. 66. L. 
Delisle, Bibliothèque nationale. Catalogue des manuscrits 
des jonds Libri et Barrois, in-S°, Paris, 1888, p. 7-10, pl. v 


n. 1; M. Prou, Manuel, p. 107-108. Album, pl. vr. —*? Palæo- 
graphical Society, t. 1, pl. 20, 21, 35 4 The new Palæogra- 
phical Society, pl. 30, —% Palæograp hical Society, t. 1, pl. 90- 
91; Edm. M. Thompson, op. cil., p. 377, fac-similé n. 136. 


Thompson, An introduction, 


Book of Kells, fin du ναι" siècle. 


p. 375, n. 135. 


sans lourdeur, néanmoins sa main n’a pas la légèreté 
de touche de celle du scribe Ferdomnach, qui transcri- 
vit le Book oj Armagh, en l’an 807*. L’évangéliaire de 
Mac Durnan est conservé dans la bibliothèque épisco- 
pale de Lambeth, il ne remonte pas au delà de la fin du 
ix£ siècle ou du début du siècle suivant®. Enfin le livre 
des évangiles copié par Mælbrighte, en 1138, et con- 
servé au British Museum (/arl. ms. 1802) 10, 

© Anglo-saxonne. — L'histoire de l'écriture en An- 
gleterre, antérieurement à la conquête normande, nous 
offre une série de monuments paléographiques paral- 
lèles à ceux de l'écriture irlandaise, bien que certaines 
influences continentales aient agi en Angleterre qui ne 


—  Nalional manuscripts, t 
graphical Society, pl. : 
fac-similé n. 138. 


1, pl. 18 et 19. — * New Palæo- 
2; Edm. M. Thompson, 0p. cil., p. 381, 
" National manuscripts, t. 1, pl. 9: 
Lindsay, Early Irish minuscule script, pl. 1x; Edm. M. 
Thompson, ee cil., p. su fac-similé n. 137. — " National 
manuscripts, t. τὶ ἘΝ ἊΣ ΠΣ 10 Jbid., t. 1, pl. 40-42; Palæo- 
graphical Sn 1, pl. 212; Edm. M. Thompson, op. cil., 
p. 382, fac-similé 1: 39. 


2029 ÉCRITURE 2030 


se sont pas fait sentir en Irlande. L’Angleterre a vu à | tique et de l’échec de la tentative pour introduire la 


l’œuvre deux écoles describes: l’une originaire d'Irlande, | majuscule romaine; il paraît probable que l'école calli- 

dans le nord, et qui donna naissance à l'écriture indi- graphique de Cantorbéry ne dura pas bien longtemps 

gène; l’autre école inspirée et guidée par les mission- | et disparut de bonne heure, 

naires venus de Rome, strictement étrangère et qui ne L'école indigène ἃ adopté et reproduit la semi- 

fut jamais pleinement naturalisée. De cette seconde onciale et l'écriture aiguë des Irlandais. La fondation 
“Ἱ 


ἐμδτα héon JADE τη μα" 


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QUORHIAMIPSIAM τ Pure 


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uobebunT— 


3961. — Book of Durham (Lindisfarne), vers 700. 
D'après Ed. M. Thompson, op. cit., p. 387, n. 110. 


école, il reste le souvenir et de rares vestiges. Son monastique de saint Colomba à Iona fut le centre d'où 
centre était à Cantorbéry, où les moines romains ten- rayonnèrent les monastères du nord de l'Angleterre 
tèrent d’implanter la capitale rustique, dont on a relevé En 634, l'Irlandais Aidan fondait Lindisfarne, qui 
quelques traces, notamment dans un psautier des envi- devint rapidement le centre d'une école calligraphique, 
rons de l'an 700, de la collection Cotton (Vespasian laquelle ne fut d’abom@l qu'une reproduction pure et 
A 1) qui appartenait jadis au monastère de Saint-Au- | simple des types irlandais, tellement que, pour un très 
gustin de Cantorbéry Ce débris est l'unique qui se grand nombre de manuscrits. on ne peut dire s'ils sont 
soit conservé et, à lui seul, il vaut presque une démon- d'origine irlandaise où anglo-saxonne et M. Delisle les 
Stration de la répugnance rencontrée par la mode exo- groupait indistinctement sous la qualification d’écri 
ture hiberno-saxonne. Mais, à la longue, des différen- 

1 Edm. M. Thompson et G. F. Warner, Catalogue οἡ ciations se produisirent et il exista une école propre 


ment anglaise, dont les œuvres sont reconnaissables à 


ancient manuscripls, in-fol., 1884, €. 11, pl. 12-13, 


2031 ÉCRITURE 2032 


une grâce très originale. Pour la période chronologique 
qui nous occupe, nous rencontrons une production 
parallèle à celle de l'Irlande. 

Le plus ancien et le plus splendide monument paléo- 
graphique de l’école anglo-saxonne est le Book of Dur- 
ham, conservé au British Museum (Cotton ms., Nero 
D. IV), écrit au monastère de Lindisfarne, vers l'an 700, 


| 


tion des livres et, moins fréquemment, pour les chartes, 
pendant le vire et le 1x° siècle, mais l’école de Linais- 
farne ne semble pas avoir très longtemps produit des 
ouvrages de grand luxe. Un fragment d’évangéliaire, 
provenant de Saint-Augustin de Cantorbéry, sans qu’on 
puisse aflirmer qu'il y fut écrit, et aujourd’hui au Bri- 
Üsh Museum (Royal m5. 1. E. VI), nous montre que, 


| Œproice œbfre Oo ἐστόν ss 
acurcam trcnedi debiem quæ 
duos pedes 


ducs m 


dius u 
hobentem MI IHTTNEM KECERHA 
Œsiocutuftuus sand β 
nue eum Gpnoice αόβοθ". 


- ΓΝ 


Oopum δι ἐσὺ Cum uno ocuo 
 TIUTCOMM ILIQUENE- qua duos 
ocutos habencem mr 
ΗΘ hennœm-1onis . 
idees necontcemnod{ unum 
ΠΡ. pussi of chco enim ποιή 
quix que eonum mcxeûus | 
Sempeg uidenc fociem pari 
ΤΩΘῚ Qui mcxeûs ΘΟ : 
χθητο emrm fiüus hommnf 
. Saiucnes quodpemencs. ἡ 


3962. — Evangéliaire de Cantorbéry, fin du vrrre siècle. 


D'après Ed. M. Thompson, op. cil., p. 388, n. 141. 


par l’évêque Eadfrith, en l'honneur de saint Cuthbert ?. 
L'aspect est presque aussi flatteur que celui du Book 
of Kells et il suflit d’un rapprochement pour voir la 
dépendance du Book of Durham; mais la souplesse est 
moins grande, les lettres sont déjà plus évasées et 
moins flatteuses (voir fig. 3961). Au Χο siècle, un 
prêtre nommé Aldred ajouta des gloses en dialecte 
northumbrien. 

La semi-onciale arrondie servait pour la transcrip- 


? Thompson et Warner, Catalogue of ancient manuscripts, 
1884, t. τι, pl. 8-11; Palæwographical Society, p. 13-6, 22; 
F, Steflens, op. cit., pl. 31; Edm. M. Thompson, An intro- 


dès la fin du vin? siècle, on se montrait déjà moins 
diflicile?, encore que ce volume ait dû être estimé parmi 
les plus beaux de cette époque avec ses miniatures et 
ses feuillets pourprés. La structure des lettres, tout en 
s'inspirant de celle du Book of Durham, a déjà légère- 
ment dégénéré, En voici la transeription (fig. 3962) : 
el proice abs te bonum est {ἰδὲ || ad vitam ingredi debi- 
lem quam || duas manus vel duos pedes || habentem mitli 
in ignem ælernam | El si oculus luus scandalizat te 


duction, p. 387, fac-similé n. 140. ? Catalogue of απὸ. mss, 
t. 11, pl. 17-18; Palæwographical Society, t, 1, pl. 8; Edm. M. 
Thompson, op. cil., p. 388, fac-similé n. 141. 


2033 


erue eum el proice abs Le. | bonum {ἰδὲ est cum uno oculo 
|| ën vitam intrare quam duos || oculos habentem mitti 
in gehennam ignis. || Videle ne contemnatis unum || ex 
his pussillis dico enim vobis | quia angeli eorum in 

<ælis || semper vident faciem patris || mei qui in cælis est 
I Venit enim filius hominis || salvare quod perierat. 

On peut citer d’autres spécimens encore de cette 
écriture; tels sont le Cassiodore de Durham !, un ma- 
nuscrit des évangiles également à Durham ?, le Glos- 
saire d’Épinal " et quelques chartes anciennes #; un des 


| nuttépeumarquipaparen 


riondn gen 


ÉCRITURE 


DE -phommén infra can map Toner DO. 
pad nrntonercandharaecgtetmoenlumgsprneli 
Au σου 17)0 ὅν» ET pal EPOITUT 7 ο EE Mod or ας É 
107a> Lnçuamoæebant.fréoéninha ‘4 


vie au x° siècle; mais ce n'est qu’au 1x° siècle qu'on 
constate la tendance à la compression, aboutissant à 
une sorte de déformation. Un premier et magnifi- 
que spécimen se trouve dans le manuscrit de l’'His- 
loire ecclésiastique de Bède, conservé à Cambridge 
(ms. Kk. v. 16) et probablement écrit vers l’année 
730, à Epternach, près de Luxembourg, dans une 
colonie anglo-saxonne établie sur le continent (fig. 
3963). 

On ne peut souhaiter écriture plus ferme, plus nette, 


HMS 


Yélsurqadtémpopapiuecs oprarard frere, $ 
mumaliqhoonedgarunreñnimalniumnoomét | 
aë-Catyh D päumuromnSpondMÉCarmyedebe 
adp pmaquayeT1bicrThanamc#nebarft Α 
4 aoomaphedaba pond. 


3963. — Histoire ecclésiastique de Bède, milieu du ναι" siècle. 
D'après Ed. M. Thompson, op. cit., p. 389, n. 142. 


nullus eum æquiparare poluit ; namque ipse non ab hcminibus 

neque per hominem instilutus canendi artem didicit; sed divi- 

nilus adiülus. gratis canendi donum' accepit; unde nil umquam frivoli 

et supervacui poemalis facere potuit. sed ea tantummodo quæ ad re- 
ligionem pertinent religiosam eius linguam decebant; siquidem in ha- 
bilu sæculari usque ad tempora proveclioris ætatis constitulus. nil 
carminum aliquando didicerat; unde nonnumquam in convivio cum essel 
lælitiæ causa decretum. ut omnes per ordinem cantare debe- 

rent, ille ubi adpropinquare sibi citharam cernebat. surgebat 

a media cena’ el egressus ad Suam domum repedabat. quom dum tem- 


meilleurs manuscrits de ce type d'écriture est le Liber 
vilæ, qui contient la liste des bienfaiteurs de l’église de 
Durham, dressée vers l’an 840%. 

Pour l'écriture anglo-saxonne aiguë, on possède un 
choix plus considérable de monuments originaux du 


1 Palæwographical Society, t. 1, pl. 164. — * New palæogr. 
Society, pl. 56. — * Early English text Sociely. — * Fac- 
similes of ἀπο. chart., ?. τ, pl. 15; t. 11, pl. 2-3; Palæographical 
Sociely, t. 1, pl. 10. 5 Palæographical Society, t. 1, pl. 139- 
140; ce même manuscrit est célèbre parce qu’il renferme 
l'original anglo-saxon du chant de Ceadmon; Edm. M. 
Thompson, An introduction, p. 389, fac-similé n. 142. - 
τ Catalogue of. ἀπο. mss, t. τι, pl. 79 : Palwographi- 
cal Society, t. 1, pl. 165; Edm. M. Tompson, An intro- 
duction, p. 390, fac-similé n. 142, Ce type d'écriture 
est caractéristique du royaume de Mercie; il existe 
d'autres écoles calligraphiques dans le Wessex, dans le 
Kent et elles sont bien loin de rivaliser avec la précé 
dente. Un manuscrit de la bibliothèque Bodléienne (Digby 
63), écrit à Winchester avant l’année 863, nous offre un 
Spécimen assez déplaisant du travail des scribes de 
Wessex; cf. Palæographical Society, t. 1, pl. 168 ; Edm. 
M. Thompson, op. cit, p. 391, fac-similé n. 144; il n’en 
faudrait pas juger par cet unique exemple, car un autre 
manuserit écrit à Winchester présente un aspect beaucoup 
plus satisfaisant, c’est la Chronique anglo-saxonne conser- 


gardant la tradition de la semi-onciale avec la pénétra- 
tion de l'influence nouvelle. 

Le ms. du British Museum, Cotton, Vespasian B. VI, 
contient entre autres pièces des listes de rois et d’é- 
vêques, le Martyrologium poelicum de Bède; il a été 


vée à Corpus Christi College (n. 173) de Cambridge. Écrit 
par différentes mains, aux environs de l’année S91, il a su 
s'affranchir des rudesses du précédent manuscrit; cf. The 
new Palæographical Society, pl. 134. « L'écriture irlandaise 
se répandit sur le continent par l'intermédiaire des moines 
des monastères fondés par saint Colomban et ses disciples. 
Saint Colomban lui-même fonda, à la fin du vie siècle, les 
monastères d’Annegray, de Luxeuil et de Fontenay, et, au 
commencement du vu? siècle, celui de Bobbio, Ses dis- 
ciples établirent les monastères de Faremoutiers, de Jouarre 
et de Rebais, Saint Gall, fondateur de l’abbaye qui prit de 
lui son nom, était irlandais et disciple de saint Colomban. 
Non seulement les Irlandais apportèrent avec eux des livres 
qui par la suite servirent de modèles, mais de nombreux 
Irlandais, des Scotti, comme on les appelait, vinrent s'établir, 
au cours du vire et du vue siècle, dans les abbayes fondées 
par leurs compatriotes, spécialement à Bobbio et à Saint- 
Gall. Aussi rencontre-t-on dans les épaves de la bibliothèque 
de Bobbio un grand nombre de manuscrits de main irlan- 
daise, ou bien d’une écriture italienne avec traces d'influence 
irlandaise. » M. Prou, Manuel, 1910, p. 111-112. 


outre snama tpréfabh ont 


| 


2085 ÉCRITURE 2036 
écrit en Mercie, entre les années 811 et 814, c'est-à- 
dire environ quatre-vingts ans après le manuscrit pré- 
cédent, et cet écart chronologique permet de noter la 
compression grandissante des lettres. 


calligraphique de Tours, qui, sous le gouvernement 
d’Alcuin d’ York, florissait dans l’abbaye de Saint-Mar- 
tin entre 796 et 804. Dans cette réforme, on a fait la 
part trop large à l'influence irlandaise ou anglo- 


Re Ὁ} 1 ETIL= Ξ Ξ 
- Tômpore pofésen _ “ plope-féunduy 


- ac ap féuiuy dm pruy Tr} phiippary 


Maps mauay Hénin fonone Ka 


: © birbiner Vue pancpeuy tbe lagon 


3 


Tauimy mMapcur Mur paupané KL 


umuy fnnoniy mundo mans 


ἀ μην téchätra animam cran fldgua μάτι 


rap διὸ dineéhyréandän δοηνρ στο hoyfé 


᾿ Mérryuo porar béllarsn àSafna. 
o Ἰ" SLI quadm bannaban 11h: ἀδήματ' 
: Grhafiu dény partage mg: Riy 
 “Proraginiy fimal Ampnum 7. paré 

va} fohannd: b y qutôray bu Fr 
Péaliy pulchné FRE 


Mémenvem 
τῆν. colAduy. 
plau Enré Conona- 


| . Mdyæymo épauley rép ou ατῇ: Ἰσῃαουδ᾽ . 


= Docroné péraÿ Brpauluy TOM Toanrup- 
Maxima quoy palma. cape [δι luna munduy 


3964. — Martyrologe poétique de Bède, entre 811-814. 
D’après Ed. M. Thompson, 0p. cit., p. 390, n. 143. 


Voici la transcription du texte (fig. 3964) : 
Tempore poslerior morum non flore secundus 
Jacobus servus domini pius atque philippus 
Mirifico maias venerantur honore kalendas 
His binis sequitur pancratius idibus insons 
Ter quinis Marcus meruit pausare kalendis 
Junius in nonis mundo miralur ademtam 
Εἰ summis tatberhti animam tran sidera vectam 
Atque die vincens eandem bonifatius hostes 
Martyrio fortlis bellator ad astra recessit 
Inque suis quadris barnaban idibus æquat 
Gerbasius denis patilur ternisque kalendis 
Prolasius simul in regnumque perenne vocati 
Estque iohannes bis quatris baptista colendus 
Natalis pulchre feste plaudente corona 
Martyrio el paulus senis οὐαί alque iohannes 
Doctores petrus et paulus lérnis sociantur 
Maxima quos palma clarat sibi lumina mundus 


XIV. RÉFORME CAROLINGIENNE. Le règne de 
Charlemagne marque une date dans l'histoire de l’écri- 
ture en Occident. La renaissance des lettres entraîne la 
réforme de l'écriture, qui doit en vulgariser les monu- 
ments. En 789, un capitulaire prescrit la revision des 
livres liturgiques, ce qui doit avoir pour conséquence 
la transcription des exemplaires conformes à l'édition 
nouvelle, Aucune école ne montra plus d’empresse- 
ment à seconder ce mouvement de réforme que l’école 


saxonne; celle-ci doit être réduite à de plus justes pro- 
portions et pour cela il faut distinguer entre la tran- 
scription etla décoration. La décoration des manuscrits 
français procède des modèles vulgarisés dans les manu- 
scrits venus des Iles Britanniques; la transcription est 
étroitement inspirée par les manuscrits antiques. Cette 
distinction est d'autant plus importante à établir que 
l'alphabet minuscule dont se servent aujourd’hui nos 
imprimeurs a été, pour ainsi dire, calqué par les calli- 
graphes italiens du xve siècle sur l'alphabet adopté 
dans les Églises de France du temps et sous l'influence 
de Charlemagne. Il y a donc intérêt à bien fixer la date 
des écritures carolingiennes et à distinguer les variétés 
qui ont eu cours dans les différentes régions de l’em- 
pire franc. 

Quatre espèces d’écritures ont été employées au 
ix° siècle : 19 la capitale (classique et rustique), 2° l’on- 
ciale, 3° la semi-onciale, 4° la minuscule. Ces quatre 
écritures ont été pratiquées dans les ateliers calligra- 
phiques tourangeaux pendant la première moitié du 
ix° siècle. Nous les trouvons même réunis dans un 
seul manuscrit relatif à la vie et au culte de saint Mar- 
tin et appartenant au gymnase de Quedlinbourg. 
Quatre pages du volume sont en capitale (fol. 171 vo- 
173), quatorze en onciale (folios 1, 8 vo, 9, 46, 51, 67, 
109 vo, 139, 175 vo, 178, 181, 184-185), vingt-sept en 
semi-onciale (folios 1 v°-5 vo, 64-66, 107 vo-109, 136 vo- 
138 vo, 173 v9-175), le reste en minuscule. « Les obser- 


ane 


See ANNEE de RES ο  σο 


EURE 


2037 


vations qu’il convient de présenter sur chacun de ces | 


genres d'écriture se réduisent aux points suivants t, La 
minuscule est le type que les copistes italiens de la Re- 
naissance se sont proposé de reproduire. La semi- 
onciale fournit un sûr moyen de reconnaître les manu- 
scrits qu'il faut attribuer à l’école de Tours. L’onciale 
se distingue par une recherche, une régularité de des- 
sin et une sorte de lourdeur qui empêche de la con- 
fondre avec l’onciale des manuscrits plus voisins de 
l'époque classique. Mais, pour la capitale, il faut 
avouer que les calligraphes carolingiens ont poussé 
fort loin l’imitation des manuscrits très anciens. 

« Les réformateurs de l’écriture au temps de Char- 
lemagne se sont évidemment inspirés des manuscrits 
antiques. Ils ont complètement rompu avec les habi- 
tudes des derniers temps de l’époque mérovingienne, 
et l’influence irlandaise ou anglo-saxonne, dont il faut 
tenir grand compte pour apprécier la décoration de 
certains livres carolingiens, fut à peu près nulle en ce 
qui touche la calligraphie proprement dite. Que la capi- 
tale et l’onciale du temps de Charlemagne, de Louis le 
Débonnaire et de Charles le Chauve dérivent directe- 
ment des manuscrits des premiers siècles, c’est un 
point tellement évident qu'il serait puéril de le justi- 
fier par des raisonnements ou par des exemples. La 
minuscule et la semi-onciale se rattachent aussi à l’an- 
tiquité romaine. Tous les traits ou les éléments de 
l'alphabet minuscule ou semi-oncial qui fut adopté 
dans les écoles d’Alcuin se retrouvent sur les manu- 
scrits ou les fragments de manuscrits qui nous ont con- 
servé les plus anciens modèles de la semi-onciale et 
d’une sorte d’onciale courante et couchée, employées 
pour la copie et l’annotation des livres. C’est surtout 
la semi-onciale quia été en usage dans l’école de 
Tours. 

1° Semi-onciale. — « M. de Bastard (voir ce mot, 
Dictionn., t. 11, col. 614), dans son admirable recueil 
intitulé Peintures et ornements des manuscrits, a signalé 
à plusieurs reprises un genre d'écriture qu'il appelle 
semi-onciale caroline et qui se fait remarquer par les 
particularités suivantes : 1° rondeur et ampleur de la 
plupart des lettres; 2° renflement de la partie supé- 
rieure des lettres montantes; 3° forme des a, composés 
d’un c et d’un ijuxtaposés ; 4° forme des g, composés de 
trois traits parfaitement distincts (une tête formée 
d’une ligne horizontale, un trait vertical légèrement 
incliné de droite à gauche, et une ample queue semi- 
circulaire, ouverte à gauche); 5° forme des m, dont le 
dernier jambage se retourne à gauche; 6° forme des n, 
qui se rattachent toujours au genre de la capitale et de 
l’onciale; 7° développement du trait supérieur des f, 
des r et des s, surtout quand ceslettres sont à la fin des 
mots.» 

M. Delisle a remarqué l’emploi de la semi-onciale 
caroline dans plus d’une vingtaine de manuscrits?. Ce 
sont : 

1. La première bible de Charlesle Chauve, aujourd’hui 
n. 1 du fonds latin de la Bibliothèque nationale (voir 
Dictionn., t. 111, col. 825-838) offerte au roi par le comte 
Vivien, qui gouverna l’abbaye de Saint-Martin de 
Tours de 845 à 850, et quatre religieux : Amandus, 
Signaldus, Aregarius et David. 

2. La bible dite d’Alcuin, jadis conservée en Suisse, 
au monastère de Moutiers-Grandval; aujourd’hui Bri- 
tish Museum, addit. 10546; cf. Fr. Madden, Alchuine’s 
Bible in the British Museum, dans Gentleman’s maga- 
zine, octobre 1836, fac-similé du fol. 448 vo (trois lignes 
seulement); Catalogue of ancient mss in the British 


} L. Delisle, Mémoire sur l’école calligraphique de Tours au 
1X® siècle, dans Mémoires de l’ Acad. des inscript. et belles- 
lettres, 1886, τ. xxx11, 1'° partie, p. 29-56; L. A. Bossebœuf, 
École de calligraphie et de miniature de Tours des origines 


ÉCRITURE 2028 


Museum, part. II, tatin, p. 3, pl. xut, fac-similé du 
folio 429 vo. 

3. La bible des chanoines de Zurich, actuellement 
à la bibliothèque cantonale de cette ville: cf. M. Ger- 
bert, Iler Alemannicum, in-8°, San Blasii, 1773, p. 53, 
pl. 11. 

4. La bible que le comte Rorigon donna à l’abbaye 
de Glanfeuil et qui dut être apportée en 868 à l’abbaye 
de Saint-Maur-des-Fossés; aujourd’hui Bibl. nat. 
fonds lat., τι... 

5. La bihle jadis conservée à Saint-Aubin d'Angers, 
aujourd’hui à la bibliothèque de la ville, n. 2. 

6. La bible (il subsiste 176 feuillets) conservée ἃ la 
Bibl. nat., fonds latin, n. 47. 


7. Les évangiles de l’empereur Lothaire, à la Bibl. 
nat., fonds latin, n. 266; cf. de Bastard, op. cit., 
pl. cxLv; le même, Peintures, ornements, écriture et 
lettres initiales de la bible de Charles le Chauve, 1883, 
pl. 11; L. Delisle, École calligraphique de Tours au 
IXe siècle, Ὁ. 34-35, 40-41. 

8. Les évangiles donnés à la cathédrale de Nevers 
par l’évêque Herimannus, vers le milieu du 1x° siècle; 
Brit. Mus., Harleian, n. 2790; cf. Calalogue of ancient 
mss in the British Museum, part. Il, lat., p. 26; Biblio- 
thèque de l'École des chartes, 1885, t. XLVI, p. 321. 

9. Les évangiles qui appartenaient à la cathédrale 
du Mans, dans la première moitié du 1x® siècle. Bibl. 
nat., lat. 261. 

10. Les évangiles conservés à la Bibl. nat., laf. 263. 

11. Les évangiles provenant peut-être de l’abbaye 
de Montmajour, et conservés à la Bibl. nat., lat. 267. 

12. Les évangiles conservés jadis à Meaux et au- 
jourd’hui à la Bibl. nat., lat. 274. 

13. Les évangiles conservés à la Bibl. nat.; laf. 9385. 

14. Les évangiles dont un double feuillet, ayant 
servi de couverture à un registre moderne, est con- 
servé aux archives de la Côte-d'Or. Le livre auquel ce 
fragment ἃ appartenu devait être un magnifique vo- 
lume carolingien du milieu du 1x° siècle, comparable 
au livre d’évangiles de l’empereur Lothaire. L. De- 
lisle, École calligraphique, p. 36, note 1. 

15. Le second des sacramentaires de l’Église de 
Tours, dont les débris sont reliés partie dans le ms. 
lat. 9430 de la Bibl. nat., partie dans le ms. 184 de la 
bibliothèque de Tours; cf. L. Delisle, Notice sur les ma- 
nuscrits disparus de la bibliothèque de Tours, dans No- 
lices et extraits, t. XXxX1, 1.6 partie, p. 182: Mémoire sur 
d'anciens sacramentaires, Paris, 1886, p. 130-140, 
n. XXVII-XXIX. 

16. Le sacramentaire conservé au grand séminaire 
d’Autun, fait pour Marmoutier, vers l’année 845; cf. 
L. Delisle, dans Gazette archéologique, 1884, p. 153-163 
(Dictionn., t. τ, col. 3204). 

17. Le recueil d’opuscules de saint Augustin et 
d’autres auteurs, qui était jadis classé à Saint-Martin 
de Tours sous le n. 253 et qui, par suite d’une mutila- 
tion et d’un vol, est aujourd’hui partagé en deux mor- 
ceaux, l’un formant le n. 281 de la bibliothèque de 
Tours, l’autre le ἢ. 75 du fonds Libri; Bibl. nat., nouv. 
acquis. lat., 445. Une souscription, que Libri a fait dis- 
paraître, mais que Bréquigny avait remarquée au 
xvue siècle, nous autorise à l’attribuer à un certain 
Adalbaldus, qui vivait à Saint-Martin de Tours au 
temps de Louis le Débonnaire, et dont nous parlerons 
bientôt. 

18. Le traité de saint Augustin sur la Genèse, jadis 
n. 55 de la bibliothèque de Saint-Martin de Tours; cf. 
L. Delisle, Notice sur les manuscrits disparus de la 


au Χο siècle, dans Mém. de la Soc. archéol. de Touraine, 


1891, t. xxxvi,p. 303-434. — :L. Delisle, Mémoire sur 
l'école calligraphique de Tours, p.31-47; on y trouvera le 
| détail des feuillets écrits en semi-onciale, 


2039 ÉCRITURE 2040 


bibliothèque de Tours, p. 206; École calligraphique, 19. Le recueil relatif à la vie et au culte de saint 
p. 42 : « Je crois qu’on pourrait à la rigueur attribuer à Martin qui appartient au gymnase de Quedlinbourg; 
Saint-Martin de Tours le traité de saint Augustin sur la | cf. L. Delisle, École calligraphique, p. 38, n. ΧΥΧ, p. 44, 


exuberib:caprarum autouium paf 
Torum manupraeffif Longalinea 
copiofilacafe éffluere Puer- für 
rexizincolomif Nofbriupefcz 
Tantaere miraculo. 1dquod pla 


cogebaz ueriraffacebamur-Non 
ée-fubcaelo.quimaranumpoñfte 
micart Ὶ 


ΠΥ  Consequenrtrrridem 
TEMpPOoRrE ITERCUMEOŸVE 


dumdiocefefiufirscagebamuf" 


4 à nobifhefèo quanece{firateremo 


| ranab:alhquantulumillepro 


ςογξτας. Jrer MpéTA GITE 


publicumplenamhzanabinf. 
fifalifinedauentebar. Sedub: 
mar-anuminuefeebifpidamgro à 
3965. Ms. de Quedlinbourg. 1x° siécle. 
D'après Mémoires de l’ Acad, des inscript., τὶ xxxn, 1° part., pl. 1v. 
Genèse. Je renonce pourtant à le faire entrer en ligne | 52-55, pl. r-1v; T. Eckhard. Codices manuscripli Qued- 
de compte, parce qu’il était, à une époque fort ancienne, linburgenses, in-4°, Quedlinburgi, 1723. 
conservé à l’abbaye de Saint-Mesmin, comme le prouve 20. Autre exemplaire du même recueil, à la Bibl. 


une inscription à moitié effacée qui se lit sur le folio 87 : | nat., lat. 10848; cf. L. Delisle. Æcole calligraphique, 


Hic est liber Sancti Maximini Miciacensis. » 1 . 43-44. 


2041 

21. Autre exemplaire, Bibl. nat., lal. 5582. 

22, Autre exemplaire, Bibl. nat., lat. 5325. 

23. Autre exemplaire, Bibl. nat., lat. 5580. Le sujet 
de ces cinq exemplaires suflirait pour faire supposer 
‘qu'ils ont été faits à Tours, ou du moins copiés d’après 
des livres de Tours. Ce sont en eflet de véritables ma- 
nuels de dévotion à l’usage des fidèles qui vénéraient 
particulièrement la mémoire de saint Martin et se ren- 
daient en pèlerinage à son tombeau. 

24. Le Virgile conservé à la bibliothèque de Berne sous 
le n° 265; cf. L. Delisle, École calligraphique, p. 45-47. 

25. Un recueil d'ouvrages de grammairiens, et no- 
tamment de Nonius Marcellus, possédé par l’univer- 
sité de Levde, n° 73, in-folio du fonds d’Isaac Vossius. 

Voici, comme spécimen de la semi-onciale de Tours, 
le fol. 113 v° du ms. de Quedlinbourg (fig. 3965)transcrit: 


ex uberibus caprarum aul ovium pas- 
torum manu præssis. longa linea 
copiosi lælis effluere. Puer- sur- 
rexil incolomis. Nos obstupefacti 
lantæ rei miraculo:+ id quod ipsa 
cogebat veritas fatebamur. Non 

esse sub cælo- qui marlinum possit 
imilari. 

Parmi les scribes qui se distinguèrent à Saint-Martin 
de Tours, au 1x° siècle, par leur habileté à tracer la 
semi-onciale, il faut citer un disciple d’Alcuin, nommé 
Adalbaldus, qui transcrivit, entre autres livres, les 
n°5 17 et 19 décrits ci-dessus !. Une des dernières pages 
de ce dernier manuscrit porte une souscription tracée 
en onciales rouges et ainsi conçue : 


EGO INDIGNVS PRBT 
ADALBALDVS HVNC LI 
BELLVM EX IVSSIONE DO 
MINO MEO FREDEGISO 
MANV PROPRIA SCRIPSI 


« Cet Adalbaldus est certainement le même que 
l'Adalbaldus dont le nom se lisait jadis dans deux 
autres livres carolingiens de Saint-Martin de Tours : 
un Orose, qui a disparu depuis un demi-siècle ?, et un 
recueil d'opuscules ecclésiastiques dont les premiers 
cahiers sont restés à la bibliothèque de Tours * (n° 17 
ci-dessus), et dont les derniers ont été dérobés par Libri, 
qui a commis le sacrilège d’anéantir la signature d’A- 
dalbalde. L. Delisle s’est assuré, par une comparaison 
attentive, que l'écriture du manuscrit 281 de Tours est 


identique à celle du manuscrit de Quedlinbourg. Quant” 


à Fridegisus, qui employait Adalbalde comme copiste, 
c'est, à n'en pas douter, le disciple et l’ami d’Alcuin, 
celui qui fut à la tête de l’abbaye de Saint-Martin pendant 
la meilleure partie du règne de Louis le Débonnairef. 
Les noms de Fridegisus abbas et de Adalbaldus sont in- 
scrits à la page 4 du Livre des confraternités de Saint- 
Gall, sur la liste intitulée : Nomina fratrum de Turonis®. » 

29 Minuscule, — La minuscule mérovingienne, d’un 
déchiffrement laborieux, fut supplantée par un type 
nouveau, d’un aspect plus élégant et moins rechigné : 
ce fut la minuscule caroline, dont l'adoption constitueun 
fait beaucoup ‘plus considérable pour l’histoire de la 


1L. Delisle, École calligraphique, p. 44; Catal. des mss 
des jonds Libri et Barrois, 1888, p. 24, pl. vu, n. 2; J. Des- 
noyers et L. Delisle, Note sur un monogramme d'un prêtre 
artiste, dans Comptes rendus de l'Acad. des inscriptions, 
1886, p. 376-381. — ? L. Delisle, Notice sur les mss disparus 
de la bibliothèque. de Tours, p. 80, n. 63, dans Notices et 
extraits, t. ΧΧΧῚ, 115 partie, p. 237. — ὃ Ibid., p. 51-55; 
Notices et extraits, p. 207-211. — * L'abbé Frédégise paraît 
être mort en 834; cf. dom Rivet, Hist. littér. de la France, 
1. 1V, p. 512; Gallia christiana, t. XIV, col. 164. — δ Liber 
confraternitatum, édit. P. Piper, dans Monum. Germ. hist., 
Ῥ. 13. — ® Arndt-Tangl, Schrifttafeln, 4° édit., pl. 12, 13, 43. 
Cf. Revue Charlemagne, 1912, p. 105-115. — * Bibl. de Lyon, 
n° 610; Contra Faustum par saint Augustin. — " The new 


ÉCRITURE 


2042 


calligraphie que l'innovation de la semi-onciale tou- 
rangelle. Cette minuscule procède de la semi-onciale et 
les moines de Tours contribuërent pour une bonne 
part à sa formation. Dès la seconde moitié du vue sié- 
cle, on croit rencontrer des manuscrits dans lesquels la 
minuscule semble pressentir quelques-unes des formes 
dela minuscule caroline. Tels sont : un recueil d'œuvres 
de grammairiens conservé à Berlin : la lettre e y est 
toujours liée à la lettre suivante; l’r a encore une forme 
cursive. Un manuscrit de Grégoire de Tours, de la 
bibliothèque de l’université de Leyde, présente une 
minuscule mêlée d'éléments de semi-onciale et de cur- 
sive mérovingiennes. La minuscule d’un manuscrit de 
Berne a de grandes analogies avec la minuscule caro- 
line, mais on y trouve des ligatures qu'on ne rencontre 
pas dans celle-ci, par exemple celle d’N et de T, et le d 
a une forme onciales. « Les écritures de ces manuscrits 
n'ont d’autre caractère commun que le petit nombre 
des ligatures; elles n’appartiennent pas à une même 
école de scribes; chacune d'elles présente des caractères 
particuliers, tandis que, dans les manuscrits de minus- 
cule caroline, on rencontre constamment un certain 
nombre de caractères communs. En outre, les trois 
manuscrits que nous avons cités ne sont pas datés; on 
ne peut pas établir avec certitude qu’ils soient anté- 
rieurs à la réforme opérée sous le règne de Charle- 
magne. Ne se pourrait-il pas que ces manuscrits fussent 
l'œuvre de scribes qui, sans avoir adopté la minuscule 
caroline, en auraient subi l'influence? Dans nombre de 
manuscrits des premières années du 1x siècle, la minus- 
cule a conservé des traces d’archaïsme; c’est ainsi 
qu’un Commentaire de Bède sur l’évangile de saint Luc, 
copié sur l’ordre d’Anthelmus, abbé de Saint-Claude 
de 804 à 815, et aujourd’hui conservé aux archives 
départementales du Jura ? est d’une minuscule avec 
des formes archaïques : le d oncial, l’e plus élevé que 
les autres lettres et toujours lié à la lettre suivante. 
Pareillement on relève des traces d’archaïsme dans un 
manuscrit offert à l’Église de Lyon par l'archevêque 
Leidrade (798-814) et dont l’exécution ne saurait être 
guère plus ancienne, puisqu'on y lit une pièce de vers 
composée par le diacre Alcuin et dédiée à Charle- 
magne # » : Versus Alcuini diaconi ad Carolum regem 
Francorum®. Ces traces d’archaïsme sont d'autant plus 
intéressantes que la composition du manuscrit nous 
fait voir qu'il était destiné à l’enseignement de la dia- 
lectique dans les écoles des États de Charlemagne . 
Voici la transcription d’un spécimen des dix premières 
lignes du fol. 113 11 (fig. 3966) : 


fratrem et conpresbilerum nostrum bonifatium ut iubeat 
fraternitas tua nobis aperire vestigium: missa quinto kl 
bris p bonifatium presbiterum hierusolimam. [novem 
Item sci hieronimi ad damasum. 

Beatissimo papæ damaso sedis apostolice urbis romæ hie 
ronimus supplex Legi litteras apostolatus vestri ut se 
cundum simplicitatem septuaginta interpretrum canen 
tes psalmographum me interpretare festines propter 
fastidium romanorum ut obscuritas impedit: apertius 
tine trahatur sensus. ..... [et La 


Palæographical Society, pl. 58; Edm. M. Thompson, op.cit., 
p. 405, facsimilé n. 152; L. Delisle, Notice sur un manuscrit 
de l’Église de Lyon du temps de Charlemagne, dans Notices et 
extraits des manuscrits, 1896, t. ΧΧΧν b, p. S31-S42; M. Prou, 
Manuel, p. 172-173. — " Fol. 28.— 191,. Delisle, op. cit., 
p. 839. En effet, le manuscrit contient : l’Introduction de 
Porphyre; la traduction des Catégories d’Aristote attribuée 
à saint Augustin; un fragment de traité de dialectique; le 
traité d’Apulée sur le syllogisme catégorique; les Petits 
Commentaires de Boëce sur le traité d'Aristote De l'inter- 
prétation: un opuscule attribué à saint Ambroise sur la 
dignité de la condition humaine. Ce qui suit se rapporte à 
la théologie. — 1! L. Delisle, Notice sur un ms. de l'Église 
de Lyon, pl. τι. 


Fret &conpréfbirerar nofbrur Frise see ee 
βιιτθνυτεοΐτονος noir apré nef qua nouËm 
bye pbomfeqr prefbicerum 1eyuf MEM » 3% | 
fre SA egornon ASSXEN NSUS > 
écenffime pecpere clermeco edf apofteL, ce ΔΑΒ romæe- bia 
YEnim affeppl c- Len ι- rer ct ecpoftv Léc του τῇδ. 
Cunclum fim ACITETEN) feprucctintec IN TE PRE can 
8 το pfel me Syrcphum MEeMTy PYKTCYE ffhnerpre 
1m pomEÈnonam urobfeuyrnef imp RE pAT TI nf Ka 
Nnetyichie τι) féenfuf, Pruc&xnrerse chenfruuf UT uox he 
si nus iéémencs ἘΝ ἘΣ τς UT mfineé- 
clim: σα Li Sfiuemectus Mfuel uFpYmnifconunts 
per ce pofhlicruf Fee ἘΞ He ἐετγι Kfilo AU 
Fe fs -ficure et inprineupio δύνων ς SAÈpE- Sinfctec Étoyaan, 
fl cXmên omni pfelme coming perpiett Ve fidef cccx vit. 
ξ nicens ob ται orifconfsÿ τιο d&clec par αἱ τ} 8 ΕΖ 
n Sbil ce hexmars A llela τος νη Cum omnb; pfélmifedfigee 
EE ons Loco community péfpon déccapnocru-mremponf 
n&c τος LALEMPIPTET, véforr&T oném ΟΝ cdfim Pres 


… tofdemfnrcens tirer dieu ἤρεστιος quinquecmrreppe 


NOUTTCT ENS rmpccrche ue τς Ludifcancæur- inc " e Ξ 


quedeft clleluec quedaree dicrrur prolesuf Len ne- 
preeficcrie Jrero Acc episrulx nelle s a ppee 
: : unc cc ss ΠΕΣ omnqum piéclmerum &'nunc 
M: oNEmufquomo obebre Lbyrum prelmoyurs imquinqueé- 
ἶ d'iuidenr Eee ide primur bi he conan cc primo 


Peclimo ufg; q uc dr<czeñi UM y GecundufLbs- fic conmnèur + : 


dfépruxGefimo fecu ndo afa cd ocruccefimurs nonum > 
ucer τι Liber ficcmmn&uy ccbocr amefiro a noneurè;chrm 
fimum jaime > Quinraf Lit fcconnn Buy ACTE fine ἴδε 
αὐ; «ς lcrmefirours quinquecméfi νυ αν» . Munc rte; po 
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à Faqralng momo sqqueadfipus germe pme Tire be fic nnÉar® δ 


= TR Ἔ 
AS SAIS ve , 
ἘΣ RS γε, οὐδ k 
UE MT NS 


3966. — Ms. de Lyon. 1x° siècle. 
D’après Notices et extraits des mss, . XXxXV, 2° part. pl. τι, fol. 113. 


Sn αν Ὁ CR σἰ. ρον... 40 


2045 


« Il existe cependant un livre auquel on peut assi- 
gner une date approximative et écrit d’une minuscule 
qui fait prévoir la caroline : un manuscrit de Saint- 
Gall :, œuvre d’un certain Winitharius, lequel a écrit 
deux actes de Saint-Gall, l’un de 761, l’autre de 763. 
Le ἃ et l’e ont la forme onciale; le { a la même forme 
que dans la minuscule mérovingienne;l’n est capitale; 
les lettres liées sont encore nombreuses; enfin les 
lettres sont de hauteur inégale. C’est une minuscule 


H NN anurexcpa 
_ ermax o ét an ie der< hu 
ΞΞΞΞ confhuur , Quonenfeu, euangele 
ÉCITANUMT AC ï 
refecæor-hur ὦ prb V DIRE v ep 
Loc = fécpulureft uclarr pla - 
Κέ. ναι. CET TAMAIT eparco ᾿Αταιγ οἰ μολοοι. 
Tr x 
aTremnocenre rdanñ vi A1 
der οι tccom ui blue 
dérimpèpulero poriauref} édsrapule 
erunaner, hicfec. els ταὶ =) det 
oc dar τοῖς epr ploca Lune 
Lure acurfpilacos kfuït cg 
ΠΣ co parus. heraixl it 
SM RETLON egrear expaare 
Aproms oJédane menu hic 


“depe lle linor: mg p parrochiar 
RE. pré X Die ur eprple 

vus fépaleureft uxeacor ρος 

μι er a br vante 
cran ep parure" xs 


OT 


nne cernufnèaone ab 


3967. — Liste épiscopale romaine, 1x° siècle. 
D'après M. Prou, Manuel, pl. vn, n. 1. 


mérovingienne simplifiée. On peut croire qu’au milieu 
du vrrre siècle il y avait chezles scribes dela Gaule et de 
l'Italie une tendance à simplifier la cursive mérovin- 
gienne ou lombardique et à la transformer en une 
minuscule tracée à main posée. Cette minuscule ἃ pu 
être l'embryon de la caroline; mais il restait à lui don- 
ner la régularité et le caractère artistique ou calligra- 
phique. Et ce fut là l’œuvre que certains scribes accom- 
plirent de propos délibéré, en s'inspirant « des plus an- 
« ciens modèles de la semi-onciale et d’une sorte d’on- 
« ciale courante et couchée, employées pour la copie et 
« l'annotation des livres ? » aux vie et vire siècles. Si on 
se reporte à la figure 3947, on verra un bel exemple 


2 Chroust, Monumenta palæographica, livr. XIV, pl. 1; 
Fr. Steflens, op. cit., pl. 33, n. 1.— : L. Delisle, École 
calligraphique, p. 49. — * Chroust, op. cit., livr. XVII, pl.3 
et 4; M. Prou, Manuel, p. 174. — ‘L. Delisle, Cabinet 
des manuscrits, pl. xx, n. 1-2; Fr. Steffens, op. cit., pl. 35. 
— # Album paléographique, publié par la Société de l'École 
des chartes, pl. 17.—* A. Chroust, op. cit., livr. XI, pl. 4. 


ÉCRITURE 


2046 


d'écriture semi-onciale du vre siècle avec des notes mar- 
ginales en lettres onciales couchées se rapprochant de 
la cursive. On pourra encore rapprocher utilement 
deux pages de la bible d’Alcuin, conservée à Bamberg, 
l’une en semi-onciale, l’autre en minuscule ὅ. » 

Parmi les monuments les plus anciens et les plus 
instructifs pour l’histoire de la minuscule caroline, 
il faut citer : 

Ἵ: Évangéliaire de Godescalc (Bibl. nat., nouv. acq. 
lat. 1993), écrit en 781 par ordre de Charlemagne et de 
sa femme Hildegarde (cf. Diclionn., t. 111, col. 707- 
709), ainsi qu’en témoigne ce distique : 


Hoc opus eximium Franchorum scribere Carlus, 
Rex pius, egregia Hildgarda cum conjuge, jussit. 


Onciale sur parchemin pourpré, poésie du scribe à la 
fin du volume, en minuscule #. 

2. Psautier et litanies (École de médecine de Mont- 
pellier, n. 409); les litanies sont de l'intervalle écoulé 
entre 783 et 795, le psautier est un peu plus ancien. 

3. Psautier écrit par Dagulf (Bibl. impér. de Vienne, 
ms. lat. 1861), offert par Charlemagne au pape Hadrien, 
avant l’année 795 “ (cf. Diclionn., t. 111, col. 704). 

4. Manuscrit conservé dans la bibliothèque de Saint- 
Pierre de Salisbury, écrit entre les années 785 et 7987. 

5. Annales de 794 à 803, qui paraissent avoir été 
écrites à Lorsch, à diverses reprises, pendant ces années 
mêmes ὅ. 

6. Collection conciliaire et liste pontificale qui se 
termine à Hadrien; on y a ajouté le nom de Léon III 
(795-816). Une note chronologique paraît indiquer 
que ce livre a été écrit en 796 9. Voici la transcription 
de la deuxième colonne du fol. 21 (fig. 3967) : 
$xLr. Anastasius, natione Romanus, ex pa- 
tre Maximo, sedit annos III, dies X. Hic 
constituit quotienscumque evangelia 
recitantur, sacerdotes non sederent. 

Hic fecit ordinationes II, prb. V, diac. V, eps. 

per loca XI. Sesepultus est ad Urso Pila!lo », 

F Κι. mai. Cessavit episcopalus dies XXI. 

Innocentius, natione Abbanensis, ex 

patre Innocentio, sed. ann. X VI, m. I. 

dies XXI. Hic constituil sabbatum je- 

junium celebrari. ideo quia sabb1tum 

Dominus insepulero positus est et discipuli 

jejunaverunt. Hic fecit ordinationes 111] per 
[decembrem, 

prb XXX, αἴας XII, eps per loca LI111. Se- 

pultus est ad Ursu Pilalo V Κὶ. julii. Ces- 

savit episcopatus dies XXI. $ XL. 

Zosimus, natione Grecus, ex patre 

Apromio, sedit ann. 1, mens. 11, dies XI. Hic 

constituit ut diac leva tecta habe- 

rent de palleis linostimis per parrochias 

et ut cera benedicatur. Hic fecit ordinationem 

1 per mensemdecembri, prb. X, diac. III, eps per lo- 

ca VIII. Sepullus est juxta corpus bea- 

ti Laurenti via Tiburtina, VII kl. januarii 

Cessavil episcopalus dies XI. 


$ XLII. 


« Ce fac-similé nous permet de dégager les carac- 
tères de la minuscule caroline. Il y ἃ généralement un 
espace blanc entre les mots. Ce n’est pas encore une 
règle constante dans les manuscrits de la fin du vire 
siècle et du commencement du 1x° siècle. Cependant, 
au 1x° siècle, les mots, dans les manuscrits en minus- 


τ Th. von Sickel, Monumenta graphica, fase. VI, pl. 6. 
_# A, Chroust, op. cit., livr. XI, pl. 5. — * L. Delisle, Le 
Cabinet des manuscrits, t. 111, p. 242, pl. χχι, n. 4; Liber 
pontificalis, édit. L. Duchesne, t. 1, p. XLIX, pl. 1; M. Prou, 
Manuel, 3° édit., 1910, p. 177, Album, pl. vu, n. 1. — * Sic, 
il faut lire : sepultus est ad Ursum Pileatum. C'était le titre 
d'une enseigne, probablement. 


2047 


cule, sont généralement séparés; ils sont, au contraire, 
confondus dans les titres en capitale et en onciale; 
dans les manuscrits tout entiers en onciale, il y a seu- 
lement tendance à les distinguer. Un caractère de la 
minuscule caroline est le renflement des hastes des 
lettres ὁ, d, h, l, à la partie supérieure; en d’autres 
termes, les hastes ont la forme d’une massue: ce carac- 
tère n’est pas fortement marqué dans le manuscrit 
lat. 1451. Deux sortes d’a ont été employées dans la 
minuscule caroline; l’a dérivé de l’a oncial et l’a ouvert 
par le haut à la façon d’un u composé de deux jam- 
bages renflés à la partie inférieure, et dont le sommet 
se recourbe à droite. Dans d’autres manuscrits, cet a 
ouvert par le haut ressemble à un ce accolé à un à. Τα 
ouyert à sa partie supérieure a persisté, surtout dans 
les chartes, jusqu’à la fin du χα siècle. Mais, dans les 
livres, l'a dérivé de l'écriture onciale est plus commu- 
nément employé aux 1X° et xe siècles. Quant aux abré- 
viations, elles sont peu nombreuses pendant la période 
caroline. Dans le manuscrit lalin 1451, on remarque 
l’abréviation de la lettre πὶ à la fin des mots; mais la 
terminaison us est écrite entièrement. Les abréviations 
par contraction ne portent que sur des mots de la 
langue ecclésiastique, presbyleros, episcopos, qui, dans 
les manuscrits liturgiques les plus anciens, sont déjà 
abrégés. Les quelques abréviations par suspension : 
sed pour sedit, ordin pour ordinaliones,sont faciles à 
résoudre. Enfin, pour οἷ, on trouve la ligature de la 
minuscule mérovingienne qui persistera isolée, comme 
aussi dans le corps et à la fin des mots, jusqu'aux der- 
nières années du ΧΙ siècle !. » 

7. Bède, De ratione temporum (bibl. de l'université 
de Wurzbourg), écrit vers l’an 800 dans le nord de la 
France 5. 

8. Bible, écrite à Saint-Martin de Tours (bibl. royale 
de Bamberg, À. 1. 5); écrite sur l’ordre d’Alcuin, avant 
804 par conséquent. Elle contient de l’onciale, de la 
semi-onciale et de la minuscule 3. 

9. Collection Dionysio-Hadriana (Bibl. nat., lal. 
11710), daté de la 37° année du règne de Charlemagne, 
soit 804-805 4. 

10. Commentaire de saint Jérôme sur Jérémie (Bibl. 
nat., lat. 17371), copié à Saint-Denis, sur l'ordre de 
l'abbé Fardulfus, entre 793 et 806. 

11. Bible écrite sur l’ordre de Rado, abbé de Saint- 
Vaast d'Arras, de 790 à 808 5. 

12. Manuscrit copié à Tours (chapitre de Cologne, 
n° ΟΥ̓] à la demande de l’archevêque de Cologne Hil- 
debald, qui siégea de 794 à 819; copié peut-être sous 
la direction d’Alcuin, par conséquent avant 8045. 

13. et 14. Bibles de Théodulfe, évêque à Orléans 
(Bibl. nat., lat. 9380, et trésor de la cathédrale du Puy), 
qui occupa ce siège de 788 à 821 7. 

15. Vies des Pères (Bibl. royale de Bruxelles, 827(- 
S218), commencé au cours d'une expédition militaire, 
poursuivi et achevé à l’abbaye de Saint-Florian, près 
Linz, dans la Haute-Autriche δ, en 819. 

16. Commentaire de Bède sur les Épîtres. Paraît être 
le plus ancien exemple connu d’un livre daté par l’an- 
née de l’Incarnation : Anno DCGCX VIII ab incarna- 
lione Domini nostri Jhesu Christi; pascha V Καὶ, april. 
luna in pascha X VII®. 


ἘΜ, Prou, Manuel, 1910, p. 178-179. — ? A. Chroust, 
Monumenta palæographica, livr. V, pl.5.— ?Jbid., livr, XII, 
pl. 2 à 5. —4N, de Wailly, Éléments de paléographie, pl. v, 


n. 1; L. Delisle, Le Cabinet des manuscrits, pl. XxX11, ἢ. 1-2. - 
# A. Chroust, op. cit, livr. XI, pl. 6-7. —* Arndt-Tangl, 
Schrifttafeln, p. 29, fac-similés, pl. 44-47. — * L. Delisle, Les 
Bibles de Théodulje, dans Bibliothèque de l'École des chartes, 
1879, t. xL, p. 5-47; Cabinet des mss,pl. ΧΧῚ, n. 3; Album 
paléographique, pl. 18. " The new Palæographical Society, 
pl. 31; Edm. M. Thompson, op. cit., p. 407, fac-similé πὶ, 153. 
* Fac-similé exécuté pour l’enseignement de l'École des 


ÉCRITURE 


2048 


17. Raban Maur, De instilulione clericorum (Bibl. 
nat., lat. 2440), daté de l’an 819 1°. 

18. Traités théologiques et canoniques (Bibl. royale 
de Munich, lat. 14468), écrit en 821 par ordre de Batu- 
rich, évêque de Ratisbonne, et jadis à l’abbaye de 
Saint-Emmeran, bon spécimen de minuscule en Ger- 
manie au 1x° siècle πὶ 

19. Commentaire de saint Augustin sur la ττὸ épître 
de saint Jean (Bibl. roy. de Munich, 74437), écrit en 
823, sur l’ordre du même Baturich 2. 

20. Bible de Saint-Germain-des-Priés (Bibl. nat. 
lat. 11504-11505), écrit en 822, suivant ce qu'on lit au 
fol. 11 vo: Anno regnante dcmno Hludouuicus VIII ὅς 

21. Capitulaires de Charlemagne (Saint-Gall, ms. 
733), écrit en 825 4. 

22. Évangéliaire en onciales d’or (Bibl. nat., lat. 
8850), offert par Louis le Débonnaire et sa femme Ju- 
dith à l’abbaye de Saint-Médard de Soissons, en 827 5. 

Nous ne revenons pas sur les manuscrits de Charles 
le Chauve, écrits au 1x° siècle (voir Diclionn., t. 117, 
col. 825-866) et nous étudierons avec l'enluminure cer- 
tains monuments paléographiques tels que l'évangéliaire 
de Saint-Vaast, moins importants pour l'histoire de 
l'écriture que pour celle de la décoration, lettres ornées, 
entrelacs, stylisation d’une habileté rare et d’une grâce 
charmante parfois, mais toujours d’une surabondante 
richesse. 

XV. BIBLIOGRAPHIE. — Nous renvoyons à la biblio- 
graphie donnée à la fin de la notice CHARTES, dans 
Dictionn., t. 111, col. 985 sq. Dans la liste qui va suivre 
nous ne pouvons prétendre faire plus qu'un classement 
sommaire. Il existe une multitude d'ouvrages conte- 
nant une ou plusieurs reproductions d'un manuscrit, 
d'un diplôme, d’un papyrus, etc., leur dispersion sous 
forme de volumes, de plaquettes, d’articles de Revues 
ne permet pas de songer à entreprendre un inventaire 
de ces publications fragmentaires dont un recensement 
total permettrait parfois de faciliter singulièrement 
l’histoire de tel ou tel monument paléographique. La 
présente bibliographie est divisée en deux parties : 
1° Manuels el traités; 29 Recueils de fac-similés. 

I. MANUELS ET TRAITÉS. — 1. Paléographie grecque. 
— a. Manuels et trailés généraux. — B. de Montfaucon, 
Palæographia græca, in-fol., Paris, 1708, — W. Wat- 
tenbach, Anleitung zur griechischen Palæographie, in- 
80, Leipzig, 1895, 3e édition. — V. Gardthausen, Grie- 
chische Palæographie, in-8°, Leipzig, 1911, 2e édition. 
— ὃ. Papyrus grees.— C. Hæberlin, GriechischePapyri, 
dans Centralblatt für Bibliothekswesen, Leipzig, 1897. 
— Egypt Exploration Fund, Græco-Roman Egypt, par 
F. G. Kenyon, dans Archæological reports, in-49, Lon- 
don, 1892 sq. — Archiv für Papyrusforschung, édit. U. 
Wilcken, in-8°, Leipzig, 1901 sq. — Seymour de Ricci, 
Bulletin papyrologique, dans Revue des Études grecques, 
in-8°, Paris, 1901 sq. — P. Jouguet, Chronique des pa- 
pyrus, dans Revue des Études anciennes, in-8°, Bor- 
deaux, 1903 sq. — Τὶ G. Kenvon, The palæography of 
Greek papyri, in-8°, Oxford, 1899. — L. Mitteis et U. 
Wilcken, Grundzüge und Chrestomathie der Papyrus- 
kunde, in-8v, Leipzig, 1912. 

2. Paléographie latine. — J. Mabillon, De re diploma- 
tica libri VI, in-fol,, Paris, 1681; Supplementum. in- 


chartes, héliogr. 361. — 7° M. Prou, Manuel, 1910, p. 181, 
Album, pl. vu, n.2.—% Palwographical Society, tx, pl. 122; 
Edm. M. Thompson, op. cit, p. 408, fac-similé n. 154, — 
2 Palæographical Society, t. x, pl. 123; Edm. M. Thompson, 
op. cit., p. 409, fac-similé n. 155. — # L. Delisle, Cabinet 
des manuscrits, ἵν 111, p. 247, pl. χχιν, n. 1-4; F, Steftens, 
op. cil., pl. 44; Prou, Recueil de fac-similés, 1904, pl, vr. — 
τ Palæwographical Society, t. 1, pl. 209; Edm. M. Thompson, 
op. cit., p. 40, fac-similé n. 156. — 16 F, Steflens, op. οἷ ον 
pl. 44; Fac-similés de manuscripls… exposés dans la galerie 
Mazarine, pl. XXV. 


CL 


2049 


fol., 1704; 2e édit., in-fol., Paris, 1709: 35 édit., Naples, 
2 vol. in-fol., 1789. Le chapitre x1 du livre Ier (édit. 
1681, p. 45-53) est consacré à la classification des écri- 
tures; le livre V (édit. 1681, p. 343-460) consiste en un 
recueil de fac-similés accompagnés de transcriptions. 
—- [Dom Tassin et dom Toustain], Nouveau trailé de 
diplomatique. par deux religieux bénédictins, 6 vol. 
in-4°, Paris, 1750-1765. Cet ouvrage n’est pas une pure 
et simple adaptation du précédent; sur nombre de 
points il le complète et, dans quelques cas très rares, 
il le corrige; ces deux traités sont inséparables. — 


- T. Madox, Formulare Anglicanum, avec A disser- 


tation concerning ancient charters and instruments, in- 
fol., London, 1702. — G. Hickes, Linguarum seplen- 
trionalium thesaurus, in-fol., Oxonii, 1703-1705. — 
FE. S. Maflei, Istoria diplomatica, con raccolta de’ docu- 
menti in papiro, in-4°, Mantua, 1727. — G. Bessel, 
Chronicon Gotwicense (De diplomatibus imperatorum 
ac regum Germaniæ), in-fol., Tegernsee, 1732. — C. 
Rodriguez, Bibliotheca universal de la polygraphia 
española, in-fol., Madrid, 1738. — D. E. Baringius, 
Clavis diplomaltica, Specimina velerum scripturarum 
tradens, in-4°, Hanoveræ, 1754. — E. de Terreros y 
Pando, Paleografia española, in-4°, Madrid, 1758. — 
J. C. Gatterer, Elementa artis diplomaticæ universalis, 
in-4°, Gôttingen, 1765. — Batthen2y, L'’archiviste 
françois ou méthode sûre pour apprendre à arranger les 
archives et déchiffrer les anciennes écritures, in-4°, Paris, 
1775, 2° édition. — A. Fumagalli, Delle istituzioni 
diplomatiche, 2 vol. in-4°, Milano, 1802. — G. Marini, 
1 papiri diplomatici, in-fol., Roma, 1805. U. F 
Kopp, Palæographia critica, in-4°, Mannheimii, 1817- 
1829, 4 vol. — C. T. G. Schônemann, Versuch eines 
vollständigen Systems der allyameinen, besondersälteren, 
Diplomatik, 2 vol. in-8°, Leipzig, 1818. — N. de Wailly, 


Éléments de paléographie, 2 vol. in-4°, Paris, 1838. — 


A. Chassant, Paléographie des chartes et manuscrits, in- 
12, Évreux, 1839; 2e édit., Paris, 1885. — M. Quantin, 
Diclionnaire raisonné de diplomatique chrélienne, con- 
tenant les notions nécessaires pour l'intelligence des an- 
ciens manuscrits, avec un grand nombre de fac-similés, 
in-4°, Paris, 1846, vol. Χύν de la 1r° Encyclopédie 
de Migne. — Die Buchschriften des Mittelilters mit 
besonderer Berücksichtigung der deutschen- und zwar 
vom sechsten Jahrhundert bis zur Erfinlung der Buch- 
druckerkunst historisch-technisch begründet von einem 
Mitgliede der k. k. Hof. und Staatsdruckerei zu Wien, 
ia-8°, Wien, 1852. — Th. von Sickel, Lehre von den 
Urkunden der esten Karolinger, dans Acta regum et 
imperatorum Karolinorum, in-8°, Vindobonæ, 1867. — 
L. Delisle, Alb. Rülliet et H. Bordier, Études paléogra- 
phiques et historiques sur des papyrus du VI: siècle, en 
partie inédits, renfermant des homélies de saint Avit et 
des écrits de Saint Augustin, in-4°, Genève, 1866; 
le même, A Gaston Boissier. Deux lettres de Nicolas 
Le Fèvre au Père Sirmond, in-8°, Paris, 1903; L. 
Fraube et L. Delisle, Un feuillet retrouvé du recueil écrit 
sur papyrus de lettres el de sermons de saint Augustin, 
dans Bibliothèque de l École des chartes, 1903, t. LxIV, 
Ῥ. 454-480: Le Cabinel des manuscrits de la Bibliothèque 
impériale, 3 Vol. in-4°, Paris, 1868-1881 ; atlas in-4° de 
50 pl. lithogr. et 1 pl. en chromolithogr.; Authentiques 
de reliques de l'époque mérovingienne découvertes à 
Vergy, dans Mélanges d'archéologie et d'histoire, 1884, 
ἴ, τν, p. 3, pl. 1; Bibles de Théodulfe, dans Bibliothèque 
de L'École des chartes, 1879, τ. x1, p. 5-47; Note sur 
trois manuscrits à date certaine, dans même revue, 
ἴ, ΧΧΙΧ, p. 217-218; Mélanges de paléographie et de 
bibliographie, in-8°, Paris, 1880 et atlas; Notice sur un 
manuscrit mérovingien contenant des fragments d’Eugyp- 
pius, appartenant à M. Jules Desnoyers, in-4°, Paris, 
1875; Note sur l'origine des i pointés, dans Bibliothèque 
de l'École des chartes, 1852, p. 563-564; De l'emploi 


ÉCRITURE 


2050 


du signe abrévialif 9 à la fin des mots, dans même revue, 
1906, τ. Lxvir, p. 591-592; Calalogue des manuscrits 
des fonds Libri et Barrois, in-8°, Paris, 1888; Les vols de 
Libri au séminaire d’ Autun, dans Bibl de l'École des 
chartes, t. LIX, p. 383; Nolice sur un manuscrit méro- 
vingien de la bibliothèque d’ Épinal, in-fol., Paris, 1878; 
Notice sur un manuscrit mérovingien de la Bibliothèque 
royale de Belgique, n° 9850-9852, dans Notices et 
extraits des manuscrits, t. ΧΧΧΙ, 1.6 partie, p. 33-47; 
Notice sur un manuscrit de l'abbaye de Luxeuil, dans 
même recueil, t. ΧΧΧΙ, 2° partie, p. 150-164; Notice sur 
un manuscrit de l'Église de Lyon du temps de Charle- 
magne, dans même recueil, t. ΧΧχν, 2° partie, p. 831- 
842; 1. Desnoyers et L. Delisle, Monogramme d'un 
prêtre artiste, dans Comptes rendus des séances de l'A- 
cad. des inscr., 1886, p. 376-381; L. Delisle, Des monu- 
ments paléographiques concernant l'usage de prier pour 
les morts, dans Bibl. de l'École des chartes, 1846, t. ν απ, 
p. 360-411; Rouleaux des morts du IX° au XV® siècle, 
in-8°, Paris, 1866; Nofe sur le manuscril de Prudence, 
dans Bibl. de l’École des cartes, 1867, t.xxXVInt, p. 297- 
303; Mémoires sur d'anciens sacramenlaires, dans 
Mémoires de l’Académie des tascripf., 1886, t. XXX11, 
1re partie, p. 57-423, avec Album, in-folio: Mémoire sur 
l'école calligraphique de Tours au 1X° siècle, dans même 
recueil, t. ΧΧΧΙΙ, {re partie, p. 29-56; L’évangéliaire 
de Saint-Vaast d'Arras et la calligraphie franco-saxonne 
du 1x siècle, in-fol., Paris, 1888. (Malgré leurs mil- 
lésimes variés, nous avons groupé ces écrits de L. De- 
lisle; nous reprenons la série chronologique.) — A. Glo- 
ria, Compendio delle lezioni teorico-pratiche di paleogra- 
fia e diplomatica, in-8°, Padua, 1870, avec atlas. — 
C. Paoli, Programma scolastico di paleografia latina e di 
diplomatica, in-8°, Padua, 1870, atlas. — C. Lupi, 
Manuale di paleografia della carte, in-8°, Firenze, 1875. 
— J. Ficker, Beiträge zur Urkundenlehre, 2 vol. in-8°, 
Inspruck, 1877-1878. — C. Paoli, Programma di 
paleografia latina e di diplomatica. X. Paleografia latina. 
II. Materie scrittorie e librarie. 111. Diplomatica, in-8°, 
Firenze, 1883; 2e édit., 1888-1898: 3° édit., 1901. 
Lecoy de La Marche, Les manuscrits el la miniature, 
in-8°, Paris, 1884, — Ed. M. Thompson, article Palæo- 
graphy, dans The encyclopædia britannica, t. ἈΝΤΙ 
(1885), p. 143-165; trad. ital. : Paieografia greca e latina, 
par G. Fumagalli, in-12, Milano, 1890; 2e édit., 1899. — 
W. Wattenbach, Anleitung zur lateinischen Palæo- 
graphie, in-4°, Leipzig, 1886, 4° édit. — J. Carini, 
Sommario di paleografia, in-8°, Roma, 1888. — H. 
Breslau, Handbuch der Urkunden lehre für Deutschland 
und Italien, in-8°, Leipzig, 1889, t. x, p. 904, ch. xvm. 
— ΝΥ. Arndt, Schriftkunde. Lateinische Schrijt, dans 
Grundriss der germanischen Philologie, in-8°, Strass- 
burg, 1891, t. τ, p. 251-265; 2e édit, 1897, t. 1, 
p. 263-282; trad. franc. par E. Bacha, La paléographie 
latine, in-8°, Liége, 1891. — A. Molinier, Les manu- 
scrils et les miniatures, in-8°, Paris, 1892. — F. Blass, 
Palæographie, Buchwesen und Handschriftenkunde, in- 
8°, München, 1892, p. 296-355. A. Giry, Manuel de 
diplomatique, in-8°, Paris, 1894. — Ed. M. Thompson, 
Handbook of greek and latin palæography, in-8°, London, 
1893; 3e édit., 1906. — E. H. J. Reusens, Eléments de 
paléographie, in-8°, Louvain, 1897-1899, — M. Ihm, 
Lateinische papyri (avec bibliographie), dans Central- 
blatt für Bibliothekswesen, Leipzig, 1899. — L. Traube, 
Vorlesungen und Abhandlungen, édité par Fr. Boll, 
in-8°, Munchen, 1909, t. 1; Zur Palæographie und Hand- 
schriftenkunde. édité par P. Lehmann, t. 1, Geschichte 
und Grundlagen der Palæographie und Handschriften- 
kunde, p. 1-127; n. Lehre und Geschichte der Abkürzun- 
gen, p. 129-156; m. Die lateinischen Handschriften in 
alter Capitalis und in Uncialis, p. 157-263. — M. Prou, 
Manuel de paléographie latine et française, 3° édit., 
in-8°, Paris, 1910, Album in-4° de 24 planches. — 


2051 


Ed. M. Thompson, An introduction lo greek and latin 
palæography, in-8°, Oxford, 1912. 

11. RECUEILSDE FAC-SIMILÉS. — Nous consacrerons 
une bibliographie spéciale aux Ostraka et aux Papyrus 
(voir ces mots): de même à la Tachygraphie (voir ce 
mot). — W. Arndt, Schrifltajeln zur Erlernung der 
lateinische Palæographie, in-4°, Berlin, 1874, 6 pages 
et 60 planches lithographiées; 2e édit., in-4°, Berlin, 
1887-1888, 20 p. et 64 pl. en photolithogr.; 3° édit., 
revue par M. Tangl, in-4°, Berlin, 1897-1898, v-34 p. 
et 70 pl. en photolithogr. et phototypie; 4° édit., Ber- 
lin, 1903-1906, in-4°, vr-45 p. et pages 35-64, avec 
107 pl. — A. de Bastard, voir ce mot, Dictionn., t. 11, 
col. 614; cf. L. Delisle, L'œuvre paléographique de 
M. le comte de Bastard, dans Bibl. de L École des chartes, 
1882, t. xzur, p. 498-523; le même, Les collections de 
Bastard d'Estang à la Bibliothèque nationale, Ὁ. 257- 
270; Ludovic, earl of Crawford, Bibliotheca Lindesiana, 
Upon the fac-simile paintings and publications of the 
comte de Bastard d'Estang, in-8°, London, 1886; A. de 
Bastard, Peintures mystiques tirées d’un livre des Évan- 
giles, écrit pour Charlemagne et donné par Louis. le 
Débonnaire à l’abbaye de Saint-Médard de Soissons, 
Paris, 1878; cf. L. Delisle, Les collections, p.271; A. de 
Bastard, Peintures, ornements, écritures οἱ lettres ini- 
tiales de la Bible de Charles le Chauve conservée à Paris, 
in-fol., Paris, 1883, τν p. et 30 pl. lithogr.; cf. L. De- 
lisle, op. cit, p. 271-272; Peintures d'anciens sacra- 
mendaires ou missels de l’abbaye de Saint-Denys, in-fol., 
2 vol. de 9 et 6 pl. lithogr. (d’après les mss lat. 2290 et 
9436); L. Delisle, op. cit, p. 272. — R. Beer, Kaiserl. 
Künigl. Hof-Bibliothek. Monumenta palæographica 
Vindobonensia. Denkmäler der Schreibkunst cus der 
Handschriftensammlung des Habsburg-Lothringischen 
Erzhauses, gr. in-4°, Leipzig, 1910, 68 p. et 26 pl. en 
phototypie. Lieferung 1 : Hilarii Pictaviensis de Tri- 
nilate (cod. 2160) et Psautier de Charlemagne (cod. 
1861). — ἘΠ. Beissel, Miniatures choisies de la Biblio- 
thèque du Vatican. Documents pour une histoire de la 
miniature, in-4°, Freiburg im Br., 1893, vir-59 pag. et 
30 pl. en phototypie. — Edw. A. Bcnd, Facsimiles of 
ancient charters in the British Museum, 4 vol. in-fol., 
London, 1873-1878, 1x p., 17 feuillets, 17 pl.; 40 et 39 
feuillets et pl.; 14 p., 48 feuill. et pl. en phototypie, et 
34 pages. En tête de la 45 partie se trouve la liste chro- 
nologique des chartes (572-1065) et, à la fin, une table 
générale des noms de lieux et de personnes. — Edw. A. 
Bond, Ed. M. Thompson et G. F. Warner, The palæo- 
graphical Society. Facsimiles of manuscripts and in- 
scriplions, 5 vol. in-fol., London, 1873-1894, 465 pl. en 
phototypie. Les exemplaires classés méthodiquement 
sont ainsi constitués : 105 série. I. Inscriptions et ma- 
nuscrits grecs. II. Inscriptions et manuscrits latins. 
ΠῚ. Manuscrits latins et en langues modernes. L. De- 
lisle a donné une table méthodique des trois premiers 
volumes (1873-1883) dans Bibl. de l'École des chartes, 
1884, τ. xLV, p. 537-549; G. F. Warner a dressé des 
tables sous le titre : Palæographical Society indices to 
facsimiles of manuscripts and inscriptions. Series 1 
and 1]. 1874-1894, in-8°, London, 1901. — G. Bonelli, 
Codice paleografico lombardo. Riproduzione in eliolipia 
e trascrizione diplomalica di tutti à documenti anteriori 
al 1000 esistenti in Lombardia, in-fol, Milano, 1908, 
vi p.-23 pl. en phototypie avec texte. — A. E. Burn, 
Fac-similes of the creeds from early manuscripts, edited 
by A. E. Bury, with palæographical notes by L. Traube, 
in-4°, London, 1909, vurr-57 p. et 24 pl. en phototypie 
— P, Carpentier, Alphabetum Tironianum, seu nolas 
Tironis explicandi methodus, in-fol., Lutetiæ Parisio- 
rum, 1747, xu1-108 p., 8 et 43 pl. gravées (geproduction 
de partie du ms. lat. 2718). —F. Carta, C. Cipol'a et 
C. Frati, Monumenta palæographica sacra. Atlante 
paleografico-arlislico compilalo sui manoscrilti esposti 


ÉCRITURE 


2052 


in Torino alla mostra d'arte sacra nel MDCCCXCVIII 
e pubblicalo, in-tol., Torino, 1899, viu-73 p. et 120 pl. 
en phototypie. —Champollion-Figeac, Chartes et manu- 
scrits sur papyrus (voir Dictionn.,t.117. au mot CHARTES, 
col 995). — Champollion-Figeac, Paléographie des 
classiques latins, d’après les plus beaux manuscrits de La 
Bibliothèque royale de Paris. Recueil de fac-similé fidèle- 
ment exécutés sur les originaux et accompagnés de no- 
tices historiques et descriptives par M. A. Champollion, 
avec une introduction par M. Ch.-F., in-4°, Paris, 1839, 
XVI-107 p. et 12 pl. en chromolithogr. — E. Chatelain, 
Paléographie des classiques latins, 2 vol. in-fol., Paris, 
1884-1900, vi-34 et 32 p., avec 210 pl. en héliogr; 
Uncialis scriptura codicum latinorum novis exemplis 
illustrata, in-fol., Lutetiæ Parisiorum, 1901, ναι p. et 
100 pl. en phototypie. L’Explanatio tabularum, Pari- 
siis, 1901, est imprimée in-8°, 182 p. Les mss repro- 
duits datent du v® au vurre siècle. —— A. Chroust. Mo- 
numenta palæographica. Denkmäler der Schreibkunst, 
des Miltelalters. I. Schrifttafeln in lateinischer und 
deutscher Sprache, gr. in-fol., München, 1899-1906, 
24 livraisons en 3 vol. comptant 240 pl., avec texte, en 
phototypie. Une seconde série est publiée depuis 1909, 
chaquelivraison contient 10 planches avectexte.—C. Ci- 
polla, Collezione paleografica Bobbiese,t.r. Codici Bobbiesi 
della Biblioteca nazionale universitaria di Torino, con 
illustrazioni, 2 vol. in-fol., Milano, 1907, 197 p., 90 pl. 
en phototypie. — G. Cozza-Luzzi, Pergamene purpuree 
Vaticane di Evangeliario a caratteri di oro e di argento, 
in-fol., Rome, 1887, 15 p. et 1 pl. en chromolithogr. — 
P. Fr. de’ Cavalieri et J. Lietzmann, Specimina codi- 
cum græcorum Vaticanorum, ïin-4°, Bonnæ, 1910, 
XVI p.,50 pl. en phototypie.— L. Delisle, Le Cabinet des 
mss, planches d’écritures anciennes, in-4°, Paris, 1881, 
ΧΙΝ p. et 51 pl. en lithogr.; cf. t. 111, p. 197-318; Mél. 
de paléogr. et de bibliogr., Atlas in-fol., Paris, 1880, 7 pl. 
en héliogravure; Les vols de Libri au séminaire d’ Autun, 
in-40, Paris, 1896, 16 p. et 8 pl. en phototypie; Mém. sur 
l'école calligraphique de Tours, in-4°, Paris, 1885, 32 ἢ. 
et 5 pl. en héliogr.; Notice sur un ms. de Luxeuil, in-49, 
Paris, 1884, 16 p. et 4 pl. ; en héliogr.; Nolice sur un ms. 
de Lyon renfermant une ancienne version latine inédile 
de trois livres du Pentateuque, in-fol., Paris. 1879, 4 p., 
2 pl. en héliogr.; tirage à part de la Bibl. de l'Éc. des ch. 
1878, t. ΧΧΧΙΧ, p. 421-431; Évang. de Saint-Vaast, 
in-4°, Paris, 1888, 18 p. et 6 pl. en héliogr. et photo- 
typie; Notice sur un ms. d'Eugyppius, in-49, Paris, 
1875, 15 p. et 6 pl. avec texte, en héliogr; Nolice sur 
un ms. d'Épinal, in-4°, Paris, 1878, 27 p. et 3 pl. en 
héliogr.; Notice sur un ms. mérov. de Bruxelles, in-4°, 
Paris, 1881, 15 p. et 4 pl. en héliogr.; Mém. sur αἰ απο. 
sacram., in-4°, Paris, 1886, et atlas de 7 p. et 10 pi. en 
héliogr.; Choix de documents géographiques conservés à 
la Bibliothèque nationale, in-plano, Paris, 1883, 1v p., 
20 pl. en héliogr. (Nous avons donné les titres complets 
dans la 1re partie de cette bibliographie.) --- H. De- 
nifle, Specimina palæographica ex Vaticani labularii 
romanorum ponlificum registris selecla el photographica 
arte ad unguem expressa, in-fol., Romæ, 1888, 58 p. et 
60 pl. en phototypie. J.-B. De Rossi, La Bibbia 
offerta da Ceolfrido abbate al sepolcro di S. Pietro, codice 
antichissimo tra in superstili delle biblioteche della Sede 
apostolica, in-fol., Roma, 1887, 22 p. et 1 pl. en photo- 
typie; Piante iconografiche e prospetliche di Roma ante- 
riori al secolo XVI raccolle e dichiarale, in-plano, 
Roma, 1897, titre et 12 pl. lithogr. — ἃ, Desjardins, 
Ministère de l'Intérieur. Musée des Archives départe- 
mentales, recueil de fac-similés héliographiques de docu- 
ments tirés des archives des préfectures, mairies el hos- 
pices, in-fol., Paris, 1878, Lx1-489 p., 41]. gr. in-folio de 
1v-4 p. et 60 pl. en héliogr. (documents du vrie au 
xvune siècle). — École des chartes, Recueil de fac- 
similés de chartes et manuscrits à l'usage de l'École des 


το σῷ mar 


2053 


chartes, 8 vol. gr. in-fol., Paris, 1837-1910. Recueil 
factice, divisé en deux séries : 1° Ancienne série (1837- 
1910). Fac-similés lithographiques (n°® 1 à 759); reliés 
en 5 volumes : 1. 16-236; 11. 237-351; 111. 352-509; 1v. 
510-651; v. 652-794. 29 Nouvelle série (1872-1910). 
Fac-similés héliographiques (n°® 1 à 420), reliés en 
3 volumes : 1. 1-116 bis; τι. 117-307; 117. 308-431. Les 
185 premiers numéros de cette seconde série héliogra- 
phique ont été publiés sous le titre de Recueil de fac- 
similés à l'usage de l'École des chartes en 4 fascicules, 
de 1880 à 1887, sous la direction de J. Quicherat et 
P. Meyer, avec des notices de A. Giry (1v et 44 p. in- 
fol.) La publication de ces notices a été continuée 
par les soins de M. P. Meyer pour les n°5 341-421 (7 bro- 
chures, tirées à 50 ex. pour distribution privée, impri- 
mées de 1891 à 1091, in-8°). Une note manuscrite 
résumée des n°5 1-759 des fac-similés de l’ancienne 
série lithographiée forme un volume petit in-40, joint 
à la collection. — École des chartes, Album paléogra- 
phique, ou recueil de documents importants relatifs à 
l'histoire el à la lillérature nationales, reproduits en 
héliogravure d’après les originaux des bibliothèques et 
des archives de la France, avec des notices explicalives 
par la Société de l'École des chartes, gr. in-fol., Paris, 
1887, 11 p., 50 feuilles de texte et 50 pl.en héliogravure. 
— P, Ewald et G. Loewe, Exempla scripturæ Visigo- 
thicæ XL tabulis expressa, in-fol., Heidelbergæ, 1883, 
van-80 p., 40 pl. en phototypie. — V. Federici, Esempi 
di cor:iva antlica dal secolo 1 dell’era moderna al IV, 
raccolli ed illustrati, in-8°, Roma [1906], 19 p., 36 pl.en 
phototypie. —J. T. Gilbert, Fac-similes of national ma- 
nuscripis of Ireland, selected and edited under the direc- 
tion of the right hon. Edw. Sullivan, master of the Rolls 
in Ireland, 4 parties en 5 vol. gr. in-fol., Dublin, 1874- 
1884, χχιν p. et 45 pl. en zincogravure; LVIIt p. et 
pl. 46-91 avec appendice 1 à 4; xxv p. et 77 pl. avec 
appendice 1 à 10; zxxxv1 p., pl. 1 à 40, avec appendice 
1 à 20; zxxxvir à exvu p. et pl. 41 à 100, avec appen- 
dice 21 à 29. On trouve un Index général à la fin du 
t. τν ὃ. — H. N. Humphreys, The illuminated books 
a the middle ages; an account of the development and 
progress of the α΄ of illuminalion, as a distinct branch 
of piclorial ornamentation, from the ΤΥ ἢ lo the XVII!R 
centuries illustraled by a series of examples, in-fol., Lon- 
don, 1849, 20 p. et 41 pl. en chromolithographie. — 
H. Hyvernat, Album de paléographie copte, pour servir 
à l'introduction paléographique des actes des martyrs de 
L'Égypte, in-fol., Paris et Rome, 1888, 19 p. et 57 pl.en 
phototypie. — M. Ihm, Palæographia latina. Exempla 
codicum latinorum phototypice expressa scholarum 


* maxime in usum, in-fol., Lipsiæ, 1909, 18 pl. en photo- 


typie et 1 fasc. in-8° de 16 p. de texte. — πὶ G. Kenyon, 
Fac similes of Biblical manuscripts in the British Mu- 
seum, in-fol., London, 1900, vir p., 25 pl., avec texte en 
phototypie; Greek paipyri in the British Museum, 
3 vol. in-4°, London, 1892-1904, avec trois atlas de 
fac-similés, gr. in-fol. de 150, 123 et 100 pl. en photo- 
typie. — U. Fr. Kopp. Planches gravées [diplômes caro- 
lingiens de la Palæographia critica], gr. in-tol., 7 pl. 
gravées. — Ph. Lauer et Samaran: voir Diclionn., 
t. ur, au mot CHARTES, col. 995.— Letronne : voir Dic- 
dionn., t.ur, au mot CHARTES, col. 995.— W,.M. Lindsay, 
Early Irish minuscule script, in-8°, Oxford, 1901, 74 p., 
12 pl. en phototypie. — G. Marini, Papiri diplomatici 
raccolli ed illustrati, in-fol., Roma, 1805, xxx11-383 p. et 
22 pl. gravées. — E. Monaci, Archivio paleografico 
üaliano, diretto da E. M. Roma, 1882-1911, in-fol., 
37 fascicules, t. 1-11 complets, les t. αν à 1x en cours, 
contenant 518 pl. en phototypie; Facsimili di an'ichi 
manoscrilli per uso delle scuole di filologia neolatina, 
in-fol., Roma, 1881-1892, vis p. et 102 pl. en phototy- 
pie; Esempi di scrittura latina del secolo 1 dell’ era mo- 
derna al XVIII, in-8°, Roma [1906], 8 p., 50 pl. en pho- 


ÉCRITURE 


2054 


totypie. A. Muñoz, 1 codici greci miniali delle minori 
biblioteche di Roma, in-8°, Firenze, 1905, 101 p., 20 pL 
en similigravure. — Muñoz y Rivero, Chreslomathia 
palæographica. Scripluræ Hispanæ veleris specimina, 
in-12, Matriti, 5. d., titre et cxc pl. en zincogravure. — 
C. Nigra, Reliquie Celliche. I. Il manoscritto irlandese 
di 5. Gallo, in-4°, Torino, 1872, 55 p. et 4 pl. lithogr. — 
H. Omont, Fac-similés des plus anciens manuscrits 
grecs, en onciale eten minuscule, de la Bibliothèque natio- 
παῖε du 1175 au XII siècle, in-fol., Paris, 1892, 18 p. et 
52 pl. en phototypie; Fac-similés des miniatures des 
plus anciens mss grecs de la Bibl. nat. du ΚΠ" au XI? sié- 
cle, in-fol., Paris, 1902, vrr-44 p. et 75 pl. en phototypie; 
Très anciens manuscrits grecs bibliques el classiques de 
la Bibl. nat. présentés à S. M. Nicolas 11, in-fol., Paris, 
1896, 20 pl., avec texte en phototypie; Fac-similés de 
manuscrits grecs, latins et français, du V-: au XIVe siècle, 
exposés dans la galerie Mazarine, in-8°, Paris [1901], 
4 Ὁ. et 40 pl. en phototypie.—J. von Pflugk-Harttung, 
Specimina selecta charlarum pontificum romanorum, 
gr. in-fol., Stuttgart, 1885-1887, 2 p. et 124 pl. litho- 
graphiées. — O. Piscicelli Tæ gi, Paleografia artistica 
di Monte Cassino, in-4°, Monte Cassino, 1876-1882, 
7 p.,18 p., etc., 137 pl. en chromolithogr. — M. Prou, 
Manuel, 3° édit., 1910. Album, 24 pl. en phototypie. — 
F. H. Robinson, Cellic illuminative art in the Gospel 
books of Durrow, Lindisfarn’ and Kells, gr. in-4°, Du- 
blin, 1908, xxx p., 51 pl. en phototypie avec texte en 
regard. — Sabas, Specimina palæographica codicum 
græcorum et slavonicorum bibliothecæ Mosquensis Syno- 
dalis, sæc. VI-XVIII, in-4°, Moskva, 46 p. et 60 pl. 
lithographiées. — ΝΥ. B. Sanders, Facsimiles of Anglo- 
Saxonmanuscripts, 3vol.gr.in-fol., Southampton, 1878- 
1884, vint p., 25 pl; xx p., 53 pl.; XX p., 47 pl. en pho- 
tozincogravure, t. 1. Années 742-1049; t. 11. Années 
681-1068; t. 111, Années 697-1161. — G. Schmitz, 
S. Chrodegangi, Metensis episcopi (742-766) regula 
canonicorum, aus dem Leidener codex Vossianus lati- 
nus 94, in-4°, Hannover, 1889, vi-26 p., 17 pl. en pho- 
totypie. — Th. Sickel, Monumenta graphica medii ævi 
ex archivis et bibliothecis imperii Austriaci collecta, 
1 vol. de texte, Vindobonæ, 1858-1882, virt-1v-184 p., 
atlas gr. in-fol., 200 pl. en photographie et photogra- 
vure; Kaiserurkunden in Abbildungen, Berlin 1881- 
1591, 1 vol. in-4°, virr-546 p.. 2 vol. atlas gr. in-fol. 
oblong, 295 pl. en phototypie; Diplomi imperiali e 
reali delle cancellarie d'Italia, in-fol., Roma, 1892, 
15 pl. en phototypie. — Silvestre, Paléographie univer- 
selle. Collection de fac-similés d'écritures de tous les 
peuples et de tous les temps tirés des plus authentiques 
documents de l’art graphique, chartes el manuscrits, 
existant dans les archives et les bibliothèques de France, 
d'Italie, d'Allemagne et d'Angleterre, publiés d'après 
les modèles écrits, dessinés el peints sur les lieux mêmes 
par M. Silvestre οἱ accompagnés d'explications histo- 
riques par MM. Champollion-Figeac εἰ Aimé Cham- 
pollion fils, 4 vol. in-fol., Paris, 1841, 296 pl. en litho- 
graphie. — A. Stærck, Les manuscrits lalins du V®° au 
X1I1I® siècle conservés à la Bibl. impér. de Saint-Péters- 
bourg. Descriptions, textes inédits, reproductions aulo- 
typiques, 2 vol. in-49, Saint-Pétersbourg, 1910, Xx17- 
320 p., 40 pl. en similigravure, Xx1X p., 100 pl. en simili- 
gravure. — J. Strzygowski: voir Dictionn., au mot 
CHRONOGRAPUHE, t. 111, CO. 1559. — Paléographie latine. 
125 fac-similés en phototypie accompagnés de transcrip- 
tions et d'explications avec un exposé systématique de 
l'histoire de l'écriture latine par Fr. Steffens, édit. 
franç. par R. Coulon, part. 1. Jusqu'à l’époque de 
Charlemagne. — J. Tardif, Archives de l'empire. Fac- 
similés de chartes et diplômes : cf. Diclionn., t. x, 
col. 995. — Ed. M. Thompson, Catalogue of ancient 
manuscr. in the British Museum. Part, 1. Greek; 
Part. II. Latin, 2 vol. gr. in-fol., London, 1881-1884, v- 


2055 


25 p., 20 pl., vi-89 p., 61 pl. en phototypie; cf. L. De- 
lisle, dans Bibl. École des ch., 1885, t. XLVI. p. 315-329; 
The new palæographical Society. Facsimiles of anciert 
manuscripts and inscriptions, gr. in-fol., London, 1908- 
1911, 225 pl. en phototypie. — J. Tikkanen, D'e 
Genesismosaiken von 5. Marco in Venedig und ifr 
Verhältniss zu den Miniaturen der Cottonbibel, in-4°, 
Helsingfors, 1889, 153 p., 16 pl. lithographiées. — J. O. 
Westwood, Les manuscrits anglo-saxons et irlandais, 
fac-similés de miniatures et ornements du VII® au 
χα’ siècle, in-fol., Paris, 1868, x1x-155 p., 54 pl. en chro- 
molithographie. — C. Zangemeister et G. Wattenbach, 


ÉCRITURE — ÉCURIE 


2056 


+ Σόεδως χαὶ E4600 ya Ἰωάνου Misdsov ἔχτισαν τὸ 
στάδλον περίχλινον ἰνο(ιχτιῶνος) γ΄, ἔτου(ς) φξή. + 

Le mot στάδλον, stabulum, est souvent employé 
par les auteurs byzantins, περίχλινον doit avoir le 
même sens que z:g:zlivrs, qui se dit d'un toit ayant 
de la pente de tous les côtés, en opposition à un toit 
plat, ou incliné d’un côté seulement. Il s'agirait done 
ici d’une écurie d’une forme particulière. La date est 
calculée d’après l’ère de la ville, car le chiftre de l’in- 
diction montre qu'il ne peut être question de l’ère de 
Bostra. 

A Moudjeleia, Syrie centrale, une habitation 


du 


MIE 
AU TELE 


3968. — Écurie à Deir Séta. 
D'après Vogüé, Syrie centrale, pl. 100, n. 2. 


Exempla codicum latinorum lilleris majusculis scriplo- 
rum, in-fol, Heidelbergæ, 1876-1879, virr-12-8 Ὁ... 
62 pl. en phototypie. 
H. LECLERCO. 
ÉCUREUIL. Voir Dictionn., t. in, col.59, fig. 2409. 


ÉCURIE. Quelques syriennes nous 
montrent l’aménagement d'écuries. Par exemple à 
Kokanaya 1 et à Deir Séta *. L'écurie est disposée au 
rez-de-chaussée de la maison d'habitation ou bien 
dans un bâtiment séparé. Les auges sont ménagées 
entre les piliers; des trous percés dans l’angle des 
piliers servaient à attacher les animaux; une petite 
niche creusée au-dessus de la grossière figure d’un 
chandelier était destinée à recevoir une lampe (rv® siè- 
cle) (fig. 3968). 

A Eaccea (Schaqqa) en Batanée, dans une cour, 
inscription en lettres grossières * : 


maisons 


1 M. de Vogüé, Syrie centrale, Architecture civile et reli- 
gieuse du 1°' au VI/®siècle,in-fol., Paris, 865, pl.98, fig. 1 et 2. 
— ? Jbid., pl. 100, — ? Le Bas et Waddington, Inscriplions 


ive-ve siècle est pourvue d’une écurie * La partie- 
inférieure ἃ été taillée dans le roc vif, et les pierres 
extraites du sol par ce travail d’évidement ont servi 
à construire la partie supérieure des murs, l'arc cen- 
tra] et les dalles qu'il supportait. Les mangeoires sont 
creusées dans le roc; des anneaux évidés dans la pierre 
servaient à attacher les longes des chevaux (fig. 3969). 

On ne confondait pas la destination de l'écurie, 
ἱπποστάσιον, equile, avec l'étable, σταθμός, stabu- 
lum, qui s’entendait, à l'époque classique, de toute 
enceinte où l’on enferme les animaux, tandis que le 
premier terme est réservé au local spécialement des- 
tiné aux chevaux. Vitruve fait encore cette distinction 
lorsqu'il trace le plan d'une exploitation rurale. Jus- 
qu’à la fin du n° siècle de notre ère, les lois romaines 
interdisant l'usage des chevaux et des voitures dans 
les villes, les attelages ne servaient guère qu'aux trans- 
ports de matériaux et le nombre des écuries, dans 


grecques et latines recueillies en Grèce et en Asie Mineure, 
1870, t. ur a, p. 508, n. 2161. — * De Vogüé, op. cit., pl. 34,. 
p. 83; Dictionn. des antiq. gr. εἰ rom., t. τι, p. 745, fig. 2711. 


2057 


l'intérieur des cités, était peu considérable. On a 
“cependant reconnu l'existence d’écuries à Pompéi, 
dans la maison de Pansa et dans la maison de Popidius 
Secundus. Celle-ci comprend quatre stalles séparées 
les unes des autres par des cloisons en maçonnerie; 
au-dessus s'étend une soupente, qui devait servir de 
grenier à foin. L’écurie est précédée d’une cour, qui 
communique immédiatement avec la rue par une 
porte cochère. La porte est flanquée des deux côtés 
par les chambre. des valets d’écurie. 

Les écuries étaient parfois attenantes aux maisons 
riches, mais les commerçants, qui se contentaient d’un 
âne ou d’un cheval, quelquefois deux, reléguaient 
l'animal dans quelque logement bien exigu. Dans une 


ÉCURIE — ÉDESSE 


2058 


pona palialur; slabularius, ul permiltal jumenta apud 
eum slabulari 1. Il y avait à côté de l'écurie un cabaret 
et aussi quelques chambres pouvant servir en cas de 
nécessité; en un mot, le s{abulum, c'est par excellence 
l’auberge des rouliers, l’os{eria, qu’on rencontre au 
bord des grandés routes à l’entrée des villes ©, » 
Nous ne parlons pas des écuries de la poste, géné- 
ralement vastes et qui, dans les stations importantes, 
comptaient environ une quarantaine de chevaux; les 
écuries des cirques, les écuries de course. En étudiant 
le domaine rural (voir ce mot, Diction., t.1v, col. 1289) 
nous avons parlé de ces haras figurés sur des mosai- 
ques africaines. Celui de Pompeianus nous montre des 
édifices considérables ὃ. Une mosaïque d’Hadrumète 


ns 


3969. — Écurie à Moudjeleia. 
΄ D'après Vogüé, Syrie centrale, pl. 34, n. 1. 


boulangerie de Pompéi, on voit une écurie contiguë 
à la pièce qui contient le four et les meules ; une man- 
geoire en pierre est encore apparente contrela muraille. 
Les aubergistes, hôteliers, loueurs de voitures relé- 
guaient de préférence leurs écuries aux abords des 
portes de villes. Il était d'usage alors de distinguer 
entre la caupona, qui ne logeait que les piétons, et le 
Slabulum, qui recevait les cavaliers. « Il est probable 
que les clients du stabulum se contentaient souvent 
d'y remiser leurs bêtes et leurs voitures, les jours de 
marché, comme on le fait encore dans toutes les petites 
villes; eux-mêmes n’y couchaient pas; le soir venu, 
ayant terminé leurs affaires, ils reprenaient avec leurs 
bêtes le chemin de la campagne. Ulpien nous dit que : 
Caupou(mercedem accipit) ut vialores manere in cau- 


bUlpien,au Digeste, 1. IV, tit. 1x,lex5.—?G.Lafage, dans 
Dict. des antiq. gr. et rom., t. 1v, ἡ. 1448-1449. — * Poulle, 
Mosaïque des bains de Pompeianus, dans Bull. de la Soc. 
arch. de Constantine, 1580, pl. mr, et Ch. Tissot, La province 


DICT. D'ARCH. CHRÉT, 


nous laisse voir des chevaux, des juments, des pou- 
lains dans un paysage où se dressent une tour de garde 
et une écurie “. 

H. LECLERCQ. 

1. ÉDESSE. I. Organisation politique. II. To- 
pographie. III. Églises. IV. Monastères. V. Historique. 
VI. Chronologie. VII. Abgar V. VIII. Abgar VIII. 
IX. Abgar IX. X. Abgar X. XI. Vestiges du paga- 
nisme. XII. Vestiges du judaïsme. XIII. Les légendes 
édesséniennes : 1° Addaï; 20 Abgar; 3° Thomas; 
4° bénédiction d’Édesse; 5° portrait de Jésus: 6° in- 
vention de la croix; 7° lettre à Tibère. XIV. Les 
légendes judéo-chrétiennes. XV. L'Église d'Édesse : 
origines. XVI. 1vesiècle. XVII. vesiècle. XVIII. École 
d’Édesse. XIX. vre siècle. XX. vire siècle. XXI. Monu- 


romaine d'Afrique, t. 1, p. 361, pl. 1; Dictionn. des antig. gr. 
etrom.,t.n, p.792, fig. 2750.—4R. de La Blanchère, Mosaïque 
d’'Hadrumète, dans Collections du musée Alaout, 1890, [τὸ sé- 
rie, p. 21; Dictionn. des antiq. gr. et rom., t. τα, fig. 2751. 


IV. — 65 


2059 


ments. XXII. Épigraphie. XXIIIL. Légende d'Alexis. 
XXIV. Bibliographie. 

I. ORGANISATION POLITIQUE. — Le royaume d’Édesse 
rayonna sur la Syrie et la Mésopotamie par son génie 
religieux et littéraire plus que par sa puissance mi- 
litaire. Il est difficile d’assigner ses limites à l’époque 
des rois. Entre l'Euphrate à l’ouest et les monts 
d'Arménie au nord, le royaume s’étendit au sud jus- 
qu’au désert !; à l’est, il était borné par Nisibe. La 
configuration du territoire d'Édesse ne varia pas 
pendant les premiers siècles de l'occupation romaine. 
Au dire de Pline l'Ancien, le Tigre formait la limite 
orientale des Arabes Oræi ?, ce qui était vrai de son 
temps. Les Arabes Oræi, dit le même auteur *, étaient 
séparés à l’ouest par l'Euphrate dans un espace de 
trois schènes et possédaient les villes d'Édesse et de 
Carrhes. Voir Dictionn., t. τι, col. 2189. La ville de 
Carrhes ou Harran était en effet englobée dans le 
territoire d'Édesse, mais jouissait de l’autonomie ‘ ; 
il en était de même pour Singar, à l’est, dont le prince 
Ma‘nou s’enfuit devant Trajan, afin de n’avoir pas 
à se soumettre. 

Pendant l’occupation romaine, la Mésopotamie fut 
divisée en deux provinces : au nord-est, la Mésopo- 
tamie proprement dite, avec Amid pour capitale; 
au sud-ouest, l’Osrhoëne, ayant Édesse pour ville 
principale. La situation d’Édesse nous apparaît comme 
assez avantageusement protégée contre les invasions 
des Sassanides. Amid, au nord; Tella et Nisibe, à 
l’est ὃ; Callinice et Harran, au sud; toutes ces villes 
ayant un gouverneur et un évêque, mais demeurant 
indépendantes d’Édesse..La province d’Osrhoène est 
de création romaine; quant au nom lui-même, il ne 
sera jamais familier aux auteurs syriaques et n’appa- 
raîtra d’ailleurs qu'après le 1ve siècle de notre ère. 
La conquête arabe laissera subsister l’organisation 
politique créée par les Romains en Mésopotamie. 

II. TopoGrAPH1E. — A l’est et au sud, Édesse tirait 
d’abondantes ressources d’une campagne fertilisée 
par de nombreux cours d’eau. A l’intérieur de la ville, 
du côté de la citadelle, se voyait l'étang, alimenté 
par les eaux souterraines du plateau environnant la 
ville au sud-ouest. Cet étang avait valu à Édesse le 
surnom de « ville aux belles eaux», Callirhoëé5; ses 
eaux étaient sacrées, ses poissons n’ont pas cessé de 
l’être aux yeux des musulmans de nos jours. Consacré 
probablement à la déesse Athargatis, il ne pouvait 
être complètement sécularisé ; il devint donc, dans la 
littérature judéo-chrétienne, l’Étang d'Abraham, 
Birket Ibrahim, nom sous lequel il est désigné au- 
jourd’hui. Un ruisseau porte son trop-plein au fleuve 
du Daiçan; il est nommé la Source d'Abraham, 
‘Aïn al Khalil. 3 

Sur cet étang se dressait le palais d'été des rois, 
entouré des propriétés des nobles de la ville. Sur le 
côté nord, se trouvait l’église Ancienne, tout près de 
la mosquée actuelle de Khalil Errahman”’. Sur le 
côté sud de la voie qui longe l'étang, on remarque une 
maison privée avec une tour; c’est là que la tradition 
place la célèbre école des Perses, convertie plus tard 
en une basilique sous le vocable de Marie Mère de 
Dieu *. 


! La Chronique d'Édesse mentionne la construction de 
Callinice ou Léontopolis (Rakka), par Léon, en 449, et dit 
que cette ville faisait partie de l’Osrhoëne. Cf. Assémani, 
Bibliotheca orientalis, t. x, p. 405. — " Hist. nat., 1. VI, c.1x, 
n. 1.—?* Jbid., 1. V, c. xx, ἢ. 2. — * Gutschmidt, Untersu- 
chungen über die Geschichte des Künigreichs Osrhoene, dans 
Mémoires de l’ Acad. de Saint-Pétersbourg, 1887, p. 24. — 
: Après la chute de Nisibe, Dara remplit ce rôle à l’égard 
d'Édesse. — δ Pline, Hist. nat., 1. V, ©. xx1, n. 1 : Arabia 
supra dicta habet oppida Edessam, quæ quondam Antiochia 
dicebatur, Callirhoen a fonte nominalam. — 1 Cf. Badger, 


ÉDESSE 


2060 


Au sud du Birkel Ibrahim, se trouve un étang de 
moindre dimension, nommé Aïn Zilka, la Source de 
Zelikha, femme de Putiphar ; il jette son trop-plein 
dans le Daiçan par un ruisseau parallèle à celui de 
l'Ain al Khalil. 

D’après la Chronique d’Édesse*, la ville comptait 
vingt-cinq cours d’eau, qui se jetaient tous dans le 
Daïçan, sorte de fleuve collecteur traversant la ville 
du nord-ouest au sud-est, ensuite coulant perpendi- 
culairement vers le sud jusqu'au poin._ où il confondait 
ses eaux avec celle du Goulâb 35. Daiçan, en grec 
ὁ σχιρτύς, veut dire « sauteur », allusion aux brusques 
variations dont ce fleuve était coutumier. C'était 
plutôt, à vrai dire, un torrent presque desséché en été, 
redoutable en hiver au point d’inonder la plaine et de 
renverser l'enceinte fortifiée de la ville. Les inonda- 
tions désastreuses survenues en 201, 403, 413 et 525, 
décidèrent Justinien à détourner le cours du Daïiçan, 
qui contourna Édesse au nord. C’est la direction qu'il 
suit encore aujourd’hui et on accède à la ville de ce 
côté par trois ponts 11, 

Vers la fin du 1ve siècle, l’abbesse Etheria visita 
l'Orient et passa à Édesse, à propos de laquelle nous 
lisons dans son récit : Nam ipsa civilas aliam aquam 
penitus non habel nunc, nisi eam quæ de palalio exit, 
quæ est ac si fluvius ingens argenteus *. Rubens Duval 
induit de ce nunc que le voyage d’'Etheria aura eu 
lieu après le règne de Justinien et le détournement 
du lit du Daiçan #. Cette induction est inacceptable 
pour un ensemble de raisons historiques et liturgiques 
dont l’exposition ne peut se faire ici, mais qui impo- 
sent la date vers la fin du 1v° siècle à la Peregrinatio 
Etheriæ. La pèlerine espagnole visitait Édesse très 
peu de temps avant la fête de Pâques, par conséquent 
au mois de mars ou au mois d'avril ; à cette saison, 
le Daiçan n’était déjà plus qu’un ruisseau à peu près 
tari. D’ailleurs, elle a cru ce qu’on lui a conté, toute 
disposée à en croire bien d’autres, non seulement le 
portrait du roi Abgar et la lettre du Christ, mais encore 
la légende d’après laquelle les Perses assiégeaient la 
ville et, ne pouvant forcer les remparts, cherchèrent 
à la réduire en la privant d’eau. Voici l’historiette, 
telle que l’abbesse la tenait de l’évêque: ef {une retulil 
michi de ipsa aqua sic sanclus episcopus dicens : Quodam 
tempore, posteaquam scripserat Aggarus rex ad Domi- 
num el Dominus rescripserat Aggaro per Ananiam 
cursorem 13, sicul scriptum est in ipsa epistola : trans- 
aclo ergo aliquanto lempore superveniunt Persæ el 
girant civitatem islam. Sed statim Aggarus epistolam 
Domini ferens ad porlam cum omni exercilu suo publice 
oravit. Et post dixit : Domine Jesu, Lu promiseras nobis, 
ne aliquis hostium ingrederetur civilatem islam, el 
ecce nunc Persæ inpugnant nos : quod cum dixissel, 
lenens manibus levalis epislolam ipsam aperlam rex, 
ad subilo lantæ tenebræ faclæ sunt, foras civilalem 
lamen ante oculos Persarum, cum jam prope plicarent 
civitali, ila ut usque terlium miliarium de civilate 
essent : sed ila mox tenebris turbati sunt, ut vix castra 
ponerenl et pergirarent in miliario tertio totam civilatem. 
Ila autem turbati sunt Persæ, ut nunquam viderent 
postea, qua parle in civitate ingrederentur, sed custodi- 
rent civitalem per giro clusam hostibus in miliario tamen 


The Nestorians, t. 1, p. 341; Sachau, Reise in Syrien und 
Mesopotamien, p. 196. — # Cf. Sachau, op. cil., p. 198. — 
“ Chronicon Edessenum, dans Assémani, Bibliotheca orien- 
talis, t. 1, p. 392. — 19 Le Gouläb passe à Carrhes et se 
jette dans le Balitch. — ἢ Badger, The Nestorians, t. 1, 
p. 341. Le Daiçan porte aujourd’hui le nom de Cara Koyoun. 
11 Jtinera Hierosolymitana, édit. Geyer, Vindobonæ, 1898, 
p. 62. — 1% Rubens Duval, Histoire polilique, religieuse et 
littéraire d'Édesse jusqu'à la première croisade, dans Journal 
asiatique, 1891, 8° série, t. xvirr, p. 94-95.,— M Voir Dic- 
tionn., t, 1, col. 87, au mot ABGan. 


+ 


- κὰν. 


ci 


2061 


dertio, quam lamen cuslodierunt mensibus aliquolt. 
Postmodum autem, cum viderent se nullo modo posse 
ingredi in civilatem, voluerunt sili eos occidere, qui in 
civilale erant. Nam monticulum istum, quem vides, filia, 
super civilale hac, in illo lempore ipse huic civilali aquam 
ministrabat. Tunc videntes hoc Persæ averterunt ipsam 
“aquam a civilale et fecerunt ei decursum contra ipso 
loco, ubi ipsi castra posila habebant. In ea ergo die et 
in ea ποῖα, qua averterant Persæ aquam, slalim hii 
fontes, quos vides in eo loco, jusso Dei a semel eruperunt; 
ex ea die hi fontes usque in hodie permanent hic gralia 
Dei. Illa autem aqua, quam Persæ averlerant, ila siccata 
est in ea hora, ul nec ipsi haberent vel una die quod 
biberent, qui obsedebant civilatem, sicut lamen el usque 
in hodie apparel; nam poslea nunquam nec qualis- 
cumque humor ibi apparuil usque in hodie. Ac sic 
jubente Deo, qui hoc promiserat fulurum, necesse fuit 
cos statim reverli ad sua, id est in Persida*. Voilà les 
touristes bien renseignés et cet évêque eût mérité de 
«devenir le patron des guides de musées, comme il est 
leur modèle. Naturellement, son témoignage est 
démenti de la façon la plus catégorique non seule- 
ment par le récit, que la chronique d’Édesse nous ἃ 
conservé, de l’inondation de 201, mais par Procope, 
qui, dans son livre De ædificiis ?, s'exprime ainsi : 
« Édesse est traversée par un fleuve peu important, 
nommé zr70: (sauteur), qui porte au milieu de 
la ville ses eaux rassemblées de divers endroits #. Sor- 
tant de la ville #, il continue sa marche, après avoir 
pourvu aux besoins de celle-ci. A son entrée et à sa 
sortie, un passage ἃ été ménagé dans la muraille par 
les anciens habitants. Un jour, ce fleuve, gonflé par 
des pluies tombées en abondance, monta à une grande 
hauteur et menaça de détruire la ville. Renversant le 
premier rempart et ensuite le mur d'enceinte, il inonda 
la ville presque tout entière et causa des pertes irré- 
médiables. Il jeta à terre d’un seul coup les plus beaux 
édifices et fit périr le tiers des habitants. L'empereur 
Justinien, non seulement s’empressa de reconstruire 
les monuments endommagés, parmi lesquels étaient 
l'église des chrétiens et le bâtiment appelé Antiphore, 
mais il travailla avec une grande sollicitude à ce que 
ce malheur ne se renouvelât plus 5. Il sut, par un 
art habile, imprimer au fleuve un autre cours devant 
le rempart. A droite du fleuve, le pays était plat et 
de niveau; mais à gauche, une montagne à pic ne 
pérmettait pas au courant de dévier ni de prendre 
une direction autre que celle qu'il suivait; de toute 
nécessité, il devait passer par la ville. A droite, en 
effet, il ne rencontrait aucun obstacle qui l'empêchät 
de se porter directement sur la ville. Justinien coupa 
la montagne dans toute son épaisseur et fit, à la 
gauche du fleuve, un passage au moyen d’un fossé 
creusé et taillé dans le roc. Sur la droite, il éleva un 
mur très haut, formé de blocs énormes, de sorte que, 
si le fleuve coulait d’une manière normale et ordi- 
naire, la ville ne fût pas privée de l'utilité qu'elle en 
retirait; et que, si accidentellement il s'élevait au- 
dessus de son niveau et débordait, la ville reçût encore 
son contingent ordinaire, l'excédent étant déversé 
dans le canal de Justinien. Ce canal, qui avait triomphé 
de la nature par un art admirable et une science au- 
dessus de tout éloge, contournait le mur derrière 
lhippodrome. A l'intérieur, le fleuve fut contraint 


à Jtinera Hierosolymitana, p. 62-63. — ? Procope, De 
ædificiis, édit. Dindorf, dans la collection byzantine de 

nn, t. 1, p. 228. La Chronique de Josué le Stylite men- 
ionne à l’année 493 des fêtes célébrées le long des bords 
du Daïçan, dans la ville, — * Rubens Duval, op. cil., p. 95. 
== 4 Bayer, Historia Osrhoena et Edessena, Saint-Péters- 
bourg, 1784, p. 248, a mal expliqué ce passage de Procope 
οἵ l’a rendu inintelligible; il corrige à Lort ἐξιών en δεξιός. 
- © Cependant la Chronique de Denis de Tellmahré, dans 


ÉDESSE 


2062 


de couler dans son lit, sans en pouvoir sortir, au 
moyen de parapets élevés de chaque côté. De cette 
manière, la ville conserva les avantages que lui pro- 
curait le fleuve et elle fut débarrassée de la crainte 
des inondations. » Procope ajoute que Justinien fit 
surélever et consolider le mur de la citadelle, qui, 
dominé par la montagne sur la pente de laquelle il 
s’élevait, présentait à l’ennemi un point vulnérable 
et facile à attaquer. 

La forte situation topographique d'Édesse, qui 
passait pour imprenable, grâce à sa position et à ses 
remparts, donna naissance à sa valeur stratégique et, 
de celle-ci, sortit la légende d’une bénédiction parti- 
culière du Christ qui devait rendre vains les eflorts 
des plus puissants ennemis. 

La citadelle s'élève sur une montagne, à l'angle 
sud-ouest du rempart qui l'entoure; à l'intérieur de 
la citadelle, sur une grande place appelée Beilh-Tebhérà, 
le roi Abgar VIII se fit construire, après l’inondation 
de 201, un palais d'hiver à l'abri des crues du Daiçan. 
Ce fut encore sous la conduite de l'évèque qu’'Etheria 
visita le palais d’été et le palais d'hiver des Abgar. 
Sanctus episcopus ipsius civilatis, vir vere religiosus 
et monachus el confessor, suscipiens me libenter ail 
michi : Quoniam video le, filia, gratia religionis Lam 
magnum laborem tibi imposuisse, ul de extremis porro 
terris venires ad hæc loca, ilaque ergo, si libenter habes, 
quæcumque loca sunt hic grata ad videndum chrislianis, 
ostendimus tibi: lunc ergo gratlias agens Deo primum 
el sic ipsi rogavi plurimum, ut dignarelur facere, quod 
dicebat. Ilaque ergo duxil me primum ad palatium 
Aggari regis el ibi ostendil michi archiotepam ipsius 
ingens simillimam, ut ipsidicebant marmoream, tanti 
niloris, ac si de margarila esset, in cuius Aggari vullu 
parebat de contra vere fuisse hunc virum satis sapien- 
lem et honoratum. Tunc ail michi sanclus episcopus : 
Ecce rex Aggarus, qui antequam videret Dominum, cre- 
didit ei, quia esset vere filius Dei. Namerat εἰ juxla archio- 
lipasimiliter de lali marmore facta, quam dixit filius ip- 
sius esse Magni, similiter et ipsa habens aliquid gratiæ 
in vullu. Ilem perintravimus in interiori parle palatii, 
el ibi erant fontes piscibus pleni, quales ego adhuc 
nunquam vidi, id est tantæ magniludinis vel tam per- 
lustres aut tam boni saporis. Auprès du palais royal 
s’élevaient les hôtels des grands personnages, sur la 
place du marché supérieur, appelé Beith-Sakhräyé " 

Édesse renfermait les Porliques ou forum, auprès 
du Daiçan, l’Antiphore ou hôtel de ville*, restauré 
par Justinien après une inondation. En 497, Alexandre, 
gouverneur d’Édesse, fit construire une galerie cou- 
verte, περίπατος, auprès de la porte des Grottes, et 
des baïns publics, δημόσιον, auprès du Grenier d'abon- 
dance *. Il existait des bains d'été et des bains d'hiver, 
entourés tous deux d’une double colonnade. Un autre 
établissement de bains se trouvait au sud auprès de 
la Grande Porte #. Le théâtre 1! était situé près de la 
porte de ce nom. Un hôpital dans la ville et un hospice 
en dehors, près de la porte de Beith-Schemesch, étaient 
consacrés aux malades et aux vieillards ?°. Au nord 
de la ville, près du mur d'enceinte, s'élevait l'hippo- 
drome, qui, suivant Procope *, avait été construit 
par Abgar IX, à son retour de Rome, grâce à la libé- 
ralité de l'empereur . 

Les portes de la ville existent encore aujourd'hui, 


Assémani, Bibliotheca orientalis, €. 11, p. 107, rapporte 
encore une inondation du Daiçan à l’année 743.—* Jtinera 
Hierosolymitana, Ὁ. 62. — τ Cette dénomination aurait été 
donnée à cette place après la construetion de ces hôtels. 
— " Chronique de Josué le Stylite, édit, Wright, €. xxvr. 
— ? Jbid., c. ΧΧΙΧ. — 9 Ibid., €. XXX, XLIN. — 1 Jbid., 
C. XXX. — 1? Jbid., c. XL. — % De bello Persico, 1. II, 
Ο. Xi. — ἢ Gutschmidt, Untersuchungen über die Geschichte.… 
Osrhoene, p. 14. 


2063 


mais elles portent des noms différents de ceux d’au- 
trefois. Ces portes étaient : au nord, la porte de Beith- 
Schemesch: et la porte de Barlaha ; à l’ouest, la 
porte des kappé ou des Grottes, conduisant sans doute 
aux grottes creusées dans le roc pour la sépulture 
des morts ?; au sud-ouest, près de la citadelle, la 
porte de schd'e ou des Heures® ; au sud, la Grande 
porte “; et à l’est, près de la sortie du Daiçan, la 
porte du Théâtre :. 

Deux aqueducs, partant des villages de Tell-Zema 
et Maudad, au nord d’Édesse, amenaient dans la 
ville des eaux de source. Ces aqueducs furent res- 
taurés, en l’an 505, par le gouverneur Eulogius ὃ. 

III. Écuises. — Jusqu’en 201, lors de la grande 
inondation, les chrétiens d’Édesse ne possédaient 
qu’une seule église, située près du grand étang et 
connue depuis sous le nom d’Église ancienne. Détruite 
en 201, elle eut sans doute aussi à souffrir lors du 
retour du fléau en 303, car elle fut reconstruite de 
fond en comble, en 313, par Côna, évêque d’Édesse, 
et par son successeur Sad’. En 394, elle reçut les 
reliques de saint Thomas, l’apôtre ὃ; dès lors elle 
en prit parfois le vocable, mais plus souvent on conti- 
nua de la désigner sous le nom de l’Église. Etheria 
la visite dès son arrivée à Édesse et lui donne déjà le 
vocable de l’apôtre; elle la visite malheureusement 
avant d’avoir fait la connaissance de l’évêque, qui 
devait être sans doute en fonds de légendes sur ce 
monument : Pervenimus in nomine Christi Dei nostri 
Edessam. Ubi cum pervenissemus, slatim perreximus 
ad ecclesiam el ad martyrium sancli Thomæ. liaque 
ergo juxta consuetudinem faclis orationibus el celera, 
quæ consueludo erat fieri in locis sanctis, nec non eliam 
el aliquanta ipsius sancli Thomæ ibi legimus. Ecclesia 
aulem, ibi quæ est, ingens et valde pulchra el nova dis- 
positione, ut vere digna est esse domus Dei; et quoniam 
mulla erant, quæ ibi desiderabam videre, necesse me 
fuit ibi staliva triduana facere *. En 525, l'inondation 
renversa complètement cette église, que Justinien 
fit reconstruire avec luxe, en sorte qu’on en fit une 
des merveilles du monde 1". Sachau 15 estime que 
l’église reconstruite par Justinien se trouvait sur 
l'emplacement occupé actuellement par la Grande 
mosquée, Oulou-djami, à peu près au centre de la 
ville, à égale distance de la porte Bâb-Esserai, au 
nord, et de l'étang des poissons, au sud. Rubens Duval, 
au contraire, croit qu'il s’agit de l’Église ancienne, 
située tout près de l'étang et de la mosquée Khalil 
Errahman. Barhebræus nous apprend, dans sa 
Chronique ecclésiastique #, que Mohammed ibn Tahir, 
vers 825, construisit une mosquée dans le Tetrapylum, 
situé devant l’Église ancienne et qui était appelé au- 
trefois le Temple du sabbat ou la synagogue. L'Église 
ancienne fut encore renversée par un tremblement 
de terre le 3 avril 679, et une autre fois en 718 M, 

Etheria nous dit encore : Sic ergo vidi in eadem 
civilale martyria plurima nec non el sanclos monachos 
commanentes alios per martyria, alios longius de civitate 


1 Assémani, op. cil., t. 1, p. 257, 405. — Σ Cureton, 
Ancient Syriac documents, p. 83; Chron. de Josué, c. XXVM. 
— ? Barhebræus, Chron. Syr., p. 326. — * Chron. de Josué, 


€. XXXVI, XLIII, — 5 Chron. de Josué, €. XXVII. — δ Jbid., 
€. LXXXVI. — * Chronique d'Édesse, dans Assémani, op. 
cil., ἃ, τὶ, p. 394. — 9 Jbid., t. 1, p. 399; Barhebræus, Chron. 
eccles., t. 1, p. 66. — * Chronique de Josué, c. XXXI, XLI, 
XLIII, LXXXIX. — 10 J{inera Hierosolymilana, p. 61. — 


Ὁ Voir Maçoudi, Les prairies d'or, édit. Barbier de Meynard, 
1. 1, p. 331 ; Ibn al-Fakib, p.106, 134. — 15 Sachau, Reise 
in Syrien, p. 194. — 15 Barhebræus, Chronique ecclésiasti- 
que, édit. Abbeloos et Lamy, t. 1, p. 359. — " Chronique 
de Denis de Tellmahré, dans Assémani, op. cit, t. 11, p. 104, 
10.— ?# Jlinera Hierosolymitana, p. 61-62. — :° Cf. pour 
ces églises : Chronicon Edessenum, dans Assémani, op. cit., 
t. 1, p. 399-405 ; Lettre de Siméon de Beith-Arscham, dans 


ÉDESSE 2064 


in secrelioribus locis habentes monasteria ®. Voici, à 
défaut de toute précision de sa part, quelques indi- 
cations se rapportant aux églises et aux monastères. 
d'Edesse. 

Après l’Église ancienne furent construites les églises. 
suivantes : Saint-Daniel, consacrée ensuite à Domi- 
tius, par Vologèse, évêque, en 379 ; Saint-Barlähà,. 
consacrée par Diogène, évêque, en 409 ; Saint-Étienne, 
ancienne synagogue juive, consacrée par Rabboula, 
évêque, en 412; les Apôtres, auprès de la Grande 
porte, consacrée par Hibhas, évêque, en 435 ; Saint- 
Jean-Baptiste-et-Saint-Addée, consacrée par Nonnus, 
successeur de Hibhas; le martyrium des Saints-Côme- 
et-Damien, consacré par le même Nonnus, dans 
l'intérieur de l’hospice des pauvres malades, situé 
hors les murs, proche la porte de Beith-Schemesch; 
l’éclise de Mar Οὐπᾶ (ancien évêque d’Édesse) ; la 
Mère de Dieu, sur l'emplacement de l’école des Perses, 
après la destruction de cette école en 489 %, Cette 
dernière église doit être distinguée du Martyrium de la 
bienheureuse Marie, construit par l’évêque Pierre aw 
commencement du ve siècle 17. . 

Les églises hors les murs étaient : au nord, la cha- 
pelle des Saints-Cosme-et-Damien, déjà mentionnée; 
à l’est, Saint-Serge-et-Saint-Siméon'“; à l’ouest et au 
sud-ouest, sur la montagne, l’église des Confesseurs, 
construite en 346 par Abraham, évêque, et faisant 
face à la porte des Heures, près de la citadelle 15, et 
l’église ancienne des Moines *, 

IV. MoNAsTÈRESs. — Les roches à l’ouest avaient 
été, dès les temps anciens, creusées pour y ensevelir 
les morts. Au milieu des tombeaux s’élevaient les 
mausolées de la famille d’'Abgar, notamment celui 
d’Abschelama, fils d’Abgar #. C’est à cet endroit 
qu'avaient lieu les exécutions des criminels et des 
martyrs. Les anachorètes s’y étaient taillé de nom- 
breuses cellules et saint Éphrem s’y consacra à la vie 
ascétique. Cette montagne reçut l’épithète de sainte 
et se couvrit de monastères. On trouve mentionnés 
les couvents dont les noms suivent : des Moines orien- 


: taux, de Saint-Thomas, de Saint-David, de Saint- 


Jean, de Sainte-Barbe, de Saint-Cyriaque, de Phesilta, 
de Marie, mère de Dieu, des Tours, de Sévère, de 
Sassim, de Kouba, de Saint-Jacques *?. Les auteurs 
arabes mentionnent plus de trois cents couvents 
autour d’Édesse. 

V. HisroriQuE. — D’après Appien et Étienne de 
Byzance, la ville mésopotamienne emprunta son 
nom à l’ancienne capitale de la Macédoine, ? Eô:osa, 
probablement par suite du transport d’une colonie 
macédonienne dans la ville transeuphratésienne, au 
temps des Séleucides. Les Grecs désignèrent la ville 
sous le nom d’Édesse, mais les Syriens ne l’admirent 
pas *, ceux-ci s’en tinrent à l’ethnique Orrhäi, dont 
beaucoup plus tard, au rve siècle, les Grecs déduisirent 
le terme d’Osrhoène *. 

Suivant une tradition ancienne admise par Eusèbe, 
Édesse fut construite ou reconstruite et fortifiée par 


ibid., t. 1, p. 353 ; Chron. de Josué le slylile, ©. XXIX, XLIM, 
LX. — 2? Jbid., e. LXXVI. — 3 Chron. d'Édesse, dans Assé- 
mani, t. 1, p. 407; Chron. de Josué, ©. XXXI, LIX, LX, LXN. 
— το Chron. d'Édesse, t. 1, p. 395 ; Chron. de Josué. c. Lx, 
Lx ; Barhebræus, Chron. Syr., p. 326. — * Wright, Catal. 
of the Syr. ms., p. 768-769 ; Sachau, dans Zeitschrift d. deutsch. 
morgendl. Gesellschaft, t. XXXVI,p. 143.—?! Chron. d'Édesse, 
dans Bibl. orient., t. 1, p. 329; Cureton, Anc. Syr. doc., 
p. 326. — 33: Assémani, Bibl. orient., t. τι, p. 45, 67, 110, 
111,112, 339, 412, 437,561,562,607, 611,612; cf. p. 109 ὃ; 
Barhebræus, Chron. eccl., t. 11, p. 532; t. ui, p. 360; 
Sachau, loc. cit., p.152. — * En dehors des ouvrages traduits 
du grec, on le trouve dans saint Éphrem et dans les Actes 
de Scharbil, publiés par Cureton, Anc. Syr. doc., p. 41. 
— # Lorsque Constance divisa la Mésopotamie en Méso- 
potamie proprement dite et en Osrhoëne. 


-».«- re 


RE _ _ 21 


k' 


2065 


Séleucus Nicanor, en 304 avant Jésus-Christ. Depuis 
ce temps jusqu’à l’époque des rois, la ville semble 
m'avoir joué aucun rôle digne d’attention. A la fin du 
rer siècle de notre ère, arrive à Édesse une branche 
collatérale des Parthes d'Arménie, qui commence 
avec un Abgar, fils d’Izate, se continue par Pharna- 
taspat et finit par Ma‘nou, fils d’Izate. Cette branche 
sortait d’Izate, fils d'Hélène, la célèbre reine d’Abia- 
“ène, qui pratiquait la religion juive’. Moyse de 
Khorène, confondant les familles régnantes de 
l'Osrhoëène et de l’Abiadène, fait de cette reine la 
femme d’Abgar Oukhâma, et de ce roi un prince 
arménien. Grâce à cet artifice, ils peuvent exagérer 
considérablement l'ancienneté de l’Église arménienne 
αἴ en faire remonter les origines à ce roi soi-disant 
chrétien ἡ. 

VI. CHRONOLOGIE. — Les souverains d’Édesse 
ont été gratifiés de vocables variés : phylarques, 
toparques, dynastes, archontes, rois ὃ; nous nous 
en tenons à ce dernier titre. De ces rois, nous possédons 
une liste insérée dans la Chronique de Denis de 
Tellmahré, rédigée en 776 de notre ère; mais Denis 
a inséré les dates et les faits concernant chaque roi 
au milieu de notices diverses groupées sous une même 
année et puisées à des sources différentes. Il en résulte 
des erreurs regrettables. Les travaux d’Assémani, de 
Tullberg laissaient place à une revision ; celle-ci fut 
-entreprise et menée à bien par Gutschmidt # et revue 
avec avantage par Rubens Duval. Le premier roi 
d’Édesse est Aryon, de l’an 132 à 127 avant le Christ. 
Son quinzième successeur est Abgar V, surnommé 
Oukhâma, « le Noir », qui occupa le trône à deux re- 
prises. Abgar était fils de Ma ‘nou III; il régna d’abord 
dix années, de l’an 4 avant Jésus-Christ à l’an 7 après 
Jésus-Christ. La première date est confirmée par un 
synchronisme fourni par la version arménienne de 
la conversion de ce prince au christianisme. Cette 
version place l’envoi de la lettre d’Abgar à Jésus en 
l'an 340 des Séleucides, sous l’empereur Tibère et le 
roi Abgar, fils de Ma‘nou, la trente-deuxième année 
du règne de celui-ci, le 12 de Tischri I. Par conséquent, 
Abgar serait monté sur le trône en l’année 308 des 
Séleucides, c’est-à-dire l'an 4-3 avant l’èrechrétiennes. 

VII. AgGar V. — Après un intervalle de six an- 
nées, pendant lesquelles le trône d’Édesse est occupé 
par Ma‘nou IV, Abgar reprend le pouvoir, qu’il dé- 
tient de l’an 13 à l’an 50 après Jésus-Christ. C’est 
pendant cette deuxième période de son règne que 
se place l'incident célèbre de la correspondance entre 
Jésus et Abgar, suivie de la conversion du roi aussitôt 
après la mort du Sauveur. Nous sommes ici en plein 
domaine légendaire. En fait, les rois d'Édesse n’abju- 
rèrent le paganisme que près de deux siècles plus 
tard ; Abgar IX, le Grand, fut le premier roi chrétien 
d’Édesse ". 

La prétendue correspondance rendit Abgar célèbre 
dans tout l'Orient chrétien. Nous en avons déjà parlé 


en détail (voir Diclionn., t. 1, col. 87-97); il n’y a pas | 


lieu d'y revenir. 

VIII. AgGar VIII. — Ce prince régna trente-cinq 
ans, de l'an 179 à l’an 214 τ. La première partie de 
son règne ne manqua pas d'émotions. En 194, Abgar 
prit part au soulèvement de la Mésopotamie contre 


Ὁ Flavius Josèphe, Antiq., 1. XX, c. 11,2. —*2E, Renan, 
Marc-Aurèle et la fin du monde antique, p. 461, note 5. — 
2Ct. Ἐς Babelon, Mélanges de numismatique, t. 11, p.217. 
— 4 Untersuchungen über die Geschichte des Kænigreichs 
Osrhoene. — * Rubens Duval, op. cit, p. 133. — 5Η. 
“Gompertz, {at es jemals in Edessa christliche Künige 
gegeben? dans Archäolog. epigr. Mittheil. aus Œsterreich, 
1896, t. x1x, p. 154. 157, met ce fait en doute, ce qui ne 
l'empêche pas d'être incontestable. — ? Abgar VIII et 


mon Abgar IX, comme l’a montré M. Babelon, Mélanges de | 


ÉDESSE 


2066 


Pescennius Niger et, à la mort de celui-ci, entreprit 
de persuader Septime-Sévère qu’il n’avait pris les 
armes que dans son intérêt, mais il ne l’en convain- 
quit pas. Sévère fit, en 195, une expédition en Méso- 
potamie ; en 198, la guerre des Parthes l'y ayant 
ramené pour la deuxième fois, Abgar prit le parti 
de se réfugier auprès de Sévère, de lui livrer en otage 
ses deux fils et de mettre un contingent d’archers ἃ 
la disposition de l’empereur. Cette fois, l'entente fut 
si complète qu’Abgar fit le voyage de Rome, y jouit 
d’une réception dont la pompe rappelait l'accueil 
fait à Tiridate par Néron:, et ne put qu’à grand’- 
peine se séparer de Sévère, auquel il était devenu 
indispensable. A son départ, l’empereur lui fit présent 
d’un hippodrome pour Édesse *. 

Ce fut sous le règne d’Abgar VIII que se produisit 
l’inondation du Daïiçan, dont les chroniques conser- 
vèrent le souvenir à l’égal d’une catastrophe natio- 
nale. « En l’année 513 des Séleucides (automne de 
201 après Jésus-Christ), dit la Chronique d’Édesse, 
sous le règne de Sévère et sous le règne du roi Abgar, 
fils du roi Ma nou, au mois de Teschrin II (novembre), 
la source qui sort du grand palais d’Abgar le Grand 
grossit et monta comme elle l’avait fait précédemment. 
Elle s’emplit et déborda de tous côtés. Les cours, les 
portiques et les édifices royaux commencèrent à être 
envahis par les eaux. A cette vue, notre seigneur le 
roi Abgar monta sur le terre-plein de la montagne 
qui domine son palais, là où se trouvent les demeures 
des gens de service du gouvernement. Pendant que 
les ingénieurs songeaient aux mesures à prendre en 
vue de la crue des eaux, il tomba pendant la nuit 
une pluie forte et abondante et le Daiçan prit des 
proportions inattendues. Il arriva des eaux étrangères, 
qui rencontrèrent les barrages assujettis par de grandes 
poutres recouvertes de fer et des traverses de fer qui 
les consolidaient. Alors les eaux commencèrent à des- 
cendre dans la ville par les interstices des créneaux 
du mur. Le roi Abgar, qui se tenait dans la grande 
tour, appelée tour des Perses, vit les eaux à la clarté 
des lanternes. Il donna l’ordre de lever les huit portes 
et barrages du mur est ® de la ville, par où sort le 
fleuve. Au même moment, les eaux renversèrent le 
mur ouest et pénétrèrent dans l’intérieur de la ville. 
Elles détruisirent le grand et beau palais de notre 
seigneur le roi et entraînèrent tout ce qu’elles ren- 
contraient sur leur passage : les admirables et splen- 
dides constructions de la ville, tout ce qui était 
proche du fleuve, du sud au nord. Elles endommagè- 
rent la nef de l’église des chrétiens. Il mourut dans 
cette catastrophe plus de 2 000 personnes. Beaucoup 
furent noyés par les eaux qui entrèrent subitement 
chez eux, la nuit, pendant qu’ils dormaient 11. » 

Il résulte de l'expression « l’église des chrétiens », 
dont se sert le document officiel utilisé par la Chro- 
nique d’Édesse dans la description de cette calamité, 
qu'en 201, date de l’inondation, le christianisme 
n’était pas encore la religion de l'État. Abgar, premier 
roi chrétien, dut se convertir vers 206, après son voyage 
à Rome, qui put avoir lieu en 202. Esprit supérieur, 
le prince mérita le titre de Grand, protégea les lettres 
et les sciences, répandit la civilisation romaine. De 
son règne date l'essor de la littérature édessénienne. 


numismatique, t. τι, p. 244, rectifiant une erreur de von 
Gutschmidt et de Rubens Duval; Kaïbel, Inscriptiones 
græcæ, in-fol., Berolini, 1890, n. 1315. — ‘Dion Cassius, 
Hist rom., 1. LXXIX, c. XvI. — * Assémani, Bibliotheca 
orientaiis, t. 1, p. 390. — * Le texte porte par erreur: « le 
mur ouest ν, — ὃ La Chronique de Denis de Tellmahré 
décrit cette calamité d'après un document différent, qui 
ne mérite pas le même crédit. Denis place l’inondation en 
216; sa chronologie est fautive. Cf. Rubens Duval, op. cit., 
p. 217-218. 


2067 


Il attira auprès de lui le célèbre gnostique Bardesane 
(Bar-Daiçan) 1, qu'il encouragea dans ses études. 

. Suivant le Livre des lois du pays, qui émane de l’école 
de Bardesane ?, Abgar, devenu chrétien, défendit, 
sous peine d’avoir la tête tranchée, la castration pra- 
tiquée en l'honneur de la déesse Tar‘atha ; à partir 
de cette époque, ajoute ce livre, cet ancien usage 
disparut de la province d’Édesse. 

Des monnaies de l’époque de Septime-Sévère font 
mention d’Abgar, tantôt sous ce nom seul, tantôt 
avec les prénoms qu'il avait pris en l’honneur de 
l'empereur, L. Ælius Septimius Abgar. Sur quelques 
types, Abgar reçoit l’épithète de Grand, ΝΜ :γαλὸς. Une 
monnaie porte : sur la face, une tête d'homme barbu 
couverte de la tiare conique avec la légende ᾿Δόγαρος 
βασιλεύς: sur le ‘revers, une autre figure, légèrement 
barbue, couverte d’une tiare semblable, avec la lé- 
gende : MANNOC TITAIC. Sur un autre exemplaire, 
la tête de Μὰ ποῖ est imberbe et le nom est écrit 
AAANNOC au lieu de MANNOC, erreur qui s’explique 
par le rare usage que les Édesséniens faisaient de 
l'écriture grecque. D’après ces deux monnaies, 
Ma‘nou, le fils d'Abgar VIII, avait été associé au 
trône par son père ; mais on n’a aucune monnaie de 
ce Ma‘nou seul et avec le titre de roi. Les pièces qui 
lui avaient été attribuées sont à l'effigie soit d'AbgarIX, 
soit de Sévère Abgar, dont nous allons parler. 

IX. ABGar IX. — Sévère Abgar régna conjointe- 
ment avee son père, à Édesse, pendant dix-neuf mois. 
Sur les monnaies, ce prince a l’aspect d’un jeune 
homme imberbe. Suivant Dion ὅ, il se montra d’une 
cruauté excessive, afin d'imposer aux Édesséniens 
l'adoption des mœurs romaines. La légende d'Abgar 
parle, elle aussi, d’un fils d'Abgar, nommé Severos, 
qui renia le christianisme après la mort de son père 
et persécuta les chrétiens. Caracalla, pendant son 
expédition de Mésopotamie, attira ce jeune prince, 
s’en saisit et le mit en prison, puis il s’empara de 
l'Osrhoène (début de l’année 216). 

Deux frères de ce prince avaient été livrés en otage 
à l’empereur Sévère par Abgar VIII; l’un d'eux mou- 
rut à Romé et son épitaphe fut retrouvée près de la 
basilique de Saint-Paul ® ; elle relate, en vers élé- 
giaques, la mort d’Abgar, âgé de vingt-six ans; un 
tombeau lui avait été élevé par son frère Antonin. 

Un dernier fils d’Abgar VIII, Ma‘nou IX, survécut 
vingt-six ans à la captivité de Sévère Abgar et à la 
destruction du royaume d’Édesse en 216. Man‘ou 
aura porté le titre royal, puisque Denis de Tellmahré 
lé compte, mais il n'aura pas exercé la puissance. 

X. ABGar X. — En 241, Ardaschir et son fils Sapor 
envahirent la Mésopotamie et menacèrent Antioche, 
après s'être emparé, sous Maximin (entre 236 et 238), 
de Nisibe et de Carrhes 5. En 242, Gordien marcha 
contre les Perses, reprit les villes dont ils s'étaient 
rendus maîtres et rétablit un descendant des Abgar à 
Édesse. Cette royauté ne dura guère et finit en 244, 
avec Gordien lui-même. On n’a pas de monnaie contem- 
poraine du règne de Philippe l’Arabe; dans toutes 
les monnaies postérieures, Édesse reprend le titre de 
colonie (romaine). Abgar X finit ses jours à Rome; 
ilyavait élevé un mausolée à sa femme, nommée Hodda. 
Rien n’autorise à croire que l’un d’eux fût chrétien ἡ. 

XI. VESTIGES DU PAGANISME. — Édesse, avant la 
conversion d'Abgar IX, pratiquait le culte des astres. 


1 Voir Dictionn., t. xt, col. 493-495. — " Cureton, Spicile- 
gium, p. 20, trad, 31. — * Bayer, Historia Osrhoena et 


Edessena, Ὁ. 130, cherchait un Alanus. — ‘ Dion Cassius, 
Etcerpt. Vales., p.746. — δ Corp. inser. græwc., L. 111, n. 6196. 
— " Gutschmidt, op. cit., p. 44, — * Muratori, Thes. vel. 
inscr., t. 11, p. 665,n. 1. —" Julien, Orat., αν, édit, Hertlein, 
1875, p. 195. — * Fr, Cumont, dans Revue archéol., 1888, 
p. 95-98. — 10 Payne Smith, Thesaur, Syr. — 1 P, Martin, 


ÉDESSE 


2068 


Le dieu du Soleil, Schemesch, y avait un temple, situé 
probablement au nord de la ville, à en juger par la 
porte de Beith-Schemesch. Suivant Julien, Édesse. 
était un lieu consacré au Soleil depuis les temps les 
plus anciens “. Sur quelques monnaies, la tiare royale 
est ornée de trois étoiles et du croissant ; ce dernier 
signe montre qu’on pratiquait aussi à Édesse le culte 
de la lune; c’est d’ailleurs ce dont témoigne la Doctrine 
d'Addaï. Le culte de Mithra aurait pénétré de bonne 
heure à Édesse ". 

« Les Édesséniens chrétiens n’ont conservé qu’un 
souvenir assez confus des temps du paganisme. Les 
auteurs syriaques ne connaissaient guère à Édesse 
que Bêl et Nébo, deux divinités sidérales qu'ils identi- 
fiaient, le premier avec la planète de Jupiter, et le se- 
cond avec la planète de Mercure 1ο, On lit dans l’homé- 
lie de Jacques de Sarug sur la chute des idoles 4: « Il 
(le diable) installa à Édesse Nébo et Bêl avec beaucoup 
d’autres idoles ??. » Dans la Doctrine d’Addaï, l’apôtre, 
prêchant le peuple, s’écrie : « Quel est ce Nébo, idole 
fabriquée, que vous adorez ? Et Bêl, que vous honorez ἢ 
Il y en a aussi parmi vous qui adorent Beth-Nical, 
comme les habitants de Harran, vos voisins; et 
Tar‘atha, comme les habitants de Maboug ; et l’aigle, 
comme les Arabes : et le soleil et la lune, comme d’au- 
tres tels que vous #. » Un peu plus loin #4, la Doctrine 
raconte ce qui suit : « Schavida et ‘Abdnébo, les chefs. 
des prêtres de cette ville, voyant les miracles qu'il 
(Addaï) avait faits, s’empressèrent de renverser les. 
autels, sur lesquels ils sacrifiaient devant Nébo et 
Bêl, leurs dieux, excepté le grand autel situé au mi- 
lieu de la ville. » Ajoutons encore ce passage # : 
« Les prêtres mêmes du temple de Nébo et de Bél 
rendaient des honneurs (aux prêtres chrétiens) en 
toute circonstance. » Dans ces passages, Nébo et Bék 
semblent associés, partageant le même temple. On 
remarquera que le grand autel situé au milieu de la 
ville échappa à la destruction des autres autels. Il 
paraît en effet avoir subsisté encore assez longtemps 
après l'introduction du christianisme à Édesse. On y 
sacrifiait aux génies : « Quel est donc ce grand autel, dit 
l’apôtre Addaï 15, que vous avez construit au milieu de- 
cette ville, sur lequel sans cesse vous faites des offran- 
des aux démons et vous sacrifiez aux génies 4 ἢ» 

La déesse Tar‘atha, principalement honorée à Ma- 
boug #, avait ses adorateurs à Édesse et nous avons 
vu que son culte, par la castration, avait périclité pew 
après l’année 212. 

«Les génies, dans le culte astrolàâtrique, étaient 
considérés comme des intermédiaires, au moyen 
desquels les astres exerçaient sur la terre leur influence 
heureuse ou néfaste. C’est ordinairement sur les toits 
plats des maisons, où ils résidaient, qu’on les implo- 
rait ou qu'on les conjurait. Isaac d’Antioche # se 
plaint, au ve siècle de notre ère, des femmes qui fai- 
saient encore des offrandes à Vénus sur les toits de 
leurs maisons. Dans la version syriaque, dite Peschito, 
du Nouveau Testament, le démon de l’épilepsie, que 
l'on croyait agir par l'influence de la lune, est appelé 
« fils du toit », traduisant le grec σεληνιαζόμενος "), 
C’étaient probablement aussi des génies sidéraux, 
ces génies auxquels on faisait des offrandes sur le 
grand autel d'Édesse, et, comme à Antioche, leur 
culte se sera maintenu encore pendant quelque temps 
après l'introduction du christianisme ?1. » 


dans Zeits. εἰ. morg. Gesells., τ. XX1X, p. 111.— 2? Cureton, 
Spicil. syr., p. 25. Nébo était adoré à Maboug. — 1" Cf, 
Rubens-Duval, op. cit., p. 229, — τ The Doctrine οἱ Addai, 
Ῥ. 34. — 15 Jbid., p. 50. — 16 Jbid., p. 20. — 17 Rubens 
Duval, op. cil., p. 229. — 16. Talmud de Babylone, Tr. 
Abode Zara, 11 b. — ιν Fidit. Bickell, t. 1, p. 244. --- 39 Revue 
des études juives, 1887, ἴ, XIV, p. 52. — τι Rubens Duval, 
op. cil,, p. 230, 


2069 


XII. VESTIGES DU JUDAÏSME. — Dans la prétendue 
apologie de Méliton publiée dans le Spicilegium 
Syriacum de Cureton, on lit que « les habitants de la 
Mésopotamie adoraient la juive Koutbi, parce qu'elle 
avait sauvé Bakrou, l’abaya d'Édesse, de ses enne- 
mis 2». Nous ignorons à quel culte ce passage fait 
allusion. On peut cependant en tirer un indice en 
faveur de l'influence juive en Osrhoène au temps du 
paganisme. Rubens-Duval faisait, en ces termes, ses 
adieux au problème soulevé par cette « juive Koutbi», 
que M. Clermont-Ganneau a élucidé. 

La légende est tardive, comme le montre l’emploi 
du mot abaya, titre de basse époque, donné ici rétro- 
spectivement à un personnage qui semble être un des 
premiers rois de la dynastie d’Édesse, Bakrou Ier ou 
Bakrou II, ou quelque homonyme trop insignifiant 
pour que les chroniques en aient conservé le souvenir. 
De préférence au titre de roi, on lui donne celui 
d'abaya, forgé artificiellement avec « père », sur la 
forme grecque πατρίχιος, « patrice ». 

Quant à Koutbi, la forme de son nom se rattache 
étroitement à la racine 372 « écrire », kefoûba, 
« écriture, écrit », ko{ban, « écrivain ». Serait-ce quelque 
déformation de la légende célèbre inséparable de 
l'histoire des origines du christianisme à Édesse, la 
légende d’Abgar ? La lettre prétendue du Christ fut 
conservée à Édesse pendant des siècles, placée comme 
un glorieux palladium sur une porte de la ville, véri- 
table talisman dont la vertu ne s’arrêtait pas à 
Édesse 2. N'est-ce pas cet écrit sacré qui « avait sauvé 
de ses ennemis Bakrou, roi ou patrice d’Édesse »? 

Si de Bakrou à Abgar et d’un écrit chrétien à une 
juive la distance est, en apparence, considérable, il 
n'en reste pas moins que la donnée fondamentale 
subsiste, celle d’un écrit doué d’une vertu surnaturelle 
et tutélaire s’exerçant en faveur d’un souverain 
d'Édesse. Cela admis, tous les autres détails divergents 
deviennent susceptibles d’une explication rationnelle. 
Reste à savoir laquelle des deux légendes, celle de 
la Koutbi et celle de la lettre de Jésus, est la déforma- 
tion de l’autre, du moins dans quelle relation elles 
pourraient être entre elles par rapport à un fonds 
commun, jusqu'ici inconnu. La question se ramènerait, 
par suite, à celle-ci : étant donné que la légende de 
la Koutbi juive et celle de la lettre de Jésus sont congé- 
nères, laquelle des deux ἃ pu servir de modèle à l’autre, 
ou bien, si elles ont un même point de départ, quel 
est ce point de départ? 

Il faut se rappeler que l'introduction du christia- 
nisme à Édesse y a été précédée par celle du judaïsme, 
tout au moins dans la famille royale des Abgar, comme 
cela ressort de l’histoire d'Hélène, reine d’Abiadène, 
et des traditions ultérieures, quelques-unes tout à fait 
fabuleuses, dont cette histoire a été le noyau. Si on 
s’en tient au témoignage de Flavius Josèphe,on doit 
admettre la réalité et l'efficacité de cette propagande 
juive dans la région mésopotamienne, vers l’époque 
… précise qu’il faudrait assigner à une correspondance 
. entre Jésus et Abgar. N’aurions-nous pas ainsi l’origine 

de la Koulbi juive, un écrit revêtu d’un caractère 
sacré ? « On pourrait, dès lors, penser à la Torah, 


1 Cureton, Spicil. Syr., p. 25,1. XII; cf. E. Renan, 
dans Spicil. Solesmense de Pitra, t. τι, p. ΧΧΧΥΠΙ 54.; 
Rubens Duval, op. cit., p. 126. 127, 232 ; Ch. Clermont- 
Ganneau, La lettre de Jésus-Christ au roi Abgar et la 
déesse Koutbi, dans Comptes rendus de l'Acad. des inscr., 
7 juillet 1899; Recueil d'archéologie orient., t. 111, €. XL1; 
La lettre de Jésus au roi Abgar, la Koutbi juive adorée à 
Édesse et la Mezoûzäh, in-S°, Paris, 1899, P. 216-223. — 
2 La traduction copte de la lettre d’Abgar fut gravée, à 
titre de phylactère, dans un ancien tombeau de Nubie, 
transformé en église. Cf. Recueil de travaux relatifs à l'ar- 
chéologie égypt. et assyr., t. xx, p. 174: t. χχι, p. 133. — 


ÉDESSE 


2070 


l'Écriture sainte par excellence. Mais certain détail 
caractéristique de la tradition me ferait pencher plutôt 
vers une solution légèrement diflérente, bien que 
du même ordre. Ce détail, c’est celui de la porte de la 
ville, trait qui ne manque jamais dans la légende de 
la lettre de Jésus; c’est toujours là, dans les diverses 
versions, que la fameuse lettre exerce son action pro- 
phylactique en faveur d'Édesse et de son roi. Ce trait 
significatif est fortement souligné dans la relation 
si intéressante d’Etheria : Jllud etiam retulit nobis 
sanclus [episcopus] dicens, eo quod ex ea die, qua 
Ananias cursor per ipsam porlam ingressus esl cum 
epistolam Domini, usque in præsentem diem custodiatur, 
ne quis immundus, ne quis lugubris per ipsam portam 
transeat, sed nec corpus alicujus morlui ejicialur per 
ipsam portam. Il y avait donc une relation intime 
entre la porte et l’écrit 4.» Gr les juifs pratiquaient, et 
pratiquent encore, l’usage des mezoûzôl, qui sont des 
extraits de certains passages fondamentaux du Deu- 
téronome (νι, 4-9, et x1, 13-21), transcrits sur une 
feuille de parchemin dont on faisait un petit rouleau, 
lequel rouleau était fixé au jambage droit des portes &, 
de façon à laisser voir le nom divin de Chaddaï, écrit 
à l’extérieur du rouleau. Les mezoûzôl des portes assu- 
raient aux lieux la même protection morale et maté- 
rielle que les {ephillim aux personnes ‘. 

Dès lors, ilsemble dans l’ordre des choses vraisembla- 
bles d'admettre le développement que voici : intro- 
duction du judaïsme à Édesse, installation d’une 
mezoûzäkh rituelle à la porte de la ville. Cette mezoûzäh 
est une koutbi juive dont l’efficace n’a rien à envier, 
aux veux des judaïsants, à la vertu que peut avoir, 
aux yeux des chrétiens, une lettre de Jésus lui-même. 
La sainteté de la koutbi aboutit à la personnification ; 
dès lors, la koutbi, c’est absolument comme si, dans 
nos milieux populaires occidentaux, Ÿ « Écriture 
sainte » avait donné naissance à une sainte Écriture, 
inscrite au martyrologe. Survient le christianisme, 
qui, toujours respectueux des traditions locales, les 
absorbe, les assimile, les déforme et les représente 
aux peuples après cette opération qui a pour résultat 
de rendre orthodoxe et vénérable ce qui était bien 
loin de l'être; la koutbi sacrée devient une koutbi chré- 
tienne, mais si hautement recommandée par son 


-origine qu’elle aura tôt fait d’éclipser l’ancienne 


koutbi rituelle. 

Le passage du pseudo-Méliton pourrait se rapporter 
à l’état intermédiaire entre la tradition et la légende, 
lorsque la pratique juive commençait à évoluer sous 
la pression de l’historiette chrétienne; elle y résistait 
de son mieux, sans aucun doute, mais il était clair 
que la fable d’Abgar avait pour elle l'avenir. Quant 
au pseudo-Méliton, il n’entendait probablement pas 
grand’chose à la koutbi juive et à la lettre de Jésus: 
on l’eût peut-être étonné en lui disant que sa condam- 
nation de la première rejaillissait sur la seconde: 
mais, au fait, cela lui était peut-être très indifférent 
et il aurait plutôt droit à notre reconnaissance pour 
le soin qu’il a pris d’enregistrer, d'après des sources 
qu’il ne contrôlait même pas, le culte mésopotamien 
d’une koutbi qui n’était, à l’origine, qu'une simple 


3 Peregrinatio ad loca sacra, dans Itinera Hierosolymilana, 
édit. Geyer, p. 64. — # Clermont-Ganneau, Recueil d’ar- 
chéologie orientale, 1900, t. 1171, p. 220. — % La mezoñzûh. 
d’où, par extension, le nom donné au phylactère même qui 
y était fixé. Pour de plus amples détails sur la mezoûzäh. 
ses origines et les diverses superstitions auxquelles elle a 
donné n&issance chez les Juifs, voir von Haneberg, Die 
religiôsen Alterthümer der Bibel, p. 595 sq.; cf. p. 589. — 
* On sait que les tephillim sont des feuillets roulés de par- 
chemin contenant les quatre extraits de l’Exode (xx, 1-10, 
11-16) et du Deutéronome (vr, 4-19; χι, 13-21) et se por- 
tant attachés au front et au bras. 


2071 


mezoûzâh juive, destinée à la plus brillante carrière 
légendaire. Abgar VIII bénéficiait des avantages 
jadis accordés à Bakrou I® ou Bakrou IT; mais ce qui 
ne laisse pas d’être digne d’attention, c'est que ces 
deux noms de Bakrou et Abgar sont expressément 
associés dans l’histoire d’Édesse, puisque Abgar Ier 
(94-68 avant J.-C.) régna vingt-huit mois avec Bak- 
rou II, qu’il assassina au terme de leur collaboration. 

XIII. LES LÉGENDES ÉDESSÉNIENNES. — 1° Addaiï. 
— Nous avons donné tout l'essentiel en ce qui concerne 
le texte et les versions de la légende d’Abgar (voir ce 
mot); il ne sera question ici que de l'influence exercée 
par cette légende, dont le retentissement prodigieux 
s’étendit en Occident et en Orient, parmi les chrétiens 
et même parmi les musulmans. On connaît le thème. 
Abgar Oukhâma, averti des miracles de Jésus et 
atteint d’une maladie mortelle, envoie à Jérusalem 
son courrier Hannan, avec une lettre adressée à Jésus, 
qu’il prie de venir le guérir. Jésus s’en excuse mais 
promet au roi l’envoi d’un de ses apôtres, sitôt qu’il 
aura achevé sa mission et sera remonté au ciel. 

L'existence et l'importance de cette légende édessé- 
nienne sont attestées, en dehors des documents syria- 
ques ou autres, paraissant tous dériver de la Doctrine 
d'Addaï (commencement du v® siècle), par des té- 
moignages extrinsèques dont on ne saurait mécon- 
naître la valeur : celui d’Eusèbe, celui d’Etheria, 
celui de Procope. Eusèbe, il est vrai, ne parle pas 
de la bénédiction finale de la lettre, relative à la 
ville d'Édesse, mais ce passage caractéristique, omis 
par Eusèbe ou inconnu de lui, est expressément men- 
tionné par Etheria, qui nous fournit par conséquent, 
sur ce point, une attestation antérieure à la Doctrine 
d'Addaï elle-même. Toujours guidée par l’évêque, 
Etheria se laisse conduire : Eamus nunc ad portam, 
per quam ingressus est Ananias cursor cum illa epi- 
slola, quam dixeram. Cum ergo venissemus ad portam 
ipsam, slans episcopus fecil oralionem et legil nobis ibi 
ipsas epistolas οἱ denuo benedicens nos facla est iterata 
oralio. Ensuite l’évêque offre à sa visiteuse un exem- 
plaire des deux lettres, qu’elle pourra emporter avec 
elle : Zllud eliam satis mihi grato fecit, ut epistolas 
ipsas sive Aggari ad Dominum, sive Domini ad Agga- 
rum, quas nobis ibi legerat sanclus episcopus, accipe- 
rem michi ab ipso sanclo et licet in patria exemplaria 
ipsarum haberem. C’est donc bien un témoignage 
direct, lorsque Etheria déclare que les Perses ont 
levé le siège : sic jubente Deo, qui hoc promiseral fu- 
turum. Nam εἰ postmodum quotiescumque voluerunt 
venire el expugnare hanc civilatem hosles, hæc epi- 
slola prolala est et lecta est in porta, et statim nulu Dei 
expulsi sunt omnes hosles. Voici, au surplus, en ce 
qui concerne cette finale essentielle, la curieuse obser- 
vation de Procope : « La fin de la lettre, qui con- 
tenait la bénédiction, est ignorée des auteurs qui ont 
écrit l’histoire de ces temps; mais les Édesséniens assu- 
raient que cette bénédiction se trouvait bien dans la 
lettre. » 

A cette correspondance se rattachait non seulement 
la sauvegarde éminente de la ville d'Édesse, mais 
encore l’apostolat de la population. En effet, Eusèbe 


1 La version arménienne, dans le désir de rattacher aussi 
aux apôtres l’Église d'Arménie, laisse entendre qu’Addaï 
avait conçu le projet de visiter les contrées de l’est et de 
l’Assyrie. Suivant un passage d’un manuscrit syriaque, 
publié par Cureton, Anc. Syr. doc., p. 110, Addaï aurait 
été tué en Sophène, à Aghel, par ordre de Sévère, fils d’Abgar, 
qui était retourné au paganisme. Il y a là une tradition 
arménienne qui, en confondant Addaï avec Aggaï et en 
changeant le lieu de la scène, faisait bénéficier l'Arménie 
du martyrium de l’apôtre. Cf. A. von Gutschmidt, Unter- 
suchungen, p. 16. Suivant un texte publié par Hoffmann, 
dans ses Auszüge aus syrischen Acten pers. Märtyrer, p. 46, 
la conversion de Karkha de Seloukh, dans la Beith-Garmaï, 


ÉDESSE 


2072 


a recueilli un récit d’après lequel, après l’ascension 
de Jésus, l’apôtre Judas Thomas envoie Addaï, un de 
ses disciples, à Abgar. Addaï descend à Édesse, chez un 
juif originaire de la Palestine, Tobie, fils de Tobie. 
Ensuite, il se présente à Abgar, qui, entouré de ses 
conseillers, se trouve néanmoins seul favorisé de la 
vue d’un halo lumineux qui entoure la tête d’Addaï. 
Abgar se prosterne et se convertit, Addaï ne peut 
moins faire que de le guérir, ainsi qu'Abdon, fils 
d’Abdon, affligé de la goutte aux pieds. Addaï prêche 
la parole du Christ et un grand nombre d'habitants 
se convertissent. 

Ici s’arrête le récit d'Eusèbe, qui dit l'avoir traduit 
du syriaque et en fixe la date à l’année 340 des Séleu- 
cides (29 de notre ère), tandis que la Doctrine d’'Addaï 
place cet événement en 343 des Séleucides (32 de notre 
ère). La Doctrine ne s’en tient pas là. Addaï construit 
une église, grâce à la munificence du roi, et les grands 
prêtres de la ville, Schavida et Abdnebo, flanqués 
de leurs collègues Piroz et Dangou, renversent les 
autels de leurs propres faux dieux, Nebo et Bêl, sauf 
toutefois le grand autel situé au milieu de la ville. 
C'est une conversion en masse; les Juifs eux-mêmes 
se laissent entraîner, la province entière de Mésopo- 
tamie se trouve chrétienne. 

Aggaï, fabricant de chaînettes et de diadèmes 
royaux, Palout, ‘Abshelama et Barsamya deviennent 
les disciples d’Addaï, qui leur enseigne l'Ancien et le 
Nouveau Testament, les Prophètes et les Actes des 
apôtres. Ils administrent l’église construite par Addaï. 
Le peuple assiste en masse à la prière de l’office et à 
la lecture de l'Ancien Testament et du Diatessaron; 
il observe les fêtes religieuses et les vigiles. On con- 
struit des églises aux environs. Addaï procède à de 
nombreuses ordinations. Des Orientaux se traves- 
tissent en marchands, pour pénétrer en pays romain 
et être témoins des miracles de l’apôtre. Plusieurs 
s’attachent à lui en qualité de disciples, reçoivent la 
prêtrise et retournent catéchiser leurs concitoyens 
d’Assyrie. Ils fondent en secret des Églises et se 
cachent des adorateurs du feu. Mais Narsai, roi des 
Assyriens, informé des prodiges accomplis par Addaï, 
prie Abgar de le lui prêter quelque temps ou bien de 
lui envoyer le récit de ses actions. Abgar envoie à son 
collègue un historique détaillé de sa propre conversion. 

« À quelques années de là, Addaï tombe malade 
pour ne plus se relever !, appelle près de lui Aggaï et, 
en présence de son clergé, l’établit son successeur. Il 
ordonne prêtre Palout, qui était diacre, et fait du 
scribe ‘Abshelama un diacre. Enfin, il adresse aux 
assistants ses suprêmes recommandations et leur 
recommande notamment de lire dans les églises la 
Loi, les Prophètes, le Dialessaron, les épîtres de Paul 
envoyées de Rome par Simon-Pierre, les Actes des 
douze apôtres, que Jean, fils de Zébédée, leur avait 
adressés d’Éphèse ; ils devront s’en tenir à ces livres, 
à l'exclusion de tous autres. Il meurt trois jours après, 
le 14 mai, et reçoit l’inhumation dans le mausolée 
d’Aryou, l'ancêtre d’Abgar. 

« Plusieurs années après la mort d’Abgar, un de 
ses fils, qui ne s’était pas converti à la vraie religion, 


aurait été faite par Addaï et Mari. C’est une nouvelle 
extension de la légende. Les Actes de Mari, publiés par 
Abbeloos, ne mentionnent que Mari seulement. Salomon 
de Bassora, The book of the bee, édit. Budge, p. 123, fait 
mourir Addaï à Aghel; il est mis à mort par Hérode, fils 
d’Abgar. Suivant Barhebræus, Chron. eccl., 1. III, ὁ. 7, 
p. 11, Addaï quitte Édesse pour l'Orient avec ses deux 
disciples, Aggaï et Mari. C’est à leur retour qu'Addaï est 
mis à mort par le fils d'Abgar. Enfin, dans la Doctrine des 
apôtres, publiée par Cureton, op. cil., p. 34, Édesse, avec 
toutes les villes de la Mésopotamie ou avoisinant la Méso- 
potamie, est convertie par Addaï, tandis qu'Aggaï évan- 
gélise les contrées de l'Orient et du Nord. 


2073 


donne à Aggaï l’ordre de lui faire des diadèmes d’or. 
Sur le refus de celui-ci, il ordonne de lui briser les 
jambes, et cet ordre est exécuté pendant qu'Aggaï 
“expliquait les Écritures dans l'Église. Aggaï, sur le 
point de mourir, conjure Palout et ‘Abshelama de 
l’enterrer dans l’église. Son vœu est exaucé, mais il 
est mort trop rapidement pour avoir pu imposer les 
mains à Palout, qu’il avait désigné pour son succes- 
seur. Celui-ci se rend donc à Antioche et est consacré 
par Sérapion, évêque de cette ville. Sérapion avait 
reçu l'imposition des mains de Zéphyrin, évêque ἃ 
Rome et successeur de saint Pierre, qui tenait son 
autorité directement de Notre-Seigneur. 

“ Le livre se termine par la déclaration que les Acles 
d'Addaï l'apôtre ont été rédigés par Laboubna, fils 
de Sennac, fils d’‘Abschadar, le scribe royal, et scellés 
par Hannan, le {abularius assermenté du roi, lequel 
les a déposés dans les archives. C’est à une clausule 
analogue que fait allusion Eusèbe, quand il écrit qu’on 
a, dans les archives d'Édesse, le témoignage écrit des 
événements qu'il raconte, et que de ces archives ont 
été tirées les lettres d’Abgar et de Jésus, qu’il a tra- 
duites littéralement 1. » Le récit qu’Eusèbe avait sous 
les yeux, quand il écrivait le premier livre de son 
Histoire ecclésiastique, était la pièce que nous appelons 
Acta Edessena. Le texte syriaque de ces actes, qui 
æest le texte primitif, est perdu depuis le rve siècle; 
on ne peut en juger que par l’analyse et les citations 
d'Eusèbe. Vient ensuite la Doctrine d’'Addaï, rédac- 
tion syriaque postérieure de la précédente, et qui 
représente un remaniement de la légende primitive, 
sans qu’il existe toutefois une notable différence entre 
les deux rédactions. Sauf deux épisodes ?, la Doctrine 
d'Addaï coïncide presque partout avec les Acla Edes- 
sena. On peut donc considérer ces deux pièces comme 
l'expression de la croyance répandue à Édesse, aux 
‘environs de l’an 300, sur les débuts de la chrétienté 
locale. 

Le caractère légendaire des Acta Edessena n’est 
plus contesté et, comme maintes fois dans cette 
littérature, l’écueil sur lequel le récit est venu se fra- 
“casser est un simple anachronisme. En effet, Abgar, 
Thomas, Addaï, Aggaï, Palout sont, dans ce récit, 
des contemporains de l’empereur Tibère. Palout, 
d'autre part, ayant élé en rapport avec Sérapion 
d’Antioche, a dû vivre sous Septime-Sévère, aux 
ænvirons de l’an 200. Comme il n’est pas admissible 
que ces personnages aient vécu deux siècles, il faut, 
de toute nécessité, sacrifier l’une des attaches chro- 
nolagiques, renoncer à Sérapion ou à saint Thomas. 
Ce dernier parti est bien dur, mais, si l’on tient compte 
des tendances familières aux légendes d’origine, c’est 
le parti le plus sûr. Aucune préoccupation de gloriole 
patriotique n’a dicté la mention de l’évêque d’An- 
tioche : Sérapion n’est pas un de ces ancêtres que l’on 
se donne après coup, en vue de s’illustrer. S'il est ici 
question de lui, c’est que la tradition, orale ou écrite, 
avait conservé son souvenir avec quelque netteté 5. 

« Il est vrai que la mention de Sérapion ne se pré- 
sente que dans la Doctrine d’Addaï et qu’elle ne figu- 
rait peut-être pas dans le texte connu d’Eusèbe. Elle 
n’est donc pas aussi bien documentée que la mission 


1 Rubens-Duval, op. cil., p. 241-242, — : La sainte image 
δῇ l'invention de la croix. — 3 Sérapion est l’auteur de 
plusieurs lettres énumérées par Eusèbe, Hist. eccl., 1. V, 
Ὁ. ΧΙΧ; 1. VI, ο. Χιτ; le seul auteur qui paraisse les avoir 
lues. Au point de vue littéraire, son prédécesseur Théophile 
ἃ plus d'importance. Mais le souvenir de l’un et de l’autre 
pâlit devant celui des martyrs Ignace et Babylas. On ne 
comprendrait guère qu’un auteur qui eût procédé arbitrai- 
rement n’eût pas choisi saint Ignace comme consécrateur 
de Palout. La vraisemblance des dates se fût ici ajoutée 
à l'éclat du patronage. On ne peut tirer argument de ce 


ÉDESSE 


2074 


d’Addaï et la correspondance entre Abgar et Jésus- 
Christ. Mais ce qui lui manque de ce côté est large- 
ment compensé par sa concordance avec un fait dont 
témoigne un discours de saint Éphrem. Au rve siècle, 
on savait à Édesse que les hérétiques y avaient autre- 
fois traité les catholiques comme des dissidents et 
les avaient appelés Palouliens, du nom de leur évêque 
Palout. Ceci suppose trois choses : d’abord, que le 
souvenir de Palout n’était nullement obscur; ensuite, 
que cet évêque avait dû avoir une influence particu- 
lière sur la constitution de l'Église d'Édesse; enfin, 
qu’il avait vécu en un temps où les hérétiques étaient, 
d'assez vieille date, organisés en sectes séparées de 
l'Église catholique et dénommées d’après leur fonda- 
teur. Ceci n’est pas du 1er siècle; saint Ignace, qui a 
beaucoup combattu les hérétiques, ne leur connaît 
point encore cette organisation. Il y a donc une har- 
monie très remarquable entre le renseignement ajouté 
au 1v® siècle à la légende d’Addaï et l’état des souve- 
nirs traditionnels conservés alors au sujet de l’évêque 
Palout. Bien que ce renseignement ne nous soit pas 
parvenu dans un document aussi ancien matérielle- 
ment que celui que nous offre la première forme de 
la légende d’Abgar, il trouve, dans cette concordance 
avec une tradition locale parfaitement indépendante 
de lui, une confirmation qui le recommande à l’atten- 
tion 4, » Ι 

20 Abgar. --- Au temps de l’épiscopat de Palout, 
les ambitions n’avaient pas encore pris leur essor et 
l'Église naissante d’Édesse n'avait pas traversé sa 
crise légendaire. Celle-ci ne tarda pas; elle se produisit 
sous la forme qu’on vient de voir et, parallèlement, 
sous la forme de la légende d’Abgar. Comme cette 
dernière est, d’une part, antérieure à Eusèbe, d’autre 
part, remplie d’anachronismes dont plusieurs attei- 
gnent des personnages de la fin du zr° siècle, il est 
naturel de placer son origine au 1e siècle, plutôt 
vers la fin que vers le commencement; en tout cas, 
assez longtemps après le règne d’Abgar VIII. 

30 Thomas. — Une fois implantée, la légende pullule 
à Édesse. On avait Addaï, la lettre de Jésus : ce n’était 
pas suffisant. Nous avons dit que l’Église ancienne 
reçut, en 394, les reliques de saint Thomas l’apôtre; 
cette translation donna naissance à un nouveau 
développement légendaire, pour la plus grande édifi- 
cation des Édesséniens. « De cette translation la date 
n’est marquée que dans une rédaction latine de la 
passion de l’apôtre, rédaction assez tardive, mais 
pourtant antérieure à Grégoire de Tours. Il est dit 
dans cette pièce® queles Syriens obtinrent d’Alexandre- 
Sévère, vainqueur des Perses, qu’il envoyât réclamer 
aux rois de l’Inde le corps de leur apôtre national. Le 
fait est bien peu vraisemblable et l'autorité de la 
Passio Thomæ est assez faible. R. Lipsius ‘, après avoir 
écarté cette histoire dans sa première étude sur les 
actes de saint Thomas, s’est décidé à l’admettre, sur 
les observations de Ch. Noeldeke. Ce qui paraît avoir 
influé sur leur jugement, c'est la concordance entre 
le témoignage du passionnaire sur la victoire d'Alexan- 
dre-Sévère et les assertions analogues des historiens 
du 1ve siècle. Malheureusement, cette victoire n’est 
rien moins que certaine. M. Mommsen, qui avait 


que Sérapion figure dans l’ancien martyrologe syriaque. 
D'abord ce martyrologe n’est qu’une traduction du grec et 
ne témoigne pas spécialement des traditions mésopota- 
miennes; ensuite, il contient, outre le nom de Sérapion, 
ceux de sept autres évêques d’Antioche : Ignace, Babylas, 
Zebinus, Maximin, Héros et deux autres plus diMiciles à 
déchiffrer, Sérapion n’y a aucune situation particulière. 
— ‘ L. Duchesne, dans Bulletin critique, 18S9, p. 42-43. — 
# Acta Thomæ, édit. M. Bonnet, p. 159. —* Lipsius, Apokr. 
Apostelgeschichten, in-S°, Braunschweig, 1883, t.xr, 1° part., 
p. 225; 2° part., p. 418. 


2075 


étudié les choses de plus près, la transforme en défaite : 
c’est aussi l'impression de M. Duruy. On ne doit donc 
pas faire grand fond sur le renseignement de la Passio 
Thomæ, qui introduit une très grosse question, celle 
de l’origine du culte de saint Thomas à Édesse. 

« Avant tout, il faut signaler rapidement les tra- 
ditions qui circulaient en Orient au 11° et au 1v° 
siècle, sur l’apostolat de saint Thomas dans les pays 
situés au delà de l'Euphrate et en dehors de l'empire 
romain. L'auteur des Actes des apôtres (11, 9) signale, 
comme ayant entendu la première prédication de 
saint Pierre, le jour de la Pentecôte, « des Parthes, 
des Mèdes, des Élamites et des habitants de la Méso- 
potamie ». Il ne dit pas que ces personnes figurèrent 
parmi les convertis, ni surtout qu’elles se firent elles- 
mêmes missionnaires de l'Évangile dans leurs pays 
respectifs. — Deux cents ans plus tard, l’auteur du 
Livre des lois et des contrées, c’est-à-dire Bardesane ou 
l’un de ses disciples, parle des chrétiens établis dans 
la Parthie, la Médie, la Perse, la Bactriane. Il est 
difficile de récuser son témoignage. Le christianisme 
avait donc été prêché dans l’empire iranien dès avant 
le temps des Sassanides (226). Qui l'y avait porté ? 
Dès le 1π|ὸ siècle, on désignait saint Thomas comme 
l’apôtre de ces pays; Eusèbe, s'inspirant peut-être 
ici d’un texte d’Origène, enregistre cette tradition 
dans son Histoire ecclésiastique: elle figure aussi dans 
les Recognilions clémentines, dans un passage em- 
prunté au Livre des lois el des contrées, mais retouché 
par l’auteur du roman : tout ceci nous reporte bien 
au rie siècle. Cette tradition est, en somme, faible- 
ment documentée. Toutefois, à s’en tenir au point 
de vue littéraire, elle semble indépendante des Actes 
de saint Thomas; dans ceux-ci, bien que leur théâtre 
soit un pays qui dépendait de l'empire parthe, le nom 
des Parthes n’est pas prononcé une seule fois. C’est 
toujours dans l’Inde et à des Indiens que lapôtre 
est censé prêcher. 

« Cette légende de saint Thomas est un roman 
gnostique des plus curieux. L’action se développe au 
sein d’un merveilleux qui rappelle les Mille el une 
nuils; çà et là sont insérés des hymnes à Sophia 
Hachamoth, qui viennent en droite ligne de quelque 
recueil de poésies sacrées à l’usage d’une secte gnos- 
tique, peut-être des bardesanites d'Édesse. Le plus 
ancien texte que nous en possédions est encore bien 
hérétique ; ce n’est cependant qu’un remaniement 
d’un original antérieur. Il est très difficile de fixer 
des dates. La première rédaction, à cause du barde- 
sanisme, qui paraît être ici un péché tout à fait originel, 
ne saurait remonter au delà des premières années 
du zrre siècle; quant aux textes qui nous sont par- 
venus, ils sont sans doute notablement postérieurs. 
Dans cette légende, saint Thomas, confondu avec 
l’'apôtre Jude, est qualifié de frère jumeau du Christ, 
et mis en rapport avec Gundaphoros, roi des Indiens. 
Ce Gundaphoros est un personnage historique, qui 
vécut en réalité au premier siècle de l’ère chrétienne. 
Ses États s’étendaient du cours supérieur de l'Oxus 
et de l’Iaxiarte (Bactriane) jusque vers les bouches 
de l’Indus, comprenant ainsi l'Afghanistan actuel. 

« Le personnage complexe de Judas-Thomas se 
présente aussi dans la légende de fondation de l’Église 
d'Édesse. Il n’y joue, il est vrai, qu’un rôle très res- 
treint. Abgar s’est mis personnellement en rapport 
avec le Sauveur, qui lui a promis de lui envoyer, après 
son départ de ce monde, un de ses disciples chargé 
de Jui annoncer la bonne nouvelle et de le guérir. 
Jésus-Christ étant remonté au ciel, le disciple en ques- 
tion, Addaï ou Thaddée, est désigné par l’apôtre Judas- 
Thomas. C’est tout. Judas-Thomas ne va pas de sa 
personne à Édesse; il ne reparaît plus dans la suite 
de l’histoire. 


ÉDESSE 


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« Ainsi, au commencement du 1ve siècle, il circu- 
lait trois traditions au sujet de saint Thomas : la pre- 
mière luiattribuait l’'évangélisation de l'empire Parthe : 
une autre le faisait voyager dans un pays vassal de 
cet empire et appeler Jude; une troisième rattachait 
à lui, par un lien fort léger, il est vrai, la fondation 
de l’Église d’Édesse. Quelle que soit la genèse de ces 
traditions et la réalité des faits qu’elles racontent, il 
est sûr que, dès le milieu du 1v° siècle, on rencontrait 
à Édesse le tombeau de saint Thomas, et qu’il y était 
entouré d’une vénération extraordinaire, qui alla 
sans cesse en grandissant. Le sanctuaire de saint 
Thomas devint bientôt un des principaux lieux saints 
d'Orient. Le vieux roman gnostique des Voyages de 
Thomas s’accréditait de ce côté, en dépit de toutes 
les proscriptions de l'autorité ecclésiastique. Peu à 
peu, de judicieuses expurgations en retranchèrent ce 
qui choquait par trop l’orthodoxie et le sens commun; 
il finit par devenir un livre à peu près recommandable. 
Entre temps, on s’était occupé de le concilier avec 
l’existence du tombeau d’'Édesse. Suivant la fable 
primitive, l’apôtre était mort dans son pays de mis- 
sion. On le transféra. D’une rédaction à l’autre, la 
narration se précise. Des fidèles volent son corps pour 
l'emporter « en Occident », « en Mésopotamie », « à 
Édesse ». Cette translation subreptice ayant cessé de 
paraître suffisante, on fit intervenir le gouvernement. 
Alexandre-Sévère, l’empereur ami des chrétiens, fut 
chargé, comme on l’a vu plus haut, de procurer aux 
Édesséniens les reliques de l’apôtre. 

« Tout cela est l’invraisemblance même. Il n’est 
cependant pas douteux que les Édesséniens aient 
entouré d’un culte éclatant un tombeau d’apôtre, 
et il serait aussi insensé qu'irrévérencieux de supposer 
qu’une telle dévotion ait pu s’égarer sur un fantôme, 
ou, si l’on veut, sur un cénotaphe. Ici je ferai observer 
que le premier évêque (légendaire) d’Édesse, son 
apôtre spécial, saint Addaï ou Thaddée, n’y avait 
nulle part un tombeau distinct et apparent. Les 
récits sont assez divergents sur les circonstances de 
sa mort, absolument flottants sur sa sépulture. On 
connaissait la tombe de son successeur Aggaï; elle 
se trouvait bien en vue, à l’intérieur de l’église prin- 
cipale. Quant à Addaï lui-même, un récit l’enterre 
dans la sépulture des rois d'Édesse, un autre en 
Arménie, untroisième le fait transporter jusqu’à Rome, 
où, naturellement, on n’en eut jamais le moindre vent. 
Un monument apparent eût fait cesser ces incerti- 
tudes. En somme, on ne montrait pas, à Édesse, le 
tombeau d’Addaï et on ne pouvait le montrer. Pour- 
quoi ? — Que l’ange de l’Église d'Édesse me le par- 
donne, mais je conjecture que c’est parce que ce 
tombeau était devenu celui de saint Thomas. 

« Et je ne crois pas qu'il faille ici crier à la super- 
cherie. Que l’on songe à la série d’identités suivantes. 
Addaï est déjà appelé Thaddée par Eusèbe. Bien que 
les Acta Edessena, cités par Eusèbe et la tradition 
édessénienne, fassent de ce Thaddée un des soixante- 
douze disciples, il n’en est pas moins vrai que son nom 
figure dans les catalogues des apôtres que donnent 
les évangiles de saint Matthieu et de saint Marc, et 
que, sa place étant occupée dans ceux de saint Luc 
par Judas Jacobi, il n’est pas douteux que Judas et 
Thaddée ne soient la même personne. D'autre part, 
la légende de saint Thomas et celle d'Addaï s’accor- 
dent à identifier saint Jude et saint Thomas. 

« Je reconnais que cette solution est à moilié contre- 
dite par la légende d’Addaï, qui, si elle ne parvient 
pas à indiquer le tombeau de ce personnage, persiste 
cependant à le distinguer de Judas-Thomas. Il faut 
donc admettre que la légende d’Addaï ne représente 
pas toutes les formes de la tradition locale, et que, 
à côté de ceux qui distinguaient les deux apôtres, il 


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2077 


y en avait, vers le déclin du 111 siècle ou le commen- 
cement du siècle suivant, qui les réunissaient en un 
seul et même personnage; ou, si l’on veut, que le 


ÉDESSE 


rédacteur de la légende édessénienne fit exprès d’égarer | 


dans la sépulture royale les restes d’Addaï, pour laisser 
se déployer sur son tombeau véritable l’auréole légen- 
daire de saint Thomas. 

« On remarquera que, dans cette hypothèse, le 
sanctuaire d’Édesse n’est nullement diminué. Le 
saint Thomas de la légende, qui prêche aux Indes les 
rêveries du gnosticisme, qui tue les pauvres gens, qui 
fait parler les ânes, ce saint Thomas que des roman- 
ciers ont fabriqué en fondant ensemble deux apôtres 
historiques, qu’ils ont donné, en dépit des plus élémen- 
taires convenances du dogme chrétien, comme un 
frère jumeau de Jésus-Christ, j'en fais volontiers le 
sacrifice. Mais l’apôtre d’Édesse, Addaï, Thaddée ou 
quel que soit son véritable nom, le serviteur de Dieu qui 
a fondé cette noble Église, celui-là je le retiens, et je 
suis heureux de savoir que son tombeau a été jadis 
entouré d’honneurs. Ce tombeau est au christianisme 
oriental, aux Églises de Mésopotamie, d'Arménie, de 
Perse, de l’Inde, de la Chine, ce qu’est le tombeau 
de saint Pierre à la chrétienté latine, la pierre angu- 
laire. » 

40 Bénédiction d’Édesse. — La lettre de Jésus à Abgar 
débute ainsi : « Bienheureux es-tu, toi qui as cru en 
moi sans avoir vu... » Abgar, en bon prince, partagea 
la bénédiction du Christ avec sa capitale; toutefois, 
il ne s’en avise qu’un peu tard, car si, comme nous 
l’avons dit, la pseudo-correspondance date environ de 
la seconde moitié ou du dernier tiers du 1118 siècle, 
la ville d'Édesse n’avait pas encore été admise à en 
bénéficier au temps d’'Eusèbe, qui n’en a rien su. Par 
contre, la Doctrine d’Addaï, au commencement du 
ve siècle, en est bien instruite et Etheria aussi, quel- 
ques années auparavant. C’est donc au cours du τὺ 
siècle, entre la rédaction du livre Ie de l'Histoire 
ecclésiastique et la Peregrinalio ad loca sacra, que la 
légende s'implanta. Sans doute, elle rencontrait des 
récalcitrants et Procope y fait allusion; ceux-ci gar- 


daïent des doutes, mais les Édesséniens n’en gardaient | 


point et assuraient bravement qu’on lisait à la fin 
de la lettre de Jésus : « Ta ville sera bénie et aucun 
ennemi ne prévaudra contre elle. » Ceci avait l’avan- 
tage d’être beaucoup plus net que la phrase polie du 
début, que le roi Abgar consentait à ne pas garder 
pour lui seul. Dès lors, Édesse était munie d’un talis- 
man. Il y est'fait allusion dans le prétendu Testa- 
ment de saint Éphrem : et l’évêque d’Édesse, qui 
remit à Etheria une copie de la lettre fameuse, ne 
manqua pas de lui faire observer que cette copie était 
plus complète que celles qu’on possédait en Occident : 
nam vere amplius est quod hic accepi. 

Talisman n'était pas assez dire, c'était un palla- 
dium pour la cité royale que cette lettre. On se racon- 
tait avec admiration, et l’évêque d'Édesse ne manqua 
pas d’en régaler Etheria, que, peu après qu’elle fut 
en la possession d’Abgar, les Perses vinrent assiéger 
la ville. Abgar se rendit à la porte de la cité avec la 
lettre ouverte et invoqua le secours de Jésus. Aussitôt 
d'épaisses ténèbres s’interposèrent entre les Perses 
et la ville, dont elles leur masquèrent la vue. Voilà 
un épisode qui ne pèse pas lourd dans l’histoire de 
la ville, mais ce serait perdre son temps que s’y 
attarder. Π n’y a pas plus de cas à faire d’un siège 
d'Édesse par Cawäd, qui ne peut entrer dans la ville, 
dont les portes sont grandes ouvertes, à cause du 


LS Éphrem. Opera, t. 11, p. 399. — Σ᾿ Procope, De bello 
Persico, 1. 11, e. xxx, édit. Dindorf, p. 208-209, — 51] existe 
sur cet épisode légendaire un modèle à ne pas suivre et un 
travail à ne pas consulter, c’est celui de E. von Dobschütz, 
Christusbilder, Untersuchungen zur christlichen Legende, 


2078 


papier attribué à Jésus. Le fils de Cawâd, Chosroës, 
mit le siège devant Édesse et Procope raconte que 
ce fut pour éprouver la vertu de la lettre placée. par 
les habitants devant les portes de la ville : il fut, 
ajoute Procope, « frappé d’une fluxion à la face et se 
retira honteusement ? »; ce qui est faux, encore qu'il 
n’ait pu entrer vainqueur dans la ville. 

5° Portrait de Jésus. — Cette légende n’a pas eu le 
retentissement sur lequel elle semblait devoir comp- 
ter’. C’est encore la Doctrine d'Addaï qui ἃ mis en 
honneur cette historiette. Hannan, le {1bularius d’'Ab- 
gar, avant de quitter le Sauveur, imagina d’en faire le 
portrait avec des couleurs choisies, portrait qu'il 
rapporta à son maître. Celui-ci l’installa à une place 


d’honneur, dans une des salles du palais. Les auteurs 


syriens ont montré peu de goût pour ce récit et n’en 
ont rien tiré de notable. Eusèbe l’ignore, Barhebræus 
et les Actes de Mari n’en disent rien ou peu s’en faut ; 
Etheria, Abdias ne paraissent pas en avoir entendu 
parler, Procope non plus. Ce sont surtout les Byzan- 
tins qui vont exploiter la légende du portrait de Jésus. 

La Doctrine d’Addaï avait montré le Christ posant 
devant le chevalet d’Hannan; c'était chose trop simple, 
presque irrévérencieuse et d’autant plus répréhen- 
sible que certains ne s’en scandalisaient pas, par 
exemple ce Moyse de Khorène qui fut cependant un 
brillant conteur. Les Byzantins commencèrent par 
évincer Hannan, c'était le plus facile de l'affaire: 
restait à trouver un portraitiste. Évagrius, Georges 
le Syncelle, pseudo-Grégoire, Léon le diacre et Léon 
le lecteur ne sont pas gens à s’embarrasser pour si 
peu: le portraitiste, c’est Dieu lui-même, l’image 
du Christ est achéropoièté, ἀγειροποίητος. Jean 
Damascène, suivi par Hamartolus et Nicéphore 
Calliste, raconte que le pauvre Hannan était littérale- 
ment ébloui par l'éclat du visage de Jésus, tandis 
que Cedrenus et Xavier soutiennent que, sitôt qu’il 
avait tracé quelques lignes, il s’apercevait en regar- 
dant son modèle que les traits de celui-ci étaient 
changés. Enfin le codex Vindobonensis XLV réunit 
les deux raisons, comme si une seule ne suffisait pas. 
Mais le Sauveur, qui a mis Hannan dans cet embarras, 
l’en tire soudain, prend la toile, se l’applique sur le 
visage et y laisse l'empreinte de ses traits. Selon d’au- 
tres, Jésus demande de l’eau, se lave la figure, s’essuie 
avec la toile du peintre ou avec un linge ordinaire et 
y imprime ses traits. 

Voilà Hannan dédommagé et il regagne Édesse 
avec la lettre et avec l’image. En chemin, le codex 
Vindobonensis CCCXV lui donne un compagnon 
et tous deux, passant à Hiérapolis, s’arrêtent dans 
une tuilerie et cachent entre deux briques le portrait 
divin. Le veilleur de nuit voit une colonne de feu 
s'élever dans le ciel à cet endroit, il donne l'alarme, 
la population accourt et veut s'emparer du portrait, 
mais celui-ci s’est reproduit sur une brique, on s’en 
contente et Hannan peut emporter l'original, avec 
lequel il guérit un paralytique, chemin faisant. La 
Doctrine d’'Addaï mentionne l’arrivée et l'installation, 
du portrait dans le palais royal. Ayant servi à la gué- 
rison du roi, Abgar s’avise de le faire exposer sur la 
porte publique de la ville et l'accompagne de cette 
inscription gravée en lettres d’or : 


Xp 


027 ἀποτογ άνει 
ἡ 097 ἀποτυγγᾶνει 


Il ordonne que tout homme entrant par cette porte 
rende au portrait de Jésus l'honneur rendu autre- 


Leipzig, 1900. C'est le galimatias le plus achevé de rensei- 
gnements solides, médiocres ou nuls, de commentaires 
encombrants et superflus, de rapprochements faux et 
délibérément faussés, donné pour de la science et qui n’est 
qu'un fatras, 


2079 


ÉDESSE 


2080 


fois à la statue de l’idole qui s’y trouvait jadis. Xavier : de Dieu, qui s’est servi de ce moyen pour révéler la 


ajoute que l’image était voilée, sauf quand le roi 
éprouvait quelque crainte de la part des ennemis. Et 
les choses durèrent en cet état sous Abgar et aussi 
sous son fils, imitateur de la piété paternelle. Au dire 
du pseudo-Constantin, le petit-fils d’Abgar retourne 
à l’idolâtrie et veut faire disparaître la sainte image 
de sa niche, mais l’évêque d’Édesse, pour déjouer ce 
dessein, allume une lampe devant la peinture et fait 
murer la niche de façon à en masquer la vue. Le roi 
n'y songe plus et personne non plus et le temps se 
passe et les années et les siècles, si bien que plus per- 
sonne à Édesse ne se doute d’une sainte image, d’une 
niche et d’une lampe. 


Mais voilà que Chosroès veut faire mentir la parole, 


de Jésus-Christ, qui a dit que la ville ne serait jamais 
prise, et il vient mettre le siège devant la place (544). 
Elle est bientôt aux abois. Les travaux du siège sont 
poussés vigoureusement. Chosroës fait des souterrains 
et un monticule, qui le conduiront dans la ville. Les 
souterrains passent par-dessous les murailles, le mon- 
ticule se trouve de plain-pied avec le rempart. Les 
Édesséniens ne savent plus à quel saint se vouer, 
lorsqu'une nuit une femme apparaît à l’évêque Eula- 
lius et lui révèle l'existence du portrait dans la niche. 
Eulalius retrouve la niche, et le portrait et la lampe, 
seulement la lampe n’a pas cessé de brûler et le por- 
trait s’est reproduit sur une brique. Enthousiasme 
universel, populations dans la joie, processions, asper- 
sions, les machines de siège de Chosroëès brüûlent, cas- 
sent, s’enfoncent et Chosroës se retire sans demander 
son reste. 

L'image et la lettre rivalisent, maïs les points de 
contact de ces deux légendes ne peuvent nous retenir; 
cependant, il est intéressant de remarquer qu'après 
avoir fait bon service à Édesse, toutes deux émigrent 
à Constantinople, sous l’empereur Romain Ier, en 944. 
L'image a des copies, et les copies, tout comme l'ori- 
ginal, font des miracles. On est presque confus d’avoir 
été obligé de s’arrêter à résumer si longuement de 
semblables pauvretés, et on s’en éloigne avec un 
véritable soulagement. 

6° Invention de la croix. — Ce récit forme un hors- 
d'œuvre dans la Doctrine d’ Addaï et se trouve intercalé 
dans un sermon prêché par Addaï devant Abgar : 
« Je vais vous conter, dit l’apôtre, ce qui arriva à des 
personnes qui, comme vous, crurent que le Messie 
était le fils du Dieu vivant. » Lorsque Claude César, 
que Tibère avait créé le second de l'empire, alla com- 
battre les rebelles en Espagne, Protonice, son épouse, 
instruite par saint Pierre des miracles de Jésus, fut 
prise du désir de visiter les lieux saints. Elle se rend 
à Jérusalem avec ses deux fils et sa fille, qui était 
vierge. À son arrivée, elle est reçue avec de grands 
honneurs et descend dans le grand palais d'Hérode, 
où Jacques, le directeur de l'Église de Jérusalem, 
vient lui rendre visite. Elle prie Jacques de lui mon- 
trer le Golgotha, la croix sur laquelle le Christ est 
mort et le tombeau où il a été inhumé. Jacques répond 
que les lieux saints sont en la possession des juifs, qui 
empêchent les chrétiens d’en approcher. Elle mande 
aussitôt Onias, fils de Hannan, le prêtre, Gédalia, 
fils de Caïphe, et Juda, fils d’Abdschalom, les chefs 
des juifs, et leur intime l’ordre de livrer à Jacques 
le Golgotha, le tombeau et le bois de la croix. Elle 
veut présider elle-même à la prise de possession de 
Jacques. Dans le tombeau, elle voit trois croix, qui 
étaient celles de Notre-Seigneur et des deux larrons. 
Au moment même, sa fille tombe morte sans cause 
apparente. Protonice supplie Dieu de lui rendre sa 
fille, afin que son saint nom ne devienne pas un sujet 
de dérision pour ses ennemis. Mais son fils aîné explique 
que cette mort fortuite doit plutôt tourner à la gloire 


vraie croix confondue avec les deux autres. Approu- 
vant cet avis, la reine prend une croix, la pose sur le 
cœur de la jeune fille, qui demeure inerte. L'épreuve 
renouvelée avec une autre croix ne donne encore 
aucun résultat. Mais, à peine la troisième croix a-t-elle 
touché le corps que la jeune fille revient à la vie et 
se relève. Protonice, confirmée dans sa foi, remet la 
vraie croix à Jacques et lui ordonne de construire, 
sur le Golgotha et le tombeau du Christ, un grand 
édifice qui servira au culte et aux assemblées des 
fidèles. Elle ramène sa fille, le visage découvert, par 
les rues de Jérusalem, afin de rendre public le miracle 
qui fait la joie des chrétiens et la honte des juifs et 
des païens. De retour à Rome, Protonice fait connaître 
le miracle à Claude, qui ordonne l'expulsion des juifs 
d'Italie. Le récit de l'invention de la croix, ajoute 
Addaï, a été rédigé par Jacques, directeur de l'Église 
de Jérusalem, qui en avait été le témoin oculaire, et 
adressé par lui aux apôtres. 

Si on se reporte à ce que nous avons dit au sujet de 
l'invention de la croix par l’impératrice Hélène (voir 
Dictionn., t. 11, col. 3133), on verra que la légende 
de Protonice est certainement d’origine édessénienne, 
mais qu’elle portait un grave préjudice à l’impératrice 
Hélène. Toutefois, on parvint à contenter tout le 
monde. On supposa donc que la vraie croix, décou- 
verte une première fois par Protonice, sous Tibère, 
était tombée, sous Trajan, entre les mains des juifs, 
qui l’avaient enterrée à son ancienne place, où elle 
fut découverte par sainte Hélène, dans des circon- 
stances à peu près identiques à celles de la première 
invention. 

7° Lettre à Tibère. — La Doctrine d’'Addaï relate 
enfin au compte du roi Abgar une correspondance 
avec l’empereur Tibère. « Abgar n'ayant pu pénétrer 
en pays romain et se rendre en Palestine pour tuer 
les juifs, qui avaient crucifié le Christ, il adressa à 
Tibère César une lettre ainsi conçue : 

« Abgar, le roi, à notre seigneur Tibère César, salut ! 

« Sachant que rien ne doit être célé à ta royauté, je 
fais savoir par écrit à ta redoutable et puissante souve- 
raineté que les juifs sous ta dépendance, qui habitent 
la Palestine, se sont assemblés et ont crucifié le Christ, 
qui n'avait commis aucun crime, mais qui faisait en 
leur présence des prodiges et des miracles et ressusci- 
tait même des morts parmi eux. Au moment où ils 
le crucifièrent, le soleil s’obscurcit, la terre trembla, 
toutes les créatures furent agitées; on aurait dit que 
chez eux, par cet événement, le monde entier et ses 
habitants allaient prendre fin. C'est pourquoi ta 
royauté sait ce qu’elle doit ordonner contre le peuple 
juif qui a agi ainsi. » 

Tibère répondit : 

« J'ai reçu et on m’2 lu la lettre de ta fidélité au 
sujet de ce que les juifs ont fait avec la croix. Pilate, 
le gouverneur, avait également mandé par écrit à 
mon préfet Albinus les faits dont tu m'’entretiens. 
Mais, comme la guerre contre les habitants de l'Es- 
pagne, qui se sont révoltés contre moi, a lieu en ce 
moment, je n'ai pu m'occuper de cette affaire. Je suis 
résolu, lorsque j'aurai la paix, à appliquer la loi aux 
juifs, qui n’ont pas agi conformément à la loi. C'est 
pourquoi j'ai remplacé Pilate, que j'avais fait gou- 
verneur de la province, et je l’ai congédié honteuse- 
ment. Il était, en effet, sorti de la loi, avait fait la 
volonté des juifs et avait crucifié, pour plaire aux 
juifs, le Christ, qui, à ce que j'apprends, au lieu d’être 
crucifié, méritait d’être honoré et adoré par eux, 
surtout lorsqu'ils voyaient de leurs yeux tout ce qu'il 
faisait. Toi, selon ta fidélité envers moi et suivant 
ton alliance sincère et celle de tes pères, tu as bien 
fait de m'écrire cette lettre. » 


2081 


La traduction arménienne a reproduit la lettre de 
Tibère sans modification notable, mais Moyse de 
Khorène en a donné une version très différente, dans 
laquelle il annonce qu’il a proposé au sénat de recon- 
naître Jésus en qualité de Dieu, voir Dictionn., t. 1v, 
au mot Éorrs ΕἸ REsCrITS. L’apocryphe intitulé 
Transilus Mariæ présente une rédaction plus concise, 
indépendante des autres textes. Abgar, qui avait été 
guéri par Addaï et qui aimait Jésus, est très affecté 
à la nouvelle de la mort du Christ sur la croix. Il 
marche contre Jérusalem, qu’il veut détruire, mais, 
arrivé près de l’'Euphrate, il craint de s’attirer l’ini- 
mitié des Romains en pénétrant sur leur territoire. 
ΤΠ écrit alors à Tibère la lettre qu’on vient de lire. 
Tibère, au lieu d’y faire réponse, se contente de 
menacer de mort les juifs. 

XIV. LEs LÉGENDES JUDÉO-CHRÉTIENNES. — 
Édesse était trop voisine de Harran, identifiée avec 
la ville biblique de ce nom, pour ne pas retirer quel- 
que avantage de cette proximité. Dans son avidité, 
l'Église d'Édesse ne se tenait plus pour satisfaite 
d’être apostolique, il lui fallait devenir patriarcale. 
En pareille matière, il n’est que d’affirmer impudem- 
ment pour s'imposer et réussir. 

Les colonies juives étaient nombreuses et puis- 
santes dans la Mésopotamie et dans l’Abiadène; elles 
possédaient une littérature florissante, dans laquelle 
on puisa à pleines mains. Nemrod avait fondé Édesse 
et Abraham y avait habité. Les Arabes ont accueilli 
et entretenu ces racontars; nous avons dit qu'ils 
donnaient à deux colonnes dressées dans la citadelle 
d'Édesse le nom de trône de Nemrod et le grand étang 
a reçu d’eux le nom d’étang d'Abraham. Le souvenir 
d'Abraham est également attaché à une fontaine 
située au sud de la ville, sous le mur, à l’endroit le 
plus bas de la pente de la montagne de Nemrod, sur 
laquelle est bâti le château. Les musulmans ont con- 
struit un sanctuaire sur cette source et un chrétien ne 
doit pas en approcher. Ils racontent qu'Abraham 
voulut immoler à cet endroit son fils Isaac et que, après 
le sacrifice, il surgit la fontaine à la place du chevreau, 
qui avait été substitué lui-même à la première victime. 

Par une autre fable, on rapportait à Térach, le 
père d'Abraham, les trente pièces d'argent remises 
à Judas pour prix de sa trahison. Les deniers, racon- 
tait-on, avaient été frappés par Térach, qui les avait 
donnés à son fils Abraham; ils avaient passé ensuite 
aux Pharaons d'Égypte, puis à la reine de Saba, qui 
les avait apportés à Salomon. Après la prise de Jéru- 
salem par Nabuchodonosor, ils avaient été transportés 
à Babylone, mais Nabuchodonosor en fit don aux 
rois mages, qui, se rendant à Bethléem, passèrent 
près d'Édesse et égarèrent les trente deniers au bord 
d’une fontaine, dans le voisinage de la ville. Des 
marchands les trouvèrent et s’en servirent pour 
acheter la tunique tissée d’une seule pièce, qu’un 
ange était venu apporter à des pâtres. Abgar, mis au 
courant de ces faits, se procura la tunique et les trente 
deniers, qu’il envoya à Jésus en remerciement pour 
la guérison dont il lui était redevable. Jésus garda la 
tunique et fit porter au temple les trente deniers, qui 
payèrent la trahison de Judas ?. C’est tout. 

On a le devoir de s’excuser après avoir transcrit de 
pareilles sornettes, mais on a plus encore le devoir de 
rappeler tout ce que cette littérature dite pieuse a fait 
de dupes au cours des âges. C’est dans ce ramas 
d’impostures inépuisable, amassé pendant des siècles 
par les Orientaux, que la sottise des pèlerins alla s’ap- 
provisionner d’un bric-à-brac hétéroclite qui, d'Édesse, 
de Jérusalem, d’Antioche et de Constantinople, se 


1 Sachau, Reise in Syrien und Mesopotamien, p. 197. — 
? Lagarde, Prætermissorum libri duo, p. 94; Salomon de 


ÉDESSE 


2082 


déversa sur l'Occident, surtout à partir de l’époque 
des croisades. Les objets les plus inattendus, souvent 
ridicules, parfois indécents, furent troqués contre 
du bel et bon argent et vinrent enrichir les trésors 
des monastères et des églises. Jules Africain nous 
apprend que la tente de Jacob était conservée à Édesse 
jusqu’au règne d’Antonin, où elle fut, heureusement, 
consumée par la foudre. Ce n’est qu'un spécimen 
anodin dans une série dont certains numéros ne 
pourraient être transcrits qu’en latin. 

XV. L'ÉGzisE D'ÉDESSE. ORIGINES. — Un juif 
palestinien, nommé Addaï, prêcha le christianisme à 
Édesse, vers le milieu du second siècle de notre ère. 
Composée d’abord de la majeure partie des juifs de 
la ville, la première communauté chrétienne d'Édesse 
ne tarda pas à attirer à elle un certain nombre de 
païens éclairés. Addaï mourut paisiblement à Édesse; 
par contre, son successeur Aggaï fut martyrisé. La 
communauté chrétienne continua néanmoins à pros- 
pérer sous le successeur d’Aggaï, Hystaspe; elle fit 
à cette époque une acquisition illustre en la personne 
de Bardesane, qui, sous l’épiscopat d’Aggaï, successeur 
d’Hystaspe, se sépara de l’orthodoxie. Vers l’an 200 
de notre ère, l’ancien état de choses se transforma 
complètement à Édesse : la ville passa sous la domi- 
nation romaine et son Église fut soumise à l’autorité 
de l’évêque d’Antioche. Le nouvel évêque d'Édesse, 
Palout, fut consacré par Sérapion d’Antioche. Il eut 
pour successeur ‘Abshelama, auquelsuccéda Barsamya, 
qui soufirit le martyre sous Dèce ou sous Valérien 
(250-260). Trente années plus tard, Édesse avait 
comme évêque Qônà, qui vit la fin des persécutions 
païennes et qui ouvre la liste épiscopale historique 
d’Édesse. Les noms des personnages qui précédèrent 
Qônû et leur activité offrent quelques indices certains, 
mais la légende est alors si exubérante qu’on ne saurait 
trop se tenir sur ses gardes en ce qui les concerne. 

La chronologie des premiers évêques d’Édesse est 
fort incertaine. La Doctrine d'Addaï présente cette 
succession : Addaï, Aggaï, Palout, et on pourrait être 
tenté d’entreprendre, d’après la date de ce dernier 
personnage, la recherche de celles concernant ses deux 
prédécesseurs. Rien ne serait plus justifié, si les témoi- 
gnages concordants de la Doctrine d’Addaï, des Actes 
de Scharbil et des Actes de Barsamya n’étaient discu- 
tables à beaucoup d’égards. Mais il est clair que l’indi- 
cation synchronistique relative à Palout et à Sérapion 
d’Antioche est une interpolation dans les trois textes 
syriaques où elle se rencontre et même il est aisé de 
reconnaître le but de l’interpolateur : lorsqu'il fait 
ordonner Palout par Sérapion et Sérapion par Zéphy- 
rin de Rome, il veut rattacher l’Église d’Édesse à la 
célèbre métropole de l'Occident. La supercherie ainsi 
dénoncée, il reste que les données chronologiques 
peuvent seules être conservées; elles forment un 
ensemble qui ne setient pas trop mal, et pour qu’on 
les ait ajoutées dans la Doctrine d'Addaï aux Acta 
Edessena, qu’elles contredisent indirectement — alors 
qu’il eût été si facile de trouver une autre combi- 
naison pour mettre l'Église d'Édesse en rapport avec 
le siège de Saint-Pierre — il faut qu'elles aient été 
appuyées sur des souvenirs très nets. On voit d’ailleurs, 
par le témoignage de saint Éphrem, que les hérétiques 
d'Édesse ont donné pendant quelque temps aux 
catholiques le nom de Paloutiens. Une telle appella- 
tion ne se conçoit guère avant qu'il y ait eu des 
hérésies bien organisées et dénommées d’après leur 
chef et elle se comprend beaucoup mieux à la fin du 
second siècle qu’à la fin du premier. 

Mais ne pourrait-on pas tirer de là une conclusion 


Bassora, The book of the bee, édit. Wallis Budge, p. 107, 
108. 


2083 


différente : à savoir, que Palout a été le premier évêque 
d'Édesse? Les Actes de Barsamya donnent à Palout 
le titre de premier : « Barsamya, disent les Actes, avait 
reçu l'imposition des mains pour le sacerdoce de 
‘Abshelama... ; et ‘Abshelama l'avait reçue de Pa- 
lout, le premier (qadmaïà); et Palout l'avait reçue de 
Sérapion, etc.» Il est manifeste qu’en l'absence d’un 
second Palout, dont rien n'atteste l'existence, le 
surnom de « premier » ne crée pas entre celui-ci et son 
homonyme hypothétique une opposition quelconque; 
en outre, pour l’interpolateur des Actes de Barsamya, 
Palout est bien le premier évêque d’'Édesse; il ne 
mentionne en aucune façon Addaï et Aggai. Les 
textes parallèles de la Doctrine d’Addaï et des Actes 
de Scharbil ne donnent pas non plus à Addaï et à 
Aggaï le titre d'évêques, mais celui de « directeurs et 
conducteurs »; ce sont plutôt des missionnaires que 
les chefs d’une chrétienté régulièrement constituée. 
Il faut noter qu'Eusèbe ne paraît pas avoir connu 
la série épiscopale : Addaï, Aggaï, Palout, etc.; il n’a 
pas lu certainement le passage concernant l’ordina- 
tion de Palout par Sérapion. Le document consulté 
par lui ne parlait vraisemblablement que d’'Addaï, 
et pour une bonne raison : le souvenir de Palout était 
encore trop vivant lorsque furent écrits les Acta 
 Edessena, pour que l’on püût faire de cet évêque le 
disciple d’un personnage apostolique. Quant à Addaï, 
il était déjà perdu dans les brouillards de la légende : 
on ne sait rien de certain à son sujet, puisque la fameuse 
correspondance entre Jésus et Abgar est apocryphe et, 
par suite, le fait de la mission d’Addaï vers l’an 40 
absolument controuvé. Qu'il ait, à une époque moins 
ancienne, prêché l’évangile à Édesse, cela est très 
vraisemblable; mais rien ne prouve que les efforts 
d’Addaï, puis ceux d’Aggaï, aient directement abouti 
à la fondation d’une Église dont Palout serait devenu 
l’évêque aussitôt après la mort d’Aggaï. L'auteur de 
la Doctrine d’ Addaï, l'interpolateur des Acta Edessena, 
qui avait à sa disposition, d’un côté, le texte primitif 
de la légende d’Abgar, de l’autre, la tradition histo- 
rique relative à Palout, ἃ réussi, en mettant les per- 
sonnages de lhistoire en rapport avec ceux de la 
légende, à pourvoir son Église d’Édesse d’une origine 


apostolique, en même temps qu’il trouvait moyen 


de la relier à l’Église romaine; mais cette combinaison 
par trop facile ne change pas la situation d’Addaï 
vis-à-vis de l’histoire; il reste ce que le font les Acta 
Edessena, le héros d’une légende démontrée fausse; 
ni lui ni Aggaï ne deviennent pour cela prédécesseurs 
immédiats de Palout et premiers évêques d’Édesse. 

Les faits mis en avant pour soutenir l'existence 
d’évêques à Édesse antérieurement à Palout sont 
loin d’être décisifs. La conversion d’'Abgar VIII, sur- 
venue vers 206, ne nous permet pas de dépasser la 
limite du zrre siècle, et l’épiscopat de Palout remonte 
aux environs de 190. La conversion de Bardesane n'est 
pas plus démonstrative; né le 11 juillet 154, il avait 
trente-six ans en 190 et avait pu se convertir plus tôt; 
nous ignorons la date, nous savons qu'il était chré- 
tien vers la fin du 115 siècle : admettons qu’il le fut 
dès avant l’épiscopat de Palout, il ne s'ensuit pas 
qu'il y eut alors un évêque chrétien à Édesse, car il 
n'est pas nécessaire d’être dans une ville épiscopale 
pour devenir chrétien. Sous l’épiscopat de Palout, 
vers l’an 197, le concile de la province d’Osrhoène 
émet son avis au sujet de la question pascale, mais 
l’évêque d’Édesse a pu donner son opinion sur cette 
célèbre controverse sans que son siège ait eu avant 
lui d’autres titulaires : Irénée parla aussi, et il n'y 


ΤΑ, Loisy, dans Revue critique, 1889, t. xxxrr, p. 421-423. 
— Ε, Ο, Burkitt, Early eastern christianity, in-8°, London, 
1904, c. 11, — Τῇ, Zahn, Talian's Dialessaron, dans 


ÉDESSE 


2084 


avait pas eu deux évêques de Lyon avant Irénée, 
Enfin, on ἃ argué de la composition du Diatessaron 
par Tatien vers l'an 160, mais Tatien et la hiérarchie 
ecclésiastique ne sont pas des termes qui s’appellent 
mutuellement; pour que Tatien ait eu des raisons de 
composer son Diatessaron, il suffit qu'il aït existé à 
Édesse une communauté chrétienne à laquelle il se 
soit agrégé. Qui sait si la bonne renommée dont il a 
joui dans l’Église syrienne ne vient pas de ce qu’il 
est mort avant que la chrétienté édessénienne, jusque- 
là sans organisation définitive et partagée sans doute 
en plusieurs sectes, eût reçu d’Antioche son premier 
évêque? Le nom de Palouliens donné aux catholiques 
ne serait-il pas encore un indice de la situation peu 
brillante où le christianisme hiérarchique s’est trouvé 
à ses débuts :? 

La communauté chrétienne fondée à Édesse par 
Addaï semble n’avoir pas eu, à ses débuts, les livres 
du Nouveau Testament ; elle se satisfaisait avec la 
loi et les prophètes, que possédaient la colonie juive 
et qu'on expliquait à la lumière de la foi nouvelle. 
Une génération après l'établissement du christia- 
nisme à Édesse, le philosophe Tatien, disciple du 
martyr Justin, venant de Rome en Mésopotamie, som 
pays natal, compila en syriaque une harmonie des 
Évangiles nommée Diatessaron (voir ce mot). Le 
Diatessaron, n’ayant pas de rival dans les provinces 
de langue syrienne, obtint un succès immédiat et 
général. Après l’an 200 de notre ère, lorsque l'Église 
d’Édesse fut entrée dans la communion du catholi- 
cisme grec avec Palout, elle reçut de celui-ci une version 
du Nouveau Testament, c'est-à-dire les quatre évan- 
giles, les Actes des apôtres, les quatorze épîtres de 
Paul, en même temps qu’une nouvelle édition de la 
version de l'Ancien Testament, édition revue sur le 
texte grec et enrichie de la traduction d’un certaim 
nombre de livres deutérocanoniques. La version 
syriaque des quatre évangiles fut reçue et étudiée 
dans les écoles, mais le Dialessaron soutint sa fortune 
dans les lectures liturgiques jusqu'à l’épiscopat de 
Rabboula. Ainsi, le texte qui se trouve à la base du 
Diatessaron syriaque serait le texte grec qui était lu 
à Rome vers l’an 160 de notre ère; le texte des évan- 
giles, dans l’ancienne version syriaque, imposée par 
Palout, représente, là où il diffère du Dialessaron, le 
texte grec en usage à Antioche, sous l’'évèque Sérapion, 
vers l'an 200 ". 

Au moment où Tatien, après sa conversion à Rome, 
éprouvait le besoin de revoir la Mésopotamie, cette 
province était, sinon chrétienne, du moins travaillée 
par des évangélistes; car il ne se fût pas fixé dans un 
pays entièrement païen et n’y eût pas composé un 
livre auquel eussent manqué les lecteurs. Au moment 
où il travaillait à son Dialessaron, il pouvait utiliser 
non seulement la version grecque des Évangiles qui lui 
était devenue familière à Rome, mais encore il pouvait 
s’aider et il s’aida, le fait est certain et d’heureux 
rapprochements l'ont démontré, d’une traduction 
syriaque de ces mêmes Évangiles, apportée dans ces 
parages et répandue par les soins des missionnaires, 
traduction désignée aujourd’hui sous le nom de 
version euretonienne, que le Diatessaron ne devait pas 
tarder à supplanter *. Resterait à déterminer la date 
de la composition du Dialessaron. On en a proposé 
plusieurs et nous en avons parlé déjà (voir Diclionn., 
t. 1v, col. 759); l’écart entre les plus extrêmes 
n’est pas considérable et ce qu’il nous faut en conclure, 
c’est que, vers le début du dernier quart du 11e siècle, 
le christianisme était assez florissant en Mésopotamie 


neutestamentl. Kanons, 


Forschungen zur Geschichte des 
Voir Dictionn., 


in-8°, Erlangen, 1881, t. 1, p. 233 sq. 
t.1v, col. 747-770, au mot DIATESSARON. 


RTS 


2085 


pour justifier la composition d’un ouvrage de cette 
importance. La. diffusion du christianisme dans cette 
province ne laisse pas douter qu'Édesse, qui en est 
la capitale, ne fût évangélisée, et il est possible que 
Tatien en ait fait le lieu de sa résidence, mais on 
l’ignore. 

Cette Église naissante d’Édesse posséda une ver- 
sion syriaque de l’Ancien Testament, dite Peschilo, 
dont les différentes parties ont été traduites par divers 
auteurs. Ceux-ci connaissaient la littérature juive 
et se sont inspirés pour leurs versions des targoums 
usités dans la synagogue. Ils ont également consulté 
la version grecque des Septante. D’un autre côté, 
quelques versets, comme Isaïe, vi1, 14, et 1x, 5, portent 
un cachet chrétien incontestable. Cette version n’est 
donc pas l’œuvre de chrétiens grecs, ni de juifs, mais 
de judéo-chrétiens. Il est vraisemblable que la Peschito 
de l'Ancien Testament fut faite vers le milieu durre siè- 
cle de notre ère à Édesse même. Méliton de Sardes, 
mort vers 170 de notre ère, en fait déjà mention sous 
le nom de ὁ Σύρος, dans une scolie sur la Genèse, 
XI, Lo. 

La première mention des communautés chrétiennes 
de l’Osrhoëène se lit dans Eusèbe ?, dans un passage où 
il est question du concile de l'Osrhoène, tenu vers l'an 
197, à l'occasion de la controverse pascale. Au temps 
d'Eusèbe, on possédait encore la lettre des Églises 
établies dans cette province, par laquelle elles se dé- 
claraient pour l'usage romain. Édesse étant la capitale 


* de la province, il n’est guère probable que le concile 


ait siégé dans une autre ville, mais Eusèbe nous eût 
rendu grand service, s’il eût donné le nom de l’évêque 
qui présida la réunion. Suivant le Libellus synodicus ὃ, 
il se serait même tenu deux conciles en Mésopotamie, 
lun de la province d’Osrhoène, comprenant les 
évêques de la région d'Édesse et de l’Abiadène, au 
nombre de dix-huit; l’autre de la province de Méso- 
potamie proprement dite, comptant également dix- 
huit évêques. Mais comme cette division de la Méso- 
potamie n’a été faite que plus tard, il y a lieu de 
mettre les deux conciles du Libellus au rang des super- 
cheries. Quant au nombre des évêques, il est plus 
qu'invraisemblable qu'avant la fin du zre siècle, la 
seule province de Mésopotamie en pût offrir dix-huit. 
Eusèbe emploie le mot παροιχίαι, par lequelon peut 
entendre que les jeunes communautés étaient déjà 
organisées sous un directeur qui certainement ne 
portait pas partout le titre d’évêque. 

desse, pendant cette période mal connue qui 
précède l’épiscopat de Palout, période d'incertitude 
et de gestation, compta, semble-t-il, des marcionites 
et des valentiniens, mais ils sont fort indistincts et on 
n'en saurait rien dire de précis. Ce fut bien autre chose 
quand Bardesane se fut fait connaître. 

Bardesane était né à Édesse, le 11 juillet 154; il 
fut élevé auprès du prince qui devint Abgar VIII le 
Grand et resta toujours son ami. À cet âge où les 
jeunes hommes examinent ce qu’on leur a logé dans 
la tête, Bardesane se débarrassa du paganisme que 
lui avait enseigné un prêtre idolâtre de Maboug et 
s'affilia au christianisme; on ignore la date exacte de 
cette conversion. Saint Éphrem et saint Épiphane 
ont rendu hommage à la lucide intelligence et à la 
profondeur scientifique, en même temps qu’au talent 
littéraire et à la veine poétique de Bardesane. C'était 
un homme admirablement doué, on n’en saurait 
douter; peut-être eut-il du génie? Poète, astronome, 
historien, philosophe, théologien, Bardesane voulut 


1 Le texte de la Peschilo se lisait encore à Édesse au 
ve siècle. Cf. Revue biblique, 1893, t. 11, p. 152. ---- 5 Eusébe, 
ist, eccl., 1. V, ce. xxu7. — 8 Mansi, Conc. ampliss, coll., 
ἔν 1, col. 727, 728, —1J, Marquardt, Rômische Staatsverwal- 


ÉDESSE 


2086 


encore être polémiste. Épiphane soutient qu’il fut 
successivement orthodoxe et valentinien, Barhebræus 
assure qu'après avoir écrit contre Marcion et Valentin, 
il partagea leurs erreurs ; Eusèbe imagine qu'il fut 
d’abord valentinien, puis orthodoxe, enfin suspect 
d’accointances hérétiques. Théodoret et Hippolyte 
précisent même en disant qu’un certain Prépon, 
marcionite, le rétorqua; enfin Moyse de Khorène fait 
de Bardesane un valentinien qui se convertit impar- 
faitement et finit par fonder une secte. Ces contradic- 
tions, ces incertitudes nous disent assez que, tribu- 
taires de ces indications, nous ne pouvons espérer en 
tirer rien de décisif. Ce qui importe pour l’histoire et 
ce qui est incontestable, c’est que Bardesane d’'Édesse 
lutta dans sa propre ville contre les sectes hérétiques. 
Ernest Renan a tracé de Bardesane un portrait inou- 
bliable et qui semble très voisin de la vérité, pour 
autant qu’à cette lointaine distance nous pouvons 
l’atteindre : « C'était, a-t-il dit, si l’on peut s'exprimer 
ainsi, un homme du monde, riche, aimable, libéral, 
instruit, bien posé à la cour, versé à la fois dans la 
science chaldéenne et dans la culture hellénique, une 
sorte de Numénius, au courant de toutes les philoso- 
phies, de toutes les religions, de toutes les sectes. Il 
fut sincèrement chrétien; ce fut même un prédica- 
teur ardent du christianisme, presque un mission- 
naire, mais toutes les écoles chrétiennes qu'il traversa 
laissèrent quelque chose dans son esprit; aucune ne 
le retint. Seul, Marcion, avec son austère ascétisme, 
lui déplut tout à fait. Le valentinianisme, au contraire, 
dans sa forme orientale, fut la doctrine à laquelle il 
revint toujours. Il se complut aux syzygies des éons 
et nia la résurrection de la Chair. L'âme, selon lui, ne 
naissait ni ne mourait; le corps n’était que son instru- 
ment passager. Jésus n’a pas eu de corps véritable, il 
s’est uni à un fantôme. Il semble que, vers la fin de sa 
vie, Bardesane se rapprocha des catholiques; mais, 
en définitive, l’orthodoxie le repoussa. Après avoir 
enchanté sa génération par une prédication brillante, 
par son ardent idéalisme et par son charme person- 
nel, il fut accablé d’anathèmes; on le classa parmi 
les gnostiques, lui qui n’avait jamais voulu être 
classé 5. » 

Ce qui a subsisté de son œuvre est peu de chose en 
comparaison de l'activité littéraire et scientifique 
qu’il déploya. Le Traité sur le destin, le Livre des lois 
du pays, un fragment d’un traité astronomique ne 
nous donnent que des échantillons de son talent; il 
aurait en outre composé un livre d'histoire ou de 
mémoires sur l’Inde, d’après les indications fournies 
par une ambassade indienne de passage à Édesse, et 
une histoire de l'Arménie dont Moyse de Khorène 
tira bon parti. Ce qui nous intéresse peut-être plus 
que ces écrits, ce sont ses compositions liturgiques. 
Aussi grand poète que profond philosophe, il créa la 
poésie syriaque, dont il se servit dans ses homélies 
et ses hymnes. A l'exemple du roi David, qui fit cent 
cinquante psaumes"‘, il composa, dit-on, cent cin- 
quante hymnes. Dans ces écrits, il développait ses 
vues religieuses et philosophiques et il obtint une 
grande renommée. Deux siècles plus tard, saint Éphrem 
ne trouva rien de mieux, pour combattre Bardesane, 
que d'emprunter à Bardesane ses propres armes et, à 
son tour, composa des hymnes et des homélies. Bar- 
desane mourut en 222, à l’âge de soixante-huit ans. 

Son fils Harmonius, après avoir fait ses études à 
Athènes, continua son enseignement à Édesse. Il 
excella dans la poésie et dépassa même son père par 


lung, t. τ, p. 438. — ° E. Renan, Marc-Aurèle et la fin 
du monde antique, Ὁ. 436-439. — ὁ C'était du moins 
l'opinion courante au temps où vivait Bardesane, Voir 
Dictionn., t. 11, col, 493-495. 


2087 


la séduisante harmonie de ses hymnes. La secte des 
bardesanites ne connut jamais qu’un succès d'estime 
et ne s’étendit pas au delà de la Syrie; le christia- 
nisme orthodoxe en dut avoir assez bon marché, il 
s’en débarrassa avec quelques anathèmes. Mais les 
livres de Bardesane gardaient leur prestige et leur 
séduction. Les Pères syriens, notamment saint Éphrem, 
s’acharnèrent contre eux et ce ne fut que sous Rab- 
boula, au ve siècle, que l’hérésie de Bardesane fut 
entièrement extirpée d’Édesse. 

L'activité littéraire de Palout, la conversion 
d’Abgar VIII, la consécration épiscopale de Palout 
mirent l’Église d’Édesse en évidence. L’épiscopat 
de Palout inaugurait une époque et des méthodes 
nouvelles, dont ne laissèrent pas de s’alarmer les 
fidèles qui avaient connu et suivi Addaï et Aggaï. En 
allant demander la consécration épiscopale à Séra- 
pion d’Antioche, Palout se rapprochait de l'Église 
hellénique et se détachait de la fraction judéo-chré- 
tiennne; celle-ci bouda longtemps et crut se venger 
en donnant le sobriquet de Paloutiens à ceux qui se 
soumettaient au mot d'ordre venu d’Antioche ". 

Les dates initiale et finale de l’épiscopat de Palout 
ne sont pas connues, mais elles se placent aux envi- 
rons de la limite entre le 11° et le 111€ siècle. C’est peu 
après, en 216, qu’'Édesse fut soumise à l'empire romain 
et, pendant un siècle, de 216 à 313, l’histoire civile et 
l’histoire ecclésiastique de cet ancien royaume devenu 
province ne nous offre que des indications très espa- 
cées. Nous savons qu'Édesse avait un gouverneur 
romain et une garnison romaine. Gordien fit cam- 
pagne en Mésopotamie, Philippe se désintéressa de 
cette province, tout en y maintenant les garnisons 
qui s’y trouvaient ?. Dèce fit bonne garde sur tous les 
fronts de l’empire menacé, mais, après sa mort (251), 
le roi des Perses, Sapor, s’empressa d’envahir la Méso- 
potamie et d’assiéger Édesse, qu’il était bien inca- 
pable de prendre. Valérien, après bien des retards, 
vint au secours de la ville et se fit battre (259 ou 260), 
mais Édesse tint bon contre le vainqueur, qui se retira 
finalement sans être entré dans la ville. Peu après, 
le talent et la vigueur d’Odainath et de Zénobie 
créaient le royaume de Palmyre, qui entraînait pour 
Rome la perte de la Mésopotamie. Ce ne fut que sous 
l'empereur Carus et son successeur Numérien que 
Rome rentra en possession de cette province, mais 
ce n’était qu’une possession nominale dont ne pou- 
vait se contenter Dioclétien, qui la transforma en 
sujétion réelle. Pendant ce temps, Édesse, protégée 
par ses murailles, sauvegardait sa sécurité mais renon- 
çait à son indépendance. La garnison romaine et le 
gouverneur ne s’en éloignèrent pas. Sous ce régime 
hybride, le sort de l'Église d’Édesse ne paraît pas 
avoir été prospère. 

L'ancien grand-prêtre des idoles à Édesse, Scharbil, 
s’était converti; il fut martyrisé sous le règne de Dèce 
(249-251), ainsi que Barsamya, évêque d’'Édesse et 
successeur d’‘Abshelâma, successeur lui-même de 
Palout. Il existe une rédaction syriaque apocryphe 
des actes de ces deux saints ὃ; ils se font suite et appar- 
tiennent à une même rédaction; en outre, ils adop- 
tent les mêmes dates. 

L'an XV de Trajan, an III d’Abgar, 416 des Séleu- 
cides, disent ces actes, Trajan Dèce ordonne de multi- 
plier les sacrifices et de poursuivre les chrétiens qui 
refuseraient de participer aux holocaustes des victimes. 
Scharbil, le grand-prêtre païen, présidait aux céré- 
monies d’une fête solennelle célébrée à Édesse, le 8 de 


1 Wright, Catal. of the Syr. mss, p. 600; Journal of sacred 
literature, 1876, p. 430. Ce passage appartient au Deuxième 
sermon contre les hérétiques, mais le texte imprimé ne le 
contient pas. S. Éphrem, Opera, t. τι, p. 440 e. — Σ Momm- 
sen, Rümische Geschichte, t. v, p. 422, — ? Cureton, Ancient 


ÉDESSE 


2088. 


nisan (8 avril). Au cours de cette fête, l'évêque Bar- 
samya, accompagné du prêtre Tiridath et du diacre 
Schaloula, va trouver Scharbil et le convertit à la reli- 
gion chrétienne. La nouvelle de cette conversion 
produit une vive émotion dans la ville. Les habitants 
abjurent le paganisme en grand nombre et reçoivent 
le baptême. Le procès de Scharbil est aussitôt instruit, 
mais ce martyr n’est exécuté que le 2 iloul (2 sep- 
tembre). Ces actes, rédigés par les greffiers Marin et 
Anatole, sont déposés dans les archives d’Édesse, 
appelées Beilh- Ouddänä, ou Archeion. Une note addi- 
tionnelle est ainsi conçue : « Or, ce Barsamya, évêque 
d'Édesse, qui convertit Scharbil, prêtre (des idoles} 
de cette ville, vivait au temps de Fabien; et il avait 
reçu l'imposition des mains pour le sacerdoce (épis- 
copat) de ‘Absheläma, qui fut évêque d’Édesse; et 
‘Abshelâma avait reçu l'imposition des mains de 
Palout le premier. » Aussitôt après l'exécution de 
Scharbil, Barsamya est conduit devant le gouverneur 
Lysanias, qui le fait fustiger et ordonne de le suspen- 
dre et de lui appliquer les peignes de fer. Mais au 
moment où le supplice va commencer, arrivent à 
Édesse les lettres d’Alusis, le grand-procurateur, le 
père des empereurs, qui mettent fin à la persécution. 
Barsamya est mis en liberté; le lendemain, Lysanias 
est relevé de ses fonctions. Ces actes ont été rédigés 
par les grefliers Zénophile et Patrophile, homologués 
par les schariré (fonctionnaires assermentés) Diodore 
et Eutrope. 

La note relative à Barsamya et à ses prédécesseurs 
s'inspire de la Doctrine d’Addaï, dont elle accepte la 
chronologie et les tendances romaines, car l’avertis- 
sement relatif à Barsamya n’est qu’un prétexte pour 
dire que « ….Palout avait reçu l'imposition des mains 
de Sérapion d’Antioche et Sérapion l'avait reçue des 
mains de Zéphyrin, évêque de Rome ». La tendance 
est si manifeste qu’on peut la négliger; la mention 
de Scharbil et Barsamya, contemporains de Fabien de 
Rome (236-250), est plus recevable; cependant le 
synchronisme fourni par les actes et qui paraît si 
précis contient une erreur manifeste. La IIIe année 
d’Abgar VII correspond effectivement à la XVe 
année de Trajan, mais le consulat de Commode et de 
Cerialis, mentionné dans les actes de Barsamya, 
tombe la IXe année de Trajan, en 106. Cette dernière 
date concorde, à un an près, avec l’année 416 des 
Séleucides (octobre 104-octobre 105), mais non avec 
la XVe année de Trajan. L'auteur s’est embrouillé 
entre Trajan et Dèce, ignorant que ce dernier prince 
avait porté ces deux noms; par ailleurs, la condam- 
nation du converti Scharbil et du convertisseur Bar- 
samya est tout à fait en conformité avec ce que nous 
savons des dispositions de l’édit de Dèce, en 250. Par 
contre, les habitants d'Édesse qui se convertissent 
à la suite de Scharbil portent les mêmes noms que 
ceux qui se sont convertis à la parole de l’apôtre Addaï 
dans la Doctrine. Lysanias, le gouverneur d'Édesse, 
est le même Lysanias qui, sous Licinius, en 319, fit 
subir le martyre à Habib, le diacre. 

La persécution de Dioclétien fit des victimes à 
Édesse, entre autres Gouria et Schamouna. Le récit 
de leur confession et de leur supplice a été rédigé en 
syriaque par Théophile *, un païen converti, mais sa 
rédaction ne nous est parvenue que dans la traduc- 
tion grecque de Siméon Métaphraste®. Suivant cetexte, 
le martyre des deux saints eut lieu l’an 600 des Séleu- 
cides (288-289 de notre ère), sous l’épiscopat de Côna, 
évêque d'Édesse. Gouria et Schamouna, qui avaient 


Syriac documents, p. 41-72. — 4 Ibid., p. 85; cf. p. 96, 
homélie de Jacques de Sarug, et p. 113, trad. lat, du 
Métaphraste. — ὃ P.G., t. cxvi, col. 145; Surius, De 
probatis sanctorum vilis, in-fol., Colon, Agripp., 1618, au 
15 novembre, p. 113; cf. p. 345. 


2989 


été élevés à Édesse, menaient une existence retirée, | 
mais sur leur refus de sacrifier aux idoles, ils furent | 
cités devant Antoine, gouverneur romain, menacés, 
emprisonnés, mis à la torture par Musonius, gouver- 
neur d’Antioche, instrumentant à Édesse, et déca- 
pités hors de ia ville, le 15 novembre. 

Les actes du diacre Habib sont l’ouvrage du même 
Théophile :; Habib mourut en 620 des Séleucides 
(308-309 de notre ère), sous le consulat de Licinius 
et de Constantin (qui ne se place qu’en 312,313 et 315) 
et l’épiscopat de Côna. Ce Habib était une manière 
de périodeute, diacre de Telzéha, bourg voisin d’Édesse 
dont la propagande fut dénoncée au gouverneur de 
l'Osrhoène, Lysanias, qui fit emprisonner la mère et 
les proches de Habib. Celui-ci, à cette nouvelle, vint 
se livrer, confessa sa foi dans les supplices et fut brûlé 
vif, le 2 septembre. Dans cette pièce, de très bon aloi 
et d’un réel talent littéraire, l’élément historique est 
solide, les noms, les dates sont véridiques, quelques 
erreurs insignifiantes sont d’une explication aisée et 
n’enlèvent rien à la véracité des actes. 

En 313, l’édit de Milan rend la paix religieuse. La 
Chronique d’Édesse, si sobre de détails pendant les 
premiers siècles, ne parle pas des martyrs de l’Osrhoène. 
Elle mentionne seulement, en l’an 657 des Séleucides 
(345-346 de notre ère), l'érection d’une chapelle à la 
mémoire des Confesseurs, construite par l’évêque 
Abraham à l’endroit où avaient lieu les supplices et 
faisant face à la porte des Heures, près de la citadelle =. 

X VI. 1ve s1ÈcLE. — Les actes que nous venons d’ana- 
lyser nous font connaître les noms de deux gouver- 
neurs de l’Osrhoëène pendant cette période : Antoine, 
sous Dioclétien, et Lysanias, sous Licinius. Nous 
apprenons par eux, en outre, que les successeurs de 
Palout au siège épiscopal d’Édesse furent ‘Abshelama 
et Barsamya. Palout était évêque au commencement 
du ze siècle; Barsamya, contemporain de Fabien de 
Rome, vivait vers 250. A partir de cette dernière date 
jusqu’à Côna, les renseignements font défaut. Côna 
était déjà évêque d’'Édesse en 289, selon les actes de 
Gouria et de Schamouna; en 313, il pose les fonda- 
tions de l'Église d'Édesse *. Entre 250 et 289, il y a 
un intervalle de trente-neuf années, qu’on ne saurait 
vouloir remplir sans l’aide d’un intermédiaire entre 
Barsamya et Côna, puisque ce dernier occupait encore 
le siège d’Édesse lors du martyre de Habib. 

A partir de la paix de l’Église, la Chronique d’Édesse, 
si avare de renseignements au sujet des chrétiens, va 
devenir plus loquace. L'activité des évêques d’Édesse 
va s'étendre aux établissements religieux et aux 
fondations de bienfaisance. Voici la liste épiscopale 
d’'Édesse pour le rve siècle : 


Côna avant 289 jusqu'en 313. 
Sa'ad, — 313 — 324: 
Aïtallaha, — 324 — 346- 
Abraham, — 346 — 361. 
Barsès, — 361 — 378. 
Vologèse, — 379 -- 387. 
Cyrus, — 387 τς 396. 
Silvanus, — 396 — 398. 
Pequida, -ὀ Ο 898 — 409. 


En 313, peu de temps avant sa mort, Côna posa 
les fondations de l’église d'Édesse, qui fut achevée 
par Sa‘ad, sur l'emplacement de l’Église ancienne, 
reconstruite en 201. 

En324, Aitallaha construisit le cimetière et le côtéest 
de l'église ; l’année suivante, il siège au concile de Nicée. 


À Cureton, op. cit., p. 73-96; H. Leclereq, Les martyrs, | 
t: um, p. 304. — 5 Chronicon Edessenum, dans Assémani, | 
Bibliotheca orientalis, t. 1, p. 395. — ?* Chron. Edess., dans 
Assémani, op. cit., t. 1, p. 393. — * Julien, Epist., édition 
Hertlein, t. τι, p.547. — # Cf. Rubens Duval, op. cit., p. 397- | 


DICT. D'ARCH. CHRÉT. 


ÉDESSE 


2090 


En 328, reconstruction et agrandissement de l’église 
d'Édesse. 

En 346, construction de l’église des Confesseurs. 

En 338, 346 et 350, sièges infructueux d'Édesse 
par Sapor II. 

En 361, Barsès, évêque de Carrhes, est appelé à 
succéder à Abraham sur le siège d'Édesse. 

En 363, Julien l’Apostat vient en Mésopotamie, 
évite Édesse, dont le christianisme notoire lui déplaît, 
et fait saisir et distribuer à ses troupes les biens de 
l'Église orthodoxe d’Édesse 4. Le roman syriaque de 
Julien brode ce thème de détails si étrangers à l’his- 
toire que nous pouvons nous dispenser de les repre- 
duire 5. La mort de Julien, près de Ctésiphon, met 
fin à la campagne. Jovien fit une paix peu honorable 
avec les Perses et une retraite si précipitée qu’elle res- 
semblait à une déroute. Jovien abandonna Nisibe 
pour cent vingt ans’, C'est-à-dire pour toujours; la 
population chrétienne ne s’y trompa pas et s’expatria. 
Édesse en recueillit une grande partie. Parmi les émi- 
grants se trouvait saint Éphrem, déjà connu par les 
poésies qu'il avait composées dans sa ville natale. De 
cette époque date vraisemblablement la fondation 
à Édesse de la célèbre école des Perses. La capitale de 
l'Osrhoène devint alors un centre d’études, vers 
lequel affluèrent les chrétiens orientaux. 

En 373, l’empereur Valens se rendit à Édesse avec 

Modestus, préfet du prétoire. L'Église d’Edesse était 
alors divisée en orthodoxes et en ariens; l’empereur 
soutenait ces derniers, dont il partageait les erreurs. 
Dès son arrivée, Valens persécuta les orthodoxes, 
exila l’évêque Barsès et voulut mettre à sa place un 
évêque arien. Barsès s’éloigna d’'Édesse, suivi de ses 
fidèles, qui refusèrent de reconnaître l’intrus et se 
réunirent à l’extérieur de la ville. Le préfet Modestus 
reçut l’ordre de disperser leurs rassemblements à main 
armée. Hommes et femmes offrirent une résistance 
acharnée, si bien que le préfet, pour éviter l’effusion 
du sang, en référa à l’empereur. En attendant, il fit 
arrêter les principaux meneurs, prêtres et diacres, 
et les mit en demeure de choisir entre l’exil et la com- 
munion avec le nouvel évêque. En même temps, il 
les harangua et les engagea avec douceur à obéir au 
prince et à renoncer à leur résistance insensée. Tous 
se turent. S’adressant à celui qui dirigeait l’émeute, 
un prêtre nommé Euloge, qui devint plus tard évêque 
d’Édesse, le préfet lui dit : « Pourquoi donc ne réponds- 
tu pas à ce que je dis ? — Je ne croyais pas qu'il 
fallût répondre, dit Euloge, quand je n'étais pas 
interrogé. » — Alors le préfet : « Je viens de faire de 
longs discours pour vous engager à comprendre votre 
intérêt. » — Euloge : « Cela s’adressait à tout le mondeet 
j'ai considéré comme inconvenant de prendre la place 
des autres pour répondre. Mais si tu veux m'inter- 
roger seul, je t’exposerai mon avis personnel. — Eh 
bien, dit le préfet, accepte la communion avec l’em- 
pereur, χοινώνησον τῷ βασιλεῖ. » Le préfet avait 
parlé d’une façon quelque peu inexacte, car c’est 
avec son évêque et non avec son empereur qu'on est 
en communion ecclésiastique. Euloge et son entou- 
rage s’égaient de cette impropriété d'expression et 
Euloge répond : « 11 célèbre, en effet, et en même 
temps que l’empire il a reçu le sacerdoce. » Le préfet 
comprend sa gaffe et réplique : « Ne fais pas l’imbécile : 
tu sais bien que ce n'est pas avec l’empereur, mais 
avec l’évêque de sa communion que je vous engage 
à communier. » Finalement on exila quatre-vingts 
de ces obstinés :. 
400.— “ Chronique de Josué le Stylite, c. XVI7. — τ Théo- 
doret, Hist. eccl., 1. IV, ec. Xvn-xvIm; cf. L. Parmentier, 
Deux passages de l'Histoire ecclésiastique de Théodoret, dans 
Revue de l'instruction publique en Belgique, 1909, ἃ, Lu, 
p. 221-224. 


IV. — 66 


2091 


Les actes de saint Éphrem : nous apprennent que, 
pendant les derniers temps de la vie du saint (9 juin 
373), l'empereur Valens vint camper sous les murs 
d'Édesse et manda les habitants, qui se rendirent 
d'abord à la basilique de Saint-Thomas pour conjurer 
la miséricorde divine. Valens, impatienté, envoie un 
de ses généraux tuer tout ce qu'il rencontrera dans 
la ville; le général fait des sommations et rencontre 
une femme prête à mourir avec ses deux petits en- 
fants plutôt qu’à renier sa foi. Valens, frappé d’éton- 
nement, se contente d’ordonner l'exil de l’évêque et 
du clergé. Barsès mourut en exil, en 378; Valens le 
suivit de près dans le tombeau et les orthodoxes purent 
rentrer à Édesse, le 27 décembre 378. 

En 379, Vologèse monta sur le siège épiscopal. Il 
construisit l’église de Mar-Daniel, placée dans la 
suite sous le vocable de Mar-Domitius. 

En 381, Vologèse (ou Eulogius) d'Édesse siège au 
deuxième concile æœcuménique tenu à Constantinople. 
Depuis le règne de Constance, la Mésopotamie avait 
été divisée en deux provinces, l'Osrhoène avec Edesse 
pour capitale et la Mésopotamie propre avec Amid. 
C'est ce qui explique qu’au concile Vologèse repré- 
sente l’'Osrhoène et Moras la Mésopotamie. 

En 382, l'empereur Théodose, ayant interdit les 
sacrifices païens et prescrit la fermeture des temples 
des dieux, autorise néanmoins, par un décret adressé 
à Palladius, lé maintien d’un panthéon de l’Osrhoëène, 
rempli d’idoles de prix et de riches ex-voto, mais sous 
la condition qu'il servirait de lieu d’assemblée pour 
le peuple et qu’on n’y ferait aucun sacrifice ?. Ce 
siècle fut rempli par la gloire littéraire de saint Éphrem, 
dont nous parlerons plus loin; son enseignement à 
l’école des Perses forma de nombreux disciples, dont 
quelques-uns ont passé à la postérité : Abha, Abra- 
ham, Siméon, Mara d’Aghel, Zénobe de Gozarte, le 
prêtre Isaac. 


XVII. ve SIÈCLE. — Pendant ce siècle, les évêques 
d'Édesse furent : 
ΠΡ γε Soonoccooscano 409-411. 
᾿Ξ εἰ οὶ τ eee ere πο 412-455. 
ED ent erreur 435-457. 
NonnUS Eee Ce CCE 457-471. 
(λιληϊπίο δοσστοιου σοθαςο ν TERRE 
᾿Ξ} σατο ὁ οοπ οδιοιξισο τίσ ΟὉ 498-510. 


L'évêque Diogène commença la construction de 
l’église de Mar-Barlâähà. 

L'évèque Rabboula * se fit le défenseur de l’ortho- 
doxie catholique contre le nestorianisme et purgea 
Édesse des sectes gnostiques. Sa vie était mortifiée, 
il n’usait que de vaisselle de faïence etrépandait parmi 
les pauvres d’abondantes aumônes. Il réforma com- 
plètement l’hospice de la ville, qui n'existait que de 
nom. Il créa pour les femmes un hôpital, qu'il bâtit 
avec les pierres provenant de la destruction de quatre 
temples païens. Il s’occupa aussi avec sollicitude des 
aliénés. Il fit reconstruire la partie du mur septen- 
trional de la cathédrale, lequel menaçait ruine, et, 
avec l'autorisation de l’empereur, enleva aux juifs 
leur synagogue, dont il fit l’église Saint-Étienne #. 

La situation religieuse était compromise. La mort de 
saint Éphrem et le règne de Valens avaient permis 
aux hérétiques de relever la tête. Rabboula eut la 
satisfaction de les ramener à l'Église, notamment les 
bardesanites, qui se laissèrent baptiser et consenti- 
rent à la démolition de l’église dans laquelle ils te- 
naient leurs réunions. Plusieurs milliers de juifs se 
convertirent également et la plupart des ariens, dont 


1 Bibl. nat., ms. syriaque 235, fol. 125-142. — ὃ Code 
Théodosien, 1. XVI, tit. x, lex 3. — * Overbeck, S. Ephræmi 
Syri, Rabbulæ episcopi. opera, Oxford, 1865, p. 160-209 ; 
Rubens Duval, Histoire. d'Édesse, dans Journal asia- 


ÉDESSE 


2092 


l'évêque détruisit l’église. Les marcionites se soumi- 
rent, mais d’autres sectes résistèrent. Pour venir à 
bout des borboriens, qu’on accusait de pratiques 
honteuses, il fallut l’incarcération et l’expulsion; de 
même à l'égard des andâyê et des sadducéens, qui 
paraissent avoir été des visionnaires. Rabboula les 
chassa, les dispersa et mit des moines dans leur maison. 
Les messaliens sollicitèrent leur rentrée dans l'Église, 
en sorte que l’évêque parvint à former l’Église d'Édesse 
en un seul corps. Rabboula eut encore à combattre 
le dogme des deux natures et des deux personnes, 
soutenu par Nestorius; cette doctrine menaçait d’en- 
vahir toute la Mésopotamie; alors l’évêque réunit 
un concile à Édesse et rédigea lui-même les canons; 
il fit brûler les écrits de Théodore de Mopsueste, 
qu'Hibha avait traduits dans l’école des Perses ® et 
chassa de cette école et de la ville les partisans de 
Nestorius. 

Son œuvre littéraire témoigne de l'étendue de ses 
connaissances théologiques et des ressources de son 
esprit ; il était en rapports suivis avec Cyrille d’Alexan- 
drie, dont il traduisit en syriaque le traité intitulé : 
De recla in Dominum nostrum Jesum Christum fide; 
son biographe lui attribue « quarante-six épîtres 
adressées aux prêtres, aux empereurs, aux grands, 
aux moines », dans lesquelles il défendait les vrais 
dogmes et combattait le nestorianisme. Le même 
biographe nous apprend encore que Rabboula entre- 
prit une revision d’après le grec de la version syriaque 
du Nouveau Testament; mais nous ne possédons rien 
de cette revision. C’est sans doute après avoir fait 
ce travail qu'il interdit l'usage du Dialessaron de 
Tatien dans son diocèse et qu’il prescrivit aux prê- 
tres et aux diacres de veiller à ce qu’il y eût dans 
toutes les églises un exemplaire des évangiles séparés 5, 
Rabboula écrivit « des canons pour la vie monastique, 
des avertissements, des prescriptions et avertisse- 
ments concernant les prêtres et les ordres religieux ». 
Un sermon traite des aumônes qu’on doit faire en vue 
des âmes des défunts et interdit les fêtes à l’occasion 
de la commémoration des morts; enfin Rabboula 
composa des hymnes 7. 

Hibha (ou Ibas) eut un épiscopat agité. Élève de 
l’école des Perses, il s’y était familiarisé avec les écrits 
et la doctrine de Théodore de Mopsueste, et sa Lettre 
à Mari le Perse contribua à répandre le nestoria- 
nisme dans la Mésopotamie orientale. Déféré aux 
conciles de Tyr et de Beyrouth, il fut acquitté, mais 
il n’échappa pas à une condamnation, en 449, au 
brigandage d'Éphèse. Il s’exila alors et céda son siège 
à Nonnus; mais, deux ans après, en 451, il fut réin- 
stallé, à la suite du concile de Chalcédoine. Pendant 
les premières années de son épiscopat, il construisit 
l'église nouvelle, qui prit dans la suite le vocable 
d'église des Apôtres. Pendant la durée de l'exil d'Hibha, 
Nonnus fit construire le sanctuaire de la cathédrale. 
Sous l’épiscopat d’'Hibha, le nestorianisme fit de grands 
progrès à Édesse et dans l’Osrhoène. 

Nonnus, son successeur, n'y put porter remède 
efficacement. Son activité semble s'être surtout 
montrée comme bâtisseur. Il construisit l'église de 
Saint-Jean-Baptiste et l’enclos des Aliénés pauvres, 
hors de la porte de Beith-Schemesch. Dans cet enclos, 
il érigea un martyrium aux saints Côme et Damien. Il 
éleva des monastères, des tours, des ponts et assura 
la sécurité des routes. 

L'épiscopat de Cyrus fut signalé par le licencie- 
ment de l’école des Perses (489), devenue un foyer de 
nestorianisme. Maîtres et disciples, convaincus d’hé- 
tique, 1891, τ, xvurr, p. 424-430, — * Chron. Edess., dans 
Assémani, op. cit., t.1, p.401. —# Barhebræus, Chron.eccl., 
τ. παν p.56. — * Overbeck, op. cit., p.220, ligne 3. — ? Ibid. 
p. 245-248, 362-378. 


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2093 


résie, furent expulsés d'Édesse et gagnèrent la Perse !. 
Sur l'emplacement de l’école fut élevée, à titre expia- 
toire, l’église de Notre-Dame, mère de Dieu. 

L'histoire littéraire et religieuse d'Édesse se concen- 
tre pendant ce siècle dans l’école des Perses. La 
dittérature apocryphe produit une de ses pièces les 
plus célèbres, la Doctrine d'Addaï; Jacques d’'Édesse 
écrit la Vie de sainte Pélagie, actrice convertie par 
Nonnus; le prêtre ‘Absamya, neveu de saint Éphrem, 
compose des hymnes et homélies sur l’invasion des 
Huns, en 404; le prêtre Pierre compose, à la fin du 
siècle, des hymnes heptasyllabiques *. 

XVIIL Écoze D'ÉDEssE. — Assémani s’est contenté 
de faire remonter l'école d'Édesse à l’âge aposto- 
lique*; on doit lui savoir gré de cette modération. 
M. Lavigerie en rabat un peu et découvre le premier 
essai de cette école dès le commencement du 118 siècle #; 
cependant, aucun texte ne permet de soutenir ces 
assertions, ni Bardesane, ni Tatien ne nous laissent 
reconnaître, pas même entrevoir, l'existence d’une 
école digne de porter ce nom. Nous avons dit que 
Palout alla se faire consacrer évêque d’Édesse par 
l'évêque Sérapion d’Antioche et, dès lors, les relations 
«entre ces deux villes se continueront, non seulement 
rapports commerciaux, mais encore échanges intel- 
lectuels. L'école d’Antioche est postérieure à l’école 
d'Édesse, dont nous ne savons rien sinon qu’elle 
-existait, que le maître se nommait Macarios et s’adon- 
nait à l’exégèse et à l’interprétation des Écritures 5. 
Ce Macarios compta parmi ses élèves Lucien, qui 
illustra l’école d’Antioche et qui lui dut, sans doute, 
quelques-unes de ses idées, en sorte qu’il est permis 
de rechercher dans l’école d’Édesse l'inspiration de 
d'école d’Antioche, par l’action de Macarios sur 
Lucien, dans le courant du zrr° siècle. Il se pourrait 
même qu'Édesse et Antioche aient subi une influence 
“commune, celle des écoles juives de la Mésopotamie, 
où, à cette époque, se produisait un réveil de l'esprit 
critique. Pour si vague et si imparfait qu’il pût être, 
-ce réveil des esprits dans les écoles babyloniennes 
ne fut pas ignoré des Syriens. Édesse en fut instruite et 
d'action se fit sentir jusqu’à Antioche 5. Pendant cette 
période mal connue, l’école d'Édesse compta un autre 
élève notable, un Édessénien nommé Eusèbe. Socrate 
et Sozomène nous apprennent qu'«il fut d’abord 
instruit dans les saintes Écritures, selon l’usage de 
sa patrie, puis formé aux leçons austères de la litté- 
rature profane, sous la direction des docteurs qui 
-nseignaient alors dans la ville ? ». 

C'est véritablement à saint Éphrem que l’école 
d'Édesse dut son existence. Éphrem s’expatriait de 
Nisibe, où il s'était acquis déjà quelque réputation 
par des hymnes et des poésies. Dès son arrivée à 
Édesse, il se loue comme baïgneur dans un établisse- 
ment, afin de s'assurer des moyens d'existence; peu 
après, il se choisit une retraite sur la montagne sainte 
d'Édesse, parmi les anachorètes. Ayant composé un 
commentaire sur la Genèse, il est sollicité de donner 
un enseignement à l’école d'Édesse. Les disciples 
deviennent nombreux autour de sa chaire; parmi 
“eux, on rencontre Zénobius le diacre, Mar Isaac, 
Asussa, Julien et Siméon. Il se rend à Alexandrie, y 
séjourne huit ans, combat l’arianisme et ensuite se 
rend'en Cappadoce, auprès de saint Basile, qui lui 
confère le diaconat. Il regagne, par Samosate, la 
Mésopotamie et, à peine de retour, entame la polé- 
mique confessionnelle contre les sectateurs de Bar- 
desane, d'Arius, de Manès, de Marcion. Ayant refusé 


} Principalement Nisibe, où ils fondérent une école dont 
Barçauma rédigea les statuts. — * Assémani, Bibl, orient., 
t. 1, p. 401, 259. — " Assémani, Bibl. orient., t. 1V, p. 924. 
— “Lavigerie, Essai hist. sur l'école chrétienne d’Édesse, 1850, 
p.18.— * Assémani, Bibl. orient., t. ππι, 2° part., p. 924, — 


ÉDESSE 


2094 


l’épiscopat, il consacrait tout son temps à la contro- 
verse et à la composition littéraire. Ses ouvrages sont 
en grand nombre : commentaires des Livres saints, 
poésies théologiques, hymnes liturgiques; il mourut 
le 9 juin 373, n'ayant vécu à Édesse que dix ans au 
plus, peut-être même neuf ; il avait quitté Nisibe en 
363, il mourut en 373 : il faut donc supprimer sans 
rémission le prétendu voyage d'Alexandrie et la visite 
en Cappadoce. 

Son mérite littéraire n’égale pas sa fécondité, mais 
sa réputation fut immense, non seulement parmi les 
Syriens, mais encore dans le monde occidental, Ses 
commentaires sur les Écritures sont basés sur la 
Peschilo ; il composa un commentaire sur le Dialessaron 
et de nombreux écrits d'exégèse. Tout cela possède 
surtout aujourd’hui un intérêt bibliographique. La 
poésie attirait saint Éphrem et il s’y livrait avec une 
prolixité inépuisable; c'est une sorte de prose rythmée, 
fort agréable, mais où l’étincelle du génie ne brille 
guère. Son biographe nous a conservé un détail carac- 
téristique : Éphrem avait, dit-il, constitué un chœur 
de vierges, qui se rendaient assidûment à l’église, 
matin et soir, pour chanter, sous sa direction, les 
hymnes qu’il avait composées. Reprenant la méthode 
de Bardesane, il entamait la lutte avec les hérétiques 
au moyen d’hymnes; il guerroya ainsi contre les 
ariens, les eunomiens, les catharistes, les ophites, les 
marcionites, les valentiniens, les manichéens, les bar- 
desanites, les koukoïens, les paulianistes, les sabbatiens 
et les borboriens. « Les poésies de saint Éphrem se 
divisent en homélies (mimré) et en hymnes (madra- 
sché). Les homélies se composent de vers de sept 
syllabes. Les Syriens ont aussi donné le nom d’homé- 
lies à quelques-unes des compositions en prose de 
cet auteur. Les hymnes sont formées de strophes, qui 
comprennent plusieurs vers ayant soit un nombre 
égal de syllabes, soit un nombre différent. Ces hymnes 
et ces homélies servirent de modèles aux Pères de 
l'Eglise syriaque qui cultivèrent ce genre de littéra- 
ture; ils prirent place dans les rituels, bréviaires et 
recueils destinés aux offices, aussi bien chez les ortho- 
doxes que chez les jacobites et les nestoriens. Souvent, 
il est vrai, on attribua à ce Père des œuvres de ses 
disciples ou d'auteurs moins connus #. » 

Saint Éphrem professa à Édesse, sans doute à l’école 
des Perses. Il eut de nombreux disciples, dont quel- 

ues-uns ont passé à la postérité. Le Testament de saint 

phrem cite : Abha, Abraham, Siméon, Marad d’Aghel 
et Zenobius de Gozarte, auxquels on doit ajouter 
Isaac et Jacob ". x 

Abha est l’auteur d’un commentaire sur les Evan- 
giles, d’un discours sur Job et d’une explication du 
verset 9° du psaume xLII . 

Zenobius, diacre d'Édesse, écrivit contre Marcion 
et Pamphyle; en outre, il est l’auteur de plusieurs 
épiîtres. Il fut le maître d’Isaac d’Antioche et d’Absa- 
mia, neveu d'Éphrem. Le prêtre Isaac écrivit sur la 
Trinité. On lui attribue, ainsi qu'à Zenobius,une Vie 
de saint Éphrem. Les étudiants se pressaient autour 
de ces maîtres, mais Éphrem éclipsait tout le monde 
et semblait être à lui seul l’école d'Édesse tout entière. 
On accourait l'entendre de tous les points de la Méso- 
potamie et des provinces chrétiennes de la Perse, en 
proie aux persécutions des Mages. L'activité de l’école 
était dirigée vers les études grecques, considérées 
comme une des branches de la théologie. A ce siècle 
remontent certainement les traductions des œuvres 
d’Eusèbe. Les plus anciens manuscrits syriaques sont 


4 Philip de Barjeau, L'école exégélique d'Antioche, 1898, 
p. 15. — ? Sozomène, Hist. eccl., 1. III, σον, P. G., t. LXvn, 
col. 1041. — " Rubens Duval, op. cit., p. 413. — " Assé- 
mani, op. cit., t.1, p. 25; Wright, Catal. of the Syriac ms., 
p. 992. — * Wright, op. cit., p. 581, col. 1; p. 1002, col. 1. 


2095 


édesséniens, remarque Wright; tels sont : le fameux 
manuscrit du Musée Britannique, add. 12150, daté de 
la fin de 411, et le manuscrit également célèbre de 
Pétrograd, écrit en 462. Le premier contient les Reco- 
gnitiones attribuées à saint Clément, les discours de 
Titus de Bostra contre les manichéens, la Théophanie 
d’Eusèbe et l’histoire des martyrs de la Palestine; le 
second, l'Histoire ecclésiastique d’'Eusèbe. Il est évi- 
dent que le texte qu’ofirent ces manuscrits a passé 
successivement par les mains de plusieurs scribes. Ces 
ouvrages ont donc été traduits en syriaque du vivant 
même de leurs auteurs, ou très peu de temps après 
leur mort, car Eusèbe mourut en 340 et Titus en 371, 
Il est très probable que l’un ou l’autre de ces auteurs 
avait un ami à Édesse; celui-ci fit pour lui ce que 
l’évêque Rabboula entreprit pour saint Cyrille 
d'Alexandrie. 

L'école des Perses, fondée probablement en 363, 
avait contribué à la prépondérance acquise par l’école 
d’Édesse sur les autres écoles de Mésopotamie. Cepen- 
dant, dit Rubens Duval, il naquit dans la ville même 
un antagonisme entre les anciens habitants et les nou- 
veaux venus, qui restèrent isolés et reçurent le nom 
de Perses. C’est peut-être à la faveur de cette rivalité 
que le nestorianisme, qui n'eut pas de racines pro- 
fondes en Syrie ni à Edesse même, s’implanta facile- 
ment dans l’école des Perses. Rabboula, qui était 
syrien d’origine, lutta contre l’hérésie naissante; mais 
Hibha (Ibas), qui avait professé à l’école des Perses, 
lui fut favorable. Hibha eut pour disciple Mari de 
Beith-Ardaschir, auquel il écrivit la lettre célèbre sur 
le nestorianisme, condamnée en concile. Mari se servit 
de cette lettre et des traductions de Théodore et de 
Diodore, également dues à Hibha, pour répandre 
l’hérésie en Orient. Un autre disciple d’Hibha, le 
prêtre Maroum Elitha (ou Maroum de Dilâitha), qui 
fut professeur à l’école des Perses, prit une part active 
à cette propagande. 

Nous empruntons à la lettre de Siméon de Beith- 
Arscham la liste suivante des partisans d’'Hibha à 
l’école des Perses : Acace l’Araméen (c’est-à-dire ori- 
ginaire du Beith-Arâmâyé), 
l’étrangleur d’oboles; Barçauma, le serviteur du kurde 
Märà, surnommé le nageur entre les nids; Ma‘né, de 
Beith-Ardaschir, surnommé le buveur de cendres; 
‘Abéota de Ninive, surnommé d’un vocable qu’on ne 
peut écrire décemment; Jean de Beith-Garmai, sur- 
nommé le petit porc; Michée, surnommé Dagon; Paul, 
fils de Caci (ou Cacai), de Karkha, dans la province 
d’Ahwaz, surnommé le faiseur de haricots; Abraham 
le Mède, surnommé le chauffeur de fours; Narsès le 
lépreux; Ezalias, du monastère de Kafar; Mari; 
Jazidàdh et d’autres encore. Cependant tous les dis- 
ciples de cette école ne suivirent pas Hihba. Tels fu- 
rent, selon la même lettre : Papa de Beith-Lapet, 
dans la province d’Ahwaz; Xenaias, (plus tard Phi- 
loxène de Maboug, un monophysite) de Tahal, dans 
la province de Beith-Garmai; et son frère, qui se 
nommait Addaï; Bar-had-befabba, le kurde, qui devint 
archimandrite du couvent d'En-Kennàâ; Benjamin 
l’Araméen, qui fut archimandrite du couvent et de 
l’école de Qritha, dans le district d’'Unrin (Hemrin), 
etc. 

Les progrès du nestorianisme à Édesse amenèrent 
le licenciement de l’école infectée de cette doctrine 
hérétique sans possibilité d’amendement. A l’instiga- 
tion de l’évêque Cyrus et.de Philoxène de Maboug, 
l'empereur Zénon supprima l’école, en 489. Maîtres 
et disciples se dispersèrent; la plupart gagnèrent la 
Perse et Nisibe, où l’école se reforma avec des statuts 
nouveaux, rédigés par Barçauma. La plupart des 
anciens élèves de l’école d'Édesse s’illustrèrent par 
leurs polémiques et leurs écrits contre les mages, mais 


surnommé à l’école | 


ÉDESSE 


2096 


comme leur activité littéraire fut postérieure à leur 
sortie de l’école et s’exerça dans l'empire des Sassa- 
nides, elle reste étrangère à notre sujet. Il en est de 
même de Philoxène de Maboug et d’autres auteurs 
monophysites ou orthodoxes de la Mésopotamie. 
Péroz, roi des Perses, était favorable à la propagation 
du nestorianisme dans son empire. Il prévoyait que 
ce schisme détacherait les chrétiens de ses États de 
leurs coreligionnaires de l'Occident et que, dans leurs 
guerres avec les Romains, les Perses n'auraient plus 
à craindre la sympathie de leurs sujets chrétiens pour 
l'ennemi. C'était un moyen plus efficace que les persé- 
cutions. L’expulsion des Perses d'Édesse et la destruc- 
tion de leur école établirent effectivement une sépa- 
ration définitive entre la Mésopotamie occidentale et 
les provinces du Tigre. 

XIX. vie siÈcce. — Le premier grand événement 
de l’histoire d’Édesse au vie siècle est le siège de la 
ville, en 503, par Cawad, roi des Perses, qui établit 
son camp auprès du fleuve de Goullab, à proximité 
de la ville d'Édesse. Les Édesséniens, à cette vue, 
prirent des mesures de défense énergique; le 6 sep- 
tembre, ils détruisirent les couvents voisins des rem- 
parts, brûlèrent le village de Kephar-Celem, coupè- 
rent les haies et les arbres, rapportèrent en ville les 
reliques du martyrium. Cawad leva le siège, mais par 
vengeance brüla l’église de Saint-Serge et la basilique 
septentrionale des Confesseurs. Édesse était délivrée, 
mais la population avait grandement à se plaindre 
de la garnison des soldats goths, qui, venus pour 
défendre la ville, la pillaient comme aurait pu faire 
l'ennemi. Ils dépouillaient les habitants, même les 
plus pauvres, de leurs meubles et de leurs provisions, 
les chassaient de leurs logis, violaient les femmes, 
maltraitaient tout le monde :. Le clergé, malgré ses 
exemptions, ne fut pas à l’abri de leurs réquisitions. 
A la paix, le gouverneur Euloge remit à l’évêque, au 
nom de l’empereur, 20 livres d'or pour ses dépenses 
et la réfection du mur de la cathédrale, et Urbicius 
ajouta, au nom de l’empereur, 10 livres d’or pour la 
construction d’un marlyrium sous le vocable de la 
Vierge Marie. 

L’évèque Pierre mourut le samedi saint de l’année 
510; ses successeurs furent : 

Paul, 510, exilé 522 (juillet). 

Asclépius, 522 (octobre) à 525 (juin). 

Paul (2: fois), 526 (mars) à 526 (octobre). 

André. 527 (février) à 532 (déc.). 

Addaï, 533 (août) à 541. 

Jacques Baradée, 541 à 578. 

Sévère, 578 à 603. 


Le monophysisme va prendre en Syrie, au vie siècle, 
l'importance que le nestorianisme avait eue au siècle 
précédent. Paul d’Édesse le professa publiquement, ce 
qui lui attira l'exil pour refus d'accepter le concile de 
Chalcédoine. Son successeur Asclépius se chargea 
de mettre à la raison les dissidents. Les moines du 
couvent des Orientaux et des autres monastères 
d'Édesse qui ne voulurent pas abjurer leurs erreurs 
furent exilés ou emprisonnés. On ne dit pas si cette 
argumentation les persuada de leur erreur. 

En 524-525, inondation entraînant de grands ra- 
vages. Les Édesséniens en profitèrent pour chasser 
leur évêque, qui alla mourir à Antioche et fut ramené, 
un an après sa fuite, à Édesse pour être déposé avec 
honneur dans le tombeau de Mar Nonnus, dans. 
l’église de Barlähà. 

En 540, siège par Chosroès, qui lève le camp à la 
suite d’une « fluxion de la face », peut-être un érésipèle, 

Cf. E. Le Blant, Histoire d'un soldat goth et d'une jeune 


fille d'Édesse, dans Comptes rendus de l'Acad. des inscripl., 
1881, p. 370-377. 


2097 


et tient quittes les Édesséniens moyennant 200 livres 
d’or. Il leur propose même le rachat des captifs qu'il 
emmène d’Antioche; toute la ville veut y contribuer, 
riches, pauvres, courtisanes, laboureurs, mais le 


gouverneur Bazès fait main basse sur la somme et | 


Chosroès emmène ses prisonniers. 

En 544, nouveau siège par Chosroës, qui ne put 
forcer la ville. 

En 541, Jacques Baradée était monté sur le siège 
épiscopal d'Édesse; il fut le fondateur de la secte 
monophysite des Syriens, désignée sous le nom de 
«jacobite ». Jacques exerçait la juridiction spiri- 
tuelle sur la Syrie et l'Asie Mineure, mais il ne séjourna 
pas à Édesse; il consacra sa vie à prêcher la Syrie, la 
Mésopotamie, la Cilicie, la Cappadoce, l’Isaurie et 
les provinces voisines, se livrant à une propagande 
infatigable. Il mourut au couvent de Casion, sur la 
frontière d'Égypte (578). A cette date, la Mésopo- 
tamie était définitivement conquise au parti jacobite. 


Cependant, les partisans de la doctrine de Chalcédoine | 


ÉDESSE 


2098 


ouvrages d’un prix inestimable au point de vue histo- 
rique, mais d’un mérite littéraire assez mince, ce sont 
la Chronique de Josué le Stylite et la Chronique 
d'Édesse. 

XX. vire SIÈCLE. — En 609, Chosroës III s’empara 
d'Édesse, déporta en masse les chrétiens jacobites et 
imposa à la ville un évêque nestorien. En 628, Héra- 
clius assistait à la ruine de la monarchie perse, mais 
c'est au moment où se révélait un ennemi nouveau 
qui mettrait fin pour toujours aux rivalités des Perses 
et des Romains. Les Arabes musulmans gagnaient, le 
20 août 636, la bataille décisive d’Yarmouk, qui leur 
livra la Syrie; quelques mois après, la bataille de 
Kadésia leur livrait la Mésopotamie. Dès l’année 637, 
Jean Catéas, gouverneur de l’Osrhoëne, avait ouvert 
des pourparlers et s'était engagé à acquitter aux 
Arabes une contribution annuelle de 1 000 pièces d’or, 
à condition que les troupes musulmanes ne franchi- 
raient pas l’Euphrate. Héraclius désavoua cet accord 
et remplaça le gouverneur. Les Arabes pénétrèrent 


3970. — Le château d’Édesse. 
D'après Ch. Texier, L'architecture byzantine, in-fol., Londres, 1864, p. 203. 


ne renoncaient pas à la lutte. Au début du vrre siècle, 
Édesse avait encore des évêques orthodoxes. Du 
temps de Jacques Baradée, il est fait mention de 
l'évêque orthodoxe Amazoun, qui embellit la Grande 
église (la cathédrale) et assista au cinquième concile 
œcuménique en 553. Le grand événement religieux 
de ce siècle fut la conversion au monophysisme des 
chrétiens de la Syrie et de la Mésopotamie. En même 
temps, il faut signaler une renaissance en Syrie du 
mysticisme panthéiste, dans lequel Étienne Bar 
Goudaili d'Édesse joue le principal rôle. Réfugié à 
Jérusalem, où la liberté de pensée était plus grande 
et où il trouvait un auditoire bien disposé de moines 
origénistes, Bar Çoudaili entretenait une active cor- 
respondance avec ses disciples demeurés à Édesse. 
En dehors des doctrines origénistes, il semble s'inspirer 
des anciens systèmes gnostiques, qui, au temps de 
Rabboula, avaient encore des partisans à Édesse. 
Le vie siècle marque l'apogée de la littérature 
Syriaque, mais Édesse, qui, jusqu'alors, avait occupé 


le premier rang dans le mouvement littéraire et scien- | 


tifique, ne vint plus qu’au second. Jacques de Sarug 
et Philoxène de Maboug ont fréquenté l’école des 
Perses, mais leur période d'activité date de bien plus 
Lard; le bagage littéraire d'Édesse consiste dans deux 


alors en Mésopotamie. Édesse et d’autres places capi- 
tulèrent; Tella et Dara, qui résistèrent, furent prises 
d'assaut. Ces villes semblent avoir conservé leur 
autonomie pendant quelque temps, mais elles ne 
tardèrent pas à être occupées effectivement et à être 
sourises au régime des villes arabes. Les habitants 
qui professaient une religion monothéiste, les chré- 
tiens et les juifs (et même les sabéens de Harran) furent 
épargnés et autorisés à exercer leur culte. Mais les 
chrétiens durent faire disparaître les croix et cesser de 
faire usage des cloches. Il leur fut défendu de construire 
de nouvelles églises. 

La Chronique de Denis de Tellmahré et la Chronique 
ecclésiastique de Barhebræus nous ont conservé les 
noms des évêques d'Édesse pendant ce siècle; ce sont : 

Sévère, 578, lapidé en 603. 
Jean, évêque en 609. 

Isaïe, peu de temps après. 
Siméon, 628 à 650. 
Cyriaque, 650 à 665. 
Daniel, 665 à 084. 
Jacques, 684 à 687. 
Habib, 687 à 708. 


« Avec la conquête arabe, Édesse perdit l'impor- 


2099 


tance politique que lui avait créée la rivalité des 
empires qui se disputaient la possession de la Mésopo- 
tamie. Elle apparaît désormais dans l’histoire comme 
une place forte que rien ne distingue des autres villes 
auxquelles elle est rattachée pour former une province 
arabe. Son rôle religieux est également fini; elle a 
parcourule cycleentier des évolutions quil’ont conduite 
successivement du paganisme au christianisme, au 
gnosticisme et au monophysisme jacobite. Ce cycle 
est clos après les derniers échos des luttes suscitées 
par les questions de christologie, et la paix se fait 
définitivement dans les consciences. Du reste, les 
chrétiens, en butte aux persécutions de l'islam, 
étaient plus préoccupés de défendre leur foi que de 
prêter l'oreille à des innovations 1. » 

XXI. MONUMENTS. — « Édesse est rarement visitée 
par les voyageurs, écrivait Ch. Texier; cependant, 
elle mérite une attention particulière 2. » Les murailles 


En, 
Eng), 


MOINE 


ÉDESSE 


2100 


environ de la hauteur totale. L'espace intermédiaire 
entre la courtine et le parapet est le περίδολος ou 
chemin couvert. Texier croit que tous les ouvrages du 
péribole ont été détruits, à l’époque du moyen âge, 
comme étant d’un entretien trop dispendieux. 

Ce qui frappe le plus en pénétrant dans Édesse, 
c'est l'aspect imposant de l'antique château, qui 
domine la ville de plus de cent mètres et dont les 
murailles, à peine ébréchées par le temps, forment 
un fond de tableau pittoresque et grandiose (fig. 3970). 
« Il est situé sur le premier plateau de la montagne, 
qui défend la ville des vents brûlants du midi. On 
arrive au pied des murailles par un chemin tortueux 
taillé dans le roc, et qui, par conséquent, est toujours. 
sous les traits de la place. C’est ce même château qui 
fut construit par Justinien, après qu'il eut détruit 
l’ancienne et inutile fortification de la vieille Édesse. 
Sa forme est celle d’un rectangle de 400 mètres environ 


3971. — Plan du château d’Édesse. 
D’après Ch. Texier, L'architecture byzantine, Londres, 1864, p. 204. 


d'Édesse présentent un aspect imposant; elles sont 
défendues par un grand nombre de tours très rappro- 
chées les unes des autres, suivant la méthode en faveur 
dans l’art de la fortification au vie siècle de notre ère. 
Justinien y tenait, au point qu'il fit démolir et re- 
construire le mur de Constantine d’Asie parce qu'il 
jugeait que les tours étaient trop écartées les unes des 
autres. Dans les nombreuses places fortes élevées en 
Afrique, les tours sont bâties avec une pareille prodi- 
galité. Édesse n’avait d’autre défense que cette mu- 
raille bastionnée, aucun ouvrage avancé ; néanmoins, 
on ne saurait douter qu’elle fût munie d’un double 
rempart, car Procope, dans son récit de la grande 
inondation sous Justinien, s'exprime ainsi : Un jour, 
le fleuve ayant renversé une grande partie du rempart 
et du chemin couvert (προτειχίσματος χαὶ περιδόλου ; 
or le τεῖχος se dit de la muraille ou courtine sur la face 
de laquelle s'élèvent les tours; en avant s'élève le pa- 
rapet, προτείχισμα, espacé de la courtine d’un quart 


? Rubens-Duval, dans Journal asiatique, 1892, t. x1x, 
p- 58-59. — ? Ch. Texier, La ville et les monuments d'Édesse 
en Mésopotamie, dans Rev. orient.-amér., 1859, t. 1, p. 326- 


de longueur sur 100 mètres de largeur; il est défendu 
par un certain nombre de tours carrées et par deux 
maîtresses tours octogones. Les murailles ne se pro- 
longent pas en ligne droite, mais forment plusieurs 
saillies, qui sont autant de donjons d’où l’on domine 
la vaste enceinte de la ville. Il y avait deux portes 
au château, celle de la ville, qui existe encore, et qui 
communiquait avec l’intérieur de la place, et celle 
de la campagne, qui était close par un pont-levis. 
Cette dernière se trouve à l’extrémité occidentale du 
château. L'intérieur de l'enceinte était occupé par 
les casernes et les arsenaux, qui existent encore presque 
complets. Les arcades qui soutiennent la grande 
caserne sont à cintre surhaussé, caractère de l’archi- 
tecture de Justinien. Le style de cette architecture 
avait attiré l'attention du voyageur anglais Bucking- 
ham ; il compare les bâtiments du château à certaines 
églises qu'il a observées dans le Haurân et pense que 
certaines ruines dans le château ont appartenu à une 


354 ; L'architecture byzantine ou recueil de monuments des 
premiers temps du christianisme en Orient, précédé de 
recherches histor. et archéol., in-fol., Londres, 1864, p.199-209. 


΄ 


2101 


église chrétienne :. Tavernier vit l’enceinte de ce 
château encore habitée. Il s’y trouvait une salle des- 
tinée aux janissaires, dans laquelle il observa des restes 


45»: 


3972. — Colonne du château d’Édesse. 
D'après H. Thiersch, Pharos. Antike Islam und Occident, 
Leipzig, 1909, p. 153. 


de mosaïque. Les fossés de cet immense ouvrage ne 
sont pas ce qu’il y ἃ de moins remarquable. Justinien 


} Justinien dut, bien certainement, faire élever une 
chapelle pour la garnison. — * Texier, op. cit., p. 204. — 
2 Jbid., p. 204. — ‘ Badger, The Nestorians, t. 1, p. 323; 
Sachau, dans Zeitsch. der deut. morgenl. Gesells., t. XXXVI, 
Ῥ. 153-157 ; Rubens Duval, op. cit., p. 98 et 276 ; R.Harris, 
The cult of the heavenly twins, Cambridge, 1906, p. 111; 


ÉDESSE 


2102 


| fit déraser cette partie de la montagne pour y établir 
la forteresse: or, toute cette montagne est de roche, il 
a donc fallu creuser les fossés à la masse et au poinçon 
dans la pierre calcaire. Ces fossés, comme on peut le 
voir d’après le plan, comprennent les trois quarts 
du périmètre du château, la quatrième partie est en 
rapport avec la ville; ils ont trente mètres de large et 
vingt mètres de profondeur, le tout creusé dans le 
roc vif 2 » (fig. 3971). 

Un des avant-corps du château forme, du côté de la 
ville,une terrasse, sur laquelle se dressent deux colonnes 
faites de vingt-sept tambours et couronnées de chapi- 
teaux corinthiens (fig. 3972). Les piédestaux sont espa- 
cés d'environ 8 mètres; le diamètre de chaque colonne 


3973. — Inscription de la reine Schalmat. 
D'après Proceedings of Society of biblical archæology, 
1906, t. xxvur, p. 152, pl. 1. 


est d’à peu près deux mètres. Le monument n’a jamais 
été terminé, car tous les tambours portent ces boutons 
de pierre qui servent à la pose et aussi à l'évaluation 
de la taille. On enlève ces protubérances quand on 
fait le ravalement final. Chaque chapiteau est sur- 
monté d’un dé de pierre, qui indique que ces colonnes 
devaient être surmontées de statues ou de symboles *. 
L'une des colonnes porte une inscription à demi effacée 
| et difficile à lire, mais qui permet de constater que leur 
construction remonte à l’époque des rois d'Édesse. 
On y déchiffre les noms de colonne, statue et Schalmat, 
la reine fille de Ma‘nou " (fig. 3973). Il s’agit sans doute 
de l'épouse d’Abgar VIII, qui portait ce nom. M. Sa- 


F. C. Burkitt, The « Throne οἱ Nimrod », dans Proceedings 
of the Society of biblical archæology, 1906, t. xxvInm, 
p. 149 sq. ; J.-B. Chabot, dans Journal asiatique, 1906, 
p. 288; H. Thiersch, Pharos. Antike Islam und Occident. 
Ein Beiïtrag zur Architekturgeschichte, in-fol., Leipzig, 1909, 
p. 153. 


2103 


chau a établi que cette colonne avait dù être édifiée 
entre les années 206 et 216; la conversion d’'Abgar VIII 
au christianisme étant probablement de l’année 206, 
il pourrait se faire que Schalmat fut chrétienne. Les 
musulmans de nos jours désignent ces colonnes sous 
le nom de Xorsi Nimroud, le « trône de Nemrod », et 
la montagne sur laquelle se trouve la citadelle, Nimroud 
dagh, la « montagne de Nemrod ». 

Cette inscription a fait l’objet de récentes transcrip- 
tions; il semble qu’elle était fort longue et ce qui 
subsiste n’occupe. que deux tambours; les quatre 


ÉDESSE 


2104 


musulmans leur succédèrent. C’est le stupide fanatisme 
iconoclaste de l’un d’eux qui s’attaqua à l'image de 
Schalmat, reine d'Édesse. 

Une autre inscription syriaque a été découverte 
à Édesse, en 1901 :, tout près de la porte de Samosate, 
Bab Samsät, au nord-ouest de la ville. Elle fait partie 
d’une mosaïque qui occupe tout le pavement d'une 
grotte souterraine, à quatre mètres environ au-dessous 
du sol. Cette grotte mesure environ quatre mètres de 
longueur sur trois mètres de largeur. Autour de la 
grotte, il y a de grosses pierres taillées, de la longueur 


3974. — Mosaïque d’Édesse. 
D'après Journal asiatique, 1906, mars-avril, 


pl. hors texte. 


suivants sont martelés. Voici la lecture de ce qui reste | d’un homme. La mosaïque est en couleurs. Après la 


lisible : 


Moi, Aphtôhä 
, fils de 
Barsh[emasch], j'ai fait 
cette cclonne 
5 el la statue qui la surmonte 
pour Schalmat, la reine, fille de 
Ma’nou le vice-roi 
femme de... 
ma Maîtresse. 


C’est même plus qu’un martelage, c’est une section 
dans la pierre, sur quatre tambours de hauteur, qui 
nous ἃ privé de la fin de l'inscription. Cette belle 
prouesse accomplie, on ἃ gravé au bas : « Il n’y ἃ de 
Dieu que Dieu. » La taille de la pierre permet de sup- 
poser qu’on aura voulu faire disparaître non pas une 
inscription, mais une figure en relief, comme on en 
voit si souvent sur les monuments funéraires palmy- 
réniens. L'opération eut lieu, d’après une inscription 
coufique, en l’an 308 de l’hégire, soit 920 après Jésus- 
Christ, ou bien en 108 de l’hégire (— 727 après J.-C.). 
Cette dernière date est la plus probable; nous savons 
que, jusqu’à l'époque du calife Abd-el-Malek, mort 
en 705 de notre ère, les gouverneurs de ces provinces 
mésopotamiennes furent chrétiens, mais ensuite les 


1J.-B. Chabot, Mosaïque d'Édesse avec personnages et 
inscription syriaque, dans Comptes rendus de l'Acad. 
inscript., 1906, p. 122-123; Notes sur quelques monuments 
épigraphiques araméens, dans Journal asiatique, 1906, 


des 


découverte, le gouvernement turc voulut faire trans- 
porter la mosaïque à Constantinople ; elle fut en grande 
partie endommagée et la grotte murée. La plupart 
des mosaïques trouvées jusqu'ici dans la région de 
l'Euphrate appartiennent au n° siècle; celle-ci 
peut se rapporter à cette époque. 

Elle est partagée en trois zones; celle du fond et 
celle du milieu sont divisées en deux registres conte- 
nant chacun un buste; la première zone est divisée en 
trois registres (fig. 3974). Au milieu se trouve l’inserip- 
tion syriaque, sur huit lignes verticales, ainsi libellée : 


Moi, 
Ajl6hâ 
fils de Garmu, 
5 j'ai fail celte maison 
d’élernité 
pour moi el mes fils 
el mes hériliers, pour les jours 
d'éternité. 


Cette expression « demeure d'’éternité » est, d'après 
M. J.-B. Chabot, le terme technique des inscriptions 
palmyréniennes pour désigner un tombeau. On ne 
peut, dit-il, conclure de cette formule que le tombeau 
est d’origine païenne, car elle est employée à Édesse 
même, dans une inscription chrétienne datée du mois 


p. 281-290; F. Raphaël de Ninive, Album de la mission 
de Mésopotamie et d'Arménie, Lyon; R. Harris, op. cit. 
p. 109 ; F. C. Burkitt, op. cif., p, 154. — * Clermont-Gan- 
neau, dans Comptes rendus de l' Acad, des inscr., 1906, p. 123. 


2105 


d'octobre 493 de notre ère ?. Nous la trouvons ailleurs 
encore, notamment à Tlemcen (— Pomaria) en Algérie, 
où tout un groupe d'inscriptions chrétiennes porte 
la mention : domus æterna *?. La lecture de la septième 
ligne, qui présente quelques difficulté à cause de la liga- 
ture des lettres, est absolument certaine ; on doit couper: 
« et pour mes héritiers, — pour les jours d’éternité. » 

En dehors de cette dédicace, chaque buste est 
accompagné d’une courte inscription donnant le nom 
du personnage. Le premier en haut, à droite, est celui 
du propriétaire du tombeau : Af{6hà, fils de Garmou. 
Le buste qui est au-dessous représente Garmou, sans 
doute le père du précédent. Au-dessous de Garmou 
est un buste de femme, dont le nom semble devoir se 
lire Amatallah, «servante d'Allah ». Le premier buste 
de gauche, en haut, représente une femme nommée 
Soumou ; au-dessous, est un jeune homme nommé Asou ; 
enfin, la femme dont le buste occupe le bas de la mosaï- 
que, à gauche, portait le nom très répandu de Salmat. 

Le costume des personnages représentés dans la 
mosaïque, et spécialement la coiffure, mérite de 
fixer l'attention. Les femmes ont la tête couverte d’un 
voile, comme beaucoup de bustes palmyréniens; les 
hommes sont coiffés d’une sorte de bonnet pointu, 
dont le sommet est rabattu tantôt à droite, tantôt à 
gauche. Renan a jadis parlé de cette coiffure, dans 


un article du Journal asialique*, où il publia une : 


sculpture dont M. 5. Reinach lui avait communiqué 
la photographie, et le dessin d’une mosaïque, avec 
inscription, rapporté par M. Clermont-Ganneau. Il en 
conclut que la disposition de coiffure appelée χρώ- 
θυλος (ou χύρυμδος) par les Grecs, était une mode à 
Édesse. «Ce sont bien, dit-il, les cheveux qui, rebroussés 
de gauche à droite, forment le crobyle qui, dans la 
photographie de M. Reinach, peut être pris pour un 
bonnet.» Notre mosaïque montre, au contraire, de la 
façon la plus évidente que, quelle que soit la disposi- 
tion des cheveux, ceux-ci étaient néanmoins recou- 
verts d’un bonnet. La mosaïque est trop grossière 
pour qu’on puisse insister sur les autres détails du 
vêtement ; il devait ressembler, à peu de chose près, 
au vêtement des palmyréniens tel qu’il nous est connu 
par les bustes funéraires ἡ. 

XXII. ÉPrGrapntE. — Les monuments chrétiens 
d'Édesse sont, on le voit, d’un intérêt secondaire et 
nous apprennent très peu de chose, même au seul 
point de vue de l’histoire locale. En fait de monu- 
ments chrétiens proprement dits, nous sommes obligés 
de nous contenter d’attestations littéraires très som- 
maires, comme celle qui concerne l’ébranlement de 
la grande église par l’inondation, en l’année 201, ou 
quelques autres mentions aussi peu développées. 
* L'épigraphie n’est guère plus riche malheureusement. 
Voici une inscription grecque d’'Édesse : 


EICBEOCKE 
AXPICTOCA 
+TAMEACKADYMOA + 
AAEADALCOEHDbHKANTIIT 
OYTAMNHMIANTIIEN 
+ LIAYTOCACKAHTITIEMABA + 


Etc Θεὸς χε α. Χριστος a. — Αμεας (ai) Λουμθα 
αδελφας ἐφηχὰν TOUTA  μνήημιαν τω ?evw αὐτὸς Ασχληπις 
Δα θα. 


1 Sachau, Edessenische Inscriften, n. 4, dans Zeitschrift 
der morg. Gesells., t. xxxvI p.159.— * Voir au mot Domus 
ÆTERNA. — * E. Renan, Deux monuments épigraphiques 
d'Édesse, dans le Journal asiatique, 1883, VIII* série, 
t: τς Ὁ. 246-251. — 4 J.-B. Chabot, op. cil., p. 289-290. 
-- # Ch. Clermont-Ganneau, Rapports sur une mission en 
Palestine et en Phénicie, 1881, p. 21 sq. Voir Dictionn., 
au mot ΕἸΣ. --- ‘ Waddington, n. 2689. — ? Ch. Clermont- 
Ganneau, Inscription grecque d’Édesse, dans Recueil d’ar- 
chéologie orientale, 1900, t. 111, p. 246-248. — * Ch.-A. Lavi- 


ÉDESSE 


2106 


La formule de début : « Un seul Dieu et le Christ », 
est bien connue et fréquente dans l’épigraphie grecque 
de Syrie5. Le mot Chrislos accosté de deux α doit 
peut-être s'entendre: z(x) (6) Xe:370: α(ύτοῦ), comme 
une inscription de Dâna ". D’après M. Clermont- 
Ganneau, à plusieurs reprises, les alpha de notre 
inscription représentent des omicron ; l'échange de 
ces deux voyelles est un phénomène courant dans 
l’épigraphie gréco-syrienne et paraît correspondre 
aux habitudes phonétiques des populations indigènes, 
qui parlaient des dialectes araméens. Cette observa- 
tion, ajoute le même érudit, est de nature à rendre 
compte de diverses singularités de notre inscription et 
à y faire un peu de lumière ; en eflet, en vertu de cette 
règle, α — 0, nous sommes autorisés à considérer 
102) ἀδελφος, τουτα — τοῦτο, ἀνημίαν — μνημῖον 
ἴον). De cétte façon, l'inscription se tiendrait 
à peu près sur ses pieds, bien entendu avec des solé- 
cismes et des barbarismes, qui ne sont pas faits pour 
surprendre dans une langue aussi déformée : 

« Un seul Dieu et son Christ ! Ameas et Aoumtha (?) 
(son) frère (ou sa sœur ?) ont élevé ce tombeau à leur... 
Asclépios Ma(t)tha 7. » 

M. C.-A. Lavigerie écrivait en 1850 : « Dans le mur 
qui surmonte une des portes de la ville, est une inscrip- 
tion grecque à demi-rongée par le temps : 


XPIZTE - O : OEOZ - 
ΕΙΣ - ΣΕ - EATTIZON - 
OYK - ΑΠΟΤΥΓΧΑΝΕΙ - ΠΟΤΕ 


« Christ, ὃ Dieu; qui espère en toi n’est jamais 
confondu. » 

L'auteur n’a pas vu le monument, et sa référence : 
« Constant. Porphyr. ap. Bayer, p.118 * » semble indi- 
quer qu’il s’en remet à Bayer (1784) ou même à Con- 
stantin Porphyrogénète (voir ce mot). Quoi qu’il en 
soit, cette inscription est celle qu'Abgar Oukhama 
aurait prétendûment fait poser au 1er siècle de notre 
ère. 

XXIII. LÉGENDE D'ALExIS. — Édesse fut la terre 
promise de la légende; elle procura aux générations 
chrétiennes deux thèmes ingénieux, dont le succès 
dépassa tout ce qui s'était vu : la lettre d’Abgar et la 
légende de saint Alexis. L'auteur de cette dernière 
fantaisie écrivait certainement à Édesse peu de temps 
après la mort de Rabboula*. Il raconte qu'un patri- 
cien romain, qu'il ne désigne que par le nom de 
l’homme de Dieu, renonça à la fortune pour se livrer 
entièrement à la prière et vivre de la vie des pauvres. 
Le soir même de ses noces, il abandonne son épouse et 
ses parents, qui occupaient une des premières situa- 
tions dans la capitale de l'empire d'Occident, et s’em- 
barque sur un vaisseau qui le conduit au port de 
Séleucie de Syrie. Il se rend de là à Édesse, où il vit 
de mendicité. Pendant son séjour dans cette ville, il 
passait ses journées dans une église ou un marlyrium, 
sans prendre aucune nourriture. Le soir, il se tenait 
à l'entrée de l’église et tendait la main aux passants. 
Il se contentait de dix oboles de pain et de deux oboles 
de légumes. Lorsqu'on lui donnait davantage, il remet- 
tait le surplus à un autre pauvre. La nuit, il se 
plaçait les bras en croix contre un mur ou une colonne 
et priait. Il entrait un des premiers pour la prière du 
matin. Telle était sa vie de tous les jours. Non seule- 


gerie, Essai historique sur l'école chrétienne d’Édesse, in-S°, 
Paris, 1850, p. 6. — * A. Amiaud, La légende syriaque de 
saint Alexis, l'homme de Dieu, in-S°, Paris, 18S9 ; Ἐς Plaine, 
La Vie syriaque de S. Alexis et l'authenticité substantielle de 
sa Vie latine, dans Revue des quest. hist, 1892, t. Li, 
p. 560-576; A. Poncelet, La légende de S. Alexis, dans la 
Science catholique, 1890, t. 1v, p. 632-645; M. F. Blau, Zur 
Alexius Legende, ein Beitrag zur Entwicklung der Legende, 
dans Germania, 188S,t. xxxu1, p. 181-219; tiré à part, Wien, 
1888 ; cf. G. Paris, dans Romania, 1889, t. xvrut, p. 299-302. 


ment il ne parlait jamais de sa première condition, 
mais il tut aussi son nom. Ses parents, affligés de sa 
disparition, envoyèrent leurs esclaves à sa recherche 
dans toutes les directions. L'un de ceux-ci, parvenu 
à Édesse, prit des informations auprès de Rabboula, 
qui ne put lui fournir aucune indication. L’homme de 
Dieu vit l’esclave, mais celui-ci ne le reconnut pas 
sous ses haïllons. Une nuit, le sacristain de l'église, un 
homme pieux, étant sorti, fut surpris de voir le saint 
debout, les bras en croix et dans l’attitude de la prière. 
Pendant plusieurs nuits, il le trouva dans la même 
position. Il l’interrogea longtemps avant que l’homme 
de Dieu voulût lui raconter son histoire; il y consentit 
enfin, sur la promesse du sacristain, faite sous ser- 
ment, qu'il ne révélerait pas son secret avant sa mort. 
L'homme de Dieu ne tarda pas à tomber malade: il 
fut conduit à l'hôpital, où il rendit le dernier soupir. 
A la nouvelle de sa mort, le sacristain alla raconter à 
Rabboula ce qu'il avait appris et ce qu'il avait vu de 
ce saint. L’évêque se met aussitôt en route pour 
demander la remise de son corps. Mais le saint avait 
déjà été enterré et, quand on ouvrit sa tombe, on ne 
trouva plus que les haïillons qui l'avaient revêtu; le 
corps n’y était plus. Cette histoire, ajoute-t-on, a été 
publiée et rédigée par le sacristain qui fut l’ami du 
saint. 

Telle est cette légende dans sa forme primitive et 
originale. Elle devint ensuite l’histoire de saint Alexis, 
dans une rédaction nouvelle qui montre le saint res- 
suscité de retour à Rome chez ses parents, misérable 
parasite, incrusté dans sa crasse au seuil de la maison 
paternelle, où il meurt une deuxième fois, laissant à 
Dieu le soin de dévoiler le secret de son identité. 

La légende syriaque est représentée par des manu- 
scrits anciens; certains remontent au vi® siècle, l’un 
d’eux à la fin du siècle précédent, et on se trouve ici 
à peu de distance du personnage, qui est censé avoir 
vécu dans le premier tiers du ve siècle. La Vie aurait 
été rédigée un demi-siècle environ après la mort 
d’Alexis. 

L'Alexis syriaque diffère assez de celui qu’à force 
de retouches imaginera l'Occident. Cet homme de Dieu 
porte aussi le nom de Mar Riscia, c’est-à-dire Mon- 
sieur le Prince; c’est, somme toute, un noble romain 
qui fait un mariage contre son gré et s’esquive avant 
de faire honneur à son engagement, voyage en Asie, 
s'arrête à Édesse dans une misère profonde, qui le 
conduit à l'hôpital et de là au cimetière. Un sacristain 
s’est laissé conter par le mendiant des histoires qu'il 
tient pour véridiques et va en faire part à l’évêque 
Rabboula, qui s'emploie à faire exhumer le défunt; 
mais l’opération aboutit à faire constater que celui-ci 
a fait enterrer ses nippes et a décampé de sa personne. 
L’historiette ne s’écarte pas beaucoup de ce que la 
vie d’un mendiant peut offrir d'aventures, mais, vraie 
ou non, elle n’a pas pour objet vraisemblablement de 
nous instruire des avatars de Mar Riscia; en effet, 
elle se termine par une morale singulièrement instruc- 
tive : l’évêque Rabboula négligeait un peu trop les 
pauvres étrangers; il employait les revenus de son 
Église à bâtir, à décorer les édifices du culte; mais 


ÉDESSE 


2108 


cas, il suffit d’un peu d’adresse. Mais le résultat le plus. 
certain est que, là où personne n'est enterré, il n'y 
a ni tombeau, ni reliques, ni culte quelconque, et c’est 
bien le cas pour Alexis Mar Riscia, dont le tombeaw 
à Édesse ne se voyait nulle part. Et pour cause. La 
légende était une amicale admonition adressée aux 
prélats bâtisseurs ; il était élémentaire de leur refuser 
jusqu’au prétexte d’un martyrium, d’une confessio, 
d’une chapelle quelconque; l’auteur n’y manquait pas =: 
point de bâtiment, point de prétexte, le saint lui-même: 
s’y refuse, il se dérobe et, mieux que cela, il s’est 
évaporé. 

Et c’est tout. Pour les Édesséniens du moins, grands. 
amateurs de légendes; mais ils comptaient sans les. 
Occidentaux. 

En Occident, nul ne s’avisa d’un saint Alexis avant 
le xe siècle; mais en 977, sous le pontificat de Be- 
noit VII, une colonie de moines grecs, conduits par 
Serge, métropolitain de Damas, vint s'établir à Rome, 
sur le mont Aventin, dans un monastère fondé à cette- 
occasion près de l’ancienne diaconie de Saint-Boniface.. 
Cet établissement, comblé de faveurs par les papes 
et par l’empereur Othon III, éprouva le besoin de 
justifier la vogue populaire qui s’adressait à lui; 
aussi, très peu de temps après sa fondation, on y voit 
fleurir le culte de saint Alexis. Les plus anciens monu- 
ments de ce culte sont deux chartes de l’année 987. 
Ce sont sans doute les moines grecs qui auront divulgué- 
la légende; une madone byzantine, conservée dans. 
l’église, passe pour avoir été apportée par l’arche- 
vêque Serge; ce serait l’image d’Édesse, qui a son rôle: 
dans l’histoire de saint Alexis. Quant à l'idée de 
choisir Saint-Boniface pour y placer la maison pater- 
nelle d’Alexis, elle aura été suggérée par le nom de sa 
mère, Aglaé, le même que celui de la maîtresse de 
Boniface dans la légende de celui-ci. 

Quoi qu’il en soit, l’histoire de Mar Riscia offrait 
quelques points de contact avec celle d’Alexis; om 
les corsa toutes deux à l’aide de l’histoire d’un nommé 
Jean, lequel fut connu à Rome plus tardivement 
encore qu'Alexis. Ce Jean était un noble romain, qui 
s’enfuit de la maison paternelle en compagnie d’un 
moine acémète, avec lequel il passa six années dans. 
une retraite absolue. Ce Jean n’abandonne ni épouse, 
ni fiancée, ne vit pas à Édesse et ne mendie pas. Peu 
importe. Une voix céleste lui ordonne de retourner à 
Rome, il obéit, mais ne peut se faire reconnaître de 
ses parents, qui lui permettent simplement dese bâtir 
une cabane, calybé (d’où son surnom de Jean Calybite), 
auprès de leur maison. Jean vit misérablement sous 
cet abri pendant trois ans et meurt après s'être fait 
reconnaître et bénir par ses parents. 

La légende d’Alexis en grec et en latin n’est qu'une 
combinaison des aventures de Mar Riscia avec celles 
de Jean. Il en résulte que la légende de Jean Calybite, 
ainsireconnue comme un des éléments de celle d’Alexis, 
s’en trouve notablement vieillie. Du Χο siècle, où se 
présentent ses premiers documents directs, elle recule 
jusqu’au vue à tout le moins, mais, malgré cela, il 
lui manque une attache topographique romaine, la 
seule dont elle puisse se réclamer ne remontant qu'au 


xvie siècle. 

Ainsi constituée par la combinaison des Vies de 
Mar Riscia et de Jean Calybite, la Vie grecque de 
saint Alexis parvint à la connaissance des hagiogra- 


l'événement lui ouvrit les yeux; il renonça aux con- 
structions, soigna les pauvres avec zèle : « Qui sait, 
disait-il, s’il n’y en a pas beaucoup comme ce saint, 
recherchant l'humilité, grands par eux-mêmes aux 


veux de Dieu et ignorés des hommes à cause de leur 
humilité. » 

Si Mar Riscia ne fut pas trouvé dans son cercueil, 
c’est qu’il n’y avait jamais pris place, ou bien qu'il en 
était sorti. En sortir est moins facile que de n’y pas 
entrer; dans le premier cas, il faut à tout 16 moins une 
résurrection, qui est un fort grand miracle, lequel ne 
passe généralement pas inaperçu; dans le deuxième 


phes syriens. Ils n’hésitèrent pas à reconnaître leur 
saint dans la première partie de l'histoire; mais la 
seconde, qui suppose son retour à Rome, cadrait 
fort mal avec le vieux récit, d'après lequel il mourait 
à Édesse. Bien entendu, la légende byzantine n'admet 
pas ce dernier détail. Il y est dit qu’Alexis quitta 
Édesse pour échapper aux importuns, car sa sainteté 
commençait à être connue; il voulait se rendre à 


2109 ÉDESSE — ÉDESSE DE MACÉDOINE 2110 
Marse : un vent violent détourna son navire et le | 523. — K. C. A. Matthes, Die edessenische Abgarsage 


poussa jusqu’à Rome. Les Syriens ont tenu à ce que 
le saint fût mort dans leur pays; mais ils l'ont fait 
ressusciter pour lui permettre de se transporter à 
Rome et de reprendre le cours de ses aventures, selon 
la tradition byzantine. Le procédé est un peu héroïque; 
on doit convenir toutefois qu’il était comme indiqué 
par la disparition du corps, dans le récit primitif 1. 
XXIV. BiBioGRAPHiE. — Alishan, Laboubnia, 
Lettre d'Abgar ou histoire de la conversion des Édessé- 
niens par Laboubnia, contemporain des apôtres, Venise, 
1868 (en arménien). — Assémani, Bibliotheca orien- 
lalis, in-fol., Romæ, 1719, t. 1, p. 387-429 : Chronicon 
Edessenum. — Amiaud, La légende syriaque de saint 
Alexis, l'homme de Dieu, in-89, Paris, 1889. — KE. Ba- 
belon, Mélanges de numismalique, t. 11, Ὁ. 244. 
Bayer, Historia Osrhoena et Edessena ex nummis illus- 
trata, in-8°, Saint-Pétersbourg, 1784. — F. C. Bur- 
kitt, Early eastern christianily, in-8°, London, 1904; 
The « Throne of Nimroud », dans Proceedings of the 
Society of biblical archæology, 1906, t. xxvun, p.149 sq. 
-— A, Carrière, La légende d’Abgar dans l'Histoire 
d'Arménie de Moïse de Khorène, in-80, Paris, 1895. — 
J.-B. Chabot, Notes sur quelques monuments épigra- 
phiques araméens, dans Journal asiatique, 1906, p.281- 
290. — Ch. Clermont-Ganneau, La leltre de Jésus au 
roi Abgar, la Koutbi juive adorée à Édesse et la Mezou- 
zâh, dans Recueil d'archéologie orientale, in-8°, Paris, 
1899, t. ur, p. 216-223; Inscription grecque d’'Édesse, 
dans même recueil, t. 111, p. 246-248. — W. Cureton, 
Ancient Syriac documents relative Lo the earliest esta- 
blishment of christianity in Edessa and the neigh- 
bouring countries, from the year after our Lord’s ascen- 
sion lo the beginning of the 4th century, discovered, 
edited, translated and annotated, in-4°, London, 1863.— 
R. Dareste, Le recueil de lois et coutumes de Bardesane 
d'Édesse, dans Nouvelle revue historique de droit fr.et 
étr., 1891,t. xv, p. 673-677. — J. Dashian. Les origines 
de l'Église d Édesse et la légende d’ A bgar (en arménien), 
dans Hanless Amsoreah, 1889; La correspondance 
entre Abgar et le Christ (en arménien), dans même 
revue, 1900. — Deramey, Les origines de l'Église 
d'Édesse, in-12, Paris, 1897. — L. Duchesne, De Maca- 
rio Magnete et scriptis ejus, in-8°, Paris, 1877 (origine 
d'Édesse ?); voir M. N., dans Revue critique, 1877, 
p. 118. — R. Duval, Histoire politique, religieuse 
el litléraire d'Édesse jusqu’à la première croisade, dans 
le Journal asiatique, VIII: série, 1891,t. XvIIr, p. 87- 
133, 201-278, 381-439 ; 1892, t. x1x, p. 5-102.— Ethe- 
ria, Peregrinatio ad loca sacra, dans Ilinera Hierosoly- 
milana, édit. Geyer, in-80, Vindobonæ, 1898. — H. 
Gompertz, Hat es jemals in Edessa christliche Künige 
gegeben, dans Archæol. epigr. Mittheil. aus Œsterreich, 
1896, t. χιχ, Ὁ. 154-157. — A. von Gutschmidt, Un- 
tersuchungen über die Geschichle des Kænigreichs 
Osrhoene, dans Mémoires de l’Académie de Saint-Pé- 
tersbourg,1887,série VII®,t.xxxv.— Ch.-A. Lavigerie, 
Essai historique sur l’école chrétienne d’Édesse, in-8°, 
Paris, 1850. — Le Quien, Oriens christianus, in-fol., 
Paris, 1740, t. 11, col. 953-968, 1315-1316, 1429-1440; 
t. Π|. col. 1185-1186. —— E. Le Blant, Histoire d'un 
soldat goth et d’une jeune fille d’Édesse, dans Comptes 
rendus de l'Acad. des inscripl. el belles-lettres, 1881, 
IVe série, t. 1x, p. 370-377. — R. A. Lipsius, Die edes- 
senische Abgar-Sage, in-8°, Brunswick, 1880. — J.-P. 
P. Martin, Les origines de l’Église d’'Édesse et des 
Églises syriennes, dans Revue des sciences ecclésias- 
tiques, 1888, VIe série, t. vin, p. 281-322, 377-438, 473- 


1 L. Duchesne, dans Bulletin critique, 1889, t. x, 
Ῥ. 264-266. — ? Le Quien, Oriens christianus, t. 11, p. 79. 
— " Cantacuzène, Historica, 1. 1, €. Liv. — 4 Stephanus 
Byzantinus, De urbibus, au mot Édesse. — " Dela- 
coulonche, Mémoire sur le berceau de la puissance macé- 


und ihre Fortbildung untersucht, in-8°, Leipzig, 1882. 
— E. Nestle, De sancla cruce, in-89, Berlin, 1889. - 
Th. Noeldeke, Ueder einige Edessenische Martyrer- 
aklen, dans Festschrifl zur 46 Versammlung deutscher 
Philologen, in-8°, Strasburg, 1901, p. 13-22. — G. Phi- 
lipps, The doctrine of Addaiï the apostle now first edited 
in a complele form in the original Syriac with an En- 
glisk translation and notes, London, 1876.— ἘΞ Renan. 
Deux monuments épigraphiques d’Édesse, dans Journal 
asiatique, 1883, VIII: série, t. 1, p. 246-251.— C. Sa- 
chau, Reise in Syrienund Mesopotamien, in-8°, Leip- 
Zig, 1883. — Ch. Texier, La ville et les monuments 
d’Édesse en Mésopotamie, dans Revue orientale et amé- 
ricaine, 1859, t.1, p.326-354 ; L'architecture byzantine ou 
recueil de monuments des premiers lemps du christia- 
nisme en Orient, in-fol., Londres, 1864, p. 199-209. 
L.-J. Tixeront, Les origines de l'Église d’Édesse εἰ la 
légende d'Abgar, Étude critique suivie de deux textes 
orientaux inédits, in-8°, Paris, 1888. 

H. LECLERCQ. 

2. ÉDESSE DE MACÉDOINE. La ville bul- 
gare de Vodena est située à l'extrémité nord-ouest de 
l’ancienne Émathie, dans une vallée que les dernières 
ramifications du Kitarion séparent de la grande plaine 
du Lydias, et qui ne communique avec elle que par- 
une étroite ouverture des collines. Qu'on se figure 
un immense plateau demi-circulaire, d’une hauteur 
de 120 à 150 pieds, coupé à pic sur trois de ses côtés, 
adossé aux contreforts de deux hautes montagnes, 
dont les pentes s’abaissent et livrent un passage aux 
eaux réunies de plusieurs lacs. Ces eaux claires et lim- 
pides circulent partout sur le plateau, y entretien- 
nent l'humidité et la fraîcheur, se répandent en cas- 
cades jaillissantes sur les flancs presque perpendi- 
culaires du rocher, à travers les arbustes qui les cou- 
vrent, et vont se perdre enfin au milieu d’une véri- 
table forêt de jujubiers, de saules, d’ormeaux et de 
platanes. L’acropole d'Athènes est le plus beau rocher 
du monde, mais le plus magnifique plateau qui ait 
jamais porté une ville est peut-être celui de Vodena. 

« C’est sur l'emplacement de Vodena que s'élevait 
l’ancienne Édesse, la ville de Caranus, la première 
capitale de la Macédoine. Le doute n’est guère pos- 
sible à cet égard et l'opinion de deux savants alle- 
mands, Mannert et Reichard, suffirait à elle seule à 
prouver le cas qu’il en faut faire. Chrysanthus dit, 
dans les termes les plus précis : "Eôeooa ἥτις νῦν Βόδενα, 
ἢ Βίδυνα λέγεται 2. Avant lui, l’érudit Cantacuzène, 
racontant le siège et la prise de la ville sous son règne, 
l'appelle d’abord Edessa, puis Vodena : le nom mo- 
derne lui échappe par inadvertance et malgré sa pré- 
férence bien marquée pour les noms anciens*. Rien de 
plus concluant ici que son témoignage. Ajoutons en- 
core un détail qui a bien son importance. Étienne de 
Byzance dit, à propos d’Édesse de Syrie : « Elle em- 
prunta son nom à la ville de Macédoine qu'elle rappe- 
lait parses eauxjaillissantes »: δια τὴν τῶν ὑδάτων δύμην". 

« Édesse avait dans l'antiquité un autre nom. Ægées 
et Édesse étaient-elles une seule et mème ville? Ou 
plutôt, Édesse était-elle l'Ægées où l’on enterrait 
les rois de Macédoine 5? » L'opinion commune, 
celle que favorisent le bon sens et la lecture intelligente 
des textes, cette opinion qui place à Édesse le sanc- 
tuaire de la royauté macédonienne et identifie Édesse 
avec Ægées, a été contredite, tiraillée, dénaturée par 
Tafel ὁ avec le résultat que l’on peut deviner. Sa thèse 
vaut ce qu’elle pèse; le poids du papier. 


donienne des bords de l'Haliacmon el ceux de l'Axius, 
dans Revue des Sociétés savantes, 1858, t. τινὶ p. 649-651. — 
4 G. Tafel, De via militari Romanorum Egnatia, qua Illy- 
ricum, Macedonia et Thracia jungebantur, dissertatio geo- 
graphica, in-4°, Tubingæ, 1842. 


2111 


Édesse compte peu de restes antiques. Sa position 
magnifique invitait à l'occupation de ce plateau, 
sur lequel les ruines entraient dans des constructions 
nouvelles. Un sarcophage, douze inscriptions, des 
fragments de colonnes grêles en marbre, des bases 
attiques, des chapiteaux corinthiens ou ioniques 
romains en marbre ou en pierre, quelques colonnes 
sans cannelures, des stèles petites et communes, 
quelques chapiteaux byzantins assez curieux, les uns 
avec colombes aux ailes déployées, avec têtes de bélier 
et figures d'hommes alternant ensemble, les autres avec 
feuilles d’acanthe et griffons aux quatre angles, les 
ailes rattachées à la feuille d’acanthe supérieure : voilà 
tout ce que l’on trouve dans les six mosquées à mina- 
rets et dans les treize églises de Vodena. Tous les 
fragments, tous les débris de pierres antiques se trou- 
vent entre la rive droite du torrent et le plateau 
de Vodena, appelé aujourd’hui Palæo-Caliah, Τ᾿ « an- 
cienne ville ». L'ancienne Édesse, suivant toute vrai- 
semblance, partait de la dernière cascade du nord, 
descendait de terrasse en terrasse du nord-ouest à 
l’est, en suivant les bords de la rivière, coupait dans 
les jardins jusqu’au premier tombeau, qui marquait 
l'extérieur de la ville. Le haut du plateau portait la 
citadelle. L’enceinte de ses murs, dont on retrouve 
çà et là des traces au milieu des maisons, n’embras- 
sait qu’une partie restreinte de la ville actuelle : non 
pas que Vodena soit plus étendue que ne l'était Édesse 
et l’antique Ægées, mais cette dernière, à l’époque 
des rois de Macédoine, se partageait entre le plateau 
et les jardins, tandis que Vodena s’est tassée dans 
l’ancienne acropole, d’une défense plus aisée. Il est 
à croire, en effet, que la portion inférieure de la cité 
macédonienne fut abandonnée à partir des grandes 
invasions barbares 1. 

L’épigraphie chrétienne d'Édesse est représentée par 
-quatre pierres ?. Celle-ci nous apprend peu de chose : 


MHMOPION 
EYTYXIAOY 
KAITHCCYN 
BIOY AYTOY 
5 + NIKHC + 


Dans l’intérieur de l’église dédiée aux saints Côme 
-et Damien sous le vocable de Hagii Anargyri, se voit 
un fragment intéressant surtout par les symboles : 
un poisson et deux colombes (fig. 3975) 5. 

L'inscription suivante se voit sur le mur extérieur 
-de l’église d’Hagia Paraskevi : 


SF NPEMECRBE 
MHMOPIONKYTIPIANS TTIANTOKPA[ 
GATOAECHCHMAMETATON A [ 
HMOGNAAAAEAEHCONHMACOC CI 
9 YIOIC AYTOëTIPECBIAICKAIEYXAICTI. 
ATT ANTEAGN TPODbHTGON ATO! 
KMAPTYPON TOIC COI APECACEL 
CM BOY AHC KOCMSAMNA 
ENOAAEKEITEIWANNHCKHTSTO 
NATIAYCAMENHENXON 
ΜΙημόριον Ἰζυπριανοῦ πρεσύ[υτέρου]. 
ΠΕαντοχρά[τορ υἱὲ Θε]οῦ, [μὴ] ἀπολέσῃς ἡμᾶς] μετὰ 
τῶν ἀϊνομ:ὧν] ἡμῶν, ἀλλὰ ἐλέησον ἡμᾶς ὡς ὄϊντας χαὶ] 


10 


? Delacoulonche, op. cit., p. 659. La ville était alors 
moins florissante; le nombre de ses habitants avait beau- 
coup diminué; ils pouvaient sans peine se resserrer dans 
les fortifications du plateau. Aussi les historiens byzantins 
nous disent-ils que Vodena, malgré l'importance de sa 
position, n’était qu'une petite forteresse. — *? Delacou- 
lonche, op. cit., 1858, t. v, p. 780, ἢ. 8; p. 781, n. 13: 
p. 782, n.14. J'avais tiré de l'oubli le n° 13 : Deux inscrip- 
tions d'Édesse de Macédoine, dans Revue bénédictine, 1906, 
t. ΧΧΊΠ, p. 92-94; mon travail fut discuté par M. Rabois- 


ÉDESSE DE MACÉDOINE 


| Ψυγ ἢ [ν] αἰθερεία 


2112 


υἱο[ὑ]: αὐτοῦ, πρεσθ(ε)ίαις ai εὐχαῖς π[άντων τῶν] ἀγγέ- 
λων, προφητῶν, ἀποστόλων] χίαϊ μαρτύρων τοῖς σοὶ ἀρέ- 
σασίιν ἀπὸ χατα]δολῆς χόσμου + ᾿Αμ[ήν]. 

᾽Ενθάδε χεῖτ[α!] ᾿Γωάννης χίαί ἣ τούτο[υ γύνη..... ἀ]να- 
παυσαμένη ἐν Χ[ροιστ]ῷ [nv 


« Tombeau de Cyprien, prêtre. 

« Tout-puissant Fils de Dieu, ne nous perds pas avec 
nos iniquités, mais sauve-nous, nous qui sommes aussi 
ses fils, par l’intercession et les prières de tous les 


3975. — Pierre, à Édesse. 


D’après Revue des Sociétés savantes des départements, 
1858, t. v, p. 781, n. 13. 


anges, prophètes, apôtres et martyrs qui t'ont plu 
dès la constitution du monde. Amen. 

« Ci-gît Jean, et sa femme N., qui se reposa dans le 
Christ au mois de... » 

Autre inscription #: 


ANTITONHNEIKANAPOCETII 
BIOTOIOTEAEY 

5 AEZATOCNNOKCOICEKA OY 
FEAEAAHC OEE........ 
YYXH AIOEPEIAIE ATGOCI 
ΘΕ TO COMA AETATH 
EIC Ο ΚΑΙ ANACTACEGEEYAI 


10 TE O HMAFEIKHTE 
ATNOC ETTIKAI OEIOYTOOGN 
ETTIETEYZATO AOYTPOY 
Pre δάμαρ te... - « ᾿Αντιγόνη, Νείχανδρος ἐπιε)ὶ 
βιότοιο τελευ[τὴν] δέξατο [ἐ]ν νο[ὕ]σοισι «. « ««- da[uaæohe[:] 


ἀγ[οραΐς] θέτο σῶμα δὲ γα[ΐη, εἰσόχαι 
IL: Un ἐπα εἶδες x 
reLAJol”] nualo] tante, ἁγνὸς ἐπίε)ὶ 
τεύξατο λουτροῦ. 


ἀναστάσεως] εὐ 
χαὶ ὁ[σ]ίου ποβ(έγων à 

«... Antigone, fille de Nicandre : vaincue par la 
maladie, sa vie a pris fin, son âme est allée dans les 
assemblées célestes et son corps repose dans la terre 
en l'attente du jour heureux de la résurrection. Il est 
pur, ayant obtenu le baptème qu’il avait désiré. » 

Quelques fragments chrétiens d'Édesse ont été pu- 
bliés dans le Supplément archéologique du tome Ἀν τι 
du Sylloge littéraire grec, de Constantinople ὅ, 


Bousquet, sous le pseudonyme de S. Pétridès, Inscription 
chrétienne de Vodena, dans Échos d'Orient, 1906, t.1x, p.96-98; 
l'inscription n’a eu qu’à y gagner et c'est quelque chose, 
à défaut d’autre chose. — * Delacoulonche, op. cil., p. 781, 
n. 13. — ‘ E. Bormann, Die antiken Inschriften zu Vodena 
(Edessa), dans Archeologisch-epigraphische Mittheilungen 
aus Œsterreich-Ungarn, 1886, t. x11, p. 195-221. — # [hr 
νιχος φιλολογιχος συλλογος, Constantinople, 1882-1883, 
ἴ, XVII : εἐπιγραφαι εν δίαχεδονια συλλεγεισαι, p: 158, 
n° ΕΚ LE KT, 


2113 


Dans la cour d’entrée de l’église d’Hagia Triados : 


TEAM 
a | ὦ 


à noter cette survivance de ἰχθὺς, muni du signe abré- 
viatif. 
Autre, au même lieu que la précédente : 


TTPECBC 
WAATHC 
IATPOC 
TAPOENOC 


Celui-ci cumulait le sacerdoce, πρεσδύτερος,16 chant 
ψάλτης, la médecine, ἰατρός, et la virginité, τ παρθένος. 
Un fragment sur lequel on lit : 


O OC ΧΟΛΙΟΙΔΩΙ 


5 IXEYC 


Un fragment qui nous laisse voir une croix can- 
tonnée de deux colombes inclinées fort bas, et, au- 
dessous, ce seul mot : 


+ MHMOPION 


Ce débris rappelle un dessin publiée par Dela- 
coulonche ?, 

Enfin, un fragment présentant une croix au pied de 
laquelle deux agneaux font le geste de brouter ou de 
s'abreuver, et ces mots : 


+ M-MOPIONM 
AYPOY - ΚΑΤ 
Μημόριον Μαύρου K 


H. LECLERCQ. 

ÉDIT DE CARACALLA. - Ι. Les témoins. 
II. Le texte. 111. L'empereur. IV. La date. V. Le 
motif. VI. La portée. VII. Bibliographie. 

I. LES TÉMoINs. — L’édit par lequel Antonin Cara- 
calla accorda, en l’an 212, le droit de cité romaine à 
tous les habitants de l'empire se rattache à nos études 
par ses conséquences juridiques pour les chrétiens. 
Malgré son importance, cet édit n’était qu'imparfai- 
tement connu et seulement par de brèves allusions 
qu'il peut être utile de récapituler : 

Ulpien : 22 ad Ed. (ann. 212-217). Dig, 1. L tit. v, De 
statu hominum, lex 17 : In orbe Romano qui sunt, ex consti- 
tulione imperatoris Antonini, cives Romani effecti sunt. 


CESSE 


© οὐ - σὺ O1 À & D 


2 Delacoulonche, Mémoire sur Le berceau de la puissance 
macédonienne des bords de l’Haliacmont et ceux de l'Axius, 
loc. cit., 1858, p. 782, n. 11. — * Burman, De vectigal. 
populi Romani, Lugduni Batavorum, 1734, p. 178, et 
d'après lui, Accarias, Puchta, pensent que ce texte ne vise 
que la multiplicité des concessions individuelles. M.-J. Bry 
fait observer qu’on ne peut tirer argument en ce sens du fait 
que cette phrase se lit dans la notice sur Marc-Aurèle, car 
Aurelius Victor, tout comme Jean Chrysostome et Justi- 
nien, a pu se tromper sur l’auteur de la constitution. —* P, G 
Ἐς ΣΧ, col. 333. — « P. L.,t. xLI, col. 161. — ὃ Musée de 
Giessen, n° 40, papyrus provenant probablement d’'Hepta- 
komia, ville de la Thébaïde. Dimensions : haut. Ὁ m. 27, 
larg. Ὁ m. 46. La deuxième colonne est seule conservée inté- 
gralement, elle mesure Ὁ m.235 de largeur; l’espace entre les 
deux colonnes est de 0 πὶ. 025. A droite, marge intacte de 


ÉDESSE DE MACÉDOINE — ÉDIT DE CARACALLA 


ΓΑὐτοκράτ wo Kaïsap ΔΙ], 240€ Αὐρήλι[ο 
[Οὐδὲν εὐχταιότερον] ἢ μᾶλ) λον ἀν[αζητέον ἐστὶν ἢ τὰ]ς αἰτίας χ[α]ὶ 
[εξ - - Καὶ τοῖς Θ]Ξοῖς loi] ] ἁγ[:ὠτ]άτοις εὐχαοιαστήσαιμι, ὅτι τι[ς] τοιαύτη [ς] 
[χάριτος ἀφορ eu νῦν elis ἐμὲ συν[εχύ]ρησεν. 
[γαλοπρεπῶς χαὶ εὐσεδ]ῶς ᾿δύϊνα]σθαι τῇ μεγαλει UE τι αὐτῶν τὸ ἱχανὸν πο:- 
[eïv, εἰ τοὺς ξένους, ὁσ]άχις ἐὰν ὑ{π]εισέλῃ! σιν εἰς τοὺς ἐμοὺς ἀν[θο]ώπους, 
τῶ]ν θεῶν quvez τενέγ[χοι]μι, δίδωμι τοις σ]υνάπα- 

[σιν ξένοις τοῖς κατὰ τ]ὴν οἰχουμένην πίολιτ Ἰεΐαν 
[παντὸς γένους πολιτευμ]άτων, γωρ[ὶς] τῶν [δεδγειτικίων. 


2114 


Dion Cassius, His!. rom., 
sous Caracalla) : Οὗ 
264 αὐτοῦ, λόγῳ μὲν 
χαὶ ἐχ τοῦ τοιούτου πρωσῆῇ, διὰ τὸ τοὺς ξένους τὰ πολλὰ 
αὐτῶν μὴ συντελεῖν, ὁ « Caracalla proclama ro- 
mains tous les habitants ἃς l'empire, en apparence 
pour les honorer, mais en réalité pour augmenter son 
revenu, les pérégrins étant exempts de la plupart 
des taxes. » 

Spartien, Vila Severi, 1 (entre 293 et mai 305): 
Severus Africa oriundus imperium optinuil cui civitas 
Lepti, pater Gela, majores equiles Romani ante civitatem 
omnibus datam. 

Aurelius Victor, De Cæsaribus, 16 (avant 360) : 
Data cunctis promiscue civilas Romana ?. 

Saint Jean Chrysostome, In Acla apostolorum (vers 
400), hamil xzvir®: Μεγάλην εἶχον 
προνομίαν οἱ ἀξιούμενοι οὕτω [i. e ‘Pour tot] χαλεῖσθαι" 
χαὶ οὐ πάντες τούτου ἐτύγχανον- ἀπὸ γὰρ ᾿Αδριανοῦ 223 
πάντας ‘P ὡμαίους ὀνομασθη ναι, τὸ δὲ παλ αιὸν οὐγ. οὕτως 
nv. 1 apôtre se réclama devant le magistrat du titre 
de citoyen romain. Au temps de saint Paul, ce titre, 
explique l’orateur, constituait un privilège précieux 
et relativement rare; du reste, il attribue l’édit de 212 
à Hadrien. 

Saint Augustin, De civilate Dei (ann. 413-426), L V. 
c. ΧΙ 4: ... quod poslea gratissime atque humanissime 
factum est, ut omnes ad Romanum imperium pertinentes 
socielatem acciperent civilatis et Romani cives essent, 
ac si essel omnium quod eral ante paucorum. 

Novelle LXXVII, €. v (ann. 539) : (Ὥσπερ γὰρ) 
᾿Αντωνῖνος ὁ τῆς εὐσεθείας ἐπώνυμος, ἐξ οὗπερ χαὶ εἰς 
ἡμᾶς, τὰ τῆς 0007 γορίας ταύτης χαθήχει t, TO τῆς ῥωμαΐ χὴς 
π πολιτείας, πρότερυν παρ᾽ ἐχάστου τῶν ὑπ πηχόων αἰτούμε νὸν 
χαὶ οὕτως ἐχ τῶν χαλουμέ νων peregrinuwv etc δωμαΐχην 
εὐγένειαν ἄγον. ἐχεῖνος ἀπ ασιν ἐν χοινῷ τοῖς ὑπηχόο!: ᾿ς 
δεδώρηται. 

IT. LE TEXTE. — En 1910 a été édité un fragment de 
papyrus qui nous a révélé une partie étendue et impor- 
tante du texte de l’édit δ. L'écriture est celle qui fut 
en usage dans les chancelleries d'Orient, dès le début 
et durant la plus grande partie du mr siècle. Le docu- 
ment est divisé en deux colonnes, la deuxième 
assez bien conservée pour permettre la reconstitution 
du texte de neuf lignes dont la lecture est à peu près 
certaine. Nous possédons ainsi le texte mutilé de la 
célèbre constitulio Antoniniana® : 


. LXXVII, c. 1x (écrit 


χα χαὶ P ωμαίους πα τας τοὺς ἐν τῇ 


τ LV, Ép' χω δὲ ὅπως πλείω αὐτῷ 


ταύτην τότε 


ς Σεουῆρος] ᾿Αντωνῖνο[ς] ΣΙ[εθαστὸ]ς λέγει" 


το[ὑς] λ[ισγελλου[-] 


'οιγαροῦν νομίζωίν οἸύτω με- 


Ῥωμαίων, [υ]ένοντος 


Om.05; δ haut et en bas, marge très mutilée de Ὁ m.04 envi- 
ron. Le document est un « fragment d’un petit recueil de 
constitutions impériales en rédaction grecque », et ce frag- 
ment contient trois constitutions d’Antonin Caracalla. La 
première et la troisième restent étrangères à nos études. — 
* P.-M. Meyer, Griechische Papyri in Museum des Oberhes- 
sischen Geschichtsvereins zu Giessen, Berlin, 1910, t. 1, 
fase. 2, p. 25 sq.; Mitteis, dans Zeitschrift der Savigny- 
Stiftung für Rechtsgeschichte, Romanistische Abteilung, 
Weimar, 1910, p. 386-387; L. Mitteis et U. Wilcken, Grund- 
züge und Chrestomathie der Papyruskunde, Leipzig, 1912, 
Juristischer Theil. Chrestomathie, p. 426, n. 377; P.-F. Girard, 
Textes de droit romain publiés et annotés, 49 édit., 1912, 
P. 203-205; M.-J. Bry, L'édit de Caracalla de 212, d'après 
le papyrus 40 de Giessen, dans Études d'histoire juridique 
offertes à P.-F, Girard, 1912, t. 1, p. 1-42. 


2445 


Imperator Cæsar Marcus Aurelius Severus Anloni- 
nus Augustus dicit : Nihil oplabilius vel magis quæren- 
dum est quam querellas libellosque [tollere?]. Et dis 
sanclissimis gratias agam, quod quæ ftalis gratiæ ᾿ 
ccasio nunc mihi contigit. Existimans igitur sic 
magnifice pieque posse majeslali eorum satisfacere, si 
peregrinos, quotiescumque subingressi fuerint in meos 
homines [in religionem]. Deorum simul intulerim, do om- 
nibus peregrinis qui suni in orbe civitatem Romanam ma- 
nentle omni genere rerum publicarum, præter dediticios. 

III. L'EMPEREUR. — Un premier résultat, presque 
superflu d’ailleurs, de la découverte de ce papyrus est 
la détermination certaine de l’auteur de l’édit, déter- 
mination qui a été l’objet de longues controverses. 
Hadrien, Antonin le Pieux et Marc-Aurèle ont eu leurs 
partisans convaincus parmi les érudits, mais déjà 
Justinien était dans l’erreur, puisque nous avons vu la 
Novelle LXXVIII attribuer formellement l'édit à 
Antonin ?. Le texte de Dion Cassius ne suffisait pas, 
malgré sa clarté, à imposer l'attribution à Caracalla 8. 

IV. La DATE. — Une inscription tracée sur la base 
d’une statue brisée a été relevée à Ombos #; on y voit 
un certain M(äcxo:) Αὐρήλιος Μέλ[ας] offrant la dé- 
dicace à Caracalla, qualifié σωτῆρα τῆς ὅλης οἰχουμένης. 
Ce titre pompeux comporterait une allusion à la 
constitution généralisant le droit de cité, laquelle, en 
conséquence, aurait été connue en Égypte le 8 no- 
vembre 2125. D'autre part, on peut induire d’un pa- 
pyrus du British Museum (P. Lond.I11,1164,p.116 k, 
ligne 3) que ladite constitution n’était pas encore 
connue à Antinoupolis le 24 avril 2125. Ce sont les 
dates extrêmes pour l'Égypte. Pour Rome et l'Italie, il 
faudrait attendre après le meurtre de Géta (27 fé- 
vrier 212) auquel l’édit semble postérieur. Les der- 
nières lignes de la première colonne du papyrus 40 
de Giessen sont en trop mauvais état pour qu'on 
puisse rien en tirer; la partie où devait figurer la 
date est complètement perdue. 

Le papyrus faisant pariie d’un recueil de constitu- 
tions impériales, on notera que celles-ci paraissent dis- 
posées suivant l’ordre chronologique de leur publica- 
tion à Alexandrie. La troisième pièce se rapporte à des 
événements survenus en 2157; la deuxième a été 
publiée à Rome, en latin, le 11 juillet 212, enregistrée 
en grec à Alexandrie le 29 janvier 213 et publiée le 
10 février. On est donc amené à supposer que la pre- 
mière constitution du recueil est antérieure à celle 
dont nous venons de parler; ce n’est toutefois qu’une 
conjecture. Son exceptionnelle importance ne permet 
pas de supposer que sa promulgation à Alexandrie ait 
été notablement retardée; on peut admettre, sous 
réserve, que la publication de l’édit latin se place à Rome 
entre le 27 février (meurtre de Géta) et le 11 juillet 212. 

V. LE MOTIF. — Il ne fait pas de doute pour Dion. 
Caracalla battait monnaie et s’avisait chaque jour 
d’expédients nouveaux. Après avoir doublé le taux de 


1 On pourrait songer aussi à beneficium. — ? Heineccius, 
Antiquitatum romanarum jurisprudentiam illustrant. syn- 
tagma, Francofurti, 1771, part. I, append., ο. 1, n. 15-20, 
p. 281-285; Burman, De vectigal. pop. Rom., 1734, p. 176; 
cf. M.-J.Bry, op. cit., p. 5, note 2; Lefranc, L’édit d'Antonin 
Caracalla sur le droit de cité,in-8°, Bordeaux, 1907,p. 36-52. — 
3 Mis au jour par Valois en 1634; cf. J. C. Ε΄ Meister, Disser- 
tatio de Ant. Caracalla vero civitatis per orb. Rom. propagatore, 
1792, p. 53; en réfutation de J. P. Mahner, De M. Aurelio 
Antonino constitutionis de civit. univ. orbi Rom. data auctore, 
1772. — * Corp. inscr. græc., t. ται, n. 4680. — # U. Wilcken, 
dans Hermès,1892,t.xxvu, p.294, n.1.— ‘L.Mitteis, loc. cit., 
p. 388. — ? P. M. Meyer, Griechische Papyri.. zu Giessen, 
t. 1 ὃ, p. 41. — "Οἱ. Dion, op. cit., LXXIX, c. 1x; Ulpien, 
Coll., XVI,1x,3; Macrin rétablit l’ancien taux. Cf. Dion, op. 
cit., 1. LXXVIIL, c. xx. — * Cf. Schiller, Geschichte ἃ. rôm. 
Kaiserzeit, τ, 1, p. 750 sq.; Leonhard, Institutionen, p. 83, 
note 2; O. Schulz, Beiträge zur Kritik unserer lilterarischen 


ÉDIT DE CARACALLA 


2116 


l'impôt sur les successions et les affranchissements, 
il transformait le vingtième en dîme ἃ, enfin, il augmen- 
tait le nombre des citoyens romains, c’est-à-dire en 
l'espèce, le nombre des contribuables. A ce motif 
d'intérêt fiscal s’ajoutaient des raisons d'ordre poli- 
| tique ?. Septime-Sévère avait, sous son règne, travaillé 

à effacer les particularités et les privilèges locaux et à 
procurer, tant au point de vue juridique qu’au point 
de vue administratif, l’unification de l'empire: Cara- 
calla poursuivait le même dessein, tout en tirant parti 
d’une mesure de cette nature comme d’un expédient 
fiscal. Le but fiscal apparaît cependant comme la 
raison principale et déterminante de l’édit de 212. 
Le papyrus de Giessen apporte des données positives 
qui ne sauraient être négligées. 

Dans le préambule (lign. 2-7) l’édit accuse le désir 
de supprimer τὰς αἰτίας ai τοὺς λιδέλλους 19. Qu'est-ce à 
dire? Caracalla veut-il supprimer l’état de choses an- 
térieur à l'édit, alors que, au dire de la Novelle 
LXXVIII, 5, le droit de cité devait « être demandé 
par chacun des sujets? Cette interprétation se 
trouve appuyée, dans une certaine mesure, par le fait 
qu'en 410, Théodose II et Honorius, ayant concédé 
le jus liberorum à toutes les femmes de l’empire, 
spécifient expressément que, étant donnée cette con- 
cession génerale, personne n'aura plus désormais à 
leur demander le jus liberorum #*. Ainsi la conces- 
sion générale ἃ pour résultat la suppression des 
pétitions individuelles, onéreuses aux impétrants, 
encombrantes pour l’administration. L’édit de 212 
invoque un second molif, d'ordre religieux (lign. 3-7). 
Il y aurait ici une méthode originale de prosélytisme. 
| L'empereur incorpore à son peuple des citoyens nou- 
veaux sans leur demander leur avis; en mème temps 
il immatricule à la religion nationale des fidèles nou- 
veaux sans solliciter leur opinion. Les dieux ne 
peuvent qu'être honorés de ce recrutement par con- 
trainte, car ils ne sont pas bien délicats sur le degré 
de conviction de leurs adorateurs : quant aux pérégrins, 
ils n’ont qu’à se louer du grand honneur qui leur est 
fait de leur incorporation à la religion romaine *. 

Cet «exposé des motifs» est purement de style, 
comme la plupart des explications officielles. Que les 
raisons invoquées ne fussent pas entièrement étran- 
gères à l'inspiration de l’édit, on peut l’admettre; 
mais le motif d’ordre fiscal signalé par Dion Cassius 
apparaît toujours comme le motif réel et décisif. 
Bien plus, la portée de l'édit étant restreinte par 
l'exception formelle à l’égard d’une catégorie de péré- 
grins, cette limitation prouve que Caracalla avait en 
vue, avant toute autre chose, l'intérêt de ses tinances. 
L’exception porte sur les dedilicii, lesquels consti- 
tuaient la catégorie des pérégrins soumis au {ributum 
capitis. Concéder le droit de cité à ces déditices, c'était 
supprimer les revenus du tribufum, et sans les rempla- 
cer par ceux des taxes sur les successions et les affran- 


Ueberlieferung für die Zeit von Commodus Slurze bis auf 
den Tod des M. Aurelius Antoninus (Caracalla), p. 113; 
O. Hirschfeld, Die kaiserlich. Verwaltungsbeambt., p. 482; 
Domaszewski, Gesch.d.rûm. Kaiser, t. 11, p.266; Ὁ, Wilcken, 
dans Archiv für Papyrusforschung und verwandte Gebiete, 
1911, τ v, p. 420. -- % A Ja suite de ces mots se trouve une 
lacune que le premier éditeur ne remplit pas; on attend là 
quelque chose comme ὁλιχῶς ἐχχόπτειν. — ἢ τὸ τῆς ῥωμαϊχῆς 
πολιτείας, πρότερον παρ᾽ ἐχάστου τῶν ὑπηχόων αἰτούμενον ; 
cf. Cujas : Olimsingulis eral petenda civilas, quæ sæpe non nisi 
magno ære redimebatur, dans Commentar. in libr. XXIV 
quæst. Æm. Papiniani, édit. Fabrot, 1658, τ, τ, col. 662. — 
13 Code Justinien, 1. VIII, tit. Lvur, lex 1 : nemo post hæc a 
nobis jus liberorum petat, quod simul hac lege omnibus conce- 
dimus. — # Est-ce là ce qu'aurait eu en vue Dion Cassius 
en écrivant que Caracalla avait transformé en citoyens 
romains tous les habitants de l'empire «sous prétexte 
| d’honneurs »: λόγῳ μὲν τιμῶν 7 


2117 


chissements qui frappaient les citoyens, car les déditices 
étaient, en général, des gens d’une situation sociale 
si médiocre qu’un impôt portant sur les aflranchisse- 
ments ou percu à l'occasion des successions de plus de 
cent mille sesterces ne devait pas les atteindre. Au 
contraire, l'exclusion des déditices conservait au trésor 
les produits du tribut et la naturalisation des péré- 
grins non déditices multipliait, dans une très large 
mesure, les contribuables de la decima heredilatum el 
manumissionum. En définitive, Dion Cassius a présenté 
“sous son vrai jour la mesure prise en 212 par Caracalla. 

Fustel de Coulanges, qui reconnaît qu’«on ne ren- 
contre guère dans l'histoire de décrets plus importants 
que celui-là», imagine sans preuves et même contre 
toute vraisemblance que Caracalla ne fit que consacrer 
une situation de fait, car l’édit « proclamait et faisait 
passer dans le domaine du droit ce qui était déjà 
un fait accompli». Cette vue rapetisse un acte décisif 
qui eut une portée considérable. Sans doute, l’évolu- 
tion du droit avait affaibli la barrière jadis élevée entre 
les citoyens et les sujets; les concessions individuelles 
très nombreuses, des concessions collectives aussi, 
avaient diminué notablement dans toutes les provinces 
le nombre des non-citoyens; mais de là à prendre 
l'importance d'une sorte d’abrogation de fait, on est 
resté bien loin. Les considérants officiels ne pouvaient 
donner le change à personne, le caractère d’expédient 
financier était si évident qu’on s’habitua à le considérer 
seul, au détriment d’un dessein politique d’ailleurs 
douteux et d’un dessein religieux sans doute absent, 
L'édit était une mesure fiscale; ces mesures n’ont pas 
ordinairement la vertu de provoquer l’enthousiasme 
populaire. Ce qui ne laisse pas d’être curieux, c’est 
que saint Augustin voit dans l’édit de 212 l’avantage 
pour les nouveaux citoyens dénués de ressources de 
wivere de publico, grâce aux distributions gratuites 
faites aux citoyens romains, et c’est cette conséquence 
qui lui fait admirer l’édit. 

NI. LA PORTÉE. — Les témoignages relatifs à l’édit 
de 212 laissaient subsister une contradiction, ou plutôt 
un point d'interrogation. Ces textes nous présentaient 
la concession du droit de cité comme universelle et 
cependant on rencontrait dans l'empire, après le règne 
de Caracalla, des sujets pérégrins ou latins non pourvus 
du titre de citoyen. La mesure générale comportait 
donc des restrictions. Lesquelles? 

La grande naturalisation édictée par Caracalla ne 
disposa que pour le présent! ; en outre elle ne s’appliqua 
qu'aux groupes urbains organisés, aux communautés 
douées d’une constitution reconnue par Rome *. 
Cette généralisation fut d’ailleurs contestée * et il fut 
soutenu que la naturalisation ne fut nullement réservée 
aux seuls ciloyens des villes constituées depuis long- 
temps sur le type romano-hellénique. L'étude fut spé- 
cialisée de préférence sur la province d'Égypte, où les 
seuls citoyens des cilés grecques : Naucratis, Alexan- 
urie, Ptolémaïs et Antinoé auraient pu bénéficier de 
l’édit de 212. Or, de minutieuses statistiques permirent 
de constater que tous ceux qui, en Égypte, étaient 
dispensés de l'impôt personnel sont, en 212, devenus 
citoyens romains; tous ceux qui étaient soumis à cel 
impôt, au contraire, sont restés non-citoyens *. En 
outre, les lignes 7-9 de notre papyrus nous apprennent 
que Caracalla « donne à tous les pérégrins, par tout 
l'empire, le droit de cité romaine, toutes les formes d’or- 
ganisation politique étant maintenues, les déditices 
étant exceptés ὅν». Quel est le sens et la portée de cette 


1 Cette opinion fut émise pour la première fois par Hau- 
bold, Ex constitutione imperat. Antonini quomodo qui in 
orbe Romano essent cives Romani effecti sint, dans Opuscula 
academica, 1819, t. τι, p. 369-386. — ? Th. Mommsen, dans 
Hermès, 1881, t. χνι, p. 475; Neues Archiv, 1889, τ. XIV, 
p. 526. — *? U. Wilcken, dans Hermès, 1892, t. XXVN, p. 295- 


! 


ÉDIT DE CARACALLA 


: 2118 
restriction qui met notre papyrus en opposition avec 
les renseignements donnés par tous les auteurs qui ont 
parlé de l’édit? Ce problème, qui consiste à déterminer 
le sens du mot déditice, semble encore loin d'être résolu 
et d’ailleurs il ne touche que de si loin aux études d'anti- 
quité chrétienne que nous pouvons le négliger. Ce que 
nous devons retenir, c'est qu’en Égypte l'exclusion de 
cette catégorie dut rétrécir très sensiblement le cercle 
d'application de l’édit. Les bénéficiaires de la consti- 
tutio Antoniniana ne constituèrent qu’une faible mino- 
rité. D’après des évaluations — sujettes à revision — 
il n’y eut pas plus de deux millions d'Égyptiens, non 
compris les Romains, sur environ sept millions d’habi- 
tants, qui devinrent citoyens. 

La proportion fut-elle à peu près la même dans les 
autres parties de l'empire? C’est ce qu'il est très difhi- 
cile de décider. En toute matière, nous sommes incom- 
parablement mieux renseignés pour l'Égypte que pour 
n'importe quelle autre province. Mais il peut être 
dangereux parfois de conclure de l'Égypte aux autres 
parties de l'empire, le vieux royaume des Ptolémées 
ayant gardé, sous la souveraineté des Césars romains, 
une organisation spéciale. Cependant l'existence de 
la capitation nous est attestée pour toute une série 
de provinces : tous ceux qui y étaient soumis, c’est-à- 
dire ceux qui appartenaient à la population non 
grecque en Orient, ou tout au moins aux classes 
inférieures de cette population, aux classes rurales, 
devaient être des déditices. L’édit ne s’appliqua donc 
partout qu'aux classes privilégiées, et partout, quoique 
dans des proportions variables suivant les régions, les 
bénéficiaires constituèrent évidemment des minorités. 

« A tous ces provinciaux que la réforme de Caracalla 
n’atteignit point, faut-il joindre les juifs? Ceux-ci 
étaient-ils des déditices? Leur reconnaitre ce caractère, 
c'est admettre encore une notable extension du cercle 
dans lequel l’édit n’eut point d’effet. Mais, bien qu’elle 
s'appuie sur des arguments sérieux, la théorie en vertu 
de laquelle les juifs sont déditices depuis l’an 70 et ne 
sont pas devenus citoyens en 212, a été combattue 
avec une vigueur si persuasive qu'il pourrait paraitre 
téméraire de s’y rallier désormais 7. » 

Un résultat moins prévu de l'extension subite du 
droit de cité fut d’énerver le droit de récusation. 
Jusqu’alors la récusation de la juridiction des ma- 
gistrats locaux et le recours au tribunal de l’empereur 
était un privilège du citoyen romain. Saint Paul en 
avait usé et, à son exemple, quelques chrétiens de 
Bithynie pendant la légation de Pline le Jeune, puis 
encore le martyr Attale à Lyon sous Marc-Aurèle. 
Désormais il n’en fut plus question; la multitude 
de ceux qui pouvaient user de ce droit le fit tomber 
en désuétude. Depuis l'édit de Caracalla, il n’y ἃ plus, 
dans les actes des martyrs, un seul exemple de recours 
à César, provocatio ad Cæsarem. La compétence des 
gouverneurs s’étendit désormais. à tous. 

VII. BIBLIOGRAPHIE. — M.-J. Bry, L'édit de Cara- 
calla de 212, d’après le papyrus 40 de Giessen, dans 
Études d'histoire juridique offertes à P.-F. Girard par 


ses élèves, in-8°, Paris, 1912, t. 1, p. 1-41. — Ferrero, 
Iscrizioni e ricerche nuove intorno all ordinamento 
delle armate nel” impero romano, 1884, p. 20. — 


P.-F. Girard, Textes de droit romain, 4° édit., 1912, 
p. 208-205. --- Haubold, Ex constitulione imperätoris 
Antonini quomodo qui in orbe Romano essent cives 
Romani effecti sint, dans Opuscula academica, 1819, 
ι. τα, p. 369-386. — Lefranc, L'édit d'Antonin Ca- 


296. — Ὁ, M. Meyer, Das Heerwesen der Ptolemäer und 
Rômer in Ægypten, p. 137-144. — * P. Jouguet, La vie muni- 
cipale dans l'Égypte romaine, in-8°, Paris, 1911, p. 354, a 
soulevé des objections et proposé une lecture différente. — 
‘ Cf. J. Juster, Les droits polit. des juifs dans l'empire ro- 
main, Paris, 1912, p.19 sq. —* M.-J. Bry, op. cit., p. 30-31. 


2119 


racalla sur le droit de cilé, in-8°, Bordeaux, 1907. — 
J. P. Mahner, De M. Aurelio Antonino constitutionis 
de civitate universo orbi Romano data auctore, 1772. 
— J. C.F. Meister, Disserlatio de Antonino Caracalla 
vero civitalis per orbem Romanum propagatore, 1792. 
— P. M. Meyer, Griechische Papyri im Museum des 
Oberhessischen Geschichtsvereins zu Giessen, in-8°, 
Berlin, 1910, t. 1, fase. 2. p. 25 sq. 
H. LECLERCQ. 

ÉDITS ET RESCRITS. — I. Édit et res- 
crit. 11. Tibère interdit de molester les chrétiens. III. 
L’édit de Néron. IV. Témoignages positifs. V. Politique 
religieuse de Domitien. VI. Le rescrit de Trajan. VII. 
Le rescrit d’Hadrien à Minicius Fundanus. VIII. Le 
faux rescrit d’Antonin le Pieux. IX. Rescrit de Marc- 
Aurèle. X. Jurisprudence de l’Apologeticum. XI. L’é- 
dit de 202. XII. Rescrit d’Alexandre-Sévère. XIII. 
Recueil des édits et ordonnances. XIV. L’édit de 
Dèce. XV. Les deux édits de Valérien. XVI. L’édit de 
Gallien. XVII. Message d’Aurélien au sénat. XVIII. 
Édit d’Aurélien, en 275. XIX. Premier édit de Dio- 
clétien. XX. Deuxième et troisième édits. XXI. Qua- 
trième édit, en 304. XXII. Amnistie de Maximin Daïa. 
XXIII. Édit de Galère et de Maximin. XXIV. Pre- 
mier édit de Constantin. XXWV. Édit de Maximin 
Daïa, XXVI. ἘΠῚ de tolérance de Galère. XXVII. 
L’édit de Milan. 

I. ÉDIT ET RESCRAT. — L’édit désigne d’une manière 
générale, à Rome, tout acte officiel publié par une auto- 
rité ayant qualité à cet effet. Il consiste en la notifica- 
tion publique de cet acte, c-dicere, dire dehors, pro- 
mulguer. Outre l’empereur, nombre de magistrats ont 
le pouvoir d’édicter : le sénat, les consuls, les procon 
suls, les dictateurs, les chefs militaires, les préfets 
urbains, le préfet du prétoire, les tribuns du peuple, 
les gouverneurs de province et d’autres encore. 
L'empereur et le préteur sont ceux qui font le plus 
communément usage du jus edicendi *. La publication 
d’un édit consistait en sa transcription sur une table 
de bois blanchi (in albo); on en donnait lecture au 
peuple et on l’exposait au forum * : apud forum palam, 
ubi de plano recte legi possit *. L’édit perpétuel conte- 
nait une action, pœnalis popularis et in factum, empor- 
tant, contre tous ceux qui volontairement auraient 
enlevé ou altéré les édits transcrits ἐπ albo — ceux qui 
dolo album corruperint — une amende de cinq cents 
aurei ἢ. Le jurisconsulte Paul nous apprend que, sous 
l'empire, les altérations de l’édit donnaient lieu à une 
cognilio extra ordinem ὃ, et exposaient le coupable aux 
peines du faux. Peut-être cette aggravation de 
rigueurs à l’époque impériale provient-elle de ce que 
l’édit, sous Hadrien, avait acquis force de loi 7. Un fait 
de cette nature se produisit en l’an 303 à Nicomédie: 
un chrétien, entraîné par son zèle et par l’ardeur de sa 
foi, arracha l’édit de persécution et le déchira: il subit 
le martyre δ. Diverses passions de martyrs, de valeur 
historique contestable, relatent avec exactitude la 
promulgation des édits impériaux. Dans la Passio, 


3 Ch. Giraud, L'édit prélorien, dans Comptes rendus des 
séances de l’Acad. des sciences morales et politiques, Paris. 
1870, t. xcur, p.329-357; P. Willems, Le dfoit public romain, 
6° édit., p. 267 sq.; Mispoulet, Les institutions politiques des 
Romajns, in-8°, Paris, 1883, t. τι. --- 5 Voir Dictionn., t.1, col. 
2840, fig. 954, au mot ARIKANDA. — ? Lex repelundarum, 
lign. 65-66; Corp. inscr. lat., t. τ, Ὁ. 62, n. 198. — * Ulpien, 
1. VII, pr. 1, 2, 4, 5, De jurispr.; Justinien, Instit., De actio- 
nib., 1. IV, tit. vi, n. 12. — 5 Paul, Sententiæ, 1, ΧΠῚ α, 3. — 
* Modestin, dans le Digeste, 1. XLVIII, tit. x, lex 32, De lege 
Cornelia de falsis; Paul, Sententiæ, V, XXV, 5.— ᾿ Darem- 
berg-Saglio, Dictionn. des antiq. gr. et rom., t. 1, p. 178; De 
Ruggiero, Dizionario epigrafico, au mot Album; G. Hum- 
bert, Essai sur les finances et la comptabilité publique chez les 
Romains, 2 vol. in-8°, Paris, 1886, t. τ, p. 47,133 et les notes, 
— * Eusèébe, Hist. eccles., 1. VIII, c. v, P. G.,t. xx, col. 749. 


ÉDIT,DE CARACALLA — ÉDITS ET RESCRITS 


2120 


S. Mariæ, nous lisons ceci: Emensis triginta diebus, 
præsidi annuntiatur Tertullum, principalem ipsius 
civitatis, occultare in domo sua christianæ religionis 
ancillam, quod imperatorum præcepta prohibebant. 
Statim ad tribunal Tertullus adducitur et primoribus 
convocatis, adsistente etiam vulgi corona, recitari legenr 
præses jussit ex codice, cujus hæc forma est *. Les actes 
de saint Terentianus montrent le proconsul assem- 
blant les principaux de la ville pour leur donner lecture 
d’un ordre impérial accueilli avec des acclamations : 
Et clamaverunt omnes : Auguste, semper vincas ! Hoc 
dictum est decies seplies. Lecianus proconsul dixit ΣΤ 
Propitii dii floreant 1° ! C’est la scène figurée sur cer- 
tains bas-reliefs, l’un d’eux notamment, conservé au 
musée du Capitole et provenant de l’arc de triomphe 
de Marc-Aurèle: on y voit un sénateur lisant les lettres 
impériales aux acclamations de l'assistance ᾿ς D’autres 
actes’ de martyrs rapportent que, pour entendre la 
proclamation d’un édit, le peuple de Samosate fut 
convoqué par l’empereur au temple de la Fortune, 
situé au centre de la ville #; et ce détail rappelle une 
souscription d’une constitution de l’an 396 : P(ro)p(o- 
sita) Alexandriæ, Eulychæo, mots dans lesquels Gode- 
froy reconnaît l'indication du Tychæum ou Eutychæunm 
d'Alexandrie, sanctuaire de la Fortune de la ville. 
Les acclamations n'étaient tolérées ou prescrites 
qu'après la lecture de l’édit, qui devait être entendu 
en silence. « Lorsqu'on nous lit les édits de l’empereur, 
dit saint Jean Chrysostome, il se fait partout un grand 
silence; chacun prête l'oreille, avide d'entendre. 
Malheur à qui oserait faire le moindre bruit et troubler 
une pareille lecture #., Les actes très remaniés des 
saints Sergius et Bacchus mentionnent la réception 
d’une lettre impériale sur un pan du vêtement; les 
actes plus médiocres encore de saint Paphnuce pré- 
sentent un cérémonial analogue; le juge païen parle 
d’un édit impérial et le jeune martyr demande à le 
voir : Tunc Arrianus jussit edictum proferri. Quod cum 
sacerdoles sumpsissent, ipsum adoraverunt. Similiter 
et præses assurexit et edicltum amplexatus es! pueroque: 
dedit #; autre exemple : Dioclelianus rex impius 
edictum scripsit universo orbi ul omnes colerent magnum 
deum Apollinem et Jovem εἰ Dianam.…. Edictum 
Alexandriam adlalum adoravit Armenius comes εἴ 
per præconem in omnibus urbis locis recitari jussil τος 
Un texte qui paraît appartenir à l’an 435 nomme adora- 
biles les lettres émanées du souverain 15, 

Le jus edicendi était logique mais pouvait devenir 
redoutable. Il était logique que les magistrats appelés à 
l'exercice de la puissance législative en fussent investis. 
comme d’un attribut de la part de souveraineté à 
eux déléguée; mais il était à redouter que l’inexpé- 
rience, les rancunes, les animosités ou les rêveries 
n’entraînassent le dépositaire du jus edicendi à de 
graves abus ou, pour le moins, à de fâcheuses erreurs. 
Le remède à ce péril, sans être souverain, était fort 
efficace. L'exercice des magistratures était limité à 
une durée généralement brève; en outre, le fonction- 


— * Baluze, Miscellanea, édit. D. Mansi, in-fol., Lucæ, 1761, 
t. x, p. 27; cf. Acta sanct., 14 janvier: Acta S. Pontiani, n. 1; 
ibid., 24 février: Acta 5. Sergii, n. 1. — ° Acta sanct., 
1°: septembre, Acta S. Terentiani, n. 4. — Ὁ Bottari et Fog- 
gini, Museum Capitolinum, in-fol., Romæ, 1750, t. 1v, pl. x1, 
— 5 Assémani, Acta martyrum orientalium, in-fol., Romæ,. 
1748, t. 11, p. 124. — Κι Jean Chrysostome, Homil., x1v, ire 


Genesim, τι, 2, P. G., t. 1111, col. 112. — 14 Acta sanct., 
24 septembre: Acta 5. Paphnutii, n. 14. — ** Martyrium 


5. martyris D. N. J. C. sancti apa Anub de Nassi, dans 
G. Zoega, Catalogus codicumcopticorum, in-fol., Romæ, 1810, 
p. 32. — 34 Synodicon adversus tragædiam Irenæi, ©. CLXXXIV, 
dans Mansi, Conc. ampliss. coll., t. v, col. 972; cf. E. Le 
Blant, Les Actes des martyrs. Supplément aux « Acta sincera » 
de dom Ruinart, dans Mémoires de l'Acad. des inscripl., 
1881,t. xxx, p. 98, n. 3; 99, n. 4; 318, n. 111. 


2121 


maire sorti de charge aurait à compter avec l'accusation 
publique, la déclaration d’infamie, telles et telles 
exclusions dont la perspective servait de frein aux 
passions personnelles et de garantie aux citoyens contre 
les abus de pouvoir. Enfin toute décision nouvelle prise 
par un magistrat, soit dans son édit, soit en dehors, 
Jui était toujours opposable, même après la cessation 
de ses fonctions. 

D’année en année, les magistrats, notamment le 
préteur, renouvelaient certaines dispositions des édits 
de leurs prédécesseurs; ainsi se formait une sorte de 
droit traditionnel dans l’édit et ces clauses de style 
finirent pas constituer le droit prétorien, l’une des 
«sources les plus fécondes qui alimentaient la coutume 
à Rome. Un moment arriva où l’édit du préteur devint 
l'un des éléments les plus considérables du droit écrit 
romain. La transformation appartient au règne 
d'Hadrien,sous le règne duquel Salvius Julianus rédigea 
son «édit perpétuel». Voici, d’après deux textes de 
Justinien, en quoi consista la codification : l'empereur 
‘Hadrien, considérant que la tâche des préteurs était 
terminée, puisque le fond de leurs édits demeurait à 
peu près invariable, voulut incorporer définitivement 
à la législation romaine les règles successivement 
introduites: il chargea de ce travail le jurisconsulte le 
plus illustre de son temps et, la rédaction de celui-ci 
‘terminée, un sénatus-consulte lui donna force de loi. A 
la place d’une jurisprudence, il y eut un droit écrit 
régulièrement promulgué. 

Après cette promulgation, les préteurs conservèrent 
le jus edicendi et leurs décisions donnèrent lieu à 
quelques novæ clausulæ insérées ultérieurement dans 
d'édit perpétuel, mais ce furent là des circonstances 
exceptionnelles. A partir d'Hadrien, on peut dire que 
l’empereur est désormais le seul législateur. Réunissant 
en sa personne tous les pouvoirs, toutes les magistra- 
tures, il s’est approprié le jus edicendi et en fait un 
fréquent usage. Ses edicla, élaborés, comme les decrela, 
dans le consislorium principis par les jurisconsultes 
qu'il y avait appelés, deviennent ainsi, à partir d'Ha- 
drien, une source féconde pour le droit écrit de la pé- 
æiode impériale. Dès lors le mot edictum revêt le sens 
de conslilulio generalis principis et a pour synonymes 
lex (dans la langue du bas-empire, lex ediclalis) on 
litleræ. 

La plupart des édits impériaux ont un caractère 
purement local ou administratif, queiques-uns se 
rapportent au droit privé. Les édits publiés par l’empe- 
reur ont une force égale et même supérieure à celle des 
édits des magistrats, auxquels il s’est substitué. Il 
existait toutefois entre les uns et les autres quelques 
différences importantes : 1° au lieu d’être généraux 
comme Τ᾽ αἰ du préteur les edicla principis portaient 
sur un point spécial; 20 ils n’intervenaient pas ordi- 
nairement, comme il arrivait pour ceux des prêteurs, 
au jour de l'avènement, mais suivant les circonstances 
et au gré de l'empereur; 35 tandis que les édits préto- 
‘riens étaient annuels, ceux du prince étaient perpé- 
tuels, en ce sens qu’il demeuraient obligatoires pendant 
toute la durée de son règne; parfois même, ils lui survi- 
vaient, soit que le sénat les eût confirmés après sa 
_mort, soit que le nouvel empereur les eût approuvés, 
et c'était le cas le plus fréquent. 

De l'édit nous rapprocherons le rescrit. 

Le rescrit est la réponse faite à une consultation 
juridique. Magistrats et particuliers soumettent à 


τ Cf. J. Marquardt, Rômische Slaalsverwaltung, t. 111, 
p. 264 sq.; 2° édit., t. τττ, p. 275. — ᾿ Tertullien, Adv. Mar- 
. cionem, 1. I, c. xvurx : homo deum commentabitur, quomodo 
Romulus Consum.…. et Metellus Alburnum; et dans Ad 
nationes, 1. 1, c. x: mentior, si nunquam censuerant, ne qui 
imperator fanum, quod in bello vovisset, prius dedicasset, 
“quam senatus probasset ut contigit M. Æmilio, qui voverat 


DICT. D'ARCH. CHRÉT, 


ÉDITS ET RESCRITS 


2122 


| l’empereur leur requête: celles des seconds portent les 
noms de libelli, preces, supplicationes ; celles des pre- 
miers, relaliones, suggesliones, consullaliones. La réponse 
impériale consistera en une lettre proprement dite, 
epistula, adressée aux fonctionnaires ou aux corps 
officiels, et dans une simple subscripl!io inscrite sur le 
libellus même des particuliers. De là est venue l’expres- 
sion libellus rescriplus ou rescriplum. Les rescrits 
que renferme le code de Justinien, adressés par les 
empereurs, depuis Hadrien, aux particuliers, sont des 
subscripliones et non des epislulæ. 

La réponse impériale est une conslilulio, ainsi que 
nous l’avons constaté pour l’édit, mais elle n’est pas 
une loi et n’en offre pas le caractère d’irrévocabilité, 
puisque c’est seulement à partir de Dioclétien que 
l’empereur possède véritablement le pouvoir législatif; 
néanmoins le rescrit a, en vertu de la Lex regia, la même 
validité que les acla principis en général, et les juris- 
consultes lui reconnaissent force de loi (vicem legis 
oblinet), quand, n’étant pas déterminée par des consi- 
dérations de personnes, quand, n'étant pas une consli- 
tutio personalis qui confère une immunité, un privilège, 
elle applique le droit existant par voie d'interprétation. 
Elle échappe à ce titre à la cassation générale ou 
rescissio qui atteint les ac{a des empereurs dont la 
mémoire est condamnée par le sénat. L'interprétation 
admise par l’empereur peut avoir une portée générale, 
le rescrit est alors une constilutio generalis; le plus sou- 
vent elle ne fait que trancher un cas particulier, quel- 
quefois en se référant à des opinions de jurisconsultes. 
Théoriquement, dans tous les cas, dès le début de 
l'empire et non pas seulement, comme on le dit à tort, 
depuis Hadrien, elle s'impose aux autres autorités. 
Les rescrits deviennent nombreux à partir du règne 
d'Hadrien, mais, comme ils ne sont pas codifiés, beau- 
coup n’influent sur la pratique que dans la mesure de 
l'accueil que veulent bien leur faire les jurisconsultes. 
Avant Hadrien, ils concernent de préférence des conces- 
sions de privilèges attribués aux particuliers, des 
règlements administratifs destinés aux magistrats; 
exceptionnellement quelques-uns ont trait au droit 
civil et au droit pénal. A partir d'Hadrien, ils inter- 
viennent dans toutes les matières et surtout dans les 
procès. Ils acquièrent une importance capitale pour la 
formation de la jurisprudence, sur l'évolution du droit 
romain, qu'ils modifient, surtout en matière criminelle. 
dans le sens de l'équité et de l'humanité, et aussi sur 
sa diffusion dans les provinces, avant et même après 
l’édit de Caracalla; de nombreux rescrits sont appli 
cables à tous les sujets sans exception, corrigent les 
erreurs commises par les nouveaux citoyens dans 
l'application du droit romain, surtout dans les pro- 
vinces orientales. 

II. TIBÈRE INTERDIT DE MOLESTER LES CHRÉTIENS. 
— Dans le chapitre ve de son Apologelicum, Tertullien 
entreprend de montrer l’origine du droit exceptionnel 
appliqué aux chrétiens; il fait allusion au velus decrelum 
en vertu duquel la divinité et, par conséquent, le culte 
d’un dieu ou la pratique d’une religion, devait, pour 
être légal, bénéficier de l'approbation du sénat !, Après 
avoir cité, à l'appui de son affirmaticn, les cas de 
M. Æmilius, lequel avait fait vœu d’ériger un temple à 


son dieu Alburnus "ἡ, et avoir joliment raillé une règle 
qui faisait dépendre la divinité du bon plaisir des 
hommes, Tertullien passe à l'application de ce règle- 
ment à la religion chrétienne. Tibère ?, dit-il, qui était 


Alburno deo. Nous rencontrons la mention du velus decretum 
dans Tite-Live, Hist., 1. IX, ce. xLvI: Itaque ex auctorilale 
senatus latum ad populum est (ann. 304 av. J.-C.) ne quis 
templum aramve injussu senatus aut tribunorum plebei partis 
majoris dedicaret.—* Adnunliata sibi ex Syria Palæstina ; on 
rencontre déjà cette désignation géographique dans Héro- 
dote, I, cv; II, civ; cf. J. Marquardt, op. cit, t. 1, p. 262. 


IV. — 67 


2123 


empereur au moment de la naissance du christianisme, 
voulut faire approuver par le sénat la divinité de la 
nouvelle religion et. sur le refus du sénat, persista dans 
son opinion et défendit de molester les chrétiens : 
Ut de origine aliquid retractemus ejusmodi legum, velus 
erat decretum, ne qui deus ab imperatore consecraretur, 
nisi a senatu probatus. Scit M. Æmilius de deo suo 
Alburno. Facit et hoc ad causam nostram, quod apud vos 
de humano arbitratu divinitas pensitatur. Nisi homini 
deus placuerit, deus non eril ; homo jam deo propilius esse 
debebit. Tiberius ergo, cujus tempore nomen christianum 
in sæculum intravit, adnuntiata sibi ex Syria Palæstina. 
quæ illic veritatem istius divinitatis revelaverant, delulit 
ad senatum cum prærogativa suffragii Sui. Senatus, 
quia non ipse probaverat, respuit; Cæsar in sententia 
mansil,comminatus periculumaccusaloribus christianum. 

Ce texte est absolument isolé; aussi, vu le manque 
d'indications qui viennent le corroborer, il demeure 
douteux que Tibère ait proposé au sénat la reconnais- 
sance légale du christianisme. L’anecdote, recueillie 
on nesait où par Tertullien, ne serait qu’une historiette 
de plus contre lesquelles on sait qu'il n’était pas assez 
en défiance. Ce qui a pu donner naissance à ce racontar 
seraient deux éléments inégalement certains : 1° l’envoi 
réel ou vraisemblable d’un rapport du procurateur de 
Judée à l'empereur au sujet de la mort de Jésus :: 
29 Ja tolérance aux chrétiens d’une large mesure de 
liberté jusqu’à l’époque de l'incendie de l'an 64. 

Vraie ou fausse ?, l’anecdote colportée par Tertul- 
lien nous le fait voir convaincu que la persécution se 
rattache en dernière analyse au vetus decretum renfer- 
mant le principe fondamental de toute la politique 
religieuse de l'État romain #. Par son refus opposé au 
désir de l’empereur, le sénat marquaït la malveïllance 
traditionnelle de ce corps illustre à l'égard de toute 
innovation en matière religieuse aussi bien que poli- 
tique: en outre, il procurait au prince l’occasion teu- 
jours flatteuse de réaliser à lui seul ce qu’on refusait 
d'accomplir avec lui, puisqu’en sa qualité de pontifex 
matimus, l'empereur pouvait prendre sous sa protec- 
tion la religion chrétienne et lui assurer les garanties 
dont il souhaitait la voir en possession. 

Quant aux peines prétendûment édictées par Tibère 
contre les accusateurs des chrétiens, elles n'étaient pro- 
bablement pas autre chose que des mesures générales 
portées en vue de la punition de tous faux accusateurs 
et délateurs #. 

111. L'ÉDiT ΡῈ NÉRONX. — Nous avons montré (voir 
Dictionn., t. 1V, au mot IROIT PERSÉCUTEUR) l'in- 
fluence prolongée et funeste exercée par la thèse spé- 
cieuse de Th. Mommsen, ramenant la plupart des pour- 
suites exercées contre les chrétiens à l’application 
du jus coercitionis. Après avoir, comme tant de produc- 
tions de même origine, obstrué le chemin de la science, 
cette fantaisie est aujourd’hui définitivement déblayée. 
Les poursuites contre les premiers chrétiens furent, 
nous l'avons montré. conduites en justice criminelle 
du chef du crime abstrait de christianisme : propter 
solum nomen, en vertu d’une loi exceptionnelle qui 
proscrivait directement et nommément la religion 
chrétienne et déclarait passibles de la peine capitale 
tous ceux qui avouaient «être chrétiens ». 


1 Tertullien, Apologelicum, ο. xx1; cf. R. A. Lipsius, Die 
Pilatusakten, in-8°, Kiliæ, 1871. — ᾽ Keïm, Rom und das 
Christentum, in-8°, Berlin, 1881, p. 161-171. — 5 C. Cal- 
lewaert, Les persécutions contre les chrétiens dans la poli- 
tique religieuse de l'État romain, dans Revue des ,ques- 
tions historiques, 1907, t. Lxxxu, p. 18 L’écrit de 
T. Hase, Dissertatio de decreto Tiberii quo Christum referre 
voluit in numerum deorum, 1715 et 1768, n'a plus 
qu’un intérêt bibliographique. — “ΟἹ. Th. Kiette, Der 
Process und die Acta 5. Apollonii, dans Texte und Untersu- 
chungen, in-8°, Leipzig, 1897, τ, xv, fase. 2, p. 64; A. Har- 


ÉDITS ET RESCRITS 


2124 


Les faits de persécution contre les chrétiens sous le 
règne de Néron sont prouvés aussi bien pour Rome 
que pour les provinces de l’empire 5. Toutefois l’accu- 
sation, purement locale et occasionnelle, d'incendie 
avait vite dévié, ou plutôt, avait suggéré une autre 
accusation, universelle et permanente : la haïne du 
genre humain, odium generis humani, dont l'incendie de- 
Rome n’était qu’une manilestation isolée, une prouesse 
d'essai. Si Néron, en rejetant sur les fidèles l’odieuse- 
accusation d’incendiaire qui commençait à s'attacher 
à lui, n'avait voulu qu’opérer une diversion, il avait 
trop réussi, et se trouvait engagé au delà de ses prévi- 
sions; il n’était pas homme à s’embarrasser pour si peu 
et à reculer. L’imagination populaire s’était emparée- 
des vagues rumeurs propagées contre la religion nou- 
velle; l'incendie s'était transformé en une sorte de: 
prélude de la vaste conspiration qui mettait l'État et 
la société en péril. La répression hideuse des jardins 
du Vatican serait inefficace, parce que restreinte; 
n’avait-elle pas révélé plus que tout le reste l'expansion 
de la secte chrétienneet le fanatisme de ses membres ? 
Rendue prudente mais implacable par le traitement 
infligé, la secte poursuivrait son œuvre avec plus 
d’ardeur, plus d’habileté et plus de succès encore. 
peut-être, que par le passé. Au flot montant, il fallait 
opposer une digue insurmontable; la vigilance de 
l’empereur, la fermeté des magistrats pouvaient être 
surprises par de tortueux adversaires, la loi seule les 
démasquerait, les atteindrait et les frapperaïît, L’arbi- 
traire prenait fin, la persécution commençait. Une loi 
ne dépossédait aucunement l’empereur du pouvoir et 
du plaisir de faire des victimes; elle lui en garantissait 
le divertissement à toute heure, en toute occasion; ik 
suflirait de libeller quelque chose d'assez imprécis 
pour demeurer toujours imputable. La proscription 
légale des chrétiens risquait même à la longue de créer 
un courant d'opinion et de persuader au peuple que 
le gouvernement avait découvert les ennemis de l'État 
et, une fois encore, sauvé la patrie. 

C’est en vain qu’on chercherait trace de cette persé- 
cution légale dans les écrits des historiens païens, trop 
dédaigneux du christianisme pour prendre soin de- 
noter ce qui le concerne. Heureusement les écrivains 
chrétiens suppléent à ce silence et leurs témoignages 
vont nous permettre de distinguer deux phases Succes= 
sives et dissemblables au cours de la persécution néro- 
nienne. La première phase, violente et arbitraire mais. 
locale et passagère; la deuxième phase,cauteleuse,légale 
mais universelle et permanente. Un laps de temps, pro- 
bablement restreint mais que nous n'avons jusqu'ici 
aucun moyen de préciser, sépare ces deux phases. Une 
cause nouvelle, distincte de l'accusation d'incendie, 
vient d’être introduite, moins impressionnante par 
l'appareil répressif, plus durable par les conséquences 
judiciaires. La répression sanglante fait place à une 
opération administrative 

Parmi les écrivains du 1ve siècle. Sulpice-Sévère 
distingue exactement les deux phases en question et il 
y ἃ d’autant moins lieu d'en être surpris qu'il était 
jurisconsulte et avocat. Son Chronicon, qui est une 
sorte de lecture historique courante, l’entraîna à des 
recherches sinon approfondies, du moins étendues, 


nack, Die Quelle der Berichte über das Regenwunder im 
Feldzuge Marc Aurels gegen die Quaden, dans Situngs- 
berichte der Kônigl. preuss. Akademie der Wissenschaften zu 
Berlin, 1894, t. xxxv1, p. 844, note 1; Th. Mommsen, note 
de la page 49, dans A. Harnack, Das Edikt des Antloninus 
Pius, dans Texte und Untlersuchungen, τ. vin; Th. Momm- 
sen, Rômisches Strafrecht, p. 498, note 1; C. Callewaent, Les 
premiers chrétiens furent-ils perséculés par édits généraux ou 
par mesures de police, dans Revue d'histoire ecclésiastique, 
1902, t. 11, Ὁ. 331. — € P. Allard, Hist. des perséc.pendant 
les deux premierssiècles, 4° 64.,1911,t.1,p.35-59,60-85. 


δ ;:. 


2125 


parmi les auteurs païens et chrétiens. Voici en quels 
termes il retrace la première persécution: /nferea 
abundante jam christianorum mullitudine, accidit ut 
Roma incendio conflagraret, Nerone apud Antium 
constituto. Sed opinio omnium invidiam incendii in 
principem relorquebat, credebaturque imperator gloriam 
innovandæ Urbis quæsisse. Neque τα re Nero efficiebat 
quin ab eo jussum incendium pularelur ITgitur verlil 
invidiam in christianos, actæque in innozxios crudelis- 
simæ quæstiones : quin et novæ mortes excogilalæ, ul 
ferarum tergis contecti, laniatu canum interirent. Mulli 
crucibus adfixi αἰ flamma usti. Plerique in id reservati 
ui cum dies defecissel, in usum noclurni luminis ureren- 
tur. Hoc initio in chrislianos sæviri cœplum. Post, 
eliam datis legibus religio vetabatur : palamque edictis 
proposilis, chrislianum esse non licebat. Tum Paulus 
ac Petrus capitis damnali : quorum uni cervix gladio 
desecla, Petrus in crucem sublatus est. Dum hæc Romæ 
geruntur, Judæi…. rebellare cœperunt\, 

La première partie de ce texte, jusqu'aux mots: 
Hoc initio, est un résumé élégant et fidèle d’un chapitre 
célèbre de Tacite. Sulpice-Sévère, qui s’était attaché, 
nous dit-il au début de son ouvrage, ad distinguenda 
tempora, ce qui est louable à coup sûr chez l’auteur 
d'une « Chronique», attribue sans contestation pos- 
sible le martyre des princes des apôtres aux edictis 
proposilis et donne la révolte des juifs, en l’an 66, 
comme contemporaine de ces édits qui entraïnèrent le 
supplice des apôtres. A tort ou à raison, Sulpice-Sévère 
admet l'existence d’édits néroniens de persécu- 
tion *. 

Où a-t-il puisé ces informations si précises? Tacite ne 
l'a instruit que sur le fait des supplices; Suétone et 
Tertullien, qu'ila lus également, s'expriment brièvement 
et n’ont pu lui suggérer la pensée des deux phases suc- 
cessives dans la répression. Cependant Sulpice parle 
explicitement d’édits. En fait, si on examine les procé- 
dés législatifs en vigueur entre les années 44 et 64, 
dans le but de déterminer la nature de la décision qui 
classait le christianisme au rang des délits, on doit 
reconnaître que l’édit est la seule forme de constitution 
impériale qui paraisse devoir remplir toutes les condi- 
tions requises pour prendre place à la base de la légis- 
lation contre les chrétiens Or, c’est bien d’édit que 
parle Sulpice et on a pu supposer avec grande vraisem- 
blance, eu égard à la familiarité de l’auteur avec les 
sources et la terminologie juridiques, qu'il se serait 
inspiré directement du traité d'Ulpien: De ofjicio 
proconsulis. Un autre jurisconsulte chrétien du 1v® siè- 
cle, Lactance, rapporte que, dans le septième livre de 
ce traité, Ulpien a résumé les rescripla principum 
nefaria ut doceret quibus pœnis affici oporterel eos qui 
se cullores Dei confiterentur*. Ce traité d’Ulpien ne nous 
est parvenu qu'en partie, « fondu au vit siècle, par 
l’ordre de Justinien, dans la masse du Digeste ou cité 
par l’auteur de la Collatio mosaïcarum εἰ romanarum 
legum. L'empire étant devenu chrétien, on a évidem- 
ment écarté toutes les lois portées anciennement contre 
le christianisme. Mais à l’époque où Sulpice-Sévère 
défendait la cause de ses clients ou composait son 
Chronicon, le traité d’Ulpien existait dans son inté- 
grité primitive. Pour ses études de droit, l’avocat avait 
dû le consulter, et bien que les lois contre les chrétiens 
ne fussent plus en vigueur, il aura eu la curiosité de 
parcourir la collection des rescripla principum nejaria. 
Pourquoi n’aurait-il pas utilisé ces connaissances pour 
la composition de sa Chronique, puisqu'il se proposait 


τ Sulpice-Sévère, Chronicon, 1. 11, c. xxix, P. L., t. xx, 
col: 145. — : Guérin, Étude sur le fondement juridique des 
persécutions dirigées contre les chrétiens pendant les deux 
premiers siècles, dans Nouv. rev. hist. de droit fr. et étr., 1895, 
p. 727 sq. — * Lactance, Divinæ institutiones, 1. V, ©. xt, 
P. L., t. vx, col. 587.— 4C. Callewaert, dans Revue d'histoire 


ÉDITS ET RESCRITS 


2126 


d’y traiter, brièvement, il est vrai, mais cependant 
ex professo. les vexaliones populi christiani? Le témoi- 
gnage de Sulpice-Sévère se rattache donc probable- 
ment, comme celui de Tertullien et celui de Suétone, 
au texte même de l’édit donné par Néron peu de temps 
après l'incendie de Rome, mais avant la mort des 
apôtres Pierre et Paul #, 

Le témoignage de Lactance semble peu concluant. 
Le voici: Cum animadverterel non modo Romæ, sed 
ubique quolidie magnam multiludinem deficere a cultu 
idolorum εἰ ad religionem novam, damnata vetuslale, 
transire prosilivil… ad excidendum cæleste lemplum 
delendamque justitiam; aïnsi donc « Néron, voyant que, 
non seulement à Rome, mais partout, une grande 
multitude (magna mulliludo; Tacite : ingens mulliludo; 
saint Clément : πολὺ πλῆθος ἐχλεχτῶν) abandonnait chaque 
jour le culte des idoles et embrassait la religion nou- 
velle, s’élança pour détruire le temple céleste et abolir 
la justice.» Dans tout ceci le mot edictum n’est pas 
écrit: on peut dire néanmoins qu'il se lit partout. Ce 
n’est plus seulement à Rome que Néron doit sévir, 
mais partout dans l'empire, non modo Romæ sed 
ubique, et l'expansion de l’armée des fidèles que Tacite 
qualifiait ingens mullitudo pour Rome seule, Lactance 
la qualifie magna mullitudo pour l'empire entier. Dés 
lors les violences ordonnées à Rome vont se reproduire 
dansles provinces ; mais, en se généralisant, la répression 
doit s’organiser et, pour y parvenir, il faut « abolir la 
justice »; qu'est-ce à dire, sinon léser le droit par une 
disposition exceptionnelle ? Pour être moins précis 
qu'on le souhaïiteraïit, le texte de Lactance. on le voit, 
n’en est pas moins concluant. 

Paul Orose ne dit que peu de mots, mais très clairs: 
Nero Romæ chrislianos supplicits ac mortibus affecit. 
ac per omnes provincias pari perseculione excruciari 
IMPERAVIT 5: « Néron fit souffrir aux chrétiens les 
supplices et la mort et ordonna de les tourmenter dans 
toutes les provinces par une égale persécution. » L’affir- 
mation ne laisse rien à souhaiter; reste à savoir la 
portée critique de l'historien espagnol. Elle est à peu 
près nulle?, Discutée avec rigueur,l'œuvre de PaulOrose 
n’a guère laissé voir que citations démarquées, textes 
accueillis sans contrôle, confusions, contradictions; 
presque partout où ses emprunts ont pu être vérifiés, 
il a été pris en défaut par inattention, étourderie ou 
mauvaise foi. Ses sources sont réduites au minimum, 
encore si elles étaient choisies! ses transcriptions 
portent de préférence sur les écrivains qu'il n’a jamais 
lus ni approchés:; il pille sans vergogne Eusèbe, Tite- 
Live, Florus, Eutrope, Tacite et Suétone. En somme, 
son témoignage n’est pas du nombre de ceux sur les- 
quels on peut s'appuyer. 

Les témoignages hagiographiques relatifs aux vic- 
times de la persécution néronienne ont moins de valeur 
encore; à dire vrai, ils n’en ont aucune. Un texte 
épigraphique de Pompéi sera discuté en son lieu et 
n’apporte rien d’ailleurs à la question ici traitée. Toute- 
fois, en nous rapprochant de la période néronienne nous 
relevons quelques textes utiles. Dans une Apologie, 
composée vers l’an 172, Méliton de Sardes déclare que, 
seuls entre tous les empereurs, Néron et Domitien ont 
mis en accusation la foi chrétienne. Trente ans plus 
tard, Tertullien — encore un jurisconsulte — écrit que, 
le premier, Néron tira contre la religion chrétienne le 
glaive impérial et Domitien suivit son exemple. Ces 
passages assimilent la politique religieuse des deux 
empereurs et montrent qu'il ne s’agit pas d’une vio- 


ecclésiastique, 1902, t. rx, p. 604. — * Lactance, De morle 
persecutorum, c. τι, P. L., t. vur, col. 196. — * Paul Orose 
Historia adversus paganos, 1. VII, c. vu, P. L., t. Xxx1, 
col. 1078. — τ Th. von Môrner, De Orosii vila ejusque his- 
toria libri VII adversus paganos, in-S°, Berolini, 1544, 
p. 49-165. 


2127 


lence accidentelle mais d’une persécution légale, encore 
qu’exceptionnelle. Tertullien est même si persuadé de 
l'existence d’un édit promulgué par Néron qu'il en 
fait la source des lois postérieures de proscription et 
donne à ce texte le nom significatif d'énstilutum Nerc- 
nianum. 

Pour former son opinion sur ce point, Tertullien a 
disposé d’un document capital que nous rencontrerons 
bientôt mais dont il faut dès maintenant tirer profit : la 
correspondance échangée en l’an 112 entre Pline le 
Jeune et Trajan. Ayant lu cette correspondance !, 
Tertullien assure que Trajan a restreint la portée des 
« lois antérieures »: Quales ergo leges istæ.…. quas Tra- 
janus ex parle frustratus est, vetando inquiri christianos ὃ: 
c’est qu’il a su dégager la position exacte du légat de 
Bithynie et de l’empereur, qui se trouvaient en face 
d’une situation juridique positive, laquelle est, par 
conséquent, antérieure à l’an 112. Pline sait qu'il doit 
punir; il n'hésite que sur les modalités à suivre et pas 
du tout sur le cas des accusés qui persistent à se dire 
chrétiens: car c’est bien le christianisme comme tel 
qui constitue le délit, l’esse christianum. D'où vient ce 
caractère délictueux? Ce n’est pas de l'initiative du 
légat, qu'il faudrait alors supposer embarrassé par 
l'interprétation et l’application de son propre édit. 
La situation contre laquelle il se débat lui est anté- 
rieure et il n’a jamais eu la curiosité de l’éclaircir : 
cognilionibus de christianis interfui nunquam. Ces 
cognitiones*, ce sont des instances judiciaires au cours 
desquelles les juges ayant à connaître de l’esse christia- 
num ont imaginé une méthode décisive: ils obligeaient 
les accusés à poser un acte d’idolâtrie, et cette méthode, 
on l’applique depuis vingt années au moins. Il est 
manifeste que Pline souhaite acquitter ces chrétiens 
malencontreux : rien ne serait plus facile s’il n’appli- 
quait que des mesures de coercition prises par lui- 
même; cependant il n'y songe pas, il recourt à l’empe- 
reur, parce que ces accusés sont irréprochables en tous 
points sauf sur leurs croyances superstitieuses. Celles- 
ci tombent donc sous le coup d’une loi, et c’est cette 
loi que Pline a appliquée en condamnant propler solum 
nomen. Ses scrupules, soumis à l'empereur, lui attirent 
une approbation complète pour avoir, en qualité de 
juge, traité le christianisme comme un crimen capital. 
Cette réponse impériale suppose donc, elle aussi, l’exis- 
tence d’une loi antérieure; elle confirme l'obligation de 
punir le nomen si flagiliis careat et non pas seulement 
les flagitia nomini cohærentia. Ce faisant, l'empereur 
n'édicte pas une loi pénale, il prescrit simplement une 
procédure à suivre dans l’application d’une loi plus 
ancienne dont il fixe l'interprétation 4. 

C’est cette loi plus ancienne qu'il s’agit de retrouver ὃ 
et, avec elle, l’origine du droit persécuteur (voir ce 
mot). Tertullien s’en préoccupe et ne conserve aucun 
doute à cet égard : la proscription légale du christia- 
nisme remonte à Néron; il s’en explique dans deux 
passages des traités Ad naliones et Apologelicum. 

Dans le premier passage, il oppose un démenti à 
d'anciennes et répugnantes calomnies qu'on n’a jamais 
pu prouver malgré le traitemènt rigoureux infligé de- 
puis longtemps au christianisme ‘. Principe Augusto 
nomen hoc ortum est. Tiberio disciplina ejus inluxit, 
SUB NERONE DAMNATIO INVALUIT, ul jam hinc de 


1 Tertullien, Apologeticum, ©. τι, P. L., t. 1, col. 273, — 
3 Jbid., c. v, P. L., t. 1, col. 296. — * C’est le terme propre 
pour désigner la juridiction exceptionnelle. — *E, Renan, 
Les Évangiles, p.483 ; P. Allard, Hist. des persécutions, 4° édit., 
t. 1, p. 168; P. Vigneaux, Essai sur l'histoire de la Præfectura 
Urbis à Rome, in-8°, Paris, 1896, p. 227; C. Callewaert, Les 
premiers chrétiens furent-ils perséculés par édils généraux ou 
par mesures de police? dans Revue d'hist. ecclés., 1902, t. ru, 
p. 5-15. — * P. Vigneaux, op. cil., p.227, l’attribue à Trajan 
« peu d'années après son avénement »; ceci est pure imagi- 


ÉDITS ET RESCRITS 


2128 


persona perseculoris ponderelis : si pius ille princeps, 
impii chrisliani.. quales simus. damnator ipse demon- 
stravil ulique æmula sibi puniens. Εἰ tamen PERMAN- 
SIT erasis omnibus HOC SOLUM INSTITUTUM NERO- 
NIANUM juslum denique ut dissimile sui auctoris. En 
quelques mots Tertullien indique l’origine néronienne, 
le caractère permanent et la portée législative de la 
mesure de proscription. Il n’est pas jusqu’au choix 
du mot énstilulum qui ne soit intentionnel *. 

Dans le passage de l’Apologeticum, Tertullien vient 
de démontrer (ch. rv) le caractère tyrannique et dérai- 
sonnable des lois servant de base aux poursuites diri- 
gées contre le nom des chrétiens, sans égard pour leur 
conduite 8. Cette innocence, il ne sert de rien d’en faire 
la preuve, car elle n’est pas véritablement en cause et, 
aux termes d’un plaidoyer irréfutable, les juges con 
damneront encore, simplement pour appliquer la loi. 
Conformément au droit existant, ils diront : « Vous, 
chrétiens, n’avez pas droit à l'existence », cum jure 
definitis non licet esse vos 5. Or, cette proscription n'est 
fondée que sur l'arbitraire, puisqu'elle ne peut être 
fondée sur le droit naturel, qui défend ce qui est mal et 
ne défend que cela; mais le christianisme échappe au 
reproche, il faut donc l’épargner et, pour l’épargner, 
corriger l'erreur d’un législateur abusé ou injuste. 
Corriger une loi n’est pas un fait sans exemple; chaque 
jour édits et rescrits impériaux portent la cognée dans 
la broussaille des lois anciennes. Ni la vétusté ni 
l'illustration ne les défendent, car l’équité seule les 
justifie. Cette équité est gravement blessée dans la 
législation contre les chrétiens, qui punit la présomp- 
tion découlant du seul nom et s’interdit la preuve res- 
sortant du fait. Cette législation a pour auteurs des 
infâmes (ch. v). Après une tentative avortée de Tibère 
pour faire reconnaître officiellement par le sénat la 
religion chrétienne, le cruel Néron a inauguré la vio- 
lence. S’adressant à ceux que l'empire a constitués ses 
inspirateurs et ses maîtres, les Romani imperii anli- 
slites, Tertullien, qui ne peut s’exposer à être contredit 
ou réfuté, leur dit: Consulile commentarios vestros, 
illic reperielis primum Neronem in hanc seclam cum 
maxime Romæ orientem cæsariano gladio ferocisse. 
Tali dedicatore damnationis nostræ etiam gloriamur. 
Ensuite, il parle de la persécution de Domitien: 
templaverat et Domitianus, il rappelle la non-inter- 
vention des autres empereurs : cæ{erum de lol exinde, 
et conclut ainsi : Quales ergo LEGES ISTÆ quas adversus 
nos soli exequunlur impüii, injusli, lurpes, truces, vani, 
dementes? quas Trajanus ex parte frustratus est velando 
inquiri chrislianos? quas nullus Vespasianus, quam- 
quam Judæorum debellalor, nullus Hadrianus, quam- 
quam omnium curiosilalum explorator, nullus Pius, 
nullus Verus impressit“? Il est impossible de se 
soustraire à cette conclusion : selon Tertullien, l'empe- 
reur Néron est le premier auteur de la législation restée 
en vigueur contre les chrétiens jusqu’à la date de la 
composition de l’Apologelicum. 

Pour amoindrir la portée de cette argumentation, on 
a invoqué le dessein apologétique avéré qui aurait 
induit Tertuillien à fausser le caractère et la signili- 
cation des faits invoqués par lui. L'immoralité écla- 
tante de ceux qui portent cette accusation de mauvaise 
foi contre le vieil apologiste africain dispense d'y 


nation. — * Tertullien, Ad nationes, 1. I, ec. var, P, L., tx, 
col. 567. — ? Instilutum est certainement pris dans le sens 
deloi; Ad nationes, 1. I, ο. xxx : nec institutum dirigit; autres 
exemples dans Hartel, Patristische Studien. 111. Zu Tertul- 
liun Ad nationes, p. 2. Comparer le texte de Suétone, Vita 
Neronis, ce. xvr, que Tertullien a lu : animadversa severe οἱ 
coercila nec minus instituta. — °C. Callewaert, op. cit., 1901, 
τ. 11, p. 777-780, — * Cum jure, leçon du codexz Fuldensis, 
le meilleur de tous. — 5" Tertullien, Apologelicum, €, v, ἵν 1, 
col. 296. 


2129 


répondre ?. Celui-ci fondait sa certitude sur les textes 
mêmes des édits de proscription transcrits dans les 
documents officiels ou dans les livres de droit dont il 
avait l’accès et savait le maniement en sa qualité de 
jurisconsulte. On peut regretter qu’il n’ait pas jugé 
utile de transcrire les textes qu’il eut sous les yeux, 
mais on ne peut douter qu’il les ait lus, pesés, com- 
mentés *; son but n’était pas de laisser un enchiridion 
à l'usage de la postérité mais de composer un écrit 
persuasif et, si possible, convaincant, destiné à ses 
contemporains. Il s’adressait à des juges qui savaient 
aussi bien que lui les textes qu'ils avaient journelle- 
ment à interpréter; il savait comment s’y prendre pour 
s'en faire entendre et s’abstenait de leur réciter les 
textes, de même qu’un avocat ménage la vanité du 
tribunal en désignant les articles du code par leurs 
numéros. Tertullien connaissait si exactement la portée 
exacte de l’édit néronien et le genre de répression 
stipulé qu'il l'indique incidemment lorsqu'il dit au 
proconsul d'Afrique Scapula qu’il n’a pas le droit de 
condamner les chrétiens à la peine du feu : nam el nunc 
a præside Legionis el a præside Maurelaniæ vexalur 
hoc nomen [chrislianum] sed gladio tenus sicut el a 
primordio mandalum est animadverli in hujusmodi *. 
Ce ne peut être qu’en s'appuyant sur les pièces ofli- 
cielles que le jurisconsulte se risquait jusqu'à avancer 
que la loi néronienne avait édicté la simple peine de 
mort par décapilation à l'exclusion de la mort par le 
feu. 

Ce qu'a été le libellé de l’édit, nous ne lesavons pas 
avec certitude, mais peut-être il n’est pas impossible 
d'en retrouver les termes 4 « Dans un passage déjà 
cité, Sulpice-Sévère, après avoir raconté les premières 
rigueurs exercées par Néron contre les chrétiens, 
ajoute : « La religion fut ensuite défendue par la loi et 
« un édit fut promulgué interdisant d’être chrétien », 
chrislianum esse non licebat. « Quelle dure loi vous 
« avez rédigée, s’écrie Tertullien, lorsque vous nous avez 
«dit : Il ne vous est pas permis d’être. » Non licet esse 
vos L « Les rois de la terre, écrit de même Origène, ont 
«décrété qu'iln'y aurait plus de chrétiens », ul non sint 
christiani 5. Plus tard, des empereurs tolérants permet- 
tront aux chrétiens « d’être» sans plus de phrases 5. 
Cette cnincidence passerait difficilement pour fortuite; 
ce n'est pas par un simple effet du hasard que tant 
d'écrivains d'âge différent emploient des expressions 
entièrement semblables : on est tenté de voir dans ces 
expressions celles mêmes d’un édit de persécution, 
probablement le plus ancien de tous, de celui qui le 
plus longtemps a servi de base à toutes les poursuites. 
11 devait donc contenir à peu près ces termes : NON 
LICET ESSE CHRISTIANOS et ne contenait guère autre 
Chose. Il ne formulait point d’accusations précises; il 
ne s’appuyait sur aucun considérant; il n’indiquait 
pas de procédure régulière: c'était une sorte de mise 
hors la loi, un décret brutal d’extermination. Les 
apologistes s’en plaignent amèrement, et, si le décret 


31 M. A. Harnack s'était fait le patron de cette explication 
injurieuse à Tertullien. On s'explique sans peine que la sincé- 
rité d’un écrivain qui affirme des faits datant d’un siècle el 
demi soit chose inintelligible à l’un des signataires du mani- 
feste des Quatre-vingt-treize intellectuels qui, à deux mois 
de distance, niaient l’incendie de Louvain.— ? Au reste, sa 
note sur le rescrit de Trajan est tout aussi laconique et 
cependant le chapitre τὶ de l’Apologelicum prouve qu'il 
avait lu ce rescrit impérial. — * Tertullien, Liber ad Scapu- 
lam, c.1v, P. L., t.r, col. 703.—4G. Boissier, La lettre de Pline 
au sujet des chrétiens, dans Revue archéologique, 1876, t. XXXI, 
Ῥ. 119-120: P. Allard, Hist. des perséc., t. 1, 4° édit., p. 172- 
173; cf. C. P. Arnold, Studien zur Geschichle der Plinia- 
nischen Christenverfolgung, in-8°, HOMSsDere 1887) p.27,n.3. 

—5 Origène, Homil., 1x, in Josuë, P. G., τ. χα, col. S79. — 
* Lampride, Alexander Severus, ce. XXI : Judæis privilegia 
reservavit, christianos ESSE passus est. — * Eusèbe, Hist. 


ÉDITS ET RESCRITS 213 


était autrement rédigé, on ne pourrait rien comprendre 
à leurs plaintes. 115 répètent partout qu'on ne les accuse 
que d’être chrétiens, qu’on ne leur reproche que leur 
nom, et Tertullien affirme à diverses reprises que la 
sentence qui les condamne ne vise d’autre crime que 
celui-là. Le magistrat rappelait à l'accusé ce décret 
sommaire et terrible : NON LICET ESSE CHRISTIANOS, 
à quoi l'accusé répondait, s’il était fidèle : Chrislianus 
sum; et la cause était entendue. » 

D'autres textes apportent des glanes à cette moisson. 
Le rescrit de Trajan, déterminant la procédure à suivre 
dans l’application de cet édit, statue entre autres: 
qui negaveril se esse christianum. La réponse de Marc- 
Aurèle au gouverneur de Lyon ne nous ἃ pas été 
transmise, mais d’après le contexte qui l’encadre, elle 
devait se rapprocher de cette sentence: Ceux qui 
avouent être chrétiens seront décapités; s’il en est qui 
nient ils seront acquittés : ἐπιστείλαντος γὰρ τοῦ Kai- 
σαρος τοὺς μὲν ἀποτυμπανισθῆνα:, δὲ τινες ἀρνοῖντο, 
τούτους ἀπολυθῆ να! 7. Dans le procès d’Apollonius, le 
préfet du prétoire Perennis rappelle à l'accusé que le 
sénatus-consulte porte défense d’être chrétien : TO 
δόγμα τῆς συγχλήτου ἐστὶν χριστιανοὺς μὴ εἶνα: 5. Enfin, 
quand Galère arrête la dernière persécution, il pro- 
nonce que denuo sint chrisliani?. Les pièces hagio- 
graphiques de basse époque recurillent l'écho de l’esse 
chrislianum qu’on lit dans la passion de saint Sabin 
d’Assise 19 et les actes de sainte Cécile 1'. Et on retrouve 
ces mêmes termes, ou du moins la même idée, dans 
toutes les sources qui nous font connaître les procès 
chrétiens du 115 siècle. La dénonciation ou l'accusation 
ne connaît pas d’autre charge que le crime d'être chré- 
tien: chrisliani esse accusamur #, toute l'instruction 
se résume à chercher la solution dûment prouvée de 
cette question : An es chrislianus? An perseveras esse 
christianus ®? et la sentence de condamnation ne 
libelle pas d’autre crime que celui d’être chrétien : 
Illum christianum, Chrislianum confessum %. 

IV. TÉMOIGNAGES POSITIFS : 1° Epislola 15 Petri. — 
L’édit dont nous venons de démontrer l'existence et de 
dégager le sens reçoit des textes une double confirma- 
tion positive. Un document contemporain, dont la date 
a été tiraillée pour des raisons plus étrangères à la cri- 
tique qu'aux préoccupalions confessionnelles, la lettre 
adressée de Rome aux chrétiens dispersés dans les 
Églises d'Asie, montre la persécution néronienne 
généralisée. Le chef de l’Église de Rome, l’apôtre Pierre, 
écrit aux élus de la dispersion, ἐχλεχτοῖς παρεπιδήμοις 
διασπορᾶς du Pont,de Galatie, de Cappadoce, d' Asie, 
de Bithynie τ΄, Cette large diflusion ne comprend pas 
la région méridionale, mais cette omission, intention- 
nelle ou involontaire, ne prouve pas que le christia- 
nisme n’y eût pas pénétré. Les communautés visées se 
trouvaient menacées d’une persécution dont l'immi- 
nence provoquait l'envoi de l’encyclique; certaines 
d’entre elles étaient déjà sous le coup de l'épreuve, 
assez pénible pour que le vieil apôtre en parle comme 


eccles., 1. V, c.1, P.G.,t.xx, col.425.—8 Th. Klette, Der Process 
und die Acta S. Apollonii, in-S°, Leipzig, 1897, p. 110, n. 23. 
— ‘Lactance, De morle perseculorum, ©. XxXxIV, P. L. 
t. vu, col. 250.—10 Cf. Fr. Lanzoni, La Passio sancti Sabini ou 
Savini, dans Rômische Quartalschrift, 1903, τ. xvur, p. 1-26. 
—1Cf. C. Callewaert, op. cit., 1902, τ. 11, p. 790, note 2. — 
S, Justin, Apol., I, c. 1v, P. G., t. νι, col. 332.— % Apolog., 
II, τι, P. G., t. vi, col. 443; Acta martyrum Scillitanorum, 
dans Anal. boll., t. vint, p. 7. —  Martyrium S. Polycarpi, 
©. Xi. —  E, Jacquier, Histoire des livres du Nouveau Testa- 
ment, in-12, Paris, 1908, t. 111, p. 232, observe que les régions 
sont probablement dénommées d’après leurs anciens noms, 
plutôt que d’après la désignation officielle äes provinces 
romaines. Le Pont n'a jamais été province romaine 
il faisait partie des provinces de Bithynie et de Galatie, 
L'omission de la Phrygie, pays de chrétientés nombreuses, 
que traversait la route des courriers, est notable. 


2131 


d’une « fournaise ν, τῇ πυρώσει; Mais assez insolite pour 
troubler la foi des frères. La situation décrite corres- 
pond parfaitement à celle des derniers mois de l’an- 
née 64. Au dédain et au mépris dont beaucoup acca- 
blaient la secte des chrétiens, avait, depuis l'incendie 
de Rome raconté suivant le mode officiel, succédé la 
haine. La populace, fanatisée par les récits propagés 
sous le couvert de l’administration, a pu en maintes 
localités contraindre les magistrats plus éclairés ou 
plus modérés à tracasser les fidèles, ces sortes de 
manifestations loyalistes permettant toujours d’es- 
compter en récompense quelque aubaïne impériale, 

Ce n'étaient pas seulement des avanies que les chré- 
tiens avaient à appréhender, c'était la mise au rang 
des criminels par l'accusation de christianisme. Saint 
Pier’e les en avertit : MA γάρ τις ὑμῶν πασχέτω ὡς φονεὺς 
ἢ χλέπτης ἢ χαχοποιὸς ἢ ὡς ἀλλοτριεπίσχοπος" εἰ δὲ ὡς 
χριστιανός, μὴ αἰσχυνέσθω, δοξαζέτω ὃὲ τὸν θεὸν ἐν τῷ 
ὀνόματι τούτῳ 1. « Que nul d’entre vous ne souffre 
comme meurtrier ou voleur ou malfaiteur ou accapa- 
reur du bien d’autrui. Mais s’il souffre comme chré- 
tien, qu'il n’en ait point de honte : que ce nom même 
lui serve à glorifier Dieu.» Ainsi les chrétiens, consi- 
dérés comme tels, sont exposés aux mêmes sanctions 
qui frappent meurtriers, voleurs, etc., et poursuivis 
pour la même infraction à l’ordre public; toute la 
différence réside dans le fait que le meurtrier est frappé 
du chef d’assassinat, tandis que le chrétien est frappé 
du chef de christianisme, ὡς χριστιανός. Et saint Pierre 
ouvre la longue série de textes qui témoigneront de la 
condamnation des fidèles propler nomen, διὰ τὸ ὄνομα. 

2» Marlyrium Anollonii. — Ces actes célèbres ap- 
portent une confirmation formelle du fait de l'existence 
d’une loi pénale contre le délit de christianisme, loi 
antérieure à ‘Lrajan et remontant, suivant toute vrai- 
semblance, à Néron. Nous y relevons même une indi- 
cation nouvelle quant à la forme spéciale de l’insti- 
tutum Neronianum, c'était un sénatus-consulte; ce qui 
n’est pas fait pour surprendre, puisque les causes rela- 
tives au culte et aux religions furent de tout temps 
soumises à la compétence spéciale du sénat. 

Pendant longtemps on n’a possédé sur saint Apollo- 
nius que les indications recueillies par Eusèbe et par 
saint Jérôme. « Sous le règne de Commode, rapporte 
Eusèbe, notre situation changea et s’adoucit; la paix, 
avec la grâce de Dieu, s’étendit aux Églises réparties 
sur toute la terre. Alors aussi la parole du Sauveur 


11 Petr., ιν, 15-16. — ? Eusébe, Hist. ecclés., 1. V, ας. XX1, 
P. G.,t. xx, col. 485; cf. Rufin, Hist. ecclés., édit. Mommsen, 
t. πα, part. 1, p. 485.— : 5. Jérôme, De viris illusiribus, 
c. XL, édit. Sychowsky, p. 133; cf. c. 1111, p. 140; 
S. Jérôme, Epist. ad Magnum, Lxx, n. 4 et 5; Tillemont, 
Mém. hist. eccl., t. 111, p. 94. — 41,65 Acta sanct., april. 
τι 11, p. 539, n’avaient connu que les textes d’Eusèbe et de 
saint Jérôme, de même C. P. Caspari, Quellen zur Geschichte 
des Taufsymbols, in-8°, Christiania, 1875, t. 11, p. 413- 
416; B. Aubé, Les chrétiens dans l'empire romain de la fin 
des Antonins au milieu du 1115 siècle, 2° édit., Paris, 1881, 
p. 32-40; Fr. Gôrres, Das Christenthum und der rômische 
Staat zur Zeit des Kaisers Commodus, dans Jahrbücher 
für protestantische Theologie, 1884, t. x, p. 399-410; A. 
Wirth, Quæstiones Severianæ, 1888, p. 48 sq.; K. J. 
Neumann, Der rômische Staat und die allgemeine Kirche 
bis auf Diocletian, in-8°, Leipzig, 1890, t. τ, p. 79-82, Quant 
à la version arménienne publiée par les mékhitaristes de 
Vienne (Vies des saints [en arménien], t. τ, p. 138-143) et 
attribuée au v° siècle, elle demeura entièrement ignorée 
jusqu’à la traduction anglaise qu’en donna F. C. Conybeare, 
dans The guardian, n° du 18 juin 1893, p. 998 sq., réimpri- 
mée dans The Apology and Acts of Apollonius and other 
monuments of early chrislianily, in-8°, London, 1894, p. 29- 
48, et commentée avec plus de verve que de science par 
quelques essayistes : A. Harnack, Der Prozess des Christen 
Apollonius vor dem Præfectus prætorii Perennis und dem 
rôümischen Senat, dans Sitzungsberichte der Berliner Akade- 


ÉDITS ET RESCRITS 


2132 


amenait les âmes des hommes de toutes les races au 
culte pieux du Dieu de l’univers; si bien qu’alors déjà 
un grand nombre de Romains, tout à fait remarquables 
par leur richesse et leur naissance, allaient au-devant 
de leur salut avec toute leur maison et toute leur fa- 
mille. Cela, d'autre part, pour le démon, qui par nature 
est jaloux et ennemi du bien, ne fut pas tolérable, il se 
prépara donc pour une nouvelle lutte et ourdit contre 
nous des machinations multiples. Dans la ville des 
Romains, par exemple, il fit conduire Apollonius 
devant le tribunal : cet homme était célèbre, parmi les 
fidèles d’alors, par sa science et sa philosophie : le 
démon se servit pour l’accuser d’un de ses serviteurs 
faits à ces sortes de besognes. Mais le misérable prit 
mal son temps pour introduire cette cause. Une loi 
impériale défendait de laisser vivre de pareils dénoncia- 
teurs, aussi on lui rompit les jambes sur-le-champ, et 
ce fut le juge Perennis qui porta cette sentence contre 
lui. Quant au martyr très aimé de Dieu, le magistrat 
le pressa longtemps de ses prières et lui demanda de 
se justifier devant l’assemblée du sénat. Apollonius 
fit devant tous une très éloquente apologie de la foi 
pour laquelle il était martyr: il eut la tête tranchée, 
en exécution d’un décret du sénat : ne pas pardonner 
aux chrétiens, quand une fois ils avaient paru devant 
un tribunal, s'ils ne se rétractaient pas, était ordonné 
par une ancienne loi de chez eux. Les paroles d’Apol- 
lonius devant le juge, les réponses qu’il fit aux ques- 
tions de Perennis et l’apologie entière qu'il prononça 
en présence de l'assemblée, qui désirera les lire les 
verra dans la relation écrite des anciens martyrs que 
nous avons composée 3.» 

Saint Jérôme, rédigeant son «Catalogue des écri- 
vains ecclésiastiques », s’exprimait en ces termes sur le 
compte d'Apollonius : Apollonius, Romanæ urbis sena- 
lor, sub Commodo principe, a servo (var. a Severo) pro- 
dilus, quod christianus essel, impetralo, ul ralionem fidei 
suæ redderet, insigne volumen composuil, quod in senalu 
legit : et nihilominus sententia senatus pro Chrislo capite 
truncatus est, veleri apud eos obtinente lege, absque 
negatione non dimitti christianos qui semel ad eorum 
judicium pertracli essent 3. 

En 1874, fut publiée une version arménienne des 
actes d’Apollonius qui, sur tous les points litigieux, 
donnait raison à Eusèbe contre saint Jérôme ὅ; en 1895, 
le texte grec fut retrouvé dans le manuscrit 1219 du 
fonds grec de la Bibliothèque nationale‘, fol. 58 vw°, 


mie der Wissenschaften, 1893, 27 juillet, p. 721-746; R. See- 
berg, Das Martyrium des Apollonius, dans Neue kirchliche 
Zeitschrift, 1893, t. 1v, p. 836-872; Th. Mommsen, Der 
Prozess des Christen Apollonius unter Commodus, dans 
Sitzungsberichte, 1894, p. 497-503; A. Hilgenfeld, Apollonius 
von Rom, dans Zeitschrift für wissenschaftliche Theologie, 
1894, t. xxxvI1, p. 58-91; E. G. Hardy, Chrislianily and the 
Roman government, in-8°, London, 1894, p. 200-208. — 
5 Analecta bollandiana, 1895, t. χιν, p. 284-294: Sancti 
Apollonii Romani acta græca ex codice Parisino græco 1219; 
diffère du texte arménien par le prologue et par la conclu- 
sion, d’ailleurs très préférable à ce texte. Le texte grec 
semble être une transcription si fidèle du procès-verbal ori- 
ginal qu’on peut négliger complètement le texte arménien, 
sauf pour le nom du martyr. Ce texte grec fut, à une date 
relativement tardive, enchâssé entre un prologue et une 
conclusion qu’on peut négliger sans aucun déchet; dès lors 
1-452 nous donne le procès-verbal des deux séances du 
procès et il faut se garder de la tendance à préférer l'armé- 
nien au grec ou même à compléter le grec par l'arménien dans 
les n.3, 7, 18, 33. Les Acta præfecloria græca, dont A. Hilgen- 
feld a dit be aucoup de mal, méritent le plus entier crédit; il 
est impossible et inutile de répondre aux observations du 
critique allemand, on n’étreint pas le vide. Il est possible 
qu’ Eusèbe et saint Jérôme aient tiré parti d'un écrit connu 
en leur temps sous le nom de De/ensio Apollonit; cf. C. Cal- 
lewaert, dans Revue d'histoire ecclésiastique, 1903, t. 1v, 
p. 704. 


2133 


ÉDITS ET RESCRITS 


2134 


ainsi intitulé : Μαρτύριον τοῦ ἁγίου χαὶ πανευφήμου 470- | d'avis (μετανοῆσαι) et de vénérer et d'adôrer les dieux 


'στόλου ᾿Απολλὼ τοῦ χαὶ Σιαχχέα 1 

Le martyre d’Apollonius eut lieu sous le règne de 
Commode, qui régna de 180 à 192; sous Perennis, qui 
exerça la charge de préfet du prétoire entre 180 et 185, 
et même entre 183 et 185 puisque Perennis n’'exerça 
sa charge seul qu’à partir de 183 *. Le supplice d’Apol- 
lonius a été ordonné en conformité à la sentence rendue 
au terme du procès que nous allons exposer #. 

Au cours de ce procès, deux incidents se sont pro- 
.duits : 1° le dénonciateur d’Apollonius a été condamné 
à mort et sa dénonciation rejetée; dès lors, l’accusa- 
tion tombant d’elle-même, on se demande comment 
Perennis a pu trouver matière à information? — 2° Le 
sénat est intervenu dans une affaire instruite devant 
le tribunal du préfet du prétoire, délégué impérial; 
dès lors cette intervention est-elle compatible avec les 
règles du droit public? Avant d'aborder la réponse à 
ces questions, il est nécessaire d’apprécier l'essence du 
délit qui a entraîné la mise en accusation et la condam- 
nation d’Apollonius. 

Le procès comporte deux audiences (n. 1-10 et n. 11- 
45 a). Dans la première audience, Perennis interroge 
Apollonius : « Es-tu chrétien?» (n. 1). — « Oui, je 
suis chrétien» (n. 2). D’après la législation du rescrit 
de Trajan, c'est matière suffisante à condamnation : 
si deferantur et arguantur puniendi sunl; néanmoins 
l'accusé peut encore renier sa profession de foi: qui 
negaverit se christianum esse, idque reipsa manijestum 
tecvrit, id est supplicando dis nostris, quamvis suspeclus 
in præleritum, veniam ex pænitentia impetrel. C’est 
toujours le rescrit de Trajan. Perennis s'en empare 
comme d’un guide. Il invite Apollonius à « changer 
d'opinion (μετανόησαν) et à jurer par le Génie (τύχην) 
de Commode » (n. 3). L'inculpé refuse, il ne veut 
ni changer «opinion ni prêter le serment demandé; 
toutefois il consent à jurer, par le vrai Dieu, qu'il 
vénère l’empereur et prie pour sa majesté (n. 6). 
Perennis insiste, Apollonius s’obstine : «Je me suis 
déjà expliqué sur la confession (μετάνοια) et le ser- 
ment; écoute-moi au sujet du sacrifice. Nous offrons 
au vrai Dieu un sacrifice spirituel et nous prions tous 
les jours le Dieu invincible du ciel pour Commode, qui 
règne sur terre» (n. 7-9). Perennis compte sur l’ef- 
fet de la réflexion et en donne le temps à Apollonius 
(n. 10). 

Trois jours se sont écoulés entre la première audience 
et la deuxième. Dans ce laps de temps, l'affaire s’est 
ébruitée et Perennis siège environné de sénateurs, ce 
conseillers, de savants. Lecture faite du procès-verbal 
de la première audience, Perennis ajoute : « Qu’as-tu 
décidé, Apollonius?» (n. 11). — « De rester fidèle à 
Dieu (65:02:67), comme tu l'as établi dans les actes qui 
nous concernent» (n. 12). C’est une récidive, mais 
Perennis reprend : « À cause de la décision du sénat 
(διὰ τὸ δόγμα τῆς συγχλήτου), je te conseille de changer 


4 Ancien ms. Colbert 4137, du xr1°-xr° siècle; H. Usener 
en avait tiré ses Acta S. Timothei, in-8°, Bonnæ, 1877. 
Depuis l'édition de 1895, le texte a profité de plusieurs 
publications : E. Th. Klette, Der Process und die Acta 5, 
Apollonii, in-8°, Leipzig, 1877, p. 92-131; A. Hilgenfeld, 
Die Apologie des Apollonius von Rom, dans Zeitschrift für 
wissenschaftl, Theologie, 1898, p. 186 sq.; O. von Gebhardt, 
Acta martyrum selecta, in-12, Berlin, 1902, p. 44-60; R. 
Knopf, Ausgewählle Marlyreracten, in-8°, Leipzig, 1902, 
Ῥ. 37-44; M. von Sachsen, Der Heilige Märtyrer Apollonius 
von Rom. Eine historisch-kritische Studie, in-8°, Mainz, 1903, 
p. 4-36, avec traduction latine de la version arménienne par 
Basile Sargisean ; Chr. A. Papadopoulos, ‘Ioroprxxi Μελέ- 
ται, in-8°, Jérusalem, 1906, p. 59-69; H. Leclereq, Les 
martyrs, t. 1, 1902, p. 112-119. Dans le titre des actes, le 
scribe a confondu Apollonius et Apollos de Corinthe, ce qui 
a valu au sénateur romain le titre d'apôtre. Quant au sur- 
nom Σ᾿ αχχέας, il est possible que ce soit une altération de 


que nous, tous les hommes, nous vénérons et adorons, 
et de vivre avec nous» (n. 13). Apollonius répond : 
« Je connais la décision du sénat, Perennis, mais je 
suis devenu serviteur de Dieu (#<05:%1<) pour ne plus 
vénérer des idoles faites de main d'homme. » Ensuite 
il explique son refus d’adorer les idoles parce qu'il 
adore le vrai Dieu du ciel (n. 14-16 a); il s'étend lon- 
guement sur la faute de ceux qui adorent des êtres sans 
vie (n. 16-20), des plantes (n. 21 a), des animaux 
(n. 20) ou des hommes (n. 22). Perennis ne discute 
pas, il se borne à rappeler la loi : « Apollonius, la déci- 
sion du sénat est que les chrétiens n’ont pas droit à 
l'existence (χριστιανοὺς un εἶναι; n. 23). Et voilà qui 
est clair; d’ailleurs, la réponse d’Apollonius ne l'est 
pas moins : selon lui, une décision humaine ne peut pré- 
valoir sur une prescription divine et plus on fait de 
martyrs, plus Dieu fait de chrétiens (n. 24). Personne 
n’échappera à la mort et au jugement (n. 25), mais les 
chrétiens meurent chaque jour à leurs passions (n. 26), 
ainsi ils redoutent d'autant moins de mourir pour leur 
Dieu (n. 27). Mourir par la hache, par la dysenterie, 
par la fièvre, n’est-ce pas toujours mourir? (n. 28). 
Perennis reprend : « Tu es donc bien décidé, Apollo- 
nius? Aimes-tu mourir? » (n. 29). — « J'aime la vie, 
mais je ne redoute pas la mort par amour pour la vie » 
(n. 30). On est en pleine controverse, Perennis ramène 
aux débats : « Je ne sais ce que tu dis et ne comprends 
pas sur quel point de droit tu prétends m'instruire « 
(n. 31). Apollonius déplore l’aveuglement de Peren- 
nis qui l'empêche de voir le Logos du Seigneur (n. 32). 
Dans l’assistance se trouve un philosophe cynique; il 
intervient : « Apollonius, tu te moques de toi-même» 
(n. 33). Apollonius réplique qu'il sait prier mais non 
plaisanter, cependant la vérité semble plaisanterie à 
ceux qui ne veulent pas l'entendre (n. 34). Perennis. 
impatient de reprendre pied, dit: « Nous aussi nous 
savons que le Logos de Dieu forme l’âme et le corps 
du juste qui a reconnu et appris ce qui est agréable à 
Dieu + (n. 35). Aussitôt Apollonius applique à Jésus- 
Christ cette vue sur le Logos et expose rapidement 
la doctrine fondamentale chrétienne sur la personne du 
Christ, son enseignement et son œuvre réparatrice 
(n. 36). Il rappelle ses principaux préceptes de morale 
(n. 37)et sa vie exemplaire qui lui valut une grande 
réputation de vertu, mais lui attira la persécution des 
méchants qui haïssent naturellement les justes (n. 35), 
comme l’affirment l’Écriture sainte [ Isaïe, rt, 10] (n, 39) 
et Platon [De rep., 1. 1Π (n. 40). De mème que des ca- 
lomniateurs ont condamné Socrate, ainsi des méchants 
ont condamné notre Maître (n. 41) et, avant lui, 
les prophètes l'avaient annoncé. Nous l'honorons avant 
tout parce qu’il nous a enseigné d’admirables préceptes 
de vie (n. 42 a) et quand même la doctrine de l’im- 
mortalité de l'âme, du jugement et de la résurrection 
serait, comme vous le croyez, une erreur, nous 515 


Σαχχαῖος; cf. R.Seeberg ᾿Απολλὼς ὁχαὶ ξαχχέας, dans Theo- 
logische Literaturblatt, 1900, t. xxx, p. 225. Non content de 
faire d’Apollonius un apôtre,on en a fait un pape; on lit, 
en effet, dans les synaxaires, au 23 juillet, cette mention : 
λθλησις τοῦ ἁγίου μάρτυρος ᾿Απολλωνίον ἐπισχόπον 
Ῥώμης. Synaxzarium Ecclesiæ Constantinopolilanæ, Ὁ. 835. 
— ?Cf. Zürcher, dans Budinger's Unlersuchungen zùr 
rômische Kaisergeschichte, t. 1, p. 241; Hirschfeld, Untersu- 
chungen auf dem Gebiet der rômische Verwaltungsgeschichte, 
p.228. La date du 21 avril est douteuse. Le martyrologe hié- 
ronymien (ms. de Berne) indique au X7F kL mai. Romæ... 
Proculi, Apolloni-Furtunati; le martyrologe romain, Usuard, 
Adon et Notker donnent le 18 avril; le synaxaire de Constan- 
tinople donne le 23 juillet; οἵ, H. Quentin, Les martyrologes 
historiques du moyen âge, 1908, p. 309-3S0.—* C. Callewaert, 
Questions de droit concernant le procès du martyr Apollonius, 
dans Revue des questions historiques, 1905, t. LXXVIT, p. 319- 
375. 


2135 


birons volontiers cette illusion, parce qu'elle nous a 
appris à bien vivre et nous donne l'espoir de la vie fu- 
ture au moment même où nous souffrons le contraire 
ici-bas (n. 42 δ). Perennis veut en finir: « J’espérais, 
Apollonius, dit-il, que tu serais revenu (ie cette per- 
suasion (τὸ λοιπὸν μεταδεθλῆσθα: τῆς τοιαύτης προαιρέσεως), 
et que tu aurais vénéré les dieux avec nous» (n. 43). — 
« Et moi, répond l'accusé, j’espérais que j'aurais pu, 
par ma défense (ἀπολογία), t'amener à ouvrir les yeux 
de ton âme à la vérité» (n. 44). « Je voudrais t’ac- 
quitter, conclut Perennis, mais j'en suis empêché par 
le décret (δόγμα) de l'empereur Commode. Toutefois je 
te ferai traiter avec humanité dans l'exécution de la 
sentence capitale + (n. 45 a). 

Nous nous sommes imposé de transcrire ce dévelop- 
pement afin de montrer la végétation polémique et apo- 
logétique qui vient se greffer au cours d’une instruction 
judiciaire sur un texte concis et absolu au point de ne 
paraître tolérer rien de semblable. Et tout ce dévelop- 
pement s’appuie sur les ac{a præfectoria, le procès-ver- 
bal de l’audience, sauf quelques détails qui n’en peu- 
vent altérer essentiellement la physionomie Ὁ. Abstrac- 
tion faite de la partie théologique et apologétique (n. 5- 
6, 8-9, 15-22, 25-38), de l'intervention du philosophe 
cynique (n. 33-34) et d’une remarque du préfet qui 
provoque l'apologie présentée par l’inculpé (n. 35-42 δ), 
nous pouvons ressaisir le schéma juridique de la cause 
d’après la procédure du rescrit de Trajan et instruite 
sur le fait prévu par l’édit de Néron. 

La détermination spécifique du chef d'accusation et 
du délit est établie par la question: Es-tu chrétien? 
et par l’aveu sans restriction de l'accusé. Cet aveu 
établit juridiquement la culpakilité qui, dans la procé- 
dure commune, entrainerait la condamnation. Mais, 
d’après le rescrit de Trajan, le chrétien accusé, même 
en aveu, peut échapper aux conséquences de cet aveu 
par un acte d’apostasie. Perennis ne vise qu'a sauver 
Apollonius par ce moyen. Il le lui dit (n. 3), il y 
revient (n. 7), il lui accorde le temps de la réflexion 
(n. 10). Dans la deuxième audience, il ne désespère 
pas d’un meilleur succès (n. 13), rappelle le contenu du 
sénatus-consulte interdisant la profession du christie- 
nisme (n. 23), rappelle à l’inculpé le péril auquel l’ex- 
pose son obstination (n. 29) et ne cache pas, avant de 
prononcer la sentence, qu'il avait espéré une autre issue 
(n. 43). Maïs il ne lui reste qu’à appliquer la loi (n.45 a) 
et il devient évident que le serment et les actes cultuels 
proposés à Apollonius ne sont considérés par le préfet 
que comme des procédés d'instruction, comme des 
signes nécessaires et suffisants d’apostasie. Le refus 
opposé par Apollonius n'est pas un crime, mais une 
manifestation de christianisme obstiné et, par consc- 
quent, une preuve de culpabilité. Quant à la culpahilité 
même, elle réside dans le refus de changer d'opinion, 
refus de la μετάνοια, qui est proprement le cas d’obs- 
tination. Perennis s’en explique clairement lorsqu'il 
cite le texte du sénatus-consulte : χριστιανοὺς μὴ εἶναι, 
et, selon lui, l’apostasie et l'hommage cultuel aux 
dieux n’est que l’interprétaion du sénatus-consulte : 
διὰ τὸ δόγμα τῆς συγχλήτου. 

La même conclusion s'impose, si on considère la 
nature des actes imposés à Apollonius. Le préfet Peren- 
nis ne paraît établir aucune différence entre le serment 
prêté par le Génie de l’empereur, le sacrifice offert à la 
statue impériale et les honneurs cultuels adressés aux 
dieux. Perennis réclame d’abord le serment (n. 3), puis 
le sacrifice aux dieux et à l’image impériale (n. 7); dans 
la deuxième audience, il n’est plus question que d’ho- 
norer et d’adorer les dieux (n. 13); enfin il ne s’agit plus 
que d’honorer les dieux (n. 43). Dans la pensée de 


Ὁ Notamment en ce qui concerne l'identité de l'accusé, 
le libellé de la sentence. — " Suétone, Domitianus, 12. — 


ÉDITS ET RESCRITS 


2136: 


Perennis, tous ces actes se valent en tant que signes. 
d’apostasie. Le refus de serment au Génie de l’empe- 
reur n’est pas du tout compensé par les déclarations 
loyalistes (n. Get 9). Preuve évidente que le procès ne- 
roule pas sur la politique mais sur la relision. 

Ainsi Apollonius ἃ été condamné pour crime de 
christianisme, il s’est avoué chrétien (n. 2), il a refusé 
toute rétractation (n. 43) et il est tombé sous le coup 
de la loi néronienne et de la jurisprudence de Trajan; 
c’est ce qu'a bien vu Eusèbe quand il écrit qu'Apollo- 
nius fut condamné d’après un sénatus-consulte inter— 
disant de pardonner aux chrétiens, quand une fois ils 
avaient paru devant un tribunal, s’ils ne se rétractaient 
pas; conformément à une ancienne loi : ἀρχαίος νόμος, 
l’édit de Néron interprété par le rescrit de Trajan. 

Qu'est ce sénatus-consulte dont Perennis fait men- 
tion à deux reprises au cours de la deuxième audience 
(n. 13, 23)? Rien n'indique que cet acte ait été pris 
dans l'intervalle de trois jours qui s’est écoulé entre 
la deuxième audience et la première, où il n’enest pas. 
question. S’il en était autrement, ce sénatus-consulte 
eût constitué un élément juridique nouveau dont Pe- 
rennis ne pouvait se dispenser de donner notification 
officielle à l'accusé: or, il n’en est rien dit. Ni dans la 
première audience, ni dans la deuxième, ni dans le 
laps de temps qui s’écoula entre elles, il n’en est question 
et cependant le préfet et l'inculpé en parlent comme 
d’un texte parfaitement connu. En effet, toutes les fois. 
qu’il en est question (n. 13, 14, 23, 45 a), le texte grec 
se sert de l’article démonstratif τὸ δόγμα. Il ne s’agit 
pas (même au n. 13) d’une décision quelconque, in- 
déterminée, nouvelle, mais d’un δόγμα parfaitement 
spécifié et reconnaissable à la première allusion; aussi 
Apollonius déclare le connaître (n. 14). Trait plus 
marquant encore, à la première mention du séns- 
tus-consulte (n. 13), Perennis ne prend nul souci 
d’en indiquer le contenu, mais simplement d’en dé- 
duire une conséquence d'ordre pratique: διὰ τὸ 
δόγμα...; plus tard il rappellera à l'intéressé la 
sanction capitale qui en découle et Apollonius n'en 
éprouvera aucune surprise, mais en tirera l’occasion 
d’un discours sur l'attitude du chrétien vis-à-vis de la 
mort (n. 24-28). Concluons de tout ceci que le séna- 
tus-consulte est antérieur à la première audience, il 
lui est même antérieur de près de cent vingt ans : 
c’est la loi pénale interdisant l’esse christianum, c'est- 
à-dire l’édit de Néron promulgué sous la forme de 
sénatus-consulte. 

V. POLITIQUE RELIGIEUSE DE DOMiTIEN. — Ce sujet 
a été exposé déjà (voir Dictionn., t. 1v, col. 1388 sq., aw 
mot DomiTiEN). Domitien persécuta durement les 
juifs. Après un début modéré, son gouvernement se 
jeta dans de folles profusions qui entraînèrent le retour 
des moyens abusifs pour se procurer l'argent nécessaire; 
mais quand il devint évident que proscriptions et 
confiscations n’y sufliraient pas, Domitien demanda à 
l'impôt de nouvelles ressources. 11 semblait diflicile 
d'ajouter quoi que ce soit au poids qui accablait, sous 
une forme ou sous une autre, presque toutes les classes, 
mais le fisc se souvint à propos de l'impôt du di- 
drachme. « On déféra au fisc judaïque, écrit Suétone, 
ceux qui menaient la vie juive sans le déclarer et ceux 
qui, dissimulant leur origine, ne payaient pas les tributs 
imposés à leur nation ?. » Désormais, tous les circoncis 
furent déclarés contribuables; on apporta à les décou- 
vrir une âpreté et des procédés répugnants ? et, non 
content des résultats fournis par une investigation 
matérielle, le fisc ne recula pas devant les recherches 
de conscience. Il est plus que probable que ces excès 
n’avaient d’autre raison que de remédier aux embarras 


"ὡς Gsell, Essai sur le règne de Domitien, in-8°, Paris, p. 289 
290. 


- “αὐ, 


2137 


financiers du trésor et ne s’embarrassaient en aucune 
façon de préoccupations religieuses ’. Mais ceci allait 
entraîner cela. L'obligation d’acquitter l'impôt du 
didrachme équivalait à une flétrissure publique; si 
un grand nombre de circoncis cherchaient à s’y sous- 
traire, à plus forte raison les chrétiens venus du ju- 
daïsme, dont ils réprouvaient la croyance, tout en en 
conservant la malencontreuse estampille. La rupture 
doctrinale intervenue entre eux et la synagogue était 
non avenue au jugement des enquêteurs, tout ce qu'ils 
pouvaient dire pour s’exonérer était superflu. Acquitter 
la taxe pouvait passer pour une sorte d’abjuration et 
les chrétiens s’en défendaient, ajoutant au souci de se 
soustraire à l'impôt la préoccupation d'affirmer leur 
croyance. Peine perdue. Le gouvernement impérial 
voulait ignorer ces subtilités, qu'il n’eût d’ailleurs 
reconnues qu’à son propre préjudice. Juifs ou chrétiens 
ne lui importaient guère, il taxait les circoncis et ne 
consentait à connaître les chrétiens que comme une 
secte du judaïsme, religion licite à condition de payer 
le didrachme. Ceux qui épiloguaient, réclamaient.abou- 
tissaient à ce seul résultat de faire constater qu'ils vi- 
vaientselonles mœurs juives more judaico et pratiquaient 
un culte différent, non reconnu par l’État romain, ce 
qui devenait la même chose que de n’exercer aucun culte. 

La propagande chrétienne était alors très active et 
s’adressait même aux personnages les plus en vue, des 
membres de la plus haute aristocratie et de la famille 
impériale. Défiant et haineux de sa propre famille et 
de l'aristocratie, Domitien envisageait de leur part 
l'affiliation à une secte religieuse étrangère comme un 
complot. Manius Acilius Glabrion, personnage consu- 
laire, devint suspect à ce titre; de même Civica Cerialis 
et Salvidienus Orfitus, autres consulaires. Complures 
senatores, in his aliquot consulares, interemit; ex quibus 
Civicam Cerialem in ipso Asiæ proconsulatu, Salvidie- 
num Orfilum, Acilium Glabrionem in exilio, QUASI 
MOLITORES RERUM NOVARUM :. Imputation bien re- 
doutable dans son imprécision, mais qui ne peut être 
interprétée du christianisme que sous une extrême 
réserve, puisque Civica Cerialis fut mis à mort plusieurs 
années avant le début de la persécution*. 

Entre celle-ci et la persécution néronienne une 
trentaine d'années s'étaient écoulées. En 95, rapporte 
Dion Cassius, Domitien mit à mort Flavius Clemens, 
qui était alors consul, bien que ce personnage fût son 
cousin et qu'il eût pour femme Flavia Domitilla, sa 
parente. L’accusation d’athéisme fut portée contre eux 
deux. De ce chef, furent condamnés beaucoup d’autres 
citoyens qui avaient adopté les coutumes juives : les 
uns furent mis à mort, les autres virent confisquer leurs 
biens. Domitille fut seulement reléguée dans l’île de 
Pandataria. L'empereur fit aussi périr Glabrion, qui 
avait été consul avec Trajan : il l'accusait du même 
crime que les autres : ἄλλους τε πολλοὺς χαὶ τὸν Φλά- 
νιον Κλήμεντ α ὑπατεύοντα χαίπερ ἀνεψιὸν ὄντα χαὶ 
pe χαὶ αὐτὴν συγγενῆ ἑαυτοῦ Φλαου! τᾶν Δομετίλλαν 

χόντα χατέσφαξεν ὁ Δομετιανός. ἐπηνέχθη δὲ ἀμφοῖν 
; nux ἀθεότητος, 69 ἧς καὶ ἄλλοι ἐς τὰ τῶν ᾿Ιουδαίων 
ἡ ἐξοκέλλοντες πολλοὶ χατεδιχάσῆησαν καὶ οἱ μὲν ἀπέθανον. 
* e τῶν γοῦν οὐσιῶν ἐστερήθε ἔσαν. ἢ ὃ Σ Aou {a ὑπερ- 
ὡρίσθη μόνον ἐς ΠΙανδεταρίαν" τὸν δὲ δὴ Πλαδρίωνα τὸν 
μετὰ τοῦ Τραιανοῦ ἄρξαντ α χατηγορηθέ 
χαὶ οἷα οἱ πολλοὶ ai ὅτι καὶ θηρίοις ἐμά ζετο, ἀτ 
A ce dernier, outre le crime d’athéisme, on reprochait 
d'être descendu dans l'arène pour y combattre les 


ἃς, Gsell, op. cit., p. 291. — Σ Suétone, Domitianus, 10. 
— ? Certainement avant 93, peut-être en 87. — * Dion Cas- 
sius, Hist. rom.,1. LX VII, x1v. —* Suétone, Domilianus,15. 
— " P. Allard, op. cit., τ. 1 (4° édition), p. 107. — ? Ibid., 
t. x, p. 110-111.—* Pour les juifs, cf. Pline, Hist.nat., XIII, 
46; Tacite, Hist., V, 5; cf. V, 13. — " Gsell, op. cil., p. 312. 
—% Jérôme Avanti, de Vérone, donna en 1502 une édition de 


ÉDITS ET RESCRITS 


2138 


bêtes féroces, à l’époque où il était consul. Suétone nous 
apporte quelques autres indications : Flavium Clemen- 
tem patruelem suum, contemplissimæ inertiæ… repenle 
ex lenuissima suspicione…. inleremil#, et Glabrion, 
d’abord exilé, fut pendant son exil mis à mort comme 
coupable de conspiration: quasi molilor novarum 
rerum. Faut-il confondre cette accusation avec celle 
d’athéisme portée contre le même Glabrion? L'homme 
auquel on faisait un crime de mépriser la religion natio- 
nale pouvait sans doute être considéré comme un 
conspirateur; il semble bien toutefois que nous nous 
trouvions en présence de deux accusations différentes. 

Le nombre des victimes fut grand; parmi elles il 
s’en trouvait d’illustres; les textes peu explicites que 
nous avons réunis sur cette persécution (voir Dictionn., 
t. τν, col. 1395) ne nous permettent pas d'indiquer 
avec précision les moyens dont le prince se servit pour 
atteindre ceux qu’il voulait frapper. Suétone et Dion 
disent simplement qu'il mil à morlClemens — inleremit, 
χατέσφαξεν — cela veut-il dire que Domitien frappa un 
certain nombre de prosélytes par simple mesure de 
police? nous avons dit ce qu’il fallait penser de cette 
explication de fantaisie, ou bien il recourut à des pour- 
suites régulières, intentées devant la juridiction cri- 
minelle du prince ou devant celle du sénat? A nous en 
tenir à ce que nous savons, beaucoup plus sûrement, 
les soupçons de Domitien s’appuyèrent sur une base 
légale : l'accusation d’athéisme. Était-ce là réveiller 
ou renouveler contre eux l’édit de Néron°? C'était en 


| appliquer la pénalité, car aucun indice ne permet de 


soutenir qu’on y ait recouru. Sans doute, au 115 siècle 
et vers le milieu de ce siècle, l'accusation d’athéisme 
est synonyme de l'accusation de christianisme 7, mais 
en est-il déjà ainsi dans la dernière décade du rer siècle? 
On ne saurait le dire. Rien ne nous empêche de croire 
que l’athéisme fut la cause et non le prétexte de la 
persécution. On reprochait souvent alors aux juifs 
et aux chrétiens d’être athées *, non parce qu'on était 
dans une ignorance complète de leur religion, mais 
parce qu'on les voyait refuser obstinément leurs 
hommages aux dieux de l’État, dont ils niaient l’exis- 
tence ou qu’ils considéraient comme des démons. Un 
certain nombre de prosélytes ne rompaient pas tout à 
fait avec les pratiques du paganisme, mais, évidem- 
ment, leurs nouvelles croyances ne pouvaient se conci- 
lier avec une foi sincère à la religion nationale. Il est 
naturel que Domitien, qui prétendait restaurer cette 
religion, les ait persécutés. Hors de Rome, il y avait 
un dieu que l’on adorait partout, c'était l’empereur 
régnant. Il devait être adoré surtout sous Domitien, 
qui, à Rome même, voulait qu’on crût à sa divinité. 
Or, ceux qui s'étaient convertis au judaïsme et au 
christianisme ne reconnaissaient pas plus ce dieu que 
les autres. C'était, aux yeux de Domitien, le plus grand 
des crimes. Le gouvernement impérial avait pu 
souffrir que le petit groupe des juifs, naguère encore 
isolé dans ses croyances, refusàt de reconnaître les 
dieux de l'État romain et la divinité du prince : il 
ne pouvait permettre que ces sentiments de révolte 
se répandissent partout. Les prosélytes du judaïsme 
et du christianisme furent donc recherchés et punis 
rigoureusement comme athées ὃ. 

VI. LE RESCRIT DE TRAJAN. — Une lettre de Pline 
le Jeune à l’empereur Trajan et une réponse de ce 
prince ont donné lieu à d’infinies controverses, d’où il 
est résulté que l'authenticité de cette correspondance !? 


cette correspondance d’après un manuscrit incomplet et 
fautif. On trouvera tous les détails bibliographiques indis- 
pensables dans Καὶ], édit. Teubner, à Leipzig, 1870; 
E. G. Hardy, Epistuiarum mutuarum Plinii εἰ Trajani, 
Introd., in-S°, Londini, 1889, p. 65-75; C. G. I. Wilde, De 
C. Plinii Cæcilii Secundi et imperatoris Trajani epistolis 
mutuis disputatio, in-S°,Lugduni Batavorum,1SS9, p. 1-25. 


2139 


et son importance capitale sont également incontes- 
tables !, 

Après la tempête déchaînée par Néron, trente 
années de paix avaient suivi; c'était alors la bour- 
rasque rapide de Domitien, puis de nouveau la paix 
jusqu’au règne de Trajan, qui fixa pour un siècle la 
jurisprudence au sujet du christianisme. Désormais 
aux accès de fureur et aux périodes de tolérance va 
succéder un régime régulier et clair. Trajan inaugure 
ce qu’on peut appeler une politique religieuse, laquelle 
se prolongera pendant toute la période des Antonins, 
ainsi que nous venons de le voir par le procès d’Apollo- 
nius sous Commode. De cette politique religieuse nous 
possédons la charte constitutionnelle dans le rescrit 
adressé à Pline par Trajan, en 112. 

Dès le mois d'août de l’année précédente, Pline le 
Jeune avait été envoyéen qualité de légat impérial dans 
la Bithynie et le Pont. Il s'agissait de ramener l’ordre 
dans une vaste région profondément troublée, le nord 
de l'Asie Mineure. Finances, travaux publics, admi- 
nistration municipale, tout demandait une volonté 
ferme, une pensée nette et une main habile : quoniam 
multa emendanda apparuerunt. Trajan savait à quel 
homme il confiait cette mission énergique et délicate à 
la fois, aussi lui avait-il remis des pouvoirs exception- 
nels : electum fe esse. qui mei loco milteris ?. En réalité, 
grâce au régime de centralisation en vigueur au second 
siècle de l'empire, les pouvoirs d’un légat étaient 
immenses et presque illimités, pourvu qu'il sût et 
voulût garder les apparences de la réserve à l’égard des 
institutions municipales. Toutes les affaires allaient 
au gouverneur de la province et remontaient de là à 
l'empereur; Pline s’effrayait de cette responsabilité 
et, pour s’en exonérer en partie, avait demandé et 
obtenu la permission de consulter le prince: « Vous 
m'avez accordé le droit de m'adresser à vous toutes les 
fois que j’éprouve quelque incertitude* », lui rappelait- 
il, et il ne s’en privait pas. Les questions les plus simples 
l’embarrassaient et, à tout propos, il écrivait à Trajan; 
qu'il s'agisse d'autoriser une ville à construire un 
aqueduc ou à remplacer de vieux bains par des thermes 
neufs, de couvrir un égoût, de rebâtir un théâtre, de 
changer un temple de place, de vérifier les comptes 
d’une cité ou le toisé d’un bâtiment, d'autoriser la 
translation d’un tombeau, la célébration d’un repas 
public, de permettre la formation d’une société de 
secours mutuels ou d’une compagnie de pompiers, 
Pline en réfère à l’empereur, si bien que l’empereur 
finit par être quelquefois impatienté de voir que son 
lieutenant n'ose rien faire tout seul#. Il répond néan- 
moins à toutes les questions, flatté sans doute de voir 
un homme de lettres aussi parfaitement nul comme 
administrateur recourir à un chef d'État que la litté- 
rature n’embarrassait guère. 

L’Asie Mineure était alors remplie de chrétiens et 
l'affaire la plus grave soumise à l’empereur par le légat 
est relative aux chrétiens; aussi la lettre est-elle plus 


1 La correspondance de Pline ne contenait d’abord que 
huit livres de lettres diverses sur lesquelles on s’habitua à 
juger de son style; quand fut trouvée et publiée la cor- 
respondance avec Trajan, d’un genre différent et d’un 
style plus ramassé et moins élégant, le doute naquit. Tour à 
tour soulevé, réfuté, il est devenu l'occasion de recherches 
érudites minutieuses dont le texte a profité tant au point de 
vue littéraire qu’au point de vue historique. Aujourd’hui 
la discussion est close, mais l'importance des lettres que nous 
allons étudier fait assez comprendre l'intérêt passionné qui 
s’y est longtemps attaché. On peut encore tirer profit d’un 
travail de J. Variot, Les lettres de Pline le Jeune. Correspon- 
dance avec Trajan relativement aux chrétiens de Pont et de 
Bithynie, dans Revue des questions historiques, 1878, t. xx1v, 
Ῥ. 80-153; De Plinio Juniore et imperatore Trajano apud 
christianos et de christianis apud Plinium Juniorem et 
imperatorem Trajanum, in-8°, Parisiis, 1875; Ε, Ch. Babut, 


ÉDITS ET RESCRITS 


2140 


longue que les autres billets dont se compose la corres- 
pondance. 

La question traitée est si importante qu'on ἃ 
prétendu que des faussaires l'avaient introduite 
furtivement dans le recueil. Ils auraient eu pour cette 
mauvaise action d'autant plus de facilité que la corres- 
pondance forma dès l’origine un recueil à part, distinet 
des autres5, réuni probablement sous le titre de 
Epistolæ Plinii ad Trajanum, et que, Pline étant mort 
pendant son gouvernement de Bithynie ou peu après 
son retour, ses lettres à l’empereur préparées peut-être 
par lui pour la publication n’ont été mises au jour 
qu'après lui et par ses amis. Incontestablement, 
cette lettre est la seule que les chrétiens eussent eu 
intérêt à fabriquer et, non moins incontestablement, ils 
ont bien, au cours des âges, quelques peccadilles de 
cette nature à se reprocher. 

«ἢ faut remarquer d’abord que, si l'on admet que 
la correspondance dans son ensemble est authentique 
(et nous avons vu que personne n'’osait plus le nier), 
il devient moins facile d'imaginer qu’on ait pu y intro- 
duire une lettre fausse, la plus importante et la plus 
longue de l’ouvrage. On peut aisément mettre en cir- 
culation une pièce isolée, comme tel ou tel oracle 
sibyllin, ou même un ouvrage complet, comme la 
prétendue correspondance entre Sénèque et saint Paul, 
mais il est plus difficile d’intercaler un passage supposé 
dans un ouvrage répandu, surtout peu de temps 
après sa publication et quand il est dans toutes les 
mains 7.» 

C’est qu’en effet cette intercalation n’a pas dû tarder, 
puisque la légation est de l’année 112 et que le docu- 
ment est cité par Tertullien dans son Apologeticum, 
écrit vers l’an 197 : Plinius Secundus, cum Provineiam 
regeret, damnatis quibusdam christianis, quibusdam 
gradu pulsis, ipsa {lamen multitudine perturbalus, quid 
de cetero ageret, consuluit tune Trajanum imperalorem, 
allegans præter obslinalionem non sacrificeandi nihil 
aliud se de sacramentis eorum comperisse, quam cϾlus 
antelucanos ad canendum Chrislo el Deo, el ad confæ- 
derandam disciplinam : homicidium, adulterium, frau- 
dem, perfidiam et celera scelera prohibentes. Tune 
Trajanus rescripsit hoc genus inquirendos non esse, 
oblatos vero puniri oportleres. De plus, « le recueil des 
lettres de Pline n’appartenait pas aux chrétiens, ils 
n’en étaient pas les maîtres et ne pouvaient pas l’altérer 
à leur gré. Si on les avait vus fabriquer une de ces 
lettres et s’en servir avec impudence, comme fit Tertul- 
lien, on aurait assurément réclamé. Sans doute les 
interpolations de ce genre ne sont pas tout à fait impos- 
sibles, mais on doit reconnaître qu'elles sont moins 
aisées, et que c’est une grave présomption d’authen- 
ticité pour une lettre particulière de se trouver dans 
une correspondance reconnue authentique. Nous 
sommes donc en droit d'exiger, pour la déclarer fausse, 
qu’on prouve qu’elle est entièrement contraire aux 
faits et qu’elle n’a pu être écrite par le personnage 


Remarques sur les deux lettres de Pline et de Trajan relatives 
aux chrétiens de Bithynie, dans Revue d'histoire et de littéra- 
ture religieuses, 1910, nouv. série, t. 1, p. 298-305, — 
3 Mommsen, Étude sur Pline le Jeune, trad. Morel, p. 71; 
G. Boïissier, De l'authenticité de la lettre de Pline au sujet des 
chrétiens, dans la Revue archéologique, 1876, p. 115, et Revue 
des deux mondes, 15 avril 1876. — * Epist., ΧΧΧῚ; Voir aussi 
Epist.,xcvi : solemnemihiest, domine,omnia de quibus dubito 
ad te referre. — * Voyez surtout Epist., XL et CXv : ego ideo 
prudentiam tuam elegi ut formandis istius provinciæ moribus 
ipse moderareris. — # On sait, par Sidoine Apollinaire, Epist., 
1. IX, n. 1, que le recueil des lettres de Pline ne formait que 
neuf livres. — δ Mommsen, op. cil., p. 78; G. Boissier, op. cit., 
p. 115. — 16. Boissier, op. cit., p. 117. — " Tertullien, Apo- 
logeticum, α. τι. Tertullien ne cite pas très exactement et men- 
tionne un détail qui nese retrouve pas dans la lettre que nous 
avons conservée; mais ilest probable qu'il cite de mémoire, 


2141 


auquel on l’attribue. C’est précisément ce qu'il paraît 
impossible d'établir : quand on relit sans prévention 
la lettre de Pline, il ne s’y rencontre aucune cir- 
constance qui ne s'explique naturellement et qui ne 
soit conforme à tout ce que nous apprend l'histoire ?. » 

Tertullien fait plus que de citer la lettre de Pline 
et le rescrit de Trajan, il tire parti de ce dernier pour 
l'histoire de l’évolution du droit antichrétien et nous 
apprend que ce rescrit a restreint la portée des lois 
antérieures : quales ergo leges ἰδίῳ... quas Trajanus 
ex parle frustralus est, velando inquiri christianos. 

Avant tout, voici le texte ? : 

C. PuiNius TRAIANO IMPERATORI. 

1. Sollemne est mihi, domine, omnia de quibus dubito 
ad Le referre. quis enim potesl melius vel cunclationem 
meam regere vel ignoranliam instruere? 

Cognitionibus de christianis interfui numquam : 
ideo nescio quid et quatenus aut puniri soleat aut quæri. 
2. nec mediocriter hæsilavi silne aliquod discrimen 
ætalum an quamlibet leneri nihil a robustioribus diffe- 
rant, detur pænitentiæ venia an ei, qui omnino christia- 
nus fuit, desisse non prosit, nomen ipsum, si flagiliis 
careat, an flagitia cohærentia nomini puniantur. interim 
in üis, qui ad me tamquam chrisliani deferebantur, hunc 
sum seculus modum : 3. inlerrogavi ipsos, an essent 
chrisliani, confitentes iterum ac  terlio interrogavi, 
supplicium minatus : perseverantes duci jussi. neque 
enim dubitabam, qualecumque essel quod faterenlur, 
pertinaciam certe et inflexibilem obstinationem debere 
puniri. 4. fuerunt alii similis amentiæ quos, quia cives 
Romani erant, adnolavi in Urbem remitlendos. mox 


ipso tractatu, ut fieri solet, diffjundente se crimine plures. 


species inciderunt. 5. propositus est libellus sine auclore 
mullorum nomina continens. qui negabant esse Se 


® christianos aut fuisse, cum præeunle me deos appella- 


rent el imagini tuæ, quam propler hoc jusseram cum 
simulacris numinum afjerri, lure ac vino supplicarent, 
præterea male dicerent Christo, quorum nihil posse cogi 
dicuntur qui sunt re vera christiani, dimittendos esse 
putavi. 6. alii ab indice nominati esse se chrislianos 
dixerunt el mox negaverunl; fuisse quidem, sed desisse. 
quidam ante triennium, quidam ante plures annos, non 
nerno eliam ante viginti quoque. omnes el imaginem 
tuam deorumque simulacra venerati sunt ii et Christo 
male dixerunt.7. affirmabant autem hanc fuisse summam 
vel culpæ suæ vel erroris, quod essent soliti stato die ante 
lucem convenire carmenque Chrislo quasi deo dicere 
secum invicem, seque sacramento non in scelus aliquod 
obstringere, sed ne furta, ne latrocinia, ne adulteria 
committerent, ne fidem fallerent, ne depositum appellati 
abnegarent : quibus peraclis morem sibi discedendi 


_fuisse, rursusque ad capiendum cibum, promiscuum 


lamen el innoxium; quod ipsum facere desisse post 
edic{um meum, quo secundum mandala tua hetærias esse 
velueram. 8. quo magis necessarium credidi ex duabus 
ancillis, quæ ministræ dicebantur, quid esset veri el 
per tormenta quærere. nihil aliud inveni quam supersti- 
tionem pravam, immodicam. 9. ideo dilata cognitione ad 
consulendum te decucurri. visa est enim mihi res digna 


 consultatione, maxime propler periclitantium numerum. 


mulli enim omnis ælalis, omnis ordinis, utriusque sexus 
eliam, vocantur in periculum et vocabantur. neque 
civilales Lantum sed vicos eliam alque agros supersli- 
tionis istius contagio pervagala est; quæ videlur sisli el 
corrigi posse. 10. certe salis conslat prope jam desolata 
templa cæpisse celebrari et sacra sollemnia diu intermissa 
repeli pastumque venire viclimarum, cujus adhuc 
rarissimus emplor inveniebalur. ex quo facile est opinari, 
quæ lurba hominum emendari possit, si sit pænilentiæ 
locus. 


τα, Boïssier, op. cit, p. 117; cf. Wilde, op. cit, p. 34 sq. 
— ? Pline, Epist., 1. X, ἢ. 96 (97). 


ÉDITS ET RESCRITS 2142 


Manifestement, Pline se trouvait jeté au sein d’une 
société dont il soupconnait à peine l'existence : une 
société chrétienne. Car le christianisme lui apparut, à 
son arrivée en Bithynie et dans le Pont, non comme une 
croyance vague mais comme une religion implantée 
depuis longtemps, non seulement dans les villes, mais 
jusqu’au fond des campagnes, et devant laquelle la 
religion oflicielle avait déjà reculé. Des signes non 
équivoques témoignaient combien grave était la situa- 
tion de celle-ci. Les temples étaient presque abandon- 
nés, les fêtes des dieux interrompues faute d’assistants, 
les viandes sacrifiées laissées pour compte aux prêtres, 
fort empêchés de trouver acheteur; tous fAcheux 
symptômes qui permettent de supposer une active 
propagande chrétienne nullement entravée, tolérée 
peut-être et, qui sait ? favorisée même, par la précé- 
dente administration des proconsuls annuels. L'arrivée 
d’un légat impérial changea tout cela et, d’abord, 
rendit courage aux adorateurs des idoles. De l'inerte 
défensive dans laquelle ils s'étaient confinés, ils pas- 
sèrent résolument à l'offensive. Des délateurs, parmi 
lesquels se trouvaient probablement les prêtres ou les 
sacristains des temples, menacés dans leur commerce, 
assiégèrent la porte du légat. Beaucoup de fidèles 
furent déférés à son tribunal. Pline se trouva dans un 
vif embarras, car, il en convient, il n’avait jamais 
assisté à l’instruction des poursuites contre les chré- 
tiens. 

Il y a certaine exagération à soutenir que Pline 
n’avait, antérieurement au procès, aucun renseigne- 
ment sur les chrétiens. Sans doute, cette secte de pe- 
tites gens, parmi lesquels quelques grands personnages 
fourvoyés ne semblaient autre chose que des déclassés, 
cette engeance d’esclaves et de menus artisans n’atti- 
rait ni n’intéressait le délicat lettré, impatient d’autres 
distractions que d'étudier la vie intime, la doctrine et 
les simagrées rituelles des chrétiens. A défaut de cette 
connaissance, Pline possédait au moins ce que tout le 
monde savait sur le compte de la secte envahissante; 
notions superficielles mais qui ne lui sont pas étran- 
sères. J1 sait quelles accusations dégradantes s’at- 
tachent au nom chrétien: flagilia nomini cohærenlia, 
il sait aussi les fâcheuses histoires qu'on colporte sur 
leurs banquets : ad capiendum cibum, promiscuum 
lamen εἰ innoxium ; il ne s’y attarde pas et se contente 
d’insister et de préciser les renseignements relatifs 
aux faits que Trajan pouvait ignorer, puisqu'ils concer- 
naient la condition particulière de la secte répandue 
dans la province de Bithynie. 

Si Pline le Jeune n’en convenait pas moins n'avoir 
jamais pris part à l'instruction des poursuites exercées 
contre les chrétiens, cela prouve qu’à l’époque où il 
remplissait une charge judiciaire, sous Domitien, ces 
poursuites n'avaient pas lieu et que, sous Trajan, il 
ne s'était trouvé mêlé, comme défenseur ni comme 
juge, aux procès criminels instruits contre eux. D'où 
son inexpérience et son embarras. Pline était alors 
un grand personnage, une manière d'avocat d'assises, 
auquel on venait offrir le menu fretin de la police 
correctionnelle, qu’il ignorait et il s’en vantait. En 
dehors des assemblées du sénat, il ne parlait guère que 
devant le tribunal des cen{umoirs; c'était, comme il 
dit, son théâtre ordinaire. N'importe, un fonctionnaire 
n’a pas le choix, il fallait cette fois, tout de bon, 
s'occuper des chrétiens. Son ignorance à leur égard 
comportait une dose d’affectation. Sans doute, il devait 
être de bon ton dans un certain monde de professer 
cette ignorance à l'endroit d’incorrigibles fanatiques ; 
c'était la plus élégante et la plus efficace réponse à leur 
enragé prosélytisme. Pline s’acquittait de son devoir 
mondain; pur snobisme. Nous venons de le voir 


| vaguement instruit des petites perfidies qu'on col- 


porte contre la secte; peut-être n'est-il pas aussi abso- 


lument ignorant qu'il veut bien le dire de la situation 
légale et juridique du christianisme. Il interroge l’em- 
pereur parce qu'il hésite, mais il prend soin d’indiquer 
le point précis de ses hésitations. Π ne doute pas AW 
puniri, mais QUID el QUATENUS aul puniri soleal 
aut quæri; il sait donc que les chrétiens doivent être 
punis, aussi il les condamne sans hésiter. Son indéci- 
sion ne porte pas sur la nature du délit, mais sur la ju- 
risprudence à lui appliquer. Il ne sait ce qu’il faut pu- 
nir ou rechercher, ni jusqu’à quel point il faut aller. 
Faut-il distinguer les âges des accusés? faire une diffé- 
rence entre la tendre jeunesse et l’âge mûr? pardonner 
au repentir ou punir l'accusé qui renonce au christia- 
nisme? poursuivre le nom seul, même innocent de tout 
crime, ou les crimes commis sous ce nom? Quant à la 
nature du délit, c’est le christianisme comme tel, l’esse 
christianum. De quoi est-il question? Des cogniliones de 
chrislianis. Sur quoi porte la dénonciation ou l’accusa- 
tion? Sur la qualité de chrétien : quilamquam christiani 
ad me deferebantur. Tout ceci est si clair que Pline pro- 
cède à l’interrogatoire judiciaire de ceux qui luisont 
déférés au seul titre de ce délit. Et cet interrogatoire 
même va consister essentiellement à demander an 
essent christiani? L’instruction ne va tendre qu’à con- 
stater l’obstination ou la négation chez l'inculpé qui 
persévère ou qui s'excuse. La condamnation va frap- 
per ceux qui persistent à se dire chrétiens. Or dans 
tout ceci nous voyons un procès au criminel roulant 
sur le délit de christianisme, l'accusation de christia- 
nisme, l’aveu de christianisme, la preuve de non- 
christianisme, l’obstination dans le christianisme. 
Pour agir et prononcer la peine capitale en pareil cas, 
Pline n’a pas songé à consulter l’empereur, il n’a pas 
hésité, encore que sa lettre nous apprenne qu'il ne 
sait pas ce qu’il châtie. Y a-t-il des crimes de droit 
commun cachés sous l’imputation de christianisme ? 
Est-ce le christianisme, est-ce les excès qu’on lui 
impute qu'il punit? De cela il n’a cure, car un 
point est hors de doute : le christianisme est hors la 
loi, et le légat impérial applique la loi. Est-ce à tort, 
est-ce à raison que le christianisme est hors la loi? 
La matière est curieuse; pour l'instant il ne se pro- 
nonce pas, Car «un point, dit-il, est hors de doute 
pour moi, c’est que, quelle que fût la nature, délic- 
tueuse ou non, du fait avoué, cet entêtement, cette in- 
flexible obstination méritent d’être punis ». Ce n’est 
pas parce que les chrétiens sont criminels, c’est 
parce qu'ils sont hors la loi, qu’ils sont butés à ne 
pas faire ce qui les replacerait sous la loi et qu’on 
ne demande pas de comptes à la loi; voilà pourquoi 
Pline «fait conduire à la mort ». C’est impitoyable, 
mais c’est logique. 

Mais le légat impérial n’est pas cruel, il est porté 
à l’indulgence; seulement il nes’y abandonnera que si 
la jurisprudence lui offre un moyen juridique approprié 
d’esquiver la loi qu’il applique à regret. Cette loi 
qu'on a mise en doute et niée carrément, tout nous y 
ramène, c’est l’instilulum Neronianum. Un avocat, 
un juriste comme lui n’ignore pas ce texte, que nous 
avons cru pouvoir libeller en quelques mots : Non 
licet esse vos. Il l’ignore si peu qu’il envoie au supplice 
ceux qui ont la prétention d’éfre tels et de demeurer 
tels. Pour rendre ces sentences capitales, il n’éprouve 
aucun besoin d’atlendre que la réponse impériale ait 
suppléé à son inexpérience des cogniliones de christia- 
nis. Ces cogniliones ne sont cependant pas une nou- 
veauté. Parmi ceux qui ont été déférés à son tribunal, 
Pline ἃ vu passer des apostats; les uns nel’étaient que 
depuis trois ans, d’autres, en grand nombre, depuis 
vingt ans, circonstance qui invite à soupçonner que ces 


1 Quelques accusés jouissaient du titre de citoyens ro- 
mains; ils l’invoquèrent. A leur égard, la conduite du légat 


ἘΠ 5. ἘΠῚ ἘΠΕ ΒΘ ΠΝ 5 


2144 


apostasies à échéances si nettement marquées coïin- 
cident avec des procédés d’intimidation attribuables à 
des renouveaux persécuteurs. Ce synchronisme entre 
apostasie et persécution suggère au juge un procédé 
inspiré vraisemblablement par le souvenir d’instances 
judiciaires antérieures, au cours desquelles les magis- 
trats avaient eu recours avec succès à ce moyen d’in- 
struction consistant à imposer aux inculpés un acte 
d’idolâtrie que les vrais chrétiens ne peuvent con- 
sentir. 

Dans sa concision sommaire et terrible, l’édit de 
Néron devait embarrasser les magistrats doués d’une 
nature droite et humaine. Pline s'était débarrassé des 
obstinés inflexibles par le supplice et il s’en applaudis- 
sait 1. Mais il gouvernait une province déchirée par des 
rivalités violentes, où la dénonciation recourait, pour 
satisfaire la haïne, aux plus vils moyens : la délation 
anonyme entre autres. Le légat reçut cette pièce, qui 
présentait un grand nombre de noms, et fit comparaître 
les individus dénoncés. Mais il paraît qu’il avait atteint 
la première fois tous les chrétiens sincères et résistants; 
ceux désignés sur le libelle n'étaient qu’un pitoyable 
ramassis de poltrons et d’apostats. Beaucoup nièrent 
avoir jamais été chrétiens, brûlèrent de l’encens, firent 
des libations devant l’image de l’empereur et les sta- 
Lues des dieux, et enfin maudirent le Christ, « choses 
auxquelles on ne peut contraindre un vrai chrétien ». 
D'autres avaient été chrétiens, mais y avaient renoncé 
depuis trois ans ou plus, certains depuis vingt ans; 
eux aussi consentirent à vénérer l’image impériale et les 
idoles et à maudire le Christ. Le légat les tint en réserve 
toutefois, se réservant de les interroger plus à fond sur 
les pratiques de la secte qu'ils avaient abandonnée. 
Voir Diclionn., t. 11, col. 917-924. De cet interroga- 
toire, il ressortit qu'ils n'étaient coupables d'aucun 
crime de droit commun. Ainsi les apostats étaient, à son 
point de vue, irréprochables. Quant aux chrétiens, ils 
n'avaient sans doute rien non plus à se reprocher que 
leur obstination, mais cela suflisait à tout. Et néan- 
moins, Pline voulut en avoir le cœur net. Soit dans le 
lot des fidèles, soit dans celui des apostats, on ne saurait 
le dire avec certitude, deux femmes esclaves passaient 
pour avoir un rang, celui de diaconesses, minisiræ, 
dans la hiérarchie ecclésiastique. Pline leur fit infliger 
la torture afin d’en tirer quelque aveu, quid essel veri; 
mais il n’en put rien tirer de compromettant et, comme 
l'administration n’a jamais tort, il conclut de ce sup- 
plice gratuit infligé à deux malheureuses que tout ceci 
n’était que peu de chose, une superstilion mauvaise et 
exagérée : nihil aliud inveni quam superslilionem pra- 
vam οἱ immodicam, c'est-à-dire un de ces cultes étran- 
gers, aux ramifications lointaines et obscures, qu'un 
gouvernement digne de ce nom ne peut moins faire 
que de soupçonner de mille noirceurs. 

Les inflexibles avaient péri, les apostats se tireraient 
d'affaire, mais Pline voyait avec inquiétude la muli- 
tude de personnes de tout sexe, de tout Âge, de tout 
rang, que le libelle anonyme menaçait dans leur tran- 
quillité; il pouvait prévoir que ce procédé serait repris 
périodiquement et qu’il en résulterait une perturbation 
générale dans la Bithynie et dans le Pont. Le plus sûr 
moyen d'y couper court était de recourir à l'empereur; 
il lui écrivit donc la lettre qu'on a lue, Il fallait, pour 
en suspecter l’authenticité, des préoccupations agres- 
sives et confessionnelles, plutôt qu'une formation 
critique un peu étendue, et ce fut la destinée de cette 
lettre de fournir un prétexte à des attaques plus qu’un 
thème aux sereines études. A l'examen, il a fallu recon- 
naître qu'il ne s'y trouve pas une expression qui la 
doive rendre suspecte, « Si on la prend isolément, toutes 


était toute tracée; ils les marqua pour être renvoyés à 
Rome. 


2145 


ÉDITS ET RESCRITS 


2146 


les parties en paraissent bien être d’une seule venue et | contiendrait aucune réserve, par plus que n’en con- 


de la même plume; tout y est suivi et ordonné; il ny 
a rien qu’on pût en retrancher sans nuire au sens géné- 
ral, rien qui ne soit en proportion avec le reste, en sorte 
qu'il n’est pas possible de prétendre qu'elle ait été 
interpolée. La phrase célèbre où Pline dit que les 
chrétiens s'engagent par serment à ne pas commettre 
de crime est la seule qui pourrait à la rigueur être omise 
sans que la suite de la lettre en fût trop altérée; mais 
elle fait corps avec le reste, elle achève la démonstra- 
tion de Pline, qui veut prouver à Trajan que les chré- 
tiens ne sont pas redoutables; enfin, elle n’a rien en soi 
qui doive la rendre suspecte. Sans doute cet hommage 
qu'il rend à leur moralité est contraire à l’assertion de 
Tacite, qui trouve qu'ils sont odieux à cause de leurs 
crimes, propler flagitia invisos; mais Tacite en parlait 
d’après l'opinion générale, tandis que Pline avait eu 
l'occasion de les connaître. D'ailleurs, il n’est pas le 
seul qui les juge de cette manière, et Celse, leur ennemi 
le plus acharné, est bien forcé de reconnaître aussi « que 
leurs mœurs sont douces et bien réglées ». Si on com- 
pare notre lettre avec les autres, on ne peut découvrir 
entre elles aucune différence, si ce n’est que celle-là 
paraît plus soignée, plus plinienne encore, parce qu’elle 
est plus importante, plus longue, et que l’auteur semble 
s'y être plus appliqué; mais elles sont toutes écrites de 
la même façon, dans cette langue où la rigueur du 
style administratif semble être tempérée par l'élégance 
naturelle des lettres. Il est toujours difficile à un faus- 
saire d’imiter le style d’un grand écrivain de manière 
à tromper une critique éveillée, mais à ce moment la 
difficulté était plus grande que jamais. Immédiate- 
ment après l’époque de Trajan, le goût public ἃ changé 
et une sorte de révolution s’est opérée dans la façon 
décrire. Une école pédante et maniérée, que repré- 
sentent pour nous Apulée et Fronton, a régné sur la 
littérature. Tout a subi son influence, et les écrivains 
ecclésiastiques ne s’y sont pas plus soustraits que les 
autres. Ces recherches de pensée, ces coquetteries 
d'expression qui nous frappent chez Apulée, se retrou- 
vent aussi chez Minucius Félix. Assurément, si l’auteur 
de la lettre était de l’époque d’'Hadrien ou de Marc- 
Aurèle, il n’aurait pas échappé tout à fait à la conta- 
gion générale. On peut être sûr que, quelque soin qu’il 
prit d’imiter l’élégante simplicité de Pline, un mot, 
un tour, une expression trahiraient son temps et dé- 
nonceraient la fraude. 

« J'ajoute enfin, comme dernière preuve, que, si 
tout semble indiquer que cette lettre est bien de Pline, 
tout démontre avec la dernière évidence que ce n’est 
pas un chrétien qui l’a écrite. Prise dans son ensemble, 
la lettre est sans doute favorable aux chrétiens; 
cependant elle contient des réserves graves : elle les 
accusé d’obstination inflexible et de superstitions 
criminelles. Ces reproches se retrouvaient sans cesse 
alors dans la bouche des pzïens, mais un chrétien zélé 
n'aurait pas consenti à les adresser à ses frères. Ceux 
qui, pour le triomphe de leur doctrine, n’hésitaient pas 
à inventer des livres faux, n'étaient pas des indifférents 
et des tièdes, c’étaient des fanatiques tellement con- 
vaincus de la justice de leur cause et de la nécessité 
de son succès que, pour l’avancer, aucun moyen ne 
leur semblait coupable. Ceux-là ne sont pas des gens 
à se contenter de peu: il faut qu'ils se rendent à eux- 
mêmes et à leur parti un témoignage complet et qu'ils 
se ménagent un triomphe retentissant. Soyons donc 
assurés que, si la lettre était leur ouvrage, elle ne 


τα. Boissier, dans Revue archéologique, 1876, p. 122-124. 
—? P. Vigneaux, op. cil., p. 227; B. Aubé, Histoire des persé- 
culions, 1875, p. 225, y voyait tantôt un édit, tantôt une loi; 
savait-il la portée du terme qu'il employait? —* C. de La 
Berge, Essai sur le règne de Trajan, in-S°, Paris, 1877, p. 208. 
— ! P, Allard, Hist. des persécutions, 4° édit, t, 1, p. 165. — 


tiennent les autres pièces apocryphes qui sont venues 
jusqu'à nous. Elle ne dirait pas, surtout, que le plus 
grand nombre des chrétiens s’est résigné à offrir de l’en- 
cens aux idoles et à maudire le Christ, et que la persé- 
cution n’a eu d’autre résultat que de remplir de nou- 
veau les temples des dieux. C’est un récit qu'ils au- 
raient eu beaucoup de répugnance à reproduire, s’il 
avait été véritable; comprendrait-on qu'ils d'eussent 
imaginé? Nous pouvons donc tenir pour certain que, 
si un chrétien eût inventé cette lettre, il l'aurait faite 
autrement. Au contraire, elle convient tout à fait à 
ce que nous savons de Pline. Il était plus doux, plus 
humain que Tacite, qui le dépasse par tant d’autres 
endroits. Il subissait moins que lui les préjugés étroits 
de l'esprit romain, il aimait la philosophie; il avait 
souci des petits et des humbles. Il prenait grand 
soin de ses esclaves et leur témoignait une tendresse 
touchante. Il essayait en toute occasion d’adoucir la 
dureté de la loi. On voit bien, à propos des chrétiens, 
qu’il penche vers la douceur. En réalité, ces sec 
taires obscurs lui semblent plus à plaindre qu’à pu- 
nir, et ilne néglige rien, en présentant leur affaire, 
pour disposer l’empereur à la clémence. Il insiste sur 
leur nombre : c’est une multitude de tout âge, de toute 
condition, de tout sexe, qu'il faudra traîner devant le 
juge si on les poursuit; il les peint comme tout à fait 
inoffensifs; enfin, pour achever de désarmer l’empe- 
reur, il lui montre qu’une grande partie d’entre eux a 
consenti à honorer ses images et à sacrifier aux dieux. 
C’est bien ainsi que Pline a dû écrire s’il voulait obtenir 
en leur faveur une sentence plus douce :,» 

Voici la réponse qu’il reçut : 

TRAIANUS PLINIO S. 

Aclum quem debuisli, mi Secunde, in exculiendis 
causis eorum, qui christiani ad Le delati fuerant, secutus 
es. neque enim in universum aliquid, quod quasi cerlam 
formam habeat, constitui potest, conquirendi non sunt : 
si deferantur et arguantur, puniendi sunt, ila tamen ul 
qui negaverit se chrislianum esse idque re ipsa muni- 
festum fecerit, id est supplicando diis nostris, g1amvis 
suspeclus in præterilum, veniam ex pænilentia impetret. 
sine auctore vero proposili libelli in nullo crimine locum 
habere debent. nam et pessimi exempli nec nostri sæculi 
est. 

Le caractère juridique de cette réponse apparaît 
avec évidence : c’est un rescrit, c'est-à-dire l'interpré- 
tation et la mise en œuvre d’une loi préexistante *. 
Les historiens ont tiraillé ce texte de la belle façon; 
les uns y découvrent « un caractère de mansuétude et 
d'équité *»; les autres, «un caractère profondément 
immoral#». C'est affaire d'appréciation; ce qui est 
affaire de jurisprudence, c’est que l’empereur connaît 
l'existence d’une loi qui proscrit la profession de chris- 
tianisme et il en règle l'interprétation pratique. Dans 
le cas particulier d’un légat impérial confronté à 
l'obligation d’appliquer cette loi, l'empereur approuve 
la conduite tenue par son haut fonctionnaire, qui a 
traité le christianisme comme un crime capital et châtié 
en conséquence; mais il désapprouve l'acceptation et 
la suite donnée, en vertu de cette acceptation, à un 
libelle anonyme. Trajan n’a pas à faire œuvre de législa- 
lateur mais œuvre de jurisconsulte; il s’en tire assez 
mal. S’il s’est trouvé dans l'empire, au cours du 118 siè- 
cle, des magistrats instruits et indépendants, ils ont 
bien pu trouver la logique impériale un peu chétive et 
sa procédure par trop déroutante. Trajan® ne se pro- 


5 C’est ce qui a fait imaginer, sans l'ombre de fondement, par 
C. de La Berge, op. cit., p.209, « que le court billet qui forme 
aujourd’hui la réponse à la consultation si minutieusement 
détaillée de Pline n'est que l'extrait d’une lettre plus 
longue ou de plusieurs lettres émanées de la chancellerie 
impériale ». 


2147 


nonce pas sur la nature du délit et il esquive la réponse 
sollicitée par son correspondant. L’impériale concision 
qu'il est d'usage d'y admirer pourrait bien n’être 
qu'impérial embarras. Le nom seul de chrétien est-il 
un crime? ou bien les crimes que ce nom seul implique 
aux yeux de la loi seront-ils retenus? interroge Pline. 
Trajan ne lui répond pas, il se borne à supposer expli- 
citement que ceux qui portent le nom de chrétiens 
pouvaiënt être dans le passé et pourront être dans 
l'avenir accusés ou dénoncés légitimement. L’enfant 
ét l’adulte seront-ils atteints des mêmes peines et 
quelles seront ces peines? interroge encore Pline. Pas 
un mot de réponse. Le repentir et l’apostasie n’obtien- 
dront-ils pas un traitement de faveur? Ici on souhaïte- 
rait que Trajan n’eût pas répondu; mais non, il encou- 
rage l’apostasie en faisant grâce aux renégats ; « ensei- 
gner, conseiller, récompenser l'acte le plus immoral, 
celui qui rabaïisse le plus l'homme à ses propres yeux, 
paraît tout naturel : voilà l'erreur où un des meilleurs 
gouvernements qui aient jamais existé a pu se laisser 
entraîner 1». Trajan, on s’en aperçoit, n’est guère 
heureux; il va l'être moins encore et se contredire au 
cours d’une phrase : « On ne saurait, écrit-il, prendre 
en cette matière une décision générale, qui serve de 
règle absolue : il ne faut pas rechercher les chrétiens, 
mais si on les dénonce et 5.115 sont convaincus, il faut 
les punir.» Ici on ne comprend plus. Peut-on imaginer 
ou formuler plus nettement, tout en s’y refusant, que 
l’aveu du christianisme — de manière générale et en 
règle absolue — entraîne la condamnation? Maïs toute 
discussion s’eflace devant l’apostrophe inoubliable 
de Tertullien: «Arrêt contradictoire! s’écrie-t-il. 
Trajan défend de rechercher les chrétiens comme inno- 
cents, et il ordonne de les punir comme coupables; 
il épargne et il sévit ; il ferme les yeux et il condamne. 
Ne voit-il pas qu’il se combat et se réfute lui-même? 
Si vous condamnez les chrétiens, pourquoi ne pas les 
rechercher? et si vous ne les recherchez point, pourquoi 
ne pas les absoudre? Dans toutes les provinces il y a des 
détachements de soldats pour donner la chasse aux 
brigands. Contre les criminels de lèse-majesté et les 
ennemis de l'État, tout homme est soldat, et la pour- 
suite doit s’étendre jusqu'aux confidents et aux com- 
plices. Le chrétien seul ne doit pas être recherché, 
mais on peut le déférer au tribunal, comme si la re- 
cherche pouvait produire autre chose que l’accusation ! 
Vous condamnez le chrétien accusé, et vous défendez 
de le rechercher. Il est donc punissable, non parce qu'il 
est coupable, mais parce qu'il a été découvert, bien 
qu’on n’eût pas dû le rechercher 2.» La jurisprudence 
impériale était quelque peu boiteuse et ie raisonnement 
de Tertullien — qui n’était pas toujours à pareille fête 
— était irréfutable. En somme, le rescrit restreignait 
la portée des lois antérieures quas Trajanus ex parte 
frustratus est et c'était sa véritable signification et son 
résultat durable au point de vue juridique; quant au 
point de vue moral, entre plusieurs opinions qu'il 
soulève, celle qui le tient pour « monstrueux » est peut- 
êtreda plus modérée *. 

Une seule chose doit être louée : l'interdiction de la 
répugnante coutume des dénonciations anonymes. 
Seulement, à l'égard des chrétiens qu'atteignait une 
législation exceptionnelle et que frappait, du fait de 
ieur affiliation religieuse, une mise hors la loi, il impor- 
tait peu d’être dénoncé par un anonyme ou par un 
accusateur découvert, puisque la dénonciation entraî- 
nait, pour toute procédure, le constat d'identité, la 


ΤῈ, Renan, Les Évangiles, p. 481. — 3 Tertullien, Apo- 


logéticum, e. 11. —* Th. Roller, dans Revue archéologique, 
1876, t. xxx1, p. 444.— 4 Tertullien, Liber ad Scapulam, c. vi, 
rapproché de la Constitution 59. De appellationibus, dans le 


code Théod.,1. XI, tit, xxx. Ce rôle de l’ofjicium est nettement 


ÉDITS ET RESCRITS 


2148 


proposilion d’apostasie et la peine capitale. A l’époque 
de Trajan, si on s’en tient à ce que nous savons sur la 
procédure suivie à l'égard des chrétiens, le droit de 
défense ne leur est ni reconnu ni toléré. C’est dans le 
procès des martyrs de Lyon, en 177, que nous rencon- 
trons le premier exemple d’un avocat d'office réclamant 
le droit de présenter la défense des chrétiens, auxquels 
il semble bien que le magistrat n’ait, jusqu'à ce mo- 
ment, accordé ni conseil ni défenseur. On ne s’aperçoit 
pas que Pline ait attribué aux inflexibles qu'il envoya 
à la mort un défenseur; c’eût été cependant pour lui 
l'occasion d’entendre discuter juridiquement ces cogni- 
tiones de christianis dont il n'avait guère d'usage. Il 
n’a pas non plus usé de la torture pour obtenir des 
abjurations, mais seulement pour obtenir des éclaircis- 
sements par le moyen de deux femmes dont le sort ne 
nous est pas connu. On entrevoit ainsi dans la législa- 
tion persécutrice des modifications successives, À 
l'égard desquelles on ne peut rien tenter de plus que de 
les signaler sans les faire rentrer dans aucune armature 
chronologique trop rigide. 

Par exemple, sous Néron, les chrétiens furent 
recherchés d'office; après lui, on y renonça pendant 
plus de quarante années et, sous Trajan, la jurispru- 
dence du rescrit interdit à leur endroit la recherche 
d'office. Sous Néron encore, le supplice du feu et des 
bêtes sont des abus de pouvoirs, mais les fidèles de- 
vaient périr par le glaive : Cremamur, quod neque sacri- 
legi, nec hostes publici veri, nec tot majestatis τοὶ pati 
solent, déclara Tertullien, s’adressant au proconsul 
Scapula. Nam et nunc a præside Legionis el a præside 
Mauretaniæ vexaltur hoc nomen, sed gladio lenus, sicut 
el a primordio mandatum est animadverti in hujus- 
modi. I1 suffit d’être familier avec les actes authen- 
tiques pour savoir ce qui advint de ce droit à un unique 
supplice, auquel se substituèrent les cruautés et les 
boucheries sans nom. 

Pline ne s’est jamais trouvé aux cogniliones de 
chrictianis, il en éprouve quelque embarras et n’ima- 
gine rien de mieux que de soumettre ses incertitudes 
à l’empereur. Il faut en conclure que ses bureaux 
n'étaient pas mieux renseignés que lui, car le devoir 
de l’officium était de noter les précédents pour les rap- 
peler au gouverneur et assurer le maintien des tra- 
ditions dans l'administration de la justice“. Les 
archives de la métropole n'étaient pas mieux fournies 
que celles de la Bithynie en documents sur la question 
posée: cette indigence peut bien à la rigueur avoir 
suggéré à Trajan sa réponse : « On ne saurait prendre 
en cette matière une décision générale qui serve de 
règle absolue. » Mais on pourrait aussi induire que les 
causes des chrétiens pendant les premières persécu- 
tions ne laissaient guère de trace administrative, ce 
qui d’ailleurs n’embarrassera aucunement et servira 
même en un certain sens les futurs hagiographes. C’est 
donc à tort qu’un représente la législation persécutrice 
comme immuable. Elle ἃ éprouvé des variations en- 
tre Néron et Trajan, elle en a éprouvé d’autres entre 
Trajan et Marc-Aurèle. Le procès de Bithynie a été 
instruit avant l'introduction d’une réglementation spé- 
ciale et offre comme un acheminement vers la forme des 
poursuites devenue commune dans les récits d'époque 
moins reculée. En vertu d’une loi, des individus, même 
des citoyens romains, peuvent être accusés de christia- 
nisme, appréhendés, interrogés, sommés à plusieurs 
reprises d’avnuer et envoyés à la mort. Aucune con- 
trainte n’est exercée sur eux pour les faire abjurer. 


indiqué dans le passage d’un texte écarté par Ruinart : 
Tunc jubet tyrannus Timotheus officium præsentari sibi. Qui- 
bus præsentatis, inquirere cœpit ab eis judicia diversorum 
antecessorum suorum. Cui omnium officium oblulit gesta 
præsidum. Acta 5. Januarii, 1, dans Acta sanct., 19 sept. 


tr 


__— 


à 


πο νἀ κι 


“π΄ -ρ᾿ hier 


2149 


La marche suivie est toute de droit commun et reçoit 
l'approbation complète de l’empereur. Elle demeurera 
en vigueur longtemps encore, puisque Tertullien l’atta- 
quera avec sa virulence accoutumée. En fait, dès 
l'instant où l'inculpé a répondu Chrislianus sum, la 
cause est entendue et la sentence ne peut varier, car 
Îl n’y en a qu'une seule, nous l'avons vu dans l'affaire 
d’Apollonius sous l’empereur Commode. L’aveu ainsi 
fait en présence du magistrat s’appelle confessio et le 
délinquant, confessus; contre lui la preuve est faite et 
acquise. 

La confessio entraînait des conséquences graves; 
sitôt intervenue, elle rendait la défense impossible 1 
et l’éloquence d’un avocat superflue. La peine légale 
s’appliquait d'elle-même et les jurisconsultes disaient 
en pareil cas que la condamnation était l’œuvre de 
l'accusé : Confessus pro judicalo est, qui quodam modo 
sua Sententia damnatur ", Cette règle s'applique sans 
réserve au chrétien *. Mais si le constat d'identité et 
l'aveu suffisaient, une modification grave n’avait pas 
laissé de survenir au cours du 115 siècle. « Vous violez 
contre nous, écrit Tertullien, toutes les formes de 
l'instruction criminelle. Vous Lorturez les autres ac- 
cusés pour leur arracher un aveu; les chrétiens seuls 
sont mis à la question pour leur faire nier ce qu'ils 
confessent à grands cris.» Ainsi s’est introduit un moyen 
de contrainte que ne mentionnent ni la lettre de Pline 
ni le rescrit de Trajan. Α quelle date, en quelles cir- 
constances, sous quelles réserves ? c’est ce que nous 
ignorons; maïs, en 177, à Lyon, l'emploi de la torture 
offre un caractère mixte. On s’en sert pour obtenir 
des révélations, comme en Bithynie, et l’apostasie. 

Trajan donne la jurisprudence à suivre dans la procé- 
dure à observer pour l'application d’une loi déterminée; 
c’est aussi à une loi déterminée que les dénonciateurs 
de Bithynie ont fait appel dans leur libelle anonyme 
pour le rendre recevable ὁ 

VII. LE RESCRIT D'HADRIEN À MiNUGIuSs Fun- 
DANUS. — Le rescrit d'Hadrien fut provoqué, comme 
celui de Trajan, par les scrupules d’un magistrat; mais 
tandis que Pline demandait des ordres, très décidé, 
quels qu'ils fussent, à les exécuter, dix années plus 
tard un proconsul d'Asie, Q. Licinius Silvanus Grania- 
nus, soumettait des objections. C'était un progrès mo- 
ral; la réponse impériale était elle aussi en progrès sur 
celle de Trajan. C’est ce dernier document qui nous ἃ 
été conservé et que nous allons étudier en détail. 


1° Texte. 


L'Aôptavoÿ ὑπὲρ χριστιανῶν 
ἐπιστολη) 


[Exemplar epistolæ impes« 
ratoris Hadriani ad Minu- 
cium Fundanum proconsu- 
lem Asiæ.] 

Accepi literas ad me scrip- 
las a decessore tuo Serennio 
l'pavravoÿ, λαμπροτάτου ἀν- Graniano, clarissimo viro, et 
ὃρός, ὅντινα σὺ διεδέξω. οὐ non placel mihi relationem 
δοχεῖ οὖν μοι τὸ πρᾶγμα silentio præterire, ne et INNO- 
ἀζήτητον χαταλίπειν. ἵνα X11 perturbentur et calumnia- 
μήτε οἱ ἄνθρωποιταράττωνται toribus latrocinandi tribuatur 
καὶ τοῖς συχοφάνταις χορη- occasio. Ilaque si evidenter 
re χαχουργίας παρασχεθῇ. provinciales huic  pelitioni 
y οὖν σαφῶς εἰς ταύτην τὴν suæ adesse valent adversum 
ἀξίωσιν οἱ ἐπαρχιῶται δύνων- christianos, ut pro tribunali 
ται διΐσχυρίζεσύαι χατὰ τῶν eos in aliquo arguant, hoc 


Μινονκίῳ Φουνδάνῳ. 
᾿Επιστολὴν ἐδεξάμην γρα- 
ALU pot ἀπὸ Σερηνίον 


ÉDITS ET RESCRITS 


2150 


permitto. Étenim mullo æ- 
quius est, si quis volet accu- 
sare, le cognoscere de objectis. 
Si quis igitur accusat et pro- 
bat adversum leges quidquam 


ἀξιώσεσιν οὐδὲ μόναις Bouts. 


εἴ τις χατηγορεῖν 
το ὕτό σε δια γινώσ: 


οὖν 2271) γορεῖ χα!: 


τι παρὰ τοὺς γόμου agere memoratos homines, 
τας, οὕτως διόριζε pro merilo peccatorum etiam 
OUVAY τοῦ ἁμαρτή supplicia s{atues. Illud me- 
ὡς μὰ Toy Ἥραχλε έα, εἴ hercule magncpere curabis, 


ut si quis calumniæ gratia 
quemquam horum postula- 
verit reum, in hunc pro sui 
nequilia suppliciis SEVERIO- 
RIBUS vindices. 


GULODANT ίας χάριν τοῦτο 
προτείνοι, δια) ἀμόανε ὑπὲρ 
τῆς δεινότ τὸς καὶ φρόντιζε, 


ὅπως: ἂν ἐχδιχή 


« À Minucius Fundanus. 


« J'ai reçu la lettre que m’a écrite ton prédécesseur 
Serenius Granianus, homme clarissime. Il ne me convient 
pas de laisser sa requête sans réponse, de peur que les 
hommes ne soient troublés et que facilité ne reste au 
brigandage des calomniateurs. Si des habitants de ta 
province sont en état de soutenir ouvertement leurs dires 
contre les chrétiens, si bien qu’ils pussent en répondre 
même devant le tribunal, qu’ils s’attachent uniquement 
à suivre cette dernière voie, mais qu’ils ne se contentent 
pas de pétitions et de simples clameurs. Mais si quelqu'un 
veut les accuser juridiquement, il est beaucoup plus 
équitable que tu connaisses de cette accusation. Si donc 
quelqu'un accuse les chrétiens et prouve qu’ils commettent 
des infractions aux lois, dans ce cas juge-les selon la 
gravité du délit. Mais, par Hercule, si c’est par calomnie 
que quelqu’un aura agi de la sorte aura accusé des 
chrétiens}, réprime sa méchanceté et aie soin de le 
punir, » 


Justin le martyr nous a conservé le texte grec de ce 
rescrit, dont il faisait le dernier argument de son 
Apologie; voici en quels termes il l’introduit δ: 


ἢ χαὶ ἐξ ἐπιστολῆς δὲ τοῦ …… et d’après une lettre du 
μεγίστου χαὶ ἐπιφανεστάτ ου très grand, très illustre 
Καίσαρος “Αδριανοῦ τοῦ César Hadrien, votre père, 
πατρὸς ὑμῶν ἔ ἔχοντες ἀπαιτεῖν nous aurions pu vous de- 
ὑμᾶς, καθὰ Ἠξιώσαμεν, χε- mander d’enjoindre que, 
λεῦσαι τὰς «ἀρίσεις. γίνεσθαι, selon notre réclamation, il y 
τοῦτο οὐχ ὡς ὑπὸ «Αδριανοῦ eût des procédures. Cepen- 
χελευσθὲν μᾶλλον ἠξιώσαμεν, dant, la raison de notre 
ἀλλ᾽ ἐχ τοῦ ἐπίστασθαι διχαίαν requête est moins ce qu’a 
ἀξιοῦν τὴν προσφώνησιν. ordonné Hadrien que la 
Ver ἄξαμεν ὃς. χαὶ τῆς conviction dela légitimité de 
ἐπιστολῆς «Αδριανοῦ τὸ ἀντί- notre réclamation. Nous y 
γρᾶφον, ἵνα za τοῦτο ἀλη- joignons la copie de la 
θεύειν ἡμᾶς γνωρίζητε," χαὶ lettre ἃ Ηϑδαγίθμ, afin que 
ἔστιν τάδε..... vous sachiez que nous disons 

vrai : en voici les termes... 


La 1re Apologie, bien qu'elle ne puisse être datée 
avec précision, semble appartenir aux environs de 
l’an 152. À quelques années de là, un autre témoignage 
incontestable, celui de Méliton, de Sardes, confirme 
l’existence du rescrit; ce deuxième témoignage peut 
appartenir à l’année 170 ὃ: 


᾿Αλλὰ τὴν ἐχείνων ἄγνοιαν Mais tes pieux ancêtres 
οἱ σοὶ εὐσεθεῖς πατέρες ont réprimé leur aveugle- 
ἐπηνωρθώσαντο, πολ axe ment; ils ont écrit fréquem- 
πολλοῖς ἐπιπλήξ ἄντες ἐγγρά- ment et à beaucoup, pour 
φως» ὅσοι περὶ τούτων νεω- des blûämer d’avoir excité 


τερίσαι ἐτόλυμησαν" ἐν οἷς ὁ des soulèvements contre 
μὲν πάππος σου “Αδριανὸς les chrétiens. C'est ainsi 
πολλοῖς μὲν χαὶ ἄλλοις, xai qu'il est avéré que ton 


χριστιανῶν, ὡς χαὶ πρὸ βήμ œ= 
τὸς ἀποχρίνεσθαι, ἐπὶ τοῦτο 


eis exequi non prohibeo : pre- 
cibus aulem in hoc solis et 
acclamalionibus uli eis non 


μόνον τραπῶσιν, ἀλλ᾽ οὐχ 


1 Une lettre de Pline, Epist., 1. IV, n. 9, montre combien 
sa tâche de défenseur fut rendue difficile dans le procès 
de Junius Bassus, par l'attitude de l'accusé, qui avait 
admis la vérité de certaines allégations susceptibles d’être 
retournées contre lui. — * Digeste, De conf. 1. XI, tit. τὰ, 
lex 1; Decust. rer., 1. XLVIII, tit. rx, lex 5; Ad leg. Aquil., 
1. IX, tit. 11, lex 25; Salluste, Catilina, 52; Suétone, Oclavius, 


grand-père Hadrien a écrit 
à plusieurs, notamment à 
Fundanus, proconsul d'Asie. 


τῷ ἀνθυπάτῳ, 


Φουνδανῷ δὲ 
ὲ τῆς “Ai 


ἡγουμένῳ ὃ 
γράφων φαίνεται. 


83.— 3 L. Guérin, Étude sur le fondement juridique des persé- 
cutions dirigées contre les chrétiens pendant les deux premiers 
siècles de notre ère, dans Nouvelle revue historique de droit 
français et étranger, 1895, t. χιχ, p. 722-723. — + Paul, au 
Digeste, 1. XLVIII, tit. 11, lex 3, n. 2; cf. P. Allard, op. cit. 
t. 1, p. 160, 169. — τς Justin, 1 Apol., n. LxvIr. — * Méli- 
ton, dans Eusèbe, Hist. ecclés., 1. IV, €. Xxwvr. 


2151 ÉDITS ET 
Eusèbe, avant de transcrire le rescrit conservé par 
saint Justin, ἃ pris soin de nous avertir que ! : 


L'écrivain susdit donne 
le texte latin; nous l’avons, 
selon notre pouvoir, traduit 
en grec ainsi qu’il suit. 


τούτοις ὁ μὲν δηλωβθεὶς 
ἀνὴρ αὐτὴν παρατέθειται τὴν 
“Ῥωμαϊχὴν ἀντιγραφήν, ἡμεῖς 
δ᾽ ἐπὶ τὸ ᾿Ἐλληνικὸν χατὰ 
δυναμιν αὐτὴν μετειλήφαμεν» 
ξχουσᾶν ὧδε. 

Saint Jérôme ajoute dans sa Chronique les détails 
qui suivent ? : Quadralus discipulus apostolorum et 
Aristides Atheniensis, noster philosophus, libros pro 
nostra religione Hadriano dedere composilos. Et Serenus 
Granius legalus, vir apprime nobilis, litteras ad impera- 
torem millit iniquum esse dicens, clamoribus vulgi inno- 
centium hominum sanguinem concedi, el sine ullo cri- 
mine nominis tantum et seclæ reos fierÿ. Quibus commo- 
lus Hadrianus Minutio Fundano proconsuli Asiæ scrip- 
sil, sineobjeclu criminum christianos non condemnandos. 
Cujus epislolæ usque ad nostram memoriam dural 
exemplum. 

Enfin, Rufin d’Aquilée, dans sa traduction de 
l'Histoire ecclésiastique, donnait le texte latin du 
rescrit 5. 

20 Texte latin et texte grec. — Tels sont les textes et 
les témoignages essentiels; quelques autres, dus à 
Paul Orose, Cassiodore, George le Syncelle, Zonaras, 
Nicéphore Calliste, sont tardifs, tributaires de l’un ou 
l’autre de ceux qui précèdent et peuvent, sans détri- 
ment pour la discussion, être négligés. Nous avons 
donc deux versions d’un document unique. Une ver- 
sion latine qu’Eusèbe tenait pour originale, qu'il avait 
lue dans les exemplaires de l’ A pologie de saint Justin et 
traduite en grec. Serait-ce cette version latine originale 
que Rufin aurait rétablie dans sa traduction? 

Dans un ouvrage rédigé en grec, Justin s’est trouvé 
conduit par son argumentation à transcrire un docu- 
ment officiel et il l’a transcrit en latin. Nul doute, dès 
lors, que l'original fut en latin; le contraire serait 
absurde. Justin se préoccupait évidemment d'échapper 
à toute objection touchant l’authenticité et au plus 
léger soupçon d’avoir introduit une traduction tendan- 
cieuse. Après lui, les copistes reproduisirent fidèlement 
cette particularité ; mais, au rve siècle, Eusèbe n’avait 
plus à compter avec les mêmes préoccupations et les 
mêmes susceptibilités. Les Apologies n'avaient plus 
qu’un intérêt historique, le rescrit d'Hadrien avait 
cessé, depuis l’édit de Milan, d’être une source du 
droit. Eusèbe jugea le document de nature à prendre 


1 Eusèbe, Hist. eccles., 1. IV, c. vrr; Corpus legum ab imper. 
rom. ante Justinian.lalarum, par G. Hænel, Lipsiæ,1857, p.86. 
— 55. Jérôme, Chron., P. L.,t. xxvu, col. 615, ad ann. 2140. 
--- Rufin, Hist. ecclés., 1. IV, c. 1x, édit. Mommsen, in-8°, 
Leipzig, 1903, p. 319. — * Mamachi, Origines et antiquitates 
christianæ, in-4°, Romæ, 1749, {. 1, p. 431, en note, donne 
une traduction latine littérale du texte d’'Eusébe assez 
différente de celle de Rufin. — δ On a des exemples carac- 
téristiques de sa manière quand il rétablit les citations 
empruntées par Eusébe à l’Apologeticum de Tertullien. Cf. 
A. Harnack, Die griechische Ueberselzung des Apologeticus 
Tertullians, dans Texte und Untersuchungen, in-8°, Leipzig, 
1892, t. vrrr, fase. 4, p. 11 sq. — “ Cette opinion a été émise 
pour la première fois par A. 5. Mazochi, In vetus marmoreum 
sanctæ Neapolitanæ Ecclesiæ kalendarium commentarius, 
in-4°, Neapoli, 1734. t. 11, p. 476; Galland, Biblioth. Patrum, 
t. 1, p. 728 sq.; Ἐς Kimmel, De Rufino Eusebii interprete, 
in-8°, Geræ, 1838, p. 175 sq.; Th. Keïm, Bedenken gegen die 
Echtheit des Hadrianischen Rescript, dans Theol. Jahrbücher, 
1856, t. xv, p. 387 sq.; Baur, Drei ersten Jahrhunderte, 1863: 
3e édit., p. 442 sq.; Lipsius, Chronologie der rümischen 
Bischôfe, 1869, p. 170; Overbeck, Studien zur Geschichte der 
alten Kirche, 1875, p. 134-148; Otto, Corp. apologet., ὃ. Jus- 
tin, t. 1, p. 190; Hausrath, Neutestamentliche Zeitgeschichte, 
1874, t, 1, p. 532; Keim, Aus der Urchristenthum, 1878, 
p. 182 sq.; Xtom und das Christenthum, 1881, p. 553 sq.; 
B. Aubé, Persécutions de l’Église, 1875, p. 261 sq.; Wieseler, 


RESCRITS 2152 


place dans son Histoire ecclésiastique, il l'y inséra donc, 
mais après l’avoir traduit en grec. Cependant on ne 
cessa pas dès lors de copier l'A pologie de Justin, seule- 
ment on substitua au texte latin la version grecque 
d'Eusèbe. 

A son tour, Rufin pensa rendre service aux fidèles 
d'Occident en leur donnant une traduction latine de 
l'Histoire ecclésiastique d’Eusèbe. Arrivé au chapitre 1x 
du IVe livre, il inséra du rescrit un texte latin qui offre 
d'assez notables divergences avec ce qu’aurait dû être 
une traduction littérale de l’évêque de Césarée 4, Sans 
doute, Rufin ne se piquait pas d’être un traducteur 
scrupuleux. Soit lassitude, soit inattention, soit parti 
pris, il rendait l'original sans s’astreindre à le repro- 
duire minutieusement; les divergences relevées entre 
les deux textes n’autoeriseraient donc pas à croire que le 
texte de Rufin cesse ici d’être la traduction du texte 
d’Eusèbe. Il est vrai que Rufin ne s’interdisait pas de 
rétablir parfois d'après l'original les passages emprun- 
tés par Eusèbe à des ouvrages latins 5. « On s’est donc 
demandé si le texte latin donné par Rufin n’est pas 
l'original même du rescrit, tel qu’il se trouvait, peut- 
être encore de son temps, dans l’Apologie de saint 
Justin‘. On a pensé en découvrir la preuve dans ce 
fait que Rufin a omis, dans sa traduction, la phrase 
dans laquelle Eusèbe informait qu’il avait pris soin de 
faire passer le document du latin au grec. L’argument 
serait décisif si la preuve était faite du recours direct 
au texte original; faute de quoi, il ne prouve rien sinon 
que Rufin, donnant en latin un document originaire- 
ment latin, a pu juger superflu d’avertir qu'il offrait 
à ses lecteurs la traduction d’une traduction. Nous ne 
disons rien du «tour juridique » qu’on prétend remar- 
quer, lequel serait étranger à la manière d'écrire de 
Rufin; c’est affaire d'appréciation et de sentiment. 
Quant aux expressions techniques : hoc exequi non 
prohibeo, si quis postulaverit reum, vindicare, elles 
n’ont pas, ainsi qu’on l’a remarqué, un cachet si exclu- 
sivement juridique qu’elles soient soustraites à la 
langue usuelle et ne pussent être employées par un 
écrivain quelconque qui n'aurait que des affinités 
très éloignées avec le code et les juristes. Un historien 
tant soi peu doué cherche d’ailleurs à introduire dans 
son style ces locutions techniques qui caractérisent le 
langage du palais, celui de la chancellerie, celui des 
marins ou des soldats et dont la propriété et la conci- 
sion expriment mieux qu’une périphrase la pensée à 
rendre, sans que leur présence autorise à découvrir la 


Christenverfolgungen, 1878, p. 18; F. X. Funk, Hadrians 
Rescript an Minucius Fundanus, dans Theolog. Quartal- 
schrift, 1879, t. Lx1, p. 108-128, réimprimé dans Kirchen- 
geschichtliche Abhandlungen und Untersuchungen, in-8°, 
Paderborn, 1897, t. 1, p. 330-345; J. B. Lightfoot, The 
apostolic Fathers. 11. Ignatius and Polycarp, 1885, p. 460- 
464; 1889, p. 476-480; C. Cavedoni, Cenni cronologici intorno 
alla date precisa delle principali apologie e dei rescriti 
imperiali de Traiano e di Adriano risguardanti à cristiani, 
dans Memorie di religione, di morale e di letteratura, Modena, 
1855, serie III, t. xvur, p. 327-338; PI. von Rhoden, dans 
Pauly-Wissowa, Realencyklopädie für d. class. Allertum, 
1894, τ. τ, p. 493-520; E. G. Hardy, Chrislianily and the 
Roman government, in-8°, London, 1894, p. 141-144; 
M. Schanz, Geschichte der rômischen Litteratur, München, 
1896, t. xx, p. 210-211; W. Nicolai, Beiträge zur Geschichte 
der Christenverfolgungen, dans Jahresbericht des Grossherz. 
Realgymnasiums zu Eisenach, Ostern, 1897, p. 6-8; Th. We- 
hofer, Die Apologie Justius des Philosophen und Martyrers 
in literarischer Beziehung, in-8°, Rom, 1897, p. 52-64; 
J. E. Weis, Christenverfolgungen, Geschichte ihrer Ursa- 
chen in Rômerreiche, in-8°, München, 1899, p. 69-74; J. M. 
Mecklin, Hadrians Rescript an Minucius Fundanus, in-8°, 
Leipzig, 1899; C. Callewaert, Le rescritd'Hadrien à Minucius 
Fundanus, dans Revue d'hist. et de liltér. religieuses, 1903, 
t. var, p. 152-189; P. Allard, Hist. des perséc., t. 1, p. 248, 
200, 


| 
ΠῚ 


“Ὁ Ὁ ΨΥ σοι φασυν α Ἴων «- 


re 


2153 


trace évidente et, moins encore, la citation d’un docu- 
ment. 

« Quand le critique se trouve en présence de textes 
différents, de recensions multiples, de copies ou de 
traductions diverses, c’est toujours, pour lui, un pro- 
blème bien délicat de décerner la palme de la priorité 
à tel ou tel prétendant. Personne n'ignore avec quelle 
facilité les impressions subjectives peuvent jouer le 
rôle prépondérant dans ces sortes de controverses. 
Nous pouvons craindre qu'il n’en soit de même ici. 
C’est pourquoi nous chercherons une base objective 
plus large dans la comparaison de notre double texte 
avec les deux textes du soi-disant rescrit d’Antonin le 
Pieux. Pour ce dernier document, nous sommes sûrs de 
posséder dans le texte latin une traduction faite par 


ÉDITS ET 


Rufin. Voyons si les mêmes procédés ne trahissent 


pas le même auteur. 

« Voici la dernière partie 
rescrit du pseudo-Antonin : 
Ὑπὲρ τὸ τοιούτων χαὶ 
ἄλλοι τινὲς τῶν τὰς 
ἐπαρχίας ἡγεμόνων τῷ θειο- 
τάτῳ μου πατρὶ ἔγρ bay - 
χαὶ ἀντέγραψε μαδὲν ἔνοχ 
τοῖς τοιούτοις. εἰ 
νοιντό τι ἐπὶ τὴν : 
“Ρωμαίων ἐρχειροῖ . 
ἐμοὶ δὲ περ! τῶν τοιούτων 
πολλοὶ ἐσήμαναν, οἷς δὴ ai 
ἀντέγραψα, τῇ τοῦ πατρός 

μου χαταχολουθῶν γνώμη. 


περὶ 


Ἐλ δέ τις ἔχε πρός τινα 
τῶν τοιούτων πρᾶγμα χατα- 
φέρειν ὡς τοιούτου, ἐχεῖνος ὁ 
καταφερόμενος ἀπολ € ὕσθω 
τοῦ ἐγχλήματος, χὰν φαίνητα: 
τοιοῦτος ὧν, ἐχεῖνος Ô ὁ 
χαταφέρων ἔνοχος ἔσται τῇ 


δίκῃ. 


— la plus juridique — du 


Super quibus PLURIMI ex 
provinciis judices etiam vene- 
rabili patri nostro scripserant. 
Quibus rescriplum est ab eo, 
ul nihil OMNINO molestiæ hu- 
juscemodi hominibus genera- 
rent,nisi forte arguerentur ali- 
quid adversum Romani regni 
statum moliri. Sed et mihi ipsi 


de his QUAM PLURINMII retu- , 


lerunt, quibus ego paternam 
secutus sententiam PARI MO- 
DERATIONE rescripsi. 

Quod si quis persistit huju- 
scemodi hominibus ABSQUE 
ULLO CRIMINE movere nego- 
tia, ille quidem, qui delatus 
PRO HOC NOMINE fuerit, 
absolvatur, etiamsi probetur id 
esse, quod ei obicitur CHRIS- 
TIANUS. Is autem, qui crimen 


obtendit, reus PŒNÆ IPSIUS 
QUAM OBIECIT, existal, 


« D’abord, tout le monde sait que les écrivains chré- 
tiens des premiers temps avaient l'habitude de donner 
aux édits ou rescrits de persécution, émanés des bons 
empereurs, l'interprétation la plus bénigne, la plus 
favorable à la cause de leur religion. Il leur serait même 
arrivé de sacrifier à cette tendance apologétique l’exac- 
titude historique et le vrai sens des actes impériaux. 
Rappelons-nous, par exemple, comment Tertullien 
explique les mesures édictées par Tibère et Marc-Au- 
rèle contre les accusateurs calomnieux!, comment 
Méliton ® et Sulpice-Sévère’ apprécient les actes de 
Trajan, d'Hadrien et d’Antonin le Pieux. Nous venons 
encore de constater ce procédé dans la traduction de 
la Chronique d’Eusèbe par saint Jérôme ‘. Le même 
phénomène se constate dans le texte grec du pseudo- 
Antonin le Pieux. A en croire le faussaire, qui est chré- 
tien, Hadrien et Antonin auraient à plusieurs reprises 
déclaré que les chrétiens ne pouvaient être condamnés 
que lorsqu'ils étaient convaincus de machinations 
contre la puissance des Romaïins5, Nous pouvons en 
inférer que, en règle générale, de deux recensions ou 
appréciations chrétiennes d’édits de persécution, celle- 
là mérite plus de confiance qui se montre la moins favo- 
rable à la cause du christianisme. Rufin est loin de 
s'être soustrait à la tendance plus ou moins apologé- 
tique que nous venons de signaler. Le texte grec du 
rescrit d’Antonin le Pieux est déjà bien trop favorable 
aux chrétiens et trop en désaccord avec la situation de 


: Tertullien, Apolog., v. — : Eusèbe, Hist. ecclés., 1. IV, 
€. XXVI. — ? Sulpice-Sévère, Chron., 31. — ὁ 5, Jérôme, 
Chron., P. L., t. xxvn, col. 615. La lettre de Granianus 
devient chez Orose, Hist., 1. VII, c. xx, une apologie, — 


DICT. D'ARCH,. CHRÉT, 


RESCRITS 2154 
fait du milieu du 11e siècle, pour pouvoir être authen- 
tique. Mais la version de Rufin accentue encore nota- 
blement les dispositions protectrices du texte grec. 

« Ensuite, abstraction faite de cette tendance apo- 
logétique, voici un phénomène facile à constater : 
en général, la traduction sera plus développée que le 
texte original correspondant. En réalité, nous trouvons 
dans la version latine du rescrit d’Antonin des ampli- 
fications qui consistent surtout à préciser davantage 
des expressions grecques assez claires, mais moins expli- 
cites. Ces amplifications fourmillent dans le passage 
du pseudo-Antonin qui vient d’être cité. Dans l’autre 
partie, qu’on lira plus loin, il y en a quelques-unes qui 
ont plutôt l’air d’être un commentaire. D’autres sont 
moins extravagantes, mais non moins caractéristiques : 
un λανθάνειν τοὺς τοιούτου: — ne quis NOXIUS lateat; 
προσχυνεῖν — immolare, ἀθέων τε impios ET SINE DEO. 

« Si maintenant l’on compare les écarts entre le grec 
et le latin du rescrit d’Hadrien, on constate dans le 
texte latin des amplifications assez nombreuses et qui 
ont précisément le double caractère que nous venons 
de signaler : a) celui d’accentuer la tendance protec- 
trice et bienveillante du rescrit, et b) celui de préciser 
davantage des expressions plus vagues δ. Signalons en 
particulier le grec τοιούτους — hujusmodi HOMINIBUS 
(Antonin), memoratos HOMINES (Hadrien); τοιούτους — 
ne quis NOXIUS (Antonin) et οἱ ἄνθρωπο: — INNOXII 
(Hadrien). La finale des deux actes est particulière- 
ment suggestive. Alors que le texte grec se contente 
d’exiger la punition de l’accusateur ou calomniateur, 
sans spécifier les châtiments, le texte latin réclame 
l’application de la peine déterminée du talion (dans le 
cas d’Antonin) ou de « peines plus sévères » dans l’acte 
d’'Hadrien. Il semble donc que de part et d’autre nous 
retrouvons le même procédé révélant le même traduc- 
teur chrétien. 

« Pour finir, nous appelons l'attention sur deux ou 
trois petits mots qui semblent très compromettants 
pour Rufin : le latin innoxiti, le grec zx: et le nom du 
proconsul. 

« Dans le préambule, l’empereur indique explicite- 
ment le but de son rescrit,les abus qu'il veut réprimer. 
Le grec distingue nettement deux abus différents : a) Je 
trouble jeté dans la population de la province ἵνα μήτ 
οἱ ἄνθρωποι ταράττωντα!, et δ) les Dos et les calom- 
Dans le 
premier membre de re il est Re de la popu- 
lation en général, et, dans le second, des victimes des 
calomniateurs. Il n’y a donc pas de pléonasme en grec. 
Mais le traducteur n’a pas saisi cette nuance. En tra- 
duisant l’indéterminé οἱ ἄνθρωποι par innoxii, il sem- 
ble bien avoir eu en vue des personnes accusées fausse- 
ment ou injustement par les calomniateurs : dès lors 
les deux abus se confondent en un seul. Si le traducteur 
entend désigner par ce mot les chréliens qui se- 
raient, d’après lui, injustement traduits devant le 
tribunal — et c’est bien là sa pensée, croyons-nous — 
cette manière de voir et de traduire met le préam- 
bule du rescrit en contradiction avec le dispositif. 
Quoi qu’il en soit, le terme innoxii nous semble 
porter l’estampille d’une traduction. 

« Dans la première phrase de la partie dispositive, 
l’empereur traite du cas d’incriminations tumultueuses 
etirrégulières mais fondées, que des accusateurs seraient 
en état de soutenir non seulement extrajudiciairement, 
mais même devant le tribunal. La nuance de cette idée 
est parfaitement rendue en grec par le mot χαὶ πρὸ 
βήματος: en latin on la cherche vainement. Cette 


5 Voir l’édit cité et commenté plus loin.— * Voir les passages 
et les mots en romain et en petites capitales dans les deux 
textes d'Hadrien et d’Antonin; en petites capitales, les 
amplifications qui rendent l'édit plus favorable aux chrétiens. 


IV. — 68 


2455 


omission du mot 44! ne peut être que le fait d’un tra- 
ducteur assez négligent, comme l’était Rufin 2 » 

Enfin, «s’il est exact que le proconsul ne s'appelait 
pas Serenius Granianus mais Licinius Granianus, la 
recension latine de la lettre chez Rufin ne peut pas 
être l’original, puisque nous trouvons, là aussi, la déno- 
mination inexacte ? »; et cette dernière remarque nous 
amène à aborder la question d’authenticité du rescrit. 

89 Authenticits. — Le rescrit nous apprend la cir- 
constance qui a provoqué sa rédaction : une consulta- 
tion adressée à l’empereur par le proconsul d’Asie. 
Le fait a cependant été révoqué en doute. On a pensé 
voir dans cette consultation l’artifice d’un faussaire 
de peu d’imagination qui, voulant trouver prétexte au 
rescrit, ne découvrait rien de mieux qu’une supposition 
analogue au cas qui avait provoqué le rescrit de Trajan, 
la consultation d’un autre proconsul d’Asie. Mais le 
faussaire à oublié de se dire que, l'incertitude qui 
justifie la lettre de Pline ayant pris fin à la réponse qui 
y fut faite, la lettre de Granianus est sans objet et 
n’eût servi qu’à témoigner non de l'incertitude, mais 
de l'ignorance de son auteur. Quels doutes, quels em- 
barras peut-il avoir maintenant que depuis plu- 
sieurs années la situation légale des chrétiens a été 
clairement définie? — Π faut croire qu’il n’en était pas 
ainsi, puisque Granianus n'était pas seul embarrassé. 
En efïet, Méliton de Sardes, un Asiate, nous apprend 
qu'Hadrien ne reçut pas que cette unique consultation, 
il lui fallut répondre à un grand nombre (πολλοῖς) de 
gouverneurs qui lui avaient adressé de semblables 
questions. Loin de devoir nous surprendre, ces recours 
à l'empereur s'expliquent par le changement de fait 
survenu depuis quelques années dans la situation juri- 
dique des chrétiens. Au reste, «l’argument tiré du 
parallélisme qu’ofiriraient le rescrit de Trajan et celui 
d'Hadrien ne se soutient pas : le second n’est nullement 
calqué sur le premier, et si un faussaire avait travaillé 
ici, il aurait certainement supposé une lettre de Grania- 
nus comme il y a une lettre de Pline; or nous connaïis- 
sons la réponse d'Hadrien, envoyée non pas à Grania- 
nus, mais à son successeur, et personne n’a prétendu 
nous donner le texte de la demande ὃ.» 

La suscription du rescrit soulève une autre difficulté. 
Elle est, dit-on, peu conforme aux usages. ἃ cela 
Cavedoni propose de rétablir la suscription complète, 
qu'il suppose avoir été arbitrairement abrégée par un 
copiste, et il inscrit en tête: Imp. Cæsar Trajanus 
Hadrianus C. Minicio Fundano procos. s.. Ceci est 
ingénieux mais superflu, car le texte latin n’a propre- 
ment pas de suscription; tout semble indiquer que le 
texte grec n’a pas voulu donner une traduction de la 
suscription originale. Celle-ci rappelle à s’y méprendre 
les lettres de Trajan à Pline, qui portent toutes cette 
simple suscription : Trajanus Plinio s., sans qu’on en 
ait tiré argument contre leur authenticité 5, 

L'erreur commise sur le nom du proconsul n’offre 
pas plus de gravité. Qui ne sait les déformations qu’ont 
eu ἃ subir les noms propres ? Eusèbe transcrit Σερηνιος 
Γρανανος. la Chronique traduite par saint Jérôme donne 
déjà Serenus Granius, Rufin : Serenus, Orose : Serenus 
Granius, Zonaras : ‘Epévoc; quant au traducteur armé- 
nien, il laisse tomber le mot Granianus et il est clair 
qu'il fait peu de cas de semblables minuties, lui qui 


1C. Callewaert, Le rescrit d'Hadrien à Minicius Fundanus, 
dans la Revue d'histoire et de litter. relig., 1903, t. vin, 
Ῥ. 184-188. -- M. Schanz, Geschichle der rômischen Lilteratur, 
in-8°, München, 1896, t. mx, p. 201, note 1. — * P. Allard, 
Histoire des persécutions, 1911, t. 1, p. 252. — “ C. Cavedoni, 
Cenni cronologici, dans Memorie di relig., 1855, série 11], 
τ xvun, p. 328, note 3, et il invoque Fronton, Epist., 1x, 14; 
Corp. inscer,. græc., τι. 3175. — " Ἐ. X. Funk, Kircheng. 
Abhandl., t. 1, p. 337; P. Allard, op. cit., t. 1, p. 253; C. Cal- 
lewaert, op. cil., p. 179-180. — 4 Waddington, Fastes des 


ÉDITS ET RESCRITS 


2156 


transforme Minicius Fundanus en Armonicus Fundius. 
Les vrais noms du personnage ont pu être établis, il se 
nomme Ὁ. Licinius Silvanus Granianus ὃ; nous savons 
qu’il fut consul suffect en 106. Quant à C. Minicius 
Fundanus, il fut consul suffect en 107 7. 

Enfin on a invoqué le style du rescrit, on y a décou- 
vert une langue vague et flottante, très éloignée de la 
concision du rescrit de Trajan, très différente des res- 
crits d'Hadrien recueillis et insérés par les rédacteurs 
des Pandectes. La réponse est équivoque, on ne saisit 
pas la pensée du législateur et la portée de sa lettre 
échappe. — « Pour que la comparaison avec le rescrit 
de Trajan eût quelque portée, il faudrait admettre, 
avec certains critiques, qu'Hadrien, qui jouissait de la 
faveur de Trajan même avant d’avoir été adopté par 
lui, fut le rédacteur des réponses de celui-ci à Pline: 
hypothèse intéressante mais tout à fait gratuite*. Les 
rescrits d'Hadrien rapportés intégralement dans les 
Pandectes sont peu nombreux, et les compilateurs du 
vie siècle, comme, dans un autre recueil, le grammairien 
Dosithée, en citent de trop courts extraits pour qu'on 
puisse les rapprocher utilement d’une pièee aussi déve- 
loppée que la lettre à Minicius Fundanus 19,» C’en est 
assez sur cette question du style pour un billet de 
quelques lignes dont le rédacteur fut très probablement 
quelque secrétaire de la chancellerie impériale rompu 
à s'acquitter de pareille besogne selon les exigences 
officielles. Nous. verrons bientôt que le rescrit n’est 
ambigu que pour ceux qui ne connaissent pas le droit 
existant. 

Le seul argument de nature à impressionner contre 
l’authenticité du rescrit est celui qu’on tire du silence 
de Tertullien, argument négatif d’ailleurs, et néan- 
moins considérable. Tertullien, dans le deuxième cha- 
pitre de son Apologétique, analyse la correspondance de 
Pline et de Trajan au sujet des chrétiens; au cinquième 
chapitre du même traité, il fait allusion au rescrit de 
Trajan; quelques lignes plus loin, il nomme Hadrien 
et ne fait nul rappel de la lettre de cet empereur à 
Minucius Fundanus. Si la pièce était authentique, si 
même elle existait de son temps, est-il croyable qu’il 
l’eût négligée ? Non, très probablement. Le silence de 
Tertullien, si parfaitement instruit cependant du droit 
antichrétien, ne prouve qu’une chose, c’est que Ter- 
tullien n’en ἃ pas eu connaissance. « Pourquoi les 
adversaires de l'authenticité se montrent-ils plus 
exigeants à l'endroit du rescrit d'Hadrien qu’à l'égard 
de la lettre de Trajan à Pline? Bien que celle-ci ne soit 
citée que par un seul apologiste, Tertullien, ils ne 
doutent pas — et avec raison — de son authenticité, 
Et cependant le rescrit de Trajan avait deux titres à 
être invoqué de préférence à celui d'Hadrien. D'abord 
il s’est trouvé inséré dans la correspondance de Pline, 
qui ἃ eu de bonne heure une publicité et une notoriété 
à laquelle la lettre à Fundanus n’a jamais pu prétendre. 
En outre, des deux rescrits, le premier inaugure une 
jurisprudence nouvelle et exceptionnelle; l’autre, 
même dans ce qu’il contient de nouveau, ne fait qu’ap- 
pliquer à des cas particuliers les règles du premier 
rescrit et les principes généraux du droit romain. Le 
rescrit d'Hadrien avait donc, pour les apologistes oules 
historiens comme pour les magistrats, une importance 
bien moindre que la lettre de Trajan à Pline. En dehors 


provinces asiatiques, Paris, 1872, p.197-199, S128.—" B. Bor- 
ghesi, Œuvres complètes, t. vux, p.464; Waddington, op. cil., 
8 129; on confondait couramment Müinicius ct Minucius. 
— 1 C, de La Berge, Étude sur le règne de Trajan, in-8°, Paris, 
1877, p. 290. — * Spartien dit seulement qu'Hadrien avait 
composé des discours d’apparat pour Trajan, peu lettré, 
comme chacun sait; mais nullement qu'Hadrien lui servit 
de secrétaire dans sa correspondance administrative. 
Spartien, Hadrianus, 3. —% P, Allard, Histoire des persécu- 
tions, t. 1, p. 253. 


D. un és LS 


pe 


ES ναι αν ον σαν... 


2457 


de la province d’Asie, il aura donc probablement été 
très peu connu. On s'explique dès lors assez facilement 
comme quoi Tertullien, qui a lu la lettre de Trajan, 
m'a pas connu le rescrit d'Hadrien. 

« Il n’en est pas moins important de se rappeler que 
l’auteur de l’Apologelicum a probablement puisé, à 
plusieurs reprises, dans la première Apologie de saint 
Justin. S’il avait rencontré là le rescrit adressé à 
Fundanus, il n'aurait pas manqué d’en tirer profit, 
par exemple, au chapitre cinquième de l’Apologeticum, 
soit pour prouver en général la bienveillance des bons 
empereurs à l'égard des chrétiens, soiten particulier 
pour appuyer sur un document authentique ce qu’il 
rapporte des lois prétendûment décrétées par Tibère et 
Marc-Aurèle contre les accusateurs des chrétiens. Et si 
Tertullien n’a pas lu dans saint Justin la lettre en 
question, c'est — croyons-nous — qu'elle ne se trou- 
wait pas dans l’exemplaire qu’il avait entre les mains. 

«Pour ce motif, autant que pour le manque de 
cohésion entre l’appendice et le corps de l’Apologie, 
nous sommes porté à croire que le rescrit ne faisait pas 
partie de la première rédaction de saint Justin ?, Mais 
il n’est pas prouvé qu’il n’a pas été : jouté, après coup, 
parsaint Justin lui-même, à qui des chrétiens d'Asie 
l’auraient signalé. Toutefois, admettons que ce soit 
une main étrangère qui ait maladroitement cousu 
lappendice à l’œuvre originale de saint Justin, la 
fausseté du rescrit serait-elle prouvée? Évidemment 
non. La pièce devait être plus connue des fidèles d'Asie 
que des chrétiens d'Occident et le témoignage de Méli- 
ton, dont nous allons parler, nous montre que les chré- 
tiens l'interprétaient favorablement. Quand l’Apologie 
de saint Justin est arrivée à la connaissance des Églises 
d'Asie, un chrétien peut avoir ajouté — sans aucune 
arrière-pensée — un document parfaitement authen- 
tique qui semblait favoriser les vues et renforcer les 
arguments de l’apologiste. Si le document avait été 
fabriqué d’une pièce, en Asie proconsulaire, où le grec 
était la langue usuelle, et pour être ajouté à une œuvre 
composée en grec, on peut supposer assez raisonna- 
blement que le faussaire se serait servi de la langue 
grecque. N'est-ce pas ainsi qu'a agi le pseudo-Antonin 
le Pieux ? Or nous savons par Eusèbe que primitive- 
ment le rescrit d'Hadrien avait été ajouté en latin ©.» 

Dans l'hypothèse d’un faux, on se demande à qui 
l’imputer. À un païen? Mais le rescrit est plutôt favo- 
rable aux fidèles. A un chrétien? Alors le rescrit n’est 
plus assez favorable. Il s’agit bien de sauvegarder 
l’ordre public et d'assurer le bon fonctionnement de la 
justice; il s’agit de sauver des coreligionnaires de la 
mort menaçante. Le faussaire eût supprimé d’un trait 
la législation de Trajan et de Néron, qui font de la 
simple profession de christianisme un crime juridique, 
il eût proclamé l’abrogation des lois d'exception, 
l'égalité juridique, la liberté de la religion chrétienne. 
L'auteur du faux édit d’Antonin le Pieux ad commune 
Asiæ et celui de la lettre apocryphe de Marc-Aurèle 
au sénat, au sujet du prodige de la sifis germanica, ne 
feront pas autre chose. Selon eux, composer une pièce 
si incolore, si peu catégorique serait écrire pour ne 
rien dire. 

L’'authenticité du rescrit, mise en question par des 
arguments négatifs, se trouve attestée par des témoi- 


1 Noter le désaccord entre le but de l’Apologie, qui réclame 
pour les chrétiens d’être soumis au droit commun. Que les 
fidèles accusés soient acquittés ou châtiés indépendamment 
de leur titre de « chrétiens », c’est la revendication fonda- 
mentale des apologistes. Or cela nes'accorde pas avec la portée 
du rescrit d’'Hadrien. Si donc saint Justin a inséré le res- 
crit, il a en quelque manière compromis sa thèse et entamé 
sa revendication, peut-être sans s’en apercevoir. — # C, Cal- 
lewaert, dans Rev. d’hist. et de lit. relig., 1903, t. vin, 
p. 176-178. — ? C. Callewaert, op. cit., p. 175. — 4 Ibid., 


ÉDITS ET RESCRITS 


2158 


gnages positifs explicites. Nous neretiendrons pas celui 
de saint Justin, qui serait capital et décisif. puisqu'il 
n'est postérieur que d'une quinzaine d'années au 
rescrit. Mais il suflit de lire le $ 68 de la Je apologie 
pour se convaincre que l’œuvre originale de Justin se 
termine par ces mots : ὃ φίλον θεῷ τοῦτο γενέσθω. Ledocu- 
ment qui fait suite n’a pas de liaison avec ce quivpré-- 
cède : C’estune addition qui doit avoir été faite parune 
main étrangère et postérieure ?. 

Mais c’est déjà une assez belle attestation que le 
témoignage de l’évêque de Sardes, Méliton. Moins de 
cinquante ans après le rescrit, vers 170, un évêque de 
cette même province à laquelle la lettre impériale était 
destinée s'exprime en termes formels sur le rescrit 
d’'Hadrien à Minicius Fundanus, et cela dans une 
Apologie destinée à Marc-Aurèle. « La mention est 
brève sans doute, mais elle est explicite; et il est pent- 
être bien d’autres documents qui doivent attendre 
plus longtemps et se contenter de circonstances moins 
solennelles pour se montrer dans le champ visuel de 
l’histoire. Méliton n’était-il pas dans d’excellentes 
conditions pour être bien exactement renseigné “2 » 
La désignation du rescrit est suffisamment claire : 
«Il est établi qu'Hadrien a écrit à plusieurs, notam- 
ment à Fundanus, proconsul d'Asie » et voici le résumé 
de ces « nombreux écrits» destinés à « réprimer ceux 
qui excitaient des troubles (νεωτερίσαι) à propos des 
chrétiens ». Le grec νεωτερίζειν indique la portée des 
rescrits, correspond à l'expression latine res novas 
moliri. L'évèque de Sardes résume donc exactement la 
teneur du rescrit d’Hadrien. De plus, il nous apprend 
que ce rescrit n’était pas isolé: πολλοῖς μὲν χαὶ ἄλλοις» 
et inspira le droit sous le règne du successeur £ : 


ton ὁ ξ πατὴρ σου, χαὶ 
σοῦ τὰ σύμπαντα διοιχοῦν- 
τος αὐτῷ, ταῖς πόλεσι περὶ 
TOU μιηδὲν νεωτερίζειν περὶ 
ἡμῶν ἔγραψεν, ἐν οἷς χαὶ 
πρὸς Λαρισαίους χαὶ πρὸς 
Θεσσαλονιχεῖς χαὶ ᾿Αθηναίους 
χαὶ πρὸς πάντας “Βλληνας. 


Ton père ᾿Απίομπί π᾿, alors 
même qu’il gouvernait l’em- 
pire avec toi, a mandé par 
lettres aux villes, et entre 
autres aux habitants de 
Larisse, de Thessalonique et 
d’Athènes, ainsi qu’à tous 
les Grecs, de ne pas soulever 
de troubles à notre sujet. 


I] y aurait donc eu une série de lettres similaires non 
seulement sous Hadrien, mais sous Antonin. Pour 
indiquer la portée de celle de ce deuxième groupe, 
Méliton reprend le mot νεωτερίζειν: ce mot indiquait 
exactement la portée du rescrit à Fundanus, nous 
n'avons pas de raisons de croire qu’il soit fautif quant 
aux autres actes impériaux. Il y aurait donc eu au 
moins trois rescrits sous Antonin, destinés à continuer 
et à remettre en vigueur partout la politique tracée 
dans le rescrit à Fundanus °. 

49 Dale et lieu. — Nous avons vu que Granianus 
avait été consul en 106:et Fundanus en 107. Au début 
du πὸ siècle un intervalle de dix-sept ans séparait le 
consulat et le proconsulat d'Asie. C'est doncen 123-124 
et en 124-125 que Granianus et Fundanus oceupèrent 
cette dernière charge. Sous Claude et assez longtemps 
après lui, les proconsuls partaient pour leur gouverne- 
ment avant le 19: avril. Au mois de mars de l’année 125 
Hadrien résidait à Athènes’; il y avait fait déjà un 
séjour avant d’aller visiter Éleusis*, c’est donc pendant 
un de ces passages qu'il adressa son rescrit à Fundanus 


Ρ. 176. --- Eusèbe, Hist. ecclés., 1. IV, ©. xxXvI. — * Ὁ. Cal- 
lewaert, op. cit., p. 189.— τ. Dürr, Die Reisen des Kaisers 
Hadrian, in-8°, Wien, 1881; W. Weber, Untersuchungen 
zur :Geschichle des Kaïsers Hadrianus, in-8°, Leipzig, 1907, 
p. 191; G. Doublet, Notes sur les œuvres lilléraires de 
l'empereur Hadrien, in-8°, Toulouse, 1893, p. 16-17. — ἐς 
Jérôme, De vwiris illustribus, ©. ΧῚΝ : Invisens Eleusina et 
omnibus pene Græciæ sacris inilialus, dedit occasionem his, 
qui christianos oderant, absque præceplo imperaloris vexare 
credentes. 


2159 


vers le temps où Quadratus et Aristides lui présen- 
taient leurs Apologies, comme nous l’apprend la Chro- 
nique d'Eusèbe traduite par saint Jérôme. La chrono- 
logie des voyages — de certains voyages — d'Hadrien 
est aujourd’hui fixée avec assez de certitude pour 
mettre ce détail hors de doute; le rescrit est donc de 
l’an 124-125. 

89 Circonstances historiques. — Dédaigné au 1°" siècle, 
redouté au 11°, le christianisme, pendant presque toute 
la durée du 1r° siècle, fut surtout haï. C’est l’époque où 
circulent ces calomnies répugnantes qui sont d'autant 
plus généralement accueillies qu’elles sont plus mon- 
strueuses !, Une confusion lamentable étendait aux 
fidèles les excès d’immoralité dont certaines sectes 
gnostiques ne peuvent être excusées ?. La foule n'était 
pas seule à accueillir ces récits, des esprits cultivés ne 
s'en défendaient pas. Cependant des observateurs 
attentifs et impartiaux refusaient d'admettre les impu- 
tations dont l’infamie contrastait trop ouvertement avec 
ce qui se pouvait voir de la vie extérieure des chrétiens, 
leur dignité extérieure, leur probité en affaires, leur 
douce patience au milieu des injures, leur courage dans 
les supplices. Le philosophe Justin, alors éloigné de 
toute idée d'adhésion au christianisme, témoigne de 
cet état d’esprit 5: « Quand j'étais encore platonicien, 
dit-il, j'avais entendu parler des crimes qu’on imputait 
aux chrétiens; mais les voyant sans crainte devant la 
mort et au milieu de tous les périls, je ne pouvais croire 
qu’ils vécussent dans les désordres et dans l’amour de 
la volupté. Comment supposer, en efiet, qu’un homme 
livré à l’intempérance de ses désirs, esclave de la chair 
et des désirs de ce monde, recherchât la mort, qui le 
prive de tous ces biens?» Non seulement des philo- 
sophes hésitaient à ajouter foi aux bruits qui couraient, 
mais encore des hommes d’État, gouverneurs de pro- 
vinces, répugnaient à conformer leur gestion adminis- 
trative à des convictions qu'ils ne partageaient pas. 
Au temps d’'Hadrien, il dut se trouver un certain nom- 
bre de hauts magistrats qui, moins blasés que leurs 
collègues, reculèrent devant l’obligation d’envoyer à 
la mort des gens de bien sans autre motif que leur aff- 
liation religieuse, d’ailleurs inoffensive. Ces hommes de 
conscience écrivaient à l’empereur, non, comme l’avait 
fait Pline écrivant à Trajan, pour solliciter des ordres, 
mais pour exposer leur sentiment sans trop dissimuler 
peut-être leur répugnance. Hadrien, nous l'avons dit, 
eut à répondre à un grand nombre (πολλοῖς) de souver- 
neurs qui lui avaient ainsi envoyé des lettres ou des 
mémoires au sujet des chrétiens. Ce détail a son prix; 
il est en parfaite corrélation avec ce que nous savons 
sur l’état de l’opinion publique. « La haine populaire 
s’est éveillée contre les chrétiens : ce ne sont plus seu- 
lement, comme au temps de Pline, des dénonciations 
anonymes qui les poursuivent, ce sont les cris du 
peuple, les délations menaçantes de ce grand ano- 
nyme, la foule. Devant ce mouvement presque insur- 
rectionnel, la conscience des magistrats romains s’était 
troublée : la plupart ont pactisé avec l’émeute; quel- 
ques-uns, plus honnêtes ou plus humains, cherchent 
les moyens de lui résister, et pour cela demandent à la 
parole impériale son appui. De là ces requêles, ces 
consultations adressées à Hadrien #. » C’est la réponse 
de celui-ci et l'interprétation juridique qu’il nous reste 
à étudier. 

6° Interprétation juridique. — Cette réponse est un 
rescril, c’est-à-dire un acte impérial adressé officiel- 
lement à un dignitaire de l’empire. Ce rescrit se com- 
pose d’un préambule et d’un dispositif. A lui seul, le 


H.Leclercq, Accusations contre les chrétiens, dans Cabrol et 
Leclercq, Dictionn. d'arch. chrét.et de liturgie, t. x, col. 265 sq. 
— " Tertullien, Apologeticum, ©. vx; Minucius Félix, Octa- 
vius, c. 1x; Eusèbe, Hist. ecclés., 1. IV, c. να; 1, V, €. 1, — 


ÉDITS ET RESCRITS 


2160 


préambule nous permet de saisir la nature, l’occasion 
et le but de l’acte impérial : 

« J'ai reçu, dit l'empereur, La leltre que m'a écrite 
ton prédécesseur Serenius Granianus, homme clarissime. 
Il ne me convient pas de laisser sa requête sans réponse, 
de peur que les hommes ne soient troublés et que facilité 
ne resie au brigandage des calomniateurs. » 

La requête de Granianus a eu le sort de toutes celles 
de ses collègues auxquelles Méliton fait allusion; elle 
est perdue et le résumé seulement nous en est donné 
par Eusèbe. Encore celui-ci ne semble-t-il connaître 
le contenu de ce document que par la réponse qu’on y 
fit. Cependant il en parle à deux reprises avec des 
nuances de sens assez différents. Voici ce qu'il en dit 
dans l’Hisloire ecclésiastique 5 : 


τι δ᾽ ὁ αὐτὸς ἱστορεῖ Le même écrivain [Justin] 
océäuevoyroy “Αδριανὸν παρὰ raconte encore qu'Hadrien 
Σερεννίου Γρανιανοῦνλαμπρο- reçut du clarissime gouver- 
τάτου ἡγουμένου, γράμματα neur Serenius Granianus 
ὑπὲρ Χριστιανῶν περιέχοντα une lettre au sujet des chré- 
ὡς οὐ δίχαιον εἴη ἐπὶ μηδενὶ tiens, disant qu’il n’était 
ἐγχλήματι βοαῖς δήμον xp pas juste de mettre des 
ouévous ἀχρίτως χτείνειν hommes à mort, sans aucune 
αὐτούς. accusation, sans jugement, 
simplement pour donner 
satisfaction aux cris du 

peuple. 


S’il faut en croire la traduction latine de saint Jé- 
rôme, Eusèbe aurait écrit dans sa Chronique ® : 

Et Serenius Granianus legatus, vir apprime nobilis, 
litteras ad imperalorem mittit, iniquum esse dicens cla- 
moribus vulgi INNOCENTIUM hominum sanguinem con- 
cedi, et sine ullo crimine, NOMINIS TANTUM ET 
SECTÆ REOS FIERI. 

« La portée de ces deux rédactions est loin d’être la 
même. La seconde est beaucoup plus favorable aux 
chrétiens, dont l'innocence est explicitement reconnue. 
En outre, la première ne fait que désapprouver 
des abus, des irrégularités de procédure contraires 
au rescrit de Trajan autant qu’au droit commun; 
elle se plaint qu’on condamne à mort des gens qui ne 
sont pas régulièrement accusés d’un crime (ἐπὶ μηδενὶ 
ἐγχλήματι) et dont la cause n’est pas suffisamment 
examinée (ἀχρίτως). La seconde formule, au contraire, 
réprouve ouvertement qu’on condamne les chrétiens 
propler solum nomen. Granianus aurait demandé, 
d’après la Chronique, l'abrogation pure et simple d'une 
législation et d’une jurisprucence que Trajan venait 
de consacrer publiquement par sa lettre à Pline. 

« On peut douter que Granianus ait eu la hardiesse 
de faire une pareille démarche auprès d’un empereur 
qui n'avait guère l'habitude de s’écarter des principes 
d'administration de son prédécesseur et père adoptif. 
D'ailleurs la seconde rédaction est influencée par une 
tendance assez générale chez les auteurs chrétiens, 
celle d'interpréter les actes qui concernent la persécu- 
tion dans un sens si favorable au christianisme, 
que l'exactitude historique peut en pâtir quelquefois. 
Ajoutons qu'Eusèbe aura pu se rendre beaucoup plus 
exactement compte de la portée de la réponse impé- 
riale, et par conséquent de la requête qui l’a provoquée, 
quand il écrivait son Histoire que lorsqu'il composait 
sa Chronique. Car, pour le premier ouvrage, il a dû exa- 
miner plus attentivement le rescrit, afin de pouvoir en 
donner une traduction exacte. Enfin, qui nous garan- 
tit que la pensée d’'Eusèbe n’a subi aucune altération 
en passant par la plume dutraducteur assez libre qu'est 
saint Jérôme? Autant de raisc-- : aur croire que la 


3 S. Justin, 11 Apolog., ©. ΧΙ]. — #P. Allard, Hist. des 
persécutions, 1911, t. 1, p. 254-255. — # Eusébe, Hist. 
ecclés., 1, IV, €, var, — δ 5, Jérôme, Chronique, ad olymp. 


226, 


cms nada. Étienne 


ἐδῶ δι... λους, 


2161 


rédaction de l'Histoire mérite plus de confiance que 
celle de la Chronique. Si nous pouvons en croire Eusèbe, 
Granianus n’a pas dénoncé l'injustice fondamentale 
du droit existant, mais les irrégularités que d’aucuns 
avaient tolérées dans la manière d'introduire et d’in- 
struire les procès intentés aux chrétiens. Au reste, 
les deux textes sont d’accord pour montrer dans l’in- 
fluence néfaste des clameurs de la foule, la cause pre- 
mière et fondamentale des abus signalés ". » 

Hadrien, ayant sous les yeux la requête de Granianus, 
en a jugé comme nous et n’y ἃ vu que des abus à 
réprimer, des irrégularités à prévenir; c’est dans ce 
sens qu’il a répondu. I1 veut: 1° que la population de 
la province d’Asie cesse d’être plus longtemps trou- 
blée, 2° que les calomniateurs ne puissent continuer 
leur criminelle et fructueuse industrie. En conséquence 
il prescrit des mesures destinées à sauvegarder l’ordre 
public et à garantir le fonctionnement régulier de la 
justice. Dans ce but, le dispositif du rescrit distingue 
et règle les divers cas suivant lesquels des sentences de 
mort peuvent être rendues : a) accusations irrégulières 
et tumultueuses; b) accusations normales et indivi- 
duelles; 6) accusations calomnieuses. 

a. « Si des habitants de ta province sont en élat de 
soutenir ouvertement leurs dires contre les chréliens, si 
bien qu'ils puissent en répondre même devant le tribunal, 
qu'ils s’altachent uniquement à suivre celle dernière 
voie, mais qu’ils ne se contentent pas de pétitions et de 
simples clameurs. » 

Ces pétitions ? et ces clameurs sont donc irrégulières 
et non recevables juridiquement, quelles qu’elles soient. 
Seule une action intentée et poursuivie devant le 
tribunal doit être prise en considération aux conditions 
qui vont être indiquées. La voie légale est seule ouverte 
aux accusateurs. 

Depuis la consultation de Pline la situation avait 
empiré. Pline rece.ait et accueillait des libelles ano- 
nymes d'accusation. Pareil abus, répondait Trajan, 
n’est plus de notre temps. Cependant un libelle, même 
anonyme. offrait encore une base qui manquait abso- 
lument dans le cas actuel; l’anonyme n’est plus un 
individu redoutant de se compromettre, c’est une col- 
lectivité insaisissable : la foule. Dans le premier cas 
la garantie essentielle de sincérité fait défaut, dans le 
deuxième cas elle fait également défaut, et, de plus, 
s'aggrave d’un procédé révolutionnaire menaçant 
l'indépendance du juge. Pas plus que Trajan, Hadrien 
ne peut admettre un procédé de nature à préjudicier 
à la régularité dans l’administration de la province et 
dans l’exercice de la justice. 

ὃ. « Mais si quelqu'un, poursuit le rescrit, veut les 
accuser juridiquement (κατηγορεῖν), il est beaucoup plus 
équilable que tu connaisses de celle accusation. Si donc 
quelqu'un accuse les chréliens εἰ prouve qu’ils commettent 
des infractions aux lois, dans ce cas juge-les selon la 
gravité du délit.» 

La fouleest mise hors de cause, un individu déter- 
miné (εἴ τις) est requis. Celui-ci peut se porter accusa- 
teur, encore doit-il se résoudre à ne produire qu’une 
accusation ou délation conforme aux règles du droit, 


1C, Callewaert, dans Rev. d'hist. et delitt. relig., 1903, p.155- 
156. — 51,6 terme latin petiliones est usité en droit pour dési- 
gner l'introduction de la plainte, maisuniquement en matière 
de droit civil et privé. En droit public, le mot n’est employé 
que pour l’action pecuniarum repelundarum. Quand il s’agit 
d’une peine non pécuniaire, le sens de pelere ne s'adapte 
plus et le mot a disparu de l’usage. Th. Mommsen, Romisches 
Strafrecht, in-8°, Leipzig, 1899, p. 381, 1017. — ὅ Ibid., 
p. 490-497. — + 1bid., p. 497-498; cf. p. 369, π. 5. — * « C’est 
probablement à quelques-unes de ces décisions que Tertul- 
lien fait allusion en parlant des mesures prises par Tibère 
et Marc-Aurèle. Apol., v. L'avocat du christianisme présente, 
il est vrai, ces mesures comme si elles avaient été édictées 
directement contre les accusateurs des chrétiens. Mais cette 


ÉDITS ET RESCRITS 


2162 


auquel cas le magistrat pourra en connaître et exami- 
ner la cause. L'acte d'accusation, pour être recevable, 
devra spécifier le délit juridique; en l'espèce, une infrac- 
tion aux lois: τ' παρὰ τοὺς νόμους πραττόντας. Le 
délateur n’en sera pas quitte pour une accusation, ἃ 
lui de faire la preuve. Alors seulement le juge appré- 
ciera la nature, la gravité et la sanction à leur appli- 
quer. Comme Trajan, Hadrien s'arrête à ce principe : 
si deferantur el arguantur [christiani] puniendi sunt. 

c. « Mais, par Hercule, conclut l’empereur, si c’est 
par calomnie que quelqu'un aura agi de la sorte [aura 
accusé des chrétiens}, réprime sa méchanceté et aie soin 
de le punir.» 

Ce n’est plus du rescrit de Trajan que s’inspire ici 
Hadrien, mais des principes du droit romain, qu’il 
applique directement aux calomniateurs des chrétiens. 
« D’après l’ordo judiciorum publicorum, le calomniateur 
devait être poursuivi, du chef de calumnia criminelle, 
devant la même quæstio devant laquelle il avait lui- 
même attrait sa victime. La procédure à suivre était 
fixée par la loi, les peines étaient sévères et détermi- 
nées légalement =. Au contraire, dans la procédure de 
la cognitio, où le magistrat instruisait et tranchait lui- 
même le procès, et qu’on appelait « extraordinaire >, 
mais qui était d’une pratique usuelle et se trouvait 
seule compétente pour le crime de christianisme, 165 
règles légales concernant la calumnia n’étaient pas 
obligatoires. Le juge pouvait toutefois poursuivre et 
punir le délateur calomnieux ex{/ra ordinem, avec 
mitigation de peines “. Telles étaient les dispositions 
ordinaires du droit commun. Mais à certains moments 
la fausse délation devenait un véritable fléau. Alors 
les empereurs intervenaient pour insister sur la néces- 
sité de punir sévèrement les sycophantes ὅ. Dans son 
rescrit à Fundanus, Hadrien n’aura donc fait qu’ap- 
pliquer directement aux calomniateurs des chrétiens 
un principe fondamental du droit romain, une mesure 
générale applicable à tous les sycophantes. Auparavant 
le juge statuant extra ordinem pouvait punir un calom- 
niateur des chrétiens : maintenant l’empereur insiste 
pour que le juge fasse sévèrement usage de ce droit. 
il semble donc qu'Hadrien ne fait qu’accentuer et 
préciser la jurisprudence sanctionnée par son prédé- 
cesseur : entre les deux rescrits d’'Hadrien et de Trajan, 
il ny a aucune différence de principe, même aucune 
diversité essentielle quant à la procédure ὃ. ἡ 

79 Règlement de procédure. — « A comparer atten- 
tivement les deux documents, on pourrait se demander, 
avec M. Callewaert, si Hadrien n’introduit pas dans la 
procédure antichrétienne une modification plus radi- 
cale. 

« En droit romain, il y avait une différence très 
marquée entre l’accusalion dans le sens strict et la 
simple dénonciation ou delatio. La première, essen- 
tielle aux grands procès instruits devant les guæst{iones 
perpeluæ, était rigoureusement soumise à une série de 
formalités très précises, auxquelles la delalio n’était pas 
astreinte. L'accusator assumait toute la responsabilité 
de l’action intentée; il ne lui suffisait pas de montrer 
que son accusation était sérieuse et loyale, il devait en 


appréciation tient apparemment à sa tendance apologé- 
tique à faire passer tous les bons empereurs pour des amis 
plutôt que pour des persécuteurs du christianisme. Ilne faut 
voir dans les mesures prises par Tibère et Marc-Aurèle que 
des dispositions générales décrétées contre fout accusateur 
ou dénonciateur calomnieux. Cela ne peut être douteux 
pour Tibère : sous son règne le christianisme, pas plus que 
la religion juive, n’était un crime politique. Et au sujet de 
Marc-Aurèle,nous savons par son biographe qu'il a porté 
un décret contre les falsi delatores (Vita, xt, 12). Nous 
savons d’ailleurs par un texte du Digeste, XLIX, x1v, 23, ὃ 5, 
qu’Hadrien lui-même avait déjà pris des mesures énergiques 
pour réprimer certains abus de délation et de calomnies. » 
C. Callewaert, op. cit., p. 162-163. — * Jbid. 


2163 


outre mener toute l'instruction préliminaire; dans 
Finstance judiciaire même, c'était lui qui citait et 
interrogeait les témoins à charge, qui répondait aux 
arguments et aux témoins de la partie défenderesse; 
c'était lui, en un mot, qui menait et soutenait toute 
l'action et devait former l'opinion des jurés appelés à 
décider de la sentence. Au contraire, dans les procès 
de simple cognitio, quand le magistrat ne procédait pas 
d'office, par voie d’inquisition strictement dite, le 
délateur devait évidemment montrer que sa dénon- 
ciation était fondée. Mais dès que le juge avait reconnu 
le caractère sérieux et loyal de la délation, et qu’il 
l'avait acceptée, le dénonciateur ne devait plus néces- 
sairement intervenir dans le procès. C'était le magistrat 
lui-même qui instruisait l'affaire et rendait le verdict. 

« En matière de christianisme, il est certain que 
Trajan n’exigeait pas une accusation formelle, dans le 
sens de l’ancien droit. S’il requiert que la dénonciation 
ne soit pas anonyme, c'est uniquement pour avoir une 
garantie de la loyauté et du bien-fondé de la dénoncia- 
tion. Mais on pourrait se demander si Hadrien n’exige 
pas une accusation en due forme. 

« À première vue, on serait peut-être tenté de la 


croire : Eusèbe se sert du mot χατηγορεῖν, et l’empe- | 


reur impose à l’accusateur l'obligation de prouver son 
incrimination et réclame la punition de celui qui pour- 
suit un chrétien par calomnie. 

« Toutefois ces raisons ne sont pas assez fortes 
pour nous obliger à admettre cette interprétation 
restrictive. Personne ne songera à prétendre qu'Ha- 
drien veuille soustraire la cause des chrétiens à la com- 
pétence du juge statuant exfra ordinem, pour la confier 
à l’une ou l'autre des quæstiones perpeluæ. Dès lors, 
toutes les formalités de l’ordo judiciorum publicorumne 
sont pas obligatoires. En particulier, la nature et le 
rôle de l'accusation sont forcément changés. Car dans 
le grand procès d'accusation des quæsliones perpeluæ, 
l’accusateur assume la responsabilité de l’action, parce 
qu'il représente momentanément la société, dont il doit 
défendre les intérêts dans le procès en cours. Dans la 
procédure de la simple cognilio,au contraire, la com- 
munauté confie lasauvegarde de ses intérêts àun repré- 
sentant attitré de l’autorité, au magistrat officiel qui 
est juge dans le procès. Si, au lieu d’agir strictement 
par voie d’inquisition, ce magistrat attend qu'un tiers 
vienne déposer une plainte ou porter une accusation 
contre le délinquant, il va de soi que le rôle de ce tiers 
sera bien moins important que dans le grand procès des 
quæstiones. L’accusalio devient une simple delaiie, qui 
n’est autre chose qu’une accusation mitigée. Le dénon- 
ciateur ne devra plus conduire Loute l'instruction — 
qui est confiée au juge — mais il devra montrer que 
son incrimination est loyale et sérieuse; il ne pourra 
donc pas garder l’anonyme : c’est ce que prescrit Tra- 
jan; il devra même — quand on craint des abus 
spéciaux — fournir, au moins dans l'instruction pré- 
liminaire devant le juge, la preuve de son accusation; 
c’ést ce qu'’exige Hadrien. S'il n'assume pas la respon- 
sxbilité de tout le procès, comme l'accusateur, il en 
porte cependant une partie, puisque c’est lui qui a 
engagé la poursuite. Aussi le droit romain a étendu 
le principe de la punition de l’accusateur calomnieux 
au faux délateur: mais comme la responsabilité est 
moins grande, le délit est moins grave, la poursuite 
west pas toujours obligatoire, la procédure est arbi- 
traire et la peine est atténuée 1, Le grec χατηγορεῖν sert 
à désigner l’uneet l’autre de ces procédures, et même, 
surtout sous l'empire, le terme accusare, qui, au sens 
strict, ne s’entend que de l'accusation formelle de 


τ ΤῊ. Mommsen, Rôm. Strafr., p. 497-498; cf. p. 369, 
nôte 5. — " Jbid., p. 498, note 1. — * Th. Mommsen, note à 
l'ouvrage de A. Harnack, Das Edikt des Antoninus Pius, 


ÉDITS ET RESCRITS 


2164 


lancien droit, s'applique à l’action du simple dénon+ 
ciateur. 

«C’est bien dans cet ordre d'idées qu’il faut expli- 
quer, croyons-nous, le rescrit d' Hadrien ?. La délation 
était en réalité devenue, dit M. Mommsen, « le fonde- 
«ment juridique du droit pénal de la fin de la république 
cet del’époque impériale *». Dans aucun des procès dont 
la relation authentique nous est conservée, nous ne 
voyons un accusateur jouer le rêle qui convenait à ce 
personnage dans la stricte procédure accusatrice ὅ. » 

8° Jurisprudence. — Le rescrit n'est-il qu’un règle- 
ment de procédure? N'est-il pas un texte législatif 
concernant la répression du christianisme ? S'il en est 
ainsi, on voit dès l’abord que le rescrit d'Hadrien ne 
s’écarte pas des dispositions contenues dans celui de 
Trajan. Tous deux admettent l'accusation régulière et la 
condamnation légale des chrétiens. Maïs en vertu de 
quelles mesures répressives et pour quel crime juri- 
dique ? Le texte ne le dit pas explicitement. 

« La loi qui avait défendu d’être chrétien, dit encore 
M. Callewaert, avait décrété du même coup,pour tous 
ceux qui étaient convaincus de christianisme, la peine 
de mort. Mais d’abord, Pline avait déjà demandé à 
Trajan : Sitne aliquod discrimen ætatum an quamlibet 
teneri nihil a robustioribus differani? Et lempereur 
s'était contenté de répondre à cette question : Neque 
in universum aliquid, quod quasi cerlam formarv habeat; 


| constitui potest. C'était permettre implicitement aux 


juges criminels d'apprécier, jusqu’à un certain point, 
la culpabilité des délinquants et de les punir en consé- 
quence « d’après la gravité du délit ». Ensuite, ilest établi 
que, dans la sentence capitale même, les jurisconsultes 
et les magistrats reconnaissaient des degrés différents 
de sévérité d’après le mode d’exécution, depuis la 
simple décapitation par le glaive jusqu’à la mort plus 
cruelle par le feu ou la croix *. Encore ne parlons-rnous 
pas des peines capitales qui n’entraînaient pas la mort 
réelle. Enfin si la liberté laissée au juge criminel d'ap- 
précier la culpabilité et de graduer la peine était 
presque nulle dans la procédure de l'ordo judiciorum 
publicorum, sous la république, il n’en était plus de 
même au 11e siècle ni dans les instances jugées extra 
ordinem, comme l’étaient tous les procès contre les 
chrétiens. Depuis le berceau de l'empire on voit s’élar- 
gir petit à petit le pouvoir du juge de graduer la peine 
d’après certaines considérations qui étaient laissées 
à Pappréciation du tribunal ὃ. 

La prescription de l'intervention d’un accusateur 
public, étant une formalité empruntée à la justice 
criminelle, se retrouve dans le rescrit d'Hadrien: « Dans 
aucun des cas prévus par ce document, l'initiative n'est 
prise par les magistrats; le procès ne peut même être 
introduit que par une accusation ou délation indivi- 
duelle et régulière. C’est donc le régime du rescrit de 
l'an 112. Ce régime est même renforcé. Non content 
d'exiger, comme son prédécesseur, un acte d'accusation 
sérieux et loyalement signé, Hadrien demande en 
outre que l'accusation soit prouvée par le délateur. 
Où trouver ici le pouvoir discrétionnaire du magistrat 
procédant par droit de coercition, affranchi des pres- 
criptions de la loi pénale et punissant arbitrairement? 
Le droit de prendre l'initiative des mesures ou des 
poursuites jugées nécessaires pour le maintien de 
l’ordre public doit être, semble-t-il, inhérent à ce droit 
de police si étendu, qui avait précisément pour but de 
sauvegarder la moralité et la sécurité publiques dans 
les circonstances non réglées par les lois. Comment 
un magistrat armé de ce pouvoir de coercition remplira- 
t-il sa mission si, constatant le danger, il lui est défendu 


in-8°, Leipzig, 1895, p. 49. — τ, Callewaert, dans la Revue 
d'hist. et de lit. relig., 1903, τὶ ν πὶ, p. 163-166. — ἡ Th, 
Mommsen, Rëôm. Strafr., p. 908, — ὁ Jbid., p. 1042 sq. 


2165 


d'agir tant qu’il n'aura pas plu à un tiers quelconque 
de venir lui présenter un acte de dénonciation? 

« Au reste, le caractère distinctif du pouvoir de coer- 
cition, c’est de ne pas être limité dans ses sentences 
par les déterminations des lois pénales, Or, d’après 
le rescrit d’'Hadrien, les seuls objets sur lesquels 
peuvent et doivent rouler l'accusation du délateur et 
la sentence du juge sont les infractions aux lois pénales. 
Nous voilà donc aux antipodes du jus coercilionis, en 
pleine application judiciaire des lois pénales existantes. 

« 11 va de soi que les lois pénales qui proscrivent le 
vol. l'incendie, le meurtre, la concussion, la lèse-ma- 
jesté ou tout autre crime de droit commun obligeaient 
les chrétiens aussi bien que les autres sujets de 
l'empire. Le cas échéant, ils pouvaient donc être légi- 
timement traduits en justice pour infraction à ces 
lois. En outre, une loi pénale exceptionnelle avait 
défendu, sous peine de mort, d’être chrétien. L’esse 
ou le nomen chrislianum, l'adhésion au christianisme 
et sa profession était donc, elle aussi, une infraction à 
la loi, tout comme le vol et le parricide. Au moment 
du rescrit d'Hadrien, les chrétiens pouvaient donc 
être poursuivis et condamnés pour infractions à toutes 
les lois de droit commun et à la loi exceptionnelle de 
proscription du christianisme. 

« Mais le rescrit d'Hadrien ne vient-il pas modifier 
cette situation juridique ? Quelques historiens sont de 
cet avis. Ils croient que désormais on ne peut plus léga- 
lement accuser ou condamner des chrétiens pour 
d’autres crimes que pour ceux de droit commun. Les 
poursuites propler solum nomen chrislianm ne sont 
plus admises. C’est l’abrogation pure et simple de la 
législation exceptionnelle édictée contre la profession 
chrétienne. C’est, pour nous servir d’un mot de 
M. Mommsen, « l'égalité juridique!» octroyée aux 
chrétiens. 

« Un changement aussi radical dans la législation 
serait autrement important que certaines modifi- 
cations de détail apportées à la procédure. Or le rescrit 
consacre les quatre phraseside son dispositif à réglemen- 
ter la jurisprudence à suivre dans les trois cas prévus 
dans l'acte. Et l’empereur n'aurait pas pu ajouter 
une phrase pour déclarer que, contrairement au droit 
en vigueur, les chrétiens ne pouvaient plus être pour- 
suivis propler solum nomen | La seule expression qui 
aurait dû promulguer ce changement est παρὰ τοὺς 
νόμους Qui le croira? L'expression passe presque 
inaperçue dans une phrase qui est destinée à assurer la 
régularité de l'accusation et le soin de l'instruction. Au 
surplus, les termes sont si vagues, si généraux, qu’ils ne 
peuvent avoir la prétention de changer le droit exis- 
tant. Si la profession de christianisme constituait en 
elle-même une infraction à la loi exceptionnelle qui 
défendait d’être chrétien, pourquoi cette infraction ne 
serait-elle pas comprise dans les infractions « aux 
lois» dont parle le rescrit? Si Hadrien avait voulu 
excepter ou abroger cet édit, il n’aurait pas manqué 
de le dire. Tant qu’on ne nous prouvera pas qu'il 
Va dit, nous nous permettrons de croire qu'il ne l’a 
pas voulu. 

« Si du texte nous passons à l'application, tous les 
documents authentiques nous montrent que, après 
comme avant Hadrien, tous les procès chrétiens du 
115 siècle se résument à constater si le chrétien persé- 
vère dans la profession de sa foi ou bien s’il consent à 
manifester son apostasie en posant un acte contraire 
à la religion chrétienne. C’est donc propler solum 
nomen qu’ils sont poursuivis. 

90 Résumé.— « Il semble donc clair que le rescrit ne 
cherche pas à modifier la base juridique des poursuites : 


1 Th. Mommsen, Der Religionsfrevel, dans Historische 
Zeitschrift, t. LXIV, p. 420. — " C. Callewaert,op. cit, 


ÉDITS ET RESCRITS 


2166 


il ignore les poursuites par mesure de police; il suppose 
clairement l'existence de lois pénales qu’on peut invo- 
quer et appliquer judiciairement contre les chrétiens. 
Si auparavant les chrétiens pouvaient être condamnés 
propler solum nomen eliamsi flagiliis careal, ils peuvent 
l’être tout aussi bien depuis la réponse d’Hadrien. 
L'acte impérial n’a d’autre but que de sanctionner la 
jurisprudence inaugurée par Trajan, en précisant et 
en pressant certaines formalités de procédure, afin de 
sauvegarder l’ordre public et d’arrêter les abus qu’on 
avait signalés. L'introduction du procès ne peut se 
faire tumultueusement et à grands cris, mais par an 
acte d’accusation individuel et régulier. Les griefs 
doivent être juridiques et prouvés, pour que la sentence 
soit bien motivée; enfin les accusateurs calomnieux 
seront punis sévèrement. 

169 Conclusion. — « Le rescrit impérial, tel que nous 
l’avons expliqué, vient se placer si harmonieusement 
dans son cadre historique, qu’il porte en lui-même la 
preuve de son authenticité. Il reflète fidèlement le 
caractère et les tendances des païens de l'Asie procon- 
sulaire ; ilse greffe parfaitement sur le rescrit de Trajan, 
dont il maintient les principes en les appliquant aux 
nécessités du moment; il s’harmonise avec les règles 
fondamentales du droit pénal romain et la procédure 
courante de la première moitié du 115 siècle; ensemble 
avec le rescrit de Trajan, il est le fondement de toute 
la jurisprudence, dont nous trouvons l’application dans 
les actes des martyrs, et la critique dans les apologistes 
du zre siècle ?. » 

VIII. LE FAUX RESCRIT D'ANTONIN LE PIEUX. — 
Sous le règne d’Antonin vivait un digne et excellert 
homme nommé Justin. Il avait, de toute son âme, 
cherché la vérité, l'avait trouvée et souhaitait faire 
participer ses contemporains à sa félicité. En sujet 
fidèle et avisé, itsongea,avant tout à gagner l’empereur, 
pensant bien que pareille conquête entraînerait tout le 
monde, ce qui était sagement raisonné. De gagner 
l’empereur, c'était une entreprise ardue, mais le doux 
Antonin, tout rempli de vertus domestiques et de 
qualités d'homme d’État, avait bien des raisons de 
ne pas faire mauvais accueil à la vérité. Restait à lui 
montrer la vérité. Justin s’y appliqua. Il écrivit à cet 
effet un mémoire qu’il nomma A pologie et le destina à 
l'empercur. Il le lui destina, ainsi qu’àses fils adoptifs 
Marc-Aurèle et Verus, il le leur adressa, sans doute, 
mais rien ne prouve, rien n'indique que le volume 
arriva jamais à destination. Les choses continuèrent 
leur train ordinaire; après comme avant l’Apologie 
on mit à mort des chrétiens, de temps à autre. Justin 
songea qu’il était utile de revenir à la charge et, après 
avoir laissé cinq années s’écouler, composa une 
deuxième Apologie, celle-ci adressée au sénat et qui 
jouit du même succès que son aînée. Dans ce dernier 
écrit, il faisait un tableau de la situation des fidè!es, 
d’où nous pouvons induire que le c/ristianos esse non 
licet subsistait toujours et que les rescrits de Trajan et 
d’Hadrien, s’ils en avaient limité, n’en avaient pas 
adouci l'application. « Juifs et païens nous persécutent 
de tous les côtés; ils nous privent de nos biens et ne 
nous laissent la vie que quand ils ne peuvent nous 
l’ôter, écrit Justin. On nous coupe la tête, on nous 
attache à des croix, on nous expose aux bêtes, on nous 
tourmente par des chaînes, par le feu, par les supplices 
les plus horribles ?. » Ainsi on s’écarte de plus en plus 
de la décision et de la pratique primitives. Il semble 
qu’on n'ait pas, jusqu'ici, accordé une attention sufi- 
sante à ce développement d’une jurisprudence de droit 
commun. Comme l'ont dit et répété maintes fois les 
apologistes : on viole à l'égard des chrétiens les lois 


p. 167-171, 174, 175.—*S, Justin, Dialogus cum Tryphone, 
n. 110, P. G.,t. vi, col. 729. 


2167 ΒΘ ἘΠῚ: 
la coutume, la morale, la logique, et les rescrits impé- 
riaux ne se préoccupent guère de ramener les inter- 
prètes de la loi au respect du texte qu’ils appliquent. 
Depuis les réserves imposées par le rescrit de Trajan, 
on n’a pas cessé de diversifier et d’intensifier l'horreur 
de la répression; la torture devient une aggravation et 
un supplément, au lieu d’être une méthode d’investi- 
sation; la violence devient un procédé légal de triom- 
pher de la fidélité du confesseur résolu à affronter la 
mort; le droit de défense, toléré encore qu'illusoire, est 
refusé comme nous le voyons en Afrique sous le règne 
de Septime-Sévère. 

Antonin, tout comme Trajan, s'occupe des chrétiens, 
mais c’est pour empêcher qu'on trouble l’ordre à leur 


RESCRITS Ἷ 


2108 


sujet. Ὃ δὲ πατήρ σου. χαὶ σοῦ τὰ σύμπαντα διοιχοῦντος 
αὐτῷ, ταῖς πόλεσι περὶ τοῦ une ν νεωτερίζειν περὶ ἡμῶν 
ἔγραψεν, ἐν οἷς χαὶ πρὸς Λαρι US χαὶ πρὸς Θεσσαλο- 
νιχεῖς χαὶ * AGnva ους χαὶ πρὸς πάντας “Ελληνας. « Dans 
le temps que tu gouvernais l'empire avec lui, dit 
Méliton à Marc-Aurèle, ton père a écrit aux cités qu’il 
ne fallait point faire de tumulte à cause de nous, et 
particulièrement aux Larissiens, aux Thessaloniciens, 
aux Athéniens et à tous les Grecs. » Dans cette iiste, 
Méliton ne ment:onne pas le rescrit d’Antonin au con- 
seil d’Asie, rapporté par Eusèbe. L’authenticité et la 
fausseté de cette pièce célèbre ont été fréquemment 
discutées; nous allons, après en avoir établi le texte, 
en discuter critiquement la valeur. 


19 Texie:: 


S. Justin, Apologie, append. ? 
[Ἀντωνίνου ἐπιστολὴ πρὸς τὸ κοινὸν 
τῆς ᾿Ασίας.] 


Αὐτοχρατωρ Ἰζαῖσαρ Τίτος Αἴλιος 

᾿Αδριανὸς ᾿Αντωνῖνος Σεθαστός, Εὐ- λιὸς 
GEO GE, ἀρχιερεὺς γιστος, δημαρχεκῆς ἄρχιερ, 
ἐξουσίας τὸ ἄδην ὕπατος τὸ δ΄ Ὁ πατὴρ σίας τὸ 
πατρίδος, τῷ χοινῷ τῆς ᾿Ασίας χαίρειν. τὰ τρίτον τ 

Ἐγὼ ᾧμην ὅτι καὶ τοῖς θεοῖς ἐπι- ᾿Εγὼ μὲ 

μελὲς “ ἔσεσθα: μὴ λανθάνειν τοὺς τοι- υελές HE 
οὐτους" πολὺ γὰρ μᾶλλον ἐχείνους x0= τους" πολὺ 


λάσοιεν, περ δύναιντο, τοὺς μὴ βουλο- εν ἂν 
μένους ροσχυνεῖν" οἷς ταραχὴν ους αὐτοὺς 
ἴ ? εἰς τα 


Eusèbe, Hist. eccles., IV, απ ᾽Ὁ. 


AQ ὑτοχράτι we Καῖσαρ Migros Adpr- 
᾿Αντωνῖνος Σεδαστός, ᾿Αρμένιος, 

ρεὺς μέ ἔγιστος. δημαρχικῆς. ἔξου- 

πέμπτον χαὶ τὸ δέκατον, ὕπατος 
κοινῷ τῆς ᾿Ασίας χαίρειν. 

ἐν old’ ὅτι καὶ 


7x0 μᾶλλον ἐκεῖνοι χολά- 


προσκυνεῖν ἢ 
ραχὴν ἐμδάλλετε “βεδαιοῦντες 


Pufin, Hist. eccles., IV, xx À. 


Imp. Cæsar Marcus Aurelius Anto- 
ninus Aug. Armenius, pontifexz maxi- 
mus, tribuniciæ potestatis X V,cos. III, 
universis simul plebibus Asiæ salutem. 
τοῖς Fe ἐπι- Ego quidem non ambigo eliam ipsis 
ὺ Ÿ dis curæ esse, ne quis noxius lateat, 
mullo enim magis ipsis convenit punire 
eos quisibi immolare volunt,quam vobis, 
sed vos con firmatis eorum quos persequi- 
mini, sententiam quam de vobis ha- 


τοὺς μὴ βουλο- 
ὕμεις. 


τὴ» Ὅτ αὐτῶν, ἥνπερ ἔχουσιν, ὡς ν γνώμην αὐτῶν, ἥνπερ ἔχουσιν, ὡς bent, dicentes vos impios et sine deo 
ἀθέων χατηγορεῖτε, χαὶ ἕτερὰ τινα ἀθέ ὧν χατηγοροῦντες" esse; unde et optabilius habent ani- 
Θάλλετεϊ, ἅτινα οὐ ou ἀμεθα ἀποδεῖξα:. εἴη δ᾽ ἂν mam ponere pro deo suo et mortem 
εἴη δ᾽ ἂν ἐχείνοις χρήσιμον τὸ δοχεῖν χἀχείνοι: αἱρετὸν τῷ δοχεῖν χατ cnyo=  libenter amplecti quam vobis ἰαϊῖ- 
ἐπι τῷ χατηγορουμέ θνάναι, ρουμένοις τεθνάναι: μᾶλλον ἢ ζῇν ὑπὲρ bus adquiescere et in vestræ religionis 

καὶ νικῶσιν ὑμᾶς τοῦ οἰχείου θεοῦ ὅθεν ee νικῶσι», iura concedere. 

ἑαυτῶν ψυχάς, ἤπερ" à 

ἀξιοῦτε πράσσειν De 
È τῶν σεισμῶν" τῶν τῶν 


AR 


χαὶ τῶν γινομένων οὐχ 


σεισμῶν 
καὶ γινομένων, οὐχ ἄτοπον 


ï εγονότων 
ὑμᾶς ro- 


motibus autem terræ, qui vel jacti sunt 
vel etiam nunc fiunt, absurdum non erit 


ἀπεικὸς ᾿ 


ὑπομνῆσαι ὑμᾶς ἀθυμοῦντας. 
τ 
, jar Tac? Ta 


ς μὲν RG δοκεῖτ 
ὃν χρόνον τους 9 
νϑρησ ὃ 
στασθε. ὅθεν χαὶ TOUS 

θρησχεύοντας ἐξη- 
ὡς θανάτου. ὑπὲρ 


τῶν ἱερῶν ἀ! 
τὸν θεὸν οὐχ à 


φαίνοιντότ 
ὧν ἐγχειροῦντες. χαὶ À : περὶ 
τοιούτων πολλ ἡμαναν᾿ οἷς δὴ 1 
ἀντέγραψα τῇ τοῦ πατρός μον χ 
λουθῶν γνώμη" εἰ δέ τις ἔχο: πρ 
τῶν τοιούτων πρᾶγμα χαταφέρ 
τοιούτου, ἐκεῖνος 
ἀπολελύσθω τοῦ 
φαΐίνητα!: τοιοῦτος 
καταφέρων ἔνοχος ἔστα: τῇ δίχη. 


υνήσα: ἀθυμοῦντας μέν, ὅταν περ ὦσιν, 
παραδάλλουτ ας δὲ τὰ ἡμέτερα πρὸς τὰ 
ἔνων. οἵ μὲν οὖν εὐπαρρησιαστότ ἐρο! 
ς δὲ παρὰ 
τὸν χρόνον, χαθ᾽ ὃν ἀγνοεῖν 
Ὧν ὃξ θεῶν τῶν ἄλλων ἀμε- 
τῆς θρησχείας τῆς περὶ 
ὃν δὴ τοὺς Χριστιανοὺς 
θρησχεύοντ ας 
Ἑ χαὶ διώχετε ξ Eu θανάτου. 
τῶν τοιούτων ἤδη καὶ πολλοὶ 
τὰς ἐ ἐπαρχίας ἡγεμόνων. καὶ 
τῳ es ἔγραψαν πατρί, οἷς καὶ 
ν τοῖς τοιού- 


γίνονται πρὸς τὸν θεόν, ὑι 
πάντα 


τὸν 


ἀθάνατον" 


πεοὶ 
περ: 
εξ 


Ξοῖς, εἰ ᾿ξαφαίνοι 


Ῥωμαίων ἢ 


un 


᾿γεμονίαν 
καὶ ἐμοι δὲ περὶ τῶν τ ne RON o? 
as : 
σήμαναν" οἷς δὴ χαὶ ἀντέγραψα χατα- 


SDS τῇ τοῦ πατρὺς γνώμη εἰ ὃ δέ 
τις ἐπιμέν τινὰ τῶν τοιούτων εἰ 

πράγματ α φέρων ὡς δὴ τοιοῦτον, ἐχε 
γος ὁ κατα ἐρόμενος ἀπολελύσθω 
ἥματος χαὶ ἐὰν φαίνηται τοιοὶ 
puy ἔνοχος ἔστα: δίχ 


ς 


ἴ 


υ 
ς 
ΜῈ 


ἐπ 


ΓΟΥ͂Ν δ᾽ δὲ χατατε 


mærorem vestrum jusla commontitio- 
ne solari, quoniam quidem comperi 
quod in hujuscemodi rebus ad illorum 
invidiam communes casus transfertis, 
in quo αἰ quidem majorem fiduciam 
accipiuntapuddeum, vos autem in omni 
tempore, quo de talibus ignoralis, ceteros 
quidem deos neglegitis, cullum vero im- 
mortalis dei, quem christiani colunt, 
appellitis et de turbatis, usque ad mortem 
cultores illius observantiæ persequentes. 
Super quibus plurimi ex provinciis ju- 
dices eliam venerabili patri nostro scrip- 
serant. quibus rescriptum est ab eo, ut 
nihil omnino molestiæ hujuscemodi 
hominibus generarent, nisi si forteargue- 
rentur aliquid adversum Romani regni 
statum moliri. Sed et mihi ipsi de his 
quam plurimi rettulerunt, quibus ego 
paternam secutus sententiam pari mo- 
deralione rescripsi. Quod si quis persistit 
hujuscemodi hominibus absque ullo 
crimine movere negolia, ille quidem, 
qui delatus pro hoc nomine fuerit, ab- 


Voici la traduction du texte donné par Eusèbe : 
« L'empereur César Marc-Aurèle Antonin Auguste, 
Arméniaque, souverain pontife, tribun pour la quin- 


1 Eusèbe, Hist. eccl., 1. IV, ec. χχνυι, P. G.,t. xx, col. 
cf. Pitra, Spicilegium Solesmense, t. 11, Ὁ. LVI. — 
thèque nationale, gr. he daté de 1364, 
de ᾿ Hist. ecclés. d'Eusèbe, 
π χα, 


392: 
? Biblio- 
édit, Schwartz 
. 1, p. 328. — "ἐξουσίας 
ms.; la date 


To ξθεοὺς EAN 


ατὸς 
mentionnée donne 


Tp τριῦος τὸ 


10 ἀόο. 160-77 mars 161. 


πδ΄ 


solvatur, etiamsi probetur ἰὰ 6558, quod 
ei obicitur. Christianus, is autem, qui 
crimen obtendit, reus pœnæ ipsius quam 
obiecit, existat. Proposita Ephesi pu- 
blice in conventu Asiæ. 


εν τῷ χοινῷ τῆς 


zième fois et consul pour la troisième [7 mars-9 dé- 
cembre 101], à l'assemblée d'Asie, salut. 
Je sais que c’est aussi aux dieux de veiller à ce que 


ms.— 4 ξἴχος, ms. — ? παραδαλλοντες», 
ms. — ? 
Schwartz, i 
θεοὺς nue 
édit, 
331. 


ms. — " ἐζηλώχατε, 
4 — 3° Eusèbe, Hist. ecclés., édit. E. 
in-8°, Leipzig, 1903, t. πὶ a, p. 326-330. — 11 τοὺς 
5, ms. — 1? Rufin, Histoire ecclésiastique, 


Th. Mommsen, in-8°, Leipzig, 1903, t, τι a, p. 327- 


2169 ÉDITS ET 
de tels hommes n’échappent pas au châtiment; car ce 
serait à eux, bien plutôt qu'à vous-mêmes, de punir 
ceux qui ne veulent pas les adorer. Vous jetez ces gens 
dans le trouble, et vous les ancrez dans la croyance 
qui est la leur, en les accusant d’athéisme. Mais quand 
ils sont inculpés, ils estiment préférable de se montrer 
en mourant pour leur Dieu que de vivre. C’est de là 
qu'ils tirent leur victoire, sacrifiant leur vie plutôt que 
de consentir à ce que vous leur demandez de faire. 
Quant aux tremblements de terre passés ou présents, 
il n’est pas hors de propos de vous rappeler, à vous qui 
perdez si facilement courage quand ils se produisent, 
que vous feriez bien de comparer notre conduite avec 
la leur. Ils sont pleins de confiance en Dieu; vous, 
pendant tout le temps où vous semblez être plongés 
dans l'incurie, vous vous désintéressez et des autres 
dieux et du culte de l’immortel: celui-ci, les chrétiens 
l'adorent, et vous les pourchassez et les persécutez 
jusqu’à la mort. Beaucoup de gouverneurs de province, 
du reste, ont écrit déjà à notre très divin père au sujet 
de ces hommes. Il leur a répondu qu'il ne fallait pas 
les inquiéter, s’il n’était pas prouvé qu’ils entreprissent 
rien contre la souveraineté romaine. Plusieurs se sont 
aussi adressés à moi-même, je leur ai écrit en me con- 
formant à son avis. Si donc quelqu'un s’obstine à faire 
une affaire à un chrétien parce qu'il est chrétien, que 
cet inculpé soit renvoyé des fins de la plainte, lors 
même qu'il serait évident qu'il est chrétien, et que 
l'accusateur soit puni. 

« Promulgué à Éphèse, dans l’assemblée d'Asie. » 

Dans le texte ajouté à l’ A pologie de Justin, si le sens 
æst semblable, il y ἃ de nombreux écarts dans l’expres- 
sion, et d’abord la suscription est différente : 

« L'empereur César Titus Ælius Hadrianus Antoni- 
nus Pius, grand-pontife, revêtu de la puissance tribu- 
nitienne pour la vingt-unième fois, consul pour la 
quatrième, père de la patrie, au conseil d'Asie, salut. 

« Je sais. de punir s’ils le pouvaient ceux qui 
refusent de les adorer. 

« Vous jetez... en les accusant d’athéisme el en leur 
reprochant encore d'autres choses que nous ne pouvons 
prouver. 

« Quant aux tremblements de terre... il n’est pas 
hors de propos de vous donner un conseil, él ne vous 
sied pas de les rappeler, à vous qui perdez tout courage.» 

20 Texle d'Eusèbe. — Eusèbe a transcrit dans son 
Histoire ecclésiastique le texte du document qu'on vient 
de lire, sur lequel l'accord était fait depuis longtemps 
parmi les historiens et la plupart des critiques 1. Le 
rescrit d’Antonin le Pieux adressé au conseil d'Asie 
était apocryphe et sa cause jugée, semblait-il, sans 
appel. Mais l'appel s’est produit et le document mal 
famé, soumis à une critique spécieuse, a paru un instant 
réhabilité. 


1 I] ne vint pas à la pensée de Baronius, de Tillemont, de 
dom Maran, de T. G. Hegelmeier, Comment. in edictum 
imperat. Antonini Pii pro christianis ad commune Asiæ, 
in-4°, Tubingæ, 1767, de suspecter l'authenticité que nia, le 
premier, Haffner, De dicto Antonini Pii pro christianis 
ad commune Asiæ, in-8°, Argentorati, 1781, et depuis, plus 
près de nous, B. Aubé, Histoire des persécutions de l'Église 
jusqu’à la fin des Antonins,in-8°, Paris, 1875, ch. vn;E.Re- 
nan, L'Église chrétienne, in-8°, Paris, 1879, p. 302; Th., 
Keim, Rom und das Christenthum, in-8°, Berlin, 1881, 
p. 566 sq.; P. Allard, Histoire des persécutions, 1885, t.t, 
p. 293; 1911, t. 1, p. 308-311; G. Lacour-Gayet, Antonin le 
Pieux et son temps, Essai sur l'histoire de l'empire romain 
au milieu du T1°siècle (138-161),in-8°, Paris, 1888, p.379sq.; 
Th. Mommsen, dans Theologische Jahrbücher heraus- 
gegeben von Zeller, 1855, t. x1v, p. 430, note 2; Ἐς Over- 
beck, Studien zur Geschichte der alten Kirche, p. 117 sq.; 
Waddington, Mémoire sur la chronologie d’Aristide, dans 
les Mém. de l'Acad. des inscr. et bell.-lettr., 1867, 
ἃ. xxvI δ. p. 232 sq.; J. B. Lightfoot, Apostolic Fathers, 


RESCRITS 2170 

Si l'opinion de Rufin, de Zonaras, de Nicéphore, tous 
tributaires d’Eusèbe et médiocrement en garde contre 
ce qu'il leur donnait, pouvait sans grand inconvénient 
être négligée, il n’en était plus de même à l’égard d’une 
deuxième rédaction du rescrit insérée à la suite de la 
Ile Apologie de saint Justin, dans le manuscrit 450 du 
fonds grec dela Bibliothèque nationale. Une confronta- 
tion minutieuse du ‘texte d'Eusèbe avec le texte du 
ms. 450 permet de prendre une opinion assez diflé- 
rente de celle généralement admise, sur leur parité 
de valeur, et le texte du ms. 450 fut reconnu dépendant 
du texte d’Eusèbe. Déjà le copiste avait tiré de l’His- 


loire ecclésiastique, 1. IV, c. 1x, la rédaction grecque du 
rescrit d’Hadrien à Minicius Fundanus pour la substi- 
tuer à la rédaction latine formant appendice à l’ A po- 
logie de saint Justin; il y est revenu, a tourné le feuillet, 
et emprunté cette fois le c. xx. Ceci semble clair et 
cependant un doute s'élève. Le copiste n’a pas laissé 
de s’apercevoir que la suscription, telle qu'il la lisait 
dans Eusèbe, était non seulement incorrecte, mais en 
contradiction avec le contexte, puisqu'elle mentionne 
Marc-Aurèle et que le rescrit indique Antonin le Pieux; 
dès lors il a corrigé la suscription, ce qui est plus méri- 
toire que vraisemblable. Pour dispenser le copiste de 
cette correction, on ἃ proposé de voir dans le texte 
d’Eusèbe et dans celui du ms. 450 deux versions diffé- 
rentes du même original, lequel serait un apocryphe 
rédigé en latin ?. 

3° Dépendance du texle du ms. 450. — Explication 
séduisante dont il.est impossible de s’accommoder en 
présence d’une longue série d'emprunts faits par le 
texte du 459 au texte d’Eusèbe; emprunts, disons-nous, 
car il semble inadmissible d’y voir, vu leur nombre, 
lcur conformité et leur longueur, des coïncidences for- 
tuites : on jugera si le choix et l’ordre des mots était à 
tel point inévitable que deux traducteurs d’un original 
latin aient dû et pu se rencontrer comme ils l’ont fait : 
ἢ Hist. eccles. 
Ὁ μὲν οἵδα τι 
ὅτ: χχὶ τοῖς θεοῖς ἐπιμελές 


ἐστι ἔσεσθα: 

οὕς εἰς ταραχὴν ἐμδάλλετε ἧς ταραχὴν ὑμεῖς ἐμδάλ- 
βεύαιο τὴν γνώμην καὶ τὴν γνώμην αὐτῶν» 
αὐτῶν, ἥνπερ ἔχουσιν, ὡς χουσιν, ὡς ἀθέων 


ἀθέων χατηγοροῦντες 
χατηγορουμένοις 
τεθνάναι : μᾶλλον ἢ 
ὑπὲρ τοῦ οἰχείου θεοῦ. 
καὶ γινομένων 
οὐχ ἄτοπον ὑμᾶς ὑπουνὴ- 
σαι 


χατηγορε 
ἐπὶ τῷ χατηγορουμένῳ 
Ὁ [manque] 
] 


γινομένων 
ὃς ὑπομνῆσα: ὑμᾶς 


ὅτι γίγνονται. .... χαὶ ὁ: 


παρὰ πάντα τὸν 
4x0” ὃν ἀγνοεῖν 
τῶν τε θεῶν 


| ὑμεῖς υὲν ἀγν 
επαρ ν τὸν χρόνον 


θεοὺς ἱερῶν 


ρόνον, 
δοχεῖτε. 


τῶν τῶν 


II. 5. Ignatius, in-8°, London, 1885, p. 405-169, 629 sq.; 
K. J. Neumann, Der rümische Staat und der allgemeine 
Kirche, 1890, t. 1, p. 26 sq.; Th. Mommsen, Der Religions- 
frevel nach rômische Recht, dans Historische Zeitschrift, 1890, 
nouv. sér., t. ΧΧνΠΙ, p. 420; V. Schultze, Der Reskript 
des Antoninus Pius an den Landtag von Asien, dans Neue 
Jahrbücher für deutsche Theologie, 1893, t. 11, p. 131-145; 
H. Veil, Justinus der Philosoph Rechtfert. der Christentum, 
1894, p. 142-146; PI. von Rhoden, dans Realencyklopädie 
für d. class. Altertum de Pauly-Wissowa,1896, t. 11, col. 2493- 
2510; C. Callewaert, Le rescrit d'Hadrien à Minicius 
Fundanus, dans Rev. d'hist. et de liltér. relig., 1903, t. vrn, 
p. 152-189; L. Saltet, L'édit d' Antonin, dans la même revue, 
1896, t. τ, p. 384-391; M. Schanz, Geschichte der rômischen 
Literatur, 2° édit., 1905, t. τα, p. 249. Favorables à l’authen- 
ticité : Εν de Champagny, Les Antonins,t. 11, p.481 ; avec des 
interpolations, Mœhler, Hist. de l'Église, 1868, ἴα, p. 213-214; 
A. Harnack, Das Edikt des Anton. Pius, dans Texte und 
Unters., t. ΧΠῚ, part. 4, Leipzig, 1895. — ? Schwartz, édi- 
teur d’Eusèbe, croit à un original apocryphe rédigé en latin. 


2171 


ἄλλων LE) χαὶ τῆς θρησ- 
χείας τῆς περὶ τὸν ἀθάνατον 
ὃν θρησχεύοντας ἐλαύνετε 


ἔδη καὶ πολλοί 

καὶ τῷ θειοτάτῳ 
ἔγραψαν πατρί 

περὶ τὴν “Ῥωμαίων ἥἢγε- 
μονίαν 

χαταχολουθῶν τῇ τοῦ πα- 
τρὸς γνώμη 

εἰ δέ τις ἐπιμένοι τινὰ 
τοιούτων εἰς πράγματα φέρων 
ὡς δὴ τοιοῦτον 
ἵνος ὁ καταφερόμενος.. 
καταφέρων 
ἔνοχος ἔστα: δίκης 


Au 


τῶν 


ÉDITS ET RESCRITS 


ἀμ) θρησχείαν dE τὴν 
περὶ τὸν θέον οὐχ ἐπίστασθε 
ὅθεν χαὶ τοὺς θρησχε Voy- 


ST 


τας ἐζηλώχκατε 
ὅπέ 
χαὶ ἄλλοι τινές 
τῷ θειοτάτῳ μοὺ πατρὶ 
du ᾿ 
πὶ τὴν ἡγεμονίαν Ῥω- 


ναίων 

τῇ τοῦ πατρὸς μου χαταχο- 
λουϑῶν γνῶμῃ 

εἰ δὲ τις ἔχει πρός τινα 
τῶν τοιούτων πρᾶγμα γατα- 
φέρειν ὡς τοιούτου 

ἐχεῖνος ὁ χαταφερόμενος..-..- 
ἐκεῖνος δὲ ὁ χαταφέρων 

ἔνογος ἔσται τῇ δίχη 


Ces rapprochements imposent-ils l'évidence d’em- 
prunts directs ou bien peut-on admettre que l’auteur 
du texte du ms. 450 a traduit de son côté l'original 
latin sans cesser d’avoir devant les yeux le texte de 
l'Histoire ecclésiastique et de s’en inspirer. Ainsi posée 
la question est insoluble, de même que celle de l'exis- 
tence d’un original latin ou d’une famille de manuscrits 
grecs contenant une version indépendante de celle 
d’Eusèbe. On ne se représente pas un faussaire collec- 
tionnant les manuscrits, comparant les textes, pesant 
les variantes en vue de rétablir la leçon primitive d’un 
document qu’il se met sur-le-champ à falsifier de nou- 
veau, conformément à ses préoccupations apolozé- 
tiques. 


| Hist, eccl. Ms. 450 
ἐγὼ μὲν οἷδα ὅτι τοῖς θεοῖς ἐγὼ ᾧμην ὅτι χαὶ τοῖς 
ἐπιμελές ἔστι un λανθάνειν θεοῖς ἐπιμελὲς ἔσε σθαι μὴ 


τοὺς τοιούτους λανθάνειν τοὺς τοιούτους 


πολὺ γὰρ μᾶλλον ἐχεῖνο: 
[les dieux] κολάσαιεν ἂν τους 
μη βουλομένους αὐτοῖς προς- 


πολὺ γὰρ μᾶλλον ἐχείνους 
[les chrétiens] χολάσο!ιεν 
[les dieux], εἴπερ δύναιντο, 


τοὺς μὴ βουλομένους αὐτοῖς 


χυνεῖν ἢ ὑμεῖς 
προσχυνεῖν (comme on de- 


Texte du rescrit. 

ἐγὼ! μὲν ()oic’ ὅτι χαὶ τοῖς θεοῖς ἐπιμ. στι μὴ λανθάνει: 
τοὺς τοιούτους πολὺ y γὰρ! μᾶλλον ἵνοι χολάσαιεν ἂν ῶ- ους 
un βουλομένους αὐτοὺς προσγχυνεῖν ñ ὑμεῖς Θ). οὺς εἰς ταρα- 
χὴν εμδάλλετε βεθαιοῦντες τὴν γνῶμην αὐτῶν, ἥνπερ ἔχουσιν, 
ὡς ἀθέων κατηγοροῦντες (4). εἴη ὃ ἂν χκἀχείνοις. αἱρετὸν (5) 
τῷ δοχεῖν χατηγορουμένοις τεθνάναι μᾶλλον (6) ἢ ζῆν ὑπὲρ 
τοῦ οἰχείου θεοῦ ἃ. 


ν 


δὲ τῶν σεισμῶν τῶν γεγονότων καὶ γινομένων, οὖν. 
Δ: 
πον (8) ὑμᾶς ὑπομνῆσα: ἀθυυοῦντας UEY ὅταν περ ὦσιν D 


[ὅτι] παρὰ χρόνον καθ’ ὃν te 
re θεῶν τῶν ἄλλων ἀμελ Ξ 
ἀηάνατον © Δία, ἐχείνου:] de ἐλαύνετ 


ὧν τοιοὐτ ων ἡδὴ χαὶ πολλοὶ (1) τῶν π περὶ 
ἡμῶν ἔγραψαν πατρί, 
Ἰδὲν ἐνοχλεῖν τοῖς το! οὕτοις, εἰ μὴ ἐμφαΐ- 

“Ῥωμαίων ἦγε μονίαν ἐγχειροῦντες. χαὶ 
ΠΣ τοιούτων πολλοὶ ἐσήμαναν᾽ οἷς δὴ χαὶ 
γραψα χατακολουθῶν τῇ τοῦ πατρὸς γνώμῃ. 


1M. Grützmacher, dans Theologische Literaturzeituny, 
1896, p. 136, a signalé la variante “ριστιανους d’'Eusébe 
(τοιούτους, ms. 450) qui est une altération évidente remon- 
tant à l’auteur lui-même, puisqu'elle se trouve déjà dans 


2172 


vait s’y attendre ἢ ὑμεῖς 
manque) 
ὡς ἀθέων χατηγορεῖτε, χαὶ 
ἕτερά τινα ἐμδάλλετε, ἅτινα 
οὐ δυνάμεθα à ἀποδεῖξαι 
νικῶσιν ὑμᾶς προϊέμενοι 
τὰς ἑαυτῶν ψυχάς É 
εὐπαρρησιαστότεροι ὕμῶν 


ὡς ἀθέων χατηγοροῦντες 


νυκῶσι [165 Οὐ το ίετς ὠξοῖς- 
μενοι τὰς ἑαυτῶν ψυχάς 

εὐπαρρησιαστότεροι πρὸς 
τὸν θεόν πρὸς τὸν θεόν 

τῶν τε θεῶν τῶν ἄλλων τῶν ἱερῶν ἀμελεῖτε, θρησ- 
ἀμελεῖτε χαὶ τῆς θρησχείας χείαν δὲ τὴν περὶ τὸν θεῶν 
τῆς περὶ τὸν ἀθάνατον οὐκ ἐπίστασθε. 


L'étude des variantes du ms. 450 ne permet pas d'y 
reconnaître la trace évidente d’une recension difié- 
rente de celle d'Eusèbe; toutes peuvent s'expliquer 
par les préoccupations subjectives du faussaire ou par 
ces fautes de transcriptions ordinaires dans les ouvra- 
ges plusieurs fois recopiés ἢ : le recueil transcrit en 1364 
dans le manuscrit 450 n’a pu être constitué bien avant 
l'an 1000. Tout au plus peut-on dire que, si un deuxième 
texte a été utilisé pour le manuscrit de Paris, il ne 
différait de celui d’Eusèbe que dans la mesure même 
où il était plus mauvais’. La difficulté soulevée à 
propos des versions et à propos des variantes se réduit, 
on le voit, à fort peu de chose: nous ne tiendrons. 
compte pour l'étude du rescrit que de la recension 
d’Eusèbe. 

4° Remaniements.— Quelque expérience qu'on ait 
des textes anciens, c’est une opération toujours déli- 
cate d'entreprendre la distinction des parties interpo- 
lées qu’ils peuvent offrir. Plus cette expérience est 
appuyée sur une érudition étendue, plus elle court le 
risque de s’égarer parmi les observations superfines et 
de fonder sur celles-ci des distinctions purement subjec- 
tives. Le rescrit, soumis à cette opération, a donné deux 
résidus, lesquels témoigneraient de deux remaniements 
infligés au texte, un premier avant son insertion dans 
l'Histoire ecclésiastique, un deuxième à une date posté- 
rieure. 


1er remaniement. 2° remaniement. 


1 ὥμην 
2 ἐχείνους χολάσοιεν, εἴπερ 
δύναιντο 
3 ἢ ὑμεις manque 
4 οἷς ταραχὴν ὑμεῖς ἐμθά)- 
λετε χαὶ τὴν γνώμην αὐτῶν, 
ἃ ὅθεν καὶ νικῶσι (7) προϊέμε- ἥνπερ ἔχουσιν, ὡς ἀθέων 
τ 
νοι τὰς ἑαυτῶν ψυχὰς περ χατηγορεῖτε, χαὶ ἕτερά 
πειθόμενοι οἷς ἀξιοῦτε τινα ἐμδάλλετι ε, ἅτινα οὐ 
πράττειν ie δυνάμεθα ἀποδεῖξαι 
5 χρήσιμον 
6 μᾶλλον..... ὅθεν manque 
7 ὑμᾶς 
8 οὐχ εἰχὴς ὑπουνῆσαι μας 


b παραδάλλοντας δὲ τὰ fr 
μέτερα πρὸς τὰ ἐχείνων. 
οἵ μὲν οὖν εὐπαρρησιαστό- 
τεροι (9) γίνονται πρὸς τὸν 9 ὁ 
θεόν, ὑμεῖς DE παρὰ πάντα 


€ 
{τ 
ξι 


ὃ τὸν ἀθάνατον, ὃν θρησχεύ- 
οντας (10) 
d ἕως θανάτου 


10 ἀγνοεῖν δοχεῖτε παρ᾽ ἐχεῖ- 
νον τὸν χρόνον τοὺς θεους 
χαὶ τῶν fau ἀμελεῖτε, 
θρησκείαν dé τὴν περὶ τὸν 
θεὸν οὐχ ἐπίστασθε, ὅθεν 

ς θρησχεύοντας 


Rufin et dans les versions syriaque et arménienne.Comment 
la copie ne présente-t-elle pas une altération qui se trouve 
dans l'original? — * L. Saltet, L'édit d'Antonin, dans la 
Revue d'hist. et de Litt. relig., 1896, t. 1, p. 384-385. 


τνὰ τῶν τοιούτων εἰς πράγματ α φέρων (12) 
τοίουτον, ἐκεῖ νης ὸ καταφερόμενος ἀπολε). ὕσθω τοῦ 
ἐγχλήματος χαὶ ἐὰν φαίνηται τοιοῦτος ὧν, ὁ δὲ καταφέρων 
ἔνοχος ἔστα: δίχης 

Grâce à ce trop ingénieux découpase,on obtient une 
marqueterie qui ressemble à une démonstration. On 
consiate du premier coup d’œil que la partie centrale 
du rescrit a été surtout interpolée; le commencement 
et la fin sont à peu près indemnes de manipulations; 
et voici ce qu'on a pu dire en faveur du texte obtenu 
grâce à cette combinaison. 

59 Revendication de l’authenticilé. — « La première 
partie à un air d’authenticité qui frappe dès l’abord. 
L’édit ! répond à une consultation. Vraisemblablement 
la réponse impériale était en latin; nous en avons la 
traduction quasi-officielle, assez imparfaite d’ailleurs. 
Certaïnes particularités de style étonnent et semblent 
substituées servilement à une tournure latine. Le fond 
des idées est bien romain. On connaît le mot de Tibère 
dans Tacite: deorum injurias diis curæ esse. Il est 
reproduit presque textuellement. La phrase qui ter. 
mine ce premier fragment est surtout caractéristique : 
« Ils aimeraient bien mieux paraître en donnant osten- 
« siblement leur vie pour leur dieu que de vivre.» Cette 
pensée a été bien souvent exprimée. Pline le Jeune, 
Epictète, Marc-Aurèle regardent l’enthousiasme des 
chrétiens allant au martyre comme ostentation pure 
où fanatisme. L'expression pro privalo deo est bien 
dédaigneuse et marque nettement le crime des chré- 
tiens: privalim nemo habessit deos. L’athéisme des 
chrétiens n'était que mépris des autres dieux, par atta- 
chement immodéré à un seul. 

« En somme, aucun chrétien ne pouvait parler de la 
sorte, et un faussaire, s’ils’était exercé sur ces quelques 
phrases, en aurait soigneusement atténué l’accent tout 
païen. Ainsi l’a fait l’auteur du manuscrit 450, d’une 
façon instructive pour nous. Ses corrections nom- 
breuses et caractéristiques prouvent qu’il ne s’y est 
pas trompé : cette appréciation des chrétiens vient bien 
d’un païen, bien plus, d’un homme d’État païen et d’un 
empereur. 

« Le second fragment considéré comme authentique 
contient la conclusion et le dispositif de l’édit. Inter- 
diction y est faite de poursuivre les chrétiens pour 
athéisme. 

« Les interpolations ont été glissées dans le milieu de 
Védit: Aënsi ce sont eux qui triompkhent en faisant le 
sacrifice de leur vie, plutôt que de se résoudre à faire 
ce que vous leur commandez. Quant aux tremblements 
de terre qui se sont produits ou qui se produisent 
encore, il ne semble pas hors de propos de vous donner 
un conseil à vous qui perdez tout courage dès qu’ils 
arrivent, meltez en parallèle votre conduite avec celle de 
ces hommes. Ceux-ci mettent alors plus que jamais leur 
confiance en leur Dieu, et vous pendant tout ce temps, 
où il semble que vous ne connaissiez plus rien, vous 
négligez les dieux et le reste, vous ne vous souciez pas 
du culte de l’Immortel, ef ces chrétiens qui l’adorent, 
vous les chassez et vous les poursuivez jusqu’à la 
mort. 

“La première phrase est doublement suspecte : 
et comme trop favorable aux chrétiens pour avoir été 
écrite par un empereur du 11e siècle, et comme par 
trop contraire à l’imperaloria brevitas. Le texte primitif 
est évidemment surchargé. La phrase précédente con- 
tenait une appréciation toute païenne du martyre. 
Pour en atténuer le mauvais effet, rien de mieux, sem- 
blait-il, que d’y opposer l'idée toute chrétienne du 
trioraphe des martyrs. De là une redite qui fait seule- 
ment remarquer combien les deux points de vue sont 
différents. Elle est à supprimer tout entière. 

« Nul doute que les phrases suivantes aient été 
remaniées. Jusqu'ici personne ne pouvait leur trouver 


ÉDITS ET RESCRITS 


| parallèle : 


2174 


12 ἔχει πρός τινα 
μα καταφέρειν 


ως TO(OUTOU. 


TOY τοιοῦν- 


un sens satisfaisant. On voit bien qu’elles contiennent 
pêle-mêle des éléments d’origine très diverse, mais 
comment faire le départ des uns et des autres et re- 
trouver le canevas primitif ? L'empereur voyait avec 
ennui les agitations d'Asie. A ces gens qui se récla- 
maient d’un prétexte religieux pour troubler le repos 
publie, il fait la réponse qu'ils méritent : il les renvoie à 
leurs sacrifices. Quelle bonne occasion pour un amateur 
de faux documents de compléter le blâme infligé aux 
païens par un éloge des chrétiens ! 

« Un parallèle était indiqué. Il est amené aussi mal- 
adroitement que possible : l’idée en est attribuée aux 
païens eux-mêmes. C’est que la forme de la phrase 
grecque ne laissait pas le choix du raccordement. Les 
particules de liaison que l’auteur ajoute, loin de le 
rendre plus naturel, ne font que mettre en lumière 
lincohérence des deux idées qu’elles rapprochent. 
Chose curieuse, c’est ce parallèle commencé par les 
païens qui va tourner à leur condamnation, et justifier 
le refus de l’empereur. La confusion est complète. 

« Le procédé du faussaire ainsi découvert, la tâche 
du critique est singulièrement facilitée. Une idée direc- 
trice impose les suppressions. D'abord, l’idée même du 
παραδάλλοντας δὲ τὰ ὑμέτερα πρὸς τὰ ἔχε 
puis, les parties trop manifestement favorables aux 
chrétiens : οἱ υὲν οὖν εὐπαροησιαστότερο: γίγνονται πρὸς 
τὸν θεὺν, ou destinées à créer un semblant d’opposi- 
tion entre les idées : ὑμεῖς δέ, — Ce qui suit paraît 
bien authentique : le blâme de l’empereur : παρ οὰ 
πάντα τὸν χρόνον, καθ᾽ ὅν ἀγνοεῖν δοχεῖτε; εἰ surtout la 
phrase toute païenne : τῶν τε θεῶν τῶν ἄλλων ἀμε λεῖτε 
χαὶ τῆς θρησχείας τῆς περὶ τὸν ἀθἄνατον. Mais la fin de 
la phrase est suspecte: ὅν δὴ τοὺς γριστιανοὺς θοησχεύ- 
οντας. Elle tient étroitement au parallèle, c'en est 
même l’idée principale. ἕως θανάτου a été ajouté pour 
plus de clarté. On arrive ainsi à dégager la phrase 


ἔνων, 


primitive : περὶ δὲ τῶν σεισμῶν τῶν γεγονότων “χαὲ γε 
μένων οὐχ ἄτ οπον ὑπομνῆσαι ἀθυμοῦντας ὅτ 

[ὅτ 1 παρὰ πάντ α τὸν χρόνον, χαθ᾽ ὃν ἀγνοεῖν 807 

θεῶν τῶν ἄλλων ἀμελεῖτε ai τῆς θρησχεΐ ας 

ἀθάνατον [ χαὶ διώχετε. La fin est à 


compléter, περὶ τὸν ἀθάνατον nantes au texte pri- 
mitif. Le faussaire n’a pas choisi cette expression inso- 
lite pour désigner Dieu : il a cherché à l'utiliser; 
ἀθάνατον était donc adjectif. Quel nom qualifiait-il ? 
Pas de doute : Jupiter Capitolin, dont l’assemblée des 
provinces était chargée de surveiller le culte. Nous 
avons là une formule consacrée : τὸν ἀθάνατον Δία. 
Pour compléter le texte, il n’y a plus qu’à donner un 
régime aux verbes ἐλαύνετε 4x! διώχετε. Ce sont évi- 
demment les chrétiens: ἐχείνους. Comme cette fin de 
phrase est opposée au reste, mettons à:. — Les mots 
à suppléer sont donc : Δία ἐχ il faut les insérer 
dans le texte après ἀθάνατον" . » 

Le rescrit ainsi présenté diffère notablement du 
texte d’Eusèbe et se présente comme beaucoup plus 
vraisemblable. Mais c’est la forme seule qui est allégée, 
le résidu offre prise à toutes les mêmes objections 
essentielles. 

6° Objections. — La première et non la plus grave se 
tire du silence de l’apologiste Méliton, évêque de 
Sardes, qui, dans l’'énumération qu'il fait à Marc-Aurèle 
des rescrits d’Hadrien et d’Antonin au sujet des chré- 
tiens, ne rappelle pas une pièce de l'importance de celle 
soi-disant adressée à l’assemblée provinciale d'Asie. 
La date récente du rescrit, quelques années à peine 


ELVOUS ὃὲ; 


1 En tout cus, ce serait un rescrit, non un édit. — Το, Sal- 


| tet, loc. cit. 


2175 


avant la date de la supplique de Méliton, la qualité 
d'Antonin, père adoptif de Marc-Aurèle, son associé 
avant d’être son successeur à l'empire, la destination 
du document aux provinces asiatiques, tout concou- 
rait à en faire ressouvenir Méliton, réduit à invoquer 
des pièces similaires mais adressées à différentes villes 
de la Grèce. Si Méliton ne cite pas le rescrit, c’est qu’il 
ne le connaît pas; s’il ne le connaît pas, c’est qu’il 
n'existe pas. 

Mais est-on sûr d’avoir bien lu Méliton? Que dit-il? 
11 vient de rappeler à Marc-Aurèle le rescrit d'Hadrien 
à Minicius Fundanus, il poursuit ΤΣ 

Ton père, alors même 
qu’il gouvernait l'empire 
avec toi,a mandé par lettres 
aux villes, et entre autres, 
aux habitants de Larisse, 
de Thessalonique et d’Athè- 
nes, ainsi qu’à tousles Grecs, 
de ne pas soulever de trou- 
bles à notre sujet. 


«ὁ δὲ πατήρ σου, χαὶ σοῦ 
πὰ συμπαντα διοιχοῦντος 
αὐτῷ, ταῖς πόλεσι περὶ τοῦ 
UNÔEV νεωτερίζειν περὶ ἡμῶν 
ἔγραψεν. ἐν οἷς χαὶ πρὸς 
Λαρισαίους καὶ πρὸς Θεσσα- 
λονιχεῖς χαὶ ᾿Αθηναίους καὶ 
πρὸς πάντας Ἕλληνας. 


Dans ce passage, Méliton met un peu malicieusement 
Marc-Aurèle en contradiction avec lui-même, lui rappe- 
lant les rescrits jadis envoyés au nom d’Antonin et au 
sien et favorables aux chrétiens. C’est donc une série 
d'actes promulgués au nom des deux empereurs qu’il 
vise et le rescrit au conseil d'Asie, nous dit-on, ne 
peut-être ici ni mentionné ni sous-entendu, étant anté- 
rieur à l’époque où Marc-Aurèle fut associé à l'empire. 
Quelle est donc la date du rescrit? 

Nous avons déjà fait observer la différence qui 
existe entre les deux suscriptions dans Eusèbe et dans 
le ms. 450. Ce dernier attribue le rescrit à Antonin, 
revêtu pour la vingt et unième® fois de la puissance tri- 
bunitienne, date qui correspond à l’année 158. Eusèbe 
attribue le rescrit à Marc-Aurèle, consul pour la troi- 
sième fois, date qui correspond au 7 mars-9 décembre 
161. Ce texte est évidemment des plus troubles, mais, 
quoi qu'on fasse, il est impossible d’en écarter Marc- 
Aurèle, associé à l'empire à partir du 9 décembre 1473; 
dès lors son nom aurait dû être associé à celui d’Anto- 
nin sur le rescrit adressé au conseil d'Asie et Méliton 
avait une raison de plus de rappeler cet acte, s’il eût 
existé. En dehors de la suscription et dans le corps 
même du rescrit nous ne pouvons relever qu'un seul 
indice chronologique, mais qui ne peut recevoir aucune 
précision. L’allusion faite aux tremblements de terre 
rappelle une calamité qui, sous Antonin, désola fré- 
quemment les villes d'Asie Mineure #, 

L’objection vraiment capitale opposée à l’authen- 
ticité du rescrit se tire du point de vue juridique. La 
pièce telle qu’'Eusèbe la conserve ou tel'e qu’on nous la 
présente, arbitrairement allégée, aboutit à renverser 
« la jurisprudence de Trajan, puisque là où ce prince 
défend aux magistrats de poursuivre d'office les chré- 
tiens, mais leur commande de les condamner si une 
accusation irrégulière établit leur qualité, Antonin 
interdirait même de les accuser, et déclarerait que la 
preuve faite de leur qualité de chrétiens ne doit entraî- 
ner aucune condamnation : or, sous le règne d’Antonin, 
comme sous ceux de Marc-Aurèle et de Commode, on 
voit toujours appliquer la jurisprudence instituée par 
Trajan et nulle trace de celle que lui aurait substituée 
Antonin n'apparaît dans les faits. Toute Ja pra- 


? Eusèbe, Hist. ecles., 1. IV, c. xxvI. — ? Cette date : 
ξξουσίας ὕπατος πὸ a été établie par une correction de 
Mommsen; cf. Otto, Corpus apologetarum, 3° édit., Ienæ, 
1875, t. 1 a, p. 244. — ?* Pauly-Wissowa, Realencyklo- 
pädie, t. τ, col. 2287-2291. — 4 G. Lacour-Gayet, Antonin 
le Pieux, p. 163-164; E. Renan, L'Église chrétienne, 1879, 
p. 298, note 2. — * P. Allard, Histoire des persécutions, 
1911, t. 1, p. 311, note 1. — " Jbid., p. 310-311. — τ Eusébe, 
Hist. eceles., 1. V, c.1, P. G., t. xx, col. 425. — ‘P. Allard, 


ÉDITS ET RESCRITS 


2176 


tique de la dernière moitié du 115 siècle reste conforme 
à l’une et ignore absolument l’autre. On peut dire 
que la situation des chrétiens de ce temps, telle que 
la montrent les documents les plus assurés, serait inin- 
telligible si le rescrit d’Antonin au conseil d’Asie était 
authentique ὅ. » 

7° Fausselé du rescrit. — « Les paroles prêtées à 
Antonin équivalent en effet à une reconnaissance for- 
melle du christianisme, placé même au-dessus du culte 
des dieux, comme inspirant à ses fidèles une résigna- 
tion et un courage que celui-ci est loin de donner à ses 
sectateurs. C’est le langage d’un Constantin : jamais le 
successeur d’'Hadrien et le père adoptif de Marc-Aurèle 
n’a parlé de la sorte. Si la première A pologie de saint 
Justin avait aussi complètement obtenu gain de cause, 
on ne s’expliquerait pas que celui-ci ait cru devoir, 
quelques années plus tard, en composer une seconde, 
remplie des mêmes plaintes et des mêmes demandes; 
on ne comprendrait pas la longue série d'écrivains apo- 
logétiques qui se succèdent pendant le règne de Marc- 
Aurèle; on ne comprendrait pas que, sous Antonin et 
son successeur, il y ait encore eu des martyrs. L'ère 
des persécutions serait finie 5. » 

IX. RESCRIT DE MARC-AURÈLE. — La lettre dans 
laquelle les chrétiens survivants de l’Église de Lyon- 
Vienne racontent à leurs frères d'Asie le supplice de 
leurs frères est de l’année 177. Au cours de l'instruction 


judiciaire, soit scrupule d'équité, soit ignorance des. 


règlements applicables aux chrétiens, le légat, au lieu 
d’appliquer sinplement le rescrit de Trajan et de con- 
damner les confesseurs sans examiner s’ils étaient ou 
non coupables de crimes de droit commun, fit porter 
sur ce dernier point tout l'effort de la procédure. Il en 
résulta une complication grave. Certains accusés mis à 
la torture firent des aveux et se livrèrent à des accusa- 
tions. Le légat avait recouru à l’empereur, il reçut de 
Marc-Aurèle une réponse dure et cruelle: ᾿Εἰπιστείλαντος 
γὰρ τοῦ Ἰζαίσαρος τοὺς μὲν ἀποτυμπανισθῆνα:, εἰ δέ τινες 
ἀρνοῖντο τούτους ἀπολυθῆναιϊ. Le nouveau rescrit rap- 
pelait et confirmait les règles posées par Trajan et 
Hadrien : « Condamner à la peine capitale ceux qui 
s’avoueront chrétiens, absoudre ceux qui renieront 5.» 
Réponse «dure et cruelle ® », immorale surtout parsa 
protection étendue à l’apostasie et qui montre un 
aspect singulièrement obseurci de cette âme si vantée 
du doux philosophe des Pensées. 

Nous parlerons ailleurs (voir FULMINANTE [ Légion]) 
d'une lettre adressée par Marc-Aurèle au sénat et rela- 
live aux chrétiens, lettre d’une authenticité peu vrai- 
semblable, à supposer même que la défense qu’on 
en a présentée ne soit pas facétie critique et gageure 
d'école: ; nous dirons ici deux mots des textes qu’on 
va lire : 

Modestin, au Digeste, De pœnis, 1. XLVIII, tit. xix, 
lex 30 : Si quis aliquid fecerit, quo leves hominum animi 
superslitione numinis terrerentur, divus Marcus hujus- 
modi homines in insulam relegari rescripsit. 

Paul, Sententiæ, V, xx1, 2 : Qui novas et usu (seclas) 
vel ratione incognitas religiones inducunt, ex quibus 
animi hominum moveantur, honesliores deportantur, 
humiliores capite puniuntur. 

Du rapprochement de ces deux textes on a prétendu 
retrouver les dispositions issues de l'acte initial d’une 
persécution régulière et juridique contreles chrétiens 4, 


op. cit., t. 1, p. 431. —'E.Renan, Marc-Aurèle, 1883, p.329, 
— % A. Harnack, Die Quelle der Berichte über das Regen- 
thunder im Feldzuge Marc-Aurel's gegen die Quaden, dans 
Sitzungsberichte de Berlin, 1894, p. 835-882, a soutenu l'au- 
thenticité de cette lettre sur detelsarguments qu'ilest permis 
de la tenir définitivement pour apocryphe. Quant à l'exis- 
tence d’une lettre de l’empereur au sénat, c’est une autre 
question.— 1 Neumann, Die rôm. Slaat und die allg. Kirche 
bis auf Diocletian, Leipzig, 1890, t, 1. 


2177 


Sous Marc-Aurèle, les poursuites auraient complète- 
ment changé de caractère : elles auraient cessé d’être 
colorées du prétexte vague de sacrilège ou de lèse- 
majesté, pour être exercées désormais en vertu d’un 
texte spécial. 

Nous avons montré que ni le sacrilège ni la lèse- 
majesté ne peuvent être considérés comme ayant 
servi de base juridique aux poursuites. De plus, on a 
fait remarquer que les deux textes invoqués avaient 
le caractère le plus général!, qu’ils visaient si peu les 
chrétiens d’une manière directe que les empereurs 
chrétiens les avaient conservés au Digesle comme 
faisant partie de la législation encore en vigueur sous 
leur règne. Il eût paru d’ailleurs bizarre, alors que les 


chrétiens étaient persécutés depuis un siècle, de pro-: 


mulguer contre eux, sous prétexte de codification, un 
texte général édictant des peines plus légères que 
celles qui leur étaient et qui continuèrent à leur être 
appliquées tous les jours ?. 

En sens contraire, un érudit très ingénieux, J. 
Greppo ὃ, me paraît avoir vouluextraire d’une phrase 
de l’Apologie de Méliton à Marc-Aurèle plus qu’elle 
ne peut donner. Méliton faisait flèche de tout bois, ce 
qui n’est pas chose rare aux avocats; il invoquait les 
rescrits d'Hadrien et d’Antonin, bien qu'ils fussent, 
somme toute, peu favorables à la cause qu'il plaidait; 
enfin il s’exprimait ainsi ἣν χαὶ οἱ mpôyovo: 
σοῦ πρὺς ταῖς ἄλλαις θρησχείαις ἐτίμησαν 4, faisant 
allusion à des honneurs rendus par les prédé- 
cesseurs de Marc-Aurèle à la religion chrétienne 
comme aux autres religions. « On n’a point donné, ce 
me semble, à cette phrase de Méliton toute l’attention 
qu'elle réclame à raison de son importance. Elle 
indique plus que de la tolérance, ou même de la bien- 
veillance pour les chrétiens, et ici l'expression ἐτίμησαν 
paraîtrait supposer une sorte de culte, d’autant 
qu'elle s’applique aussi aux autres religions. Il serait 
donc question en cet endroit d’actes religieux [ana- 
logues à celui que nous avons vu attribuer à Tibère 
et aux projets d’Hadrianées " mis au compte d' Hadrien]. 
Ceux-ci, sans doute, doivent être compris dans cette 
assertion générale : et le dernier, qui n’est rapporté 
que par le seul Lampride, trouverait ici une confirma- 
tion assez plausible. Mais il semble que la qualifica- 
tion de πρόγονος ne serait peut-êtreapplicable à Tibère, 
par rapport à Marc-Aurèle, que dans un sens bien 
large, et l’on serait assez fondé à supposer, s’il en est 
ainsi, que les faits dont on vient de parler ne sont pas 
les seuls de cette nature auxquels l’évêque de Sardes 
fasse allusion dans ce passage. Malheureusement 
nous sommes tout à fait dépourvus d’autres indica- 
tions historiques, qui puissent préciser davantage cette 
donnée trop vague. » En définitive, il n’y a rien à en 
tirer ou presque rien. 

X. JURISPRUDENCE DE L'APOLOGETICUM. -— La 
date de l’Apologeticum de Tertullien peut être rame- 
née à la fin de l’année 197 ὁ avec un écart jusqu’à l’an- 
née 200. De toute façon, antérieur à la reprise de la 
persécution par Septime-Sévère, en 202, cet écrit té- 
moigne de la jurisprudence suivie pendant le deuxième 
siècle, à la lumière des rescrits explicatifs de Trajan 
et de ses successeurs, établissant la nécessité d’une 
accusation régulière pour qu'un chrétien soit puni, 
mais statuant que, cette condition remplie, il suffit de 
prouver qu'il est chrétien, quand même on n'établi- 
rait à sa charge aucun délit de droit commun, pour 
qu’il encoure la peine capitale. C’est offrir la partie 


1 Mommsen, Der Religionsfiever nack rômischen Recht, 
dans Historische Zeitschrift, 1890, t. Lx1v, p. 400. — ? L, 
Guérin, Étude sur le fondement juridique des persécutions 
dirigées contre les chrétiens pendant les deux premiers siècles 
de notre ère, dans Nouvelle revue historique de droit français 
et étranger, 1895, t. x1X, p. 642, — ? J.-G.-H. Greppo, Trois 


ÉDITS ET RESCRITS 


2178 


trop belle à un jurisconsulte avisé, doublé d’un 
avocat éloquent, et Tertullien ne manque pas l’oc- 
casion d’intervenir avec toutes les ressources de sa 
dialectique et de son érudition. Son ouvrage tient 
une place très considérable dans le sujet que nous 
étudions, d'autant qu'il coïncide chronologiquement 
avec la clôture d’une période et d’une méthode de 
jurisprudence. 

« L’Apologeticum de Terlullien se place au premier 
rang de cette littérature spéciale qu’engendrèrent les 
persécutions. L’éloquence âpre et mordante, la verve 
incisive déployée dans tout ce plaidoyer, où la défense 
se transforme facilement en attaque, donnent une 
physionomie toute particulière à cette composition. 
L'auteur n’est plus un prédicateur, un apôtre : c’est 
un avocat et son œuvre est une plaidoirie. Non plus 
un de ces plaidoyers vides, où l’auteur défendait une 
cause fictive, exercices de rhéteurs où s'étaient com- 
plu la Grèce et Rome après elle. Ici l’avocat plaide 
pro domo sua : les accusés sont ses coreligionnaires, 
le glaive suspendu sur leurs têtes menace aussi la 
sienne. Il s’est rendu coupable des mêmes crimes. 
Aussi Tertullien puise-t-il dans cette communion 
d'idées une chaleur communicative. En fait, en droit, 
il discute pied à pied les accusations contre les chrétiens, 
repousse les crimes qu’on leur impute et fait en même 
temps le procès de la législation inique à laquelle ils 
sont soumis. Ayant un but nettement défini, pour- 
suivi avec une logique implacable, cette Apologie 
présente un caractère trop souvent méconnu. Con- 
struite sur un plan fortement médité, l'unité y règne 
de l’exorde à la péroraison; l’on ne peut prendre dans 
ce plaidoyer des mots, des phrases, des paragraphes, 
les isoler du reste de l'ouvrage, sans risquer d’être 
entraîné dans de graves erreurs. Les défauts de cette 
interprétation contraire aux règles de la critique se 
sont surtout manifestés en ce qui touche le point de 
vue du fondement juridique des persécutions. S'agit-il 
de prouver que les chrétiens tombaient sous la Lex 
majestatis? plusieurs phrases de l’Apologeticum sont 
en ce sens. Préfère-t-on soutenir que le refus du cuite 
dû aux empereurs a été la cause dominante de leur 
comparution devant les tribunaux? la justification de 
cette opinion se trouve dans le même document. ἃ 
celui qui préfère rattacher les persécutions aux lois 
qui régissent le sacrilegium, Tertullien oflre encore 
les ressources d’un texte positif. Ceci ne se peut 
expliquer que de deux manières : ou les chrétiens ont 
été poursuivis sous des inculpations différentes, ou 
l’on a eu tort de s'attacher à des phrases ou à des 
expressions isolées, de les détacher de l'ouvrage et 
de ne pas lire ce dernier dans son ensemble. 

« Les relations authentiques d'instances contre 
les chrétiens que l’on peut encore consulter aujour- 
d’hui nous obligent à écarter la première solution. 
Reste donc la seconde, qui mérite une sérieuse 
attention. 

« Tertullien est l’avocat des chrétiens. Il s’est con- 
stitué leur défenseur et plaide la cause de sa religion 
devant l'opinion publique. Il parle donc, et c’est là un 
point important qu’il faut bien se garder de perdre de 
vue dans l'interprétation de l’Apologelicum, en avocat 
et non point en juriste. Il sait que la cause est perdue 
en droit, il s'efforce de la gagner en équité. Mieux que 
tout autre, il comprend qu'à son apologie tout juris- 
consulte répondrait : « Vos arguments sont peut-être 
«bons et vous avez peut-être raison. Mais les chrétiens 


mémoires relalifs à l'histoire ecclésiastique des premiers 
siècles. III. Essais de christianisme de quelques empereurs, 
in-S°, Paris, 1840, p. 262-264. — 4 Eusèbe, Hist. ecclés., 
1 IV, c. xx v1, P. G., t. XX, col. 392. — 5 Voir Dictionn., au 
mot HADRIANÉES. — ‘ P, Monceaux, Histoire liltéraire de 
l'Afrique chrétienne, t, 1, p. 208. 


2179 


« tombent sous le coup de dispositions précises, nettes, 
«impératives, revêtues de toutes les formes qui donnent 
«la validité aux lois. Tant qu’elles ne seront pas 
«abrogées, nous ne pourrons nous dispenser de les 
«appliquer. Tout ce que vous dites ne saurait relever 
«un magistrat de l'obligation d’appliquer les lois.» 
Aussi Tertullien s’efforce-t-il de démontrer l'injustice 
des mesures violentes et de les combattre au nom de 
ces lois non écrites dont parlait déjà Cicéron, après 
les philosophes et les écrivains de la Grèce. 

« Dans son exorde, Tertullien annonce, puisqu'il 
n'est pas permis aux chrétiens de défendre leur cause 
dans les procès individuels, qu'il va se charger de leur 
défense, Il dissipera peut-être ainsi bien des malen- 
tendus, car il croit que les chrétiens sont poursuivis et 
punis surtout par ce motif, qu'ils sont mal connus. 
Montrer ce qu'ils sont, c’est établir en même temps 
qu’ils ne doivent encourir aucune peine. Maïs avant 
d'entamer cette démonstration, il s'efforce de prouver 
combien sont iniques les lois existantes et quelles 
graves atteintes la procédure suivie contre les victimes 
porte à la justice. Qu'un criminel ordinaire se recon- 
naisse coupable, il faut encore que les juges apprennent, 
soit de ce criminel, soit des témoins, les circonstances 
du crime, le lieu où il s’est accompli, les complices 
qui ont prêté leur concours. Jamais l’on ne se pré- 
occupe de ces détails quand des chrétiens sont en cause; 
leur aveu : Je suis chrétien, suffit pour entraîner la 
condamnation. Le magistrat, dans les procès de droit 
commun, s’eflorce d'amener l'accusé à confesser ses 
crimes; dans les instances contre les chrétiens, le 
représentant de l'autorité fait au contraire tous les 
efforts pour éviter les aveux; il emploie tous les 
moyens, la torture même, pour amener l'accusé à 
les rétracter. 

« Tertullien commente le rescrit de Trajan et 
s'efforce de démontrer combien boiteuse et peu raison- 
nable est la solution donnée par l’empereur. Il donne 
carrière à toute sa verve contre cette législation et 
en démontre l’illogisme, chose facile quand il s’agit 
d’une décision toute de bienveillance où l’on interprète 
avec subtilité afin de réduire autant que possible le 
nombre des délinquants. Tertullien pose ce dilemme : 
si les chrétiens sont coupables, 115 doivent être recher- 
chés; s’ils sont innocents, ils ne doivent être inquiétés 
dans aucun cas. Il est étrange de dire : Les chrétiens 
ne doivent pas être poursuivis, cependant s'ils sont 
accusés, ils encourent des peines capitales. 

« D'ailleurs, l’apologiste, s’il insiste sur ces contra- 
dictions, sait fort bien à quoi s’en tenir sur elles. Mais 
il veut frapper l'esprit de ses lecteurs et convaincre 
les persécuteurs d’absurdité autant que de cruauté 
inutile. 1 donne lui-même, d'autre part, la clef de ces 
contradiètions. ἃ diverses reprises, il insiste avec 
énergie sur ce point capital : les chrétiens sont pour- 
suivis en tant que chrétiens, c’est leur nom que l’on 
poursuit avec tant d’acharnement : Non licet esse vos. 
Christicnos non esse. De là l'impunité accordée à l’apo- 
stasie. Déposez le nom fatal, et vous cesserez d’être 
coupable, puisque le nom seul est puni, puisque seul il 
constitue une offense aux lois de l'empire. 

« Mais un nom ne se proscrit pas sans qu'il y aît 
quelque autre motif qui justifie la prohibition. Dans 
un État arrivé à un haut degré de civilisation poli- 
tique et administrative comme l'État romain, la 
proscription du nom chrétien devait être basée sur des 
motifs sérieux. La seconde partie de l’Apologelicum 
a pour but d’examiner précisément quels sont ces 
motifs, c’est-à-dire les crimes imputés aux chrétiens 


1 Les doutes, s'il pouvait en exister, seraient levés par Ja 
formule solennelle des sentences que cite Tertullien, Apolog., 
c. ἢ : Denique, quid de tabelle recitatis? — Illum chrislia- 


ÉDITS ET RESCRITS 


2180 


et dont la pratique, considérée comme indissoluble- 
ment liée à l’exercice de la religion chrétienne, amène 
la proscription en masse de la secte. Cette partie 
est la plus importante de tout le plaidoyer. Elle nous 
fait connaître la liste des crimes que les païens impu- 
taient à la religion nouvelle, et qu'à leurs yeux 
commet ou peut être amené à commettre celui qui 
embrasse la nouvelle croyance. Ces crimes sont de 
deux sortes : en premier lieu viennent les délits contre 
les particuliers que la populace attribuait aux chrétiens 
comme des actes habituels, c'est-à-dire les rapports 
incestueux et les festins anthropophagiques. Puis 
viennent les crimes contre la religion de l'État, le 
refus d’adorer les dieux de l'empire et celui de sacrifier 
aux empereurs, qui fait d'eux des sacrilèges, au sens 
courant de ce mot, des hommes qui attentent à Ja 
majesté du peuple romain, nourrissent une haine 
profonde contre l’ordre de choses établi et caressent 
lespoir d’une révolution complète dans l'État. Ter- | 
tullien tranche ainsi la question qui préoccupait 
Pline : l'Apologelicum montre que l’on punissait le 
nom chrétien, non point à cause du nom lui-même, 
mais bien des crimes auxquels ce nom était supposé 
lié d’une manière indissoluble. 

« De l’Apologeticum de Tertullien ainsi compris#, 
des autres écrits de ce Père? et de ceux des apolo- 
gistes, des actes des martyrs authentiques échappés 
à la destruction, de la lettre de Pline à Trajan, il 
paraît résulter d’une manière évidente que les chrétiens 
étaient poursuivis en tant que chrétiens, que le chris- 
tianisme était le délit dont ils s'étaient rendus cou- 
pables. Cette manière d'envisager les persécutions se 
comprend facilement si, faisant abstraction de nos 
idées modernes, l’on se place au point de vue qui dut 
guider les hommes d’État romains auxquels le manie- 
ment des affaires incombait pendant la seconde 
moitié du 1** siècle de l'ère chrétienne. Les rapports 
qui leur étaient adressés annonçaient la propagation 
à travers l'empire d’une secte ténébreuse, venant, de 
Syrie, célébrant des mystères orgiaques et anthropo- 
phagiques, montrant en outre envers les pouvoirs 
établis une haine, une mauvaise volonté qui se tra- 
hissait par le refus de rendre le culte dû aux empereurs 
vivants ou divinisés. Ces hommes attaquaient en outre 
la religion officielle et les religions quasi-officielles. 
115 ne visaient rien moins qu'à détruire les temples et 
les images vénérées des dieux, exposant ainsi l'empire 
à toutes les vengeances des puissances célestes. ἢ 
était donc du devoir du gouvernement d'intervenir, 
De prompts châtiments, une répression sommaire et 
impitoyable étaient nécessaires pour entraver le flot 
qui montait sans cesse. Cette répression, pour être 
eilicace, ne pouvait s'exercer sous la forme de procès 
de droit commun. Certes, rien n'eût été plus facile 
que de déférer les délinquants aux tribunaux, sous 
l'inculpation de meurtre, d’inceste, de lèse-majesté, 
de sacrilège même. Mais des accusations de cette 
nature entrafnaient des procédures longues et incer- 
{aines. La preuve des délits incriminés eût dû nécessai- 
rement être faite contre les accusés et l’on aurait pu 
voir souvent des chrétiens avérés renvoyés absous, 
la vérité de l'accusation n'ayant pu être établie, Ἢ 
était plus simple, plus pratique, de décider que le 
christianisme lui-même constituait un délit. La répres- 
sion par ce moyen devenait plus énergique, et peut- 
être plus efficace, puisqu'il suflisait d'établir que 
l'accusé appartenait à la secte chrétienne; preuve 
d’autant plus facile que le chrétien, le plus souvent, 
ne niait pas son nom et s'en paraît comme d’un litre 


num,.— Qur nonet homicidum? —* Ad nat., 1. I, c.1u:#Sen- 
tentiævestræ nihil nisi christianum confessum notant; NUL- 
LUM CRIMINIS NOMEN EXSTAT nisi nominis crimen 681» 


PP ΥΥΥ  ψΨ ΦΨΎ πιὸ 


2181 


de gloire. C'était d’ailleurs la pratique constante des 
Romains chaque fois qu’ils eurent à sévir contre une 
secte religieuse. Ils la proscrivirent en bloc, sans 
s'inquiéter du degré de culpabilité plus ou moins grand 
qui pouvait exister chez tel ou tel individu :. » 

XI. L'épir DE 202. — L'empereur Septime-Sévère, 
Africain de naissance, marié à une Syrienne, eut peu 
de goût pour Rome et y séjourna le moins possible; 
il préférait l'Orient, visitait l'Ézypte, l'Arabie, l'Asie 
Mineure, escorté d’un conseil de jurisconsultes, à l’aide 
duquel ἢ légiférait et adressait sur tous les points de 
l'empire décrets et rescrits. En 202, il visita la Pales- 
tine et « pendant son voyage, dit Spartien, donna de 
nombreuses lois aux habitants de ce pays. Il défendit 
sous de grandes peines de se faire juif et rendit le 
même décret par rapport aux chrétiens ». /n itinere 
Palæstinæ plurima jura fjundavit, Judæos fieri sub gravi 
pæœna veluit, item eliam de christianis sanxi! *. Ainsi 
fut inaugurée une phase nouvelle dans les rapports 
entre l'État et l'Éilise. 

Car ce n’est pas seulement à la Palestine que 
s'applique la prohibition faite par Sévère, elle s'étend 


à l'empire entier. On a imaginé de mettre la seconde | 


phrase dans la dépendance de la première, afin de 
restreindre la portée de la décision impériale; combi- 
naison maladroite et qui témoigne d’une méconnais- 
sance complète de la situation géographique du 
christianisme au début du r1° siècle. L’entrave mise 
à la propagande juive en Palestine n’a, sans doute, 
rien que de vraisemblable. Juifs et empereur ne 
s’accordaient guère; celui-ci avait fait preuve de 
longanimité ὁ, mais il pouvait avoir ses raisons d’en- 
traver un essor religieux qui donnerait presque 
immanquablement naissance à de nouveaux embarras 
politiques. En ce qui regarde les chrétiens, il était très 
superflu de mettre des entraves à leur expansion en 
Palestine, où, par leur nombre, par leur fortune et par 
leurs chefs, ils étaïent négligeables. Loin de les parquer, 
Sévère aurait eu intérêt à les multiplier et à les dissé- 
miner dans le pays où leur antagoaisme religieux avec 
les Juifs les entraînait à adopter la politique opposée 
à celle que soutenaient leurs adversaires, par consé- 
quent, à les attacher aux empereurs. En outre, il eût 
été vain de s'opposer aux-progrès du christianisme 
en Palestine sous des peines sévères, sauf à le supporter 
dans le reste de l'empire, puisque un courant se fût 
bien vite établi entre les Églises tracassées et les 
Églises tolérées. La rapide indication relevée par 
Spartien se réfère donc à un acte de persécution uni- 


- verselle. 


En quoi a-t-il consisté, édit ou rescrit? Le texte de 
Spartien laisse le champ libre aux suppositions. 
Toutefois, nous avons eu l’occasion de montrer que 
les rescrits consistent essentiellement en une interpré- 
tation d’un texte existant, en la fixation d’un point de 
procédure. 11 s’agit ici de tout autre chose. La 
mesure législative prise par Sévère ne frappe pas, 
comme l’édit de Néron, le crime de christianisme, mais 
le crime de conversion au christianisme : fieri. C’est 
donc un cas entièrement distinct, qui vise la propa- 
gande chrétienne et atteint les catéchumènes et les 
néophytes. Nous en trouvons d’ailleurs la preuve 
dans le traïtement fait en Ésypte aux catéchistes 
Clément et Léonide, aux catéchumènes Plutarque, 
Serenus, Héraclide, aux néophytes Héron et Serenus; 


ἍΤ, Guérin, Étude sur le fondement juridique des persé- 
cutions dirigées contre les chrétiens pendant les deux premiers 
siècles de notre ère, dans la Nouvelle revue historique de droit 
français el étranger, 1895, t. x1x, p. 715-721. Cf. C. Cal- 
lewaert, Les premiers chrétiens et l’accusation de lèse-majesté, 
dans la Revue des questions historiques, 1904, τ. LXXVI, 
p. 18-19; K. Neumann, Der rômische Staat und die allgemeine 


ÉDITS ET RESCRITS 


2182 


en Afrique, dans le martyre des catéchumènes Revo- 
catus, Saturninus, Secundulus, Félicité el Perpétue, 
qui, par une héroïque bravade, se font baptiser après 
leur arrestation, sont écroués et condamnés. tandis 
que d’autres chrétiens peuvent, sans être inquictés 
venir les voir, les entretenir, les réconforter. A cette 
mesure nouvelle, il faut une formule nouvelle, un 
édit ou du moins une constitution impériale qui 
en ait la portée. Et tandis que Sévère laisse sommeiller 
la législation néronienne et les rescrits qui en fixent 
l'interprétation, tandis qu'il tolère un état de choses 
parvenu à une organisation très avancée, puisque les 
chrétiens possèdent alors des biens-fonds, un patrimoine 
corporatif, une caisse commune, il s'attaque seulement 
au fait de propagande, qui, selon lui, met l'État en 
péril : obsessam vociferantur civilatem *. Maïs pour cela, 
il n’abolit pas l’ancienne législation, en sorte que le 
christianum esse et le chrislianos fieri enserrent 
maintenant la religion chrétienne dans une menace 
plus ou moins prochaine d'extinction. Le recrutement 
est interdit, reste à savoir si, dans la pensée et la 
volonté de Sévère, cette interdiction devait s'étendre 
à ceux qui naïissaient de parents chrétiens. La tolé- 
rance n’était guère une conception romaine et, en 
pareil cas, elle risquait de faire échec à la politique 
religieuse inaugurée par l’édit nouveau. C’est bien, on 
peut ainsi s’en convaincre, un édit formel de persécu- 
tion. Jusqu’alors, l'interdiction d’esse chrislianum, 
depuis les correctifs apportés par Trajan, ne déclanche 
plus la mise hors la loi que sous la réserve d’une accusa- 
tion régulière; mais désormais cette loi continuera à 
fonctionner aux dépens des chrétiens, tandis qu’une loi 
nouvelle atteindra ceux qui ne sont pas encore chré- 
tiens mais qui veulent devenir tels, ceux qui sont 
initiés depuis peu et ceux qui ont concouru à procurer 
ces affiliations. Contre ces trois catégories une législa- 
tion spéciale est inaugurée, qui ramène en arrière 
jusqu’à la législation néronienne, puisque les magis- 
trats vont pouvoir agir d'office, en dehors de toute 


| accusation régulière, et qu’une des garanties du 


rescrit de Trajan se trouvera ainsi effacée. 

L’édit fut promulsué en Palestine, en l’année 202. 
« Y eut-il un seul édit applicable tout à la fois aux 
juifs et aux chrétiens? Y eut-il deux édits séparés, 
l’un prohibant la propagande juive, l’autre prohibant 
la propagande chrétienne? Nous inclinons vers cette 
dernière solution, pour deux motifs. Le premier, c’est 
qu’il n’est peut-être pas impossible de reconstituer, 
sinon dans.ses termes mêmes, au moins dans sa teneur 
générale, la disposition relative aux juifs. « Les 
« citoyens romains qui se laissent circoncire, eux et 
« leurs esclaves, selon le rite des juifs, sont relégués à 
« perpétuité dans une île, après avoir eu leurs biens con- 
« fisqués : les médecins qui ont pratiqué l'opération 
« sont punis de mort. Les juifs qui ont circoncis des 
« esclaves achetés, étrangers à leur nation, doivent être 
« déportés ou punis de mort 5. » Ces lignes sont extraites 
des Sentences de Julius Paulus, jurisconsulte contem- 
porain de Sévère : il n’a probablement fait que re- 
produire l’édit de cet empereur sur la propagande 
juive. Le second motif qui porte à distinguer la dis- 
position relative aux juifs de celle qui eut les chré- 
tiens pour objet, c’est que les documents postérieurs 
montrent le judaïsme aussi ménagé sous le règne 
de Sévère que sous les règnes précédents, tandis que 


folgungen, in-S°, München, 1899, p. 131. — : Spartien, 
Severus, 17. — 5 Ibid, 14: Palæstinis pœnam remisit. — 
4 Tertullien, Apologelicum, c. 1, P. L., t. 7, col. 310. — 
5 l'aul, Sententiæ, 1. I, c. XXI, ἢ. 3-4: Cives romani qui se 
judaico ritu vel servos suos circumcidi paliuntur, bonis ademp- 
lis, in insulam perpetuo relegantur : médici capite puniuntur, 
Judæi si alienæ nationis comparalos servos circumeciderint, 


Kirche, in-8°, Leipzig, 1890, t. 1, p. 142; J. Weis, Christenver- | aut deportantur αἰ capite puniuntur, 


le christianisme est violemment persécuté. La pro- 
pagande juive fut si mollement réprimée sous le 
règne de Sévère, qu'on vit, pendant la persécution de 
cet empereur, des chrétiens trop lâches pour braver 
les supplices, trop attachés cependant au culte d’un 
Dieu unique pour brûler de l’encens devant les idoles, 
se réfugier au sein du judaïsme. Le contraste entre 
cette extrême indulgence pour le judaïsme et l’impi- 
toyable rigueur avec laquelle les disciples de l'Évangile 
furent poursuivis pendant toute la suite du règne de 
Sévère, empêche de mettre sur la même ligne les me- 
sures prises par cet empereur relativement à la propa- 
gande des juifs et des chrétiens τὸν 

XII. RESCRIT D'ALEXANDRE SÉVÈRE. — Le règne 
de ce prince forme une rapide et émouvante période 
de quelques années dans l’histoire brutale ou navrantc 
de l’empire pendant le r11° siècle. Après les monstruo- 
sités de Caracalla et d'Élagabale, avant les férocités de 
Maximin et d’Aurélien, le doux Syrien Alexandre offre 
le spectacle d’une âme pure et innocente. Ce n’est pas 
un saint, au sens que nous attachons à ce titre, mais 
c’est un ascète et un honnête homme. Dans cette 
tragique série d’empereurs chez qui le talent et la 
philosophie n’ont pu inculquer la tolérance, ce jeune 
homme va s’efforcer de donner le modèle d’une poli- 
tique toute neuve. e Sous aucun gouvernement les 
hommes n’ont joui d’une plus grande liberté religieuse 
que sous le règne de ce prince, l’un des plus religieux 
parmi les empereurs romains, — pour la plus grande 
confusion des polémistes superficiels qui s’en vont 
répétant que religion et intolérance sont inséparables. 
Bien loin de favoriser un culte aux dépens d’un autre, 
il les aurait volontiers tous encouragés, estimant en 
vrai syncrétiste que ce qui importe le plus, c’est que 
Dieu soit adoré, et non qu’il soit adoré de telle ou telle 
façon à l'exclusion de toute autre. Généreuse tolérance, 
fruit d’une haute culture, manifestation suprême 
d’une piété éclairée, inconnue des esprits bornés, 
qu’ils soient pieux ou impies, phénomène trop rare 
dans l'histoire pour que nous ne saluions pas avec une 
sympathique reconnaissance le jeune prince qui l’a 
si heureusement pratiquée *. » 

Sous ce règne, les chrétiens, pour la première fois, 
rencontrèrent non plus les préventions ou la méfiance, 
ils rencontrèrent mieux que l'indifférence, mais une 
réelle et profonde sympathie. Beaucoup d’entre eux 
vivaient à la cour, et l’empereur ne se bornaït pas à les 
observer; il s’était familiarisé avec l’organisation de 
leurs Églises, qui lui paraissait fort bien conçue, 
puisqu'il eût volontiers emprunté certaines pratiques, 
telles que la présentation des évêques au suflrage des 
fidèles avant leur installations. Cette démocratie 
tempérée de 1 Église primitive lui plaisait, avec sa 
tendance à subordonner les intérêts des candidats à 
ceux de la communauté. Il avait, raconte Lampride, 
fait graver au frontispice de son palais ces paroles de 
l'Écriture sainte : « Ne fais pas aux autres ce que tu 
ne voudrais pas qu’on te fit » et, par son ordre, le 
héraut criait ces mots pendant le supplice des cri- 
minels # Le laraire de l’empereur contenait entre 
autres images révérées celle de Jésus-Christ; enfin, il 
avait projeté de bâtir un temple au Christ et de le 
mettre au nombre des dieux de l'empire, mais il s’en 
laissa détourner par les prêtres païens,qui craignaient 
que l'établissement officiel de ce culte nouveau ne 
donnât le coup de grâce à tous les autres 5. On peut, 


ΣΡ, Allard, op. cit., t. τι, p. 62-64. — 5 J. Réville, La 
religion à Rome sous les Sévères, in-8°, Paris, 1886, p. 269- 
270; cf. B. Aubé, Les chrétiens dans l'empire romain de 
la fin des Antonins au milieu du 1115 siècle, ch. ναι, p. 419- 
420; Fr. Gürres, Kaiser Alexander Severus und das Christen- 
thum, dans Zeitschrift für wissenschaftliche Theologie, 1877, 
t. 1, p. 48 sq.; P. Allard, Hist, des persécutions, 3° édit., 


ÉIDIIDS ER ES CRIRS 


218% 


d’après ces dispositions, juger le développement du 
christianisme sous ce règne. Les juifs, toujours ingé- 
nieux et insatiables, réclamaient des privilèges, il les 
leur accorda; les chrétiens ne demandaient que le 
droit d’exister, il y consentit : Judæis privilegia 
reservavit, chrislianos esse passus est ὅδ. Chacun avait 
le droit d’être chrétien comme il l’entendrait. De 
combien d’empereurs chrétiens pourrait-on citer sem- 
blable tolérance? 

Un épisode donna lieu à un rescrit impérial. Cum 
chrisliani quemdam locum, qui publicus fueral, occu- 
passent, contra popinarit dicerent, sibi eum deberi, 
rescripsil, melius esse, ul quemadmodumcumaque illie 
deus colatur, quam popinartis dedatur’. J'ai déjà parlé 
de ce litige entre la corporation des chrétiens et celle 
des cabaretiers, je n'y reviendrai pas (voir Diclionn., 
t. 11, col. 1526 sq). 

XIII. RECUEIL DES ÉDITS ET ORDONNANCES. — 
Tandis qu’Alexandre-Sévère prodiguait aux chrétiens 
les témoignages d’une bienveillance presque compro- 
mettante, les jurisconsultes, héritiers du vieil esprit 
romain traditionnel, ne se laissaient pas émouvoir par 
des manifestations d’un souverain exotique et ne 
dissimulaient pas leur éloignement à l'égard des 
a troubleurs d’âmes ὅν, parmi lesquels ils ne manquaient 
pas de comprendre les chrétiens. A Rome, le juris- 
consulte faisait rarement de la science pure, la penste 
de l'État dominait tout le monde et toutes choses au 
point que le législateur ne parvenait pas et ne tendait 
pas à se soustraire à cette préoccupation ambiante. Le 
droit était inséparable de la politique et c’est ainsi 
que des jurisconsultes s’alarmaient pour le salut de 
l'empire des symptômes révolutionnaires qu'ils 
pensaient découvrir dans la société chrétienne. Afin 
de renforcer l'État contre les atteintes de cet esprit 
nouveau, le plus qualifié d’entre les jurisconsultes 
du règne de Sévère, Ulpien, entreprit la rédaction d’un 
recueil des édits et des ordonnances contre les 
chrétiens. On pressent sous cette hostilité à peine 
dissimulée d’Ulpien quelque prévention implacable, 
peut-être quelque rivalité personnelle contre des 
conseillers de l'entourage de Mamée, mère de l’empe- 
reur. En eftet, entre Mumée et Ulpien le dissentiment 
était notoire ®. Quoi qu’il en soit, nous lisons cette 
phrase dans le livre V des Jns'ituliones divinæ de 
Lactance : Sceleratissimi hemicidæ, dit-il en parlant 
des persécuteurs, contra pios jura impia condiderunt. 
Nam et conslituliones sacrilegæ el disputationes juris- 
perilorum teguntur injustæ. Dcmitius, De officio Pro- 
consulis, libro septimo, rescripla principum nefaria col- 
legit, ut doceret quibus pœnis afjici opcrterel eos qui se 
cultores Dei confilerentur. Ainsi done Ulpien ne s'était 
pas borné à colliger les constitutions des empereurs 
contre le coristianisme, il y avait joint les avis des 
Prudentes et ses commentaires personnels probable- 
ment aussi; à l’aide de ces textes ofliciels et des 
gloses ainsi rattachés s’élaborait la jurisprudence, ce 
que Gaius appelle (ainsi que Lactance) condere jura, 
en parlant de la valeur atlachée aux Responsa Pru- 
dentium. 

Le traité d’'Ulpien nous est parvenu en partie 
fondu, au vie siècle, par l’ordre de Justinien, dans la 
masse du Digeste, ou cité par l’auteur de la Collalio 
mosaïcarum el romanarum legum; mais dans les 
fragments conservés, on ne peut, à coup sûr, s'attendre 
à trouver une mention spéciale des chrétiens. Les 


1905, t. 11, p. 191-209; J. Greppo, Trois mémoires, 1840, 
p. 268-285; Des actes et des intentions de Sévère Alexandre 
par rapport au christianisme et la bibliographie indiquée, 


p. 272, n. 1; p. 285, n. 1. —* Lampride, Alexander Severus, 
45. — 410ϊὰ., 51. —* Ibid., 43.— " Ibid., 22. — * 1bid., 
40. — # Paul, Sententiæ, 1. V, ©. ΧΧΙ, — * Lampride, op. cit, 
51. 


2185 


constitutions impériales rendues contre eux ont été 
rejetées tout entières par ceux qui établirent le texte 
des Pandectes, et il est certes impossible de mesurer à 
cette heure l’étendue de cette part du travail d’Ulpien 
qui est perdue pour nous. En ce qui touche les portions 
dues à sa rédaction personnelle, le dommage ne 
semble pas devoir être considérable. Le Ψ ΤΠ livre du 
De officio proconsulis est, avec le VIII°, celui dont le 
Digeste contient le plus de textes ἢ et on ne voit guère 
ce qui manque à ces fragments pour qu’au point de 
vue de la poursuite des chrétiens, l'œuvre d’Ulpien 
soit presque complète. Rien qu’à fouiller dans l’appa- 
reil de ce que nous possédons de ces écrits, de ceux de 
Paul, la société romaine n’aurait été que trop puissam- 
ment armée contre les fidèles ἢ. 

XIV, L’éprr ΡῈ DÈècE. — Dèce devint maître de 
l'empire au mois d'octobre 249; l’édit contre le chris- 
tianisme doit être postérieur de très peu de temps à 
sa reconnaissance officielle par le sénat, on peut le 
rapporter avec vraisemblance au mois de décembre 
de la même année. On peut néanmoins toujours hésiter 
«entre décembre 249 et janvier 250. Le caractère de 
cette constitution impériale est suffisamment indiqué, 
c'est un édit : τὸ βασιλιχὸν πρόσταγμα, dit Eusèbe 
(Hist. ecel., 1. NI, c. xL1) et encore: τὸ πρόσταγμα; 
διάταγμα, lit-on dans le Martyrium Pionii, c.111, et en- 
fin πρόσταγμα, dans Grégoire de Nysse ὃ. Saint Cyprien 
emploie : edicla feralia (Epist., Lv, 9); et qui vult 
videri propositis adversus evangelium vel ediclis vel 
legibus salisfecisse (Epist., XXX, 3); enfin on lit dans 
les libelli ou certificats officiels d’apostatie délivrés 
aux lapsi par l’'adminisration : κατὰ τὰ προταχθέντα;... 
χατὰ τὰ προστεταγμένα... χατὰ τὰ χελευσθέντα. La forme 
adoptée par Dèce était une réminiscence des plus 
anciennes pratiques de la religion romaine; il pres- 
crivait à tous les habitants de l'empire, sans distinc- 
tion d'âge ni de sexe, de se rendre dans les temples 
à jour fixé et d'y immoler des victimes suivant 
les rites prescrits. Non seulement nul ne devait se 
soustraire, mais Dèce voulait que la participation 
de chacun au culte des dieux fût complète et indubi- 
table. L’édit précisait donc les trois actes que chacun 
devait accomplir : offrande de l’encens, libation et 
surtout communion aux chairs de la victime. Nous 
n'avons malheureusement pas le texte de l’édit, mais 
nous savons, par de nombreux et irrécusables témoi- 
gnages, qu'un édit fut rédigé, publié, expédié à tous 
les présidents provinciaux et probablement commu- 
niqué au peuple par voie de proclamation et d’afli- 
chage. Un vieil érudit se flatta un jour d’avoir retrouvé 
l’'édit de Dèce dans de très vieux manuscrits et, 
avant de mourir, Jean Crojus confia la pièce précieuse 
à son ami Bernard Médon, conseiller au présidial de 
‘Toulouse, qui la donna au public sous le titre suivant : 
Decii Augusli imperaloris edictum adversus chris- 
dianos nune primum edilum a Bernardo Medonio, in-4°, 
Tolosæ, 1663. Tillemont ne se laissa pas prendre à 
cette composition apocryphe, dont le moins qu’on 
puisse dire, c'est qu’elle ne mérite pas le temps et la 
peine d’une discussion critique. L’emprunt n’est 
qu'un décalque d’une invention maladroile insérée par 
l’hagiographe qui composa à loisir les Actes de saint 


1 Nous avons trois fragments du premier livre, 8 du se- 
cond, 5 du troisième, 6 du quatrième et du cinquième, 
4 du sixième, 12 du septième et du huitième, 10 du neu- 
vième, 4 du dixième. — ? E. Le Blant, Bases juridiques des 
poursuites dirigées contre les martyrs, dans Les persécuteurs 
et les martyrs aux premiers siècles de notre ère, 1893, p. 51-52, 
— * Vita S. Gregorüi, P. G., t. xLvI, col. 944. — ὁ Acta 5. 
Mercurii, 24 novembre, dans Surius, De probatis sanctorum 
historiis, t. vi, p. 613. — 5 B. Aubé, L’ Église et l'État dans 


la seconde moitié du 1115 siècle (249-284), in-12, Paris, 1886, | 


Ῥ. 16-19. — “1. Gregg, The Decian perseculion, in-12, Edin- 
DICT. D'ARCH. CHRÉT. 


ÉDITS ET RESCRITS 


| publication se trouvent 


2186 


Mercure 4; B. Aubé a débarrassé pour toujours les 
historiens de cette ridicule invention et de la para- 
phrase assez gauche qu’en fit le bonhomme Crojus, 
à moins que ce ne soit Bernard Médon lui-même 5. Il 
s’en faut toutefois qu’Aubé ait raison sur tous les 
points, notamment quand il triomphe en lisant en 
tête de l’édit « les noms des empereurs Dèce et Valérien, 
comme s’ils avaient jamais régné ensemble »; non,sans 
doute, mais il n’en est pas moins possible et peut-être 
probable que l’édit authentique aura été rendu sous 
les noms rapprochés de l’empereur Dèce et du censeur 
Valérien. De même, c’est bien la population entière de 
l'empire, et non les seuls chrétiens avérés ou suspects, 
qui fut contrainte à sacrifier; nous l’avons démontré 
à propos de l'étude des libelli (voir Diclionn., t. 1v, 
col. 317 sq., au mot DÈCE) et nous avons envisagé à 
quelles sources les magistrats ont pu recourir afin 
de procéder à cette opération, très analogue à celle 
du recensement. 

Il n’est pas difficile de retrouver d’abord le sens 
général de l’édit.« Les rois de la terre, écrit Origène, 
concouraient ensemble pour exterminer le nom de 
Jésus et son peuple; ils ordonnaient par leurs lois 
qu'il n’y aurait plus de chrétiens, toutes les villes, 
tous les ordres de l’empire s’armaient pour les combat- 
tre et les détruire. » C'était donc bien une proscription 
générale n’épargnant personne, atteignant toute la po- 
pulation chrétienne, clergé, laïques, fidèles anciens et 
convertis récents, de tout rang, de tout état, de tout 
sexe, de tout Âge. Tel que nous le font entrevoir les 
documents contemporains, et en particulier les lettres 
de saint Cyprien de Carthage, l’édit de Dèce comman- 
dait à tous les chrétiens de se présenter à bref délai, 
à jour fixe : explorandæ fidei dies præ/finiebatur, 
devant l'autorité compétente pour accomplir à la date 
indiquée pour chacun, ordoque iis, quo quisque die 
supplicarent, statutus, les rites idolätriques et recevoir 
d’elle un certificat officiel. A défaut de quoi, les magis- 
trats procéderaient à la recherche des insoumis, des 
réfractaires et des retardataires. Le refus de participer 
aux rites prescrits entraînait un procès criminel avec 
emploi de la torture pour contraindre à l’apostasie et, 
si la torture n’obtenait rien, la condamnation à mort ou 
à l’exil. Les bien des banñis et des fugitifs étaient 
dévolus au fisc : Non præscripla exilia, non destinata 
tormenta… Extorres facti reliquerunt possessiones quas 
nunc fiscus tenel ὃ. Peut-être un formulaire de certificat 
d’apostasie était-il annexé à l’édit 7. 

L'original était rédigé en langue latine et les pro- 
consuls en faisaient donner lecture en cette langue, 
même parmi les populations grecques, comme nous le 
voyons dans les Acta Pionii, où le proconsul de Smyrne 
rend son jugement καὶ ἀπὸ πιναχίδος ἀνεγνώσθη Ῥωμαΐῖστί, 
A titre de simple indication, nous donnons le texte 
conservé par Métaphraste dans les Aca S. Mer- 
curii, dont Tillemont disait qu'ils « contiennent assez 
de particularitez pour croire qu’ils ont esté faits 
sur quelque histoire ancienne # » : 

Imperatores, triumphatores, victores, Augusli, pü, 
Decius et Valerianus, simul cum senatu hæc communi 
consilio. Cum deorum beneficia el munera didicerimus, 
et simul etiam fruamur victoria, quæ nobis ab ipsis 


burgh, 1897, p. 68-81; il croit que la hiérarchie épiscopale 
fut spécialement visée et frappée et en apporte quelques 
témoignages très sérieux, mais c'était peut-être en vertu 
d’un avis oflicieux transmis aux magistrats; on n’a pas la 
preuve que l’édit présentât une mention particulière des 
évêques et des cleres. — * Les textes relatifs à l’édit et à sa 
aisément dans E. Preuschen, 
Analecta. Kurzere Texte. 1 Theil. Staat und Christentum bis 
auf Konstantin, in-S°, Tübingen, 1909, p. 52-68. — * Tille- 
mont, Mém. hist. ecclés., t. xx, p. 337; cf. E. Le Blant, 
Les actes des martyrs, p. 265, π. 80. 


IV. — 69 


2187 ÉDITS ET RESCRITS 


dala est adversus inimicos, quin eliam aeris tlemperatione 
et omne genus fructuum abundantia. Cum eos ergo 
didicerimus esse benefaclores et ea suppedilare quæ 
sunt in commune ulilia; ea de causa uno decreto decerni- 
nus ut [stalo die] omnis condicio liberorum et servorum, 
militum et privatorum, diis expiantia offerant sacrificia, 
procidentes et supplicantes. Si quis aulem volucrit 
divinum nostrum jussum violare, qui communi sententia 
est a nobis expositus, eum jubemus conici in vincula, 
deinde variis lormentis subici… lræcipue vero si 
fuerint inventi aliqui ex religione christianorum [decer- 
nimus, ut relicta superflua superstitione cognoscant 
verum principem cui omnix subjacent, cl ejus deos 
adorent :]. 

Valete felicissimi. 

Deux textes doivent encore être versés au dossier. 
C’est d’abord, dans les Actes des saints Abdon εἰ 
Sennen, une lettre ou prétendue lettre adressée par 
l'empereur Dèce à son préfet du prétoire, Turcius 
Rufius Apollonius Valerianus : 

Admonemus urgentes ut siquos christianos inveneris 
in urbe protinus ad iormenia trahi non differas qui 
nolunt diis nostris humiliari et sacrificia eis offerre, 
ul possimus eos placatos habere et viclores ubique consis- 
tere et possit romana liberias augeri ?. 

Ailleurs, au début des Actes de saint Nestor, évêque 
de Perge en Pamphylie, on lit qu’ « au temps où Dèce, 
haï de Dieu, était le maître de l’empire romain, il 
ordonna que tous les croyants fussent arrachés à leur 
foi et que ceux qui mvoquaient le nom du Seigneur 
Jésus-Christ fussent mis en demeure d’offrir d’im- 
mondes sacrifices : ceux qui s’v refuseraient devaient 
être déférés aux juges et mourir dans les plus cruels 
supplices » : ἐν ταῖς UE pars Δεκίου τοῦ βασιλέως ἣν 
διωγμὸς τῶν χριστιανῶν ἀνὰ πᾶσαν τὴν οἰχουμένην, χαὶ 
πάντες ἠναγχάζοντο θύειν τοῖς μιαρωτάτοις εἰδώλοις. O: 
γὰρ ὑπηρέται τῆς ἀσεδείας, ἄλλος τ νιχᾶν, ἐσπούδαζον 
τῇ χατὰ τῶν πιστευόν TUWVELS Cp: GT ὃν ὠμότ τι χαὶ τυραννίδι , 
καινοτέρας ἐπινοεῖν ἔχαστος ἐγχαυχώμενος κολάσεις ὃ. 

«Ces deux passages nous donnent assurément, sinon 
dans les termes mêmes, au moins dans le sens, l’essen- 
tiel de l'édit de Dèce et, sauf quelques réserves, sa 
conclusion légale. Celle-ci pouvait être précédée de 
considérants et comme d’un rapide exposé de motifs. 
On rappelait peut-être que la secte des chrétiens, de 
notoriété publique, était illicite, contraire aux lois, 
hostile aux plus anciennes et aux plus salutaires insti- 
tutions de l'empire; que tous les princes soucieux du 
bien public l’avaient condamnée, que tous les hon- 
nêtes gens la d'testaient, s’alarmaient de la voir im- 
punément porter partout le désordre, appelaient con- 
tre elle le secours des lois; qu’il devenait urgent de 
prendreenfin la défense des dieux immortels fonda- 
teurs et soutiens de la grandeur romaine, que cette 
faction sacrilège travaillait à détruire. On ordonnait, 
en conséquence, que tous les chrétiens qu’on trouverait 
fussent mis partout en demeure d’abjurer leur super- 
stition et de témoigner de leur retour à la raison et à la 
nature, en rendant hommage aux dieux dans les formes 
ordinaires. Contre ceux qui refuseraient obstinément 
on ferait usage de la rigueur des lois 4. » 

Terminons ce qui a trait à l’édit de Dèce par l’indi- 
cation d’une réminiscence possible de cet édit dans le 
comme sait de Maximin Daïa, en 306, qui prescri- 
wait: πανδεμεὶ πάντας, ἄνδρας ἅμα γυνα χαὶ οἰχέταις 
ὑπομαζίοις παῖσι. θύειν χαὶ ξ 
ἀχριδῶς τῶν θυσιῶν ἀπογεύεσθαιδ, « qu'on 


? Le passage entre [ ] est tiré des Acta Maximi, dans 
T. Ruinart, Acta primorum martyrum sincera el selecta, 
Parisiis, 1689, p. 144. — ? Bibl. nationale, fonds latin, 5828, 
fol. 159 το; cf. Aubé, op. cit., p. 19, note 1, — " Bibl. natio- 
nale, fonds latin, 17626, fol. 22 vo; cf. Aubé, op. cit., p. 20; 
p.507, texte,grec d’après le ms. 1452 du fonds grec, fol. 262. 


᾿ αὐτ ὧν τε 
ο ἰπραιχωι ναι 


tout le monde, hommes, femmes, serviteurs, même 
les enfants, à sacrifier et à faire libation et à man- 
ger les chaïirs des hosties immolées ». Ces disposi- 
tions sont exactement celles que nous font con- 
naître les papyrus égyptiens contenant des certificats 
d’apostasie 5. 

XV. LES DEUX ÉDITS DE VALÉRIEN. — Après la 
mort de Dèce et sauf une courte alerte sous le règne 
de Gallus, les chrétiens jouirent de la paix depuis 251 
jusqu’au mois d'août 257. L'’évêque de Carthage 
pressentait, annonçait même, cette nouvelle épreuve 
dans son petit vade-mecum intitulé : De exhortatione 
martyrii; d’ailleurs ce n’était plus un secret, quel’entou- 
rage de l’empereur était venu à bout de retourner ses 
dispositions bienveillantes à l’égard des chrétiens, en 
une disposition soupçonneuse et déjà presque hostile. 
Les fidèles montraient peut-être une prudence insuffi- 
sante, mais leurs maladresses étaient exploitées habile- 
ment par leurs adversaires. La situation de l'empire 
était grave : les frontières ouvertes, les barbares 
menaçants, le trésor vidé, la peste ravageant les pro- 
vinces, autant de motifs invoqués par les hommes 
d’État et les magiciens familiers de l'empereur pour 
accuser les chrétiens, ces sacrilèges qui attiraient 
invariablement les catastrophes qui manquaient 
chaque fois d'entraîner Rome et sa fortune. 

Les fidèles possédaient une organisation hiérar- 
chique et policière, une administration financière, 
une propriété foncière qui ne pouvaient manquer de 
lesrendreredoutables à un gouvernementsoupconneux. 
Dans les Actes apocryphes du pape Corneille, nous 
voyons ce personnage accusé de recevoir et d'écrire 
des lettres contre la république; dans les Actes non 
moins apocryphes du pape Étienne, l’empereur 
interroge le pontife : Tu es qui rem publicam conaris 
evertere; dans les Actes proconsulaires de l’évêque 
Cyprien de Carthage, celui-ci est appelé le porte-dra- 
peau d’une conspiration scélérate. Ces coïncidences ne 
sont pas négligeables. Ces conspirateurs, ou présumés 
tels, disposent d’un budget considérable, secrètement 
alimenté, dont ils usent en faveur de leur propagañde 
et de leurs affiliés. En tout ceci, la question religieuse 
n’est pas même soulevée, la question politique préoc- 
cupe seule. Bizarre revirement que celui de cet em- 
pereur qui protège les chrétiens pendant les pre- 
mières. années de son règne et, sans motif connu, les 
persécute au cours des dernières. Y eut-il, en 257, de 
la part des fidèles, des imprudences commises, des 
maladresses ressemblant à des provocations, un 
mépris trop insultant et une désertion trop flagrante 
des devoirs civils et militaires? C’est possible, encore 
que tout ceci n’ait pas laissé trace dans les documents. 
Cette attitude inquiétante a-t-elle inspiré des doutes 
sur le patriotisme, des soupçons sur la complicité des 
fidèles avec les barbares? Nul ne le dit. L'influence 
de Macrien, « prince de la synagogue des magiciens 
d'Égypte », ennemi avéré des chrétiens, vint-elle 
seule à bout de retourner les dispositions libérales de 
l’empereur et de transformer Valérien en un aveugle 
et féroce conservateur ? On peut le croire. Denys 
d'Alexandrie soutient qu’on eut recours à des enchan- 
tements et à des sacrifices humains; c’est possible, 
mais il n’y assistait pas et son témoignage ne vaut que 
celui de ses informateurs, dont on ne sait rien. Conser- 
vateur fanatique, Macrien, avec l'ordinaire médiocrité 
d'esprit des conservateurs, s'attachait aux vieilles 
coutumes, aux vieux usages en religion comme en 


— “Β. Aubé, op. cit., p. 20-21.— " Eusèbe, De martyribus 
Palwstinæ, c.1x, P. G., t. xx, col. 1492. — * P. Foucart, 
Les certificats de sacrifice pendant la persécution de Décius, 
dans Journal des savants, 1908, nouv. série, t. vi, p. 172-175; 
H. Leclercq, Les certificats de sacrifice païen sous Dèce 
en 250, in-S°, Paris, 1914, 


2189 


_ politique et ne voyait dans les chrétiens que des démo- 

… lisseurs. La défense du paganisme se confondait à ses 
yeux avec la défense de l'État; peut-être arriva-t-il 
à convaincre réellement l’empereur, prêt à partir aux 

_ frontières, qu’il existait des ennemis à l’intérieur non 

_ moins redoutables que ceux qu’il allait combattre. 

Après le piteux échec de la sanglante persécution de 
Dèce, Valérien trouva mieux; il entama la persécution 
administrative. Un édit fut promulgué au mois d'août 
257, approuvé par le sénat et adressé aux gouverneurs 
des provinces. Bien que le texte de cet édit n’existe 
plus, ses dispositions, citées dans des interrogatoi- 
res authentiques, peuvent être facilement reconsti- 
tuées. 

Le premier document compte parmi les plus pré- 
cieux de la littérature chrétienne, c’est le procès-verbal 
de la comparution de saint Cyprien, de Carthage, pièce 
officielle provenant directement du greffe du procon- 
sul ᾿ς 

Imperatore Valeriano quartum et Gallieno tertium 
consulibus tertio kalendarum septembrium Carthagine 
in secretario Paternus proconsul Cypriano episcopo dixit : 
_  Sacralissimi imperatores Valerianus et Gallienus 

liieras ad me dare dignati sunt, quibus præceperunt 
eos, qui Romanam religionem non colunt, debere 

Romanas cæremonias recognoscere. Exquisivi ergo de 

nomine {uo, quid mihi respondes ἢ 

Cyprianus episcopus dixit : Christianus sum et 
episcopus, nullos alios deos novi, nisi unum el verum 
… Deum qui fecit cælum et terram, mare et quæ sunt in 
eis omnia. Huic Deo nos christiani deservimus, hunce 

deprecamur diebus ac noctibus pro nobis el pro omnibus 
hominibus el pro incolumitate ipsorum imperatorum. 
Paternus proconsul dixit : In hac ergo voluntate per- 
severas ? 
Cyprianus episcopus respondit : 
quæ Deum novi, immulari non potest. 
᾿ς Paternus proconsul dixit : Poleris ergo secundum 

. præceplum Valeriani et Gallieni exul ad urbem Curubi- 
lanam proficisci? 

Cyprianus episcopus dixil : Proficiscor. 

Paternus proconsul dixit : Non solum de episcopis, 
verum eliam de presbyteris mihi scribere dignali sunt. 
Volo ergo scire ex Le, qui sint presbyleri, qui in hac 
civitate consistunt ? 

Cyprianus episcopus respondit : Legibus vestris bene 
aique utiliter censuistis delatores non esse; ilaque 
detegi el deferri a me non possunt. In civitatibus autem 
suis inveniunlur. 

Paternus proconsul dixil : 
exquiro. 

Cyprianus < episcopus > dixit : Cum disciplina prohi- 
beat, ut quis se ultro offerat el tuæ quoque censuræ hoc 
displiceal, nec offerre se ipsi possunt, sed a le exquisili 
invenientur. 

Paternus proconsul dixit : A me invenientur; el 
. adjecil : Præceperunt eliam, ne in aliquibus locis conci- 
liabula fiant, nec cϾmeteria ingrediantur. Si quis 

ilaque hoc am salubre præceptum non observaveril, 
capite plectetur. 

Cyprianus episcopus respondit : 
præceptlum est. 

. C’est encore une pièce officielle qui concerne l’évêque 
saint Denys d'Alexandrie; lui-même la cite dans une 
de ses lettres ? : 

Εἰσαχθέντων Διονυσίου χαὶ Φαύστου χαὶ Μαξίμου χαὶ 

Μαρκέλλου χαὶ Χαιρήμο" νος Αἰμι λιανὸ ιδιέπων τὴν ἡγεμονίαν 
εἴπεν" ai ἀγράφως ὑμῖν διελέχθην περὶ τῆς φιλανθρωπίας 


Bona υοἰιιπίαϑ, 


Ego hodie in hoc loco 


Fac quod tibi 


2 Ruinart, op. cit, 1689, p. 276 sq.; Hartel, 


Cypriani 
Opera, 1868, t. τ, Ὁ. cx-cx1; B. Aubé, op. cit., t. τν, p. 340- 
841; P. Monceaux, Hist. litt. de l’ Afrique chrét., in-8°, Paris, 

» 1902, t. xx, p. 183; P. Allard, Les dernières persécutions du 
1115 siècle. Gallus, Valérien, Aurélien, in-8°, 3° édit., Paris, 


ÉDITS ET RESCRITS 


2190 


τῶν χυρίων ἡμῶν, ἢ 
ἐξουσίαν “ ὑμῖν σωτηρίας, 
τρέπεσθαι χαὶ θεοὺς τοὺς 


* δεδώχασιν γὰρ 
ἐπὶ τὸ χατὰ φύσι" 
σώζοντας αὐτῶν τὴν βασιλείαν 


VE 
βούλοισ 


προσκυνεῖν, ἐπιλαθέσθαι δὲ τῶν παρὰ φύσιν. τί οὖν gaie 
πρὸς ταῦτα; οὐδὲ γὰρ ἀχαρίστους ὑμᾶς ἔσεσθαι: περὶ τὴν 
φιλανθρωπίαν αὐτῶν προσδοχῶ, ἐπειδήπερ ἐπὶ τὰ βελτίω 


ὑμᾶς προτρέποντ at 

Διονύσιος ἀπεχρί, νατο᾿ où προσνυνοῦσ. 
θεούς, ἀλλ᾽ ἕχαστοι τινάς, ἡμεῖς τοίνυν τὸν 
ἕνα θεὸν χαὶ δημιουργὸν τῶν ἁπάντων, τὸν χαὶ τὴν βασ: 
ἐγχειρίσαντα τοῖς θεοφιλεσ τάτοις Οὐαλεριανῷ χαὶ "αλλυήνῳ 
Σεύδαστοῖς, τοῦτον χαὶ σέδομεν χαὶ προσκυνοῦμεν. ai τούτω 


πάντες πάντας 


οἧς VOULU OUGIY. 


διηνεκῶς ὑπὲρ τῆς βασιλείας αὐτῶν, ὅπως ἀσάλε 
διαμένη, προσευχόμεθα. 
Αἰμιλιανὸς ὃ διέπων τὴν ἡγχεμονί ίαν αὐτοῖς εἶπεν" τίς γὰρ 


ὑμᾶς χωλύει: χαὶ τοῦτον, εἴπερ ἐστὶν 
φύσιν θεῶν προσχ. υνεῖν; sel γὰρ 
θεούς, oÙc πάν ἴσασιν. 

Διονύσιος ἀπεχρίνατο᾽ ἡμεῖς οὐδένα ἕτερον προσνυνοῦμεν. 

Αἰμιλιανὸς διέπων τὴν ἡγεμονίαν αὑτοῖς εἶπεν" ὁρῶ ὑμᾶς 
HG χαὶ ἀχαρίστους ὄντας καὶ ἀναισθήτους τῆς πραότητος 
τῶν Σεδαστῶν ἡμῶν" δι᾿ ὅ ὅπερ οὐχ € τι 
ἀλλὰ ἀποσταλήσε QE εἰς τὰ μέρη 
τόπῳ λεγομένῳ Κεφρώ᾽ τοῦτον γὰρ τὸν 
ἐχ τῆς χελεύσεως τῶν rl ἡμῶν. οὐδαμῶς 
οὔτε ὑμῖν οὔτε ἄλλοις τ’ 
χαλούμε να κοιμητήρια εἰ σιέναι. Ε 
νος εἰς τὸν τόπον τοῦτον V, ὃν ὲ 
εὑρεθείη. ἑαυτῷ τὸν χίνδυνον 
ἡ δέουσα ἐπ: EX. ἀπόστητε οὖν. ὅπου ἐχελε 

« Denys, Hours Maxime, Marcel et Chérémon 
ayant été introduits, le préfet dit : « Je vous ai fait 
connaître non seulement par écrit, mais même de 
vive voix, la bonté de nos princes envers vous. Ils vous 
ont laissé le moyen de vous sauver, si vous voulez, 
conformément aux lois de la nature, adorer les dieux 
gardiens de leur empire et oublier ce qui est contraire 
à ces lois. Que répondez-vous? Car j'espère que vous 
ne vous montrerez pas ingrats envers la clémence qui 
s’eflorce de vous ramener dans une voie meilleure. » 
Denys répondit : « Les mêmes dieux ne sont pas adorés 
par tous; chacun adore ceux qu’il croit. Nous recon- 
naissons et nous adorons un seul Dieu, créateur de 
toutes choses, qui a confié l'empire à ses très aimés 
Valérien et Gallien augustes. C’est à lui que nous 
offrons de continuelles prières pour le salut et la stabi- 
lité de leur empire. » Le préfet Émilien dit alors 
« Qui vous empêche d’adorer ce Dieu, s’il l’est vraiment, 
et de rendre en même temps un culte à ceux qui sont 
dieux par nature? Car on vous ordonne d’adorer les 
dieux, c’est-à-dire ceux que tout le monde reconnaît 
pour tels. » Denys répondit : « Nous n’en adorons 
point d'autre. » Le préfet Émilien dit : « Je vois que 
vous êtes des ingrats et que vous méconnaissez la 
clémence des augustes. Aussi ne resterez-Vous pas 
dans cette ville; vous serez envoyés en Libye, dans un 
lieu appelé Kephro. C’est la résidence que j'ai choisie 
pour vous, selon l’ordre des augustes. Il n’est permis 
ni à vous ni à nul autre de tenir des réunions ou d’aller 
dans ce qu’on appelle des cimetières. Celui qui aura 
manqué de se rendre au lieu que j'ai assigné ou qui 
aura pris part à une assemblée sera l’artisan de son 
malheur. Car la peine méritée ne fera pas défaut. 
Allez donc où l’on vous commande. » 

Traits généraux et détails sont d'accord dans deux 
documents indépendants l’un de l'autre et nous 
livrent la pensée de l’édit. Il ne s’agit plus d’apostasie 
comme sous Dèce, encore bien moins d’anéantisse- 


τῶν χατὰ 


1907, p. 39-61 ; Anal. bolland., 1901, t. XX, p. 473; P.J. Healy 
The Valerian perseculion, A study οἱ the relations between 
Church and Stale in the thirdcentury A. D.,in-12, Boston, 1905, 
p- 131-133. — : Denys d'Alexandrie, Epist. ad Germanum, 
dans Eusèbe, Hist. eccles., 1. VII, ο. xx, P. G.,t. xx, col. 601. 


2191 


ment comme sous Néron; le christianisme n’est pas 
aboli, il est assimilé. Les chrétiens se laisseront absor- 
ber dans la religion nationale par un sacrifice aux 
divinités de l'État, ils n’abjureront rien, ne maudiront 
rien. Leur Dieu fera partie du panthéon romain, ils 
marqueront quelque déférence aux rites ofliciels et 
s’abstiendront des invectives trop bruyantes. 

On n’est pas plus éclectique, mais cette tolérance 
syncrétiste recouvre à peine une regrettable avidité. 
L'édit constitue, somme toute, une tentative d’acca- 
parement ou, pour mieux dire, de spoliation. La main 
de l'État va s'étendre sur les cimetières, siège légal 
du collège funéraire dont les principales Églises ont 
pris civilement la forme. Défense aux chrétiens d'entrer 
dans ces lieux de repos et de tenir des assemblées. 
C’est le premier effort tenté pour dissoudre la corpo- 
ration et retirer à l’Église la base juridique sur laquelle, 
grâce à la propriété collective, elle vitet se développe. 
L’édit se borne encore à mettre les cimetières sous 
séquestre : dans d’autres persécutions le fisc les sai- 
sira définitivement, 

Les individus sont épargnés : sculs, les évêques, les 
prêtres et les diacres sont nommés et contraints à 
donner une marque de soumission. L’adhésion exigée 
de la part des chefs sera une sorte de décapitation 
morale, dont l'effet entraîne une immanquable disso- 
lution de la communauté. Pourvu que les laïques 
s’abstiennent de la fréquentation des cimetières et 
des églises, tout ira bien, on ne leur demande rien de 
plus. Cependant, par un renversement complet de la 
législation que nous avons étudiée jusqu’à ce moment, 
la sanction pénale montre bien la réalité des appréhen- 
sions suggérées à l’empereur au sujet du loyalisme des 
chrétiens. Le délit qui naguère eût paru le plus grave, 
le refus par un membre du clergé de rendre honneur 
aux dieux, est puni de la peine de l'exil. Le délit 
d'infraction à l’édit par l’entrée dans un cimetière ou 
l'assistance à une réunion chrétienne entraîne la peine 
capitale. Ce faisant, Valérien fait revivre une des 
prescriptions les plus rigoureuses du droit romain en 
matière d'associations illicites. L’impiété envers les 
dieux n’entraîne que l'exil, et encore pour les seuls 
membres du clergé; l’association illicite est punie de 
mort, même si le coupable n’est qu'un modeste 
associé. 

La lutte entre l'État et l'Église se trouve ainsi 
déplacée de son ancienne base. Valérien retire le droit 
d'association et, pour y mieux parvenir, soustrait à la 
communauté l’assise organique de ce droit; toutefois 
ce n’est encore qu'un séquestre. Mais la politique 
religieuse a sa logique inéluctable et bientôt le 
séquestre deviendra confiscation. A quel moment 
précis, nous l’ignorons, mais le fait est certain, puisque 
Gallien, pour mettre fin à la persécution, restituera 
aux chrétiens la libre disposition de leurs cimetières. 
Comment, d’ailleurs, l’édit prétendait-il résoudre la 
difficulté créée par lui ?Si l’entrée des cimetières était 
interdite, comment les fidèles s’y prendraient-ils pour 
inhumer leurs morts ? Quelque ordonnance de police 
réglait-elle l’enterrement à des conditions compa- 
tibles avec le respect de la loi? ou bien les fidèles 
seraient-ils obligés de chercher d’autres lieux de 
repos pour leurs défunts? Quoi qu'il en soit, la prohibi- 
tion fut éludée ou violée, et c’est ainsi que nous voyons 


? Il est vraisemblable que l’exécution de Sixte ΠῚ eut lieu 
en vertu du nouvel édit dont ses émissaires rappor- 
térent le texte à Cyprien; ce n’est pas toutefois absolument 
certain. Le premier édit, d'août 257, suffisait à motiver la 
condamnation telle que nous l’entrevoyons. Un de ses 
articles défendait, sous peine de mort, l'accès et la réunion 
liturgique des cimetières; or c’est dans le cimetière de Pré- 
textat que le pape Sixte II, ses diacres et une nombreuse 


ÉDITS ET RESCRITS 


2192 


le pape Sixte II arrêté avec ses diacres au milieu d’un 
groupe de chrétiens, au cimetière de Prétextat, et 
traités suivant la rigueur de l’édit. 

L’édit, relativement modéré, du mois d'août 257, 
aboutit à un échec. Les chrétiens esquivèrent une 
soumission qui impliquait une apostasie. Sans doute, 
il avait fallu se résoudre à ne plus pénétrer que 
subrepticement dans les cimetières et dans les églises, 
s'organiser tant bien que mal en suppléant à l’exil des 
chefs; quelques arrestations suivies d’interrogatoires 
et de condamnations avaient atteint les récalcitrants 
assez maladroïits pour se laisser prendre, mais le 
nombre des soumis était infime en comparaison du 
nombre des retardataires. Du lieu de son exil, Cyprien 
gouvernait son Église et il n'y ἃ pas de raison de 
douter qu’il en fut de même pour la plupart des 
évêques. L’évèque de Rome, élu le mois même de la 
promulgation de l’édit, vivait caché, introuvable à la 
police, omniprésent à ses ouailles. Valérien se laissa 
persuader que sa clémence était tenue pour faiblesse 
et son pouvoir bravé par ceux qui, cosmopolites, ne 
redoutaient ni le bannissement ni l'exil. Peu leur 
importait l'empire, le leur s’étendait bien au delà 


des frontières romaines, partout où ils pouvaient 


correspondre et intriguer avec leurs coreligionnaires. 
A les entendre, ils priaient sans relâche pour le salut 
de l’empereur et la prospérité de l'État, mais ces 
protestations ne devaient tromper personne, car ils 
se vantaient entre eux d’avoir, par ces mêmes prières, 
empêché la pluie et attiré la stérilité et la famine. 
Avec de pareilles gens les ménagements ne sont plus 
de saison. L’exil leur est une sauvegarde dont ils 
abusent et d’où ils bravent le pouvoir, redoublent 
d'intrigues, organisent la résistance. Tolérer pareil 
état de chose est plus qu’une duperie, c’est une tra- 
hison. 

De là sortit le deuxième édit de Valérien, complé- 
tant et aggravant celui de l’année précédente. L’empe- 
reur résidait alors en Orient, d’où il adressa l’édit 
impérial au sénat, afin de lui imprimer l'autorité 
d’un sénatusconsulte, dans le courant du mois de 
juillet 258. Il fit suivre ce texte d'instructions des- 
tinées aux proconsuls, aux légats et aux présidents 
provinciaux. Ni l’édit ni les instructions ne nous ont 
été conservés dans leur texte oficiel. Les chrétiens 
furent très vite avertis de ce redoublement de rigueurs. 
La première application de l’édit frappa le pape 
Sixte II et un groupe de diacres romains !; à cette 
nouvelle ?, Cyprien de Carthage envoya aux informa- 
tions à Rome et, sitôt revenus ses émissaires, il 
écrivait à son collègue Successus, évêque d’Abbir 
Germaniciana : 

Quæ aulem sunt in vero ita se habent, rescripsisse 
Valerianum ad senalum, u! episcopi et presbyleri et 
diacones in conlinenti animadverlantur, senalores vero 
el egregii viri el equiles Romani dignilale amissa eliam 
bonis spolientur el si adempl!is facultatibus christiani 
esse perseveraverint, capile quoque mullentur, matronæ 
ademptis bonis in exilium relegentur, Cæsariani aulem, 
quicumque vel prius confessi fuerant vel nue confessi 
fuerint, confiscentur et vincli in Cæsarianas possessiones 
descripti mittantur. Subjecit etiam Valerianus imperator 
oralioni suæ exemplum lillerarum, quas ad præsides 
provinciarum de nobis fecit : quas litteras coltidie spe= 


inquiétée, les dignitaires payèrent pour tous. Mais puisque 
Sixte fut martyrisé le 8 des ides d'août, un an après le 
premier édit, lorsque celui-ci avait si manifestement avorté 
qu’on était obligé de lui en substituer un autre, il est pro- 
bable que ce n'est pas cet édit de 257 qui entraîna une con- 
damnation à mort, mais l’édit d'août 258, qui faisait ses 
débuts, — * Pontius, Vita Cypriani, n. 14: Jam de Xysto 
bono et pacifico sacerdote, ac proplerea beatissimo martyre, 


sistance furent surpris; celle-ci ne paraît pas avoir été | ab Urbe nuntius venerat. 


que rt rome 


ET δ 


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2193 


ramus venire.… Sed el huic perseculioni cottidie insis- 
tunt præfecti in urbe, si quis sibi oblati fuerint ani- 
madvertantur el bona eorum fisco vindicentur ?. 

Ces dispositions législatives modifiaient gravement 
la situation des chrétiens et innovaient d’une façon 
inquiétante en matière de droit pénal. Les dignitaires 
chrétiens, évêques, prêtres et diacres, étaient livrés 
à la mort sur simple constat d'identité. Plus d’interro- 
gatoire, de jugement, de sentence motivée, c’est le 
retour à la mise hors la loi. A l’égard des chrétiens de 
distinction, sénateurs, nobles, chevaliers, la procédure 
est plus nouvelle encore. Une mesure administrative 
les dépouille de leurs biens et de leur rang, car, privés 
de cens, ils ne pourront plus faire partie de l’ordre 
équestre ou sénatorial. Ainsi dégradés, on les traduira 
devant les tribunaux, qui leur offriront le choix entre 
l’abjuration ou la mort. Les femmes de condition 
semblable encourront la confiscation et l'exil. « On 
comprend maintenant pourquoi Valérien demanda 
le vote du sénat, et tint à donner au nouvel édit la 
forme d’un sénatusconsulte. Il invitait la haute 
assemblée à frapper de déchéance une partie de ses 
membres. Pour la première fois, l’incompatibilité 
entre l'exercice du culte chrétien et le service de l'État 
était déclarée. Sous les règnes précédents, des chrétiens 
s'exclurent des fonctions publiques par motif de 
conscience; ils se réfugiaient dans la vie privée pour 
ne pas remplir des charges qui les eussent obligés à 
offrir des sacrifices ou à donner des jeux. Mais si une 
incompatibilité de fait existait souvent, au moins n'y 
avait-il pas d’incompatibilité légale. Dès que le 
pouvoir, inclinant à la tolérance, n’exigeait plus des 
fidèles que la naissance appelait aux honneurs des 
actes réprouvés par la religion ou la morale évangé- 
lique, ceux-ci réclamaient les privilèges et acceptaient 
les charges de leur rang. Aujourd’hui, il en est autre- 
ment : nul ne sera sénateur, chevalier et chrétien. 
L’aristocratie baptisée, dont les libéralités ont fondé 
la propriété ecclésiastique, ne peut plus exister 
condition, fortune, elle perd tout à la fois. Plus d’un 
sénateur dut frémir à la pensée des nobles familles 
qu'on lui demandait de condamner au deuil et à la 
misère, ses collègues, ses amis et ses parents peut-être, 
dont quelques-uns siégeaient encore à côté de lui, et 
que son vote allait expulser de la curie, ruiner, envoyer 
à la mort. Mais l’empereur commandait : docile aux 
volontés souveraines, le sénat, qu’il partageât ou non 
le fanatisme du maître, ne pouvait refuser sa sanction 
à Τα", » Les Césariens n'étaient pas épargnés; 
c'étaient des esclaves devenus affranchis impériaux, 
courtisans, favoris, dont le nombre était tel sous le 
règne de Valérien qu’on avait pu comparer la résidence 
impériale à une église. Cette fois, leur influence avait 
été battue en brèche et ces serviteurs souples, habiles, 
dévoués, étaient livrés à la revanche longtemps aigrie 
du sénat romain, impatient de détruire ceux avec 
lesquels il avait dû souvent compter. On les ménageait 
toutefois, à raison des services qu’on était en droit 
d'attendre et, au besoin, d'exiger d’eux. La peine 
capitale dédaignait de s’appesantir sur ces hommes, que 
frapperait, plus profitablement pour les caisses de 
L'État, la confiscation. Du petit peuple, l’édit ne 
s'occupe pas; mais il aura à bien se tenir, Car, pour lui, 
l'édit d'août 257 est toujours en vigueur. 

Dans la pratique, les agents impériaux avaient la 
main lourde; elle s’abattit quelquefois sur des laïques, 
simples fidèles, femmes et enfants, mis en prison et 
exécutés pour leur foi. De ce fait, Tillemont induisait 


τς Cyprien, Ad Successum, Epist., Lxxx, 1, édit. Hartel. 
— ? P. Allard, op. cit., p. 84-85. — * Tillemont, Mém. hist. 
eccl., t: IV, p.6. — ὁ Eusèbe, Hist. eccl., 1. VII, c. XIII. — 
5 Relativement au christianisme, s'entend. — δ Qu'on se rap- 
pelle l'inscription trouvée dans l’area ad sepulchra de Cherchel: 


ÉDITS ET RESCRITS 


2194 


l'existence d’un édit rendu en 259 et plus général que 
le précédent ?. Ceci n’est guère probable. Quoique les 
textes recueillis par Tillemont soient recevables, ils ne 
sont pas, à strictement parler, historiques; il semble 
inutile de recourir à une explication qui entraîne la 
supposition d’un édit dont le texte, le souvenir, les 
attestations auraient disparu. Des maladresses, d’une 
part, des excès de zèle, d’autre part, peuvent expliquer 
de façon plus satisfaisante quelques violences isolées, 
que recouvrait, s’il ne les justifiait pas, l'arbitraire 
des grands fonctionnaires. 

XVI. L'ÉDIT DE GALLIEN. — Valérien ayant péri 
misérablement, son fils et collèsue, Gallien, devint 
seul empereur, en 260. A cette date, l’édit de 258 étai 
jugé; une persécution d’abord très vive, pendant les 
derniers mois de 258 et la première moitié de 259, 
avait fait place à une tolérance tacite assez réelle 
pour que, dès le 22 juillet 259, l'Église de Rome 
procédât à l'élection de Denys, successeur de Sixte IL. 
Cette élection témoignait qu’une fois de plus l’Église 
sortait indemne, sinon intacte, de la persécution et 
l'État se disposait à traiter avec elle. La disparition 
de Valérien, l'influence de Salonine, chrétienne cachée, 
durent achever ce que, de lui-même, Gallien eût peut- 
être tardé à accomplir. 

A la fin de l’année 260, parut l’édit impérial qui 
annulait et abrogeait les édits de 257 et 258. Le texte 
ne nous en est pas parvenu, mais Eusèbe, qui lut les 
pièces originales, en ἃ conservé la substance * : 

᾿Αλλ᾽ οὐχ εἰς μαχρὸν δουλείαν τὴν παρὰ βαρθάροις 
ὑπομείναντος Οὐαλεριανοῦ, μοναρχήσας ὁ παῖς σωφρονέσ- 
κα διὰ προγραμ- 
ιευθερέ ἴς τοῦ 


τερον τὴν ἀρχὴν διατίθεται, ἀνίησί τε à 
μάτων τὸν χαθ᾽ ἡμῶν διωγμόν, ἐπ᾽ 
λόγου προεστῶσιν τὰ ἐξ ἔθους ἐπιτε) 
προστάξας, ἥτις τοῦτον ἔχε 

Αὐτοχράτωρ Καῖσαρ Πούπλιος Auxivios Γαλλιῆνος 
Εὐσεόηὴς Εὐτυχὴς Σεθαστὸς Διονυσίῳ χαὶ Πίννα χαὶ 
Δημητρίῳ χαὶ τοῖς λοιποῖς ἐπισχόποις- 

Τὴν εὐεργεσίαν τῆς ἐμῆς δωρεᾶς διὰ παντὸς τοῦ χόσμου 
ἐχοιθασθήναι προσέταξα, ὅπως ἀπὸ τῶν τόπων τῶν θρησ- 


L τὸν τρόπον᾽ 


χευσίμων ἀποχωρήσωσιν, χαὶ διὰ τοῦτο χαὶ 
: SÉRIE ER 8 τ a 
ἀντιγραφῆς τῆς ἐμῆς τῷ τύπῳ χρῆσθαι: δύνασθε, ὥστε μη- 
δένα ὑμῖν ἐνοχλεῖν. Kai τοῦτο, ὅπερ χατὰ τὸ ἐξὸν δύναται 


ὑφ᾽ ὑμῶν ἀναπληροῦσθαι, ἤδτι πρὸ πολλοῦ ὕπ᾽ ἐμοῦ συγχε 
“ώρηται, καὶ διὰ τοῦτο Αὐρήλιος Ἰζυρίνιος, ὁ τοῦ μεγίστου 
πράγματος προστατεύων, τὸν τύπον τὸν ὕπ᾽ ἐμοῦ ϑοθέντα 
διαφυλάχει. 

« Valérien ayant été réduit en servitude par les 
barbares, Gallien, son fils, demeuré seul maître de la 
puissance souveraine, en usa avec plus de sagesse 5, et 
par des édits fit aussitôt cesser la persécution qui 
sévissait contre nous. Il ordonna que tous ceux qui 
présidaient à la religion du Verbe δ pussent désormais 
remplir librement leurs fonctions habituelles. Voici la 
teneur d’un rescrit qu’il envoya à cette occasion : 
L'empereur César Publius, Licinius, Gallienus, pieux, 
heureux, auguste, à Denys, à Pinnas, à Démétrius et 
aux autres évêques. J'ai commandé que la libéralité 
de mes faveurs s’étendît par tout le monde, et qu'on 
laissât libre désormais tout emplacement consacré au 
culte divin. Ainsi donc, vous pouvez vous faire fort 
de mon rescrit pour vous garantir de toute insulte 
d’où qu’elle vienne. Cette facilité que je vous accorde, 
il y ἃ longtemps déjà que je l'ai octroyée. Aurelius 
Cyrenius, surintendant des comptes du Trésor ?, est 
chargé de veiller au maintien de mon décret. » 

Et Eusèbe ajoute ces mots: ταῦτα ἐπὶ τὸ σαφέστερον 
εἰσθω, « J'ai 


ἐχ τῆς Ῥωμαίων ἑρμηνευθέντα γλώττης 


cultorum Verbi collegium. — ? Il y avait probablement en 
latin Præsidens ou Ratlionalis Summæ rei, ce qui veut dire 
Summæ pecuniæ, raliocinium omnium pecuniarum, mais 
Eusèbe, peu au fait de cette titulature, a vu dans summæ un 
adjectif synonyme de maximæ, qu'il a traduit par μεγίστου. 


2195 


traduit ce document du latin en grec pour qu'il fût 
mieux compris. » 

On 8, du même prince, une autre constitution 
adressée à d’autres évêques, par laquelle il leur permet 
de reprendre possession des cimetières. Grâce à 
Eusèbe, nous possédons, à travers une traduction 
qu'on peut présumer littérale, une pièce officielle 
émanée de la chancellerie impériale. Il y eut donc un 
édit et des rescrits. Ces derniers paraissent avoir été 
de deux sortes. Les uns, adressés collectivement aux 
évêques de chaque province, pour les remettre en 
possession des lieux religieux consacrés au culte 
confisqués et peut-être déjà vendus; les autres, envoyés 
à quelques prélats pour leur rendre l’usage des cime- 
tières séquestrés, qui faisaient retour, de plein droit, 
au e collège des frères ». M. P. Allard conjecture avec 
une grande vraisemblance que l’édit faisait d’autres 
restitutions. Les biens ecclésiastiques n’avaient pas 
seuls pâti, un grand nombre de particuliers avaient va 
leurs biens confisqués. Ceux que frappait la peine 
capitale d’abord et aussi les Césariens, à l'égard desquels 
la confiscation était de plein droit, par voie adminfs- 
trative; enfin les fidèles soumis au droit commun, qui 
tombaient sous le coup des édits de 257 et de 258. 
A eux tous, à ceux du moins dont les biens n'avaient 
pas été aliénés, l’édit accorda sans doute des moyens 
légaux d’être indemnisés. 

XVII. MESSAGE D’AURÉLIEN AU SÉNAT. — Le 
document qui va suivre n’est pas une pièce juridique, 
comme les édits et les rescrits, mais c'est une pièce 
officielle néanmoins et, à ce titre, autant qu’eu égard 
à son importance, elle ne peut être passée sous silence. 
Elle se rapporte probablement à l'année 271. 

Est epistula Aureliani de libris Sibyllinis — nam 
ipsam quoque indidi in fidem rerum —« miror vos, 
patres sancli, tam diu de aperiendis Sibyllinis dubitasse 
libris, perinde quasi in christianorum ecclesia non in 
templo deorum omnium tractaretis. Agile igitur et 
castimonia ponlificum cæremoniisque solemnibus juvate 
principem necessilale publica laborantem. Inspiciantur 
libri, quæ facienda fuerint, celebrentur, quemlibet 
sumplum, cujuslibet gentis caplivos, quælibet animalia 
regia non abnuo sed libens offero, neque enim indecorum 
est dis juvantibus vincere. Sic apud maÿjores nostros 
multa finita sunt bella, sic cæpta. Si quid est sumptuum, 
datis ad præfectum ærarii lilleris decerni jussi. Est 
præterea vestræ aucloritatis arca publica, quam magis 
referlam esse repperio quam cupio 1. 

Les biographies impériales que nous a conservées 
l'Histoire Auguste contiennent, enchâssés dans leur 
texte, des fragments dont la valeur historique est 
malheureusement moins incontestable que le mérite 
littéraire. La lettre adressée à Servianus par Hadrien 
sera toujours, pour les gens de goût, un morceau d’un 
ton exquis. Celui, quel qu’il soit, à qui nous devons 
cette petite composition, a su entrer dans le personnage 
frivole, dédaigneux et narquois d’Hadrien au point de 
faire illusion. Nous ignorons si c’est le même styliste 
qui, par un tour de souplesse merveilleux, a composé 
le billet que nous venons de transcrire; alors, une fois 
de plus, il a su trouver le ton juste et il ἃ évoqué dans 
ces quelques lignes le personnage bourru que fut 
Aurélien. Si, comme on le soutient, le billet est « certai- 
nement faux ? », peut-être sera-t-il prudent d’ajouter 
que, s’il n’a pas la valeur de pièce d’archive, les faits 
qui s’y trouvent mentionnés ne sont pas nécessaire- 
ment faux. Le biographe peut avoir forgé des pièces 
fausses avec des données en partie historiques ὃ. 

Quand il parvint à l'empire, Aurélien était un vieux 

? Vopiscus, Vita Aureliani, c. xx, dans Scriptores historiæ 
Auguslæ, édit. H,. Jordan et F. Eyssenhardt, t. 1, p. 149. 
— ? L. Homo, Essai sur le règne de l'empereur Aurélien 
(270-275),in-8°, Paris, 1904, p. 14.— ? Jbid., p. 4.—t Jbid., 


ÉDITS ET RESCRITS 


2196 


soldat toujours guerroyant depuis plus de trente 
années. Le métier avait achevé ce que la nature avait 
commencé. Rigoureux au point d'ignorer la clémence, 
brutal et cruel, colérique, Aurélien savait à l’occasion, 
quand son intérêt ou sa politique le voulaient, se 
montrer généreux, modéré, conciliant. Il n’était 
point croyant mais superstitieux et adepte fervent du 
culte du Soleil. Cet homme de guerre se révéla homme 
d'État, mais ses procédés faisaient tort à ses des- 
seins. 

« La situation intérieure était complexe: il y avait 
en particulier, dans les rapports avec le sénat, beau- 
coup de ménagements à garder et de nuances à 
observer. Aurélien, dur et cassant, habitué à l’obéis- 
sance des camps, n'avait ni la souplesse ni le doigté 
nécessaires. Il allait droit au but; s’il rencontrait des 
obstacles, il les brisait sans jamais songer à les tourner, 
ni se préoccuper de sauver au moins les apparences. 
Faute de savoir faire, il semblait avoir tort, alors 
même qu’il avait raison : C’est un bon médecin, 
disait-on de lui, mais sa méthode est bien mauvaises, , 

La lettre au sénat, telle que nous la lisons dan 
l'Histoire Auguste, s'accorde bien avec ce qu’on peut 
attendre d’un tempérament impérieux et brusque, 
usant du pouvoir suprême. Mais la lettre est-elle 
d’Aurélien? On l’a cru longtemps, on le nie aujour- 
d’hui. La biographie d’Aurélien est tissue de docu- 
ments : lettres et discours, même deux chants des 
soldats d’Aurélien. La lettre au sénat est un de ces 
documents et la mention qu'on y trouve d’une 
« église des chrétiens » mérite quelques instants 
d'attention. 

La situation difficile de l’empire vers la fin du 
rue siècle obligeait Aurélien à recourir assez ordinai- 
rement au sénat, avec lequel presque tous les empe- 
reurs étaient plus ou moins amenés à compter, à raison 
du prestige qui restait attaché à cette institution jus- 
qu’au sein de sa profonde dchéance. Sans être l’en- 
nemi du corps, Aurélien avait peu de goût pour lui, peu 
d’estime pour ses membres, peu de patience pour des 
formalités dont il était résolu, le cas échéant, à faire 
bon marché. La lettre qu’il adressait à l’occasion de 
l'ouverture de livres sibyllins était moins un message 
qu’une injonction. 

Peu de temps après son avènement à l'empire, 
Aurélien eut à combattre une armée de Marcomans; 
il fut battu, l’ennemi entra en Italie, Rome fut dans 
l’épouvante; l’idée vint alors de consulter les livres 
sibyllins. Dans la croyance des Romains de vieille 
roche et de la partie ignorante du peuple, ces livres 
étaient un don d’Apollon, auxquels une revision subie 
sous Auguste avait laissé néanmoins leur prestige 
intact. A l'heure des calamités publiques, lorsque les 
dieux se montraient sourds aux supplications, on ne 
pouvait trouver lumière et secours que dans ces livres 
mystérieux. La consultation entraînait une cérémonie 
solennelle, à laquelle on ne pouvait procéder que sur 
l’ordre du sénat et par le moyen du collège des quin- 
decimviri sacris faciundis, composé de consulaires, 
d'anciens préteurs, de personnages d’un rang élevés, 
De toutes parts, en la circonstance, on pressa le sénat 
de prescrire la consultation, ce fut en vain. Il arrivait 
si rarement aux sénateurs de sentir qu’on avait besoin 
d’eux qu’ils prenaient sans doute plaisir à s'entendre 
solliciter ; peut-être beaucoup d’entre eux ne croyaient- 
ils pas à l'efficacité de la consultation, d’autres 
jugeaient sans doute inutile ou fâcheux d'exciter 
l'émotion populaire par une exhibition sensationnelle. 
Aurélien n’entendait rien à ces scrupules, qu’il eût 


p. 136. -- 5 6. Henzen, dans Annali dell’ Instituto di corris- 
pondenza archeologica, 1863, p. 278; Bouché-Leclercq, His- 
toire de la divination dans l'antiquité, in-S°, Paris, 1882, 
t. 1v, p. 307 sq. 


2197 


imputés volontiers à la malveillance d’une opposition 
sournoise, enchantée d’accroître ses embarras en 
entretenant l’exaltation de l'esprit public. 

Aurélien n’était guère endurant, on le savait; son 
message ressemblait fort à un rappel à l’ordre, on se 
le tint pour dit et on obéit. Le sénat prescrivit la 
consultation dont Vopiseus nous a conservé le procès- 
verbal. Deux discours furent prononcés, l’un par le 
préteur urbain, remplaçant les consuls, l’autre par 
le premier des sénateurs, Ulpius Syllanus, « moitié 
solennel, moitié raïlleur, qui commence par une épi- 
gramme contre ses collègues et s'achève comme un 
écho du Carmen sæculare d'Horace 1. » On procéda 
ensuite à la consultation, dont le rite nous est mal 
connu : tout ce que nous en savons, c’est que les livres 
sacrés étaient gardés dans deux coffrets dorés encastrés 
sous la base de la statue du dieu, dans le temple 
d’Apollon Palatin ?. Les quindécemvirs, après les en 
avoir retirés, prenaient place sur leurs sièges décorés 
de lauriers et manipulaient les volumes en gardant 
toujours les mains voilées ἡ. Comment s’y prenaient 
ils? « Le plus simple est d'admettre un procédé iden- 
tique à l'usage si répandu des sorts tirés d’un livre 
quelconque, et qui consistait à ouvrir au hasard le 
livre en prenant pour une réponse divine le passage 
ainsi amené sous les yeux du consultant. Ce genre de 
divination était fort commun en Italie, et il est pro- 
bable que les auteurs qui parlent des sorts sibyllins 
prennent le mot dans son acception propre‘. Comme 
nous ne possédons pas un seul vers authentique des 
livres sibyllins de Rome et que le libellé des consulta- 
tions décemvirales, enregistré çà et1à par les historiens, 
ne donne que les conclusions adoptées par le collège, 
il est impossible de confirmer l'hypothèse par des 
preuves de fait”, » 

La consultation terminée, on forma, soit le jour 
même, soit un des jours qui suivirent, un cortège 
composé de pontifes, de vestales, de quindécemvirs, 
d’augures, de septemwvirs, de sodales Tilit, de prêtres 
saliens, de flamines et de chœurs d’enfants non 
orphelins chantant des hymnes. Cette procession fit 
le tour de la ville, c'était l'amburbium ou lustratio urbis, 
tandis qu’une autre procession circulait dans la cam- 
pagne, c'était les ambarvalia. Vopiscus ajoute, sans 
entrer dans aucun détail, qu’ « on célébra des sacri- 
fices sur certains emplacements afin d'empêcher le 
passage des barbares ὃ ». 

Tel fut le fait qui résulte du message d’Aurélien, 
message que nous tenons pour authentique. Rien de 
sérieux n’a été apporté contre sa réalité et l'absence 
d’attestations littéraires n’est pas même un commence- 
ment de preuve. Que le billet ait été imaginé par 
l'historien, désireux d’introduire le récit d’une consulta- 
tion des sorts sibyllins, nous n’en avons ni certitude 
ni vraisemblarrce. Écrivant moins d’un siècle après 
l'événement qu’il rapporte, Vopiscus n’est pas en si 
mauvaise posture qu’il ne doive être cru. 

XVIII. Ébpir D'AURÉLIEN, EN 275. — « Jusqu’en 274 
les chrétiens n'avaient pas eu à se plaindre d’Aurélien, 
et il semble bien que, dans la lutte contre l'empire 
palmyrénien, les chrétiens d'Orient aient générale- 
ment soutenu la cause romaine. Les difficultés entre le 
christianisme et l’empereur durent commencer avec 


1 P. Allard, Les dernières persécutions du 1115 siècle, in-S°, 
Paris, 1887, p. 216, n. 2. — : Suétone, Oclavius, ©. XXXI. — 
5 Vopiscus, Aurelianus, €. ΧΙΧ. — ‘ Tibulle, τι, 15; Lac- 
tance, Divin. instit., 1. 1,vr,xr.—"Bouché-Leclercq, op. cit, 
t.uv, p.294-295.— " Vopiscus, Aurelianus, ©. XVI. —* Homo, 
op. cit, p. 194-195; P. Allard, op. cit., 1907, p. 260-261. — 
#Lactance, De mortibus persecutorum, n. 6, édit. Vienne, 
p. 179; Eusèbe, Hist. ecel., 1. VII, e. xxx, soutient au con- 
traire que la persécution fut conseillée à Aurélien, qui s'y 
refusa ou du moins l’ajourna; cf. Eusèbe, Chronicon, vers. 


ÉDITS ET RESCRITS 


2198 


les réformes religieuses de 274. Les chrétiens virent 
avec défiance la tentative d’Aurélien pour rajeunir 
et unifier le paganisme. Ils ne pouvaient se rallier ni 
à la religion solaire officielle, ni à la divinité impériale. 
Aurélien, toujours impitoyable dès que les intérêts de 
sa politique étaient en jeu, se décida à reprendre la 
persécution. En 275, sans doute, lors de son séjour sur 
le Danube inférieur. il promulgua un édit cruel con- 
tre les chrétiens. L'édit fut expédié aux gouver- 
neurs de provinces; mais Aurélien fut tué (mars) 
avant que ses ordres n’eussent pu être mis à exé- 
cution 7. » Le texte ne s’est pas conservé 5, mais, à titre 
d'indication, nous devons noter dans la passion de saint 
Symphorien d’Autun ? : 

Aurelius imperator omnibus administraloribus suis 
alque recloribus. 

Comperimus ab his, qui se temporibus nostris chris- 
lianos dicunt, legum præcepla violari. Hos comprehensos, 
nisi diis nostris sacrificaverint, diversis punite crucia- 
libus, quatenus habeat districtio prolata justiliam et 
in resecandis criminibus ultio terminala jam finem. 

XIX. PREMIER ÉDIT DE DIOCLÉTIEN. — Dioclétien 
gardera peut-être toujours une réputation historique 
détestable. Le grand politique lucide et audacieux 
n'apparaît que dans l’attitude violente du persécuteur. 
Il s'était associé à l'empire Maximien Hercule, mais 
dans le grave péril que les barbares et les usurpateurs 
faisaient courir à l'État, un remède plus décisif 
s’imposait et les deux augustes s’adjoignirent deux 
césars, leurs subordonnés. Les conséquences politiques 
et administratives sont étrangères à notre sujet; ce 
qui s’y rapporte, c’est le choix qui fut fait en la 
personne de Constance Chlore et Maximien Galère. 
Ce dernier fut le mauvais génie de Dioclétien; brutal, 
ignorant et superstitieux, il vint à bout de décider 
Dioclétien. son beau-père, à persécuter les chrétiens. 
L’épuration accomplie dans l’armée ne lui suflisait 
pas, le bouleversement de la société ne l’inquiétait 
guère. Après une longue résistance, Dioclétien se ré- 
signa à assembler en conseil privé fonctionnaires 
civils et militaires dont l'opinion ne pourrait manquer 
de se rallier au parti de la violence. L’oracle d’Apoilon 
Didyméen fut réquisitionné et, enfin, Dioclétien céda 
sous cette réserve que la persécution n’entraînerait 
pas d’effusion de sang : hanc moderalionem tenere 
conatus est eam rem sine sanguine transigi juberel. 
Avant que l’édit fût promulgué, l’église principale des 
chrétiens à Nicomédie fut forcée, pillée et finalement 
démolie et rasée en quelques heures. Le lendemain 
l’édit de persécution fut affiché. Postridie propositum 
est edictum, quo cavebatur, ut religionis illius homines 
carerent omni honore ac dignilate, tormentis subjectt 
éssent ex quocumque ordine aut gradu venirent, adversus 
eos omnis aclio valerel, ipsi non de injuria, non de 
adullerio, non de rebus ablatis agere possent libertatem 
denique ad vocem non haberent®. Eusèbe nous a con- 


servé les dispositions suivantes de l'édit : τὰς μὲν 
ἐχχλησίας εἰς ἔδαφ δὲ γραφὰς ἀφανεῖς πυρὶ 
γενέσθαι προ ς ἐπειλημμένους 


ἀτίμους, τοὺς δ᾽ οὔ χριστιαν!:σ- 


μοῦ προθέσει, ἐλευθερίας προαγορεύοντα Ἂς 


στερεῖσθαι 
Les églises devaient être abattues, les livres sacrés 
livrés et jetés au feu, les fidèles de condition élevée 


armén., édit. A. Schône, p. 184; 5. Jérôme, Chron., ad ann. 
Abrah. 2292, édit. Schône, p. 185; Zonaras, Hist., 1. XII, 
c. xxvIt, édit. Dindorf, t. ται, p. 152, etc, οἷς. ; cf. Ἐς, Gôürres, 
Die Martyrer der Aurelianischen Verfolgung, dans Jahrb. 
für protest, Theologie, 1880, t. var, p. 449-494; Zur Kritik 
einiger uuf die Geschichte des Kaïsers Aurelianus bezüglichen 
Quellen, dans Philologus, 1884, t. XLI4, p. 615-624; P. Allard, 
op. cit., p. 261-282; Homo, op. cit., p. 375-377. — " Cf. Homo, 
op. cit., p. 376-3877. — # Lactance, De mortibus persecuto- 
rum, ©. XIII. — δ᾽ Eusèbe, Hist. eccles., 1. VIII, ο. τι. 


2199 


déchus de leur rang et passibles des peines humiliantes 
ou afflictives, sans avoir eux-mêmes le droit d’intenter 
aucune action devant un tribunal, même pour outrage, 
adultère ou vol. Les fidèles de condition libre mais non 
aristocratique perdaient la liberté; enfin les esclaves 
perdaient Ja capacité d’être jamais affranchis 1. 
24 février 303. 

La peine de mort était évitée, maïs, à part cet 
adoucissement, l’édit marquait une aggravation sur 
ceux de Valérien; il ne se bornait pas au séquestre 
des propriétés, il ordonnait leur destruction, de 
même que celle des livres des chrétiens. En outre, 
les Césariens n'étaient plus seuls visés, tous les gens 
du peuple qui refuseraient l’apostasie devenaient 
esclaves du fisc et les esclaves perdaient tout espoir 
de liberté. 

XX. DEUXIÈME ET TROISIÈME ÉDITS. — En cette 
même année 303, au cours des derniers mois, furent 
promulgués deux autres édits, sur lesquels Eusèbe 
nous renseigne en ces termes : Peu de temps après le 
commencement de la persécution, quand, dans la 
région située autour de Mélitène et dans la Syrie, il y 
eut des tentatives pour s'emparer de l'empire, une 
loi fut d’abord promulguée, ordonnant que tous les 
chefs des Églises seraient enchaînés et mis en prison. 
Le spectacle qui parut alors dépasse toute parole : 
on vit une multitude innombrable d'hommes jetés dans 
les cachots : ceux-ci, autrefois réservés aux brigands 
ou aux violateurs de sépultures, étaient maintenant 
remplis d’évêques, de prêtres, de diacres, de lecteurs, 
d’exorcistes, tellement qu’il n’y avait plus de place 
pour les criminels de droit commun. 

« Un autre édit survint, d’après lequel tous ceux 
qui avaient été ainsi mis en prison seraient renvoyés 
libres, s’ils consentaient à sacrifier : en cas de refus, ils 
seraient soumis aux plus cruels supplices; aussi ne 
peut-on compter les martyrs qui soufirirent dans les 
diverses provinces ?. » 

XXI. QUATRIÈME ÉDIT, EN 304. — Après la célébra- 
tion de ses vicennales à Rome, Dioclétien regagna sa 
création de Salone, sur la côte de Dalmatie. Galère 
demeurait seul maître de l'Orient et se substituait 
au vieil auguste dans le gouvernement de l'Asie 
romaine. Aussi est-ce vraisemblablement à lui qu'il 
faut attribuer le nouvel édit, approuvé, pour la forme, 
par Dioclétien. « Au cours de la seconde année [de la 
persécution], écrit Eusèbe, comme l’ardeur du combat 
livré contre nous s’était accrue, Urbain, administrant 
alors la province [de Palestine], des lettres impériales 
furent envoyées, par lesquelles il était commandé en 
termes généraux que tous, en tout pays, dans chaque 
ville, offrissent publiquement des sacrifices et des 
libations aux idoles 5. » 

D'après la Passio 5. Savini, dont la valeur est 
contestée #, l’édit aurait été ratifié à Rome et pro- 
mulgué par le sénat le 22 avril. 

XXIT. AMNISTIE DE MAXIMIN DAIA.— Après que 
Galère se fut débarrassé ues deux vieux augustes 
Dioclétien et Maximien Hercule, il forma une nouvelle 
tétrarchie et choisit, en qualité de césars, Maximin 
Daïa et Sévère. Maximin n'avait d'autre titre à cette 
dignité que celui de neveu de Galère; c'était peu de 
chose, il jugea prudent de ne pas pousser à bout ses 
nouveaux sujets, au moins à ses débuts, et il proclama 
une sorte d’amnistie religieuse. « Quand, pour la 
première fois, je vins en Orient sous d’heureux aus- 
pices, racontera-t-il lui-même 5, j’appris qu'un très 
grand nombre d'hommes, qui auraient pu être utiles 


1Rufin, Hist. eccles., 1. VIII, c. 11: Si quis servorum 
permansisset christianus, libertatem consequi non possel; 
cf. Ῥ. Allard, op. cit., 1908, t. 1v, p. 156, note 4. — " Eusébe, 
Hist. ecclés., 1. VIII, ©. vr. — * Eusèbe, De martyribus Pales- 
tinis, c. 111. — ‘ P. Allard, op. cit., t. 1V, p. 376-378, note 2, — 


ÉDITS ET RESCRITS 


2200 


à la république, avaient été relégués en divers lieux 
par les juges. J’ordonnai à chacun de ceux-ci de ne 
plus agir cruellement contre les provinciaux, mais de 
les exhorter plutôt par de bienveillantes paroles à 
revenir au culte des dieux. Tant que mes ordres furent 
suivis par les magistrats, personne dans les contrées 
d'Orient ne fut plus relégué ou maltraité. » Et Maximin 
Daïa se flatte beaucoup quand il ajoute : « Mais 
plutôt ces provinciaux, gagnés par la douceur, 
revinrent au culte des dieux. » Ils y revinrent si peu 
que, devant l'insuccès notoire de cette politique 
d’apaisement, Maximin reprit, dès les premiers mois 
de 306, la p2rsécution. 

XXIII ἔνριτ DE GAIÈRE ET MAXIMIN. — « Dans 
toutes les provinces de Maximin, écrit Eusèbe, furent 
envoyés des édits de ce tyran, commandant aux 
gouverneurs de contraindre les habitants de leurs 
villes à sacrifier publiquement aux dieux. Des hérauts 
parcoururent les rues de Césarée et convoquèrent les 
chefs de famille dans les temples par ordre du gouver- 
neur. En outre, les tribuns des soldats firent, d’après 
des registres, l'appel nominal. Tout était bouleversé 
par un orage inexprimable. Cette deuxième déclara- 
tion de guerre eut Maximin pour auteur 5. » A la même 
époque, le nouvel édit était publié aussi dans les États 
de Galère. 

Les actes d’Acace, centurion, en garnison dans la 
Thrace, nous apprennent que l’édit « ordonnait que, 
dans toutes les villes, ceux qui refuseraient d’honorer 
les dieux fussent livrés au dernier supplice. Les chefs 
de l’armée devaient traduire devant leur tribunal et 
condamner à mort tout soldat qui ne rendrait pas le 
culte aux divinités de l'empire 7. » Les actes d'Hadrien, 
également sujets à caution, nous apprennent qu'à 
Nicomédie « des crieurs publics parcouraient tous les 
quartiers de la ville, proclamant à haute voix que 
tous les citoyens devaient, par ordre des empereurs, 
offrir des sacrifices et des libations aux idoles et que 
les chrétiens qui seraient découverts seraient livrés 
aux flammes. Plusieurs personnages de distinction 
furent ensuite désignés pour visiter toutes les maisons, 
avec ordre, s’ils découvraient quelques disciples du 
Christ, hommes ou femmes, de les amener devant le 
tribunal du juge 5. » D’après Lactance, Galère avait 
trouvé des raffinements jusque-là inconnus dans le 
supplice du feu infligé aux fidèles, DATIS LEGIBUS 
ut post tormenta damnati lentis ignibus urerenltur. 

XXIV. PREMIER ÉDIT DE CONSTANTIN. — En 306, 
le 25 juillet, mourait l’auguste Constance Chlore; 
l’armée proclama son fils Constantin, qui, à peine entré 
en possession des États de son père, publiait une con- 
stitution en faveur de l'Église, dont nous n’avons ni le 
texte ni le résumé :... susceplo imperio Constantinus 
Augustus nihil egit prius, quam christianos cultui ac 
Deo suo reddere. Hæc fuit prima ejus sanclio sanctæ 
religionis reslilutæ ?. 

XXV. Éoir ΡῈ MaximiN Daiïa. — Vers la fin de 
l’année 308, un nouvel édit fut envoyé par Maximin 
dans toutes les provinces. Des lettres du préfet du 
prétoire, transmises par les gouverneurs aux curateurs 
des cités, aux magistrats municipaux, et aussi aux 
greffiers qui gardaient dans leurs archives les listes 
dressées naguère en vue de l'appel nominal, firent 
connaître les ordonnances suivantes : obligation pour 
toutes les villes de réparer avec le plus grand soin les 
temples d’idoles que l'abandon ou la vétusté avaient 
laissé tomber en ruines; de contraindre tous les habi- 
tants, hommes, femmes, enfants, serviteurs, à offrir 


5 Eusèbe, Hist. eccles., 1. IX, c.1x.— " Euséhe, De martyr. 
Palæst., 4. — * Acta 5. Acacii, 1, dans Acta sancl., mai 
t. 1, p. 762. — * Acta 5. Hadriani, 1, dans Surius, Vitæ 
sanct., t. 1x, p. 88. — * Lactance, De mortibus perseculorum,, 
€, XXIV: 


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2201 


des sacrifices et des libations et à manger des viandes 
immolées; de faire asperger d’eau lustrale toutes les 
denrées mises en vente sur les marchés publics: de 
placer des agents à la porte de tous les thermes, afin 
d’obliger les baigneurs à rendre d’abord hommage 
aux dieux 1, 

XXVI. ÉDIT DE TOLÉRANCE DE GALÈRE. — En 
310, Galère fut atteint, dans son palais de Sardique, 
d’une répugnante maladie : il tombait vivant en 
pourriture. Les médecins n’y pouvant plus rien, les 
oracles aggravèrent son mal par un remède incongru; 
alors Galère traita avec le Dieu des chrétiens et pro- 
mulgua l’édit que nous a conservé Lactance dans le 
texte original ? : 

Inter celera, quæ pro reipublicæ semper commodis 
alque utilitale disponimus, nos quidem volueramus 
anlehac juxla leges veteres et publicam disciplinam 
Romanorum cuncla corrigere atque id providere, ut 
eliam chrisliani, qui parentum suorum reliquerant 
seclam ad bonas mentles redirent. Siquidem quadam 
ralione lanta eosdem chrislianos volunlas invasissel 
el lanta stultitia occupasset, ul non illa veterum instituta 
sequerenlur, quæ forsilan primum parentes eorundem 
consliluerant, sed pro arbitrio suo atque ul hisdem 
eral libilum, ila sibimet leges facerent, quas observarent, 
el per diversa varios populos congregarent. Denique 
cum ejusmodi nostra jussio extilissel, ul ad velerum 
se inslituta conferrent, mulli periculo subjugati, multi 
eliam deturbali sunt; alque cum plurimi in proposilo 
perseverarent, ac videremus nec diis eosdem cultum ac 
religionem debitam exhibere, nec christianorum deum 
observare, contemplationem mitissimæ nostræ clementiæ 
intuentes el consueludinem sempilernam, qua solemus 
cunclis hominibus veniam indulgere, promptissimam in 
his quoque indulgentiam nostram credidimus porri- 
gendam, ul denuo sint christiani et conventicula sua 
componant, ila ut ne quid contra disciplinam agant. 
Per aliam aulem epislulam judicibus significaturi 
sumus, quid debeant observare. Unde juxta hanc indul- 
gentiam nostram debebunt deum suum orare pro 
salute nostra et reipublicæ ac sua ut undique versum 
respublica præslelur incolumis el securi vivere in 
sedibus suis possint. 

Hoc edictum proponilur Nicomediæ pridie kalendas 
maias, ipso oclies εἰ Maximino ilerum consulibus. 

« Singulier édit, moitié insolent, moitié suppliant, 
qui commence par insulter les chrétiens et finit par 
leur demander de prier leur maître pour lui5. » La 
pièce ne fait guère honneur à celui qui l’a promulguée 
comme l'expression de sa politique et de sa conduite. 
C'est un réformateur du christianisme qui n’a rien 
imaginé de plus efficace pour venir à bout de la résis- 
tance des fidèles à se laisser réformer que d’user d’un 
peu de sévérité à leur égard. Il a moins songé à 
ramener des dissidents au culte des dieux qu’à corriger 
des égarés de leur déchéance, il a travaillé, non pour la 
religion romaine, mais pour l’orthodoxie chrétienne, 
menacée par les dissensions entre fidèles. Tout ceci 
ne vaut guère la peine d’être relevé et discuté; cette 
hypocrisie n’a d'autre but que la duperie des chrétiens, 
dont le persécuteur aux abois sollicite l’intercession. 
De ce fatras, une phrase seulement est à retenir, 
c’est le dispositif : εὐ denuo sint christiani et conven- 
ticula sua componant. Les chrétiens ont donc la per- 
mission d'exister et de rebâtir leurs églises. L’édit 
fut proclamé le 30 avril 311 et Lactance le lut alors 
sur les murs de Nicomédie. En tête on lit les noms de 
Galère, de Constantin et de Licinius; celui de Maxence 


1 Eusèbe, De martyribus Palæst., 9. — ? Lactance, op. cit., 
δ. xxxiv; Eusèbe, Hist. eccles., 1. VIII, c. xvu, traduit 
l'original latin avec quelques variantes; bonne traduction 
française dans P. Allard, op. cit., 3° édit., 1908, t. v, p. 162- 
163; cf. Κα. Bihlmayer, Die Toleranzedikt des Galerius von 


ÉDITS ET RESCRITS 


2202 


n’y figure pas, parce que Galère ne reconnaissait pas 
l’autorité de ce prince. 

L’édit fut publié en conséquence dans la Bithynie, 
le Pont, la Galatie, l'Asie, la Cappadoce, dans toutes 
les provinces asiatiques de la juridiction de Galère, 
dans celles qu’il possédait en Occident; en outre, dans 
les États de Licinius et même dans ceux de Constantin, 
où la persécution n’existait pas. Maxence gouvernait 
Y'Italie et l'Afrique, et l’Église y jouissait de la paix. 
Quant à Maximin Daïa, qui régnait sur la Cilicie, la 
la Syrie et l'Égypte, il ne ralentit en aucune façon la 
persécution, et probablement refusa de laisser mettre 
son nom sur un édit qu’il blâmait sans aucun doute. 
« Cependant, il lui était difficile de paraître ignorer 
complètement un acte qui, d’après la fiction constitu- 
tionnelle introduite lors de l'établissement de la 
tétrarchie, émanait du collège impérial tout entier et 
faisait loi pour l’universalité de l'empire. IL paraît 
s'être arrêté à un moyen terme. Sans promulguer 
textuellement l’édit des trois empereurs dans les 
provinces de sa juridiction, il intima verbalement 
à ses ministres (c’est-à-dire au préfet du prétoire et 
au vicaire du diocèse d'Orient) l’ordre de cesser la 
persécution et les chargea de communiquer cet ordre 
aux gouverneurs des diverses provinces. Voici la circu- 
laire que Sabinus, préfet du prétoire, adressa à tous 
les gouverneurs. Eusèhe l’a traduite en grec, d’après 
l'original latin : 

« Depuis longtemps la Majesté de nos seigneurs les 
très sacrés empereurs avait résolu, dans sa continuelle 
sollicitude, de ramener tous les hommes à une vie 
pieuse et régulière, de telle sorte que ceux qui parais- 
saient embrasser les rites étrangers et contraires aux 
institutions romaines rendissent désormais aux dieux 
immortels le culte qui leur est dû. Mais l’entêtement 
et l’obstination de quelques-uns se sont montrés si 
grands, que ni la justice du commandement impérial, 
ni la crainte des supplices imminents, ne les ont pu 
détourner de leur résolution. Et comme il arrivait que, 
pour ce motif, un grand nombre se jetaient dans 
d’extrêmes périls, la Majesté de nos seigneurs les 
invincibles princes, remplie de pitié et de clémence, a 
commandé à notre dévotion d'envoyer cette lettre à 
votre sagesse : afin que, si quelqu'un des chrétiens 
était surpris observant la religion de sa secte, vous le 
délivriez de toute inquiétude et de toute vexation et 
ne lui infligiez aucune peine, car une très longue expé- 
rience nous ἃ prouvé qu'il n'existe aucun moyen de les 
détourner de leur entêtement. Votre zèle doit donc 
écrire aux curateurs, aux stratèges et aux préposés 
des bourgs, dans chaque cité, afin qu'ils sachent que, 
à l'avenir, il n’est plus permis de s'occuper de cette 
affaire #, » 

Cette lettre engageait Maximin à peu de chose. 
Sans doute, il avouait que la constance des fidèles 
était venue à bout de sa haine et de sa cruauté, ins- 
pirée par la volonté de les soumettre au culte des dieux. 
Π y renonçait mais il ne regrettait rien et ne pro- 
mettait rien; surtout il n’accordait rien. On ferait le 
silence sur les chrétiens et c'était tout. Maximin 
évitait de prendre à son compte les mots de l’édit de 
Galère, qu’il tenait sans doute pour compromettants; 
il n’était question ni du droit d'exister ni de celui de 
rebâtir des églises. 

XXVII. L'Épirr ΡῈ MizaN. — Constantin, vain- 
queur, était entré à Rome le 29 octobre 312; il y 
demeura peut-être jusqu'au 1er janvier 313, pour 
prendre le consulat, qu’il partageait cette année avec 


311, dans Theologische Quartalschrift, 1912, t. χειν. — 
3 A. de Broglie, L'Église et l'empire romain au IF® siècle, 
t. 1, p. 182. — “ Eusébe, Hist. eccles., 1. IX, c. 1; cf. P. Allard, 
Histoire des persécutions, in-S°, Paris, 1908, t. v, p. 167- 
168. 


2203 


Licinius '; d’après Lactance, il gagna Milan sans 
attendre l'hiver : hieme proxima Mediolanum concessit. 
A Milan. Licinius allait épouser Constantia, sœur de 
Constantin ?. Les fêtes du mariage seraient l’occasion 
et le prétexte de conférences entre les deux collègues 
et de décisions prises en commun, auxquelles ils vou- 
laient associer Dioclétien; mais ce dernier refusa de se 
déranger et mourut d’ailleurs peu de temps après, vers 
le milieu de l’année 313. L'idée de convoquer Dioclé- 
tien ne manquait pas de grandeur et d’opportunité. 
Le prestige du vieil auguste demeurait intact, et les 
contemporains, mieux instruits que la postérité, se 
rendaient parfaitement compte de la responsabilité 
réduite qui lui revenait dans la tempête persécutrice 
qu’on venait de traverser. Sa présence à Milan, son 
nom glorieux et révéré en tête de l’édit de pacification 
eût ajouté, à l'éclat un peu récent de l'illustration de 
Constantin, cette autorité qui n’appartient qu'à ‘âge 
et aux longs services. Comme il n’est pas possible de 
supposer un calcul malicieux chez Constantin, 1] 
semble qu’il ait recherché avantage qu’une sorte de 
rétractalion solennelle desa politique religieuse dernière 
manière par Dioclétien devait conférer à l'édit projeté 
et à la politique prête à être inaugurée. 

C’était dix années de violence et de ruine dont il 
s'agissait de condamner l'inspiration autant qu’en 
réparer les eflets. Les échappatoires indignes d’un 
homme d’honneur au moyen desquelles Galère avait 
tenté de se dérober à l’aveu de son erreur et des maux 
qui en étaient résultés, ne pouvaient convenir à Con- 
stantin. D’aïlleurs cet édit demeurait légalement 
inexistant dansles États de Maxence : Italie et Afrique; 
à plus forte raison était-il dédaigné et méconnu dans 
la portion des États tombés depuis la mort de Galère 
aux mains de Maximin Daïa et dans les États propres 
de ce prince, Syrie et Écypte, où il n'avait jamais été 
officiellement publié. Dans les États de Constantin, 
ce même édit n'avait pas d'application, c’est-à-dire en 
Gaule, en Espagne et en Bretagne; puis la situation 
existante était en fait antérieure à l’édit. Π ne restait 
donc que de rares provinces situées entre l’Adriatique 
et le Bosphore, apanage de Licinius, pour le considérer 
comme loi d’empire. Devenus maîtres incontestés, 
Constantin et Licinius allaient-ils imposer une promul- 
gation nouvelle ou bien rédiger un texte nouveau ? 
Mais le texte de Galère offrait bien des défectuosités. 
Qu’entendait-il en recommandant aux fidèles e« de ne 
rien faire contre la discipline » ? Que prescrivait-il 
dans le règlement d’admiaistration annoncé aux 
magistrats? Qu’autorisait-il en accordant aux chrétiens 
de rétablir leurs assemblées? Pour un texte juridique, 
celul-ci prêtait vraiment trop à l'interprétation et s’il 
pouvait nourrir les commentateurs, il risquait par 
cela même d’embarrasser le législateur. Un texte 
nouveau dirait plus clairement la volonté de Con- 
stantin et fonderait le droit. Car il ne s’agissait alors de 
rien moins. À travers les rescrits de Trajan et d’'Ha- 
drien et les édits de Septime-Sévère, de Dèce, de 
Valérien et Dioclétien, un principe s'était perpétué 
d’anéantir le christianisme. A cet égard, les empereurs 
n'avaient jamais varié d'opinion; seulement, devant 
le déchet que l'application de ce principe infligeait à 
la population, à la prospérité et à la paix de l'État, 
la répression s'était vue maintes fois obligée de 
s’avouer vaincue. Les chrétiens, alors, retrouvaient 
le repos, sinon 18 sécurité, mais le motif de leurs 
alarmes et la raïson de leurs souffrances demeuraient 
prêts à revivre au premier signal d’un prince mal- 


? Le panégyriste Nazaire dit qu’il y demeura un peu plus 
de deux mois : Quidquid mala sexennio toto dominatio 
Jerialis infirerat, bimestris fere cura sanavit; cf. O. Seeck, 
Geschichite des Untergangs der antiken Welt, 1910, ἔν 7, 


ÉDITS ET RESCRITS 


2204 


veillant. L’édit de Milan ofirirait cette nouveauté de 
fonder un droit sur une idée nouvelle, l’idée de tolé- 
rance. 

Semblable innovation marque une date; mais on ne 
peut la déterminer que d’une manière approximative. 
Tout ce qu’on en peut dire avec certitude, c’est que 
Constantin a gagné Milan aux approches de l’hiver et 
Licinius avant le plus fort de l'hiver. Tous deux s’y 
trouvaient au mois de février et,le 1° mai, Maximin 
était vaincu en Thrace par Licinius; or, l’édit lui avait 
été communiqué et il n’y a pas apparence que ce fut 
après la rupture. Mais Maximin est parti de Syrie pour 
la Bithynie hieme cum maxime sæviente, d’où il est 
passé en Thrace. Il y a quelque apparence que cette 
longue et pénible marche a pris du temps et ce n’est 
pas quand le dessein hostile de Maximin était évident 
que les empereurs lui ont adressé communication de 
leur édit, qu'il y a donc d’assez bonnes raisons de 
ramener vers le mois de février 313. 

Eusèbe a su qu’au lendemain de leur victoire sur 
Maxence, Constantin et Licinius, étroitement alliés. 
ont fait de concert une loi au sujet des chrétiens, loi 
très complète, mentionnant leur victoire sur le tyran ? : 
μιᾷ βουλὴ χαὶ γνώμῃ νόμον ὑμὲρ χριστιανῶν τελεώτατον 
πληρέστατα διατυποῦντα!: Plus loin, il ajoute que Con- 
stantin et Licinius sont les auteurs de la paix, soit par 
les lettres qu’ils ont écrites à Maximin, soit par les 
« programmes et lois » qu'ils ont adressés à tous 
leurs sujets : διὰ προγραμμάτων za νόμων. 

Dans tout ceci il n’est pas question de Milan: 
mais heureusement nous trouvons cette mention dans 
le texte publié à Nicomédie par Licinius : cum 
feliciter apud Mediolanum convenissemus. On désigne 
aujourd’hui couramment cet édit par le sobriquet 
d’édit de Milan et cette appellation n’a rien de 
primitif. Un contemporain, Eusèbe, ne prend pas la 
peine de nous instruire du lieu de la promulgation, 
un autre contemporain, Lactance, semble vouloir 
créer une présomption pour Nicomédie au détriment 
de Milan. Il remarque que dix ans et quatre mois se 
sont écoulés entre la promulgation de l’édit de Dio- 
clétien à Nicomédie, le 24 février 303, et la promulga- 
tion de l’édit de Constantin, également à Nicomédie, 
le 13 juin 313. Dela date de promulgation à Milan, 
qui, peut-être, lui eût permis de serrer de plus près, à 
quelques jours à peine, l’anniversaire décennal, il ne 
semble pas s’apercevair :... paucis post pugnam diebus, 
et Nicomediam ingressus gralian Deo, cujus auxilio 
vicerat, retulit, ac die iduum juniarum Constantino 
alque ipso ler consulibus de restiluenda ecclesia hujus- 
modi litleras ad præsidem dalas proponi jussit 4. Sic ab 
eversa ecclesia usque ad reslilulam fuerunt anni X, 
menses plus minus IV. Habitant Nicomédie, il songe 
à la démolition de l’église de cette ville et à la revanche 
prise dix ans après. 

De Licinius, on n’a que peu à dire. Quoique l’égal 
de Constantin, il y avait entre eux cette distance 
morale entre Fhomme destiné à accomplir de grandes 
choses et l’homme désigné pour occuper de grandes 
charges. Licinius faisait du christianisme le même 
cas que de toute autre religion, ce qui lui rendait facile 
de signer l’édit de Milan et de le violer par la reprise 
de la persécution. Au fond, il n’y voyait qu'une 
concession à un collègue très puissant, très volontaire 
et très entiché de sa foi nouvelle, c'était plus qu'il n’en 
fallait ; il signa tout ce qu’on voulut. 

Nulle trace de l’édit de Milan au code Théodosien; 
le texte ne s’est pas conservé dans sa forme authen- 


P. 138, 499. — ? Maurice, Numismatique constantinienne, 
t. 11, p. LI, place la rencontre de Constantin et de Licinius à 
Milan en février 313.,—° Eusèbe, Histeccl., 1. IX, €. 1x, P. δ.» 
t. xx, col, 820, — 4 Lactance, De mortib. persec., ©. XLVHM. 


CD A > ne 


RS ΒΡ SL LS ES 


2205 ; 


tique 1. « Le texte afliché à Nicomédie, le 13 juin 313, 
reproduit l’édit de Milan, sans doute, mais inséré dans 
une lettre adressée à un gouverneur de province, ici 
le gouverneur de Bithynie. Il saute aux yeux, en eflet, 
que le document renferme une série d'instructions qui 
sont adressées à un magistrat ; le prince interpelle ce 
magistrat directement : Scire dicalionem tuam conve- 
nil. Intellegit dicatio tua... « Votre Excellence doit 
«savoir, Votre Excellence comprend », et autres 


expressions protocolaires. Les instructions adressées 


à ce magistrat sont comme un commentaire qui 
explique une loi pour en assurer l'application exacte. 
Sans doute certains édits étaient adressés directement 
à tous les gouverneurs de provinces. Maïs ici ces 
instructions sont comme en marge du texte de la loi 
qu’elles commentent, texte reconnaissable à son style, 
texte désigné par le commentaire même en des termes 
comme : … lege quam superius comprehendimus,.… 
fiel ut sicut superius comprehensun est. Discerner le 
texte de la loi du texte de son commentaire est une 
opération qui ne va pas sans incertitudes : où com- 
mence le commentaire? où finit l’édit? On peut hési- 
ter plus d’une fois. Je vais reproduire le texte intégral 
de Lactance * en distinguant les deux sources, au 
moins à titre d'hypothèse et de vraisemblance : 

« CUM FELICITER tam ego Constantinus Augustus 
quam etiam ego Licinius Augustus apud Mediolanum 
convenissemus, atque universa, quæ ad commoda et 
securitatem publicam pertinerent in tractatu habe- 
remus, hæc inter cetera quæ videbamus pluribus homi- 
nibus profutura, vel inprimis ordinanda esse credi- 
dimus quibus divinitatis reverentia continebatur, ut 
daremus et christianis et omnibus liberam protestatem 
sequendi religionem quam quisque voluisset, quo 
quidem divinitas ὅ in sede cælesti nobis atque omnibus 
qui sub potestate nostra sunt constituti placatum 
ac propitium possit existere. 

« Ilaque hoc consilio salubri ac rectissima ralione 
ineundum esse credidimus ut nulli omnino facullatem 
abnegandam putaremus qui vel observalioni christia- 
norum vel ei religioni mentem suam dederel 5 quam 
ipse sibi aplissimam esse sentirel, ut possil nobis summa 
divinilas, cujus religioni liberis menlibus obsequimur, 
in omnibus solilum favorem suum benevolentiamque 
præstare. ὃ 

« Si fortement que l’édit de Milan ait voulu poser le 
principe de la liberté des cultes, on ne comprend pas 
qu’il ait pu débuter par deux phrases qui disent aussi 
parfaitement la même chose que les deux phrases que 
nous venons de citer. Cette tautologie s'explique au 
contraire si la seconde phrase est une glose de la 
première ἡ. Je ne voudrais pas dire que cette explica- 


1 O. Seeck, Das sogenannte Edikt von Mailand, dans 
Zeitschrift für Kirchengeschichte, 1891, t. x11, nie la publi- 
cation d'aucun édit à Milan et attribue au seul Licinius le 
document inséré par Lactance et par Eusèbe ; il ne daterait 
donc que de Nicomédie. Les raisons qu’il en donne sont 
pitoyables. La forme des édits à la troisième personne était 
abandonnée à cette époque. Les édits étaient alors rédigés 
en forme de lettres et adressés à quelques hauts fonction- 
naires chargés de les publier. — 5 Le texte de l’édition de 
Baluze, Paris, 1679, p. 41-43; celui de Brandt, dans Corp. 
script. lat. eccl., p. 228-233, est une combinaison du texte 
du ms. unique de Lactance et du texte grec d’'Eusébe; 
cf. H. Hülle, Die Toleranzerlasse rômischer Kaiser für 
das Christentum, in-8°, Berlin, 1895, p. 86-92 — 5 Brandt 
propose : quo quicquid est divinitatis. — * Brandt : consilium. 
— " Brandt : dederat. — " E. Galli, L'editto di Milano 
del 313, dans la Scuola catlolica, mai-juin 1913, p. 64, 
n'a pas relevé ce doublet et considère les deux phrases 
comme appartenant également à l’édit authentique. — 
τ Brandt propose : nomine < continebantur, et quæ prorsus 
sinistra el a nostra clementia aliena esse => videbantur. Ce 
supplément est pris au grec d'Eusèbe : ἐνείχοντο, χαὶ 
deu πάνυ σχαιὰ καὶ τῆς ἡμετέρας πραότητος ἀλλότρια 


ÉDITS ET RESCRITS 


2206 


tion s'impose, elle est plausible du moins, surtout si 
nous considérons que le même procédé de glose un peu 
littérale a été appliqué dans le reste du document. 
C’est, en efïet, au rédacteur de cette glose supposée 
que nous attribuerons, et ici avec plus de certitude, 
les lignes qui suivent : 

.… præslare. Quare scire dicalionem luam convenit 
placuisse nobis ul amolis omnibus omnino conditio- 
nibus, quæ prius scriplis ad officium tuum datis super 
christianorum nomine videbartur?, nunc* cavere® ac sim- 
pliciler unusquisque eorum qui eandem observandæ reli- 
gioni ‘° christianorum gerunt voluntalem, citra ullam 
inquieludinem ac molesliam sui idipsum  observare 
contendant. Quæ solliciludini tuæ plenissime signi- 
ficanda esse credidimus, quo scires nos liberam atque 
absolutam colendæ religionis suæ facullatem hisdem 
chrislianis dedisse. 

« Quod cum hisdem a nobis indullum esse pervideas, 
indelligit dicalio tua eliam aliis religionis suæ vel 
observantiæ polestatem simüliter apertlam εἰ liberam pro 
quiele temporis nostri esse concessam, ut in colenda ® quod 
quisque diligerel * habeat liberam facultatem, quas.… 
honori neque cuiquam religioni aut aliquid a nobis #. 

« Voilà bien une glose : elle n’ajoute aucune disposi- 
tion légale à la loi énoncée au début, mais elle en 
détaille tout le contenu. La loi, dit-elle, abroge les 
dispositions contraires prises antérieurement au sujet 
des chrétiens. Secondement, elle donne aux chrétiens 
la liberté pleine, absolue, de professer leur religion, 
sans crainte d’être inquiétés et molestés à l'avenir. 
Troisièmement, elle donne la même liberté aux autres, 
le législateur entendant ne contraindre aucune religion. 

« Le commentaire s’arrête, et le texte de la loi va 
reprendre, avec seulement une incidente introduite 
comme entre parenthèses par le commentateur. Le texte 
de la loi reprend, dis-je, et l’on pourra noter qu’il se 
raccorde à merveille aux derniers mots de la première 
citation 1%: « ATQUE HOCINSUPER in persona Christiano- 
rum statuenüum esse censuimus, quod si eadem loca 
ad quæ antea convenire consuerant, de quibus eliam 
datis ad officium tuum litleris certa antehac forma 
fueral comprehensa, priore tempore aliquid vel ἃ 
fisco nostro vel ab alio quocunque videntur esse 
mercati, eadem christianis sine pecunia τοὶ sine ulla 
pretii petitione, postposita omni frustratione atque 
ambiguitate, restituant. Qui etiam donc fuerunt 
consecuti, eadem similiter hisdem christianis quanto- 
cyus reddant, etiam vel hi qui emerunt, vel qui dono 
erunt consecuti, si putaverint 5 de nostra benevo- 
lentia aliquid, Vicarium postulent, quo et ipsis per 
nostram clementiam consulatur. » 

« Ce qui suit n’est plus que le commentaire 1. 


εἶναι ἐδόχει. — " Brandt propose : videbantur ea remo- 
veantur,et > nunc.Supplément pris à Eusèbe : ἐξόχει, ταῦτα 
ἀφαιρεθῇ, χαὶ νῦν. — * Brandt corrige cavere en libere. — 
19 Brandt: religionis. — 1 Brandt : colendo. — ** Brandt: de- 
legerit. — 15 Le texte appelle correction. Brandt propose : 
facultatem. < Quod a nobis factum est, ut neque cuiquam > 
honori neque cuiquam religioni « detractum >> aliquid a no- 


ro δὲ 


14 Galli, au contraire, estime que le texte Et quoniam jus- 
qu’à sperent fait partie de l’édit original. J'y vois cette pre- 
mière difficulté, que dans ce texte il est fait mention de 
l’édit (lege quam superius comprehendimus), et cette au- 
tre difficulté, que le magistrat y est interpellé directement 
(reddi jubebis). Galli suppose que l’édit original lisait red- 
dantur, au lieu de reddi jubebis, mais cette supposition est 
purement gratuite. De nlus, l’édit désigne les chrétiens par 
le nom de christiani simplement : notre texte introduit 
l'expression corpus christianorum, et lui donne pour syno- 
nyme ecclesiæ et conventicula, termes que l’édit n'emploie 
pas. 


2207 


« Quæ omnia corpori chrislianorum protinus per 
intercessionem luam ac sine mora tradi oporlebit. 

« Εἰ quoniam iidem christiani non in: ea loca tantum 
ad quæ convenire consuerant?, sed alia eliam habuisse 
noscuniur ad jus corporis eorum, id est ecclesiarum, 
non hominum singulorum, pertinentia, ea omnia lege 
quam superius comprehendimus citra ullam prorsus 
ambiquitalem vel controversiam hisdem christianis 
id est corpori el conventiculis eorum reddi jubebis, 
supradicla scilicet ralione servata, ut ii qui eadem sine 
prelio, sicut diximus, restituerint#, indemnitatem de 
nostra benevolentia sperent. 

« On reconnaît la manière que nous avons signalée 
plus haut : la loi comporte des précisions qui en 
assurent l'exécution, et ces précisions sont données. 
L'office du gouverneur de la province doit veiller à 
l'exécution des restitutions. Les biens à restituer sont 
ceux qui appartenaient aux chrétiens à titre collectif, 
soit les immeubles où ils tenaient leurs assemblées 
religieuses, soit tout autre immeuble, à condition qu'il 
s’agisse de propriété collective, et celle-là uniquement. 
Le détenteur qui restitue pourra être indemnisé par 
le trésor public. Ce sont là des répétitions presque 
littérales, rédigées d’ailleurs dans un style qui n’a pas 
l'excellente tenue du style de la loi elle-même. 

« Les dernières lignes n’ajoutent rien non plus à la 
loi et ne sont que des redites ou des clauses de style : 

« In quibus omnibus supradicto corpori christianorum 
intercessionem tuam efficacissiman exhibere debebis, 
ut præceplum nostrum quantocyus compleatur, quo 
eliam in hoc per clementiam nostram quieli publicæ 
consulatur. 

Hactenus fiet ut sicut superius comprehensum est, 
divinus juxta nos favor, quem in tantis sumus rebus 
experti, per omne lempus prospere successibus nostris 
cum beatitudine publica perseveret *. 

« Ut autem huius sanclionis® benivolentiæ nostræ 
forma ad omnium possit pervenire notiliam, prolata 
programmate tuo hæcC scripla el ubique proponere et 
ad omnium scientiam te perferre conveniet, ut huius 
benivolentiæ nostræ sanctio latere non possit ὅν 

Eusèbe prit la peine de traduire en grec ce document 
pour l'insérer dans son Hisloire ecclésiastique; la 
plupart des variantes relevées sont négligeables, peut- 
être quelques-mots omis par Lactance nous ont été 
cependant conservés par Eusèbe; mais nous devons à 
ce dernier le préambule de l’édit, préambule omis par 
Lactance. Le voici ? : 

Ἤδη μὲν πάλαι σχοποῦντ 


ες τὴν ἐλευθερίαν τῆς θρησχείας 
οὖχ ἀρνητέαν εἶναι, ἑκάστου τῇ διανοίᾳ χαὶ τῇ 
βουλήσει ἐξουσίαν δοτέον τοῦ τὰ θεῖα πράγματα τημελεῖν 
χατὰ τὴν αὐτοῦ προαίρεσιν ἔχαστον, χεχελεύχειμεν τοῖς τε 
χριστιανοῖς τῆς αἱρέσε ὶ τῆς θρισχείας τῆς ἑαυτῶν 
τὴν πίστιν φυλάτ n πολλαὶ χαὶ διάφοροι 


1 Brandt supprime in. — ©? Brandt : consuerunt. — 
3 Brandt : restituant. — * Galli suppose que la phrase Hacte- 
nus fiet doit appartenir à l’édit original. Je la crois, au con- 
traire, de la même main que la phrase Jlaque hoc consilio 
dont elle est pour une part une réplique. —Brandt propose 
< et > benivolentiæ. — ‘ P. Batiffol, Les étapes de la conver- 
sion de Constantin. 11. L’édit de Milan, dans Bulletin ἀ απο. 
litt. et d'archéol. chrét., 1913, t. 111, p. 244-247. — τ Eusèbe, 
Hist. ecclés., 1. X, c. v, P. G., t. xx, col. 880. — * De ces 
quelques mots on a donné une traduction erronée par 
l'emploi du mot sectæ et on a supposé l’existence d’un pre- 
mier édit, ayant trait aux hérésies et rendu par Constantin 
et Licinius. Valois, cité par Tillemont, Mém. hist. ecclés., 
t. v, art. xLv1, croit que dans ce premier édit « l’on avoit 
été choqué de ce que la religion chrétienne y avoit été telle- 
ment relevée, qu’il sembloit que toutes les autres y eussent 
été défendues ; et encore de ce que les diverses sectes sorties 
des chrétiens y étoient qualifiées du nom odieux d'hérésies.s 


ÉDITS ET RESCRITS 


τυχὸν ἴσως τινὲς αὐτῶν μετ᾽ ὀλίγον ἀπὸ τῆς τοιαύτης παρα- 
φυλάξεως ἀπεχρούοντο. « Depuis longtemps déjà nous 
avions reconnu que la lib2rté de religion ne doit pas 
être contrainte, mais qu’il faut permettre à chacun 
d’obéir, pour les choses divines, au mouvement de 
sa conscience. Aussi avions-nous permis à tous, y 
compris les chrétiens, de suivre la foi de leur religion 
et de leur culte. Mais parce que, dans le rescrit où 
leur fut concédée cette faculté, de nombreuses et 
diverses conditions avaient été énumérées, peut-être 
à cause de cela quelques-uns y renoncèrent après un 
certain temps. » 

Assurément Constantin et Licinius avaient par- 
couru quelque chemin depuis le 30 avril 311, lorsque, 
de concert avec Galère, ils publiaient l’édit que nous 
connaissons. Pour Licinius, peu lui importait; quant 
à Constantin, il poussait sa pointe, en 313 comme 
en 311; il avait laissé Galère expédier un règlement 
d'administration qui rognait le mieux possible les 
concessions de l’édit, parce qu’en 311 il n’était pas le 
plus fort. Il était si bien en tiers dans cette alia 
epistula destinée à apprendre aux juges quid debeant 
observare qu’Eusèbe ne fait pas difficulté de convenir 
que ce document annoncé par les trois empereurs 
appartenait au même législateur qui promulguait 
l’édit à Nicomédie du 13 juin 313, sans exclusion de 
ses deux collègues. 

Maximin, nous le savons par Eusèbe, avait reçu 
communication de l’édit de Milan, évidemment avant 
sa rupture avec Licinius. Après sa défaite par ce prince, 
le persécuteur comprit que la résistance n’était possible 
qu’à condition de pratiquer dans ses États l’« union 
sacrée ». Les chrétiens y étaient encore nombreux et 
surtout ulcérés par les procédés employés envers eux, 
la pensée et la sympathie dirigées vers les princes 
pacificateurs; craignant peut-être que leurs vœux 
discrets n’ébranlassent leur loyalisme, Maximin Daïa 
se résigna à leur accorder un édit dont les dispositions 
étaient calquées sur celles de l’édit de Milan. 

« L'empereur César Caius Valerius Maximin, Germa- 
nique, Sarmatique, pieux, heureux, invincible, au- 
guste. Toujours et de toutes les manières nous nous 
efforçons de procurer l’avantage des habitants de nos 
provinces, et de favoriser par nos bienfaits tout à la 
fois la prospérité de la république et le bien-être des 
particuliers : personne ne l’ignore, et nous avons la con- 
fiance que chacun, interrogeant sa mémoire, en est 
persuadé. Aussi, ayant appris précédemment qu'en 
vertu de la loi rendue par nos divins parents Dioclé- 
tien et Maximien, pour ordonner la destruction des 
lieux où s’assemblaient les chrétiens, beaucoup d’excès 
et de violences avaient été commis par les ofliciers 
publics, et que le mal s’était chaque jour fait sentir 
davantage à nos sujets, dont les biens sont, sous ce 
prétexte, lourdement atteints, nous avons, l’année 
dernière, par des lettres adressées aux gouverneurs 


A. de Broglie, op. cit., t. 1, p. 239, suppose au contraire que 
ce premier édit était « conçu dans des termes d’une généra- 
lité telle, qu’il semblait s'étendre à des sectes ennemies de 
toute morale et favoriser par là une licence périlleuse. » 
Cet édit, postérieur à la défaite de Maxence, antérieur à 
l’édit de Milan, et susceptible d’interprétations si diverses, 
n’est rapporté nulle part. Il a cependant été cité de con- 
fiance par un grand nombre d’historiens, notamment Beu- 
gnot, Hist. de la destr. du paganisme, t. 1, p. 57; Aubé, De 
Constantino imperatore, p. 20; G. Boissier, La fin du paga- 
nisme, t. 1, p. 49; tandis que Champagny, Les Césars du 
1115 siècle, τ. 111, p. 454-455, hésite. P. Allard, op. cit., τὰν, 
p. 256, note 3, montre que αἱρέσεις se traduit non par 
sectæ, mais par conditiones; en eflet, dans le texte de Lac- 
tance nous lisons amotis omnino conditionibus, qu'Eusèébe 
traduit une fois de plus par αἱρέσεων; enfin, on trouve au 
code Théodosien, 1. XVI, tit. vi, lex 9, navalem hæresim pour 
navalem conditionem. - 


[ 
l 
| 


2209 


des provinces (le rescrit à Sabinus), déclaré que, si 
quelqu'un voulait s'attacher à cette secte et observer 
cette religion, il lui serait permis de suivre sans empé- 
chement son dessein, et personne n'oserait le lui 
interdire; mais que tous les chrétiens jouiraient d’une 
liberté complète, à l'abri de toute crainte et de tout 
soupçon. Cependant nous n'avons pu entièrement 
ignorer que certains de nos magistrats avaient mal 
compris nos ordres, et qu’à cause de cela nos sujets se 
défiaient de nos paroles et ne reprenaient qu'avec 
hésitation le culte de leur choix. C’est pourquoi, 
afin qu’à l’avenir toute inquiétude et toute équivoque 
soient dissipées, nous avons voulu publier cet édit, 
par lequel tous comprendront que ceux qui veulent 
suivre cette secte en ont pleine liberté, et que, par 
l'indulgence de notre Majesté, chacun peut observer 
la religion qu'il préfère ou à laquelle il est accoutumé. 
On leur permet aussi de rétablir les maisons du Sei- 
gneur. Du reste, pour faire comprendre l’étendue de 
notre indulgence, nous avons voulu ordonner encore 
que, si quelque maison ou quelque lieu appartenant 
auparavant aux chrétiens avaient été dévolus au fisc 
par l’ordre de nos divins parents, occupés par quelque 
ville, vendus ou donnés, ils reviendront à leur ancienne 
condition juridique et à la propriété des chrétiens, 
afin que tous puissent reconnaître notre piété et notre 
sollicitude !. » 

Maximin se bornait à un édit de tolérance à l'égard 
des seuls chrétiens, auxquels il restituait leurs biens 
confisqués sans dire par qui serait faite la restitution. 
Il est possible que la rapidité des événements et la 
rigueur de Licinius aient réduit cet édit à l’état de 
lettre morte. N’était-il qu'une duperie? On ne sait. On 
y peut voir du moins une attestation de l’édit de 
Milan ἡ. 

« On en ἃ une autre, plus vague, il est vrai, dans un 
acte officiel, le procès-verbal de l'audience du 15 fé- 
vrier 314, à Carthage, devant le proconsul Ælianus, 
audience dans laquelle comparaît le faussaire qui 
a fabriqué la lettre destinée à perdre l’évêque Félix 
d’Aptonge. Le proconsul s’adresse au faussaire, Ingen- 
tius, et l'engage à dire toute la vérité: s’il n’entre pas 
dans la voie des aveux, il sera mis à la torture : 
El ideo αἷς simpliciler, ne {orquearis. » Mettre un chré- 
tien à la torture? Le proconsul prévoit la protestation 
du prévenu, et il fait la déclaration que voici : 

Ælianus proconsul dixit : Constantinus Maximus 
semper Augustus el Licinius Cæsares ila pielatem 
christianis exhibere dignantur, ut disciplinam corrumpi 
nolint, sed polius observari religionem islam et coli velint. 
Noli ilaque tibi blandiri quod, cum müihi dicas Dei cul- 
torem le esse, proplerea non possis lorqueri *. 

« Les deux augustes sont invoqués par le pro- 
consul d'Afrique, car ils daignent témoigner de leur 
intérêt (pielatem) aux chrétiens, mais non jusqu’à 
compromettre l'ordre public (disciplinam). Ils veulent 
aussi bien que les chrétien; observent leur religion : 
garde-toi donc de mentir, quod alienum chrislianis esse 
videtur! Du moins ne te flatte pas, sous prétexte que 
tu te réclames de La qualité de chrétien (cum dicas Det 
cullorem le esse), de pouvoir esquiver la torture. Le 
proconsul d'Afrique, en 314, atteste donc que la liberté 
chrétienne est maintenant de droit, et que ce droit a 
les deux augustes pour auteurs #. » 

La véritable originalité de l'édit de Milan ne se 
trouve pas dans ses prescriptions particulières con- 
cernant les chrétiens. A l'égard de ces souffre-douleurs 
toujours ballottés entre la défiance, la fureur et l'in- 
différence des maîtres de l'empire, les mesures de 
réparations prescrites ne différaient pas notablement 


1 Eusèbe, Hist. eccles., 1. IX, c. x; ef. B. Aubé, De Constan- 
lino imperatore, 1861, p. 24; P. Allard, op. cil., t. V, p. 270- 


ÉDITS ET RESCRITS 


2210 


de celles déjà accordées par Gallien, et d’ailleurs elles 
faisaient depuis un siècle et demi au moins, depuis la 
campagne des apologistes, la matière d’un programme 
de réclamations d'ordre matériel et d’ordre moral à 
peu près immuables. Ce qui est nouveau et ce qui 
introduit une conception politique ignorée, c'est l’affir- 
mation du principe de la tolérance religieuse. Rien de 
pareil dans les édits antérieurs, mais tout au plus la 
concession d’un sursis, d’une tolérance, toujours révi- 
sible et qui, en eflet, ne l’est que trop souvent. 
Jusqu'à cette date de 313, on peut dire que la tolérance 
n’a été qu’un expédient; désormais la pratique reli- 
gieuse sera libre autant que le choix de la confession 
religieuse, quam quisque delegerit, quam ipse sibi aptis- 
simam esse sentiret. Il ne s’agit plus d’imposer la 
religion d’État, d’y attirer les récalcitrants, de lui 
immoler les réfractaires, mais il s’agit d’inaugurer un 
système ingénieux d’égards envers la Divinité. Con- 
stantin ne voit etne veut pas autre chose; ni politique 
ni dévot, il se montre simplement superstitieux et sa 
déférence s'adresse à la Divinité qui est dans le ciel, 
qui favorise les princes et tous ceux qui vivent sous 
leur domination : quo quidem Divinilas in sede cælesti 
nobis alque omnibus qui sub polestate nostra sunt placata 
ac propilia possil exislere. 

Que les vieux païens ne prennent donc pas l'alarme, 
leurs dieux n'auront pas sujet de se plaindre et de se 
venger, car enfin cette déférence s'adresse aussi bien 
à leur mythologie olympienne qu’à la théologie chré- 
tienne. Tout ce qu’il y ἃ de puissance céleste sera 
satisfait. Les cultes officiels conservent leur statut 
légal, mais ce qui ne laisse pas de leur être funeste, 
c’est que le chef de l’État les abandonne à eux-mêmes, 
à leur stérilité et par conséquent à une disparition plus 
ou moins prochaine, mais inévitable. En apparence, ce 
n’est que l'absorption des dieux dans la divinité; en 
réalité, c’est le commencement de leur liquidation. 

Le point de vue administratif n’est pas moins 
original. Tous les lieux d’assemblée confisqués, 
vendus, trafiqués doivent être restitués intégralement 
et immédiatement à leurs anciens possesseurs; les 
indemnités viendront plus tard, si elles viennent, et 
le trésor les prend à sa charge. Licinius précise que 
les seuls loca ad quæ convenire consuerant sont visés 
et non les propriétés individuelles, par conséquent, 
églises, cimetières, immeubles et biens-fonds occupés 
et exploités par l’évêque, les clercs ou les services 
ecclésiastiques. Les gouverneurs de provinces auxquels 
incombent ces restitutions devront y procéder en 
diligence et traiter avec le corpus christianorum, qui 
recevra le transfert de propriété adressé corpori εἰ 
conventiculis. Mesure radicale, dont le caractère de 
réaction est visible, mais surtout dont la gravité nous 
étonne au point de vue du droit de propriété. IL y 
avait eu confiscation et le corps des chrétiens avait 
été lésé; il y avait restitution et le fisc dégorgeait : 
c'était à merveille. Mais toutes les transactions faites 
sous sa garantie avec des tiers se trouvaient annulées; 
les acquisitions consenties et soldées, abolies de telle 
façon que les détenteurs présents se trouvaient 
évincés; c'élait un véritable bouleversement et une 
spoliation accomplie dans le but de réparer une pre- 
mière spoliation. Mesure qu'il faut se garder cepen- 
dant de blâmer à la hâte. L'État procède à une opéra- 
tion contentieuse des plus délicates, mais, si elle 
réussit, des plus habiles. Tandis qu’en France, en 1801, 
l’aliénation des ci-devant biens du clergé et leur 
acquisition demeurent incontestées par le Concordat, 
ce qui impose à l'État l'obligation de pourvoir à la 
subsistance des spoliés et de leurs héritiers, à Milan, 


272. — ? P. Batiflol, op. cit., p. 250. — 5. Acta purgationis 
Felicis, édit, Ziwsa, p. 203. — ‘ P, Batiffol, op. cit., p. 250. 


2211 


en 313, l'État préfère s'imposer une liquidation coû- 
teuse mais totale et s’exonérer pour l'avenir d’un 
budget des cultes. Il a causé préjudice aux commu- 
nautés chrétiennes : il les rembourse, prend à sa charge 
l'indemnité de compensation et garde son entière 
liberté. 

Ainsi, rupture avec les errements du passé. Tolé- 
rance religieuse universelle, abolition de la religion 
d’État, liberté des associations cultuelles. L’édit de 
Milan marque une transition mémorable, mais qui 
dure à peine le temps nécessaire pour l’étudier. Le 
culte officiel n’est pas encore privé des allocations 
qui, seules, le font vivre et durer; le culte chrétien 
est encore à l'abri de la mainmise impériale, car la 
conversion de Constantin n’a encore eu, à cette 
date, d’autre effet que de réformer son panthéon et de 
s’en tenir à une affirmation peu compromettante de 
la croyance en la Dinivité qui est dans le ciel. Derrière 
le législateur prudent, qui s'exprime de cette façon 
afin de ne pas froisser et provoquer ceux que le temps 
et l'intérêt soumettront à son concept religieux, il 
semble que l’empereur se fait du Dieu des chrétiens 
une idée moins flottante. Qu'on se rappelle la date 
de l’édit de Milan, février 313, et qu’on en rapproche 
les lettres de Constantin à Anulinus et à Cécilien, 
fin de 312 ou début de 313. Ici l'empereur parle de 
l'Église catholique des chrétiens, τῇ ἐχχλησία τῇ xabo- 
Auÿ τῶν χριστιανῶν, et il estime que le mépris du 
culte dans lequel est observé le respect le plus élevé 
de la très sainte et céleste puissance a fait courir les 
plus grands dangers à la chose publique, tandis que 
l'adoption et l’observance scrupuleuse de ce culte 
assure la plus grande prospérité au nom romain et le 
succès à toutes les affaires des hommes. L'hommasge 
prend ici une force d’affirmation très différente de la 
constatation assez indifférente contenue dans l’édit. 
Celui-ci met tous les dieux sur le même rang, la lettre 
à Anulinus établit une distinction importante quand 
elle affirme la « très sainte » majesté qui est « dans le 
ciel», trouve dans le christianisme un «culte saint », un 
«culte divin», τῇ ἁγία ταύτη θρησχείᾳ, τῆς θείας θρησχείας. 
Selon lui, « l’ adoption et l'observance scrupuleuse de 
ce culte assure la plus grande prospérité au nom 
romain »; et il y a dans ces quelques mots le germe 
de toute “la future politique impériale à l'égard du 
christianisme : il faut que l’État romain s’assure le 
plus étroitement possible d’un culte qui lui assure 
de tels av antages. 

Dès lors s’ouvre une autre série de rescrits et d’édits 
consacrés à accaparer et à domestiquer cette Église 
que les édits et les rescrits étudiés jusqu'ici n’ont 
pu anéantir. Nous y reviendrons dans une autre 
étude. Nous aurons ainsi l’occasion d’étudier des édits 
isolés, tels que ceux des rois vandales persécuteurs. 

H. LEecLERrco. 

EFFETA. Voir Dictionn., t. 1, col. 2523-2537 : 

APERTIO AURIUM. 


EGBERT (PONTIFICAL D').— I. Lemanuscrit. 
II. Édition. III. Egbert d’York. Origines, date du 
manuscrit. Caractère liturgique. IV. Composition, 
analyse. V. Comparaisons. VI. Particularités. VII. Bi- 
bliographie. 

I. LE MANUSCRIT. — Le pontifical connu sous le 
titre d’Egbert, un archevêque d’York (de 732 à 766), 
est un manuscrit de la Bibliothèque nationale de 
Paris, n° 138, supplément latin. C’est un in-4° en 
velin, composé de 182 feuilles. Il est ainsi décrit 
par E. Miller. En tête, une note : « Monsieur Leduc, 


1 The pontifical of Egbert, archbishop of York, A. 
732-766, dans Surtees Society, London, 1853, p. χι- ἐς 
col. ΧΧΥΠ. -- 


? On sait en eflet qu'Alcuin ἴγαπϑρο. ta en : 


ÉDITS ET RESCRITS — EGBERT (PONTIFICAL D) 


2212 


chanoine promoteur à Évreux. Ce ms. lui appartient, 
signé Capparonier. » 


Fol. 1 τὸ : resté en blanc, et servant de feuillet de 
garde. 
Fol. 1 v° : écriture ordinaire du x® siècle. Benedictio 


ignis. Domine Deus noster. 

Fol. 2 r° : autre écriture. Explicit expositio secun- 
dum Johannem. 

Fol. 2 ve : écriture un peu plus moderne. OR AD 
BA 8β τον δὺ Deus cujus spiritu. 

« En tête du feuillet 3, où commence le pontifical 
d’Egbert, on lit : Eboracensis ecclesiæ sive Egberti 
Eboracensis archiepiscopi pontificale lilteris Saxonicis 
ab annis circiter 950 eleganter scriptum. Puis en travers, 
dans la marge, en écriture du xve® siècle : « Ce livre est 
en inventaire nommé pontifical. » Signé du signe 
S. Milit. 

Ce titre de l’ouvrage est en majuscule, une ligne 
en noir et la suivante en rouge. 

Puis vient un extrait du pénitential d’Egbert. 


EXCARPSVMDE 
CANONIBVSCATHO 


LICORVMPATRV 
VELPÆNITENTIÆ 
ADREMEDIVMANI 
MARVM DOMINIEGG 


BERTHTIARCHIEPI 
EBVRACIVITATIS Ë + 


L’extrait commence par ces mots : Institulio illa 
quæ fiebai in diebus αίγιπι ποδίγογιπι, et se termine 
par ceux-ci : Si quis infirmalur a sacerdotibus oleo 
sanclificalo cum orationibus diligenter unguatur. Le 
passage entier a été imprimé dans l’édition de la 
Surtees Society, p. XITI-XIV. 

Tous les titres sont écrits en onciales rouges, et 
les premières lettres de chaque alinéa sont des majus- 
cules tantôt rouges et tantôt noires, Les derniers feuil- 
lets sont d’une écriture plus moderne. Sur le dernier 
on lit : Anno millesimo septingelesimo nonagesimo 
rex captivus, regina pœne occisa, væ ecclesiæ, ppes 
fugient, sceptrum confractum paulo post reviviscit 
ferrum el ignis in nobiles spoliario templi. Hæc Dun- 
stanus servus Dei :. 

Le pontifical commence au fol. 7 r° et se termine 
fol. 172. Les dernières pages contiennent un rite 
d’Évreux [π᾿ cœna Domini, édité par dom Martène. 
Le pontifical contient quelques additions : au fol. 75 we, 
addition de quelques lignes d’une main du xre siè- 
cle, mais non anglo-saxonne (cf. édition, p. 57); entre 
les folios 125 et 126 est ajouté un feuillet avec des 
prières, d’une main du xrr* siècle, mais non anglo- 
saxonne (cf. éd., p. 98-99) ; entre les folios 151 et 152, 
d’une main du xre siècle, mais non anglo-saxonne, la 
bénédiction de l'anneau et de la crosse ; un fragment 
anglo-saxon est inséré entre les feuilles 157 et 158 
(οἴ. éd., p. xvn1). 

La date de l'écriture est du xe-xre siècle; quant au 
contenu, sauf quelques additions, on a émis l’hypo- 
thèse assez vraisemblable qu’Alcuin prit une copie 
du pontifical d’Egbert, l’emporta en France, et 
c’est sur cet exemplaire qu ‘aurait été copié le manu- 
scrit dont il est question ici *. En dehors des inter- 
polations que signale Greenwell et que nous avons 
indiquées ci-dessus, l'éditeur (ni personne, que nous 
sachions) n’a pas relevé ces deux rubriques fort im- 
portantes pour la composition du manuscrit, et qui se 
trouvent dans la messe pour la coronatio regis. 


France plusieurs manuscrits anglo-saxons; le τ Rock en 
a etre plusieurs exemples, The Church of our fathers, ἴ 1, 
. 282. 


2213 


Page 100 : 
Mathæum. In illo tempore.A beuntes Pharisæi consilium, 
ET CET. REQUIRE RETRO IN EBDOMADA ΧΗ EVANGEL. 
IN FERIA V. 

Page 101 : Deus qui populis, REQUIRITUR IN CAPITE 
1188]. 

Ces deux passages renvoient à deux textes qui 
sont censés se trouver dans le même livre ; or ni l’un 
ni l’autre n’y sont. Le premier est ce passage de 
l'Évangile (Matth., xxu, 15-22) avec ce verset : 
reddile ergo quæ sunt Cæsaris Cæsari el quæ sunt Dei 
Deo. 

Le second est une oraison ainsi conçue : Deus qui 
populis tuis virlule consulis el amore dominaris, etc., 
que l’on trouve dans d’autres pontificaux (cf. par ex. 
le Bénédictional de Robert 1). Il est donc évident que 
le service de la Coronalio regis dans le pontifical 
d’Egbert a été copié sur un autre livre, probable- 
ment un missel, puisqu'on renvoie à un évangile du 
jeudi de la XIIIe semaine après la Pentecôte. Mais 
ceci n’a rien de bien étonnant, car on sait que les 
livres liturgiques sont généralement composés d’élé- 
ments empruntés à d’autres livres plus anciens. 

II. Éprrion. — Quelques extraits du pontifical 
d'Egbert ont été donnés par dom Martène, dans son 
De ritibus ÆEcclesiæ universæ *, et par Maskell :. 
L'édition complète a été faite par la Surtees Society, 
qui en a confié le soin à Greenwell. L'éditeur a donné 
purement et simplement le texte, sans notes, avec 
une courte introduction et avec une table bien insuf- 
fisante. L'édition est soignée, comme le sont en géné- 
ral les éditions de cette société. Mais il serait à désirer 
que ce monument si remarquable de la liturgie 
anglo-saxonne fût réédité avec des notes, des index, 
des rapprochements avec les monuments similaires 
et des recherches sur les sources . 

Depuis l’époque de cette édition, le pontifical 
d’Egbert, sans avoir fait l’objet d’un travail d’en- 
semble, a cependant été étudié dans quelques-unes 
de ses parties et on a essayé de lui assigner sa place 
parmi les documents liturgiques de ce genre ὅ. 

III. EGBERT D’YORK. ORIGINE ET DATE DU PON- 
TIFICAL. CARACTÈRE LITURGIQUE. — Egbert ou 
Ecgberth est un personnage bien connu dans l’his- 
toire ecclésiastique de l'Angleterre. Cousin de Ceol- 
wulf, roi de Northumbrie, il fut élevé dans un 
monastère, vint à Rome, où il fut ordonné diacre, et 
devint archevêque d’York, probablement en 732. Il 
est ainsi contemporain de Bède le Vénérable, qui 
lui écrivit une lettre célèbre sur l’état du clergé et de 


la discipline. Son frère Eadberth devint roi de North- | 
umbrie en 738. Ils travaillèrent de concert à la ré- | 


forme de la discipline ecclésiastique. Instruit, pieux 
et zélé, il fonda dans sa cathédrale cette école d’York 
qui devint une des plus fameuses de l'Occident, et 
dont Alcuin fut une des gloires. Il fut aussi en rela- 
tion avec saint Boniface. Pendant les trente-quatre 


ansque dura son épiscopat, il gouverna son diocèse avec | 
sagesse. Π mourut en 766.— On lui doit un péniten- | 
tiel et peut-être quelques autres ouvrages. Comme | 


nous l’avons dit, le pontifical qui porte son nom lui 


1 The benedictional of archbishop Robert, edited by H. A, | 


Wilson, London, 1903 (Bradshaw Society), p. 141, 158. — 
3 Tome τι, p.214. — * Monumenta ritualia Ecclesiæ Angli- 
canæ, Oxford,1882, t. 11 p. 77. — * The pontifical of Egbert, 
archbishop οἱ York, A. D. 732-766. New first printed from a 
manuscript of the tenth century (Surtees Society), in-8°, 
London, 1853, by W. Greenwell (xxvr° vol. de la collec- 
tion). — " Voir les travaux cités à la bibliographie ou au 
cours de cet article, notamment ceux de Wilson et de Frère. 
— “ Haddan et Stubbs, Concilia, t. ππι, p. 417. — ? W. 
Maskell, Monumenta ritualia Ecclesiæ Anglicanæ, Oxford, 
1882, t. ax, p. 77. — * Cf. dom Cabrol, L’Angleterre chré- 
tienne avant les Normands, Paris, 1909, p. 294 ; c'est aussi 


| 


EGBERT (PONTIFICAL D’) 2214 


Sequenlia sancli Evangelii secundum | est attribué avec quelque vraisemblance, au moins 


dans sa substance. Les noms de saint Cuthbert 
et de saint Guhtlac annoncent que le pontifical a 
été écrit dans le nord-ouest de l'Angleterre (p. 29 
et 32). Comme nous le verrons plus tard, la liturgie 
qui s’y développe dénote aussi une date assez voi- 
sine de celle de son épiscopat, milieu du virr® siècle. 

Son zèle pour la liturgie se trahit dans le prologue 
de son pénitentiel, où il exige que chaque prêtre aït 
sa petite bibliothèque liturgique, qui se compose du 
psautier, du lectionnaire, de l’antiphonaire, du bap- 
tismal, du martyrologe et du calendrier *. 

Le pontifical d’Egbert est un des plus anciens 
livres de ce genre que nous possédions : Maskell dit 
qu’il n’est pas seulement le plus ancien ordo anglais, 
mais probablement le plus ancien du monde ?. 

Quant à la liturgie que représente le pontifical, 
c’est pour le fond la liturgie romaine. Quand saint 
Augustin vint avec ses moines en Angleterre, en 596, il 
y apporta la liturgie romaine telle qu’elle existait 
à Rome de son temps, c’est-à-dire sous saint Grégoire”. 
Mais à côté de l’usage grégorien on constate, dans 
l'Église anglo-saxonne, un autre courant liturgique, 
le gélasien, qui, dans l’état où il nous est parvenu, 
est un mélange d’éléments romains et gallicans ". 
On retrouve dans le pontifical d’Egbert ces divers 
éléments. Mais c’est l'élément purement romain qui, 
de beaucoup, domine. La terminologie, les formules, les 
rites concordent d'ordinaire avec la liturgie romaine. 
C’est ce que nous verrons plus en détail dans le $ IV. 
Un des titres porte Incipit ordo ... qualiler in romana 
Æcclesia presbileri… benedicandi sunt. 

IV. CoMmPosiTION. ANALYSE. — Le pontifical αἘσ- 
bert, comme la plupart des livres liturgiques de cette 
époque, ne présente pas un ordre rigoureux. Le défaut 
d'unité s’y fait sentir; comme nous l’avons déjà con- 
staté, il est composé d’éléments divers, qui ont été 
plutôt juxtaposés que fondus avec méthode. Ce carac- 
tère apparaîtra de plus en plus dans la suite. Cepen- 
dant on peut le diviser en trois parties, bien que ces 
divisions ne soient pas indiquées dans le texte. 

Ire partie, p. 1 à 58. Ordinations, prières de la dédi- 
cace des églises, de la bénédiction d’un cimetière, de 
la réconciliation de l’église; 

IIe partie, p. 58 à 100. Bénédictions données par 
l’évêque au moment de la communion ; 

IIIe partie, p. 100 à 136. Prières pour le sacre des 
rois, la bénédiction des abbés, des abbesses, des mo- 
niales, des veuves, et enfin quelques formules de 
prières sur les pénitents, d’autres formules pour di- 
verses circonstances, et pour la bénédiction des ra- 
meaux, du feu et de certains objets. 

Le grand nombre de bénédictions qu’il contient 
l’a fait considérer par quelques-uns comme un béné- 
dictional; mais, en somme, la première et la troisième 
partie forment bien un pontifical. Le bénédictional 
étant aussi un livre de l’évêque, on comprend qu’'Eg- 
bert ait voulu fondre en un seul le bénédictional et le 
pontifical (sur le Bénédiclional et les Bénédiclions 
épiscopales, voir t. m, col. 716 sq.) . 

Nous allons donner le détail de chacune de ces parties. 


l'opinion de la plupart des liturgistes anglais. Cf. Forbes, 
Liber Ecclesiæ B. Terrenani de Arbuthnott, Burntisland, 
1864, p. 46; et H. A. Wilson, On some lilurgical points 
relative to the mission of St. Augustine, dans The mission 
of St. Augustine to England, Cambridge, 1897. — * Cette 
influence gélasienne avait déjà été marquée par Lebrun et 
par Maskell, The ancient liturgy of the Church of, England, 
Oxford, 1882, p. Lx. Cf. aussi sur ce point Wilson, Journal 
of theological studies, 1902, t. mx, p. 429-433 ; et les articles 
BèbDeE, t. 11, col. 635-636; APERTIO AURIUM, t. 4, col. 2529, 
et BRETAGNE (Grande-), Lilurgie, t. 11, col. 1229-1245. — 
1o Wilson, The benedictional of archbishop Robert, Lon- 
don, 1903, p. χι. 


2245 


Ire partie. 


Ordinatio episcopi, p. 1 1. 

Benedictio ejusdem sacerdotis, p. 5. 

Confirmatio hominum ab episcopo dicenda quo- 
modo confirmare debet, p. 6. 

Incipit ordo de sacris ordinibus qualiter in romana 
Æcclesia presbiteri, diaconi, subdiaconi, vel ceteri 
ordines clericorum benedicendi sunt, p. 8. 

Incipit benedictio ad stolas vel planetas quando 
levitæ seu presbiteri ordinandi sunt, aut ordinati 
quidem esse reperiuntur, p. 16. 

Incipit ordo qualiter domus Dei consecrandus est, 
et ad nuntiandum populo, ut ibi occurrant, qua die 
episcopus in ebdomada hoc facere voluerit, p. 26. 

Item in dedicatione oratorii, p. 51. 

Item oratio in dedicatione fontis, p. 53. 

In consecratione cimiterii, p. 54. 

Reconciliatio altaris vel loci sacri, ubi sanguis fuerit 
effusus, aut homicidium perpetratum, p. 56. 


Ile partie. 


Benedictio in reconciliatione æcclesie ubi sanguis 
effusus, aut homicidium perpetratum fuerit, p. 58. 


Benedictio in quacumque festivitale sanctorum, p. 58. 

Benedictio dominicalis cotidianis diebus dominicis, 
p. 58. 

Dominica j. post Natalem Domini, p. 59. 

Dominica j. post Epiphaniam Domini, p. 59. 

Dominica ij. post Epiphaniam Domini, p. 59. 

Dominica üij. post Epiphaniam Domini, p. 60. 

Dominica iiij. post Epiphaniam Domini, p. 60. 

Dominica in LXX, p. 60. 

Dominica in LX, p. 60. 

iii] feria. Caput jejunii, Benedictio, p. 61. 

Benedictio in initio XL, p. 61. 

Benedictio in die XL ad vesperum, p. 62. 

Dominica ij. in XL. Benediclio, p. 62. 

Dominica iij. in XL. Benedictio, p. 62. 

Dominica v. infra XL. Benedictio ?, p. 63. 

In ramis palmarum. Benedictio, p. 63. 

Item alia benedictio in Passione, p. 63. 

In cœna Domini, p. 64. 

In sabbalo sancto, p. 64. 

Benedictio in die sancto Paschæ, p. 64. 

In Pascha ad vesperum. Benedictio, p. 65. 

tj. feria, p. 65. 

iij. feria, p. 66. 

iiij. feria, p. 66. 

νυ. feria, p. 66. 

vj. feria, p. 66. 

Sabbato, p. 67. 

Dominica octavæ Pasche. Benediclio, p. 67 3. 

Dominica j. post oclavas Pasche. Benediclio, p. 67. 

Dominica ij. post octavas Pasche. Benedictio, p. 67. 

Dominica itj. post oclavas Pasche. Benediclio, p. 68. 

Benedictio de jejunio vel dominico iiij δ, p. 68. 

Benedictio in Rogatione, p. 68. 

Dominica j. post Ascensum Domini. 
p. 69 5, 


Benedictio, 


1 Les parties en romain se retrouvent au pontifical 
romain, quoique sous une forme plus développée; les 
parties en italique sont propres au pontifical d’Egbert. — 
5 Ce dimanche ne porte pas le titre in Passione; il ya 
après le dimanche des Rameaux une benedictio in Passione. 
— ? On remarquera que ce dimanche n’est pas compris 
dans la série des dimanches après Pâques qui commence 
uu dimanche suivant, aujourd’hui, chez nous, le 115 di- 
manche après Pâques. — ‘Ce titre est à noter. --- Il 
semble qu’il y ait ici une interversion. On remarquera aussi 
le titre Dominica prima post Ascensum. — * Même remarque 
que pour les dimanches après Pâques. Le dimanche octave 


EGBERT (PONTIFICAL D’) 2216 


Benedictio in Ascensu Domini, p. 69. 

In vigilia Pentecostes. Benedictio, p. 70. 

In die Pentecostes. Benedictio, p. 70. 

In die Pentecostes ad vesperum. Benedictio, p. 70. 

In sabbalo. Benediclio, p. 71. 

Dominica octava post Pentecosten 5. Benedictio, 
Ῥ- 71. 

Dominica j. post Pentecosten. Benedictio, p.71. 

Dominica ij. post Pentecosten. Benedictio, p.72. 

Dominica iij. post Pentecosten. Benedictio, p. 72. 

Dominica iiij. post Pendecosten. Benedictio, p. 72. 

Dominica v. post Pentecosten. Benedictio, p. 72. 

Dominica vj. post Pentecosten. Benedictio, p. 73. 

Dominica vij. post Pentecosten. Benedictio, p. 78. 

Dominica viij. post Pentecosten. Benedictio, p.73. 

Dominica viiij. post Pentecosten. Benedictio, p.73. 

Dominica x. post Pentecosten. Benedictio, p. 74. 

Dominica xj. post Pentecosten. Benedictio, Ὁ. 74. 

Dominica xij. post Pentecosten. Benedictio, p. 74. 

Dominica xiij, post Pentecosten Benedictio, p. 74. 

Dominica xiiij. post Pentecosten. Benedictio, p. 74. 

Dominica xv. post Pentecosten. Benedictio, p. 75. 

Dominica xvj. post Pentecosten. Benedictio, p. 75. 

Dominica xvij. post Pentecosten. Benedictio, p. 75. 

Dominica xviij. post Pentecosten. Benedictio, Ὁ. 76. 

Dominica xix. post Pentecosten. Benedictio, p. 76. 

Dominica xx. post Pentecosten. Benedictio, p. 76. 

Dominica χα]. post Pentecosten. Benedictio, p. 76. 

Dominica xxij. post Pentecosten. Benedictio, p.77. 

Dominica xxiij. post Pentecosten. Benedictio, p. 77. 

Feria ij. Benediclio colidiana, p. 77. 

Feria iij. Benedictio cotidiana, p. 77. 

Feria itij. Benedictio cotidiana, p. 78. 

Feria v. Benedictio cotidiana, p. 78. 

Feria vj., p. 78. 

Feria vij. Benediclio, p. 79. 

Benedictio colidiana, p. 79. 

Benediclio cotidiana (alia), p. 79. 

Benediclio cotidiana (alia), p. 79, 

Benedictio de colidianis diebus, p. 80. 

Benedictio ad matutinum de colidianis, p. 80. 

Benedictio vespertina de cotidianis diebus, Ὁ. 81. 

Dominica v. de Adventu ante Natale Domini 7, Ὁ. 81. 

Dominica iiij. ante Natale Domini, p. 81. 

Dominica iij. ante Natale Domini, p. 81. 

Dominica ij. ante Natale Domini, p. 82. 

Dominica j. ante Natale Domini, p. 82. 

Benedictio de sancla Trinilate requirelur retro in 
oclavas Pentecostes ὃ, p. 82. 

Benediclio in die Natalis Domini, p. 83. 

Benedictio in die Natalis Domini ad vesperum, p. 83. 

In natale sancti Stephani proto-martyris, p. 84. 

Benediclio in natale sancti Johannis evangelistæ, 
p. 84. 

Benedictio Innocentium, Ὁ. 84. ” 

Benedictio in oclavas Domini*, p. 85. 

Benediclio in Theophania *, p. 85. 

Benedictio Epiphaniæ Domini ad vesperum, p. 85. 

In purificalione sanclæ Mariæ. Benedictio, p. 86. 

Benediclio Adnuntiatio sanctæ Mariæ, p. 86. 

v. Καὶ maii. Inventio sanctæ crucis. Benediclio, p.86. 


n'est pas compté dans la série des dimanches après la 
Pentecôte. On notera, d’une part, ce titre donné au 
dimanche que nous appelons de la Trinité, et, d'autre part, 
ce fait que les formules font allusion à la fête de la Trinité. 
Voir plus loin aussi, après Noël, la mention d’une benediclio 
de sancta Trinitate. C’est une indication chronologique qui 
ne manque pas de valeur, — * On remarquera les cinq 
dimanches de l'Avent, — * On ne voit pas trop la raison de 
la place de cette bénédiction. Voir la note 6. — " La for- 
mule fait allusion à la circoncision. — La formule rap- 
pelle le mystère de l’Épiphanie, l’adoration des mages, le 
baptême du Jourdain et les noces de Cana. 


2217 


ἘΠῚ. Καὶ. julii. In nalale sancli Johannis Bap- 
lislæ, p. 87. 

Καὶ. augusli. Benediclio in natale Machabeorum ?, 
p. 87. 

111 Καὶ. julii. Natalis apostoloram Petri el Pauli. 
Benediclio, p. 87. 

Benediclio sancti Laurentii, p. 88. 

XVIII Καὶ. seplembris. Adsumplio sanclæ Mariæ, 
p. 88. ; 

III. Καὶ. 
p. 88. 

Benedictio in nalivilale sanctæ Mariæ, p. 89. 

XVIII Καὶ. oclobris. Exaltatio sanctæ Crucis. Bene- 
dictio, p. 89. 

ΤΠ] Καὶ. octobris. Basilicæ sancli Michaelis, archan- 
geli. Benediclio ?, Ὁ. 89. 

In die sancti Michaelis archangeli, p. 90. 

Kal. novembris. Omnium Sanclorum, p. 90. 

Benedictio in die Omnium Sanclorum, sive ad ves- 
perum, p. 90. 

Benedictio. Kal. novembris. Nalali sancti Hilarii®, 
p. 91. 

Benedictio Omnium Sanctorum #, p.91. 

Benedictio in natale sancti Martini episcopi, p. 91. 

Benedictio in vigilia sancli Andreæ, p. 91. 

Benediclio in die sancli Andreæ, p. 92. 

In natale unius apostoli, p. 92. 

In natale unius marlyris. Benediclio, p. 92. 

In nalale unius confessoris. 

In nalale unius virginis. Benedictio, p. 93. 

Benediclio in natale plurimorum marlyrum, p. 93. 

In natale plurimorum confessorum. Benedictio, p. 93. 

Benediclio episcopalis inordinatione diaconissæ, p.94. 

Benedictio episcopalis in ordinatione diaconi, p. 94. 

Benedictio episcopalis in ordinatione presbileri, p.94. 

Benediclio super regem dicenda tempore synodi, Ὁ. 95. 

Benediclio super regem, Ὁ. 95. 

Alia, p.95. 

Benedictio regis, p. 96. 

Benediclio super episcopum, p. 96. 

Benedictio super sacerdoles, p. 96. 

Benedictio super infirmum, p. 97. 

Pro iler agentibus, p. 97. 

Alia benedictio, p. 97. 

Benedictio super synodum, p. 98. 

Οταίϊο ad pedes lavandum, p. 99. 

De sancla Trinilale, p. 99. 


de Passione sancli Johannis Baplistæ, 


IIIe partie. 

De sancta Trinilate, p. 99. 

Missæ pro regibus in die benediclionis, p. 100. 

Benedictio super regem noviter electum, p. 100. 

Consecratio abbatis sive abbatissæ, p. 105. 

Benedictio virginis monialis, p. 106. 

Item benedictio virginum, p. 106. 

Benedictio sanctimonialis, aut virginis, aut viduæ, 
p. 107. 

Consecratio virginum ab episcopo dicenda, p. 108. 

Consecralio viduæ, p. 110. 

Ad ancillas Dei velandas, p.110. 

Oralio ad missam (in consecralione virginum οἱ 
viduarum), p. 111. 

Consecratie crucis ὅς p. 111. 

Ordo ad sanctimonialem benedicendam, p. 113. 


1 Il y a sans doute ici une interversion. À remarquer que 
les Machabées sont la seule fête dont il soit fait mention ici. 
— ? Cette fête semble avoir ici une importance spéciale 
et comporte deux bénédictions, une de dédicace et une 
autre pour la fête. — * A noter que saint Hilaire n'est pas 
célébré à la place qu'il occupe au calendrier romain et que 
les termes de la bénédiction révèlent l'importance de sa fête. 
Il y a ici, comme pour la fête de saint Michel, une indication 
locale. — * Cette mention a une importance chronologique. 


DICT. D'ARCH. CHRÉT. 


EGBERT (PONTIFICAL D’) 2218 


Benediclio viduarum, p. 114. 

Consecralio viduæ, p. 114. 

Benedictio ad omnia quæ volueris, p. 115. 

(Suivent les bénédictions ad fruges novas, benedictio 
pomorum, panis novi, domus, p. 115.) 

Oralio ad capillaturam, p. 117. 

Oratio ante altare, p. 117. 

Oratio pro renuntiantibus sæculo, et cœnobio se 
tradentibus, p. 117. 

Oratio ad signum æcclesiæ benedicendum, p. 117. 

Feria V in cœna Domini hora VI‘: celebratur 
missa ad Lateranis sic incipiens, p. 120. 

Orationes et preces super penitentem confitentem 
peccata sua more solito feria IIII infra quinquagesi- 
mam, p. 122. 

Oratio ad reconciliandum penitentem. 

Feria V in cena Domini, p. 123. 

Oralio ad agapum pauperum, p. 124. 

Oratio contra fulgora, p.125. 

Oralio super vasa in loco antiquo reperta®, p. 125. 

Oratio ubi veslimenta conservantur, p. 125. 

Oralio super vestem novam, p. 125. 

Oratio matrimonii, p. 125. 

Benedictio potus si mus aul mustella mergilur intus?, 
p. 126. 

Oratio super unguentum vel antidotum, p. 127. 

Pro emendatione cervisæ el aliorum elementorum 
si mus aut mustella mergitur inlus *, p. 127. 

Benediclio civitalis, p.127. ἥ 

Ad palmas benedicendas vel ramos, p. 128 ». 

Benedictio ignis, p. 129. 

Oratio super fontem ubi aqua negligentia contigit, 
p. 129. 

In cœna Domini antequam dicatur Per quem hæe 
omnia. Benedictio lactis et mellis, p. 129. 

Benedictio super carnem agni in pascha antequam 
dicatur Per quem hæc omnia, p.129. 

Alia benedictio carnis quadrupedum ipso die Paschæ, 
p- 130. 

Benediclio incensi in sanclo sabbato antequam bene- 
diceris cereum, et ipsum debes müitti (sic) in cereum 
in ipso loco ubi dicitur suscipe incensi, p. 130. 

Benedictio armorum, p. 131. 

Benedictio in purificalione sanctæ Mariæ, p. 132. 

Benediclio panis ad infirmum, p. 132. 

Benedictio casei et bulyri el omnis pulmenti, p. 132. 

Ad sponsas. Benediclio, p.132. 

Oraliones ad libros benedicendos, p. 133. 

Benediclio vini, p. 134. 

Pro oculorum infirmitate, p. 134. 

Oraliones dicendæ cum adoralur crux, Ὁ. 134. 

Ad palmas benedicendas vel ramos, p. 135. 

On reconnaîtra par cette simple analyse le carac- 
tère composite de ce manuscrit, qui tient en même 
temps du pontifical et du bénédictional, Mais on re- 
trouve ce caractère dans plusieurs livres de cette 
époque ou de l’époque postérieure, par exemple, 
dans le bénédictional de Robert de Jumièges ?. 

V. CoMPARAISONS. — Comme nous l'avons dit, 
le pontifical d'Egbert nous représente assez complè- 
tement l’état de la liturgie romaine au vire siècle, 
avec des éléments liturgiques particuliers à la Gaule 
et à l'Angleterre et des additions postérieures. 

On peut s'en rendre compte, dans une certaine 


— # La consecralio crucis à cette place est à noter. — © ΤΠ 
s'agit de vases païens à mettre à l’usage des chrétiens. — 
? Allusion probable à une superstition populaire. “ Le 
texte de la formule ne semble pas répondre au titre. 
— Plusieurs des bénédictions suivantes qui ne sont pas 
au pontifical romain ont leur équivalent dans le missel 
ou le rituel. — 1° Cf. W. Maskell, Monum. ritualia Eccl. 
Anglicanæ, Oxford, 1882, p. χάνι sq.; H. A. Wilson, The 
benedictional of archbishop Robert, London, 1903, p. xt. 


IV. — 70 


2249 


mesure, pour le pontifical romain, par le tableau pré- 
cédent, où les caractères typographiques indiquent 
les différences. 

Mais il est toute une classe de livres liturgiques aux- 
quels le pontifical d’Egbert est plus étroitement ap- 
parenté. Ce sont certains livres liturgiques anglo- 
saxons antérieurs à la conquête, le bénédictional de 
Robert de Jumièges, le pontificale Lanaletense, les 
manuscrits British Museum M S Claudius A. III, 
et Sidney Sussex College À, 5, 15; le bénédictional 
d’Æthelwood, le pontifical de Dunstan, le missel 
de Westminster, le pontifical de Magdalen College 
et quelques autres. Cette comparaison a été établie 
par H. A. Wilson, et par W. H. Frère !. 

Le résultat de ces comparaisons est celui-ci : le 
pontifical d’Egbert est le plus ancien de tous ces 
documents; comme nous l’avons dit ci-dessus, quoi- 
que la copie soit du x: siècle, le document est anté- 
rieur à la conquête normande; le système litur- 
gique qu'il représente est à peu près celui d'Eg- 
bert, c’est-à-dire fin du vire siècle. Est-il la com- 
binaison de deux manuscrits? On ne saurait l’affir- 
mer. Il se rapproche davantage des manuscrits Clau- 
dius A. III et Sidney Sussex College. — Il forme, 
avec le bénédictional d’Æthelwood, avec le pontifi- 
cal Lanalatense, celui de Dunstan, celui de Magdalen 
College, le missel de Westminster, un groupe litur- 
gique représentant un stage plus ancien que les 
autres documents anglo-saxons. Les bénédictions 
qu'il contient se retrouvent à peu près dans le béné- 
dictional de Robert et dans celui d’Æthelwood. 

En plus de nombreuses analogies avec le gélasien 
que nous avons signalées, il y en a quelques-unes 
avec le missale Francorum et avec le léonien ?. 

Le pontifical d'Egbert n’a pas les prières de l’é- 
preuve par ordalie (d'accord en cela avec le bénédic- 
tional de Robert); l’office de la dédicace y est moins 
développé que dans les autres manuscrits de même 
famille; la réconciliation des pénitents contient à peu 
près les mêmes prières, mais dans un ordre différent. 

L'ordo ad ordinationem est commun à tous les 
groupes de la famille anglo-saxonne, avec quelques 
différences; pour la bénédiction des vierges et des 
veuves, il présente de plus nombreuses variantes; il 
en est de même pour l’ordo ad synodum, pour la 
consecralio crucis, pour la bénédiction des cloches. 

Pour la dédicace des églises, il est plus voisin de la 
forme la plus simple, représentant la fusion des deux 
types gélasien (gallicanisé) et romain; pour le rituel 
de la profession monastique, il est aussi moins déve- 
loppé que les autres représentants du groupe. Dans 
l’ensemble, il est pur des additions et des développe- 
ments que reçut la liturgie en Angleterre entre le 
ixe et le χ' siècle. C’est ce qui constitue son grand 
intérêt et lui donne, au point de vue liturgique, un 
prix très supérieur à tous les autres représentants de 
cette famille. 

VI. PARTIGULARITÉS. — Quelques particularités 
sont intéressantes à noter. On remarquera, par exem- 
ple, que les bénédictions épiscopales ne sont pas 
toutes réunies dans la deuxième partie; quelques- 
unes sont mêlées au corps même du pontifical, par 
exemple, les bénédictions épiscopales dans la messe 
d’ordination, dans celle de la dédicace, etc.(p.6,52). Les 
titres In fractione et In fractionem placés avant l’Hanc 
igilur (p. 5 et 25), pour Jnfra aclionem des manuscrits 
gélasiens, sont aussi à noter et peuvent servir à classer 


ΓΗ, A. Wilson, The benedictional of archbishop Robert, 
London, 1903; W. H. Frère, Alcuin club collections. III. 
Pontifical services, London, v, 1,, col. 911, format atlan- 
tique. ? Voir en particulier les prières Deus æternorum 
bonorum fidelissime promissor, Deus bonarum virtutum, Deus 
qui veslimentum, Deus castorum corporum, etc., dans Île 


EGBERT (PONTIFICAL D’) — ÉGLISE 


2220 


le manuscrit *. Il en est de même pourlestitres super 
oblata, ad complendum (p. 24, 25, 26, etc.); les litanies 
contiennent les noms des saints des litanies romaines, 
avec quelques noms particuliers aux litanies galli- 
canes et aux litanies anglo-saxonnes, Remei, Germane, 
Cuthberte, Amande, Guthlace, Audomare, Berthe, Pau- 
line (p. 27). Les litanies brèves (p. 32) sont aussi à 
remarquer. Dans la messe de dédicace, l’évangile est 
tiré de saint Luc : Non est enim arbor bona, choisi à 
cause de sa finale : similis est homini ædificanti domum, 
etc.; il y a deux messes de dédicace avec la plu- 
part des formules différentes, et une messe in dedica- 
lione oratorii. La benedictio suivante reproduit les ter- 
mes d’une prière funéraire antique: Et sicut liberasti 
tres pueros de camino ignis…, p. 53. Le titre Feria V 
in cœna Domini ποτα VI'* celebratur missa ad Late- 
ranis sic incipiens est aussi un arch2isme à remarquer. 

Il y aurait sans doute bien d’autres particularités 
à relever, mais nous ne pouvions ici attirer l'attention 
que sur les principales, 

VII. BIBLIOGRAPHIE. — M. Bateson, dans 
English historical review, 1895, p. 714. — Dom 
Cabrol, BRETAGNE ( Grande-), Liturgie, t.1, col. 1229- 
12145; L'Angleterre chrélienne avant les Normands, 
Paris, 1909, p. 294 sq. — Forbes, Liber Ecclesiæ 
B. Terrenani de Arbuthnott, Burntisland, 1864, p.46. — 
W. H. Frère, Alcuin Club collections, t. mt, Pontifical 
services, Vol. τ, London, 1901; Bibliotheca musico-litur- 
gica.—Gage, dans Archæologia, vol. xxIV, p. 118-136. — 
Dr Henderson, The York pontifical, Surtees Society, 
London, 1873-1875, vol. Lx. —— W. Greenwel, The 
pontifical of E gbert, archbishop of York, Α. ἢ. 732-766, 
London, 1853 (Surtees Society). — W. Maskell, The 
ancient liturgy of the Churchof England, Oxford, 1882; 
Monumenta ritualia Ecclesiæ Anglicanæ, 3 ol, 
Oxford, 1882. —— H. B. Swete, Church services and 
service books before the Reformation, London, 1896, 
p. 192 sq.— H. A. Wilson, On some lilurgical points 
relative to the rrission of St. Augustine, dans The 
mission οἱ St. Augustine {o England, Cambridge, 1897; 
The benediclional of archbishop Robert, London, 1903 
(Bradshaw Society); The pontificalof Magdalen College, 
London, 1910 (Bradshaw Society). 


F. CABROL. 
ÉGLISE. — I. Le mot. II. Le symbole. 
I. LE MOT ἐχχλησία. — Les écrivains latins et les 


traducteurs du grec sont tombés d'accord pour intro- 
duire un néologisme : ecclesia, plutôt que de faire 
usage du terme équivalent dans la langue classique 
pour désigner une assemblée du peuple : concio ou 
comilia. À ces termes consacrés, ils ont préféré le 
terme grec transcrit en caractères latins et que sa 
désinence destinait à prendre place dans la première 
déclinaison ; ainsi ἢ ἐχχλησία devint ecclesia. Les pu- 
ristes, s’il s’en trouvait parmi les premiers fidèles, 
acceptèrent le mot, que l’usage eut bientôt consa- 
cré. Peut-être n'avait-il rien de si révolutionnaire; 
en effet, Pline le Jeune, dans sa correspondance avec 
Trajan, employait le mot ecclesia pour désigner une 
assemblée populaire : bule el ecclesia consentiente *; 
et vers la même époque (103-105), une inscription 
bilingue trouvée à Éphèse établit un véritable pa- 
rallélisme entre ἐχχλησία et ecclesia®. Cette inscrip- 
tion provient du théâtre d'Éphèse et rappelle l’érec- 
tion d’une statue d'argent d'Artémis et d’autres 
statues, grâce à la munificence d’un fonctionnaire 
impérial : ἵνα τίθηνται ar’ ἐχχλησίαν ἐν τῷ θεάτρῷ 


gélasien, dans le léonien et dans le pontifical d'Egbert. 
Cf. Frère, loc. cit., p. 62. — * Cf. notre article Acrio, t. 1, 
col, 446 sq. --- “6, Plinius Secundus, Epist., édit. R. Ὁ, 
Kukula, 1912, p. 322, epist. CxI. — δ Jahreshejte des 
œsterreichischen Archäologischen Instituts,1899,t.11.p.49sq.; 
cf. A. Deissmann, Licht vom Osten, Tubingue, 1908, p. 77, 


‘aux Romains : 


2221 


ἐπὶ τῶν βάσεων — ila ul omni ecclesia supra bases 
ponerentur. Pourquoi cet abandon du mot comilia, 
qui rendait exactement le sens du terme grec? Peut- 
être comitia semblait-il aux Romains posséder une 
signification si municipale, si administrative, si bu- 
reaucratique, pour tout dire, que les réunions d’une 
foule grecque, toujours moins disciplinées, plus spon- 
tanées, n'étaient pas dignes de porter une désigna- 
tion dont la gravité était connue de tous. 

Quoi qu'il en soit, ἐχχλησία désignera d’abord 
l'assemblée des fidèles dans la littérature aposto- 
lique :. Les épîtres de saint Paul aux Thessaloniciens 
et aux Galates portent comme destinataires: τῇ ἐχχλη- 
cia ou bien ταῖς ἐχχλησίαις; les deux épîtres aux Co- 
rinthiens portent, en plus de cette mention collective, 
l'appellation spéciale attribuée aux membres de cette 
Église, ce sont « les saints » : τοῖς ἁγίοις; l’épitre 
χλητοῖς ἁγίοις ; l’épître aux Philip- 
piens : πᾶσι τοῖς ἁγίοις; l’épitre aux Éphésiens : ἁγίοις 
χαὶ πιστοῖς. Il est bien évident, dès lors, que le mot 
ἐχκχλησία est appliqué exclusivement par l’apôtre à 
la réunion des fidèles, et, en effet, cette ἐχχλησία 
n’est pas seulement celle des fidèles, mais encore celle 
de Dieu : τοῦ (θεοῦ ?, celle du Christ : τοῦ Χριστοῦ ὅ, 
celle des saints : τῶν &yiw, 4 C’est donc le corps en- 
tier des chrétiens et l’assemblée locale de chaque ville 
qui reçoivent le nom ἀ᾽ ἐχχλησία ; et ce dernier sens, 
qui durera longtemps et conservera, suivant la ville, 
quelque chose du prestige qui s’attache à la localité 
elle-même, finira par perdre quelque chose de sa si- 
gnification, absorbée dans la signification globale du 
corps entier. Déjà Irénée, Origène, Basile de Césarée 
adopteront, pour désigner tous les fidèles, ces expres- 
sions bientôt devenues courantes : oi ἀπὸ τῆς ἐχχλησίας, 
ou bien οἱ τῆς ἐχχλησίας. Au début, ἐχχλησία a un sens 
tout local et qui ne dépasse pas celui de βουλή, on le 
peut constater dans les épîtres les plus anciennes de 
saint Paul " ; mais la comparaison des membres et du 
<orps entier suggère très vite l’idée que ces églises locales 
ne sont que des parcelles de l'organisme total: l'Église. 

Par extension, ἐχχλησία sert à désigner non seule- 
ment la réunion, mais encore le bâtiment qui l’abrite, 
par abréviation de ὁ τῆς ἐχκχλησίας 0205. Aurélien repro- 
che au sénat romain ses procédés : à le voir traiter les 
affaires, on le croirait quasi in christianorum ecclesia®. 
Dès la fin du ze siècle, l'adaptation du mot ecclesia au 
local des réunions est chose admise et, désormais, 
le mot fera fortune. Lactance essaiera sans succès 
de lancer le mot conventiculum; zvç1x70 : en a moins 
encore, il ne se fait accepter ni par les grecs ni par les 
latins ; basilica est un emprunt à la vie civile et date du 
1ve siècle : lorsque les fidèles installèrent leur culte 
dans des édifices que, de génération en génération, 
on désignait sous ce nom de basilica, il aura une large 
extension et une durée assez longue, mais ne survivra 
guère à l'abandon du type architectural duquel il est 
en quelque sorte inséparable. Basilica ne s'impose pas 


. d’ailleurs sans résistance, il faut en donner l’explica- 


tion sous le nom de dominicum * et c’est surtout 
les pompeuses constructions constantiniennes qui 
l'imposeront. Venu de Byzance, basilica s’est maintenu 


ΣΤ Cor., x1, 22; x11, 28 ; Matth., x vtr, 18, etc.— 51 Thessal., 


11, 14: II Thessal, 1, 4; I Cor., ΧΙ, 22. — * Rom., ΧΥῚ, 16. — 
2 Cor., x1v, 33. — * I Cor., vit, 17; x1V, 33; II Cor, vrrr, 18; 
ΧΙ, 28. — « Vopiscus, Aurélien, 20,5.—° Itinerar. Burdigal., 
dans tin. Hierosol., édit. Geyer, p. 23. — * G. Kretschmer, 


Mélanges d'histoire de mots, dans Zeïtschrift für verglei- 
chende Sprachforschung auf dem Gebiete der indogerma- 
nischen Sprachen, t. XXxX1X, n. 4. Templum a passé en cel- 
tique. Nad:, par suite d’une confusion avec ναὺς, a donné 
« nef » par l'intermédiaire de navis. Castellum est devenu 
en tchèque koste et en russe kosteli, qui désigne l'Église 
catholique. Domus a fait duomo et en français dôme, mais 


ÉGLISE 


2222 


dans les dialectes romans de l’est et du nord de l'Italie, 
tandis qu'ecclesia restait employé dans la Grèce propre 
et en Occident *. 

C’est principalement dans les textes épigraphiques 
que nous devons chercher les variantes orthogra- 
phiques du mot ecclesia. En Afrique, à Henchir el 
Gamra, on voit les vestiges d’une basilique d'assez 
grandes dimensions, près de laquelle on relève ce 
fragment (caractères de 0 m. 20) " : 


EC ESII'A χ 


A Aïoun Bedjen, à deux kilomètres de la source, 
dans un petit oratoire, sur un linteau de porte brisé τ᾿: 


AECLEZZAE DOM υ IN DISTUETUR 
FIAT PAZZN VIRTUTE TUA De 
ET ABUNZZN TURRIBUS TUIS 


Longueur totale de la pierre, 2 mètres ; largeur, 
Ὁ m. 60; épaisseur, Ὁ τη. 35 ; hauteur des lettres, 
0 m. 04. C’est le verset 7 du psaume cxx1 : Fiat pax 
in virlute tua et abundanlia in turribus tuis. Outre ces 
exemples, auxquels on en peut joindre quelques au- 
tres, notamment FAB(rica) CHATOLICARVM ECCLE- 
SIARVM 1, les Africains nous en offrent d’autres 
beaucoup plus nombreux de l'emploi du mot domus 
pour désigner une église : DOMVS DEI *?; DOMVS 
DEI NOS(tri) "ὃ: DOMVS DEI PARATA!*; DOMVS DEI 
ET CRISTI “; DOMVS DEI ED BEATI *; DOMVS 
ORATIONIS : : à Henchir Guellil, sur les restes d’une 
chapelle, ce début d’inscription ἢ 


& Hic vom 


à Henchir el Ogla, parmi les restes d’une basilique 
d'architecture soignée, l’arc triomphal était orné 
d’une guirlande de vigne et, sur la clef de l'arc, l’in- 
scription ci-dessous (caractères Ὁ m. 04) & : 


SANCTORVM SE 
DES DOMV DOMI 


D" 


QVIPVREPETI 
TACIPIT 


Sanctorum sedes domu(s) Domini. Qui pure petit 
a(c)cipit. 

A Henchir Aïn Ghorab, l'emplacement de l'église 
n’a pas été reconnu, mais, en revanche, on a trouvé 
cette pierre, pilastre de 1 πὶ. 50 de longueur sur Ὁ m. 40 
de largeur, caractères de 0 m. 06 2: 


AD HANC DO 
MVM DEI TR 
IBVNALBASI 
LICAE DOMI 

5 NAE CASTAE 
SANCTAE AC 
VENERANDE 
MARTIRI Ye 


SABINIANVS 


Fa 


avec une signification entiérement distincte de coupole. 
La contiguité des bâtiments capitulaires fit donner le nom 
de domus à la maison du chapitre. — * Guénin, Inventaire 
archéologique du cercle de Tébessa, dans Nouvelles archives 
des missions scientifiques et littéraires, 1909, t. XVHmx, p. S7. 


— 9 Jbid.,p.167.— * Corp. inscr. lat., t. Vir, n. 2311 add. 
— 3 Jbid., t. vu, n. 2389, 4792, 10642. — 15 Jbid., t. vx, 
n. 2220 add. — ‘* Jbid., t. vin, n. 8275 add. — 15 Jbid., 
t. vart, n. 992. — 15 Jbid., t. vnr, ἢ. 4770 add. — 1} Ibid., 
t. van, n. S429 add. — !* Guénin, Inventaire archéolo- 
gique du cercle de Tébessa, Ὁ. 108. — ?? Jbid., p. 164. — 


2 Jbid., p. 193. 


2223 


10 VNA CVMCON 
IVGCE ET FILIS 
VOTVM PER 


FECIT Z< 


Enfin, à Henchir Touta, sur un montant de porte 
de 2 mètres de long, lettres de 0 m. 20, parmi les ves- 
tiges d’une église ἢ: 


HIC PAX k IN DEO 


et à Henchir Gabel Hamimat Beïda, sur un linteau de 
porte de 1 m. 75 de long, caractères de 0 τη. 12 ὅ: 


HIC DEVS A Ye BITAT 


On peut se rendre compte, d’après ces exemples, que 
l'emploi du mot ecclesia n’est pas des plus fréquents. 
Cependant, dès l’époque des persécutions, nous en 
voyons faire usage à Cherchell, sur l’inscription célèbre 
d’Evelpius. A deux reprises, il est fait mention de 
VEclesia fratrum qui hunc restituat tilulum et de lEcle- 
siæ sanctæ à laquelle hanc reliquit memoriam ὃ. 

C’est dans le même sens, tout immatériel, que, dès 
le τι15 siècle, Commodien de Gaza écrit : Vivit Eclesia 
tota 4. 

En Espagne, nous rencontrons : ECLESIA * ; 
AECLESIA ‘; ECCLESIA‘; sacrosancla Eclisia 
Mertilliana® s(a)ne(t)a Eclesia Valentin(a) 5: eclesia 
Chr(isti) τ": eclisia s(anct)e C(rucis) τ: eglesie scorum 


D(e)i ??. 
En Italie, basilica conserve la prépondérance, 
néanmoins certaines inscriptions nous montrent 


l'emploi d’ecclesia, mais parfois avec le sens adminis- 
tratif, comme pour BRITTIVS DALMATIVS NOTARIVS 
AECLESIAE %#, et à Julia Concordia, où existait 
un célèbre cimetière à ciel ouvert dans lequel un 
soldat se fit préparer un tombeau: ET IPSA ARCA IN 
ECLESIE COMDAV " (el ipsam arcam in ecclesia 
commendavi). L'église est ainsi désignée en tant 
qu'organisation, tandis que c’est bien le sens matériel 
que nous rencontrons dans l'inscription suivante * : 


FL-TERTVLLVS:DE-:ARTE:SVA 
AECLESIAE-DONVM-POSVIT 


Cette orthographe pour le mot ecclesia est caracté- 
ristique des inscriptions du 1ve et du v® siècle. Sur 
une inscription relative à un évêque de Brindes, on 
lit : AECLETIAE "δ. Au vie siècle (fin), sur un sou 
d’or trouvé à Limoges, on lit : RATIO ECLISIAE τ: 
mais la forme la plus couramment employée, celle 
qu’on rencontre de bonne heure et presque dès les 
origines, c’est : eclesia avec un seul c #. 


1 Guénin, Inventaire, p. 132. — ? Jbid., ἡ. 135.— * Voir 
Dictionn., t. 1, col. 813, fig. 175. — 4 Instructiones, 1. II, 
ce. xxvint, ligne 13. — " E. Huebnér, Inscript. christianar. 
Hispan. latin., n. 107, 124, 336. — “ Jbid., τι. 5. — * Ibid., 
n. 404. --- ὃ Jbid., n. 304. — * Jbid., τι. 184. — 0 JIbid., 
n.169.— 21 Jbid., n. 360. — 15 Jbid., n. 401. — » De Rossi, 
Bull. di arch. crist., 1871, p. 113. — τς Ibid., 1874, p. 136.— 
τ Ms. de Wolfenbüttel, p. 705, n. 2 ; cf. M. Gudius,Antiqua 
inscriptiones quum græcæ lum latinæ, in-fol., Londini, 1731, 
p. 367, n. 10 ; Marini, dans Mai, Script. vet. nova coll., t.v, 
p. 188, n. 2 ; De Rossi, Bull, di arch. crist., 1887, p. 147. — 
16 Fiorelli, dans Notizie degli scavi, 1882, p. 376; Fr, Lenor- 
mant, dans Gazette archéologique, 1882, p. 121. — * M. De- 
loche, Description des monnaies mérov. de Limoges, Ὁ. 72. — 
38 Muratori, Ad. Paulin. Nolan. opera, n. 239, a fait la 
remarque, appuyée d'exemples. Voir aussi E. Le Blant, 
Nouveau recueil, p. 300, 459. — ** De Rossi, Bull. di archeol. 
crist., 1871, p. 117. — * L, Bruzza, Iscrizioni antiche Ver- 
cellesi, in-8°, Roma, 1874, p. 306. — 3: De Rossi, Bull. di 
archeol. crist., 1864, p. 28; 1867, p. 52; 1871, p. 116; 1872, 
p. 40; 1874, p. 128, 136; 1878, p. 106; Corp. inscr. lat., 


ÉGLISE 


2224 


Dans le poème Contra Marcionem, attribué à tort 
à Tertullien, et chez Paulin de Nole, dans une composi- 
tion poétique de l’évêque Achille de Spolète (début 
du vesiècle) en l'honneur de saint Pierre 1° : 


QVAE PER TOTVM CELEBRATVR ECLESIA MVNDVM 


dans l’éloge de Justinien de Verceil (milieu du ve siè- 
cle) ? : 


HVNC VENERANDASIBISVSCIPITECLESIA PATREM 


A Rome, en Italie, en Afrique, dans l'Illyricum 
la pratique d'écrire eclesia avec un seul c dure du 
11e au vesiècle, avec un nombre infime d’exceptions; 
en Gaule, en Espagne et en Portugal, cette pratique 
persiste jusqu’au vire siècle 21. Onle lit sur un frag- 
ment de marbre vert de Campan, ayant gardé des 
traces de ciment rougeâtre, 0 m.28 x 0 πη. 19; épais" 
seur, 0 m. 03; trouvé à Andernos : 


111 S(eptembris)? 
IDIVS EPl(scopus e.) 
CLES BOIO (rum 

Il y a ici mention d’un episcopus ecclesiæ Boiorum- 
Nous ne citons ce texte que pour le mot ecclesia, 
sans prendre parti sur la question d'identification du 
pays de Buch avec la civitas Boiorum et la côte 
d’Andernos “". 

La belle inscription dédicatoire du pape Sirice 
porte # : 


SALVO SIRICIO EPISCOPO 
ECLESIAE SANCTAE 


Les épithètes appliquées à l'Église par les Pères ont 
une signification nettement définie. Saint Ignace 
d’Antioche adresse à l’Église le titre de catholique 
(voir ce mot), ñ χαθολιχὴ ἐχχλησία 4; saint Irénée lui 
prodigue son respect, parce qu'elle possède la vérité 
intégrale et l’apostolicité # ; Tertullien la proclame 
universelle, épouse de Jésus-Christ, mère de tous les 
fidèles, dont Dieu est le père #5, De même saint Hilaire 
représente l’Église comme l’épouse de Jésus-Christ 2. 
Deux conceptions vont donc se développer paralièle- 
ment au sujet de ce mot Église. C’est l'édifice qui 
accueille les fidèles, entretient leur piété, encadre 
leur culte, symbolise leur unité. Les « Constitutions 
apostoliques » développent ce thème avec une complai- 
sance et une abondance presque excessives ?#, Les 
« Canons d’Hippolyte » recommandent la décence de 
la tenue dans l’église : Mulier libera ne veniat veste 
variegala in ecclesiam, tametsi si maritus sie prescribit, 
neve crines dermittat solutos, habeat potius capillos 
complexos in domo Dei. mulier inspectrix præponenda 


τι van, p. 1087; E. Le Blant, Inscript. chrét. de laGaule, t.1, 
p. 81, n. 41; p. 142, n. 65; Corp. inscr. lat., t. xx, n. 5336 
(ἃ Narbonne): eccl(esia)e Massiliens(is). — ** A, de Sarrau, 
Episcopus ecciesiæ Boiorum (Inscription d'Andernos), dans 
Revue des études anciennes, 1905, t. ναι, p. 74-76, et notes 
de C. J{ullian|.— # De Rossi, Bull. di arch. crist., 1867, p. 52; 
Marucchi, 1 monumenti del museo Pio Lateranense, in-fol., 
Roma, 1911, pl. XLv, ἢ. 2. — #5S, Ignace, Ad Smyrn., 
var, 2, dans F. X. Funk, Opera Pair. apost., 1901, t. 1, 
p. 282. Un papyrus du musée de Berlin contient presque 
entièrement l’épître de saint Ignace aux Smyrniens et on 
y peut lire les mots ἡ χαθολιχὴ ἐχχλυησία. — ἢ Βι Irénée, 
Contra hæres., 1. III, δ. 1113 1. IV,c. XXVI, XXxXIN, P. δ 
t. var, col. 848, 851, 855, 966, 1056, 1077, 1177.— "5 Ter- 
tullien, Contr. Marcionem, 1. IV, e. x1; 1. V, ec. xu, P.L., 
t. 11, col. 382, 502; Ad martyres, c. 1, ibid., t. 11, col. 619; 
Contr. Mare., 1. V, ον αν, ibid., t. 11, col. 478 ; De monogamia, 
c. vint, col. 939,— τῷ Hilaire, In psalm OXX VII, 8, P. L,, 
t. 1x, col. 108.— 35 Constitutions apostoliques, 1. ΕἸ, €. LV, 
édit. Pitra, Juris eccles, græcorum hist. et monum., t. m1, 
p. 204, 205. 


2225 ÉGLISE 


29 


est, πὸ sint immundæ neve ament voluplalem, neve sint 
pronæ ad risum, neve omnino loquantur in ecclesia quid 


2226 


expellatur neve lune ad mysleria admiltatur ἢ 
ces mulieres inspeclrices étaient probablement de 


DENT 
BAS 


3976. Le Christ conservator ecclesiæ Pudentianæ (mosaique). 


D’après A. Michel, Hist. de l'art depuis les premiers Lemps chrétiens, 


est domus Dei. Non est locus confabulalionis, sed 
locus orationis in timore, Qui loquilur in ecclesia 


1 Canones Hippoliti 
c<lereq, Monumenta Ecclesiæ 


xvrr, 81-92, dans Cabrol et Le- 
» liturgica,t.1,part, 2, p. LH-LHT, 


1905, t. x, 1re part., pl. 1. 


bedeaux féminins chargés de veiller à la bonne 
tenue des fidèles. Une inscription conservée dans 
une grotte artificielle du Mont-Carmel (aujourd'hui 
mosquée, après avoir été église) paraît faire mention 


2997 


222 


d'un personnage pourvu d’une charge analogue ἢ : 


MNHCOHEAI 
OCMZICTOC 
δεκουζζωνκολ 


πτοαμκυρλλὼ 
5. Υἱωειασζωτωμη 
AIENONTIOTOTIOC 

Mvynotñ ᾿Ελιος Méylistos, δεχουζοί]ων KoA(ovuac) 
ΤΠΠτο[λε]μίαιδος) Κυρ[ἥλλῳ υἱῷ, Etas[Ë]e τῷ μὴ [u]rai- 
νοντι ὃ τόπος. 

« Pour mémoire, Élie Mégistos, décurion de la colo- 
nie de Ptolémaiïs, à son fils Cyrille. — Que (l’accès de) 
ce lieu soit permis à qui ne le profane pas. » 

ΤΙ faut croire que le décurion Élie avait confié à son 
fils une sorte de police du sanctuaire, d'où l'on devait 


ÉGLISE 


2228 


pour le cardinal Francesco Barberini, donne la leçon 
ecclesiæ. 

II. LE SYMBOLE. — Une autre conception, moins 
matérielle, va faire de l'Église un être de raison: c'est 
surtout au moyen âge que cette conception obtiendra 
son plus grand succès, mais il n’en est que plus inté- 
ressant de la rencontrer, dès le ve siècle, sur les mosaiï- 
ques de l’église Sainte-Sabine sur l’Aventin, con- 
struite sous le pontificat de Célestin (422-432), 
restaurée par Léon III (795-816) et décorée par Eu- 
gène II (824-827). Au fond de la grande nef, au-dessus 
de la porte, on lit une inscription, aux deux côtés de 
laquelle on voit représentées deux femmes debout, 
vêtues du pallium qui recouvre la robe longue des 
matrones, l’un et l’autre de pourpre foncée. Aux bords 
de chacun des palliums, on remarque, à la place des 


3977. — Mosaïque de Sainte-Sabine sur l’Aventin. 
D’après De Rossi, Musaici delle chiese di Roma, 1872-1899, pl. 


écarter les pèlerins qui manquaient au respect dû au 
saint lieu. Cette église est la maison de Dieu et 
Dieu lui-même en prend soin. Le Christ triomphant 
qui décore l’abside de la basilique de Sainte-Puden- 
tienne est représenté assis, bénissant et tenant dans la 
main gauche un livre ouvert, sur les feuillets duquel 


on lit cette légende demeurée intacte (fig. 3976) *: 


DOMINVS ECCLESIAE 
CONSER PVDENTI 
VATOR ANAE 


Un dessin d’Alfonso Ciacconio, dans les dernières 
années du xvre siècle, donne : eclesie, et doit être 
adopté comme la leçon originale exacte. Au début du 
xvire siècle, Cassiano dal Pozzo faisait faire un des- 
sin colorié de la mosaïque; il est conservé au château 
de Windsor et on y lit la leçon eccesæ ; un autre des- 
sin également en couleurs, fait à la même époque 


αν Germer-Durand, Épigraphie chrétienne, Inscriptions 
grecques du Mont-Carmel, dans Échos d'Orient, 1887, t.1, 
p. 273,n.1. Dimensions : ὃ m. 50 de long, ὃ m.25 de haut, hau- 
teur des lettres ὁ m.03. - ? De Rossi, Musaici crisliani ὁ 


lettres qui s’y voient habituellement, des croix enca- 
drées dans des ovales d’or. Les deux matrones tien- 
nent de la main gauche un volume ouvert, la droite 
levée comme pour prendre la parole et personnifient 
symboliquement l'Église des élus, issue de la syna- 
gogue et du paganisme ὃ (fig. 3977): 


ECLESIA EX CIR 
CVMCISIONE 


ECLESIA EX 
GENTIBVS 


Au-dessus de la première, se voyait encore, du 
temps de Ciampini, l’image entière et en pied de 
l’apôtre Pierre, auquel, comme au nouveau Moïse 
du nouveau peuple élu, la main divine présentait d'en 
haut le livre de la loi évangélique; et au-dessus de la 
seconde, Paul, dans l'attitude de la prédication ἡ, 


saggi dei pavimenti delle chiese di Roma, in-fol., Roma, 1872- 
1899, δ. Pudenziana, fol. 4. — ἢ Ibid., δι Sabina, fol. 1. — 
* Ciampini, Vetera monimenta, ἴ. 1, pl. ΧΙ, Ὁ. 191-195 ς 
cette planche est presque caricaturale, à force d'être grossière. 


2229 


L'arc qui surmonte la tribune a perdu aujourd’hui 
sa décoration, sur laquelle se voyaient les deux villes 
mystiques Jérusalem et Bethléem, symbole corres- 
pondant à la double personnification de l'Église ex 
circumeisione et ex gentibus. La paléographie de ces 
inscriptions nous montre les formes de lettres qui 
prévalurent dans les écritures majuscules durv® et du 
ve siècle; eclesia avec un seul c est une bonne preuve 
que les mosaïques n’ont pas eu à souffrir de restau- 
rations notables, car, en ce cas, eclesia eût tout de 
suite fait place à ecclesia. 

Par analogie avec ces figures monumentales, on ἃ 
pensé retrouver des personnifications de l'Église des 


ÉGLISE 


juifs et de l'Église des gentils dans les deux figures 


29230 


229 


«sainte » se rencontre ailleurs, par exemple en Syrie " : 


EIPHNH TTACI + KAOGAIKH 
+ EKAHCIA + ΓΙΑ + zYP:05 


à Lyon ὅ, à Spalato * : 


FE 


FELICISSIMS D 
INGRESSM Κ΄ SCE E 


ou enfin à Orléansville, un pavement de mosaïque 
(blanc, noir, rouge et bleu) présente les mots [slancla 
eclesia. Au dire de Delaporte, la lettre centrale, qui 


3978. — Sarcophage de Saint-Cannat. 
D'après E. Le Blant, Les sarcophages chrétiens de la Gaule, 1886, pl. τι, n. 1. 


de femmes debout, tenant une couronne en main, de 
la mosaïque de Sainte-Pudentienne ! ; la conjecture 
est ingénieuse et rien n'autorise à l’adopter, l’inter- 
prétation ancienne paraît seule acceptable =. 

Peut-être retrouvons-nous les deux figures sym- 
boliques de Sainte-Sabine sur un petit sarcophage, 
de fort mauvais travail, servant de fonts baptismaux 
à Saint-Cannat. Il est divisé en cinq arcades et pré- 
sente autant de personnages qui, sauf celui du milieu, 
se détachent sur une tenture. Le Christ est entre saint 
Pierre et saint Paul ; sous chacune des arcades ex- 
trèêmes est figurée une femme voilée et en prière, avec 
un coffret à ses pieds. Le rapprochement des apôtres 
et des deux femmes permet de penser qu'ici encore 
elles représentent les deux Églises "ὃ (fig. 3978). 

Une confusion probablement intentionnelle s’est 
établie de très bonne heure entre l'édifice matériel 
et le groupement spirituel. À tous deux on prodigue 
les témoignages de respect, de tendresse, mais, ce 
qui est plus significatif, on prodigue ces témoignages 
dans des termes identiques. La règle de foi attribuait 
à l'Église les vocables de une, sainte, catholique, et 
tous ces termes sont appliqués aux églises; « catho- 
lique » devient, dans certaines contrées où les hérésies 
sont nombreuses, une mention indispensable à l’iden- 
tification des lieux consacrés au culte orthodoxe 


1 L. Lefort, dans Revue archéologique, 1874, février, p. 96- 
100 ; cf. Garrucci, Storia dell'arte cristiana, in-fol., Prato, 
1873, t. 1V, p. 15. — * De Rossi, op. cit. Voir encore, pour 
l'Église sous les traits d’une femme, Ciampini, Vetera moni- 
menta, ἴ. τ, pl. xzvun; Dictionn., t. 1, col. 3021, fig. 1052, une 
Cérés, dont Garrucci, Vetri di oro, pl. xxx1X, 3, fait l'Église. 
—* Garrucci, Storia dell'artecristiana,t.v,p.61,pl. CCCXXXVv, 
n.1; E. Le Blant, Sarcophages chrétiens de la Gaule, pl. Lx, 
n. 1, p. 141-142. — ‘ P, Le Bas et Waddington, Inscript., 
+. au, ἢ. 2519. — 5 Voir Dictionn., ἴ. 1V, col. 452. — 5 Bull. 


di arch. e stor. Dalmata, t. xx1v, p. 11; Corp. inscr. lat., 
t. nu, ἢ. 14919, vit siècle. τ Corp. inscript. lat., €. Vin, | 


donnait la clef du reste, manquait : Léon Renier l'a 


suppléée * : 


10 


>-nMmrOomOormn—x»> 
—mMmrOoOm>mOrmMmU—- 
OMrOM>I>»MmOrTMU 
mrom>»10->»zmOoOrm 
rTOmMmMm»10Z2012mMmOT 
OoMm»10Z>»zZO->»mO 
Π»-ΩΖ» 9 »Ζ2ΖΟΩ -ἱπ 
ΟΠ Σ πρὸ 2 OI EIMmIO 
TOM»A10Z0-1>»mOr- 
mMmrOm»10-1>»moOorm 
oumrom»-izmormu 
-umrom»mOrmun— 
»-wmrOomOrmu > 


Un vocable plus respectueux encore, celui de mater, 
est donné à l'Église. Nous en rencontrons un témoi- 
gnage précieux sur une mosaïque de Thabraca en 


Aïrique #. Cette ville connut une assez brillante 
prospérité et son Église est ancienne ?, ayant été 


un des premiers évêchés de l’Afrique, en attendant 
de devenir un des plus riches. A partir du αν" siècle, 
la ville se couvrit de basiliques, de chapelles, de mo- 
nastères ; les édifices consacrés au culte rivalisent 
de magnificence avec les monuments publics ®. Un 


n. 9710. — " Aujourd’hui Tabarka, sur la côte tunisienne 
de Khroumirie ; nous avons déjà parlé de cet atelier local 
de mosaïques, Voir AFRIQUE, t. 1, col. 715-722, fig. 152-157. 
— 9° P, Monceaux, Histoire littéraire de l'Afrique chrétienne, 
t, x, p. 4sq. 10 P, Gauckler, Mosaïques tombales d’une 
chapelle de martyrs à Thabraca, dans Fondation E. Piot, 
Monuments et mémoires, in-49, Paris, 1906, t. xx, p. 177; 
Benet, dans Bull. archéol. du Comité des trav. hist, 1905, 
p. 385, 388; Bull. Soc. nat. des antiq. de France. 1905, 
p. 243, n. 2; P. Gauckler, Catalogue du Musée Alaout. Sup 
plément, in-8°, Paris, 1907-1910, p. 29, n. 307, pl. xxt, 
ni le 


2231 


sanctuaire chrétien, sur lequel nous reviendrons 
(voir THABRACA), contenait, entre autres tombes 
recouvertes de mosaïque, celle que nous allons dé- 
crire !. 

« Entre la tombe de Victorina et le chœur, un grand 
tableau rectangulaire, mesurant 2 m. 20 sur 1 mètre 
et dirigé vers le bas-côté, se développe en longueur 
sous le premier entre-colonnement du portique de gau- 
che. Encadré d’élégants rinceaux aux grappes ver- 
meilles, il figure une basilique chrétienne, dont il dé- 
taille avec une minutieuse précision toutes les dispo- 
sitions architecturales. L'œuvre est naïve, et même 
incohérente. L'artiste a voulu trop bien faire. Du 
moment qu'il se proposait de peindre, il n’a pu se 
résoudre à rien sacrifier, et s’est évertué, comme les 
imagiers de l’ancienne Égypte, et comme aussi beau- 
coup de ses congénères africains ?, à faire saisir 
d’un seul coup d’œæil, ce qui, dans la réalité, ne saurait 
être aperçu que de points différents. Pour obtenir 
ce résultat paradoxal, il n’a pas hésité à violer 
toutes les lois de la perspective et du dessin, en com- 
binant dans un même relevé architectural des modes 
d'expression qui s’excluent. Après avoir, en quelques 
sorte, disséqué l’édifice pour en mieux dégager les 
divers éléments, il rajuste ceux-ci tant bien que mal 
avec un étrange sans-gêne : il supprime les parois 
qui arrêteraient le regard, ramène dans le champ du 
rayon visuel celles qui devraient demeurer dehors, 
rabat à angle droit les murs qui se présenteraient 
sur la tranche, étale les surfaces que réduirait la per- 
spective. Il arrive ainsi à développer sur un même plan 
le monument tout entier, de face et de profil, en coupe 
et en élévation. Le spectateur, qu’il suppose placé à 
gauche et au dehors du sanctuaire, aperçoit un bâti- 
ment rectangulaire, deux fois plus long que large, 
qui repose sur des colonnes, et que recouvre un toit 
en dos d'âne. L’entrée se trouve à l’est, à droite du 
tableau ; à l'extrémité opposée, vers le chevet, s’ar- 
rondit une abside voûtée en cul de four. La façade 
est traitée d’une manière toute conventionnelle. La 
porte et le perron de cinq marches qui la précède sont 
tassés sur eux-mêmes, et relégués tout contre la bor- 
dure. Le reste de la paroi est supprimé, jusqu'aux 
colonnes d’angles sur lesquelles repose directement 
un fronton triangulaire. Le tympan est percé d’une 
grande fenêtre cintrée, accostée de deux lucarnes 
rondes. Pour montrer l’intérieur de la basilique, 
l'artiste ἃ fait une brèche dans l’enceinte, et a sup- 
primé presque entièrement la paroi latérale de gauche, 
qui eût masqué la nef au premier plan. Il a tenu pour- 
tant à l'indiquer, en conservant l’amorce des colonnes 
de base, dont les fûts verticaux sont tous coupés à 
mi-hauteur 5. La paroi opposée se présente au con- 
traire dans tout son développement, telle qu’on la 
voyait depuis le chœur. L’entablement rectiligne 
repose directement * sur sept colonnes doriques : 
le mur est percé au sommet, juste au-dessous du faîte, 
de six fenêtres à volets ajourés qui correspondent 
aux entre-colonnements. L'espace intermédiaire est 
occupé par une inscription de deux lignes : 


ECCLESIA MATER 
VALENTIA IN PACAE 


La mention Ecclesia maler se rapporte évidemment 
au tableau lui-même, dont elle définit le sujet. Puis 


? Je donne la description très minutieuse de M. P. Gauckler, 
op. cil., p. 188-194. — ? Voir Dictionn., au mot DOMAINE 
RURAL, fig. 3822, 3823, 3824. — 3 Ce procédé d'expression 
est aujourd'hui d’un usage constant en architecture, pour 
les perspectives cavalières. Mais, dans l'antiquité, je n’en 
connais pas d’autre exemple. Aussi ai-je hésité longtemps 
à en admettre la possibilité. Je ne puis cependant me 
ranger à l'opinion de M. Benet, qui croit voir, dans ces 


ÉGLISE 2232 


vient, sur la seconde ligne, une sobre épitaphe, don- 
nant le nom de la défunte. Deux roses encadrent la 
formule initiale et l’isolent des mots qui terminent 
le texte. 

« Le mur supporte un toit en charpente, couvert de 
tuiles plates et de couvre-joints cylindriques, dont on 
devrait n’apercevoir que le dessous. Il présente au 
contraire, en perspective, sa face extérieure, celle 
qu'on voyait du dehors. Le toit est donc placé en sens 
inverse de la paroi qui le soutient ; et ce retournement 
insolite, d’un illogisme si choquant, est exécuté avec 
une maladresse qui le rend moins acceptable encore. 
Le toit s'accroche à droite, on ne sait trop comment, 
au fronton de la façade, tandis qu’à l’autre bout, il 
reste suspendu dans le vide au-dessus de l’abside. Le 
sol de la nef, qu’un simple trait devrait figurer en 
coupe, ainsi que les autres surfaces horizontales de 
l'édifice, est rabattu au-dessous du mur vertical et 
dans le prolongement de celui-ci, pour faire voir la 
mosaïque du pavement. Celle-ci symbolise la pro- 
cession des fidèles qui s’approchent de l'autel : elle 
en fait huit colombes, qui se suivent une à une, sépa- 
rées trois fois par une rose ; les deux premières, devant 
la sainte table, sont affrontées de part et d'autre de 
la fleur mystique. Au delà de l’autel, il n’y a plus qu’un 
sol uni jusqu’à l’abside. 

« L’autel est à la place qu’il occupe habituellement 
en Afrique, devant l’abside, dans l’axe central, entre 
la seconde et la troisième colonne du chœur. Il paraît 
ètre en pierre et non en bois. Il devrait se présenter 
de profil, mais le mosaïste l’a fait pivoter d’un quart 
de cercle sur lui-même pour le montrer de face. La 
table rectangulaire recouvre un tombeau de martyr, 
ou un reliquaire, qu’un transenne vertical, ajouré en 
losange, sorte de fenestella confessionis, permet aux 
fidèles d’apercevoir et même de toucher avec des 
brandea. Étant horizontale, la table devrait se pré- 
senter en coupe; pour la faire mieux voir, l'artiste l’a 
redressée dans le prolongement du transenne. Elle 
supporte trois cierges de cire jaune allumés, d'autant 
plus faciles à reconnaître qu’ils se terminent au sommet 
par un groupe triangulaire de smaltes rouges qui 
figurent la flamme. Ce détail est à noter ; il prouve 
que l'usage de placer des cierges sur l'autel s'était déjà 
introduit en Afrique à l’époque de Constantin. Re- 
marquons, d'autre part, ce nombre de {rois cierges et 
l'importance accordée à celui du milieu, qui est d’une 
autre forme que les deux qui l’encadrent. Il n’y ἃ pas 
de nappe ni de calice sur l’autel, pas de ciborium 
au-dessus. 

« Le quadralum populi se termine par un are à trois 
baies cintrées de dimensions très inégales, que sou- 
tiennent quatre colonnes corinthiennes d’un bleu cru, 
surmontées de chapiteaux rouges qui, en réalité, 
devaient être dorés; faute de cubes à couverte métal- 
lique, le mosaïste a employé ici les mêmes smaltes 
que pour les flammes des cierges de l'autel. L'’arceau 
central, beaucoup plus large que les deux autres, 
donne accès par un escalier de quatre marches à l’ab- 
side surélevée du chevet. Celle-ci se présente en demi- 
perspective; son hémicycle massif n’est troué que 
par l’œil de bœuf arrondi du luminarium, qui traverse 
le haut de la demi-coupole. En somme, l'édifice que 
représente notre mosaïque est une basilique à trois 
nefs du type habituel, dont on a supprimé les parois 


amorces de colonnes, les piliers d’une crypte. Les fouilles 
de Tabarka en 1904, dans Bull, archéol. du Comité des trav. 
hist., p. 385. ΠῚ me paraît également impossible d'y recon- 
naître les pilastres d'un stylobate, ou les hermulæ d'une 
clôture qui aurait entouré le chœur. — 4 Cette disposition 
est extrêmement rare dans les basiliques africaines, où les 
murs de la nef centrale reposent presque toujours sur des 
arcades. Cf, S. Gsell, Monum. de l'Algérie, t. 11, 2 130, 


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2233 


“extérieures des bas-côtés et du chevet, tout en conser- 
vant le triple arc triomphal qui implique l'existence 
de deux collatéraux flanquant le vaisseau central 
(fig. 3979). 

« Le tableau, très lumineux, est peint de couleurs 
vives, aux tons volontairement heurtés : les pâtes de 
verre bleu foncé et bleu clair, jaune et vermillon, 
qui se mêlent aux marbres orange, brun et vert de 
Chemtou, et se détachent en vigueur sur un fond de 
marbre blanc, donnent à la mosaïque un éclat tout 
particulier. Mais le coloris est aussi conventionnel 
que le dessin.Le bleu cru des colonnes n’existe pas dans 
la nature et ne s’est jamais rencontré dans aucune 
carrière de marbre. Le vermillon sert à rendre, à la 
fois, la flamme des cierges, la dorure des chapiteaux, 
l'éclat vermeil des grappes de raisin. Malgré tant de 
défauts, cette image présente un intérêt exception- 
nel, car elle est jusqu'ici seule de son espèce. On peut 
lui comparer seulement la lampe-basilique en bronze 
d’'Orléansville (voir Dictionn., t. 11, col. 582, fig. 1443), 
avec laquelle elle offre beaucoup d’analogie. Ce sont 
deux variantes d’un seul et même type. Le modèle 
architectural qu’ils reproduisent devait être fort 
répandu dans l'Afrique chrétienne, au ve siècle de 
notre ère, puisqu'il apparaît presque au même moment 
en deux endroits forts distants l’un de l’autre, dans 
deux œuvres n'ayant d’ailleurs entre elles rien de 
<ommun. Est-ce l’image d’un monument réel? Π me 
paraît difficile de l’admettre. Parmi les centaines 
d’églises et de chapelles dont les ruines restent encore 
visibles sur le sol africain, l’on chercherait en vain une 
seule construction analogue. Ce qui caractérise essen- 
tiellement celle-ci, c’est d’être ouverte à tous venants. 
Or le sanctuaire chrétien est toujours et partout 
un édifice clos, au moins sur les côtés. Quant à l’ab- 
side, si parfois, dans quelques basiliques très anciennes 
— par exemple dans celle que saint Paulin fit con- 
struire sur le cimetière de Nole, dans les églises de 
Saint-Cosme-et-de-Saint-Damien au Forum, de 
Sainte-Marie-Majeure, de Saint-Laurent-hors-les- 
Murs à Rome, dans la basilique de Saint-Martin de 
Tours — elle est percée de larges baies, ce n’est que 
par exception et pour mettre la nef en communica- 
tion directe avec un monument voisin. 

« Les images d’Orléansville et de Thabraca sont 
de simples schémas, des abrégés de basiliques, ne 
conservant du sanctuaire que l'essentiel, le chœur, 
l'autel, les colonnes, l’abside, et supprimant les par- 
ties accessoires, telles que les bas-côtés et les annexes 
du chevet. Dans la mosaïque de Thabraca, l'artiste 
a d’ailleurs pris soin de définir lui-même le caractère 
purement symbolique de son tableau par le titre qu’il 
lui a donné : 


ECCLESIA MATER 


« Ils’est proposé de peindre non telle ou telle église, 
mais l'Eglise en soi, mère des fidèles. Pour exprimer 
sous une forme matérielle cette entité abstraite, en 


1} Grégoire de Tours, Historia Francorum, 1. III, €. XVI. 
— © Les principales sont données ci-après : ligne 1 : artubus, 
tous, sauf Lebeuf et Boubhier; ligne Θ᾽ : urbis pontefic..t 
que foret Parisii (Bonfons); urbis ponteficii quæ foret Parisiis 
(Du Breul et Marini); urbis pontefici quique foret Pariis 
{bolland.) ; urbis pontefici luque foret Parisi (Lebeuf). On 
remarquera ici l'expression ÆCLESIÆ MATRICIS 
donnée à la cathédrale de Paris, de même que dans un 
diplôme de Childebert It, Bibl. nat., mss fonds français, 
ἢ. 20871, fol. 452 (papiers du président Boubhier); P. Bon- 
fens, Les fastes, antiquitez et choses plus remarquables de Paris, 
in-8°, Paris, 1605, p. 30; J. Du Breul, Le théâtre des anti- 
quitez de Paris, in-4°, Paris, 1612, p. 871; Vie de saint Cloud, 
1696, p. 63; Acta sanctorum, septembr. t. m1, p. 98; 
‘Piganiol de La Force, Description de Paris, in-12, Paris, 
4742, t. vu, p. 272; J. Lebeuf, Histoire de la ville et de 


ÉGLISE 


2234 


lui conservant sa portée générale, il était naturelle- 
ment conduit à emprunter au répertoire courant 
des ateliers chrétiens d’Afrique le modèle d’école 
imaginé par eux à cet effet, et qui n’est qu’une sim- 
plification du type architectural habituel des basili- 
ques à trois nefs. De son côté, le bronzier d’'Orléans- 
ville a fait de même, et c’est pourquoi son œuvre 
offre tant de rapports avec celle du mosaïste de Tha- 
braca. Ces deux reproductions d’un modèle carac- 
téristique nous révèlent, par leur concordance, un 
type iconographique inconnu jusqu'ici. Elles ouvrent 
une série nouvelle qui, sans doute, s’enrichira vite, 
et augmentent d’un nouveau type la liste des images 
du symbolisme chrétien des premiers âges. » 

Voici un autre et précieux exemple de l’expression 
Ecclesia mater. 

Grégoire de Tours, après avoir raconté l'assassinat 
des deux fils de Clodomir, ajoute que les meurtriers 
ne purent s'emparer du troisième : Terlium vero 
Chlodovaldum comprendere non poluerunt, quia per 
auxilium virorum fortium liberatus est. Is, postposilo 
regno terreno, ad Dominum transiil, el sibi propria 
manu capillos incidens clericus factus esl; bonisque 
operibus insislens, presbyler ab hoc mundo migravit ?. 

Chlodoald se retira à Novigentum, qui prit le nom 
de Saint-Cloud; il y fut enterré et son tombeau était 
conservé dans une crypte de l’ancienne église. Dom 
Jacques Du Breul et l'abbé Lebeuf l’ont pu décrire 
de visu. La tombe, en marbre noir, reposait sur 
« quatre colonnes de porphyre »; elle était longue de 
sept pieds; les c de l'inscription étaient de forme 
carrée. Les copies de l’épitaphe offrent des variantes 
nombreuses ?. E. Le Blant avait d’abord (1856) suivi 
la leçon de l’abbé Lebeuf ; il a retrouvé depuis dans 
les papiers de Bouhier une copie presque figurée et 
dont l’exactitude s’impose : 


+ ARTVB: HVNE TVMVLV c/HODOALDVS CONSECRAT ALMIS 
EDITVS EX RECVm STEMMATE PERSPIEVO 

QVI VETITVS REGNI ScEPTRVM RETINERE CADVCI 
BASILICAM STVDuIT HANE FABRICARE DEO 

5 AECLESIAEQVE DEDIT MATRICIS IVRE TENENDAM 
VRBIS PONTEFICI ...VQVE FORET PARISI 


On remarquera que, suivant l’usage antique, les 
pentamètres sont gravés en retrait. Les lettres ruinées 
ou usées occupent une ligne perpendiculaire; à la 
ligne 4, on voit que le mot scep{rum était orthographié 
avec un 6, alors que la plupart des copies nous mon- 
traient sep{rum, ce qui fournissait un exemple d’assi- 
bilation ancienne de cette consonne dont le son se 
serait confondu avec celui de l’s. 

Un autre monument, d'époque très postérieure, 
doit être néanmoins cité. Il s’agit d’un rouleau 
d’Exultet pour la bénédiction du cierge pascal, con- 
servé à la bibliothèque Barberini *. La date vrai- 
semblable de ce rouleau est l’année 1191, mais les 
miniatures, celle en particulier qui va nous occuper, 
paraissent reproduites d’après un monument plus 


tout le diocèse de Paris, in-12, Paris, 1754, t. var, p. 32; 
Bibl. Vatic. mss de G. Marini, p. 345, 2 : Ex codice Doniano, 
p. 41. Descripsit J. Franciscus a Balneo, nuntius in Gallia, 
In schedis Barberinis est : CLODOBALDVS... PERSPICVO... 
SCEPTRVIM (note de J.-B. De Rossi); P. Labbe, Thesaurus 
epitaphiorum veterum ac recentium selectorum, in-S°, Parisiis, 
1666, p. 578 ; Dictionnaire d'épigraphie chrétienne, in-S°, 
Paris, 1852, τ. 11, col. 807; E. Le Blant, Recueil des inscrip- 
tions chrétiennes de la Gaule jusqu'au VIII siècle, 1856, 
t. 1, n. 209; Nouveau recueil, 1892, p. 459. — ? De Rossi, 
Roma sotterranea, m-fol., Roma, 1863, t, 1, p. 848; 
Pieralisi, 11 preconio pasquale conforme all'insigne fram- 
mento del codice barberiniano, in-S°, Roma, 1583, p. 45; 
J. Wilpert, Die Darstellung der Mater Ecclesia in der 
barberinischen Exulletrolle, dans Rômische Quartalschrift, 
1899, τ. xx, p. 23-24, pl. 1-17. 


2235 ÉGLISE 2236 


ancien. À la fin du xr1e siècle, la reproduction d’une 
église romane semble presque un anachronisme, 
car c’est bien une basilique, représentée avec son 
fronton, ses nefs et sa décoration qui donnent lieu 
de croire que l’enlumineur du rouleau a reproduit 
sans changement un modèle qui peut remonter au 
vie ou au 1x° siècle. Dans la nef de droite se presse 
un clergé nombreux: CLERVS, dans la nef de gauche 
se voient les fidèles : POPVLVS. La nef centrale est 


ici du sens qu’avaient ces mots sur la mosaïque de Tha- 
braca. Nous avons ici une personnification; c’est 
l'Église elle-même, l'assemblée des clercs et des laïques 
groupés, dans l'édifice qui consacre leur union, autour 
de l’invisible présence de celle qui consomme cette 
union, par la relation supérieure qui associe la famille 
à la mère. Au-dessous de la miniature on lit ces mots : 
Hic figuralur la sancta matre ecclesia, laquale prega ipsu 
dyaconu che humelemente se alegre et faccia grandë 


> 
101010/01@ 167: 


Ÿ 


ταν 1 DCI MD ERIC CICR) 


RME 


1 febe Bel ἤτοι τορος, ἀξυκηνμῆνσις fe clan etfas art ER & 
eur fl are AE 2€ ΟἹ ΜΝ χε 
RME STE ον τ πε RE TE 


Ε΄ Ἂν aopahe] τῶν xt prgpon unerde ff, 


RAY) Niiaiieotre 5 ρβό 4 ΓΕ 


3980. --- Rouleau d’Exulltet. 
D'après Rômische Quartalschrift, 1899, t. xurr, pl. 1-11. 


réservée à une femme que J.-B. De Rossi croyait être 
une orante. Malgré son attitude, cette interprétation 
est peu vraisemblable. La coiffure ornée, le vêtement 
très riche et qui rappelle les saintes de Ravenne, le 
geste d'accueil, tout montre un personnage que son 
importance exceptionnelle a fait placer dans la nef 
centrale : au-dessus de sa tête on lit ces seuls mots : 
MATER ECCLESIA, et il ne peut plus être question 


1 Guasco, Inscripliones musæi Capitolini, t. 117, p. 138; 
Adami, Del cullo dovutlo ai santi martiri, p. 111; L. Perret, 
Les catacombes de Rome, t. v, pl. xvur, n. 20; E. Le 
Blant, Inscript. chrét. de la Gaule, t. 1, p. 93; De Rossi 
De titulis christianis Carthaginiensibus, dans Pitra, Spicil. 
Solesm., t. 1V, p. 536; Cabrol et Leclercq, Monum. Eccles. 
liturgica, t. 1, p. 79, n. 3430; Th. Roller, Les catacombes de 
Rome, t. 11, pl. Lxx1; Cabrol et Leclercq, Dictionn. d'arch. 
chrét., t. 1, col. 597 ; Leclercq, L'Afrique chrétienne, t. 1, 


sollepnilate una cum toto clero perche che adornala de 
splendori e fa grande e bella lumera, et questu (clero) 
che avisi mundus isle, una dicta ecclesia se realegre: 
con grandi canti et humili animi perche ei nostru Sen- 
gior Xpu triumphans ane destrucli di legami de la impia 
morte (fig. 3980). 

Un dernier monument nous retiendra plus long- 
temps. Il s’agit d’une inscription du musée de Latran |, 


p. 75; Beurlier, Épitaphes d'enjants dans l'épigraphie chré= 
tienne, dans Société nationale des antiquaires de France. 
Centenaire 1804-1904, Recueil de mémoires, p. 57; L. Saint- 
Paul Girard, Notes d'épigraphie chrétienne. L'inscription 
« magus puer », dans Rev. d'hist. et de littér, religieuse, 1906, 
t. x1, p. 232-239 ; Bayard, Note sur une inscription chrétienne 
et sur des passages de saint Cyprien, dans Comptes rendus de 
l'Acad. des inscript., 1913, p. 63-64; Marucchi, 1 monumenti 
cristiani del museo Pio-Laleranense, 1911, pl. Li, ἢν #1. 


2237 


considérée depuis longtemps comme un instrument de 
contrôle pour le texte de saint Cyprien. Voici d’abord 
le texte (fig. 3981) : 
MAGVSPVERINNOCENS 
ESSEIAMINTERINNOCENTISCOEPISTI 
+ AVAMSTAVILESTIVIHAECVITAEST 
AVAMTELETVM EXCIPET MATER ECCLESIAE DEOC 
5 MVNDOREVERTENTEM-COMPREMATVR PECTORVM 
CEMITVS : STRVATVR FLETVS OCVLORVM LEE 


À partir de la deuxième ligne, l'inscription est un 
centon de textes empruntés à saint Cyprien; la 2e peut 
être et la 3° sont des réminiscences, les 45, 59 et 6e 
donnent des citations textuelles. Les deux premières 
lignes concernent un enfant mort en bas âge et admis 
dans le séjour des élus ; elles n’offrent pas de difficulté. 
Ce début est lui-même un emprunt à saint Cyprien. 
Esse jam inler innocentes cœpisti est un membre de 
phrase de la lettre Ad Demelrianum, c. x : Esse jam 


ÉCLISR ÉGLISE ETÉTAT 


probable de l'inscription, la deuxième moitié du ve siè- 
cle, le culte de la Vierge Marie est en pleine période 
de développement et la piété d’un lapicide inconnu 
n'hésite pas à lui conférer le titre’ de Mater Eclesiæ, 
autant pour ne pas s'éloigner du texte de Cyprien 
que pour ne pas devoir dire qu’un défunt est reçu par 
l'Église ; il est reçu par les anges : arcessitus ab an- 
gelis, il est accueilli par les saints : à {erra ad mar- 
tyres; il est agréé par la mère de l’Église : mater 
Eclesiæ. Qu'on le veuille ou non et qu’on accepte 
ou qu'on repousse l'explication, la pierre demeure 
et porte, sans contestation possible MATER 
ECLESIAE. Les lignes 5° et 6° : comprematur pec- 
torum gemilus struatur fletus oculorum sont une rémi- 
niscence du De lapsis : Comprimalur pectorum ge- 
milus, slatualur fletus oculorum. Un manuscrit porte 
slatur (Reginensis), peut-être est-ce de cette leçon 
qu'est sorti le strualur de l'inscription, qui ne peut 
être corrigé qu’en s{aluatur et, en tout cas, pas en 


MA CVSPVIRINNOCEN ὃ 


ESSEIAMIN TERINNOCENTISCORISI 


AVAMSTAVILES TIVIHAECVITAEST 


AVAMIELETVMEXCIPETMATERECEES IA FDEOC 
MUNDORIVERTENTEM CONPREMATVRPECTORVM 
ΟΜΝ. STRVAIVRSIET VSOCVLORVM # 


3981. — Inscription de Maler ecclesiæ. 
D'après L. Perret, Les catacombes de Rome, t. v, pl. xvn, n. 20. 


inter nocentes innoxium, crimen est. La troisième ligne : 
quam stlaviles tivi hæc vila est, est assez maltraitée, 
il faut rétablir : quam stabilis tibi hæc vila est! Une 
fois encore l'expression et la pensée sont empruntées 
à la lettre Ad Donalum, c. x1v : Quam slabilis, quam 
inconcussa lulela est. inplicantis mundi laqueis solvi 
in lucem immortalitatis ælernæ de terrena fæce purgari. 
Les trois dernières lignes, faites de passages de saint 
Cyprien, présentent des variantes, appuyées par cer- 
tains manuscrits, que l’on ἃ proposé de substituer 
aux leçons de l'édition Hartel : 4e ligne : {e lelum, qui 
suppose vos lælos au lieu de vos læta ou vos lælo sinu 
des éditions ; excipil maler eclesiæ de oc. Ici l'emprunt 
est fait au traité De lapsis, c. x1v : quam vos lælos exci- 
pil maler ecclesia de prælio reverlentes. Faut-il lire 
maler eclesia ou mater eclesiæ ? cette deuxième leçon 
est-elle une « distraction du lapicide »? Le texte de 
saint Cyprien donne maler ecclesia, et désigne évi- 
demment l'Église, mère des fidèles. C’est avec toute 
raison que saint Cyprien s'exprime ainsi, s'adressant 
à ceux qui ont confessé la foi et, sans avoir faibli, se 
groupent dans l’étreinte de l’Église au retour du com- 
bat dont ils sont sortis vainqueurs. L'auteur de l’in- 
scription change un mot, il ne s’agit plus de ceux qui 
reviennent de la confession de leur foi, mais d’un 
défunt qui revient du monde, de hoc mundo reverlentem; 
ce défunt est reçu lui aussi par une mère, mais ce n’est 
plus maler ecclesia, car l'Église est sur la terre et le 
défunt a quitté cette terre ; il est donc reçu non plus 
par maler ecclesia, mais par mater ecclesiæ. A la date 


? Enfin, dans la lettre des martyrs de l'Église de Lyon, 
en 177, l'Église est appelée cette « Vierge mère»; cf. P.Batif- 


stringatur : il s’agit d’arrêter des larmes et des san- 
glots et le mot s{atuere est employé ailleurs dans ce 
sens par saint Cyprien. 

Donc il n'ya pas lieu de corriger aucun mot, mais seu- 
lement quelques lettres, et il ne faut pas s’écarter 
du texte de saint Cyprien; les variantes qu'on v 
relève ne sont que des graphies fautives; quant à 
celle de la 4e ligne, mater eclesiæ, elle est justifiable et 
presque certainement voulue. Voici maintenant le 
texte correct et ponctué : 

Magus, puer innocens, 

esse jam inter innocentes cœpisti. 

Quam stabilis tibi hæcvila est ! 

Quam te lætum excipit maer Eclesiæ de hoc 

mundo revertentem ! Cemprematur pectorum 

gemilus ; statuatur fletus oculorum. 

« Magus, innocent enfant, désormais tu vis parmi 
les innocents. Pour toi, quelle existence à l'abri des 
vicissitudes |! Pour toi, quelle félicité d’être reçu par 
la Mère de l'Église, à ton retour de ce monde! étouf- 
fons les gémissements de nos cœurs, retenons les 
larmes dans nos yeux !. » 

H. LECLERCQ. 

ÉGLISE ET ÉTAT. --I. Le judaïsme. IL. Le 
christianisme. III. L'’imperium. IV. Le culte im- 
périal. V. L'hypostase impériale. VI. Mauvaise opi- 
nion des chrétiens. VII. Imprudences de langage. 
VIII. Première prise de contact. IX. Théories révo- 
lutionnaires. X. La raison d’État. XI. Le mouve- 
ment apologiste. XII. La transformation sociale. 


fol, L'idée de l’Église dans la littérature de l'époque apos- 
tolique, dans Revue anglo-romaine, t. 11, p. 577-994. 


2239 


I. LE JUDAÏSME. — Au début de notre ère, une 
conception politique originale et une conception re- 
ligieuse entièrement nouvelle ont apparu presque 
simultanément. L'empire n’est l’aîné du christianisme 
que d’un’petit nombre d'années. Tous deux appor- 
tent une solution du problème social. A peine né, 
l'empire n’a plus à compter qu'avec une opposition 
en pleine déroute, le présent lui appartient et il en- 
tend confisquer l’avenir, que personne ou presque 
personne ne songe à lui contester. Autoritaire sans 
tyrannie, unificateur avec décentralisation, cet avè- 
nement de l'empire romain coïncide avec l’applica- 
tion de principes de gouvernement très ingénieux, 
dont la caractéristique essentielle est la tolérance. 
D'une province à l’autre, l’État s’accommode de 
différences allant parfois jusqu'à la contradiction ; 
sa règle semble être un opportunisme intelligent. 
Ses conquêtes, ses annexions, ses protectorats, ses 
colonies —— car, si les vocables n’existent pas, les 
variétés existent — présentent, selon le tempérament 
des races incorporées, des ménagements, des habi- 
letés, qui maintiennent les peuples soumis, fidèles 
et même affectionnés à la « paix romaine ». Un sens 
juste des psychologies nationales révéla aux Romains 
qu’on pouvait soumettre les populations, récolter les 
impôts, anéantir le particularisme, mais qu’on n’ob- 
tenait ces résultats qu’à la condition de respecter les 
consciences et de tolérer les religions. Très accueil- 
lant, le panthéon romain fit mieux :il les accueillit 
et prodigua aux divinités annexées les traitements 
les plus distingués et une sorte de naturalisation. 

L’hommage était flatteur, car le panthéon romain, 
institution d'État, était une retraite des plus hono- 
rables pour nombre de divinités étrangères assez mal 
en point. Cependant, il y eut des dieux indigènes 
récalcitrants ou, pour mieux dire, des fidèles méfiants, 
qui virent de très mauvais œil cet amalgame:; l’iso- 
lement leur semblait préférable, certains se dérobè- 
rent avec obstination, d’autres dédaignèrent une 
incorporation qui leur eût paru blasphématoire. Le 
Dieu des juifs et ses adorateurs ne se plièrent jamais 
à l’incorporation et demeurèrent intraitables. Ceci 
pouvait être d’un mauvais exemple, mais le souve- 
rain pontificat romain possédait des trésors de man- 
suétude ; non seulement il ferma les yeux mais encore 
il toléra, il approuva, il privilégia le culte réfractaire 
à toute tentative d’assimilation. La condition reli- 
gieuse du judaïsme dans l'empire romain a été sou- 
vent étudiée et décrite. Tandis que pour chaque peuple 
incorporé l’État avait à résoudre le problème reli- 
gieux dans les limites d’une province ou d’un royaume, 
avec le peuple juif il abordait une situation entière- 
ment différente. Israël débordait dans toutes les 
provinces, inondait de ses comptoirs et de ses juive- 
ries le bassin de la Méditerranée et de la mer Noire 
et pénétrait jusqu’en Orient. Aussi passionnés pour 
le négoce que pour leurs traditions nationales et leurs 
croyances religieuses, les juifs ne pouvaient être ni 
ignorés ni persécutés sans péril pour Rome: ils ne 
formaient pas une provincialité autour de laquelle 
quelques garnisons-et un cordon de troupes pou- 
Vaient dresser une cloison, ils formaient un cosmo- 
politisme répandu en tous pays, disposant de pré- 
cieuses ressources en argent, en marchandises, en 
relations, et n’ayant vraiment contre eux que l’into- 
lérance farouche de leur foi religieuse. Loin d'attirer 
vers leur croyance et d’initier à leur culte les étran- 
gers, les juifs les en écartent jalousement. Ils esti- 
ment les gentils à leur valeur comme commerçants, 
trafiquent sans répugnance avec eux, s’enrichissent 
sans scrupule de leur substance, mais les tiennent 
pour indignes d’être initiés et associés aux destinées 
du peuple élu, inaptes à en pratiquer la loi sainte 


ECTS PAB INRA 


2240 


et à en partager les promesses. Dès lors, loin de pro- 
voquer à la conversion, ils la découragent; loin d’attirer 
les prosélytes, ils les repoussent, choqués, comme 
d’une indécence, de la sympathie, qui ne peut être 
autre chose à leurs yeux que curiosité. Quelques-uns, 
en très petit nombre, triomphent de ces obstacles 
et méritent l'initiation complète au prix de rebuffades 
et de dégoûts, mais l’État n’a rien à redouter de leur 
part, pas plus que de celle d’une secte si éloignée du 
prosélytisme religieux. Par une conséquence inévi- 
table, ces juifs, si pleinement convaincus de posséder 
seuls le vrai Dieu, sa loi et sa doctrine qu'ils n’en 
veulent communiquer la connaissance que comme 
un bien héréditaire, doivent se montrer et, de fait, 
se montrent tolérants — plus que cela — indifrérents, 
presque inattentifs à toutes les crédulités étrangères. 
Depuis plusieurs siècles, l’orthodoxie juive, enfin 
affermie, enveloppait tout le paganisme dans un uni- 
versel mépris. Les dieux de la Grèce et ceux de Rome 
ne comptaient pas plus à ses yeux que les idoles 
phéniciennes ou assyriennes et il lui importait aussi 
peu d’avoir affaire aux unes qu'aux autres. ἃ ce prix, 
l'intolérance pour les idoles s’estompait d’une tolé- 
rance bien réelle pour leurs adorateurs. Pauvres gens. 
qu'Israël ne prenait même plus la peine de contre- 
dire, crainte de les convaincre par aventure et de leur 
fermer leur panthéon sans pouvoir leur ouvrir le 
Saint des saints. Le plus sage, le plus habile était de 
conserver des relations sociales pacifiques et des 
rapports commerciaux avantageux avec des gens 
dont on avait besoin chez eux, mais dont on ne vou- 
lait pas chez soi. C’est sur ce pied de dédaigneuse 
tolérance que les juifs vécurent et prospérèrent pen- 
dant les derniers temps de la république et le premier 
siècle de l'empire. Quelques accrocs, sans doute, sur- 
venaient tantôt dans une ville, tantôt dans une pro- 
vince, de part et d'autre on mettait du sien et l'accord, 
un instant troublé, renaissait, à la satisfaction des 
parties. 

Les Grecs supportaient avec impatience ce peuple 
toujours disposé à invoquer privilèges et exemptions, 
à recourir à l’autorité romaine et à acheter sa bien- 
veillance. Sa prospérité financière et son activité 
commerciale rendaient sa concurrence redoutable: 
aussi la mauvaise volonté des particuliers n’était-elle 
contenue que par la politique de l'État, soucieux par- 
dessus tout de tirer parti des dons exceptionnels 
d’une race industrieuse, sobre et prolifique. 

II. LE CHRISTIANISME. --- Tandis que le juif consi- 
dérait le prosélyte comme un intrus, presque comme 
un espion, le chrétien adopte une vue et suit une pra- 
tique entièrement opposées. Le premier rechignait 
à la simple idée de postulants désireux de s’agréger 
à son culte; le deuxième n’est pas éloigné d'imposer 
l'agrégation en masse et obligatoire ; les répugnances 
individuelles lui paraissent d’un fâcheux exemple 
en ce qu'elles retardent d'autant l’acquiescement 
de l’État à la foi nouvelle. Dès l’époque apostolique, 
l'infiltration pénètre la maison de César, et pendant 
trois siècles se poursuivra la tentative d’accapare- 
ment, moins peut-être par ambition politique que 
par avidité spirituelle. Sous Dioclétien, sous Valérien 
l'heure semble prochaine où l'influence acquise 
par le très proche entourage de l’empereur entrai- 
nera des eflets décisifs, grâce à la vertu de per- 
suasion qui se dégage de la faveur impériale. Sous 
Constantin, le christianisme n'obtient qu'un traite- 
ment d'égalité stricte avec le paganisme, mais l’aria- 
nisme de Constance, l’hellénisme de Julien remettent 
en péril la position conquise; il faut arriver à 
Théodose pour voir le christianisme atteindre le but 
séculairement envisagé et poursuivi. Ce but, avoué 
hautement depuis l'édit de Milan, c'était la substi- 


2241 


tution du christianisme au paganisme comme reli- 
gion d’État. Pareille visée était trop ambitieuse et 
surtout trop alarmante pour les situations fondées sur 
le maintien de l’ancien culte pour ne pas provoquer 
une résistance désespérée. Non seulement toutes les 
catégories qui vivaient ou qui végétaient aux dépens 
de la religion officielle se sentaient menacées dans 
leur existence, mais même dans leur honneur. Ces 
prébendiers devaient encore disparaître à titre d’im- 
posteurs, car le culte qu’ils desservaient, la théologie 
qu'ils enseignaient, subissaient plus qu’une dépré- 
ciation, c'était une véritable déconfiture, un aveu 
d’infamie et d’indignité qu’on exigeait de leur part. 
Poser la question sous cette forme agressive ne res- 
semblait certes pas à l'attitude plutôt débonnaire et, 
en tout cas, dédaigneuse adoptée par les juifs. A 
ceux-ci le paganisme rendait dédain pour dédain; aux 
chrétiens, il allait rendre intolérance pour intolérance. 

« Tous les dieux des gentils sont des démons », avaient 
dit les juifs d'autrefois; leurs descendants pensaient 
de même, le disaient entre eux, mais n’y insistaient 
pas en public. Les chrétiens ignoraient ces ménage- 
ments. Était-ce âpre satisfaction de froisser des hôtes? 
Verdeur révolutionnaire inspirée par l’existence fas- 
tueuse des pontifes, des prêtres et de toute la vale- 
taille défrayée par la crédulité aux idoles et l’exploita- 
tion éhontée de la foule? Peut-être. Mais n’était-ce 
pas plutôt impatience d'engager le fer avec l’adver- 
saire qui occupait la place convoitée? inspiration 
offensive à l'égard d’une puissance dont l’expulsion 
pouvait paraître moins malaisée qu’elle ne fut en 
réalité? Seulement l’État avait partie liée avec la 
religion : mêmes intérêts, mêmes sources de revenus, 
mêmes dignitaires dans beaucoup de cas. L'empire, 
même à ses débuts, héritait d’une expérience gou- 
vernementale trop consommée pour ne pas pressentir 
le conflit latent que cachait l’irrévérencieuse attitude 
de la nouvelle secte à l’endroit des cultes officiels. 
L’adroite distinction invoquée et rebattue sans cesse 
sur la soumission aux lois et l’insoumission aux dieux 
devait apparaître une pure chicane, et même assez 
maladroite pour des hommes d'État romains, assez 
peu impressionnables, en leur qualité de juriscon- 
sultes, aux arguments de pur sentiment. Or rien ne 
prouve que, pour un très grand nombre d’entre eux, 
habitués à faire de la vie humaine le cas très minime 
qu'en faisait le monde antique, les enragés sectaires 
qui se faisaient mettre en pièces démontraient le bien- 
fondé de leur opinion. Ils n’en étaient pas encore à 
ce point de croire aux témoins qui se font égorger. 
D'ailleurs cette intransigeance était très éloignée de 
l'attitude des juifs adorateurs du même Dieu, et des 
hommes d'État pouvaient escompter la durée plus 
ou moins longue d’une frénésie qu'il fallait réprimer 
si on ne voulait qu'elle se propageât. Aux juifs les 
privilèges, aux chrétiens la persécution. Le début 
des rapports entre l’Église et l’État tint dans une 
phrase : Non licel esse christianos. 

Religion d'État, la religion romaine ne tolérait la 
liberté des cultes que sous réserve de l’agrément de 
l'administration. Une fois autorisés, elle se montrait 
accueillante au point de l’êtretrop ou du moins plus 
qu'ils n’eussent souhaité. Les cultes égyptiens et 
orientaux se sentaient assez vivaces pour échapper 
à l'absorption, mais ils s’arrangeaient de leur imma- 
triculation dans le panthéon national parce qu'ils 
y trouvaient de solides avantages avec de légers 
inconvénients. Plus revèche, le culte judaïque faisait 
bande à part et ses initiés élaient si généralement 


2 Cicéron, De legibus, III, 3 : Salus populi suprema lex 
esto ; Joh., xvurr, 14 : Caiphas consilium dederat Judæis : 
Quia expedit unum hominem mori pro populo.— ? Wilmanns, 


ÉGLISE ET ÉTAT 


2242 


antipathiques et si crasseux qu'on les laissait bouder 
dans leur coin. Non seulement revêche, mais agressif, 
le culte chrétien proclamait la religion romaine et 
toutes ses succursales sans exception, inutiles et 
perverses, ridicules, mensongères, cruelles et dégoû- 
tantes ; même le culte domestique, avec ses rites tou- 
chants et naïfs, ne trouvait pas grâce. C'était deux 
conceptions en présence. L'État accessible sans 
limites, l'Église intraitable sans ménagements. Non 
seulement l’État ne serait pas sollicité d’agréer dans 
son panthéon le Dieu des chrétiens, mais l’Église ne 
cachait pas son dessein de faire maison nette du 
panthéon et de ses hôtes et d'installer à leur place 
le Dieu véritable. 

Cette attitude irréconciliable était si nouvelle, si 
révolutionnaire, si menaçante pour l'avenir, que 
l'État romain se trouva amené pratiquement à dis- 
tinguer entre juifs et chrétiens. Déjà la police avait 
été amenée à s'occuper des agaceries et des mauvais 
procédés résultant d'opinions divergentes parmi ceux 
qu’elle nommait : les sectaires de la religion juive. En 
l’année 51 ou 52, un arrêté d'expulsion avait été pris 
à Rome contre ces éternels disputeurs, mais sans y 
regarder de bien près, puisque Aquila et Priscille 
avaient dû, chrétiens fervents, s'éloigner avec leurs 
compatriotes, juifs obstinés. À quinze années de là, 
en 66, la distinction était acquise et officielle ; la police 
urbaine, ayant à rechercher des criminels incendiaires, 
ne se fourvoya pas un seul instant parmi les juifs. 
Il est possible que la délation l'ait pratiquement 
aidée à établir une distinction qui, d'ordre strictement 
théologique, n'était pas de nature à être retenue, 
mais qui, présentée sous son aspect politique, s’attira 
une réelle et redoutable attention. Les deux sectes 
étaient dès lors distinctes, hostiles et allaient conduire 
leurs destinées séparément. La contre-épreuve de 
leur scission se fit sous Domitien, vers 95. Les juifs 
étaient, en tant que nation, passibles d’une capitation 
à laquelle les chrétiens prétendirent se soustraire, 
excipant de leur qualité à titre religieux et à titre 
politique. Non seulement ils n'étaient ni juifs ni 
circoncis — et ils s’offraient à faire la preuve — mais 
ils réprouvaient la religion et repoussaient la nationa- 
lité juives. Ils ne s’en trouvèrent d’ailleurs pas mieux 
vus ni mieux traités par l'État romain. 

L’intransigeance de l’Église à l’égard du panthéon 
romain amorçait le conflit, qui devait éclater tôt ou 
tard, mais qui fut peut-être hâté et, en tout cas, 
aggravé par une circonstance fortuite; presque à 
l'heure où le christianisme proclamait les droits 
absolus et exclusifs du vrai Dieu à l’adoration de 
tous les hommes, le gouvernement instituait et orga- 
nisait le culte impérial. C'était mieux qu'une apo- 
théose liturgique, c'était l'exploitation politique de 
la religion romaine. ᾿ 

III. L’IMPERIUM.— ἃ Rome, l'Etat ou la chose 
publique, respublica, était un être réel et vivant, 
continu et éternel. Telle était l'opinion que l’on s’en 
faisait et que l’on devait s’en faire. Tout était sous 
la surveillance de l’État, la religion, la vie privée, 
mème la morale. En regard de l’État, les droits de 
l'individu ne pesaient guère !, ce qui entrainait des 
abus de pouvoir et des brutalités. L’individu comp- 
tait d'autant moins que, par une fiction imaginée 
sous Auguste et qui se prolongea sous ses successeurs, 
l'État était impersonnel et absorbait l'individu. L'em- 
pereur despole doit compter ou faire semblant de 
compter avec le symbole national, S-P.Q-R: senatus 
populusque Romanus *, et l'empereur s'y résout sans 


Exempla inscriptionum latinarum, in-S°, Berolini, 1873, 
n. 64, 644, 922, 923, 935, 938, 943, 952, 987, 1073, 1377; 


t. 11, p. 289. 


trop de répugnance. Trajan, Hadrien, Septime-Sévère, 
Valérien, Constance paraissent prendre plaisir à 
s’abriter derrière une ombre de république 1 et à se 
présenter comme ses mandataires 2. Ceci tient à ce 
que toute délégation, de quelque nom qu’on désigne 
le régime qui l’exerce, n’est, suivant la remarque de 
Cicéron, qu'une forme de la respublica ὃ. Sept siècles 
d'un fonctionnement régulier avaient consacré le 
système discontinu depuis le temps des rois jusqu'à 
l'avènement d’Auguste 4 En vertu de la même délé- 
gation dont s'étaient targués rois ou consuls, fut 
réglée l'autorité des empereurs. Un axiome des juris- 
consultes voulait que, « si l’empereur peut tout, c’est 
parce que le peuple lui confère et met en lui toute sa 
puissance ὅν; or, parmi tant de concessions exigées 
ou subies, celle qui eût dépouillé la république ro- 
maine ne fut jamais sollicitée, jamais offerte. Ainsi 
qu'au temps des rois 5 et au temps des consuls 7, la 
même lex regia de imperio renouvelle à chaque avène- 
ment la délégation ‘, encore que ce ne soit qu'une 
cérémonie de pure forme. L'empire ne fut pas consi- 
déré comme héréditaire, au moins durant les trois 
premiers siècles *. Chaque prince reconnut qu'il 
devait le pouvoir à la délégation que le sénat lui en 
avait faitio. Ce point de droit était incontesté 21. 
L’acte de délégation accompli, le pouvoir venait 
aux mains du roi, du consul ou de l’empereur, absolu, 
presque illimité: c'était ce pouvoir que l’on nommait 
imperium. Quand l'empire fut fait, il n'eut rien de 
plus à faire qu’à recueillir les bénéfices que lui assurait 
un droit politique créé par les textes et par les précé- 
dents. L'empereur attira à soi tout l'arbitraire, toute 
la puissance, toute la force. Il était le chef de l’admi- 
nistration, de l’armée, de la religion, c’est-à-dire des 
sources de la puissance et de la discipline romaines. 
Il présidait le sénat, décidait du rang social et de la 
Ccapitation de chacun : tout cela sans appel et sans 
recours. Il était source de la justice et source de la 
législation. Il était divin, et l’aigle qui prenait son 
vol du bûcher funèbre l’emportait, de plein droit, 


1 Spartien, Hadrianus, 4, 8; J. Capitolin, Albinus, 12; 
Trebellius Pollion, Valerianus, 6; Vopiscus, Aurelianus, 
9, 13; Trebellius Pollion, Claudius, 7,14; Ammien Mar- 
cellin, Hist., 1. XV, c. νπὶ; Orelli-Henzen, Inscript. lat., 
n. 5192, 6501. Voyez aussi le nom de la république dans 
les textes législatifs; Ulpien, Digest.,1. IV,c.vr,1.5;LXXVII, 
c. 1, lex 18; Fustel de Coulanges, Histoire des instit. polit. 
de l’anc. France, in-8°, Paris, 1891,t. 1, p. 149 sq. Com- 
parez la légende des monnaies françaises en 1805; face : 
Napoléon, empereur; revers : République française. 
2 Pro bono reipublicæ natus. Mommsen, Inscript. helvelicæ, 
n. 312, 315, 316, 317, etc.; Mamertin, Panegyr. Maximi, 
τσ, 1Γ» * De republica, I, 26. — ‘ Cicéron, Ad familiares, 
I,1x, 25; In Rullum, II, 11, 12; De republica, II, 13, 17, 
21; Tite-Live, VI, 41-42; IX, 38-39; XXVI, 2; XXVIII, 
22; Denys d’Halicarnasse, IX, 41; X,4; Tacite, Ann., VI, 
22. — 5Gaius, Instit., I, 5; Ulpien, Digest., I, 1v, 6. — 
# Cicéron, De republica, IX, 13, 17, 21. — τ Cicéron, Ad 
familiares, 1, 9, 25. — * Ulpien, Digest., I1,1V, 6; Corp. inscr. 
lat., τ, vi, n. 930; Wilmanns, op. cit., n. 917; Orelli. op. cit., 
ἴν 1, p. 567; Fustel de Coulanges, op. cit.,t.1, p.154, note 2. 
— * Neque enim hic, ul gentibus quæ regnantur, certa domi- 
norum domus. Tacite, Hist., I, 16.— 10 Tacite, Hist., IV, 3; 
Dion Cassius, Hist., LXIITI,29; LXIV,S; LXVI,1; LXXIII, 
12-13; Lampride, Alexander, 6-8; J. Capitolin, Verus, 3. — 
11 Fustel de Coulanges, op. cit., t. 1, p. 154 sq. — 1? Jbid., 
t. 1, p. 157 sq.; pour le culte des empereurs défunts, cf. 
Orelli, op. cit., n. 65, 3651 : Claude; 3853:, Vespasien; 65, 
3898 : Trajan; 3805 : Hadrien; 2204 : Septime-Sévère; 
Orelli-Henzen, op. cit,, n. 6052: Commode; Jules Capitolin, 
Antoninus, 13; Marcus, 18. — 5. Mommsen, dans Corp. 
insc. lat, ἃ. 1, p. 317; Comment. diurna, 28 avril. — 
4 F, Cumont, L'éternilé des empereurs romains, dans Revue 
d'histoire et de littérature religieuses, 1896, t. 1, p. 436. 
— 1° Fustel de Coulanges, op. cit., τὰ ας 1. Τὶ ch. vir en entier; 
Flav. Joséphe, Antiq. jud., 1. XIV, ce. x, n. 22-23; Strabon, 


ÉGLISE ET ÉTAT 


2244 


parmi les dieux 15. Ainsi il n'y eut jamais en Europe 
de monarchie plus omnipotente que celle qui hérita 
de l’omnipotence de la république. On ne connut pas 
plus de limites à la puissance effective du prince 
qu'on n'en avait connu à la souveraineté théorique 
du peuple. Il ne fut pas nécessaire d’alléguer aux 
hommes un prétendu droit divin. La conception du 
droit populaire, poussée à ses dernières conséquences 
par le génie autoritaire de Rome, suffit à constituer 
la monarchie absolue. Très habilement, les princes 
associèrent leur destin à celui de l'État, par lequel 
ils étaient et pour lequel ils voulaient être, du moins 
à les en croire. En l’an 12 avant notre ère, Auguste 
prit le titre de souverain pontife et consacra dans 
la maison du Palatin un nouveau sanctuaire à Vesta #. 
Dès lors, à l’origine même du pouvoir nouveau, la 
confusion s'établit entre le foyer domestique de l’em- 
pereur et le feu de la République, image dela perpé- 
tuité de l'État %. 

Il n'y ἃ en tout ceci ni substitution, ni servilité. 
Comme les dernières annexions territoriales de 
grande étendue avaient initié, après de longues pé- 
riodes de déchirements intérieurs, de vastes et riches 
provinces au bienfait de la pax Romana, soit avidité, 
soit reconnaissance, les populations de ces provinces 
adoptèrent avec entrain, sans examen, le régime 
total qu'on leur proposait 5. L’Asie Mineure, la Gaule, 
l'Espagne firent ainsi, et, dans l’ensemble, s’en trou- 
vèrent bien. Acceptant en bloc l'administration 
romaine, il se trouva que la religion s'y trouvait 
comprise et, dans la religion, le culte impérial, qu'elles 
ne furent pas des moins fréquentes à pratiquer. En 
Asie Mineure, le culte d’Auguste et de Livie était la 
religion dominante #. Ce culte, répandu dans tout 
l'empire excepté à Rome, avait pris naissance en 
Espagne, dans la ville de Tarragone 17, où l’on ren- 
contre lé premier temple consacré à l'éternité des 
empereurs 8. Tarragone donnait le branle à toute la 
péninsule ibérique, de même que Lyon, métropole 
administrative, politique et financière de trois pro- 


XVII, 111 24; Tacite, Annal., 1. IV, 55. — τ" Eckhel, Doctr. 
numm. veler., t. VI, p. 101; Tacite, Annal., 1. IV, 37, 55, 
56; Dion Cassius, Hist. rom., 1. LI, 20; Corp. inscr. græc., 
t. τι, ἢ. 2696, 2943, 3524, 3990, 4016, 4017; 4031, 4238, 
4240 ἃ, 4247, 4266, 4363, 4379 c,e, f, h, i, k; Ph. Le Bas, 
Inscript. Asie Mineure, t. 111, n. 621, 627, S75-859, 1611; 
Waddington, Explication des inscript. de Le Bas, p. 207- 
208, 238-239, 376; G. Perrot, De Galalia provincia romana, 
p. 129, 150 sq.; le même, Exploration de la Galatie, p.31-32, 
124; Dittenberger, Corp. inser. attic., €. 111, n. 63, 253; 
Corp. inscr. græc., t.111, n. 2741, 3415, 3461, 3494, 4039. — 
17 Tacite, Annal., 1. 1,78; Quintilien, Instit. orat., VI,3,77; 
Beurlier, Le culte impérial, in-S°, Paris, 1891, p. 18 note 5; 
cf, Corp. inscr. lat., t. 11, n. 160, 397, 473, 2221, 2224, 2244, 
2334, 3329, 3395, 4191, 4199, 4205, 4239, 4250. — ! Cohen, 
Monnaies, Octave Auguste, n. ; Tibère, n,166 ; à Mérida. 
Ibid., Auguste, n. 585-586; Tibère, n. 78-80, De Bois- 
sieu, Inscript. antiq. de Lyon, 1854, p. 467; Aug. Bernard, 
Le temple d'Auguste et la nationalité gauloise, 1863; À. de 
Barthélémy, Les assemblées nationales dans les Gaules, 
dans Revue des quest. hist., juillet 1868, p. 14, 22; Guiraud, 
Les assemblées provinciales dans l'empire romain; Allmer, 
Musée de Lyon, ἴντα; Tite-Live, Epitome, n. 137; Suétone, 
Claude, n. 2; Dion Cassius, Hist. rom., 1. LIV, 32; Orelli- 
Henzen, op. cit., n. 1435, 1667, Auguste; 3796, Tibère; 699, 
Caligula ; 753, Vespasien; 7421, Domitien; 789, Trajan; 
1718, Antonin; ef. n.204,277,401,608,805,1989, 2389, 2489, 
5208 ; C. Jullian, Inscript. de Bordeaux, n. 1; Lebègue, Épi- 
graphie de Narbonne, 1887, p. 117; Wilmanns, Exempla 
inscript. n. 104. Grèce : P. Foucart, Inscript. de Laconie, 
n. 176, 179, 244; Égypte: Philon, Legatio, 22; Afrique : 
L.Renier, Inscript. de l'Algérie, n. 3915 ; Grande-Bretagne : 
Tacite, XII, 32; XIV, 31; Orelli-FHenzen, op. cit., n. 6488; 
Pannonie : Corp. inscer. lat., &. 111, n. 3343, 3485, 3626; 
Thrace : A. Dumont, Inscript. de la Thrace, n. 29; Bull, de 
corr. hell., 1882, p. 181. 


2245 


vinces, sorte de ville fédérale, faisait du culte de 
Rome et d’Auguste le lien religieux d’une immense 
agglomération. Le même culte se retrouve en Grèce, 
Ἐπ Égypte, en Afrique, en Grande-Bretagne, en Pan- 
nonie, en Thrace. L'idée gagnait du terrain et des 
sympathies ; on imagina, pour l’exprimer, une nou- 
velle formule, l’æfernilas imperii 1, expression d’une 
amphibologie voulue, applicable au pouvoir du sou- 
verain comme au territoire soumis à son autorité. 
Le foyer de Vesta devint ainsi le symbole, non seule- 
ment de l’indestructibilité de l'État romain, mais de 
celle du principat *. A partir du ze siècle au moins, 
le feu, pris sans doute à l’autel de la déesse, précédait 
δὴ toute circonstance l’empereur, et devenait l’insigne 
le plus caractéristique de sa puissance ὅ. Si quelques 
empereurs, soit simplicité, soit scepticisme, répugnaient 
ostensiblement à cette apothéose #, le sénat ne connais- 
sait pas cette modération 5 et, pendant le πιὸ et le 
rue siècle, le dogme de la corrélation entre l’État et 
l'empereur ne va cessant de s’affermir. Désormais 
l’auguste participe aux privilèges de la respublica. 
Le terme auguslus 5 devient celui de la désignation 
du rang suprême , exclusivement réservé à l’empe- 
reur régnant et à ses sucesseurs ‘. Tout empereur 
fut un auguste. Ceci voulait dire que l’homme qui 
gouvernait l'empire était un être plus qu'humain, 
un être sacré. Le titre d’empereur désignait sa puis- 
sance, le titre d’auguste sa sainteté*. Les hommes 
lui devaient la même vénération, la même dévotion 
qu'aux dieux 19. 

Cette collation d’un titre religieux à un simple 
mortel étonne et fait sourire les hommes d’aujour- 
d’hui. A peine consentent-ils à laisser décerner, après 
enquête contradictoire, les titres de bienheureux ou 
de saints à des personnages d’un mérite transcendant, 
mais l'attribution de la divinité à des vivants leur 
paraît encore moins servilité que facétie. Ce n’est 
même qu'avec une sorte de résignation qu'ils se sou- 
mettent aux formules simplement protocolaires de 
Majesté, Sainteté, Béatitude ; ainsi sont-ils à peine en 
état de comprendre comment des esprits libres, tels 
que Tacite, Suétone, Juvénal, Dion Cassius, ont pu 
ne ressentir ni indignation ni surprise à la pensée de 
la divinité impériale. Ils n'étaient pas seuls à s'en 
arranger. Des centaines d'inscriptions, rédigées en 
dehors de toute contrainte administrative par des 
particuliers, attestent que Romains et provinciaux 
n'élevèrent aucune objection. 

IV. LE CULTE IMPÉRIAL. — Pour comprendre cet 
état d'esprit, il faut se reporter aux idées des anciens. 
Pour eux, l’État ou la cité avait toujours été une 
chose sainte et l’objet d’un culte. L'État avait ses 
dieux particuliers, avec lesquels il se trouvait sur le 


} Suétone, Néron, 30; ἃ. Henzen, Acta fratrum Arva- 
lium, 1874, Ὁ. zLxxx1, 66 après Jésus-Christ; Cohen, 
Monnaies, Septime-Sévère, Caracalla et Géta, n. 5; Julie, 
Septime-Sévère et Caracalla, n. 1-3; Julie, Caracalla et 
Géta, n. 1-3; Géta, Septime-Sévère et Caracalla, ἢ. 1-2; 
Septime-Sévère et Caracalla, n. 1; Philippe père, n. 12; 
Philippe fils, n. 6; Carus, n. 30-32; Corp. inscr. lat., t. 11, 
τι. 259, — * D'où le mot d’Hérodien, à l’occasion de 
Pertinax, proclamé empereur : ὁ 2: reines ἰδούθνη, ἐν τῇ 
βασιλείω ἐστία — * F. Cumont, op. cit., p. 437 et 
motes 3, 4, 5. La plus ancienne mention de cet usage se 
trouve dans Dion Cassius, 1. LXXI, c. χχχν, 5, à propos 
de Marc-Aurèle; les dernières paraissent être le texte 
d'Eutychianus relatif à Julien, Fragm. hist. gr., t. 1V, p: 6, 
col 2 : μετὰ λαμπάδων βασιλιχῶν, et Corippe, De 
laude Justiniani ; cf. Beurlier, op. cit.,p. 50. M. F. Cumont 
fait observer, op. cit., p. 442, note 4, qu’il ressort des textes 
que le feu était porté devant les empereurs même pendant 
le jour, et il ne s’agit nulle part de flambeaux mais de πὺρ 
ou de φῶς La coutume existait à Rome dès l’époque des 
Antonins. Hérodien, I, 8, 4; 1,16, 4: 11 3,2;11, 6,12; VII, 
6, 2. — ‘ Cohen, Monnaies, t. 11, p. 271, n. 1 et 2; Suétone, 


ÉGLISE ET ÉTAT 2246 


pied d'égalité. Cette antique conception n’était pas 
encore sortie des esprits, qui continuaient à s’y sou- 
mettre sans l’analyser. Les contemporains de César 
Octavien trouvèrent naturel de transporter à l’em- 
pereur le caractère sacré que l’État avait, de tout 
temps, possédé. Du même coup, l’empereur se trouva 
mis en possession de la puissance, des droits et de la 
sainteté, il fit partie de la religion nationale. Entre 
l'État et l’empereur il y eut association religieuse et, 
plus que cela, compénétration. Depuis longtemps, 
des temples étaient élevés à l’État romain, considéré 
comme dieu: ROMAE DEAE *. On y joignit désor- 
mais l’empereur régnant à titre d’auguste?. La dédi- 
cace officielle fut alors ROMAE ET AVGVSTO, 
comme si l’on eût dit : A l’État, qui est dieu, et à 
celui qui, parce qu'il le représente, est un être sacré %. 

L'origine orientale du dogme politique de la divi- 
nité des empereurs n’est plus contestée aujourd’hui #. 
La servilité des Grecs ne connaissait ni le dégoût ni le 
ridicule ; tout prince, quel qu'il fût, qui disposait des 
hommes avait droit à leurs hommages. A plus forte 
raison, s’il usait de la puissance et se rendait redou- 
table. L’abîme de platitude à laquelle une race peut 
s’abaisser a été depuis des siècles comblé par le peuple 
hellénique. Non content de ces flagorneries, dont 
s’indignait Plutarque, qui les qualifie de « sacrilèges », 
il tenait en réserve de plus rares bassesses à l’égard 
des conquérants étrangers. La « déesse Rome » fut 
fètée par des jeux, honorée par des autels, servie par 
des prêtres, dès l’instant que la conquête romaine 
eut soumis, sans combat, le sol et le peuple de la 
Grèce. L’Asie Mineure rivalisait de son mieux avec 
sa vieille rivale en dégradation, et peu à peu Rome 
se laissait gagner par la contagion. Jules César se 
laissa élever un temple. Auguste, tout aussi sceptique, 
agréa des hommages encore plus capiteux. Encore 
triumvir, il tolérait complaisamment l’exclamation 
du Tityre de Virgile : 


O Melibæe, DEUS nobis hæc otia fecit. 


Triomphant et pacificateur, il sentait la recon- 
naissance populaire monter vers lui et, adroiïitement, 
la canalisait et s’employait à impressionner l'élan 
spontané pour lui donner l’expression d’un hommage 
religieux et d’une dévotion liturgique. Il avait réor- 
ganisé le culte des « Lares des carrefours » {Lares 
compitales), et son « Génie » avait pris place entre les 
deux divinités tutélaires léguées par la tradition, 
dans les deux cent soixante-cinq édicules ménagés 
en autant de carrefours. A coup sûr, sa statuette 
était la plus révérée des trois. Deux fois l’an, les 
magistri vicorum, espèces de maires d’arrondisse- 
ments, venaient officier devant les chapellesenguirlan- 


Vespasien, 22; p. 342, n. 3 : Titus Claude interdit 
προσχυνεῖν αὐτῶ μῆτε θυσίαν οἱ ποιεῖν. Dion, LX, 5. — 
5 Cohen, op. cit., t. 11, p. 299, n. 250; Titus, n. 280, 251; 
Domitien, t. mx, p. 4, n. 9, 10, 11; Trajan, t. vVux, p. 434. — 
“ Dion Cassius, Hist. rom., LIII, 16; Suétone, Auguste, 7. 
— τ᾿ Henzen, op. cit., n. 5393, 5400, Tibère; 5407, Néron; 
5455, Hadrien; Jules Capitolin, Gordiani, S; Trebellius 
Pollion, Claudius, 4; Vopiscus, Tacitus, 4; Numerianus, 13. 
— $ De même 16 titre d'augusta était réservé à l’impéra- 
trice. Suétone, Claude, 11; Néron, 2S; Domitien, 3; Jules 
Capitolin, Antoninus Pius, 5. — * C'est ce que dit Ausone, 
Gratianus : Potestate imperator, augustus sanctitale. — 
2% La qualité d’auguste s’acquérait avec le principat et 
s'éteignait à la mort du titulaire; elle était vraiment atta- 
chée à l'exercice de la puissance tribunitienne. — * Sur 
les temples élevés à la ville de Rome, voir Polybe, XXXI, 
16; Tite-Live, XLIII, 6; Bull. de corresp. hellénique, 18S3, 
p. 462. — 1: Suétone, Augustus, 52: Templa in nulla pro- 
vincia, nisi communi suo Romæque nomine recepit. — 
3 Fustel de Coulanges, op. cil., t. 1, p. 162-164. — ‘A, Bou- 
ché-Leclercq, L'intolérance religieuse et la politique, in-12, 
Paris, 1911, p. 39-40. 


2247 


dées des fleurs du printemps et de l’été. Les statuettes 
impériales eurent aussi leur place entre les dieux 
pénates : Auguste, Livie furent introduits au sein du 
foyer, dans le sanctuaire intime de la famille !. Les 
impératrices étaient associés à cette superstitieuse 
adoration. Livie et Faustine eurent leur sacerdoce 
particulier ?. La réaction produite par le sentiment 
de tranquillité succédant aux périls et aux incerti- 
tudes d’une période troublée, peut expliquer dans une 
certaine mesure l'accueil excessif accordé au nou- 
veau régime et l’empressement témoigné à son re- 
présentant. L’Asie se distingua par ses manifesta- 
tions et associa Rome et Auguste en un couple divin. 
De très bonne heure, des temples leur furent élevés 
à Pergame et à Nicomédie et l'exemple menaçait de 
devenir contagieux. Auguste, qui avait le sens des 
temps d'arrêt nécessaires, décida que ces temples 
ne recevraient que les hommages des Asiatiques; les 
Romains porteraient les leurs à Éphèse et à Nicée, 
où étaient honorés Rome et Jules César. C'était une 
nuance pour ménager l’orgueil des vieux Romains, 
encore rétifs à l’adoration d’un vivant. Le divin Jules 
ménagea ainsi la transition entre deux formes du 
culte monarchique, entre l’adoration du mort et celle 
du vivant ὃ. 

En quelques années, l’Asie, la Grèce, l'Italie — 
sauf Rome — possédèrent leurs temples desservis 
par des prêtres d’Auguste. Le sacerdoce chargé de 
desservir le nouveau culte fut recherché à l’égal des 
plus fructueux par les hommes de chaque cité ayant 
déjà parcouru toute la série des honneurs officiels à. 
Mais dans une société aussi peu fondue que l'était 
le monde antique, les grands ne pouvaient prier avec 
les humbles. Il se forma donc dans chaque cité, pres- 
que dans chaque bourgade, des confréries en l’hon- 
neur d’Auguste, dont les prêtres annuels, au nombre 
de six, portaient le titre de seviri augustales 5. Dès 
lors, l'impulsion étant donnée, Auguste n'eut qu’à 
surveiller d’un peu loin l’organisation automatique 
du culte impérial. Des honneurs attachés au sacer- 
doce, des intérêts sauvegardés grâce aux réunions, 
. des garanties assurées aux confrères et notamment 

le droit de présentation annuelle de leurs doléances 
à l’empereur sans aucun intermédiaire, furent autant 
de stimulants dont l'effet ne se fit pas attendre. Ces 
confréries devinrent ainsi autant de petits parle- 
ments provinciaux, présidés par le flamine augustal, 
qui se virent associés à la vie politique et s’attachè- 
rent au nouveau régime, dont ils devinrent les plus 
fidèles soutiens. Le culte impérial, resté facultatif, 
ne comportant ni obligation ni contrainte, devint 
l'expression du loyalisme, la sève unique dont s’ali- 
menta l'esprit provincial 5. 

Une dogmatique s’infiltra dans cette espèce de 
fédéralisme. Ce fut d’abord la notion d’éternité, si 
étroitement unie à celle de la divinité, qui s’appliqua 
à tout ce qui avait rapport à l’auguste. On parle de 
la virlus ælerna Augusti, de la vicloria ælerna qu'il 
remporte, de la pax ælerna qu'il maintient, de la 


1 Tacite, Annal., 1, 73; Jules Capitolin, Marcus, 18; Dion 
Cassius, LVIII, 4; Fustel de Coulanges, 0p. cit., t.1, p. 186. 
— * Jules Capitolin, Marcus, 26; Orelli-Henzen, op. cit., 
n. 878, 3253, 3365, 5472. — * Bouché-Leclercq. op. cil., 
p.40. — “ Fustel de Coulanges, op. cit., t. 1, p. 285, note 2; 
Gaston Boissier, La religion romaine, 1. I, ch. 11, n. 4; Corp. 
inscr. lat., t. x11, n. 3288. — 5 A Lyon : Orelli, n. 194, 2322, 
4020, 4077, 4242; Henzen, ἢ. 5231, 7256, 7260; à Vaison: 
Henzen, n. 5222; à Arles: Orelli, n. 200; à Avenches 
Orelli, n. 372, 375; Henzen, ἢ. 6417; à Nimes : Orelli, 
n. 2298; Henzen, n.5231;à Genève: Orelli, n. 360 ; à Vienne: 
Almer, t. 11, p. 300; à Cologne : Brambach, n. 442; à 
Trèves : Brambach, n. 804; dans la Narbonnaise, Corp. 
inscr. lat., t.x11, n. 940. — ° Bouché- Leclercq, op. cit., p.41. 
—?F, Cumont, op. cit., p. 440. — * Jules Capitolin, Anto- 


ÉGLISE ET ÉTAT 


2248 


felicitas ælerna que la protection céleste lui assure et 
de la concordia ælerna qui règne entre lui, son épouse 
et ses parents *. Les textes qui permettent d'établir 
cet état de choses s’échelonnent depuis l’époque des 
Antonins® jusqu’au début du rve siècle. Avec la notion 
d’éternité s’affirma celle d’unicité. La puissance 
souveraine fut mise en relation avec le feu céleste 
qui brille dans les astres et dans le plus éclatant de 
tous, le soleil, dont l’empereur se trouvait être l’image 
et peut-être l’émanation terrestre. Sol est non seule- 
ment le protecteur des empereurs { conservalor) et leur 
compagnon (comes), mais entre eux et lui s’ébauche 
une relation mystique, mal définie, qui leur donne 
un caractère divin. Vers le milieu du rrre siècle, le 
visage de l’empereur, à partir de Gordien III, rayonne 
et s’identifie avec Sol lui-même *. 

Nos habitudes d'esprit et notre discipline poli- 
tique peuvent nous laisser supposer que, si la foule 
adoptait cette déification et ses conséquences poli- 
tiques, les esprits lucides et indépendants s’en indi- 
gnaient ou du moins en souftraient. Il n’en est rien. 
Ni Thraséa, ni Corbulon, ni Tacite, ni Juvénal ne 
récriminent contre les institutions romaines, dont 
le jeu régulier fait succéder Caligula à Auguste, Néron 
à Claude, Domitien à Titus, Commode à Marc-Aurèle. 
Les frénétiques alternent avec les sages et les uns 
comme les autres ont droit à l’adoratio, de leur vivant. 
Après leur mort, le sénat décidera s'ils seront dieux 
ou s’ils ne le seront pas et, dans ce dernier cas, privés 
des honneurs divins, tous les actes de leur principat 
seront frappés de nullité. Revanche originale et com- 
pensation platonique contre laquelle le défunt ne 
pourrait rien. À chaque nouvelle expérience, au 
sortir du cauchemar que devait être le règne de tel 
ou tel autre prince, à la veille d’un avènement, rien 
ne serait plus aisé de tenter un remède, d'apporter 
des restrictions au pouvoir exorbitant qui s'annonce, 
et cependant rien n’est fait dans ce sens. Tout règne 
nouveau entraîne une délégation nouvelle faisant 
la matière d’un acte clair, long, précis, qui énumère 
en détail tous les droits du prince, les anciennes 
attributions de l'État que l'État lui délègue. Cette 
lex regia est comme la charte de la monarchie absolue. 
Le sénat, qui la rédige, ne manque pas toujours 
d'indépendance. Dans l’espace de trois siècles il se 
rencontra plus d’un interrègne, il fut assez souvent 
en situation de faire ce qu’il voulait, il n’essaya jamais 
de diminuer l'autorité impériale. Il renouvela à chaque 
génération l’aete de constitution du despotisme Ὁ, Mal- 
gré cet excès de puissance et les abus qui en résultent, 
les documents publics et les sources privées, ouvrages 
des poètes, des historiens, des jurisconsultes, corres- 
pondances intimes, panégyriques officiels et satires 
malicieuses, épigraphie, arts plastiques, tous s’accor- 
dent à rendre témoignage des sentiments de satis- 
faction et d’attachement des peuples à l'égard de 
l'État et de l’empereur. 

A celui-ci on prodigue les appellations les plus hono- 
rables ; c'est à qui lui décernera les titres de «père et 


ninus Pius, 12. — * Cohen, Monnaies, Gordien le Pieux, 
n. 11-15, 220, 221; Valérien, n. 11-12; Gallien, n. 38-43, 
50-51; Aurélien, n. 52-53; Probus, n. 148; Carinus, n. 54; 
Philippe lepère,n. 12; Philippe le fils, n. 6; Tetricus le fils, 
n.6; Tetricus le père, n. 41; Valabathe, ἢ. 2.— !° Fustel 
de Coulanges, Histoire des institutions politiques de l'ancienne 
France, t. 1, p. 167. — 11. Orelli-Henzen, op. cit., n. 606, 
642, 712, 912, 1033: patri patriæ; n. 601, 1089: fundatori 
pacis; n. 323, 859, 1035 : pacatori orbis; Corp. inscr. lat., 
τ τὰς n. 1670, 1969 : pacatori pacis; n. 1071 : fundatori 
publicæ securitatis: n. 1030 : restitutori orbis; n. 795: 
conservaltori generis humani ; Orelli, op. cit., n. 1089, 1090 : 
restitutori libertatis publicæ ; Allmer, op. cil., n. 31 : pacatori 
et restitutori orbis; n. 32 : veræ libertatis auctor; Corp. 
inser, lat., τ. x, n. 5456, 5561, 5563. 


»»... + τπρρὴ 


2249 


patron des peuples », « leur espoir et leur salut », le 
« pacificateur du monde », le « conservateur du genre 
humain », le « garant de toute sécurité ». Avec une 
spontanéité adroitement suggérée Rome et les pro- 
vinces se sont prises d’une haine vigoureuse pour les 
institutions républicaines qui ont fait la patrie 
romaine, que les empereurs conduiront à sa ruine. 
Ce mouvement, dans lequel l’ingratitude le dispute 
à l’imprévoyance, se soutiendra sans presque rien 
perdre de son affectation pendant plusieurs siècles ?. 
Les sujets prodigueront aux maîtres ces témoignages 
d’expressive tendresse coutumiers aux peuples 
méridionaux, sauf à y apporter le correctif de l’assas- 
sinat et des réjouissances dont la plupart des funé- 
railles d'empereur sont l’occasion. Néanmoins, si 
Caligula tombe malade, le peuple, anxieux, passe la 
nuit autour de son palais, quelques-uns offrent leur 
vie aux dieux en échange de la sienne et, le monstre 
guéri, tiennent leur engagement #. Sort-il de Rome, 
il n’est question que de vœux adressés aux dieux 
pour hâter son retour * Bons ou atroces, les empe- 
reurs provoquent les mêmes manifestations. De sim- 
ples particuliers se vouent « à la divinité et à la ma- 
jesté » de Caligula, de Domitien, de Trajan, de Marc- 
Aurèle, de Septime-Sévère ‘; ils élèvent un temple, 
dressent un autel, afin d'obtenir aux souverains 
guérison, santé ou victoire. Des villes passent un 
contrat. Voici une formule rédigée en Lusitanie 
« Serment des habitants d’Aritium. De ma propre 
et libre volonté. Tous ceux que je saurai être ennemis 
de l’empereur Caius César, je serai leur ennemi. Si 
quelqu'un met en péril son salut, je poursuivrai 
celui-là par les armes, sans trêve, sur terre et sur mer. 
Je n’aurai ni moi ni mes enfants pour plus chers que 
le salut de l’empereur. Si je manque à mon serment, 
que Jupiter et le divin Auguste et tous les dieux 
immortels m'enlèvent ma patrie, mes biens, ma 
santé et que mes enfants soient frappés de même 6. » 
Voici une formule rédigée en Gaule 7: « Le peuple 
de Narbonne s'engage par vœu perpétuel à la divi- 
nité d'Auguste. Bonheur à l’empereur César-Auguste, 
père de la patrie, grand pontife, à sa femme, à ses 
enfants, au sénat, au peuple romain et aux habitants 
de Narbonne qui se sont liés par un culte perpétuel 
à sa divinité. Le peuple de Narbonne a dressé cet 
autel dans le forum de la ville et a décidé que sur cet 
autel, chaque année, le 8 des calendes d'octobre, 
anniversaire du jour où la félicité du siècle l’a donné 
au monde pour le gouverner, six victimes lui seront 
immolées, l'acte de supplication sera dressé à sa 
divinité, le vin et l’encens lui seront offerts. » 

Sous l'empire, la religion nationale et le culte 
officiel paraissaient à beaucoup de bons esprits, aux 
indifférents et à la foule, contenir une dose de vérité 
qui ne lui laissait rien à envier aux sectes et aux cha- 
pelles. Le merveilleux y tenait la place du surnaturel, 
les prodiges faisaient fonction de miracles ; l'autorité 
ne se réclamait pas d’une approbation divine, elle 
s’imposait elle-même comme étant divine. Elle ne 
s’appuyait pas sur la religion, elle était une religion: 
l'empereur ne représentait pas une divinité, il était 
dieu. Même médiocre, même dégénéré, même mons- 
trueux, il recevait l'hommage divin. Il n’était pas 
dieu parce qu'il possédait des dons supérieurs, des 
qualités éminentes, un mérite transcendant, il était 
dieu parce qu'il était empereur. 

Ce qui fit l'originalité de ce culte impérial fut 


À Comment le régime impérial fut envisagé par les popu- 
lations, dans Fustel de Coulanges, op. cil., t. 1, p. 173. — 
? De Boissieu, op. cit.; Orelli, op. cil., n. 184, 0600, 4018; 
Henzen, op. cit., n. 5233, 5965, 5966, 5968, 0944, 6966. — 
? Suétone, Caius, 14, 27.— 4 Ibid., 14. — © Corp. inscr. lat., 
Ἐν ΧΙ, n. 1851, 1762, 2391, 4323, 4347; t. 11, n. 1115, 1171, 


DICT, D'ARCH, CHRÉT. 


ÉGLISE ET ÉTAT 


2250 


d’avoir été institué, organisé et exploité par des scep- 
tiques avérés qui se trouvaient être en même temps 
des politiques d’une capacité supérieure : Auguste et 
Tibère. Tous deux ne voulurent voir et ne voulurent 
faire de cette flagornerie qu'un instrument de règne. 
Tibère s’appliqua à ménager la susceptibilité des 
Romains, afin d'introduire définitivement l’innova- 
tion dans la religion officielle. Il restreignit le culte 
au divin Jules et à Auguste, dont la consécration ou 
canonisation n’effarouchait pas trop, puisque tous 
deux étaient morts, en sorte que leur adoration 
pouvait, à la rigueur, paraître désintéressée. C'était 
une nuance. Α l’abri des divi, Livie passa, un peu en 
contrebande, à vrai dire, par suite de l'impossibilité 
de la tenir en dehors de l'Olÿmpe impérial; et il y eut 
donc aussi des divæ. Une procédure canonique les 
constituait en possession du titre et des honneurs 
qu'ils auraient mérités de leur vivant et dont un 
sénatus-consulte seul pouvait promulguer la réalité. 

« Il faut s'expliquer une bonne fois sur ce culte 
impérial, religion politique dont on n’a guère parlé 
jusqu'ici qu'avec dédain et dégoût. C'était le seul 
auquel l’État se sentit intéressé, et il est devenu par 
la suite l’obstacle contre lequel se buta la conscience 
chrétienne, un obstacle arrosé du sang des martyrs. 
Dans ce conflit, rendu inévitable par la forme exté- 
rieure du culte, est entrée une part de malentendu, 
portant sur le fond, et qu'il s’agit de déterminer. Les 
empereurs n’ont jamais été considérés comme des 
dieux, c’est-à-dire affranchis de la condition mortelle. 
Caligula passa même pour fou, parce qu'il faisait 
semblant de croire à sa divinité. Du reste, ni vivants, 
ni morts, les empereurs n'ont jamais reçu officielle- 
ment, avant Aurélien, le titre de « dieu ». L'objet du 
culte impérial dans les provinces était le génie de 
l’auguste vivant, et le culte romain s’adressait à la 
mémoire des empereurs défunts, canonisés en qualité 
de divi. Les auteurs qui savent leur langue n’ont 
jamais parlé en latin de la nature divine fdivinitas) 
des empereurs, mais de leur numen. Habitués à 
révérer des numina, des énergies occultes qu'ils ne 
confondaient pas avec les apparences sous lesquelles 
elles se manifestaient, les Romains ont parfaitement 
et tout de suite distingué entre la personne de l’em- 
pereur et son numen, entre l’homme de chair et d'os 
et la puissance incarnée dans le chef de l’État. Les 
Grecs, n’ayant point dans leur langue, pourtant si 
riche, d’équivalents exacts pour les termes de divus, 
de numen, de genius, appelaient couramment dieux 
(θεούς) les empereurs, vivants ou morts. Ce titre 
même de dieu n’avait pas, pour des polythéistes 
aussi blasés que les Hellènes, la valeur que lui confère 
le monothéisme. Il désignait plus ou moins vague- 
ment une puissance surhumaine,surhumaine en ce sens 
que, soit par sa nature, soit par son office propre, soit 
par son étendue, elle dépassait les forces d’un être hu- 
main. La puissance impériale, capable de gouverner le 
monde civilisé, obéie de l'Occident à l'Orient, était 
bien dans ce cas. Des gens qui élevaient des statues 
même à des particuliers, à des hommes plus ou moins 
célèbres, n'avaient pas songé que, en dehors des 
juifs — fanatiques qu'ils connaissaient bien et mépri- 
saient de même les images impériales pussent 
scandaliser personne. Ils ne comprenaient pas qu'on 
pût être soumis à l'autorité du prince et lui refuser, 
le cas échéant, un hommage aussi simple qu'« un as 
d’encens », comme dit dédaigneusement Tertullien ὃ. » 


1673, 2071; t. ΝΠ, n. 4218, 4219; Mommsen, Inscript. 
helveticæ, n. 133; Brambach, op. cit., n. 439, 692, 693, 711, 
721. — 5 Corpus inscr. lat, t. 11, ἢ. 172. — Ὁ Lebègue, 
Épigraphie de Narbonne, 1887, p. 117: Corp. inscr. lat., 
t. ΧΙ, p. 530, n. 4333. — * Bouché-Leclereq, op. cit., 
p. 67-68. 


IV. — 71 


2251 


V. L’HYPOSTASE IMPÉRIALE. — Ce fut sous ce 
principe semi-religieux et semi-politique que le monde 
romain dura et prospéra pendant trois siècles, c’est- 
à-dire pendant la période entière où les rapports entre 
l'État et l’Église furent le plus tendus. L’attitude irré- 
ductible de celle-ci était de nature à surprendre et à 
mécontenter les contemporains, qui ne parvenaient 
pas à s’en expliquer la raison, sinon celle d’opposi- 
tion à outrance. Toutes les sources dont le témai- 
gnage est acceptable au jugement de l’historien sont 
d'accord pour montrer « l'attachement universel des 
diverses classes de la société au gouvernement im- 
périal et ne laissent voir aucun symptôme d’anti- 
pathie 1». Cette curieuse suite de souverains que furent 
les empereurs ne laissait pas, dans sa cahotique suc- 
cession de sages et de fous, de s’avancer, chemin 
faisant, vers le but ?. Tout l'empire se divisait en pro- 
vinces impériales et en provinces sénatoriales. Dès 
le rrre siècle, les provinces sénatoriales avaient disparu 
par suite du vœu spontané des populations de passer 
sous l’administration tutélaire de l’empereur *. Une 
des conséquences principales de ce fait fut une sorte 
d’uniformité. Je dis une sorte d’uniformité, car les 
documents nous apprennent avec quelle souplesse 
la domination romaine dosait ses conceptions irré- 
ductibles pour les rendre tolérables aux susceptibi- 
lités des provinciaux. De cette situation naquit dans 
chaque région ce qu'on pourrait nommer, en un cer- 
tain sens, une glose locale du droit romain, de laquelle 
il faut tenir compte suivant que les exigences de 
l'étude générale nous amènent sur tel point ou sur 
tel autre point du territoire de l'empire. Néanmoins, 
à l’époque où Rome étendit son pouvoir sur l'Asie, 
la Syrie, l'Afrique, l'Espagne, la Gaule, son droit 
était arrivé à un degré plus avancé de l’évolution 
que le degré en vigueur dans ces provinces, dont 
aucune n'avait encore franchi le droit patriarcal et 
le droit théocratique. Rome leur apporta donc un 
système législatif impliquant une conception modifiée 
de l'individu et de la société. Le principe était que 
l'autorité publique, représentant la communauté des 
hommes, eût seule l’autorité législative, et que sa 
volonté, exprimée suivant certaines formes régu- 
lières, fût l’unique source de la loi. La source dau 
droit était donc l’autorité publique, représentée sous 
la république par le consul ou le préteur, dont l’édit 
avait force de loi aussi longtemps que le magistrat 
restait en fonctions. Sous l’empire, l’édit du prince 
eut la même valeur pendant sa vie entière. Si le sénat 
le ratifiait après la mort de chaque empereur, l’édit, 
décret ou rescrit devenait loi. L’aulorité publique 
était aussi représentée par le sénat, dont les sénatus- 
consultes furent comme autant de lois ayant vigueur 
dans tout l'empire. Le droit fut donc éminemment 
modifiable et sa perpétuelle amélioration fut le 
constant souci de tous les bons empereurs. Néan- 
moins, au cours de cette longue élaboration, l’objet 
garde son caractère essentiel. Les empereurs, même 
les plus indignes, se maintiennent dans l’axe du droit 
séculaire. Il continue, sous leur règne, à être l’ouvrage 
de l’autorité publique se faisant l’expression de l’in- 
térêt général et de l’équité naturelle. 

Le peuple en est averti, il y consent, il s’en trouve 
bien et accepte la sanction rigoureuse qui sert d’équi- 
libre à ce concept. La société, ayant conclu alliance 
avec son gouvernement, ne répugnait pas à l’exercice 
d’une certaine vindicte implacable dont elle lui aban- 
donnait la charge et qui devait, dans la pensée des 


1 Fustel de Coulanges, Histoire des institulions poli- 
tiques de l’ancienne France, t. 1, p. 170. — ? Peut-être 
le sénat fut-il le plus persévérant ouvrier de sa propre 
déchéance, grâce au droit qu’il possédait d’abolir ou de 


ÉGLISE ET ÉTAT 


2252 


hommes de ce temps, affermir, par la simple perspective 
d’un excès de rigueur répressive, le repos conquis à 
grand’peine, dont on n’entendait pas laisser troubler 
la possession. Il arriva donc que l’empereur, manda- 
taire du peuple, réalisa dans sa personne une manière 
d’hypostase. Il était divus et participait, à ce titre, à 
la divinité de l’État, dont il était de plus le délégué 
réunissant dans sa personne toute la souveraineté 
et tous les droits. Le résultat fut que tout délit qui 
portait atteinte à l’empereur tirait du fait de cette 
hypostase une double malice : il était tout ensemble 
rébellion et sacrilège. 

Tandis que les chrétiens se scandalisaient, sponta- 
nément ou par ordre, à l’occasion d’une métaphore 
protocolaire, ils touchaient au régime lui-même. Leurs 
répugnances se manifestaient sous forme de critiques 
acerbes ayant la prétention d'autoriser une résistance 
ouverte. Ils déversaient sur la tête des dieux de 
l'Olympe tous les détritus des historiettes passable- 
ment risquées dont se composait l’hagiographie 
païenne; ils traitaient les empereurs à peu près de 
la même façon, prenant leur revanche de la décence 
d’'Auguste, de la sagesse de Trajan, d’Antonin ou 
de Marc-Aurèle, par les allusions aux orgies de Cali- 
gula, aux fredaines homosexuelles d'Hadrien, aux 
monstrueuses débauches d’Héliogabale. L’argument 
n’était pas de nature à impressionner les étatistes, 
que le mérite individuel des titulaires du trône impé- 
rial laissait indifférents; le sénatus-consulte leur tenait 
lieu de tout le reste et un empereur canonisé était 
un divus, qu'on ergotât ou non sur son Cas. 

VI. MAUVAISE OPINION DES CHRÉTIENS. — Dans 
une société où survivait l'opposition politique, mais 
d’où l'opposition dynastique avait disparu, parmi 
des hommes que les mésaventures survenues aux 
héritiers du trône, dans le mystère des appartements 
impériaux, ne pouvaient ni émouvoir ni troubler, au 
sein d’un peuple pour qui les tragédies de famille du 
sang d’Auguste avaient l'importance d’un fait divers, 
décidés qu'ils étaient les uns ou les autres à tout 
accepter, à tout applaudir, on peut se faire à peu près 
une idée de la situation créée aux fidèles devant 
l'opinion publique par leur prétention à apprécier, 
c'est-à-dire à critiquer non seulement la succession 
impériale, mais la valeur relative des empereurs dé- 
funts et à tirer argument de leur indignité pour re- 
fuser le culte auxquels les divi vivants ou morts 
avaient droit. Semblable prétention était perturba- 
trice de l’ordre public et, à ceux qui en réclamaient 
l'usage, on prodiguait les appellations les plus déplai- 
santes, les plus inquiétantes aussi. C’est pourquoi 
tout est bon dès qu’il s’agit de désigner les chrétiens : 
factieux, impies, sacrilèges, ennemis du genre hu- 
main, des empereurs, de l’État, de la majesté, coupables 
de lèse-religion, etc., etc. Ces accusations éclatent 
sur tous les points de l’empire en même temps, à 
Rome, en Afrique, en Asie, en Gaule; partout nous 
les entendons. 

A Symrne, le proconsul Quadratus dit à Polycarpe : 
« Jure par le génie de César, repens-toi, dis : Plus 
d’athées! » — À Rome, dans le procès de saint Justin : 
« Que ceux qui n’ont pas voulu sacrifier aux dieux 
et obéir à l’ordre de l’empereur... », dit la sentence; 
à Carthage, les martyrs de $cilli sont condamnés pour 
avoir refusé de rendre à l’empereur les honneurs re- 
ligieux; en Asie, on somme l’évêque Acace : « Tu 
profites des lois romaines, tu dois aimer nos princes.; 
mais afin que l’empereur en reconnaisse la sincérité, 


vivifier pour l’avenir les édits de chaque empereur défunt. 
Les sages mesures, en principe, eussent été seules main- 
tenues, mais au détriment du sénat. — ? Fustel de Cou- 
langes, op. cil., t. 1, p. 197 sq. — " Ibid., p. 299. 


Ὶ 


woffre-lui un sacrifice »; en Afrique, la sentence portée 
contre saint Cyprien est ainsi conçue : « Tu as long- 
temps vécu en sacrilège, tu as réuni autour de toi 
_ beaucoup de complices de ta coupable conspiration, 
tu t'es fait l'ennemi des dieux de Rome et de ses lois 
saintes; nos pieux et très sacrés empereurs n’ont pu 
ἴδ ramener à la pratique de leur culte. C’est pour- 
. quoi. ton sang sera la sanction des lois. » Ce n’est 
“encore que l'application de la loi, mais l'opinion pu- 
blique approuve et souvent stimule cette sévérité. 
Les chrétiens recueillent de toutes parts les haïnes 
vigilantes de ceux qui redoutent l’eflet des maximes 
subwversives. L’accusation qui les atteint avec une 
persistance redoutable est celle d’athéisme, exécrable 
“entre toutes. On réclamait de Polycarpe ce cri : « A 
bas les athées»; on « nous appelle athées », écrit saint 
Justin, et Athénagore : « On nous accuse d’athéisme. » 
Lucien déclare que le Pont est rempli « d’athées et 
de chrétiens » et Vettius Epagathus interpelle le légat 
impérial à Lyon : « Je demande qu’on me permette 
de plaider la cause de mes frères; je montrerai clai- 
rement que nous ne sommes ni athées ni impies. » 
 Minucius Félix nomme l’athéisme parmi les accusa- 
tions dirigées contre les fidèles. 
. ἢ est donc athée celui qui se dérobe aux obliga- 
tions de la religion officielle et au culte impérial, qui 
en est le couronnement. Pour un très grand nombre, 
cette attitude constitue une menace mal déguisée 
contre la sûreté de l’État et la durée du régime. A 
d’autres les protestations de fidélité qui s’évanouis- 
sent en injustifiables distinctions pour esquiver fina- 
ement le sacrifice demandé à leur lovalisme. Méfiance 
chez les uns, accusations chez les autres, hostilité 
de toutes parts contre ces gens dont on se garde, en 
“attendant qu'on les assomme. Dans ces conditions, 
il y aura une part de défense préventive chez un grand 
ombre de ceux qui applaudiront et pousseront aux 
_ mesures de répression. « Pour être juste, ἃ dit E. Re- 
. nan, il faut se représenter les préjugés où vivait fata- 
lement le public d'alors. On connaissait extrêmement 
. mal le christianisme. Le bas peuple n’aime pas qu’on 
“e distingue, qu'on vive à part lui, qu'on soit plus 
_puritain que lui, qu’on s’abstienne de ses fêtes, de 
ses usages. Quand on se cache, il suppose toujours 
-qu'on a quelque chose à cacher. De tous temps les 
cultes secrets ont provoqué certaines calomnies, tou- 
jours les mêmes. Le mystère dont ils s’entourent 
_ fait croire à des débauches contre nature, à des in- 
fanticides, à des incestes, même à l’anthropophagie. 
-On est tenté d’y voir une camorre organisée contre 
les lois 1. » 
_ L’impopularité des chrétiens, au moins jusqu’au 
début du zrre siècle, semble avoir été assez générale. 
_ Soit prévention, soit conviction, la foule ne paraît 
guère disposée à l’indulgence à leur égard; elle leur 
attribue ou leur laisse imputer les pires méfaits. 
.Täcite nous les montre « détestés pour leurs abomi- 
_ nations » et châtiés de telle sorte que, « quoique ces 
_homrmnes fussent coupables et eussent mérité les der- 
_nières rigueurs, un sentiment de compassion naissait 
_ dans les cœurs à l’idée qu'ils étaient sacrifiés non à 
_Vutilité publique, mais à la cruauté d’un seul ». Ainsi 
leur effroyable supplice, leur résignation ne provo- 
quent pas même la pitié; mais simplement l'idée qu'ils 
sont victimes de la férocité de Néron inspire un senti- 
ment de compassion, d’ailleurs tout platonique. 

Un demi-siècle environ plus tard, Pline le Jeune 
… n'éprouvera ni remords ni répugnance à faire mourir 
__ <es partisans d’une « superstition absurde et extra- 
— xagante ». À Smyrne, saint Polycarpe est victime 

d'un mouvement populaire; à Lyon, la population 


1 ΤῈ, Renan, L'Église chrétienne, p. 305. 


ÉGLISE ET ÉTAT 2254 


réclame des exécutions, de qui elle attend l’assainis- 
sement moral de la cité; à Carthage, la foule envahit 
et viole les cimetières des chrétiens. Ce sont là, peut- 
être, des situations extrêmes qui ne se retrouveraient 
pas en tous lieux avec la même note excessive; néan- 
moins, le grossissement même aide à mieux entrevoir 
les faits moins graves qui, à raison même de cette 
gravité moindre, ont échappé à la notation des 
contemporains. Une émeute, une exécution, un 
pillage sont des actes dont la violence s'impose pour 
ainsi dire à l’attention, dont le souvenir se conserve 
pendant quelque temps au moins, tandis que les chi- 
canes, les dénis de justice, les abus de pouvoir dont 
les chrétiens furent quotidiennement victimes de- 
meurent ensevelis dans le silence et n’en sont pas moins 
caractéristiques de la situation pénible qui leur fat 
imposée du fait seul de leur nom, des forfaits qu’on 
attribue à ce nom, et de la condition extra-légale 
qui est la leur. Dès lors, ce qui nous écœure, dans la 
férocité des traitements qu'on leur inflige, ne doit 
pas même nous surprendre. Les chrétiens ne subsis- 
tent temporairement qu'en vertu d’une tolérance, 
leur condition légale est d’être hors la loi. Les empe- 
reurs s’en souviennent “ἃ l’occasion, le peuple ne 
l’oublie jamais. Il sait qu’il a tout à gagner et rien à 
redouter en cas d’émeute, car cette secte n’a rien à 
attendre en fait de protection et ceux qui la molestent 
n’ont rien à redouter en fait de châtiment. Ne sont- 
ils pas les interprètes de la loi : Christiani non sint, et 
pourvu que leur main ne s’égare pas sur la personne 
ou sur les biens des païens, quel reproche pourra-t-on 
leur adresser ? 

VII. IMPRUDENCES DE LANGAGE. — Si les païens 
avaient la main lourde, les chrétiens avaient la langue 
mordante. D'abord, ils avaient eu affaire aux juifs, 
et leurs dissentiments n'avaient pas été toujours 
renfermés dans l’enceinte étroite des proseuques ou 
des synagogues; on peut voir dans les Actes des 
apôtres les conflits arriver jusqu’au tribunal du ma- 
gistrat civil, mais il semble que celui-ci fasse peu de 
cas de ces chipoteries entre sectaires. La méthode de 
l’apôtre Paul, consistant à prendre pied dans chaque 
ville par le moyen de la synagogue, ne pouvait plus 
être mise en pratique à partir du moment où l’état 
d’hostilité ouverte régna entre juifs et chréliens. Dès 
lors, ce fut la rivalité et tout ce qu'elle entraîne à sa 
suite, de taquineries, de violences même, au point 
que la police intervint. L'empereur Claude « expulsa 
de Rome, nous dit Suétone, les juifs, qui étaient en 
effervescence continuelle à l’instigation d’un certain 
Chrestos ». Ces gens devenaient un élément de trou- 
ble; la police romaine ne chercha point à les mettre 
d'accord, elle jugea plus expéditif et plus sûr de les 
mettre à la porte. Peut-être d’ailleurs ne s’y résigna- 
t-elle qu'après avoir renoncé à voir clair dans l’objet 
du débat; et on peut juger par cet exemple que 
les controverses allaient leur train et manquaient 
d’aménité. Mais on peut croire que les juifs, gens 
établis, que cet exode ruinait et dérangeait, gardè- 
rent bon souvenir aux chrétiens d’une brimade qu'ils 
devaient à l'intransigeance doctrinale de ces nouveaux 
venus. 

Intransigeance doctrinale et intempérance verbale 
des chrétiens, tel est le caractère essentiel du mou- 
vement religieux le plus abondant en écrits et en pa- 
roles qui ait été jamais vu. Les débris de la littéra- 
ture chrétienne primitive laissent soupçonner quelque 
chose de ce phénomène d’intarissable propagande. 
L'enthousiasme déborde et le courant entraîne, une 
multitude se livre à la séduction, toujours grande 
pour les races heureuses du monde hellénique, de 
parler, de propager, de séduire. Au sein d’une telle 
effervescence, ceux qui gardent la mesure sont privi- 


2255 


légiés et, en tous temps et partout, les privilégiés sont 
rares. Ils sont même exceptionnels. Lorsqu'on lit ce 
qui nous est parvenu de la littérature canonique et 
de la littérature apocryphe de l’Église primitive, on 
est frappé du caractère de générosité jusqu’à l’exal- 
tation répandu dans ces écrits. L'impatience du bien 
et la fièvre du mieux semblent soulever toutes les 
ardeurs d’une humanité nouvelle, imbue d’espoirs 
démesurés. Parmi les fidèles, une conviction règne et 
inspire tout le monde : l'attente prochaine du Messie, 
sa parousie. Vainqueur des puissances de la mort, 
le Christ reviendrait sur la terre achever l'œuvre de 
salut interrompue par son supplice et fonder le 
royaume de Dieu réservé aux croyants. L'événement 
était prochain, des mots de passe circulaient mysté- 
rieusement entre initiés, qui entretenaient l'espoir 
et le frémissement inséparable de l'attente de cet 
événement à la fois désiré et redouté. « Le Seigneur 
vient! » Maranatha. Les uns attendent, les autres 
préparent, d’autres prédisent ses opérations. 

Ces derniers sont inquiétants. Issus du judaïsme, 
ils en avaient gardé la culture et leur cerveau était 
tout rempli d’un arsenal infernal. La foudre, le fer, 
le feu, la torche qui embrase, le sel qui dessèche sont 
brandis avec menace ou bien répandus à pleines mains 
sur le monde consterné. L’incendie revient avec per- 
sistance, non seulement comme une menace mais 
comme une expiation et l'instrument des vengeances 
divines. Le monde doit, à bref délai, devenir le théâtre 
d'une catastrophe eflroyable, dont l'annonce ne 
trouble guère la quiétude de ceux qui savent et qui 
annoncent que, sur cette terre purifiée, une félicité 
sans bornes les attend. Les païens n’y auront aucune 
part et c’est ce qui les inquiète et les indipose, au 
récit de toutes ces transformations redoutables. On 
a beau se dire que ces rèveries ne comptent pas, on 
y croit toujours un peu, ou du moins on s’alarme à 
l’idée de si grands maux et on ne se sent guère porté 
à l’indulgence envers ceux qui vous les promettent 
avec cette libéralité. 

L'état politique donnait d’ailleurs à réfléchir. 
Toute autorité se trouvait concentrée à Rome, tout 
essai de décentralisation pouvait paraître impossible. 
Dès lors, à chaque changement de règne, on atten- 
dait, non sans anxiété, l’aurore et les promesses du 
règne suivant. Ces promesses aboutissaient trop 
souvent à une série de déceptions. Tibère, Caligula, 
Néron n’offraient rien de réconfortant, sans doute, 
mais, à ces heures sombres, les vieux Romains, païens 
endurcis, résignés, s'ils prévoyaient la catastrophe 
possible, en parlaient peu et songeaient que le sui- 
cide leur permettrait d'échapper au tyran. 

Témoins des mêmes turpitudes, gagnés aux mêmes 
anxiétés, les chrétiens se comportaient différemment. 
Ceux de Rome principalement avaient sous les yeux 
le spectacle des folies et des malfaisances des empe- 
reurs. Pour des esprits pénétrés de l’idée d'un avène- 
ment prochain et irrésistible du Sauveur et de son 
triomphe, les monstruosités dont le spectacle s'étale 
impudemment et impunément ne sont que les préli- 
minaires de la crise imminente et formidable. La 
prudence impose des ménagements et elle s’y résigne 
sous la forme d'’allusions transparentes, de chiffres, 
de symboles. Un document d’une facture bizarre et 
déroutante pour les non-initiés, l’Apocalypse, ne fait 
que recueillir les préoccupations, les pronostics, les 
prédictions les plus alarmantes. On croit sans peine 
ce qu'on désire et les moindres indices y sont inter- 
prétés au sens de symptômes avant-coureurs de la 


“ Pseudo-Esdras; cf. M. R. James, Introduction to the 
Jourth book of Esdra, dans Texts and studies, t. m1, fase. 2; 
cf. Renan, Les Évangiles, in-8°, Paris, 1877, p. 368. — 


ÉGLISE ET ÉTAT 


2256: 


catastrophe dans laquelle doit disparaître « la Bête ».. 
Avec elle « Babylone » s’évanouira dans l’embrase- 
ment final et, s'inspirant d’une audace plus grande- 
encore, l’auteur de l’Apocalypse d'Esdras, dont la 
vogue fut si générale parmi les chrétiens, annonce la 
fin de l’empire : « Tu vas disparaître, ὃ Aigle, et tes. 
ailes horribles et les ailerons maudits, et tes têtes 
perverses et tes ongles détestables et tout ton corps. 
sinistre, afin que la terre respire, qu’elle se ranime, 
délivrée de la tyrannie, et qu’elle recommence à es- 
pérer en la justice et en la pitié de celui qui l’a faite 2, » 
L'auteur des Carmina sibyllina n’est pas plus endu- 
rant, il s'adresse à Rome en ces termes : « O vierge, 
molle et opulente fille de Rome latine, passée au rang. 
d’esclave ivre de vin, à quels hymens tu es réservée! 
Combien de fois une rude maîtresse tissera tes che- 
veux délicats ?! » — « Instable, perverse, réservée: 
aux pires destins, principe et fin de toute souffrance, 
puisque c’est dans ton sein que la création périt et 
renaît sans cesse, source du mal, fléau, point où tout 
aboutit pour les mortels, quel homme t'a jamais. 
aimée? Qui ne te déteste intérieurement? Quel roi 
détrôné ἃ fini en paix, chez toi, sa vie respectable ? 
Par toi le monde a été changé dans ses plus intimes. 
replis.. Autrefois existait, au sein de l'humanité, 
l'éclat d’un brillant soleil, c'était le rayon de l’una- 
nime esprit des prophètes, qui portait à tous la nour- 
riture et la vie. Ces biens, tu les as détruits. Voilà 
pourquoi, maîtresse impérieuse, origine et cause des. 
plus grands maux, l'épée et le désastre tomberont 
sur toi. Écoute, ὃ fléau des hommes, l’aigre voix qui 
t’annonce le malheur.» Et un peu plus tard : « Oh! 
Rome, comme tu pleureras, dépouillée de ton bril- 
lant laticlave et revêtue d’habits de deuil, ὃ reine 
orgueilleuse, fille du vieux Latinus! Tu tomberas. 
pour ne plus te relever. La gloire de tes légions aux 
aigles superbes disparaîtra. Où sera ta force? Quel 
peuple sera ton allié, parmi ceux que tu as asservis à 
tes folies 4? » — « Tous les fléaux, guerres civiles, 
invasions, famines, annoncent la revanche que Dieu 
prépare à ses élus. C’est surtout à l'Italie que le juge 
se montrera inexorable. L'Italie sera réduite en un 
tas de cendre noire, volcanique, mêlée de naphte et 
d’asphalte. L'Hadès sera son partage. Rome subira 
tous les maux qu’elle a infligés aux autres ; ses vaincus. 
d'hier sont ses vainqueurs de demain. » 

Tout ceci est d'assez mauvais goût, mais qu'ont 
pu en penser les contemporains? Rien de fort avanta- 
geux pour ces chrétiens qui empoisonnaient l’existence- 
avec leurs prédictions sinistres et trop circonstanciées. 
S’il s’est rencontré des intelligences assez robustes et 
critiques pour dédaigner cette littérature d’alma= 
nach, ceux-ci auront éprouvé plus de peine à supporter 
les invectives à la patrie romaine. Vingt siècles — 
ou bien peu s’en faut — ont passé sur ces torrents. 
de lave et ils nous semblent si inoffensifs que nous. 
comprenons à peine les colères qu'ils ont dû provo= 
quer. Pour en prendre une juste idée, rappelons-nous 
l'impression qu’en des temps moins éloignés produi= 
sait sur nous-mêmes la sacrilège campagne des sans= 
patrie. L'indignation et le mépris que nous ressens 
tions, les sanctions rigoureuses que nous appelions 
contre ces blasphémateurs de la France, pourquoi 
les vieux Romains patriotes ne les auraient-ils pas 
éprouvés et réclamés contre ces insulteurs de Rome? 

En Afrique, en Gaule, en Asie Mineure, la pros 
pagande millénariste propage un rêve d'incendie 
universel. La police romaine, avertie, organise une 
surveillance sur cette publicité révolutionnaire ὃ; les: 


2 Carmina sibyllina, 1}, vs 356-362. — ? Ibid., V, vs 227 sq 
— *Ibid., VIII, vs 70 sq., 139 sq., 153 sq. — " 5. Justin, 
Apolog., II, €. xIv. 


na 


‘2257 


Aivres sibyllins sont condamnés et recherchés comme 
perturbateurs et tendant à la destruction de l’état 
“de choses’. Et c’est bien là le grief porté contre le 
consul Flavius Clemens et Acilius Glabrion : molilores 
rerum novarum. Toute démocratie est ombrageuse; 
toute autocratie est féroce et, quand l'empire pensa 
avoir découvert dans les chrétiens, non pas du tout 
“une secte, mais un parti, il poursuivit ces adversaires 
pressentis avec une rigueur implacable. Le refus 
obstiné de consentir à la soumission religieuse ne 
sembla que l'expression mal déguisée d’une opposi- 
tion politique. Mais les chrétiens avaient vraiment 
trop parlé, trop menacé pour que cette opposition 
parût ne devoir pas aboutir à une action révolu- 
tionnaire. Des gens qui ont sans cesse à la bouche 
les mots de feu et de flamme, de soufre et d’em- 
brasement, trouvent toujours et partout quelqu'un 
pour les prendre au sérieux, fussent-ils les plus fols 
du monde. Et tel n’était pas le cas. Les chrétiens n’é- 
taient ni ne paraissaient des maniaques, beaucoup 
ont dû s’en faire une idée très peu différente de 
celle que nous pouvions avoir des communards. 
Leur langage était tout ce qu'il y avait de plus 
subversif, quand 11 n’était pas inintelligible. Nous 
mous édifions aujourd'hui, grâce à notre éducation 
chrétienne séculaire, de ce qui demeurait incompré- 
“hensible et incohérent à des hommes cultivés, mais 
d'une culture purement profane. Un ‘préfet de la 
Ville s’écrie pendant un interrogatoire : « Je n’y 
comprends plus rien du tout ἡ. » Certains juges sem- 


-blent ahuris par les réponses des accusés; d’autres, 


soit conscience du magistrat, soit curiosité de l’homme, 
“ébauchent une controverse avec l’accusé, dans le 


… désir d'éclairer le malentendu et de s’instruire sur 


«certains racontars qui circulent à propos de la religion 
des chrétiens #. La plupart en sont pour leurs frais 
-et leur bonne volonté. Pline le Jeune a tâché d’y voir 
“clair, il a perdu pied et, finalement, s’est créé une 
règle sur laquelle on peut penser tout ce qu’on vou- 
-dra, mais qui montre un légat impérial « fort per- 
plexe » au début, encore plus perplexe après les in- 
‘“terrogatoires et réduit, pour mettre sa conscience et 
sa responsabilité en repos, à recourir à l’opinion de 
l’empereur. 

La lecture des interrogatoires, qui sembleraient 
“devoir éclairer des juges loyaux questionnant des 
accusés véridiques, aboutit à un résultat bien diffé- 
rent. Non seulement le malentendu persiste entre 
‘eux, mais il s'aggrave et il n’est pas rare de voir le 
juge tenir pour une menace ou un défi une réponse 
donnée en toute bonne foi. C’est que l’idée d’une vie 
future, telle que la conçoivent les fidèles, est générale- 
ment étrangère aux païens, à qui la perspective d’un 
jugement, suivi d’une récompense ou d’une peine 
“éternelle, apparaît facilement comme un appel à peine 
‘déguisé contre leur propre sentence, comme un cri 
séditieux vers une revanche future dont le condamné 
lègue l'exécution à ceux de son parti. Lorsque l’évêque 
Polycarpe de Smyrne s’adresse au juge en ces termes : 
« Tu me menaces d'un feu qui brûle une heure et 
s'éteint aussitôt. Ignores-tu le feu du juste jugement 
“et de la peine éternelle qui est réservé aux impies ? » 
lorsque Saturus et ses compagnons passent devant 
li loge du procurateur à Carthage et crient : « Tu 
mous juges, mais Dieu te jugera »; lorsque l’évêque 
Acace dit : « Comme tu auras jugé, tu seras jugé toi- 
même »; lorsque l’évêque Cyprien s'adresse au pro- 
“consul Démétrianus : « Si je me suis tu devant ta 
voix impie et tes aboiements contre Dieu, c’est que 


} S. Justin, Apolog., II, c. xzrv. — ? Dans les actes 
“du sénateur Apollonius. — ? C’est le cas dans la passion 
-des Scillitains, les actes d'Acace, ceux de Philéas. 


ÉGLISE ET ÉTAT 


2258 
le Seigneur nous ordonne de garder dans notre cœur 
la vérité sainte et de ne la pas exposer aux outrages 
des chiens et des pourceaux »; lorsque les sources les 
plus authentiques nous montrent le persistant malen- 
tendu entre le juge et le martyr, pouvons-nous être 
surpris que le magistrat, ses assesseurs, ses grefliers 
et une partie de l'auditoire estiment avoir devant 
eux un obstiné dont la liberté et l'existence ne 
peuvent qu’entraîner des périls pour l’État ? 

La vigilance de la police n’avait de comparable que 
la susceptibilité de la magistrature, à mesure que 
s’étendait et s’aggravait la notion du crime de lèse- 
majesté. La révolte, le complot, un mot imprudent, un 
souhait malencontreux, une parole désobligeante 
au sujet de cette felicitas temporum que les inscrip- 
tions, les médailles, les poèmes vantent infatigable- 
ment, et c'en était assez pour courir à la mort. Songe- 
t-on à l’émoi des juges devant lesquels comparais- 
sent des chrétiens tels que Taraque, Probe et An- 
dronic ? « Je dis et je répète que les empereurs se trom- 
pent, car ils sont des hommes », déclare le premier. 
Et comme on a dit au second : « Honore nos princes 
et nos pères. Vous les appelez bien vos pères, ré- 
pond-il, car vous êtes les fils de Satan. » Au tour du 
troisième : « Oses-tu maudire les empereurs ? — Je les 
maudis et je les maudirai, ces fléaux publics, ces 
buveurs de sang, qui ont bouleversé le monde. Puisse 
la main immortelle de Dieu, cessant de les tolérer, 
châtier leurs amusements cruels, afin qu'ils appren- 
nent à connaître le mal qu'ils ont fait à ses serviteurs ! » 

Π paraît impossible, dès lors, de se dérober à cette 
conclusion que, dans l'empire, les chrétiens apparu- 
rent au très grand nombre comme des révoltés et des 
blasphémateurs. Domitien, ne pouvant comprendre 
rien du tout à cette attitude, supposa quelque compé- 
tition et prit ombrage du règne attendu et annoncé 
de ce Chrestos. Un demi-siècle plus tard, mêmes 
alarmes, auxquelles saint Justin répond d’un mot : 
« Si vous nous entendez dire que nous attendons le 
Règne, vous imaginez qu'il s’agit de quelque chose de 
terrestre et d’humain. » À un martyr on demande le 
lieu de sa naïssance; celui-ci adopte le jargon mystique 
et répond « Jérusalem », mais le juge comprend qu’il 
s’agit d’Ælia Capitolina; il s'inquiète, flaire un com- 
plot dans lequel les chrétiens doivent fonder une cité 
rivale et ennemie de Rome. 

Ainsi tout entretient et alimente le malentendu. 
L’impression produite est si tenace et si générale 
qu'elle prévaut par-dessus les protestations loya- 
listes. Qu'importent l'exemple ou les recommanda- 
tions de Jésus et des apôtres à des païens qui ont 
les oreilles assourdies de menaces et de prophéties 
lugubres? tout au plus se disent-ils que les recom- 
mandations des fondateurs sont singulièrement né- 
gligées. Les assurances de fidélité et de dévoue- 
ment à l’empire laissent sceptiques : « Que celui 
qui nie être chrétien prouve son dire par des actes, 
écrit Trajan, c'est-à-dire en adressant des supplica- 
tions aux dieux. » A cela, obstinément, les chrétiens 
se refusent; mais ils protestent que, chaque jour, 
dans leurs assemblées, ils prient pour l’empereur, 
demandent à leur Dieu de lui accorder une longue 


vie, un gouvernement juste, un règne paisible; par 
surcroît, ils prient pour le salut de l’armée et la con- 
servation de l'empire et du monde. Tout ceci est bel 
et bon, mais l’empereur Dèce n'est pas homme à 
prendre le change sur de belles paroles : « Je vous 
loue de ces sentiments, répond-il à l’évêque Acace, 
mais afin que l’empereur en connaisse la sincérité, 
ofirez-lui un sacrifice. » Et ces prières que les fidèles 
rappelaient avec tant de complaisance, elles ne 
pouvaient être, au jugement des païens, qu'un der- 
| nier blasphème et une révolte ouverte. En effet, il 


2259 ÉGLISE 
s’agissait beaucoup moins de prier pour l’empereur 
que de prier l’empereur. La distinction existait très 
nette, dès le début du re siècle, où nous la rencon- 
trons dans la lettre de Pline à Trajan : « J'ai cru 
devoir les relâcher, quand ils ont invoqué après moi 
les dieux et qu'ils ont supplié par l’encens et le vin 
votre image. » 

VIII. PREMIÈRE PRISE DE CONTACT. — Tant va- 
lait le Dieu des chrétiens, tant vaudraient leurs pré- 
dictions, se disaient les gens rassis. La police raison- 
nait d'autre façon. La première fois qu'elle eut à 
s’occuper des fidèles, leur nombre, leur exaltation, 
leur obstination donnèrent à réfléchir. Un péril nou- 
veau apparaissait dans le mystère de cette secte, 
parmi les affiliés de laquelle « une infinité furent 
convaincus non pas tant du crime d'incendie que de 
haine du genre humain ». Comme toutes les bureau- 
craties, la police romaine était soupçonneuse et conser- 
vatrice. Parmi ses employés, quelques-uns pouvaient 
avoir gardé le souvenir de la répression exercée sous 
Tibère contre le culte et les adorateurs d’Isis; c'était 
un précédent d'autant mieux applicable aux adora- 
teurs du Christ qu'il dispensait d'approfondir les 
différences entre ces deux croyances. Les supersti- 
tions étrangères faisaient donc périodiquement courir 
un péril à la morale publique; le moyen de s’en pré- 
server ne pouvait être que dans une répression im- 
placable, principalement à l'endroit des chrétiens. 
« Réprimée un instant, leur exécrable superstition 
débordait de nouveau, non seulement en Judée, 
berceau de ce fléau, mais dans Rome même », ainsi 
que s’exprime Tacite. Étaient-ils coupables du crime 
d'incendie ? Si les contemporains n'étaient pas plus 
fixés sur ce point que ne l'était Tacite, leur opinion 
demeurait vague quant à l'acte, mais leur conviction 
était très arrêtée quant à la malfaisance de la secte 
et au droit qu'elle avait à subir les dernières rigueurs. 
Pline le Jeune jugeait de même que l’opiniâtreté et 
l’obstination inflexible méritaient le dernier supplice. 
La police avait des motifs d'autant plus puissants 
de renoncer aux ménagements que les chrétiens s’in- 
filtraient partout. Ses informateurs ne pouvaient 
ignorer certains écrits qui n’avaient pas un caractère 
secret et qui témoignaient de l’envahissement pro- 
gressif du parti. La lettre adressée par saint Paul à 
la communauté de Rome nommait jusqu'à vingt-huit 
convertis, prélevés sur des collectivités assez faciles 
à identifier : « ceux de la maison d’Aristobule », « ceux 
de la maison de Narcisse ». Gardé à vue par les préto- 
riens, Paul recrutait des partisans parmi ses gardiens 
et même jusque dans « la maison de César ». Pour 
toute administration de police, de semblables menées 
et de pareils hommes sont redoutables et doivent 
être surveillés. Et puis il est de tradition immémo- 
riale de se rendre nécessaire, à la police comme par- 
tout ailleurs. De temps en temps, on s'exerce à sauver 
l'État, que personne ne menace, en découvrant un 
complot auquel personne ne songe. Une coïncidence 
adroitement exploitéé permit de compromettre les 
chrétiens dans une catastrophe qu'ils avaient prédite, 
souhaitée peut-être, mais qu'ils ne semblent pas avoir 
provoquée. Il y eut cependant des arrestations en grand 
nombre et des aveux. Mais sur quoi portaient ces 
aveux ? Sur le crime d'incendie? On ne sait, mais 
platôt sur le crime qu’on leur imputait. Et comment 
étaient obtenus ces aveux? Par la torture? C’est 
possible. Mais il y a eu différentes catégories de 
condamnés : ceux qui furent convaineus du crime 
d'incendie et ceux qui le furent comme ennemis de 
ka société. S'est-il trouvé des chrétiens parmi ceux 
qui falebantur, ou bien ceux qui faltebantur ont-ils 
dénoncé les chrétiens, indicio eorum ? C’est ce qu'il 
n’est pas possible d'établir, tandis qu’il est bien cer- 


ET ÉTAT 


| tain que l'accusation qui tombait sur les chrétiens. 


2200» 


s’autorisait des maladresses et des imprudences qui 
paraissaient avoir voulu, persévéramment, attirer 
sur la secte la méfiance et la vindicte impériales. 

L’inculpation d'incendie fut la première rencontre 
entre l’Église et l'État, rencontre tragique et qui 
influa sur les rapports postérieurs. Le gouvernement 
impérial, quoique généralement accepté, n'avait 
pas des racines assez anciennés pour braver l'opinion 
publique. Qu'il ait été pour ume part responsable du 
désastre qui venait d’anéantir Rome ou que l'incendie 
l'ait surpris, Néron ne se sentait pas moins soupçonné 
du crime et l'imagination populaire avait accueikli 
Pidée de sa responsabilité avec faveur. Pour détourner 
de sa personne Fodieux d’une telle accusation, lem- 
pereur avait mis tout en œuvre : supplications, implo- 
rations, lustrations, sellisternes, veillées rituelles, 
« mais aucun moyen humain, ni les largesses du 
prince, ni les satisfactions offertes aux dieux ne dissi= 
paient les soupçons ». La pensée de détourner ceux-ci 
sur les chrétiens était habile. Qu'elle vint des juifs, 
de la police ou de Néron lui-même, elle tenait compte 
d’une circonstance importante; en effet, les chrétiens, 
gens de peu, frayaient avec le petit peuple et le rebat- 
taient de leurs théories. Après avoir passé pour des 
enragés ou pour des maniaques, on ne les prenait 
maintenant que trop au sérieux; les vengeances pré- 
dites venaient d’avoir une réalité trop tragique pour 
ne pas réveiller des réminiscences, provoquer des - 
rapprochements, suggérer des représailles. De quel- 
ques individus exaltés et violents on généralisa l'aceu- - 
sation à la secte entière. Ce qui semble indiquer la 
manœuvre policière, c'est que, la répression terminée, 
il n’en fut plus question. La responsabilité de incendie 
continua à s’appesantir sur Néron, la légende s’en mêla 
et les chrétiens furent lavés au point qu’il ne fut plus. 
question d’eux.Aun£et au re siècle, la polémiqueanti- 
chrétienne, si violente, ne releva mème pas cette accusa-. 
tion Gémodée,même pour en faire un grief d'apparence 
archéologique. Ni Fronton, ni Lucien, ni Celse, ni Por- 
phyre si souvent à court d'arguments, n’ont exploité. 
cette veine; et, chose plus caractéristique, ni l'incendie: 
soi-disant projeté du palais de Dioclétien, ni l'embra= 
sement du temple de Daphné sous Julien ne paraissent 
avoir évoqué la prétendue participation des fidèles. 
dans l'incendie de Rome. 

L’accusation se volatilisa avec le temps et il n’en fut 


plus question; mais le malaise et la défiance réciproque 


subsistèrent. Rien de moins semblable à l'opinion que. 
les contemporains eurent des fidèles que l'idée idyllique 
que nous nous en faisons aujourd’hui. Nous nous ima- 
ginons volontiers et, périodiquement, des œuvres 
prennent à tâche d'entretenir cette vue erronée — que 
les premiers chrétiens ressemblèrent, au cours des trois. 
premiers siècles de leur existence, à une troupe d’a- 
gneaux bêlants décimés périodiquement parune bande. 
de loups furieux. La réalité nous semble avoir été très. 
difrérente et il est tout à fait certain que beaueoup de 
vieux Romains ont considéré ces agneaux du même œil 
que, plus près de nous, on dévisageait les anarchistes. 
Toute société est implacable aux incendiaires, avec rai= 
son, et vraiment des porte-paroles plus bruyants que 
qualifiés avaient trop pris à tâche de laisser tomber. 
cette note infamante sur leurs coreligionnaires. C'est: 
peut-être une conception édifiante mais très certai= 
nement erronée, que « l’idée que les chrétiens étaient 
inof'ensifs par définition et que c’est leur faire injure” 
que de supposer qu’il se soit trouvé parmi eux des tem= 
péraments impulsifs, capables d’un mouvement d'en 
traînement irréfléchi. On se les représente toujours. 
comme de douces et pensives figures, des gens dépouil=. 
lés tout à coup de leur grossièreté native et élevés d’um 
bond à la moralité la plus haute, animés d’une eharités 


ÉGÉISE ET ÉTAT 2262 


…  inlassable, prêts à tendre l’autre joue à qui les a souflle- 
tés. On les voit tous disciplinés par une même doctrine, 
humblement soumis à l’autorité de leurs chefs, lesquels 
ne leur prêchent que la patience et la résignation. Ils se 
sont eux-mêmes si souvent comparés à des brebis que 
l'image reste avec toute sa valeur symbolique. Elle ré- 
sume et grave dans les esprits la pensée que tant de voix 
répètent depuis des sièeles : à savoir, que le christia- 
nisme a profondément modifié la nature humaine, que 
la loi d'amour a fait pénétrer dans les cœurs des senti- 
ments inconnus de la société antique ?. » 

Assurément la police romaine et la préfecture ur- 
baine n'étaient pas de cette opinion. À peine en avait- 
elle fini avec les juifs qu’il lui fallait s’en prendre aux 
chrétiens. Les dissentiments théologiques qui oppo- 
saient entre eux sectaires et dissidents s’estompaient 
dans leur attitude uniforme d’intransigeance à l'égard 
de la religion romaine; pour l'État romain, circoncis 
et non-circoncis étaient des fanatiques et des indé- 
sirables. La société contemporaine en jugeait-elle 
autrement? Les rares témoignages païens qui nous 
ont été conservés montrent peu de bienveillance à 
l'égard des chrétiens. Ce qui nous paraît digne d’ad- 
miration, le sacrifice de la vie aux convictions de la 
conscience, paraît folie à des gens pour lesquels la 
religion nationale, toute religion, est chose trop 
accessoire pour lui donner la douleur et l'existence 
même comme enjeu. Ces gens-là ne comprennent et 
ne peuvent comprendre, nous ne disons pas la dé- 
monstration par le martyre, mais la sagesse du 
martyre. Lucien, représentatif d’un état d'esprit 
très répandu, ne voit dans les paroles vraiment su- 
blimes de saint Ignace d’Antioche que le boniment 
_ d'un bateleur. D’autres, moins caustiques que le 
satiriste, s’estiment indulgents en ne découvrant 
dans le martyre qu’une bravade. Pline y voit une 
« obstination inflexible », Épictète un « fanatisme 
endurei ? », Ælius Aristide s'exprime en des termes à 
peu près semblables 5 et Marc-Aurèle écrit cette note 
sur son carnet de Pensées : « Disposition de l'âme 
toujours prête à se séparer du corps, soit pour s’étein- 
dre, soit pour se disperser, soit pour persister. Quand 
je dis prête, j'entends que ce soit par l’effet d’un juge- 
ment propre, non par pure opposilion comme chez 
les…chréliens, αὐ χατὰ ψιλὴν παράταξιν. ὡς οἱ 
χριστιανοί; il faut que ce soit un acte réfléchi, grave, 
capable de persuader les autres, sans mélange de 
faste tragique. » Lucien dit sur son ton persifleur : 
« Si vous tenez tant à vous faire griller, faites-le chez 
vous, à votre aise et sans cette ostentation théâtrale. » 
Au plus grand nombre, le courage des martyrs sem- 
ble une exaltation maladive, un entêtement analogue 
à celui qui inspire et soutient les sectateurs des reli- 
gions orientales dans leurs mortifications et leurs 
fustigations, un orgueil malsain et dévoyé qui ne 
prouve rien sinon l’aberration de ceux qui s’y aban- 
donnent et le devoir de les réprimer. Avec le temps 
on pourra noter des marques de sensibilité véritables 
chez les spectateurs des supplices, une répugnance 
et une lassitude de ces tueries, mais à peine pourra- 
t-on réunir quelques indices certains de l’impression 
produite par le martyre volontaire et joyeux sur la 
raison raisonnante; d'une manière générale, l'opinion 
publique demeurera jusqu'à la fin sceptique et rail- 
leuse, encore qu’attendrie parfois, à l'égard des mar- 
tyrs. Peut-être ne sera-t-elle pas éloignée de voir en 
eux les meneurs les plus entreprenants et les plus 
dangereux, parce que les plus endurcis et les plus 
obstinés, de la vaste conspiration chrétienne. 

IX. THÉORIES RÉVOLUTIONNAIRES. — Des docu- 
ments vieux de quinze à vingt siècles nous con- 
servent certains indices de tentatives faites par les 
communautés chrétiennes et dont la nouveauté ou 


| l'originalité n'a pu, en son temps, qu'indisposer ou 
| alarmer à leur égard. L’essai d'organisation commu- 
niste tenté par la première Église de Jérusalem paraît 


avoir été pratiqué avec une rigidité telle qu'on dut 
labandonner sans tarder; quoi qu'il en soit, on ne le 
renouvela pas. La grande et redoutable nouveauté 
de cet essai ne se trouvait pas tant dans l’abandon 
de tous les biens à une caisse unique administrée par 
des chefs religieux que dans l'exclusion de toute in- 
tervention de l’État. C'était la prétention de se 
soustraire persévéramment à l’investigation adminis- 
trative officielle qui devait donner longtemps aux 
Églises locales leur attitude d'organismes révolu- 
tionnaires fonctionnant dans l'ombre et menaçant 
l'État. Il cessa d’en être ainsi lorsque ces Églises 
eurent adopté les conditions imposées aux collèges 
funéraires, mais jusqu'alors, c’est-à-dire jusqu'au 
re siècle, les soupçons les plus graves planèrent sur 
les assemblées chrétiennes. On ne peut mettre en 
doute que la police ne sût à peu près à quoi s’en tenir 
sur leur compte. Les transfuges la renseignaient abon- 
damment et les hommes de la trempe morale d’un 
Celse sont de tous les pays et de tous les temps. Les 
mécontents, les apostats apportaient leur contin- 
gent de récits: ce sont des apostats qui assurent à 
Pline le Jeune « que toute leur faute ou leurs égare- 
ments » se bornaient à prendre part à des réunions 
qu'ils lui décrivent ; et, de son côté, l’apologiste saint 
Justin ne fait pas mystère de raconter ce qui s’y passe. 
Avec quelque adresse et quelque argent, la police a 
donc été suffisamment instruite de ce qui se passait 
dans les réunions et elle aurait sans doute été rassurée 
si d’étranges phénomènes, des tendances inquié- 
tantes, un jargon mystique ou incohérent n'étaient 
venus à point pour la dérouter. 

Imaginons, si c’est chose possible, l'effet produit 
par une assemblée composée de fidèles écoutant, 
anxieux, les borborvgmes d’un glossolale ou d’un 
prophète. Car, nous le savons de reste, ces charismes 
d’un maniement si délicat imposaient une surveil- 
lance et une discipline souvent prises en défaut. S'il 
était malaisé de faire le départ entre les inspirations 
authentiques de l’Esprit-Saint et ses contrefaçons, il 
n’en subsistait pas moins un trouble profond, peut- 
être une déviation grave, dans l'assemblée favorisée 
d’une séance au cours de laquelle l'Esprit de mensonge 
avait pris la place et parodié le langage de l'Esprit 
de Dieu. Ce dernier devait être parfois d’une inter- 
prétation laborieuse, mais que dire de l’autre et qu'en 
devaient penser les hésitants, les malintentionnés, 
les faux frères, dont les rapports allaient être soumis 
à l'interprétation tendancieuse des bureaux du préfet 
de la Ville? 

Ce débordement de la révélation privée, s’expri- 
mant en un langage audacieux et parfois désordonné, 
inquiète les hommes d’une capacité supérieure. Saint 
Paul pressent ce que l'Église peut avoir à redouter 
de ces exagérations et à quel point son établissement 
et son expansion auraient à souflrir de ces hommes 
qu’il n’est pas éloigné de qualifier de perturbateurs 
et de traiter en factieux. Il recommande aux Romains 
de les fuir : « Éloignez-vous d'eux, dit-il, car de tels 
hommes ne servent point le Christ. » Toute la corres- 
pondance de l’apôtre nous le montre affermissant les 
fidèles et combattant sans merci Ceux qui, « animés 
d’un esprit de dispute, annoncent le Christ par des 
motifs qui ne sont pas purs... Il en est plusieurs qui 
marchent en ennemis de la croix du Christ: je vous 
en ai souvent parlé et j'en parle maintenant les larmes 
aux yeux. Leur fin sera la perdition : ils ont pour dieu 


1 A. Bouché-Leclercq, op. cil., p. 139-140. — * Arrien, 
Epict. Dissert.. IV, vir, 6. — " Orat., XEVT. 


2263 ÉGLISE ET ÉTAT 2264 


leur ventre, ils ne pensent qu'aux choses de la terre. » 
S’adressant à Timothée et à Tite, Paul revient sur 
l’abomination de voir la parole du Christ déshonorée 
par ces « hommes corrompus, croyant que la piété 
est une source de gain ». Saint Pierre est à peine 
moins âpre à l’égard des faux docteurs dont l’ensei- 
gnement s'explique par l’avidité et la cupidité. Ce 
sont là des traits irrécusables et qui nous permettent 
de prendre une idée un peu claire de ce fourmillement 
étrange d'idées, d'individus, de conflits qu'a dû être 
pour les païens le spectacle du christianisme à ses 
débuts. Derrière ces récriminations et ces accusations 
nous pouvons entrevoir ce qui était certainement 
bien visible alors : l'existence de groupes et de prédi- 
cants faisant usage des maximes de l'Évangile, mais 
les détournant de leur sens afin de provoquer des 
sécessions parmi les communautés, d'y établir des 
schismes et, sous prétexte d'égalité et de fraternité, 
y rajeunir l’éphémère tentative communiste de Jéru- 
salem, répétition dont les riches faisaient les frais au 
profit des organisateurs, « qui ne servent point notre 
Seigneur, mais leur propre ventre ». Si ces prédica- 
tions paraissaient subversives et condamnables à 
l'intelligence la plus audacieuse et la plus pénétrante 
du personnel ecclésiastique primitif, on doit penser 
que les païens en jugeaient au moins de même. Les 
inquiétudes de saint Paul allaient plus loin. Il pres- 
sentait le grave péril social que pouvait faire surgir 
une doctrine de revendication à outrance annoncée 
aux innombrables déshérités qu'avait accueillis le 
christianisme. Esclaves, prolétaires, miséreux sans 
espoir, ces belles promesses ne les jetteraient-elles 
pas dans la révolte et la guerre sociale ? Il s’efforce 
de prévenir l’explosion possible en recommandant la 
soumission aux pouvoirs établis, car il sent gronder 
autre chose que la résignation; il prêche le respect 
aux maîtres de hasard, car il sait que trop de maîtres 
se rendent odieux et que trop d'esclaves prétendent 
se soustraire à leur autorité. Il y insiste afin de contre- 
balancer les propos inflammables des docteurs im- 
prudents qui attisent le feu qui couve. Ces efforts 
mêmes pour contenir des aspirations redoutables 
prouvent qu’elles existent et que, parmi les chrétiens, 
des groupes s’en parent, des chefs s’en servent pour 
avancer leurs affaires. On peut croire que ce péril, 
assez grave pourattirer l'attention des apôtres Pierre 
et Paul, n’est pas resté inaperçu à leurs contemporains 
et aux informateurs de la police. 

Ces derniers, s’il nous fallait croire des apologistes, 
gagnaient bien mal leur argent et jugeaient les chré- 
tiens avec la plus extrême bienveillance. Loyalistes 
envers l’empire, respectueux des situations acquises, 
acquittant l’impôt avec exactitude, tous sont, en 
toute circonstance, défenseurs de la paix publique 
en un temps où celle-ci était fragile et menace. Ce 
qui est plus surprenant encore, c’est que les lettres 
apostoliques destinées aux seules communautés ne 
tombent, paraît-il, sous les yeux d’aucun étranger 
à leurs croyances. En vérité, si les choses s'étaient 
passées de la sorte, c’eût été à désespérer de la police. 

Celle-ci pouvait se laisser prendre en défaut par- 
fois, mais elle rachetait à l’occasion ces maladresses 
par de larges battues qui prouvent au moins une chose, 
c’est qu’elle savait où atteindre les chrétiens. A quels 
procédés recourait-elle? On a conjecturé que les juifs 
s'étaient faits les rabatteurs bénévoles des chrétiens 
traqués. A défaut de preuve certaine, l'hypothèse 
est plausible et maints épisodes nous montrent le rôle 
joué par les juifs dans les mouvements tumultuaires 
qui aboutissent à un massacre de chrétiens. Clément 
le Romain laisse entendre, parlant à mots couverts, 
que la grande rafle policière qui alimenta les jeux 
sanglants de Néron, en 64, avait été facilitée par la 


jalousie, διὰ ζέλον. L’indication ouvre le champ aux 
conjectures; sans doute les juifs étaient jaloux des 
chrétiens, mais ces prédicants si bien admonestés et 
malmenés dans les épîtres pauliniennes pourraient 
bien n’avoir pas été ni moins jaloux, ni moins hai- 
neux. Et c'était le vrai emploi de la police d'exploiter 
ces dissensions, d’en tirer des avis et des dénoncia- 
tions, dont l'effet ne tarda pas à se faire sentir. 

Ainsi le christianisme prenait possession du droit 
d'attirer sur lui en toute occasion la méfiance des 
pouvoirs publics. Sans doute on trouverait difficile- 
ment des princes dans l’histoire ancienne qui aient 
joui d’un pouvoir plus absolu que les empereurs ro- 
mains. Mais il ne faut rien exagérer. Ce pouvoir, dont 
l'excès trouble parfois le cerveau débile de son dé- 
tenteur nominal et l’entraîne à des violences atroces, 
il faut se rappeler que la bureaucratie et l’administra- 
tion romaines en ont retenu et exercéles droits conjoin- 
tement avec l’auguste. Pendant les règnes de princes 
sages, on constate à tout moment l’intime collabo- 
ration du prince et des bureaux et la continuité de 
la tradition politique. Si les règnes de Néron et de 
quelques autres mettent en déroute les règles de 
gouvernement, les règnes de Trajan, d'Antonin, de 
Marc-Aurèle appliquent les données de l'expérience 
acquises et il est remarquable que tous ces princes 
sages et modérés, avec leurs conseillers experts, ont 
montré une sévérité extrême envers les chrétiens. 
Ont-ils, ce faisant, inspiré leur conduite par les exi- 
gences supérieures de la raison d'État? Onl’a soutenu. 

X. LA RAISON θ᾽ ταν. — L’explication était neuve 
ou, du moins, rajeunie. Il semblait difficile, en effet, 
de montrer la politique religieuse de princes philoso- 
phes, indifférents ou sceptiques, élevée au diapason 
d'intolérance et de fanatisme quirépand le sang pour 
faire triompher une croyance et faire disparaître la 
contradiction qu’on lui oppose. Ni Trajan, ni Antonin, 
ni Marc-Aurèle n'étaient des sectaires. Hadrien était 
un sceptique, Dioclétien un homme supérieur; par 
contre, Néron, Domitien et Maximien n'avaient ni 
une idée, ni une opinion, mais Dèce, Aurélien et 
Galère étaient intolérants et envoûtés de supersti- 
tieuse crédulité. A l’exception de Dèce, tous les autres 
paraissent s'être parfaitement désintéressés de la reli- 
gion nationale et doucement moqués de ce qu’elle 
pouvait avoir à souftrir des infiltrations exotiques. 
Le culte impérial tenait plus à cœur à la plupart 
d’entre eux. Grâce à quelques ménagements, il était 
possible d'éviter un conflit avec la plupart des reli- 
gions orientales ; avec le christianisme il n’y fallait 
pas songer. Une formule, une libation, quelques grains 
d’encens, le génie de l’auguste ne réclamait rien de 
plus, et la discipline de l'Église refusait tout cela. Si, 
d’une part, les dispositions du pouvoir s’inspiraient 
de quelque vague raison d'État, d’autres part, les 
refus des intéressés ne relevaient que des lois de la 
conscience. 

A ses débuts, l'Église chrétienne ne paraît pas 
avoir envisagé la simple idée des prétentions politiques 
qu'elle ἃ émises au moyen âge. Ses revendications 
sont modérées, elle ne réclame aucunement le droit 
de déposer les empereurs et de délier leurs sujets du 
devoir de la soumission, encore moins leur annonce- 
t-elle qu'ils ont le devoir de combattre le prince auquel 
ils obéissaient jusqu'alors. Le loyalisme politique 
n’est pas même effleuré à ces débuts; le conflit va se 
localiser sur la question de l'indépendance absolue 
de la conscience envers l’État. Après avoir cherché 
à esquiver, mais inutilement, l’intrusion de l'État 
dans le domaine administratif, le christianisme s'était 
résigné à adopter la forme de collèges funéraires qui 
livrait ses intérêts temporels à l’investigation des 
bureaux, raison de plus pour sauvegarder son do- 


| LS 


2265 
maine spirituel de toute ingérence étrangère, fût- 
elle bienveillante. En sorte que le conflit entre l’État 


et l'Église relève essentiellement de la religion. Sur | 


tout le reste, l’Église cédait, en rechignant sans 
doute; sur ce point, elle résistait et rien ne la ferait 
céder. Au point de vue de l’Église, les mesures répres- 
sives exercées envers elle relevaient de la guerre reli- 
gieuse. 

Au point de vue de l’État, la situation fut tran- 
chée de bonne heure. Nous croyons avoir démontré, 
δὴ étudiant le DroIT PERSÉCUTEUR (voir ce mot) 
que les chrétiens furent poursuivis et châtiés au 
nom d’une jurisprudence exceptionnelle, absolument 
étrangère à la coercilio. Le délit de christianisme eût- 
il pu être atteint par la coercitio?les jurisconsultes 
romains n’ont pas pris la peine de nous le dire, mais 
on peut supposer qu'ils s’en étaient enquis et avaient 
conclu par la négative, puisqu'il fallut, pour toucher 
le but, recourir à autre chose, à ce libellé fameux : 
Chrislianos esse non licel, dont la rédaction semble 
ne pouvoir plus être contestée. Une jurisprudence 
exceptionnelle, inaugurée par l’édit de Néron et 
mainteñue et appliquée jusqu'aux édits de Dioclétien, 
n'est qu'une mise hors la loi dont l’arbitraire gou- 
vernemental suspend, au gré de sa fantaisie ou de 
ses nécessités, la rigoureuse application. Pour qui- 
conque ἃ pris la peine d'approfondir cette situation 
de fait, d'étudier tous les textes qui s’y rapportent 
avec une entière indépendance confessionnelle, le 
régime sous lequel ἃ existé le christianisme dans 
l'empire païen est si évidemment arbitraire dans 
son intention et dans ses effets qu’il devient malaisé 
qu’on puisse entreprendre de dissimuler la situation 
de droit sous le prétexte de « raison d’État ». Quel 
besoin d'imaginer une explication qui n’explique 
rien, alors qu'on possède un texte qui explique tout 
ce qu'on veut et tout ce qu’on doit savoir? Assuré- 
ment, il est possible d’invoquer la « raison d’État », 
si par ce mot on entend un prétexte saisi pour justi- 
fier l'intervention de l’État, mais n'est-ce pas dé- 
tourner l'idée politique que le simple mot évoque? 
« Raïson d’État », en ce cas, le parti adopté par 
Néron, inquiet de voir l'accusation d’incendiaire 
s'attacher à sa personne et désireux d’en détourner 
l’effet redoutable pour le régime qu'il représente. 
« Raison d'État » encore, le parti suggéré à Domitien 
à l'égard de ses proches parents, dont il se débarrasse 
à raison du danger qu'il redoute de leur part. Mieux 
vaudrait en ce cas employer l'expression : expédient 
d'État, laquelle aurait au moins l'avantage de ne pas 
prêter à l'interprétation. 

Vers la fin du rer siècle, un épisode acheva de tracer 
une ligne de démarcation entre juifs et chrétiens et, 
cette fois, la distinction prit une valeur officielle. 
Domitien, à cour d'argent, s’avisa d’expédients, 
parmi lesquels le recouvrement rigoureux d’un impôt 
judaïque, appelé impôt du didrachme. Naturelle- 
ment, c'était à qui se déroberait à la déclaration 
exigée, mais les agents du fisc s’avisèrent d’une véri- 
fication irréfutable; une visite corporelle qui dénon- 
çait les circoncis imposables. Cette opération désobli- 
geante, et qui se passait devant une nombreuse assis- 
tance, avait pour résultat de rendre toute confusion 
impossible entre juifs et chrétiens. Les premiers 
étaient seuls passibles d'impôt et d’amendes, les se- 
conds n'avaient rien à démèêler. Cependant ils eurent 
eux-mêmes maille à partir avec la police et le gouver- 
nement, qui semble avoir pris ombrage de certaines 
recrues d’un rang très élevé faites par le christianisme. 
Pour les perdre sûrement, on les accusa d’athéisme, 
ou bien d'affiliation aux coutumes juives, ce qui était 
une manière de frapper monnaie à leurs dépens, ou 
enfin de complot : molilores rerum novarum. Tout ceci 


ÉGLISE ET ÉTAT 


2266 


justifiait amplement poursuites, exécutions, confis- 
cations, et c’est ce dont l’empereur avait besoin. 
Recourut-il au Chrislianos esse non licel ? on n’en 8 
aucune preuve; ainsi l’expédient d’État utilisé par 
Néron était dédaigné par lui. A supposer qu'il en 
ait tiré parti, il recourut néanmoins à une catégorie 
de griefs bien précis et de rendement certain : athéisme, 
judaïsme, conspiration. 

Pendant le ne siècle, les empereurs réhabilitent le 
métier, passablement décrié; princes sages et réflé- 
chis, ils frappent régulièrement le christianisme, sans 
qu'on soit en droit d'expliquer leur conduite par 
quelque prévention aveugle inspirée du fanatisme. 
Trajan, Hadrien, Antonin, Marc-Aurèle poursuivent 
peut-être sans haine, mais assurément sans pitié, une 
secte religieuse que leur pénétration permet malai- 
sément d'envisager comme un parti politique. Quand 
les apologistes et Tertullien tireront argument en 
faveur de leur loyalisme de ce fait incontestable, que 
jamais ils n’ont pris les armes, jamais ils ne se sont 
rangés contre les princes, il faudra bien convenir que 
ces derniers n’avaient, en somme, d’autre reproche 
à faire aux sectaires que de porter un nom désobli- 
geant, de s’associer à des rites anodins et de s’opi- 
niâtrer dans leur propre sens, tous griefs passable- 
ment étrangers à la raison d’État. Le refus d’adorer 
les images impériales et de maudire le Christ y étaient 
tout aussi étrangers ; l’un tombait sous des peines pré- 
vues, l’autre était directement visé par le Christianos 
esse non licet. Ce qu’on a appelé la jurisprudence du 
rescrit de Trajan suffit à couper court à tout essai 
de diversion, à moins que, par raison d’État, il faille 
entendre arbitraire et incohérence, ce qui serait une 
plaisanterie. Quelque dédain qu’on professe pour le 
droit, il semble impossible de dépasser la limite de 
cet axiome : dans l'instruction des procès des chré- 
tiens, il n’existe pas de règle générale et fixe : 1° il ne 
faut pas les rechercher; 2° s'ils sont dénoncés et 
convaincus, il faut les châtier ; 3° il faut les admettre 
à résipiscence. Tout ce qu’on pourra dire de ces règles 
impériales ne dépassera jamais l’impitoyable logique 
de Tertullien, mais tout ce qu'on pourra imaginer 
pour soutenir le recours à la raison d'État viendra 
échouer contre ces mêmes règles, qui ne peuvent s’ap- 
pliquer qu’à une persécution religieuse. « Si quelqu'un 
nie qu'il est chrétien et le prouve en adressant des 
prières à nos dieux, écrit Trajan, quand même il serait 
suspect pour le passé, il obtiendra sa grâce et son 
repentir. » C’est sur cette jurisprudence qu'on va 
vivre pendant tout le second siècle; on ne pourra y 
découvrir la raison d’État qu’à la condition de faire 
de celle-ci la vengeresse du culte impérial dédaigné; 
ce qui probablement ne viendra à l'esprit de personne. 

Au rue siècle, Septime-Sévère interdit le prosély- 
tisme juif et la propagande chrétienne, Maximin en- 
treprend de priver les fidèles de leurs chefs en provo- 
quant des apostasies retentissantes; ce sont là des 
témoignages de malveillance, soulignés par des vio- 
lences sanglantes. Il faut attendre l'avènement de 
Dèce pour découvrir enfin un homme d'Etat appli- 
quant les règles et les moyens dont il dispose. Avec ce 
politique, rèêvant le retour d’un passé évanoui, on 
assiste à un épisode vraiment neuf : l’inquisition 
universelle des consciences pratiquée à l’aide des 
méthodes administratives et identifiant les opinions 
religieuses aux accointances politiques. En réalité, 
c’est l'application pure et simple de la jurisprudence 
de Trajan, mais étendue simultanément et obliga- 
toirement à l'empire tout entier. Nous avons montré 
ailleurs que cette vaste enquête imaginée par Dèce 
(voir ce mot) aboutit à un échec. Beaucoup d’aposta- 
sies, beaucoup de supplices, beaucoup de marchan- 
dages pour un résultat politique nul. Les apostats 


2267 


n'eurent rien de plus pressé que de solliciter leur 
réintégration, les suppliciés aggravèrent de tout le 
ressentiment provoqué par leur supplice le dissenti- 
ment entre l’Église et l'État, les libellatici firent leur 
soumission aux évêques et des gorges-chaudes en 
société du bon tour que, moyennant finance, ils 
avaient joué à l'État inquisiteur. Dèce s’était inspiré 
de ce qu'il estimait l'intérêt supérieur de l’État pour 
risquer une mesure que ses successeurs évitèrent 
soigneusement de reprendre à leur compte. Car Va- 
lérien n'a été qu’un empereur endetté, frappant pour 
confisquer à son aise. Aurélien fut un sectaire trop vite 
disparu pour laisser porter sur sa pensée un jugement 
approfondi; Galère et Maximin Daïa n’ont, de leur 
vie, entrevu l'existence d’une raison d'État. 

Le seul empereur que sa capacité supérieure met- 
tait en état d’invoquer ce motif et d’impressionner 
la postérité par une telle décision, c’est Dioclétien. 
Cependant nous savons avec quelle répugnance il 
consentit, à bout d’objections, à signer l’édit de per- 
sécution arraché par Galère à sa débilité sénile (voir 
Dipymes). Loin d’avoir, dans son génie d’homme 
d'État et d'administrateur émérite, tenu les chrétiens 
pour dangereux; loin de s'être armé contre eux, pen- 
dant vingt années de règne, de la raison d’État, il 
les avait protégés, attirés, établis dans les fonctions 
et les charges qui donnent une influence effective 
dans l'État. Il s'était entouré d'eux, sa femme et sa 
fille étaient chrétiennes, dans la ville dont il faisait 
sa résidence les chrétiens se montraient librement, 
célébraient leurs rites solennels. Ensuite, lorsque 
Galère entreprend d’arracher du vieil empereur l’édit 
de persécution, tout ce qu'il peut invoquer est inutile. 
La raison d’État! mais Dioclétien la connaît, cette 
raison, et elle demeure si étrangère, si indifférente, 
si hostile, pour tout dire, à l'idée qu’il se fait du rôle 
des chrétiens dans l'État, que, pour venir à bout de 
sa résistance, il faudra recourir à la plus pitoyable 
des déraisons, à l’oracle de Delphes. 

Peut-être est-ce un anachronisme de parler d’une 
raison d’État déterminant la persécution contre 
l'Église. Les empereurs ont-ils eu l’idée de cette Église, 
au sens que nous attachons à ce mot? Ceci paraît 
douteux. Ont-ils aperçu autre chose que des commu- 
nautés turbulentes et réfractaires à l’action gouver- 
nementale? Ont-ils été persuadés du lien qui existait 
entre ces diverses communautés? Ont-ils été édifiés 
sur l'efficacité de ce lien? Poser ces questions, c’est 
déjà montrer qu’elles existent et, à défaut d’une 
réponse formelle, nous pouvons dire que les docu- 
ments ne laissent soupçonner nulle part que les em- 
pereurs se soient fait de l’Église l'opinion d’une ox- 
ganisalion différente de celle du culte et du sacerdoce 
païens. La communauté de Rome, la plus rappro- 
chée d'eux, la plus puissante et probablement la 
plus populeuse de toutes les communautés chrétiennes, 
leur paraissait la plus importante, mais non l'unique. 
Les édits de pacification de Gallien et de Galère, la 
décision prise par Aurélien à propos d’un évêque 
d'Asie sont autant de faits qui montrent que l’Église 
de Rome est loin de posséder, même à la limite du 
ue et du rve siècle, un prestige et une prépondérance 
incontestés. L’évêque de Rome est véritablement le 
primus inler pares et le gouvernement impérial 
traite directement avec lui, de même qu'il traite di- 
rectement avec ses collègues de Carthage ou d’Alexan- 
drie. Les avanies, les tracas, les désagréments pro- 
digués au « pape de Rome » lui sont spéciaux, ainsi 
qu'à son Église, comme sont spéciales au « pape 
d'Alexandrie » ou au « pape de Carthage » les arres- 
tations, confiscations, interdictions qui les accablent 
lorsque parfois leur confrère de Rome n’est nullement 
molesté. Or, la raison d'État atteint tout un organisme, 


ÉGLISE ET ÉTAT 


s'applique à tout l'empire, ainsi qu’on l’a pu voir aw 
temps de Dèce; mais on ne retrouve plus trace de 
cette universalité. En Gaule, en Espagne et en Grande- 
Bretagne, la mansuétude de Constance Chlore épargne- 
aux chrétiens les tourments atroces qui les attei- 
gnent dans les États de Maximin Daïa et de Dioclé- 
tien et de Galère. 

Ce contraste met en relief l’arbitraire d’une poli- 
tique dans laquelle les chrétiens, d’abord, les histo- 
riens, ensuite, parait-il, n’aperçurent pas un mobile ce 
mansuétude infinie. Sans doute, tandis qu’on les 
tenaillait, les fidèles n’avaient pas l’esprit assez libre 
pour apercevoir que les empereurs, en les tortu- 
rant, n'avaient d'autre but que de leur inculquer 
une fois pour toutes l'esprit de tolérance. Même ils 
étaient si bien férus de cette tolérance que, pour 
dégoûter définitivement les chrétiens de l’excès con- 
traire de façon à n’v plus revenir, ils leur coupaient 
la tête. La raison d’État ressemblait assez à la raison 
du plus fort; telle fut l’opinion des fidèles pendant 
trois siècles et des historiens pendant vingt siècles. 
L'intolérance religieuse se trouvait, nous a-t-on dit, 
chez les victimes et non chez les bourreaux; oui, vrai- 
ment, à peu près comme la fraternité se trouvait 
chez les terroristes qui expédiaient leurs contradic- 
teurs à la guillotine pour leur apprendre à être de 
bons frères. La raison d’État, inspiratrice de tolé- 
rance, soulève donc quelques doutes et principale- 
ment si on songe que cette tolérance consistait à 
infliger les pires tourments et la mort à des sujets qui 
ne représentaient pas du tout l’Église, mais des par- 
tisans, des affiliés, dont le supplice et la disparition 
ne pouvaient — on en eut la preuve surabondante — 
ni désorganiser ni faire péricliter les communautés. 
Atteintes dans leurs chefs, dans leurs membres, dans 
leurs ressources matérielles, celles-ci ne disparaiïs- 
saient point ; au contraire, elles subsistaient et souvent 
n’en devenaient que plus prospères. La raison d’État, 
appliquée par des politiques avisés, eût tendu à des 
résultats autrement positifs qu'à étriper quelques 
citoyens, dévaliser quelques sacristies, dépouiller des 
bibliothèques, ensabler des cimetières souterrains, 
sauf à laisser les survivants réorganiser les cadres, 
renforcer leur nombre, recompléter leurs trésors et 
leurs armoires à livres, déblayer leurs catacombes. 

Le crime fut religieux et la répression fut de même 
ordre : le refus de sacrifier au génie de l’empereur 
était tout le crime, de même que l'attitude opposée 
procurait tout droit à l’indulgence. Mais ce refus que 
les princes voulaient punir et ce consentement qu'ils 
voulaient extorquer n'avaient rien de commun avec 
la raison d’État. C'était un délit, non contre l’empe- 
reur vivant et gouvernant l’État, mais contre le 
principe divin, le naumen de cet empereur; délit nulle- 
ment mystérieux, mais clairement avoué et qu'attei- 
gnait directement une loi qui n’a cessé de fonctionner 
pendant au moins un siècle et demi. 

XI. LE MOUVEMENT APOLOGISTE. — Pline le Jeune 
exposait à Trajan sa perplexité. Est-ce le nom qu'on 
punit, même sans forfaits allégués, ou bien est-ce les 
forfaits inséparables du nom? Pareille question pou- 
vait être posée vers l’an 111-112, elle ne risquait plus 
de l'être à partir de la moitié du re siècle. Lors du 
procès des chrétiens de Lyon, en l’an 177, l'esclave 
Blandine retorque les accusations monstrueuses 
lancées contre les chrétiens par d’autres esclaves. Le 
procès du sénateur Apollonius, l’Oclavius de Minucius 
Félix contiennent les derniers échos de ces accusa- 
tions infâmes et qui n’obtiennent qu'un cours forcé. En 
réalité, la conduite et la moralité des chrétiens sont 
connues de tous et ne prêtent plus aux reproches 
inavouables, Citoyens laborieux et soumis aux lois, 
il serait facile au pouvoir de trouver un terrain d'en 


à 
᾿ 


RL αν αὐτο πἰ.ρ... Créer” 


2269 


tente. L'antagonisme flagrant entre le christianisme 
et les institutions de l'empire n'eût pas été irréduc- 
tible avec une certaine dose de bonne volonté de la 


part de l'État romain, si celui-ci eût consenti à prêter | 


l'oreille aux suggestions qui lui venaient par Finter- 
médiaire des apologistes. 

C'est un trait remarquable, que leffervescence 
produite dans l’intérieur des communautés par les cha- 
rismes extraordinaires du premier âge ne paraît jamais 
atteindre la grave raison des chefs. Ceux-ci modèrent 
et règlent les rapports entre leur peuple et l’adminis- 
tration civile d’après une méthode saine et avec une 
fermeté inébranlable. Bien qu'il faille se défier de ce 
que nous pouvons savoir avec certitude d’une époque 
si lointaine et dans une si grande pénurie de docu- 
ments, il semble légitime de soutenir que les païens 
attentifs et sincères ont pu trouver un élément de 
différenciation entre les chrétiens et les dissidents 
gnostiques et autres, dans l'attitude disciplinée des 
premiers et anarchique des autres. Entre le judaïsme, 
dont il s’est détaché, et la gnose, qui se détache de 
lui, le christianisme tend à prendre une situation de 
fait puisqu'on lui refuse l'existence de droit. Par un 
biais il est parvenu à se faire tolérer officiellement à 
titre de collège funéraire et ce n’est pas une des 


moindres habiletés de ses chefs que d’avoir su modeler | 


l'institution d’après un type autorisé, indice trop 
clair des dispositions régnantes à trouver un terrain 
d'entente avec l'État romain. A ces concessions, à ces 
avances à peine déguisées, l'État répondait par des 
coups de boutoir et il était évident, pour qui voulait 
comprendre, que ce n’était pas le terrain d'entente 
ni les occasions d’en tirer parti qui faisaient défaut, 
mais la volonté arrêtée de l’État de ne se prêter à 
aucun accord. Dans ces conditions, plusieurs per- 
spectives restaient ouvertes: envahir, conquérir ou 
bien discourir. C’est cette dernière perspective qui 
séduisit les chrétiens et donna naissance à une ma- 


nifestation ordinairement désignée sousle nom de | 


mouvement apologiste. 

Envahir et conquérir ne furent pas même l’objet 
d’une tentative. Le succès était incertain et réclamait 
un effort immense; rien ne prouve qu’il était impos- 
sible à atteindre. Même en admettant que Tertullien 
ait un peu trop cédé à l'imagination dans cette page 
célèbre où il montre les fidèles remplissant les villes, 
les îles, les châteaux, les municipes, les camps, il 
demeure certain que leur nombre s’accroissait rapi- 
dement, moins encore par les naissances que par les 
conversions. L'édit de Septime-Sévère n’a d’autre 
objet que d’enrayer ce mouvement. Pouvaient-ils 
dès lors envisager le moment où, par voie d’invasion 
pacifique, ils seraient en mesure de faire la loi ou, 
tout au moins, d'amener le paganisme à composition? 
On ne sait, mais il faut remarquer qu’ils n’ont pas 
su ou pas voulu tirer avantage de la situation que 
leur faisait espérer l’avènement d’un chrétien sur 
le trône impérial, l'empereur Philippe l’Arabe. Ont- 
ils manqué d'organisation, d’audace ou de chefs en- 
treprenants pour tenter alors l'escalade du pouvoir, 
c'est ce qu'on ne saura jamais, mais ni alors, ni sous 
Alexandre-Sévère, sous Valérien, sous Dioclétien, 
les fidèles ne semblent avoir envisagé les chances 
favorables que présentait la bienveillance de ces 
empereurs et l'importance des moyens d'action que 
le mérite, la faveur ou l'adresse avaient placés entre 
les mains des chrétiens. 

Conquérir de haute lutte ne fut jamais l’objet 
même d’une tentative. L'exemple de la révolte des 


juifs sous Vespasien et sous Hadrien donnait à réflé- | 


chir sans aucun doute; la répression avait été impi- 
tovable et la nation juive ne subsistait plus que pan- 
telante et plus qu'à demi-détruite. Dans ces crises 


ÉGLISE ET ÉTAT 


22,0 


décisives, les chrétiens avaient séparé leur cause de 
celle d'Israël et assisté à son écrasement sans grande 
émotion. Peut-être s’était-il trouvé alors, comme en 
des jours et parmi des catastrophes proches de nous, 
ces insupportables docteurs qui trouvent expli- 
cation à tout et découvrent, dans les pires catastro- 
phes, des châtiments divins qui servent de correction 
aux peuples accablés dont le plus grand crime consiste 
à penser et à agir autrement qu'eux-mêmes. Mais 
sous Hadrien, le dissentiment dogmatique entre 
juifs et chrétiens était déjà trop irréductible et la 
controverse trop envenimée pour tenter un rappro- 
chement qui eût doublé pour le moins les forces de la 
révolte et, qui sait? changé peut-être l'issue finale. 
L'occasion perdue ne se représenta pas; elle eût été 
d’ailleurs repoussée avec horreur. C'était un parti 
pris, désormais, de soutenir l’État romain et le régime 
impérial, de manifester à leur égard un dévouement 
absolu dont l'expression eût pu souvent gagner en 
dignité. Était-ce conviction ou calcul? Respect pour 
les puissances établies ou pressentiment d’une lutte 
désastreuse? L'un et l’autre probablement. Quelle 
illusion persistante les chefs des Églises et les fidèles 
avisés pouvaient-ils conserver dans un accommode- 
ment entre l’État et eux? Le propre de l'illusion est 
de se nourrir de chimères et le mouvement apologiste 
en procura la démonstration, mais, avec l’échec de 
ce mouvement, n’est-on pas en droit d’être surpris 
qu’au lieu d'exposer leurs vies, leurs santés et leurs 
biens aux risques d’une soudaine et mortelle bour- 
rasque déchaînée par un Maximin-Hercule, un Dèce, 
un Valérien, un Dioclétien, les chrétiens n’aient pas, 
convaincus de leur droit à l’existence, de la supério- 
rité de leur morale, de la vérité absolue de leur 
croyance, tenté l'assaut du pouvoir, de qui la pos- 
session leur eût permis d’assurer l’avènement de la 
religion du vrai Dieu, la ruine des idoles, le relève- 
ment de Fhumanité ? Ils ne semblent pas y avoir 
songé un seul moment. Ces récalcitrants n'étaient 
rien moins que des révolutionnaires et des révoltés. 
Est-ce timidité, est-ce lâcheté devant le péril à courir 
et les conséquences possibles d’un échec? Qui le dira 
jamais? Quoi qu’il en soit, au lieu d’envahir ou de 
conquérir, les porte-paroles s’apprêtèrent à discourir. 
Exercice moins périlleux, mais moins efficace. 

Qu'y a-t-il eu à l’origine du mouvement apolo- 
giste? Recherche désintéressée d’un moyen d'accord 
ou bien inintelligence foncière d’une situation im- 
muable, du fait de l’État? L'apologisme trouva des 
interprètes à Athènes, à Rome, à Sardes, à Édesse, 
à Carthage, évêques, prêtres ou laïques : ce qui revient 
à dire que ce ne fut pas un exercice de littérature et 
un divertissement de sophiste. L'accord proposé 
varie d’un interprète à l’autre quant aux modalités, 
mais il s’agit toujours d'accord et la bonne foi des 
discoureurs ne paraît pouvoir être mise en question; 
d’ailleurs, sauf pour Tertullien, leur naïveté non plus. 
Avec une obstination exempte de perspicacité, ces 
avocats d'office d’une cause qu'ils s’acharnaient à 
plaider en présence de ceux qui refusaient de les en- 
tendre, ces doux apologistes hellènes ou asiates — 
car leur collègues de Mésopotamie et d'Afrique sont 
moins accommodants — ces rèveurs harmonieux 
sont tout à fait de leur temps et de leur pays. Chré- 
tiens convaincus et fervents, ils Cemeurent aussi 
enamourés de l'Église que de leur eurie municipale 
et n’imaginent pas qu'on puisse avoir aucun reproche 
sérieux à adresser, aucun dissentiment à prolonger 
avec des gens qui acceptent sans répugnance, s’ac- 
quittent avec générosité des fonctions absorbantes 
et onéreuses à eux déléguées par leurs concitoyens. 
La Phrygie nous oflre l'exemple d’une terre idéale 
telle que l'ont rêvée les apologistes. Des familles 


2271 


entières y professent ouvertement et paisiblement 
la foi au Christ et l'État n’a aucun grief à soulever 
contre ces sujets modèles, qui acquittent leurs im- 
pôts, embellissent leur cité, l’éclairent de leurs conseils, 
l'honorent de leur confiance et l’enrichissent par 
l’'expectative d’une forte amende dans le cas de viola- 
tion de leur tombeau. Que demander de plus? Le 
reproche d'inertie calculée, qui dérobe à l'État les 
services et les capacités sur lesquels il est en droit 
de compter, ce reproche, adressé à Flavius Clemens 
et à d’autres chrétiens désireux de se soustraire aux 
occasions trop fréquentes de se compromettre, on ne 
pourra l’adresser à ces Asiates qui, loin de se dérober 
aux charges, les accaparent. Dans certaines localités, 
la classe riche tend à se réserver les hautes fonctions 
religieuses, de la même manière dont elle s’emparait 
du monopole des sacerdoces païens, des magistra- 
tures et desliturgies. Le privilège épiscopal est devenu, 
dans certaines familles, une quasi-propriété. Poly- 
crate d'Éphèse est le huitième évêque de sa famille. 
Eu égard à l'importance numérique et aux ressources 
financières de beaucoup de ces communautés très 
actives, l’évêque est un personnage considérable et 
considéré; son rang dans la cité n’est qu'à peine infé- 
rieur à celui des magistrats impériaux et municipaux; 
il traite avec ceux-ci sur le pied d'égalité, comme 
nous le voyons quand l’irénarque fait monter Poly- 
carpe de Smyrne dans sa voiture. On ἃ dit que le 
christianisme rencontrait en Asie Mineure comme 
adversaires les cultes indigènes, jalousement défen- 
dus par leurs prêtres. Il n’en est rien. Ces cultes 
avaient été absorbés par le culte des empereurs ou 
relégués au deuxième rang et le christianisme ne 
trouva en eux que de chétifs obstacles. C’est avec 
le culte impérial lui-même que le conflit s’éleva. 
Toutes les protestations de fidélité ne pouvaient 
prévaloir contre cette constatation : les fidèles adora- 
teurs du Christ refusaient leur hommage au génie 
de César et cette obstination induisait à soupçonner 
la sincérité desdites protestations. Une coïncidence 
fâcheuse était de nature à renforcer ce soupçon. Les 
juifs, comblés de faveurs, d’exceptions et de privi- 
lèges par César et par les empereurs, avaient pendant 
un siècle prodigué les assurances de fidélité et de 
reconnaissance à leurs bienfaiteurs, puis, soudain, 
oubliant les bienfaits et les serments, s'étaient préci- 
pités dans la plus fanatique révolte. On peut croire 
que, parmi les païens, il s’en trouvait un bon nombre 
pour hocher la tête et insinuer que les chrétiens, moins 
avantagés que leurs ascendants, réservaient quelque 
surprise pareille. Peut-être le désir de réfuter une 
insinuation qui n’a pas pu ne pas se produire fut-il 
pour une part dans la pensée et dans la rédaction 
d’un écrit qui suivit de quelques années la révolte 
des juifs sous Hadrien et fut présenté à cet empereur. 
La littérature apologiste comprend des plaidoyers 
d’étendue, de talent et de méthode variés; mais il 
n'y aurait pas là les éléments caractéristiques du 
genre. Un autre sujet de distinction à établir entre 
ces différents écrits, c'est leur destination. Quadratus 
d'Athènes destine son ouvrage à Hadrien; Aristide 
et Justin le philosophe adressent les leurs à Antonin, 
à Marc-Aurèle et à L. Verus; Athénagore expose ses 
vues à Marc-Aurèle et à Commode; Méliton de Sardes, 
Claude Apollinaire et Miltiade d'Athènes présentent 
les leurs à Marc-Aurèle, tandis qu'Apollonius s’en 
prend au sénat romain. Le ton est modéré et ne cesse 
pas d’être respectueux. Au contraire, Tatien, Théo- 
phile d’Antioche, Denys de Corinthe et Tertullien 
renoncent aux formes un peu courtisanesques et 
foncent droit sur leur auditoire : le peuple. 
Jusqu’aux environs de l’an 124, les écrivains chré- 
tiens ne parurent pas s’apercevoir des rumeurs plus 


ÉGLISE ET ÉTAT 


2272 


qu'outrageantes qui circulaient contre leurs coreli- 
gionnaires. Nous avons parlé déjà de ces répugnantes 
accusations (voir ce mot), assez grossières pour 
séduire l'instinct populaire et imposer, à la suite d'un 
silence trop prolongé, une réfutation péremptoire. 
Les fidèles venaient de traverser des jours sombres 
sous Néron, sous Domitien, sous Trajan et le scepti- 
cisme railleur et blasé d’'Hadrien semblait leur pro- 
mettre une période d’indulgence et de tolérance. 
Le moment semble venu d’esquisser une défense et 
d’en appeler de la calomnie à la vérité; du même coup, 
on se prit à réclamer justice. Ce fut, paraît-il, l'évêque 
d'Athènes, Quadratus, qui donna le branle et rédigea 
la première apologie, qui fut présentée à Hadrien. 
Le lieu était adroitement choisi, car, à Athènes, Ha- 
drien se sentait si parfaitement heureux que les fà- 
cheux eux-mêmes lui paraissaient plaisants. Ce qu’il 
pensa du plaidoyer : probablement rien du tout, à 
supposer qu'il eût poussé la curiosité jusqu'à l’ou- 
vrir et la bienveillance jusqu’à le parcourir. Auquel 
cas il risquait de laisser tomber son regard sur les 
souvenirs personnels de l’auteur, qui assurait avoir 
vu de ses yeux des personnes guéries et ressuscitées 
par Jésus. On peut deviner qu'Hadrien s’en divertit 
et il n’en fut plus question. Quadratus se le tint pour 
dit et passa la main. Un autre Athénien tenta de 
nouveau l’aventure. Celui-ci se nommait Aristide et, 
vers l’an 140, exposa à Antonin que les barbares et 
les païens étaient dans l'erreur, tandis que les juifs 
s'étaient arrêtés sur le chemin de la vérité que les 
chrétiens avaient atteinte, qu'ils possédaient et dont 
s’inspirait leur conduite tout entière. Antonin, qui 
disposait d’une police bien faite, dut sourire, mais 
il était homme d'esprit et s’étonnait rarement. Si 
ce début ne le rebuta point, il put lire encore que la 
communauté entière des chrétiens s'intéresse au sort 
de chacun de ses membres, ce qui se voyait aussi dans 
les moindres collegia tenuiorum. La thèse manquait 
d'originalité. Ce qui n’en manquait certes pas, c'était 
l’éloge des vertus chrétiennes, pureté des mœurs, 
fraternité des cœurs, désintéressement, justice, soli- 
darité, compassion, et tout ceci pour obtenir l’uni- 
que récompense que donne le sentiment du devoir et la 
voix de la conscience. Que pouvait penser un païen 
d’une qualité morale aussi excellente que l'empereur 
Antonin, à une pareille lecture? Il savait la moyenne 
des vertus pratiquées par ses contemporains et son- 
geait sans doute qu’on le voulait berner. Nous n'avons 
ni preuve ni indice qu'il ait prêté attention à tout ceci. 

Il en était des apologistes du 11e siècle comme des 
inventeurs du xxe : leurs élucubrations s’allaient 
perdre dans les cartons des bureaux comme l’eau 
d’un fleuve dans les abîmes de l’océan. Sans manquer 
au respect et à la justice, on doit même se demander 
si ces « pétitions », remises probablement en mains 
propres, ont connu un sort différent de celui qui 
attend toutes les pétitions dans tous les temps et 
sous tous les régimes. Le sort ie plus avantageux qui 
a pu leur arriver aura été un classement de série et 
un numéro séparé, après quoi l'empereur niles bu- 
reaux ne leur devaient plus rien. Ce qui est bien avéré, 
c’est que, si ces apologies sont arrivées à destination, 
si leurs destinataires les ont lues, ils n’en ont rien dit, 
et l’histoire ni les institutions n’en ont rien appris, 
Méritaient-elles un meilleur traitement ? Sans aucun 
doute. C’étaient, à tout prendre, des compositions 
aussi élégantes que superficielles, réunissant donc 
les conditions nécessaires et suffisantes pour obtenir 
l'honneur que leurs auteurs ambitionnaient. Hadrien 
et Antonin ont certainement tous deux, au cours 
d'une vie assez longue, lu beaucoup de fadaises qui 
ne valaient pas ces discours traités à la manière des 
questions controversées. 


LL 


ΡΨ 


Ce fut encore à Antonin que, vers l’an 150, Justin, 
philosophe et maître d'école, adressa sa 115 Apologie. 
Ses sentiments politiques n'étaient pas douteux et il 
s’empressait de rappeler que les chrétiens professent 
et pratiquent en toute occasion une obéissance exacte 
aux prescriptions du pouvoir civil, « s’efforçant avant 
tous les autres de payer les tributs et les taxes à ceux 
qui ont mission de les percevoir », ne réservant que 
la liberté de leur conscience. « Nous n’adorons qu'un 
Dieu, disait-il, mais pour tout le reste nous vous 
obéissons avec joie, vous reconnaissant pour les rois 
et les princes des hommes et demandant par nos 
prières qu'avec la puissance souveraine vous obte- 
niez aussi une âme droite. » Tout ceci pouvait sem- 
bler singulièrement dédaigneux et malsonnant, puis- 
que l'argumentation se résumait dans ces maximes : 
Nous payons nos contributions, ne vous occupez donc 
pas du reste. Il n’eût plus manqué, en vérité, que 
refuser obéissance et soumission; mais alors c'eût 
été la révolte. Les vieux Romains ne badinaient pas 
volontiers et il ne serait pas surprenant que tout ce 
verbiage leur ait semblé d’une extrême impudence. 
Qu'était-ce à dire, en effet, que cette affirmation, que 
les chrétiens ne sont pas seulement sujets soumis 
mais encore auxiliaires dévoués, puisque leur ensei- 
gnement proclame que personne n'échappe à l'œil 
de Dieu et que tous reçoivent châtiment ou récom- 
pense selon le mérite de leur vie ? Justin s’extasiait à 
la pensée de l’efficacité sociale de cette doctrine, à 
l'utile concours qu'elle apportait aux lois humaines, 
dont elle renforçait l'efficacité, à l'utilité d’une secte 
dont les enseignements affermissaient l’État. L’Apo- 
logie comportait des développements philosophiques 
qui ravalaient le paganisme, dans ce qu'il avait de 
bon, au point de n'être qu'une sorte de contrefaçon 
du christianisme : ceci était de nature à faire hausser 
les épaules à des païens convaincus et plus encore à 
des sceptiques, mais Justin marchait toujours et 
tirait parti de ses affirmations politiques et de ses 
développements philosophiques pour atténuer de son 
mieux l’antagonisme entre la civilisation hellénique 
et la doctrine chrétienne, et conclure à l'injustice 
criante des lois qui mettaient les fidèles hors la loi. 
L’Apologie demeureun destitresles plus précieux et les 
plus instructifs de l'antiquité chrétienne. Justin pa- 
raît avoir pensé convaincre ses auditeurs impériaux ; 
en réalité, il semble que son plaidoyer passa inaperçu. 

On a émis l'opinion que cet écrit, comme tous ceux 
de cette catégorie, étaient des pièces rédigées à loisir 
dans ün cénacle littéraire dont les maladresses et les 
indiscrétions ne risquaient d’autres indiscrétions que 
celles de l’armoire aux archives. Loin de voir dans 
la littérature apologiste une opération clandestine 
dont les prétendus destinataires n’auraient jamais 
eu connaissance, il semble que ces pétitions étaient 
destinées au moins autant à convaincre les empereurs 
qu’à impressionner l'opinion publique et à canaliser 
le mouvement chrétien de revendication du droit 
commun. Ce qui est certain, c’est que ces apologies 
ne furent pas honorées d’une réponse : Justin avait 
trop présumé de la bonne volonté ou de la largeur 
d'esprit des maîtres du monde. Après ces essais in- 
fructueux, il devenait évident que le mouvement 
n'était pas destiné à rendre ce qu’on en avait attendu 
pour la cause chrétienne; cependant la méthode 
n'était pas encore usée et le philosophe athénien 
Athénagore entreprit de l’exploiter sans chercher à 
la rajeunir. 

Athénagore sait les reproches adressés aux chré- 
tiens ; il en nie le bien-fondé et il a raison, mais ne 
peut espérer convaincre. On réfute la calomnie, mais 
on ne la détruit pas, en opposant une négation à son 
affirmation; les esprits tournés de façon à accueillir 


ÉGLISE ET ÉTAT 


2274 


les accusations sans preuve ne sont pas disposés à en 
accepter le démenti, qui dérange leurs passions et 
leur crédulité, La discussion introduite entre le mono- 
théisme sans images, sans sacrifices, sans victimes 
et l’athéisme pur et simple n’est certes pas au-dessus 
de l'intelligence de Marc-Aurèle, mais nous savons 
ce qu’il pensait de ces ergoteurs perpétuels qu'étaient, 
selon lui, les chrétiens. Toutes ces subtilités ne va- 
laient pas un grain d’encens et une coupe de vinofferts 
à la divinité impériale. Athénagore esquive la discus- 
sion dans le domaine politique, il réclame le droit 
commun dont doivent jouir des citoyens irrépro- 
chables, qui ne font pas le mal qu'on leur impute et 
qui accomplissent lebien dont on ne leur tient pas 
compte. Leurs esclaves n’ont jamais pu les accuser 
des débordements que le peuple grossier leur jette à 
la face — mais le procès de Lyon, en 177, montre le 
contraire et ce sont des dépositions d'esclaves qui 
accusent les fidèles des plus honteux forfaits ; cepen- 
dant, il est certain que les gens cultivés ne font plus 
aucun cas de ces ragots. Leurs mœurs sont pures, 
leur chasteté les détourne de l’adultère, des secondes 
noces, parfois même du mariage. Leur sensibilité les 
tient bien loin de l’amphithéâtre et de ses tueries. 
Leur prévoyance les met en garde du cannibalisme, 
car quel serait leur embarras au jour de la résurrec- 
tion si leur chair avait assimilé la chair d’un ressus- 
cité? Et, en vérité, ce dernier argument était si nou- 
veau qu'il aura dû dérider l’empereur philosophe. 

Toutes ces réclamations, toutes ces avances n’a- 
boutissaient à rien du tout. Les Apologies n’obtinrent 
ni une réfutation ni une réponse. C'était découra- 
geant, car les avances étaient si prononcées qu'on 
ne pouvait épiloguer sur la signification très claire 
de ce silence. Un évêque de Sarces, nommé Méliton, 
avait même dépassé la mesure. A l’en croire, l'empire 
et l’Église étaient inséparables et, unis, seraient 
indestructibles. Il y mettait tant de conviction qu'on 
l’eût assurément fort troublé en l’assurant que, si 
l’union souhaitée ne se réalisait pas, ou bien si l’oppo- 
sition existante se prolongeait et s’aggravait encore, 
l'issue risquait d’être aussi funeste à l'empire qu’à 
l'Église. Méliton s’évertuait à créer des destinées 
parallèles aux deux institutions, à peu près contem- 
poraines. L’avènement d’Auguste précédait de quel- 
ques années à peine la naissance de Jésus : ainsi la 
philosophie chrétienne apparaissait comme la sœur 
de lait du régime impérial, sa bonne étoile et l’heureux 
présage de son destin. Le bonhomme concluait : « Ce 
qui prouve bien que notre doctrine a été destinée à 
fleurir parallèlement à votre glorieux empire, c'est 
qu'à partir de son apparition tout vous ἃ réussi à 
merveille. » 

On n’est pas plus naïf. Mais cette naïveté même est 
pleine d'instruction. L’évèque de Sardes ne songe pas 
à réclamer la tolérance et le droit commun, ainsi que 
faisaient ses prédécesseurs Quadratus, Aristide ou 
Justin; il propose un traité d'alliance et traite l'empire 
sur le pied d'égalité. Il prenait mal son temps. D'ail- 
leurs, le mouvement apologiste, strictement défensif 
à l’origine, se transformait rapidement. Au début du 
règne de Commode, l’évêque d’Antioche Théophile 
écrivait au païen Autolyeus ces phrases précises, qui 
étaient la négation pure et simple du culte impérial : 
« Je respecte le prince, je ne l’adore pas, je prie pour 
lui. Je n’adore que le Dieu véritable et vivant, par 
qui l’empereur ἃ été fait. Pourquoi ne pas adorer 
l’empereur? Parce qu'il n’est pas créé pour être adoré 
mais pour être honoré. Il n’est pas Dieu, il est homme, 
établi par Dieu mais non pour être adoré. Qu'il juge 
justement, tel est son ministère. Soufrirait-il que 
son titre à lui fût galvaudé parmi les magistrats 
inférieurs? Non, lui seul est empereur, lui seul a droit 


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à ce titre, de même que Dieu seul a droit à l’adora- 
tion. » Ce n'était même plus un traité d'alliance, 
cette fois, c'était une signification d’avoir à garder son 
rang, le premier, sans doute, mais en définitive un rang. 

Après de semblables incartades, le Discours aux 
Hellènes de Tatien d’Édesse et l’Apologelicum de 
Tertullien de Carthage nous paraissent moins sub- 
versifs. Entre ces deux pamphlets d’une haute viru- 
lence d'expression, la mince plaquette de Minucius 
Félix appelée Ocfavius semble avoir passé presque 
inaperçue. Le Discours de Tatien est écrit avec verve 
et contient le procès de l’antiquité. A cette date — 
deuxième moitié du second siècle — cette veine 
commençait à tarir et le sophiste assyrien n’en tirait 
quelque chose qu’à la condition de forcer le ton jus- 
qu’à l’insulte. Sa polémique est un ramassis d’invec- 
tives et commérages saugrenus qui traînaient dans 
les tavernes et ailleurs et ne tiraient pas à consé- 
quence. Tatien s’attaquait aussi à la société païenne, 
lui reprochait l’immoralité stérile des uns, la fécon- 
dité excessive des autres et voyait dans cette fécon- 
dité d’une mère le comble de l'incontinence. Ce que 
cherche par-dessus tout Tatien, c’est l’occasion de 
parler ou d'écrire et tout lui est bon pourvu qu'il 
passe sa haine contre la civilisation grecque. Il la 
satisfait avec violence, comme Minucius Félix s'exerce 
à mettre à mal l’histoire romaine. Mais c’est Tertul- 
lien qui, par un coup d'éclat, met fin à ce qui conti- 
nuait le mouvement apologiste. 

Ce mouvement était né et avait vécu d’une idée 
fausse appliquée par des esprits logiques. Tertullien 
l’a exprimée en perfection quand il a écrit : « L'empire 
durera autant que le monde », et beaucoup allaïent 
jusqu'à dire: « Le monde ne durera qu'autant que 
durera l'empire.» C’est encore Tertullien qui écrit : 
« Nous savons que la fin des choses créées, avec les 
calamités qui doivent en être les avant-coureurs, 
n’est retardée que par le cours de l’empire romain. » 
L'Église avait, elle aussi, une promesse de vie jus- 
qu'à la fin du temps ; puisqu'il fallait vivre ensemble, 
mieux valait vivre en bons termes, ce qui n'était pas 
l'opinion des païens éclairés, dont Celse se faisait 
l'interprète : « Un pouvoir prévoyant vous détruira 
de fond en comble, plutôt que de périr lui-même par 
vous, » disait-il aux chrétiens. A cette fière déclara- 
tion avaient abouti les avances et les sourires; aussi 
les ménagements devenaient semblables à des mises 
en demeure. Des livres étaient colportés parmi les 
chrétiens, tout remplis d’une sombre violence à peine 
contenue sous forme de menaces. « S’il nous était 
permis de rendre le mal pour le mal, écrivait Ter- 
tullien, une seule nuit et quelques petites torches, 
c'en serait assez pour notre vengeance. » Aux âmes 
trop impatientes il conseillait un dernier délai, tandis 
qu'il engageait l’apologétique dans sa dernière phase, 
offensive et, pour mieux dire, agressive. Les chré- 
tiens ne se présentaient plus aux empereurs comme 
des suppliants timides, ils descendaient sur la place 
publique et signifiaient au peuple d’avoir à les mé- 
nager s’ilne voulait avoir à compter avec eux. Puis- 
que, décidément, la démonstration des vertus des 
chrétiens et de leur utilité sociale semble avoir échoué, 
Tertullien y renonce et cherche mieux ou autre chose, 
et il évolue vers la politique. Déjà Méliton avait 
signalé l'attitude tolérante des bons empereurs à 
l'égard du christianisme et l'attitude persécutrice 
des mauvais empereurs, d’où il fallait conclure que 
les premiers avaient reconnu que le bonheur des 
peuples pose sur les mêmes bases que la loi des chré- 
tiens. La réalité contredisait l’argument malencon- 
treux d’une manière formelle. Domitien n'avait 
touché les chrétiens que par ricochet en visant les 
juifs et c'était un monstre. Caligula et Commode leur 


ÉGLISE ET ÉTAT 


2276 


avaient laissé la paix, comme le feraient encore 
Caracalla et Héliogabale, tandis que les hommes 
d'État, les princes vigilants et perspicaces, Trajan, 
Hadrien, Antonin, Marc-Aurèle et plus tard Dèce et 
Dioclétien, poursuivraient infatigablement le chris- 
tianisme et ses sectateurs. 

Ce qui fait la gravité de l’Apologeticum de Tertul- 
lien, c'est qu'il fut composé et répandu entre les 
années 197 et 201, c’est-à-dire au cours d’une période 
de sécurité relative qui permettait l'espoir d’un débat 
public et d’un résultat utile. Tertullien n’est pas 
un philosophe, ni un évêque, et c’est peut-être à cela 
que nous devons ce chef-d'œuvre; car déjà à cette 
date, la vigueur de ton et la crudité de parole d’un 
Ignace n'est presque plus qu'un souvenir. Le style 
épiscopal, avec ses ménagements calculés qui esqui- 
vent tout ce qui devrait être affronté et bravé, 
envahit dès lors la littérature chrétienne; le ju- 
risconsulte Tertullien n’est qu'un prêtre qui ignore 
ou qui dédaigne les compromissions. Sa dialectique 
est irréfutable, il va droit au fond du débat, c’est 
une joie de le suivre, et c’est aussi une lumière. 
De quoi s'agit-il? D’abominations et d’obscénités? 
Allons donc! Il s’agit d’un déni de justice. Des hommes 
sont censés coupables, non pour un délit, mais pour 
un mot. Leur nom est un crime, mais ce n’est pas 
toujours un crime, c’est un crime quand on y songe. 
Leurs actes sont indifférents, leurs intentions sont 
inexistantes, leur religion est proscrite. Mais par qui? 
Par des princes dont le sénat a cassé les décisions. 
Ce qu'on poursuit, c’est une abstention, un refus. 
Les chrétiens méprisent la religion nationale et se 
dérobent au culte impérial. Voilà qui est clair et le 
nœud de la question. Il s'agissait bien des mérites 
comparés du christianisme et de l’hellénisme! Le 
conflit se ramène à savoir qui dominera, du christia- 
nisme ou de l’État. Après trois quarts de siècle 
d'exercices littéraires, ce fut l'honneur du grand 
Africain d'aborder le débat dans sa vérité et dans 
son ampleur. 

Son plaidoyer est œuvre de talent et de courage. 
Les dieux sont des imposteurs-et leurs prêtres aussi; 
de cela personne ne doute, chrétiens ni païens. L’im- 
pudicité et l’exploitation marchent de pair, éhontées. 
Qu’attendre de tout cela, dieux, liturgie, prêtres et 
dévots? Rien. Le vrai gardien de l’État, c’est l’empe- 
reur, son défenseur-né. C’est lui que les chrétiens 
recommandent à leur Dieu, c’est lui qu'ils placent au 
sommet dela hiérarchie humaine, c’est pour son salut 
sa gloire, son bonheur que les chrétiens prient. Que 
leur demande-t-on de plus ? De jurer par son génie : 
mais les génies sont des démons. De participer aux 
débauches de son anniversaire ? mais à quoi bon? De 
servir avec fidélité ? mais qui les accusera de trahison 
ou de tiédeur ? Les chrétiens sont plus que fidèles ; 
ils renoncent à leurs griefs, se refusent à la vengeance, 
donnent l’exemple des bonnes mœurs, de la soumis- 
sion, pratiquent le mépris de la douleur et reçoivent 
la mort afin d’être fidèles à des croyances dont l'État 
a tout à attendre et rien à redouter. 

Si la paix et l’accord avaient dû intervenir entre 
le christianisme et l'État, c'était à la suite de cette 
polémique lucide et loyale. Il n’en fut rien. L’anta- 
gonisme subsista. L'Église avait ses prétentions, l’État 
avait ses préventions : chacun les conserva intactes. 
Au fond, il n’est pas absolument certain que dans 
un camp ni dans l’autre on ait jamais été décidé aux 
concessions décisives, loutes les avances des chré- 
tiens ressemblent plutôt à des amorces qu'à des 
concessions. Sur le point essentiel, le culte impérial, 
ils demeurent irréductibles; dès lors, il semble que 
l'État se rende compte qu’on cherche à l’amuser et se 
comporte en conséquence. 


tr ren en AE των - 


Env, σὰ χχυν Re σανιου..-νὕ δΦὼ 4...» 


2277 


Ainsi le mouvement apologiste ἃ fini par n'être 
qu'un épisode littéraire, une joute dans laquelle le 
combattant porte de grands coups, lance de belles 
äpostrophes et n’a jamais personne devant lui; après 
maintes estocades, tout fut dit. On songea si peu, 
dès lors, à une entente que saint Cyprien avouera 
connaître « un grand nombre qui, sous le poids des 
maux et des violences, aspireraient à se venger sur 
l'heure. Qu'ils n’en fassent donc rien, car le Seigneur 
a dit : « Attendez mon jour, je rassemblerai les nations 
οὐ les rois et je les accablerai de ma colère. Ce jour 
paraîtra comme un gouffre de feu et les méchants 
seront consumés comme la paille. » Le ton n’a pas 


changé depuis les temps néroniens. « Notre patience | 


nous vient de la certitude d'être vengés, » dit le même 
Cyprien, et encore : « Quel grand jour que celui où le 
Très-Haut comptera ses fidèles, enverra les coupa- 
bles aux enfers et jettera nos persécuteurs dans 
l'abîme des feux éternels. » Et imagine-t-on le sursaut 
que devaient avoir les placides fonctionnaires qui, 
amis de lectures et de plaisirs, s’apprêtaient à déguster 
une brochure venue de Carthage et intitulée De 
speclaculis ? Voici ce qu'ils y lisaient : « Quel spectacle 
grandiose, quelle joie, quelle surprise, quels éclats de 
rire! Que je triompherai à contempler, gémissants 
dans les ténèbres profondes, avec Jupiter et leurs 
adorateurs, ces princes, si puissants, si nombreux, 


que l'on disait reçus au ciel après leur mort! Quel 


transport de voir les magistrats, persécuteurs du 
saint nom de Jésus, consumés par des flammes plus 
dévorantes que celles des bûchers allumés pour des 
chrétiens! » : 

Nul besoin d’être homme d'État pour entendre les 
menaces et les trépignements d’un chrétien qui 
n'était autre que Tertullien. Le De spectaculis pouvait 
servir d’« illustration » à l’Apologelicum et laisser 
supposer quelle réaction et quelles ruines marquerait 
l'avènement de pareils fanatiques. Les vrais Romains, 
attachés au passé, voyant l’ardeur des fidèles à les 
convaincre de leur supériorité, hésitaient un peu; on 
l’eût fait pour moins que cela; ils leur supposaient 
des appétits dévorants et, les voyant férus de conquérir 
tout ce qu'eux-mêmes détenaient, ils s’avisèrent que 
ce quiest bon à prendre n’est pas moins bon à garder. 
C’est un devoir de stricte justice pour l'historien de 
ne faire retomber sur les hommes du passé que l’exacte 
mesure de responsabilité que leur éducation, leurs 
préjugés et tout cet aveuglement qui procède de la 
bonne foi leur laissent dans les actes posés. Ceux qui, 
indépendamment de la foi religieuse qu'ils n’ont ni 
reconnue ni possédée, ont été assez malheureux pour 
tourner toute leur capacité à combattre une vérité 
philosophique très supérieure à celle qui leur sufi- 
sait, ont droit à toute notre indulgence, à notre pitié 
et surtout à notre excuse. Il n’est pas question de 
savoir s’ils ont mal vu, il s’agit de savoir ce qu’ils ont 
vu et ce qu'ils ont pensé de ce mouvement chrétien 
si bien fait pour dérouter les plus sages têtes. Il existe 
dans toute société des hommes puissants et nombreux 
qui rejettent d'avance tout ce qui ne ressemble pas 
à ce qu'ils connaissent. 

Resterait à savoir dans quelle mesure les apolo- 
gistes étaient les porte-paroles des chefs dirigeant 
l'Église? Aucun indice ne permet de supposer que, 
de Quadratus à Tertullien, ils aient sollicité l’appro- 
bation, à défaut de l’imprimatur. Entre ces diverses 
apologies on relève des similitudes dans l’argumen- 
tation, mais il est vrai qu’elles s’attachent à une 
situation constante; néanmoins il serait presque 
incroyable qu’une fois le branle donné par Quadratus 
et par Aristide, leurs successeurs n'aient eu connais- 
sance de leurs écrits et même n’en aient tiré parti. 

XII. LA TRANSFORMATION SOCIALE. — La victoire 


ÉGLISE ET ÉTAT 


2278 


| du christianisme achève une transformation sociale 
commencée depuis plusieurs siècles. La religion des 
anciens était locale, parfois même familiale; les dieux 
d’une peuplade ou d’une cité étaient en rapport avec 
les institutions nationales ou municipales. Religion 
et gouvernement avaient longtemps lié leurs destinées 
dans un rayon restreint. Un travail dans le sens d’uni- 
fication et de centralisation s’opérait sourdement 
depuis des siècles, quand l’avènement du régime 
impérial et du culte impérial donna une impulsion 
fatale à tout ce passé. Ce qui manquait d’idéalisme 
à la religion ainsi élaborée par Auguste ne laissait pas 
de rendre l'institution efficace à préparer une nou- 
velle transformation. Le sentiment religieux s’immaté- 
rialisa en même temps que sa règle dogmatique 
s’affirma, surtout le christianisme s’universalisa. Pour 
le gouvernement de l’État, il fut transformé dans 
son essence. Les cultes locaux disparurent ; la reli- 
gion, étant céleste, devait demeurer étrangère aux 
intérêts terrestres. A la fusion succédait la distinction 
entre le domaine de César et le domaine de Dieu. C’est 
sur le principe de cette distinction, posé par le Christ, 
que le christianisme dressa son opposition à César 
grand-pontife, gardien et interprète des croyances 
officielles, régulateur suprême du culte et du dogme, 
plus que tout cela, divus. 

Tout ce que l'antiquité avait associé, le christia- 
nisme le distingueet le dissocie. Depuis Tibère jusqu’à 
Constantin, l'Eglise a connu une période de pros- 
périté sans pareille et d'indépendance radieuse. Non 
seulement elle se passa de l’État, mais elle entra en 
lutte avec l’État et demeura sinon victorieuse, du 
moins invaincue. Ces trois premiers siècles de son 
histoire ont été les plus féconds; après cela, Con- 
stantin, Théodose, Charlemagne peuvent venir, non 
pas impunément certes, mais l’Église gardera de sa 
jeunesse un rêve si noble et si pur que ces grands pro- 
tecteurs ne parviendront jamais qu'imparfaitement à 
la domestiquer. 

Désormais la politique eut ses règles distinctes, 
l'État posséda son action indépendante ; il gouverna 
les hommes sans prendre avis des auspices et des 
oracles, sans conformer ses actes aux exigences du 
dogme et aux besoins du culte. L'Église le lui rendit ; 
elle prit conseil des maximes de son fondateur divin 
et revendiqua tout le domaine religieux et moral; 
elle enseigna que l’homme n’appartenait plus à la 
société que par une partie de lui-même, qu'il était 
engagé à elle par son corps et ses intérêts matériels, 
que, sujet d’un monarque, il lui devait soumission, 
citoyen d’une république, il lui devait tout son sang, 
mais que sa Conscience n'était qu'à lui seul, c'est- 
à dire à Dieu. 

Une situation en partie nouvelle va surgir à la 
suite de l’édit de Milan en 314. L'Église va faire la 
paix avec l’État, elle va même faire l’alliance sou- 
haitée par Méliton, et il lui en coûtera. Nous n’abor- 
dons pas ce sujet, sur lequel il est malaisé de dire ce 
qui semble l’évidence même. La simple opposition 
établie entre la période pré-constantinienne et la 
période post-constantinienne paraît malsonnante dès 
l'instant qu'elle s'exprime sous cette forme concise : 
le christianisme persécuté et le christianisme persé- 
culeur. Que les procédés mis en œuvre par les empe- 
reurs du 1ve siècle et leurs successeurs, de Constantin 
à Justinien, pour attirer ou contraindre les païens, 
les dissidents et les hérétiques à se ranger dans l’Église, 
que la politique inaugurée et appliquée alors ait 
manqué d’aménité et recouru à des procédés vexa- 
toires, c'est ce qu’il semble impossible de contester. 
Si des vies étaient sacrifiées pour châtier la résistance, 
si des édifices étaient détruits pour désorganiser des 
oppositions, onn’'y voyait pas grand mal. Les empereurs 


2279 


étaient assurément des chrétiens très peu édifiants 
et l'intolérance dont ils faisaient preuve pouvait 
n'être pas exempte de calculs politiques, mais si 
Constantin et Constance étaient ariens, Gratien et 
Théodose étaient orthodoxes, et d’autres, après eux, 
qui s’érigeaient en défenseurs et en propagateurs de 
la foi chrétienne, ne pourront jamais échapper à un 
sévère jugement. 
H. LECLERCQ. 

1. ÉGLISES.-— I. Églises domestiques. IL Syna- 
gogues. III. Habitations privées. IV. Proseuques. 
V. Textes et monuments. VI. Dispositions de l’habi- 
tation hellénistique. VII. Origines composites de la 
basilique. VIII Existence d'églises chrétiennes 
Jérusalem. Smyrne. Rome. Alexandrie. Édesse. Armé- 
nie. Phrygie. Éphèse. Syrie centrale. Kalybé de 
Chagqâ. Kalybé d’Omm el Zeitoum. Smyrne. Ancyre. 
Hadriani ad Olympum. Bostra. Antioche. Chersonesos. 
Néo-Césarée. Césarée de Palestine. Antioche. Syrie et 
Palestine. Espagne. Rome. Nicomédie. Héraclée de 
Thrace. Cirta. Gaule. Palestine. Édits de pacification. 
Attributions non fondées. IX. Églises constanti- 
niennes. X. Églises post-constantiniennes. XI. Place 
de l’art augustal dans l’art byzantin. XII. Persistance 
et incontamination de l’art hellénistique. XIII. L’Asie 
Mineure berceau de l’art byzantin. XIV. Région où 
naquit l’art byzantin. XV. Rôle de l’Asie Mineure 
dans la formation de l’art byzantin. XVI. Types 
principaux en Asie Mineure. XVII. Le cas de la 
basilique. XVIII. L'église d’Aladja. XIX. L'église 
de Saint-Clément à Ancyre. XX. Pendentifs et 
trompes d’angles. XXI. Part inventive de l'Asie 
Mineure. XXII. Architecture des églises de la Syrie 
centrale. XXIII. Architecture byzantine. XXIV. Ca- 
ractères essentiels et influence de l'architecture 
byzantine. XXV. Comparaison des caractères du type 
architectural byzantin. XX VI. Architecture romano- 
byzantine. XX VII. Influence de l’art asiatique sur l’art 
occidental. XX VIII. Architecture à Ravenne. XXIX. 
Architecture longobarde. XXX. Architecture des 
Ostrogoths. XXXI. Influence byzantine en Occident. 
Les Wisigoths. XXXII Influence et analogie. 
XXXIII. Importations syriennes en Gaule. XXXIV. 
Importations byzantines en Gaule. XXXV. Impor- 
tations ornementales en Occident. XXXVI. Les 
basiliques africaines. 

1. ÉGLiSEs DOMESTIQUES. — Tout à l’origine du 
christianisme, des individus se réunissent pour se 
livrer à des exercices variés mais communs. Aupa- 
ravant ils se sont isolés du milieu dans lequel ils 
vivent et ont adopté un signe de reconnaissance 
on leur disait : « Sauvez-vous du milieu de la race 
perverse », en sorte que ceux qui y consentirent 
furent baptisés1, Le baptême était, en quelque sorte, 
l’incorporation; mais ceux qui l’avaient reçu étaient 
impatients de se retrouver tous ensemble pour 
pratiquer des rites, réciter des prières, ouir des 
instructions, ce qu'ils appelaient « persévérer dans la 
doctrine des apôtres, dans la communion de la fraction 
du pain et dans les prières ? ». Pendant ces premiers 
temps, le christianisme se proposait si uniquement 
de parfaire et d'achever le judaïsme ὅ, que l’idée ne se 
présentait même pas d'organiser ces réunions ailleurs 
que dans le Temple de Jérusalem 4, Mais si le Temple 
avec ses vastes portiques pouvait sans doute abriter 


1 Act. apost., 11, 36-40, —® Jbid., 11, 41. — * Matth., v, 17. 
— 4 Act. apost., 11, 47. — 5 Ibid.,1V, 4. ---- 5 Ibid., τι, 46. — 
τ Ibid., 1, 13, 15. — * On a pensé soulever une difficulté en 
opposant cette chambre au premier étage à l’atrium du rez- 
de-chaussée, dont nous verrons plus loin l'importance dans 
les origines des lieux de culte chrétiens. L'explication se 
trouve dans la diversité des usages entre l'Occident et 
l'Orient. Ici,les appartements de cérémonie étaient ménagés 


CDS EMMA TEE CIISES 


2280 


une assemblée nombreuse et si rien ne s’opposait à ce 
qu'on y donnàt des instructions, à ce qu'on y chantât 
des psaumes, il devenait néanmoins difficile d'y 
tenir des réunions d’un caractère plus intime, de la 
nature de celles où les initiés participaient à l’eucha- 
ristie. Le rapide développement de la première commu- 
nauté de Jérusalem imposait aussi des conditions 
particulières. Tandis que la plupart des sectes juives 
végétaient avec un petit nombre d’adhérents, la 
secte chrétienne comptait les siens par milliers ὅ, 
circonstance qui rendait nécessaire le fractionnement 
pour les réunions; et nous savons que celles-ci se 
tenaient non seulement au Temple, mais encore 
« tantôt dans une maison, tantôt dans une autre 5 ». 

Ce qu'étaient ces lieux de réunion, dans lesquels on 
«rompait le pain », nous l’ignorons, mais il est fort peu 
probable qu’ils fussent autre chose qu'un appartement 
familial d’où les meubles les plus encombrants 
avaient été retirés. Autant de groupes, autant de 
maisons, autant d'installations différentes comportant, 
puisqu'il s'agissait d’un repas, une table et des sièges. 
La maison dans laquelle Jésus avait célébré la der- 
nière cène et celle dans laquelle les apôtres se trou- 
vaient réunis le jour de la Pentecôte offraient des 
modèles à imiter. Il est probable qu'on les visitait, 
qu'on reproduisait leurs dispositions aussi exactement 
qu'il était possible. La chambre dans laquelle les 
apôtres se trouvaient réunis le jour de la Pentecôte 
était une vaste salle située au premier étage d’une 
maison, et pouvant recevoir cent vingt personnes au 
moins *. Les disciples étaient rassemblés " εἰς τὸ ὑπερῷον, 
mais le reste de la maison était occupé par des fidèles: 
ἐπλήρωσεν ὅλον τὸν οἴχον". Nous ne savons rien de 
plus, mais il est aisé d’induire que les rites de la 
fraction du pain ne se fussent pas accommodés de 
l’activité turbulente qui régnait sous les portiques 
du Temple. 

Nous voyons que Saul de Tarse s’introduisait de 
force dans les maisons qu'il soupçonnait renfermer 
une église domestique ©; à Damas, qui comptait 
des disciples de Jésus, mais en petit nombre 1, les 
églises domestiques étaient plus dissimulées qu'à 
Jérusalem :?. Dans cette ville, les chrétiens ne se 
contentaient plus des portiques du Temple, ils 
combinaient l’envahissement des synagogues #, Et 
ceci marque un progrès sur les installations de fortune 
dont on s'était contenté auparavant. L'apôtre Paul, 
très entreprenant, marche droit aux synagogues et y 
fait la prédication, notamment à Damas #4, à Antioche 
de Pisidie #, à Iconium 1, à Thessalonique #, à 
Beroé 15, à Athènes 15, à Corinthe ὁ; toutefois, il se 
borne à la prédication et n’essaie pas d'introduire la 
fraction du pain dans les synagogues. Il eût fallu 
pour cela convertir une communauté juive tout 
entière et la décider à pratiquer le rite solennel du 
christianisme dans l’enceinte même de la synagogue, 
mais une telle conversion ne s'étant produite nulle 
part, le cas ne s’est pas présenté. C'était bien à cela 
cependant que visait la prédication de saint Paul; il 
ne cherchait pas à détacher des partisans, mais à 
procurer une conversion en masse, Ses échecs successifs 
l'obligent à laisser les synagogues à leur destination 
primitive et il se rejette vers les églises domestiques. 
Nous voyons à Troade une de celles-ci installée au 
troisième étage d’une maison ?!; à Rome, dans la 


dans la partie supérieure de la maison; là, on y reléguait 
les esclaves, les ateliers et l’atrium égalait en dignité τὸ 
ὑπερῶον. --- " Act., nr, 46; πι. 11, 12; v. 21, 42; cf. ΧΙΧ, 9, --- 
19 Act. apost., ΝΠ, 8. — 1! Jbid., 1x, 20. — 15 Jbid., 1x, 2. — 
13 Jbid,, 1x, 21.—% Jbid., 1x, 21. ---ἴ6 Jbid., xim, 14,45,50.— 
16 Jbid., XIV, 1, 2.— 11 1bid.,xvn,1,2.— 15 Ibid.,xvn,10.— 
19 Jbid., xvr, 17. — 9 Jbid., XV, 4; χνπι, 19; ΧΙΧ, 8. — 
δι Tbid,, XX, 6-9. 


| ὧδ 
D 22 


1 ÉGLISES 


| 


ap." 


maison de deux riches marchands, Aquilas et Prisca ?; 
à Colosses, chez Nympha * et chez Philémon *. 
Mais, à Éphèse, nous voyons que saint Paul, ne 
pouvant parler dans la synagogue et ayant peut-être 
un trop grand nombre d’auditeurs pour les grouper 
dans une église domestique, réunit cet auditoire dans 
une sorte de salle de conférences, appelée la « Salle 
de Tyrannos # ». 

Tout ce que les écrits apostoliques nous laissent 
entrevoir touchant les rapports entre églises et syna- 
gogues atteste le dissentiment irréductible entre 
juifs et chrétiens. Dans le sein de l’Église naissante, 
la tendance judaïsante était vigoureusement contre- 
carrée 5 et, à la suite d’un compromis auquel on 
voulut donner l'apparence d’une concession béné- 
vole ‘, l'élément helléniste pénétra dans les cercles 
gouvernants de la communauté 7, mais sans parvenir 
à supplanter les apôtres et leur entourage. Cependant 
cette innovation découvrait l’évolution qui s’opérait; 
des hommes jeunes, actifs, audacieux, contribuèrent 
à orienter l'Église vers des horizons plus vastes que 
ceux auxquels se serait volontairement borné le 
noyau galiléen. Tandis que les judaïsants continuaient 
à végéter, à ergoter, à disputer, les hellénistes se 
tournaient résolument vers la gentilité, délaissant 
la civilisation juive pour la civilisation grecque. 

L'influence judaïsante laisserait quelques traces dans 
l'esprit et les mœurs des chrétiens, mais non au point 
de vue artistique, où l’on peut dire que cette influence 
n'existait pas. Si les éléments helléniques n'avaient 
prévalu de bonne heure et contraint leurs adversaires 
à battre en retraite, la destinée du christianisme s’en 
fût probablement ressentie, mais, à coup sûr, son 
histoire monumentale eût été abrégée et réduite 
à rien. Les efforts isolés et timides de quelques groupes 
juifs pour se donner un art ont abouti à des pastiches. 
Un groupe de onze synagogues de Galilée, distribuées 
sur un espace peu considérable, appartiennent à un 
laps de temps assez réduit pour n'offrir guère autre 
chose que l’argument d’un seul exemple *. Leur 
construction et leur décoration semblent inspirées par 
cette préoccupation exclusive de contredire les pres- 
criptions juives; ainsi ce groupe monumental, en 
apparence si important pour l’histoire des basiliques 
chrétiennes, n’a paru devoir être mentionné que pour 
être écarté *. On est fondé à croire que ces synagogues 
ont été élevées entre 150-300 après Jésus-Christ, 
par ordre des empereurs, sans que les juifs aient 
concouru à leur exécution. Le plan, la main-d'œuvre, 
l’ornementation sont romains *. Les autres traces 
d'un art juif en matière architecturale sont également 
étrangères au peuple juif et dénotent une adaptation 
plus ou moins servile. Le monument le plus représen- 
tatif d’un art juif est l'hypogée de Palmyre, daté de 
l'an 259 de notre ère #1, On y peut voir encore, dans 
ses figures à demi-effacées, les draperies moelleuses et 
mouvantes des Nikés athéniennes, leurs gestes tradi- 
tionnels, tels qu'on les voit dans les petits bronzes 
hellénistiques, des portraits à la manière alexandrine et 
des combats de fauves, commeles aimaient les Ioniens. 
Tout cela est très peu juif, ne l’est même pas du tout. 


2 Rom., xvr, 5; I Cor., xvi, 19. — ? Coloss., 1V, 15. — 
3 Philem..2.—#Act.,x1x, 9.—#1bid., νι, 1.—* Ibid., νι, 2, 4. 
— ! Jbid., νι, 5, 6. — " H. H. Kitchener, Synagogues of 
Galileh, dans Palestine Exploration Fund, Quart. stat., 1878, 
p: 125. — "6. Baldwin Brown, From the schola to the 
cathedral. A study of early christian architecture and its 
relations to the life of the Church, in-8°, Edinburgh, 1886, 
Ῥ. 96. — ὁ C. R. Conder et H. H. Kitchener, The survey 
of western Palestine. Memoirs, in-4°, London, 1581, τι 1, 
p-230,240,252, 396,402,414 ; E. Renan, Mission de Phénicie, 
in-4°, Paris, 1864, p. 780. — 1: Strzygowski, Orient oder 
Rom, in-S°, Leipzig, 1901, p. 11. — 12 E. Renan, Marc- 


DICT. D'ARCH. CHRÉT. 


2282 


Renan écrivait que, « si le christianisme fût resté 
juif, l'architecture seule s’y fût développée, ainsi que 
cela est arrivé chez les musulmans; l'Église eût été, 
comme la mosquée, une grandiose maison de prière, 
voilà tout. Mais, transporté chez des peuples amis de 
l’art, le christianisme devint une religion aussi 
artistique qu'il l’eût été peu s’il fût resté entre les 
mains des judéo-chrétiens 15.» C’est possible, maïs ce 
n’est là qu’une conjecture. Il faut regarder de plus 
près afin de voir si les premiers édifices chrétiens 
n'auraient pas subi, dans “une certaine mesure, 
l'influence des synagogues au point de vue monu- 
mental. 

II. SyNAGoGUEs. — Dès la plus haute antiquité, 
la distinction était imparfaitement établie entre les 
lieux de réunion des juifs et ceux des chrétiens; 
ces derniers étaient désignés sous le nom de syna- 
gogues #,et on n’a pas lieu d’en être surpris si on se 
rappelle que, sous Néron, sous Domitien, la police 
elle-même envoyait juifs et chrétiens au supplice, 
faute d’apercevoir une différence entre ces branches 
d’unesecte orientale. Dansles descriptions de quelques 
synagogues situées hors de Palestine, nous trouvons 
mentionnés le portique, ἐξέδρα M; le vestibule, 
πρόναος 15; la cour, περίδολος ταίθρου 15. Une descrip- 
tion d’origine rabbinique de la synagogue d'Alexandrie 
emploie les ‘termes : basilique, βασιλιχή; double 
colonnade,è:7À% στόα ; colonnade, στόα *, ce qui permet 
d’entrevoir l'existence de synagogues auxquelles peut 
s'appliquer l’épithète « basilicale » et la division 
intérieure par deux rangs de colonnes. Nous voyons 
même quatre rangs de colonnes dans les synagogues 
de Kefr Bir’im #, de Meirôn #, de Khan-Irbid *, de 
Tell-Hûm *. 

Si ces synagogues ne présentaient des particula- 
rités anormales, on serait tenté d’y voir un type 
officiel; mais rien n’est moins prebable.Il est plus que 
douteux qu’il ait existé un canon ou type officiel; 
la littérature talmudique n’eût pas manqué de le 
décrire, d’en tirer mille et mille règles et obligations, 
de jeter l’anathème sur tout essai de s’en affranchir; 
cependant elle reste muette. 

A Antioche, existait une synagogue somptueuse 
au Cerateum, elle était désignée sous le nom de 
τὸ ἱερὸν : il ne nous en est parvenu aucune description, 
mais seulement une mention tardive dans une des- 
cription arabe de la ville d’Antioche, description qui 
pourrait dater du vi: siècle de notre ère *?. « Dans cette 
ville, lisons-nous, est un grand édifice que la popula- 
tion, après avoir embrassé la foi du Christ, convertit 
en église sous le vocable de Sainte-Aschmunit. Cette 
église était appelée « maison de prière » par les juifs et 
était située à l’ouest, près du sommet de la montagne. 
Au-dessous se trouvait une crypte avec tombeau, à 
laquelle on accède au moyen d’escaliers. Cette église 
renferme le tombeau d’Ezra, prêtre, ceux d’Aschmunit 
et de ses sept fils, que le roi Agapius (Antiochius) 
avait fait mourir à cause de leur foi, et ils sont enterrés 
dans ce souterrain. » Cette « maison de prière », 
rposevyr, serait donc l’ancienne synagogue, désaffectée 
vers l’époque de la paix de l’Église, adaptée à une 


Aurèle et la fin du monde antique, in-S°, Paris, 1883, p. 540. 
— 3% Monum. Eccles. liturg., in-4°, Parisiis, 1902, t. 1, præf., 
p. xur.—14 Revue des études juives, t. XV, p. 236 sq.; Athri- 
bis (Égypte). — τ" Jbid., t. χχχιν, p. 148; à Mantinée. — 
14 Jbid., t. x, p. 236; à Phocée, — ?* L. Loew, Gesammelte 
Schriften, in-S°, Szegedin, 1900, t. v, p. 21-33. — #C. R. 
Conder et H. H. Kitchener, The survey of western Palestine. 
Memoïrs, t. 1, p. 231.— :* Jbid., t. 1, p. 252.— ἢ Jbid., t. x, 
p. 397. — 1: Jbid., t. 1, p. 415. — 3. Guidi, Una descrizione 
araba di Antiochia, dans Rendiconti della reale Accademia 
dei Lincei. Classe di scienze morali, storichee filologiche, 1897, 
t. vi, série 5, p. 139. 


IV. — τῷ 


2283 


destination nouvelle. On y avait enterré les Maccha- 
bées ! dans une crypte, mais il est bien impossible de 
dire si cette disposition n’est pas une transformation 
subie après que la synagogue du Cerateum fut adaptée 
à l'usage chrétien et qu’on y vénéra la confessio des 
sept frères martyrs. 

A Alexandrie d'Egypte, se voyait une synagogue 
célèbre, appelée Diapleuston. Un récit haggadiste, le 
traité Soucca du Talmud de Jérusalem, nous en a 
conservé cette description ? : « Rabbi Judas dit: Qui 
n’a pas vu la double galerie (διπλῆ στόα) d'Alexandrie 
n’a rien vu de la splendeur d'Israël. C'était un palais 
très élevé (basilica) composé de galeries se trouvant 
l’une à l’intérieur de l’autre; contenant parfois un 
nombre de gens s’élevant au double des Israélites qui 
sortirent d'Égypte. Il y avait soixante-dix sièges d’or 
(cathedræ).. à l'usage des soixante-dix vieillards, et 
chacun d’eux était placé sur une base. Au milieu 
se trouvait une estrade de bois, sur laquelle se tenait 
l’officiant de la synagogue. » Il est permis de penser 
que l’hyperbole chère aux Orientaux a laissé sa marque 
sur ce texte, puisque, à l'en croire, le Diapleuston 
aurait pu contenir 1 207 100 hommes, ce qui est incon- 
testablement un chiffre assez élevé. 

Près de Carthage on a retrouvé les substructions 
d'une petite synagogue, située à Hammäân-Lif 
(Naro) 3. Les restes des murs en blocage, à peine 
visible à l’époque de la découverte, ont, depuis, 
disparu complètement; néanmoins, le plan relevé sur 
la fouille est beaucoup plus positif que les descriptions 
que nous venons de citer à Antioche et à Alexandrie. 
La destination de l'édifice de Hammän-Lif fut 
contestée jusqu’à ce que fût faite la démonstration 
qu’il s'agissait d’une synagogue et non d’une basi- 
lique 4 Les inscriptions en mosaïques qui décorent le 
pavement des salles principales ne permettent d’en- 
tretenir aucun doute 5. La synagogue proprement 
dite se composait, semble-t-il, d’une cour extérieure, 
sur laquelle s’ouvrait, dans un encadrement archi- 
tectural soutenu par deux colonnes, la grande porte 
d’entrée : elle donnait accès dans une galerie à colon- 
nade qui conduisait à un vestibule, et, de là, au 
sanctuaire, rectangle allongé présentant à l’ouest une 
niche arrondie analogue au mihrab des mosquées 
arabes, mais orientée en sens contraire. À gauche et à 
droite s’ouvraient des chambres dont la destination 
n’est pas connue : seule, la petite chambre qui s'ouvre 
presque en face de la niche, par conséquent à l’est du 
sanctuaire, conserve une inscription relative à sa 
destination. Elle servait de dépôt pour les instru- 
ments du culte et les rouleaux de la loi. La construc- 
tion de cette synagogue semble devoir prendre place 
au ze siècle, sans autre précision; c’est-à-dire à une 
époque où les synagogues n’exerçaient plus aucune 
influence depuis longtemps sur les chrétiens, qui s’en 
détournaient avec horreur. 

A Phocée, une inscription, aujourd’hui perdue, 
mentionnelasalle du templeet le périboledel’hypèthre: 
τὸν οἶχον χαὶ τὸν περίδολον τοῦ ὑπαίθρου 5, construits 
par Tation, fils de Straton, qui en ἃ fait don aux juifs; 
ceux-ci témoignent leur reconnaissance. Il est pro- 
bable que Tation n'aura pas construit un édifice 
destiné aux juifs au rebours de ce que ceux-ci en 


1 Dictionn.,t. 1, col. 2393. — ? M. Schwab, Le Talmud de 
Jérusalem, in-8°, Paris, 1883, t. vr, p. 42. — " Bibliographie 
dans R. Cagnat et P. Gauckler, Les monuments antiques 
de la Tunisie, t. x, Les monuments antiques, in-fol., Paris, 
1898, p. 151, n. 1, fig. 16.— “Ἐς Renan, dans Revue archéo- 
logique, 1884, t. 1, p. 273 sq.; J.-B. De Rossi, dans Archives 
de l'Orient latin, 1883, t. 1x, p. 452. — δ Corp. inscr. lal., 
t. von, n. 12457 a, b, c; R. de La Blanchère et Ῥ, Gauckler, 
Catalogue du musée Alaoui, in-8°, Paris, 1887, t. 1, p. 12, 
n. 15-18, série A. — * 5, Reinach, Une nouvelle synagogue 


ÉGLISES 


2284 


pouvaient tirer pour leur usage. L'édifice d'une 
synagogue se composait donc d’un corps de bâtiment 
et d’une cour à ciel ouvert, probablement entourée 
d’un portique, ce qui ne rappelle d'aucune manière 
les synagogues de Galilée et de Hammäân-Lif. On 
peut établir un rapprochement entre la disposition 
indiquée par le texte épigraphique de Phocée et ce 
qu'Eusèbe nous apprend de la basilique de Tyr : 
« On entoura d’un mur, dit-il, l'enceinte extérieure, 
puis on construisit un vestibule vaste et élevé. 
Lorsqu'on a franchi les portes, il ne faut pas que l’on 
puisse entrer directement dans le sanctuaire; un 
espace libre est ménagé entre le temple proprement dit 
et l’entrée, et cet espace est entouré de quatre por- 
tiques, disposés en carré et supportés par des colonnes. 
On laissa l’atrium du milieu à découvert 7. » Cet 
« atrium du milieu » répond exactement à l’hypèthre 
avec son péribole de la synagogue de Phocée. 

Un monument figuré, fond de coupe doré et peint, 
trouvé dans le cimetière des Saints-Pierre-et-Marcellin 
ad duas Lauros, où il a pu être apporté d’une cata- 
combe voisine, représente le portique de Salomon et le 
Temple de Jérusalem avec une partie de leur mobilier 
liturgique. Comme le plus grand nombre des verres 
dorés, celui-ci paraît appartenir à la période 250-350. 
Ainsi donc, vers cette époque, un artiste juif, ou 
travaillant pour la clientèle juive, et voulant repré- 
senter le Temple d’'Hérode, lui donne une façade 
composée d’un portique tétrastyle surmonté d’un 
tympan triangulaire. Un portique extérieur règne sur 
trois côtés et ne réserve aucune place aux portes des 
chambres du Trésor qui, d’après Flavius Josèphe, 
en auraient interrompu l'ordonnance. Ce portique est 
fermé sur le quatrième côté par une barrière à jour. 
Enfin, de chaque côté de la façade, se dressent deux 
colonnes isolées. On remarquera d’abord que le 
Temple ne diffère pour ainsi dire pas de l’aspect d’une 
basilique et que ces deux colonnes placées auprès de 
l'escalier, dans le vestibule, évoquent une disposition 
analogue adoptée dans les basiliques chrétiennes. 
Nous retrouvons des colonnes qui ne supportent ni 
architrave ni retombées de voûtes, mais seulement des 
canthares d'argent, à Jérusalem, autour de l’hémicyele 
par lequel se terminait Ja basilique du Saint-Sépulcre, 
décrite par Eusèbe δ. Il existait aussi des colonnes à 
Rome, dans la basilique constantinienne de Latran; 
elles étaient au nombre de quatre, en bronze doré, 
installées dans l’abside, et supportaient des lampes ὃ. 
Cette coïncidence est digne d'attention, en ce qu'elle 
nous indique une direction de recherches au sujet de 
certains usages chrétiens. 

De cette imitation d’une disposition de détail ne 
faudra-t-il pas en déduire d’autres? Ceci semble 
douteux. Si quelque type traditionnel ou conven- 
tionnel du temple avait passé des juifs aux chrétiens, 
nous pourrions espérer le retrouver dans les plus 
anciennes bibles figurées, dont les premières origines 
appartiennent à la période classique de l’art chrétien 
et se trouvent être ainsi contemporaines de notre 
verre. Ces bibles n’ont pas disparu tout entières, elles 
ont inspiré des bas-reliefs et des mosaïques qui se sont 
conservés jusqu’à nous. La mosaïque du grand are 
de Sainte-Marie-Majeure (432-440) paraît dépendre 


grecque à Phocée, dans Revue des études juives, 1886, t. x11, 
p. 236; et dans Bulletin de correspondance hellénique, 1886, 
τ. x, p. 327 sq. — ἴ H. Leclereq, Manuel d'archéologie 
chrétienne, in-8°, Paris, 1907 t. 1, p. 349. —" Eusèbe, De vita 
Constantini, 1. 111, c. xxxvur P. G., t. xx. col. 1907. 

- * Le Liber pontificalis, au pape Sylvestre, ne parle pas 
de ces colonnes; mais il en est question dans la Descriplio 
sanctuarii Ecclesiæ romanæ contenue dans.le ms. Vatic. Reg. 
712 et dans un ms. de la bibliothèque de Valenciennes du 
ΧΙ siècle, 


ADP : - 


2285 


de ces illustrations d'anciennes bibles. On y voit la 
présentation de Jésus au Temple, figuré par un grand 
portique à arcades, dans le style architectonique 
des 1ve et ve siècles. Au centre de ce portique s'élève 
de Temple avec façade tétrastyle, tympan et toit 
triangulaires Ὁ. A Saint-Apollinaire de Ravenne, 
moins d’un siècle après la mosaïque qui précède, nous 
retrouvons l’ordre tétrastyle ἡ. Il se peut donc que le 
fond de coupe présente une vue du Temple d'Hérode, 
lequel n'aura peut-être pas été sans exercer une in- 
fluence sur l'architecture chrétienne à une époque où 
des fidèles se préoccupaient d’affirmer la transmission 
de tous les droits du judaïsme au christianisme. Mais, 
en définitive, l’analogie se ramène à peu de chose, et 
il serait hasardeux de presser la comparaison de 
quelques détails. 

III. HABITATIONS PRIVÉES. — Après la période 
des premières difficultés, l'habitude prise par les 
fidèles de se réunir dans les maisons privées pour y 
célébrer le culte se continue. Un récit antique, qui 
peut remonter au n° siècle, nous montre une jeune 
païenne captivée par la prédication de l’apôtre 
saint Paul, qu’elle entend en se mettant à la fenêtre 
de sa maison pendant que l’apôtre se trouve dans la 
maison qui est de l’autre côté de la rue et y tient une 
assemblée liturgique. Ceci se passe à Iconium *; 
maïs nous savons qu’à Smyrne, au début du n° siècle, 
les chrétiens se réunissent dans les maisons de quelques 
frères # Même constatation à Antioche, comme nous 
le laisse voir un écrit apocryphe de la deuxième moitié 
du πὸ siècle, les Recognitions clémentines δ. Nous y 
lisons que, pendant un séjour de l’apôtre Pierre à 
Antioche, le nombre des baptisés s’éleva, en sept 
jours, à plus de dix mille; un certain Théophile, 
Je premier citoyen de la ville, convertit sa maison en 
basilique, l’apôtre y établit sa chaire épiscopale et, 
chaque jour, la multitude accourut en ce lieu pour 
ouir sa prédication :... domus suæ ingentem basilicam 
ecclesiæ nomine consecraret, in qua Petro apostolo consti- 
Ζαΐα est ab omni populo cathedra, et omnis multitudo 
quotidie ad audiendum verbum conveniens..°. Toutes 
réserves faites sur la réalité historique de l'épisode, 
il conserve un grand intérêt, eu égard à la date du 
document qui le rapporte. Cette date, à vrai dire, est 
mobile. Avant l’année 1914, il était d'usage de 
consulter à son sujet l’ « irréfragable autorité » de 
certains érudits d’origine étrangère. Après que ceux-ci 
se furent compromis d’une façon éclatante, leur 
autorité moins irréfragable cessa d’être invoquée, 
«et les Recognitions, par une conséquence imprévue, 
se trouvent soudain vieillies de plus d’un siècle. 
Nous nous contentons de les maintenir vers la fin 
du πὸ siècle, nonobstant ce qu'on en dira. Ce roman 
des Recognilions rapporte un autre fait digne d’atten- 
tion. 

Saint Pierre, s'étant rendu de Césarée à Tripoli, 
manifeste l'intention de prèêcher et demande un local 
convenable. Un citoyen, nommé Maro, lui dit : « Ma 
maison est très grande, elle peut recevoir plus de 
cinq cents personnes, en outre un jardin entoure la 
maison, à moins que, conformément au désir général, 
vous ne préfériez un lieu public. — Montre ta maison 
et ton jardin », répond Pierre. Après avoir visité 
la maïson, il passa dans le jardin, que la foule envahit 


1 R. Garrucci, Storia dell’ arte cristiana, in-fol., Prato, 
1873, pl. 212, n. 2. — * Jbid., pl. 248. — * W. M. Ramsay, 
The christian Church in the Roman empire before A. D. 170, 
in-8°, London, 1895, p. 375. — “5. Ignace, Ad Smyrn., 
x; ad Polyce. — * Leur source la plus ancienne est les 
Cérygmes de Pierre, écrits vers 140-145. — * Recognitionum, 
110. X, n. 71, Ρ. G.,t.1, col. 1453. — Ibid. lib. IV, n. 6, 
P. G., t. 1,col. 1318. — * Dictionn., t. 1, fig. 471. On a sup- 
primé le mur extérieur afin de rendre visible la disposition 


ÉGLISES 


2286 


à l'instant. En traversant la maison, Pierre remarqua 
que le lieu convenait admirablement à la prédication : 
considerans quia essel aplus ad dispulandum locus τ 
Ceci se passe ou est censé se passer à Tripoli de Syrie. 
A cette époque et dans cette région, l'art des con- 
structions était extrêmement peu avancé. Quelques 
rares monuments du 1v® siècle ont échappé à la des- 
truction et permettent de croire que l'aspect et la 
distribution des maisons privées en Syrie n'avait que 
peu changé entre le τν et la fin du n° siècle. La villa 
d’El Barah (voir ce mot) permet de se faire une idée 
de ce qu’a pu être le local dans lequel furent installées 
certaines églises domestiques en Syrie. 

Les conditions exceptionnelles de conservation 
des édifices de la Syrie nous permettent d'étudier 
des maisons du n° et du rm siècle. Voir au mot AMRAH. 
Il se peut qu'aucun des édifices conservés jusqu’à 
nous n’ait abrité une église domestique, mais c’est 
dans des maisons bien peu différentes qu'ont dû se 
réunir les premiers fidèles de ces contrées, dans les- 
quelles le christianisme se propagea de bonne heure 
(Auranitide, Batanée, Trachonitide, partie de l’Iturée). 
La grande salle de la maison d’Amrah mesure 6 πὶ. 30 
de long sur 7 m. 20 de large et 7 m. 20 de haut. 
D’autres appartements convergent vers celui-ci, qui 
correspond à l’oïxos des maisons grecques, l’œcus 
de Vitruve, sorte de pièce commune où se tenaient les 
réunions de famille, où se prenaient les repas, où se 
pratiquaient les devoirs de l'hospitalité. Cette salle 
centrale, qui, par ses dimensions et ses accès faciles, 
paraît devoir êtrel’appartement consacré aux réunions 
de l’église domestique, se retrouve dans d’autres 
maisons syriennes, par exemple à Douma (fig. 471). 
Les dimensions sont ici plus modestes, mais la salle 
est construite d’après les mêmes principes, suivant 
le système des dalles reposant sur des corbeaux 
engagés dans les murs, ou portés sur des arcs lorsque 
les dimensions sont plus grandes *. 

IV. PROSEUQUES. — A la catégorie des églises 
domestiques, se rattachent les proseuques, dont nous 
ne rencontrons la mention que dans les textes relatifs 
au christianisme oriental : προσευχή, abréviation pour 
οἶχος προσευχῆς *. Saint Paul, s'étant rendu à Philippes, 
consentit à faire la prédication dans une proseuque "ἢ. 
Les proseuques juives étaient des lieux de réunion, 
peut-être enclos de murs, mais, en tout cas, dépourvus 
de salle spacieuse. Les juifs, nous apprend Tertullien, 
s’y rendaient pour prier aux jours de jeüne, et il 
ajoute que ces proseuques se trouvaient au bord de 
la mer, L'usage de ces installations ne semble pas 
s'être conservé parmi les fidèles, qui, s'ils firent 
usage de proseuques, y ajoutèrent sans doute de très 
bonne heure une salle destinée à recevoir la commu- 
nauté, car, sauf des cas que nous ignorons, il semble 
que les réunions liturgiques, c’est-à-dire comportant 
autre chose que la prédication, ont toujours eu lieu 
dans des salles, ou du moins dans des lieux fermés. 

V. TEXTES ET MONUMENTS. — L'assistance aux 
réunions liturgiques était obligatoire pour les fidèles, 
sous peine d’encourir des sanctions. Les réunions 
prévoyaient donc la totalité de la communauté, et 
le nombre en pouvait être très élevé, comme il pouvait 
être presque ridiculement bas, puisqu'on a légiféré 13 
pour le cas où on ne rencontrerait pas douze hommes 


intérieure (fig. 470). — * Philo, In Flaccum, VI, VI, XIV; 
Legat. ad Caium, xx, xx, XL, XLV1; ΠῚ Macch., ναι, 20; 
Flav. Josèphe, Vita, Liv ; Juvénal, Sat., ΠῚ, 296; Εἰ Schuerer, 
Geschichte des Jüdischen Volkes, 2° édit., t. m1, p. 370, 
note 85. — 1° Cabrol et Leclercq, Monum. Eccles. liturgica, 
t.1,n.168.— :: Deutsch, Sacra judeorum ad littera frequenter 
extructa, in-4°, Lipsiæ, 1713; E. Schuerer, op. cil.,t.rr, p.370, 
n. 88 a. — 1: Canones ecclesiastici apostolorum, ch. ΧΥῚ, 
édit. Funk, in-S°, Tubingue, 1887, p. 58. 


2287 


aptes à faire partie du corps électif de la paroisse. 
Mais, généralement, les communautés étaient nom- 
breuses et requéraient un appartement de grandes 
dimensions; ce qui entraînait logiquement à s’adresser 
aux membres riches, propriétaires de maisons spa- 
cieuses. Lucien, ou l’auteur quel qu'il soit du dialogue 
Philopatris, a inséré dans cet écrit une description 
d’une assemblée chrétienne tenue en temps de 
persécution ou plutôt en un temps où la persécution 
menace, dans une maison privée très riche, et à 
l'étage supérieur, afin de se mettre mieux à l'abri 
des indiscrétions 1. 

L’interrogatoire qui précède le martyre de l’apolo- 
giste saint Justin renferme une indication précieuse 
qui nous montre, à Rome, en 163, la multiplicité des 
lieux d’assemblée pour les fidèles et la célébration 
du culte dans les maisons privées ?. « Le préfet 
demanda quel était le lieu de réunion des chrétiens. 
Justin répondit : Chacun va où il peut ou bien où il 
veut. Crois-tu donc, dit-il, interrogeant à son tour le 
magistrat, que nous nous assemblons tous dans un 
même lieu? Non pas, car le Dieu des chrétiens n’est 
pas limité à un espace déterminé, mais, comme il est 
invisible, il remplit le ciel et la terre, ses fidèles 
l’adorent et lui rendent gloire en tous lieux. — Dis- 
moi, reprit le préfet, où vous vous réunissez et où tu 
rassembles tes disciples. — J’ai demeuré jusqu’à ce 
jour près de la maison d’un nommé Martin, à côté 
des Thermes de Timothée. C’est la deuxième fois que 
je reviens à Rome et je ne connais d’autre local que 
celui que j’ai indiqué. Si quelqu'un a voulu venir me 
trouver, je lui ai exposé la doctrine de vérité. » 

Les documents utilisés jusqu'ici nous ont montré 
fréquemment une expression caractéristique pour 
désigner les édifices consacrés ou appliqués au culte 
chrétien, on les nomme : église et maison de l'église, 
ecclesia et οἷχος τῆς ἐχχλησίας. Un texte d’une valeur 
médiocre et sur lequel on ne peut s’appuyer, la passio 
Cæciliæ, contient une phrase qui serait remplie 
d'intérêt si elle était antique, ce que rien ne permet 
d'affirmer. On y fait dire à la sainte qu’elle a le désir 
de léguer sa maison pour être transformée en église : 
ut domum meam ecclesiam consecrarem *. Ce n’est pas 
un fait sans exemple, puisque, à Rome, les plus 
anciens titres presbytéraux, ceux de Prisca sur 
l’Aventin, de Cécile au Transtévère, l’ecclesia Puden- 
liana, sont posés sur des habitations particulières. 
On relève des faits analogues à Alexandrie, à Antioche, 
à Carthage, à Milan. L'exemple classique en la matière 
est celui de la basilique de Saint-Clément à Rome. 
Π se peut que la basilique chrétienne de Parenzo 
s'élève sur l'emplacement d’une ancienne sala ayant 
servi d’oratoire jusqu'à l’époque des grandes destruc- 
tions d’édifices, en 303 4, 

Peut-être ne faut-il pas chercher bien loin l’expli- 
cation de ce vocable : « maison de l’église » et «maison 
du Seigneur ». L'expression rappelait une sorte de 
consécration perpétuelle de la cession consentie par 
le propriétaire en faveur de la communauté. Elle 
s'explique d’autant plus facilement que, jusqu’au 
1e siècle, les fidèles n'avaient pas d’existente légale 
à titre de corporations reconnues, ils ne possédaient 
pas le droit de propriété collective et ils devaient 
éprouver d’autant plus vivement le besoin d’aflirmer 
les concessions fondées sur un consentement parti- 
culier. En Afrique, dès le début du πιὸ siècle, Tertullien 
emploie, pour désigner le lieu des assemblées chré- 
tiennes, une expression caractéristique Nostræ 


? Lucien, Philopatris, 23, édit. Dindorf, in-8°, Paris, 
1867, p. 783; H. Weissig, De ætate et auctore Philopatridis 
dialogi, in-8°, Confluentiæ, 1868; Croiset, Essai sur la vie 
et les œuvres de Lucien, in-8°, Paris, 1882. — 5 Martyrium 
Justini, 1, dans Ruinart, Acta sincera, 1859, p. 106. — 


ÉGLISES 2288 


columbæ domus simplexz 5. Rapprochée d'un petit 
bas-relief provenant des fouilles faites sur l’empla- 
cement de la basilique de Tigzirt et représentant un 
édifice orné d’un fronton sous lequel est représentée 
une colombe, la phrase citée pourrait donner un 
intérêt archéologique sérieux à ce petit bas-relief. Dic- 
tionn., t. 1, col. 681, fig. 130. 

VI. DISPOSITIONS DE L’HABITATION HELLÉNISTIQUE. 
— Sous le haut-empire, la population des campagnes 
étant moins dense que celle des villes, c’est de ce côté 
que l'effort d’apostolat se tourne avec l'espoir d’une 
moisson plus abondante 5. Nous avons vu quelle a 
pu être l'installation des églises domestiques dans les 
communautés de Syrie; nous devons, maintenant 
que les textes nous ont laissé entrevoir l’existence 
de semblables églises dans les provinces grecques et 
latines du bassin occidental de la Méditerranée, 
rechercher l'influence exercée par les circonstances 
sur le développement de l’art monumental dans le 
christianisme. 

Au 1er siècle de notre ère, et lorsque les fidèles se 
réunissaient chez quelqu'un des leurs pour assister 
à la célébration du culte chrétien, les conditions, 
si précaires en apparence, d’une assemblée, présen- 
taient plus d’uniformité que nous pourrions être 
tentés de le supposer. Dès le n° siècle avant Jésus- 
Christ, les habitations aisées prennent un aspect peu 
différent de celui qui prévaudra désormais jusqu’à la 
fin de l’époque que nous étudions. 

Aucun changement dans le premier péristyle, qui 
reste l’appartement réservé aux hommes, la partie 
de la maison accessible aux étrangers ; mais les femmes 
ne sont plus reléguées dans les appartements exigus 
et incommodes qui ont accès sur la salle des hommes; 
elles ont également quitté les chambres du premier 
étage. En leur faveur la maison a été doublée, un 
deuxième péristyle a été construit, autour duquel se 
succèdent les appartements nécessaires à la vie du 
gynécée. Autour du premier péristyle sont réparties 
les pièces d’apparat : salons, bibliothèques, galeries 
de tableaux. L'ensemble du logis est commode et 
magnifique, mais il lui manque un achèvement que 
lui vaudra la conquête de la Grèce. On voit alors le 
vaincu imposer son art, ses usages, sa civilisation 
au vainqueur. Le logis grec se combina avec la maison 
romaine et lui fit subir une transformation. « Main- 
tenant, écrit Varron, on ne croit pas posséder une 
vraie maison de campagne, si l’on ne donne pas à 
toutes les pièces des noms grecs, si l’on n’y trouve 
pas un προχοιτῶνα, une παλαίστριαν, UN ἀποδυτήριον, 
un περ ἴστυλον, un ὀρνιθῶνα, un περιστερεῶνα, Une ὑπωρο- 
Onze. » Cette révolution était en train de s'ache- 
ver à l’époque de César et d’Auguste. Horace se 
souvenait encore du temps où l’on ne connaissait pas 
le péristyle; mais désormais, dit-il, chacun veut avoir 
sa cour à colonnes. L’incendie de Rome par Néron, 
en détruisant une partie considérable de la capitale, 
favorisa la mode nouvelle : toutes les grandes maisons 
de la ville furent rebâties suivant le goût nouveau. 

Mais les Romains ne sacrifiaient pas aisément un 
vieux mot, ni une chose ancienne; ils transformaient 
sans cesser d’être conservateurs. L'habitation romaine, 
consacrée par la tradition, par l'habitude, par l’incom- 
modité, consistait en une grande salle éclairée par 
une ouverture rectangulaire prise dans le toit et 
entourée de cases séparées entre elles par des cloisons, 
C'était l’atrium, dans lequel on ne pénétrait qu'après 
avoir franchi le vestibulum. 


3P, G., t. cxvr, col. 180. — 4 À, Amoroso, Le basiliche 
cristiane di Parenzo, Parenzo, 1891. — 5 Monum. Eccles, 
Liturg., t.1,n. 1781. — * Th. Zahn, Weltwerker und Kirche 
während der drei ersten Jahrh., 1877, réimprimé dans 
Skizzen aus dem Leben der alten Kirche, Erlangen, 1894. 


TE es 


| 


2289 


Au milieu de l’atrium une excavation recevait l’eau 
de pluie qui découlait des toits. En arrière du bassin 
ainsi formé, et auquel on donnait le nom d’impluvium, 
était fixée une table carrée en pierre, appelée carti- 
bulum. Un peu plus loin étaient disposés, dans le 
grand axe de l’atrium, le foyer et l’autel des dieux 
domestiques. Au fond de l’atrium, juste en face de 
l'entrée, à l'endroit où se trouvait autrefois le lit 
conjugal, on organisa, à l’aide de planches, un appar- 
tement nouveau, le fablinum, qui vit, avec le temps, 
s’allonger à sa droite et à sa gauche deux pièces 
symétriques, alæ, renfermant les trophées, les 
souvenirs, les portraits des ancêtres, accompagnés 
d'inscriptions explicatives tituli. Les chambres 
latérales servaient de magasins, cellæ penariæ; de 
salle à manger, triclinium; de chambres à coucher, 
cubicula. 

Ce logis ne fut pas sacrifié, mais il fut embelli 
ou plutôt agrandi; car il n’existait aucune harmonie 
entre le vieil atrium toscan et le péristyle grec qu’on 
lui accola. Toute l'habitation primitive conserva les 
appellations latines consacrées par l’usage, l’annexe 
qu’on lui juxtaposa garda ses dénominations grecques. 
Mais la vie familiale, comme soucieuse de se dérober 
aux indiscrétions, se réfugia dans cette annexe. Le 
tablinum mit en communication le péristyle avec 
Vairium, qui ne servit désormais qu'aux affaires, au 
culte et à toutes les réunions d’un caractère sans 
intimité. 

Tout ceci est une description typique dont on 
s'écartait plus ou moins, mais ces écarts laissent 
presque toujours reconnaissable la disposition d’en- 
semble qui vient d’être exposée. A Pompéi notamment 
les lignes générales se retrouvent, mais les divergences 
et le caprice l’emportent souvent pour les détails. 
Ce doublement de la maison ne fut d’ailleurs à la 
portée que des riches seuls, la petite bourgeoisie 
continua à vivre dans l’atrium et autour de l’atrium. 
Ceci importait peu, puisque les réunions des fidèles, 
déjà nombreux, entraînaient le choix de maisons 
spacieuses. Là seulement la liturgie pouvait se dé- 
ployer avec cette pompe qui en fut de très bonne 
heure un des caractères les plus signalés. On peut 
croire que des dons généreux, des dispositions ins- 
pirées par la ferveur décidèrent certains à affecter 
d'une façon durable leur afrium et les appartements 
adjacents au culte. La sécurité attachée au logis de 
personnages riches ou puissants était un avantage pré- 
cieux qui mettait l'installation permanente à l'abri des 
curiosités ou de la malveillance et on ne s’aventure 
guère en traçant ainsi l’origine des premières églises. 

Vitruve nous apprend que les habitations des 
grands personnages avaient pris des proportions 
presque désordonnées. Tout était vaste, parfois 
immense, les promenoirs semblaient des forêts de 
colonnes, les bibliothèques, les pinacothèques n'avaient 
presque rien à envier aux édifices publics : Nobilibus 
vero qui honores magistratusque gerundo præslare 
debent oflicia civibus, facienda sunt vestibula regalia 
alla, αἰτία εἰ peristylia amplissima, silvæ ambula- 
tionesque laxiores ad decorem majestalis perfectæ, 
prælerea bibliothecæ, pinacothecæ, BASILICÆ non dissi- 
mili modo quam publicorum operum magnifi- 
centia comparatæ, quod in domibus eorum sæpius 
et publica consilia et privala judicia arbitriaque 
conficiantur 1. L'installation va se faire comme 
d'elle-même, tellement la disposition des lieux se 
prête à maintenir la distinction des catégories. 
Le fablinum, lieu honorable entre tous, le διάχονος, 
recevra le clergé. Les alæ, qui tirent de la foule ceux 
qui s’y installent, seront réservées aux diacres, aux 


? Vitruve, De architect., vtr, 8. 


ÉGLISES 


2290 


diaconesses, aux vierges et aux veuves. Entre le 
lablinum et l’impluvium, la table carrée en pierre, le 
cartibulum, est la place désignée de l'autel. 

Les portraits d’ancêtres, imagines clipealtæ, les 
trophées de famille qui décorent l’atrium suggèrent 
l’idée de rappeler les souvenirs et les illustrations de 
la communauté chrétienne et on en retrouve la trace 
persistante dans ces antiques médaillons des papes 
qui décoraient la basilique de Saint-Paul-hors-les- 
Murs. De nos jours, dans la basilique de Sainte- 
Pudentienne, on a pensé reconnaître un ancien 
triclinium. Les ftriclinia, nous apprend Vitruve, 
doivent être deux fois aussi longs que larges; ils sont 
fréquemment traités à l’égyptienne, c’est-à-dire qu’au 
droit des grandes colonnes d’en bas on en élève de 
nouvelles d’un quart plus petites, et qu'entre ces 
dernières s'ouvrent les fenêtres, ce qui fait ressembler 
ces salles à des basiliques. Indispensable à une habi- 
tation privée, le friclinium ne l’est pas moins à une 
église chrétienne, il fait partie intégrante de l’une 
comme de l’autre. Dans l’église chrétienne de Cirta, 
en 303, nous savons qu'il existait un friclinium, une 
bibliotheca, des cellæ penariæ, où étaient conservés les 
vêtements et les provisions à distribuer aux pauvres, 
Cette coïncidence a son prix. 

Une église n’a jamais ou presque jamais été sim- 
plement qu’un édifice plus ou moins majestueux 
réservé au culte. Le culte n’était qu’un aspect de la 
foi et de la vie chrétiennes, et cette foi était insépa- 
rable des œuvres de charité; celles-ci exigeaient des 
locaux groupés à l’ombre de l’église et c’est ce qui 
fait que, comme la maison romaine, qui possédait en 
abondance le nécessaire pour la vie et l’entretien 
d’une multitude de serviteurs, l’église se trouva 
amenée à posséder, elle aussi, celliers, caves et greniers 
et magasins, où elle renfermait tout ce qui devait 
faire l’objet de ces distributions. On pense bien que 
ces diacres, qui répartissaient entre les fidèles pauvres 
des secours abondants et variés comme les besoins de 
l'existence, ne s’en allaient pas au fur et à mesure de 
leurs besoins acheter les provisions. On entrevoit 
ainsi comment l’adaptation de la maison romaine se 
fit complète; ce n’était pas seulement un appartement, 
une chambre qu’on lui demandait, c'était un modèle 
et une conception. On s’égarerait en imaginant, à 
l’abri de cette qualification d’une époque de persé- 
cution, que la condition était analogue à celle qui se 
présente ailleurs, en Angleterre sous Élisabeth, en 
France sous la Terreur, lorsque les fidèles n’attendent 
autre chose que la réunion liturgique, en grand 
secret, et se dispersent ensuite. Les persécutions au n°et 
au mme siècle entraînaient une insécurité très différente 
et n'étaient pas incompatibles avec la pratique du 
culte ou l’administration des communautés. Celle de 
Dèce, par exemple, laisse le clergé de Rome et celui de 
Carthage en possession de leurs biens. Celle de 
Dioclétien est la seule qui ait visé la croyance et la 
propriété avec la même rigueur. Mais jusque-là, les 
églises avaient vécu et prospéré. Afin de mieux 
comprendre ce que devait être l'installation d’une 
église domestique, il est nécessaire de rappeler les 
principales exigences auxquelles elle devait satisfaire. 

Dès ses débuts, l'assemblée chrétienne avait 
consacré ses réunions à différents exercices, parmi 
lesquels le plus solennelconsistait en un repas commun. 
Voir Dictionn., t. 1, col. 788 sq. Ceci entraïnait de 
graves inconvénients : certains frères ne pouvaient 
obtenir une pitance, d'autres s’enivraient. Autre in- 
convénient plus grave : les réunions ou confréries, pour 
avoir le droit d'exister, devaient subir le règlement 
des associations ou collèges funéraires. De cela les 
fidèles s’accommodaient facilement, mais comme les 
repas en commun ne pouvaient avoir lieu dans des 


2291 


endroits publics, cabarets ou auberges, ils se réu- 
nirent dans les maisons de ceux à qui leur opulence 
donnait les moyens de posséder une vaste demeure. 
La maison romaine, qui satisfaisait déjà aux exigences 
liturgiques avec son atrium et son {ablinum pour le 
culte, avec ses cellæ penariæ pour l’administration, 
offrit encore un friclinium pour le souper commun. 

Vitruve nous apprend que ces {riclinia ressemblaient 
fort à des basiliques 1; Jules Capitolin nous dit que 
la villa des Gordiens sur la via Prænestina comptait 
trois basiliques : in qua basilicæ centenaræ tres ?; 
Plutarque mentionne la basilique privée de Domitien*, 
et saint Jérôme celle du Latran en des termes qui 
donnent lieu de supposer qu’elle était antérieure à 
Constantin : Anfe diem Paschæ in basilica quondam 
Laterani, qui Cæsareo truncatus est gladio #. 

Nous ne dirons rien des fouilles de la domus 
Hadriana à Tibur, car il est assez d'usage d’en tirer 
tout ce qu’on veut; mais d’autres fouilles ont mis à 
jour sur le Palatin le palais des Flaviens et com- 
mentent avec une clarté inespérée les textes que nous 
venons de rappeler ‘. A droite du fablinum, se trouve 
une basilica, tandis que, au delà du peristylium, nous 
trouvons un friclinium dont le plan par terre est seul 
assuré, mais qui, avec son abside et ses colonnes 
latérales, rappelle les paroles de Vitruve au sujet des 
triclinia semblables à des basiliques. La domus 
Flaviorum a été rebâtie et décorée par Domitien. 
Quoi qu’elle ne soit pas, à proprement parler, une 
habitation privée, mais plutôt un palais destiné aux 
réceptions de la cour impériale, elle nous offre l’équi- 
valent d’un document d’une valeur inappréciable 
dans lequel nous rencontrons tous les éléments qui 
appartiennent à la présente étude. 

VII. ORIGINES COMPOSITES DE LA BASILIQUE. — Les 
basiliques n’ont jamais eu un type uniforme que les 
chrétiens se seraient bornés à reproduire. En réalité, 
la question est plus complexe et le plus probable est 
que plusieurs facteurs ont concouru à la formation du 
type de nos premières basiliques chrétiennes. Aux 
basiliques civiles, elles ont dû emprunter leur forme 
oblongue, leurs colonnades intérieures, la forme de 
leurs toitures; aux maisons romaines, leur afrium; 
aux exèdres et autres salles de réunion, si communes 
chez les anciens, leur abside δ. Il faut laisser à la 
jeunesse l’aimable illusion et le peu enviable privilège 
de découvrir la solution unique, exclusive, l’exact 
emboîtage entre la basilique et une maison romaine 
imaginaire. En fait d’origines, il n'y ἃ jamais de 
solution tout d’une pièce, parce que tout commence- 
ment entraîne des hésitations, des malfaçons, des 
essais, des réminiscences, des adaptations, des copies 
serviles, des interprétations, et l'historien, qui doit 
apercevoir tant de choses, n’a pas le loisir d'accorder 
à l’une ce qu’il refuse à l’autre. 

Vitruve nous a appris que, peu à peu, les maisons 
des grands avaient compté parmi leurs appartements 
la basilique privée bâtie sur un modèle à peine diffé- 
rent de celui de la basilique civile, et le même auteur 
nous ἃ appris encore que les basiliques privées et les 
triclinia avaient entre eux d’étroites ressemblances. 
La différence entre ces trois constructions est donc 
moins considérable qu'on le pourrait croire. En outre, 
nous avons vu que les fidèles, en se réunissant dans 
les maisons privées, y avaient dû faire usage du 
triclinium pour le repas en commun. La disposition 
de cet appartement étant apparentée de près à celle 
de la basilique privée, on entrevoit comment 165 
chrétiens se sont familiarisés avec celle-ci. Nous ne 


? Vitruve, De architecl., VI, v, 8. — Σ Gordianus tert., 
€. ΧΧΧΙΙ. — ᾿ Publicola, c. xv. — 5 Epist. ad Marcellam, 
ΧΥΠΙ. — * Deglane, Le palais des césars au Mont-Palatin, 


ÉGLISES 2292 


saurions aller plus loin, parce que ni les textes, ni les 
monuments ne le permettent, mais il nous semble 
qu'entre la basilique civile du mr: siècle et la basilique 
chrétienne du 1v* siècle, il existe des rapports que nous 
ne devons ni méconnaître ni amoindrir. Nous n'irons 
pas cependant jusqu’à donner cette explication comme 
absolue et applicable à tous les cas. Les faits que nous. 
avons relevés et les textes qui les éclairent invitent 
à adopter une solution moins étroite. Il faut, croyons- 
nous, dans l’étude des origines du type des lieux 
officiels du culte chrétien, faire la part aux diverses 
influences qui se sont rencontrées, à leur élaboration 
pendant plus de deux siècles. Si, au jour de sa fonda- 
tion, le christianisme n'avait eu qu’à venir prendre 
place et accomplir ses cérémonies dans un édifice élevé 
pour le recevoir, il est fort probable que le type de cet 
édifice eût peu varié dans toutes les constructions 
postérieures. Au lieu de cela, les conditions politiques. 
et sociales parmi lesquelles dura et se propagea la 
religion nouvelle lui imposèrent la nécessité de s’arran- 
ger, de s'adapter partout où une communauté pou- 
vait se glisser. De là, résultait une grande variété 
des usages, d’une communauté à une autre commu- 
nauté, une foule d'expériences pratiques dont l’en- 
semble avait abouti à une sorte de consentement 
général sur quelques principes. La réunion liturgique 
comportait des locaux distincts, suivant qu'on procé- 
dait à tel ou tel rite: initiation, prédication, commu- 
nion, repas anniversaire. Dans ces locaux, la place 
du clergé et celle de l’évêque étaient séparées de la 
place des catégories diverses de la hiérarchie, et de la 
troupe des fidèles. Il y avait, en tout ceci, des rangs à 
garder, des susceptibilités à épargner, des exigences à 
subir. Plus le local dont on disposait était vaste, plus 
aisée était la solution qui respectait tout ce avec quoi 
il fallait compter. La basilique civile, en son fonds, 
n’était rien d’autre qu’un rectangle clos de murs et 
couvert d’un toit, on y pouvait intreduire toutes les 
formes, tous les recoins, toutes différences de niveau 
qu'un habile aménagement saurait imaginer. En 
avant on plaçait l’atrium, à l'intérieur on composait 
une maison romaine tout entière grâce à des refends, 
à des cloisons, à des banquettes, à des balustrades. 
On arrivait ainsi à combiner la maison romaine avec 
la basilique en laissant à chacune son caractère et 
ses dispositions. 

11 y a eu aussi une période de tâtonnements, de 
projets, dont nous savons peu de chose, mais qui, 
grâce aux textes nombreux mentionnant l'existence 
d’églises à partir du mr siècle, ne nous sont pas tout 
à fait inconnus. 

VIII. EXISTENCE D'ÉGLISES CHRÉTIENNES. — Les 
fidèles ont possédé, concurremment avec les églises 
domestiques, des édifices destinés ou appropriés 
exclusivement pour le culte. On n’en saurait être 
surpris que si on se représente les chrétiens tels qu'ils 
ne furent pas. Les mots de « persécutions », de « cata- 
combes », de « primitive Église » ont servi à combiner 
une antiquité de convention. En réalité, les persé- 
cutions ont sévi tantôt sur un point, tantôt sur un 
autre point; elles ont atteint les convertis, le clergé, 
les fidèles, mais pas toujours tous ensemble; elles ont 
tpargné des catégories, excepté des édifices, des 
confréries, en un mot, elles n’ont ressemblé en rien à 
l’idée que nous nous en faisons d’après les adminis- 
trations centralisatrices de notre époque. Les persé- 
cutions furent des épisodes locaux et passagers et non 
des catastrophes durables et universelles. Celle de 
Dèce, qui a cependant une prétention à l’universalité, 


dans Gazelte archéologique, 1888, p. 162 sq. — ‘R, de 
Lastevrie, De l'origine des basiliques chrétiennes, dans 
Comptes rendus de l'Académie des inscriptions, 1892, p. 8. 


La. 


2293 


ne paraît pas avoir été appliquée dans toutes les 
provinces avec une égale vigueur; celle de Dioclétien 
peut seule être rapprochée de ce que nous pourrions 
imaginer de nos jours; l'Orient et l'Occident souf- 
frirent, mais tandis que Maximin Daïa et Galère s’en 
prenaient aux chrétiens, Constance Chlore ne sacrifiait 
que les édifices. Π est donc nécessaire de se représenter 
le caractère endémique des persécutions pour com- 
prendre comment, dans telle ou telle province, le 
christianisme a pu jouir d'une paix prolongée qui, 
paraissant définitive, faisait estimer superflues la 
prudence et la dissimulation. Croyant mettre l'État 
romain en présence du fait accompli et l’engager à une 
politique de ménagements en lui laissant apercevoir 
une réelle solidité, les fidèles ont pu calculer qu’en 
s’affirmant de la sorte, ils engageaient l'avenir, 
arrachaient une sorte de reconnaissance officielle et 
s'implantaient si solidement qu’on n’entreprendrait 
plus de les déraciner. Ils construisirent donc des 
édifices religieux. Les textes nous apprennent qu'ils 
en construisirent un grand nombre dès avant la paix 
de l'Église. Ce sont ces textes que nous allons énu- 
mérer. 

Jérusalem. — Saint Épiphane nous apprend que 
la chambre illustrée par les premières réunions des 
apôtres, à Jérusalem, fut transformée en église !, Le 
moins qu’on puisse dire, c’est que le fait est vraisem- 
blable, Lors du siège de la ville par Titus en l’an 70, 
la maison, avec quelques autres, se trouva n’avoir 
pas été détruite. On peut en être surpris, mais on n’a 
pas la preuve du contraire. Il y eut aussi sept syna- 
gogues qui restèrent debout, ce qui n’a rien de trop 
surprenant, puisque Jérusalem comptait alors 
quatre cent quatre-vingts synagogues ?. Cette église 
du Cénacle s'élevait sur le mont Sion; on n’en a aucun 
témoignage écrit antérieur à Constantin, sans doute, 
mais ce qu’on sait, c’est qu'au τνὸ siècle cette église 
était considérée comme très ancienne et saint Épiphane 
affirmait qu’elle était antérieure au règne de l’em- 
pereur Hadrien. A travers les transformations subies 
par l'édifice, une donnée générale semble avoir résisté 
comme si elle était le résultat d’une tradition im- 
muable : c’est la division de l’église en deux étages. 
L'église qui existait au temps d'Hadrien était très 
petite, μίχρας οὔσης, dit Épiphane, mais elle avait un 
premier étage, ὑπερῶον, dit Épiphane. On n’en sait 
pas plus ὃ. 

Smyrne. — Dès l’an 155, à Smyrne, on dépose les 
reliques de l’évêque martyr Polycarpe dans un lieu 
convenable, sur lequel, par prudence, le texte ne 
donne aucune précision; cependant on voit que le 
lieu ainsi désigné pouvait recevoir les chrétiens « dans 
l’exultation de la joie », afin de célébrer la solennité de 
l'anniversaire #, sauf les cas imprévus. Cette dernière 
réserve donnerait lieu de supposer que la possibilité 
de la réunion dépendait du bon vouloir des païens, ce 
qui ne serait pas le cas si l'assemblée était tenue dans 
une maison privée. 

Rome. — Vers la même époque, l’apologiste saint 
Justin, écrivant à Rome, nous apprend que, « le 
dimanche, une assemblée de tous les fidèles, citadins 
et campagnards, se tient dans un lieu unique; on v 
donne lecture des écrits des apôtres et des prophètes 


1,6. Épiphane, De mensuris, ce. XIV, P. G., t. XL, col. 
261. — : M. Schwab, Le Talmud de Jérusalem, in-8°, Paris, 
1883, t. vi, p. 235 sq. — Μ. Marr, De la fondation des pre- 
mières églises à Jérusalem, dans Vizantijsky Vremenick, 
1901, t. vom, p. 215. — “ Martyrium Polycarpi, n. XV, 
édit. Dressel, dans Patr, apost. opera, in-8°, Lipsiæ, 1857. 
- 5, Justin, Apolog., I, 67,édit. Otto, dans Corp. apologet., 
in-8°, lenæ, 1851, t. 1, p. 268-270. — ὁ Clément d’Alexan- 
drie, Stromata, 1. VII, εἰν, P. G., t.1x, col. 437.—7 Dictionn., 
t. 1, col. 1110 sq. — " Chronicon Edessenum, dans Assé- 


ÉGLISES 


2294 


dans les limites où le temps le permet 5 ». La commu- 
nauté de Rome, renforcée des éléments chrétiens de 
la banlieue, devait compter des milliers d'individus et, 
si on les réunissait dans un lieu unique, il fallait que 
celui-ci fût très vaste. Justin parle d’une façon géné- 
rale et sans allusion à Rome; ce n’est donc pas pour 
cette ville en particulier que vaut son affirmation, 
mais pour l’ensemble des communautés chrétiennes. 

Alexandrie. — Clément d'Alexandrie écrit ce qui 
suit : « Si le mot ἱερὸν a deux sens : Dieu lui-même et 
ce qui est construit à sa gloire, pourquoi ne donnerions- 
nous pas à ce temple, construit en l'honneur de Dieu, 
le nom de « maison sacrée de Dieu »? Ouvrage de 
grand prix et de grand mérite que la main d’un archi- 
tecte n’a point édifiée, mais dont le dessein de Dieu a 
fait un temple. Et ce à quoi je donne le nom de temple, 
ce n’est pas à l’édifice, mais à l'assemblée des élus " »; 
où γὰρ νῦν τὸν τόπον désignent sans doute un édifice 
matériel, une église. Nous savons d’ailleurs qu’un 
siècle plus tard, l’église dite Théonas fut construite 
entre les années 282 et 300. Jusqu'à cette époque on 
se réunissait dans les cryptes, dans les cimetières, 
peut-être dans le marlyrium de saint Marc, en face du 
port oriental, dans le quartier de Boucolia 7. De l’église 
dont parle peut-être Clément d'Alexandrie, nous 
n'avons aucune attestation historique. 

Édesse. — C’est au contraire une attestation d’un 
caractère bien historique que nous possédons dans la 
Chronique d’Édesse ". Elle nous apprend que, jusqu’en 
l’année 201, lors de la grande inondation, les chrétiens 
d’Édesse ne possédaient qu’uneseule églisedans la ville, 
située près du grand étang et connue depuis sous le nom 
d'église Ancienne. La Chronique dit qu’en 201 les eaux 
« endommagèrent la nef de l’église des chrétiens »; 
elle fut sans doute ou réparée ou reconstruite et dut 
avoir à souffrir de nouveau lors de l’inondation de 303, 
car l’évêque Cona, en 313, et son successeur 586 
élevèrent à la place une église nouvelle. Quant aux 
indications données par la Doctrine d’Addaï, on peut 
les ramener à l’époque visée par la Chronique, mais on 
ne saurait en tirer des témoignages bien solides. 

Arménie. — La conversion de l'Arménie, vers 
300-305, par Grégoire l’Illuminateur, amena des 
constructions d’églises. On procéda militairement à 
la destruction du culte idolâtrique; « ensuite Grégoire, 
semant chez tous la parole du culte véritable de Dieu, 
les amena dans le sentier du Seigneur... Dans toutes 
les villes de l'Arménie, dans les cités, les bourgs et les 
campagnes, il indiquait l'emplacement de la maison 
de Dieu. Cependant il n’en creusait nulle part les 
fondements, il n’élevait nulle part aucun autel au nom 
de Dieu, car il n’était pas revêtu des honneurs du 
sacerdoce. Il entourait seulement le local de murailles 
et y dressait le signe de la croix ὃ. » Dans d’autres 
expéditions, Grégoire constitue un fonds de terre aux 
Églises 19, mais, aussitôt après son ordination épisco- 
pale, il fait élever une chapelle!!, puis une grande 
église. « C’est alors qu'on commença à construire des 
églises et des autels au nom de Ja sainte Trinité et à 
établir des fonts baptismaux.. Tout à l’entour, on 
construisit des églises entourées de murailles et on y 
établit des prêtres 12. Et parcourant toutes les pro- 
vinces, visitant les bourgs et les campagnes, il con- 


mani, Bibliotheca orientalis, in-fol., Romæ, 1719, t. 1, 
p. 394; cf. Rubens Duval, Histoire politique, religieuse 
et littéraire d'Édesse, dans Journal asiatique, 1891, t. xvu, 
p.101. Voir Dictionnaire, au mot ÉDESSE. * Agathange, 
Histoire du règne de Tiridate et de la prédication de saint 
Grégoire l’Illuminateur, dans V. Langlois, Collection des 
historiens anciens et modernes de l'Arménie, in-4°, Paris, 
1867,t.1,p. 165,n. 130. — ? Jbid., ἃ. 1, p. 168, n. 133; 
p.169, n. 134. — 11 Jbid., t. 1, p. 174, ἢ. 142. — ?? Jbid., 
CRD 179; n°149: 


2295 


struisit des églises ?. Grégoire posa les fondations pour 
élever une église (au pied du mont Mélad) et il plaça 
dans cette maison du Seigneur les reliques des saints 
qu'il apportait avec lui. Et de cette manière en chaque 
endroit de province il fondait des églises ?. » Un autre 
passage nous fait voir comment on procédait. « Venez, 
élevons des chapelles pour transférer les martyrs. 
Ayant dit ces mots, Grégoire ordonna qu’on préparât 
aussitôt les matériaux pour construire, et toute la 
foule, dès qu’elle l’eut entendu, se mit ardemment à 
l'œuvre. Ils entassèrent dans les endroits indiqués, 
les uns des cailloux, les autres de grosses pierres, 
quelques-uns des briques, quelques autres des cèdres. 
Grégoire lui-même, prenant le niveau des maçons, 
jetait les fondements de la chapelle... Toute la multi- 
tude était accourue à son aide; il élevait l'édifice 
suivant un plan bien arrêté... Et ils élevèrent trois 
chapelles, l’une du côté de la ville entre le nord et le 
levant, et ils construisirent l’autre au midi de la même 
ville et la troisième près de la resserre des cuves. Ils 
les construisirent, les embellirent et les ornèrent de 
lampes d’or et d’argent sans cesse allumées, de grands 
lustres resplendissants de lumière et également de 
candélabres brûlant toujours ©. » 

Phrygie. — Au mme siècle, le christianisme prit 
dans certaines parties de cette province un déve- 
loppement si considérable que l'historien Eusèbe a pu 
signaler, sans la désigner nommément, une ville dont 
la population entière était chrétienne, y compris les 
magistrats ὁ; on ne saurait douter, dès lors, qu'ilnes’y 
élevât au moins une et probablement plusieurs églises. 
Vers 303, Eusèbe assure que la ville fut brûlée et tous 
ses habitants mis à mort. Lactance affirme également 
cette destruction ὅ. Peut-être s'agit-il d'Euménie, 
dont un voyageur nous dit : Relics may yet be found 
of a christian building earlier than Constantine at 
this sites. 

Nous savons que des communautés chrétiennes 
très prospères existèrent au Im siècle à Apamée, à 
Hiérapolis, à Synnade. Nous avons déjà fait connaître 
l’église d’'Apamée (voir Dictionn., t.1, col. 2504), nous 
n’y reviendrons pas. 

Éphèse. — L'église double d'Éphèse n'est pas 
antérieure au 1v® siècle, mais l’existence d’une commu- 
nauté importante dans cette ville n’est pas douteuse 
et aucun texte ne nous apprend la destruction d’é- 
glises dans cette ville, lors de la persécution de Dio- 
clétien. On n’en saurait induire qu’elles aient été 
épargnées, mais il est bon de faire observer que, 
malgré la rigueur de cette persécution, tout ne fut pas 
détruit; il y eut des édifices qui furent simplement 
confisqués, par exemple, à Cirta; ou bien mis sous 
scellés, à Héraclée de Thrace. 

Syrie centrale. — Ici nous possédons un monument 
préconstantinien daté; c’est ce qu’on nomme une 
kalybé, qui signifie habitation rustique, cabane, 
lugurium, ce qu'on nommerait en France un « pied- 
à-terre » et en Provence un « cabanon ». La kalybé 
se trouve qualifiée de « sainte » sur une inscription, 
parce qu’elle est considérée comme oratoire ou cha- 
pelle. L'élément principal d’une kalybé consiste en une 
chambre carrée, ou plutôt cubique, puisque sa hauteur, 
sa largeur et sa Idngueur ont une mesure commune, 
et l’appartement, le dé ainsi obtenu est recouvert par 
une coupole sphérique. La plupart des kalybé ont un 
souterrain. Des statues nombreuses étaient placées 
soit sur des consoles saillantes, soit dans de grandes 


1 Agathange, Histoire du règne de Tiridate et de la prédi- 
cation de saint Grégoire l'Illuminateur, dans V. Langlois, 
Collection des historiens anciens et modernes de l'Arménie, 
in-49, Paris, 1867, t. τ, p. 176, n. 144. — 2 Jbid., t. 1, p. 177, 
n. 149; p. 178, n. 151; p. 180, n. 153. — ? Jbid., t. 1, Ὁ. 155, 
n. 111. — ‘ Eusèbe, Hist. eccles., 1. VIII, c. x1, P. G.,t. XX, 


ÉGLISES 


2296 


niches disposées de chaque côté de l’arcade principale ; 
souvent des passages et escaliers, ménagés dans 
l'épaisseur des murs, mettent ces niches en communi- 
cation avec l’intérieur de l’édifice. 

Kalybé de Chaqqâ. — Deux kalybé sont excep- 
tionnellement conservées, celle de Chaqqâ et celle 
d’Omm el Zeitoum; l’une d'elles, la première, fut, 
après la chute du paganisme, transformée en chapelle 
dédiée au martyr saint Georges et à ses compagnons. 
Cette transformation comporta un remaniement assez 
important. En avant de l'édifice fut ajoutée une 
construction; la nouvelle entrée fut précédée d’un 
porche et d’un perron de trois marches. Toute cette 
partie est écroulée ou disjointe. Le linteau de la 
porte offrait une inscription attribuant à l’évêque 
Tiberinus, en l’an 263 de l’ère locale (fin du rv® siècle 
environ), les travaux d’appropriation. Cette inscrip- 
tion désigne le sanctuaire sous le nom de ἱερατεῖον, 
la nef sous le nom de ναός, le porche sous celui de 
προσθήχη . À Chaqqà, chaque aile a deux étages de 
niches et date de la même époque. Le plancher est 
formé de dalles posées sur un système souterrain 
d’arcs parallèles à trois niveaux différents, afin 
d’exhausser le fond du sanctuaire. Voici les dimensions 
de la kalybé primitive : côté du cube intérieur, 8 m. 15; 
largeur de la baie centrale, 5 m. 55; largeur des niches, 
2 m. 55; longueur totale de la façade, 20 m. 35; 
épaisseur des murs, Ὁ m. 90; hauteur sous clef de 
l’arcade centrale, 6 m. 30; hauteur de la corniche 
au-dessus du sol, 7 m. 60. 

Kalybé d'Omm el Zeitoum. — La construction de la 
kalybé d’Omm el Zeitoum est fixée par une inscription 
à la septième année du règne de M. Aur. Probus 
Augustus, soit l'année 282 de l'ère chrétienne. L'édifice 
consiste en un sanctuaire flanqué de deux ailes 
décorées chacune d’une niche. La coupole, quoique 
en partie tombée, laisse voir clairement la méthode 
suivie par les architectes. Voici les principales dimen- 
sions : cube intérieur, 5 m. 80; largeur de la baie 
centrale, 4 m. 30; longueur totale de la façade, 
13 m. 28; hauteur sous clef de l’arcade, 5 m. 29; 
épaisseur des ailes latérales, 2 m. 12; épaisseur des 
murs de fond, Ὁ m. 90. 

De ces deux édifices, on peut rapprocher deux 
autres constructions syriennes qui sont en rapport 
évident, c’est le prétoire de Mousmieh ὃ, construit 
entre les années 160-169 et remanié à une date posté- 
rieure. Ce bâtiment comporte tous les éléments 
des futures basiliques et se ramène à huit arcs accou- 
plés deux à deux et retombant en quatre groupes de 
quatre colonnes chacun ?. La basilique de Chagqà est 
moins ancienne, mais de quelques années seulement, 
et semble appartenir à la fin du πὸ siècle. L'élément 
constitutif est une simple muraille percée de cinq 
baies voûtées en plein cintre, muraille répétée iden- 
tiquement autant de fois qu'on a voulu avoir de 
travées. On saisit facilement les conséquences de 
l'introduction de l'arc comme élément unique dans 
l’art du constructeur. Les arcs, par leur poussée, im- 
posèrent la présence de contreforts extérieurs destinés 
à leur résister, en sorte que les murs latéraux n'étaient 
plus que des murs de remplissage. ἃ Chaqqà, chacun 
des éléments est indépendant; l'arc central est contre- 
buté par les arcs des bas-côtés; la poussée générale de 
chaque élément est maintenue par la plus grande 
épaisseur donnée aux deux piles extrêmes; les murs 
extérieurs, sans liaison aucune avec ces piles, ne 


col. 767. — " Lactance, Divin. instit., 1. V, c. xx, P. L,, 
t. vi, col. 584. — * W. Ramsay, Cilies and bishoprics οἱ 
Phrygia, in-8°, Oxford, 1897, t. π, p. 502, 505. — * Wad- 
dington, Inscriptions de Syrie, n. 2158. — " Ancienne 
Phœna, sur la route de Damas à Bostra. —— ᾽ De Vogüé, 
Syrie centrale, p. 16, fig. et pl. vu. 


[4 


jouent qu’un rôle de clôture, de telle sorte que di- 
verses parties de l'édifice ont pu s’écrouler sans en- 
‘traîner la ruine du reste. Les dalles des plafonds se 
sont brisées, les murs latéraux ont été renversés, mais 
les arcs sont demeurés debout, formant comme la 
gigantesque ossature d’un squelette de pierre. 

Ceci nous permet d’entrevoir en quelque façon un 
type des édifices chrétiens en Syrie et en Asie Mineure. 
Ce type est assez voisin de celui des basiliques, il s’en 
rapproche, sans le reproduire toutefois; du moins, 
nous n'avons pu rencontrer aucun édifice qui méritât 
le nom de basilique avec l’idée architectonique que 
ce mot entraîne. 

Smyrne. — La lettre de saint Irénée à Florinus, 
écrite vers l’an 190, fait mémoire du temps où Irénée, 
encore enfant, vit l’évêque Polycarpe (mort en 155) 
enseignant dans un édifice qu'il qualifie βασιλιχὴ 
αὐλή ". Ainsi donc, vers l’an 150 environ, l’évêque de 
Smyrne était en mesure de donner son enseignement 
dans un bâtiment qu’on pouvait désigner sous le nom 
de βασιλιχὴ αὐλή. Mais que faut-il entendre par ces 
mots? Saint Épiphane, parlant du protecteur d’Ori- 
gène, le désigne ainsi : ᾿Αμόροσίος τις τῶν διαφανῶν 
ἐν αὐλαῖς βασιλιχαῖς ὃ. Ilsemble que, dans ces deux textes, 
le sens des mots βασιλιχὴ αὐλὴ est celui que nous 
donnons à une salle ouverte au public. Dès le milieu 
du n° siècle et probablement un peu auparavant, 
l’évêque de Smyrne enseignait dans un édifice qui 
pouvait être une de ces deux basiliques dont l’exis- 
tence à Smyrne nous est bien connue * et dont le type 
fut répandu de bonne heure en Syrie et dans l'Asie 
Mineure. 

Ancyre. — À Ancyre de Galatie, les fidèles possé- 
daient un lieu de réunion, ἐν τῇ ἐχχλησία, dans lequel 
l'auteur anonyme du traité adversus Cataphrygas 
soutint une controverse qui se prolongea pendant 
plusieurs jours # La passion de saint Théodote 
d’'Ancyre mentionne une église à Ancyre et une à 
Malos, mais l’antiquité et l’authenticité du document 
sont sujettes à contestations ὅ. 

Hadriani. — Une inscription funéraire nous fait 
connaître un jeune chantre enterré dans le lieu saint 
de la ville d’'Hadriani ad Olympum en Bithynie 5. 

Bostra. — À Bostra, en Arabie, Origène soutint une 
controverse théologique contre l’évêque de cette ville, 
nommé Bérylle, et les discussions se passèrent dans 
l'église : ἐπὶ τῆς αὐτοῦ παροιχίας 7. 

Anlioche. — À Antioche, les fidèles possédèrent de 
bonne heure un lieu de réunion que la Chronique 
pascale désigne sous le nom de παλαίαϑ, et Théodoret 
sous le nom α᾽ ἀποστολίχα 9. On faisait les honneurs de la 
construction de cet édifice à Théophile, le destina- 
taire des Actes des apôtres 1, On peut supposer que ce 
fut dans l’église vieille, ἡ zxhx!«, que, sous l’épiscopat 
de Babylas, l’empereur Philippe, chrétien (244-249), 
ayant voulu s'associer aux prières de la vigile pascale, 
se vit interdire l’accès à cause de ses crimes 11, 

Chersonesos. — Dans la presqu'île appelée Chersonèse 
Taurique, on vit de bonne heure les chrétiens, mais on 
ne peut mentionner avec assurance que la construc- 
tion d’un oratoire par les fidèles condamnés aux 
mines, 

Néo-Césarée. — Vers l’an 240, la Vie de Grégoire le 


1 Eusèbe, Hist. eccles., 1. V, ©. xx, P. G., t. XX, col. 485. 
— ?S. Épiphane, Hæres., LXIV, 3, P. G., t. xLr, col. 1073. 
—? Corp. inscr. græc., n. 3148. — 4 Cabrol et Leclercq, 
Monum. Eccles. liturg., ἴ ας n. 853. — 5 H. Delehaye, La 
passion de saint Théodote d’Ancyre, dans Analecta bollan- 
diana, 1903, t. χχιτ, p. 320 sq. — " Voir Dictionn., au 
mot BITHYNIE. -— 7 Monum. Eccles. liturg., t. x, n. 936. 
—  Chronicon pascale, édit. Bonn, p. 584. — " Théodoret, 
Hist. eccles., 1. III, ᾿ς. χπὶ. P. G., t. t. LXXXIT, col. 1100. — 
10 Act., 1, 1. — 1! Eusèbe, Hist eccles., 1. VI, ©. XXxIX, P. G., 


2297 ÉGLISES 


2298 


Thaumalurge mentionne la construction d’une église 
à Néo-Césarée 152, Elle est, disait Tillemont, « la pre- 
mière dont l'histoire nous donne une connaissance 
certaine et expresse. Tout le peuple fidèle y contribua 
volontiers de son argent et de son travail. Le saint la 
plaça dans le lieu le plus considérable et le plus appa- 
rent de la ville. II eut la gloire de la commencer et 
d’en faire le bâtiment, et l’un de ses successeurs, celle 
d’en ajouter les ornements dignes de sa majesté. Il faut 
dire que cette église évita la fureur de Dioclétien, 
puisque saint Grégoire de Nysse aflirme qu’on la 
voyait encore de son temps. » Tillemont ajoute un 
détail auquel il donnait peut-être une signification 
miraculeuse. « Toute la ville, dit-il, ayant été ruinée 
depuis par un tremblement de terre, il n’y eut que ce 
seul édifice qui demeura ferme et immobile, ce que 
saint Jérôme et Théophane ont marqué dans leurs 
Chroniques sur l’an 344. La même chose arriva pour 
la seconde fois sous l’empereur Anastase, en l'an 
499 ou 503 #, » S'il y ἃ dans ce fait une signification 
miraculeuse, c'est ce que nous ignorons, mais nous y 
voyons une indication archéologique fort utile. On 
sait que, dans les pays orientaux riverains de la 
Méditerranée, les tremblements de terre sont fréquents 
et violents. L'expérience ἃ montré que les construc- 
tions légères, loin de suivre l’oscillation du sol, 
s’abîimaient au premier frisson; les constructions plus 
solides ne sont guère plus résistantes, tandis que les 
constructions en blocage ou en grand appareil d’une 
épaisseur considérable demeurent inébranlables parmi 
les ruines qui les environnent. Il y a là une conclusion 
à tirer pour l’antique église de Néo-Césarée. 

Césarée. — Les actes du martyr Marinus nous font 
connaître l'existence d’une église à Césarée de Pales- 
tine; à la sortie du prælorium, le martyr vit venir à lui 
l'évêque de la ville, Théotecne, qui l’emmena dans 
l'église 14, 

Anlioche. — L'empereur Aurélien ordonna de 
remettre aux fidèles d’Antioche en communion avec 
les évêques de Rome et d’Italie l’église qui existait 
à Antioche #. 

Syrie el Palestine. — Origène parle, à l’occasion de 
son voyage à Césarée de Palestine, vers 244, d’églises 
chrétiennes incendiées par les païens *#. La Didascalie 
et les Constitutions apostoliques, élaborées dans le 
cercle liturgique d’Antioche et ayant tiré parti de 
documents de provenance identique, nous apprennent 
que l’église doit rappeler le vaisseau ou la barque de 
Pierre. 

Espagne. — Vers l’an 300, le canon 52° du concile 
d’Illiberis (Elvire, Grenade) mentionne l'existence 
d’églises et Prudence nous apprend que la tombe de 
dix-huit martyrs de Saragosse était, avant la dernière 
persécution, gardée dans une église 17. 

Rome. — Un texte de Lampride fait mention d’une 
église chrétienne à Rome, sous le règne d’Alexandre- 
Sévère; nous en avons parlé déjà (voir Dictionn., 
t. π, au mot CABARETIERS). 

Il est probable qu’il faut voir une autre attesta- 
tion d’église publique dans une phrase de saint 
Hippolyte, qui a en vue peut-être l’église de Rome : 
« Aujourd’hui, dit-il, deux partis se sont mis d'accord 


° pour perdre les fidèles; ils guettent le jour favorable, 


t. xx, col. 600; Chronicon ad Decium, P. G., t. xIX, col. 573. 
— 11 Grégoire de Nysse, Vita beati Gregorii Thaumaturgi, 
P. G.,t. xLvi, col. 924. — τ Tillemont, Mémoires pour 
servir à l’histoire ecclésiastique, t. αν, S. Grégoire le Thau- 
maturge, art. 3°. — %# Eusèbe, Hist. eccles., 1. VII, ec. xvr, 
édit. Heinichen, t. 1, p. 340. — 15 Zbid., 1. VII, eo. χχχ, t. ας 
p. 364.— τς Origène, Series veteris interprelationis commen- 
tariorum Origenis in Matthæum, XXXIX, P. G., t. xm, 
col. 1654. — τ᾿ Voir ELVIRE, et Prudence, Peri Stephanon, 
hymn. 1v, vers 105-108, Τὰ L.. τὸ Lx, col. 369. 


2299 


envahissent la maison de Dieu, tandis que tous sont 
en prières et chantent ses louanges, arrêtent tels et 
tels parmi les assistants et les emmènent 1. » 
Sans doute Minucius Félix nous dit que les fidèles ne 
possèdent ni autels, ni temples, ni statues; il habite 
Rome et on devrait l’en croire si, quelques lignes 
auparavant, le même auteur ne mentionnait les 
sacraria des chrétiens ?. 

Un édit général rendit, en 259 ou 260, aux évêques 
et à leur clergé, qu'il désigne sous le titre de « magis- 
trats du Verbe », τοῖς τοῦ Λόγου προεστῶσι ὃ, la liberté 
de leur ministère. Des rescrits adressés à plusieurs 
évêques réglèrent les mesures d'exécution. Un de ces 
rescrits établit clairement la distinction entre les 
édifices du culte et les cimetières. D’autres rescrits 
vinrent pour lever le séquestre mis sur les cimetières 
et permettre aux évêques d’en reprendre possession. 
La notice du pape Denys, au Liber pontificalis, nous 
dit qu’en conséquence « Denys donna des églises aux 
prêtres et constitua les cimetières # ». 

Nous savons que, sous le pontificat de saint 
Corneille, vers le milieu du 1° siècle, l'Église de Rome 
comptait quarante-six prêtres, et une indication qui 
nous est donnée par saint Optat de Milève, et qui se 
rapporte vers la même époque, indique le nombre de 
quarante-huit basiliques chrétiennes environ à Rome‘. 

Nicomédie. — La persécution de l’an 303 entraîna 
la destruction d’un très grand nombre d’églises. 
«“ Qui pourrait, nous dit Eusèbe Pamphile, décrire la 
foule de ceux qui, chaque jour, venaient à la religion 
et le nombre des églises dans chaque ville et les 
multitudes qui les envahissaient? Si bien que, les 
anciens édifices devenant trop étroits, toutes les villes 
construisaient de nouvelles et vastes églises. Mais 
cette persécution, dès ses débuts, les détruisit 6, » 
ἘΠῚ] cite à ce propos celles d’Antiocheet de Nicomédie, 
qui fut, au terme de l’édit, rasée au niveau du 50]... ; 
quoique l’édifice fût très élevé, en peu d’heures on le 
rasa jusqu'aux fondements. 

Héraclée de Thrace. — Les actes de l’évêque 
Philippe nous montrent un s{ationarius apposant les 
scellés sur l’église des chrétiens. Le lendemain, il y 
revient, pour dresser cette fois l'inventaire du mo- 
bilier. La communauté se réunissait néanmoins autour 
de l’évêque, qui, adossé à la porte close, continuait son 
enseignement. La pièce que nous venons de citer nous 
apprend que le toit de l’église était en tuiles 7. 

Cirla. — Le document de saisie-inventaire du 
mobilier de cette église, en 303, renferme ces quelques 
détails relatifs à l'édifice: … Étant venu à la maison où 
se réunissaient les chrétiens. les armoires de Ja 
bibliothèque étaient vides, ayant fait ouvrir le 
triclinium ὃ. 

A la même date, dans la même ville, on procède à 
une élection épiscopale in area marlyrum, in casa ma- 
jore *, ce qui permet de conclure à l’existence d’un 
édifice dans le cimetière. 

La basilique de Cirta ne fut pas détruite, mais 
d’autres le furent, par exemple à Zama, à Furni. 

Gaule. — La Gaule, l’île de Bretagne et l'Espagne 
obéissaient à Constance Chlore. Eusèbe nous dit que 
ce prince protégea les adorateurs du vrai Dieu, les 


? Fragmenta in Danielem. In Susannam, ν, 25, Ῥὶ α.. τι x, 
col. 693. — ?Minucius Félix, Oclavius, c. 1x, X, édit. Halen, 
dans Corp.script. eccles. lat., 1886, t. 11, p. 11-13.— * Eusèbe, 
Hist. eccles., 1. VII, c. xim, P. G.,t. xx, col. 673. — 4 Liber 
pontificalis, édit. Duchesne, 1886, t. 1, p. 157. --- ὁ Κι Optat, 
De schismale donatistarum, 1. 11, ce. 1v, P. L.,t. ΧΙ, col. 954. 
4 Eusèbe, Hist. eccles., 1. VIII, c. 1, édit. Heinichen, t. 1, 
p. 374. — τ Martyrium Philippi, dans Acta sanct., octob. 
t.1x, p. 545, 540. — " Gesta apud Zenophilum consularem, 
édit. Ziwsa, dans Corp. script. eccles. lat., 1893, p. 187. — 
* S. Optat, De schism. donatist., 1. 1, c. x1v, édit. Ziwsa, 


ÉGLISES 


2900 


garda ἃ l’abri de la délation et empêcha la destruction 
de leurs églises 2%, Lactance soutient que cet empereur 
épargna les fidèles et laissa succomber les édifices 1, 

Palestine. — Dans les mines de Phounon, les chré- 
tiens condamnés s’aménagèrent une église 15. Voir 
Dictionn., t. 1, AD METALLA. 

Édits de pacification. — Toutes les mentions, 
auxquelles peut-être viendront s’en ajouter quelques 
autres, ne permettent pas de douter que les chrétiens, 
avant la paix de l’Église, n’aient possédé de nombreux 
édifices pour la célébration du culte. 

Les édits des empereurs Maximin et Galère pres- 
crivent tantôt l'interdiction aux chrétiens de con- 
struire des lieux de réunion, tantôt la levée du séquestre 
et la remise des édifices à leurs anciens propriétaires, 
tantôt la reconstitution hâtive des édifices ruinés, 
afin qu’au plus tôt les fidèles puissent y prier Dieu 
pour les empereurs. L'édit de Milan prescrit, avec la 
dernière clarté, au préfet du prétoire, la restitution 
immédiate de tous les lieux de réunion séquestrés 
aux fidèles, confisqués ou vendus, et même des autres 
propriétés qui leur ont appartenu "ὃ. 

Ce qui semble avoir impressionné vivement Eusèbe, 
dans les constructions de basiliques qui suivirent la 
paix de l’Église, c’est la différence entre les édifices 
anciens et ceux qui les remplaÇaient. « Les églises 
écrit-il, s’élevèrent sur le sol à une grande hauteur et 
brillèrent d’un éclat supérieur à celui des églises qu'on 
avait détruites; dans toutes les provinces, Constantin 
éleva de nouveaux édifices beaucoup plus vastes que 
ceux qu'ils remplaçaient 14, » 

Attributions non fondées. — Un auteur allemand, 
Hübsch, a imaginé de reporter au m®siècle cinq églises 
chrétiennes, qui sont la basilique de Reparatus à 
Orléansville, en Algérie; l’église de Saint-Étienne sur 
la voie Latine et l’église de Saint-André sur l’Esquilin, 
à Rome; enfin l’église du Crucifix à Spolète et une 
partie de la cathédrale de Trèves #. Toutes ces attri- 
butions étaient erronées. La basilique de Reparatus, 
dont les ruines ont été mises à jour en 1843, et sont 
actuellement recouvertes de terre, était pavée entière- 
ment de mosaïques. Au milieu de la nef, en avant de 
la contre-abside, presque à la hauteur des deux 
entrées, on lisait 1%: 


PRO 

CCLXXX-ET-V-XII-KAL 
DEC:EIVS-BASILICAE 
FVNDAMENTA-POSITA 
5 SVNTET FA 9ῷ»ἤ»» NA 
PROV :CCLXX 2/77 \N 

MENTE HABEASZ4 1 

SERVVM DElZZN 
DEO VIVAS 


Pro(vinciæ) CCLXXX et V. XII kal(endas) dec- 
(embres), eius basilicæ fundamenta posita sunt et fa- 
[stigiu]m a(nno) prou(inciæ) CCLXX[(X..….]. In 
mente habeas [Marinum?] servum Dei, [et] in Deo 
vivas. Ce qui voulait dire que les fondations avaient 
été posées le 21 novembre 324. Hübsch avait pris l'ère 
provinciale, annoncée en toutes lettres, pour l'ère 
chrétienne et reporté en 284 ce qui appartenait à 324, 


p. 194, lign. 25, 27, p. 196, ligne 16. — 1° Eusèbe, Hist. 
eccles., 1, VIII, c. xim, édit. Heinichen, t. 1, p. 395, — 11Lac- 
tance, De mortibus persecutorum, e. XV, P.L., t. Vu, col. 217. 
— 12 Eusèbe, De martyrib. Palæwstinæ, ©. xim, édit. 
Heinichen, t. 1, p. 434. — # Eusèbe, Hist. eccles., 1. VIII, 
ce. ΧΥΠ, t. 1, p. 404. — 34 Jbid., 1. X, ο. τι, t. 1, p. 466; De 
vila Constantini, 1. III, ec. XLvVu, t. τι, p. 125. — !# Hübsch, 
Monuments de l'architecture chrétienne depuis Constantin 
jusqu'à Charlemagne, trad. Guerber, 1866, p. Χχιπ, XXVM, 
XXX. — 1° Corp. inscr. lal., τ. vin, n. 9708; S. Gsell, Les 
monuments antiques de l'Algérie, 1901, τ, 17, p. 239, 


-- 


2301 ÉGLISES 


L'église Saint-Étienne sur la voie Latine est un 
monument du ve siècle, au jugement de tout archéo- 
logue dégagé de préoccupations. 

La basilique de Saint-André, qui a disparu, était 
une construction profane élevée au 1v° siècle par le 
consul Junius Bassus (voir Dictionn., t. n, au mot 
Bassus), ensuite dédiée à saint André et dénommée 
Calabarbara patricia 3. 

L'église du Crucifix à Spolète ne peut pas non plus 
être reportée au delà du v® siècle *. Enfin la cathédrale 
de Trèves, qui a fait l’objet d’études et de fouilles 
consciencieuses, est mieux connue aujourd’hui qu’elle 
ne l’était et on a constaté que la partie la plus ancienne 
de l'édifice est formée par un grand bâtiment ayant 
fait partie de quelque palais élevé au rv° siècle et qui 
reçut à une date postérieure une destination cultuelle. 
Dans les fondations de la partie la plus ancienne, 
Wilmowski a retrouvé un denier de l’empereur Gallien 
(373-383), ce qui permet de conclure que la construc- 
tion appartient au dernier quart du 1v® siècle $. Quant 
à l'attribution de ce palais à l'impératrice sainte 
Hélène, qui l'aurait donné à l’évêque Agritius, c’est 
une imagination du genre réputé édifiant, qui ne 
mérite pas qu'on s'y arrête. 

11 est possible que d’autres églises aient été reven- 
diquées pour l’époque pré-constantinienne, mais ces 
prétentions ne font le plus souvent qu'appuyer des 
intérêts de clocher indignes de retenir l'attention. 
En faveur d’une antiquité mystérieuse, des légendes 
sont nées au 1x° siècle et ont pris au xIx® siècle une 
autorité assez grande pour obliger les historiens à un 
examen qui n’a rien laissé debout de ces fantaisies, 
dans lesquelles il n’est pas toujours facile de distinguer 
où finit la bonne foi et où commence la cupidité. 

IX. ÉG1iSES CONSTANTINIENNES. — Le grand essor 
de constructions religieuses qui suivit la conversion 
de Constantin au christianisme est un événement 
capital dans l’histoire de l’art chrétien. On peut dire 
que tout était à créer et que tout fut créé avec une 
rapidité, une ampleur, une somptuosité qui dépassent 
ce qu’on peut imaginer. Quelque jugement qu'on porte 
sur le caractère personnel et sur la politique impériale 
de Constantin, on ne peut lui refuser des vues d'homme 
d'État. Le choix et la création de Constantinople 
sufliraient à illustrer son nom, si en même temps on ne 
voyait l'empereur donner l'impulsion à un mouvement 
prodigieux de constructions grandioses.A la distance 
des siècles écoulés, on est trop disposé à méconnaître 
le vrai caractère d’une pareille impulsion; on est tenté 
de n’y voir qu'un souci de grandeur, une vanité 
énorme, impatiente de recueillir la gloire que lui 
donneront tant d’édifiges; si on y regarde plus atten- 
tivement, on constate que ces constructions entrai- 
naient des problèmes nombreux et d’une solution 
difficile. 1] ne s'agissait pas seulement d’improviser 
un style, il fallait préparer des matériaux innom- 
brables, les amener à pied d'œuvre, organiser des 
ateliers, des charrois, des corvées, surveiller les 
corps de métiers, distribuer les artisans d’après les 
exigences des chantiers, trouver l’argent nécessaire, 
les hommes compétents, les matériaux appropriés à 
Jérusalem, à Bethléem, à Antioche, à Héliopolis, 
à Nicomédie, à Constantinople, à Rome, à Tvyr, 
ailleurs encore. 

De ces édifices constantiniens, la basilique de 
Bethléem est seule demeurée intacte et debout. Les 
autres, construits hâtivement, eussent exigé parfois 
des réparations si importantes qu'on préféra les 


À De Rossi, Bull. di archeol. crist., 1871, p. 5-29, 41-64. — 
? De Rossi, Bull. di arch. crist., 1871, p. 135-138.— ?* Wil- 
mowski,Der Dom zu 1 rier in seinen drei Hauptperioden,in-fol., 
Trier, 1874.— ἐς Grégoire de Nazianze, Carmen de insomnio 


2302 


abattre et en reconstruire d’autres à la place. Aussi 
ne $sait-on que peu de chose sur ces basiliques. Les 
descriptions se perdent trop souvent en développe- 
ments littéraires d’où la technique est absente et qui 
nous apprennent peu de chose. Ce qu'Eusèbe nous 
apprend de la basilique de Tyr est encore très insuff- 
sant par rapport à ce que nous voudrions connaître. 
A Constantinople, les églises étaient nombreuses (voir 
Byzance); la principale, celle des Saints-Apôtres, 
avait la forme cruciale et elle était entourée d’une 
vaste cour bordée de portiques 4. A Antioche s’éle- 
vait une église sur plan polygonal, qui devait sans 
doute offrir l'aspect d’une rotonde 5, Le plan qui 
prévalut fut celui de la basilique; ramené à ses grandes 
lignes, c’est un rectangle allongé, dans lequel on 
pénètre par un des petits côtés et on voit à l’extré- 
mité opposée un hémicycle voûté, l'intérieur du 
monument étant divisé en trois ou cinq galeries 
parallèles et celle du milieu plus large et plus élevée 
que les autres. L’éclairage venait des fenêtres percées 
dans le mur au-dessus du niveau des combles des 
bas-côtés. C’est à ce type que se ramènent la plupart. 
des églises fondées par Constantin. 

Celle de Bethléem (voir ce mot) nous présente un 
long vaisseau dont la nef centrale est flanquée, de 
chaque côté, de deux nefs parallèles. Un narthezx et 
un atrium précèdent l’entrée, en sorte que, de ce côté, 
le type basilical est tout à fait reconnaissable. A 
l'extrémité opposée, il n’en va pas de même. Au lieu 
d’un simple hémicycle formant abside, nous voyons 
une sorte de large trèfle dans lequel les angles al- 
ternent avec les demi-cercles. Cette disposition com- 
pliquée a fait douter que cette partie de l'édifice fût 
constantinienne; on sait qu’elle subit une restau- 
ration en 1169, mais celle-ci n’entraîna qu'une 
réfection des murailles et des mosaïques et la dispo- 
sition primitive ne fut pas altérée 5. L’objection 
soulevée par la complication du plan et cette sorte de 
juxtaposition de trois absides pour en former une 
seule n’est d’ailleurs pas d’une telle nouveauté au 
ive siècle qu’on n’en puisse trouver des modèles, 
deux siècles auparavant, dans les constructions de la 
villa d’Hadrien à Tibur. 

On ne peut pas considérer les constructions du 
Saint-Sépulcre à Jérusalem comme offrant des ves- 
tiges constantiniens, les vicissitudes auxquelles elles 
ont été soumises pendant une suite de siècles n’ont 
rien laissé que les emplacements vénérés. 

A Rome, où les constructions constantiniennes 
furent nombreuses, on est presque aussi embarrassé 
pour retrouver avec certitude les vestiges des basi- 
liques primitives qui furent dédiées à saint Jean, 
au Lateran; à saint Pierre, au Vatican; à saint Paul, 
hors les murs de la ville; à saint Laurent, également 
hors les murs; à sainte Agnès, sur la voie Nomentane, 
et à la sainte Croix de Jérusalem. 

Au Lateran (qu’on a orthographié Latran, sans 
prendre garde à l’étymologie : lateranus), la basilique 
de Saint-Jean fut particulièrement l’objet des pro- 
digalités impériales. Les papes apportèrent un soin 
pieux à restaurer, à entretenir et à défigurer de leur 
mieux cet édifice illustre entre tous, et ne négligèrent 
rien pour le rendre méconnaissable. Hadrien Ie, 
au van siècle, et Sergius II, au 1x° siècle, le firent 
restaurer avec tant d’adresse qu'une grande partie 
de l'édifice s’écroula en 897. Ce contretemps n'était 
pas fait pour retenir Sergius IV, qui fit relever ce qui 
était tombé, mais en prenant quelques libertés avec le 


Anastasiæ ; Eusèbe, Vita Constantini, 1. LIT, e.Lx1x, LX; 1. IV, 
c. LIX, P. G., t. xx, col.1125.— * Eusèbe, Vita Constantini, 
1. III, c. L, P. G., t. xx, col. 1109. — * Harvey et Lethaby, 
The churckh of the Nativity at Bethleem, in-fol., London, 1910. 


2303 


plan et l'ordonnance primitifs. En 1308 et en 1360, 
l'incendie fit son œuvre et devint l’occasion de nou- 
velles réparations. Au xvue siècle, Innocent X s’avisa 
que ces vénérables débris appelaient l’embellissement, 
l’ornementation dont les architectes italiens de ce 
temps étaient prodigues, et, suprême disgrâce, on 
emprisonna deux à deux les colonnes de marbre de 
la nef dans des massifs de maçonnerie recouverts de 
moulures. Les murs extérieurs ne furent pas plus 
épargnés. On les enduisit de stuc, on les recouvrit de 
placages; désormais Constantin pouvait revenir, il ne 
reconnaîtrait plus rien. Malgré tout, un vestige accu- 


ÉGLISES 2304 


| de la fin du rv° siècle, à peu près immuable, En 1823, 


on y mit bon ordre, la basilique fut détruite par un 
incendie qu'il eût été facile de conjurer si, dans la 
Rome de ce temps, les précautions élémentaires 
eussent été connues et appliquées. L'édifice qui a 
remplacé celui qui fut détruit est une production de 
l’art du bâtiment au xix® siècle, auquel il est permis 
de refuser son admiration. 

Sainte-Agnès, peu solide, restaurée au début du 
vie siècle, fut reconstruite sous le pontificat d'Hono- 
rius Ier (625-638); mais le mausolée de Sainte- 
Constance fut conservé. Nous l'avons décrit de façon 


3982. —— Basilique Saint-Apollinaire, à Ravenne. 
D'après une photographie. 


sateur subsistait. Dans l’abside, agrandie au 1x° siècle, 
“une mosaïque s’obstinait à braver le goût romain: on 
l’a grattée depuis peu. La basilique austère n'était 
plus désormais qu’une pompeuse salle de fêtes, il ne 
-servirait de rien d’en donner ici la perspective. 

Saint-Pierre du Vatican fut traité d'autre façon. 
Au xvi° siècle, on le démolit. Du moins lui épargnait- 
on les badigeons, les stucs et les rocailles. L'édifice fut 
dessiné, le plan fut levé et, grâce à ces précautions, 
nous en connaissons à peu près exactement les lignes 
principales. La basilique constantinienne mesurait plus 
de 400 pieds de long sur 260 de large et sé composait 
d’une nef accolée de doubles collatéraux, séparés par 
quatre files de colonnes. A l'extrémité de la nef 
opposée à l’entrée, se trouvait une galerie, ce qu'on ἃ 
depuis appelé {ransept, qui, à une époque très ancienne, 
fut un peu prolongée de chaque côté et déborda 
l'alignement des murs extérieurs de la basilique. 
Enfin une abside. 

Saint-Paul-hors-les-Murs fut reconstruit 
Théodose et Arcadius sur des proportions plus vastes. 
Les papes ne se firent pas faute de remanier, retoucher 
l'édifice, mais la nef conserva néanmoins son aspect 


sous 


à n'avoir plus à y revenir (voir Diclionn., aux mots 
AGNÈS et CONSTANCE). 

Saint-Laurent-hors-les-Murs n’a sans doute rien 
conservé de la basilique constantinienne et on ne peut 
faire remonter cette basilique avant le début du 
ve siècle. De même les petites basiliques de Sainte- 
Pétronille et de Sainte-Pudentienne, sur lesquelles il 
n’y a pas lieu de s'étendre pour le moment. 

X. ÉGLISES POST-CONSTANTINIENNES. — [οἱ nous 
ne sommes plus réduits à des textes et à des vestiges. 
Sans qu’on puisse dire qu’ils sont nombreux, relati- 
vement à ce qu'ils devraient être, les édifices chrétiens 
se présentent à nous reconnaissables. Nous avons déjà 
mentionné Saint-Étienne sur la voie Latine, qui n’oftre 
qu'un intérêt médiocre, et Saint-Laurent-hors-les- 
Murs, édifice formé par la réunion de deux églises 
adossées dont on abattit les absides, ce qui donna un 
long vaisseau, dont la partie la plus ancienne fut 
transformée en sanctuaire. Ce sanctuaire est édifié à 
l’aide de matériaux arrachés à des temples antiques, 
et on sait, par le Liber pontificalis, qu'il fut restauré 
sous Pélage IT au début du νι siècle; mais on sait de 
plus que, un siècle auparavant, le prêtre Léopardus 


var 


2305 ÉGLISES 2306 


avait reconstruit l’église constantinienne. Nicolas V, | Pierre, prêtre illyrien, se trouve encore chez lui dans 
Innocent X et Pie IX tinrent à honneur de déguiser | l’image en mosaïque qui s’est conservée. Les restaura- 


la basilique primitive. tions exécutées aux xrm°, xvt et xvit siècles ont été 
La basilique de Sainte-Sabine fut bâtie entre | discrètes. 
422 et 440; elle est représentative d’une construction | Saint-Pierre-ès-Liens (voir Diclionn.,, au mot 


3983. — Intérieur de Saint-Apollinaire, à Ravenne. 


D’après une photographie. 


de cette époque à Rome. La nef est tracée par deux CHAINES DE SAINT PIERRE) a souflert de graves 
rangs de belles colonnes, les arcades qui les surmon- | remaniements. Construite en 442, sur l’ordre de l’impé- 
tent sont décorées de marqueteries de marbre; le | ratrice Eudoxie, restaurée sous Pélage (555-560) et 
mur de façade offre encore à sa partie de revers un Hadrien Ier (772-795), elle fut transformée et rendue 


fragment de mosaïque du ve siècle; enfin nous parle- | méconnaissable en 1475. 
rons en leur lieu des célèbres panneaux de bois Sainte-Marie-Majeure, appelée libérienne, du nom 
sculptés déjà rappelés souvent dans le Dictionnaire | de son fondateur le pape Libère (352-356), connut de 


et connus sous le nom de « portes de Sainte-Sabine ». | bonne heure les vicissitudes. A la suite des troubles 
L'aspect général a été à peine dénaturé et le fondateur | qui signalèrent l'élection du pape Damase, la basilique 


2307 ÉGLISES 2308 


se trouva en tel état que Sixte III (432-440) prit le 
parti de la reconstruire. De cette époque certaines 
parties subsistent et particulièrement la mosaïque du 
grand arc; les deux colonnades de la nef, leurs enta- 
blements, les murs qui les surmontent paraissent 
appartenir de même à la reconstruction sous Sixte III: 
mais ce ne fut pas la faute de ses successeurs si l'édifice 
garda quelque chose de son aspect ancien. Hadrien Ier, 
Pascal Ier, Nicolas IV, Paul V bâtirent, démolirent, 
ajoutèrent, retranchèrent. 

Saint-Clément donne l'illusion d’une ancienne basi- 
lique (voir Dictionn., au mot CLÉMENT). Mentionnée 
au 1ve siècle, incendiée en 1084 par les troupes de 
Robert Guiscard, elle fut rebâtie peu après. 

Sainte-Agnès-hors-les-Murs remplaça une basilique 
constantinienne. Honorius I (625-638) la rebâtit, 
Hadrien Ier (772-795) la répara, Innocent VIII (1490) 
y mit la main, enfin Pie IX. 

Nous avons déjà mentionné la basilique du Crucifix 
à Spolète (voir ce mot); nous reviendrons sur le 
baptistère de Naples (voir ce mot) et, en étudiant les 
‘constructions basilicales de saint Paulin à Nole 
(voir ce mot), nous n’aurons que des textes et point 
d’édifices à mentionner. Galla Placidia avait bâti une 
basilique sous le vocable de Saint-Étienne, à Rimini; 
il n’en subsiste rien. 

Il nous faut ici anticiper un peu sur la marche 
régulière du Dictionnaire, afin de faire à Ravenne la 
place qui lui appartient. Ravenne n’est presque plus 
qu’un nom, mais un nom glorieux, et comme un écrin 
de l’archéologie chrétienne. La vie, en se retirant de 
l'antique cité, a laissé intacts ses monuments, intacts 
jusqu’au jour de l’outrage. Au mois de février 1916, 
les armées autrichiennes trouvèrent ingénieux de 
viser avec leurs bombes la basilique vénérée de 
Saint-Apollinaire-Neuf (fig. 3982, 3983). Ravenne 
exprime, dans ses basiliques et son baptistère, une 
période de deux siècles environ, depuis le milieu du 
v® siècle jusqu’à la fin du règne de Justinien. 

Galla Placidia ({ 450) commença la splendeur de 
Ravenne, mais la plupart des églises construites par 
ses ordres et avec ses largesses ont disparu, comme la 
cathédrale, Saint-Jean-Baptiste, Sainte-Agathe, ou 
bien il n’en reste que des vestiges comme à Saint- 
Jean-l'Évangéliste. Mais le baptistère de San Giovanni 
in Fonte ou baptistère des Orthodoxes, bâti vers 450, 
proche de la cathédrale et Saint-Nazaire et Saint-Celse, 
appelé communément le mausolée de Galla Placidia, 
suffisent à conserver la mémoire de cette femme 
célèbre. 

L'œuvre de Théodoric (493-526) n’est pas moins 
capitale. Les églises Sant’ Andrea de’ Gothi et San 
Spirito ont beaucoup perdu de leur aspect primitif, 
mais Sant’ Apollinare Nuovo est miraculeusement 
conservé. C’est le monument le plus complet que nous 
possédions de l’art chrétien du vi: siècle. Le vocable 
ancien de cette basilique est Saint-Martin au Ciel-d’Or, 
in Cælo aureo, et ce fut sous cet éponyme que la basi- 
lique fut construite pour servir de cathédrale aux 
ariens (voir ce mot). Commencé au début du vr: siècle, 
l'édifice ne fut achevé qu’un siècle plus tard environ 
par les soins de l’archevêque Maximianus et de son 
successeur Agnellus; en 558, l’arianisme y avait fait 
place au catholicisme. Malgré la reconstruction de 
l’abside au xvure siècle et la confection assez super- 
flue d’un lourd plafond caissonné remplaçant, au 
xvi® siècle, le ciel d’or, la basilique doit être considérée 
comme intacte; sa décoration de mosaïque est telle 
que Théodoric l’a pu voir au vit siècle. 

Après la prise et l'occupation de Ravenne par 
Bélisaire (539), le mouvement artistique continua. 
Justinien fit terminer Sant’ Vitale et Sant’ Apollinare 
in Classe. Cette dernière église avait été commencée 


par Ursicinus en 534, elle fut terminée et consacrée 
par Maximianus en 549. Elle doit son nom à sa pré- 
sence dans le faubourg voisin du port où se trouvait 
la flotte (classis). La mer s’est retirée, le faubourg a 
été abandonné, il n’est resté que la basilique et la 
fièvre. L'ensemble de la basilique a souffert en 
1749 d’une restauration maladroite; néanmoins les 
deux églises de Saint-Apollinaire sont aujourd’hui 
parmi les monuments les mieux conservés de la chré- 
tienté. 

Grado, où se réfugia le patriarche d’Aquilée, Hélie 
(571-586), dut sans doute avoir une basilique, mais ce 
séjour fut soumis à trop de bouleversements pour 
qu’on puisse reconnaître autre chose que le plan 
de l'édifice primitif. Des colonnes, des chapiteaux 
rapportés d’édifices antiques peuvent l'avoir été 
à des dates bien diverses. L'église de Sainte-Marie 
peut être ancienne et remonter à l’épiscopat de 
Hélie. 

Pola possède une cathédrale fondée en 546: 
mais on ne saurait y voir autre chose qu’un souvenir, 
après les remaniements infligés à la construction 
primitive. 

Parenzo conserve la basilique construite par l’évêque 
Euphrarius en 540. A travers bien des vicissitudes, 
elle ofïre encore assez de colonnes, de placages, d’orne- 
ments, pour mériter d’être considérée comme un 
témoin du vi siècle. L’ordonnance générale, le style, 
la décoration rappellent les basiliques de Ravenne. 
Les placages de marbre qui décorent le pourtour de 
labside rappellent Sainte-Sophie de Constantinople. 
Voir PARENZO. 

Salonique avait conservé quelques églises du ve ou 
du vre siècle; celle de Saint-Démétrius avait conservé 
ses dispositions anciennes et une grande partie des 
incrustations de marbre et des somptueuses mosaïques 
contemporaines de la construction. Tout cela a dû 
périr dans l'incendie qui consuma en 1917 une grande 
partie de la ville. L’église de Saint-Démétrius était 
désignée parmi les édifices perdus désormais pour 
l'archéologie. L'église et les mosaïques avaient été 
souvent étudiées et figurées dans des ouvrages conscien- 
cieux; c’est ce qui, dans une certaine mesure, atténuela 
gravité de la perte. Voir SALONIQUE. 

Constantinople ἃ conservé une basilique, fondée en 
463 par Stoudios et consacrée sous le vocable de Saint- 
Jean (fig. 3984). Il suflit de rappelerici les nombreuses 
églises à coupole centrale de Constantinople; nous les 
avons fait connaître déjà. Voir Dictionn., au mot 
ByYZANCE. 

La part faite dans le Dictionnaire aux églises 
syriennes du Hauran et de la ville et région d’An- 
tioche nous permet d’être bref. Le Deïr de Kalaat 
Seman (voir ANTIOCHE) a été étudié et décrit et il nous 
offre un type d'église des plus remarquables au 
vie siècle et qui subsista jusqu’en 985. L'église cruci- 
forme était en quelque façon composée d’un noyau 
central, de forme octogonale, ramené au carré de façon 
à permettre à chacune de ses quatre faces de devenir 
la base d’une nef à bas-côtés. Les églises de cette 
région ont fait l’objet de notices séparées; en outre, 
elles ont été décrites ou utilisées à maintes reprises 
dans le Dictionnaire et dans notre Manuel. 

La même observation s'applique aux églises de 
l'Afrique du Nord. Ici le plan basilical est à peu près 
le seul connu et appliqué. Pour les édifices du culte 
antérieurs à la conquête byzantine, on le comprend 


"sans peine; pour les édifices très nombreux construits 


après la conquêtede l'Afrique sous Justinien, une brève 
explication suflira. Pendant les périodes romaine et 
vandale, les architectes et les maçons africains 
n'avaient connu que le plan basilical ou les absides tré- 
flées ; lorsque l'Afrique fut reconquise par les armées 


2309 


byzantines, Justinien possédait plus de généraux et de 
fantassins que d'architectes et d'équipes de maçons; 
or, si l'architecture à coupoles était alors dans 58 
pleine vogue à Constantinople, on en ignorait les 
règles et les artifices en Afrique; on continua donc à 
bâtir des basiliques, mais on introduisit dans la 
construction des matériaux sculptés d’après la mode 
de la capitale, chapiteaux, moulures, etc. Lorsque 
nous étudierons le vaste ensemble de Tébessa, basi- 
lique, chapelle trilobée, cloître, dépendances, nous 
verrons en détail ce qu'était la construction d’une 
église de cette importance à la fin du v® siècle. ΠῚ nous 


3984. — Saint-Jean de Stoudios, à Constantinople. 
D'après R. de Lasteyrie, L'architecture religieuse, 
p. 28, fig. 20. 


faudra attendre également la fin du Dictionnaire pour 
rencontrer Tigzirt, Timgad, Tipasa, mais on peut, 
en attendant, tirer parti des indications déjà données 
(voir Diclionn., au mot AFRIQUE). 

Pendant le vire et le vire siècle, on ne rencontre que 
bien peu de monuments dignes de mention. L'Orient 
a vu son mouvement artistique à peu près complète- 
ment arrêté et ses trésors artistiques compromis par 
suite de la querelle fameuse des iconoclastes. L'Occi- 
dent est en pleine décadence. Si l’on se reporte à ce 
que nous avons dit des églises de cette époque en 
Grèce (voir ArHÈèNes), en Afrique, en Bretagne 
(Bretagne-Majeure), en Égypte, en Espagne, et ce que, 
bientôt, nous aurons à dire de la France, on peut se 
souvenir que les églises de ce temps n’offrent guère 
plus qu’un nom à rappeler. 

A Rome, il y eut un effort louable pour ne pas 
s'abandonner complètement à cette décadence. Entre 


ÉGLISES 


2310 


625 et 638, le pape Honorius Ie rebâtit la basi- 
lique de Sainte-Agnès-hors-les-Murs. Elle saura dès 
lors défier les siècles, mais non les restaurations, 
qui épargneront bien peu de chose de l'aspect, qu'il 
serait si précieux de posséder, d’une basilique du 
vire siècle. 

Un demi-siècle plus tard, Léon II (682-683) fit 
construire la basilique de Saint-Georges-au-Vélabre, 
dont Grégoire IV, au 1x° siècle, fit reconstruire 
l’abside a fundamentis et à laquelle il ajouta des 
portiques ad decorem ipsius basilicæ. 

Le reste de l’Italie n’est pas riche en monuments 
des dernières années du vue et du ve siècle tout 
entier. Vainement a-t-on voulu faire remonter à cette 
époque des édifices comme San Frediano de Lucques 


3985. — Basilique de la Valpolicella. 


D'après R. de Lasteyrie, L'architecture religieuse en France, 
Ῥ. 33, fig. 26. 


ou Saint-Michel de la même ville; vainement a-t-on 
voulu voir des restes de constructions lombardes à 
Monza et prétendu reconnaître dans la cathédrale 
actuelle de Tricello celle qui fut bâtie, en 641, par les 
habitants d’Altinum, chassés par les Lombards. 
Cattaneo a fait justice de ces légendes. Il n’est plus 
possible de douter aujourd’hui que San Frediano οἱ 
Saint-Michel de Lucques ne soient des églises du 
xrre siècle, que la cathédrale de Monza ne soit du 
même temps, et que, dans la curieuse église de Torcello 
reconstruite en 697, cinquante ans à peine après sa 
fondation, restaurée, agrandie et en grande partie 
refaite en l’année 864, il ne reste plus aujourd’hui que 
l’abside principale dont les murs peuvent remonter à 
la fin du vue siècle. 

Cattaneo, malgré ses minutieuses recherches, n’a 
retrouvé dans toute l'Italie que deux ou trois édifices 
qu'il ose faire remonter au vine siècle. Un des plus 
importants est la petite église Saint-Georges à la 
Valpolicella. Elle semble avoir été bâtie à la fin du 
règne du roi lombard Luitprand, car le ciborium ou 
baldaquin de l’autel est de l’année 712. Mais elle ne 
nous est pas parvenue intacte; un simple coup d'œil 
sur le plan (fig. 3985) permet de reconnaître qu'elle 


2311 


est formée de deux parties : l’une à l’est, portée sur 
des colonnes et terminée par une abside flanquée 
d’absidioles; l’autre à l’ouest, soutenue par de lourdes 
piles carrées et également munie d’une abside, dans 
laquelle est pratiquée l’entrée principale. C'est cette 
partie de l'édifice que Cattaneo fait remonter au 
début du vire siècle; il attribue l’autre au x°, à cause 
des absidioles, qui ne sont devenues d’un usage 
courant en Italie qu’à l’époque carolingienne. 

On peut sans doute faire également remonter au 
vie siècle l’église du Sauveur à Brescia. C’est une 
vieille basilique, portée sur des colonnes de prove- 
nances diverses (voir BrescrA). Les unes rappellent 
le style byzantin du vie siècle, dont Ravenne nous a 
conservé tant de beaux échantillons; les autres sont 
des œuvres barbares, qui ressemblent aux sculptures 
de la Valpolicella. Or, un vieux rituel, dont il ny a 
aucun motif de récuser le témoignage, fixe à l’an 753 la 
construction et la consécration de cette église. 
Cattaneo a mis en lumière, avec sa sagacité particu- 
lière, toutes les raisons qui peuvent nous donner à 
penser que c’est le même monument dont une partie 
notable est parvenue jusqu’à nous. 

Quand nous aurons mentionné un pan de mur de 
l’église Santa Maria delle Caccie à Pavie, dont la 
fondation est attribuée à Epiphania, fille du roi 
Ratchis (744-749), et l’église Santa Teuteria à Vérone, 
consacrée en l’an 751 par l’évêque saint Annon, mais 
dont l’abside et les murs extérieurs seuls sont du 
vire siècle, nous aurons à peu près épuisé la liste des 
monuments italiens que l’on peut croire antérieurs à 
la renaissance carolingienne 1. Sur le {empietto de 
Cividale nous ne pouvons que maintenir ce que nous 
avons dit (voir CIVIDALE, t. 1, col. 1138). 

Nous serons bref au sujet des églises de Gaule, sur 
lesquelles on trouvera plus de détails (voir au mot 
FRANCE), et qui offrent d’ailleurs une matière fort 
pauvre à l’étude. Il n’en serait peut-être pas de même 
si un archéologue de loisir s’attachait à recueillir tous 
les témoignages écrits disséminés dans les Vies de 
saints mérovingiens, dans les chroniques, les recueils 
de miracles et les écrits de Grégoire de Tours. On 
pourrait alors rapprocher fructueusement de ces 
indications les travaux anciens qui, depuis le xvi® 
siècle, contiennent tant de remarques disséminées et 
négligées sur les trouvailles faites par les « anti- 
quaires » d'autrefois, les nombreux récits dans lesquels 
les chercheurs, les érudits, les curieux ont enseveli les 
trouvailles faites dans leur province ou leur départe- 
ment, et à l’aide de ces sources, comparées entre elles 
et corrigées ou complétées les unes par les autres, 
bien des précisions seraient acquises pour le plus 
grand profit de notre archéologie nationale. 

XI. PLACE DE L'ART AUGUSTAL DANS L'ART BY- 
ZANTIN. — La naissance de l’art byzantin parut 
longtemps le produit des conquêtes de Rome en 
Orient. Conquêtes très diverses, suivant le caractère 
et la profession de ceux qui y représentaient le nom 
romain. 11 y avait les marchands d’abord, que l’art 
n’intéresse ordinairement qu’à un point de vue utili- 
taire; il y eut sans doute des voyageurs, des curieux, 
mais sur le compte desquels nous savons peu de chose; 
il y eut ensuite des soldats, grands amateurs de butin 
et, derrière eux, des administrateurs, tout ce qui suit 
une armée victorieuse et peu scrupuleuse, tout ce qui 
vit des institutions qu’on importe, tout ce qui émigre 
pour chercher la fortune ou simplementrla vie dans les 
provinces nouvellement ouvertes aux victorieux. Une 
fois implantés en Asie Mineure, les Romains regar- 
dèrent vivre des populations qu'ils avaient la sagesse 


1 R. de Lasteyrie, L'architecture religieuse en France à 
l'époque romane, p. 33-34. 


ÉGLISES 


2312 


de ne pas mépriser et ils s’aperçurent qu'il leur restait 
beaucoup à apprendre. Ils avaient leurs méthodes, 
leurs habitudes, et ils ne voulaient pas les abandonner, 
mais lorsqu'il s’agissait de les appliquer, ils ne purent 
pas ne pas s’apercevoir qu'il faudrait les modifier. 
C’est qu’en effet la main-d'œuvre occidentale avait 
une formation différente de la main-d'œuvre orientale, 
elle usait de matériaux divers, enfin elle en tirait des 
résultats avantageux mais nouveaux. A la rigueur, 
les Romains pouvaient faire venir de Rome ou de la 
Grèce les objets dont l’usage rend l'existence plus 
aimable et plus douce, mais il leur fallait s’accom- 
moder de tout ce qui ne pouvait être transporté, et les 
bâtiments étaient de ce nombre. Alors, ils appelèrent 
leurs architectes, mais ceux-ci se trouvèrent en 
présence d’une difficulté singulière; ils apportaient 
des plans, et les ouvriers ni les matériaux ne se prêé- 
taient à l’exécution de ces plans. Alors ces architectes 
songèrent à adapter leurs méthodes à des moyens très 
différents; ils se résignèrent mais ils se résolurent à 
combiner l’art qu'ils avaient connu seul jusqu'alors 
avec l’art qu'ils rencontraient en possession des 
provinces conquises. De cette rencontre et de cette 
combinaison seraient sorties des formules nouvelles, 
qui, revisées, complétées, perfectionnées, donnèrent 
un art original : l’art byzantin. Telle était jusqu’à la 
fin du xixesiècle l'explication communément acceptée. 

Il existait un art impérial, contemporain d'Auguste 
et tout pénétré d’influences helléniques, art majes- 
tueux, d'apparence un peu roide et sèche, comme il 
convient, en tous temps et en tous pays, à l’art officiel. 
C'était cet art qu’on avait importé dans les provinces 
impériales et qui avait implanté l'unité architecturale 
comme on implantait l'unité juridique. Dans la 
plupart des provinces successivement conquises, ik 
s’établissait sans contestation, comme s’établissait le 
culte de Rome et d’Auguste: mais il en avait été 
autrement dans la province asiatique. Là survivaient 
les lointaines traditions architecturales de l’Assyrie ; 
là aussi se continuait, encore vivace, la tradition plus 
récente des Perses Sassanides, et c'était vers les 
parages de la Syrie septentrionale que la rencontre 
avait eu lieu, que les essais et les efforts de compéné- 
tration avaient abouti en une production vraiment 
rajeunie, distincte, originale. Un groupe de monu- 
ments, dont la préservation merveilleuse semblait 
presque providentielle, était venu étayer cette expli- 
cation d'exemples variés, nombreux et probants. 
Dans la Syrie centrale (Haôuran) des villes s'étaient 
conservées comme un décor de féerie; maisons, églises 
monastères, bains, pensions, hôpital, auberge, debout, 
intacts, mais sans habitants, sans meubles, désertés 
depuis le jour lointain où la population avait fui sans 
que les hommes, les animaux et les siècles parussent 
avoir remarqué cette proie offerte à leurs coutumières 
déprédations. Tandis qu'Antioche ou Antinoé ser- 
vaient de carrière aux habitants des contrées voisines, 
ici les maisons avaient gardé leurs toits, leurs murailles, 
jusqu'aux portes et aux fenêtres, leur pavement et 
même quelques inscriptions portant des dates cer- 
taines. De cet ensemble, on était en droit de conclure 
que, dès le πιὸ siècle, le style romain s'était appliqué à 
mettre en œuvre des matériaux auxquels il était peu 
accoutumé, ou même pas du tout. Vu la rareté ou 
l'absence complète du bois, les Syriens débitaient la 
pierre pour tous les usages : murs, toits, solivages, 
coupoles, portes et fenêtres. L'arcade avait remplacé 
l'’architrave et Ja coupole tenait la place des plafonds 
en charpente. Point de bois, point de briques non plus? 
les architectes romains en avaient pris leur parti 
et, de leur embarras surmonté, était sorti l’art by- 
zantin. 

Peut-être est-il un peu prématuré de fixer le lieu où 


| 


2313 


se fit la rencontre entre l’art impérial et l’art asiatique. 
Est-ce dans la région d'Éphèse ou bien en Syrie? 
Quels moyens avons-nous de donner une réponse 
précise? Il est certain, que ce fut dans ces parages 
voisins de la Méditerranée, à l’intérieur ou aux 
environs des grandes villes, dont le port communiquait 
par mer avec la Grèce et Rome, par terre avec l'inté- 
rieur de l’Asie, que les rencontres ont eu lieu : échanges 
de chargements, échanges de pacotilles et échanges 
d'idées. Or, ce n’était pas au loin qu’on allait mettre à 
l'essai ce qu'on venait d'acquérir, et les environs 
d'Éphèse, comme les environs d’Antioche, rendaient 
possible une tentative. Elle se fit dans la Syrie centrale, 
mais elle ne se fit pas que là. Non seulement la Syrie, 
mais encore l'Égypte, la côte Libyque, celle de l'Asie 
Mineure, les provinces frontières de Perse devenaient 
le théâtre d’entreprises monumentales dont les 
vestiges sont remplis d'enseignements pour nous. 

Tous ces enseignements tendent à restreindre la 
part de l’art impérial et nous montrent l’art hellénique 
formant le véritable lien entre la vieille tradition 
assyrienne et la jeune création byzantine. L'influence 
de Rome se réduit dans la mesure où s’élargit celle 
de la Grèce. Cependant la Grèce était en décadence, 
elle n’inventait plus, mais elle entretenait avec une 
jalousie intelligente tout ce qui avait été les raisons de 
sa gloire disparue; elle vivait et produisait de recette. 
Soumise par Rome, elle ne fut pas conquise; mais, 
usée, épuisée, elle se constitua la gardienne vigilante 
de son passé, dédaigna ses nouveaux maitres et se 
reposa sur ses colonies pour soutenir son prestige et 
illustrer ses monuments. Alors, comme en des temps 
plus rapprochés, tout ce qu'il y avait d'éléments 
vigoureux, de sève montante et verdissante, se trou- 
vait dans ces colonies hellénistiques qui, à Alexandrie, 
à Éphèse, à Smyrne, associaient le travail rémunéra- 
teur aux discussions idéales ou métaphysiques. Dans 
ces colonies riches et actives, on entretenait mieux 
qu'un culte, on transmettait une doctrine et on pro- 
duisait des œuvres vraiment grecques. C'était dans ces 
foyers de vie hellénique intense, Alexandrie, Pergame, 
Éphèse, Cyzique, qu’on retrouvait la flamme qui avait 
éclairé les maîtres; moins fécond mais encore pur, cet 
ârt perpétuait celui qui avait existé à Athènes, 
conservait ses qualités essentielles, son goût intact, 
s’appliquait à trouver — et non à retrouver — les 
types qui avaient fait la grandeur de l’art grec : 
symboles, figures idéales, beauté du corps humain, 
souplesse des draperies, simplicité du geste, accommo- 
dation architecturale; et dans tout ceci l’art impérial 
restait non pas étranger, non pas ignoré, mais tenu en 
suspect ou en intrus. 

Ne parvenait-il pas cependant à s’insinuer? On n’en 
saurait douter, mais il y a loin de cette tolérance 
presque humiliante à l’attitude dominatrice qu’on ἃ 
longtemps attribuée à cet art augustal. À mesure qu’on 
s'applique à l'étude des monuments d'Asie Mineure 
contemporains des premiers siècles de notre ère, on se 
persuade que l'élément hellénistique y est demeuré 
presque indemne de l'influence romaine. 

XII. PERSISTANCE ET INCONTAMINATION DE L'ART 
HELLÉNISTIQUE. — Un tombeau souterrain de Palmyre, 
du me siècle après Jésus-Christ, est encore décoré 
d'après les souvenirs et les traditions d'un art pure- 
ment grec : médaillons à la manière alexandrine, 
renfermant un portrait en buste, soutenus par de 
hautes et légères figures féminines inspirées des 
Victoires athéniennes, drapées, ailées, posées légè- 
rement sur un globe, si vives et si simples qu'elles 
semblent avoir suspendu un instant leur mouvement 
et leur geste pour le reprendre l'instant d’après. Ces 
figures virginales seront adoptées par les chrétiens, 
qui en feront des figures angéliques et en décoreront 


DICT. D’ARCH. CHRÉT,. 


ÉGLISES 


τ 


314 


les voûtes de Saint-Vital à Ravenne et de la chapelle 
de Saint-Zénon à Sainte-Praxède, 

Un sarcophage d’Asie Mineure, conservé au Kônigl. 
Mus. de Berlin, nous montre le Christ debout, drapé, 
dont la noblesse et la simplicité d’attitude évoquent la 
statue célèbre du Sophocle du musée de Latran. 
Un sarcophage de Selefkieh représente la chasse de 
Méléagre et le cavalier rappelle l’Alexandre du 
sarcophage de Sidon, tandis que les éphèbes nus sont 
encore construits et posés selon le canon de Lysippe. 

Parmi les monuments de l’architecture, les rappro- 
chements ne sont pas moins significatifs. Un des plus 
incontestablement datés, l’église du Saint-Sépulcre, 
possède une décoration ornementale grecque et non 
romaine. Ceci n’est qu’un exemple, mais que d’autres 
viendront corroborer. 

Il en résulte cette indication, que des faits de plus en 
plus nombreux confirment et commentent, que ce fut 
la Grèce qui, au seuil même del’Orient, représenta l’art 
occidental. Elle était là chez elle, ayant la première con- 
quisl’Orient,elles’enlaissait maintenant pénétrer, mais 
en le contenant toujours, en assimilant tout ce qu’elle 
ne repoussait pas formellement. C'était l’art grec qui 
montait la garde et défendait son antique domaine, 
ce cœur de beauté, contre toute invasion. A l'invasion 
romaine il opposait sa souplesse, son charme, sa 
simplicité et lelaissait se morfondre, solennel et stérile; 
à l’art asiatique il imposait son expérience et son 
excellence, mais sans rudesse, parce qu’il y apercevait 
des survivances de l’antique fécondité dont lui-même 
était sorti. 

Tout ceci avait été entrevu, indiqué de façon un 
peu confuse par Viollet-le-Duc et par Courajod, mais 
c'était chez eux plutôt une intuition — ou un para- 
doxe — que le résultat d’une étude suivie et de com- 
paraisons multipliées. Choisy, moins imaginatif et 
plus documenté, reportait jusqu’en Perse le berceau 
de l’architecture byzantine. C’est dans cette direction 
qu’il nous faut regarder. 

XIII. L’AsIE MINEURE BERCEAU DE L'ART BY- 
ZANTIN. — Placée à l’extrémité occidentale du monde 
asiatique et à un de ses points de contact avec le 
monde européen, l’Asie Mineure paraît avoir servi de 
passage, dès les âges les plus anciens, à quelques-unes 
des nombreuses migrations qui se sont dirigées de 
l'Asie vers l’Europe. De ces migrations, plusieurs ont 
laissé des traces, encore reconnaissables, de leur pas- 
sage : plusieurs s’arrêtèrent en Asie Mineure et s'y 
fixèrent. Mais toutes ces émigrations, à beaucoup 
près, ne conservèrent pas la pureté de leur race. Les 
refoulements des invasions, les changements de domi- 
nation politique, les mélanges et les agglomérations 
ont concouru tour à tour, parfois simultanément, à 
altérer, à effacer plus ou moins, non seulement les 
traits primitifs et caractéristiques des peuples émi- 
grants, mais encore des arts qu’ils avaient apportés 
avec eux et implantés dans leur nouvelle patrie. 

En ce qui concerne l'architecture byzantine, on 
s’est habitué à la faire dater du vi® siècle de notre ère; 
on lui a donné Justinien pour promoteur, Anthémius 
et Isidore pour inventeurs et Sainte-Sophie de Con- 
stantinople pour coup d'essai; ce n’est pas au vi® ni 
au rv° siècle que nous placerons le coup d'essai de 
l’art byzantin, mais bien auparavant, avant Con- 
stantin, avant Dioclétien. C'est en deçà de l’époque 
augustale et de son art ofliciel; il nous faut remonter 
jusqu'aux plus anciennes civilisations de l'Orient 
pour saisir les rudiments de la construction byzantine 
telle que nous la verrons se constituer en Asie Mineure, 
s'épanouir à Constantinople et à Ravenne. 

Les Assyriens connaissaient la coupole, ainsi qu'on 
peut s’en convaincre par un bas-relief de Kouioundjik, 
représentant les deux variétés principales du type : 


IV. — 73 


2315 


la coupole surhaussée et la coupole sphérique :. Les 
Perses employaient couramment la construction par 
tranches, dont on retrouve l'application dans les 
palais de Servistan et de Tirouz-Abad, contemporains 
de l’art de Persépolis, indépendants de lui et témoins de 
la tradition et des méthodes d’une très ancienne archi- 
tecture nationale ?. Ce système de construction par 
tranches a été également pratiqué en Assyrie, pour 
l’aqueduc du palais de Sargon à Khorsabad ὅ, et en 
Égypte, dès la XIX® dynastie. Les voûtes du Rames- 
seum “ sont, en effet, des berceaux bâtis à l’aide de 
briques disposées par tranches à partir du niveau où 
les lits rayonnants exigeraient un cintre; les tranches, 
plus inclinées à leur pied qu’à leur sommet, présentent 
un empattement qui facilite beaucoup le travail 
jamais les Byzantins n’appliquèrent ce procédé de 
construction d’une façon plus raisonnée, plus métho- 
dique. 

Ainsi, quand les Byzantins l’adoptèrent et en 
firent la caractéristique de leur art, la construction 
sans cintre comptait plus de dix-huit siècles de durée. 
La Perse, l’Assyrie, l'Égypte la pratiquaient et c’est 
vraisemblablement à la Perse qu’en doit remonter 
l’origine. Les plaines de l'Élam mettaient à la dispo- 
sition de leurs habitants des argiles excellentes qui, 
même sans cuisson, résistent à la poussée; mais 
point de bois, rien de ce qui est indispensable ou 
suffisant pour fournir les matériaux d’un cintre. Ces 
argiles, il fallait donc les maçonner directement dans 
l’espace sans charpentes auxiliaires : c’est ce qui fut 
tenté et réalisé. 

L’Asie Mineure, avec ses plateaux dénudés, éprou- 
vait les mêmes besoins, mais n’avait pas les mêmes 
ressources. Faute äde posséder l'argile, elle dut se 
borner à imiter timidement les méthodes de construc- 
tions voûtées de la Perse et de l'Égypte, jusqu’au jour 
où elle connut l'usage de la brique cuite et durcie au 
feu. Ce jour n’est pas antérieur à l’époque romaine et 
son application en grand aux constructions monu- 
mentales n’est pas antérieure aux dernières années 
de la république romaine. 

L'emploi de la brique cuite permit d’ériger en 
système les artifices de la construction sans cintrage 
et de rivaliser en Asie Mineure avec les exemples 
réalisés en Perse au moyen de la brique de terre 
séchée. Grâce à la largeur d'idée des architectes 
asiatiques, la brique cuite fut adaptée sur-le-champ 
aux vieilles méthodes de constructions par tranches 
que les Perses, les Égyptiens et les Assyriens leur 
avaient apprises et que, faute de moyens, ils n’avaient 
pu, eux, exécuter ou du moins élever jusqu'aux 
applications ornementales. 

Reste à déterminer la région de l’Asie Mineure où 
s’accomplit la gestation de l’art byzantin. 

XIV. RÉGION OU NAQUIT L'ART BYZANTIN. — L'art 
byzantin représente des éléments asiatiques combinés 
avec des éléments romains sous l'influence grecque, 
éléments asiatiques prépondérants, éléments romains 
accessoires. Nulle part ce contact n’a pu se produire 
avec plus de fécondité qu'aux lieux où l’hellénisme, 
l'Asie et Rome se rencontraient avec une vigueur 
suffisante encore pour ne pas s’épuiser, s’altérer ou se 
dénaturer complètement au cours de cette compéné- 
tration réciproque. Or, la ligne de communication 
entre l’Asie et l’Europe traversait des régions pénétrées 


? Layard, The monuments of Nineveh, LI série, in-fol., 
London, 1849, pl. 17. — ? A. Choisy, L'art de bâtir chez les 
Byzantins, in-4°, Paris, 1883, p. 154. — * Place, Ninive et 
l'Assyrie, in-fol., Paris, t. 1, p.271. — 4 Leipsius, Denkmäler 
aus Ægupten, in-fol., Berlin, 1849, [τε part., pl. LXXXvIm- 
LXXxIxX. On remarquera en outre que les plus anciennes 
voûtes sans cintrage présentent des profils surhaussés 
extrémement favorables à l’adhérence des briques : les 


ÉGLISES 


2316 


de l'esprit hellénistique, situées à la limite même où 
s’échangeaient les idées et les productions de l'Europe 
et de l’Asie, c’est-à-dire vers la côte d’Ionie. « Les 
caravanes y affluaient des plaines de l’Euphrate, en 
descendant les larges et belles vallées de l’'Hermus et 
du Méandre. D'un autre côté, le commerce de 18 
Méditerranée y venait tout entier aboutir : la voie 
directe de Rome vers l'Asie, dans un temps de navi- 
gation à courtes étapes, consistait à franchir l’Adria- 
tique vers la hauteur de Corfou, transborder à Co- 
rinthe et suivre la chaîne des îles de l’Archipel. 
Éphèse, située à la jonction de ces deux grands 
courants, formait le confluent des idées et des richesses 
des deux mondes 5. » 

La véritable fonction historique des peuples de 
l’Asie Mineure a été de servir d’intermédiaires entre 
l’Assyrie et la Grèce 5, qui lui empruntait sa décora- 
tion architecturale et les dessins de ses tissus; car 
« les types artistiques paraissent avoir été portés en 
Grèce bien moins par les Phéniciens que par les peuples 
de l’Asie Mineure, maîtres des routes commerciales 
qui passaient par Comane et Tarse pour atteindre 
Ninive et Babylone  ». 

La démonstration a été faite, en ce qui concerne 
l'architecture et l’ornementation, sur des bas-reliefs 
de la Ptérie et divers autres monuments, et il 
n’est pas douteux que les architectes grecs aient 
cherché des exemples chez les constructeurs en Lydie 
et en Phrygie. Cette voie de l’Asie Mineure n’est sans 
doute pas la seule qu’aient suivie, à travers les terres 
et les mers, les semences qui sont venues germer sur 
le sol de la Grèce et y produire des fruits merveilleux, 
mais c’est la principale: c'est, pour ainsi dire, la route 
royale qui met Babylone et Ninive en communication 
directe avec Smyrne, Milet, Éphèse et Athènes. 

A Éphèse, nous apercevons, en effet, les plus anciens 
témoins de cette fusion entre les procédés de Rome et 
de l'Asie les premières basiliques chrétiennes 
d'Éphèse sont encore romaines quant aux dispositions 
d'ensemble et déjà byzantines par la structure. 
L'Église de la Trinité présente un témoin précieux 
de cette époque de transition. Le tracé et les combi- 
naisons d’équilibre rappellent, sans erreur possible, 
les édifices de la famille de la basilique de Constantin 
ou les grandes salles des Thermes à Rome. Si de l'ob- 
servation d'ensemble on passe à l'étude du détail des 
procédés, on distingue déjà des tendances très 
étrangères à l’art occidental : la construction est 
exécutée par tranches et sans cintrage; la méthode 
byzantine se superpose aux types de l'architecture 
classique, en attendant qu’elle s’en empare et les 
force à se transformer. 

Encore à Éphèse, l’église dite des Sept-Dormants 
intéresse au même titre l’histoire des origines de Part 
byzantin : c'est une voûte jetée sur un ravin qui 
servait de sépulture à des martyrs locaux. L'aspect de 
l'édifice est romain; le mur-pignon qui le termine a la 
physionomie antique la mieux accentuée; l’enduit de 
stuc est orné de profils qui portent eux-mêmes leur 
date et semblent sortir des mêmes mains qui ont 
décoré telle catacombe romaine. Or ce monument, 
romain de date, est entièrement byzantin de structure : 
berceaux, pénétrations, tout est exécuté par tranches 
et sans cintrage. 

A Magnésie du Méandre, une voûte enclavée sous 


profils égyptiens et persans se rapprochent beaucoup de la 
courbure parabolique et le profil de l’'aqueduc de Khorsabad 
est une ogive. — % A. Choisy, L'art de bâtir chez les 
Byzantins, Ὁ. 158. —- * G. Perrot, Mémoires d'archéologie, 
d'épigraphie et d'histoire, in-S°, Paris, 1875, p. 67. — 
Τ᾿ Ed. Gebhard, Ueber die Kunst der Phônizier, dans 
Gesammelte akademische Abhandlungen und kleine Schriften, 
LOIS Ὁ 1.21’ 


| 
| 


2317 


des murs romains de l'enceinte est une véritable 
calotte sphérique aplatie, construite par tranches à la 
manière byzantine. Elle nous fait voir l’art byzantin 
longtemps avant la date où l’on a coutume d’en fixer 
l'origine. 

A Ala-Shehr (ancienne Philadelphie) et à Sardes, 
constatations identiques de la fusion tendant à 
s’opérer entre les architectures de Rome et de l’Asie. 
Saint-Georges de Sardes fournit une nouvelle preuve 
de cette tendance à concilier les plans romains avec 
les procédés orientaux. Si on rapproche le plan et 
l'agencement des voûtes de cet édifice de celui de 
l'église Saint-Jean, également à Sardes et qui paraît 
de la même époque, on constate que, à Saint-Jean, 
le plan, la structure, tout est romain, tandis qu’à 
Saint-Georges la structure entière des voûtes est 
byzantine. 

Mais il serait abusif de localiser à Éphèse et sur la 
côte d’Ionie le mouvement dont nous venons de 
constater la présence. L’art byzantin a admis une part 
d'influence syrienne dans sa formation; toutefois il 
importe de remarquer que cette influence s’est exercée 
principalement et presque exclusivement sur le côté 
décoratif de l’art. La sculpture gréco-syrienne, en 
honneur parmi les écoles d'architecture du haut 
Oronte, a sérieusement influencé la décoration sculptu- 
rale adoptée dans les écoles locales byzantines; mais 
dès qu'il s’agit de la construction même des édifices et 
notamment du système des voûtes, on ne voit ni 
quelle part l’art de Syrie peut revendiquer, ni même 
quelle action il eût été capable d'exercer. L’art 
byzantin a pour point de départ la voûte sans cintrage 
et celle-ci suppose essentiellement l'emploi de la 
brique : or, la brique est demeurée presque étrangère 
aux constructeurs syriens. 

« En somme, hors la région occidentale de l’Asie 
Mineure, on n’aperçoit nulle part, avant le bas-empire, 
l'esprit de construction voûtée sans cintrage ni cet 
enchaînement logique de progrès dont l’art byzantin 
fut la manifestation dernière : partout ailleurs on le 
trouve constitué de toutes pièces comme un art 
importé; là seulement on le saisit dans son genre et 
son essor. C’est de là qu'il rayonne sur le reste de 
l'empire grec; si bien qu’au jour où Justinien réalise 
Sainte-Sophie, l’Ionie lui fournit les seuls architectes 
capables de mener à terme un dessein si vaste 
Tralles lui donne Anthémius, et Milet, Isidore; 
rencontre singulière, qui reporte la plus belle appli- 
cation de l’art byzantin au pays même où il avait 
pris naissance 1, » 

XV. RÔLE DE L'ASIE MINEURE DANS LA FORMATION 
DE L'ART BYZANTIN. — Tout ce que nous avons vu 
jusqu'à ce moment confirme donc cette observation 
présentée dès le début de cette étude, à savoir qu’on 
a considérablement grossi le rôle de l’art augustal 
romain quand on l’a représenté comme conquérant 
l'Orient, s'y implantant, y remplaçant la vieille cul- 
ture hellénistique et devenant générateur de l’art 
byzantin. Ce que Rome — et cela un peu avant la 
renaissance artistique du siècle d’Auguste — a donné 
à l'Asie Mineure, c’est la brique cuite. On vit bien- 
tôt avec quelle indépendance absolue du goût ro- 
main et des méthodes romaines les constructeurs 
d'Asie en firent usage. Ce n’est donc pas vers Rome 
qu'il faut regarder si l’on veut apercevoir les premiers 
indices de l’art byzantin. Dès les trois premiers siè- 
cles de notre ère, toute la fermentation artistique se 
concentre sur trois points, dans les trois grandes 
villes orientales du monde hellénistique : Alexandrie, 
Antioche et Éphèse. 

Le rôle de ces villes dans la formation de l'art 


1 A. Choisy, op. cil., p. 162. 


ÉGLISES 2318 


chrétien n’a commencé à attirer l'attention que depuis 
peu d’années. Longtemps les voyageurs avaient par- 
couru l’Asie Mineure avec des yeux qui ne voulaient 
pas voir; tout ce qui était postérieur à l’âge classique 
semblait indigne de leur précieuse attention. Le pre- 
mier qui se singularisa en les remarquant et en osant 
le dire fut un Français, Charles Texier, qui consacra 
à ce sujet un livre important, en 1864. Un autre 
Français, M. de Vogüé, révéla la Syrie centrale et 
ouvrit une voie si large et si lumineuse qu’on la jugea 
parcourue tout entière et qu’on l’admira de loin sans 
s’y engager de nouveau. Trente années de plus s’écou- 
lèrent et, en 1895, un savant russe, Smirnof, parcourut 
tout le centre du haut plateau anatolien, relevant avec 
attention et précision les monuments chrétiens qu’il 
rencontrait : Bin-bir-Kilisse, la basilique d’Andaval, 
près de Nigdé en Cappadoce, les grottes d'Urgub, 
longuement décrites déjà par Texier. En 1900, 
J. W. Crowfoot visitait Bin-bir-Kilisse, Utchayak, 
au nord-est de Kirshehr, et quelques autres édifices. 
Depuis cette époque les expéditions scientifiques se 
sont multipliées : expédition américaine dans la Syrie 
centrale et le Haouran, dont les résultats ont ajouté 
à ce que M. de Vogüé avait fait connaître; expédition 
tchèque de la « Société scientifique de Prague », partie 
à la découverte des sites inexplorés de J’Isaurie; 
expédition allemande de M. Oppenheim, qui a fait 
connaître la belle basilique de Karz-ibn-Wardan, 
entre Horus et Alep; expédition russe de l’Institut 
archéologique de Constantinople, qui a étendu ce 
qu'on savait de l’architecture syrienne. Des travaux 
de moindre envergure, ou de prétentions moindres, 
avaient abordé des sujets plus limités; les églises 
de Kodja-Kalessi, de Gül-Batsché, de Sagalassos 
en Lycie et en Pisidie:les bâtiments chrétiens d'Ada- 
lia, de Jürme, de Myra en Syrie, enfin l’octogone de 
Wiranscher avaient été mensurés, dessinés et dé- 
crits. 

En 1903, M. J. Strzygowski consacra un livre 
important à l'Asie Mineure, Klein Asien. Ein Neuland 
der Kunstgeschichte, fondé sur une documentation 
abondante et des recherches étendues. Le groupe 
remarquable de constructions connu sous le nom de 
Bin-bir-Kilisse, les « Mille et une églises » — en Orient, 
l’hyperbole est permise — groupe situé au sud-est 
d’Iconium, fait l’objet d’une description détaillée; 
ensuite les résultats de l'expédition Oppenheim dans 
la Turquie asiatique et diverses autres expéditions 
scientifiques sont exposés et copieusement illustrés. 
M. J. Strzygowski a entrepris la démonstration des 
origines orientales de l’art chrétien et il a classé les 
édifices chrétiens orientaux sous un certain nombre 
de rubriques : la basilique voûtée, la basilique à 
coupole, la basilique à croix grecque avec coupole, 
les églises sur plan circulaire ou sur plan octogonal 
avec coupole. Chaque groupe, étudié d’après un 
nombre plus ou moins considérable de types, a été 
comparé aux édifices correspondants que l'Occident 
possède et examiné au double point de vue de la 
technique grecque et de la technique romaine. Tandis 
que M. Ajnalov aboutissait de son côté, par l'étude de 
la sculpture et de la miniature, à cette conclusion, 
que Constantinople est la fille de l'Asie Mineure et non 
pas de Rome, M. Strzygowski arrivait aux mêmes 
conclusions par l'étude de l'architecture et en tirait 
cette conséquence, à tout le moins hardie : que Rome 
n'a rien donné à l'Orient, et qu'elle en a reçu tout ce 
qu'elle possède; non seulement l’arcade et la coupole 
appareillées — ce quiétait communément admis— mais 
jusqu'au plan et jusqu'à la structure de ses églises. 
Pour la coupole, la cause semblait gagnée d'avance, 
Suivant M. Strzygowski, la coupole, avec une forme, 
il est vrai, un peu spéciale, peut-être pas assez préci- 


2319 


sément définie, est déjà réalisée en Orient au 1ve siècle; 
en Syrie et en Asie Mineure on l’élèvera de préférence 
sur le plan octogoral, en Arménie sur un transept, en 
Égypte sur la nef d’une église avec chœur trilobé. 
Plus tard, ces formes aboutiront toutes à Constanti- 
nople dans un syncrétisme ingénieux, mais moins 
génial qu’on ne le représente d'ordinaire, chez l’ar- 
chitecte de Sainte-Sophie, par exemple. A cette évolu- 
tion, Rome est restée étrangère, car, tandis qu’au 
point de vue administratif, elle rayonne en tous lieux, 
tout stagne chez elle au point de vue artistique, 
jusqu’à ce qu’une impulsion étrangère vienne lui 
apporter des procédés nouveaux et des formes inédites. 
L'Égypte, à l'inverse, peut revendiquer, dans ce 
mouvement, une part considérable mais pas exclusive. 

Et ce n’est pas seulement ses droits à la coupole que 
Rome se voit enlever; voici que l'Orient revendique 
aussi la priorité de la basilique; en sorte que le rôle de 
Rome dans l'élaboration de l’architecture chrétienne 
aurait été à peu près nul. Après avoir emprunté ses 
premières églises au monde gréco-oriental, elle n’aurait 
fait que leur donner une physionomie particulière, la 
« mine romaine ». C’est ce qu'il importe de voir de 
plus près. ; 

XVI. TYPES PRINCIPAUX EN ASIE MINEURE. — 
Tous les édifices chrétiens d'Asie Mineure ne sont pas 
construits sur un plan uniforme et d’après un type 
unique; ils peuvent, d’une manière générale, se rame- 
ner à quatre types principaux ou à deux modèles 
opposés. Sur les côtes de l’ouest et du sud, on constate 
l'emploi de la brique et de la charpente; dans les 
régions à l’intérieur, la pierre de taille et la voûte en 
berceau soutenue par des arcs doubleaux τ; là, un 
atrium et un narthex prennent toute la largeur de 
l’édifice; ici, en avant de la porte, un porche étroit 
prolonge la grande nef et, par une double ou triple 
arcade, s’ouvre librement au milieu de la façade, entre 
deux pièces closes, dressées comme deux tours d’angle 
aux extrémités des bas-côtés ?. Cette différence, déli- 
mitée par la géographie, s’explique par le fait que la 
culture grecque, très développée dans les villes du 
littoral, ne pénétra que tardivement et timidement 
dans les provinces de l’intérieur de la presqu'île, lais- 
sant le sol et les habitants à peu près indemnes de 
l'influence hellénique jusqu’au milieu du rve siècle #. 
Le résultat le plus clair et le plus précieux fut la conser- 
vation de l'originalité provinciale; ainsi « au 1ve siècle, 
l'Orient parle à sa manière la langue de l’art chrétien. 
La basilique orientale ne doit rien à la basilique 
hellénistique #, » 

L'usage de la voûte, l’application d’une abside 
isolée à l'extrémité de l’église et l'emploi fréquent de 
l’arcade en fer à cheval n’ont pas toutefois l'impor- 
tance exceptionnelle qu’on leur prête et qui pousse 
M. J. Strzygowski à en faire les traits d’un style dis- 
tinct et original. C’est aller trop loin, puisque, si inté- 


1 J. Strzygowski, Klein Asien. Ein Neuland der Kunst- 
geschichte, in-S°, Leipzig, 1903, p. 13, fig. 8. — ? G. Millet, 
L’'Asie Mineure, dans Revue archéologique, 1905, t. v, p. 95, 
que nous suivrons et citerons au cours de ce paragraphe. 
-- 51 en fut de même en Syrie et en Égvpte. — * G. Millet, 
op. cit., p. 96. Relevons au passage quelques -preuves de 
l'indépendance des basiliques de l’intérieur, celles de Bin- 
bir-Kilisse par exemple, à l'égard de l’art grec. Les piliers 
trapus oblongs,terminés vers les nefs par des demi-colonnes 
émergeant d’un bloc massif, sans chapiteau, sous la saillie 
d’une simple imposte (Klein Asien, p. 173, fig. 138); l'arc 
en fer à cheval dans le profil des arcades ou le tracé de la 
grande abside, comme c’est le cas pour l'église d’Aladia, 
aujourd’hui Kodscha-Kalessi, L. de Laborde, L'église 
d’Aladja dans le Taurus, dans Revue archéologique, 1847- 
1848, t. αν, p. 172-176. On ne peut omettre de signaler les 
points de ressemblance qui existent entre les monuments 
de la Syrie, de l'Égypte et ceux de l'Afrique du nord. Voir 


ÉGLISES 


2320 


ressant qu'il puisse être, ce type — et ceci le rend en 
un sens plus intéressant encore — se rencontre dans 
l'Afrique du nord avec ses traits les plus caractéristi- 
ques : abside isolée au fond de l'édifice, piliers can- 
tonnés de colonnes engagées, rareté de l’atrium, façade 
flanquée de tours, enfin, en Tunisie du moins, emploi 
des voûtes 5. Ce qui fait l'importance de ce rappro- 
chement, c’est que, suivant la remarque de M. Ch, 
Diehl, les basiliques d’Anatolie, malgré leur intérêt, 
ne présentent point un type qui appartienne exclusi- 
vement à l'Asie Mineure et s’y soit nécessairement 
constitué 5. 

Le deuxième des types principaux est représenté 
en Asie Mineure, en Syrie et en Mésopotamie par une 
série d’édifices, la plupart en pierre de taille, de forme 
octogonale, surmontés d’une coupole’. Cette disposi- 
tion nous est clairement connue grâce à divers monu- 
ments et à un document d’une extrême importance 
pour l'histoire de l'architecture 5. Les principaux 
monuments sont l’octogone de Bin-bir-Kilisse et celui 
de Wiranscher, qui, rapprochés de la lettre de Gré- 
goire de Nysse à Amphiloque, évêque d’Iconium, ne 
permettent plus de douter que, dès le rve siècle, l’église 
en forme de croix, bâtie sur plan octogonal et cou- 
ronnée d’une coupole à tambour, était une disposition 
tout à fait usuelle et courante. Voici la description de 
saint Grégoire de Nysse ? : 

«… Envoyez-nous tout ce qu'il faut d'ouvriers pour 
suffire à l’ouvrage. Une exposition du plan fera 
connaître à Votre Perfection quelles seront les dimen- 
sions de l’ensemble, et j’essaierai de vous donner, par 
une description, une idée claire de la construction 
dont il s’agit. Mon oratoire, εὐχτήριον, doit offrir 
l’image d’une croix terminée naturellement par quatre 
corps de bâtiments : ils s’unissent et se joignent en- 
semble, ainsi que cela a lieu pour les édifices qui repro- 
duisent la forme de la croix; mais au centre se trouve 
un espace entre huit côtés. A cause de cette disposi- 
tion, je l'appelle octogone; de telle sorte que quatre 
côtés opposés deux par deux rattachent la partie 
centrale de l'édifice aux bras de la croix par des ou- 
vertures en arcade, δι᾽ ἀψίδων. Les autres côtés de 
l’octogone, qui s'étendent entre les quatre corps de 
bâtiments, n’iront pas les rejoindre en ligne droite, 
mais s’élargiront chacun en hémicycele qui affectera 
la forme concave d’une coquille renversée et se ter- 
minant à la voûte. Il y aura donc huit voûtes, par 
lesquelles les quatre bâtiments opposés deux à deux 
et les quatre hémicycles se joignent à la partie cen- 
trale de l’édifice. A l’intérieur et à chaque angle de 
l’octogone, διαγωνι:ῶν πεσσῶν, seront placées des 
colonnes pour l’ornement et pour la solidité; elles 
soutiendront des voûtes de même hauteur que celles 
de l’intérieur des bâtiments. Au-dessus de toutes les 
voûtes seront percés des jours convenablement dis- 
posés et la construction octogonale s’élèvera de quatre 


Dictionn., t. 1, col. 677; S. Gsell, Monuments antiques de 
l'Algérie, τ. 1, n. 141, 137, 138; en Tunisie il y avait des 
églises voûtées. Tbid., p. 128, 132, 135, 150, 232.—5%S, Gsell, 
Monuments antiques de l'Algérie, in-S°, Paris, 1901, t. τι, 
p. 128, 132, 135, 137, 138, 141, 150. — 5 Ch. Diehl, Les ori- 
aines asiatiques de l'art byzantin, dans Journal des savants, 
1904, p. 242. — τ Quelques-unes de ces coupoles sont 
coniques, comme celles des édifices persans ou arméniens, 
et rappellent le Marneion de Gaza. — * L'octogone, très 
fréquent en Arménie, a passé dans l'art seldjoukide. — 
* J.-B. Caraccioli, l'oÿ ἐν ἁγιοὶς πάτρος ἡμῶν ρηγοριού ἐπι- 
στολαι XII, ἰπ-49, Florentiæ, 1731; P. G.. t. xLvI, col. 
1096; E. Morin, Plan d'un oraloire ou église chrétienne de 
la fin du 1V® siècle, décrit par saint Grégoire de Nysse, dans 
Bulletin et mémoires de la Société archéologique d'Ille-et- 
Vilaine, 1862, t. 11, p. 276-284. Au groupe des édifices octo- 
gones, il faut rattacher celui que décrit pseudo-Abdias ; 
cf. BR. Garrucci, Storia dell’ arte cristiana, 1873, τι 1, p. 24. 


coudées; de là partira un dôme en forme de cône, 

τρόδιλος χωνοειδής, lequel ira se retrécissant pour 
se terminer en pointe. Pour les quatre bâtiments 
à quatre angles, chacun aura en bas huit coudées de 
largeur, un tiers de plus en longueur; la hauteur sera 
en rapport avec la largeur et il en sera de même pour 
165 hémicycles. De même, tout l’espace entre les assises 
des colonnes, πεσσῶν, mesure huit coudées. Quant à la 
surface de chaque hémicycle, elle est déterminée par 
une ouverture de compas égale à la moitié d’un des 
côtés de l’octogone. Relativement à la hauteur, elle 
sera en proportion avec la largeur. Les murs du pour- 
tour auront une épaisseur de trois pieds. » 

Plus loin saint Grégoire de Nysse demande que, 
parmi les ouvriers qu'on lui enverra, il s’en trouve 
qui sachent construire des voûtes arrondies en coupole, 
sans aucun support, car je sais, dit-il, que cette sorte 
d'ouvrage est plus solide que celle qui repose sur des 
appuis. La pénurie de bois où nous sommes nous 
conduit à la pensée de couvrir l'édifice entier avec de 
la pierre, car il n’y a pas de matériaux pour toitures 
auprès de nous. L’évêque ἃ trouvé dans le pays une 
équipe de trente ouvriers pour construire les bâtiments 
formant les bras de la croix. Il n’a pas d’autres maté- 
riaux que la brique et quelques pierres des environs, 
de sorte qu'il n’y aura rien à faire pour l’équarrissage 
et l'ajustement. Les tailleurs de pierre ne sont pas 
seulement nécessaires pour les huit colonnes aux- 
quelles il faut donner le poli, mais aussi pour les spirales 
qui figurent des autels, σπείρας Swuostôst< (?), et pour 
les chapiteaux de l’ordre corinthien. L'entrée, εἴσοδος, 
sera ornée de marbre bien travaillé. Les portes du 
vestibule seront décorées, selon l'usage, de dessins 
sur la partie saillante du rebord. Il est clair, poursuit 
l'évêque, que nous aurons à nous procurer à prix 
d'argent tous ces matériaux. En outre, dans le porche, 

-il n’y aura pas moins de quarante colonnes, pour les- 
quelles il faudra des tailleurs de pierre. 

Le type octogonal, si minutieusement décrit, ne 
paraît pas être spécifiquement asiatique. M. J. Strzy- 
gowski et M. Ch. Diehl sont d'accord sur ce point; 
néanmoins ce dernier rappelle que le plan de l’octogone 
de saint Grégoire est apparenté très visiblement à un 
édifice de Salone, le mausolée que Dioclétien (voir ce 
mot) fit construire au début du τνϑ siècle — aujour- 
d'hui cathédrale de Spalato — dont l'orgine est 
certainement orientale et vraisemblablement sy- 
rienne. 

Le troisième type dont nous avons à parler est celui 
des basiliques à coupoles, dont la caractéristique est 
une travée sur plan rectangulaire ménagée en avant 
de l’abside, Il est impossible d'enlever au monument 
le type basilical qu'il doit à sa nef flanquée de bas- 
côtés, mais l'originalité véritable se trouve dans l’érec- 
tion d'une coupole dressée par-dessus le vaisseau 
principal. Ainsi que nous l'avons vu dans l'Afrique 
du nord, les bas-côtés sont fréquemment surmontés 
de tribunes et les exemples de basiliques à coupole 
ne sont pas rares en Asie Mineure, en Syrie, et même 
‘en Europe. Sainte-Sophie de Salonique et Sainte-So- 
phie de Constantinople se ramènent à ce type. « Mais 
toujours ici la même question se pose; est-ce dans 
l'Asie Mineure, ou du moins dans l'Orient hellénis- 
tique, qu'il faut chercher l’origine de cette disposition? 
M. J. Strzygowski l’affirme et fixe le point de forma- 
tion à Antioche, d'où ce type aurait ravonné sur 
l'Asie Mineure, et d'Éphèse, aurait passé à Salonique. 
Il se peut, mais il faudrait, pour en être certain, four- 
niv la preuve que ces basiliques à coupole de l’Ana- 


1 Ch. Diehl, op. cil., p. 243. — 3 Ch. Diehl, dans Journal 
des savants, 1904, p. 244sq.—* O. Wulff, Die Koimesiskirche 
in Nicæwa und ihre Mosaiken nebst den verwandten kirchlichen 


ÉGLISES 


2322 
tolie datent bien du rv® siècle et ceci ne semble pas 
être pleinement établi 1. » 

Enfin, le quatrième est celui de l’église en forme 
de croix grecque inscrite dans un rectangle et dont 
une coupole couronne la croisée. On trouve en Asie 
Mineure des représentants de ce type, soit dans les 
petites chapelles creusées dans les rochers de Phrygie, 
d’Isaurie, de Cappadoce, soit dans les édifices comme 
la mosquée de Firsandyn, ancienne église chrétienne, 
ou dans les ruines de Tschaulykilisse. Cette catégorie 
d’édifices est relativement récente et ne paraît pas 
antérieure à l’époque de Justinien. D’après M. J. 
Strzygowski, il faudrait faire une exception en faveur 
de l’église double d’'Utchayak, construite en briques 
et surmontée de deux coupoles sur tambour, et la 
faire remonter à la fin de l’époque hellénistique, ce 
qui pourra sembler d'autant plus audacieux, que 
cette opinion ne repose que sur la photographie des 
ruines et non sur leur étude directe. 

Cette question de la date des monuments chrétiens 
d’Asie Mineure est en effet capitale pour les conclu- 
sions qu’on tire de la structure de ces monuments. 
Suivant qu’on les fait contemporains de Constantin 
ou de Justinien, ou même d’une époque plus récente, 
ils ont, dans l’histoire des origines de l’art byzantin, 
une place capitale ou bien une signification presque 
nulle. Or, la chronologie de ces monuments n’est guère 
avancée à l’heure présente. Crowfoot signale à Utcha- 
yak des inscriptions qui, malheureusement, n’ont pas 
encore été déchifirées, qui réservent peut-être des 
surprises et peut-être des déceptions; à Bin-bir-Kilisse 
on a trouvé une inscription datée de l’année 1162; 
dans les grottes cappadociennes on relève des inscrip- 
tions du vie siècle, et un texte épigraphique assigne 
la basilique de Ksar-ibn-Wardan à l’année 564. C'est 
assez peu de chose, on le voit, et ce qu’une chronologie 
établie sur les caractères intrinsèques de la construc- 
tion présente de conjectural met en défiance des conclu- 
sions précipitées. « M. J. Strzygowski s'est donné 
beaucoup de peine pour établir que les monuments 
étudiés par lui appartiennent à la période qui va de 
Constantin à Justinien et qu'ils sont bien plus voi- 
sins du 1ve siècle que du vie. Mais voici qui in- 
quiète un peu sur la valeur de cette démonstration. 
M. J. Strzygowski n’a point vu lui-même les édifices 
sur lesquels il raisonne: il les connaît par des photo- 
graphies, par des plans, qui, parfois, et sur des points 
essentiels, sont incomplets ou contradictoires. Dans 
de telles conditions, n’y a-t-il point quelque témérité 
à vouloir fixer les dates définitives? Est-il bien pru- 
dent surtout de s’écarter des données chronologiques 
indiquées par les voyageurs, savants expérimentés 
pour la plupart, qui ont, eux, visité les monuments ??» 
Ceux-ci se montrent généralement moins disposés à 
vieillir les édifices chrétiens de l'Asie Mineure. Ce 
n’est toutefois qu'après des explorations et des études 
nouvelles qu’on pourra entreprendre un classement 
définitif. Jusque-là on peut, sans trop s’aventurer, 
admettre la date du rve siècle pour les basiliques de 
Bin-bir-Kilisse et pour la plupart des édifices sur plan 
octogonal, sauf toutefois l’'octogone de Wiranscher, 
que Puchstein, qui l’a visité, et M. Ch. Diehl croient 
du vie siècle. En ce qui concerne le type des basiliques 
à coupoles, loin de les faire remonter au 1v° siècle, 
M. Ο. νυ fait au contraire dériver toutes les églises 
de ce type de Sainte-Sophie de Constantinople ὅς et il 
est certain à tout le moins que la basilique de Ksar- 
ibn-Wardan, qui appartient à ce groupe, est du 
vie siècle et toute différente des autres constructions 


Baudenkmälern. Eine Unlersuchung zur Geschichle der 
byzantinischen Kunst im 1 Jahrtausend, in-$?, Strasbourg, 
1903. 


2323 


de Syrie, ce qui semble bien attester des influences 
venues d’ailleurs :. L'église de Kodscha-Kalessi, dans 
l’Isaurie, étudiée par J. ΝΥ. Headlam ?, lui semble être 
du ve siècle, tandis que J. Strzygowski la reporte au 
1ve siècle. Enfin, l'édifice à coupoles d’Utchayak, qui 
bénéficie également de cette haute antiquité, doit être 
tenu, d’après M. Ch. Diehl, pour une construction du 
moyen âge byzantin et ne saurait prétendre en aucune 
manière au rôle de précurseur ὃ. 

XVII. LE CAS DE LA BASILIQUE. — Constantinople, 
fille de Rome, reçut d’elle la basilique, parmi beau- 
coup d’autres présents! Tel était l’axiome incontesté 
et qui paraissait incontestable: il avait le tort de sup- 
poser résolu ce qui se trouvait en question : à qui 
revenait le plan originel et l'élévation structurale de 
la basilique? Une basilique est essentiellement un 
rectangle, sur un des petits côtés duquel — le côté 
est depuis Constantin — ἃ germé une demi-lune; à 
l'extrémité opposée se développe une cour, des por- 
tiques, un ensemble de constructions assez variées 
en apparence et qui, néanmoins, se ramènent toujours 
à ces deux éléments, combinés ou isolés: une cour 
adossée à la façade de la basilique. Cette cour est 
tracée par un portique qui, à sa rencontre avec la 
basilique, se soude, forme porche et devient ce qu’on 
nomme narthex. Cela dit, il reste à savoir ce qu'a été 
la basilique chrétienne avant de recevoir cette desti- 
nation liturgique à laquelle elle se trouve liée si étroi- 
tement que le mot basilica devint synonyme d'’ecclesia, 
de domus Dei, de dominicum ". 

Dès le xv® siècle, une théorie apparaît, séduisante, 
introduite par Leone-Battista Alberti $ et aussitôt 
admise cemme une vérité incontestable par Palladio ®, 
Sarnelli 7, Ciampini ὃ, qui, au cours des xvi® et xvu° 
siècles, lui donnent une sorte de valeur dogmatique. 
Au xix® siècle, pendant toute la première moitié, on 
commente, on illustre, on adhère à la théorie, que 
nul ne songe plus à remettre en question; elle gar- 
dera en France ses partisans fidèles : A. de Caumont ?, 
J. Quicherat 1°, Viollet-le-Duc 11. D’après eux, la basi- 
lique est ce rectangle allongé, terminé par un hémi- 
cycle, qui servait de tribunal ou de bourse de com- 
merce aux païens. Dès la conversion de Constantin, 
les chrétiens trouvent ces édifices à leur convenance, 
s’en emparent ou s’y insinuent, mais en tout cas s’y 
établissent et s’y installent. Désormais, là où ils man- 
queront de basiliques civiles pour en faire des églises, 
ils bâtiront des églises, mais sur le plan des basiliques. 

En 1847, Zesterman bouleverse tout cela, déclare 
que les basiliques civiles différaient de l’idée qu’on 
s’en était faite, que les basiliques chrétiennes n’avaient 
avec elles rien de commun que le nom, et que les 
fidèles avaient imaginé de toutes pièces et exécuté de 
même les édifices dans lesquels ils célébraient leur 
culte ©. Il ne paraît pas qu'en France on prêta la 
moindre attention à cette hérésie archéologique; en 
Allemagne on la combattit avec vivacité. La troupe 
pédante y trouva une pâture à sa convenance; il suffit 
de rappeler les noms de Urlichs, von Quast, Mothes, 
Hubsch, Springer, Kugler, Rosengarten, Lübke, 

Lützow, Forster, etc., etc. Cette discussion produisit 


1 Journal of Hellenic studies, 1892, Supplément.--— ? Jour- 
nal des savants, 1904, p. 245, note 3, ferait descendre la 
date jusqu'au x: siècle, en se fondant sur les proportions du 
tambour cylindrique, haut et svelte, très différent des tam- 
bours qui commencent à se montrer dès le ν" siècle, bas et 
trapus, à Sainte-Sophie de Salonique, à Ksar-ibn-Wardan, 
à Saint-Vital, au mausolée de Galla Placidia. — 5 L, de La- 
borde, Voyage de l'Asie Mineure, in-fol., Paris, 1838, pl. LxIx. 

* Ilinerarium Burdigalense, en 333, édit. Geyer, dans 
Corpus script. eccles. lat., t. XXX1IX, p. 25, explique basilica 
par dominicum. — " De re ædificaloria, 1. 11, ce. x; 1. VIII, 
€. XIV. 


1 quattro libri di architettura, Venezia, 1570, | 


ÉGLISES 2324 


du moins l’utile résultat de remettre en discussion 
un axiome qui n’était pas incontestable; mais surtout, 
elle suggéra des idées nouvelles, des explications ingé- 
nieuses. Weingartner fit observer que le culte chrétien 
avait été d’abord célébré dans l’intérieur des maisons, 
qu'il fallait donc tenir compte de leur disposition, de 
même que de celle des synagogues et des temples 
hypèthres, pour la reconstitution des lieux primitifs du 


ῷ: es» ἱ 

+ = + © ! 

4 ἃ : 

4 ᾧ ; 

4 ἃ 

Φ + : 

ᾧΦ ἃ ! 

+ * : 

ς 

e = 

ᾷ ὦ ; 

+ + 

ἃ ὦ Ι 

. + ὑ 

é ἃ + + Se 

de 
oi ἣ 
ἕξοι — 


1) 

ae, 

Ge 
= 


3986. — Plan de la basilique Julia. 
D après R. de Lasteyrie, op. cil., p. 53, fig. 40, 


culte chrétien: L’annéesuivante, Messmer aboutissait 
à des conclusions presque semblables 4, mais il préci- 
sait et soutenait que, les riches habitations del’époque 


1. III, c. ΧΙΝ. — ? Anlica basilicographia, Napoli, 1686. — 
5 Vetera monimenta, in-fol., Romæ,1690, t. 1, p. 7. —* Cours 
d’antiquités monumentales, 1831, t. αν, p. 52 sq.; et A bécé- 
daire d'archéologie, 5° édit., 1868, p. 516.-— 19 Mélanges 
d'archéologie, p.402, 403.— 11 Dictionnaire d'archéologie, tn, 
p.165.—1%De basilicis libri 111, dans Mémoires de l'Académie 
royale de Belgique, τ. xx1; et Die antiken und christlichen 
Basiliken, in-4°, Leipzig, 1847. — 1 Weingartner, Ursprung 
und Entwickelung des christi. Kirchengebäudes, in-8, 
Leipzig, 1858. — M Messmer, Ueber dem Ursprung der 
christlichen Basilika, dans Zeitschrift fur christlichen Ar- 
chäologie de von Quast et Otto, 1859, t, πὶ p. 212 sq. 


2395 ÉGLISES 2326 


291 


FORVM ROMAIN: AVEC:LES- 
ik BASILIQUES “JVLI 


3987. — Restitution du Forum romain avec les basiliques Julia et Emilia. 
D'après R. Lemaire, L'origine de la basilique latine, p. 39. 


impériales possédant, au dire de Vitruve, leur basilique | — de plus. De Belgique — de Louvain — en 1911, leur 


privée, c'était cet appartement qui avait servi au 
culte domestique. Dix ans plus tard, Reber apportait 
de nouveaux arguments : et les archéologues teutons 
inscrivirent à leur actif une découverte — imaginaire 


arrivait une adhésion où la chaleur remplaçait la 


1 Reber, Ueber die Ur/orm der rômischen Basilika, dans 
Mittheilungen der kk. Centralcommission, Wien, 1869, t. 11, 
Ῥ. 35. 


2327 


compétence et qui nous apprenait que, jusqu’à cette 
date, les archéologues n’avaient appuyé « leurs hypo- 
thèses que sur des observations de pure convenance. 
On peut donc passer outre, prononçait avec une belle 
confiance l’essayiste belge, d'autant plus qu'ayant 
tous mal posé le problème, ils ne pouvaient y donner 
une solution exacte. » 

Les basiliques latines profanes n’ont répondu long- 
temps à l’idée qu’on s’en faisait que grâce à la convic- 
tion générale qu’elles étaient toutes sans exceptions 
identiques et conformes au type imaginé pour les 
besoins de sa démonstration par Leone-Battista 
Alberti. Si on remonte jusqu'aux monuments eux- 
mêmes, on voit que la première basilique connue fut 
bâtie par M. Porcius Caton, en l’an 184 avant Jésus- 
Christ; elle fut incendiée l’an 52 av. J.-C. À peine 
avait-on pu se rendre compte de l’utilité de l'édifice 
de M. Porcius Caton qu’on l’imita. En 180, ce fut, au 
nord du Forum, la basilique Fulvia, nommée, après 
sa restauration, basilique Emilia; en l’an 155, la basi- 
lique Opimia, et, au sud du Forum, la basilique Julia 
(fig. 3986 et 3987). L'an 171 avant notre ère, fut 
construite la basilique Sempronia auprès du Forum 
Boarium, et Trajan fit bâtir, sur un des côtés de Forum, 
la basilique Ulpia. La vogue était aux basiliques, 
tellement qu’à la fin du rve siècle on en comptait neuf 
dans la seule x1ve région : Julia, Ulpia, Vestilia, Nep- 
tunia, Matidies, Marcianes, Vascolaria seu Argentaria, 
Floscellaria, Constantiniana. 

Les chrétiens, après la conversion de Constantin, 
n'auraient donc eu qu’à choisir, parmi tant de basi- 
liques, celles qui se trouvaient à leur convenance, 
mais ces basiliques n'étaient pas des temples païens 
et ne pouvaient, du jour au lendemain, ni même d’une 
année à l’autre, être désaffectées de leur destination. 
Les services qui s’y trouvaient établis continuaient 
à fonctionner et ne pouvaient s'installer à la belle 
étoile ni émigrer dans des bâtiments prêts à les rece- 
voir. De plus, on ne possède pas un seul texte qui 
fasse allusion à ce transfert. On a, il est vrai, apporté 
un texte d’Ausone, mais assez maladroitement choisi. 
Ausone, s'adressant à l'empereur Gratien, en 365, lui 
dit : Forum et basilica olim negociis plena, nune votis 
votisque pro {ua salule susceptis, ce qui voudrait dire 
que les basiliques ont reçu, à la place de leur destina- 
tion profane, une destination cultuelle; mais, en ce 
cas, ce ne sont pas seulement les basiliques, c’est le 
Forum lui-même qui aurait été désaffecté, ce qui ne 
se soutient pas. Le texte d'Ausone ne veut dire autre 
chose sinon que, dans les lieux où jadis on ne songeait 
qu'aux affaires, on fait désormais des vœux pour la 
prospérité de Gratien. 

Non seulement les chrétiens n'avaient pas toute 
liberté de s’introduire dans les basiliques civiles et de 
se les approprier, mais on en bâtissait de nouvelles et 
qui ne leur étaient pas le moins du monde destinées. 
Maxence laissait une basilique portant son nom et 
située entre le Forum et le Colisée; Constantin s’en 
empara, lui donna son nom et n'en fit pas présent 
aux fidèles ὅς. Lui-même fit bâtir une basilique à 
Byzance ?. Théodose, Arcadius font également bâtir 
des basiliques, et non seulement à Rome ou à Constan- 
tinople, mais dans les provinces de l'empire. Le temps 
leur a été impitoyable. De tant de basiliques con- 
struites à Rome, il ne reste que la basilique Ulpia, dont 
quelques parties peu importantes furent dégagées en 
1812; la basilique Julia, dont les substructions ont 
été déblayées, et la basilique de Constantin, dont il 


? Aurelius Victor, Cæsar, xL,26.— 3 Procope, De ædificiis, 
1, 11. — ? Overbeck Pompéi, 1884, p. 142 sq. — " Jorio, 
Nolizie sugli scavi di Ercolano, pl. 3. — ὃ Gaïlhabaud, 
Monum. anc. et mod., t. τ. — " R. Cagnat, Timgad, p. 37, 
fig. 82. — : Enca Arnaldi, Delle basiliche antiche principal- 


ÉGLISES 2328 


reste trois arcades monumentales (fig. 3988). A Pompéi, 
un grand édifice s’est conservé, sur les murailles du- 
quel plusieurs inscriptions portent la mention de 
« basilique * »; il est probable que les ruines d’'Hercu- 
lanum ont également offert les restes d’une basilique 4. 
Nous avons donné déjà le plan de la basilique de 
Silchester (t.n, fig. 1631), qui est une des mieux caracté- 
risées. I1 ne semble pas qu’on soit autorisé à donner 
le nom de basilique à tout édifice de forme oblongue 
pourvu, sur un de ses petits côtés, d’une abside; c’est 
le cas pour les prétendues basiliques d’Otricoli 5, de 
Velléia, où on ne peut même dire avec certitude qu’il 
ait existé une abside 5; de Vicence, où les réparations 
ont été si importantes qu'elles pourraient équivaloir 
à une transformation 7. À Alésia on a découvert, sur un 
des côtés du forum, les substructions d’un édifice 
qui a pu être une basilique. De la basilique de Trèves, 
il est hasardeux de rien dire, tellement la restauration 
de 1846 l’a défigurée. Une basilique a été découverte 
au Monténégro, le long du forum de l’ancienne Docléa, 
et quelques autres en Algérie, notamment à Timgad, 
à Announa, à Djemilah, à Sigus, à Tipasa, à Constan- 
tine. 

Basilique romaine ou basilique orientale, le type 
ne varie pas, au moins dans ses traits essentiels. 
L'Orient remplaça peut-être plus tôt que Rome la 
longue plate-bande courant sur les colonnes par les 
arcades, que nous voyons apparaître dans le palais 
de Dioclétien. Cette heureuse innovation n’est cepen- 
dant pas acceptée sans résistance et universellement:; 
la plate-bande conserve ses partisans, qui l'emploient 
encore dans la basilique de Bethléem, au Stoudion et 
dans l’église des Saints-Serge-et-Bacchus. On est en 
droit d’en induire que la basilique avait, en Orient, 
ses praticiens, qui ne consentaient pas volontiers à 
transformer leurs modèles. D'ailleurs, le terme de 
« basilique » y était, à l’époque de Constantin, déjà 
familier. Quand l’empereur enjoignit à l’évêque 
Macaire de Jérusalem de faire construire une basi- 
lique sur l'emplacement du Saint-Sépulcre, le seul 
mot qu’il employa fut Gas. Il savait devoir être 
compris, car il n’entrait à ce sujet dans aucune expli- 
cation, aucune description, il lui suffisait de prescrire 
de faire cet ouvrage plus somptueux, plus magnifique 
qu'aucun ὃ. 

Ce sont là, sans aucun doute, des indices curieux, 
significatifs, mais rien de plus; il est impossible d'en 
rien conclure pour la priorité de l'Orient sur l'Occident 
ou réciproquement. De part et d'autre, on peut appor- 
ter des textes et invoquer des monuments qui établis- 
sent la haute antiquité des premières églises, l’exis- 
tence de représentants bien caractérisés des types 
contestés. Dès qu'on veut conclure, les preuves man- 
quent. 11 faut donc remonter plus haut et se demander 
de quel édifice antique la basilique pourrait provenir ?. 

Un livre entier serait nécessaire ici pour exposer 
seulement les théories émises à ce sujet. Cependant 
on fut unanime jusqu’aujourd’hui à chercher l’origine 
des basiliques romaines dans les édifices romains qui 
leur étaient antérieurs. N’était-ce pas bien naturel? 
Est-ce que l'Église, enfin reconnue et protégée, avait 
besoin d’un autre spectacle que celui de la Rome 
impériale, pour construire un édifice répondant à sa 
situation présente et à ses futures destinées? Pour 
beaucoup, le nom même que portait l’église (basilica) 
parut un sûr indice : il indiquait un rapport certain 
du monument religieux avec les basiliques publiques 
ou privées de l’ancienne Rome. Les premiers de ces 


mente di quella di Vicenza, in-4°, Vicenza, 1764, — " Eusèbe, 
De vita Constantini, 1. II1,c.xxx1, P. G.,t. XX, col, 1092,— 
J'utilise ici et cite M. M. Laurent, Les origines de l’architec- 
ture chrétienne à Rome et en Orient, dans Revue de l'instrue= 
tion publique en Belgique, 1905, ©. XLvIn, p. 149-162. 


-- 


2329 


édifices étaient des édifices couverts, élevés au milieu 
des forums pour abriter le marché, les tribunaux, et 
offrir un lieu de promenade aux citoyens; les autres 
étaient de vastes salles aménagées dans les maisons 
riches, pour servir de lieux de réunion : telle est la 
basilique privée du palais des Flaviens (voir Diclionn., 
au mot BASILIQUE). Peu importait donc 4116, sous le 
nom de basiliques, on pût comprendre des édifices 
et des salles aux destinations différentes. Il suffisait 
de savoir que ce nom désignait toujours un édifice 
dont l'aspect général ne changeait guère : un rectangle 
terminé ou non par une abside, entouré ou non de 


ÉGLISES 


2330 
et de plan, tandis que l'édifice religieux — à Rome 
du moins — restait toujours semblable à lui-même. 


Des détails étaient accessoires dans l’un, qui étaient 
spécifiques dans l’autre, l’abside, par exemple. 

Une basilique, c'était, en définitive, une halle, un 
hangar, un abri et, plus simplement encore, un toit 
offert aux marchands, aux hommes d’affaires, aux 
plaideurs, à tous ceux qui, par un beau temps, trai- 
taient leurs intérêts sur la place publique, en plein air, 
mais qui, craignant la pluie et la boue et le froid, vou- 
laient pouvoir se réfugier au sec ou au chaud quand 
la température devenait moins clémente. Or, on ne 


A 


al 


DRE  Ecl 


3988. — Basilique de Constantin. État actuel. 


D'après R. Lemaire, L'origine de la basilique latine, p. 40, fig. 31. 


portiques, mais, en tout cas, divisé par des colonnades 
intérieures. La ressemblance des basiliques ainsi 
comprises avec l'église constantinienne était assez 
frappante; les différences s’expliquaient par les néces- 
sités nouvelles auxquelles on avait dû répondre; et 
comme les noms étaient pareils, comme les deux 
sortes d’édifices étaient plus nombreux à Rome que 
partout ailleurs, ce devint vite une sorte de vérité 
dogmatique, que la basilique chrétienne était sortie 
de la basilique romaine, civile ou privée. Il s’en faut 
de beaucoup, encore aujourd'hui, que cette théorie 
soit abandonnée. 

Cependant, un certain nombre d’archéologues re- 
Mmarquaient de notables différences entre les deux 
types de monuments. Ces différences sont trop connues 
maintenant pour qu'il soit nécessaire de les énumérer 
toutes. 11 nous suflira de rappeler que l'édifice civil va- 
riait souvent dans ses formes secondaires de structure 


pose pas un toit dans l’espace, on lui donne des sup- 
ports, murailles, colonnes, pilastres, peu importe, 
pourvu que le toit abrite et que le bâtiment donne un 
minimum de confort. De là, une extrème liberté pour 
le plan et le type de la basilique civile et aucun texte 
n'y contredit, aucun ne nous avertit qu’on se confor- 
mât à un modèle consacré et traditionnel. Vitruve a 
construit une basilique à Fanum et il nous l’a décrite. 
Qu'y voit-on? Un vaisseau central, plus long que large, 
porté sur des colonnes et pourvu de collatéraux assez 
bas pour que l’éclairage fût pratiqué dans les murailles 
de la basilique par-dessus les combles de ces collaté- 
raux. Cette disposition de l'éclairage est le caractère 
essentiel de l’édifice appelé basilique. Partout où on 
lerencontre, on peut à toute moins discuter l'existence 
d'une basilique; partout où il est absent, on est dis- 
pensé d'aborder la discussion. Si la basilique n’a pas 
de collatéraux, au lieu de n'être qu’un portique cou- 


2331 


vert, comme ce serait le cas si elle portait sur des co- 
lonnes, les murs extérieurs sont percés de fenêtres à 
leur partie supérieure et c’est toujours le procédé 
d'éclairage caractéristique. 

L'existence d’un hémicycle ou abside à l'extrémité 
opposée à l'entrée, ou même sur une des faces du 
rectangle autre que la face où est ménagée l'entrée, 
n'est pas une condition indispensable à la basilique 
civile, tandis qu’elle le sera dans la basilique chrétienne 
À Fanum, la place réservée aux magistrats se trouvait 
bien former un hémicycle, mais il était précisément 
ménagé dans un des côtés longs et ne faisait pas saillie 
au dehors. Enfin, ce qui est plus décisif encore, c’est 
que la basilique Julia (voir plus haut, fig. 3986) ne 
possédait aucune abside. De même, on a conclu des 
basiliques chrétiennes aux basiliques civiles pour 
déclarer que ces dernières avaient un transept; on 
n’en ἃ pu apporter aucun exemple. Enfin, l'entrée des 
basiliques chrétiennes, toujours ménagée sur l’un 
des côtés courts, n’était pas de règle dans les basiliques 
profanes. Dans celle de Fanum, l’entrée était prise 
dans un des cotés longs. Enfin la basilique civile 
n’était pas nécessairement close de murs sur les quatre 
faces; la basilique Ulpia n’en montre aucune trace 
sur trois côtés, et il semble que ce fut également le 
cas de la basilique Julia. 

On voit qu'entre la basilique civile et la basilique 
chrétienne, si les analogies sont frappantes, les dis- 
semblances ne le sont pas moins. Le seul véritable 
point de ressemblance entre les unes et les autres, 
c'est l'éclairage par la partie supérieure des murs. 
Vitruve, ayant à décrire les δὶ égyptiens, remarque 
que, « sur les architraves, on place, à l’aplomb des 
colonnes de l’ordre inférieur, un second ordre de 
colonnes plus petit d’un quart et, ajoute-t-il, entre 
les colonnes de ce second ordre, on perce des fenêtres, 
ce qui fait ressembler ces salles à des basiliques ». 
Voilà donc le trait caractéristique qui vaut aux salles 
où on peut l’appliquer le titre plus ou moins justifié 
de basilique. Le plan n'importe guère, la destination, 
encore moins, c’est l'éclairage par en haut qui décide. 
On en viendra ainsi à donner le nom de basilique à 
un manège, BASILICA EQUESTRIS :, à un marché, 
BASILICA VESTIARIA ?, à des chais et même à un 
édifice en forme de rotonde®, mais éclairé à la façon 
des basiliques. Dès lors les bâtiments élevés par les 
chrétiens pour leur culte, malgré les dissemblances 
qui les distinguaient des basiliques civiles, avaient 
tous l'éclairage par la partie supérieure des murs, et 
cela suffisait pour qu’on leur donnât, sans y plus re- 
garder, le nom de basiliques. Quant à prétendre que 
les basiliques chrétiennes procèdent des basiliques 
civiles ou privées, c’est une autre affaire. 

« Les basiliques publiques étaient innombrables ; non 
seulement il y en avait beaucoup à Rome, mais 
une foule de villes de médiocre importance en possé- 
daient. Les basiliques privées, au contraire, devaient 
être rares; car au milieu de tant de ruines antiques 
explorées depuis le xvi® siècle, on n’est pas certain 
d’en avoir retrouvé une seule. On connaît aujourd’hui 
un grand nombre de maisons romaines, les ruines 
de Pompéi et de Timgad nous en montrent une foule 
de types variés; en Italie, en Afrique, en Gaule, en 
Orient, on ἃ découvert les restes d’un grand nombre 
d'habitations urbaines et de villas ou de maisons des 
champs. Or, nulle part on n’a reconnu de ces basi- 
liques privées dont parle l’architecte romain. Pour 
en trouver un exemple, unique jusqu'à ce jour, il ἃ 
fallu dégager tout le palais des Césars au Palatin # 
(fig. 3989-3990). Comment donc admettre que des 


1 Corp.inscr. lat.,t. vu, n. 965. —? Corp. inser. lat., t. vr, 
ἢ. 20156. — ? Palladius Rutilius, De re rustica, 1. 1, €. XvIn. 


ÉGLISES 


2332 


constructions d'une espèce si rare aient pu servir de 
modèles aux chrétiens? 

« Remarquons encore que ces basiliques privées ne 
se rencontraient que chez les gens les plus riches. 
Vitruve le dit formellement, et c’est seulement dans. 
les maisons les plus opulentes, comme celles des Gor- 
diens, dans les villas ou les palais impériaux, qu’on 
en trouvait. Or ce n’était point dans ces somptueuses 
demeures que les chrétiens étaient admis à célébrer 
leur culte. » Qu'il y ait des convertis dans l'entourage 
et jusque dans la famille des empereurs, c’est certain, 
mais que ces convertis aient attiré et introduit dans 
les palais impériaux une communauté chrétienne pour 
y célébrer le culte, et cela d’une façon ordinaire, régu- 
lière, qu'ils les aient installés dans unesalle somptueuse, 
tout cela est peut-être poétique, attendrissant, mais 
tout cela n’est guère historique. Imagine-t-on Hen- 


3989. — Maison des Flaviens. Plan de la basilique privée, 
D'après Lange, Haus und Halle, pl. νι, fig. 2. 


riette de France introduisant à Saint-James une cen- 
taine de catholiques ou Jeanne d’Albret convoquant 
ses coreligionnaires dans un salon du Louvre ou des 
Tuileries?Et non pas une fois, en cachette, mais assez 
régulièrement pour que la réunion s'adapte au local 
comme l’essaim s'adapte à la ruche, assez ordinaire- 
ment pour que, les circonstances s'étant transformées, 
l'empreinte de l'habitude soit si forte que l’on ne 
puisse s’en affranchir désormais. En dehors des pa- 
lais impériaux, à supposer que les grandes et riches 
habitations aristocratiques possédassent quelquefois 
une basilique, encore faudra-t-il la coïncidence d’une 
de ces habitations possédée par une famille devenue 
chrétienne. 11 ne semble donc pas qu'il faille chercher 
la solution dans cette direction trop étroite. Ces basi- 
liques privées, nous pouvons dire hardiment que nous 
en ignorons tout ou presque; si elles portaient le nom 
de basilique, c'est parce que, sans doute, elles offraient 
le caractère essentiel de ce type : l'éclairage par la 
partie supérieure des murs, et dès lors nous sommes 
ramenés tout uniment à la basilique civile. 
L'’archéologie, comme l’histoire, comme la philolo- 
gie, écartent de plus en plus les anciennes solutions 
simplistes, commodes et portatives, qui ramèneraient 
une solution à une ligne ou à un seul mot. La réalité 


— 4 M. de Lasteyrie fait sur cet édifice des réserves qui 
me semblent sans fondement, 


2333 


est infiniment plus complexe. On peut bien aflirmer et 
démontrer, à grand renfort de plans et de photogra- 
phies, que la basilique chrétienne procède de ceci, de 
cela ou d’autre chose, puisque tout est dans tout, et 
qu'on s’est demandé sans rire si l’art ogival ne procé- 
dait pas de tel ou tel monument du Cambodge. La vie 
est composée de combinaisons subtiles, de dosages 
infinitésimaux qu’il est facile d'ignorer, mais inutile 
de nier. A l’origine de la basilique chrétienne, il faut 
accorder une place à la basilique civile, ce n’est pas 
contestable; on en retrouve des éléments identiques : 
forme oblongue, divisions dans le sens de la longueur, 
surélévation de la travée centrale, éclairage par la 
partie supérieure. Mais il faut accorder aussi une 
place à cette disposition caractéristique qu'est l’abside. 


ÉGLISES 2334 


nom. 11 ne s'agissait plus d’un abri passager, mais 
d’un lieu de réunion où les assemblées prolongeaient 
parfois leur présence pendant une partie de la nuit; 
en outre, des sacristies, un atrium, un baptistère, des 
habitations allaient s’entasser autour de la basilique, 
en faire le noyau d’un centre social, et, en un mot, 
transformer la basilique civile, lieu de passage, en 
basilique chrétienne, lieu de séjour. 

On chercha d’autres origines. M. De Rossi signala 
les cellæ cimiteriales, élevées dès le πι" siècle, et peut- 
être le n°, au-dessus des catacombes; elles avaient 
toujours une abside (voir ce mot) et parfois même 
un chœur triconque. Il pensait encore aux petites 
églises intérieures qu’on avait formées en réunissant 
ensemble plusieurs cubicula et dans lesquelles on pou- 


3990. — Maison des Flaviens. Reconstitution par G. Tognelli. 
D'après E. Haugwitz, Der Palatin, p. 68. 


Celle-ci n’est qu'une simple niche dans la maison 
antique, mais si fréquente, qu’elle semble inévitable, 
la niche s'agrandit dans les tombeaux et forme une 
exèdre, dont on ne conçoit pas l’absence pour la célé- 
bration du culte funéraire. Or, à bien des égards, le 
culte chrétien n’est qu’un rite funéraire et l’autel est 
à la fois mensa et tombeau. La basilique chrétienne 
comporte encore un centre administratif; ses maga- 
sins, ses dépendances diverses rappellent l’organisa- 
tion de la maison romaines avec ses ateliers, ses 
celliers. 

Ainsi on ἃ pris de toutes mains, on a adapté, com- 
biné, accommodé et les fidèles du rv° siècle seraient 
probablement bien amusés s’ils pouvaient entendre 
les idées qu’on leur prête et qu'ils n’eurent jamais. 
ΤΙ leur fallait bâtir une église : l’un recommandait ce 
qu'il avait vu ailleurs, un autre demandait telle ou 
telle modification; ensuite il fallait tenir compte de 
certaines exigences locales, combiner les nécessités 
à satisfaire et les moyens dont on disposait. De tout 
cela il résultait une basilique, mais qui ne rappelait 
que d’assez loin les édifices qui portaient le même 


vait célébrer des services funéraires : parfois on } 
voyait une courte colonnade intérieure. Il est vrai 
que ces modèles étaient bien exigus, comparés aux 
églises basilicales et que le problème était déplacé. 
non résolu. On y remarquera seulement que la pré- 
sence partout constatée de l’abside était une indica- 
tion précieuse. Un peu plus tard, M. Dehio rallia un 
grand nombre de suffrages en faisant sortir l'église 
de la maison privée et, d’une façon plus précise, de 
l'atrium, cette cour centrale, bordée de colonnes et 
couverte d’une terrasse à lanterne, que Rome avait 
empruntée aux villes hellénistiques. 

Le point de départ de M. Dehio était parfaitement 
justifié. On sait, en effet, que, pendant des siècles 
de persécution, les cérémonies religieuses avaient eu 
lieu dans des maisons privées. Autour de certaines 
d’entre elles, se formèrent les {tres ou paroisses. 1] 
semble qu'au πιὸ siècle des églises aient apparu à la 
place de ces maisons avec toutes leurs dépendances. 
Ne peut-on pas dire aussi qu’elles n’en étaient qu'une 
transformation déjà avancée? L’atrium convenait 
aux réunions nombreuses et se trouvait suîMisamment 


2335 


protégé contre les indiscrets, ses portiques avaient à 
peu près l’aspect et le rôle de la colonnade dans l’église; 
le {ablinum qui lui fait suite indiquait le chœur et sa 
table de pierre occupait la même place que l'autel; 
les imagines clypeatæ ancestrales avaient pu suggérer 
l'idée des imagines sacrées, les médaillons pieux appen- 
dus autour du chœur. Quant à la surélévation du 
vaisseau central, qui est commun aux basiliques chré- 
tiennes, elle avait dû s’imposer plus tard à cause du 
besoin de lumière dans un vaste édifice. Cependant, 
des doutes subsistèrent, car on n’expliquait ainsi ni 
la conque terminale de l’abside, ni la présence du 
narthezx et de la cour antérieure. Cette dernière objec- 
tion est la plus grave. En effet, si jamais il y eut simi- 
litude frappante entre deux parties d’édifices diffé- 
rents, c’est bien entre l’afrium de la maison privée et 
l’atrium des basiliques. Tous deux étaient entourés 
de portiques, l’un avait au centre l’impluvium, où 
tombaient les eaux de pluie, l’autre, à la même place, 
la fontaine des ablutions. Si l'atrium domestique avait 
pu se survivre dans le temple chrétien, c'était là et 
non ailleurs. Qui croire? Entre les basiliques civiles 
ou privée, les cellæ cimiteriales, la maison privée, 
quel modèle choisir? 

M. J. Strzygowski triomphe de constater ces incer- 
titudes. C’est à tort, car il est fort peu d’archéologues 
aujourd’hui qui prétendent faire sortir l’église chré- 
tienne d’un modèle unique. Les uns retrouvent sur- 
tout en elle les formes transformées de la basilique 
antique; les autres, celles de la maison privée. Tous 
admettront volontiers qu'elle est un amalgame d’élé- 
ments divers, auquel présida le souci des convenances 
religieuses et des nécessités liturgiques. Il importe 
peu, en somme, de savoir quel édifice romain a le plus 
servi à l'édification de la basilique, si l’on peut affirmer 
que, de tous les éléments qui composent cet édifice, il 
n'en est pas que l’architecture romaine n'ait connu. 
On en conclura que les chrétiens de Rome avaient 
trouvé autour d’eux les formes préalables de leurs 
monuments religieux, et que l'intervention de l'Orient 
était pour le moins inutile. 

Nous convenons d’ailleurs que M. J. Strzygowski 
peut se servir d’un semblable argument et demander 
à son tour où les chrétiens d'Orient ont trouvé le 
modèle de leur basilique? A vrai dire, c’est lui-même 
qui devait ous l’apprendre. En effet, montrer qu'avant 
Constantin déjà, l'Orient était familiarisé avec la 
construction des basiliques, révéler que, sous son 
règne, l’architecture chrétienne s'était merveilleuse- 
ment épanouie en Asie Mineure, affirmer enfin qu’il 
fallait voir là une sorte de survie de la Grèce hellénis- 
tique, cela pouvait bien ruiner le prestige déjà terni 
de Rome en Orient, mais cela ne constituait en rien 
l'anneau manquant dont il est besoin pour rattacher 
l'architecture chrétienne à celle de l'antiquité, et 
fixer ainsi l’ascendance archéologique des églises: Ce 
qu'il a tendu à démontrer, c’est l’invraisemblance 
de l'opinion traditionnelle, d’après laquelle Rome 
aurait fait à Constantinople et à l'Asie Mineure le 
royal présent de leur première architecture religieuse. 
A côté de l’archéologie, dont nous solliciterons plus 
loin le témoignage, l’histoire de la propagation du 
christianisme fournissait un premier arguinent. 

L'Orient devança Rome dans les voies du Christ, 
non seulement parce qu'il entendit avant Rome pré- 
cher la bonne nouvelle, mais encore parce qu'il se 
convertit avec plus de facilité. Les provinces reculées 
de Phrygie, de Cappadoce, d'Arménie ignoraient 
les dieux d'Athènes et de Rome, et, par suite, la puis- 
sante tradition religieuse qui s'était associée pendant 
tant de siècles à la civilisation la plus brillante. Son 
esprit mystique, anxieux de l'au-delà, avait gagné de 
proche en proche la côte hellénisée de l'Asie, les îles, 


ÉGLISES 


2336 


la Grèce, Rome même, frayant ainsi la voie au chris- 
tianisme. Quand celui-ci fut prêché en Asie, il répondit 
si bien aux besoins spirituels du pays, il les purifia 
et les développa avant tant de plénitude qu’il causa 
une véritable renaissance orientale de la religion, de 
la littérature et des arts païens. (Renan, le premier, 
a montré et dit qu'avant Constantin l'Asie Mineure 
avait été le pays par excellence du christianisme. 
Pendant le 1e et le πὸ siècle, le christianisme est 
asiate.) C’est le foyer gréco-oriental de la religion 
chrétienne, allumé le premier, et dont Rome pendant 
longtemps réfléchit seulement la lumière. La langue 
liturgique resta le grec, à Rome, jusque vers l’an 200. 

Faut-il s'étonner après cela des découvertes d’églises 
faites depuis un quart de siècle en Asie Mineure? Le 
témoignage de leurs ruines ne fait qu'attester, d’ac- 
cord avec l’histoire, l’état florissant du christianisme 
en Orient dès avant le règne de Constantin. On ren- 
contre la basilique de forme romaine dans les pro- 
vinces helléniques, mais plus loin, c’est aussi l’octo- 
gone et l’église circulaire, la basilique voûtée de 
pierre et surmontée de coupoles. Tandis qu'à Rome 
la basilique restait toujours assez pauvre d’aspect, 
simple de formes et toujours pareille, elle était con- 
struite en Orient de beaux matériaux, ses formes 
étaient pleine de raison et de force, surtout, son 
aspect extérieur et sa structure organique variaient 
suivant les ressources matérielles et les habitudes 
techniques des différentes provinces. L'un des deux 
édifices se développait par des transformations har- 
dies, l’autre ne cessant de mourir dans des répétitions 
continuelles. 

On constate, d’un côté, une indigence toujours plus 
manifeste; de l’autre, une fécondité toujours accrue. 
Sainte-Sophie fut construite au moment même où la 
basilique romaine perdait son dernier lustre. On 
avouera que, si l'Orient avait emprunté ses modèles 
à Rome, sa gloire en architecture eût été moins prompte 
et son énergie moins spontanée. La perfection de ses 
édifices dès le rv° siècle, leur étonnante variété, per- 
mettent d’affirmer que, pendant les siècles précé- 
dents, l’architecture s'était déjà livrée en Asie à de 
longues expériences et qu'elle avait eu sans doute des 
modèles familiers. 

En résumé, l’étude des monuments chrétiens dans 
les deux régions tend à les faire considérer comme 
des œuvres issues des pays mêmes dans lesquels nous 
les trouvons. Mais n’est-ce pas là un non-sens, quand 
on se rappelle leurs similitudes originelles? Nous ne 
le croyons pas, car, pour expliquer ces similitudes, il 
suffisait que les premières églises, en Orient comme 
en Occident, eussent un modèle commun; et nous 
remarquerons que l'édifice d'Orient qui paraît le plus 
ancien et qu'on peut comparer à celui de Rome, est 
la basilique des provinces hellénisées (Pergame). 

C’est ici, à notre avis, qu'il faut faire appel à la va- 
leur démonstrative du nom même qu’on donna aux 
premières églises : les basiliques. Ce terme signifie 
royal, et s’appliquait dès le début de l'époque hellé- 
nistique à des portiques couverts, de un ou deux 
étages, qui s’élevaient à fleur de rue, dans la plupart 
des villes grecques. Telle était la 5:04 d'Eumène à 
Athènes, celle de Théra, divisée en deux vaisseaux 
par une colonnade intérieure, celle de Smyrne, qu'on 
a pu reconstituer avec son étage supérieur !. La foule 
se venait promenersousleurs galeries et les marchands, 
tout au fond, rangeaient leurs échoppes. À Pergame, 
la στόα occupait la terrasse inférieure de la célèbre 
Bibliothèque ?. Nous ne savons pas combien de formes 
diverses purent prendre ces halles royales à l'époque 


? Michaëlis, dans Springers Kunstgeschichte, t. 1, p. 294, 
303. — * Ibid., p. 312. 


2337 


hellénistique et quelles transformations elles purent 
subir, avant de nous apparaître sur un autre théâtre. 
Auutsiècle avant Jésus-Christ, le même terme, devenu 
substantif, basilica, désignait, à Pompéi et à Rome, 
des édifices couverts, à la fois des bourses, des marchés 
et des tribunaux. Ils eurent des portes parfois, peut- 
être des fenêtres; ils étaient indépendants de la rue 
et ressemblaient plus — on en peut juger par la basi- 
lique de Pompéi —- à un temple qu’à une galerie cou- 
verte. Ce sont les basiliques civiles, dont la plus an- 
cienne que nous connaissions en Italie est celle de 
Caton l'Ancien (Porcia), construite en 184. On pourrait 
douter qu’il y eût quelque rapport entre ces édifices 
et les halles royales hellénistiques. Cependant, le 
nom est resté le même, comme, au fond, la destina- 
tion des monuments. L’argument est si fort qu'il a 
entraîné la conviction des meilleurs archéologues. 
M. Michaëlis affirme la filiation des deux édifices, 
M. Mau croit que la transformation de l’un en l’autre 
s'était opérée déjà dans les villes hellénistiques, et il 
en donne les raisons suivantes : le nom de basilique 
était connu et compris à Rome avant que Caton ait 
prononcé son discours ui basilica ædificaretur : à un 
édifice vraiment nouveau eût correspondu un terme 
nouveau. César, en faisant construire la basilique 
d’Antioche en 47 avant Jésus-Christ, ne cherchait pas 
sans doute à instituer de nouvelles mœurs, mais à 
contenter plutôt d’anciennes habitudes; de même 
Hérode, en fondant la 5:04 ϑασιλεῖος de Jérusalem, 
décrite par Josèphe, ne faisait probablement qu'aflir- 
mer une fois de plus son désir d’imiter les Grecs. Enfin, 
c’est dans les villes d'Italie soumises à l'influence de 
la Grèce, Copia, Thurium, Pompéi, que les basiliques 
civiles furent les plus nombreuses et les plus originales. 
C'est sans doute par l'Italie méridionale que Rome 
connut les basiliques civiles et conçut le désir d’en 
posséder. Plus tard, elles furent incorporées sous des 
formes diverses dans la maison des riches : ce sont des 
basiliques privées; mais partout et toujours, le même 
nom continua de désigner un édifice ou une salle dont 
l'aspect général était le même, et dont la destination 
continuait de répondre aux mêmes besoins généraux. 
On comprend dès lors que, parmi tant de théories 
émises au sujet des origines de l’église, nous restions 
fidèle avant tout à celle qui établit entre la basilique 
chrétienne et la basilique antique un rapport étroit 
de parenté. 

Il faut remarquer aussi qu’au moment même où la 
place publique des Romains s’ornait d’un nouvel édi- 
fice, leurs maisons patriciennes se transformaient et 
s’embellissaient suivant le goût hellénique. Le vieil 
atrium toscan voyait remplacer son toit de bois par 
une terrasse à lanterneau, reposant sur quatre co- 
lonnes (atrium tétrastyle). Celles-ci se développaient en 
colonnades : ce fut l’afrium corinthien, qui ne donna 
pas naissance, comme le croit M. Dehio, à toute la 
basilique chrétienne, mais au moins à la cour qui la 
précède avec son narthex et sa fontaine des ablutions. 
Les conques, absides, exèdres de toutes sortes sont 
fréquentes dans l'architecture hellénistique. Ainsi, 
toutes les formes architectoniques qui caractérisent 
l'église chrétienne apparaissent déjà, contenues et 
parfois associées, dans l'architecture du τι siècle avant 
Jésus-Christ. Rome les adopta au moment où elle se 
civilisait définitivement à l’école de la Grèce; sur la 
côte d'Asie Mineure, on peut dire qu'elles étaient dans 
leur propre patrie. En sorte que, si les modèles immé- 
diats de la basilique constantinienne nous manquent, 
s’il nous est impossible d'affirmer qui, de l'Orient ou 
de Rome, construisit le premier édifice chrétien, nous 
pouvons du moins, selon toute probabilité, remonter 
jusqu’à la source unique de leurs formes générales : 
l'architecture hellénistique. 


ÉGLISES 


2338 


Il est facile maintenant de concevoir comment 
certaines basiliques d'Orient et d'Occident ont pu 
se ressembler sans que l’une doive forcément à l’autre 
ses caractères essentiels. L'origine de l'édifice était 
la même; les besoins religieux des chrétiens étaient 
identiques dans une société semblable, régie par un 
gouvernement unique; seule, la fortune des deux 
types fut différente. Celui de Rome s’appauvrit, comme 
il a été dit plus haut, avec la puissance de la cité; 
celui de la côte hellénisée d’Asie Mineure se trans- 
forma et s'enrichit à mesure que grandissait le rôle his- 
torique de l'Orient. L'architecture religieuse fut mé- 
diocre en Occident, parce qu’elle subit la décadence 
du génie antique; elle fut brillante en Asie Mineure 
et à Constantinople, parce que la vitalité dernière de 
l’art hellénistique se fortifia de l’art oriental, rajeuni 
lui-même par le christianisme. A quoi bon vouloir 
soumettre Rome et l'Orient à un rapport de dépen- 
dance très étroit dès l’époque de Constantin? La solu- 
tion du problème est plus haut. La Grèce hellénis- 
tique peut être considérée comme la source unique 
de deux fleuves très tôt séparés : l’un roule vers Rome 
et l'Occident des eaux qui s’appauvrissent et se trou- 
blent à mesure qu’elles s’éloignent ; l’autre, opulent et 
limpide, enrichi de tributs féconds, se dirige vers 
l'Asie Mineure et Constantinople. 

XVIII. L'ÉGLISE D'ALADJA. — L'église d’Aladja 
(— Kodscha-Kalessi) dans le Taurus, sur les confins 
de la Lycaonie et de la Cilicie, semble placée à la fron- 
tière du domaine oriental et de la zone hellénistique. 
Aladja n’est pas un coup d’essai. On peut saisir les 
éléments qui viendront concourir à son exécution dans 
une des basiliques de Bin-bir-Kilisse (le n° II). Comme 
les basiliques hellénistiques, celle-ci a des tribunes et 
un narthex au lieu de porche. Ce narthex a obligé de 
reculer les deux tours de la façade au delà des murs 
latéraux; en outre, près de l’abside, deux piliers plus 
forts marquent la direction du presbylerium. Ce sont 
autant de traits communs avec l'architecture syrienne. 
Aladja peut être datée approximativement du deu- 
xième quart du rv® siècle et nous savons que ce type 
se propagea rapidement le long de la côte, à Adalia, 
à Myra, a Éphèse, à Nicée; on le retrouve même au 
delà de la mer Égée, inspirant et dirigeant la structure 
et la décoration de Sainte-Sophie à Salonique. Con- 
struit en pierres de taille à son lieu d’origine, le type 
en question fut exécuté en briques dès qu'il parvint 
dans les régions du littoral, et ce fut sous cette nou- 
velle forme qu’il fit retour vers l’intérieur, à Ancyre, 
par exemple, et dans la Syrie du nord, à Ksar-ibn- 
Wardan. M. J. Strzygowski trouve dans l’église 
d’Aladja des traits syro-égyptiens qui lui paraissent 
suffisamment expliqués par la position géographique 
de la Cilicie, alors rattachée à la Syrie, et par les tra- 
ditions monastiques. Avant de nous engager plus 
avant, nous rappellerons, avec M. Gabriel Millet, un 
texte important de Choricius, relatif à une église 
construite à Gaza, au νι siècle, en l'honneur de saint 
Serge : « Des propylées, puis un afrium carré menaient 
directement à l’église sans narthex. Du portique dressé 
à l’ouest devant l'église, deux autres se détachent, 
l'un au sud, l’autre au nord, perpendiculaires à la 
façade et égaux entre eux. Leurs parois sont revêtues 
de plaques; leurs colonnes, toutes de même style, 
atteignent, à l’aide d’arcades, la hauteur des colonnes 
qui soutiennent l’église. Le milieu est ainsi formé : 
quatre arcades sont opposée deux à deux; quatre 
autres, se faisant face aussi, viennent buter contre 
elles. Huit en tout, elles enferment entre chacun de 
ces couples un toit concave. Tout s'oppose en des 
formes égales et symétriques, sauf que le côté de l’est 
se creuse au milieu en forme de conque pour la place 
du prêtre. En termes techniques, une portion du 


2339 


cylindre dressé sur le sol porte un quart de sphère. 
Deux autres figures analogues ornent de chaque côté 
le même mur, égales entre elles, moins grandes que 
celles du centre. Les quatre arcades intérieures dont 
nous parlions tantôt sont chacune prolongées des 
deux côtés par des murs aussi hauts qu’elles, portant 
des murs angulaires et des colonnes atteignant l’as- 
semblage sur lequel s’élève le toit. A l’intérieur d’un 
prisme quadrangulaire est adapté un prisme octogone 
renfermant un cercle qui porte très haut le toit. Il 
faut avoir le cou assoupli pour le regarder; à une telle 
distance du sol, il imite sans doute le ciel visible; les 
colonnes atteignent une hauteur qu'aucune autre 
ne pourrait dépasser 1. » 

Cette description s’applique exactement à Kodscha- 
Kalessi et à Deir el Abiad (voir ce dernier mot). La nef 


ÉGLISES 


2340 


tient à la tradition de l'Asie Mineure centrale et 
orientale, qu’elle ἃ émigré du plateau vers la côte, 
qu’elle a traversé la mer pour aborder, à la fin du 
ve siècle, à Naples (baptistère), et au vre siècle, à Ra- 
venne (Saint-Vital) # Le même raisonnement vaut 
encore pour la basilique à coupole : celle-ci aussi a 
passé la mer, puisqu’'à Palerme, au ἈΠῸ’ siècle (cha- 
pelle palatine), une triple nef basilicale, couverte, il 
est vrai, en charpénte, se soude à une coupole portée 
par quatre trompes et par quatre colonnes entre deux 
berceaux longitudinaux. Les trompes de Kodscha- 
Kalessi ne seraient donc pas, comme le suppose M. 1. 
Strzygowski, un emprunt fortuit à la Thébaïde, un 
présent du monachisme égyptien. Saint-Serge de Gaza 
était une église séculière. Nous croirions plutôt que, 
plus d’un siècle avant la construction de Saint-Serge 


LD 7 


3991. — Saint-Clément d’Ancyre. 
D'après L. Texier, Description de l'Asie Mineure, t. 1, pl. LXxI. 


centrale, tracée par quatre grandes arcades, avait ses 
angles marqués par de larges piliers. Du carré on 
passait à l’octogone par des trompes décorées de co- 
lonnettes. A Kodscha-Kalessi comme à Adalia, c’est 
plutôt dans la structure que dans la décoration qu’il 
faut chercher à résoudre le problème des origines. « Or 
l'élément essentiel de cette structure est le support de 
la coupole. À Kodscha-Kalessi, à Gaza, en Thébaïde, 
à Ancyre, ce sont des trompes d’angles; à Myra, à 
Salonique, à Nicée, des pendentifs. La trompe d’angle, 
étrangère à l'Égypte antique, est persane. Elle s’est 
perpétuée au vue et au vint siècle en Arménie ?; au 
xi°, en Géorgie dans les basiliques à croix grecque, 
issues de Kodscha-Kalessi ὃ. Si l’on raisonne, à l'égard 
de la trompe d’angle, comme a fait M. J. Strzygowski 
à l'égard de l’octogone, on doit conclure qu’elle appar- 


? Choricius de Gaza, Orationes, édit. Boissonnade, 1846, 
p. 83 sq.; trad. G. Millet, op. cit., p. 99-100. — :A Ousoun- 
Jar et Vaharchabad. Grimm, Monuments d'archéologie 
byzantine en Géorgie et en Arménie, pl. XXXV, XXXVI. 

* M. Strzygowski connaît en Asie Mineure, par M. Smirnov, 
quelques églises à croix grecque qui peuvent remonter jus- 
qu'aux ὙΠ ΙΧ’ siècles. Il se demande si le type ne serait 
pas un produit de la région « hittite » introduit à Byzance 
par l’Arménien Basile I. Mais que savons-nous de sa 
« nouvelle église »? Que « son toit était composé de cinq 
coupoles ». On ne connaît jusqu'ici en aucune église armé- 


de Gaza, les disciples de Schenouti ont trouvé ce pro- 
cédé acclimaté sur la côte est, déjà combiné avec les 
colonnes décoratives 5, » 

XIX. L'ÉGuisE DE SAINT-CLÉMENT ἃ ANCYRE. — 
Α l'autre extrémité de la période chronologique, 
voici un monument qui appelle toute notre attention. 
Jusqu'à nos jours l’église Saint-Clément, à Ancyre, 
n'était connue que par la relation et les dessins de 
Texier. Voici ce qu’il en disait : « Il existe près du 
bazar un monument de briques tellement engagé dans 
les maisons de la ville qu'on ne saurait y arriver direc- 
tement; je ne pus pénétrer dans l’intérieur qu’en pas- 
sant par l’échoppe d’un faiseur de babouches. Il n’est 
donc pas étonnant que ce curieux édifice ait échappé 
à l'examen des voyageurs qui m'ont précédé dans cette 
ville. Les prêtres grecs que j'ai consultés, sur la tra- 


nienne ou géorgienne quatre coupoles sur les bas-côtés; en 
revanche, on les rencontre, au milieu du 1x° siècle, à Con- 
stantinople, dans la Gul-Djami, avec des souvenirs visibles 
de la basilique à coupole. D'ailleurs, comment décider si, 
dans la « nouvelle église », les quatre coupoles secondaires 
ne recouvraient pas, comme aux Saints-Apôtres, le bas de 
la croix? Basile Ie n’a pu prendre à l'Arménie que les en- 
trées, narthex,et galeries des bas-côtés de l'édifice. Materialy 
po archeologii Kavkaza, ἴ. τι, pl. XXIV,XXVIN,XXX, XXX VIN, 
XXXIX, XLI, XL, — * Ἑ. Berteaux, L'art dans l'Italie 
mérid., t.1, p. 40. — δα. Millet, op. cit., p. 101-102. 


2341 


dition relative à cette église, m'ont dit qu’on la regar- 
dait comme dédiée à saint Clément d’Ancyre; mais 
je ne pus en obtenir aucun autre renseignement et 
malheureusement il n'existe aucune inscription. Le 
plan de ce petit édifice est disposé de la manière 
la plus heureuse. Le narthex conduit par deux esca- 
liers latéraux aux catéchuménies, réservées aux fem- 
mes. La partie centrale de la nef est éclairée par une 
coupole percée de douze fenêtres : et toutes 165 fené- 


3992. - 


ÉGLISES 


, 
) 
2542 


résumer {ci Ὁ. Depuis l’époque de la visite de Texier, 
l'œuvre de destruction s’est accélérée et ce qui sub- 
siste est si incomplet que Ja nécessité de fouilles se 
fait d'autant plus sentir pour préciser certains détails 
importants du plan de l'édifice. La seule portion 
restée intacte, au début du xx: siècle, était la coupole 
ainsi que l’abside principale Les arcades du tambour 
qui supporte la coupole ont été aveuglées et murces 
avec des briques et des galets, de sorte que ces deux 


Saint-Clément d’Ancyre. Plan. 


D'après L. Texier, op. cil., pl. LXxXI. 


tres extérieures sont encore garnies de leurs meneaux 
de marbre, qui ont la forme de petites colonnettes. 
Cette église était autrefois complètement revêtue de 
stucs et de peintures, mais il n’en reste plus que de 
faibles débris. La corniche de marbre qui sépare le 
rez-de-chaussée de l'étage des catachumènes était 
dorée. Aujourd'hui (1833-1837), une partie de l’édi- 
fice est ruinée. Le reste du monument se trouve dans 
un abandon complet 1.» Le plan et les détails techni- 
ques engageaient Texier à considérer ce monument 
comme postérieur à l’époque de Justinien (fig. 3991). 

Depuis lors cette église a fait l’objet d’une étude 
moins sommaire par M. O. Wulff, que nous allons 


1 Ch. Texier, Description de l'Asie Mineure faite. de 1833 
ἃ 1837, in-fol., Paris, 1839, t. 1, p. 200, pl. τιχ χα. — * O. Wulff, 
Die Koïimesiskirche in Nicæa und ihre Mosaiken nebst den 


étages d’arcades forment une sorte de tronc de cône 
bien clos qu’il a été facile de transformer en une église 
à une seule nef sans porche et sans les dépendances du 
béma. 

Le plan de Texier porte (en hachures sombres) une 
partie subsistante qui ἃ dû disparaître depuis; tandis 
qu'il n'indique comme détruit que le bas-côté nord 
avec l’aile adjacente des narthex intérieur et extérieur 
jusqu’à l'entrée principale de celui-ci. Abstraction 
faite des petites inexactitudes dans la reproduction 
de l’état du monument, certaines inexactitudes sem- 
blent ressortir d'une comparaison attentive (fig. 3992). 

Et d’abord les proportions et dimensions générales 


verwandten kirchlichen Baudenkmälern. Eine Untersuchunga 
zur Geschichte der byzantinischen Kunst im 1 Jahrtausend, 
in-S°, Strasbourg, 1903. 


2343 


du plan. Que doit-on penser de l'élargissement de 
la partie ouest des bâtiments — bien qu'il n’y ait pas 
d’annexes latérales? A Nicée et ailleurs, ce sont elles 
qui renferment les escaliers donnant accès aux tri- 
bunes; ici ils sont placés simplement dans le prolon- 
gement terminal du narthex extérieur. Le fait qu’on 
a donné la même largeur au narthex intérieur tient 
visiblement à un calcul de construction pour aug- 
menter la résistance à la poussée des piliers ouest de 
la coupole et aussi pour gagner de la place. 

La forme semi-circulaire du côté intérieur des trois 
absides répond-elle à la réalité ou ne repose-t-elle que 
sur une induction de Texier, concluant de la forme 
intérieure à la forme extérieure? C’est une question 
non résolue; mais on sait qu’à l’époque où ce voyageur 
la visita, l’église était entièrement masquée par des 
maisons. On peut aussi n’accorder que peu d’impor- 
tance à ce fait, que les appuis intermédiaires du bas- 


ÉGLISES 


2344 


ouest du pilier principal sud; et au-dessous, du rez- 
de-chaussée, on voit encore une partie d’arceau qui 
le relie à un pilastre engagé dans le mur vis-à-vis. 
Le passage cintré correspondant de la tribune, par 
contre, est aujourd’hui totalement privé de sa voûte 
et rempli avec des briques. Ces restes ne laissent 
pas de doute qu’autour du tambour était annexé un 
calechumenon, et un gynécée qui, si nous en croyons 
Texier, se prolongeait jusqu’au delà des dépendances 
du béma, puisque, dans sa section, la paroi du sanc- 
tuaire apparaît percée d’une arcade au-dessus de la 
porte d'entrée du diaconicon. 

La couverture de l’étage supérieur a bien pu con- 
sister, comme à Sainte-Sophie de Salonique, en un 
simple toit à chevrons, du moins on ne trouve nulle 
part l'indice d’une voûte détruite. A l’étage inférieur, 
on trouve pareillement, après rectification du plan 
de Texier, une galerie annexe, qui trouve encore sa 


3993. — Saint-Clément d’Ancyre. 


D'après O. Wulff, 
Die Koimesiskirche in Nicæa und ihre Mosaiken, 1903, pl.1v. 


côté nord soient donnés par Texier comme détruits, 
tandis que les épreuves photographiques les montrent 
en état de parfaite conservation. Texier semble avoir 
commis une erreur dans la position qu'il a donnée 
aux piliers intermédiaires dans le côté ouest du tam- 
bour. Ici comme dans les deux collatéraux, ces piliers 
sont placés entre les piliers principaux et Texier les 
a reportés assez loin vers l’ouest, entre une autre paire 
de piliers opposée aux précédents et bâtie dans la 
paroi postérieure du narthex extérieur. D'où l’attri- 
bution contestable d'un espace considérable pour le 
naos.Ce naos apparaît couvert d’une large voûte en ber- 
ceau (fig. 3993), comme c’est en effet le cas dans plu- 
sieurs édifices analogues, par exemple Sainte-Sophie 
à Salonique:; mais il est visible qu'ici l'introduction 
de cette voûte est dûe à une erreur du plan. L'état 
réel des choses est plutôt qu’au tambour, à l’ouest 
aussi bien qu’au nord et au sud, se rattache immédia- 
tement une construction à deux étages avec arcades 
entièrement semblables. C’est pourquoi vers le dedans, 
à partir des piliers principaux et de la voussure de 
l’arc ouest de la coupole seulement, la même portion 
de la surface du mur reste libre ici. Dans l’état présent 
de ruine, les arcs de la tribune ouest sont visibles 
même à l'extérieur de l’église (fig. 3994). 

De plus, la même épreuve photographique révèle 
la présence du pilastre plus grêle qui monte du fond 


3994. — Saint-Clément d'Ancyre. 
D'après Ο. Wulff, op. cit., pl. 1v. 


comparaison dans cette mème église de Sainte-Sophie 
de Salonique. La partie occidentale de cette galerie peut 
également ici être conçue comme narthex intérieur, 
quoiqu’elle ne soit pas séparée du naos par des murs 
continus avec portes, mais seulement par de simples 
arcades. Des pilastres placés par paires des deux côtés 
la divisent en trois sections : celle du milieu, plus 
grande, et les deux latérales, pas beaucoup plus pe- 
tites, pendant que les bas-côtés aboutissent à ces 
angles, comme à Salonique, sans le moindre rétré- 
cissement, et ne présentent d'ordinaire rien de tel. 
Ceci autorise à conjecturer qu’elles étaient couvertes 
de voûtes en berceaux longitudinales; un reste de 
voûte suspendue peut encore se voir au-dessus du pilier 
intermédiaire oriental, ce qui, en raison de la disposi- 
tion correspondante des piliers, est aussi le plus vrai- 
semblable pour la partie centrale du narthex. Les 
sections latérales pèéuvent avoir été voûtées pareille- 
ment ou bien en forme de lunettes byzantines, parce 
que les voûtes en crête sont ordinairement signalées 
par Texier. Mais on ne saurait, pour l'heure, en déci- 
der avec certitude (fig. 3995). 

La coupole appelle aussi des observations. Son état 
présent de conservation laisse reconnaître la construc- 
tion et la fait paraître beaucoup plus ancienne qu'on 
ne s’y attendait d’après le dessin de Texier. D'un 
tambour développé tel que celui qu'il mentionne sur 
le côté intérieur de la coupole, en vérité, rien n’est 


à travers les deux étages et qui est adossé au côté l plus visible. C'est plutôt immédiatement au-dessus 


»Ἕ“ 


2345 


des ares principaux que la voûte de la coupole s'élève 
en courbe régulière. Assurément elle possédait, selon 
toute apparence, un revêtement extérieur en pierre 
de taille polygonal et vertical. De ce revêtement deux 
ou trois assises paraissent encore conservées aujour- 
d’hui. Cependant la hauteur primitive du tambour 
fictif peut, à l'extérieur, avoir à peu près correspondu 
à l'élévation que donne Texier, mais à l’intérieur la 
hauteur qu’il donne semble excessive et, par consé- 
quent, fautive. Par là, la coupole de l’église rentre 
dans Jletypearchitectural dela coupole vieux-byzantin. 

La manière de comprendre et d'exécuter les penden- 
tifs est caractéristique et vraiment ancienne. Dénudés 
de tout crépi, tels qu’ils nous apparaissent aujour- 
d’hui, ils s'offrent à nous comme un intermédiaire entre 
le véritable pendentif et la trompe d’angle (fig. 3996). 
D'un arc principal à l’autre, court un petit arceau 
faiblement infléchi, qui se voit distinctement du 
dehors. Les couches de briques superposées qui s’élè- 


ÉGLISES 2346 


qui, au fur à mesure que la hauteur augmente, se per- 
dent peu à peu dans sa voûte. Leur nombre total 
dans l’église d’Ancyre est de douze (quarante à Sainte- 
Sophie). Toutefois, à la différence des coupoles 
romaines, les nervures ne présentent aucunement une 
charpente continue que remplit une maçonnerie plus 
légère, mais, de bas en haut, des assises s’élevant en 
même temps que les parties intermédiaires de la voûte 
et qui sont par là liées entre elles. Le but véritable 
de ce procédé est de diminuer le poids de la voûte 
et de donner à la coupole toute la solidité requise en 
la renforçant d’un nombre de rayons principaux. 
Dans l’église d’Ancyre, le fait apparaît très nette- 
ment, grâce à ce que le briquetage de la coupole y est 
entièrement dénudé. Les nervures se composent 
de couches alternantes, une brique ou deux briques, 
jusqu’à leur milieu, mais dont l’autre moitié adhère 
à la voûte. De même que dans les monuments ana- 
logues, ici aussi la coupole, selon le témoignage con- 


3995. — Saint-Clément d’Ancyre. 
D'après O. Wulff, op. cit., pl. 1v. 


vent jusqu'au haut de l'arc principal forment une 
surface courbe qui répond parfaitement à la section 
semblable d’un véritable pendentif. Au-dessous du 
court arc intermédiaire, l’espace qui reste jusqu’à 
la rencontre de l’arc principal est au contraire en 
forme de niche On ne doit pas considérer l’ensemble 
de la construction comme un premier pas vers le par- 
fait pendentif, car elle le suppose déjà visiblement, 
quoiqu’elle ne l’utilise que partiellement. Le prin- 
cipal avantage des vrais pendentifs est, en permettant 
une courbure régulière de la base de la coupole, de 
fournir un procédé plus simple et plus rapide de mener 
à bonne fin le reste de la construction ᾽. 

La coupole, qui repose sans entre-deux sur la base 
approximativement circulaire, est conditionnée d’a- 
près un mode de construction très en vogue dans l’ar- 
chitecture vieux-byzantin. Nous le rencontrons em- 
ployé sur une très grande échelle à Sainte-Sophie de 
Constantinople. Le principal élément de cette sorte de 
coupoles est formé par les nervures plates qui font 
une large et forte saillie à la base de la coupole, mais 


1 Peut-être trouverait-on ici un lointain rapport avec 
les débuts imparfaits du pendentif, tels qu'on peut les 
saisir au centre des bâtiments romains. Mais d’une forme 
beaucoup plus rapprochée sont les trompes découvertes 
en 1900 par S. Vitale, qui présentent pareillement un arc 
intermédiaire et, au-dessous, une niche légèrement cintrée 


DICT. D'ARCH. CHRÉT. 


3996.— Saint-Clément d’Ancyre. 
O. Wulff, op. cit, pl. 1v. 


D'après 


cordant de Texier et des photographies, fut, au-des- 
sus et près de sa base, percée de quatre fenêtres voûtées, 
aux quatre points cardinaux. Il faut, au contraire, 
regarder comme douteuse, sinon erronée, dans la re- 
construction de Texier — à l’encontre de toute autre 
expérience — l'admission d’une seconde couronne de 
douze fenêtres plus haut. Si l'indication était exacte, 
la place de ces fenêtres ne pourrait être que dans les 
replis de la voûte de la coupole entre les nervures, 
C’est là que quatre d’entre elles devraient se placer au- 
dessus et près des quatre fenêtres mentionnées plus 
haut, dont elles ne paraissent séparées, dans le dessin 
de Texier, que par une corniche bordant le prétendu 
tambour. Mais, en réalité, cette corniche n’est même 
pas imaginable à l'endroit en question, et nous ne 
remarquons, dans la maçonnerie qui s’est main- 
tenue au-dessus de ces fenêtres jusqu'à une hau- 
teur considérable, une trace quelconque d'une 
ouverture de fenêtres plus élevées. On a peine à croire 
que la partie la plus haute de la coupole (partie qui 
semble aujourd’hui presque entièrement détruite) 


sans l’arête aiguë des monuments romains. Cf. C. Ricci, 
dans l’Arte. Cette construction était aussi usitée dans l’art 
byzantin du bâtiment au vie siècle, à côté du pendentif 
(Sainte-Sophie) et pourrait avoir été employée même plus 
tard. Les trompes étaient parfaitement connues de l’art 
byzantin plus récent. 


ΙΝ. — 74 


2347 


présentât des ouvertures, et si nombreuses. Enfin, à la 
hauteur où Texier place cette couronne supérieure 
de fenêtres, celle-ci paraît s'ouvrir sous un angle 
beaucoup trop fort. L'éclairage devait d’ailleurs 
avoir été suffisant dans tout l’espace compris dans le 
tambour où les murailles comprises entre les arcs 
principaux, sauf l’arcest, étaient, de chacun des trois 
côtés au-dessus des entre-colonnements des tribunes, 
percées d’une grande fenêtre. Ces fenêtres, ici comme 
à Sainte-Sophie de Salonique, donnaient sur les toits 
des bas-côtés détruits. 

L’ornementation peut fournir quelques indications 
utiles. Malgré son exiguité, ou peut être à cause de 
cette exiguité, l’église d'Ancyre était richement dé- 
corée de marbre précieux. Texier a vu une corniche 
qui court horizontalement tout autour du tambour, 
au-dessous et près des bases des piliers des tribunes; 
cette corniche offrait encore des traces de dorure. 
Texier a vu aussi, et en parfait état de conservation, 


3997. — Plaque de marbre de Saint-Clément d’Ancyre. 
D'après O. Wufff, op. cit., p. 58, fig. 13. 


à toutes les fenêtres extérieures des pieds-droits et 
des traverses de marbre. Une plaque de marbre s’est 
conservée jusqu'à nos jours, elle est percée de six 
ouvertures, elle devait remplir le champ d’une petite 
fenêtre (fig. 3997). 

L'ornementation de l’église d’Ancyre est dominée 
par un motif : la cannelure. La corniche et les chapi- 
teaux des deux étages en sont pourvus. Sur un certain 
nombre de chapiteaux, la cannelure forme la seule 
ornementation, tel est du moins le cas pour les cha- 
piteaux des piliers intermédiaires des arcades infé- 
rieures; quant à ceux des tribunes et de la corniche, 
on ne peut en décider, à raison de l’exiguité de la 
photographie. Les chapiteaux importés des tribunes 
ont trois cannelures et, aux angles, de grossières 
feuilles d’acanthe trilobées. Cette forme se retrouve 
dans deux édifices de Constantinople entre lesquels 
l’église d’Ancyre se placerait chronologiquement, 
d’après les comparaison des chapiteaux. La plus 
ancienne est la forme que représente Kodscha-Mus- 
tapha-Pascha-Djami (ancienne église Saint-André). 
Il existe dans son narthex extérieur trois — et plutôt 
quatre — chapiteaux du style byzantin-ionien. La 
face étroite porte des croix, la face large porte quatre 


1 A, Choisy, L'art de bâtir chez les Byzantins, p. 159 sq.; 
Ilistoire de l'architecture, in-8°, Paris, 1899, t.ux1, p. 11, 43 sq. 


. 


ÉGLISES 2348 


cannelures entre les feuilles d’acanthe placées aux 
angles: ces chapiteaux peuvent dater de la fin du vr® 
siècle. Les chapiteaux importés d’Ancyre pourraient 
dater d’un siècle plus tard (fig. 3998). 

Outre ce motif ornemental à Ancyre, il en existe 
d’autres que les dessins de Texier permettent d’ap- 
précier, malgré quelques légères erreurs de sa part. 
Les photographies nous montrent que les piliers in- 
termédiaires inférieurs, tant sur les côtés du tambour 
que sur ceux des collatéraux, paraissent ornés de 
croix élancées. L'ensemble des détails précisés par 
Texier peut être admis généralement : on voit des 
plantes stylisées et il semble assez vain de prétendre 
leur donner un nom ou leur découvrir un modèle. Sur 
la face intérieure de tous les piliers des tribunes on 
voit un ornement qui est peut être une sorte de sar- 
ment, sur lequel sont réparties également des feuilles 
de lierre, grandes et petites. 

Somme toute, Texier a eu pleinement raison de 


3998. — Chapiteau de Saint-Clément d’Ancyre. 
D'après O. Wulff, op. cit., p. 61, fig. 14. 


reporter cet édifice à l'époque post-justinienne, M. O. 
Wulff précise et propose l’époque du vu-ixe siècle, 
vers son milieu ou dans sa seconde moitié. D'ailleurs 
les conditions historiques dans lesquelles se trouva 
Ancyre entre 620 et 725 ne favorisaient guère les 
constructions d’églises, tandis qu'au vue siècle, la 
ville a connu une longue accalmie, favorable à l’édifi- 
cation d’un édifice qui remplaçait sans doute uy 
autre édifice délabré ou ruiné. Après la conquête 
turque, l’église devint sans doute mosquée. Point 
de témoignage littéraire ni épigraphique; l'éponyme 
n’est connu que par tradition. 

XX. PENDENTIFS ET TROMPES D'ANGLES. — Nous 
venons de parler de pendentif et de trompe d’angle. 
Le pendentif paraît d'origine hellénique. M. Choisy a 
pu suivre son application progressive à Salonique, à 
Magnésie du Méandre, à Sardes, à Philadelphie, et, 
nonobstant les exemples anciens signalés jusque 
dans l’est de la Palestine, le savant a pu conclure, sur 
de solides raisons, que le pendentif a été imaginé pour 
la construction en briques et adapté ensuite à la pierre’. 
« Mais le pendentif, observe M. ἃ. Millet ?, s'adapte 
mal à la basilique à coupole, parce qu'il exerce des 
poussées trop fortes pour les simples parois d’une 


__ # G. Millet, op. cit., L'Asie Mineure, dans Revue archéo- 
togique, 1905, t. v, p. 102. 


2349 


grande nef basilicale. Pour les contre-bouter, à Myra, 
on a surélevé les collatéraux; à Éphèse, à Nicée, à 
Salonique, on a intercalé des arcades de plus en plus 
profondes, qui sont devenues, à Déré-Aghzy, à Sainte- 
Irène, à Philippes, de véritables berceaux prolongés 
jusqu'aux murs extérieurs, qui ont coupé les colla- 
téraux et transformé la basilique à coupole en église 
à croix grecque. » Ainsi nous voyons d’abord la trompe 
d'angle, procédé oriental, ensuite le pendentif, procédé 
hellénistique. La trompe d’angle attache la coupole 
aux parois de la basilique voûtée à tribunes, le pen- 
dentif transforme la basilique à coupole en église 
à croix grecque. 

On peut se demander si les Grecs, « qui ont conservé 
la trompe à Gaza, ne l’auraient pas appliquée eux- 
mêmes, pour créer la basilique à coupole. Un des élé- 
ments générateurs leur appartient; les tribunes 
forment un des traits saillants de leurs basiliques aux 
xve-vis siècles, parce qu’elles répondent aux dévelop- 
pements du culte dans les grands centres après la 
Paix de l'Église, au goût de la magnificence inspiré 
par la cour. C’est assurément aux cités de la côte que 
les architectes de Bin-bir-Kilisse les ont empruntées. 
Mais la voûte en berceau, soutenue par des arcs dou- 
bleaux, au-dessus d’une longue nef, forme caracté- 
ristique de la construction en pierre, procédé commun 
aux régions intérieures de l'Égypte et de l'Asie 
Mineure, très répandu ensuite en Arménie et en 
Géorgie, n'est-elle pas purement orientale 1? » M. G. 
Millet a tenté avec un plein succès de retracer le che- 
min qu'elle a suivi en s’aidant des miniatures d’un 
manuscrit célèbre, le Ménologe de Basile IT, miniatures 
d'une haute importance archéologique. « M. Choisy, 
écrit-il, ἃ observé à Sardes que, sur les salles 
oblongues, la voûte d’arête, avec le temps, fit place 
à la calotte sur pendentifs. D’autre part, M. Strzy- 
gowski imagine volontiers que Rome ne fit qu'imiter 
la magnificence des structures helléniques. En in- 
duisant du petit au grand, on peut admettre que les 
salles somptueuses d’Alexandrie, d’Antioche ou 
d’'Éphèse devaient ressembler à celle des thermes de 
Caracalla ou de la basilique de Maxence. Or les voûtes 
d'arête de ces deux grandes salles étaient contrebutées 
par des voûtes en berceaux perpendiculaires à l’axe 
et s’éclairaient aisément au-dessus de ces sortes de 
collatéraux. Le problème qui fit concevoir en Orient 
la basilique à coupole se trouvait déjà résolu. D'autre 
part, en substituant dans une telle structure la cou- 
pole sur pendentifs à la voûte d’arête, on obtenait 
l'église à croix grecque, non la basilique à coupole. 
Mieux vaut donc écarter l'hypothèse d’un prototype 
hellénistique et reconnaître que la basilique à coupole 
est sortie de Bin-Bir-Kilisse?, sous l'influence hellénis- 
tique, après Constantin, sur les confins du domaine 
oriental 5, » - 

Nous avons fait remarquer déjà la part qui revient 
à l'Asie Mineure, à l’Ionie en particulier, dans la 
renaissance architecturale qui, combinant toutes les 
ressources mises à sa disposition, se livra en Asie 
Mineure, en Syrie, en Macédoine et dans tout l’em- 
pire grec, à des travaux neufs, ingénieux et savants, 
dont la variété se révèle en combinaisons multiples 
dans les types de construction les plus divers : basi- 
lique voûtée, basilique sur plan octogone, basilique 
à coupole, église tréflée, église cruciforme à coupole 
centrale. Par cette activité et cette ingéniosité, l'Asie 
Mineure a exercé une influence créatrice incontestable 
sur l’art chrétien, influence moins capitale et moins 
directe toutefois qu’on s’est plu à le dire. 

Les rapports évidents existant entre la basilique de 


À G. Millet, op. cit., p. 103.— 5 Cette parenté est marquée 


à Nicée, Myra, Déré-Aghzy, par les deux pièces en saillie | 


ÉGLISES 


2350 


Syrie et l'architecture romane, pour être indiscutables 
quant au fond, nesont plus tels quant à la mesure dans 
laquelle, à ces distances et pour des causes qui nous 
échappent en partie, ces influences asiatiques ont 
agi les unes sur les autres, se sont compénétrées et ont 
porté au loin leur action féconde et encore reconnais- 
sable. 

XXI. PART INVENTIVE DE L'ASIE MINEURE. — Une 
fois ce fait acquis, dit excellemment M. Ch. Diehl, qui a 
donné l’exact exposé de la question, une fois ce fait 
acquis, que l’art de l’Asie Mineure, comme celui de 
Syrie et d'Égypte, a exercé une action considérable 
sur la genèse de l’art chrétien, il reste à examiner si 
cette influence fut aussi exclusive qu’on le dit et si 
l'Asie Mineure peut revendiquer une part essentielle 
dans la création des types architecturaux qu’elle 
nous montre réalisés. 

Voici une remarque qui frappe tout d’abord : c'est 
que le groupe des édifices du haut plateau anatolien, 
dont Bin-bir-Kilisse offre les meiïlleurs exemplaires, 
semble avoir, en somme, contribué pour une assez 
faible part au développement de l’art byzantin, ce 
qui ne laisse pas que de réduire l'importance de ce 
groupe. Nous l’avons déjà dit, Antioche, Alexandrie, 
Éphèse auraient préparé la renaissance de l’art qui 
se révélera à Constantinople dans toute sa perfection 
et toute sa beauté, mais il faut ajouter que l'effort 
créateur de ces trois centres hellénistiques a été si puis- 
sant qu’il est devenu exclusif et l’arrière-pays égyp- 
tien, syrien et anatolien ne joue, en comparaison 
d'eux, qu’un rôle tout à fait secondaire, dans le tra- 
vail d’élaboration des types architecturaux qui se 
constituèrent à l’époque de Constantin. 

Quelle est donc exactement la part de l’Asie Mi- 
neure dans la formation de ces types principaux que 
nous avons classés? M. J. Strzygowski lui-même 
reconnaît l’origine des édifices chrétiens de plan octo- 
gonal dans l’église des Saints-Apôtres que Constan- 
tin fit élever dans sa capitale; il fait dériver de ce même 
monument le plan en croix à coupole centrale; enfin, 
tout en réclamant une part d'influence pour les con- 
structions constantiniennes d’Antioche, il admet que 
« le nouveau centre qui grandissait dans la capitale 
commença bien vite à prendre la direction des choses 
de l’art ». 

Pour réelle que soit l'influence de l'Orient hellé- 
nistique, elle ne doit pas porter préjudice au rôle 
joué par Constantinople dans la formation de l’art 
chrétien. Si, dans la hâte un peu fébrile des débuts, 
les constructions constantiniennes de Constantinople 
se contentent de reproduire l'architecture hellénistique 
de l’Orient et les édifices de type latin presque sans 
modification, cette période dure peu et la présence de la 
cour. l’excitation de ressources et de richesses im- 
menses,l’émulation pour briller devant le dispensateur 
des grâces et des bienfaits produisent rapidement un 
grand mouvement artistique qui, à son tour, exerce 
une influence sur les pays environnants dont on était 
autrefois tributaire. Quand on voit en 401, dit M. Ch. 
Diehl 4, l’impératrice Eudoxie envoyer de Constan- 
tinople des plans pour la reconstruction d’une église 
à Gaza; quand on voit, au vi siècle, Isidore de Milet, 
l'architecte de Sainte-Sophie, élevant des édifices 
à Chalcis en Syrie, peut-on nier l’action qu’exerçait 
la capitale, et a-t-on le droit surtout de déclarer spé- 
cifiquement asiatiques. ou syriens tous les monuments 
que l’on rencontre localisés en Asie Mineure ou en 
Syrie? Sans méconnaître aucunement le grand rôle des 
villes hellénistiques d'Orient, en concédant même, 
au moins jusqu'à plus ample informé, que le type de 


sur les façades latérales aux extrémités du narthex, -- ? G. 
Millet, op. cit., p.105. — ‘ Journal des savants, 1904, p. 247. 


2351 


la basilique à coupole peut bien être originaire de 
l'Asie Mineure ou de la Syrie, il convient, croyons- 
nous, et dès le τνὸ siècle, de rendre à Constantinople 
aussi sa part. Et qu’on n’objecte pas que nous ignorons 
tout des monuments de Byzance sous Constantin. 
Que savons-nous des édifices d'Alexandrie et d’An- 
tioche? Et nous croyons-nous obligés - pour cette 
raison de refuser à ces cités un rôle dans la formation 
de l’art byzantin? 

Au reste, il n’est pas discutable aujourd’hui que les 
types des monuments chrétiens de l’Asie Mineure — 
de certains d’entre ces types — procèdent souvent 
de la Syrie et parfois de Constantinople. Il est clair 
que leur valeur s’en trouve, sinon amoindrie, du 
moins déplacée, et que leur véritable et scientifique 
intérêt consiste à nous apprendre comment, par tout 
l'Orient hellénique, se sont propagées des méthodes 
et des influences communes, d’où sortira le grand essor 
artistique du vie siècle. Constantinople a imprimé à des 
méthodes encore hésitantes un essor dont elle-même 
ne se doutait pas, elle les a appliquées, portées à leur 
plus haut degré et leur a donné la solennelle consécra- 
tion qui les a identifiées avec l’art byzantin. 

XXII. ARCHITECTURE DES ÉGLISES DE LA SYRIE 
CENTRALE. — Dès le n° siècle, l'influence romaine 
se manifeste dans la Syrie centrale et cette province 
devient le centre d’un mouvement architectural dont 
les effets s’affirment de plus en plus jusqu’à la fin du 
vue siècle et dont le rayonnement s’étend jusqu’en 
Europe. Les églises reproduisent les dispositions et 
les formes des basiliques de Rome; le style des con- 
structions est romain; modifié par des influences 
locales, par le souvenir très marqué des arts antérieurs 
et surtout par la nature des matériaux que les archi- 
tectes avaient à leur disposition et qui ont imposé 
à leurs ouvrages un caractère vraiment original. 
Dans les régions situées à proximité des forêts, on 
fait usage de charpentes pour la couverture des édi- 
fices, mais lorsque cette ressource manque absolu- 
ment, on relie les faces latérales aux travées de la nef 
au moyen d’arcs destinés à supporter les dalles de 
pierre formant à la fois le plafond et la toiture. La 
simplicité et la force des moyens employés indiquent 
une habileté consommée jointe à un sentiment de 
l’art des plus délicats. 

Les édifices chrétiens de Syrie, si importants pour 
l'histoire de l’art chrétien monumental, se sont res- 
sentis d’influences très diverses, qu'il est moins aisé 
de définir que de soupçonner et d’entrevoir. Sa posi- 
tion géographique et ses vicissitudes politiques, au 
moins autant que ses relations commerciales étendues 
et lointaines, le goût de ses habitants pour les voyages 
et les colonisations concourent à introduire sur ce coin 
de terre toutes les races qui dominèrent tour à tour le 
bassin de la Méditerranée. 

Pendant la période grecque, l'architecture syrienne, 
n'échappe pas à l'influence des arts étrangers. 
C’est ainsi que, dans certains édifices comptés parmi 
les plus anciens de cette période, tels que le tombeau 
d’Alsalon et le palais d'Hyrcan, la corniche égyptienne 
est associée aux ordres grecs. Le grand temple de 
Baalbek montre l’architecture gréco-syrienne encore 
animée du souffle puissant de l’art égyptien ou assy- 
rien. On peut également indiquer quelque communauté 
de principe entre le chapiteau à consoles des édifices 
du Haourân et celui des anciens mnonuments de Ja 
Perse, entre les coupoles syriennes et les dômes nini- 


Ὁ F. de Dartein, Étude sur l'architecture lombarde, p.25 sq.; 
de Vogüé, Syrie centrale, p. 12. — ? Kondakov, Archéolo- 
giceskoe putesestrie po Sirii i Palestinje (Voyage archéolo- 
gique en Palestine), in-8°, Pétrograd, 1904, p. 59.A Baalbek 
l’atrium hexagonal est pareil à celui de Tyr, mais étranger 
aux types occidentaux : cependant la structure et l’orne- 


ÉGLISES 


2352 


vites ou ceux des palais sassanides. A l’architecture 
ninivite se rattachent encore les merlons à redans du 
tombeau phénicien d’Amrith et de plusieurs tombeaux 
de Pétra, merlons qui sont devenus plus tard le cou- 
ronnement habituel des murs arabes. On pourrait 
même trouver, dans les ruines fantastiques de Pétra, 
quelque réminiscence des monuments hindous, telle 
que la multiplicité des bandes horizontales formées 
d’entablements, corniches et piédestaux, bizarre- 
ment accumulés les uns sur les autres avec une hau- 
teur totale qui dépasse beaucoup celle des colonnes 
ou pilastres qui les soutiennent. Et ce rapprochement 
n'aurait rien de forcé, puisque, sous la domination 
romaine, Palmyre, au nord de la Syrie, Pétra, au sud, 
étaient devenues les entrepôts du commerce de 
l'Europe avec l’Inde, la Chine, et l'Arabie 1. 

La Syrie, suivant une observation très juste, n’eut 
jamais de goût personnel, à raison même de sa compo- 
sition ethnique. Elle montra toujours quelque préfé— 
rence pour le goût de l’un quelconque de ses puissants 
voisins, Égyptien ou Assyrien, se préoccupant peu 
de ses voisins plus faibles, Aussi, sous l'influence de 
Rome, elle se sépara de l'Asie Mineure et fit siennes les 
formules romaines répandues dans le monde entier 
vers le temps de l’empereur Hadrien *. Au vie et au 
vue siècle, le voisin influent fut la Perse. Les archi- 
tectes sassanides construisirent dans le Haourân Ja 
coupole conique d’Ezra *, et, en Transjordanie, à 
Amman, le prototype des palais arabes, quatre puis- 
santes exèdres ouvertes sur les quatre côtés d’unecouré 
Ces architectes déployèrent, sous des arcades déco- 
ratives en fer à cheval, leur acanthe molle, leur flore 
pittoresque, lis, roses, mais le goût arabe s'affirme 
par l’abandon de la figure vivante et la transposition. 
sur la pierre des motifs géométriques de la sculpture 
sur bois 5. 

Progressivement, à mesure que se succédaient les 
planches de l’ouvrage de M. de Vogüé sur la Syrie 
centrale, entre 1866 et 1877, un problème se posait et 
se précisait peu à peu. Ces merveilleux dessins n’a- 
vaient presque aucune part à faire à l'imagination de 
l'artiste, tant l’archéologue trouvait des monuments 
miraculeusement conservés. C'était une Pompéi à 
ciel ouvert, mais une Pompéi d’où la vie s'était 
retirée petit à petit et n'avait laissé aucune trace 
que les monuments eux-mêmes dans lesquels une po- 
pulation évanouie avait vécu. Quelques très rares 
tombeaux, aucun cimetière, point d’épitaphes, pour 
ainsi dire; toute cette abondante source d’information 
ne serait pas remplacée par des prières très imperson- 
nelles, tirées de l’Écriture sainte. Point de mobilier, 
mais seulement des maisons et des églises qui font 
penser à ces constructions « en cubes » auxquelles se 
distraient les enfants. Rien que des pierres taillées, 
façonnées, superposées, le plus souvent sans maçon- 
nerie. Les édifices chrétiens de la Syrie centrale qu'a 
fait connaître la mission de Vogüé et les dessins de 
Duthoit offrent avec l'architecture romane de l’Occi- 
dent des analogies frappantes. L'emploi de la voûte, 
substituée à la couverture en charpente des basiliques 
occidentales, la disparition du narthex, remplacé par 
une façade à porche flanquée de deux tours, l'usage 
des piliers contournés de demi-colonnes engagées, 
l'établissement d’une travée sur plan rectangulaire 
en avant de l’abside, la disposition des fenêtres à 
arcades par groupes de deux ou trois ouvertures aeco- 
lées, sont autant de traits caractéristiques des édi- 


mentation sont romaines. — ? De Vogüé, op. cit., p. 77. — 
4“ Op. cit., p. 128. — δ Op. cil., p. 68. Dans les mosaïques de 
Damas, les architectures et la décoration hellénistique 
prennent un aspect oriental. D'autre part, le ciseau byzan- 
tin n'apparaît guère dans la riche série des chapiteaux du 
Saint-Sépulere et de la mosquée d'El Aksa. 


2353 


fices de Syrie et d'Asie Mineure que l’on retrouve dans 
les constructions romanes 1, Ce point initial et ce 
point terminus sont nettement situés et définis; ce 
qui est demeuré flottant et indécis, c’est le lien qui 
rapproche ces extrêmes et explique la filiation par- 
tant de l’art byzantin pour aboutir à l’art roman. 
Tandis que M. de Vogüé et Viollet-le-Duc expliquent 
cette similitude par les croisades, M. Enlart et M. Ch. 
Dichl réduisent le plus possible la part de l’imitation, 
que M. J. Strzygowski, comme on pouvait s’y atten- 
dre, revendique et maintient jusque dans ce qu’elle 
pourrait avoir de plus servile. Selon lui, les édifices 
construits en Anatolie dès le τνὸ et le ve siècle ont 
inspiré et instruit les constructeurs occidentaux, qui se 
sont appliqués à les reproduire. Les relations commer- 
ciales très actives entre Ravenne, Milan, Marseille et 


l'Orient ont servi de prétexte et d'occasion à l’infiltra- 


tion des méthodes orientales d'architecture en Occi- 
dent, la tradition monastique a facilité ce mouve- 
ment, dont le résultat le plus clair fut de créer, dès 
le rve siècle, dans l'Italie du nord et la Gaule, au 
point de vue artistique, comme une sorte de province 
ou de dépendance de l’Église orientale; d’où il résulte 
que l’art roman procède des mêmes sources que l’art 
byzantin, sauf, toutefois, qu’en Occident, c’est l’art 
oriental de l’arrière-pays anatolien, à Constantinople, 
l'art des grandes villes hellénistiques qui exerça 
l'influence prépondérante. 

Ce sont là des hypothèses qu'il est plus aisé de 
combiner que de prouver; malheureusement l’ar- 
chéologie n’est pas une science d'imagination, elle 
admet les preuves et, même, elle les exige. En l’état 
actuel de nos connaissances, on peut dire que ces 
hypothèses ne reposent encore que sur des convenan- 
ces et des arguments contestables ?. Jusqu'à la décou- 
verte des édifices ou des vestiges qui jalonnent la 
communication entre l'Orient et l'Occident, on peut 
supposer que l’absence de ces vestiges s'explique en 
partie par leur inexistence. De ce que les architectes 
occidentaux en sont arrivés à adopter les mêmes for- 
mules pour résoudre les mêmes problèmes qui avaient 
été proposés aux architectes orientaux, nous pouvons 
conclure que ces formes étaient si naturellement 
adaptées à leur objet qu’elles s’imposaient presque. 
Des croquis, des récits ont pu circuler sans doute, bien 
que nous n’enrelevions aucune trace; et si,commec’est 
vraisemblable, les Occidentaux cherchèrent en Orient 
des inspirations et des modèles, nous ne sommes pas 
en état de préciser la nature et l'importance de tous 
ces emprunts, faute de textes précis et de monuments. 
Ce qui est probable, c’est que ce furent surtout des 
motifs d’ornementation qui se transmirent, bien plus 
que des formes d’architectures. De là viennent les 
rapports étroits que les miniatures, les ivoires, Ja 
décoration des monuments offrent de bonne heure 
avec les modèles orientaux. Mais il n’est guère croyable 
que, si, dès le rve siècle, les architectes d'Occident 
avaient eu sous leurs yeux à Ravenne, à Milan ou 
à Marseille les basiliques orientales, ils eussent attendu 
cinq siècles pour s’en inspirer. 

La basilique de Tafkha est un édifice chrétien, bâti 
du τνὸ au ve siècle, et qui marque admirablement la 
transition entre la basilique civile des Romains et 
l'église chrétienne. Le système de construction rap- 


1 D'après M. Puchstein, ces façades à porche avec tours 
de façade représenteraient l’ancien chilani hittite. La Syrie 
et l'Asie Mineure auraient donc puisé à une source com- 
mune, l’art des peuples de même sang établis dans l’Asie 
Mineure orientale, l'Arménie et la Syrie du nord. — ? M. J. 
Strzygowski invoque particulièrement un édifice de Calabre 
qu'on nomme la Roccellata di Squilace, dans lequel il re- 
connaît une construction orientale datant de la période 
qui va du 1v° au vie siècle et servant de prototype à un 


ÉGLISES 2354 


pelle ce que nous disions au sujet des maisons d’Amrah 
(voir ce mot). Il offre la répétition, plus ou moins 
fréquente, suivant qu'on désire un édifice plus ou 
moins grand, d’une travée {ype, reproduite un certain 
nombre de fois. A Tafkha, la nef est formée par des 
rangées d’arcs parallèles, un grand arc pour la nef cen- 
trale, deux petits arcs, pour les nefs latérales. Celles-ci 
sont à deuxétages,formés par un plancher depierreporté 
sur des corbeaux engagés dans les murs transversaux. 

Une fois bien comprise et scientifiquement résolue, 
la difficulté que rencontraient les premiers archi- 
tectes chrétiens disparaît et tous les édifices qu’ils 
construisent dans les conditions que nous venons de 
voir n’offrent d’autre intérêt que celui de la décora- 
tion et des problèmes nouveaux qu'ils se posent à 
eux-mêmes afin d'échapper à la routine. C’est ainsi 
que nous les voyons aborder la construction polygo- 
nale au baptistère de Moudjeleia et l’abside carrée à 
Behio. Le baptistère de Saint-Georges d’Ezra est une 
construction octogonale composée de deux octogones 
concentriques inscrits dans un carré. L’octogone ex- 
térieur est couronné par une coupole de dix mètres 
environ de diamètre, soutenue par huit piliers de 
cinq mètres de hauteur. Les deux assises hautes de 
la rotonde octogone sont : la première à seize pans, 
la deuxième à trente-deux pans, de manière à passer 
graduellement de la forme polygonale au plan cir- 
culaire de la base de la coupole, de forme ovoïde en 
élévation et rappelant les monuments de l’Asie cen- 
trale. Cette coupole est la seule partie du bâtiment 
construite en blocage : tout le reste est en pierres ap- 
pareillées à joints vifs. Une disposition intéressante se 
voit à la base de la coupole : ce sont de petites fe- 
nêtres semi-circulaires, une dans chaque pan de l’oc- 
togone; c’est le plus ancien exemple existant d’un 
système d’éclairage qui reçut à Sainte-Sophie de 
Constantinople son entier développement. 

C’est comme un premier point de contact rapide, 
mais suffisant, pour permettre de rattacher l’archi- 
tecture syrienne aux écoles postérieures, dont la célé- 
brité l’a longtemps comme effacée. L'église de Qalb 
Louzeh, d’une remarquable conservation, affecte 
dans son ornementation des formes qui tendent vers 
les pratiques byzantines. Mais c’est surtout l’église 
de Tourmanin, dans laquelle se combinent les dispo- 
sitions de Baqouza et de Qalb Louzeh, qui est instruc- 
tive. Si la disposition du narthex laisse reconnaître en 
germe les façades du moyen âge occidental, c’est ce- 
pendant l’abside qui mérite surtout notre attention, 
parce que c’est là qu’apparaît, de la manière la plus 
évidente, le lien de parenté qui unit les églises de la 
Syrie centrale à celles de l'Occident. Extérieurement, 
cette abside est décorée, comme à Qalb Louzeh, de 
deux ordres de colonnettes directement superposées; 
la donnée est encore antique, bien que l'application en 
soit absolument nouvelle. L'architecte, doué d’un 
grand sens pratique, a supprimé, les jugeant inutiles, 
la corniche, la frise et l’architrave, qu'un construc- 
teur romain n’eût pas manqué d'intercaler dans sa 
composition. Néanmoins la colonne est restée antique 
dans ses proportionset dans le rapport des deux ordres, 
mais qu’on attende un peu plus, et ces derniers scru- 
pules disparaîtront : le chapiteau et la base intermé- 
diaires, devenus inutiles, disparaïîtront à leur tour 


groupe important de monuments de l'Italie du sud qu'on 
rattacherait par ce moyen à d'anciens types orientaux.Mais 
le soi-disant type oriental de la Roccellata di Squilace ne 
peut se réclamer d'aucun édifice oriental actuellement 
connu; de plus, c’est aux cathédrales siciliennes qu’elle 
semble apparentée et M. E. Berteaux la fait dater, 
avec la plus grande vraisemblance, de la fin du xr 
siècle. L'art dans l'Italie méridionale, in-S°, Paris, 1903, 
p. 126-128. 


2355 


ou seront remplacés par une bague; ia longue colon- 
nette ainsi obtenue se rapprochera de sa voisine, les 
corbeaux de la corniche se resserreront et l’abside 
romane des Francs apparaîtra. 

XXIII. ARCHITECTURE BYZANTINE. — Si, comme 
nous l'avons dit, l’architecture byzantine n'est pas 
née à Constantinople, elle s’y est, à tout le moins, 
organisée. Ce ne fut pas l’affaire de peu de temps. Ce 
qu’on pourrait nommer la première Constantinople, 
celle que, précipitamment, Constantin éleva, était, 
par bien des aspects, une ville romaine. Dès le v® siècle 
on peut constater que les germes d'originalité du 
style d’architecture qualifié « byzantin » se dévelop- 
paient heureusement. Ce style répondait à ces nou- 
velles tendances artistiques qu’on aperçoit, encore 
confuses, au palais de Spalato et déjà plus sûres d’elles- 
mêmes au mausolée de Galla Placidia et au baptistère 
de Ravenne. Malgré ce très réel progrès, il n’en faut 
pas moins considérer la période entière qui s'étend de 
Constantin à Justinien comme la période de formation 
de l’art byzantin. Pendant cette période, l'Italie, 
devancée par l’art grec, se prêta comme un champ 
d'expériences pour y tenter la réalisation des progrès 
entrevus et des innovations proposées. En Italie, de 
même qu’à Constantinople, bien que pour des causes 
un peu différentes, on fit surtout usage des maçonne- 
ries en petits matériaux qui se recommandaient d’ail- 
leurs par les colossales bâtisses des thermes. On 
n'avait guère le choix avec autre chose. L’exploita- 
tion des carrières était abandonnée et le transport des 
matériaux réduit aux pièces de grand prix, colonnes 
ou marbres précieux. Il n’y avait qu’à continuer la 
tradition romaine, et, conséquence obligée d’un pareil 
système de construction, les revêtements et les pla- 
cages jouèrent aussi le rôle essentiel dans la décoration 
intérieure des édifices byzantins. Néanmoins il im- 
porte de bien distinguer entre les procédés de con- 
struction, d’ornementation et le style architectural. 

« Dès le commencement du vie siècle, écrit M. Cor- 
royer, l’art byzantin se dégage des traditions latines; 
il marque l'essor d’un développement original, qui 
s’est manifesté par une architecture hardie, témoi- 
gnant de la grande science et de l’habileté des archi- 
tectes byzantins. » j 

Le caractère dominant de l’architecture byzantine 
réside dans l'emploi de la coupole comme partie 
architectonique, avec toutes les conséquences résul- 
tant de ce mode de construction. La coupole n’était 
pas une forme nouvelle. Les Romains la connaissaient 
de longue date, puisqu'ils avaient sous les yeux, à 
Rome, le temple rond du Panthéon et le Caldarium 
des thermes de Caracalla, modèles achevés d’archi- 
tecture, aussi admirables par les savantes combinai- 
sons de leur structure que par la magnificence de leur 
décoration. Les anciens Romains ou les nouveaux 
Byzantins connaissaient également, par leurs relations 
suivies avec les peuples de l'Orient et de la Perse, alors 
dans tout l'éclat de leur prospérité et de leur civilisa- 
tion, la coupole asiatique sur pendentifs, mais on ne 
l’avait appliquée jusque-là qu’à des édifices de petites 
dimensions, comme des chapelles ou des baptistères. 
Cependant des essais avaient été tentés sur de plus 
grandes dimensions et la coupole de Saint-George à 
Ezra, dans la Syrie centrale, est un des exemplaires 


1 Procope en décrit quelques-unes élevées sous Justinien, 
tant à Constantinople que dans l'empire. — * Saints-Serge- 
et-Bacchus à Constantinople sous Justinien, avant Sainte- 
Sophie; jusqu'à un certain point Saint-Hélie de Thessalo- 
nique. En Occident, Saint-Vital de Ravenne. — * Sainte- 
Sophie de Salonique, Saint-Nicolas de Myre, Saint-Bardias 
de Salonique et l’église des Saints-Apôtres également à 
Salonique. La Théotocos et le Pantocrator à Constanti- 
nople sont bâtis sur le même type que Saint-Nicolas de 


ÉGLISES 


2356 


les plus intéressants de ce genre de construction. 

Mais lorsque la coupole devint le principe même de 
la construction, les difficultés s’accrurent en raison de 
la dimension agrandie des édifices. L'une de ces diffi- 
cultés consista à concilier la nouvelle architecture 
avec les formes rectangulaires sur lesquelles s'était 
modelé le cérémonial liturgique du culte chrétien. 
On commença par supprimer les colonnes de la basi- 
lique latine ou des anciens édifices à coupoles de l’an- 
tiquité païenne et chrétienne : on les remplaça par 
de puissants piliers, au dessus desquels on banda de 
grands arcs dont les vastes ouvertures tracent les 
quatre tranches d’une croix dont la coupole marque le 
centre. Dans ces grands arcs formant l’ossature de l’édi- 
fice, comme dans les thermes romains, les colonnes ne 
sont plus que des subsivisions; elles ne servent plus 


- qu’à soutenir les arcades des tribunes ou à séparer les 


galeries secondaires. La coupole repose ainsi directe- 
ment sur lesommet des quatrearcsélevéssur plan carré, 
reliés par des pendentifs sphériques appareiïllés norme- 
lement à la courbe, rachetant le carré —c’est-à-dire pas- 
sant du plan carré de la naissance des arcs au plan cir- 
culaire couronnant leurs clefs — et reportant les charges 
de la coupole hémisphérique sur les quatre piliers. 

Afin de contre-bouter ces grands arcs sur lesquels 
agissent d’énergiques poussées verticales, on appuya 
contre eux des voûtes en quart de sphère ou en berceau 
et la coupole centrale se trouva ainsi soutenue et 
maintenue de tous côtés. Elle devint le centre autour 
duquel furent disposés les demi-coupoles et les ber- 
ceaux nécessaires pour assurer la stabilité de l'ou- 
vrage; en même temps cette disposition donna à l’édi- 
fice de vastes espaces qui furent utilisés pour la célé- 
bration des offices liturgiques. 

Au point de vue technique, ce nouveau mode de 
bâtis fit grande impression sur l'esprit des architectes; 
il excita leur émulation, il provoqua leurs études sur 
cette formenouvelle dontils pouvaient tirer un si grand 
parti et plus encore sur les règles architectoniques 
dont cette forme imposait l'application. Dès lors les 
basiliques du type latin devinrent l'exception en 
Orient. La coupole fut comme le thème autour duquel 
on exécuta d’infinies variations, et Sainte-Sophie de 
Constantinople apparut comme la manifestation la plus: 
complèteet la plus grandiose del’architecturebyzantine 
quireçutsous Justinien un éclat siextraordinaire qu'elle 
atteignit alors à sa perfection définitive (519-561). 

XXIV. CARACTÈRES ESSENTIELS ET INFLUENCE DE 
L'ARCHITECTURE BYZANTINE. — Les églises bâties 
en Orient, depuis le milieu du vie siècle, appartiennent 
à l’un ou à l’autre des trois types suivants : basilique 
couverte en charpente :, rotonde ?, basilique byzan- 
tine voûtée ὃ, Des trois types, le premier fut délaissé 
de très bonne heure, le deuxième n’est représenté que 
par quelques rares édifices, le troisième devint d'un 
usage presque général; c’est celui qu'il nous importe 
d'étudier comme vraiment {ypique. 

La basilique byzantine voûtée présente une origi- 
nalité véritable, grâce à sa coupole sur pendentifs 
dressée au milieu d’un vaisseau central plus ou moins 
allongé, dont Sainte-Sophie de Constantinople est le 
plus illustre exemplaire. L'influence exercée par ce 
chef-d'œuvre fut générale en Orient.etelle dure encore, 
non seulement en pays grec, mais même en Russie ἡ. 


Myre. Quelques différences de détail à Saint-Clément 
d’Ancyre et dans une église ruinée entre Smyrne et Sardes. 
— 4 De Constantinople, le style byzantin s'est répandu sur 
le littoral de la mer Noire, a envahi la Crimée et s’est en- 
suite propagé rapidement en Russie, où il n’est pas une 
ancienne église qui ne s'annonce par un ou plusieurs dômes, 
dont le principal au centre de l'édifice. La plupart de ces 
églises russes sont dues à des architectes grecs, L. Rey- 
naud, Traité d'architecture, in-4°, Paris, 1870, τ. u,p. 245. 


2357 


Cette influence s'arrêta sur la rive de l’Adriatique. 
En Occident, on ne la rencontre nulle part. Les édi- 
fices byzantins sont tantôt des basiliques latines 
comme Saint-Apollinaire-in-Classe, tantôt des rotondes 
comme Saint-Vital de Ravenne et Saint-Laurent de 
Milan, tantôt des vaisseaux cruciformes ou allongés 
à séries de coupoles comme Saint-Marc de Venise 1, 
Saint-Front de Périgueux, Saint-Étienne de la même 
ville, la cathédrale de Cahors et quelques autres églises 
du sud-ouest de la France. Aucun de ces monuments 
n'offre de coupole dominante élevée sur le milieu d’un 
vaisseau allongé. A plus forte raison, n’en trouve-t-on 
pas d’exemple dans les églises de style romano-by- 
zantin des bords du Rhin, Sainte-Marie du Capitole 
à Cologne, la cathédrale de Worms, le dôme de Mayence, 
la cathédrale de Strasbourg, qui, comme les églises de 
style lombard, placent leur coupole, quand elles en 
ont une, soit à la croisée de la nef principale et du 
transept, soit, quand il n’y a pas de transept, sur la 
travée de la nef principale qui précède immédiate- 
ment la tribune. 

Nous avons déjà rappelé l'immense essor que l’em- 
ploi de la brique donna aux constructions. « Dans les 
pays les plus abondants en pierre de taille, nous voyons 
les architectes préférer la brique à tous les autres ma- 
tériaux © »; à Myre, en Lycie, l’église de Saint-Nico- 
las est bâtie en briques, malgré l’abondance de pierre 
de taille qui existe dans la localité ὅς, C’est là un premier 
exemple, qu'on pourrait faire suivre d’un grand 
nombre d’autres, qui nous montreraient que l’emploi 
de la brique est un des caractères de la maçonnerie 
byzantine. La coupole, toujours saillante à l’exté- 
rieur, observe M. de Dartein 4, porte sur des piles 
isolées par l'intermédiaire de pendentifs; elle est 
évidée à sa base par des fenêtres et maintenue sur les 
quatre côtés par de robustes arcs appuyés sur les 
piliers. Les voûtes d’arête, qui recouvrent parfois 
les bas-côtés et le narthex, sont habituellement sur- 
haussées et arrondies à leur sommet en forme de dômes. 
Des murs faisant oflice de cloison ferment, partout où 
il est nécessaire, les grandes arcades comprises entre 
les piles de soutien; et les murailles d'enceinte sont 
reculées jusqu’à la paroi extérieure des supports 
extrêmes, de manière à utiliser comme surface cou- 
verte tout l’espace occupé par les constructions. L’arc 
remplace définitivement l’architrave. Enfin la colonne 
est presque toujours surmontée d’un sommier destiné 
à élargir la surface d’appui des ares qui viennent y 
retomber. 5 

Ces divers caractères apparaissent surtout dans la 
basilique byzantine voûtée. Le type de la rotonde 
se prête moins à les mettre en évidence; et ils se ré- 
duisent, dans la basilique byzantine couverte en 
charpente, à l’usage des ares et à celui du sommier. Il 
faut observer aussi que, suivant l'importance du mo- 
nument, on les trouve plus ou moins bien accusés. 
C'est ainsi qu'à Sainte-Sophie de Constantinople, 
leur expression est complète, tandis que, dans les 
autres églises construites sur ce type, mais d’après 
des dimensions beaucoup moindres, plusieurs d’entre 
eux se laissent à peine remarquer ou même s’eflacent 
entièrement. Dans les petites églises, par exemple, il 
n'y a plus ni voûtes d’arête sur les bas-côtés, ni mu- 
railles d'enceinte composées de cloisons établies entre 


1 L'église des Saints-Apôtres, à Constantinople, bâtie 
sous le règne de Justinien et maintenant disparue, 
devait offrir à la vérité une disposition analogue à celle 
de Saint-Marc de Venise, car l’on y voyait, selon Procope, 
une coupole centrale à l'intersection de deux vaisseaux 
disposés en formes de croix et couverts par quatre coupoles 
de même diamètre que celle du milieu. Ce type, qui conve- 
nait assez bien à l’architecture occidentale, fut, en Orient, 
complètement délaissé pour celui de Saint-Sophie. Nous 


ÉGLISES 


2358 


des piles de soutien; une simple voûte en berceau 
prend appui sur un mur d’une épaisseur uniforme. Ce 
changement, et d’autres encore, résultent comme nous 
l'avons déjà fait observer, d’une réduction dans 
l'échelle du monument. 

Le caractère le plus intéressant des églises byzan- 
tines, au point de vue du système de construction, 
consiste dans le mode d’agencement de la coupole, 
c'est-à-dire dans son installation sur des pendentifs, 
au-dessus du vide laissé entre quatre piliers. Une 
disposition analogue se rencontre dans beaucoup 
d’églises lombardes; seulement, la coupole, au lieu 
d’avoir une base circulaire, est constamment octogo- 
nale, et, au lieu de porter sur des pendentifs à cour- 
bure sphérique, elle est appuyée sur des trompes 
coniques souvent profilées en gradins. Malgré ces αἰ Πό- 
rences dans les détails de l'exécution, la coupole lom- 
barde, prise dans son ensemble, offre une ressemblance 
frappante avec la coupole byzantine. Presque tou- 
jours, comme cette dernière, elle est accompagnée, 
du moins sur trois côtés (les deux branches du tran- 
sept et la tribune), par des voûtes en berceau. Il est 
donc très vraisemblable que les architectes lombards 
ont emprunté la coupole de leurs églises aux monu- 
ments byzantins. Ils avaient sous les yeux, notam- 
ment à Ravenne et à Milan, plusieurs exemples de ce 
genre de voûte, et s’il ne les ont qu’imparfaitement 
imités, cela tient sans doute à leur culture artistique 
embryonnaire, qui les conduisit à simplifier la con- 
struction. 

L'architecture byzantine fut la première à employer 
les voûtes d’arête surhaussées en dôme, et c’est à elle 
seule que l’architecture lombarde ἃ pu les emprunter. 

Le caractère distinctif de ces voûtes, au point de 
vue géométrique, est que les sections diagonales, au 
lieu de se profiler en ellipse, sont à courbure circulaire. 
Quand la hauteur disponible le permettait, on les 
disposait en plein cintre, ou peut s’en faut, ce qui, 
pour des voûtes sur un plan carré, détermine un sur- 
haussement considérable. 

Tout l’art byzantin, il faut bien se le rappeler, n’est 
pas à Sainte-Sophie de Constantinople, mais cette 
église est le type par excellence de l’art byzantin, c’est 
là ce qu’il ne faut jamais perdre de vue. Il n’existe pas, 
a-t-on pu dire très justement, dans l’histoire de l’art 
chrétien, d'église dont l'importance soit plus grande. 
Notre-Dame de Paris compte des égales, à Amiens, 
à Chartres et à Reims; Saint-Pierre de Rome manque 
d'originalité et n’est guère chrétien que de destina- 
tion; Sainte-Sophie, au contraire, marque l'apogée 
inimitable d’un style dont les proportions inusitées 
font, en un certain sens, un style nouveau. 

Sainte-Sophie, disait M. Ch. Bayet, est le type par 
excellence de l’art byzantin tel qu’il s’est développé 
sous Justinien et ses successeurs; les contemporains 
l'ont admirée, les artistes s’en sont inspirés, mais il ne 
faudrait pas croire qu’elle se soit imposée comme un 
modèle dont ils n’osaient pas s’écarter. Or on imagine 
que l’école byzantine s’est toujours soumise à une 
monotone uniformité, travaillant d’après des règles 
immuables. Rien n’est plus contraire à la vérité pour 
l’époque qui nous occupe; si partout un même esprit 
anime et dirige l’art, il se traduit cependant sous des 
formes diverses, qui attestent l'activité ingénieuse 


n’en avons pas fait mention spéciale parmi les différents 
types d’églises byzantines, parce qu'un exemple unique, 
remontant à une période de début, ne peut pas servir à for- 
muler des principes généraux. ? Ch. Texier et Pullan, 
L'architecture byzantine, in-fol., Londres, 1864, p. 25. — 
 Ibid., p. 185. — “Τὸ Dartein, Étude sur l'architecture lom- 
barde et sur les origines de l'architecture romano-byzantine, 
in-4°, Paris, 1882, t. 1, p. 53 sq. La Koimesis de Nicée a été 
détruite par les bombardements en 1920. 


2359 


des artistes. C’est ce qu’il sera facile de constater par 
quelques faits. 

La coupole se répand de plus en plus et les basiliques 
du type latin deviennent l'exception en Orient; mais 
la coupole se prête à de nouvelles combinaisons. A 
Saint-Serge de Constantinople, par exemple, la cou- 
pole centrale n’est point flanquée, à l’est et à 
l'ouest, de deux voûtes hémisphériques. La forme 
générale est celle d’un carré : la coupole s’appuie 
sur huit piliers et, entre ces piliers, se développent 
quatre absides. Dans l’église des Saints-Apôtres, deux 
nefs d’égales dimensions, ayant en longueur trois 
fois leur largeur, se coupent à angles droits à leur cen- 
tre. Le plan présente ainsi la forme d’une croix à 
branches égales, ou croix grecque, qui se divise en 
cinq compartiments carrés de même étendue. Au- 
dessus de chacun de ces compartiments s’élève une 
coupole appuyée sur quatre pendentifs. Qu'on étudie 
d’autres églises, Saint-Michel sur l’Anaple, Sainte- 
Irène, la Théotocos aux Blachernes, toutes présen- 
tent des différences de plan, si l’on en juge d’après 
celles qui subsistent ou d’après les descriptions de 
Procope. 

A Salonique, l’église de Sainte-Sophie semble appar- 
tenir au règne de Justinien, bien que Procope n’en 
fasse pas mention. Plusieurs voyageurs ont remarqué 
que l'architecte paraît avoir imité Sainte-Sophie de 
Constantinople. On y retrouve, en effet, la grande cou- 
pole centrale reposant sur quatre piliers, mais elle 
n’est plus flanquée de ces deux grandes demi-cou- 
poles qui existent à Constantinople, et, par consé- 
quent, à côté d’analogies remarquables, on doit signa- 
ler des différences essentielles. En Asie, dans la région 
d’Antioche, l’église de Dana ne présente point de 
coupoleet se rattache plutôt au type de la basilique; 
en revanche, on y remarque un curieux exemple de 
l’art en fer à cheval qui, de l’architecture byzantine, 
passera à l’architecture arabe. Les Byzantins avaient 
eux-mêmes emprunté cette forme aux types de l’Asie 
centrale. 

Si nous jetons un simple coup d'œil sur une autre 
catégorie d’édifices, les rotondes, nous rencontrons 
Saint-Vital de Ravenne, élevée sur plan octogonal, 
et qu’on peut assimiler par tant de points aux églises 
à coupoles qui s’élevaient en même temps qu’elle à 
Constantinople. Cependant, Saint-Vital, commencé 
avant Sainte-Sophie, s’en distingue par des traits 
essentiels, à tel point qu'on a proposé d’y reconnaître, 
non point l'influence byzantine, mais celle d’une école 
d’architecture qui, aux rv° et ve siècles,existait à Milan. 
Pourtant soit dans la culture ornementale, soit dans la 
décoration en mosaïque, tout trahit la collaboration 
ou, tout au moins, l’enseignement d’artistes grecs. On 
s'explique difficilement que cette influence ne se soit 
pas étendue sur les plans de l'édifice, si l’on considère 
que c'était en Orient surtout qu’on avait appliqué 
aux églises la forme polygonale. 

La décoration extérieure des églises byzantines des 
premiers temps se réduit à fort peu de choses. Nous 
ne nous occuperons ici que de la décoration intérieure. 
Celle-ci consiste en revêtements de diverses natures, 
placages en marbres ou mosaïques, appliqués sur les 
piliers, les murailles, les voûtes. Les archivoltes et les 
arcs, appareillés en petits matériaux, sont décorés 
souvent de la même manière, en sorte que le rôle de la 
seulpture se réduit à orner les parties de la construction 
qu'une destination spéciale oblige à exécuter en blocs 
de pierre isolés ou saillants, telles que les bases, 
chapiteaux ou sommiers des colonnes, les linteaux des 
portes et les meneaux des fenêtres, les bandeaux et les 
corniches, enfin les appuis ou parapets des galeries 
supérieures. Le rôle de la sculpture se trouve réduit 
à bien peu de chose et accommodé au caractère super- 


ÉGLISES 


2360 


ficiel de l’ensemble de la décoration. En outre, son 
mode d'expression répond bien à ce caractère. C’est 
ainsi que le chapiteau, offrant habituellement la 
forme d'une corbeille, fut couvert en général d’un 
réseau d’ornements capricieux et délicats qui parais- 
sent envelopper ses massives parois de la même façon 
dont les placages et les mosaïques tapissent les mu- 
railles et les voûtes. Parfois même on refouilla ces 
ornements, au point de les détacher presque de la 
masse du chapiteau. Cette décoration, admirablement 
adaptée aux conditions architectoniques des édifices, 
convient à l’ornementation de vastes surfaces lisses, 
mais n’exprime en rien le but utile des masses. En négli- 
geant la forme pour s’emparer de la couleur, cette 
décoration a obéi à une loi profonde et à une éternelle 
vérité, c’est que l’architecture n’est pas un art nomade. 
A l'Orient, baigné dans la lumière, la couleur; à l'Occi- 
dent plus terne, la ligne. Voilà la division fondamentale 
et le tréfonds de l’architecture byzantine. 

XXV. COMPARAISON DES CARACTÈRES DU TYPE 
ARCHITECTURAL BYZANTIN. — En Occident, à travers 
les vicissitudes des systèmes de construction, la basi- 
lique cruciale reste l'inspiration fondamentale de tout 
édifice religieux qui n’est pas un baptistère. En 
Orient, parmi des vicissitudes non moins marquées, 
on retrouve les éléments constitutifs d’un plan tracé 
de bonne heure et qui devient la base d’une série de 
types successifs : ces éléments se résument dans la 
formule : narthex, naos, bêma. En Occident comme 
en Orient, toutes les transformations accomplies pro- 
cèdent d’une tendance commune qui peut s’énoncer 
ainsi : l'effort vers une plus complète unité. 

Pour réaliser cette tendance, l'architecture byzan- 
tine a élaboré un système entièrement distinct de 
celui de l'architecture romaine. Partant de cette 
remarque, que la réalisation de l’unité parfaite impli- 
quait la construction des voûtes, dont la principale 
difficulté résidait dans la neutralisation de la poussée 
latérale, les Byzantins s’ingénièrent à renforcer les 
murs sur les points de poussée par l'emploi de contre- 
forts intérieurs, tandis que les Occidentaux s’enga- 
geaient de plus en plus dans la voie des contreforts 
extérieurs, ares-boutants, etc., et de tout ce qui de- 
vait suivre. 

Dans l’architecture religieuse byzantine, les types 
divers évoluent autour d’un problème capital, la con- 
nexion de la coupole élevée au-dessus du naos avec 
le reste de l'édifice. Il est devenu possible aujourd’hui 
de déterminer les caractères particuliers de quelques- 
uns de ces types principaux. Texier et Salzenberg 
ont signalé l’étroite relation qui unit deux églises de 
Lycie — Deré-Aghsy et Saint-Nicolas de Myre — avec 
celle de Saint-Clément à Ancyre. Ces trois édifices 
sont, de plus, apparentés de près avec Sainte-Sophie 
de Salonique et la Koimesis de Nicée. D’après leurs 
caractères communs, nous voyons du premier coup 
le noyau duquel dépend et autour duquel gravite la 
construction et la disposition entière d’une église 
byzantine. La coupole est toujours supportée par 
des piliers massifs à profil carré ou oblong. Ces piliers 
sont appliqués et comme fondus aux murs latéraux du 
sanctuaire. Dans la plupart des cas, cette masse est 
percée de deux étages d’arcades étroites et peu élevées, 
ce qui donne l'impression d’un bloc unique composé 
des piliers et des murs. 

Nulle part la coupole ne semble présenter une suré- 
lévation sensible. Les églises que nous avons énumérées 
reposent toutes leur coupole sur un tambour extérieur 
fictif; ce qui est plus remarquable, c’est l'ouverture 
relativement considérable de la coupole par rapport 
à sa hauteur. Par exemple, Sainte-Sophie de Salo- 
nique a une coupole de 12 m. 20 de diamètre; l’église 
détruite d'Éphèse avait une coupole de 12 mètres, 


sr 


cdi — 


2361 


ensuite viennent Saint-Nicolas de Myre avec 8 m. 80 
et Deré-Aghsy avec 8 πὶ. 60. L'église de la Koimesis 
à Nicée n’a que 7 mètres, et celle de Saint-Clément à 
Ancyre, 5 mètres de diamètre. Outre la coupole prin- 
-cipale, on s'attendait à rencontrer des coupoles secon- 
daires, il n’y en avait nulle part et l'exception qu’on 
peut signaler à la Koimesis de Nicée, sur le diakonicon, 
est un ouvrage postérieur, exécuté lors d’une restau- 
ration ancienne de l'édifice. 

Ces conditions diffèrent notablement, on le voit. du 
style byzantin plus récent: on peut faire la même 
remarque touchant la manière dont les parties latérales 
et les parties secondaires de l’édifice viennent s’amor- 
cer au noyau central. On doit ici signaler des variations 
d'un édifice à l’autre, mais la caractéristique est 
toujours sauvegardée. Sauf à Deré-Aghsy, qui, par 
d’autres dispositions, se rattache certainement au 
groupe d’édifices que nous décrivons, nous constatons 
que le développement des voûtes en berceaux sous le 
naos, non compris la coupole, ne trouve d'application 
que dans son axe longitudinal. Enfin, de l'alliance de 
la coupole avec la disposition à trois nefs, résulte une 
particularité nouvelle, un élargissement remarqua- 
blement puissant du bâtiment du milieu, dont la lar- 
geur ne reste inférieure à la longueur qu’à Saint- 
Nicolas de Myre et à Deré-Aghsv. 

Les dépendances du bêma paraissent, proportion- 
nellement au tout, presque comme des annexes. A 
Sainte-Sophie de Salonique, à la Koimesis et à Saint- 
Nicolas elles n’atteignent pas l'élévation du sanctuaire. 
Le bêma a la pleine largeur du naos, qu’il déborde 
parfois, comme à la Koimesis; mais, en général, leurs 
dimensions concordent entre elles. Cependant, à Sainte- 
Sophie de Salonique et à Éphèse (église détruite) 
la largeur du bêma est notablement moindre que celle 
du naos. 

L’éclairage était aménagé au moyen de fenêtres 
percées dans les absides secondaires et dans les murs 
latéraux: ces ouvertures ont été relevées à Salonique, 
à Deré-Aghsy et à Nicée. 

Le narthex offre partout l'aspect d’une longue 
galerie. A Salonique et à Ancyre,ils’ouvre sur les 
<ollatéraux dans toute leur largeur, sans que celle-ci 
soit réduite par les pilastres du mur, de sorte qu’au 
rez-de-chaussée, tout autour de la coupole. règne une 
galerie à trois côtés. Là où le narthex se divise en plu- 
sieurs sections, il ne fait que continuer la triple divi- 
sion du bâtiment du milieu, et la section intermédiaire, 
la plus grande, paraît avoir porté sur une seule voûte. 

XXVI. ARCHITECTURE ROMANO-BYZANTINE. — 
La période d’activité artistique est beaucoup moins 
prolongée en Occident qu’en Orient. Ici la conquête 
romaine avait rencontré des peuples en possession 
d'une culture déjà ancienne et raffinée qui, au lende- 
main des désastres qui amenèrent la séparation de 
l'empire en deux, demeurait assez vivace pour ressai- 
sir son originalité primitive, plutôt masquée que dé- 
truite. Là, en Occident, l'architecture à la mode de 
Rome, introduite et imposée par la conquête, avait 
rencontré des peuples incultes et presque barbares, 
en sorte que l’art romain avait été le premier et 
l'unique à s'implanter chez eux, et il ne pouvait être 
exposé de leur part à aucune réaction. Au moment où 
l'empire romain périssait en Occident, il aurait fallu, 
pour que l'architecture des pays latins fût transformée 
ou renouvelée aussitôt, que les Francs et les autres 
peuplades, devenus maîtres des provinces enlevées à 
l'empire, eussent apporté avec eux les principes d’un 
art nouveau. Il n’en était rien et la mode de Rome 
continua à faire loi dans les provinces d'Occident. 
Cependant, il n’en fut pas en Occident comme en 
Orient, où l’art, après une période de fécondité ad- 
mirable, s’'engourdit et se figea dans les formules. Les 


ÉGLISES 2362 


barbares, inhabiles à créer ou à renouveler, n'étaient 
que trop portés à remanier, c’est-à-dire à altérer et à 
avilir. L’ignorance et la rudesse de mœurs où ils 
plongèrent les pays occidentaux achevèrent de 
corrompre les formes, de faire oublier les règles et 
d’user tous les principes de l’architecture romaine. 
Quelque parti que l’on adopte sur le caractère des in- 
vasions barbares, soit qu’on les envisage comme un 
débordement eflroyable de la Germanie sur la Gaule, 
l'Italie, l'Espagne et l'Afrique, soit qu'on v recon- 
naisse les caractères d’un établissement pacifique, il 
faut constater que cet événement historique eut pour 
conséquence directe et immédiate une perturbation 
qui arrêta net le développement architectural et 
inaugura la décadence. 

Ce travail de destruction fut très long, mais très 
réel. L’ignorance et la misère concouraient à le rendre 
plus indéniable; aussi, en France, ce n’est qu’à la 
suite des périodes mérovingienne et carolingienne, 
à l’époque où, après des déchirements et des misères 
sans nombre, la nationalité se constitua sous les pre- 
miers Capétiens, que l’on vit paraître un nouveau 
style d’architecture. Nous ne pouvons, pour être 
logique et complet, omettre l'étude des monuments 
qui expriment ce style qu’on a désigné sous le nom 
assez exact de romano-byzantin. 

Il faut d’abord nous tourner vers l'Italie, de pré- 
férence à la Gaule, puisque l'architecture romano- 
byzantine a eu pour berceau le nord de l'Italie, ainsi 
qu’on peut s’en convaincre par l’analyse des caractères 
de cette architecture : caractères qui n’ont pu se pro- 
duire et se développer que sous l'influence de condi- 
tions matérielles et morales de la terre lombarde. 

L'architecture romano-byzantine est, comme son 
nom l'indique, un mélange de deux architectures dis- 
tinctes qui se sont compénétrées, non toutefois au 
point que leurs éléments ne demeurassent reconnais- 
sables. L'influence romaine se montre surtout dans 
le style et dans les modes de construction, l'influence 
byzantine se manifeste principalement dans la déco- 
ration, tandis que l'influence barbare se révèle par 
l’incorrection et l’inexpérience qui président à la fusion 
des deux influences, romaine et byzantine. 

Si on cherche un pays où ces trois influences ont 
pu se rencontrer, il en est un que, tout d’abord, l’his- 
toire et les monuments désignent, c’est le nord de 
l'Italie. Dès le vi siècle, en effet, dit M. de Dartein, 
l’architectire romaine et l’architecture byzantine 
furent en présence dans cette contrée. La première 
y existait de longue date et s’y trouvait représentée 
par d'innombrables monuments, principalement les 
basiliques chrétiennes bâties depuis l’époque de Con- 
stantin. La seconde, qui fut introduite du temps des 
Goths, se répandit principalement sous la domination 
des Grecs; et non seulement elle se manifesta sur les 
côtes de l’Adriatique par Saint-Vital de Ravenne, mais 
elle pénétra jusqu’au cœur de la Lombardie, puisque, 
à Milan même, à côté de plusieurs basiliques des rvtet 
ve siècles, s'élevait une magnifique église byzantine 
dédiée à saint Laurent. 

Après la conquête des I.ongobards, la Lombardie 
continua d’être le théâtre de l’action réciproque des 
des deux styles. L'influence de l'architecture romaine 
y rayonna de Rome, où se maintinrent longtemps et 
très fictivement les anciennes traditions : témoin 
les basiliques de Saint-Clément, de Sainte-Praxède 
et de Saint-Martin, construites au 1x* siècle. Quant 
au style byzantin, il ne cessa point d'exercer son ac- 
tion, non seulement tant que dura la domination 
des Grecs sur le littoral, mais encore après leur ex- 
pulsion de l'Italie, par suite des relations qui conti- 
nuèrent à subsister entre Constantinople et les contrées 
riveraines de l’Adriatique : Sainte-Sophie de Padoue 


2363 


et Saint-Marc de Venise en sont la preuve irrécu- 
sable. 

Ces faits nous apprennent que le style romaro- 
byzantin s’est développé en Lombardie, mais ils 
n’excluent par la possibilité d’un développement 
analogue dans d’autres régions occidentales avant 
le xi° siècle. On sait du reste que 165 importations 
byzantines enpays latin eurent lieu, la première 
vers l’an 800, dans 165 provinces rhénanes, et la 
seconde vers la fin du x* siècle, dans le Périgord. Deux 
monuments témoignent encore de ces courants by- 
zantins, ce sont Notre-Dame d’Aix-la-Chapelle, 
bâtie à l’image de Saint-Vital de Ravenne (voir au 
mot Aix-LA-CHAPELLE) et Saint-Front de Périgueux, 
qui est presque une copie de Saint-Marc de Venise. 
Or ces deux édifices n’ont pu exercer aucun effet, 
parce que le premier n’a de byzantin que son plan et 
ses dispositions d’ensemble, alors que les détails — 
qui sont précisément ce que le style romano-byzan- 
tin a le plus emprunté à l'architecture byzantine — 
les détails, disons-nous, appartiennent a l’art romain 
corrompu: le second, dont on s’est inspiré couramment 
dans le Périgord et l’Angoumois, au x1° et au x11° siè- 
cle, nous permet de constater l’affaiblissement pro- 
gressif et enfin l'effacement complet de l’influence 
byzantine précisément dans les églises à coupoles qui 
dépendent de Saint-Front. 

Ainsi les importations de Ravenne et de Venise 
n’ont pas créé une architecture à Aix-la-Chapelle 
et à Périgueux. Cet avortement s'explique par l’éloi- 
gnement et par l'ignorance qui rendaient la civilisa- 
tion byzantine et les formes issues de celle-ci étran- 
gères aux Rhénans et aux Périgourdins. Il en était 
tout autrement en Lombardie et dans les contrées 
limitrophes, qui vivaient depuis longtemps d’une 
existence tout imprégnée de civilisation byzantine. 
Lorsque les voyages des commerçants, les pèlerinages 
des fidèles et quelques autres déplacements à longues 
distances commencèrent, vers la fin du x° siècle, à 
familiariser les peuples occidentaux avec la civilisation 
byzantine et les mirent en état de la goûter dans son 
architecture, on vit des moines lombards l’intro- 
duire en Bourgogne et en Normandie, tandis que 
d’autres la répandaient sur les bords du Rhin. 

XXVII. INFLUENCE DE L’ART ASIATIQUE SUR L'ART 
OCCIDENTAL. — Nous venons de voir que la Lombardie 
a été le point de rencontre des influences romaine 
et byzantine; et en Lombardie, Ravenne, avec la 
région avoisinante, occupe une situation privilégiée. 
Or, cette contrée était, à l'époque qui nous occupe, 
celle d'Europe qui avait les relations les plus courantes 
avec l’Orient et Constantinople. Y a-t-il là une piste 
à suivre sur l’origine orientale de l'architecture ro- 
mano-byzantine? C’est ce que nous devons mainte- 
nant approfondir. 

ΠῚ semble, après ce que nous avons dit de l'impor- 
tance des constructions à calotte sphérique, que ce 
soit à cet élément capital qu’il faille demander la so- 
lution cherchée. Malheureusement l'étude des édi- 
fices de l'Orient est encore restreinte à un trop petit 
nombre d'exemples pour qu'on puisse songer sérieuse- 
ment à établir sur cette base étroite des conclusions 
définitives. Les arguments, en effet, se balancent. Si, 
d’une part, on doit convenir que les nouveautés archi- 
tecturales des thermes de Dioclétien et du palais de 
Spalato — qui semblent apparaître en Italie et en 
Dalmatie brusquement, sans préparation — ne sont 
pas une imitation de formes devenues habituelles à 
l’art romain oriental, d’autre part, on doit reconnaître 
que, si on considère les coupoles syriennes des ka 
lybés d'Oum-ez-Zeitoum (en 282), de Chaqq (avant 
313) et de l’église d’Ezra (en 515), on se croira en 
droit de penser que les provinces d’'Extrême-Orient 


ÉGLISES 


2364 


ont ignoré, jusqu’au vi® siècle au moins, l'usage du 
pendentif : et comme cet usage fut certainement 
pratiqué en Italie dès le milieu du siècle précédent, 
on serait tenté de soutenir qu'il est d’origine romaine 
et que l'architecture orientale fut étrangère à son 
institution. 

On peut ainsi se renvoyer les arguments sans arriver 
à conclure et, en ce qui concerne la question de pri- 
mauté de la coupole sur pendentifs, nous nous abstien- 
drons de le faire. 

Mais toute la solution n’est pas renfermée dans 
cette particularité. La décoration des monuments 
italiens des 1v° et v° siècles peut nous conduire à 
déterminer l'influence orientale sur l'architecture 
romano-byzantine. Certains membres d’architecture, 
jouant un rôle particulier, nettement défini, offrent 
autant d'intérêt pour la décoration que d’importance 
pour la construction. Tels sont les colonnes, pilastres, 
arcades, entablements, arcatures, corniches, en un 
mot, tous les membres isolés, évidés ou saillants des 
édifices. Plusieurs d’entre eux apparaissent d’abord 
en Asie et s’introduisent en Occident par cet iné- 
puisable palais de Dioclétien à Salone. Cependant, il 
faut observer que, en ce qui concerne la décoration 
par arcatures, dont les principaux motifs apparais- 
sent, comme nous le dirons, au baptistère de Ravenne, 
au mausolée de Placidia et à la chapelle de Saint-Aqui- 
lin, il faut observer, disons-nous, que, si le mode de 
construction des édifices de Syrie, en très grosses 
pierres de taille, explique l'absence d’arcatures pla- 
quées sur les murailles impliquant l'emploi de petits 
matériaux, il n’en est plus de même à propos des 
plus anciens bâtiments de l’empire, grec, où l'usage 
de la brique s’arrangerait à merveille des arcatures 
plaquées. 

La décoration de l’architecture romaine en Orient, 
exclusivement fondée sur les saillies, moulures ou 
ornements sculptés des œuvres vives de la construc- 
tion, est très différente de la décoration orientale, 
tout en placages et en mosaïques, comme à Sainte- 
Sophie de Constantinople. Cette décoration en placage 
se rencontre déjà au Panthéon de Rome, elle devint 
la conséquence obligée du système de construction 
en maconnerie de blocage, dont le Panthéon d’Agrippa 
les Thermes de Caracalla et de Dioclétien, la basilique 
de Mayence et d’autres monuments nous attestent le 
grand développement à partir d'Auguste. Toutefois, 
dans ces édifices, une grande part est laissée, parmi les 
masses énormes de concrétions, aux membres d’ar- 
chitecture aux formes expressives, détachés ou 
saillants par rapport à la masse du blocage et con- 
struits en grands quartiers de pierre,de marbre ou de 
granit. Mais avec l'épuisement des finances et Ja 
décadence, ces derniers éléments décoratifs sont de 
plus en plus abandonnés, car l'exploitation des car- 
rières, le transport et la mise en œuvre des gros blocs 
deviennent chaque jour plus difliciles. Par compensa- 
tion, l'emploi des revêtements de diverse nature 
prend une importance croissante, et la décoration 
intérieure devient presque exclusivement superficielle. 
Sans doute, la décoration par placages et enduits do- 
minoit déjà dans les constructions assyriennes faites 
en briques, mais l’action immédiate exercée par l'ar- 
chitecture romaine sur l'architecture byzantine a 
nécessairement primé toute influence plus lointaine. 

D'après ce que nous avons pu voir dans ce qui pré- 
cède, l'architecture orientale a contribué à introduire 
et à répandre en Italie, depuis la fin du πιὸ siècle, plu- 
sieurs formes nouvelles étrangères à l’art classique de 
l'Occident. La principale de ces innovations consiste 
dans les applications très étendues et très varices de 
l’arcade, soit comme élément essentiel de la con- 
struction, soit comme figure décorative. 


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Nous ne pouvons omettre de mentionner deux 
types d’édifices dont on rencontre en Occident 
quelques applications : ce sont les églises de forme 
cruciale et de forme circulaire. Au nombre des églises 
de forme cruciale nous mentionnerons la basilique 
des Saints-Pierre-et-Paul, fondée près de Côme, au 
plus tard dans les premières années du v® siècle, et 
la basilique des Saints-Apôties (auiourd’hui Saint- 
Nazaire-Majeur), fondée à Milan, par saint Ambroise, 
vers la fin du rve siècle; enfin, une autre basilique 
des Saints-Apôtres, élevée au νι" siècle par Justinien, 
à Constantinople. 

Les églises circulaires sont à rotonde annulaire, 
comme le baptistère du Latran et l’église de Sainte- 
Constance (voir t. 1, fig. 234-237), bâtis sous Con- 
stantin, ou bien à rotonde simple, comme Saint-Mar- 
cellin et Saint-Pierre de Rome, édifices tous deux 
attribués à Constantin et disposés comme les salles 
circulaires des thermes avec des parois épaisses, évi- 
dées par des niches. 

Les monuments circulaires sont généralement 
voüûtés. Dans les rotondes annulaires, il y a quelque- 
fois deux étages superposés de galeries, et la voûte 
centrale s'élève assez haut pour qu’il y ait des jours 
entre sa naissance et le toit des galeries. 

A la catégorie des églises circulaires se rattachent 
certaines rotondes hypèthres, d’un usage tout à fait 
exceptionnel, avant pour objet d'enclore dans une 
cour entourée d’un portique quelque insigne monu- 
ment religieux. Des églises accompagnaient générale- 
ment ces sanctuaires commémoratifs. Telle était la 
rotonde incomplète servant d’abside à la basilique 
du Saint-Sépulcre, bâtie sous Constantin, et la rotonde 
octogone de Kalat-Sem’an, au centre de laquelle 
s’élevait la colonne de saint Siméon Stylite. A cette 
dernière rotonde sont annexées quatre basiliques, 
disposées suivant les branches d’une croix, disposi- 
tion ingénieuse et grandiose dont il n’existe pas d’au- 
tre exemple {Diclionn., t.1r, fig. 803). 

XXVIII ARCHITECTURE A RAVENNE. — Nous 
avons assisté, sur la côte d’Asie Mineure, à la ren- 
contre des influences dont la compénétration a donné 
naissance à un concept original qui trouvera dans 
Vart byzantin son expression adéquate. Mais cet 
art ne s’est pas localisé dans la région où il s’est formé. 
Nous le retrouvons d’assez bonne heure à des distances 
considérables de son point de départ et v accomplis- 
sant les étapes de son développement normal. Il est 
souvent impossible de jalonner la route suivie entre 
le point de départ et le point d’arrivée, faute de mo- 
numents dans lesquels l’absence de plus en plus 
complète de tâtonnements et d'erreurs marqueront 
le progrès lentement réalisé et l’intinéraire suivi. A 
défaut de ces édifices de transition, force nous sera 
de nous transporter directement de Constantinople 
à Ravenne, pour y constater et y étudier l'influence 
exercée par l’art des provinces asiatiques de l'empire 
sur la transformation de l'architecture en Occident 
et principalement en Italie. 

Les relations commerciales entre Ravenne et les 
provinces orientales de l'empire, par voie maritime, 
sont depuis longtemps connues. On s'explique dès lors, 
dans une certaine mesure, l’ahsence d’intermédiaires 
et la réaction directe de l’art asiatique sur l’architec- 
ture romaine régnant sans partage ni contestations 
sur l'Europe civilisée. Voyons jusqu’à quel point 
les faits justifient une semblable conjecture. 

Nous avons déjà rappelé l'importance exception- 
nelle pour la question qui nous occupe de deux édifices : 
les Thermes de Dioclétien et le palais de ce prince à 
Salone. On yrelève, en effet, des formes étrangères à l’art 
classique occidental], formes dont la plupart se retrou- 
vent en Syrie, comme motifs habituels. Un exemple 


caractéristique est celui du fronton sur colonnes, percé 
d’une arcade en son milieu, dont un spécimen sub- 
siste encore à Damas, et, qui, d’après les médailles 
frappées dans ces contrées, aurait été, depuis le règne 
d’Hadrien, le type ordinaire des entrées monumen- 
tales de temples et de portiques. C’est, en effet, jus- 
qu’au ne siècle qu’on peut faire remonter certaines 
constructions syriennes; aussi n'est-il pas douteux 
que les nouveautés architecturales des Thermes de 
Dioclétien et du palais de Salone ne soient une imi- 
tation de formes habituelles à l’art romain oriental. 

I] faut être moins affirmatif en ce qui concerne la 
question depriorité de l’emploi des pendentifs sou- 
tenant la coupole. Ici, le problème repose sur des dé- 
terminations chronologiques assez délicates à résou- 
dre, faute d’éléments certains. Quelques faits, très 
connus, invitent à penser, dès l’abord, que les pro- 
vinces d’Extrême-Orient ont ignoré, jusqu’au vifsiè- 
cle au moins, l’usage du pendentif. Les coupoles des 
kalybés supérieures d’Oum-el-Zeitoum, antérieures 
toutes deux à l’année 313, abritent des salles carrées, 
et le passage de cette figure à la circonférence se fait 
au moyen de dalles superposées et couchées à plat dans 
les encoignures. Dans l’église d’Ezra, terminée en 515, 
on emploie le même système, quoique, dans ce der- 
nier édifice, la forme octogonale du tambour ména- 
geât une transition moins brutale. D’après ces exem- 
ples, il faut se garder de conclure que l’usage des pen- 
dentifs, pratiqué en Italie, un siècle auparavant, est 
d’origine romaine. 

Il existe à Jérusalem et dans les villes ioniennes de 
Philadelphie et de Sardes des coupoles sur pendentifs 
d’une haute ancienneté, dont il faut tenir compte, 
bien que leurs dates soient incertaines. L’ampleur des 
dimensions et l'épaisseur extraordinaire des massifs 
de maçonnerie portent hautement témoignage en 
faveur de l’ancienneté de ces trois monuments. Si 
ceux-ci existaient en Italie, on ne pourrait pas les faire 
remonter moins haut que le milieu du 1ve siècle. Mais, 
situés dans les provinces orientales de l'empire où l’ap- 
pauvrissement et la décadence commencèrent plus 
tard, ils pourraient être d’une époque plus récente. 
Toutefois, comme les édifices en question sont néces- 
sairement, eu égard à leur structure, plus anciens 
que Sainte-Sophie de Constantinople, dont la date 
est postérieure de quatre-vingts ans seulement à celle 
du baptistère de Ravenne et du mausolée de Placidia : 
et comme, par cette structure, ils tiennent à l’art ro- 
main des beaux temps de l’empire de beaucoup plus 
près qu'aucun de ces derniers monuments, il ne serait 
nullement improbable qu'ils fussent contemporains 
des primitives coupoles ravennaises, ou même qu'ils 
leur fussent antérieurs. 

Ainsi done, exception faite d’un détail —- le système 
d'établissement des voûtes par tubes creux emboîtés 
les uns dans les autres — les coupoles de la Cisalpine 
n'offrent rien d’original. 

Le système de construction des voûtes en petits 
matériaux, pratiqué spécialement en Italie à l'époque 
impériale, n’a guère survécu au règne de Constantin. 
Les Thermes de Dioclétien et la basilique de Maxence 
en sont peut être les dernières applications en Italie. 
A partir du sve siècle, la voûte monolithe est délais- 
sée; mais il n’est pas aisé d'établir, en Occident, 
pendant les rve et ve siècles, la chronologie des voûtes, 
ce qui rend difficile l'étude de la transformation des 
méthodes de construction. Il faut, néanmoins, men- 
tionner la voûte de la salle octogone qui, dans les 
Thermes de Dioclétien, occupait l'angle ouest de l’édi- 
fice central. Nous avons ici, à partir du sommet du tam- 
bour octogonal, une voûte cannelée qui rappelle les cou- 
poles byzantines cannelées, avec cette différence, toute- 
fois, que ces dernières sont cannelées de Ja base au som- 


2367 ÉGLISES 2368 


met, tandis que, dans les Thermes de Dioclétien, les 
cannelures, très saillantes à la base, s’atténuent peu à 
peu en même temps que les arêtes, de manière à 
disparaître avec elles à mi-hauteur de la voûte. 

Les voûtes du baptistère de Saint-Jean-les-Fonts 
à Ravenne et du mausolée de Galla Placidia dans la 
même ville nous font voir, au milieu du v® siècle, une 
innovationimportante dans la construction des voûtes. 
Nous voulons parler des voûtes construites à l’aide 
de deux couches de tubes creux en terre cuite, striés 
à la surface, emboîtés les uns dans les autres et for- 
mant, dans chaque couche, une suite d’anneaux, ou 
plutôt de spires, qui se continuent sans interruption 
depuis le sommet des pendentifs jusqu’au faîte de 
la voûte. Les pendentifs sont exécutés avec les mêmes 
matériaux. La voûte de Saint-Jean-les-Fonts a une 
épaisseur de 0 m. 19 pour une portée de 10 τη. 70. 
C’est une calotte sphérique, raccordée par des penden- 
tifs de même courbure avec le tambour octogonal. Au 
mausolée de Galla Placidia, l’édifice, en forme de 
croix, est voûté en berceau sur les quatre branches 
et couvert, dans l’étendue de la croisée, par une calotte 
sphérique sur pendentifs. C’est le premier exemple, 
sûrement daté, d’une voûte sphérique à pendentifs 
établie sur plan carré, système fréquent dans l’archi- 
tecture byzantine.Ces deux édifices, mais surtout 
le second, marquent un progrès considérable, puisque 
le problème de l'établissement de la coupole sur 
pendentifs y est résolu. Dans l’établissement sur base 
octogonale, la difficulté est beaucoup moindre, puisque 
les pendentifs, très restreints en amplitude et en 
surplomb, peuvent être facilement exécutés sans 
définition rigoureuse au moyen d’encorbellements à 
pente plus ou moins raide et d’une courbure plus ou 
moins prononcée. La difficulté va en diminuant à 
mesure que-les pans du tambour se multiplient ; mais 
si on élève la voûte sur plan carré, les pendentifs, très 
développés en superficie, ont un porte-à-faux consi- 
dérable. Pour se rendre compte du progrès réalisé 
en moins d’un demi-siècle, il faut se reporter à la 
petite coupole de Saint-Satyre à Milan, établie sur 
plan carré et avec des tubes creux, mais s’arrêtant 
court à des surfaces horizontales et reposant, dans les 
angles du carré, sur des plateaux d’appui analogues 
à ceux des coupoles de Haourân. 

Après la réalisation d’un tel progrès, on devine que 
la rotonde de Saint-Aquilin, dont la construction est 
attribuée à Galla Placidia, et la petite rotonde de Saint- 
Sixte, qui s'élèvent toutes deux à Milan, étaient de 
pures récréations pour les architectes, puisqu'il ne 
s'agissait pour eux que de poser une coupole octogo- 
nale sur un tambour de même forme 

Nous ne nous arrêterions même pas à les signaler, 
si ces exemples ne montraient une nouveauté presque 
sans comparaison dans l'architecture romaine et qui 
va, au contraire, se multiplier indéfiniment dans les 
constructions du moyen âge. Comme s’il fallait que 
tout fût rupture avec le passé, la voûte en briques de 
Saint-Aquilin, épaisse de O0 πὶ. 45 avec une portéede 
près de 13 mètres, n'appartient plus à la classe des 
voûtes monolithes. 

Enfin, autres innovations intéressantes : au bap- 
tistère de Ravenne, une corniche composée de petites 
arcatures qui prennent appui alternativement sur des 
bandes murales et des consoles; ce qui est, suivant la 
remarque de Huebsch, très probablement le plus 
ancien exemple de la frise à petites arcatures; au 
mausolée de Galla Placidia, des arcatures aveugles re- 


1 Au lieu de corniches à petits arcs, on rencontre dans 
quelques monuments de la Syrie centrale des corniches à 
petites niches. Celles-ci, en forme de cul-de-four, décorées 
de coquilles, sont taillées dans de grandes pierres portées 
en surplomb par des colonnettes alternant avec des consoles, 


tombent sur des bandes murales : enfin, à la rotonde 
de Saint-Aquilin, une galerie de couronnement et de 
circulation, limitée au dehors par des arcatures de 
piédroits. 

Si nous passons de la construction à la décoration 
des édifices, le problème de l'influence asiatique se 
pose de nouveau. Les monuments de Ravenne et de 
Milan des 1v° et ve siècles nous font voir l'emploi de 
certains membres d’architecture jouant un rôle 
particulier nettement défini. Colonnes, pilastres, ar- 
cades, entablements, arcatures, corniches, en un mot, 
tous les membres évidés, isolés ou saillants des édifices. 
Pour s’en tenir à la décoration par arcatures, nous 
pouvons observer que les anciens monuments de Syrie 
n’offrent ni corniche à petits arcs !, ni arcatures pro- 
fondes soutenues par des colonnettes, et, en fait d’ar- 
catures aveugles, on ne trouve guère que des encadre- 
ments de niches. Ce fait est explicable en Syrie par 
l'emploi du grand appareil; il ne l’est plus dans les 
monuments byzantins de }’empire grec, bâtis en 
brique, dans lesquels l’arcature serait, en tant qu’élé- 
ment principal décoratif, parfaitement justifiée par 
l'emploi de petits matériaux. Or, les membres déco- 
ratifs en question sont mis en œuvre à Ravenne et à 
Milan, dès le milieu du v® siècle, et, fait plus notable 
encore, la décoration extérieure des palais sassanides 
(bâtis entre le me et le vre siècle) était fondée principa- 
lement sur l’emploi des arcatures et des bandes mu- 
rales, si l’on en juge par la façade du palais de Ctési- 
phon et par les ruines de palais de Firouz-Abad ?. 

Le mauvais goût décoratif, général dans l’archi- 
tecture romaine du rm siècle, fait place à la profusion 
des images et des couleurs dont on recouvre les édi- 
fices aussi bien que les vêtements. Dans les monu- 
ments, la mode orientale envahit tout, recouvre tout. 
Les mosaïques à fond d’or, les pavages en marbre de 
couleur, les revêtements en marbres précieux, les 
moulures alourdies d’ornements devinrent comme 
les caractères de la beauté. On économisait sur la 
qualité des matériaux afin de décorer plus richement 
la surface. Au baptistère de Saint-Jean-les-Fonts à 
Ravenne, la décoration luxueuse et soignée témoigne 
d'un éloignement sans cesse croissant pour l’austé- 
rité de l’ancienne architecture romaine et d’un ache- 
minement très marqué vers les apparences visibles 
de l’art byzantin. A ce point de vue, nous ne pouvons 
trop insister sur ce baptistère de Ravenne, dont la 
construction présente, dans ses membres extérieurs, 
un exemple — le plus ancien probablement — de la 
frise à petite arcature, caractéristique de l'architecture 
lombarde. Mais c’est principalement sur la décoration 
que nous voulons attirer l’attention. Le fond des ar- 
catures basses était garni de placages et de mosaïques 
en marbres précieux, exécutés avec une remarquable 
perfection et un goût déjà franchement byzantin. On 
en peut dire de même de belles mosaïques en petits 
cubes de verre émaillé qui tapissent les tympans des 
arcatures basses et la voûte sphérique à pendentifs. 
Leur distribution par zones, la nature des sujets, 
prophètes, évangélistes, apôtres, baptême de Jésus- 
Christ, les formes de feuillage et les autres ornements, 
sont autant de caractères qui rattachent les mosaïques 
en question à la nouvelle ère artistique inaugurée par 
l'architecture byzantine. 

Pour mesurer le chemin parcouru, il n’y a qu'à les 
comparer aux mosaïques constantiniennes de la ro- 
tonde de Sainte-Constance, à Rome (voir Diclionn., 
t. x, fig. 238, 239). 


C'est la disposition de la corniche lombarde, à cela près que 
le cul-de-four remplace l’arcature; par exemple : corniches 
de l’abside de l’église de Tourmannin et à l’église de Kalat- 
Sem’an. — ὃ Ἐς Flandin et Coste, Voyage en Perse, in-89, 
Paris, 1851, p. 215-218; Atlas in-fol., pl. XXXVIH-XLH. 


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Ἷ 


2369 ÉGLISES 2370 


En définitive, dirons-nous avec M. de Dartein, tan- 
dis que les Thermes de Dioclétien et surtout le palais de 
Spalato annoncent de loin la formation de l’architec- 
ture byzantine, première manifestation de l’art du 
moyen âge, ou plutôt trait d'union entre l'architecture 
romaine et celle du moyen âge, le baptistère de Ra- 
venne et le mausolée de Galla Placidia, bâtis un siècle 
et demi plus tard, nous montrent cet art nouveau en 
partie constitué. 

XXIX. ARCHITECTURE LONGOBARDE. — Nous avons 
dit que dans la Gaule, l'Espagne, la Bretagne et l’Afri- 
que du nord, il ne fallait guère s’attendre à rencontrer 
une école et un style d'architecture, mais tout au plus 
quelques applications isolées des types en faveur à 
Rome. En Lombardie, après d’effroyables misères 
causées par l'invasion, on se mit, grâce à la reine Théo- 
delinde, au vi: siècle, à bâtir avec activité. Après la 
conversion d’'Agilulph, ce mouvement prit une plus 
grande extension et continua sous les règnes suivants. 

A Théodelinde remontent l’église de Monza et le 
baptistère de Brescia;à la reine Gandiberge, l’église 
Saint-Jean-Baptiste, à Pavie; sous Aribert et Grin- 
vald, les églises Saint-Sauveur et Saint-Ambroise, 
à Pavie; sous Pétharit, le monastère Sainte-Agathe, 
l’église Sainte-Marie alle pertiche, à Pavie, et le reste, 
ce qui comprend les édifices demeurés debout et ceux 
qui ne nous sont connus que par les allusions des 
documents. On a vu en détail ce qui concerne la 
basilique du Saint-Sauveur à Brescia (voir ce mot), 
le seul édifice longobard qui subsiste à peu près dans 
son état primitif. Il nous faut, dès maintenant, envi- 
sager les caractères essentiels de l’architecture lon- 
gobarde. 

Si on se souvient de ce que nous avons dit au sujet 
de la forme générale et des principes de construction 
de la voûte d’arête dans l’architecture byzantine, on 
ne pourra manquer de constater très vite une difté- 
rence notable entre le système byzantin et le système 
lombard, qui fait usage dans les voûtes de nervures 
saillantes. Des arcs doubleaux, longitudinaux ou for- 
merets, limitent par côté ces dernières voûtes, et sont 
accompagnés, le plus souvent, dans les plus grandes 
d’entre elles, d’arcs diagonaux qui se croisent au som- 
met. Cette armature en relief, construite à l’avance, 
servait à soutenir le corps de la voûte. Elle en fixait 
aussi les formes apparentes, qui consistent dans les 
contours des nervures, en sorte que, après avoir soi- 
gneusement construit et profilé celle-ci, on pouvait 
bâtir sans beaucoup d’attention la couverture maçon- 
née qui formait leurs intervalles. Ainsi les nervures 
remplissent la double fonction de porter la voûte et 
d’en exprimer et d’en assurer la forme. 

Il se pourrait, et c’est même tout à fait probable, 
que ces organes dussent être rattachés, en ce qui 
concerne les voûtes d’arête, aux méthodes romaines 
en usage pour la construction des voûtes en petits 
matériaux. Entre autres exemples de ces dernières 
constructions, citons les grandes voûtes d’arête des 
Thermes de Dioclétien, où des arcs doubleaux, for- 
merets et diagonaux, bâtis en briques, sont noyés dans 
le blocage. Que l’on pose la voûte sur ces arcs, au lieu 
de les incorporer avec elle, et l’on aura réalisé, aux 
conditions de stabilité et au surhaussement près, la 
voûte d’arête lombarde dans sa structure la plus com- 
plète. Du moins, l’aspect sera sensiblement le même. 

La voûte d’arête lombarde dériverait donc, pour 
sa force et son tracé, de la voûte dômicale byzantine et 
peut-être de la voûte d’arête romaine, par son arma- 
ture latérale et diagonale. Faisons remarquer, à pro- 
pos des nervures saillantes de cette armature, que 
l'architecture longobarde leur doit un de ses traits ca- 
ractéristiques, à savoir : le pilier cantonné de colonnes. 
Il était logique, en effet, que les dentelures détermi- 


nées à la naissance de la voûte par les saillies des 
différents arcs fussent continuées dans le support par 
des ressauts correspondants. En toutes circonstances. 
la forme de l’appui doit s’adapter à celle de la construc- 
tion qu’il soutient. C’est pour la même raison que les 
voûtes lisses de l'architecture byzantine reposent 
sur des piles à parements plats. 

L’architecture byzantine a laissé d’autres traces, 
dans l’architecture lombarde, que la coupole et la 
voûte d’arête dômicale à section diagonale circulaire. 
C’est d’abord l’usage très répandu de la brique, la 
substitution de l’arc à l’architrave, l'emploi des voûtes 
appareillées poussant leurs appuis et l’application de 
ces poussées à des piles isolées, réunies sur le pourtour 
de l’édifice par des murs généralement assez minces 
pour ne faire que l'office de cloisons. Le sommier 
détaché se rencontre plus rarement; mais un tailloir 
très robuste est souvent pris dans un bloc distinct du 
chapiteau, pour le même rôle que ce membre par- 
ticulier de la colonne byzantine. Toutefois, les diffé- 
rentes analogies que nous venons d’énumérer, ajoute 
M. de Dartein, ne paraissent pas, comme celles qui exis- 
tent pour la coupole et pour la voûte dômicale, pro- 
venir directement de l’action du style byzantin sur 
l'architecture lombarde. L'usage habituel de la bri- 
que, la substitution des arcs aux plates-bandes, ap- 
partiennent au fonds commun de traditions et d’exem- 
ples laissés par l’art romain. Quant au tailloir lom- 
bard, il ressemble au moins autant à l’abaque alourdi 
du chapiteau romain de la décadence qu’au sommier 
byzantin, si énorme et si franchement isolé. 

La voûte mince, équilibrée, a été essayée d’abord 
en Italie, ainsi que l’usage du contrefort, et, sur ces 
deux points, la pratique lombarde ne paraît pas 
dépendante du style byzantin pleinement constitué. 

Les divers rapprochements que nous venons d’in- 
stituer conduisent à cette conclusion, que, à part l’em- 
ploi de la coupole et celui de la voûte d’arête dômicale, 
l'architecture lombarde ne paraît directement rede- 
vable à l’architecture byzantine d’aucun trait sail- 
lant de sa méthode de construction. Si les deux sys- 
tèmes se ressemblent en quelques autres points, on 
doit l’attribuer à ce qu'ils sont fondés sur un certain 
nombre de principes communs, déjà pratiqués anté- 
rieurement. C’est donc à une influence partielle que 
s’est limitée, quant à la construction, l’action du style 
byzantin sur l’architecture lombarde. 

I] nous reste à envisager la décoration. 

Nous avons dit que l'architecture byzantine se 
prêtait admirablement à fournir à la décoration 
colorée de vastes surfaces planes; il n’en est plus de 
même avec l'architecture lombarde, dans laquelle 
des formes précise, des lignes nettement marquées 
font ressortir d’une manière très claire et avec beau- 
coup de détails les fonctions de chacune des parties 
de la construction. 

Le système même de construction devient ici l’élé- 
ment essentiel de la décoration, c’est dans le gros 
œuvre lié d’une manière intime à l’ossature qu’il faut 
le chercher. De là, le rôle principal enlevé au revête- 
ment et donné à la sculpture, qui se montre dans les 
chapiteaux, les archivoltes, les consoles des arca- 
tures, etc. En Lombardie, on réserve les revêtements 
pour l’abside, afin d’ajouter à sa splendeur et de la 
signaler entre toutes les parties de l’édifice. Ces revê- 
tements, toutefois, paraissent avoir été plus souvent 
exécutés en peinture qu'en marbre ou en cubes de 
verre émaillé; sauf ce détail, ils ressemblaient com- 
plètement aux compositions qui décoraient les églises 
byzantines. La sculpture lombarde est apparentée 
de près à la byzantine, ce qui tient sans doute, pour 
une grande part, à ce que, dans l’une et dans l’autre, 
on revint à la méthode élémentaire, qui consiste à 


2371 ÉGLISES 2372 


détacher les ornements, par des reliefs très bas, sur les 
faces d’un simple épanelage. Ce fut peut-être, dans 
une certaine mesure, affaire de goût, pour l’art byzan- 
tin, au lieu que, pour la sculpture lombarde, ce fut 
affaire de nécessité. 

Au point de vue décoratif, les deux systèmes, byzan- 
tin et lombard, diffèrent radicalement dans l’ensem- 
ble, malgré des analogies de détail très étendues. 
C’est par là qu'ils se touchent, et il faut remarquer 
que ce ne pouvait être que par là, à raison de la difré- 
rence des méthodes de construction. Tandis que les 
placages, réduits au minimum, se bornaient à l’imita- 
tion des motifs byzantins, la sculpture, très développée, 
ne trouvant pas dans les édifices byzantins tous les 
modèles dont elle aurait eu besoin, s’habitua à s’en 
affranchir de plus en plus et à se développer dans une 
direction originale. 

En résumé, l'influence exercée par le style byzantin 
sur l’architecture lombarde a été nulle quant à la dis- 
position du plan des édifices, considérable mais non 
prépondérante quant au système de construction, et, 
enfin, très fortement marquée dans la partie orne- 
mentale de la décoration. 

XXX. ARCHITECTURE DES OSTROGOTHS. — Au 
vie siècle, le règne de Justinien inaugure une période 
de conquêtes systématiques tendant à reformer l’em- 
pire romain dans ses anciennes limites. Nous n’avons 
pas à suivre les armées byzantines dans leur luttes 
pour établir la domination et la civilisation en Afri- 
que, en Italie, en Espagne; mais nous devons con- 
stater que ces prétentions entraînent l'établissement 
d’un vaste réseau de constructions stratégiques, de 
villes nouvelles et d’édifices sans nombre. Pendant la 
période qui s’écoule entre les constructions constanti- 
niennes et les constructions justiniennes, nous n'avons 
à noter que le progrès de la décadence. La Gaule, la 
Bretagne et l'Afrique sont occupées par des peuples 
insoucieux de bâtir; l'Afrique est aux mains des 
Vandales, l'Égypte détruit ou laisse périr plus qu’elle 
a édifié, la Syrie seule est encore active, l'Italie entre- 
tient ses richesses monumentales sans les accroître 
notablement. Du moins, nous ne pouvons juger des 
accroissements dus à Théodoric à Ravenne, à Pavie, 
à Vérone, puisque rien ne subsiste de ces monuments. 
Le seul monument authentique et complet qui nous 
reste des Ostrogoths est le mausolée de Théodoric, 
bâti à Ravenne, au commencement du vi® siècle. Son 
architecture, dont la reconstitution, en ce qui con- 
cerne certains membres extérieurs et accessoires du 
premier étage, n’a pas encore été faite d’une manière 
définitive, ne paraît vraiment originale que par la 
vigueur du caractère. La gigantesque coupole mono- 
lithe, du poids d’environ cent quatre-vingts tonnes, 
qui couvre l'édifice, prouve une recherche du gran- 
diose, une persévérance de travail et une habileté 
mécanique qui font le plus grand honneur au règne 
de Théodoric. Les ruines du palais de ce prince à 
Ravenne et le baptistère de Florence, dont on attri- 
bue avec assez de vraisemblance les parties anciennes 
à l’époque des Goths, ne révèlent, comme le mausolée 
de Théodorie, aucun style particulier. L'architecture 
du palais de Ravenne procède de celle du palais de 
Spalato. 

On a prétendu que les Goths avaient apporté, des 
rives du Danube, les éléments d’une architecture 
originale, qu’ils auraient ensuite développée en Italie 
et dans le Midi de la Gaule ?. Nous dirons dans un ins- 


? De Troya, Codice diplomatico longobardo, dans Storia 
di Italia, in-8°, Napoli, 1852-1855, part. IV, p. 23 sq. — 
: F, de Dartein, Étude sur l'architecture lombarde et sur les 
origines de l'architecture romano-byzantine, in-4°, Paris, 
1882, t. 11, p. 30.—* Cordero di San Quintino, Dell’ Italiana 
architettura durante la dominazione longobarda, in-4°, 


tant ce qu'il faut penser de cette opinion, qui ne repose 
que sur des textes fort vagues ?; aucun monument ne 
vient l’appuyer, tandis que les rares monuments sub- 
sistant encore aujourd’hui parmi ceux qui furent 
élevés par les Ostrogoths — le mausolée de Théodorie 
et le baptistère de Florence? — paraissent démentir 
la thèse de laquelle nous venons de dire un mot. 

Le principal argument que l’on apporte en faveur 
de cette prétendue architecture, c’est que les Ostro- 
goths étaient ariens très Zélés et que, comme tels, 
ils durent adopter pour leurs églises un type différent 
de celui des orthodoxes 4. Cela est bientôt dit; mais 
on n’improvise pas un type d'église différent de celui 
de la secte rivale parce qu’on a envie de s’en dis- 
tinguer. Ne croirait-on pas qu’on construit une église 
comme on bâtit un poulailler? Ce fut, en tous temps 
et au ve-vie siècle autant et plus qu’à aucune époque, 
une grande et difficile affaire de bâtir une église, même 
en utilisant les plans, les coupes, les épures vingt fois 
expérimentés. D'ailleurs, si on juge non sur des mots 
mais sur des faits, ce qui offre toujours plus de consis- 
tance, on peut se convaincre que les sectes ariennes 
(voir ce mot) dont il nous reste des productions monu- 
mentales n’ont nulle part produit une architecture 
religieuse originale et vraiment nouvelle. L'histoire 
ecclésiastique nous fait connaître, par contre, un 
certain nombre d’églises ariennes qu’une simple dédi- 
cace posée sur l’arc de l’abside, au sur les murs de la 
nef, ou sur l’entrée principale, transforma instanta- 
nément en église catholique absolument semblable à 
toutes les autres églises catholiques 5. On ne voit et on 
ne lit nulle part qu’à la chute de l’arianisme, les églises 
de cette secte aient été transformées ni détruites; et 
pourtant, les mêmes motifs qui auraient porté les 
ariens à bâtir des églises sur un plan différent du 
plan adopté parmi les catholiques auraient dû les 
décider à les faire disparaître en distinguaient eux- 
mêmes. Leur conservation à Ravenne, à Pavie et à 
Rome prouve assez qu’elles ne se distinguaient des 
autres églises que par des caractères accidentels. 

XXXI. INFLUENCES BYZANTINES EN OCGIDENT. LES 
Wisicoras.— Nous avons dit que les pays d'Occident, 
Gaule, Grande-Bretagne, Espagne, Afrique, tribu- 
taires de Rome, avait adopté et reproduit presque 
aveuglément le type basilical qui leur était fourni par 
Rome. La basilique à colonnes, le chapiteau corinthien 
et certains procédés de construction avaient dans ces 
provinces force de dogmes intangibles. L. Courajod 
avait déjà reconnu et proclamé cette filiation 5. Mais, 
cette constatation faite, il comparait les monuments 
byzantins avec les édifices mérovingiens et carolin- 
giens et concluait que l’art latin avait bientôt cédé 
la place à l'influence byzantine, qui prit la tête du 
mouvement, en Italie, dès le rv° siècle, et dans nos 
provinces, au vit siècle 7. Les exemples abondaient ἃ 
l'appui de sa théorie : c'était le baptistère de Saint- 
Jean à Poitiers et l’hypogée de la même ville, puis 
Saint-Laurent de Grenoble, qui avaient fait bon mar- 
ché, ceux-là du plan basilical, celle-ci, plus décisive 
encore, puisqu'elle adoptait le plan tréflé. Les tours- 
lanternes des églises mérovingiennes étaient encore 
des emprunts à l'Orient. Mais la preuve décisive se 
trouvait dans l’appareil et dans l’ornementation. La 
maçonnerie de blocage, essentiellement romaine, 
avait été remplacée par l'appareil en pierres de taille, 
d’origine néo-grecque. L’ornementation conservait le 
chapiteau corinthien, mais le traitait à la manière 


Brescia, 1829, p. 291 sq. — " C. Troya, op. cit., p. 47, 48, 
50,51, etc.; Dictionn., t. 1, col. 2819-2835. — * M. A. Ricci, 
Storia dell’ architettura in Italia, in-4°, Modena, 1857, t.1, 
p. 101 sq.; Dictionn., t. 1, col. 2819, 2835. — * L. Courajod, 
Leçons du Louvre, in-8°, Paris, 1890 t. 1, p. 269. — ? Ibid., 
t. 1, p. 262-263. 


νυν Ὁ 


= 


2373 ÉGLISES 2374 


byzantine, les motifs classiques s’infléchissaient petit 
à petit vers lamode byzantine; le faire facile et un peu 
flasque devenait roide, sec, anguleux, plat. Enfin les 
sarcophages du sud-ouest fournissaient la preuve que 
la Gaule s'était trouvée en communication ininter- 
rompue avec la Syrie et l'Orient, depuis l'introduction 
du christianisme jusqu’au vire siècle, et même jus- 
qu'au 1x°, qui ne faisait que continuer la tradition éta- 
blie. On arrivait ainsi à affirmer, sinon à prouver, 
« l'existence d’un art pré-roman, bien constitué, bien 
déterminé, concordant, semblable partout à lui- 
même, régnant despotiquement de la Méditerranée 
à l'Océan, possédant notamment une grammaire or- 
nementale facile à fixer : » Dès le v° ou le vi: siècle, 
cet art n’était déjà presque plus qu’une émanation 
de l’art byzantin. 

Aussi longtemps qu’il ne s’agissait que de recourir 
à l'imagination, L. Courajod dépassait la plupart de 
ses concurrents, mais quand on en venait aux preuves, 
la situation se modifiait. Comme il fallait, coûte que 
coûte, donner une explication de cet engouement qui 
aurait substitué la méthode et le style byzantins à 
tout ce qui avait précédé, voici celle qu’il proposait : 
Les populations des Gaules, disait-il, après leur 
conversion au christianisme, se sentirent mordues de 
haine pour l’art païen de Rome. « Les ruines romaines 
de l'empire d'Occident étaient d’une façon générale 
considérées comme le produit d’un art impur. » Voilà 
qui est bientôt dit, mais le fait le plus certain, c’est 
que nous n’en savons rien, et ce qui semble pro- 
bable, c’est que la vérité est bien différente. La Gaule 
s’est convertie assez lentement. A part quelques îlots 
comme Aubagne, Maguelone, Lyon, Autun, au 
{πιὸ siècle, ce n’est guère avant le milieu du τπὸ siècle 
que des évêques commencèrent à pénétrer et à s’im- 
planter dans quelques villes. Un siècle plus tard, au 
temps de saint Martin, les campagnes étaient encore 
entièrement païennes et les villes, un certain nombre 
de villes, à peine effleurées. Au ve et au vie siècle, le 
christianisme progresse, mais les Gaulois se moquaient 
un peu de tout, restaient amoureux de la beauté, et, 
entre deux bourrasques, émeutes, invasions, révolu- 
tions, renversement d’empereur, dédaignaient abso- 
lument d'écrire le moindre petit mot qui permît d’as- 
surer qu'ils considéraient les ruines romaines « comme 
le produit d’un art impur ». Quant à l’art néo-grec, 
ils n’ont pas pris non plus la peine de nous dire ce 
qu’ils en pensaient, ni même s’ils en pensaient quel- 
que chose, ni encore s’ils connaissaient distinctement 
son existence. « Sans souillure originelle et sans com- 
promettante hérédité, il avait récemment vu le jour. » 
Nous avons montré ce qu’il faut penser de ce récem- 
ment et de l’ancienne théorie sur la génération sponta- 
née de l’art byzantin. « Il était contemporain de 
l'effort religieux qui venait d'aboutir et qui trans- 
formait l'humanité », ce qui est inexact et ce qu’un 
Gallo-Romain eût été bien embarrassé de savoir et de 
dire. Enfin, comme cet art n’était pas apporté par les 
anges ni par les Byzantins, c’étaient les Wisigoths qui 
en faisaient présent aux Gaulois. 

Goths, Ostrogoths, Wisigoths, élevés à la dignité 
de vulgarisateurs des beaux-arts, la trouvaille est 
curieuse! Ces Goths étaient à peine moins civilisés et 
presque autant cultivés que des Grecs?; cependant 
il leur manquait une architecture; il leur arriva de 
traverser Ravenne et ils ouvrirent de grands yeux, 
comprirent la culture impériale, et, le temps de la 
mettre en formule, reprirent leur course à travers le 
monde romain. Maintenant ils avaient une architec- 
ture et, pour en donner la preuve, ils « la répandaient 


1 L. Courajod, Leçons du Louvre, ἴντα, p. 269,272,273,276, 
278.— " Jbid.,t. 1, p. 431. — * Ibid., t.1, p. 426. — Ibid. 


partout autour d’eux dans leurs conquêtes ». Ces aima- 
bles Goths emmenaient dans leurs fourgons, non pas du 
butin, mais de beaux plans, des épures, des croquis, des 
projets de toute sorte, tout l’attirail d’un cabinet 
d’architecte, et ce bagage s’imprégnait « à la longue de 
quelques-uns de leurs instincts de race? », en sorte 
que l’art byzantin + se trouva tout d’un coup installé 
dans le Midi de la Gaule et en Espagne, avec son esthé- 
tique spéciale et complète, partout où pénétrérent les 
Goths 4». 

Ce fut d'Aquitaine que l'influence et l’art wisigo- 
thiques rayonnèrent. La preuve en serait dans les 
sarcophages et autres travaux sur marbre qui sont 
originaires de cette contrée, d’où ils se répandirent 
jusque dans le nord de Ja France ὅ (voir Dictionn., 
τ, π, au mot BORLEAUX, plusieurs sarcophages de ce 
type du sud-ouest). Ce fut aussi de ce foyer aquitain 
que partirent les architectes qui vulgarisèrent les 
méthodes de constructions byzantines δ; la preuve 
s’en trouve dans un texte unique, d’après lequel une 
église aurait été construite à Rouen, d’un appareil 
remarquable et en pierres de taille, par un Goth, manu 
gothica τ. Voilà donc un art gothique découvert et ima- 
giné de toutes pièces δ. En quoi cet art, dit gothique, 
s’individualise et se distingue de l’art gallo-romain, 
c’est ce qu’on serait désireux de savoir si ce n’était si 
difficile à définir. 1] ἃ trouvé le type basilical, il l’a 
conservé; il a trouvé les colonnes, les chapiteaux et les 
arcs, il les a aussi conservés; enfin il a trouvé l’em- 
ploi du grand appareil et de la brique, et il a pratiqué 
l'usage de la brique et du grand appareil. Il reste à 
découvrir son originalité. 

ΤΠ reste bien autre chose encore à découvrir. Où et 
comment les Gailo-Romains nous ont-ils appris qu'ils 
n’éprouvaient qu’aversion pour les Romains et ten- 
dresse pour les Wisigoths? Au τνὸ siècle et même après 
ses désastres, après sa profanation par Alaric en 410, 
sa mise à sac par Genséricet par Totila, Rome demeure, 
aux yeux des populations provinciales de la Gaule, la 
merveille, la sainte, l’intangible, l'immaculée, la reine 
du monde. Sa longue gloire passée y est sans doute 
pour quelque chose, et un vague souvenir se transmet 
de ce peuple victorieux, de ce sénat, de ces empereurs 
vers lesquels à peine osait-on lever les yeux, mais ces 
impressions s’estompaient avec les années; ce qui de- 
meurait vivace, c'était le prestige de Rome, ville 
sainte, ville des martyrs, ville des tombes apostoliques, 
Rome, sillonnée par les tombeaux, les églises, les 
pèlerinages, les reliques. Ce que les hommes de ce 
temps savaient de Rome, ce n’était pas ce que Tite- 
Live et Tacite pouvaient en apprendre, c'était ce que 
les Zuineraria,les Mirabilia, c’est-à-dire des « guides du 
voyageur », pouvaient en laisser connaître et deviner. 
Rome, c'était si peu la ville coupable et maudite que 
le rêve des chrétiens était d’y aller un jour, d’en rap- 
porter la limaille des chaînes de l’apôtre, l'huile des 
lampes ou la cire des cierges, ou la poussière des mar- 
bres qui glorifiaient les saints de Dieu. Rome, appau- 
vrie, déchue de sa puissance, fascinait les imagina- 
tions conime au temps de sa splendeur. Cassiodore, 
un Goth, l’appelait avec révérence, la « capitale de 
l’univers τ, et ces barbares tenaient à honneur la géné- 
alogie imaginaire qui leur donnait les vieux Romains 
pour ancêtres. Prudence l'Espagnol, Ausone le Bor- 
delais, Sidoine Apollinaire l’Arverne n’ont d'estime 
et d’admiration que pour les Romains. Sidoine, qui 
vit parmi les Goths, se compare tout simplement aux 
jeunes Hébreux plongés dans la fournaise; il tient 
à folie pure de préférer les codes barbares au code du 
droit romain et Théodoric à Théodose; quant à la 


t. x, p. 431. — ὁ Jbid., t. x, Ὁ. 426-430. — 5 Jbid., t. 1, 
p.430.— 7? JIbid.,t.1,p. 430-431. — * Jbid.,t.r, p. 437-438. 


2375 


seule pensée de se voir livré aux Goths, il en souffre 
comme un Français peut souffrir de voir sa patrie 
occupée et annexée par un ennemi odieux et crapuleux. 

Ah! les Gallo-Romains faisaient bien bon marché 
des gaillardises, des grivoiscries et des impudicités 
de l'art impérial. D'ailleurs, ils étaient assez peu fa- 
rouches et l'inventaire des statues et statuettes trou- 
vées en Gaule bien intactes montre qu’ils ne s’armaient 
pas du tout du marteau à la vue de ces personnages 
dévêtus. Qui sait même si l'incapacité de leurs ouvriers 
à imiter les artistes ne leur faisait pas traiter avec 
faveur et acquérir à grand prix ces « produits d’un 
art impur »? Les imprécations du prêtre Salvien ne 
peuvent certes pas être prises au grand sérieux, mais 
elles ne permettent pas de prendre l’idée d’une nation 
pudibonde à l'excès. 

Ce que les Gallo-Romains détestaient et haïssaient 
de toute leur âme, ce n’était pas les Romains, leur 
culture, leur civilisation, leur art, toutes choses 
qui étaient devenues la culture même, la civilisation 
même et l’art même des Gaulois; ce qu'ils maudis- 
saient et exécraient, c’était l’hérésie arienne, c’est- 
à-dire la religion des Wisigoths. Cette aversion était 
telle que, pour la satisfaire et pour redevenir catho- 
liques, ils n’hésiteraient pas à appeler Clovis et à faci- 
liter ses victoires, Clovis, consul de Rome. 

ΤΠ semble donc que le plus sage et le plus sûr est de 
renoncer à une théorie qui n’est qu’une théorie et n’a 
de soutien que des arguments dénués de fondement. 
Mais il y a plus. « Arrêtons-nous aux caractères eth- 
niques de la nation gothe : à ce point de vue, celle-ci 
est impropre au rôle qu’on voudrait qu’elle eût joué. 
Qu'un auteur ait écrit des Goths qu'ils étaient policés 
et semblables aux Grecs !, c’est là une de ces flatteries 
que l’historien ne peut guère retenir. Jornandès, qui 
s’en est fait l’écho, n’attribue-t-il pas aux Amazones 
gothes la construction du temple d’Éphèse ?? L'histoire 
nous apprend que les Wisigoths n'étaient nullement 
un peuple éclairé, amateur d’art : ils se promenaient à 
travers l’Europe, non pas un album à la main, en 
quête de curiosités, mais l’épée et la torche au poing. 
Ils portèrent en Gaule leurs habitudes de pillage et 
livrèrent notamment la ville de Bordeaux aux flammes 
en 414. Il faut lire le chapitre où Fustel de Coulanges 
expose Comment les Wisigoths sont entrés en Gaule *. 
Rien ne donne moins l'impression d’un peuple créant 
une école d’art. Leur civilisation était rudimentaire : 
Jornandès les dépeint pendant leur séjour en Italie 
comme des barbares ὁ et nous savons par Isidore de 
Séville 5 que Léovigild (528-586) fut le premier de leurs 
rois qui adopta des vêtements et un siège distincts. Il 
y a plus, et quand même les Goths auraient docile- 
ment reçu les lecons des civilisations voisines, ils 
auraient été impuissants à exercer un magistère dans 
les contrées soumises à leurs armes. En effet, sous 
quelque face que l’on considère le génie des Wisigoths, 
il semble qu’une telle mission fut au-dessus de leurs 
forces. Dans son étude sur les Origines de la littérature 
française, G. Paris observe que l’élément germanique 
apporté par les Wisigoths du sud et les Bourgondions 
de l’est paraît avoir été plus ou moins promptement 
absorbé par le fond romains. Les auteurs qui se sont 
occupés des institutions juridiques des Wisigoths 7 


1 Ce mot de Dion Cassius est cité par Jornandès, De 
rebus gothicis, édit. Panckoucke, p. 232. — * Ibid., p. 240. 
--- * Fustel de Coulanges, L’invasion germanique, in-S°, 
Paris, 1904, p. 401 sq. — ὁ Jornandès, De rebus gothicis, 
édit. Panckoucke, p. 306. — " Isidore de Séville, Chronicon 
Gothorum. — * G. Paris, La poésie au moyen âge, in-12, 
Paris, 1885, p. 73. — τ Guizot, De la législation des Wisi- 
goths, dans Revue française, 1828, t. νι, p. 230; E. de Ro- 
zière, Formules wisigothiques inédites, Introduction, p. 1; 
Rosseuw, Histoire d'Espagne, in-8°, Paris, 1837, t. 1, 


ÉGLISES 


2376 


ont signalé l’inconsistance extrême de leurs coutumes. 
Il est bien invraisemblable qu’un peuple qui perdait 
avec une pareille facilité ses lois et ses légendes, dont 
la littératureet le droit fondaient au contact de Rome, 
ait subsitué un art, qui n’était même pas le sien, à 
l’art gallo-romain. La vérité est que les Wisigoths, 
admis dans le monde romain avec une fonction spé- 
ciale, qui était de défendre l'empire, n'avaient ni les 
attributions, ni l'importance numérique, ni la centra- 
lisation qui leur eussent été nécessaires pour importer 
un style : ce n’était pas un peuple d’artisans ou d’ar- 
tistes, de maçons ou de sculpteurs; c'était une poi- 
gnée de soldats, qui furent absorbés par la société 
ambiante ὅ.» 

L. Courajod n’a pas seulement fait appel à son imagi- 
nation, il a aligné des textes : voyons ce qu'ils valent. 
Et d’abord l'architecte goth qui élève une église à 
Rouen, manu gothica, on s’en souvient. Ce serait le cas, 
ou jamais, de rappeler qu’« une hirondelle ne fait 
pas le printemps », et qu'un architecte, fût-il goth 
de nation, pourrait avoir appris son métier ailleurs que 
parmi ses compatriotes. C’est en 533 qu’il travaillait 
et la chronique qui nous l’apprend date de trois ou 
quatre siècles après l'événement ὃ; mais à s'assurer 
qu’elle fût rigoureusement exacte sur ce point, il reste- 
rait à savoir la signification de ce mot gothicus. Cette 
signification n’est rien moins que claire. D'où vien- 
nent les Gofi? On est fort embarrassé de le dire. 
Grégoire de Tours, bien placé pour être instruit, oppose 
la Gothie à la Septimanie, à une époque ou ces deux 
provinces étaient occupées par les Goths #. On ne s’est 
pas mis d’accord sur leur compte, les uns lisent Gotë 
et ils traduisent Espagnol'1, les autres traduisent 
gitanos 1". 

Voici un autre texte dont L. Courajod faisait état. 
La basilique de Toulouse dédiée à saint Sernin fut 
bâtie sousle duc Launebolde #. Mais la nationalité de 
ce Launebolde n’est pas connue. Était-il soth? ne 
l’était-il pas? Et qu'il fût goth ou qu’il ne le fût pas, 
s’il bâtissait une église, ne s’adressait-il pas de préfé- 
rence à un bon architecte? c’est vraisemblable. Cet 
architecte était-il goth? Nous l’ignorons absolument. 

Courajod est allé plus loin, il a voulu que les bâtis- 
seurs de Saint-Sernin aient fait usage de méthodes 
particulières. Lesquelles? Lenoir pensait que les Goths 
ne possédaient quelque habitude de bâtir que parce 
qu'ils avaient recueilli et appliqué les traditions des 
constructeurs romains 1". Quicherat disait tout simple- 
ment que « les Goths n’ont rien bâti dans un système 
d'architecture qui leur fût propre #. » 

XXXII. INFLUENCE ET ANALOGIE. — Il existe une 
méthodetrop ingénieuse qui consiste à juxtapeser deux 
textes, deux débris de monuments et à conclure, d’après 
une ressemblance véritable, que l’un procède de l’autre 
ou que tous deux n’ont fait que reproduire, inter- 
préter, déformer un type plus ancien, dont ils dérivent. 
Nous avons montré à propos des carmina du pape 
Damase à quelle débauche d’ingéniosité on s'est 
livré pour découvrir les prétendues sources d’un dis- 
tique, ou de beaucoup moins encore. Deux ou trois 
mots enfilés dans le même ordre deviennent une dé- 
monstration irréfutable d’un emprunt fait par l’au- 
teur, d’une lecture qui l’a frappé, d’une réminiscence 


p. 392-396. — "ΑἹ. Heiss, Monnaïes des rois wisigoths 
d'Espagne, in-4°, Paris, 1872, p. 15. — " J,-A. Brutails, 
L’'archéologie au moyen âge et ses méthodes, in-S°, Paris, 1900, 
p. 113-115. — ‘0 A. Longnon, Géographie de la Gaule au 
VIe siècle, in-8°, Paris, 1878, p. 192-193. — !: Douais, Cartu- 
laire de Saint-Sernin, Toulouse, 1887, Introduction, 
p. Lxxxv, note 3. — 15 Breuils, Sainte Austinde, p. 131, 
note 3. — # 1,. Courajod, Leçons du Louvre, t.x, p.427-428. 
— M Alb, Lenoir, Architecture monastique, Paris, 1852, τ, 1, 
p. 233. — 15 J. Quicherat, Mélanges d'arch., ἴ, 11, p. 85. 


LO 


2377 ÉGLISES 2378 


dont il n’a pu désormais s'affranchir. En réalité, le 
plus souvent, on se trouve, semble-t-il, en présence 
d’une simple coïncidence qui n’a rien de bien surpre- 
nant si l’on songe qu’en tous temps, en tous pays, 
en toute langue certaines locutions sont devenues d’un 
usage si ordinaire que leur emploi est, pour ainsi dire, 
obligatoire. Rencontres intéressantes, à coup sûr, 
mais nullement démonstratives de tout ce qu'on veut 
y découvrir. 

S'il s’agit de monuments figurés, on observe de 
même des analogies, parfois des similitudes qui ne 
prouvent qu’une seule chose, c’est que les moyens 
dont l’art dispose sont soumis à des conditions tech- 
niques impérieuses, auxquelles on n'échappe pas. Ce 
qui est vrai à propos des constructions l’est également 
à propos de l’ornementation. Il existe des types et des 
formes que la science et le goût ont ratifiés, implantés, 
et dont on ne se libère pas à volonté. Ces formes orne- 
mentales sont non seulement si flatteuses, si répan- 
dues mais encore si logiques qu’elles forment une 
sorte de patrimoine universel, auquel chacun puise 
sans se douter qu’il emprunte quoi que ce soit au 
fonds commun. Ce sont des nécessités, pour ainsi dire, 
auxquelles on se soumet. 

Lorqu’il s’est agi de chercher à tout prix des ori- 
gines byzantines à l’art mérovingien, L. Courajod 
s’est avisé que « la feuille du chapiteau mérovingien, 
par exemple, ne se détache plus de la corbeille de 
celui-ci : elle le tapisse presque entièrement et se pro- 
file, maigrement et souvent sèchement, suivant un 
contour plein de raideur !». Et on a eu pleinement raison 
de dire qu’« il tombe sous le sens que cette sculpture, 
maigre, raide, sans saillie, s'explique suffisamment 
par l'incapacité des tailleurs d'images. Les sculpteurs 
byzantins ont ainsi travaillé parce qu'ils étaient mal- 
adroits; les sculpteurs de nos pays ont fait de même, 
non pas pour imiter les Byzantins, mais parce qu'eux 
aussi étaient des maladroits. Les influences n’ont rien 
à voir dans ces dégénérescences, et le jour où, pendant 
la période gothique, nos artistes revinrent au modèle 
simple, aux feuillages vigoureusement enlevés, ce n’est 
pas pour imiter les chapiteaux des bonnes époques, 
mais parce qu'ils étaient sûrs de leur ciseau, parce qu’ils 
pouvaient lui demander des effets qu'ils étaient au- 
paravant impuissants à obtenir ?. » 

Qu'on observe de quelle façon les sculpteurs traitent 
la figure humaine et on verra l'embarras qui les em- 
pêche de faire mieux et autrement qu'ils ne font. 
Leurs « bonshommes », qu'ils soient byzantins ou 
mérovingiens, sont de grossiers et ridicules manne- 
quins posés de face, debout, inertes. Pour exécuter 
tel groupe d'Adam et d'Ève ou de Daniel parmi les 
lions, il est superflu d’avoir vu les caricatures des 
mosaïques ou des bas-reliefs d’une école quelconque: 
ce sont des ouvrages d’une inexpérience enfantine, 
que chacun a pu tirer de son propre fonds. Trop 
souvent un texte à qui on fait dire plus qu’ilne signifie 
vient, à travers d’'ingénieuses conjectures, trans- 
former des coïncidences en rapports de filiation bien 
et dûment établis. Malgré la satisfaction qu’on éprouve 
à citer quelques lignes, à les introduire dans le débat 
et à leur donner la valeur d’une solution, il importe 
de savoir résister à cette séduction et de savoir dis- 
tinguer les imitations réelles des ressemblances dues 
à la répétition, en des lieux et en des temps diffé- 
rents, de causes plus ou moins identiques. 

Placés devant le même problème, des architectes ont 
pu trouver indépendamment l’un de l’autre la même 
solution : il leur suffisait pour cela d’être également 


1 L. Courajod, Les origines de l'art gothique, dans Bulletin 
monumental, 1892. — 5.1. A. Brutails, op. cil., p. 42. — 
? Viollet-le-Duc, Dictionnaire d'architecture, t. 1X, p. 480. 


DICT, D'ARCH. CHRÉT, 


ingénieux et instruits des ressources de leur art : ainsi 
les constructeurs de la nef de Saïnt-Philibert de 
Tournus, au x1° siècle, et ceux du palais de Ctésiphon 
au vit siècle, ont résolu de façon identique le voûtage, 
parce que tous deux savaient admirablement leur 
métier et la ressource de la voûte en berceau. L’in- 
fluence perse sur les architectes bourguignons reste, 
jusqu’à démonstration, plus que douteuse. 

Dans l’ornementation on a pensé découvrir une 
filiation entre les feuillages des ivoires byzantins 
et les sculptures raides et anguleuses de la flore méro- 
vingienne, mais c’est surtout d’une égale inexpérience 
que procèdent ces analogies de facture L’insuflisance 
de la technique et l'emploi des outils alors en usage pro- 
duiraient, aujourd’hui encore, les mêmes résultats. 

XXXIII IMPORTATIONS SYRIENNES EN GAULE. — 

Les planches du livre de M. de Vogüé sur la Syrie 
centrale étonnèrent Viollet-le-Duc, qui, après les avoir 
considérées, imagina que les architectes occidentaux 
du moyen âge étaient tributaires de leurs lointains 
confrères du Haouran 5. L’imagination aidant, il s’en 
fallut de peu qu’il n’imaginât un corps scientifique 
attaché aux croisades, analogue à celui qui suivait 
l’expédition de Bonaparte en Égypte. Il n’est pas 
douteux, assurément, que, parmi cette multitude 
bigarrée dont se composaient les armées croisées, il se 
soit trouvé des architectes, des constructeurs, des 
maçons : la foi etla piété mises à part, l’occasion était 
belle de faire un voyage de découverte en ces pays 
lointains, d’où les pèlerins rapportaient des légendes, 
des reliques et des maladies. Mais s’il se trouvait des 
architectes parmi les croisés, ils suivaient en amateurs, 
et leurs croquis, leurs observations, leurs mesu- 
rages ne nous sont connus d’aucune manière: ni un 
album, ni un récit, ni la rapide allusion d’un texte. 
Assurément s’il se trouvait des hommes d’une cul- 
ture aussi étendue que Villehardouin, il pouvait se 
rencontrer des architectes aussi experts que Pierre 
de Montreuil, des dessinateurs aussi habiles que 
Villard de Honnecourt, mais nous l’ignorons, et 
fussions-nous instruits de leur existence et de leurs 
travaux, il resterait encore à prouver qu’ils se sont 
aventurés dans le Haouran, où les croisés n’ont 
jamais pénétré 4. 

« Un archéologue éminent restreint le contrôle 
des croisades dans cette importation des formules 
d’architecture syrienne : celles-ci seraient surtout 
arrivées plus anciennement, ainsi qu’en témoignent 
les édifices provençaux du rx° siècle. Les faits allégués 
à l’appui de cette thèse ne paraissent pas décisifs : 
non seulement il semble impossible de faire remonter 
jusqu’à la période carolingienne les églises provençales 
ainsi comparées aux églises syriennes, mais encore 
de tels rapprochements, toutes questions de dates 
étant écartées, ne semblent pas comporter les conclu- 
sions que l’on prétend en tirer. Même dans la façade 
de Pontorson, on ne voit rien qui ne se puisse expli- 
quer sans une imitation de la Syrie. La doucine 
allongée par en haut et renflée par le bas », dont le 
profil a été relevé en Syrie et dans nos contrées, se 
présente sans doute d'elle-même sous le compas d’un 
appareilleur en quête d’une moulure de couronnement, 
car on la rencontre dans bien des écoles: c’est dans ce 
sentiment que sont profilés le chapiteau campani- 
forme, des chapiteaux et des corniches de Perse, et la 
ressemblance en est frappante avec la gorge égyptienne 
qui entre dans l'entablement de tous les monuments 
d'Égypte ὃ; nos plâtriers eux-mêmes font à profusion 
dans nos appartements des corniches ainsi moulurées. 


— 4 De Vogüé, Syrie centrale, p. 20-23, — # G. Perrot et 
Ch. Chipiez, Histoire de l'art dans l'antiquité, t. 1, p. 104: 
G. Foucart, L'ordre lotiforme, p. 50. 


2379 


Il n’est pas jusqu'aux volutes très particulières que 
Viollet-le-Duc a relevées sur le portail de Namps-au- 
Val : dont l’origine syrienne soit bien établie. M. C. 
Enlart en a cité de pareilles dans des régions et à des 
époques qui échappaient totalement à l’action de la 
Syrie ?, Cette action n’a pas laissé en France de traces 
certaines. On sait qu’une certaine école d’archéologues 
prête à la Syrie une action prépondérante dans l’édu- 
cation de nos constructeurs romans. Pour rattacher 
aux constructions syriennes Saint-Front de Périgueux, 
on a supposé que cette église a été élevée « par assises 
« réglées, en appareillant les arcs, les voûtes, les pen- 
« dentifs, les coupoles »; en réalité, Saint-Front était 
grossièrement bâti et partie au moins des coupoles 
étaient en blocage *. Il est intéressant de rappeler 
quelle opinion M. Choisy professe sur la force d’ex- 
pansion de l’art syrien. « La décoration sculptée, voilà, 
dit-il, l'apport de la Syrie dans l’art byzantin : mais 
dès qu'il s’agit de la construction même des édifices 
et notamment du système des voûtes, on ne voit ni 
quelle part l’art de la Syrie peut revendiquer ni même 
quelle action il eût été capable d’exercer... » Les cou- 
poles syriennes... sont des voûtes péniblement exé- 
cutées sur cintres, des copies en pierre de voûtes ima- 
ginées pour d’autres matériaux 4. » À défaut de tout 
témoin de la transmission en Gaule de l’art syrien, il ne 
semble pas qu'il faille tenir plus longtemps les yeux 
fixés vers ce pays, qui a exercé une sorte de fascina- 
tion sur nos archéologues les plus clairvoyants ὅ. 

XXXIV. IMPORTATIONS BYZANTINES EN GAULE. — 
« L'ouvrage le plus considérable, le plaidoyer le 
plus serré qui ait été consacré à cette thèse des in- 
fluences orientales est sans doute le volume publié 
en 1851, par Félix de Verneilh, sur L'architecture 
byzantine en France : Saint-Front de Périgueux aurait 
été élevé entre 984 et 1047 par des architectes byzan- 
tins ou tout au moins formés à l’école byzantine. 
Ce serait la première église à coupole de nos pays, et 
ce prototype aurait été successivement altéré, dans 
des imitations nombreuses, par la suppression du 
transept, par l'addition de contreforts extérieurs, par 
la construction d’un toit au-dessus des voûtes, etc. — 
Voilà, très brièvement exposée, l’idée maîtresse du 
livre : la fausseté de cette idée, d’une part, le talent 
et l’autorité de l'écrivain, d’autre part, expliquent 
pourquoi l’ouvrage de Félix de Verneilh a soulevé tant 
de discussions. Les découvertes de ce maître sur les 
origines du style gothique sont restées ; on les a pré- 
cisées plutôt que modifiées. Son opinion sur Saint- 
Front est de plus en plus abandonnée; en dehors de 
Périgueux, elle ne compte plus guère d’adhérents 5, 
Au cours des dernières années du xi1x® siècle, la ques- 
tion de Saint-Front est revenue à l’ordre du jour. 
M. Brutails et M. Spiers sont parvenus à des résultats 
qui semblent à peu près définitifs 7. 

En premier lieu, certains textes permettent d’at- 
tribuer le Saint-Front à coupoles au Χα siècle. L'église 
primitive, qui était lambrissée, fut détruite par un 
incendie en 1120. 

En second lieu, le Saint-Front à coupoles a été précédé 
d’une basilique latine, dont il subsiste une partie 
importante. Or, cette basilique latine a, dans son 
appareil, dans le plan de ses piles cruciformes, etc., 


1 Viollet-le-Duc, Dictionnaire d'architecture, t. VIx, p. 397. 
— 2 C, Enlart, Monuments religieux de l'architecture romane 
οἱ de transition dans la région picarde, p. 152. — ? F. de 
Verneilh, L'architecture byzantine en France, p. 35, fait 
observer que les calottes des coupoles de Saint-Front sont 
«construites intérieurement en moëllons ». « L'empreinte des 
cintres, ajoute-t-il, s'y montre seule et si vigoureusement, 
que chaque coupole, au lieu d'être exactement ronde, offre 
autant de pans distincts qu'il y avait de longueur de 
planches dans l'échafaudage »; et p. 63 : « pour les calottes 


ÉGLISES 


2380 


des caractères tels qu’elle-même ne peut pas remon- 
ter au delà de la fin du x® siècle. 

En troisième lieu, Saint-Front à coupoles n’est pas 
une œuvre byzantine: «les arcs d'encadrement sont 
brisés et les profils d’intrados des pendentifs et des 
calottes répondent, non à un plein cintre, mais à une 
courbe beaucoup plus élancée; à la naissance des 
doubleaux et des formerets, la tête de ces arcs gauchit 
de façon à épouser la forme concave du pendentif; dans 
le support, l'angle correspondant à la naissance du 
pendentif est un angle saillant ; l'appareil des calottes 
et des pendentifs, qui variait d’ailleurs d’une coupole 
à l’autre, n’est pas byzantin; le galbe extérieur des 
coupoles et la répartition des masses ne sont pas ins- 
pirés davantage des règles de l’architecture orientale. 
Pour tous ces motifs, il est incontestablement acquis 
que Saint-Front n’est pas une production de l’école 
byzantine. Or, les coupoles de Saint-Front sont très 
grandes; en outre, si l'exécution est grossière, il n’en 
est pas moins vrai que le parti suppose une technique 
avancée. Et comme jamais, à aucune époque et dans 
aucun pays, un type architectural ne s’est formé d’un 
seul coup; comme il suppose nécessairement une éla- 
boration antérieure; comme, d’autre part, les carac- 
tères qui différencient les coupoles de Saint-Front des 
coupoles orientales se rencontrent couramment dans 


‘les coupoles de l’Aquitaine, il résulte avec certitude 


de ce qui précède que les coupoles de Saint-Front 
sont dues à une école locale, qui avait déjà construit 
d’autres voûtes de ce genre ὅ. » 

Le type même de la coupole d'Aquitaine est auto- 
chtone, il est né et il s’est développé dans nos pays au 
lieu d'y avoir été importé d'Orient. Et ce n’est pas 
seulement à Périgueux qu’apparaît la coupole byzan- 
tine, elle se rencontre dans le reste du Périgord, dans 
l’Angoumois, dans la Saintonge ; on en rencontre même 
quelques exemples dans les provinces voisines. Les 
architectes qui les ont bâties n'ont-ils fait qu'imiter 
Saint-Front? On ne saurait l’admettre, car elles n’ont 
point le même plan, et il en est qui sont chronologi- 
quement antérieures à Saint-Front ?. 

Outre qu’on ne connaît pas de type transitionnel 
entre la coupole de l'Orient et la coupole de l'Occident, 
et qu'il serait bien extraordinaire qu'ils aient tous 
disparu s'ils ont jamais existé, «si nous groupons 
logiquement les différentes espèces de coupoles du 
sud-ouest et si nous remontons des plus parfaites 
aux moins parfaites, nous arrivons au type archaïque 
de Saint-Martin-de-Mazerat près Libourne, dans 
lequel le pendentif est formé de quelques assises recti- 
lignes, simplement posées ou avancéesi’'une surl’autre. 
C'est là une conception tellement simple et primitive 
qu’elle a sa cause en elle-même, en dehors de toute imi- 
tation. Nos ancêtres avaient sous les yeux, d’une part, 
des coupoles, de l’autre, des édifices, comme les ther- 
mes de Paris, où une voûte carrée est appuyée sur 
quatre puissants arcs d'encadrement : que l'idée 
leur vint de couvrir de ces coupoles les salles carrées, 
et on comprend très bien qu'ils aient d'eux-mêmes 
imaginé le pendentif grossier de Saint-Martin-de-Ma- 
zerat, qu'ils l’aient ensuite perfectionné, qu'ils soient 
enfin arrivés, par une évolution dont les témoins 
subsistent, à la coupole d'Angoulême et de Cahors, » 


des coupoles et les voûtes d’arête des piliers, on a également 
employé, au lieu de pierre de taille, un simple blocage 
noyé dans le mortier. » — + Choisy, L'art de bâtir chez les 
Byzantins, p. 162. — 5 A. Brutails, L'archéologie du moyen 
âge et ses méthodes, p. 85-87. — " Brutails, L'archéologie 
du moyen âge et ses méthodes, p. 87-88. — τ Brutails, La 
question de Saint-Front, dans Bullelin monumental, 1895, 
p. 87-137; Spiers, dans même revue, 1897, p. 175-231, — 
 Brutails, L'archéologie, p. 89-90. —"* C. Bayet, L'art byran- 
tin, 1904, p. 312. 


2381 


Comme il faut choisir, comme il faut que la cou- 
pole soit autochtone ou qu’elle soit orientale, il reste 
ceci. En faveur de l’origine orientale on n’apporte pas 
une preuve, ni un texte, ni un monument, d’où il res- 
sorte avec évidence que nos maîtres d'œuvre ont 
copié les édifices byzantins. En faveur de l’origine 
autochtone il y a d’abord l'absence de preuves en 
faveur de l’origine orientale, il y a aussi une série de 
monuments locaux dont on rétablit à peu près le 
progrès technique, avec des lacunes et des incerti- 
tudes, certes, mais enfin, on est sur les lieux, on suit 
un fil et ce fil ne casse pas, si menu qu'il soit, il sub- 
siste et c’est presque tout ce qu’on peut lui deman- 
der. 

XXXV. IMPORTATIONS ORNEMENTALES EN Occi- 
DENT. — Nous avons parlé de la construction, il faut 
dire quelque chose de la décoration. De ce que l’in- 
fluence byzantine n'existe qu’atténuée ou n'existe pas 
du tout dans l'architecture, devra-t-on en conclure 
qu'il en est de même dans la sculpture? Les condi- 
tions nécessaires à la propagation des influences ne 
sont pas les mêmes pour les deux arts. En France, 
dès l’époque mérovingienne, existaient — et jusqu'à 
Orléans — de petites coloniessyriennes (voir COLONIES). 
A Julia Concordia, en Gaule, on rencontre des épi- 
taphes d’Orientaux, très préoccupés de nous apprendre 
leur origine, ce qui témoigne la persistance de l’atta- 
chement à la patrie et à ses usages. Il était relative- 
ment facile à ces exotiques d’entretenir leur goût pour 
les modes de leur pays d’origine. Chaque année, dans 
les ports de l'Occident, de nombreux vaisseaux met- 
taient à la voile pour aller chercher à Constantinople, 
à Salonique, à Alexandrie, les produits de l'Orient. 

Parmi ces Grecs qui venaient chez nous, beaucoup 
apportaient un bagage gros ou petit, une pacotille, 
des modèles, des outils, des spécimens, tout ce bric- 
à-brac dont l’Oriental ne se sépare pas et au moyen 
duquel il s’insinue, végète, trafique et... s'enrichit. 
Parmi ces mercantis se trouvaient des artistes, ainsi 
que l’attestent quelques témoignages de chroniqueurs. 
Ce n’était donc pas seulement des épices, mais des 
objets d’art que les marchands et les voyageurs 
apportaient, et, outre que ces ouvrages étaient re- 
cherchés, les artistes savaient les reproduire, les mul- 
tiplier pour complaire à leur clientèle. Ces artistes 
n'avaient guère attiré l'attention sur leurs personnes 
jusqu'au moment où Eugène Müntz leur consacra 
un essai de catalogue, d’où il résulte que « l'influence 
byzantine fut plutôt intermittente que générale et 
constante, et qu'elle s’exerça pour le moins autant 
par l’action personnelle des artistes, fixés en Italie prin- 
cipalement, que par l'importation des œuvres d’art 1. » 
Au ve siècle, saint Laurent, évêque de Siponto (au- 
jourd’hui Manfredonia, dans la Capitanate), désirant 
faire décorer une église de cette ville et en faire con- 
struire une autre, pria son parent, l’empereur Zénon 
(474-491), de lui envoyer des artistes qui mèneraient 
à bonne fin ce double travail ?. 

Au νι" siècle, un document douteux, publié par Ci- 
-cognara ?, rapporte que des artistes italiens, de retour 
de Constantinople, auraient travaillé au monastère du 
Mont-Cassin et au monastère de Squillace en Calabre. 
La mention, faite par la chronique de Farfa, de {hecæ 
marmoreæ exécutées au Mont-Cassin par Olinctus, 
l'un de ces artistes, prête également au doute. Aux 
Mir, Vin, 1X° siècles, la présence à Rome d’une série 


ΣῈ, Müntz, Les artistes byzantins dans l'Europe latine du 
Y° au VJesiècle, dans Revue de l’art chrétien,1893, p. 181-190. 
— ? Acta sanct., 8 février; Muratori, Antiquitates medii ævi, 
dissert. XXIV. — " Cicognara, Storia della scultura, t. nr, 
p. 50; de Verneilh, L'architecture byzantine en France, 
Ῥ. 127. — “ Salazaro, Studi sui monumenti della arte meri- 
-dionale dal IV° alX771° secolo, in-8°, Napoli, 1871-1883. — 


ÉGLISES 2382 


de papes grecs ou syriens, Jean V (685-686); Jean VI 
(701-705); Jean VII (703-707; Sisinnius (708); 
Constantin (708-715); Grégoire III (731-741); Zacha- 
rie (741-752), ne pouvait manquer d'attirer les artistes 
byzantins. 

Dans le sud de l'Italie, l'influence byzantines'affirme 
sans contestation possible, hors celle que peut soulever 
un patriotisme mal entendu *. La Grande-Grèce restait 
alors ce qu’elle avait été plus anciennement, une co- 
lonie orientale, avec une administration et une popu- 
lation byzantines. La querelle des iconoclastes, loin 
de détacher cette province de l'Orient, y fortifia 
l’hellénisme, les partisans des images s’y réfugièrent 
en grand nombre et les empereurs grecs affectèrent 
de les ignorer. Comme les moines étaient les plus 
fermes soutiens du culte des images, ce furent eux qui 
abordèrent en foule sur ce sol, y apportant leurs tra- 
ditions, leur art, leur goût, leurs procédés; aussi, dans 
la Calabre seule, on connaît les noms de quatre-vingt- 
dix-sept monastères basiliens fondés à cette époque. 
Ce pays devint un centre de civilisation hellénique, le 
culte grec se dressait devant le rite latin et ne capi- 
tulait que très longtemps après. Les Normands”, vain- 
queurs et maîtres du pays, durent composer avec la 
culture byzantine, solidement implantée, lui emprunter 
sa civilisation, adopter sa langue dans leur chancellerie, 
continuer son architecture jusque vers 1125. Ce fut 
seulement vers le xm: siècle que les rois et l’Église 
entreprirent d’extirper le rite oriental et recoururent 
à la force pour en venir à bout. 

Dans le sud de l'Italie, à la fin du vie siècle, Arighis, 
duc de Bénévent, fait construire une église de Sainte- 
Sophie, « sur le modèle de celle qu'avait élevée Justi- 
nien 5», Plus tard, on rencontre à Bari, à Canosa, à 
Molfetta, la coupole mêlée à des formes latines. Pour 
la décoration, c’est aux Grecs qu’on a recours. Un 
passage de la chronique de Léon d'Ostie 7? montre 
Didier, abbé du Mont-Cassin, qui, vers le milieu du 
ΧΙ" xiècle, fait venir de Byzance des mosaïstes et des 
sculpteurs, l'Italie ayant délaissé ces arts depuis plus 
de cinq cents ans. Pendant longtemps beaucoup d’écri- 
vains ont accepté ce témoignage sans le soumettre à 
l'examen, et ils ont avancé que, vers la fin du vi: siè- 
cle, toute culture artistique avait achevé de s’éteindre 
en Italie, en sorte que la peinture et la sculpture n’a- 
vaient commencé à y renaître qu’au x1° siècle, par l’in- 
tervention des artistes byzantins. Des recherches nou- 
velles ont fait justice de cette erreur; en plusieurs 
endroits, des œuvres attestent la persistance d'écoles 
locales du vie au xu® siècles. Maisilfaut reconnaître que 
c'était un art fort imparfait qui s’y transmettait et 
que l'exécution était généralement pitoyable. Au 
contact des artistes grecs, la flamme se raviva et des 
artistes isolés et déchus se sentirent stimulés par les 
étrangers, qu’ils étaient en état d'apprécier et de 
suivre non en copistes serviles, mais en élèves et en 
interprètes. 

A Rome, l'influence byzantine est sensible et parfois 
prépondérante. Elle se fait sentir dès le ve et le vre siè- 
cles; au vu®, elle est sans rivale. Absente de l’archi- 
tecture, elle se montre partout dans la décoration: 
quelques peintures catacombales, quelques mosaïques 
à Sainte-Agnès et à l'oratoire de Saint-Venance, au 
Latran, en offrent des spécimens précieux. Au vire siè- 
cle, Rome sert de refuge aux défenseurs des images, des 
monastères sont bâtis pour les arbitres. e Sur l’Aventin, 


5 Fr. Lenormant, La Grande-Grèce, in-S°, Paris, 1881, t. 11, 
p. 406-407. * Rerum Langobard. et Italic. scriptores, 
édit. Waitz, p. 577. — τ᾿ Chronicon Casinense, 1. III, 
c. Χχιχ; Caravita, 1 codici e le arti a Monte-Cassino, 1869, 
t. 1, p. 180-222, — " Caravita, Salazaro, op. cit.; Bertaux, 
Histoire de l'art dans l'Italie méridionale, in-4°, Paris, 
1903. 


2383 


sur le Palatin, au Vélabre et jusque vers le Forum, 
s’étendait comme une ville byzantine. De là un nouvel 
apport d'éléments orientaux qu’on constate sur des 
œuvres de ce siècle et des siècles suivants, telles que 
les peintures de Santa Maria Antica, à l’angle du 
Forum, de Saint-Saba sur l’Aventin. Ce n’est point 
qu’il faille attribuer à des Grecs des mosaïques comme 
celles de Sainte-Marie in Navicella, de Saint-Marc, 
de Sainte-Cécile, si maladroites, si peu semblables aux 
œuvres authentiques de l’art byzantin. Les artistes 
qui vivaient alors à Rome ne surent point s’assimiler 
une influence que ne renouvelaient pas sans cesse, 
comme à Venise, des relations de tout genre avec 
l'Orient; aussi tombèrent-ils dans une extrême déca- 
dence, où n'apparaissent plus guère que les défauts 
de l’art qu'ils imitaient, exagérés de la plus étrange 
façon. D'ailleurs, ainsi que l’a remarqué Vitet dans 
ses fines études sur les mosaïques de Rome, il faut faire 
ici la part de l’élément latin et de l’élément barbare. 
« Le travail, dit-il, est barbare, vraiment barbare, 
enté sur vieux fond romain et mi-partie de byzantin; 
voilà ce qui ressort des détails aussi bien que de l’en- 
semble de ces mosaïques. Du 1x° au x* siècle, les 
œuvres de ce genre manquent, mais toute une série 
de peintures murales montrent que l'influence 
grecque tendait plutôt à s’affaiblir Les plus remar- 
quables décorent l’église souterraine de Saint-Clé- 
ment; or, on y constate que, vers le xie siècle, s’était 
formée une école plus originale et plus habile qui 
produisait des œuvres où se rencontre parfois quelque 
mérite :. Cependant à Santa Maria Antica, des pein- 
tures parfois vraiment belles, du x° au ΧΙ" siècle, 
sont de style grec ©. » 

Dans le nord de l'Italie, Ravenne avait joui d’une 
belle prospérité et réalisait une ville entièrement 
byzantine. Dépeuplée par Justinien II, exploitée 
par les exarques, dévastée par les Lombards, elle 
tomba finalement aux mains des papes; sous ce dernier 
coup, elle ne se releva plus. Vers le même temps Venise 
se défendait, s’enrichissait, sauvegardait son indé- 
pendance tout en acceptant la suzeraineté nominale 
des empereurs grecs, elle multipliait ses comptoirs, 
accaparant le commerce de l'Orient, pour qui elle 
devenait la porte ouverte sur l'Occident, et écoulait 
les produits de la civilisation byzantine. Venise n’em- 
pruntait pas à l'Orient que ses modes, elle s’assimilait 
ses industries, et, à son tour, y excellait, notamment 
pour la dorure du cuir et la taille du verre et du cris- 
tal 5. Pendant plusieurs siècles, les monuments véni- 
tiens rappellent ceux de Constantinople. L'église 
Saint-Marc, commencée en 1063, terminée en 1094, est 
un monument byzantin tracé par des Byzantins, 
exécuté avec des matériaux byzantins. 

En France, l'influence byzantine s’exerça plus 
discrètement qu’en Italie. Non qu’à cette époque des 
ve au x£ siècle, la France eût un art propre, des tradi- 
tions artistiques à opposer à des étrangers, mais l'in- 
stabilité du pays ne favorisait guère les entreprises im- 
portantes, les constructions, les importations. Pour 
suffire aux nécessités journalières, on réparait, on 
raccommodait mais on inventait peu. Charlemagne 
secoua cette torpeur, et on s’est demandé la part qui 
revient à l’art byzantin dans la renaissance carolin- 
gienne. Le moine de Saint-Gall, dont les informations 
sont parfois peu sûres et, en tout cas, tardives, puis- 
qu’il écrivait trois quarts de siècle après le grand em- 
pereur, assure que Charlemagne fit venir des artistes 
des pays transmarins, mais sans entrer dans aucune 
précision. Les Carolingiens étaient en relations poli- 
tiques continues avec les empereurs de Constantinople; 


? Rollet, Saint-Clément de Rome, 1873. — ? Ch. Bayet, 
op. cil., p. 304-306, — ? Armingaud, Venise et le bas-empire, 


ÉGLISES 


2384 


on apprenait le grec — ou on faisait semblant de 
l’apprendre — à la cour de Charlemagne, on y feuil- 
letait des manuscrits grecs, on y raisonnait sur la mu- 
sique et le chant de Byzance. Le commerce était établi 
entre les deux empires. Des objets d’art parvenaient de 
Byzance en Ocident : un évêque de Cambrai, Halit- 
charius,envoyé comme ambassadeur à Constantinople, 
en rapportait des ivoires sculptés; les tissus orientaux 
étaient fort recherchés; laïques et clercs en faisaient 
leur parure préférée. 

Viollet-le-Duc et J. Labarte, d’autres, à leur suite, 
ont avancé que Charlemagne emprunta à l'Orient les 
professeurs chargés de former en Gaule des archi- 
tectes et des peintres. Ils l’ont avancé, mais ils ne l'ont 
pas prouvé et ils ne pouvaient pas le prouver, parce 
que la preuve manque. Le dôme d’Aix-la-Chapelle 
(voir ce mot) est élevé d’après un modèle ravennate; 
quant au palais impérial de la même ville, le plus 
qu'on en puisse dire est si peu de chose qu'on n’a 
vraiment pas le droit de prononcer à son sujet le 
nom de Byzance ou de Ravenne. La peinture des ma- 
nuscrits n’a subi que très peu l'influence byzantine; 
on peut s’en convaincre par les manuscrits décorés 
par Godescalc à la fin du vie siècle. Au siècle sui- 
vant, les artistes connaissent les manuscrits byzantins, 
ils s’en inspirent quelquefois, mais sans les copier. 
Ceux qui seraient le plus disposés à se laisser entraîner 
seraient peut être les Irlandais, chez qui tout éclate 
en couleurs, en lignes, en magnificence d’or et de: 
pourpre, mais chez qui tout mouvement s’est figé, chez 
qui la figure humaine arrive à des contours d’une rai- 
deur et à un aspect d’une horreur inimaginables. De 
même à Byzance, la figure humaine ne bouge plus, 
ne ploie plus, elle reste plantée debout ou bien on la 
casse au milieu pour en faire deux pièces, et on brise les. 
genoux pour les mieux plier: grâce à cela, on parvient 
à asseoir ou à accroupir ces mannequins étincelants 
d’or et de soie. Les miniaturistes d’Ashburnam, de 
Rossano, de la bible de Théodulfe et de celle de 
Charles le Chauve sont aussi loin que possible de cette 
conception. La bible de Saint-Paul-hors-les-Murs, le- 
psautier d’Utrecht avec leur mouvement endiablé 
sont l’expression véritable de l'art des miniaturistes 
occidentaux. 

L’ornementation sculpturale des églises a subi l'in- 
fluence byzantine de façon plus directe. On connaît le- 
très curieux chapiteau de Nevers, du xr° siècle 
(fig. 3999), sur lequel est figuré un édifice à coupole. 
Ce type de coupole renflée et côtelée, montée sur un 
tambour et sommée d’un bouton, a été sculpté dans 
nos bas-reliefs, sur les sceaux de nos villes, peint sur 
nos miniatures, mais nos maîtres d'œuvre n’ont rien 
construit de pareil. 

En peinture, les fresques de Saint-Savin, près de- 
Poitiers, et de la Chapelle du Liget présentent des 
ressemblances avec les peintures grecques. Dans les. 
églises de ce temps, on rencontre des ornements peints. 
ou sculptés dont l’origine étrangère est évidente. 

Dans l’ensemble, l'influence ornementale byzantine 
ne peut être contestée, à condition qu’elle soit res- 
treinte. Elle a pu servir à nos artistes et à nos artisans, 
leur suggérer des idées et des formes, mais si elle a été 
parfois une iritiatrice, elle a été très rarement un guide. 
A peine les ouvriers occidentaux eurent-ils vu et saisi 
l’enseignement à tirer d’une œuvre byzantine, qu'ils 
se sont affranchis d’une copie servile pour s'élever à des 
interprétations, des variations qui les ont conduits 
rapidement et sûrement à l'originalité. 

L. Courajod ne se tenait pas pour satisfait de ces 
analogies, un peu vagues, un peu lointaines, il vou- 


dans Archives des missions scientifiques εἰ littéraires, 1867, 
p. 432 sq. 


Edit nt à σ 


in. 


2385 


lait plus et mieux, il citait des séries et celle des sar- 
cophages lui semblait démonstrative. « Nous savons 
par Cassiodore que l’on faisait à la cour de Ravenne 
des distributions de sarcophages. Il ne paraît pas 
que la forme générale des cercueils du sud-ouest avait 
été modifiée dans une mesure appréciable. Le type est, 
dans les deux contrées, entièrement différent. L'imi- 
tation, s’il y avait imitation, aurait donc porté sur 
les détails de l’ornementation. Quand on jette les 
yeux sur les sarcophages du sud-ouest ou sur les 
marbres qualifiés mérovingiens, on constate tout 
d’abord que la décoration en est plate, sans relief, 
très touffue, couvrant autant que possible les surfaces, 
et formant des lignes nombreuses et serrées. La plu- 
part des motifs se prêtent plutôt à la polychromie, 


3999. — Chapiteau de Saint-Sauveur de Nevers. 
D'après Ch. Bayet, L'art byzantin, 1904, p. 311. 


et, de fait, pour obtenir un peu de couleur, les sculp- 
teurs ont dû multiplier sur ces ornements les lignes 
et les facettes en creusant des gouttières dont la sec- 
tion dessine un V. Ces considérations nous amènent 
à rechercher les éléments de la décoration des sarco- 
phages dans les œuvres coloriées, et nous les retrou- 
wons, en effet, à peu près tous dans les mosaïques. 

« Les torsades appartiennent aux écoles d’art les 
plus diverses; s’il fallait expliquer pourquoi les orne- 
manistes mérovingiens ont retenu ce dessin, il suffi- 
rait de se rappeler qu'aucun n’est plus fréquent dans 
les mosaïques, soit comme bordure, soit comme orne- 
ment isolé. De même, les entrelacs abondent dans les 
mosaïques; de même encore, les vases munis de deux 
anses, les enroulements de ceps ou de branches de 
lierre, le bouclier échancré ou pelfa, le cercle à sec- 
teurs curvilignes ou hélice. Or, ce sont là, ou peu s’en 
faut, tous les ornements de nos sarcophages aquitains, 
avec des dessins d'architecture, colonnes et arcs, avec 
des cannelures droites ou brisées en chevrons ou 
contournées en strigiles, avec des chrismes, des écail- 
les, des palmettes et des rideaux. 

« Les imbrications d’écailles sont simulées sur des 


ÉGLISES 


2386 


édifices romains et dans des mosaïques. Un tombeau 
du Musée des antiques, de Bordeaux, présente des 
écailles cernées de deux traits, qui rappellent, de façon 
particulièrement frappante, les ouvrages des mosaïstes. 
Ni les cannelures rectilignes, ni les strigiles, ni les 
chevrons n’accusent une influence orientale. On en 
peut dire autant des chrismes et des arbres qui déco- 
rent les panneaux de certains sarcophages. Les co- 
lonnettes n’offrent pas davantage un caractère exo- 
tique : dans les bases et les chapiteaux, on peut voir 
une simplification des bases et des chapiteaux clas- 
siques, en tout cas, ils ne rappellent en rien le sup- 
port du type de Sainte-Sophie. Les arcs en cintre sont 
plus singuliers; ils s’expliquent cependant, parce que 
ce tracé se prête à toutes les proportions du panneau : 
au lieu de faire un arc surélevé ou surbaissé, on avait 
plus tôt et plus commodément fait de dessiner un 
arc en cintre. Les rideaux suspendus à une tringle 
et noués à mi-hauteur sont un thème qui revenait 
fréquemment sous le ciseau des sculpteurs de sarco- 
phages. L'origine paraît en être orientale. 

« En somme, à part ce motif, ce n’est pas à Byzance 
et à Ravenne qu'il faut chercher la source de la déco- 
ration des sarcophages du sud-ouest, aux νι" et 
vue siècles, mais dans l’art gallo-romain et spéciale- 
ment dans les mosaïques. Les ornemanistes, impuis- 
sants à copier les beaux sarcophages à figures de la 
bonne époque, trop malhabiles pour fouiller profon- 
dément le marbre et même pour y tracer correcte- 
ment leurs dessins, firent choix de motifs remplissant 
bien la surface et produisant à peu de frais un certain 
effet. 

« Plus tard, l’art baissa encore : même ces rideaux, 
ces enroulements de lierre et de pampres étaient d’une 
exécution trop difficile. On les remplaça par une déco- 
ration géométrique; on substitua aux moulures de 
simples stries et on en vint à ces pierres sépulcrales 
où des barbares, également dépourvus d'imagination 
et d’habileté, ont traité la pierre comme un bijou et 
décoré les tombeaux comme des fibules, à l’aide de 
croix, de cercles, etc., rehaussés de verroteries. C’est 
l’un des caractères les plus frappants de cette 
période que l'adaptation à la pierre des procédés 
de l’orfèvrerie. L’incrustation de verroteries dans 
l’'hypogée de Poitiers est un exemple curieux de 
cette pratique !. » 

XXXVI. LES BASILIQUES AFRICAINES. — Dans 
l'Afrique du nord, les édifices religieux se sont comptés 
par milliers; aujourd’hui leurs ruines dépassent plu- 
sieurs centaines, presque tous mal conservés. Le grand 
intérêt de ces monuments réside dans le fait qu'ils n'ont 
subi aucun remaniement au moyen âge, puisqu'ils 
étaient, dès lors, abandonnés. Détruits par les enva- 
hisseurs arabes, ils ne furent l’objet d'aucune répa- 
ration. Ils offrent donc un sérieux intérêt aux archéo- 
logues, malgré leur très mince valeur artistique ?. 

Ce qui caractérise la généralité de ces édifices du 
culte en Afrique, c’est le plan basilical, tantôt à plu- 
sieurs nefs, tantôt à une seule nef; si on y ajoute 
quelques chapelles tréflées et les baptistères, on a tout 
ce que les architectes de ce pays ont produit. On éle- 
vait une basilique avec la même facilité qu'on la 
renversait, non que l’ouvrage fût peu solide, mais 
parce que les passions religieuses s’affirmaient sous 
forme de constructions et de destructions. Optat de 
Milève reproche aux donatistes d’avoir élevé des 
basilicas non necessarias; on se surveillait, on se bra- 
vait d’une basilique à la basilique qui lui faisait 
face. Dans l’ancienne Numidie, il n’est pas rare de 


1 A. Brutails, op. cit. p. 132-136. — 5, 5. Gsell, Les 
monuments antiques de l'Algérie, in-S°, Paris, 1901, t. τ, 


\ p. 114. 


2387 


rencontrer plusieurs basiliques dans des villages qui 
ne devaient être que faiblement peuplés. On peut, 
d’après cela, juger de la valeur monumentale de ces 
édifices, elle est fort insignifiante. Les memoriæ 
martyrum, chapelles votives souvent très pauvres, 
suivaient aussi le plan basilical, ramené à son expres- 
sion la plus simple, un parallélogramme avec une 
abside, mais en réalité, c'était une chambre terminée 
par une niche plus ou moins vaste; saint Augustin 
décrivait en deux lignes les églises qu’il avait en 
si grand nombre sous les yeux :... oblongam habeat 
quadraturam, lateribus longioribus, brevioribus frontibus 
sicut pleræque basilicæ constituuntur :. 

La plupart des monuments chrétiens d'Afrique ont 
été bâtis à la hâte, pour répondre à des besoins reli- 
gieux, plutôt que pour satisfaire des préoccupations 
artistiques. En général, sauf de rares exceptions, le 
mode de construction est fort médiocre, surtout à 
l’époque byzantine. ΠῚ ne faut donc pas s'attendre 
à voir aborder et résoudre des problèmes qu’on sem- 
ble éviter avec soin de soulever en se bornant à re- 
produire quelques plans invariables dont toutes les 
solutions sont depuis longtemps vérifiées et appliquées. 
Les anciens édifices païens débités en détail fournis- 
sent aux constructeurs d’inépuisables carrières de 
matériaux dégrossis ou taillés. D’ordinaire, les églises 
africaines sont bâties en blocage, avec des chaînes en 
pierre de tailles à des distances variables; l'emploi de 
la brique est tout à fait exceptionnel. 

Les basiliques comptent un nombre variable de 
nefs, en général trois; cependant, on rencontre cinq 
nefs à Orléansville, à Tipasa, à Tigzirt, à Matifou; 
dans l’église principale de Tipasa deux nefs furent redi- 
visées, ce qui en fit neuf en tout. On a un autre exemple 
de nefs ainsi recoupées, c’est à Tigzirt, où de trois on 
en fit cinq. Dans les basiliques à trois nefs, celle du 
milieu est plus large que les deux autres d’un tiers 
environ ou même du double, ou plus encore. Les nefs 
étaient séparées par des colonnes ou par des piliers. 
Dans l’ouest de la Numidie et dans la Maurétanie Séti- 
fienne, les colonnades se terminaient d'habitude, 
contre le mur de façade et contre le mur de fond, par 
deux demi-colonnes appliquées contre la muraille, 
formant des éperons qui recevaient la retombée des 
arcades extrêmes. En quelques lieux, les pilastres 
remplissaient le même oflice. Quant aux colonnes, 
fûts, bases et chapiteaux, on les empruntait fréquem- 
ment à d’anciens édifices. La symétrie importait peu: 
il y avait des colonnes plus massives, d’autres plus 
grêles, celles-ci plus hautes, celles-là plus courtes, 
les bases et les chapiteaux compensaient dans la 
mesure du nécessaire. Parfois, comme à Guelma, une 
base manquait, vite on mettait un chapiteau à la place. 
Dans le pays de Sétif et dans la Numidie occidentale, 
on tenait cependant à avoir des colonnes faites ex- 
près pour le sanctuaire. Les bases sont d'ordre attique, 
plus rarement d'ordre corinthien, quelquefois elles 
n'offrent que des moulures fort simples ou même un 
bourrelet ou un talus. Dans l’ouest et le centre de la 
province de Constantine, les colonnes sont générale- 
ment pourvues d’un socle assezélevé. Les fûts,toujours 
monolithes, mesurent 2 mètres à 2 m. 75 dans les églises 
ordinaires. Les chapiteaux sont classiques, mais aussi 
dégénérés qu’on peut le supposer. Dans la Numidie 
et dans la Maurétanie Sétifienne, on préféra l'ordre 
dorique romain; dans la Maurétanie Césarienne, ce 
fut l’ordre ionique; on trouve aussi l’ordre corinthien 
en Numidie et en Maurétanie, exécuté avec une rudesse 
extrême. Sous le tailloir, au milieu de chaque face, on 
a parfois sculpté un signe ou un symbole chrétien. 

τς Augustin, Ouæstiones in Heptateuchum, II, 177, 5, 
P. L., t. XxxIV, col. 659. 


ÉGLISES 


2388 


Enfin les chapiteaux byzantins sont rares; on en 
signale à Tébessa, et nous en reparlerons plus loin. 

Quand les colonnes étaient rares et coûteuses et 
d’une acquisition ou d’un transport difficile, on bâtis- 
sait des piliers, ce qui demandait moins de soins et 
moins de temps; ce n’est que d’une façon exceptionnelle 
et dans des cas très rares qu’on rencontre des piliers 
monolithes à Biar el Kherba, à Henchir Gourai, à 
l'Oued R’zel. Parfois on termine une colonnade par 
deux piliers octogonaux (Hassnona), ou bien on 
alterne colonnes et piliers (Ksar Tala), ou enfin on ter- 
mine une rangée de piliers par des demi-colonnes ap- 
pliquées aux murs (Tigzirt), et c'est à Tigzirt aussi 
qu’on a renforcé chaque colonnade en plaçant un gros 
pilier d’un mètre de côté. 

Colonnes et piliers portent des arcades, cintrées en 
demi-cercle et faites de voussoirs en pierre de taille. 
Quand le support est un pilier, le sommier des deux 
arcs qui partent de ce point repose soit directement 
sur ce pilier, soit sur une pierre, carrée à la surface 
inférieure, rectangulaire à la face opposée et offrant 
l'aspect d’un tronc de pyramide renversé; c’est là une 
simplification de l’imposte classique que l’on ton- 
state également en Syrie. Quand le support est une 
colonne, le sommier coiffe presque toujours le cha- 
piteau; on trouve cependant quelques exemples de 
coussinets interposés entre ces deux membres d’ar- 
chitecture. Partout l’architrave a disparu et fait place 
aux voussoirs, aux arcades. Au-dessus de celles-ci 
s'élève un mur percé de fenêtres, qui éclairent la nef 
centrale, plus élevée que les collatéraux et pourvue 
d’une toiture en dos d’âne; des toits en pente cou- 
vraient les bas-côtés. On n’a pas d'exemple de grandes. 


voûtes, que la faible épaisseur des murs n’eût pas été de. 


force à supporter, tandis que, partout où on a fait des. 
fouilles, on a trouvé des morceaux de charbon, débris 
de la charpente, des débris de tuiles plates ou semi- 
cylindriques. Quelques basiliques présentent, de cha- 
que côté de la nef, une double rangée de supports. 
Chaque couple est formé soit de deux colonnes, soit 
d'une colonne par devant et d’un pilier par derrière 
Les arcades reposaient sur les points d'appui pos- 
térieurs; quand il n’y avait pas de tribunes, elles 
portaient directement les murs de la nef. Quant aux 
supports antérieurs, ils étaient surmontés d’un second 
ordre de colonnes, adossées à ces murs. Ce dispositif 
assurait plus de solidité à l’ensemble de l'édifice et 
ornait d’une élégante décoration les parties hautes. 

L'introduction des tribunes dans les églises de 
l'Afrique du nord ne paraît pas antérieure au ve siècle, 
quoiqu’on en trouve dans la basilique d’Orléansville, 
qui est de 324, mais qui a probablement subi des 
remaniements. Les tribunes sont rares au-dessus des 
bas-côtés. A Tipasa (Sainte-Salsa) et à Matifou elles 
n’appartiennent pas à l'ordonnance primitive. Dans 
la grande église de Tigzirt, elles sont contemporaines. 
de la construction, qui semble dater du milieu du 
ve siècle. A Matifou, à Tipasa, à Orléansville, deux 
escaliers menaient aux tribunes, ils étaient établis à 
l'intérieur de l’église, aux deux angles que le mur de 
façade forme avec les murs latéraux. ἃ Tébessa, la 
cage d'escalier se trouvait dans l’afrium; à Tigzirt, un 
seul escalier, et à l'extérieur également. 

Il y eut en Tunisie quelques églises voûtées; en 
Algérie, quelques édifices de petite dimension et de 
basse époque semblent, d’après l'épaisseur de leurs 
murailles, avoir été recouverts d’une série de voûtes 
d’arête légères, en blocage et en tubes d'argile. 

La porte principale de l'édifice se trouve au milieu 
de la façade occidentale et s'ouvre donc sur la grande 
nef; elle est fréquemment flanquée de deux portes 


| plus petites, qui parfois donnent accès directement 
| dans les bas-côtés. L'usage exista aussi de percer des 


à: 
ἢ 
»" 
+ 
* 
$ 
Γ 


2389 


entrées secondaires dans les murs latéraux et ce n’est 
que d’une manière exceptionnelle que les seules en- 
trées soient des entrées latérales. Très peu de baies 
sont demeurées intactes. En général, elles paraissent 
avoir été surmontées de linteaux droits, dont beau- 
coup portent un monogramme, une devise, un vœu, 
une dédicace, des sculptures à relief plat. Au-dessus, 
un vide semi-circulaire sert quelquefois de décharge, 
dispositif qui se rencontre aussi en Syrie. Cette lunette 
est limitée soit par une arcade à voussoirs, soit par 
un bloc à grande échancrure cintrée, reposant sur 
les deux extrémités du linteau. On la garnissait sans 
doute d’un panneau de pierre, orné de dessins à jour. 

Les deux murs supérieurs de la nef étaient percés 
de fenêtres, et aussi les deux murs des bas-côtés. A 
Announa on voit deux fenêtres percées dans la façade. 
Dans la basilique de Sainte-Salsa à Tipasa et dans 
une chapelle de Cherchell on a retrouvé des fragments 
de panneaux ajourés en pierre qu’on encastrait dans 
la baie de ces fenêtres. 

Les atria sont rares en Afrique. ἃ Tébessa c'était 
un assez vaste quadrilatère surmonté de portiques, 
sur lesquels on bâtit plus tard un étage. Dans beau- 
coup de sanctuaires, un simple portique s'élevait 
sur toute la largeur du front, portique dont le toit 
incliné était soutenu soit par des piliers soit par des 
colonnes. Ailleurs, la façade était précédée d’un ves- 
tibule, clos par des murs et couvert sans doute d’une 
toiture semblable; sur le devant, s’ouvrait une porte, 
rarement plusieurs; quelquefois les entrées étaient 
latérales. A Morsott, cet espace était divisé en trois 
salles et celles des extrémités étaient peut-être des 
tours. En certains endroits, le portique ou le vesti- 
bule est de dimensions beaucoup plus restreintes et ne 
s'étend qu’en avant de la porte, percée au milieu de la 
façade. 

Le local réservé au clergé, écrit M. Gsell, est parfois 
d'une grande simplicité. Au mur du fond du guadratum 
populi s’adosse une salle rectangulaire, de même lar- 
geur que le reste de l'édifice, et qui devait être cou- 
verte d’un toit en pente. Une baie assure les commu- 
nications entre cette salle et la nef. On comprend les 
facilités de construction que présentait une telle 
forme de presbyterium, aussi l’a-t-on adopté dans quel- 
ques églises pauvres ou bâties à la hâte. Il ne faut 
pas y voir une ordonnance primitive, précédant chro- 
nologiquement le dispositif à abside, car nous la trou- 
vons dans les monuments de basse époque, par exem- 
ple, dans la chapelle élevée au temps du patrice Gré- 
goire à Timgad, le plus récent des sanctuaires datés 
de l'Afrique du nord. En général, le presbyterium est 
une salle établie à l'extrémité de la nef centrale et 
entièrement couverte du côté de cette nef. Les murs 
qui la limitent à droite et à gauche sont presque tou- 
jours dans les prolongements des deux colonnades ou 
des deux rangées de piliers du quadratum populi, ce 
qui s'explique aisément : ils faisaient office de contre- 
forts, s'opposant à la poussée des arcades. 

Le presbylerium est quelquefois carré ou rectangu- 
laire; dans ce cas, il devait être simplement couvert 
d'une toiture inclinée ou à double versant: mais, 
d'ordinaire, il s’arrondit au fond et à la forme d’une 
abside. Tantôt cette abside offre une paroi courbe 
au dehors comme à l'intérieur, dispositif usuel dans 
les basiliques de Rome. Tantôt elle est enfermée dans 
un cadre rectiligne, ce qui arrive fréquemment en 
Afrique, à toutes les époques de l'architecture chré- 
tienne. Les absides à pans coupés sont très rares et 
paraissent être de date assez basse : dans une église 
probablement byzantine de Cirta, il n'y a de pans 
coupés qu'à l'extérieur; dans une chapelle de Tigzirt, 
le mur est pentagonal au dedans comme au dehors. 

Le sol du presbyterium est presque toujours plus 


ÉGLISES 


2390 


élevé que celui du quadralum populi; on y monte soit 
par un escalier unique, soit par deux petits escaliers 
disposés de chaque côté de l'ouverture. 

La conquête byzantine importa en Afrique un style 
qu'on n’y connaissait guère. Grâce à la protection 
impériale, des églises s'élèvent sur tous les points du 
pays byzantin. Dès le premier tiers du vi siècle, la 
fin de la persécution vandale avait amené en Afrique 
un grand mouvement de constructions religieuses. 
« À Carthage, Justinien fait construire une basilique 
sous le vocable de sainte Prime, qui était, d’après 
Procope, tout particulièrement vénérée en Afrique; 
dans l’ancien palais des rois vandales, devenu la rési- 
dence du patrice byzantin, il consacre à la Théotokos 
un vaste et somptueux sanctuaire, et aujourd’hui en- 
core la grande basilique chrétienne de Damous el Ka- 
rita porte la trace visible des remaniements et des 
embellissements datant de l’époque byzantine. A 
Leptis Magna, en Tripolitaine, cinq églises furent, au 
rapport de Procope, élevées par les soins de Justi- 
nien, dont l’une, la plus magnifique, était dédiée à la 
Théotokos; à Sabrata, également, une belle basilique 
fut construite, et la sollicitude de l’empereur, s’éten- 
dant jusqu'aux extrémités occidentales de l’Afrique, 
dota la lointaine Septem d'un sanctuaire consacré 
à la Vierge. Aujourd’hui encore des ruines nombreuses 
attestent le développement prospère que prit à l’épo- 
que byzantine l'architecture religieuse. Dans les villes 
de la côte orientale, en particulier, « plus facilement 
accessibles aux artisans de Constantinople », à Sfax, à 
Mahedia, à Lamta, à Monastir, surtout à Sousse, on ren- 
contre à chaque pas, employés dans les constructions 
arabes, des colonnes demarbre, des consoles, des chapi- 
teaux d’un pur style byzantin, d’un travail et d'une 
conservation admirables, qui proviennent sans nul 
doute des édifices chrétiens du vi® siècle. Parfois 
même, dans quelque mosquée, dans quelque bâtisse 
musulmane, se cachent les restes mieux conservésencore 
de quelque église; à Sousse, au milieu des souks, on 
voit ainsi une petite chapelle couverte d’une coupole 
à côtes creuses portée sur plan carré, quatre niches 
en cul-de-four occupent les angles, et l’ensemble pa- 
raît bien dater de l’époque grecque. Dans l'intérieur 
du pays, les ruines des grandes villes nous ont égale- 
ment conservé quelques monuments de cette période, 
A Thélepte, on a relevé un curieux linteau de style 
byzantin, où des paons affrontés viennent boire dans 
un grand vase, et, dans l’angle sud-ouest de la cita- 
delle, une église, décorée de colonnes cannelées et 
de riches revêtements de marbre, semble contempo- 
raine de la construction de la forteresse. A Kasrin, 
on voit les restes d’une église datant probablement 
de l’époque de Justinien et dont les portes ont leurs 
tvmpans circulaires décorés de sculptures très gros- 
sières représentant des paons buvant dans un vase. A 
l'intérieur de la citadelle d'Haïdra, une petite église 
assez bien conservée s'appuie contre les murailles 
de la courtine ouest, et sa construction, aussi bien 
que les inscriptions qui la décoraient, prouvent 
qu’elle date de la période byzantine. Au Kef, l’église 
de Dar el Kous offre certaines dispositions absolu- 
ment analogues à celles de certaines petites églises 
de Constantinople. « Veut-on savoir suivant quels 
principes d'architecture furent élevés ces édifices? Il 
faut, pour s’en rendre compte, examiner les deux 
églises qui nous sont parvenues le plus intactes : celle 
de Haïdra et celle de Dar el Kous, au Kef. Dans 
toutes deux le plan général est tout latin encore : 
derrière un narthex, ouvert par trois portes, s'étend 
l’église, formée d’une nef principale entre deux bas- 
côtés, des suites d’arcades portées sur des colonnes 
séparent la grande nef des travées latérales ; une abside 
demi-cireulaire s'ouvre au fond du vaisseau médian, 


2391 ÉGLISES 2392 


derrière un arc triomphal soutenu par deux colonnes. 
La nef est couverte en charpente, le narthex et les 
bas-côtés voütés en voûtes d’arête. Mais à côté de 
ces dispositions toutes latines, certains partis déno- 
tent une influence orientale : l’abside est décorée d’une 
série de niches demi-circulaires accostées par des 


LES 


| lement du motif appliqué à une abside. En outre, 
tous les détails de la décoration architecturale, lors- 
que les pièces n’en sont point empruntées à des monu- 
ments plus anciens, sont de style purement oriental: 
dans les sculptures rapportées qui décorent le tym- 
| pan des portes d'entrée, dans les beaux chapiteaux 


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4000. — Basilique de Dermesch. Plan. 


D'après P. Gauckler, Basiliques chrétiennes de Tunisie, pl. 1. 


colonnes; «ces niches ne sont pas arrêtées dans leur 
partie supérieure par une arcade et une voûte en cul- 
de-four, mais la voûte demi-sphérique qui forme l’ab- 
side, au lieu d’être une surface continue, est une cou- 
pole à côtes creuses, dont chaque côté, à la naissance 
de la coupole, a pour section le plan de la niche. Cette 
disposition d'’abside est absolument analogue aux 
voûtes de certaines petites églises de Constantinople, 
voûtes en coupoles à côtes reposant sur un tambour 
à côtes. Ici, c’est une semblable disposition, mais au 
lieu de voir un tambour à côtes et une coupole sou- 
tenus sur des pendentifs nous avons la moitié seu- 


de marbre qui surmontent les colonnes, dans les frag- 
ments de clôture dont peut-être quelaues débris 
se conservent au mimber de la grande mosquée de 
Kairouan, on trouve les formes habituelles, les motifs 
ordinaires, le caractère coutumier de l’art byzantin. 
Et dans cette combinaison d'éléments divers, l'école 
indigène elle-même est en quelque manière représen- 
tée par ces curieux carreaux de terre cuite employés 
à revêtir les parois intérieures des édifices. Sans doute, 
dans ces derniers ouvrages, produits d’un art en déca- 
dence, on trouve une rare grossièreté d'exécution, 


comme, d'autre part, on remarque souvent dans les 


2393 


motifs décoratifs une assez grande pauvreté d’imagi- 
nation ; néanmoins, par leur nombre, comme par les 
réelles qualités techniques qu’on constate encore dans 
leur architecture, les églises byzantines d'Afrique 
méritent quelque attention; elles prouvent à tout 
le moins la vie et l’activité qui se conservaient encore 
au vie siècle dans cette partie de l'empire 1, » 

D'une façon générale, on peut dire qu'il n’existe pas 
de différence entre les églises d'Algérie et celles de Tuni- 
sie, la distinction politique ne répondant à aucune fron- 
tière artistique ou ethnographique, la seule différence, 
tout accidentelle, vient que les églises d'Algérie ont 


ÉGLISES 2394 


enfouie et ignorée, a été découverte en 1899 par P. 
Gauckler ?, qui en a donné cette description excellente 
(fig. 4000) : « La basilique est située presque au bord 
de la mer, à moins de cent mètres des thermes qui se 
dressaient sur le rivage. Elle ne se trouve, d’ailleurs, 
guère plus éloignée des grandes citernes de Bordj 
Djedid, situées plus au nord. Sa plate-forme rectan- 
gulaire, exactement orientée, a été établie sur les pre- 
mières pentes dela colline de Bordj Diedid; et l'édifice 
s'enfonce comme un coin dans le terrain en décli- 
vité, de telle sorte que, parfaitement dégagé au sud-est, 
il se trouve au contraire, enterré jusqu’à trois et 


4001. — Vue de la basilique de Dermesch. 
D'après P. Gauckler, op. cit., p. 12. 


été plus méthodiquement et plus persévéramment 
fouillées et étudiées. En Tunisie, comme en Algérie, 
la basilique s'offre sous de nombreux aspects. 
À Carthage la basilique de Dermesch, à Feriana deux 
basiliques, à Ségermes une autre, nous offrent des 
exemples d’édifices à cinq nefs : à Tabarka, un bap- 
tistère octogonal est surmonté d’une coupole byzan- 
tine. A Feriana, dans une des nombreuses églises de 
cette ville, et à Mididi, on observe deux absides dispo- 
sées en face l’une de l’autre aux deux extrémités de la 
grande nef. 

Dans notre article sur Carthage (Diclionn., t. 11, col. 
2273) nous disions (en 1909) que le quartier de Der- 
mesch n'offre rien de notable au point de vue de nos 
études. Depuis lors (en 1913) une nouvelle basilique 
a été décrite par laquelle nous terminons ce travail. 
La basilique byzantine de Dermesch, entièrement 


4 Ch. Diehl, L'Afrique byzantine, 1896, p. 420-426. — 
? P. Gauckler, Basiliques chrétiennes de Tunisie, in-fol., 
Paris, 1913, p. 11-17, pl. 1. 


quatre mètres de hauteur, à l’angle nord-ouest. De ce 
côté, il est donc impossible d'accéder de plain-pied 
dans l’église; aussi la porte d’entrée, au lieu de s’ou- 
vrir, suivant l’usage, dans l’axe à l'opposé de l'ab- 
side centrale, a-t-elle dû être reportée sur la face laté- 
rale sud, seul endroit où le niveau du sol extérieur 
corresponde exactement à celui de la basilique. 

« L'église a été construite tout d’une pièce, et 
suivant un plan arrêté d'avance dans toutes ses par- 
ties. Elle occupe l'emplacement de la plus ancienne 
nécropole de la Carthage punique. Dès le ve siècle 
avant notre ère, on avait cessé d’enterrer les morts 
à cet endroit. Mais le terrain leur resta consacré, et 
ne fut désaffecté qu’au bout d’un millier d'années, 
au profit de la basilique. Les sondages pratiqués, au- 
dessous et autour des fondations, n’ont fait rencon- 
trer aucune trace de substructions appartenant à des 
édifices antérieurs. Par contre, de tous les côtés, le 
sol vierge est coupé de tombeaux, simples fosses creu- 
sées dans le sable, ou grandes chambres construites en 
dalles de tuf : les unes vides, les autres violées, parfois 


2395 


même transformées en réservoirs pour les besoins de 
l’église. 

« La basilique de Dermesch présente un ensemble 
très complet (fig. 4001). Elle se compose de l’église 
proprement dite, avec le secretarium, d'un atrium, d’un 
baptistère, avec oratoire spécial; le tout, de plain- 
pied, est enfermé dans une même enceinte, longue de 
40 mètres environ, et large de 34 mètres. En outre, 
un large couloir, qui s’ouvre à gauche de l’abside, et 
qui aboutit à une porte située à l’angle nord-est, 
mène à d’autres constructions plus hautes. Enfin, 
une autre chapelle, à trois nefs, est accolée à la face 
sud de la basilique, sur une terrasse qui la domine 
de près de 4 mètres et ne communique pas directe- 
ment avec celle-ci. Plus loin encore, au nord-ouest, 
s'étend un cimetière chrétien, où l’on a compté plus 
de cent tombes, la plupart sans épitaphes. 

“ L'édifice est construit avec beaucoup de soin. 
Les murs sont faits d’un blocage très résistant, coupé, 
de distance en distance, par des chaînages en pierre 
de taille. Ils sont peu épais; ce qui prouve qu'ils 
n'avaient à supporter qu'un poids assez léger. Les nefs 
n'étaient donc pas voûtées, mais simplement protégées 
par un toit en charpente, recouvert de tuiles. Nulle 
part la maçonnerie n'était apparente. Elle était revé- 
tue, à l'extérieur, d’un crépissage uniforme; à l’inté- 
rieur, d’enduits stuqués et peints, ornés de reliefs et 
de corniches découpées au fer, et, par endroits, de 
placages en marbre et de porphyre. L'église proprement 
dite, longue de 40 mètres et large de 21, est pavée 
tout entière d’une riche mosaïque, figurant un carre- 
lage étoilé, d’un dessin uniforme. Elle est divisée en 
cinq nefs par quatre colonnades, faites, de part et 
d'autre de la nef centrale, de colonnes accouplées sous 
une même console, et, dans les bas-côtés, de colonnes 
isolées. Ces colonnes, comme aussi leurs bases et 
leurs chapiteaux, ont presque toutes été empruntées 
à des édifices antérieurs. ΠΠ n’y en a pas deux qui se 
ressemblent. Les unes sont torses, les autres lisses, 
elles sont faites de granit ou de basalte, de marbre 
blanc ou noir, rose chair, rouge foncé ou de brèche 
d'Afrique. Les chapiteaux sont corinthiens ou com- 
posites; les bases, en marbre ou en calcaires coquilliers, 
diffèrent de niveau pour racheter l'inégalité des fûts 
qu'elles supportent. Mais cette diversité de matière et 
de forme, qui répugne à l’art classique, introduit, 
dans le monotone de; lignes verticales uniformes, 
un élément de variété et de polychromie qui ne devait 
pas être dénué de charme. 

« Les colonnades s'arrêtent, d’une part, aux piliers 
de l’arceau central et des arcades latérales qui déli- 
mitent le narthex, et, de l’autre, au niveau de l’abside. 
Autour de celle-ci, règne un déambulatoire, ménagé 
pour les besoins de la circulation, laquelle ne pouvait 
s'effectuer qu’au pourtour de l’église, le centre 
étant obstrué par les barrières qui entouraient le 
chœur. 

« L’abside, dont le sol est surélevé, semble avoir été 
remaniée. Primitivement, elle devait abriter l'autel, 
que remplaça ensuite un banc demi-circulaire adossé 
au mur, et peut-être, au milieu, la cathèdre de l’évé- 
que. Quant à l’autel, il fut reporté en avant, et entouré 
d’une clôture de marbre qui l’unit à l’abside et l’isole 
des nefs latérales. Les traces de ce remaniement sont 
restées très visibles. Tout l’espace compris à l'inté- 
rieur de la balustrade a été légèrement surélevé et pavé 
d’une mosaïque nouvelle, sous laquelle on retrouve 
partout les traces de l’ancien pavement. 

« L’autel se dressait sous un ciborium, soutenu par 
quatre colonnettes en marbre de Chemtou, rose chair, 
supportées elles-mêmes par de beaux piédestaux 
en marbre blanc, ornés de la croix byzantine, inscrite 
dans un cercle. Il recouvrait un reliquaire, déposé 


ÉGLISES 


2396 


dans une cavité carrée de 0 m. 75 de côté sur 0 m. 60 
de profondeur. 

« La clôture qui entoure l’autel et dont quelques 
éléments ont été retrouvés en place se prolonge en 
avant jusqu’à la rangée de colonnes qui précède immé- 
diatement le narthex: d’où une sorte de galerie d’ac- 
cès, qui se rétrécit par deux fois, et qui s’ouvre à 
lorient dans l’axe de la basilique, tandis que la balus- 
trade l'isole complètement du reste de l'édifice. A ces 
cancels de marbre blanc, dont nous avons conservé 
de nombreux débris, venaient s'appuyer d’autres 
balustrades, qui divisaient le chœur en un grand 
nombre de compartiments distincts, marquant les 
places réservées, suivant la hiérarchie ecclésiastique, 
aux clercs, aux vierges, aux veuves. Les traces de 
ces barrières, qui devaient être légères et mobiles, 
apparaissent très nettes, non sur le pavement, sur 
lequel elles étaient simplement posées, mais sur les 
bases de colonnes, où elles s’encastraient verticale- 
ment. Il n’en reste aucun vestige. Elles doivent avoir 
été faites en bois, et ont été brûlées au moment de 
l'incendie qui détruisit l’église. 

« Les sacristies et les archives sont disposées à droite 
et à gauche de l’abside. Ce sont des pièces rectangu- 
laires, très ruinées aujourd’hui, mais qui ont conservé, 
presque intact, leur pavement en mosaïque. Les motifs 
diffèrent suivant chaque chambre; ce sont des rosaces, 
des coquilles, des combinaisons géométriques de 
losanges et de carrés, d’un style très caractéristique, 
mais sans aucun intérêt. La seule particularité à noter 
est la place d’une cathèdre, nettement marquée par 
un motif demi-circulaire, au fond de la première 
chambre à gauche de l’abside. 

« Le baptistère est étroitement relié à l’église, avec 
laquelle il communique directement par deux portes 
qui s'ouvrent sur le narthex et, indirectement, par 
un passage à ciel ouvert, qui traverse l’afrium pour 
aboutir au milieu du bas-côté de gauche. En outre, 
deux portes ménagées au fond de l’oratoire, à droite et 
à gauche de l’abside, permettent d'accéder à la sacris- 
tie et au secrelarium sans avoir à traverser l’église (fig. 
4002). 

« Ce baptistère forme, cependant, un tout mdépen- 
dant et complet : il pourrait, sans inconvénient, 
exister seul. Il se divise en deux parties, communi- 
quant entre elles par une large baie à trois arcades : 
la chambre des fonts, où le catéchumène recoit le 
baptême, et l’oratoire, où, après l’immersion, l’évêque 
lui administre le saint chrême. 

« L'oratoire, de forme allongée, mesure 12 πὶ. δῦ 
de long sur 8 m. 25 de large. Il semble n'être qu'une 
réduction de la basilique, dont il reproduit en petit les 
dispositions essentielles; au fond, l’abside, avec un 
banc demi-circulaire et une cathèdre médiane; en 
avant, l’autèl qui recouvre une cuve à reliques et 
qu'abrite un ciborium à quatre colonnettes. La déco- 
ration de cet oratoire devait être particulièrement soi- 
gnée, à en juger par la richesse des parements. L'’abside 
est ornée de rinceaux en mosaïque, égayés d'oiseaux 
divers. Devant l'autel se développe un riche réseau 
d’entrelacs, ou circulent aussi des oiseaux, tandis que 
les bas-côtés sont indiqués par deux bandes de co- 
quilles alternées. 

« La chambre des fonts est à peu près carrée (12 m. 50 
sur 10 m. 25). Elle se compose de deux parties con- 
centriques, qu’isolent une colonnade rectangulaire 
de granit et un cancel de marbre blanc : au pourtour, 
un promenoir; au centre, l’espace réservé à la cuve 
baptismale. Celle-ci s’ouvrant au niveau du sol, sous un 
baldaquin que soutenaient quatre colonnes de marbre 
rose de Chemtou et d'où pendaient sans doute des 
rideaux servant à masquer, au moment de l'immer- 
sion, la nudité du catéchumène. 


2397 


« Les fonts reproduisent exactement le même type 
que les deux autres baptistères précédemment dé- 
couverts à Carthage, celui de Damous el Karita et 
celui de Bir Ftouha : cuve à deux étages, hexagonale 
à l’orifice et rétrécie à mi-hauteur par un degré cir- 
culaire descendant jusqu’au fond. Le premier étage 
est muni de deux escaliers, ménagés à l’est du dia- 
mètre nord-sud, sur les deux-côtés non adjacents de 
l'hexagone. Les catéchumènes pouvaient ainsi défiler 
devant l’évêque, qui leur faisait face à l’ouest de la 
cuve, le visage tourné vers l'autel de l’oratoire. La 
cuve était alimentée par une citerne, établie dans une 
chambre funéraire, puisque adjacente au mur d’en- 


ÉGLISES 99 


| 
! 


ac 


299 


« La basilique de Dermesch avait donc une réelle 
importance, malgré ses dimensions restreintes. Plus 
ramassée que l'immense église de Damous el Karita 
(voir ce mot), elle était aussi complète, et, peut-être, 
plus luxueusement ornée, 

« À quelle date a-t-elle été construite? A notre avis, 
elle ne peut guère remonter plus haut que les pre- 
miers temps de la domination vandale, ou même que 
le règne de Justinien. Tous les détails de la construc- 
tion et de l’ornementation sont caractéristiques d’une 
très basse époque : l'extraordinaire disparate des 
colonnes et des chapiteaux, qui prouve combien 
étaient nombreux, au moment de Ja construction. les 


4002. — Baptistère de Dermesch. 
D'après P. Gauckler, Basiliques chrétiennes de Tunisie, p. 14. 


ceinte de la basilique. L'eau s’écoulait par un canal | 
de décharge, aboutissant à un second réservoir placé | 
sous le baptistère lui-même. On l’utilisait ensuite pour | 
laver les salles, en la puisant par un orifice circulaire | 
s’ouvrant dans un coin de la chambre et recouvert | 
d’un disque de pierre. | 
« La cuve, construite en petit appareil et ciment 

de tuileaux, était entièrement plaquée de marbre | 
blanc. L'espace compris entre le dais et la colonnade 
du portique était pavé de mosaïques, déterminant | 
quatre bandes différentes de motifs géométriques 
parsemés d'oiseaux et de fleurs. Le pavement du pour- 
tour était plus simplement décoré de rosaces hexa- 
gones d’un dessin uniforme. Les murs étaient recou- 
verts d’un enduit blanc, orné de peltes, rosaces et 
entrelacs aux vives couleurs, et de palmiers mystiques, 
chargés de régimes, se détachant en relief comme des 
pilastres de plâtre découpé, tandis que, sur la corniche 
de couronnement, se succédaient des croix byzan- 
tines dorées, alternant avec des rameaux d’acanthus 
spinosus. 


monuments publics en ruines; la grossièreté, la 
lourdeur de profil de la plupart des morceaux d’ar- 
chitecture sculptés spécialement pour la décoration de 
l'édifice; la forme des croix qui les ornent souvent; 
le style des pavements en mosaïque, et la matière dont 
sont faits les cubes (brique et pierre calcaire au lieu 
de marbre et de smalts); enfin, la barbarie des 
épitaphes retrouvées dans le cimetière qui entoure la 
basilique, et qui lui est certainement contemporain. 

« D'autre part, il paraît indiscutable que ce sont les 
Arabes qui ont détruit la basilique, en 698. Au-dessus 
des décombres, accumulés par l'incendie de l'édifice, 
on ne trouve plus aucun débris se rattachant à une 
époque postérieure; rien que de la terre rapportée. Le 
terrain a été entièrement abandonné: ce qui ne peut 
s'être produit qu’au moment de la destruction finale 
de Carthage. « Hassan la détruisit de fond en comble, 
nous dit El Kairouani, et en dispersa les habitants. » 
Or, avant cette date, l’église ne semble pas avoir servi 
au culte pendant une très longue période. Elle ne porte 
la trace que d’un seul remaniement et qui n'intéresse 


399 


[ee] 


que les dispositions accessoires de l’intérieur. Le pa- 
vement en mosaique est uniforme et ne présente 
aucune trace d’usure, aucune de ces réparations 
si fréquentes dans tous les monuments africains qui ont 
duré longtemps. Surtout, on n’y trouve, encastrée 
dans le pavement, aucune de ces épitaphes si fré- 
quentes dans les autres églises de Carthage, notam- 
ment dans la basilique byzantine de Bir Ftouha, et 
recouvrant la dépouille mortelle de clercs qui ont tenu 
à se faire enterrer le plus près possible de l’autel, sous 
la protection immédiate des reliques de martyrs qu'il 
contenait. 

« L'église était donc encore presque neuve lorsqu'elle 
a été ravagée par les Arabes. Ce que fut cette destruc- 
tion, l’état dans lequel on a retrouvé la basilique suffit 
à nous en donner une idée. Toutes les sculptures qui 
se trouvaient à portée de la main des envahisseurs 
furent brisées avec rage, à coups de masse : une des 
bases, ornée de croix, du ciboriumest cassée en dix-sept 
morceaux. Les autels furent renversés, les reliquaires 
violés et dépouillés de leur contenu. Puis, tous les 
matériaux inflammables, sièges, balustrades, ten- 
tures, furent amoncelés au centre de l’église, et on 
y mit le feu. La trace de ce bûcher est facilement recon- 
naissable sur la mosaïque, les cubes du pavement 
étant entièrement calcinés à cet endroit. 

« Après l'incendie, l’édifice fut abandonné; mais la 
démolition continua. Placé à proximité de la mer, 
rempli de marbres précieux, il était prédestiné à être 
exploité comme carrière de pierres par les marins 
pisans, amalfitains et vénitiens, qui pillaient métho- 
diquement les ruines de Carthage au moyen âge. 
Heureusement les apports de la colline qui domine 
l’édifice vinrent bientôt recouvrir les décombres, et, 
en les dissimulant entièrement aux regards, préser- 
vèrent efficacement les restes. 

« Une dernière question se pose à propos de la basi- 
lique de Dermesch : la question la plus importante, 
celle de son identification. C’est là, malheureusement, 
un problème qu’il paraît impossible de résoudre. Les 
fouilles ne nous ont fourni, à part un fragment d'in- 
scription grecque insignifiante, aucun document épi- 
graphique qui puisse nous fixer sur ce point. Les textes 
écrits ne nous renseignent pas davantage. Des dix-sept 
basiliques de Carthage dont nous connaissons les 
noms, aucune ne présente de caractères qui convien- 
nent spécialement à notre édifice. Par contre, la date 
de la construction nous permet d’écarter ἃ priori 
toutes celles qui sont antérieures aux derniers temps 
de la domination vandale. Dès lors il n’en reste que 
deux sur lesquelles pourrait se porter notre choix : la 
basilique de Thrasamond et celle de Sainte-Prime, 
construite par ordre de Justinien. Il vaut mieux avouer 
notre ignorance et nous borner à dire que la basilique 
de Dermesch devait être, à l'époque byzantine, l’un des 
sanctuaires les plus importante de Carthage et, très 
probablement à cause de son grand baptistère, l’église 
principale, la basilique par excellence, de l’une des 
régions ecclésiastiques qui se partageaient la cité. » 

H. LEGLERCQ. 

2. ÉGLISES (AXE DES). Voir CHŒUR, t. πὶ, 
col. 1407-1412; ajouter à la bibliographie donnée dans 
les notes : de Buzonnière, Sur la déviation de l'axe des 
églises au moyen âge, dans Congrès scientifique de 
France, 1850, t. xx1v, p. 163 sq.; Godfroy, Observa- 


lions sur la dévialion de l'axe et l'élargissement des nefs | 


dans les églises du moyen âge, dans Congrès scienti- 


fique de France, 1851, t. χχν, p. 144; divers, Sur | 


l’inclinaison de l’axe des églises, dans Congrès archéo- 
logique de France, 1870, t. xxxvi, p. 74-76; Auber, 
De l'axe des églises el de la déviation symbolique, dans 
Bulletin monumental, 1873, t. ΧΧΧΙΧ, p. 38-48; B. de 


Mont, Réponse à l'abbé Auber, dans même revue, 1873, | 


ÉGLISES — ÉGLISES EN BOIS 


2400 


t. xxx1Ix, p. 309 sq.; X. Barbier, La droile el la gau- 
che d’une église, dans Revue des Sociétés savantes des 
départements, 1875, t. XXXVn, p. 183 sq. 
H. LECLERCQ. 
3. ÉGLISES (DÉCORATION DES). Voir t.1v, 
col. 339-364, DÉCORATION DES ÉGLISES. 


4.ÉGLISES (ÉCLAIRAGE DES). Voir Diclionn., 
t. αν, col. 1726-1730. 


5. ÉGLISES (INHUMATIONS DANS LES). 
Voir Diclionn., t. 1171, col. 1641-1645 : CIMETIÈRE. 


6. ÉGLISES (ORIENTATION DES). Voir Basi- 
LIQUES, t.11, col. 565-568; ajouter à la bibliographie : 
Duhamel-Decéjean, L'orientation des églises chrélien- 
nes, in-8°, Nesle, 1890; A. Durand, L'orientation de 
la prière et des édifices religieux, dans Études reli- 
gieuses, 1897, t. LxxIm, p. 168-181; Lecomte, Disser- 
lation sur l'orientation des églises, dans Bullelin de la 
Société archéologique, historique et scientifique de 
Soissons, 1855, t. 1x, p. 11 sq.; V. Michel, L'orientation 
des églises, dans Bulletin de la Comm. d'art chrétien, 
Nîmes, 1884, t. mr, p. 22-27; W. R. Lethaby et H. 
Swainson, The church of Sancla Sophia. A sludy of 
byzantine building, in-8°, London, 1894, p. 17; voir 
ORIENTATION. 


7. ÉGLISES (RÉGIME DES BIENS DES). Voir 
PROPRIÉTÉ ECCLÉSIASTIQUE. 


8. ÉGLISES (TEMPLES PAIENS TRANS- 
FORMÉS EN). Voir PAGANISME (Destruction du). 


9. ÉGLISES AVANT ET DEPUIS CON- 
STANTIN. Voir BAsILIQUES, t. τι, col. 525 sq. 


10. ÉGLISES BYZANTINES. Voir Diclionn., 
t. n, col. 560-562, 1416-1445, 1485-1498. 


11. ÉGLISES CÉMÉTÉRIALES. Voir Dic- 
lionn., t. 11, col. 2084-2106 : CAPELLA GRECA; t. 1, col. 
2425-2437: CATACOMBES; t. 11, col. 2894-2906 : CELLA; 
voir HERMÈS (Saint); OSTRIEN, et cf. H. Leclercq, 
Manuel d'archéologie chrétienne, t.x1, p. 294-299. 


12. ÉGLISES CIRCULAIRES. Voir Diclionn., 
t. 1v, col. 1346-1374 : DÔME; voir ROTONDE. 


13. ÉGLISES CRUCIFORMES. Voir Dic- 
lionn., t. 11, col. 1494, BYZANTIN (Art). 


14. ÉGLISES DOMESTIQUES. Voir Dic- 
lionn., t. τι, col. 525-528; voir ORATOIRES. 


15. ÉGLISES EN BOIS. Voir Dictionn., ἔπι, col. 
598. La construction d’églises en bois a marqué le début 
de beaucoup de lieux du culte sur lesquels s’élevèrent 
plus tard d'importantes basiliques. Dans le premier 
quart du ve siècle, saint Ninian entreprend l’évangéli- 
sation des Pictes septentrionaux et, longtemps après, 
l'historien Bède écrit queletieu oùils’établit, placé dans 
la province de Bernicie (ancienne Valenlia), se nomme 
vulgairement Æcclesia alba, aujourd’hui Whithern, 
parce que le saint évêque y avait construit une église 
de pierre, « ce qui était insolite chez les Bretons » 
(voir Diclionn., L. 1v, col. 1890, au mot Ecosse). 
L'église bâtie à Tours par saint Brice était probable- 
ment en bois, comme nous l’apprend Sidoine Apolli- 
naire dans les vers qu'il composa à la demande de 
saint Perpet, qui reconstruisit l’église ἢ: 

Martini corpus lolis venerabile lerris 
In quo post vilæ lempora vivil honor, 
Texerat hic primum plebeio machina cullu, 
Quæ confessori non eral æqua suo. 


1 Sidoine Apollinaire, Epistol., 1. IV, epist, xvrm. 


| 
1 


2401 


Sidoine fait usage du mot machina, qui, de son 
temps, servait couramment à spécifier un travail de 
charpente 1; ce sens n’était pas nouveau, on le ren- 
contre dans la bonne et jusqu’à l’époque de la basse 
latinité 2. Le mot machina n’a pas toujours ce sens 
précis dans les poètes du ve et du vie siècle *, mais il 
semble l'avoir ici, car l’usage de construire des églises 
en bois était fort répandu, et tout spécialement quand 
on voulait honorer la sépulture d’un saint, en atten- 
dant qu’on eût le temps et les ressources nécessaires 
pour élever un monument plus durable. C’est ainsi 
qu’à Toulouse saint Hilaire construisit au-dessus 
du corps de saint Saturnin une petite basilique en 
bois : Basiliculam eliam admodum parvulam vilibus 
ligneis ad locum orationis lantum adjecit #, qui fit place 
plus tard à une construction en pierre; à Soissons, le 
corps de saint Médard fut primitivement déposé 
dans une chapelle en bois : priusquam templum ædi- 
ficaretur, erat super sepulcrum sancti cellula minulis 
contexta virgullis, el dedicato templo hæc fuit amota ®: à 
Maestricht, le corps de saint Servais fut honoré pen- 
dant plus d’un siècle dans un simple oratoire con- 
struit en planches, que le vent renversa bien des fois, 
jusqu’au jour où il fut remplacé par un temple digne 
du saint évêque : Plerumque devotio studiumque fide- 
lium oralorium construebant de tabulis ligneis leviga- 
tisque; sed protinus aut rapiebantur a vento, aut sponle 
ruebant, et credo idcirco ἰδία fieri, donec veniret qui 
dignam ædificarel fabricam in honorem antistitis glo- 
riosi ὅσ. Il y eut aussi des églises en bois à Thiers, à 
Reims, à Strasbourg, à Tongres, celle-ci construite 
en planches bien rabotées : de tabulis ligneis leviga- 
tisque. La mention fréquente d’églises brûlées à Brive, à 
Tours, par exemple, sont d’autres témoignages àretenir. 

H. LECLERCQ. 

16. ÉGLISES ROMANES. Voir Dictionn., au 

mot : FRANCE (Architecture). 


ÉGYPTE.— I. Origines. II. Septime-Sévère. III. 
Le Didascalée. IV. Maximin. V. Philippe. VI. Dèce. 
NII. Gallus. VIII. Valérien. IX. Gallien. X. Contro- 
verses. XI. Dioclétien. XII. Maximin Daïa. XIII. Mé- 
lèce de Lycopolis. XIV. Arius. XV. Saint Athanase. 
XVI. Valens. XVII. Les moines. XVIII. Théophile. 
XIX. Cyrille d'Alexandrie. XX. Dioscore. XXI. Tem- 
ples désaffectés. XXII. Décadence. XXIII. Conquête 
arabe. XXIV. Destruction des églises. XXV. Dispa- 
rition de la langue. XXVI. Liturgie. XXVII. Épi- 
graphie : 1° chronologie; 2° topographie; 3° formules 
liturgiques; 4° acclamations; 5° formules des ituli; 
6° épithètes au défunt; 7° symboles : AG; 40; 
XMr; + ; 8° titres et professions; 9° inscriptions 
paiennes; 10° acclamation païenne. XXVIII. Archéo- 
logie : 1° l’art copte indigène; 2° architecture; 3° poly- 
chromie ; 4° pittoresque ; 5° portrait ; 6° fresques; 7° mi- 
niatures ; 8° sculpture; 9° conclusion. XX1IX. La statue 
vocale de Memnon et le christianisme. XXX. Béné- 
diction de l’eau du Nil. XXXI. La bibliothèque 
d'Alexandrie. XXXII. Bibliographie. 

I. ORIGINES. — L'Égypte a été une des provinces 
les plus fécondes dans l’histoire du christianisme. 
Les hommes, les événements, les institutions ont 
exercé une influence qui s’est étendue au delà des 
limites du pays et a influencé l'Église universelle. 

En Égypte, les civilisations et les gouvernements 
se succédaient à des intervalles plus ou moins éloignés 
mais avec une régularité constante. Quand les dynas- 


À J. Quicherat, Mélanges d'archéologie, p. 45. — © R. de 


ÉGLISES EN BOIS — ÉGYPTE 


Lasteyrie, dans Mém. de l’ Acad. des inscript., 1912, t.XXXIV, | 


p. 7, note 1. — 5 Fortunat, De ecclesia Parisiaca, dans 
Miscell., 1. II, c. x1 (al. x1v), compare cette église, bâtie par 


Childebert, avec le temple de Salomon : Si Salomoniaci | 


2402 


ties de l’ancien empire furent épuisées, les fonction- 
naires assyriens ou perses vinrent prendre leur place, 
ensuite ce fut le tour des rois macédoniens et, après eux, 
des vice-rois romains. Les Égyptiens en avaient pris 
philosophiquement leur parti; ils savaient que la des- 
tinée de l’homme est de semer du blé au printemps 
pour le récolter dans la saison suivante, de faire rédiger 
des suppliques, de payer des impôts et de recevoir des 
coups de bâton. La variété des gouvernements, d’une 
part, et la richesse du sol, d'autre part, avaient attiré 
dans les villes une population exotique, nombreuse et 
entreprenante, au point d’altérer le tempérament 
national et même le type ethnique; les invasions arabes 
achèveraient ce que l’hellénisme avait commencé. Le 
vieux fonds égyptien ne selaissa pas absorber par les 
métis, mais il fut effleuré dans son instinct particu- 
lariste et sa conception religieuse. Quelle prise aurait 
exercée le christianisme sur l’antique panthéon si celui- 
ci n'avait déjà subi l’infiltration des dieux étrangers, 
c'est ce qui n’est pas aisé à deviner. Lorsque les chré- 
tiens donnèrent l’assaut aux croyances et aux divi- 
nités du terroir égyptien, ils rencontrèrent encore 
une résistance et des préventions obstinées. Sauf dans 
les campagnes, qui ne furent jamais complètement 
pénétrées par l'influence évangélique, le peuple des 
villes et des agglomérations voisines du Nil offrait 
une matière peu difiérente de celle qu’avaient pétrie 
les missionnaires chrétiens en abordant sur presque 
tous les rivages de la Méditerranée : population active, 
éveillée, laborieuse et crédule. 

Le gouvernement ayant passé aux mains de Rome, 
il advint une fois de plus que l'Égypte changea de 
maître : simple affaire de quotité et de destination 
des impôts. Ce qu’on appelle gouvernement était 
surtout une administration, avec, à des intervalles 
irréguliers, une émeute et des exécutions. Parmi toutes 
les provinces romaines, l'Égypte formaitune exception. 
Tandis que, presque partout ailleurs, la conquête et 
l'occupation introduisaient les institutions munici- 
pales, en Égypte, les choses demeurèrent en l’état où 
les vainqueurs les trouvaient. Nomes et circonscrip- 
tions subsistèrent tels qu'aux temps des souverains 
indigènes, une seule ville fut organisée en cité et 
forma au point de vue administratif une étrangeté 
tout autant qu'au point de vue monumental, ce fut 
Antinoé (voir ce mot). Ni boulé, ni gérousie, ni élec- 
tions, ni magistrats. Sous le règne de Septime-Sévère, 
un essai d'adaptation fut tenté à Alexandrie dans la 
Basse-Égypte et à Ptolémaïs dans la Haute-Égypte: 
ces villes reçurent un conseil, mais sans magistrats. 
L'esprit municipal et l'ambition des charges oné- 
reuses mais brillantes de la cité demeurèrent toujours 
étrangers à la population des villes, même saturée 
d'éléments helléniques. Tenus à distance de la société 
romaine, les Égyptiens considéraient celle-ci un peu 
à la façon d’un corps d'occupation et rendaient en 
dédain ce qu’ils recevaient de mépris”. 

Dans ce pays d’agriculture et de négoce, les Juifs 
avaient choisi le négoce, ayant jadis collaboré aux 
corvées, dont ils avaient gardé le plus fâcheux souvenir. 
Ils avaient à Alexandrie leur quartier général, for- 
mant presque une ville à part et atteignant le tiers 
de la population. Leur communauté avait su, Jà 
comme ailleurs, à force d'industrie et de ténacité, 
conquérir et étendre de précieux privilèges; elle 
jouissait d’une sorte d'autonomie et constituait une 
puissance avec laquelle il fallait compter. 


memoretur machina templi, || Arte licet par sit, pulchrior ista 
fide. — ‘Ruinart, Acta sincera, 1689, p. 112. — * Grégoire de 
Tours, De gloria confessorum, ©. XCV. — * Ibid., ©. LXXI. — 
ΤΡ, Jouguet, La vie municipale dans l'Égypte romaine, 
in-S°, Paris, 1911. 


2403 


C’est dans ce pays que le christianisme devait con- 
naître un jour une puissance presque sans limite, 
lorsque les masses populaires se convertirent à l'Évan- 
gile. Les débuts furent néanmoins si modestes que nous 
pouvons bien dire que nous ignorons tout de l’intro- 
duction et des premiers efforts tentés par les mission- 
naires à une date voisine, peut-être, de l’époque apos- 
tolique. Le Nouveau Testament ne fait mention de 
l'Égypte qu’à l’occasion du refuge qu'y vint chercher 
la sainte Famille, mais il va sans dire que cet épisode 
fut sans résultat pour l'avenir du christianisme égyp- 
tien !. Parmi le personnel chrétien de l’époque primi- 
tive nous ne rencontrons qu'un personnage d’origine 
alexandrine, c’est Apollos, personnage de second plan, 
qui vécut et travailla au temps de saint Paul et fut 
missionnaire, non dans son pays d’origine, mais en 
Grèce et en Asie Mineure. S’il existe un rapport entre 
la chrétienté d'Alexandrie et l’épître aux Hébreux, 
c’est un rapport si incertain et un lien si ténu qu’on 
reste en droit de le contester, ce qui revient à l’ignorer. 
On a, sans plus de chance de succès, suggéré un nom 
très lointain,celui de ce Jean Marc, nommé dans les 
Actes des apôtres et dans les épîtres de saint Paul et 
de saint Pierre, pour en faire le premier prédicateur 
de l'Évangile en Égypte. Mais la conjecture, pour 
être séduisante, n’en est guère plus solide, si on se 
rappelle que Denis d'Alexandrie rapporte l’histoire 
de ce personnage sans faire la plus fugitive allusion 
à un rapport spécial entre lui et la métropole égyp- 
tienne *. 

Dans la primitive littérature chrétienne, l'Évangile 
selon les Égyptiens est le seul écrit qui se réclame de 
ce pays, peut-être avec raison d’ailleurs. Les premiers 
noms de chrétiens d'Égypte qui nous soient parveñus 
sont des noms d’hérétiques : Valentin, Basilide, Carpo- 
crate, et le souvenir qui s'attache à ces louches per- 
sonnages est assez fâcheux pour aider à comprendre 
le tort que leur immoralité notoire aura pu infliger 
à la réputation des chrétiens. Au temps de saint Justin, 
c'est-à-dire vers le milieu du n° siècle, sous le préfet 
d'Égypte Félix, un jeune chrétien d'Alexandrie, pour 
démentir les calomnies qui diffamaient les mœurs chré- 
tiennes, ne s’avisa de rien de mieux que de solliciter 
du préfet l'autorisation de se faire châtrer. On n’aper- 
çoit pas clairement en quoi l'opération eût servi à 
démontrer la chasteté des coreligionnaires de ce 
jeune exalté. Voir Dicfionn., t. x, col. 2371. 

C’est d'Alexandrie que vint à Rome, sous le pape 
Anicet, la doctoresse Marcelline. C’est là que s’enfuit 
Apelle, après sa brouille avec Marcion; c’est de là 
qu'il revint avec sa somnambule Philomène. Mais il 
ne faut pas croire que ces manifestations hérétiques 
représentent tout le christianisme alexandrin. Ces 
écoles, précisément parce qu’elles ne sont que des 
écoles, supposent une Église, « la grande Église », 
comme dit Celse: ces aberrations, précisément parce 
qu’elles portent des noms d'auteurs, témoignent de 
l'existence de la tradition orthodoxe. Celle-ci s’ap- 


? M. Jullien, L'arbre de la Vierge à Matarieh. Souvenirs 
du séjour de la sainte Famille en Égypte, in-8°, Paris, 1904. 
— 5, Β, Kyrillos II, Le voyage de saint Marc en Égypte, 
in-8°, le Caire, 1900; A. Baumstark, Verschollene Laza- 
rumakten, dans Rômische Quartalschrift, 1900, t.x1v, p. 210- 
211. Voir I Petr., v, 13 : Salutat vos Ecclesia quæ est in 
Babylone coelecta, et Marcus filius meus. Sur Babylone 
d'Égypte, voir Diclionn., t. τι, col. 1552. — ? Cf. Mispoulet, 
dans Comptes rendus de l’ Acad. des inscr., 1906, p. 332; 
J. Maurice, Sur les chrétiens et les seconds Flaviens dans 
d'« Histoire Auguste » et l’époque de rédaction de cette histoire, 
dans même recueil, 1913, p. 206-216. — 4“ Vopiscus, 
Vita Saturnini, ce. vin. Lécrivain, Études sur l'Histoire 
Auguste, in-8°, Paris, 1904, p. 342, 382, a montré que cette 
lettre est du même auteur que le contexte, le reste de 
la Vita Saturnini. Elle présente les mêmes expressions et 


ÉGYPTE 


2404 


puyait, en Égypte comme ailleurs, sur l’organisation 
épiscopale, à laquelle on ἃ imaginé de donner des 
titulaires et une chronologie assez superflue, car, même 
en admettant le cadre chronologique qui s’en dédui- 
rait, on n'aurait aucun événement à y insérer. 

Ainsi l'introduction du christianisme en Égypte 
comporte une longue période préliminaire de près de 
deux siècles, au sujet de laquelle nous ne savons rien. 
On a pu croire posséder un indice très ancien dans 
une lettre de l’empereur Hadrien à son beau-frère 
Servianus, mais cette lettre est apocryphe et insérée 
dans un écrit composé vers la seconde moitié du 
1ve siècle 5. Vopiscus ἃ donc inséré une appréciation 
sur les chrétiens, qu'il assimile aux Égyptiens, de 
qui il célèbre la légèreté, la superstition, l’avarice et 
tous les autres vices. Voici le passage en question : 
Illi qui Serapim colunt christiani sunt; οἱ devoti sunt 
Serapi qui se Christi episcopos dicunt. Nemo illie (à 
Alexandrie) archysinagogus Judæorum, nemo Sama- 
riles, nemo chrislianorum præsbyler, non mathema- 
licus, non aruspex, non aliptes ἢ. Il n’y a donc pas lieu 
de faire état de ce texte, et on peut négliger également 
celui du pseudo-Philon le juif au sujet des prétendus 
Thérapeutes 5. Quant à la fondation du siège d’Alexan- 
drie par saint Marc, nous ne pouvons être plus affir- 
matif qu'Eusèbe, qui ne l’est guère 5: la liste épisco- 
pale, qui s’amorce à saint Marc et se continue jusqu'à 
Démétrius, contemporain d’Origène, ne semble pas 
lui avoir inspiré plus de confiance *, et aujourd’hui 
encore il nous est impossible de la contrôlers. Nous 
n'avons enfin aucun renseignement sur la diffusion 
du christianisme, pendant les 1° et ne siècles, au sud 
d'Alexandrie ὃ. 11 va sans dire que l’épître de saint 
Paul aux Alexandrins, connue dès le re siècle, est 
apocryphe: et pour l’origine alexandrine de l’épître du 
pseudo-Barnabé, c’est une présomption, et rien de 
plus. 

On ne peut douter que le christianisme n'ait abordé 
et pris pied à Alexandrie, on peut soupçonner que 
l'immensité et la variété de cette ville lui ont procuré 
ses premières recrues, ses premières ressources et ses 
premiers établissements. L'esprit alexandrin était 
porté vers toutes les spéculations philosophiques et 
bientôt le christianisme donna naissance à une ger- 
mination destinée à engendrer de graves désordres : le 
gnosticisme. Au dire de l’apologiste saint Justin, ces 
sectes dissidentes diffamaient l’orthodoxie en se ré- 
clamant d’elle et il est à peine probable que le noyau 
de l'Église d'Égypte échappa au sentiment de répro- 
bation que soulevaient contre elle le discrédit et le 
dégoût inspirés par des sectes qu’elle réprouvait. 

Ce n’est que vers le début du principat de Commode 
(180) que cette Église entre en pleine lumière. Selon le 
mot de Renan, la période des origines créatrices est finie; 
l'histoire ecclésiastique commence *. Le christianisme 
était dès lors solidement établi à Alexandrie : la popu- 
lation, composée surtout de Grecs, était en majorité 
convertie à la religion nouvelle. Le reste de l'Égypte 


le même tour de langage. — 5 Voir Dictionn., t. 11, col. 3063- 


3077, au mot CÉNOBITISME. — " Eusèbe, Hist. eccl., 1. II, 
ec. xvi, P. G.,t. ΧΧ, col. 173; οἵ, Dictionn., t. 1, col. 1099- 
1100. Seymour de Ricci. — * J. Flamion, Les anciennes 


listes épiscopales des quatre grands sièges, dans Revue 
d'histoire ecclésiastique, 1900, t. 1, p. 643-678. — " Sey- 
mour de Ricci, La chronologie des premiers patriarches 
d'Alexandrie, dans Revue archéologique, 1906, t. 1, p. 320- 
328; A. von Gutschmidt, Verzeichniss der Patriarchen von 
Alexandrien, dans Kleine Schriften, in-8°, Leipzig,1890, τι, 
p. 395-525; Harnack, Die Chronologie der altchr. Lilteratur 
bis Eusebius, Leipzig, 1897,t. 1, p. 202-207.—"° L, Duchesne, 
Les origines chrétiennes, in-8°, Paris, s. d., p. 44, note 2; 
Histoire ancienne de l'Église, 1911, t. 1, p. 331. — *° Elle 
est mentionnée dans le canon de Muratori. — Ὁ Ἐς, Renan, 
Marc-Aurèle, p. 431. 


᾿ 


2405 


avait certainement commencé à suivre, à distance et 
lentement, l'exemple de la capitale. On peut, sans 
prétendre indiquer une date précise, placer à cette 
époque la fondation de la célèbre école d'Alexandrie, 
le Didascalée *, « espèce d'université chrétienne, 
s’apprêtant à devenir le centre de toute la théologie ». 
Probablement en Égypte comme en Asie Mineure, en 
Afrique et en Italie, un travail de prosélytisme s’est 
accompli silencieusement et, au début du re siècle, 
les chrétiens se sont trouvés assez nombreux et assez 
puissants pour s'adapter à une organisation que les 
années de tranquillité, sous le règne de Commode, 
avaient permis d'étendre et d’affermir sans opposi- 
tion. Il n’en saurait être autrement; nous possédons 
un témoignage irrécusable des épreuves qui, tout de 
suite après cette période pacifique, vinrent assaillir 
l'Église d'Égypte ‘. 

11. SEPTIME-SÉVÈRE. — On lit dans les Sfromales 
(I, 125) : « Zénon disait justement, en parlant des 
Indiens, que l’aspect d’un seul Indien au milieu des 
flammes enseignait mieux à supporter la douleur 
que toutes les démonstrations. Et nous, chaque jour, 
nous voyons de nos yeux couler à torrents le sang 
des martyrs brûlés vifs, mis en croix ou décapités. 
La crainte de la loi qui, à la façon d’un maître, les 
a tous conduits au Christ, leur ἃ appris à attester leur 
foi même au prix de leur sang. » Si les Siromates ont 
été, comme on ἃ pu le soutenir, écrits avant l’année 
202, il en faut conclure que, dès la première moitié du 
règne de Sévère, les exécutions et les tortures se suc- 
cédaient à Alexandrie, avant même que la persécu- 
tion fût officiellement promulguée. 

C'est en 200 ou en 202, en effet, au cours d’un 
voyage en Palestine, que l’empereur « défendit sous 
de grandes peines de se faire juif. Il rendit le même 
décret par rapport aux chrétiens5. » Cette prohibition 
tendait à réprimer la propagande et son action ne 
se trouvait pas limitée à la Palestine ἡ; or le malheur 
voulut que Septime-Sévère, poursuivant l'itinéraire 
qu'il s'était tracé, arrivât peu après en Égypte et 
séjournât quelque temps à Alexandrie. Observateur 
attentif, l'empereur ne put manquer d’être instruit 
de la situation florissante du christianisme dans cette 
ville. A l'heure précise où il prétendait limiter l’ex- 
pansion et entraver le recrutement de la secte, il de- 
vait constater les conditions avantageuses que lui 
créait l’affiliation de nombreux disciples recrutés 
parmi les hommmes d'étude. Sous la direction de 
Pantène et ensuite de Clément, le Didascalée avait 
pris une importance considérable et exerçait une in- 
fluence qu’il eût été puéril de contester sur la société 
intellectuelle. C'était une nouveauté si singulière, de 
voir cette secte longtemps mal famée prendre une 
situation prépondérante dans l’enseignement de la 
morale, que l'entourage de Sévère ne put manquer 
d'en être frappé. Un séjour à Alexandrie venait 
à souhait permettre l'étude des inspirateurs les 
plus représentatifs de la doctrine. A ce moment un 
homme jouissait d’une grande et légitime réputation, 
c'était Clément. Pour suivre ses cours, les auditeurs 


1 G. Lefebvre, Recueil des inscriptions grecques-chrétiennes 
d'Égypte, in-4°, le Caire, 1907, p. xxr. — ? Voir Dictionn., 
t. 1, col. 1167-1175; cf. J. Denis, De la philosophie d'Origène, 
in-89, Paris, 1884 : Introduction, École chrétienne d’Alexan- 
drie. — ὃ E, Renan, op. cit., p. 432, — 4 Ce témoignage 
est consigné dans les Stromates de Clément d'Alexandrie, 
“ composés sous Sévère, comme il est aisé de le juger par 
la chronologie qui se voit dans le premier, chronologie ter- 
minée à la mort de Commode. Mais ce fut, ce semble, au 
commencement de ce règne plutôt qu’à la fin ,» Tillemont, 
Mém. hist. eccl., t. x, art. 1x, sur Clément d'Alexandrie. — 
5 Spartien, Severus, ©. xvIr. — * P. Allard, Histoire des 
persécutions pendant la première moilié du Z17°siècle, 1905, 
P. 59-64. — τ Eusèbe, Hist. eccl., 1. VI, c. τι, P. G.,t. xx, 


ÉGYPTE 2406 


avaient renoncé à des plaisirs d'une nature plus 
bruyante et ils se trouvaient groupés autour de la 
chaire du maître dans la variété la plus significative : 
étudiants, philosophes, simples curieux, grandes dames, 
en un mot, le monde où l’on travaille rapproché du 
monde où l’on s'ennuie. Semblable concours aura, en 
tous temps, le don de déplaire et d’inquiéter le pouvoir 
attentif à entretenir la médiocrité et l’insignifiance 
parmi les hautes classes, auxquelles de grandes ri- 
chesses livrent de puissants moyens qu’elles pour- 
raient appliquer à un noble idéal. 

La persécution qui, selon Eusèbe, sévit en Égypte 
dans la dixième année du règne de Sévère, Lætus étant 
préfet et Démétrius gouvernant l'Église d’Alexan- 
drie 7, coïncide très probablement avec le séjour 
de l’empereur dans la métropole des bords du Nil. 
On fit peut-être alors, devant lui, la première appli- 
cation et comme la première expérience de l’édit 
promulgué peu de mois auparavant. Le préfet Lætus, 
à en juger par la suite de sa carrière, n’était pas homme 
à s’interdire, même au prix du sang, l’occasion de 
flatter un empereurs. Ce que fut cette première se- 
cousse, nous le savons mal. Clément nous a parlé de 
torrents de sang répandu; mais lui-même jugea sage 
de se mettre hors d'atteinte et se retira en Cappadoce. 
Parmi les victimes, nous savons que Léonide, père 
d'Origène, avec beaucoup d'autres confesseurs, était 
en prison. Eusèbe met les martyrs de la « Thébaïde » 
sur le même rang que ceux d'Alexandrie. Il parle en 
outre des martyrs d'Égypte, et peut-être veut-il dési- 
gner par ce mot le Delta ou la Moyenne- Égypte : 3 
μάλιστα δ᾽ ᾿ἐπλήθυεν ἐπ᾿ ᾿Αλεξανδρείας τῶν ἀπ᾿ 
χαὶ Θηδαΐδος ἁπάσης ἀριστίνδεν αὐτόθ: ὥσπερ 
ἀθλητῶν Θεοῦ TAPATEUTONUE ἔνων στάδιον... 9. 

Origène, sachant son père en péril, voulait confesser 
sa foi avec lui et il fallut que sa mère cachât ses vête- 
ments, afin que la pudeur le retint dans sa maison. 
Plein d’ardeur, le jeune homme adressait à Léonide 
des lettres enflammées, célébrant la beauté du martyre, 
enviant la gloire qu'il ne pouvait obtenir. Origène 
n'avait que dix-huit ans quand on lui confia l’instruc- 
tion des catéchumènes, il s’acquitta de sa mission avec 
éloquence et sut inculquer parmi ses élèves les convic- 
tions dont il s’inspirait lui-même. En 203, le préfet 
Aquila succéda à Lætus et demeura en charge plusieurs 
années 2, puisqu'il était encore en fonctions en 207. 
Ce fut sous son gouvernement que furent mis à mort 
Plutarque, Serenus, brûlé vif, le catéchumène Héra- 
clide, le néophyte Héron, un autre Serenus, décapité, 
tous disciples d’Origène. Celui-ci les visitait dans la 
prison, les accompagnait en présence des juges et les 
suivait jusqu’au lieu du supplice, non sans péril par- 
fois de se faire écharper.On s’est demandé avec raison 
comment Origène put braver impunément l'édit de 
Sévère, lui qui s’'employait publiquement à instruire 
catéchumènes, néophytes et paiens de la doctrine 
qu'il était interdit à ceux-ci d'embrasser sous peine 
de mort? Il faut renoncer à découvrir une explication 
satisfaisante 13, Parmi les victimes dont le nom et le 
courage impressionnèrent les contemporains, il faut 


col. 521. — δ Ce Lætus était, sous le règne de Caracalla, 
second préfet du prétoire et, à ce titre, conseilla le meurtre 
de Géta et y collabora. — * Eusèbe, Hist. eccles., 1. VI, 
©. 1. — 1 Un papyrus de Genève, contenant une requête 
adressée à un centurion par des fermiers égyptiens, est 
daté de l’an seizième de l’empereur régnant, ce qui reporte 
à l’année 207; il y est fait mention de « l’illustre préfet 
Subatianus Aquila »; cf. Revue archéologique, juillet-août 
1894, p. 27; nous retrouvons le même personnage men- 
tionné sur une stèle du Louvre. Corp. inscr. lat., t. mx, n. 75. 
— 1! Eusèbe, Hist. eccl., 1. VI, ce. 1- Π|. ---  P, Allard, op. cit., 
p. 76-77, suppose que la jeunesse, le courage, la science du 
jeune homme firent reculer les magistrats chargés d'appli- 
quer l'édit, ou bien la pitié pour sa mère veuve, 


2407 


citer le savant Athénogène, qui, condamné au bûcher, 
y marcha en chantant un hymne recueilli comme un 
legs par ses disciples !; puis encore une catéchumène 
nommée Héraïs, qui paraît avoir suivi les lecons 
d’Origène et reçut le baptême du feu ?; une esclave 
nommée Potamienne, plongée dans une chaudière 
remplie de bitume enflammé et dont la force com- 
municative impressionna si vivement un appariteur 
nommé Basilide que celui-ci se fit baptiser et fut 
décapité 3. 

III. LE DIDASCALÉE. — Au dire d’'Eusèbe, il exista 
de bonne heure, ἐξ ἀσγαίΐίου ἔθυυς ὁ, une institution 
scolaire portant le titre d'école des catéchumènes, 
τῆς χατηχήσεως διδασχαλεῖον, et dont le siège se trou- 
vait à Alexandrie 5. La prospérité lui vint dès la 
seconde moitié du ne siècle et, en tirant parti des 
moindres indices, on peut admettre avec vraisemblance 
que cette école était, dès lors, une dépendance de 
l'Église locale. C’est. ce qui permettrait de la différen- 
cier d’autres écoles aussi anciennes ouvertes à Rome 
par Justin le martyr et à Édesse par Tatien. Si, comme 
on peut le penser, la nomination et la révocation du 
chef et peut-être des professeurs de l’école a dépendu 
de l'évêque d'Alexandrie, il faut se garder d'appuyer 
et de présenter l'institution comme un organisme 
universitaire complet. Les leçons devaient se donner 
soit dans la maison du maître, soit dans quelque local 
de fortune, car il n’est jamais question d’un édifice 
consacré aux réunions. Le règlement, s’il existait, 
ne nous est pas parvenu. L'heure des leçons, la durée 
des cours, les ressources de l’école, les appointements 
des maîtres : rien de tout ceci n’est connu. 

Sur les maîtres eux-mêmes, nous savons peu de 
chose. Il ne paraît pas qu’il faille retenir le témoignage 
de Philippe de Side, lequel place Athénagore avant 
Pantène. C’est avec Pantène que l’école d'Alexandrie 
semble acquérir réalité et consistance. Ce Pan- 
tène était un stoïcien converti, originaire de Sicile 
et qui avait propagé le christianisme dans les Indes 6. 
Quand et comment l'idée vint-elle à lui ou à d’autres 
d'ouvrir une école à Alexandrie? C’est ce que nous 
avons bien des chances d'ignorer toujours. Peut-être 
tout simplement, un homme d'initiative et de capa- 
cité risqua d’ouvrir une école pour les chrétiens ortho- 
doxes. Ceux-ci devaient être un peu déshérités dans 
cette grande ville où les païens possédaient le Musée, 
les juifs une école que Philon avait rendue fameuse, 
les gnostiques des auditoires devant lesquels parlaient 
Basilide ou Carpocrate; au contraire, les orthodoxes 
n’avaient que des évêques dont les noms semblent 
traduire l’insignifiance des personnages. Si Pantène 
eut l'initiative de cette école, il la vit bientôt supplan- 


τῷ, Basile, De Spiritu Sancto,c. XXIX, P. G., t. XXXN, 
col. 205; voir Dictionn., t. 1, col. 3104-3105, fig. 1109. — 
3 Eusébe, Hist. eccl., 1. VI, c. 1V. — * Ibid., 1. VI, c. v. A 
ce récit d’Eusèbe, Palladius a ajouté quelques broderies; 
cf. Ruinart, Acta sincera, p.100; P. Allard, op. cit., p. 77-79. 
4 Eusèbe, Hist. eccl., 1. V, c. x, P. G., t. xx, col. 453. — 
ὁ Eusèbe, Hist. eccl., 1. VI, c. 1x, P. G., t. ΧΧ, col. 528. — 
“ Eusèbe, Hist. eccl., 1. V, c. x, P. G., t. xx, col. 453. Inde 
pouvait alors désigner le Yémen actuel ou l’Abyssinie aussi 
bien que l’Indoustan. — * Eusèbe, Hist. eccl., 1. VI, c. ΧΠῚ, 
P. G., τ. xx, col. 548. Clément d’Alexandrie, Sfromates, 
1. 1, c.1, P. G.,t. vi, col. 700, raconte ses souvenirs tou- 
chant r ces hommes saints et dignes de toute louange dont 
il a eu le bonheur d’être le disciple; l’un en Grèce, il était 
ionien; deux autres en Grande-Grèce, l’un était de Cœlé- 
Syrie, le second d'Égypte; deux autres en Orient, l’un 
d’Assyrie, l’autre un Hébreu de Palestine. Mais celui que 
j'ai rencontré le dernier et qui était le premier pour la va- 
leur, je le trouvai caché en Égypte, et n’en ai plus cherché 
d'autre que lui. » Ce dernier semble bien être Pantène. — 
* Eusèbe, Hist. eccl., 1. V, c. x, P. G.,t. XX, col. 453, parle 
des écrits de Pantène,maisrien ne permet de croire qu’ils fu- 
rent publiés. ΒΦ; Épiphane, Adv. hæres., hær. ΧΧΧΙΙ, ὃ, 


ÉGYPTE 


2408 


tée ou plutôt confisquée, afin de n'être plus qu’une 
institution de l’Église alexandrine. L’évêque Démé- 
trius semble avoir commencé son long épiscopat vers 
l’an 189 et Pantène fut remplacé vers 190 par un de 
ses disciples, Clément 7. L’école entrait alors dans sa 
période brillante, et grâce aux écrits de Clément, nous 
pouvons savoir ce que fut, vers la fin du πιὸ siècle, l’en- 
seignement du Didascalée alexandrin. 

Titus Flavius Clemens descendait probablement de 
quelque affranchi chrétien du consul Clemens (voir ce 
mot); on ne sait s’il naquit à Athènes, à Alexandrie 
ou ailleurs *, la fixation d’une date préciserentre dans 
le domaine de la mystification *. Ses parents étaient 
païens, il le fut longtemps lui-même; son éducation 
fut très soignée, il voyagea en Italie, en Syrie, en Pa- 
lestine, en Égypte, avec la préoccupation de s’instruire 
et la curiosité d'approfondir les doctrines et les prati- 
ques religieuses 2. Arrivé en Égypte, il s’y fixa ©, pour 
un temps, et probablement se convertit au christia- 
nisme, puis reçut la prêtrise #. Élève de Pantène, puis, 
à son tour, chef du Didascalée, il s’attacha son futur 
successeur, Origène. Son enseignement a pu durer 
depuis l’an 190 jusqu’à l’an 202 ou 203 1, 

Clément trouva au Didascalée le véritable emploi 
de sa capacité. Ce qui soufllait dans Alexandrie, c'était 
l’idée de la conciliation quand même; à force d’éru- 
dition et de subtilité, il semblait impossible de ne pas 
découvrir un texte et une interprétation qui missent 
les contradicteurs d’accord; le danger se trouvait 
même dans cette tendance à sacrifier l’incompatibi- 
lité à un libéralisme excessif. Tous les éléments de la 
théologie chrétienne, moins l'histoire du Christ, 
étaient à pied d'œuvre dans ce vaste chantier philoso- 
phique créé et aménagé par Philon et les juifs hellé- 
nistes : incompréhensibilité de Dieu, théorie du Logos 
médiateur entre Dieu et la créature humaine, notion 
de l'Esprit prophétique qui insuflle la vie et la pensée 
au monde des âmes et à l’univers entier, doctrine de 
limmortalité de l’âme et de la croyance à une vie 
future. Le difficile n’était pas à Alexandrie d’être 
conciliant, mais de ne l'être que dans une certaine 
mesure et de combiner sans la compromettre la théo- 
logie élaborée par les philosophes grecs ou juifs avec 
la tradition apostolique sur le Christ, sans violenter 
ni dénaturer cette tradition. Les gnostiques avaient 
tenté cette entreprise et y avaient lamentablement 
échoué; l'humanité du Christ s’évaporait dans leur 
idéalisme déréglé et sa divinité s’évanouissait dans 
la série sans fin de leurs émanations ou de leurs éons. 

L'école chrétienne d'Alexandrie reprit ce travail 
en sous-œuvre, et son principal effort fut d’opposer 
à la gnose délirante de Basilide, de Valentin et des. 


P. G.,t.x11, col, 552.— 10 En 145, déclare A. Harnack; non 
pas, mais en 150,répond G. Krüger. Ils n’en savent rien. — 
HEusèbe, Præp. evang., 1. 11, ο. τι, P. G., t. ΧΧῚ, col. 121: 
cf. C. Houloir, Comment Clément d'Alexandrie a connu les 
mystères d'Éleusis? dans Le musée belge, 15 août 1905. — 
1:Clément d'Alexandrie, Stromates, 1. I, ec. 1, P. G., t. vin, 
col. 700, — # Clément d'Alexandrie, Pædagogus, 1. 1, 
c. vi, P. G., t. νπις col. 293. — # Parmi ses anciens élèves, 
un nommé Alexandre fut successivement évêque de Césarée 
de Cappadoce,et, vers 212, évêque de Jérusalem. Tandis 
qu’il était évêque de Césarée, Alexandre fut emprisonné 
par suite de la persécution et il confia son Église aux soins 
de Clément, arrivé fugitif auprès de lui. Cf. S. Jérôme, 
Chronicon, P. L., t. xxvu, col. 638. Une lettre écrite par 
Alexandre dans sa prison, l’an 211 ou 212, atteste que Clé- 
ment vit encore. Eusèbe, Hist. eccl., 1. VI,c. x1, P. G.,t. XX, 
col. 544. On peut supposer, d’après les termes de cette 
lettre, que Clément demeura à Césarée depuis 202 ou 203 
jusqu’en 211 ou 212. Une autre lettre du même, adressée 
à Origène (Eusèbe, Hist. eccl., 1. VI, c. χιν, P. G., t. XX, 
col. 552-553), de date inconnue,mais antérieure à 217, parle 
de Clément comme mort; ce serait donc entre 212 et 217 
qu'il aurait disparu. 


TR 


ver her Ὁ δένι εν α 


js 
“« 


“Ἔκ ον τας ὡτας 


ἀώθ σε 


2409 


ÉGYPTE 


autres une gnose orthodoxe et strictement raisonnable. | 


Les sectes s’égaraient en pleine rêverie, la gnose chré- 
tienne s’obstinait à garder pied sur le terrain solide 
de l'Ancien et du Nouveau Testament et ne cachait 
‘pas son but moral et pratique de procurer le perfec- 
tionnement individuel. On ne risque pas, lorsqu'il 
s'agit de faire comprendre le Didascalée, de trop in- 
sister sur le conflit violent, le duel mortel livré entre 
de gnosticisme et lui. Nous avons peine à suivre les 
déroutantes arabesques d’une philosophie qui res- 
semble à une aberration et nous comprenons à grand'- 
peine qu’il ait été nécessaire de contredire et de réfuter 
«es théories à peu près inintelligibles. Mais tout n'était 
pas incohérence et futilité dans le gnosticisme; tels 
aspects paraissaient séduisants et attiraient des esprits 
généreux. Ce fut à les retenir ou à les ramener que 
s’appliquèrent les maîtres du Didascalée et ceux qui, 
.-dans leur entourage, méritèrent le titre de gnosliques. 
Le gnostique était un chrétien supérieur. Il ne faisait 
pas son salut comme tout le monde; il savait plus que 
Jes autres; son idéal moral était d’une trempe plus 
fine. Ce qui l’élevait ainsi en dignité, c'était moins une 
théologie transcendantale qu’une philosophie rectifiée. 

On ignore la part de Pantène dans le mouvement 
philosophique qui partit du Didascalée; on sait tou- 
tefois qu’il mêla la philosophie à l’enseignement reli- 
gieux. « J'ai cru, écrivait Origène à Grégoire le Thau- 
maturge, devoir examiner à fond les doctrines des 
hérétiques et ce que les philosophes professaient tou- 
-chant la vérité. En cela, je n’ai fait qu'imiter Pantène, 
-qui, pour avoir amassé de grandes connaissances sur 
ces matières, a pu se rendre utile à tant d’autres. » 
Mais c’est Clément surtout qui engagea résolument 
Ja théologie chrétienne dans la voie féconde et péril- 
leuse où devait le suivre Origène. Certaines analyses 
-des ouvrages de Clément sont de nature à surprendre, 
notamment ce que Photius nous apprend des Hypo- 
typoses. Clément y enseignait l’éternité de la matière, 
la création du Fils de Dieu, la métempsycose; peut- 
être même s’était-il diverti plus que de raison à propos 
de l'histoire d'Adam et d’Ève; enfin Clément admettait 
l'existence de deux ou trois Verbes dans cette phrase 
inoubliable : « Le Fils aussi est appelé Verbe, du même 
nom que le Verbe du Père; mais ce n’est pas lui qui 
s’est fait chair; ce n’est pas non plus le Verbe du Père, 
mais une puissance de Dieu, une sorte de dérivation 
-de son Verbe, qui, devenue intelligence, habite dans 
le cœur des hommes. » Cela n’empècha pas Clément 
d'enseigner la théologie : il ne faut donc s'étonner de 
rien. Il semble que ses auditeurs méritent toute notre 
admiration. C’étaient, à tout prendre, des hommes 
d’une endurance supérieure et il semble probable qu’un 
auditoire contemporain auquel on infligerait la lecture 
des écrits de Clément prendrait la fuite sans tarder. 
C’est un fatras inouï de citations, de maximes, d’apho- 
rismes, de digressions qu’on n’est pas dispensé de 
Jire jusqu’au bout si on tient à prendre une idée com- 
plète de l’enseignement donné au Didascalée. On doit 
croire que la parole avait une vertu persuasive que 
d'écriture n’a point, puisque Clément avait et conser- 
vait des disciples et un auditoire; on assure qu’il pro- 
cura des conversions. Peut-être, à force de persuader 
que le gnostique est supérieur au fidèle, serait-il 
arrivé à un résultat fâcheux; il n’en eut pas le temps, 
Ja persécution le fit décamper ; de simples fidèles, nulle- 
ment gnostiques, demeurèrent et se firent martyriser. 

Origène, dont le nom procède de Horus, est un 
Égyptien de race. Π a été la lumière de l’école 
d'Alexandrie et on est séduit par le spectacle de cette 
jeunesse si pleine d’ardeur, d'intelligence et de 
vaillance; néanmoins cette générosité l’entraîne par- 
fois jusqu'à l'imprudence et il est bien difficile de 
ne pas voir dans ce tempérament une tare d’exaltation. 


DICT, D'ARCH. CHRÉT. 


2410 


L'idée de s’infliger à lui-même la castration est l'indice 
d’un déséquilibre dont on peut ressaisir la trace dans 
certaines de ses méthodes intellectuelles. Eunuque, 
il demeura chef du Didascalée et se plongea avec un 
égal emportement dans la pratique de l’ascèse et la 
conquête de la science, mais il apportait en toutes 
choses une sorte d’impétuosité désordonnée. Sentant 
la nécessité d’acquérir une connaissance personnelle 
de la philosophie hellénique, il se fit auditeur du pre- 
mier maître de l’école néo-platonicienne, Ammonius 
Saccas. En même temps il poursuivait ses études, 
afin de vérifier la tradition, de connaître l’enseigne- 
ment authentique de l’Église, d’en établir la base 
par l’établissement d’un texte critique des Livres 
saints. Ces recherches entraînaient des déplacements 
multipliés et prolongés, pendant lesquels un de ses 
disciples, Héraclas, associé à son enseignement, pre- 
nait la direction de l’école. 

Origène semble avoir possédé des connaissances 
étendues plutôt que profondes. Ce n’est pas à dire 
qu’il fût médiocre. Porphyre, qui, dans sa jeunesse, 
a pu rencontrer et connaître Origène, déjà vieux, dit 
qu’il a trouvé dans ce maître de grands avantages 
pour s’avancer dans la science, mais encore qu’il 
«était continuellement sur Platon; qu'illisait sans cesse 
les écrits de Numénius, de Chronius, d’Apollophane, 
de Longin, de Moderatus, de Nicomaque et des prin- 
cipaux pythagoriciens; qu'il faisait aussi usage des 
stoïciens Chérémon et Cornutus. » Voilà assurément 
beaucoup de lectures, mais le témoignage de Grégoire 
le Thaumaturge nous apprend le parti qu’en tirait 
le docteur alexandrin. « Il nous exhortait, dit-il, à 
philosopher et à recueillir tout ce qu’avaient écrit 
là-dessus (sur la cause première) les anciens, soit phi- 
losophes, soit poètes, sans rien négliger ni rejeter 
d'avance. Il ne faisait d'exception que pour les athées. 
Quant aux autres, il nous engageait à parcourir leurs 
écrits et à les étudier tous l’un après l’autre. Il se gar- 
dait bien de nous appliquer à l'étude d’un seul système, 
mais il les passait tous en revue, ne voulant pas nous 
laisser ignorer une partie quelconque de la science 
hellénique. Quant à lui, il nous précédait, nous tenant 
par la main, dans la voie où nous marchions à sa 
suite. Lorsque nous touchions à un endroit tortueux 
où le sophisme se cachait sous des apparences per- 
fides, il nous avertissait en homme exercé par une 
longue expérience et une habitude constante des ma- 
tières philosophiques. Il recueillait pour notre instruc- 
tion tout ce que chaque philosophe a enseigné de vrai 
et d’utile, et retranchait ce qui est faux, pour s’atta- 
cher particulièrement aux choses qui peuvent déve- 
lopper la piété parmi les hommes. » A l'étude de la 
philosophie, Origène ajoutait et voulait qu’on ajoutât 
celle des sciences. « Je voudrais, écrivait-il à Grégoire 
le Thaumaturge, que le christianisme devint le terme 
final d’un esprit aussi bien fait que le tien. Mais pour 
atteindre plus sûrement ce but, je désire en même 
temps que tu empruntes à la philosophie grecque le 
cercle entier des sciences préparatoires au christia- 
nisme, cherchant ainsi dans la géométrie et dans 
l'astronomie un secours pour l'interprétation des 
saintes Écritures. Ce que les philosophes affirment 
des arts libéraux, nous le disons de la philosophie elle- 
même. Ils regardent comme autant d'auxiliaires la 
géométrie, la musique, la grammaire, la rhétorique et 
l'astronomie; nous, nous assignons le même rôle à la 
philosophie par rapport au christianisme. » 

Cette page précieuse et les souvenirs conservés par 
celui auquel elle fut écrite nous apprennent ce que 
fut à cette date le Didascalée. 

La réputation d'Origène était universelle et il ren- 
contrait partout l’accueil le plus flatteur. Rentré à 
Alexandrie, il reprenait le gouvernement de l'école, 


IV. — τὸ 


2411 


au sein de laquelle son autorité était si grande que 
l'évêque Démétrius ne se risquait pas encore à lui 
susciter des oppositions. Eusèbe et saint Jérôme, bien 
placés pour savoir et assez loyaux pour ne dissimuler 
rien du tout, ne font pas mystère de dire que les tracas 
et finalement la rupture qui sépara Origène de Démé- 
trius s’inspiraient uniquement d’une mesquine jalousie. 
L'évêque se sentait définitivement éclipsé par ce 
laïque auquel il refusait obstinément l'accès des saints 
ordres et à qui il avait cherché une mauvaise querelle 
à propos de quelques sermons faits à Césarée et à 
Ælia, sur l'invitation des évêques de ces deux villes 
de Palestine. Sans doute Origène était eunuque, mais 
cette circonstance n’était pas alors une objection au 
sacerdoce, et ces mêmes évêques, qui savaient à quoi 
s’en tenir sur les sentiments misérables de leur collègue 
d'Alexandrie à l'égard du grand savant, le prouvèrent 
en conférant à Origène le titre presbytéral. Démétrius 
avait la partie belle: au retour du catéchiste, il lui 
interdit de reprendre la direction de l’école; sa basse 
vengeance était satisfaite. L’évêque s’acharna, convo- 
qua deux conciles, qui approuvèrent tout ce qu'il leur 
proposa, interdirent même à Origène le droit d'en- 
seigner et lé séjour à Alexandrie. Les évêques de Pa- 
lestine, d'Arabie, de Phénicie et d'Achaïe repoussèrent 
cette sentence, qui ne frappait que ceux qui l'avaient 
rendue. L'Église de Rome approuva tout; cet Origène 
était trop grand : Roma ipsa contra hunc cogit senatum; 
non propter dogmatum novilatem nec propter hæresim, 
ut nunc adversus eum rabidi canes simulant, sed quia 
gloriam eloquentiæ ejus el sciendiæ ferre non poterant et 
illo dicente omnes multi putabantur. C’est un docteur 
de l'Église universelle, saint Jérôme, qui a écrit ces 
paroles vengeresses de l'honneur de l’Alexandrin. 

Origène s'établit à Césarée, enseigna et prêcha. 
Après que Démétrius fut mort, Héraclas lui succéda 
et Denis prit la direction des catéchèses. Malgré l'in- 
contestable valeur de ce nouveau maître, lécole 
d'Alexandrie n'était plus à Alexandrie. Le Didas- 
calée dura et végéta assez longtemps, mais l’heure 
de son éclat élait passée pour toujours. 

Cet éclat ἃ paru d'autant plus vif que la lecture 
d’Origène n’est pas du nombre de celles qu’on mène 
en peu d’instants. S’il a écrit six mille volumes, d’après 
le calcul de saint Épiphane, il nous en reste assez en 
dix tomes compacts pour décourager ceux qui y 
cherchent un plaisir de l'esprit. Pour s’infliger cette 
lecture, il faut une résistance durable. Les commen- 
taires exégétiques ont des dimensions désespérantes 
et cet Ambroise, homme riche et bienfaisant, qui mit 
à la disposition d’Origène une équipe de sténographes 
et de copistes, lui ἃ joué un bien vilain tour. Le maître, 
déjà porté à être diflus, devint intarissable, il com- 
mente la pensée, la phrase, la proposition, le mot, 
l’article et on ne peut s'empêcher de bénir l’œuvre des 
siècles qui a élagué, par grandes coupes sombres, 
cette futaie embroussaillée. 

Le traité Des principes a recueilli le meilleur de sa 
spéculation théologique; c’est, à proprement parler, 
une synthèse doctrinale. « Dieu est essentiellement 
simple, immuable et bon. En vertu de sa bonté il se 
manifeste et se communique, en vertu de son immuta- 
bilité ἢ] se manifeste et se communique éternellement. 
Pour cela, comme il est impossible d'admettre des 
rapports directs entre essentielle simplicité et la 


1 Ordre logique; la chronologie n’a rien à voir ici. — 
© Prov., vu, 22, suivant le grec: "O Ιζύριος ἔχτισέ με ἀρχὴν 
S. Jérôme traduit : Dominus possedit me. 
Ailleurs, Gen., x1v, il rencontre deux fois le même verbe 
(qänû), au participe présent (qôné); la première fois, v. 19, 
il le rend par qui creavit, la seconde, v. 22, par possessor, — 
* Cependant Ja tradition ne lui semblait pas décider si 
l’Esprit-Saint était devenu ou non (γενητὸς ἢ &yévnros), 


τὼν XUTOU. 


ÉGYPTE 


2412" 


pluralité contingente, Dieu doit d’abord : se mettre- 
lui-même dans un état susceptible de telles rela- 
tions. De là la production du Verbe, personne 
distincte, divinité dérivée, (:0:, non ὁ θεός, ni 
surtout αὐτόθεος. Origène ne recule pas devant le 
terme « second Dieu ». Le Verbe, engendré de la sub- 
stance du Père, lui est coéternel et consubstantiel. 
Cependant, outre qu’il procède du Père, le Verbe. 
d’Origène a encore une autre infériorité, c’est qu'il 
contient l’archétype des choses finies, de la pluralité. 
A ce point de vue, il rentre dans la catégorie du créé : 
il est créature, χτίσμα, comme dit la Bible ?. 

« Ici encore, comme chez les apologistes, la produc- 
tion du Verbe est nécessitée par la création. Les créa- 
tures n’existeraient pas, que le Verbe n’aurait aucune 
raison d’être. Mais — et ici Origène est conséquent — 
la bonté essentielle de Dieu exige qu’il y ait toujours 
des créatures, de sorte que le Verbe est nécessaire et 
éternel. 

« Dans ce système, toujours comme dans celui des. 
apologistes, on ne voit pas quelle place peut occuper 
une troisième personne divine. La théorie proposée 
n'a nul besoin du Saint-Esprit. Origène l’admet pour- 
tant, comme tous ses prédécesseurs orthodoxes, car il 
est fourni par la tradition ὃ, et cela avec une telle- 
évidence qu’il est impossible de biaiser. Le Saint-Esprit 
complète donc la Trinité, ou plutôt la hiérarchie des. 
personnes divines, hiérarchie dont les degrés se carac- 
térisent relativement aux créatures en ce que le Père 
agit (indirectement) sur tous les êtres, le Verbe sur 
les êtres raisonnables ou esprits, P'Esprit-Saint sur 
les êtres raisonnables et saints. 

« Tel est le monde divin, constitué par les trois- 
personnes « immuables »; au-dessous vient le monde 
des esprits inférieurs, sujets au changement. Ils ont 
été créés libres, et, tout aussitôt, ont abusé de leur 
liberté 4, de telle sorte qu’une répression et une correc- 
tion est devenue nécessaire. ἃ cet effet est créé le- 
monde sensible. Les corps sont destinés à fournir aux 
esprits une sorte d’épreuve purificatrice. Suivant la 
gravité de leur faute, les esprits sont pourvus d’un. 
corps subtil (anges), pesant (hommes) ou difforme 
(démons). Ainsi la création des corps est corrélative 
à celle des esprits; il n’y a pas de matière incréée. 

« L'union des corps et des esprits fournit à ceux-ci 
une occasion de lutte et de mérite. Dans cette lutte 
où leur liberté demeure intacte, les hommes sont aidés. 
par les anges, contrariés par les démons. Mais le 
conflit prendra fin 5; le mal n’est pas éternel, la puri- 
fication s’étendra même aux démons. 

« Ici se place la théorie dela Rédemption. Le Verbe, 
s'intéressant à l'épreuve soutenue par les âmes hu- 
maines, leur ἃ envoyé des aides, esprits d'élite, qui ont 
pris un corps; ce sont les prophètes; il a même fait de 
tout un peuple un instrument de salut; enfin, tous 
ces intermédiaires étant demeurés inefficaces, il est 
venu lui-même. Une âme absolument pure ὅ ἃ pris 
un corps; le Verbe s’est uni à cette âme, laquelle 
conserve sa liberté et demeure susceptible de mérite 
ou de démérite. De là une croissance du Christ exté- 
rieur. Le salut, c’est, pour Le chrétien ordinaire, l'œuvre 
de la croix, le sacrifice, rançon de la dette, émancipa- 
tion de la servitude du démon; pour le chrétien gnos- 
tique, c’est un enseignement d'ordre supérieur. Ni 
pour l’un ni pour l’autre, ce n'est le Verbe fait chair, 


ni s’il était ou non Fils de Dieu. — * Cette conception du 
péché originel, commis en dehors du monde sensible, αἰ Τότ. 
notablement de celle de l'Église. Elle se rapprocherait 
plutôt de celle de Valentin. Cependant, selon Valentin, læ 
faute primordiale est attribuable à un être divin, ce qui 
n’est pas le cas ici. — 5 Fin relative, bien entendu, et qui 
ne concerne que les êtres en particulier, car le roulement 
des choses est éternel, — * Exception au péché universel. 


2413 


divinisant la nature humaine par une intime commu- 
nion. Devant le chrétien du commun, le Christ d'Ori- 
gène écarte les obstacles; au chrétien gnostique, il 
- offre modèle et lumière; mais c’est tout. 

« La fin des choses n’est que relative, les choses 
devant toujours exister et le roulement recommencer. 
La vie terminée, ce qui reste à expier l’est d’une 
autre façon, par un feu immatériel et purificateur. 
Après quoi, l'esprit créé prend son état définitif. Re- 
vêtu d’un corps glorieux, qui n’a rien à voir avec les 


formes humaines, il est désormais déterminé au bien. | 


La matière abandonnée par les uns sert ensuite pour 
d’autres, et cela dans un éternel recommencement. 

« Tel est le système. La méthode suivie pour le 
construire est exposée au début du livre Des principes. 
Origène commence par dresser l'inventaire des points 
clairement admis par l'Église; il sépare avec soin ce 
qu'il trouve dans la prédication officielle de ce qui 
n’est qu'opinion particulière ou croyance vague. Il 
s'en faut que l’enseignement authentique lui donne 
la clef de tous les problèmes; c’est cependant sur lui 
qu’il entend fonder sa synthèse : « Voilà les éléments, 
« les fondements dont il faut se servir si l’on veut, 
« suivant le précepte : Éclairez-vous de la lumière de la 
« science, former un ensemble doctrinal et comme un 
« corps rationnellement disposé. On aura recours à des 


« déductions claires et incontestables; on empruntera | 
«ἃ la sainte Écriture ce qu'on y trouve directement | 


« et ce qu’on en peut déduire par voie de conséquence ; 
« puis, de tous ces enseignements on formera un seul 
ε et même corps.» On ne saurait imaginer une méthode 
plus louable. Malheureusement il est sous-entendu 
que Écriture sera traitée par l’exégèse allégorique, 
qui permet de trouver n'importe quelle doctrine en 
n'importe quel texte; c’est la porte ouverte au sens 
privé, aux hardiesses de la pensée, aux spéculations 
de la philosophie ambiante. Ainsi Origène est arrivé 
à construire un système où le christianisme pouvait 
difficilement se reconnaître, une sorte de compromis 
entre l'Évangile et la gnose, une théologie où la tradi- 
tion est plutôt côtoyée qu’'incorporée, où même les 
éléments qui satisfont d’abord, si on les considère à 
part, deviennent inquiétants dès qu’on tient compte 
de leur voisinage. » 

En fait de sciences physiques ou naturelles, il faut 
en rabattre quelque peu des éloges prodigués à Origène 
depuis le savant Huet jusqu’à M. Freppel. On a vite 
fait de célébrer une science sans limites, un esprit 
comparable à Aristote ou à Leibniz, tout cela n’est 
qu'emphase oratoire. A peine rencontrons-nous, dans 
ce qui nous a été conservé de l’œuvre d’Origène, « quel- 
ques pages relatives à différents animaux mentionnés 
par la Bible, et ces pages, empruntées pour la plupart 
à Aristote, semblent copiées non dans Aristote même, 
mais dans quelque collectionneur de curiosités à la 
façon d'Élien, comme c’est évidemment le cas pour 
un long passage sur les différentes espèces de perles. 
Quant à la science mathématique qui se rencontre 
dans Origène, elle consiste en considérations mystiques 

. et arbitraires sur les nombres, telles qu’on en lit beau- 
coup dans Philon. Ce n’est point là ce qu’on appelle 
de la science : c'en est le contraire. Son astronomie est 
à l'avenant; et ce n’est ni dans Hipparque, ni même 
dans Ptolémée, qu'il l’avait puisée. Je ne nie pas 
qu'Origène n’eût quelque teinture de ces sciences, 
mais ce n’était pas de ce côté que s'était portée sa 
faculté d'investigation. Si nous nous en rapportons 
d’ailleurs à ce que raconte son disciple et admirateur 
Grégoire, il ne se proposait nullement dans ses connais- 


1 L. Duchesne, Histoire ancienne de l'IÉglise, in-8°, Paris, 
1911, t. x, p. 353-357. — * J. Denis, De la philosophie d’Ori- 


ÉGYPTE 2414 


sances un but scientifique. « ἢ] demandait aux sciences 
« naturelles, nous dit-on, le moyen de redresser et de 
corriger cette partie inférieure de notre étre où 
« domine la sensation, ne voulant pas que le magnifique 
« spectacle de cet univers, si bien réglé dans ses diflé- 
« rentes parties, n’excitât en nous qu’une stupéfaction 
« aveugle et une terreur irréfléchie, comme chez les 
« animaux privés de raison. Quant à l’astronomie, il 
« 
. 
« 


s’en servait comme d’une échelle pour nous élever 

au-dessus de la terre et nous introduire dans les pro- 

fondeurs des cieux », autrement dit, il cherchait 
dans les sciences ce qu’on a nommé une théosophie, 
et l’on saït qu’en pareil cas on serait plus gêné que 
servi par des connaissances exactes et rigoureuses. 
Ce qui lui manquait pourtant, ce n’était ni la péné- 
tration, ni cette longue patience qui fait une partie 
du génie du savant : celui qui avait dressé les Hexa- 
ples et les Octaples était, certes, capable de l’attention 
la plus minutieuse et la plus soutenue: ce qui lui man- 
quait, c'était l'esprit scientifique, si rare dans l’anti- 
quité, et surtout au me siècle de notre ère *. » 

Origène ressentetexprime surtout mépris et défiance 
à l'égard de l’hellénisme. A l’en croire, les poètes sont 
semblables aux grenouilles, bonnes tout au plus à 
rendre des sons inutiles et discordants; les dialecticiens 
sont de bourdonnants moustiques, dont la méthode 
irrite et endolorit; les philosophes ne sont guère plus 
épargnés. Après avoir reconnu que plusieurs d’entre 
eux ont servi efficacement les idées morales et cherché 
sincèrement l'inspiration de la vertu divine, Origène 
leur adresse des reproches qui donnent une médiocre 
opinion de son propre jugement. Les stoïciens et 
Aristote sont fort malmenés; lorsque Platon est cité 
nominativement, c’est pour le déprécier. En somme, 
la philosophie lui semble chose indifiérente et tout 
raisonnement humain le laisse finalement sceptique. 
I1 ne l’a étudiée qu'après avoir achevé sa formation 
et il l’a fait avec des préventions dont il n’a pas cher- 
ché à se défaire. Cette étude n’était à ses yeux qu'une 
pénible corvée, mais inévitable, et il s’y est soumis. 
Tandis que Clément butinaït les auteurs païens pour 
y trouver des parfums aimés, qu’il répandra sur ses 
croyances nouvelles, Origène remue à poignée les 
citations bibliques, s'y complaît, s’en enivre et 
tient résolument à l'écart tout ce qui procède de la 
culture classique, comme s’il redoutait la souil- 
lure de ce contact pour le commentaire de la parole 
divine. 

IV. MaAxIMIN. — Les écrits d’Origène nous aident 
à saisir quelques traits de la communauté d’Alexan- 
drie. L’allégorisme semble y avoir tenu une place 
d'honneur et le mysticisme n’y fut pas moins favorisé. 
Dans son traité Contre Celse, Origène a écrit quelques 
lignes assez curieuses : « Je ne doute pas que Celse ou 
le juif qu'il fait parler ne se moque de moi, mais cela 
ne m'empêchera pas de dire que beaucoup ont em- 
brassé le christianisme comme malgré eux, leur cœur 
ayant été tellement changé par quelque apparition 
soit de jour, soit de nuit, qu’au lieu de l'aversion 
qu'ils avaient pour notre doctrine, ils l’ont aimée 
jusqu’à mourir pour elle. Nous connaissons beaucoup 
de ces changements; nous en sommes témoins, nous 
les avons vus nous-mêmes. Il serait inutile de les rap- 
porter en particulier, puisque nous ne ferions qu’ex- 
citer les railleries des infidèles, qui voudraient les faire 
passer pour des fables et des inventions de notre esprit. 
Mais je prends Dieu à témoin de la vérité de ce que 
je dis : il sait que je ne veux pas accréditer la doctrine 
toute divine de Jésus-Christ par des narrations fabu- 


des savants, avril, juin, juillet 1884, p. 177-191, 293-303, 
353-362; F. Prat, Origène el l'origénisme, dans les Études, 


gène, in-8°, Paris, 1884, p. 14-15 ; Ad. Franck, dans Journal | 5 décembre 1905. 


2415 


leuses, mais seulement par la vérité, l'évidence et des 
arguments incontestables 1. » 

Ce n’était pas des visions qui avaient amené à la 
foi chrétienne ce riche Ambroise, converti par Origène 
vers 212. Lorsque celui-ci dut s'éloigner d'Alexandrie 
pour échapper aux procédés de l’évêque Démétrius, 
Ambroise, au lieu de demeurer au sein de sa famille 
nombreuse et florissante, suivit son ami à Césarée 
de Palestine, où la persécution de Maximin vint le 
relancer (235). On ne voit pas que cette persécution 
ait causé d’autres victimes en Égypte. 

V. PuiLippe. — Le règne pacifique d’'Alexandre- 
Sévère dut favoriser l'expansion du christianisme en 
Égypte, de même que dans le reste de l'empire. Depuis 
le début du mre siècle il existait, par toute la vallée du 
Nil, des communautés chrétiennes, mais elles devaient 
être peu importantes ?. Le peu que nous en savons, c’est 
leur existence. Nous ne sommes pas beaucoup mieux 
instruits sur l'Église d'Alexandrie. De l’épiscopat 
de Démétrius (189-231) et d'Héraclas (231-247) nous 
savons les bornes chronologiques et ce qui ἃ trait aux 
incidents soulevés à propos d’Origène. Tandis qu’'Hé- 
raclas montait sur le siège épiscopal, Denis lui succé- 
dait à la tête de l’école en attendant de devenir évêque 
à son tour (247-264). Ces dix-sept années furent loin 
d’être pacifiques. Un profond relâchement s’introdui- 
sait partout à la faveur d’une longue paix et les esprits 
clairvoyants, comme Origène, ne cachaient pas leurs 
appréhensions; un terrible éclat allait les justifier. 

Une lettre de l’évêque Denis à son collègue d’An- 
tioche nous a conservé le souvenir des excès auxquels 
le peuple d'Alexandrie se porta contre les chrétiens 
de cette ville, en l’année 249. « Un méchant devin, 
mauvais poète, excitait depuis longtemps contre nous 
les passions superstitieuses de la foule. Soul:vés par 
lui, et croyant que tous les crimes leur étaient permis, 
ces gens s’imaginaient faire un acte agréable à leurs 
démons en massacrant nos frères. Ils saisissent d’abord 
un vieillard, nommé Metra, etlui ordonnent de proférer 
des paroles impies. Comme il refuse, on le fouette, on 
enfonce des roseaux pointus dans son visage et dans 
ses yeux, et, après l'avoir conduit dans le faubourg, 
on le lapide. On mène ensuite dans un temple d’idoles 
une femme chrétienne nommée Quinta, et on veut la 
contraindre à adorer. Comme elle refusait avec indi- 
gnation, on la traîne par les pieds sur les pavés aigus, 
à travers toutes les rues de la ville, en la fustigeant; 
puis on l’amène aussi dans le faubourg, et on l'y tue 
à coups de pierres. Tous ensuite se jettent sur les 
maisons des chrétiens; chacun entre chez ceux qu'il 
connaît, chez ses voisins, pille et dévaste; ils empor- 
tent dans les plis de leurs vêtements tous les objets 
précieux, jettent ou brûlent dans les rues les choses 
sans valeur. On eût dit une ville prise et saccagée par 


l'ennemi. Nos frères s'étaient enfuis : ils supportaient, 


avec joie, comme ceux dont a parlé saint Paul, la perte 
de leurs biens. Nul d’entre eux, à ma connaissance, 
si ce n’est peut-être un seul, tombé aux mains des 
païens, ne renia Dieu. Ceux-ci prirent ensuite l’admi- 
rable vierge Apollonie, déjà avancée en âge. Ils lui 
frappèrent la mâchoire et firent sauter ses dents. Puis, 
ayant allumé un bûcher en dehors de la ville, ils la 
menacèrent de l'y jeter vivante, si elle ne prononçait 
avec eux des paroles impies. Elle leur demanda de la 
laisser libre un instant; l'ayant obtenu, elle sauta 
rapidement dans le feu et fut consumée. Sérapion, 
qu'ils avaient arrêté dans sa maison, fut tourmenté 
avec une cruauté horrible; on lui brisa tous les mem- 
bres, et on le précipita du dernier étage. Nous ne pou- 
vions nous montrer ni de jour ni de nuit dans les rues 
ou sur les places; sans cesse et partout on criait : 
« Quiconque aura refusé de blasphémer sera traîné et 
«livré aux flammes vengeresses. » Cette situation dura 


ÉGYPTE 


2416 


longtemps. Une sédition suivit : il y eut une guerre 
civile, où ces malheureux tournèrent contre eux- 
mêmes la cruauté dont ils avaient d’abord fait preuve 
contre les nôtres. Nous pûmes alors respirer, après 
que leur fureur se fut détournée de nous ®. » 

VI. DÈcE. — Sur ces entrefaites, arriva la nouvelle 
de l'avènement de l’empereur Dèce et bientôt après 
fut connu l’édit qui renouvelait la persécution. Nous 
avons fait connaître en détail tout le côté adminis- 
tratif de cette persécution en ce qui concerne l'Égypte; 
l'étude des certificats d’apostasie conservés dans les 
musées d'Europe permet d'établir la présence du 
christianisme dans certaines localités au sujet des- 
quelles nous ignorions jusqu'ici l'introduction du 
christianisme (voir Diclionn., t. IV, col. 309-339, au 
mot DÈcE). Une des villes où les fidèles eurent le plus 
à souffrir fut encore une fois Alexandrie. A peine 
remise des émeutes et de la guerre civile qui avaient 
ensanglanté les derniers mois du règne de Philippe, 
la population alexandrine, mobile et violente, trouva 
dans le nouvel édit persécuteur un sujet inédit d'émo- 
tions passionnées. L'épreuve imposée attira autour du 
temple désigné pour les sacrifices une foule immense, 
laquelle observait avec une ironique curiosité les 
visages des apostats, riant aux éclats à la vue du 
trouble causé par la frayeur ou par le remords. Les 
uns, plus morts que vifs, livides et tremblants, recueil- 
laient des quolibets, les autres, ayant toute honte bue, 
sacrifiaient avec désinvolture et redescendaient, loués 
et applaudis. Au milieu de la terreur universelle, les 
plus empressés furent ceux que leur fortune mettait 
le plus en vue ou qui administraient la chose publique. 
Les magistrats chrétiens, obéissant à l’appel de leurs 
noms, se rendirent docilement au temple des idoles, 
suivis d’un grand nombre de coreligionnaires. Le 
nombre des fidèles qui consentirent à l’apostasie fut 
immense; néanmoins on signala des essais de résis- 
tance. Mis en demeure de sacrifier, des chrétiens refu- 
sèrent et ne cédèrent qu'après avoir été enchaînés 
et placés sous la garde des soldats. D’autres furent 
conduits en prison, mais apostasièrent afin d'en sortir. 
On en vit qui ne cédèrent pas à la torture mais qui 
succombèrent au moment où la sentence capitale 
allait les retrancher de ce monde. Enfin, beaucoup 
surent mourir pour le Christ. Denis a conservé les 
noms et le rapide souvenir du supplice infligé à Julien, 
à Cronion, à Bésa. Le premier était un vieillard gout- 
teux et incapable de se soutenir. On le fit amener 
devant le préfet Sabinus, porté sur les épaules de deux 
chrétiens; l’un de ceux-ci apostasia, l’autre confessa 
sa crovance et fut torturé avec Julien. Juchés sur 
des chameaux, promenés pendant de longues heures 
dans la ville, avec des arrêts de place en place pour 
les fouetter, ils furent enfin brûlés vifs. Quant à Bésa, 
soldat de l’escorte, qui avait marqué de la compassion 
aux victimes, il fut décapité. Les supplices étaient 
variés, afin de plaire à l'instinct sanguinaire de la foule. 
Macar, originaire de Libye, fut brûlé vif; Nemesion 
périt dans le même supplice. Épimaque et Alexandre 
furent arrosés de chaux vive; quelques femmes : Mer- 
curia, Dionysia, les deux Ammonarium eurent la tête 
tranchée; un adolescent, Dioscore, comparut avec 
trois chrétiens adultes, Héron, Ater et Isidore; ceux- 
ci furent brûlés vifs, l'enfant fut torturé et épargné. 

Pendant ce temps, les commissions officielles exer- 
çaient dans le reste de l'Égypte;les papyrus nous les 
montrent en fonction à l'ile d'Alexandre dans le 
Fayoum, à Philadelphie, bourg du nome d’Arsinoé, en 
Cyrénaïque, ete.; partout l'épreuve est la même. Dans 


1 Origène, Contra Celsum, 1. 1, n. LxXvIm, P. G., t, X1, 
col. 788. — τα. Lefebvre, op. cil., p. ΧΧΙ. — ? Eusébe, 
Hist, ecel., 1, VI, ce. ΧΙ, P, L., t. XX, col. 605, 


| 
| 
ἔ 
; 


LA ξ-ι 


Sr 


2417 


les localités peu importantes il n’est pas possible de se 
soustraire, la surveillance des autorités, les jalousies 
locales, le fanatisme populaire ne laissent que peu 
de chances d'échapper à la commission. Parfois la 
brutalité individuelle se substitue à l'enquête régu- 
lière; saint Denis nous rapporte qu’un magistrat local 
avait pour intendant un homme libre, salarié, nommé 
Ischyrion. Π lui donna l’ordre de sacrifier, Ischyrion 
refusa. Le maître l’insulta, le battit et, finalement, 
s’armant d’un épieu, le tua. 

Au moment où fut promulgué l’édit de Dèce, le 
préfet Sabinus songea à s'assurer de la personne de 
l'évêque d'Alexandrie, Denis. A cet effet, il envoya 
un frumentaire pour l'arrêter. L’évêque attendait 
paisiblement chez lui, ce fut là seulement qu’on ne 
s’avisa pas de l’aller chercher. Au bout de quatre 
jours, Denis s’éloigna de la ville avec sa famille et 
d'autres chrétiens, mais, au coucher du soleil, il fut 
arrêté par la police ainsi que ses compagnons, Caïus, 
Fauste, Pierre et Paul, membres du clergé. Ramené 
sous escorte à Alexandrie, l'évêque se trouvait le 
même soir à Taposiris (Abousir). Or il arriva que son 
fils Timothée n’était pas avec lui au moment de son 
arrestation; bien plus, il ignorait sa fuite et rentrait 
en ce moment à Alexandrie. Apprenant ce qui s'était 
passé et trouvant la maison vide, il s’enfuit à travers 
la campagne et rencontra un paysan qui se rendait à 
une noce. Cet homme l’interrogea, s’apitoya et courut 


τ raconter la mésaventure arrivée à l’évêque aux invités 


de la noce, qui, enchantés, en vrais Égyptiens, de 
rosser la police, se précipitèrent vers Taposiris, en 
poussant des cris formidables. Le centurion et ses 
hommes détalèrent, abandonnant leur prise. Denis 
et ses compagnons crurent leur dernier moment arrivé 
et l’évêque offrit ses vêtements, ne conservant qu’une 
chemise. « Levez-vous et partez», lui dirent ses libéra- 
teurs. Ce fut alors bien autre chose. Denis se voyait 
fcustré de l'honneur du martyre etrepoussait ses malen- 
contreux sauveurs, les suppliait de lui couper le col, 
d’aller chercher ses geôliers. Les paysans refusaient 
tout, alors il s’étendit par terre; ces braves gens trou- 
vèrent que la plaisanterie en se prolongeant pourrait 
se gâter, ils enlevèrent l’évêque par les pieds et les 
épaules, le mirent sur un âne et détalèrent sans 
demander leur reste. Les clercs furent délivrés par la 
même occasion. Quelques jours plus tard, ils étaient 
installés dans un coin perdu de la Libye, à trois jour- 
nées de Parætonium. 

Là fut, pendant de longs mois, le gouvernement 
de l'Église d'Alexandrie. A mesure que la persécution 
perdit de son acuité, des prêtres et des diacres se ris- 
quèrent dans la grande ville, a fin de servir les fidèles. Le 
prêtre Maxime, les diacres Eusèbe et Fauste furent 
de ce nombre. Quand le danger fut écarté, Denis put 
reparaiître lui-même. 

Beaucoup de fidèles fugitifs ne revinrent jamais. 
Après avoir erré dans les montagnes et les déserts, les 
uns périrent de misère, d’autres succombèrent à la 
poursuite des brigands où des bêtes féroces. L'’évêque 
de Nilopolis, un vieillard nommé Chérémon, s'était 
enfui avec sa femme et avait cherché un refuge sur 
le mont Arabique; on ne sut jamais ce qu'ils étaient 
devenus, leurs corps ne furent pas retrouvés. Un grand 
nombre de chrétiens réfugiés dans la même région 
furent pris par les Sarrasins et réduits en servitude : 
quelques-uns durent ensuite être rachetés par lesfidèles, 
d’autres étaient encore esclaves au moment où saint 
Denis rédigeait la lettre d’où sont tirés ces détails. 

Au nombre des fugitifs se trouvait un Égyptien de 
la Thébaïde, nommé Paul, qui, se sachant menacé 
d’arrestation par la dénonciation de son beau-frère, 
s'enfuit au désert, d'où il ne revint jamais. Il avait 
vingt-trois ans et devait vivre encore quatre-vingt- 


ÉGYPTE 


2418 


dix ans, livré à la prière et à la méditation. De son 
exemple allait sortir une forme nouvelle et féconde 
de vie chrétienne. 

Une fois calmée la persécution, l'Égypte connut, 
comme Carthage, comme Rome, la crise des « tombés ». 
Les apostats voulaient rentrer dans l'Église et, dans 
leur impatience, ne laissaient plus de place au remords 
et à la pénitence. On ne connut pas ici la situation 
délicate créée en Afrique par l'intervention des confes- 
seurs, ceux-ci se montrèrent favorables à un traite- 
ment indulgent et respectueux de l'initiative de 
l’évêque Denis. Celui-ci, partisan de la miséricorde, 
sut éviter un débat irritant. Les confesseurs accueilli- 
rent les apostats, mangèrent et prièrent avec eux, 
mais s’interdirent de préjuger la décision à intervenir 
Denis admit à nouveau les tombés, à condition qu'ils 
se seraient soumis à une expiation. 

VII. GALLUS. — A peine la persécution calmée, les 
chrétiens d'Égypte trouvèrent l’occasion de mettre 
en pratique les conseils évangéliques. Leur charité se 
montra dans tout son lustre lors du fléau qui n’épargna 
pas plus l'Égypte que l'Afrique, l'Italie et les autres 
provinces. La peste fit des ravages inconnus jusqu’a- 
lors. La dépopulation des villes, loin de calmer les 
haïines des survivants, souleva l’égoisme des païens 
et enflamma leur férocité. Le désastre ne pouvait, à 
leurs yeux, avoir d'autre cause que la secte impie des 
chrétiens. A Alexandrie les rues se remplissaient de 
cadavres, auxquels on ne prenait plus même le soin 
de procurer la sépulture; seuls, dans cette calamité, 
les fidèles s’obstinaient à pratiquer la charité: on les 
vit soigner les malades, consoler les mourants, laver 
les cadavres, transporter ces restes redoutés jusqu’au 
lieu de la sépulture. Des prêtres, des diacres, des 
laïques furent atteints par la contagion et moururent 
victimes de la charité : « genre de mort aussi glorieux 
et aussi méritoire que le martyre », écrivait l’évêque 
Denis 1. 

« C'était le moment que choisissait l’empereur 
Gallus pour poursuivre la politique de ses prédéces- 
seurs. La violence dura peu de temps, mais on peut 
supposer qu’elle n’épargna pas l'Égypte. Alors que 
son empire était prospère, Gallus attaqua les saints 
qui demandaient à Dieu de lui donner la paix et la 
santé, et, les obligeant de fuir, fit cesser des prières 
qui eussent été sa sauvegarde ©. » 

VIII. VALÉRIEN. — L’avènement de Valérien ra- 
mena la paix et on put espérer des jours meilleurs 
sous un règne tolérant. Suivant l'usage, les chrétiens, 
se trouvant sans appréhensions extérieures, s’adonnè- 
rent aux disputes. Alors éclata la querelle baptismale. 
L'Église de Rome soutint que le baptême administré 
par des hérétiques ne devait pas être renouvelé. Ce- 
pendant on objectait l'incertitude inspirée par une 
initiation accomplie par des sectaires dont la doctrine 
et les formules rituelles subissaient les plus graves 
déformations; J’usage prôné par Rome fut vivement 
blâmé par saint Cyprien de Carthage, qui adopta la 
conduite opposée et rebaptisa les hérétiques. Rome 
s’avisa alors d’un accommodement : l'hérétique con- 
verti ne serait pas rebaptisé, mais recevrait l’impo- 
sition des mains, qui attire le Saint-Esprit. L'évêque 
d'Alexandrie se rangea à la méthode romaine, mais 
se refusa à combattre et à condamner les dissidents. 
Sa modération eût été un reproche et une leçon pour 
la virulence du pape Étienne, si celui-ci eût été acces- 
sible à la mansuétude. Loin de consentir à reconnaître 
l'excommunication prononcée par Étienne contre la 
moitié de l'Église, Denis lui écrivit pour recommander 
la modération; il prit la peine d'écrire aussi à deux 
prêtres romains, Denis et Philémon, aussi passionnés 


1 Eusèbe, Hist. eccl., 1. VII, ο. Xxu.—"* Jbid., 1. VII, ς. τ. 


que leur chef; on ne sait si ses avertissements eussent 
fini par être entendus et ses conseils observés, car 
le pape Étienne mourut sur ces entrefaites. Cet événe- 
ment changea toutes choses. Lenouveau pape, Xyste II, 
tenait pour excessive la politique de son prédécesseur 
et ne s’en cachait pas; le presbylerium romain, qui 
avait suivi et loué Étienne, suivit et loua Xyste. 
Denis d'Alexandrie, heureux de ces dispositions si 
ditférentes de celles qui l'avaient contristé, écrivit 
au pape et à ses collaborateurs; revenant sur le passé, 
il ne cacha pas le déplaisir que lui avait causé la gra- 
vité de la démarche du pape défunt et insista sur la 
nécessité de maintenir l’harmonie entre les Églises, 
comme aussi de respecter les décisions des assemblées 
conciliaires. 

L'union était à peine rétablie que la persécution 
recommença. Valérien, cédant aux suggestions du 
préfet Macrien, déclara la guerre au christianisme. 
Denis d'Alexandrie applique à Valérien ces paroles 
de l’Apocalypse (xnr, 6) : « Une bouche lui fut donnée 
qui se glorifiait insolemment et qui blasphémait, et 
11 reçut le pouvoir de faire la guerre durant quarante- 
deux mois. » Le règne de Valérien se termina vers le 
milieu de 260; il faut donc placer le début de la per- 
sécution en 257, au mois d'août :. Tandis qu’à Carthage 
saint Cyprien comparaissait d2vant le proconsul, à 
Alexandrie, saint Denis était cité devant le préfet 
d'Égypte. Les deux procès-verbaux nous ont été 
conservés et on y retrouve énumérées les mêmes dispo- 
sitions presque dans les mêmes termes 3. 

Denis, accompagné du prêtre Maxime, des diacres 
Faustus, Eusèbe et Chérémon, se rendit au tribunal 
du préfet Émilien; un chrétien de Rome, qui se trou- 
vait là, entra avec eux dans le prétoire 3; voici l’inter- 
rogitoire : 

« Denis, Faustus, Maxime, Marcel et Chérémon 
ayant été introduits, le préfet dit : Je vous αἱ fait 
connaître non seulement par écrit, mais même de vive 
voix la bonté de nos princes envers vous. Ils vous ont 
laissé le moyen de vous sauver, si vous voulez, confor- 
mément aux lois de la nature, adorer les dieux gar- 
diens de leur empire et oublier ce qui est contraire 
à ces lois. Que répondez-vous? Car j'espère que vous 
ne vous montrerez pas ingrats envers la clémence qui 
s'efforce de vous ramener dans une voie meilleure. 

« Denis répondit : Les mêmes dieux ne sont pas 
adorés par tous; chacun adore ceux qu’il croit. Nous 
reconnaissons et nous adorons un seul Dieu, créateur 
de toutes choses, qui a confié l'empire à ses très aimés 
Valérien et Gallien Augustes. C’est à lui que nousoffrons 
de continuelles prières pour le salut et la stabilité de 
leur empire. 

« Le préfet Émilien dit alors : Qui vous empêche 
d’adorer ce Dieu, s’il l’est vraiment, et de rendre en 
même temps un culte à ceux qui sont dieux par nature, 
μετὰ τῶ, χατα φὺσιν θεῶν προσχυνεῖν ἢ car on vous 
ordonne d’adorer les dieux, c’est-à-dire ceux que tout 
le monde reconnaît pour tels. 

« Denis répondit : Nous n’en adorons point d’autre. 

« Le préfet Émilien dit : Je vois que vous êtes des 
ingrats et que vous méconnaissez la clémence des 
augustes. Aussi ne resterez-vous pas dans cette ville; 
vous serez envoyés en Libye, dans un lieu appelé 
Képhro. C’est la résidence que j'ai choisie pour vous, 
selon l’ordre de nos augustes. Il n'est permis ni à vous 
ni à nul autre de tenir des réunions ou d’aller dans 


? P, Allard, Hist. des perséc., t. τα, p.58; B. Aubé, L'Église 
et l'État dans la seconde moitié du 1115 siècle, 1885, p. 542; 
P. Monceaux, Hist. liltér, de l'Afrique chrét., 1905, t. rx, 
p. 455. — * L. Duchesne, op. cit., t. 1, Ὁ. 377, note 1. — 
* Lettre de saint Denis à l’évêque Germanus, dans Eusébe 
Hist. eccl., 1. VII, c. x1, P. G., t.xx,663 sq.— ‘G. Lefebvre, 
op. cit., p. xx1. Voir N. Hohlwein, Note sur la police égyp- 


ÉGYPTE 2420 


ce qu'on appelle des cimetières. Celui qui aura manqué 
de se rendre au lieu que j'ai assigné ou qui aura pris 
part à une assemblée sera l'artisan de son malheur. 
Car la peine méritée ne fera pas défaut. Allez donc 
où l’on vous commande. » 

Avant de s'éloigner d'Alexandrie, Denis y organisa 
un corps de prêtres et de diacres pour continuer et 
présider les réunions des fidèles; dès lors qu’il pouvait 
compter sur la persévérance du très grand nombre, 
son départ ne lui semblait plus qu’une absence mo- 
mentanée : « Je les présidais, dit-il, absent de corps, 
mais présent d'esprit. » Denis partit pour Képhro, sur 
la limite du désert; beaucoup de fidèles l'y suivirent et, 
de toutes les parties de l'Égypte, des chrétiens ve- 
naient le voir. La conversion complète des grands 
centres comme Arsinoé, Hérakléopolis, Tenis, Antl- 
nooupolis, Hermoupolis Magna, Hermonthis, n'eut 
lieu sans doute que vers la fin du rrre siècle. Les chré- 
tiens vivaient disséminés dans les villes, ou cachés 
dans les grottes de la Thébaïde. Des apôtres, des 
prêtres, des catéchistes laïques, que les persécutions 
de Septime-Sévère et de Dèce avaient contraints à fuir 
Alexandrie et à se réfugier dans les villes de Haute- 
Égypte ou dans la solitude des sables, prêchaient et 
propageaient la religion nouvelle : le christianisme 
se répandait ainsi de proche en proche #. 

La présence de Denis à Képhro apporta le bienfait 
du christianisme en Libye. L’évêque se fit mission- 
naire et fut recu à coups de pierres, puis quelques-uns 
se laissèrent toucher, l’écoutèrent et il parvint à 
recruter un embryon de communauté. Ce premier 
succès remporté, Dieu, dit l’évêque, après nous avoir 
visiblement conduits en ce lieu, voyant la semence 
jetée dans le sol, nous emmena ailleurs. Émilien, pré- 
venu des prédications de Képhro, transféra les prison- 
niers à Kollouthion, dans la Maréote, région plus âpre, 
« plus Libyque », dit Denis, mais plus rapprochée 
d'Alexandrie et plus facile à surveiller. On eut soin 
de ne pas laisser les chrétiens habiter ensemble : ils 
furent dispersés dans des bourgs différents. Denis, 
considéré sans doute comme le plus dangereux, rési- 
dait à Kollouthion, au bord de la grande voie qui, 
par la Cyrénaïque, reliait Alexandrie et la Méditer- 
ranée avec l'Afrique proconsulaire. Le transfert de 
Képhro dans cette nouvelle résidence l’avait d’abord 
inquiété; il s'était pris d'amitié pour ces rudes Libyens 
de Képhro, que sa douceur avait humanisés; il s'ef- 
frayait d’être sur le passage des caravanes et dans un 
pays infesté de brigands. Ce fut toutefois une com- 
pensation que le voisinage d'Alexandrie, d’où ses amis, 
ses fidèles, vinrent lui rendre visite : les assemblées, 
que le préfet avait pensé interdire, se tinrent autour 
de lui et en tous les lieux habités par ses compagnons 
d’exil. Plus tard, rassemblant ses souvenirs dans une 
lettre pastorale, il rappelait comment « les condamnés 
ne cessèrent pas de célébrer régulièrement toutes les 
fêtes. L'endroit où chacun se trouvait, champ, désert, 
navire, hôtellerie, prison, tenait lieu d'église. » 

Au mois d'août 258, un nouvel édit de Valérien 
ordonna l'exécution des évêques. Comment Denis 
put-il y échapper, c’est ce que nous ignorons. Il y avait 
en Égypte des gens qui lui reprochaient de ne pas 
avoir péri dans les persécutions. Un évêque nommé 
Germain, qui eût bien pu s'appliquer à lui-même 
pareil reproche, fit là-dessus tant de tapage que Denis 
exposa sa justification. Ce n'est que le récit de ses 


tienne de l’époque romaine, dans Le musée belge, 1902, t, vr, 
p. 159-166; La police des villages égyptiens à l'époque τὸς 
maine, οἵ δημόσιοι τῆς κόμης, dans même revue, 1905, 
lt. 1X, p. 189-194; La police des villages égyptiens à 
l'époque romaine, p. 394-399; L'administration des villages 
éguptiens à l'époque gréco-romaine, dans même revue, 1906, 
τ. x, p. 38-58. 


2421 


“épreuves : « Les sentences des juges, la confiscation, 
la vente et le pillage de ses biens, le renoncement aux 
dignités, le mépris de la gloire du siècle, le dédain des 
louanges des préfets et des grands, les menaces coura- 
geusement affrontées, les clameurs, les accusations, 
les persécutions, la fuite, les privations, les souffrances 
de toutes sortes supportées sans faiblir, tant d'épreuves 
subies sous Dèce et Sabinus, et aujourd’hui sous 
Émilien. » 
IX. GALLIEN. — Il est probable que la nouvelle de 
‘la catastrophe de l’empereur Valérien ramena Denis 
à Alexandrie. Il trouva la ville en armes, partagée en 
deux camps retranchés que séparait la principale rue, 
- dans laquelle personne n’osait plus s’aventurer. Les 
bassins du port et les canaux avaient leurs eaux rou- 
gies de sang, la population était réduite de moitié et 
l'évêque, rentré pour être témoin de ce spectacle, 
-évoquait les souvenirs bibliques de la mer Rouge 
et du désert. Le blocus intérieur empêchait les com- 
munications. « Aller d'Orient en Occident est plus 
facile que passer d’un quartier d'Alexandrie à un 
autre ! », gémissait Denis, qui, aux approches de la 
fète de Pâques (261), fut obligé d'écrire aux fidèles, 
tout comme s’il eût été de nouveau en exil. Les parti- 
-sans de Macrien, à la nouvelle de la défaite et de la 
mort de cet usurpateur, se soumirent à Gallien, au- 
- quel tous se soumirent. Denis exultait. 
Il proclamait Gallien « très religieux empereur, vrai- 
. ment ami de Dieu », et il en recevait cette lettre rap- 
portée par Eusèbe : « L'empereur César Publius Lici- 
mnius Gallien, pieux, heureux, auguste, à Denis, Pinea, 
Démétrius, et autres évêques. Je veux que mes bienfaits 
s'étendent à tout l'univers et que tous respectent les 
lieux religieux. Vous pouvez donc agir selon les termes 
de mon rescrit, sans que nul ait le droit de vous nuire. 
J'ai depuis longtemps accordé ce qu'il vous est 
permis de faire. » Ce rescrit mettait fin à la persécu- 
tion et restituait aux Églises les biens ecclésiastiques. 
X. Conrroverses. — L'Église d'Égypte ne se 
- contentait pas d'exister, elle disputait. Le Didascalée 
planait un peu trop haut pour les esprits terre à terre, 
. ceux-ci n’en étaient pas moins amoureux de contro- 
verse. Sans savoir peut-être très clairement ce qu'était 
l’allégorisme, ils étaient opposés à l’allégorisme, et un 
. évêque nommé Népos menait le branle. Ses partisans 
le portaient aux nues; lui se laissait faire et s’y trou- 
vait d'autant mieux qu’il avait complètement perdu 
pied avec ce bas monde. L’Apocalypse lui tenait lieu 
de guide, il en tirait l'annonce prochaine d’une sorte 
de féerie appelée le règne de mille ans. Denis craignit 
qu'après avoir perdu pied, le bonhomme ne perdît la 
tête ou ne la fit perdre à d’autres; il se hâta d’y parer. 
Il se transporta dans le nome d’Arsinoé, foyer du 
mouvement, et réunit les prêtres et les docteurs des 
- divers villages. On apporta le livre de Népos intitulé 
« Réfutation des allégoristes » et pendant trois longues 
_journées, du matin au soir, on discuta. Chose admi- 
‘able, ceux qui avaient tort le reconnurent. Korakion, 
chef des millénaristes, avoua son erreur. Denis ne s’en 
tint pas là; il publia sur l’objet de la controverse deux 
“livres intitulés « Sur les promesses », dont Eusèbe nous 
a conservé quelque chose. Suivant Denis, l’'Apocalypse 
me peut être du même auteur quele quatrième évangile. 
Denis eut à soutenir une passe théologique avec les 
cinq évêques de la Pentapole. Ces Églises, quoique 
appartenant à une province, la Cyrénaïque, bien dis- 
tincte de l'Égypte, entretenaient des rapports assidus 
avec le siège d'Alexandrie, lequel se considérait 


1 Eusèbe, His. eccl., 1. VII, ς. ΧΧΙ. — * Mommsen, Mé- 
-moires sur les provinces romaines, trad. Picot, p. 29, 31, 39. 
— ? Le préfet d'Égypte, après avoir été subordonné au 
-wicaire d'Orient, reçut plus tard des fonctions équivalentes 


ÉGYPTE 2422 


comme responsable de ce qui s’y passait, surtout de ce 
qui s’y enseignait. La propagande sabellienne s’y 
donnait carrière; Denis prit l’alarme, car le succès 
des hérétiques était grand. L'affaire était fort engagée, 
et Denis fut bientôt dénoncé au pape de Rome, qui 
réunit un synode, éplucha une lettre de l'évêque 
d'Alexandrie et y trouva des termes malsonnants. 
Denis s’expliqua et se justifia. I n’en fut plus question. 

L'âge était venu, Denis refusa de se rendre à An- 
tioche pour juger en concile Paul de Samosate. A 
cette période de l'Église d'Égypte appartient 
Eusèbe, diacre d'Alexandrie et depuis évêque de 
Laodicée, où il eut pour successeur Anatole, autre 
Alexandrin et mathématicien distingué. 

XI. DIOCLÉTIEN. La persécution de 304 fit en 
Égypte de nombreuses victimes. Sous le préfet 
d'Égypte l'immense province était subdivisée en Jovia 
et Herculia au nord, en Thébaïde au sud ?, ayant cha- 
cune un gouverneur particulier. L'Égypte elle-même 
faisait alors partie du diocèse d'Orient #. Le préfet et 
ses subordonnés rivalisèrent de zèle persécuteur. On a 
représenté cette persécution religieuse comme un 
épisode de l'opposition politique que les Égyptiens 
faisaient au gouvernement impérial. « Pour vaincue 
et épuisée qu’elle fût, a-t-on dit #, l'Égypte n’en sen- 
tait pas moins son aversion grandir pour son maître 
(Dioclétien), et dans son impuissance à la lui témoi- 
gner d’une autre manière, elle pensa faire encore œuvre 
d'opposition en se convertissant au christianisme; 
puisque l’empereur était l'ennemi déclaré de la reli- 
gion nouvelle, on jugea que celle-ci était bonne. » 
« C'est prêter aux habitants de la vallée du Nil un 
raisonnement bien spécieux, a-t-on répondu avec 
beaucoup de raison. Les Égyptiens se sont toujours 
montrés assez indifférents aux divers régimes poli- 
tiques; d’un autre côté, le seul désir de contrecarrer 
la politique de l’empereur expliquerait difficilement 
l’'étonnante endurance des chrétiens pendant sept 
années de la plus féroce persécution (303-310), et le 
nombre sans cesse croissant desnéophytes à ces époques 
troublées. L'Égypte céda aux mêmes raisons morales 
qui entraînèrent vers le christianisme la Syrie, l'Asie 
Mineure, l’Achaïe, Rome. Et il faut admettre que 
l'œuvre d’évangélisation avait été poussée très acti- 
vement et avec succès au cours du ru° siècle, puisque 
les persécutions de Dioclétien et de Maximien, au 
dire d'Eusèbe, firent en Haute-Égypte plus de dix 
mille victimes ὃ.» 

Ce fut surtout dans la Thébaïde que les chrétiens 
furent tourmentés. Eusèbe visita ces régions alors 
que la persécution durait encore et il décrit le souvenir 
qu’il en a conservé ; « D’innombrables fidèles, avec 
leurs femmes et leurs enfants, souflrirent pour la foi 
divers genres de mort : après les ongles de fer, le che- 
valet, la flagellation la plus cruelle, des tourments 
dont la seule description ferait horreur, les uns péris- 
saient dans les flammes, d’autres étaient noyés dans 
la mer, ou tendaient joyeusement la tête au glaive du 
bourreau. Quelques-uns expiraient pendant la torture, 
ou succombaient à la faim. Il y en eut de crucifiés, 
tantôt selon le mode habituellement suivi pour les 
malfaiteurs, tantôt d’une manière plus atroce, cloués 
la tête en bas : on les laissait vivants sur le gibet jus- 
qu’à ce que la faim les eût tués...®. Dans la Thébaïde 
les souflrances des martyrs dépassèrent encore ce 
qu’elles avaient été ailleurs. Quelquefois ils étaient 
déchirés jusqu’à la mort, non par des ongles de fer, 
mais au moyen de poteries brisées. On vit l'ignoble et 


à celles de vicaire du préfet du prétoire. — ‘ A. Gayet, 
L'art copte, p. 15. — " G. Lefebvre, op. cit, p. xx; 
HI. Leclereq, Les martyrs, t. 11, p. 329, 334. — * Eusèbe, 
Hist. eccl., 1. VIII, ec. vm, P. G.,t. xx, col. 757. 


2423 


cruel spectacle de femmes attachées par un pied, la 
tète en bas, entièrement nues et soulevées en l’air par 
des machines. Des hommes eurent les jambes liées à de 
fortes branches d’arbres, qu’on rapprochait l’une de 
l'autre au moyen de poulies, puis qu’on séparait vio- 
lemment, de manière que, reprenant leur première 
position, elles déchiraient en deux les corps des mar- 
tyrs. Tout cela se fit, non pendant quelques jours ou 
quelques mois, mais durant plusieurs années. Tantôt 
dix victimes et davantage, quelquefois vingt, une 
autre fois non moins de trente, tantôt près de soixante, 
souvent même jusqu’à cent dans un seuljour, hommes, 
femmes et enfants périssaient au milieu des supplices 
les plus variés . » Ceux qu’on épargnait étaient 
voués à des souffrances pires que la mort, des chaînes 
de forçats étaient acheminées vers les carrières de 
porphyre (voir Diclionn., t. τ, au mot AD METALLA) 
ou expédiées en plein désert (voir Diclionn., t. IV, au 
mot D'ÉPORTATION). 

Quelques pièces martyrologiques nous ont été 
conservées. Les Acles de Didyme et Théodora sont au 
nombre des meilleurs récits de cette littérature. Le 
début et la fin sont, comme le fait remarquer Tille- 
mont, « extraits mot à mot des registres publics et 
le reste est écrit avec beaucoup d'esprit et de piété ὃ». 
Théodora comparut à Alexandrie devant le préfet 
d'Égypte, qui lui donna l'alternative entre le sacrifice 
ou le viol. La jeune fille refuse le sacrifice et abandonne 
son corps à la violence; mais conduite au lupanar, un 
soldat s’introduit près d’elle, ils échangent leurs vête- 
ments et la jeune fille peut fuir sous ce déguisement. 
Les Acles de Timothée et Maura * ont été sévèrement 
jugés par Tillemont *. Un fidèle nommé Timothée, 
lecteur, est sommé de sacrifier, il refuse et subit coura- 
geusement la torture. Un soldat insinue au magistrat 
que « c'est un nouveau marié, il a célébré ses noces 
vingt jours auparavant et sa femme est jeune ». Le 
juge convoque celle-ci, lui donne l’ordre de mettre ses 
meilleurs vêtements et de se rendre à la prison pour 
décider son mari à sacrifier, si elle ne veut devenir 
veuve. Mais Timothée est inébranlable, il reproche à 
sa femme le rôle auquel elle se prête; Maura ne com- 
prend pas qu'on se laisse mettre à mort quand la vie 
et le bonheur tendent les bras, elle suppose que son 
mari ἃ quelque raison secrète de dégoût. « Peut-être, 
lui dit-elle, es-tu chargé de dettes et, pressé par un 
créancier, es-tu venu ici de désespoir, chercher volon- 
tairement le trépas. Eh bien, allons à la maison, ven- 
dons nos vêtements et libère-toi. Serait-ce à cause 
des impôts que tu as été saisi par les licteurs, et l’im- 
possibilité de t’acquitter te ferait-elle supporter ces 
tortures? Me voici devant toi, portant toute ma 
parure de mariage, habits précieux, bijoux; prends-les 
et paye la taxe due à l’empereur. » On sait que les 
créanciers usaient jadis de rigueurs indignes (voir 
Dictionn., t. IV, au mot DÉBITEURS), mais Timothée 
est de la Thébaïde, un pays où les indigènes préfèrent 
les coups de bâton à toute idée de vider leur bourse 
dans celle du fisc. « En Égypte, dit Ammien Marcellin, 
on rougirait d’avoir satisfait aux collecteurs sans 
pouvoir montrer son corps tout sillonné de coups 5. » 
Eusèbe parle aussi de l’invincible obstination des 
Égyptiens 5. Maura finit par comprendre et elle confesse 


: Eusèbe, Hist. eccl., 1. VIII, c. 1x. — ? Tillemont, Mém. 
pour servir à l’hist. ecclés., t. v, art. sur saint Didyme. 
On a prétendu de nos jours n’y voir qu’un roman d’imagi- 
nation; qui sait si on ne nous en présentera pas l’auteur 
quelque jour? Peut-être sera-ce le prédicateur Vimon? ἢ 
n'y a rien dans cet épisode qui oblige à le récuser, c’est 
exactement le même dévouement qui illustra Mme de 
Lavalette, laquelle sauva la vie à son mari. —* Acta sanct., 
mali t. 1, p. 376. — Φ Op. cit., t. v, p. 354, 726; cf. E. Le 
Blant, Les actes des martyrs, dans Mémoires de l’ Académie 


ÉGYPTE 


242% 


la foi à côté de son mari; tous deux sont attachés sur 
des croix, l’un en face de l’autre, pour y mourir de 
faim. Leur supplice dura neuf jours; vers la fin, le- 
sommeil les engourdissait et des hallucinations trou- 
blaient la jeune femme, qui pensait voir couler um 
fleuve de lait et de miel et luttait contre la soif tortu— 
rante. 

Cette endurance, cette résignation touchaient cer-— 
tains païens, qui, malgré le péril qu'il y avait à mar— 
quer de la compassion aux victimes, tenaient à hon- 
neur de les soulager. Saint Athanase, qui n’avait que 
cinq ou six ans en 304, avait entendu raconter les 
souvenirs du zèle charitable de certains païens. « J’aï 
entendu raconter à mes parents, dit-il, qu’au temps: 
où, sous Maximien, grand-père de Constance, com- 
mença la persécution, des païens dérobèrent nos frères. 
chrétiens aux recherches de leurs ennemis, sacrifièrent 
même leurs biens ou affrontèrent la prison plutôt 
que de les trahir : ils accueillaient ceux des nôtres qui 
se réfugiaient chez eux et s’exposaient pour les pro- 
téger 7. » 

XII. MaximMIN Daïra. — Le 1er mai de l’année 305, 
Dioclétien abdiqua l'empire, et un jeune barbare, 
nommé Daïa, neveu de Galère, qui venait de lui im- 
poser, en signe d'adoption, son nom de Maximin, fut 
proclamé césar et reçut pour son lot la Cilicie, l’Isaurie,. 
la Syrie et l'Égypte: c'était le « diocèse d'Orient ».. 
Ardent païen, Daïa se flattait de faire triompher sa 
croyance sur celle des dissidents sans recourir à la 
violence : « J'ordonnai aux juges, a-t-il dit lui-même, 
quelques années plus tard, de ne plus sévir cruelle- 
ment contre les provinciaux, mais de les exhorter: 
plutôt par de bienveillantes paroles à revenir au 
culte des dieux. Tant que mes ordres furent suivis 
par les magistrats, personne dans les contrées d'Orient: 
ne fut plus relégué ou maltraité, mais plutôt ces pro- 
vinciaux, gagnés par la douceur, revinrent au culte 
des dieux ὅς» Pure vanterie. Ce qui est vrai, c’est que- 
les chrétiens se tinrent cois et profitèrent de la trêve 
pour se réorganiser. Un document daté de la première 
moitié de l’année 306, et ayant l’évêque d'Alexandrie 
pour auteur, nous donne une vue assez complète de 
l'état troublé de l'Église d'Égypte après le premier 
assaut de la grande persécution ?. 

« À l'approche de la quatrième Pâque depuis le 
commencement de la persécution », dit le préambule- 
du recueil des quatorze canons édictés par Pierre, il 
est nécessaire d'établir des règles permettant et hà- 
tant la reconstitution de tout ce qui avait été détruit 
ou compromis. Les chrétiens qui n’ont pas commis læ 
faute de se présenter eux-mêmes aux juges, mais, 
arrêtés, ont cédé à la violence des tourments, sont 
obligés à trois ans de pénitence et quarante jours de 
jeûne (can. 1). Ceux qui ont succombé, non à la tor- 
ture, mais aux souffrances ou aux ennuis de la prison, 
où cependant ils étaient secourus par les aumônes 
des frères, devront faire pénitence pendant une année 
de plus (can. 2). Quatre autres années seront infligées 
aux cœurs plus faibles encore qui ont apostasié sans. 
avoir même passé par la prison, οἵ que l’évêque com- 
pare au figuier stérile maudit par le Seigneur (can. 3). 
D'autres, pour éviter le sacrifice, avaient feint d’être: 
épileptiques, ou promis par écrit qu'ils obéiraient, 


des inscriptions, t. ΧΧΧ, p. 161 sq.— * Ammien Marcellin, 
1 XXII, χνι. — * De martyribus Palæslinæ, c. ΧΙ. — 
? S, Athanase, Historia arianorum ad monachos, €. LXIV, 
P. G.,t. χχν, col. 769. —* Eusèbe, Hist. eccl., 1. IX, c. 1x. 
— * M. Routh, Reliquiæ sacræ, in-8°, Oxonii, 1846-1848, 
t. αν, p. 23 sq.; Lagarde, Reliquiæ juris ecclesiastici anti- 
quissimæ, a donné un texte syriaque de cette épître, avec 
des suppléments qui ont été retraduits en grec par 
E. Schwartz, Zur Geschichte des Athanasius, dans Nach- 
richten de Gôttingen, 1905, p. 166 sq. 


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2425 Γ 


ou envoyé des païens jeter en leur nom l'encens sur 
l’autel : ceux-là feront en plus six mois de pénitence, 
quand même des confesseurs trop empressés Jeur 
auraient accordé des lettres de communion (can. 5). 
Des maîtres chrétiens avaient envoyé des esclaves à 
leur place devant le juge, et ces esclaves avaient re- 
noncé à la foi : ceux-ci devront se repentir pendant 
un an (can. 6), et les maîtres qui ont làchement abusé 
de leur pouvoir et méprisé les recommandations apos- 
stoliques ‘feront pénitence pendant trois ans (can. 7). 
Mais il est des fidèles qui, après une première apo- 
stasie, se sont relevés d'eux-mêmes, sont retournés au 
combat, ont souffert l’'emprisonnement et les tortures : 
ceux-ci seront reçus avec joie à la communion, tant 
des prières que de la réparation du corps et du sang, 
et à la prédication (can. 8). D’autres chrétiens ont 
oublié que le Seigneur commanda de ne pas s’exposer 
à la tentation, ordonna à ses disciples de fuir leurs 
ennemis de ville en ville, plusieurs fois évita lui- 
même ceux qui le poursuivaient, et qu’à son exemple 
Étienne et Jacques attendirent d’être arrêtés, comme 
aussi Pierre, qui fut crucifié à Rome, et Paul, qui fut 
décapité dans la même ville; témérairement, contre 
la discipline et tant de grands exemples, ces fidèles 
ont été d'eux-mêmes s'offrir aux juges; mais ils l’ont 
fait par zèle, peut-être par ignorance, aussi devront- 
ils être reçus à la communion (can. 9). Quant aux 
clercs qui se sont rendus coupables de la même impru- 


dence, au lieu de s'appliquer au salut des âmes et à | 


leur ministère, ils reçoivent aussi leur pardon; cepen- 
dant, si leur témérité a été suivie de l’apostasie, ils ne 
pourront plus exercer les fonctions cléricales, encore 
qu'ils se soient relevés par un nouveau combat 
(can. 10). Ce blâme ne s'étend pas à ceux qui, témoins 
des procès et des souffrances des saints martyrs, se 
sont déclarés dans un mouvement de généreuse ému- 
lation, ou, au contraire, ont fait cette déclaration 
pour protester contre l’apostasie de quelques-uns 
de leurs frères et endurer à leur place les ongles de fer, 
les fouets, les feux, ou l’eau (can. 11). Quant aux infor- 
tunés qui ont succombé à la peur ou à la souffrance, 
l'évêque approuve que l’on prie pour eux (can. 12). 
11 exclut de toute censure les chrétiens qui ont payé 
pour n'être pas poursuivis et ont ainsi montré au moins 
leur mépris pour l'argent. Aucun reproche ne doit 
atteindre ceux qui se sont dérobés à la persécution par 
la fuite, quand même d’autres auraient été arrêtés à 
leur place : Paul n’a-t-il pas été contraint de laisser 
Gaïius et Aristarque aux mains de la populace d’Éphèse? 
l'évasion de Pierre n’a-t-elle pas causé la mort de 
ses gardes? les saints Innocents n’ont-ils pas péri au 
lieu de l'enfant Jésus (can. 13)? Enfin, les confesseurs 
emprisonnés en Libye ou ailleurs avaient soumis le 
cas de chrétiens à qui l’on avait fait avaler de force 
le vin du sacrifice, ou dont on avait tenu la main pour 
leur faire offrir de l’encens : ceux-ci n’ont point failli, 
méritent d’être honorés comme confesseurs, et peu- 
vent même être promus au ministère ecclésiastique 
(can. 14) =. 

La trêve imaginée par Daïa dura peu de temps et 
l'inutilité de ses efforts pour substituer le paganisme 
à la foi des fidèles par la persuasion le ramena à l’em- 
ploi de la violence. A Alexandrie, le philosophe Edesius, 
à peine de retour des mines de Palestine, ne put conte- 
nir l'indignation que lui inspirait la conduite tyran- 
nique du préfet d'Égypte, Culcien. Edesius fut 
appliqué à la torture, ensuite noyé dans la mer *. 


à Ephes., vi, 9; Coloss., 1v, 1.— * Cf. P. Allard, Hist. des 
perséc., t. ν, p. 32-35; cf. Hefele-Leclercq, Histoire des 
conciles, t. 1, p. 498, note 1. — * Eusèbe, De martyrib. 
Palæstinæ, c. v. — « Eusèbe, Hist. ecel., 1. VII, ce. χι; 
1. VIII, c. x. — ὃ Préfet dès l’année 303; cf. Grenfell et 
Hunt, Oxyrynchus papyri, Oxford, 1898, t.1, p. 132. — 


ÉGYPTE 2496 


L'évêque Pierre imitait son prédécesseur Denis et se 
tenait caché, l’œil ouvert sur son troupeau; plusieurs 
de ses prêtres, Fauste, Dius, Ammonius, comptèrent 
parmi les victimes ὁ, des évêques étaient arrétés : 
Hésychius, Pachymius, Théodore et Philéas, le savant 
évèque de Thmuis, dans la Basse-Égypte. Avant 
son élévation à l’épiscopat, Philéas avait géré de 
hautes charges municipales, car il possédait de grands 
biens; ses proches, ses parents, ses amis, sa femme 
même et ses enfants étaient encore païens. Le préfet 
Culcien s’intéressait à lui et tenta de le soustraire à la 
mort 5. Il demeura inébranlable. Avec lui périt Philo- 
rome, haut fonctionnaire d'Alexandrie’. Ces deux 
martyrs et les trois évêques déjà nommés passèrent 
en prison tous les derniers mois de l’année 3077. Pen- 
dant leur séjour en prison, Philéas écrivit à ses fidèles 
de Thmuis une lettre dont Eusèbe nous ἃ conservé 
un fragment : « Les bienheureux martyrs qui ont vécu 
avec nous, leur disait-il, ont souffert pour le Christ 
toutes les douleurs, tous les tourments que l'on put 
inventer; et quelques-uns, non pas une fois, mais 
plusieurs. Quand les soldats s’efforçaient de leur inspi- 
rer de la crainte, moins encore par leurs paroles que 
par leurs actes, ils ne se sont point laissé fléchir, car 
la parfaite charité faisait évanouir la crainte. Quelles 
paroles exprimeraient leur courage au milieu des 
tourments? Tout le monde avait la permission de les 
insulter; on les frappait avec des verges, avec des 
fouets, avec des courroies, avec des cordes. Le spec- 
tacle de leurs souffrances changeait sans cesse, mais 
la malice de leurs ennemis restait invariable. Quel- 
ques-uns, les mains liées derrière le dos, étaient étendus 
sur le chevalet, pendant qu’au moyen d’une machine 
on leur tirait tous les membres. Ensuite, par l’ordre 
du juge, les bourreaux leur déchiraient, avec des 
ongles de fer, non seulement les flancs, comme on fait 
aux homicides, mais le ventre, les jambes et jusqu’au 
visage. Il y en avait de suspendus à un portique par 
une seule main, de sorte que la tension des articula- 
tions était le plus cruel des supplices. Plusieurs étaient 
attachés à des colonnes, les uns vis-à-vis des autres, 
sans que leurs pieds portassent à terre, afin que la 
pesanteur de leurs corps serrât de plus en plus leurs 
liens. Ils supportaient cette torture non seulement 
pendant que le juge leur parlait ou les interrogeait, 
mais presque pendant une journée entière. Quand il 
passait à d’autres, il laissait des gens de l’oficium pour 
observer les premiers, et voir si l’excès de la souffrance 
ébranlait leur résolution; il ordonnait de les serrer 
sans pitié dans leurs liens, il faisait traîner honteuse- 
ment ceux qui expiraient. Car il disait que nous ne 
méritions aucun égard, et que tous devaient nous 
considérer et nous traiter comme si nous n’étions plus 
des hommes. C’est là le second genre de torture que 
nos ennemis avaient inventé pour le faire succéder 
aux coups. Il y en avait, cependant, qui, après avoir 
subi la question, étaient mis dans les entraves, les 
pieds étendus jusqu’au quatrième trou; ils étaient 
obligés de rester couchés sur le dos, car les plaies dont 
leur corps était tout couvert ne leur permettaient 
pas de se dresser. D’autres, jetés par terre, y demeu- 
raient étendus, brisés par l’excès des tourments, et 
les traces de leurs blessures étaient encore plus hor- 
ribles à voir que le supplice lui-même. Quelques-uns 
mouraient pendant la torture, et par leur constance 
faisaient honte à leurs ennemis. Plusieurs, rapportés 
demi-morts dans la prison, après peu de jours y ren- 


“ Juridicus ou ἀρχιδιχαστύς. Eusèbe, Hist. eccl., 1. VIII, 
c. ΙΧ; Acta 55. Phileæ et Philoromi, dans Ruinart, Acta 
sincera, p. 549, 550; c’est une pièce sincère dans son en- 
semble, sauf quelques retouches qui ne portent pas atteinte 
au fond. — * Leur procès ne fut instruit qu'au mois de 
février 307. 


2427 


daient le dernier soupir. D’autres, ranimés par les 
remèdes, ont vu leur courage croître par la durée 
même de la captivité. Aussi, quand on leur donnait 
ensuite le choix entre un honteux acquittement 5᾽115 
voulaient se souiller par un sacrifice, et une sentence 
capitale s’ils persistaient dans leur refus, tous, sans 
hésiter, allèrent volontiers à la mort 1.» 

La Basse-Égypte rivalisait avec la Haute-Égypte 
en traitements barbares à l’égard des chrétiens. La 
Thébaïde compta au nombre des cenfesseurs l’ermite 
Anouph *et le solitaire Apollonius, qui, mis en prison, 
fut visité par les curieux et copieusement insulté. 
Un joueur de flûte, nommé Philémon, l’accabla d’in- 
jures, puis, touché de repentir, se convertit et courut 
se livrer au tribunal du gouverneur Arrien, connu 
par sa cruauté. Après un moment de quiproquo, Arrien 
fit torturer Philémon, torturer Apolionius et les envoya 
au bûcher. Il paraît qu’une pluie survint qui éteignit 
le bûcher; ce fut au tour d’Arrien de se convertir. La 
contagion devenait inquiétante; le prétet d'Égypte 
manda les trois personnages à Alexandrie : c'était 
alors Hiéroclès, successeur de Culcier.. Et voilà qu’en 
chemin Apollonius convertit l’escorte. Hiéroclès, hors 
de lui, fit noyer tous ces gens-là ὃ. On connaît encore 
ur groupe de trente-sept martyrs qui périrent le même 
jour par des supplices différents, la décollation, la 
novade, le feu, la crucifixion #. Le martyrologe dit 
hiéronymien a conservé de longues listes de mar- 
tyrs égyptiens, et ce ne sont pas les seuls. Outre 
ceux qui périrent en Égypte, il y en eut qui succom- 
bèrent en Palestine et ailleurs. Eusèbe se souvenait 
en avoir vu lui-même, dans l’amphithéâtre de Tyr, 
que l’on exposait aux bêtes, qui, repues, s’en détour- 
naientt. La chaîne des forçats continuait à sillonner 
les routes de la Thébaïde dans la direction des carrières 
de porphyre, voisines de la mer Rouge; mais ce bagne 
regorgeait; alors d’autres chaînes furent dirigées vers 
la Palestine, l’Idumée, l’île de Chypre et la Cilicie. 
Parfois des compatriotes venaient rendre visite aux 
condamnés. Un jour, aux portes de Césarée, on arrêta 
cinq Égyptiens qui se disposaient à traverser la ville, 
pour aller aux mines de Cilicie visiter les confesseurs. 
Emprisonnés, interrogés, torturés et finalement déca- 
pités ". Parmi les condamnés, à Phounon, une petite 
Église s'était orgauisée dont la dénonciation amera Ja 
dispersion; les quatre inspirateurs jugés plus cou- 
pables furent mis à part, c’étaient deux évêques 
d'Égypte, Nil et Pélée, un prêtre et un laïque dont le 
uom est bien égyptien aussi, Patermutios; tous quatre 
furent mis à mort, Des femmes, des jeunes filles étaient 
enlevées et acheminées vers le sérail de Maximin 
Dzïa; celles qui résistaient aux caprices de César 
étaient noyées. Les préfets, les officiers, les gardes du 
prince s’attribuaient leur part de ces malheureuses. 
Maximin ne laissait guère de souvenirs que ceux de 
sa cruauté et de ses débauches. En Égypte, à Alexan- 
drie, il se plut à déshonorer les femmes les plus nobles 
et les plus respectées; à cette date vécut une vierge 
destinée à une immense célébrité, sainte Catherine 
d'Alexandrie, dont la légende s’est emparée au point 
de rendre impossible le rôle de l’histoire. Nous rappel- 
lerons simplement le martyr Dioscore (voir ce mot). 
L’édit de pacification de Galère n’ayant pas été pro- 
mulgué dans les États de Maximin Daïa, celui-ci 
restait libre de persécuter, mais, ayant de son côté 
déclaré que les chrétiens ne seraient plus l’objet de 
poursuites, il tenait sa promesse, ne tuait plus mais 


1 Eusèbe, Hist. eccl., 1. VIII, c. 1X, X. — * Sozomène, 
Hist. eccl., 1. 111, οὐχιν, P. G.,t. Lxvn, col. 1068. —* Rufin, 
De vitis patrum, c. ΧΙΧ. — ‘ Passio sanctorum XXXVII 
marlyrum Æguyptiorum, dans Acla sanct., 18 janvier. — 
5 Eusèbe, De martyr. Palæstinæ, ς. ΧΙ. —" Ibid., c. x. 

7 Eusèbe, Hist. eccl., 1. IX, c. vi. — * Athanase, Apolog. 


ÉGYPTE 


2428 


expulsait, traquait les fidèles et leur appliquait quelque 
chose comme la loi des suspects. Très vite, Maximin 
se lassa et revint à la manière sanglante. D’abord, il 
ne fut question que de crever les yeux, couper les 
mains, les pieds, le nez ou les oreilles; un peu plus 
tard, on revint aux bonnes méthodes et on coupa les 
têtes. Les évêques furent particulièrement désignés 
aux gouverneurs. Pierre d'Alexandrie, sorti de sa 
retraite au moment de l’édit de pacification, fut 
arrêté et décapité, le 25 novembre 311 τ. On le nomma 
le dernier des martyrs, τὸ τέλος τῶν μαρτύρων, à cause 
de la date tardive de ce dernier effort persécuteur ; il 
fut enterré dans un des principaux cimetières chrétiens 
d'Alexandrie, qui porte son nom. Avec l’évêque Pierre 
périrent ses collègues Hésychius, Pachymius et Théo- 
dore, et les prêtres Faustus, Dius et Ammonius. 
XIIT. MÉLÈCE ΡῈ Lycoporis. — L’épître canonique 
de Pierre d'Alexandrie, publiée en 306, avait eu la 
prétention de résoudre la question des apostats; au 
lieu de cela, elle donna naissance à un schisme.L'évêque 
semble s'être attendu à quelque contradiction; peut- 
être ne prévoyait-il pas lopposition qu'il rencontra 
de la part d’un évêque connu pour ses principes d’in- 
transigeance, Mélèce, évêque de Lycopolis, dans la 
Haute-Égypte. Le rigoriste Mélèce n’ignorait pas, sans 
doute, que des bruits fâcheux s’attachaient à lui; on 
racontait qu’il avait lui-même naguère renié la foi 5, 
ce qui expliquait jusqu’à un certain point le mouve- 
ment qu'ilse donnait pour prendre figure d’irréductible. 
Ce sont toujours ceux-là. Quoi qu’il en soit, il protesta 
contre l’indulgence de Pierre, déclara son règlement 
inopportun et, sans ôter tout espoir aux apostats, 
remit leur affaire après la persécution. Jusque-là 
c'était son droit d’avoir une opinion et de la défendre; 
Mélèce alla plus loin et, considérant que l’évêque 
Pierre vivait fugitif et caché, il affecta de tenir comme 
vacant le siège d'Alexandrie; en conséquence, il s'éta- 
blit son successeur, se mit à parcourir l'Égypte, allant 
d'Église en Église, soulevant la discussion à propos 
de l’épître canonique et se substituant aux évêques 
pour faire les ordinations sacerdotales et des consé- 
crations épiscopales. Non content d’empiéter ainsi 
sur les droits du métropolitain d'Alexandrie, il bravait 
ceux des évêques détenus en prison et dont nous avons 
parlé : Hésychius, Pachymius, Théodore et Philéas. 
Il s’attira de ces quatre derniers une lettre sévère ?, 
dont il ne tint pas compte. La mort de ces collègues le 
débarrassa bientôt de contradicteurs et lui laissa le 
champ libre. Mélèce vint à Alexandrie et s’aboucha 
avec deux docteurs ambitieux, Isidore et Arius, qui 
lui révélèrent l'endroit où se tenaient cachés les vi- 
caires de l’évêque. Mélèce leur donna des remplaçants, 
qu'il eut l'originalité de choisir parmi les confesseurs 
de la foi, l’un détenu en prison, l’autre déporté aux 
mines. Lui-même fut bientôt arrêté et envoyé aux 
mines de Phounon, où il recruta quelques partisans 
parmi les condamnés ses compatriotes, entre autres 
un évêque nommé Pélée. Bientôt les confesseurs se 
disputèrent et se jettèrent l’anathème. Quand, en 311, 
ils quittèrent la chiourme pour rentrer en Égypte, on 
les vit beaucoup moius animés contre leurs persé- 
cuteurs que contre leurs frères qui avaient letort de ne 
pas penser comme eux. Le martyre de l’'évèque Pierre 
paraissait devoir mettre fin au dissentiment, il n’en 
fut rien; lorsque ses successeurs rentrèrent en posses- 
sion des églises, les mélétiens installèrent des oratoires 
qu’on désigna sous le nom d’églises des martyrs, ce qui 


adv. arian., ©. LIx, impute à Mélèce d'avoir subi une con- 
damnation synodale ἐπὶ θυσία. C'est à tout le moins dou- 
teux, et il est vraisemblable que l'évêque schismatique ne 
s’en serait pas tiré à si bon marché au concile de Nicée s’ileñt 
été un ancien apostat. — * Mai, Spicilegium, t. x, p. 671; 
P. G.,t. xvin, col. 453-466. 


2429 


était une façon de dire quelesdissidentsavaientsouffert | 
pour la foi; ileût été sage d'ajouter que leurs contradic- 
teurs en pouvaient dire autant, même ils avaient donné 
leur vie, ce qui. à tout prendre, est bien quelque chose :. | 
L'Église d'Égypte avait eu sa riche efflorescence 
d'hérésie, maintenant elle faisait connaissance avec 
le schisme, qui, à la vérité, dura peu de temps, deux 
générations au plus, mais connut une période floris- 
sante depuis 311 jusqu’au concile de Nicée en 325. 
XIV. Amus. — A l’évêque Pierre succéda un des 
anciens chefs du Didascalée, Achillas ?; celui-ci ne 
fit que passer et, après quelques mois, siégea Alexandre. 
Parmi les paroisses de sa ville épiscopale, celle dite de 
Baucalis avait pour chef un prêtre nommé Arius. Ces 
curés d'Alexandrie étaient de très gros personnages 
et qui n’entendaient pas favoriser l'expansion du pou- 
voir épiscopal à leurs dépens. Ils n'avaient pas oublié 
16 temps où c'étaient eux qui élisaient et ordonnaient 
leur évêque *, et se montraient, à l’occasion, disposés 
à l'en faire souvenir. Le prêtre Kolluthus, pour se 
faire la main, ordonna prêtres et diacres sans en 
rien référer à l’évêque Alexandre, lequel n’était pas 
au bout de ses surprises. Arius, après avoir eu quel- 
ques accointances avec Mélèce, s’était assagi. Il était 
ascète, et son costume, une courte tunique sans man- 
ches et une écharpe, le disait à ceux que son physique 
m'eût pas averti : long οἵ mince, l’aspect morose, le 
regard terne, la parole onctueuse. Les vierges sacrées 
d'Alexandrie ne voyaient que par lui, et même, dans 


ÉGYPTE 


le haut clergé, il n’avait pas que des jaloux, mais aussi 
des partisans déterminés. 
Tel fut l'homme qui déchaîna la première des 


grandes tempêtes théologiques qui ont signalé l’his- | 
toire du christianisme. ἢ] ne peut être un instant ques- | 


tion d’esquisser ni de résumer ici l’histoire de l’aria- 
nisme, d’ailleurs promptement sorti de son berceau 
alexandrin pour ébranler l'Église entière. C’est l’ori- 
gine égyptienne de l’hérésie fameuse que nous devons 
noterau passage ; la doctrine elle-même relève d’études 
différentes des nôtres ᾿. Dès que l’enseignement d’Arius 
eut donné l'éveil, le prêtre fut invité à s'expliquer et 
il ne risquait guère, semblait-il, de faire des partisans. 
Sa doctrine du Verbe créature était en contradiction 
formelle avec celle de l’évêque Alexandre sur la divi- 
nité absolue du Verbe. Son identité avec Dieu est le 
point fondamental que les grands évêques Pierre, 
Alexandre et Athanase soutiendront sans faiblir un 
seul instant, et ce n’est pas anticiper que d'écrire dès 
maintenant le nom d’Athanase, diacre et conseiller 
de l’évêque dont il sera le successeur. C’est déjà ce 
jeune clerc qui est l’âme de la résistance du clergé 
égyptien réuni autour de l’évêque Alexandre. Les 
doctrines d’Arius sont examinées avec bienveillance, 
des erreurs qui se font jour dans l’enseignement d’Arius 
οἵ de ses amis sont mises au jour et les prêtres incri- 
minés sont priés, puis sommés de renoncer à leurs inno- 
vations. Sur leur refus, ils semblaient n’avoir qu’à 
résigner leurs fonctions curiales, mais ils se faisaient 
-de leur autonomie de curés d'Alexandrie une telle idée 
qu'ils gardèrent leurs charges et continuèrent à mon- 
ter en chaire. Malgré tout, l’évêque sentait la lutte 
difficile contre un clergé tellement fort; il imagina de 


2 Hefele-Leclercq, Hist. des conciles, t. 1, p. 211-212, 
03. — 2 Voir son épitaphe, Dictionnaire, t. 1, 

0]. 1150. — : Voir Dictionn., t. 1, col. 1204-1210; il en res- 
tait quelque chose au v* siècle; cf. Apophtegmata Patrum, 
ΤΙ, ec. zxxvim, P. G.,t. Lxv, col. 341.—* Hefele-Leclercq, 
Histoire des conciles, t. 1, p. 335-632; sur Arius, ibid., t. 1, 
Ῥ. 349-362, 372-378. — + Ibid., t. 1, p. 363-372. — * P. G., 
+. ΧΥΤΙΙ, col. 573, 581. L’encyclique de l’évêque Alexandre 
fut signée par 17 prêtres et 24 diacres d'Alexandrie, 19 pré- 
tres et 20 diacres de la Maréote. S. Athanase, Apol. contra 


arianos, c. νι, P. G., t. xxv, col. 257. --- Lettres pascales, 


2430 


recourir à l’'épiscopat égyptien, qui commençait d’ail- 
leurs à être travaillé par les partisans d’Arius. Le 
concile d'Alexandrie, tenu en 320, réunit près de cent 
évêques ‘, parmi lesquels deux seulement, Secundus de 
Ptolémaïs en Cyrénaïque et Théonas de Marmarique, 
firent défection et furent déposés ainsi que six prêtres 
et six diacres d'Alexandrie, deux prêtres et quatre 
diacres de la Maréote ‘. L’épiscopat égyptien n’était 
pas contaminé, mais le clergé alexandrin l'était fort 
gravement. Arius et ses partisans quittèrent l'Égypte 
et se rendirent en Palestine. 

XV. SAINT ATHANASE. — L'évêque Alexandre 
mourut le 18 avril 328 τ; son diacre Athanase lui suc- 
céda et fut consacré le 7 juin. L'élection Conna dans 
la suite matière à discussions; le concile égyptien de 
340 les réfuta en citant une lettre adressée aux empe- 
reurs par les opposants #. En réalité, Athanase, absent, 
fut désigné par le patriarche mourant, acclamé par le 
peuple, confirmé par les évêques *; ceux-ci ont pu 
subir une certaine pression morale du fait de l’inter- 
vention populaire, mais c'était la condition de toutes 
les élections épiscopales et l'argument qu’en tiraient 
mélétiens et ariens n’était pas bien sérieux 19. Malgré 
sa jeunesse — trente-trois ans environ — Athanase 
avait joué un rôle important au concile de Nicée et son 
choix valait tout un progiamme. Le premier soin de 
l'évêque fut de fortifier la vie chrétienne, c’est l'unique 
objet de ses premières lettres pascales 2; car ce grand 
homme était un pasteur accompli, vigilant et tendre; 
sans être un savant comme Origène, il avait une recti- 
tude de bon sens qui devait lui servir plus que l’érudi- 
tion la plus vaste et la métaphysique la plus superfine. 
En la compagnie de cet Égyptien et probablement 
de cet Alexandrin, il n’est plus question des abstrac- 
tions et des allégories en honneur au Didascalée. La 
pensée est claire, le style ferme, l'exposition franche 
et sans détours, mais par-dessus tout l'âme est trempée. 
C’est une des plus hautes figures humaines de tous les 
pays et de tous les temps; point agressif, il luttait 
sans violence, sans ostentation, mais il luttait sans 
défaillance, comme d’autres respirent. Il ne méprisait 
pas ses adversaires. il les évaluait et, toujours prêt à 
la parade, leur envoyait la riposte, si rude qu'elle les 
étourdissait. L’orthodoxie eût-elle été sauvée sans lui, 
on ne le saura jamais; mais c’est déjà le plus rare des 
éloges de pouvoir poser la question et de ne pouvoir y 
répondre. Il s’est identifié avec l’orthodoxie; sans lui 
peut-être eût-elle succombé, avec lui et par lui elle 
triompha. Cette gloire rejaillit sur l'Église d'Egypte, 
à laquelle Athanase appartient et dont son existence 
troublée, aventureuse à certaines heures, résume et 
symbolise l'existence douloureuse et la confiance 
indomptable de ce clergé, de ces fidèles et de ces moines 
qui s’identifièrent à lui et à la cause qu'il défendait. 
Ascète, il s'entendait avec la population qui commen- 
çait à peupler diverses parties de son diocèse, la Thé- 
baïde, la Pentapole et l Ammoniaque, puis les régions 
inférieures. Les solitaires devenaient une originalité 
et une des puissances du christianisme égyptien. Dans 
Ja visite que leur rendit Athanase, il était accompagné 
d'évêques et de foules nombreuses; comme il se 
dirigeait vers le Saïd, saint Pakhôme! vint à sa ren- 


P. G.,t. xxv1, col. 1351; la date 326 doit être abandonnée. 
Cf. Le Bachelet, dans Dictionn. de théol. catho, t. x, 
col. 2144; L. Duchesne, op. cit, t. τι, p. 166, note 2, — 
ες, Athanase. Apol. contra arianos, ©. VI, P. G., t. xxv, 
col. 260. — " Sozomène, Hist. eccl., 1. 11, c. xvur, P. G., 
t. Lxvn, col. 976. — %# Philostorge, Hist. eccl., 1. II, ce. xx, 
P. G.,t. Lxv, col. 474. — M P, G., t. ΧΧΥῚ, col. 1352. — 
12 E, Amélineau, Histoire de saint Pakhôme et de ses com- 
munautés. Documents coptes el arabes inédits, dans les 
Annales du musée Guimet, Paris, 1889, τ, xvur, p. 384-386, 
589-590, 642-643, 078, et p. 143, 207-208. 


2431 


contre avec ses religieux; c'était plus et mieux qu’une 
visite, c'élait une alliance désormais. 

Les mélétiens, qu’on avait pu espérer soumis après 
le concile de Nicée, avaient alors pour chef Jean 
Arkaph, évêque de Memphis. Les ariens n'étaient pas 
gens à négliger le contingent que leur offrait cet 
évêque et leurs intrigues étaient assez habiles pour 
que, au commencement de 330 et au commencement 
de 331, on trouve Athanase éloigné d'Alexandrie, du 
fait des « hérétiques », nous dit-il lui-même. Athanase 
mettait à leur rentrée dans l’Église des conditions 
auxquelles ils refusaient de se soumettre et Constantin 
lui envoyait l'ordre de recevoir ceux qui le deman- 
daient, sous peine d’être écarté, lui Athanase, de son 
propre siège 1. Trois évêques mélétiens : Ision, Eudæ- 
mon et Callinique ?, se hâtèrent d’aller à la cour porter 
plainte : à les en croire, l'évêque d'Alexandrie avait 
imposé aux Égyptiens un tribut de chemises de lin 
pour son Église, ce qui n’avait pas le sens commun, 
comme le démontrèrent les prêtres Apis et Macaire, 
qui se trouvaient à la cour. Le prêtre Macaïe avait, 
par ordre d’Athanase, brisé un calice dans une tournée 
pastorale en Maréote et Athanase avait remis une 
cassette pleine d’or à un certain Philomène, person- 
nage suspect. Mandé à Constantinople, l’évêque se 
justifia, fit chasser de la cour ses accusateurs et, après 
une courte maladie ὃ, regagna Alexandrie avant la 
Pâque de 332 4. Les mélétiens ne se tinrent pas pour 
battus, ils reprirent l’histoire du calice brisé chez un 
prêtre Ischyras, desservantune église dans la Maréote”:; 
cet homme, après s’être laissé circonvenir, certifia 
par écrit que l’histoire était fausse. Ensuite, il fut 
question d’un assassinat commis par Athanase sur 
l’évêque Arsène d'Hypsélé, auquel, au préalable, il 
avait fait couper la main. Arsène se cachait dans un 
monastère, on l'y trouva et il demanda pardon par 
écrit de sa main prétendue coupée ‘; il fallut décom- 
mander un concile déjà réuni à Césarée de Palestine 
pour juger cette affaire et l’évêque d'Alexandrie reçut 
une lettre bienveillante de Constantin, sévère pour 
les intrigants infatigables qui venaient de troubler 
l'Église d'Égypte (334) 7. Ces intrigues nous paraissent 
misérables, mais, par leur indignité et parleur bassesse, 
elles nous aident à comprendre l’ardeur des passions 
qui divisaient l’Église d'Égypte. L’épiscopat égyptien 
n'y paraît pas à son avantage, mais il faut se rappeler 
que ceux qui se signalent par des dénonciations, des 
accusations formelles, forment dans cet épiscopat une 
minorité marquée. La masse compacte et anonyme 
des évêques d'Égypte ne doit pas partager le jugement 
sévère applicable à quelques exceptions. 

Constantin voulut célébrer ses tricennales par une 
pacification religieuse dont Athanase ferait les frais. 
En 334, un concile tenu à Césarée n’avait pu venir à 
bout de cet homme redouté; un nouveau concile fut 
convoqué à Tyr, où se donnèrent rendez-vous tout 
ce que l’évêque d'Alexandrie comptait d’ennemis en 
Égypte et dans le reste de l'empire. Une lettre impé- 


1 S. Athanase, Apol. contra arian., ©. LIxX, P. G., τ XXV, 
col.356-357.— ? Jbid.,c.Lx, P. G.,t.xXV, col. 359.—% Chro- 
nicon, P.G.,t.xx vi, col.1352; Lettres, col. 1377.—*S. Atha- 
nase, Apol. contra arianos,c.Lxu, P. G.,t. XXV, col. 362, 

* Kolluthus avait ordonné un certain Ischyras; l’ordina- 
tion n'était pas valide, les fidèles ne voulaient pas entendre 
parler de lui et Ischyras en était réduit à oflicier dans sa 
famille. Pour l’en empêcher, Athanase aurait fait briser 
son calice et renverser son autel; c'était faux, car Ischyras 
était malade et alité, — ὁ Apol. contra arianos, €. LXV, 
P. G.,t. xxv, col. 365. — ? L’Apologia contra arianos nous 
a conservé les principales pièces de ces affaires : €. LxIV, 
rétractation d’Ischyras remise à Athanase en présence de 
six prêtres et sept diacres; ce. Lxvn, lettre de Pinnès, prêtre 
du monastère de Ptemencyris, dans le nome Antéopolite, 
adressée à Jean Arkaph; c. Lx1x, lettre d’Arsène à Atha- 


ÉGYPTE 


2432 


riale assura le concile qu'au besoin la force publique 
amènerait devant lui celui dont la présence serait 
jugée utile; l'avertissement s’adressait à Athanase, qui 
serendit à l'assemblée sans qu'ilfût nécessaire de recou- 
rir à la contrainte et se fit suivre d’une cinquantaine 
d’évêques égyptiens (10 juillet 335); comme ceux-ci 
n'avaient pas reçu de convocation, ils ne siégèrent pas 
parmi les juges : ils eussent fait tache assurément. Tous 
les ennemis d’Athanase s'étaient donné rendez-vous; 
d’après Socrate, le concile aurait compté, indépendam- 
ment des Égyptiens, soixante membres. Sozomène a 
eu sous les yeux les actes de cette réunion; les questions 
de doctrine furent dédaignées, les ariens évitèrent des 
controverses dont ils attendaient moins de succès que 
des accusations portées par les mélétiens. Cinq évêques 
de ce parti se plaignaient d’avoir été fustigés par 
ordre d’Athanase, le prêtre Ischyras rééditait l’histo- 
riette, jadis démentie par lui-même, du calice brisé et 
de la chaire renversée; Arsène et sa main coupée et 
d’autres ragots eurent les honneurs d’une nouvelle 
discussion. Callinique, évêque (mélétien) de Péluse, 
ayant refusé la communion d’'Athanase à cause de 
l’affaire d’Ischyras, se plaignait d’avoir été déposé et 
remplacé. Enfin, on trouva un grief dans les cris popu- 
laires proférés des gens d'Alexandrie qui ne voulaient 
pas, à cause de l’évêque, entrer dans les églises. En 
somme, ces attaques donnent une idée juste de ce qui 
se tramait d’intrigues et de mensonges parmi les chré- 
tientés d'Égypte. 

Athanase se débarrassa de l'affaire d’Arsène, simple 
imposture; il dut consentir à une enquête sur l'affaire 
d’Ischyras, et comme celui-cise disait chef d’une Église 
mélétienne en Maréote, pays absolument vide de mélé- 
tiens, le parti fit recruter quelques-uns de ses membres 
pour les expédier en Maréote à titre de paroissiens. 
Tout ceci n’était pas sans parvenir aux oreilles des 
évêques égyptiens, fidèlement groupés autour de 
leur pape ὅ, et sans soulever des protestations très 
vives; mais, de plus, l’évêque Alexandre de Thessalo- 
nique, membre du concile, et le comte Denys, digni- 
taire envoyé en mission spéciale auprès du concile, 
savaient à quoi s’en tenir et ne s’en cachaïent pas. Ils 
furent néanmoins obligés de laisser partir une com- 
mission d’enquête pour l'Égypte. Simulacre d’en- 
quête, puisque le prêtre Macaire fut retenu à Tyr et 
qu'aucun membre du clergé athanasien, tant d’Alexan- 
drie que de la Maréote, ne fut entendu. En revanche, 
le préfet d'Égypte Philagrius prêta main-forte aux 
commissaires du concile, qui se procurèrent les dépo- 
sitions souhaitées et regagnèrent Tyr avec une pièce 
accablante *. L'affaire d’Arsène fut remaniée à sou- 
haïit. Sans doute il vivait, mais on l'avait cru mort 
parce qu’il avait dû, pour échapper aux mauvais trai- 
tements d’'Athanase, se cacher si soigneusement que 
les autorités elles-mêmes n'avaient pu le découvrir. 
Lorsque le concile se réunit, le tumulte fut tel et le 
danger si grand qu'il fallut faire échapper Athanase en 
secret ; lui partit pour Constantinople tandis que le con- 


nase; ©. LXVIN, lettre de Constantin à Athanase; €. LXVI, 
lettre d'Alexandre de Thessalonique à Athanase; €. LXX, 
lettre de Constantin à Jean Arkaph. — * Cette appellation 
était alors et demeura longtemps employée pour désigner 
les évêques, quels qu'ils fussent. Plus tard elle fut réservée 
à l’évêque de Rome en Occident et à celui d'Alexandrie en 
Orient. Celui-ci prend encore la qualité de pape dans sa 
titulature officielle. — * Toutefois les procès-verbaux de 
cette enquête étaient si peu à l'honneur des commissaires 
que le parti anti-athanasien chercha à les tenir cachés le 
plus possible; mais on savait qu'ils avaient été rédigés 
par un certain Rufus, qui devint plus tard speculator à la 
préfecture augustale. Athanase put invoquer son témoi- 
gnage. Du reste, le pape Jules, à qui on avait envoyé ces 
documents, se chargea de les communiquer lui-même à 
saint Athanase. 


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2433 ÉGYPTE 2434 


cile le déposait et lui interdisait le séjour de l'Égypte. 
L'épiscopat de ce pays était averti d’avoir à rompre 
tous rapports avec l’Alexandrin. Une autre session 
du concile, tenue à Jérusalem même, admit les ariens 
à la communion et en donna notification à l'Église 
d'Alexandrie et à l’épiscopat égyptien. Arrivé à Con- 
stantinople, Athanase eut à se défendre contre une 
nouvelle accusation des mélétiens ; il avait empêché ou 
tenté d'empêcher le ravitaillement de Constantinople 
en blé d'Égypte. Constantin en frémit et, sans attendre 
même un essai de justification, exila Athanase à 
Trèves, mais ne permit pas qu’on lui donnât un succes- 
seur !. Le siège d'Alexandrie demeura inoccupé. 

Les chrétiens d'Égypte demeuraient fidèles en 
majorité à la doctrine représentée par Athanase, ils 
réclamaient son retour, manifestaient en public et 
dans les églises. Le célèbre solitaire saint Antoine 
écrivit plusieurs fois à l’empereur, qui demeura inflexi- 
ble. Quatre prêtres furent arrêtés et exilés. Constantin 
écrivit aux gens d'Alexandrie que toutes leurs instances 
ne serviraient de rien; il conseillait particulièrement 
aux clercs et aux vierges de se tenir tranquilles. Saint 
Antoine n’obtint qu’une réponse polie mais ferme. Des 
évêques si savants et si sages n’avaient pu condamner 
un innocent, Athanase était coupable et perturbateur 
avéré. 

« Les mélétiens, réhabilités par le concile de Tyr, se 
mirent en devoir de tirer les conséquences de leur 
succès. Ils s’y prirent sans doute avec peu de mesure, 
car leur chef, Jean Arkaph, fut exilé lui aussi. Les 
Égyptiens, de quelque catégorie qu’ils fussent, étaient 
décidément des gens bien incommodes. Seul, Ischyras 
eut à se louer des changements survenus. Pour le payer 
de sa peine, le parti mélétien le promut à l’épiscopat. 
Dans son village ?, si petit qu'il n’avait jamais eu de 
prêtre, on lui construisit, aux frais de l'État, une 
cathédrale, où il put faire figure d’évêque 2. » 

La mort de Constantin (22 mai 337) rouvrit à Atha- 
nase le chemin d'Alexandrie ; il y rentra le 23novembre, 
bien accueilli et, pour dire le mot, vraiment populaires. 
L'année suivante, au mois de juillet, saint Antoine vint 
à Alexandrie, pour faire acte public d'attachement à la 
doctrine et d'amitié à la personne d’Athanase 5; de 
son côté, Eusèbe de Nicomédie conduisait à l'assaut 
le ban et l’arrière-ban des partisans d’Arius. Ceux-ci 
occupaient à Alexandrie une assez forte position pour 
qu'il fût nécessaire à l’évêque de compter avec eux. 
C’est ce dont Athanase, jeune alors et vibrant d’ar- 
deur, n'était pas bien convaincu. Comme tous les 
hommes très forts, il se sentait des énergies et des res- 
sources pour toutes les luttes: peut-être dédaignait-il 
d’être aimable, condescendant, onctueux, il lui suffi- 
sait d’avoir raison. Mais il avait raison avec esprit et 
avec éloquence, et ses adversaires s’en apercevraient. 
Les ariens d'Alexandrie se donnèrent un évêque nommé 
Pistus, jadis prêtre dans la Maréote, déposé avec Arius, 
et une manière de confesseur du parti; Secundus, ex- 
évêque de Ptolémaïs, condamné en même temps que 
lui, l’ordonna sur les lieux. On affecta de le considérer 
et de le traiter au dehors comme chef légitime de 
l'Église d'Alexandrie et on s’adressa au pape Jules de 


1 Rufin, Hist. eccl., 1. I, c. xvn, P. L., t. ΧΧῚ, col. 490; 
Sozomène, Hist. ecel., 1. I1,c. xxv, P. G., t. LxvIr, col. 1004; 
Montfaucon, Animadversiones, 1x, P. G., t. XXV, p. CLXVI:; 
Eusèbe, Vita Constantini, 1. IV, ce. Liv, P. G., t.xx, col. 1205; 
Épiphane, Haæres., τιχν ται, 8, P. G.,t. xLn, col. 195; Philos- 
torge, Hist.,1. II, ec. x1, P. G., t. LXV, col. 474; 5. Athanase, 
Apolog. contra arian., LXXN-LXXXVI, P. G., t. XXV, col. 
378 sq.; Desynodis, e.xxn, P. G., t. XXVI, col. 720; Epist. 
heort:, Chron., P. G., t. xx vi, col. 1353.—*2y τόπῳ Εἰρήνης 
Σεχοντάρουρου. Lettre du rationalis d'Égypte à l’exacteur 
de la Maréote.S. Athanase, Apol. contra arianos, ©. LXXXV. 
—? L. Duchesne, Hist. de l'Église, t.11, p. 185. —* Gwatkin, 
Studies of arianism, 2° édit., Cambridge, 1900, p. 140-142. 


Rome, afin d’en obtenir la reconnaissance de Pistus 
et l'approbation de la procédure du concile de Tyr. 
Pour mieux compromettre Athanase, on confia à Jules 
les procès-verbaux de la commission d'enquête envoyée 
dans la Maréote; Jules en fit prendre copie, qu’il 
adressa à Athanase. 


raconta ce qu'avait été ce conciliabule de Tyr et fit 
appel à leur foi, à leur lovauté, à leur raison ‘. Des 
prêtres alexandrins emportèrent cette pièce en Italie 7 
et le pape convoqua un concile romain où l'affaire 
serait instruite*. Mais Athanase avait en face de rudes 
adversaires. Eusèbe de Nicomédie, devenu évêque de 
Constantinople, renonçait à utiliser plus longtemps 
Pistus et découvrait un Cappadocien, nommé Gré- 
goire, l’homme de toutes les besognes, qui fut consacré 
évêque et expédié en Égypte. Le procédé était irrégu- 
lier et, faute d’être élu, Grégoire n'était qu’'intrus: 
mais on n’en était plus à regarder à une irrégularité, 
ni même à compter avec beaucoup. Le préfet d'Égypte, 
Philagrius, fit annoncer par édit (milieu de mars 339) 
que Grégoire était désormais évêque légitime. La po- 
pulation chrétienne se porta aux églises en guise de 
protestation; leurs curés étaient tous partisans de l’or- 
thodoxie et attachés à Athanase, il s'agissait de les en 
chasser pour y introduire le personnel de l’intrus. 
L'église de Quirinus * fut la première attaquée (18 
mars) : il y eut des morts, des blessés, finalement 
l’église et le baptistère voisin furent incendiés. Quatre 
jours après, Grégoire fit son entrée dans la ville, 
acclamé par les païens, les juifs et les ariens, et se logea 
à l'évêché 2. Aussitôt il commença à se rendre d'église 
en église, et, suivi d’une troupe de police, se les fit 
livrer. Dans l’une d'elles, le vendredi saint, il fit arrêter 
trente-quatre personnes, qui furent fustigées et empri- 
sonnées. Athanase tenait encore dans une église, il 
s’en éloigna, afin d'éviter le retour de pareils excès, 
dont 1156 fit l'historien’. Puis il partit pour Rome (339). 

L'épiscopat de Grégoire dura six années; l’intrus 
mourut le 25 juin 345 et l’empereur Constance, cédant 
aux sollicitations de son frère, défendit de lui donner 
un successeur. Athanase fut rappelé: il ne se pressa 
point : il fallut trois invitations successives pour le 
décider à revenir à Alexandrie, où il n’arriva que le 
21 octobre 346, après une absence de plus de sept an- 
nées 15. L'entrée fut triomphale; le peuple et les ma- 
gistrats étaient venus à la rencontre de leur évêque 
et, parmi les félicitations qui lui furent adressées, 
Athanase eut la joie de lire celles que saint Antoine 
avait confiées à des moines de Tabennisi #. Alors 
s’écoulèrent dix années fécondes d’épiscopat (347 à 
356), dont le bienfait ne s’étendit pas seulement à 
Alexandrie, mais à toute l'Égypte. 

L’assassinat de l’empereur Constant, l’indéfectible 
protecteur d’Athanase, rendit l'espérance aux ennemis 
de celui-ci (janvier 350). Cependant Constance avait 
trop d’embarras, en Orient et en Occident, pour ne 
pas ménager le puissant Égyptien, qu'il assura de sa 
protection ᾽ν. Toutefois, après la défaite de l’usurpa- 
teur Magnence (septembre 351) et sa mort (août 353), 


— 5% Chronicon syriacum, P. G., t. XXVI, col. 1353; Vita 
S. Antonii, c. LxIX-LXxI, P. G., t. ΧΧΥῚ, col. 942. -.-- “5 
Athanase, Apologia, ©. τπ-χιχ, P. G., t. XXV, col. 252 sq. 
— © Ils emportaient aussi la lettre synodale célébrant 
les mérites d’Athanase. — * Le préfet d'Egypte empêcha 
les évêques de ce pays de se rendre à Rome.—* Lachronique 
des lettres festales indique l’église de Théonas, qui fut, en 
356, souillée de même. — δ᾽ Epist. heorstat., Chronic., P. G., 
t. xxv1, col. 1353.— 111$, Athanase, Epist. encyclica, P. G., 
t. xxv, col. 211.— 12 Apologia, Li-Lvn, P: G., t. χχν, col. 
341 sq. — : Chron. syriac., P. G. t. ΧΧΥῚ, col. 1355; 5. Gré- 
goire de Nazianze, Orat., XXI, 27, P. G., ἢ XXXV, col. 1114. 
— M Apol. ad Const., c. XxXur, P. G., t. χχν, col. 624. 


2435 


le temps des ménagements était passé et Constance 
libre, enfin, de s’abandonner à sa vieille rancune. Cir- 
convenu pendant l'hiver 351-352, Constance se lais- 
sait raconter qu’Athanaseavait pactisé avec Magnence; 
il s’offensait au récit envenimé d’une décision prise 
par l’évêque, qui, un jour de Pâques, ne pouvant loger 
toute la foule dans l’église, s’était transporté avec 
celle-ci dans la « grande église », non encore consacrée. 
Ainsi il redevenait le brouillon malfaisant que Con- 
stantin avait prétendu mettre hors d’état de nuire. 
Ammien Marcellin, qui ne le connaît que d’après les 
racontars de l’armée, le tient pour une manière de 
sorcier politique : Athanasium episcopum eo tempore 
apud Alexandriam ultra professionem altius se effe- 
rentem scitarique conatum externa, ul prodidere rumores 
adsidui, cœtus inunum quæsitus ejusdem loci multorum, 
synodus, ut appellant, removit a sacramento quod opli- 
nebat. Dicebatur enim fatidicarum sortium fidem, 
quæve augurales porlenderent alites scientissime callens, 
aliquoties prædixisse futura. Super his intendebantur 
et alia quoque a proposilo legis abhorrentia cui præsi- 
debat :. Heureusement pour Athanase, ses collègues 
le jugeaient d’autre façon et, lorsqu'ils eurent appris 
que les accusations et imputations des mélétiens et 
des Orientaux reprenaient le chemin de Rome, une 
députation, conduite par Sérapion de Thmuis, se ren- 
dait en Italie porter au nouveau pape, Libère, une 
protestation signée de quatre-vingts évêques en fa- 
veur de leur illustre collègue ?. 

Ce fut un nouveau répit, mais ce ne fut qu’un répit. 
Depuis longtemps une attaque décisive se préparait 
contre Athanase. Un ordre d’exil, un enlèvement n’é- 
taient pas des coups faciles à tenter avec un lutteur 
qui avait toute une ville et, on peut bien le dire, 
l'Égypte entière derrière lui. En outre, cet homme, 
très aimé et très courageux, était très habile; il collec- 
tionnait sa correspondance et, à l’occasion, en tirait 
des autographes remplis d'intérêt. On imagina donc 
de lui forcer la main et d'organiser, à Alexandrie, une 
émeute. 

Dans ce but, un notaire impérial, nommé Diogène, 
vint donner à Athanase le conseil de ne pas attendre 
la violence et de s'éloigner (août 355). L’évêque avait 
réponse à tout, il avait des assurances de l’empereur, 
et si formelles, que ce serait un manque de respect 
de n’en pas attendre une protection efficace. Les 
fidèles étaient tout aussi obstinés que leur pasteur, 
ils ne se laissaient ni convaincre ni maltraiter. Diogène, 
après quatre mois d’éloquence, de suggestions et de 
vilenies en pure perte, prit le parti de s’en aller. C'était 
le cœur de l'hiver; néanmoins, on amena des troupes 
de toute l'Égypte et le duc Syrianus en prit le com- 
mandement (5 janvier) *. Athanase ne bronchait pas, 
sa lettre impériale à la main, ce qui était peu de chose; 
son peuple derrière lui, ce qui devenait plus sérieux. Le 
peuple d'Égypte aimait fort qu’on comptât avec lui. Il 
montra son désir de déléguer à l’empereur etle montra 
de telle façon que Syrianus répondit qu’il s’en char- 
geait lui-même, et, dans l'attente de la réponse, 
ne tenterait rien contre les églises. 

Le 8 février, à minuit l’église de Thécnas fut cernée. 
Athanase y célébraiten ce moment les vigiles (π 
dec) et l’assistance ne se composait que de chétiens 
fervents en nombre restreint. Le duc Syrianus fit en- 
foncer les portes et ses soldats, renforcés de gens sans 
aveu, s’élancèrent, sabres nus, clairons sonnants, dans 
l’église. A la lueur des lampes et des cierges, les fidèles 
voyaient l'éclat des casques et la trajectoire des 
flèches. Les vierges consacrées faisaient partie de 


1 Ammien Marcellin, Hist., 1. XV, c. vn, ἢ. 6. —*? Cette 
députation s’embarqua à Alexandrie, le 18 mai 353. - 
5, Athanase, Apologia ad Constantium, €. ΧΧΙ, P. G., 


ÉGYPTE 


2436 


l'assemblée: on les accueillit d’épithètes obscènes, 
plusieurs furent tuées, d’autres battues et violées. 
Dans ce tumulte, les plus alertes cherchaient à fuir, 
mais trébuchaient dans l’église, s’écrasaient aux issues, 
s’étouffaient et quelques-uns succombèrent. Athanase 
n'avait pas bougé. De sa chaire, il planait sur un 
groupe de moines et de laïques serrés autour de lui et 
résolus à le sauver; ils réussirent à l’entraîner, mais il 
fut sérieusement meurtri pendant cette retraite; les 
assaillants ne le reconnurent pas, peut-être Syrianus. 
n’était-il pas fâché d’en être débarrassé sans recourir 
à un meurtre. L’émeute avait atteint son but, Athanase 
était parti, parti mais sauvé. 

Le 9 février, les chrétiens d'Alexandrie vinrent 
protester; on leur répondit qu'ils étaient dans l'erreur, 
la nuit avait été si tranquille que l’évêque en avait 
profité pour quitter la ville. Afin de les convaincre, 
on leur fit signer qu'il en était ainsi; ceux qui hési- 
tèrent reçurent des coups de bâton : on ne sait s'ils 
furent après cela persuadés. C’est douteux, car, le 
12 février, ils firent afficher une protestation donnant 
la liste des morts, prouvant la complicité des auto- 
rités dans les désordres; le duc Syrianus notamment 
et le notaire impérial Hilaire présidaient aux opéra- 
tions dans la Théonas et aussi le stratège municipal 
Gorgon; enfin, il y avait les pièces à conviction, sabres, 
javelots, flèches ramassés dans l’église et soigneuse- 
ment mis en réserve. Le préfet d'Égypte était prié 
de mander ces faits à l’empereur et aux préfets du 
prétoire, les capitaines de navires en partance invités à 
répandre partout ce récit. Finalement les Alexandrins 
avertissaient qu’ils gardaient leur fidélité à Athanase 
et n’en voulaient point d’autre que lui. 

Constance pensait autrement et avait son candidat. 
Il envoya à Alexandrie un certain comte Héraclius, 
chargé de faire savoir qu'il ne soufirirait plus désor- 
mais Athanase et voulait qu’on le lui livrât. Le 14 juin, 
il fit enlever les églises au clergé demeuré fidèle à 
l'évêque et les remit aux ariens; ce furent de nouvelles 
scènes de violence, principalement à l’église appelée 
Cesareum. Cependant les fidèles demeuraient inébran- 
lables; alors on s’avisa de faire circuler une pétition 
demandant un nouvel évêque; la pièce fut couverte 
de signatures, mais, à l'examen, on s’aperçut que 
c'était des signatures païennes et juives; les païens, 
assez indifférents, comme on peut le penser, à toutes 
ces querelles, avaient été avertis que le refus de signa- 
ture de leur part entraînerait la fermeture de leurs 
temples. 

Le 24 février 357, l'intrus fut reçu à Alexandrie. 
C'était un nommé Georges, originaire de Cappadoce *, 
ancien employé des finances à Constantinople, où ses 
friponneries lui avaient valu l’honorariat. ΠῚ s'était 
trouvé en rapports avec le futur césar Julien et celui-ci 
en garda le souvenir. Georges était une manière de 
terroriste; sa nomination à Alexandrie lui donna l'oc- 
casion de faire ses preuves. Pour le moment, tout alla 
à son gré. On lui avait associé un commandant mili- 
taire très apte aux rudes besognes, le duc Sébastien, 
manichéen de croyance, homme difficile à attendrir. 
Au bout de quelques semaines, les quatre-vingt-dix 
évêques d'Égypte avaient eu des nouvelles de Georges : 
seize d’entre eux furent exilés, une trentaine obligés 
de fuir; les autres, plus ou moins inquiétés. Il fallait 
renoncer à la communion d’'Athanase et accepter celle 
de Georges : les réluctants étaient remplacés sans 
merci. Quant à Alexandrie, la moindre opposition était 
aussitôt réprimée. Le clergé fidèle fut envoyé en exil, 
condamné aux mines : le terrible metallum de Phounon 


t. xxv, col. 624. — “ΤΠ venait d’Antioche, où il avait été 
investi par un concile d'une trentaine d'évêques, de Syrie, 
de Thrace et d'Asie Mineure. 


| 


ÉGYPTE 2438 


revit des confesseurs, comme au temps de Maximin 
Daïa. I1 était interdit de tenir des réunions en ville, 
même pour de simples distributions d’aumônes. S’as- 
semblait-on dans la banlieue, près des cimetières, le 
duc Sébastien arrivait avec sa troupe; la réunion 
était dispersée; les femmes, les vierges surtout, qui 
figuraient naturellement en tête des plus ardents, 
étaient maltraitées, fouettées avec des branches épi- 
neuses, à moitié rôties sur des brasiers, pour les faire 
acclamer Arius et Georges. Des morts restaient sur 
le terrain, et les parents n’obtenaient pas aisément 
la permission de les enterrer: des prisonniers, hommes 
et femmes, étaient déportés à travers le désert, jusque 
dans la grande Oasis. 

« La terreur dura dix-huit mois. Les chrétiens ne 


furent pas les seuls à en souffrir. Le nouvel évêque se | 


mit à spéculer, accaparant le nitre, les salines, les 
marais où poussaient le papyrus et le calame, organi- 
sant un monopole de pompes funèbres. A la fin d’août 
358, les Alexandrins, excédés de lui, se soulevèrent et 
vinrent l’attaquer dans l’église de Denys. Ce ne fut 
pas sans peine qu’on parvint, cette fois, à l’arracher 
à ceux qui voulaient lui faire un mauvais parti. 1] 
s’en alla quelques jours après, et pendant plus detrois 
ans s’abstint de revenir à Alexandrie. La lutte continua 
après son départ. Un moment les athanasiens reprirent 
leurs églises; mais le duc Sébastien les força de les 
rendre. Tant que vécut l’empereur Constance, force 
resta au parti adverse : pour le gouvernement, Atha- 
nase n'existait plus. 

« Ce n’est pas que, du fond de ses retraites, il ne 
troublât parfois le sommeil des gens en place. Con- 
stance avait beau féliciter les Alexandrins de l’empres- 
sement (1) qu’ils avaient mis à le chasser et à se rallier 
autour de Georges, il ne se sentait pas rassuré. Pour 
entretenir en inquiétude, Athanase lui envoyait son 
Apologie :, dès longtemps préparée, pourvue mainte- 
nant d’appendices sur les récents événements. Depuis 
son éviction de l’église de Théonas, il ne se faisait plus 
voir; pendant six ans la police le chercha en vain. Tout 
ce que l'Égypte comptait d’honnêtes gens étaient pour 
lui: C'était le défenseur de la foi, le pape légitime, le 
père commun ; c'était aussi, grande recommandation, 
lennemi, la victime du gouvernement. Le désert lui 
était hospitalier : il pouvait frapper sans crainte à la 
-porte des monastères et des cellules. Sauf quelques 
dissidents, qui ne se montraient que derrière les uni- 
formes, la population était entièrement à ses ordres. 
Jamais il ne fut trahi; jamais sa trace ne fut éventée 
par la police. En véritable Égyptien qu’il était, il ne 
dédaignait pas à l’occasion de lui jouer des tours. Un 
soir qu'il remontait le Nil en barque, il entendit der- 
rière lui un bruit de rames : c'était une galère officielle. 
On héla son bateau. « Avez-vous vu Athanase? — Je 
crois bien, répondit-il, en contrefaisant sa voix. — 
Est-il loin? — Non, il est tout près, devant vous; 
ramez ferme. » La galère s’élança vers le sud, et le 
proscrit, virant de bord, rentra tranquillement chez 
lui. 

«Les bruits du dehors lui parvenaient : ses émissaires 
le renseignaient soigneusement. Il ne craignait plus 
d'écrire. Auparavant il ne le faisait pas volontiers, 
par crainte de donner prise et de se perdre. Maintenant 
qu’il était perdu, il n'avait plus rien à ménager. Un 
jour, il apprend qu'à Antioche on plaisante sur sa 
fuite. 11 saisit la plume : « J'entends Léonce d’Antioche, 
Narcisse de la ville de Néron ?, Georges de Laodicée et 
les autres ariens cancaner sur mon compte et me 
déchirer; ils me traitent de lâche parce que je ne les ai 
pas laissés m’assassiner.» Ainsi commence l’« Apologie 


À S: Athanase, Apologia ad imperalorem Constantium, 
P. G:,t. xxv, col. 593 sq. — Σ Néronias en Cilicie. — * His- 


pour sa fuite »; Léonce et consorts auraient mieux 
fait de n’en pas provoquer la publication. Ses loisirs 
d’exil, il les employait à combattre les hérétiques; 
c’est alors, je pense, qu'ont été écrits ses quatre traités 
contre les ariens, dont le quatrième est en réalité 
dirigé contre le sabellianisme ancien et nouveau. Aux 
braves moines, dont il est souvent l'hôte, il raconte la 
vie de leur patriarche Antoine, qui a été pour lui un 
ami fidèle et qui vient justement de mourir. C’est 
pour eux encore, pour les mettre au courant des que- 
relles du temps, qu’il écrit sa curieuse « Histoire des 
ariens ᾽ν», en un style vif, imagé, tout à fait propre à 
émouvoir ces grands enfants. Il faut voir comme il 
dramatise les situations et fait parler ses personnages. 
Les Orientaux arrivent à Sardique : « Il y a erreur, di- 
« sent-ils. Nous sommes venus avec des comtes et l’on 
« Va juger sans comtes. Sûr, nous serons condamnés. 
« Vous connaissez les ordres : Athanase ἃ en main les 
« pièces de la Maréote, de quoi le faire absoudre et nous 


| « couvrir tous de confusion. Hâtons-nous, trouvons 


«ἀπ prétexte et allons-nous-en; autrement nous 
« sommes perdus. Mieux vaut la honte d’une retraite 
« que la confusion d’être dénoncés comme sycophantes.» 
Comme il sait toutes les histoires de ses ennemis, il ne 
résiste pas au plaisir d’en confier quelques-unes aux 
solitaires. C’est ainsi qu’il leur apprend que, si évêque 
d’Antioche fit jadis le sacrifice de sa virilité, comme 
Origène, c'était pour des raisons moins avouables. 
Les eunuques ont le don d’exercer sa verve. La cour 
en est pleine, ils ont patronné toutes les intrigues dont 
il a été victime. « Comment voulez-vous, dit-il, que 
« ces gens-là comprennent quelque chose à la généra- 
«tion du Fils de Dieu? » Avec les moines, Athanase se 
sent en famille. De lPempereur lui-même, de ce sou- 
verain solennel et empesé, il parle avec une rare fami- 
liarité : nous sommes fort loin de l’Apologie à Con- 
stance et de ses adjectifs officiels. L'empereur est appelé 
Constance tout court. Athanase va même jusqu’à le 
désigner par un sobriquet. De tels propos ne se pou- 
vaient tenir qu’au désert #. » 

Ces années de retraite firent autant pour la gloire 
et le prestige d’Athanase que pour l'affermissement 
de Église d'Égypte dans lorthodoxie. Du fond de 
sa cellule, patriarche invisible, la parole de l’évêque 
proscrit s’entendait plus loin que n’eût pu le faire sa 
voix dans la chaire d'Alexandrie. On put penser un 
moment que cette parole allait être la plus haute du 
monde, quand, au commencement de l’année 357, le 
pape de Rome, Libère, répudia la communion d’Atha- 
nase et signa une formule dont le souvenir n’a pas 
laissé d’embarrasser, par son imprécision, ses succes- 
seurs. Cette démarche a gardé le nom de « défaillance 
du pape Libère ». Le vieil Hosius de Cordoue, presque 
centenaire et retombé en enfance, ne put empêcher 
l'abus qui fut fait de son nom pour lancer un docu- 
ment hostile à Athanase et qui constituait une sorte 
d'interprétation arienne du symbole de Nicée. On pou- 
vait craindre de nouvelles attaques, lorsque, le 3 no- 
vembre 361, l'empereur Constance mourut. 

Georges d'Alexandrie jugea le moment favorable 
pour rentrer dans sa ville épiscopale désertée depuis 
plus de trois ans ; mal lui en prit : rentré le 26 novembre, 
il apprit, avec les Alexandrins, la mort de Constance 
le 30 du même mois. La nouvelle provoqua une émeute 
dont il fit les frais; il coucha le soir même en prison, 
d’où une autre émeute le tira le 25 décembre, on le 
tua, on le hissa sur un chameau et, dans cet appareil, 
il fit le tour de la ville. Le 21 février 362, Athanase re- 
parut à Alexandrie, bénéficiant ainsi de l’édit de rappel 
de tous les évêques exilés rendu par Julien, dès son 


toria arianorum ad monachos, P. G., t. xxv, col. 691-796. 
— 4 L. Duchesne, op. cit., t. πὶ, p. 266-271. 


2439 


avènement. C'était alors, en tous sens, des évêques 
regagnant leurs sièges. Beaucoup d’Égyptiens dans le 
nombre et d’autres quittant l'Égypte, comme Eusèbe 
de Verceil et Lucifer de Cagliari, qui avaient été inter- 
nés en Thébaïde. Tous deux furent invités à s'arrêter 
au passage, pour conférer avec Athanase; Lucifer 
passa son chemin. Néanmoins Athanase tint avec 
Eusèbe un concile de vingt et un évêques d'Arabie, 
d'Égypte et de Libye, qui garda le nom de « concile 
des confesseurs 1 ». Il nous en est resté un seul docu- 
ment; c'est une lettre adressée, pour la forme, aux 
évêques nicéens qui se trouvaient alors à Antioche 
ou qui allaient s’y rendre; en réalité, le document 
visait l’évêque Paulin et sa communauté *. Le concile 
indique à quelles conditions les mélétiens et les ariens 
eux-mêmes pourront être reçus. Ils devront accepter 
le symbole de Nicée et condamner ceux qui disent que 
le Saint-Esprit est une créature, un être séparé de 
l’essence du Christ. 

A peine rentré, Athanase dut reprendre la route de 
l'exil. Julien prétendait qu’un homme chargé de con- 
damnations ne pouvait rentrer sans un ordre spécial 
et que d’ailleurs les évêques rappelés d’exil n'avaient 
que le droit de vivre chez eux, mais non celui d'exercer 
leurs anciennes fonctions. L'ordre était de nature à 
échauffer les Alexandrins, mais Julien tint bon et 
écrivit au préfet d'Égypte, Ecdicius : « Je n'’apprendrais 
rien de ce que tu fais qui me fût plus agréable que 
l'expulsion hors de tous les points de l'Égypte de cet 
Anathase, de ce misérable, qui a osé, sous mon règne, 
baptiser de nobles dames #. » Le préfet fit afficher 
l’édit de proscription le 21 octobre 362 et Athanase 
s’éloigna. Après s'être caché dans le voisinage d’Alexan- 
drie, i! gagna Memphis, d'où il écrivit la lettre 
pascale pour 363 et, de là, s’enfonça dans la Thébaïde ". 
Tandis qu’il approchait d'Hermopolis, les évêques, 
le clergé, les abbés Théodore et Pammon, suivis de 
leurs moines, vinrent à sa rencontre. Il visita Taben- 
nisi, lut les règles, étudia les observances, questionna 
et entretint les religieux 5. Le 18 août 363, la mort de 
Julien fut affichée à Alexandrie; la nouvelle parvint 
à Athanase à Antinoé, il regagna aussitôt Alexandrie, 
d'où, sans s'arrêter, il s'embarqua pour Antioche, où 
l’attendait le nouvel empereur, Jovien 5. Outre l’em- 
pereur, il rencontra (octobre) Mélèce, Acace de Césarée 
et les évêques de leur groupe, auxquels il proposa une 
sincère réconciliation, mais on hésita, on parlementa:; 
Athanase se le tint pour dit et se rembarqua pour 
Alexandrie. 

La mort de Jovien (17 février 364) donna l’empire 
à Valentinien, qui s’attribua l'Occident et donna 
l'Orient à son frère Valens. Celui-ci, gagné à l’aria- 
nisme politique, bannissait tous les évêques déposés par 
Constance et rappelés par Julien. Au printemps de 
365, un édit impérial dans ce sens fut publié et affiché 
à Alexandrie le 4 du mois de mai. Il taxait à l'amende 
de 300 livres d'or les curies municipales qui esqui- 
veraient d’en poursuivre l’exécution. Les Alexandrins, 
gens de ressource et bons raisonneurs, firent remarquer 
qu'Athanase avait été expulsé non seulement par Con- 
stance, mais encore par Julien et que, s’il était rentré 
par suite de la tolérance du même Julien, il avait été 
formellement rappelé par Jovien. Le préfet sentait 
l’énervement gagner la populace de la grande ville, 
peut-être organisait-il un guet-apens. Athanase le lui 
épargna en sortant furtivement de la ville (5 octobre). 
La nuit suivante, le gouverneur et le commandant 
militaire faisaient envahir l’église de Denys, mais 


1S. Athanase, Tomus ad Antiochenos, P. G., t. xxvI. 
col. 793. — ? Hefele-Leclereq, Hist. des conciles, t.1, p. 963. 
- ? Julien, Epist., νι. — 4 Chron. syriac., ann. 363; Hist. 
acephala, n. x1, P. G., t. ΧΧΥῚ, col. 1358, 1446. — 5 5, Athaz 
nase, Epist. ad Horsisium, P. G., t. ΧΧΥῚ, col. 978. — 


ÉGYPTE 2440 


Athanase était à l'abri dans une campagne qui ren- 
fermait le maslaba (tombeau) de son père; il y demeura 
caché 7. Mais les réclamations des Alexandrins prirent 
un tour si vif que Valens donna l’ordre de laisser 
rentrer l’évêque et de ne plus l’inquiéter. Ilrentra donc, 
le {er février 366, réintégré par un notaire impérial, 
mais « désormais trop grand pour être persécuté ou 
protégé par l'empire ». 

L'âge était venu, pacifiant et auréolant le vieillard, 
dont les dernières années s’écouleraient encore actives 
mais heureuses du souvenir des luttes soutenues, des 
résultats obtenus et des positions défendues ou 
conquises (2 mai 373) 5. La mort du vieux lutteur 
annonça de nouveaux assauts. 

XVI. VALENS. — Pierre, désigné par Athanase, fut 
élu à sa place. Mais l’empereur Valens avait son 
candidat en réserve : Lucius, chef des ariens d’Alexan- 
drie; il ne s'agissait que de le faire introniser. Le 
préfet Pallade s’en chargea et, à cet effet, recruta la 
populace du port et tous les rebuts dont une grande 
ville est pourvue abondamment; avec eux, il envahit 
l’église de Théonas. Ce fut une monstrueuse orgie. 
Les vierges sacrées furent assaillies, insultées, frappées, 
plusieurs d’entre elles furent assassinées, d’autres 
violées et promenées nues dans les rues de la ville. 
Un jeune homme fardé, habillé en femme, monta sur 
l’autel et exécute des danses de caractère, tandis qu'un 
autre, assis tout nu dans la chaire illustrée par Atha- 
nase, débitait d'obscènes historiettes. Telle fut la dédi- 
cace préparatoire à l’intronisation du nouvel évêque. 
Lucius fit alors son entrée, escorté du comte des 
largesses Magnus et de l’évêque d’Antioche, Euzoïus, 
ancien compagnon d’Arius, destitué du diacomat cin- 
quante années auparavant par l’évêque Alexandre. Ce 
ne fut pas tout. Après l’orgie vinrent les représailles. 
Une vingtaine de prêtres et de diacres — dans le 
nombre il s’en trouvait d'octogénaires — furent 
incarcérés, puis embarqués pour la Syrie et internés 
à Baalbeck (voir ce mot). Les fidèles protestaient, les 
moines aussi; pour les faire taire, on en arrêta vingt- 
trois, qui furent expédiés aux mines de Phounon 
et de Proconnèse. 

L'Égypte entière partagea le sort de sa capitale. Le 
comte Magnus, agissant en qualité de commissaire spé- 
cial, allait d’évèché en évêché pour faire reconnaître le 
patriarche officiel; toute résistance était punie. Onze 
évêques égyptiens furent enlevés à leurs sièges et 
expédiés en Palestine, à Diocésarée, localité qui ne 
renfermait que des juifs. Des protestataires se ren- 
dirent à Antioche pour interpeller l’empereur, qui, 
pour toute réponse, les fit conduire à Néocésarée, 
dans le Pont. L'évêque d'Alexandrie, Pierre, comprit 
bientôt qu'il ne pourrait ruser longtemps avec la 
police et se soustraire à ses recherches, il s'embarqua 
et vint chercher appui et consolation auprès du pape 
Damase. C'est de Rome que Pierre écrivit la lettre 
qui retrace les violences commises pour inaugurer 
l’épiscopat de l’intrus *. 

Valens, partant pour soumettre les Goths révoltés, 
périt sur le champ de bataille (9 août 376); auparavant 
ilavait révoqué les sentences d’exil prononcées contre 
les personnes ecclésiastiques. Pierre d'Alexandrie fut un 
des premiers à rentrer et son retour coïncida avec une 
émeute qui le débarrassa de Lucius, lequel n'eut que 
le temps de fuir à Constantinople. Ce qui était plus 
grave que ce départ forcé, c'était l'avènement du 
prince qui allait imposer à tout l'empire le christia- 
nisme comme religion d'État. 


ες Athanase, Ad Jovianum de fide, P, G., t. xx v1, col. 831. 
— ? Socrate, Hist, eccl., 1. IV, ce. xm; Sozomène, Hist. eccl., 
1. VI,ce. χα, P.G.,t.Lxvn, col. 495,1325.—" Historia acephala, 
xvu, P. G..t. ΧΧΥῚ, col. 1448. —"? Cf. Théodoret, Ilist. eccl., 
LIN "οὐ ὁ 


δ 


Ἵ 
᾿" 


2441 ÉGYPTE 2442 


XVII. LES MoINES. — « L'’hérésie d’Arius, le 
schisme de Mélèce, les longues luttes et la constance 
d’Athanase donnent à l'Égypte un relief tout parti- 
culier dans l’histoire chrétienne du rve siècle. Les 
grands conciles de Nicée, de Tyr, de Sardique, de 
Rimini; l'Église déchirée, les évêques déposés, exilés, 
traqués par la police de l’empereur très chrétien; la 
foi trahie par les formules, la religion pervertie en 
d’inexpiables conflits, toutes ces calamités avaient 
leur point de départ dans le pays du Nil. Cependant 
l'Égypte n’était pas un objet de scandale; malgré les 
grands dérangements qu’il causait, Athanase, par sa 
haute et sereine vertu, surtout par sa vaillance 
invincible, demeura toujours l’objet de l’admiration 
universelle. Tout ce qu’il y avait d’honnêtes gens se 
groupait d’instinct autour de lui. On savait bien qu’il 
n’était pas seul, que tous les évêques, tous les fidèles 
d'Égypte le soutenaient de leur dévouement et que ce 
dévouement leur coûtait très cher, qu'ils l’avaient 
payé de persécutions sans cesse renouvelées, depuis 
le temps de Constantin jusqu’à la fin du règne de 
Valens. L'Égypte était le sanctuaire de l’orthodoxie, 
la terre classique des confesseurs de la foi 1. » 

Elle était aussi la terre de prédilection des moines. 
Nous avons traité ce sujet avec assez de développe- 
ments (voir Diclionn., t. 11, col. 3087-3137, 3138-3139; 
et les monographies d'ANTINOÉ, BAOUIT, CHAQQARA, 
Derr EL ABrAD) * pour ne lui accorder ici qu’une étude 
sommaire. L'idée de séparation complète et définitive 
avec le monde et même avec la société ordinaire des 
fidèles est une conception vraiment égyptienne. Si on 
hésite à admettre qu’elle ait été mise en pratique par 
saint Paul de Thèbes dès le temps de l’empereur 
Dèce (250), il est impossible d’écarter le personnage de 
saint Antoine, né en 251 dans un village du nom 
d’'Héracléopolis, dans l'Égypte moyenne. Celui-ci ne 
sut jamais ni lire ni écrire, ignorait le grec et ne 
comprenait que le copte; ayant perdu ses parents, 
placé sa jeune sœur dans une maison de vierges et 
vendu son petit bien, il imagina de vivre en ascète — 
l'Orient lui en offrait maints exemples — d’abord à la 
porte de sa maison, puis aux environs du village natal, 
enfin dans un tombeau qui en était fort éloigné. 
Quinze années durant, il reste ainsi en rapports avec 
les hommes; en 285, il passa le Nil et se dirigea vers 
les montagnes de la chaîne Arabique, s’enfonça en 
plein désert et finit par élire domicile dans les ruines 
d'un château fort nommé Pispir ὃ. Une source s’y 
trouvait, tous les six mois on lui apportait du pain; 
il dura ainsi vingt années à prier Dieu et à faire des 
nattes. Son exemple attira d’autres chrétiens fuyant 
les rigueurs de la persécution de Dioclétien; mais leur 
nombre s’accrut tellement qu'Antoine s’éloigna et, 
après quelques journées de marche, rencontra une 
source, des palmiers, quelque peu de terre cultivable. 
ΤΙ s'établit en ce lieu, dont l'accès presque impossible 
lui épargnait les importunités des visiteurs 4 Cepen- 
dant il lui arriva plusieurs fois de descendre la vallée 
du Nil et de revenir passer quelques jours à Pispir; on 
le vit même, en 338, faire le voyage d'Alexandrie pour 
y prendre parti en faveur d’Athanase. Antoine mourut 
en 356, âgé de cent cinq ans. 

Cette vie rude et étrange résume parfaitement 
l'existence de l'institution cénobitique égyptienne. 
Rigueurs ascétiques, fidélité à l’orthodoxie, indépen- 
dance, solitude, silence. Les agglomérations monas- 
tiques ne pratiquaient, sans doute, que d’une manière 


À L. Duchesne, op. cit., t. 11, p. 485-486. — ? Voir aussi 
Dictionn.,t.1, col. 2604-2626, APOTACTIQUES ET APOTAXA- 
MÈNES. — 3% Deir el Meimoun, sur la rive droite du Nil, 
entre Atfhet Beni Souef. — ‘ Monastère de Saint-Antoine, 
encore existant. Cf A. d’Alès, Les Pères du désert, d'après 
\'Histoire lausiaque de Pallade, dans Études, 5 juillet 1906; 


DICT. D'ARCH. CHRÉT. 


tempérée et moins farouche, l'existence abrupte 
choisie et progressivement aggravée par les grands 
solitaires. Ceux-ci étaient et restèrent des individus 
exceptionnels. Si leur isolement les mettait hors d'état 
de participer aux exercices de la vie et de la société 
chrétienne, s’il les soustrayait au contrôle de la 
hiérarchie et à la réception des sacrements, cette 
situation pouvait entraîner des inconvénients réels, 
mais il est impossible d'y voir une sorte de critique 
amère de l'Église de ce temps. Ces inconvénients 
n’existaient que pour le petit nombre d'hommes à la 
trempe héroïque qui consentaient à s’y soumettre; 
du moment que le lieu de leur retraite était découvert 
et que les disciples s’y présentaient, une organisation 
embryonnaire s’imposait, un courant se rétablissait 
avec l’Église ou les églises les plus voisines et la situa- 
tion prenait fin, peut-on dire, dès l'instant qu’elle 
était connue. Le fait de se retirer au désert n’était pes 
plus une critique de la société ecclésiastique que le 
fait de dédaigner les dignités académiques n’est une 
critique du monde universitaire. L'idéal de vie reli- 
gieuse d'Antoine et des foules égyptiennes qui sui- 
virent son exemple diflérait si peu de l'idéal de 
l'Église qu’il en était la pierre de touche véritable 
pour la pratique de l’ascèse. Jésus, ses apôtres, ses 
disciples et les premières générations chrétiennes 
avaient enseigné et pratiqué la macération indivi- 
duelle et la prière constante; saint Paul, qui vraisem- 
blablement savait à quoi s’en tenir sur la pensée et 
l'idéal de l’Église et de son fondateur, récapitulait 
avec fierté les violences subies parce qu’affrontées et 
provoquées, et donnait pour conseil à ses Églises : 
Orale sine intermissione. Apparemment, les grands 
évêques d'Alexandrie qui eurent nom Athanase, Pierre, 
Alexandre, avaient l'esprit aussi éveillé sur cette 
forme nouvelle de la piété chrétienne qu'on peut 
l'avoir de nos jours et, loin d'y trouver un objet de 
critiques, ils la favorisaient, estimant que la culture 
d’un arpent à l’ombre d’un palmier n’offrait rien de 
plus inconciliable avec l'idéal chrétien que la pour- 
suite infatigable des dignités et des rubans, des 
prélatures et des décorations. 

L'expansion des centres cénobitiques fut si rapide 
qu'il est malaisé d’en suivre le progrès. Les principaux 
centres furent Nitrie, à l’ouest du Delta, assez loin 
au sud d'Alexandrie; Pispir en Moyenne-Égypte: 
Tabennisi en Haute-Égypte ou Thébaïde, et ce dernier 
nom suffit à évoquer la plus surprenante efflorescence 
de vie cénobitique. Un peu après ce fut Athripé, 
Oxyrhynque, Antinoé et lesnoms d'Antoine, Pakhôme, 
Macaire, Schenouti, Pambon rivalisaient de célébrité. 

L'Égypte possédait aussi des moines non embri- 
gadés, les «apotactiques » : ceux-ci, hommes et femmes, 
vivaient dans les villes ou les villages, assistaient 
assidüment aux assemblées liturgiques, dont ils 
formaient le noyau assidu, parfois même un peu exalté, 
puis regagnaient leur demeure privée. Leur présence 
et leur intervention est maintes fois signalée dans les 
émeutes religieuses si fréquentes en Égypte, notam- 
ment à Alexandrie. Mais leur influence et leur prestige 
ne s'étend pas au delà d’un cercle assez restreint, 
tandis que les grandes agglomérations cénobitiques 
exercent une puissance d'action et d'attraction singu- 
lières. 

Athanase se faisait gloire de son titre d’ascète, 
équivalant à une affiliation authentique dont le 
bénéfice lui était assuré au cours des situations 


E. Amélineau, Saint Antoine et les commencements du 
monachisme chrétien en Égypte, dans Revue de l'histoire 
des religions, 1912, τὶ LXV, p. 16-78, exposé d’une médio- 
crité soutenue, et au sujet duquel on lira utilement H. 
Delchaye, dans Analecta bollandiana, 1913, τὶ XXxXnm, p. 491- 
453. 


IV. — 77 


2443 


périlleuses où le jetait une lutte sans merci. Non 
seulement les retraites profondes, les cachettes impé- 
nétrables s’ouvraient pour lui, mais un silence que 
nulle indiscrétion ne venait rompre veillait à sa sûreté, 
facilitait ses voyages de fugitif proscrit et traqué. 
Pour ce confrère en ascèse, Antoine, presque nonagé- 
naire, se décidait à un long et fatigant voyage, mais 
qui devait affermir la situation de l'évêque. 

A mesure que les centres cénobitiques se fixèrent, 
leur organisation ajouta à leur influence. Le prestige 
de la sainteté se doublait des ressources habilement 
ménagées d’une administration économe etprévoyante. 
Si le désert ne devint pas fertile, du moins il devint 
habitable. Le val de Natron n'était qu’une région 
rebelle à toute installation, lorsque Amoun vint 
s'établir parmi les lacs salins, producteurs de nitre. 
Quarante ans après sa mort, une colonie de cinq 
mille moines vivait dans cette vallée de Nitrie, dont 
elle rendait le nom désormais célèbre. Au delà de la 
vallée se trouvait le désert des Cellules, plus loin 
encore la solitude Scété. Des singularités, des rivalités, 
dont le récit nous déroute, introduisaient d’un désert 
à l’autre, d'une communauté à l’autre, un élément 
original, une sorte de concurrence qui nous surprend 
et enlève à notre admiration au moins autant qu’elle 
ajoutait à celle de leurs contemporains. Ces mesqui- 
neries sont de toutes les époques et de tous les milieux; 
on en pourrait, sans grande peine, faire de surprenants 
recueils. L’imagination se donnait carrière d'ajouter 
et de renchérir et il serait un peu puéril d'ajouter foi 
à toutes les historiettes qui circulaient pour l’édifi- 
cation de ceux-ci, le délassement de ceux-là et l’ébau- 
dissement des voyageurs. 

La Thébaïde compta des centres cénobitiques dont 
la célébrité ne céda à aucuns. Des centaines d’ana- 
chorètes s’affilièrent à Tabennisi, ensuite à Pbôou, 
d’où on pouvait aller à Tabennisi et en revenir dans le 
courant d’une seule journée. Bientôt ces centres se 
multiplièrent soit dans le voisinage, soit un peu plus bas 
ou plus haut, aux environs d'Akhmin (Panopolis) et 
d’Esneh (Latopolis). Du vivant du fondateur Pakhôme, 
on en compta au moins neuf. Il y eut aussi des monas- 
tères de femmes. C’était l’âge de la croissance. Sous 
Orsiesi et Théodore, la congrégation de Tabennisi 
étendit ses fondations. Il y en eut bientôt jusqu’à 
Hermopolis la grande, en face d’Antinoé. Toutes ces 
agglomérations tendaient à développer les particu- 
larités indigènes. On a vu qu'Antoine ignorait le 
grec; dans les fondations pakhômiennes on ne pouvait 
s’aggréger à la communauté qu'après avoir justifié 
de la connaissance du copte thébain (saïdique). 

Non moins puissante fut l’organisation cénobitique 
d’Atripé, en face d'Akhmin. Le fondateur Bgoul avait 
adopté la méthod2 pakhômienne, que son successeur 
Schenouti développa au point de lui donner des 
proportions extraordinaires. Monastères d'hommes et 
monastères de femmes se multipliaient autour de lui, 
peu à peu son influence s’étendit fort loin; elle n'avait 
rien d’aimable. Schenouti était un terrible homme, 
rossait son monde, se jetait, la hache et la torche à la 
main, contre les temples païens. Il était arrivé ainsi 
à conquérir de haute lutte une situation personnelle 
prépondérante dont bénéficiait l'institution céno- 
bitique. Les règles d’Atripé se ressentaient moins 
qu’on pourrait le croire du caractère violent de l’apa 
Schenouti, qui, jusqu’à l’âge de cent dix-huit ans, 
exerça une sorte de royauté sur la Thébaïde. Celui-ci 
aussi était un Égyptien convaincu, copte par le 
langage, par les écrits, par les habitudes, sachant le 
grec, mais n’en faisant guère usage. 

Le rayonnement de cette organisation nouvelle 
de la vie chrétienne fut général. En Égypte, le clergé 
des villes se faisait un point d'honneur d'entretenir 


ÉGYPTE 


2444 


des relations amicales avec les moines. les apotactiques 
perdaient beaucoup de leur prestige par la comparaison 
établie entre leur vie indépendante et l'existence 
disciplinée des moines, les ermites qui ne voulaient 
pas se plier à la règle cénobitique n'avaient d’autre 
ressource que de conformer leurs enseignements à ceux 
des grands abbés. Bien au delà de l'Égypte, la célé- 
brité de ses moines et de ses ermites provoquait la 
curiosité. Les touristes prenaient le chemin de la 
Thébaïde, de Nitrie, du désert de Suez; il en venait de 
partout : de Rome, de Gaule, d'Espagne. Les plus 
curieux ou les plus aventureux s’enfonçaient seuls 
jusqu’en Thébaïde, les autres se contentaient du 
spectacle de la vallée de Nitrie et dans le Delta. 
Touristes ou pèlerins racontaient à leur manière ce 
qu'ils avaient vu. En 373, Mélanie l’ancienne inaugure 
ces expéditions édifiantes pour le monde occidental, 
mais longtemps auparavant Hilarion, Eustathe, Basile 
étaient venus d'Orient en Égypte s'inspirer de ces 
mêmes spectacles avant de propager en Palestine, en 
Syrie, en Cappadoce ce qu'ils connaissaient mainte- 
nant par expérience. Saint Jérôme lui-même avait 
voulu voir de ses veux et aussi Cassien, mais tous deux 
s’arrêtèrent en Basse-Égypte: plus entreprenant, 
Rufin d’Aquilée poussa une pointe jusqu’à Pispir, 
Posthumien alla jusqu'aux monastères de saint 
Antoine et de saint Paul, près de la mer Rouge; 
Palladius alla voir Jean de Lycopolis (Assiout) et 
l'exil lui procura plus tard l’occasion de faire connais- 
sance avec Syène, Panopolis et les communautés 
pakhômiennes. 

Parmi les moines se trouvait une population un peu 
bigarrée, comme le sera toujours une population de 
convertis. Ces gens avaient peu de besoins et racon- 
taient de jolies historiettes, leur imagination était 
demeurée enfantine par la fraîcheur et par le contact 
incessant avec la nature. Les éléments, les animaux, 
les révélations forment une mine inépuisable de récits 
charmants et dont quelques-uns furent peut-être véri- 
diques. Il y ἃ là un aspect auquel on s'arrête malheu- 
reusement trop peu pour insister de préférence sur les 
côtés moins séduisants de cette époque du cénobitisme 
primitif. : 

XVIII THÉOPHILE. — La réputation d'Origène 
avait subi une éclipse au temps où les luttes provo- 
quées par l’homoousios étaient à leur paroxysme de 
violence. Cependant, dès le dernier quart du rv® siècle, 
on pouvait voir les symptômes d'une vive irritation 
dans les milieux théologiques à l’occasion de certains 
problèmes posés et résolus par le grand docteur 
alexandrin. Marcel d’Ancyre, malgré ses tendances 
hérétiques, jugea habile de créer une diversion et de 
faire remonter, comme à sa source, l’arianisme à la 
doctrine d'Origène. Eusèbe de Césarée le combattit, 
mais sans adresse et peut-être sans conviction. On 
commença à exploiter Origène, dont les écrits furent 
mis en coupe réglée. Tandis que les homoiousiens en 
tiraient parti à leur point de vue, les Cappadociens 
extrayaient de ses ouvrages un recueil de morceaux 
choisis, édités sous le nom de Philocalie. Athanase et 
Didyme faisaient déposer leur concitoyen en faveur 
de la foi de Nicée, tandis que saint Jérôme et saint 
Jean Chrysostome se formaient à l'exégèse de ses 
commentaires bibliques. Somme toute, la faveur des 
orthodoxes lui resta fidèle et bien marquée jusqu’à la 
fin du rve siècle. Une fraction considérable des moines 
d'Égypte l’invoquaient contre une fraction presque 
aussi imposante de leurs confrères, passablement 
incultes, qu'ils exaspéraient en les accablant à tout 
propos de copieuses citations tirées d'Origène, le 
maître symboliste, dont l'enseignement bouleversait 
et nivelait les conceptions matérielles et brutales des 
anthropomorphites. Ceux-ci comptaient au nombre 


RE να ἀμπβάστοσς 


2445 


de leurs défenseurs Épiphane, évêque de Salamine 
en Chypre, orthodoxe avéré, controversiste bilieux, 
qui, dans un grand ouvrage composé entre 373 et 
375, contre toutes les hérésies, y logea la doctrine 
d'Origène. On y prit assez peu garde et les fervents 
d'Origène, comme Jean de Jérusalem et Rufin 
d’Aquilée, continuèrent à prôner la doctrine du maître 
et à vulgariser ses écrits. Vers 394, un pèlerin nommé 
Artelius, venu à Jérusalem, y accusa tout net Rufin 
d'hérésie origénienne. Jean et Rufin haussèrent les 
épaules, mais un prêtre de Bethléem, Jérôme de 
Stridon, dalmate d’origine, prit feu et flamme, tout 
en gardant encore au début une modération relative 
que lui imposait son admiration bien connue jus- 
qu'alors pour Origène. Sur ces entrefaites, Épiphane 
vint à Jérusalem réclamer de l’évêque Jean la condam- 
nation de l'Alexandrin, essuya un refus et n’en prècha 
que de plus belle. Quand il vit les esprits bien montés, 
la situation pleinement gâtée, il s’en fut. Mais vers 
l'an 400, on peut admettre comme indubitable 
qu'Origène n'était encore frappé d'aucune sentence 
ecclésiastique. Pareille senténce devenait d'autant 
plus difficile à porter que la controverse origéniste 
avait donné naissance à des traductions infidèles et 
tendancieuses, sélections de textes arbitrairement 
choisis et rapprochés, qui rendaient fort difficile un 
jugement sur l’ensemble des œuvres contestées. 
Bientôt la question dévia de plus en plus et des 
intérêts étrangers s’en mélèrent. Théophile d’Alexan- 
drie, origéniste déclaré, était dominé par des vues et 
des passions mondaines. Adversaire passionné des 
moines anthropomorphites, il avait combattu leurs 
opinions dans une lettre pastorale. Une insurrection 
de ces étranges cénobites, qui marchèrent par bandes 
sur Alexandrie, lui arracha la condamnation d’'Origène. 
ΤΙ cédait à la force; mais peu de temps après, son 
intérêt l’entraîna à un revirement complet. Les origé- 
nistes avaient alors pour chefs les « Longs Frères », 
quatre hommes detaille gigantesque, pieux et instruits, 
nommés Dioscore, Ammon, Eusèbe et Euthyme. 
Théophile avait eu jadis avec eux les rapports les 
plus agréables, il avait même élevé Dioscore sur le 
siège épiscopal d'Hermopolis et nommé deux de ses 
frères économes de sa propre Église. Mais ceux-ci, 
craignant d'exposer le salut de leur âme dans la société 
de Théophile, dont les passions devenaient de jour en 
jour plus vives, se retirèrent au désert. Théophile s’en 
montra très irrité. Il poursuivit le prêtre Isidore, qui 
avait longtemps exercé sur lui une grande influence. 
Isidore se réfugia chez les moines origénistes, qui 
prirent hautement sa défense, et Théophile perdit 
toute mesure. Le récit de tous ces incidents ne peut 
trouver place ici. Théophile avait fait alliance avec 
les moines anthropomorphites, avec saint Jérôme, 
et saint Épiphane. Il tint plusieurs conciles contre les 
origénistes, qu'il condamna ainsi que les livres de leur 
docteur. En 401, il interdit la lecture des écrits de 
l'illustre maître dans une lettre pascale qui dépassait 
les dernières limites tolérables de la modération. Les 
origénistes résistèrent et l’évêque d'Alexandrie orga- 
nisa la persécution armée contre les moines du désert 
de Nitrie, ses principaux contradicteurs, qu'il pour- 
chassa à la tête d’une troupe de soldats réguliers. 
Beaucoup prirent la fuite. Les Longs Frères se 


1 C. H. E. Lommatzsch, De origine el progressu hæresis 
Origenianæ; Doucin, Histoire des mouvements arrivés dans 
l'Église au sujet d'Origène, in-4°, Paris, 1700; Am. Thierry, 
Le patriarche d'Alexandrie, les Longs Frères, et la première 
déposition de Jean Chrysostome, dans la Revue des deux 
mondes, 1867, t. Lxx1, p. 73-131; Fr. Diekamp, Die orige- 
nilischen Streitigkeiten im VI Jahrhundert und das V algem. 
Konzil, in-8°, Munster, 1899, — 2 Zosime, Hist., 1. IV, 
€. ΧΧΧΥΗ͂, — * Le chef de la révolte, Olympius, se retira 


ÉGYPTE 2446 


rendirent à Jérusalem, de là à Scythopolis et enfin 
à Constantinople ". 

Théophile n’était pas moins violent à l'égard des 
païens d'Égypte. Théodose venait de prescrire 
l’abolition du paganisme et la fermeture des temples 
des idoles, cette fois les lois prohibitives furent 
appliquées et le culte interdit. En Occident, à Rome, 
ces mesures s’exécutèrent sans résistance. A Alexan- 
drie, où les temples étaient jusqu'alors restés ouverts 
et avaient vu s’accomplir des sacrifices, la situation 
était délicate; cependant Théodose voulait être obéi, 
il consentait à épargner les individus, la vie et les 
biens seraient respectés, mais les édifices ne le seraient 
pas. Dans le cas où la fermeture ne serait pas suffi- 
sante, on procéderait à la démolition. La loi l’inter- 
disait, mais il suffisait d’un rescrit pour tourner la loi. 
En 384, Cynegius, préfet du prétoire d'Orient, fut 
envoyé en Syrie et en Égypte. avec la mission spéciale 
de fermer efficacement les temples qui ne l’étaient pas 
ou qui ne l’étaient qu’à demi ?. Ce fut, pour Alexandrie, 
la fin du régime de tolérance. Quelques années après, 
un conflit des plus violents éclata dans cette grande 
ville entre les païens et les chrétiens. L'évêque 
Théophile s'était fait donner par l’empereur un ancien 
édifice, déjà affecté sous Constance au culte arien. 
Pour le changer en église, il y fit faire quelques travaux 
qui remirent au jour divers objets du culte; il y avait 
eu là, autrefois, un temple de Bacchus ou de Mithra; 
on en retrouva les ex-voto, parmi lesquels il y en 
avait de fort indécents. Théophile, pour faire pièce 
aux païens, les fit promener dans toute la ville. Cette 
exhibition déchaîna une émeute. Après une longue 
bataille de rues, les païens, sous la direction du 
philosophe Olympius, se réfugièrent dans le Sérapéum 
et s’y fortifièrent. Ce temple immense s'élevait sur 
une colline artificielle; on y accédait par un escalier 
de cent degrés; sur la plate-forme, outre le naos 
lui-même et les portiques, s’élevaient divers édifices 
affectés au service du sanctuaire. De cette citadelle, 
les émeutiers faisaient des sorties, d’où ils revenaient 
souvent avec des prisonniers; à ceux-ci, ils imposaient 
de renoncer au christianisme; un certain nombre 
moururent ainsi d’un martyre inattendu. Impuissantes 
à réduire la rébellion, les autorités locales parlemen- 
tèrent; il fut convenu qu'on écrirait à l’empereur. 
Théodose répondit. Il pardonnaïit l’'émeute et même 
les supplices infligés aux chrétiens *, mais il prescri- 
vait l'abolition du culte de Sérapis. On ne détruisit 
que l’idole. Encore ne fut-il pas aisé de trouver 
quelqu'un pour y porter la main. La statue colossale 
du dieu occupait le fond du temple; sur sa tête se 
dressait le célèbre boisseau, signe de fertilité. En face, 
une fenêtre habilement ménagée amenait à certains 
jours, sur ses lèvres dorées, le premier rayon du 
soleil levant. D’autres prodiges encore se voyaient 
dans ce temple, entre tous vénéré et redouté. Les paiens 
déclaraient que, si l’on touchait à Sérapis, le monde 
s’abimerait à l'instant. Cependant un soldat se risqua 
à lancer sa hache dans la tête du dieu; le charme 
rompu, Sérapis fut mis en pièces et trainé par les rues 
d'Alexandrie. Le patriarche Théophile recommença 
ses fouilles, qui le mirent de nouveau en possession 
de documents peu édifiants ; il n'était pas homme à les 
garder pour lui *. L'empereur avait ordonné que les 


en Italie: deux autres, deux lettrés, Helladius et Ammo- 
nius, prêtres païens, devinrent maîtres de grammaire à 
Constantinople. L’historien Socrate suivit leurs leçons. 
Helladius, sur le tard, contait volontiers qu'au temps des 
troubles d'Alexandrie il avait tué de sa main jusqu'à 
neuf chrétiens. 4 Sur tout ceci, voir Rufin d'Aquilée, 
Hist. eccl., 1. II, ce. XXu-XxXX; cf. Sozomène, Hist. eccl., 
1. VII, ce. xv: Socrate, Hist. eccl., 1. V,e. XVI, P. G.t. EXVH, 
col. 604, 1452. 


2447 


idoles en métal précieux fussent fondues et que le 
produit en fût distribué aux pauvres : Théophile eut 
soin d’en réserver une, particulièrement étrange, et 
la plaça en bon lieu, toujours pour agaçer les païens. 
Les autres temples d'Alexandrie eurent le même sort 
que le Sérapéum. A Canope aussi, Sérapis avait un 
sanctuaire célèbre; il en fut délogé : une colonie de 
pakhômiens vint installer à cet endroit le monastère 
dit de la Pénitence !:. » 

Tout ceci, pour Théophile, n'était qu'escarmouches; 
il rêvait de batailles, se sentant chef d'armée. Toute 
l'histoire del’ Église d’Égyptese concentre à Alexandrie, 
tellement la prépondérance de ce siège éclipsait tous 
les autres. Athanase avait eu l’envergure nécessaire 
pour soutenir une pareille situation. Théophile ne lui 
cédait en rien pour les qualités de commandement, 
avec l’orthodoxie en moins et la déloyauté en plus. 
L'évêque d'Alexandrie était maître absolu et incon- 
testé de son épiscopat. Quand on parle de conciles 
en Égypte, il ne faut pas croire que ce mot ait le 
même sens qu'ailleurs, qu'il s’agisse d’une assemblée 
délibérant en liberté sous un président autorisé. Dans 
les conciles égyptiens, qu'il y ait plus ou moins d'é- 
vêques, cela ne fait absolument rien. Une seule voix 
compte, celle du chef, du pape, comme on l’appelait; 
les autres ne se font entendre que pour approuver. 
La seule puissance à côté du Pharaon ecclésiastique ?, 
c’étaient les moines. Depuis Athanase on l’avait eue 
en main. Le: conflits de Théophile avec les solitaires 
de Nitrie, conflits passagers, apprirent au patriarche 
que, dans le monde monacal, ce n'étaient pas les plus 
instruits, les intellectuels, comme on dirait maintenant, 
qui pouvaient ofirir une résistance efficace. Ce qui 
importait, c'était de s'arranger avec la démocratie des 
cellules et de savoir la conduire. En 400, Théophile 
avait pris son parti; il sentait maintenant toute 
l'Égypte derrière lui, toute l'influence du clergé, tout 
le zèle des moines. 

« En face d’un tel pouvoir, l'autorité civile était, 
sur les lieux au moins, assez peu resplendissante. 
Depuis Dioclétien, qui n’aimait pas Alexandrie, le 
pays avait été divisé en plusieurs provinces etrattaché, 
pour l’administration supérieure, au diocèse d'Orient, 
que dirigeait d’Antioche le haut fonctionnaire qualifié 
de comes Orientis. Ainsi l'Égypte, dans son ensemble, 
n'avait pas d'expression administrative. Il y avait des 
provinces en Égypte; il n’y avait plus, au civil, de 
province d'Égypte; il n’y avait pas encore de « diocèse» 
d'Égypte. Les choses changèrent sous Valens : en 368, 
on voit apparaître le « préfet augustal », en résidence à 
Alexandrie, superposé hiérarchiquement aux gouver- 
neurs des provinces; c'était une résurrection de l’an- 
cien préfet d'Égypte, de l'héritier des rois Ptolémées, 
mais une résurrection bien atténuée, car le nouveau 
dignitaire n’avait pas en main la force armée, pourvue, 
comme partout, de chefs spéciaux. Ici, elle obéissait 
au «comte d'Égypte ». Dans la sphère, déjà fort large, 
que lui ouvrait la législation et qu'il élargissait au 
besoin, le patriarche avait les mains autrement libres 
et le geste autrement efficace. Les fonctionnaires 
étaient à sa dévotion. A Constantinople, où des 
personnes de confiance (apocrisiaires) le représentaient, 
soit à demeure, soit en mission spéciale, on le voyait 
sans cesse intervenir dans les nominations. Il avait 
de l’argent à profusion et s’entendait à le distribuer 
à propos. Un gouverneur qui tenait à son poste devait 


1L. Duchesne, op. cit., t. τι, p. 644-646; cf. Diclionn., 
au mot Cyr Er JEAN (Saints), t. ΠΙ, col. 3216. — 
? L'assimilation se rencontre déjà sous la plume du saint 
moine Isidore de Péluse, contemporain de Théophile. 
Epist., 1. I, ep. σἰπ. — * L. Duchesne, op. cit, t. rr, 
p. 80-S1. — 4 Théophile fit savoir à son collègue que les 
canons de Nicée lui interdisaient de recevoir cette plainte 


ÉGYPTE 


2448 


s’efforcer de ne pas lui déplaire; même pour l’impo- 
sant préfet augustal, la bonne entente avec le pape 
d'Alexandrie était une condition de sécurité. Le 
gouvernement était loin et l’évêque avait le bras 
long 5. » 

La rivalité entre le siège d'Alexandrie et celui de 
Constantinople s’aggrava bien vite des prétentions 
et de la personnalité de leurs titulaires : Théophile 
et Jean Chrysostome. Celui-ci avait accueilli sans 
enthousiasme les « Longs Frères », sollicité en leur 
faveur et reçu de leurs mains une plainte écrite. 
Théophile le prit fort mal ὁ et Jean parut se désin- 
téresser de l’affaire. Les « Longs Frères » furent assez 
habiles pour faire assigner Théophile à comparaître 
à Constantinople. Celui-ci prit son temps, et emmena 
avec lui une trentaine d’évêques à tout faire, des 
présents et de l’argent. Arrivé à Constantinople, il 
refusa de communiquer avec Jean et organisa le 
conciliabule du Chêne ὃ. L’Orient ecclésiastique avait 
le secret dessituations extrêmes, perdues en apparence, 
restaurées soudain. Théophile en connut à son tour 
l'amertume et débarqua à Alexandrie sous les sifflets 
(404). Il lui restait des années à vivre, il les employa 
au mieux, renvoya dos à dos les origénistes et leurs 
adversaires, s’offrit le divertissement d’une rupture 
avec l'Église de Rome, et mourut sans s’être prêté 
à un rapprochement (412). 

XIX. CYRILLE D'ALEXANDRIE. — Cyrille avait de 
qui tenir, il était neveu de Théophile et s’en souvint; 
on se le rappela aussi et ce fut fâcheux pour sa gloire. 
Sur sa jeunesse on ignore tout, ou à peu près ὃ; il fit 
ses premières armes au conciliabule du Chêne, début 
regrettable. Sa culture classique et ecclésiastique 
était réelle et soignée, sans être peut-être poussée à 
fond. Avait-il été ascète ou cénobite quelques années? 
On ne sait. Théophile mourut le 15 octobre, Cyrille lui 
succéda et fut intronisé le 18 du même mois *. On ne 
s’aperçut du changement survenu que par un redou- 
blement de verdeur et une àpreté nouvelle. 

A peine installé, Cyrille donna carrière à son tempé- 
rament combattif et s’en prit aux novatiens, qu'il 
dépouilla de leurs églises et de leurs biens. Ensuite, 
ce fut au tour des Juifs“, qui furent expulsés d’A- 
lexandrie et leurs synagogues confisquées, désaftec- 
tées, transformées en églises. Le préfet Oreste voulut 
prendre leur défense auprès de l’empereur Théodose II, 
mais pareille intervention eût suffi à enflammer 
Cyrille. Que s’était-il passé entre le préfet et lui? on 
l’ignore, mais ils vivaient à couteaux tirés. Le préfet 
disposait de la police, des bureaux, des tribunaux; 
l'évêque pouvait déchaîner l’émeute à jour fixe et à 
heure dite : les gens du port, toute la racaille des rues 
et des quartiers infâmes n’avait qu’une dévotion, 
celle du patriarche. Celui-ci, pour mesurer son pouvoir 
et en inculquer une juste idée à ses antagonistes, ne 
trouvait pas de moyen plus efficace que de leur en 
faire sentir le poids. Les Juifs d'Alexandrie étaient 
nombreux, riches et puissants; ils ne comptèrent 
guère du moment où Cyrille lâächa contre eux sa 
populace fidèle; la colonie juive disparut du coup. 

A l’occasion, le patriarche convoquait les moines 
de Nitrie, car il n'était plus question de conflit, ni 
d’origénisme entre eux et le patriarcat. Cyrille les avait 
conquis et embrigadés et ceux-ci épousaient bruyam- 
ment sa querelle. Ayant appris qu’une tentative de 
réconciliation entre Cyrille et Oreste avait échoué, 


et, afin de montrer qu’il n’accepterait aucune sollicitation, 
il s'empressa d’expulser du siège d'Hermopolis l’évêque 
Dioscore, qui ne manqua pas d'aller rejoindre ses frères 
à Constantinople. — #* Hefele-Leclercq, Histoire des 
conciles, t. τι a, p. 137-154.— * Socrate, His. eccl., 1. VII, 
c. vu, P, G., t. Lxvn, col. 749. — ? Jbid., col. 749, — 
8. Ibid.,1. VII, 6. xum1, P. G., ἃ. LXVN, col. 760, 


μπρὸς προ ἀῶ, ὧν νυν δ, κ΄... 


: 


1 


mn rer 


2449 


du fait, disait-on, de ce dernier, une brigade de cinq 
cents moines se rendit à Alexandrie, rencontra le 
préfet dans la rue, l’insulta copieusement, le traita 
de païen; lui se rebiffa, protesta qu’il était baptisé. 
Il était bien question de cela. Le moine Ammon lui 
lança une pierre à la tête et le blessa. Ammon fut 
arrêté, torturé, et si brutalement qu’il en mourut. Cy- 
rille lui décerna des funérailles solennelles, prêcha son 
panégyrique et le proclama martyr. 

La situation s’envenimait; Cyrille n'avait pas à 
craindre, ayant autour de lui une garde, les Parabolani, 
qu'on ne peut mieux comparer qu'aux mamelucks. 
Gens à tout faire, ils ne manquaient pas de besogne. 
L'école néo-platonicienne était alors dirigée par un 
bas-bleu nommé Hypathie. Femme vraiment ins- 
truite, de grande réputation littéraire et digne de tous 
les respects par la correction de sa vie et la pureté 
de ses mœurs; cependant elle était païenne, très 
admirée et très écoutée du préfet Oreste, dont tous 
les griefs étaient imputés par l'entourage du pa- 
triarche à l'influence d’'Hypathie. Un des lecteurs de 
l'évêque, Pierre, emmenant à sa suite quelques para- 
bolans, guetta le passage de la noble femme, la tira 
de sa voiture et l’amena dans l’église du Césaréum. 
Là, après l’avoir mise toute nue et tournée en dérision, 
on l’assomma à coups de tuiles et on dépeça son corps 
«ont les débris furent brûlés dans une orgie (mars 415). 
Les apologistes démontrent que le patriarche Cyrille 
était étranger à ce meurtre; les historiens, moins 
heureux, déclarent ne pouvoir l’en accuser ni l'en 
absoudre !. 

Dans ce patriarche il y avait un évêque, très attentif 
à ses devoirs envers les fidèles dont il avait la charge, 
mais, malgré tout, l'homme politique faisait tort à 
l'homme d’Église. Celui-ci se retrouvait cependant 
chaque année, lorsqu'il s'agissait de composer la 
lettre festale annonçant la fête de Pâques; il s’aban- 
donnait alors à son rôle de gouverneur des âmes et 
leur inculquait des principes d’orthodoxie rigoureuse 
et de morale sévère *. 

Au mois d'avril 428, un nouveau patriarche occupa 
le siège de Constantinople; il avait nom Nestorius, 
homme austère, éloquent et instruit. Il pourchassa les 
hérétiques impitoyablement en attendant de le devenir 
à son tour. Des écrits, des discours donnèrent l'éveil 
sur les opinions du nouveau venu, qui mettait en doute 
la maternité divine de Marie et l'unité du Verbe 
incarné. A Alexandrie on avait toujours une oreille 
ouverte vers Constantinople et des espions à poste fixe 
dans cette dernière ville. Cyrille fut tôt averti. Il 
avait autrefois (420) protesté contre « ceux qui divi- 
sent le Christ en deux et veulent faire de lui un homme 
uni au Verbe par une simple union morale ? ». En 429, 
il enseigne que « ce n’est pas un homme ordinaire que 
Marie a enfanté, c’est le Fils de Dieu fait homme; elle 
est donc bien la mère du Seigneur et mère de Dieu ὁ». 

A l’occasion des fêtes de Pâques, Cyrille apprit des 
moines venus à Alexandrie que la doctrine de Nestorius 
<ommençait à s’infiltrer dans les solitudes, au grand 
préjudice de la paix des âmes et des relations frater- 
nelles. ΠῚ n’en fallait pas tant pour décider le patriarche 
à se jeter dans la bataille. Il écrivit en conséquence 
une longue lettre dogmatique pour mettre les moines 


τα, Bignoni, Ipazia Alessandrina, studio slorico, dans 
Atti dell istit. Veneto, 1887, 1" série, t. v, p. 397-437, 
495-526, 681-710; S. Wolf, Hypathia, die Philosophin von 
Alexandrien, ihr Leben, Wirken und Lebensende nach den 
Quellenschriften dargestellt, in-8°, Wien, 1879; Schäfer, 
Cyril of Alexandria and the murder of Hypathia, dans The 
<atholic university bulletin, Washington, 1902, t. vx, p. 441- 
453. — ? P. G.,t. zxxvu, col. 544, 561, lettres festales des 
années 419 et 420. —* Homil. pascal., Vox, P. G., t. LXXVN, 
<ol. 568-576; col. 572 surtout; Homil., XV, P, G., t. LXXVN, 


ÉGYPTE 


Le 


450 


en garde contre l’hérésie 5, Par ses soins ou autrement, 
cette lettre arriva à Constantinople. Nestorius s’y 
reconnut et s’en trouva offensé. Cyrille alors s’adressa 
directement et personnellement à son collègue; entre 
eux la lutte n’était pas égale. Nestorius était éloquent, 
mais sa théologie consistait en résumés qu'il eût été 
prudent en ne dépassant jamais; au contraire, Cyrille 
était un théologien consommé et un écrivain très aise 
.de montrer ses ressources. Il est un peu fatigant älire 
de nos jours, car son goût littéraire est peu délicat 
et il n’a jamais eu le don d’être bref, le plus précieux 
de tous et le plus rare parmi les théologiens. Entre deux 
adversaires aussi verbeux l’un que l’autre, une dispute 
devenait une bonne fortune; on put en effet espérer 
un moment que tout l'assaut ne consisterait qu’en 
ripostes et en parades 5. Cependant derrière chaque 
patriarche il y avait tout le relent d’animosités de 
deux Églises hostiles l’une à l’autre et la controverse 
s’envenimait d'autant. Cyrille prit les devants, écrivit 
lettre sur lettre au vieil Acace de Bérée, un centenaire 
inoffensif mais représentatif, à l’empereur, aux impé- 
ratrices, aux princesses impériales 7, et, chose moins 
attendue, à son collègue de Rome, le pape Célestin Ie, 
auquel il prodigua les courbettes protocolaires, bien 
que lui, Cyrille, fût son ancien dans l’épiscopat et, en 
d’autres circonstances, très peu disposé à l’oublier #. 
Le diacre Posidonius quitta Alexandrie, chargé d’un 
dossier volumineux destiné à emporter les résistances 
et à entraîner le pape de Rome à se prononcer contre 
le patriarche de Constantinople. Au mois d'août 430, 
Célestin réunit un synode romain, qui déclara inaccep- 
table l’enseignement de Nestorius ?, nulles les excom- 
munications prononcées par lui et on lui donnait le 
choix de se rétracter ou de se démettre. Cytille était 
commissionné à l’exécution de la sentence "Ὁ. Au mois 
d'octobre, le patriarche d'Alexandrie convoqua les 
évèques d'Égypte en synode et rédigea d’accord avec 
eux (3 novembre) une Lettre synodale contenant 
l'exposé de la doctrine christologique et se terminant 
par douze anathématismes restés fameux dans l'histoire 
et que Nestorius devait souscrire, s’il tenait à faire la 
preuve de son orthodoxie 11; à en faire la preuve, du 
moins, devant la théologie alexandrine. 

L'empereur et son entourage, circonvenus par 
Nestorius, ne se hâtaient pas de donner tort à Nestorius 
et tandis que Cyrille sommait le patriarche de Con- 
stantinople, Théodose convoquait un concile œcumé- 
nique (19 novembre 430), lequel se tiendrait à Éphèse, 
à la Pentecôte de l’année suivante. Cyrille, quoique 
inquiet, fut beau joueur; aussitôt après les fêtes, il se 
mit en route, arriva à Éphèse dans les premiers jours 
du mois de juin. Le concile s’ouvrit le 7 et, le 22, 
Nestorius était condamné et déposé!?. Quatre jours 
plus tard, le 26, le patriarche Jean d’Antioche et les 
évèques orientaux arrivèrent et, à leur tour, dépo- 
sèrent Cyrille, qui resta aux arrêts à Ephèse, puis 
s'échappa, regagna Alexandrie, où il repritses fonctions 
épiscopales ; Ἰὰ seulement il se sentait invulnérable et, 
de la sentence de déposition, il n’avait cure. Cepen- 
dant‘il importait de rentrer en grâce avec la cour et eg 
communion avec les collègues orientaux; à Constan- 
tinople on demandait que les Douze anathématismes 
fissent les frais de la réconciliation; ceci semblait 


col. 773, 788.— ‘ Ibid., col. 776-777; cf. Hefele-Leclercq, 
Hist. des conciles, t. x a, p. 248-286. — δ᾿ Ad monachos 
Ægypti, P. G.,t. Lxxvu, col. 9.—° P, G., t. LXXVN, col. 41, 
44, 49.—7 P. G., t.Lxxvi, col. 1133-1200, 1201-1335, 1335- 


1440. — * P. G., t. LxXXVRH, col. 80. — * P. L., t. z, 
col. 451 ; Hefele-Leclereq, op. cit., t.11, p.260 sq. — * P, L., 
t. L, col. 463, — 2! Cyrille, Epist., xvnr, P. G., t. LXXVU, 


col. 105-121; Hefele-Leclercq, op. cit., t. 11 @, p. 264-279. 
— 2 P, G.,t. LXxXVI, col. 472; Mansi, t. 1V, col. 1124 sq.; 
Hefele-Leclercq, op. cit., p. 287-312. 


2451 


dur à Cyrille, si dur qu'il en fit une maladie, grave 
dit-on. Il n’y succomba pas, les Anathématismes non 
plus, mais il fallut y mettre le prix. 

Présents, gratifications, et pour tout dire d’un mot : 
« pots-de-vin »; nous en possédons l’étonnante et 
précise énumération. C’est une page précieuse pour 
l'histoire de l’Église égyptienne et de la cour impé- 
riale, et ce qui ne l’est pas moins, ce sont les euphé- 
mismes dont Cyrille fait usage pour désigner ces 
benedictiones, ces eulogiæ, car c’est ainsi qu'il les 
nomme. Épiphane, archidiacre et syncelle de Cyrille, 
était un homme ami des écritures bien tenues et il a 
noté le prix qu'ont coùté à son maître les complai- 
sances obtenues. Sa lettre adressée à l’évêque de 
Constantinople, Maximien, successeur de Nestorius, 
était destinée à attendrir ce prélat au récit de la 
maladie de Cyrille, de sa disposition à accepter 
quelques légères retouches aux Anathématismes et à 
récompenser largement ses amis 1. En vérité, Cyrille 
n’a pas plus ménagé sa peine que son argent. Il a 
écrit à l’impératrice Pulchérie, sœur de Théodose II, 
au præpositus Paul, au cubicularius Romaïn et aux 
cubiculariæ Marcelle et Drosérie, leur adressant des 
pots de vin dignes de leur importance, benedictiones 
dignæ. Ce n’est pas tout : il y ἃ des malveillants, 
comme le præposilus Chrysorète, rétif aux sollicitations 
d’un intermédiaire: qu'il pose donc ses conditions, 
déjà on lui a expédié des eulogiæ dignæ, on lui adressera 
des benedictiones. Tout ceci coûte cher et il est indis- 
pensable que Maximien relance l'impératrice Pul- 
chérie en faveur de Cyrille, car elle manque de chaleur 
au service de sa cause, de même que tous ces gens de 
cour, qui sont insatiables. Que Pulchérie agisse donc, 
qu’elle écrive à Jean d’Antioche pour qu'il ne pro- 


ÉGYPTE 


nonce plus le nom de Nestorius, qu'elle écrive à | 


Aristolaüs pour qu’il presse la solution. Qu’Olympiade 
agisse sur les dames d'honneur Marcelle et Drosérie, 
que l’abbé Dalmace interdise aux chambellans de 
s’entretenir de Nestorius, que le « saint Eutychès » — 
le futur hérétique — s’ébranle lui aussi et Maximien 
de son côté ?. Et ce qui suit : Subjectus autem brevis 
ostendit quibus hinc (Alexandrie) directæ sint eulogiæ, 
ui et ipse noveris quantum pro tua sanctitate laboret 
Alexandrina ecclesia, quæ tanta præstat his qui illic 
(Constantinople) sunt. Clerici enim qui hic sunt contri- 
slantur quod ecclesia Alexandrina nudata sil hujus 
causa turbelæ. El debet, præler illa quæ hine transmissa 
sunt, Ammonio comili auri libras mille quingentas. 
Et nunc ei denuo scriplum est ut præstel. Sed de tua 
ecclesia præsta avariliæ quorum nosti, ne Alexandrinam 
ecclesiam contristent quæ præler præmissa geral 
sanctilas tua. UL nosli, loquere Ammonio comiti, et 
suadeal ei ea quæ scil religiositas vestra, et fac illum 
scribere huc, ne sil eliam de hoc tristitia. 

A cette lettre est joint le mémoire des pots-de- 
vin distribués : 


breve directorum hinc his qui illie sunt 
a domino meo sanctissimo fratre vestro Cyrillo 
Paulo præposito nacotapites majores. 
Quattuor nacotapites mediocres du- 
5 ο. accubitalia quattuor. Mensalia quat- 
tuor. Bilupeta majora ses. Bila medio- 
cria sex. Scamnalia sex. Inosteis duode- 
cim. Cortine majores due. Cathedre ebur- 
nee quattuor. Scamna eburnea duo. per- 
10 soyna quattuor. Tabule majores due. 
Struthiones duo. et ut in causa nos adju- 
νεῖ. circa illa que ei scripta sunt. auri li- 
bras quinquaginta. Et domestico éjus nacotap- 


? Synodicon adversus tragædiam Irenæi, publié par Ba- 
luze; reproduit par Mansi, Conciliorum amplissima collectio, 
t. v, col. 987-988; P. G., t. LxxxIv, col. 826-829; cf. 
Tillemont, Mém. hist. eccl.,t. x1v, Ὁ. 539; Hefele-Leclercq, 


2452 


pitum unum. Tapetes duo. Bila quattuor. 

15 Scamnalia duo. auri solidos centum. Mar- 
celle cubicularii. Directum est ei. et ut augu- 
stam rogando persuadat auri libras quinqua- 
ginta. Droserie cubicularie secundum ea 
que Marcelle directa sunt et ut ea adiuvet sicut 

20 eïseriptum est.Auri libras quinquaginta.præposito chi- 
seroti ut nos impugnare desinat. Coacti sumus 
dupplicia destinare. Nacotapita majora 
sex. Nacotapita mediocria quatuor. Tapeta 
majora quatuor. Accubitalia octo. Mensalia sex 

25 bila grandia. Tapetes sex. bila mediocria 
sex. scampnalia sex. Incathedris, XIIcim. corti- 
nas majores quatuor. Cathedras eburneas qua- 
tuor. scanna eburnea quatuor. persoina sex. 

Tabulas majores quatuor. Struthiones sex. 

30 etsisecundumei queilli scripta sunt a magnificentissimo 
aristolao fecerit. et adjuverit nos domno cla- 
udiano mediatore interveniente. auri libras 
-CC. et solomoni domestico ejus. Nacotapita 
majora duo. Accubitalia quatuor. Mensalia quatuor. 

35 Bilatapeta quatuor. scamnalia quatuor. Incathe- 
dris sex. Cortinas sex. Cathedre eburnee. II. 
Struthiones. Ile. et ut sicut scriptum est. domno clau- 
diano. sic persuadat præpositum agere. auri li- 
bras. L. domne helleniane que est præfecti prætoriorum 

40 secundum similitudinem omnium que chrisorori 
directa sunt. sic et ipsi. Et ut persuasus abea præfec- 
tus. adjuvet nos auribras. C. et ejus assesso- 
ri florensio. sicut. solamoni transmissus est. A- 
datque in omnibus et esti.et auri libras quinquaginta- 

45 Et aliis vero cubiculariis eulogie consuetudina- 
rie supplices destinate sunt. Romano cubicu- 
lario tapetes majores. IIII or. accubutalia. III or. 
Bila. IIII. Scamnalia. IIII. Incathedris. VI. Cor- 
tine. II. Cathedre eburnee due, et ut nos ad- 

50 juvet in causa ari libras. XX X. Domnino cubi- 
culario. Nacotapites majores IIII or. Tepedes 
majores IIII or. bilotapides mediocres IIII or. 
Mensalia. IIII. bila mediocria. IIII. Scamnalia 
sex. Incathedris VI. Cortine majores. 11. Ca- 

53 thedre eburnee. II. Scamna eburnea. II. Stru- 
chores IIII. Et ut nos adjuvet secundum ea que 
scripta sunt domno claudiano. auri libras quin- 
quaginta. Scolasticio cubiculario secundo simi- 
litudinem cunctorum que chriseroti directa sunt et auri 

60 libras. C. et theodoro domestico ejus secundum pro- 

[missa domni 
claudiani. Si persuaserit scolastitio ut ab ami- 
citiis adversariorum desistat. auri libras. L. direxi- 
mus vero ei et eulogias que illum persuadere debeant ut 
cogitet pro nobis nacotapita. 115. accubitalia. Ilo. 

65 mensalia. IIII or. tapetis. IITI or. scamna. III or. Inca- 
thedras, sex. cortinas. II o. Struthiones. II o. mag- 
nificentissimo artabe secundum similitudinem om- 

[nium quæ 
directa sunt scolasticio. et in speciebus. et ut nos ad- 
juvet sicut ei scriptum est. auri libras. C. magistro 

70  secundum similitudinem directorum. Artabe in eis de 

[speciebus 

et auri libras. C. et domestico ejus. adeque in omnibus 
[quæ ru- 

phino transmissa sunt et quæstori secundum ea quæ 
[magistro sunt 

destinata. et auri libras. C. et domestico ejus ablabio. 

Adæque circa eustachium in universis. Scriptum vero est 

a fratre vestro reverentissimis clericis. Ut si quis fuerit 

actum studio sanctitatis domni mei et voluntate. et id 

quod opus est. impetrari contigerit. detenetur hecomnia. 

1 


(Cod. Casinensis, ὃ. xne siècle, p. 264; édit. : Biblio- 
theca Casinensis, in-fol., Casini, 1873, τ. 1; Florilegium, 
p. 46; Hefele-Leclercq, Histoire des conciles, 1908, 
t. 1 δ, p. 1318-1320; F. Nau, Le livre d'Héraclide de 
Damas, in-8°, Paris, 1910, p. 368-369: P. Batiflol, Les 
présents de saint Cyrille à la cour de Constantinople, dans 
Bull. d'anc. litt. et d'arch. chrét., 1911, t.1, p. 251-252.) 


=1 
οι 


Histoire des conciles t. τι a, p. 399. — * P. Batiflol 
Les présents de saint Cyrille à la cour de Constantinople, dans 
Bulletin d'histoire et d'archéologie chréliennes, 1911, t. 1, 
p. 247-264. 


| 
| 


SES 


LES 


2453 


Les personnages achetés par l’évêque d'Alexandrie 
sont Chrysorète, grand-chambellan ; Paul, chambellan 
(peut-être de l’impératrice Pulchérie?); Helleniana, 
femme du préfet du prétoire d'Orient; Florent, asses- 
seur du préfet du prétoire; Romain, Domninus, Scho- 
lasticus et Artabas, chambellans ; Marcelle et Drosérie, 
dames d'honneur; X..., attaché au chambellan Paul; 
Salomon, attaché à Chrysorète; Théodore, attaché à 
Scholasticus; X.…, attaché au maître des offices; 
Ablabius, attaché au questeur. Toute cette noblesse 
s’est vendue à bon escient. Paul, le chambellan, ut 
in causa nos adjuvel circa illa quæ ei scripla sunt; les 
dames d'honneur sicut ei scriplum esl; le grand-cham- 
bellan, si secundum ca quæ ei scripla sunt...adjuveritnos, 
et pour que rien n'y manque, c’est un prêtre, Claudien, 
qui ἃ acheté les consciences, débattu les prix. 

Ces prix sont fort élevés. Le moins bien traité est 
l’attaché du préfet Paul, qui reçoit cent sous d’or; les 
autres reçoivent des livres d’or valant cinquante louis 
de notre monnaie. Voici ce qu’il en a coûté au patriar- 
che d'Alexandrie pour acquérir des partisans à Constan- 
tinople; nous donnons le chiffre de livres d’or et le 
taux actuel : 

Chrysorète, CC, soit 200 000 francs; — Helleniana, 
C, soit 100 000 francs et autant à Scholasticus, à 
Artabas, au maître des offices et au questeur; — en- 
suite à Paul, à Marcelle, à Drosérie, à Salomon, à Flo- 
rent, à Domninus, à Théodore, L, soit 50 000 francs; à 
Romain, XXX, soit 30 000 francs; au domestique de 
Paul, C sous, soit 1 542 francs. Au total, 1 million 
081 542 francs. 

L'Église d'Alexandrie, pour distribuer ainsi plus 
d’un million aux gens de la cour de Théodose II, avait 
été bel et bien mise à sac par Cyrille. Épiphane, dans 
sa lettre à Maximien, le donne clairement à entendre : 
le clergé alexandrin, écrit-il, est confristé que l'Église 
d'Alexandrie ait été ainsi dépouillée. Ce n’est pas 
d’ailleurs tout : force a été d'emprunter. Cyrille doit 
1 500 livres d’or au comte Ammonius, sans douteun 
banquier de Constantinople, auquel on vient d'écrire 
à nouveau pour qu'il prête encore, ce dont on ne 
paraît pas bien assuré. 

Les eulogies offertes par Cyrille sont, indépendam- 
ment de seize autruches (s{ruthiones), des objets mobi- 
liers très variés : des tapis ({apetes), certains en laine 
(nacolapiles); des rideaux (bila pour vela) et des tapis- 
series (bilolapila); des voiles (corlinæ); des coussins 
(accubitalia); des tabourets (scamna, scamnalia); des 
chaises et fauteuils d'ivoire (cathedræ), avec des housses 
sans doute précieuses (incathedræ) ; des portières (ostea); 
des nappes (mensalia); des tables ({abulæ); des per- 
soyna, peut-être des tentures venues de Perse. 

M. de Tillemont, qui était un homme tout d’une 
pièce, se scandalisait de voir un évêque recourir à la 
corruption pour faire triompher son parti et ses idées ; 
M. Hefele observait qu'après tout c'était l’usage du 
temps et cette excuse — si c'en est une — ἃ été invo- 
quée depuis, avec exemples à l'appui. Nous croyons 
qu'il nous sera permis d’être de l'avis de M. de Tille- 
mont. 

Cyrille mourut en 444, le 27 juin; il parut être peu 
regretté, peut-être s’en souciait-il médiocrement. Au 
Ve concile œcuménique, dans la ve session, une lettre 
cireula, attribuée à Théodoret, et qui ne ménage guère 
le « pharaon » défunt : « Enfin le voilà mort, ce mé- 
chant homme... Son départ réjouit les survivants, 
mais il aura affligé les morts; il est à craindre qu'ils 
n'aient bientôt assez de lui et qu'ils ne nous le ren- 
voient... Aussi faudra-t-il charger son tombeau d’une 
pierre bien lourde, pour que nous n’ayons plus à le 
revoir 1, » 


1 Mansi, Concil. ampliss. coll., t. 1x, col. 295. 


ÉGYPTE 2454 


XX. Dioscore. — Après Théophile, après Cyrille, 
on eut Dioscore; c'était un changement de dynastie 
avec une aggravation de misère. Ces patriarches 
égyptiens voyaient dans leurs ouailles des contribua- 
bles d’une patience infinie; ils les tondaient si ras que 
les malheureuses brebis se réjouissaient instinctive- 
ment du changement de pasteur, sauf, très vite, à 
regretter le défunt. Dioscore songea d’abord que ses 
deux prédécesseurs avaient trop versé dans le népo- 
tisme pour qu’il ne fût de son devoir de faire rendre 
gorge à une famille longtemps comblée; cela fait, le 
goût lui étant venu sans doute de réformer les abus, 
il se mit à étriller son troupeau. 

Ceci n’était pour lui qu’un divertissement. Patriarche 
d'Alexandrie, il regardait de haut et voyait au loin; 
ce fut ainsi qu’il songea à soustraire l’empereur Théo- 
dose II à l'influence du pape de Rome pour l'inféoder 
à celle du pape égyptien. Précisément, le bon et faible 
prince était sous l’entière dépendance de son grand- 
chambellan Chrysaphe, dirigé lui-même par «saint Eu- 
tychès», vieux cénobite occupant une situation prépon- 
dérante dans la gent monastique et en rapports excel- 
lents avec Alexandrie. Eutychès avait disserté abon- 
damment pour la doctrine et la personne de Cyrille; 
c'était donc un allié, mais un allié un peu compro- 
mettant, qui dépassait son maître, dont la doctrine 
des Anathémalismes ne lui suffisait plus, en sorte qu’il 
contestait absolument que l'humanité du Christ fût 
une humanité comme la nôtre, ou, en termes techni- 
ques, que le Christ fût « consubstantiel » aux hommes. 
Eutychès était un personnage avec lequel il fallait 
compter. Sans parler de l'Égypte, qui lui était dévouée, 
tout ce qu’il y avait en Orient d’apollinaristes déguisés 
et de monophysites était d'accord avec lui; cependant, 
en 447, Théodoret se lança, mais sans nommer per- 
sonne, contre Eutychès et sa doctrine ; mal lui en prit : 
le 16 février 448, un rescrit impérial étendait la pro- 
scription à toutes les productions qui ne seraient pas 
conformes à la foi exposée par les conciles de Nicée 
et d'Éphèse, ainsi que par l’évêque Cyrille. C'était 
donc Alexandrie qui devenait la règle de l’orthodoxie. 
Depuis longtemps Dioscore avait partie liée avec 
Eutychès et ne s’en cachait pas. Eutychès, ayant été 
assigné à comparaître et à s'expliquer, se refusa à 
donner les satisfactions qu’on lui demandait: finale- 
ment il refusa d'admettre les deux natures dans le 
Christ et le concile assemblé pour l'entendre le déposa 
de la prêtrise, de la charge d’archimandrite, l'excom- 
munia et interdit à tous de converser avec lui. 

A travers et au delà d'Eutychès, le coup atteignait 
la théologie alexandrine et ses patrons officiels. De 
là sortit cette assemblée restée fameuse sous le nom 
de brigandage d'Éphèse, revanche d'Eutychès. Dio- 
score présidait, escorté d’une vingtaine d'évèques 
égyptiens et gardé par ses fidèles mamelucks (449). 
Alexandrie triomphait avec Eutychès, mais ce fut 
pour peu de temps. La mort de Théodose II (28 juillet 
450), l'avènement de sa sœur Pulchérie étaient une 
catastrophe pour Eutychès, sa doctrine et ses parti- 
sans. Un an plus tard s’ouvrait le concile de Chalcé- 
doine (8 octobre 451); le monophysisme, condamné 
et vaincu, ne s’en devait pas relever. Les Pères du 
concile se rallièrent à la doctrine énoncée par saint 
Léon le Grand, évêque de Rome, et proclamèrent que 
« deux natures coexistent en Jésus-Christ, à la fois 
distinctement et immuablement, indivisiblement et 
inséparablement ». Dioscore refusa d'adhérer au texte 
soumis à l’approbation de l'assemblée et se retira du 
concile; rentré en Égypte, il fit une énergique propa- 
gande en faveur de l’hérésie d'Eutychès et détermina 
la conversion d'une grande partie de l'Égypte à la 
doctrine monophysite. La rivalité des deux sectes — 
melkites (catholiques) et jacobites (eutychéens) 


2455 


dura une quarantaine d'années. Enfin, sous le règne 
d’Anastase Ier, au début du vie siècle, l’eutychéisme 
détrôna définitivement l’orthodoxie. L'Égypte était 
monophysite. 

« L’Asie Mineure exceptée, dans aucun pays, les 
progrès du chrisitianisme n'avaient été peut-être 
aussi rapides qu’en Égypte. On l’a vu : au milieu du 
ue siècle, Alexandrie, la seconde ville du monde, était 
chrétienne. Cent cinquante ans plus tard, toute la 
vallée du Nil jusqu’à Syène était évangélisée. Le règne 
du paganisme était bien fini. C’est ce que constatait 
mélancoliquement, à la fin du me siècle, en des termes 
qui ne sont pas sans grandeur, le néo-platonicien 
Apulée : Tunc terra ἰδία sanctissima (Ægyptus), sedes 
delubrorum atque templorum, sepulcrorum erit mortuo- 
rumque plenissima. O Ægyple, Ægypte, religionum 
tuarum solæ supererunt fabulæ.…., solaque supererunt 
verba lapidibus incisa 1. 

« Toutefois, si l’on y regarde de près, on est bien 
obligé de reconnaître que cet éclatant succès de la reli- 
gion nouvelle n’était qu'apparent. Le christianisme 
ne fut guère qu’une forme que revêtirent des croyances 
plus anciennes, vingt et trente fois séculaires. Il ne 
changea rien à l’esprit de la race; il ne pénétra pas 
la vie intime des individus; les âmes ne furent jamais 
sincèrement et foncièrement chrétiennes. Dans la 
vallée du Nil, ce que le christianisme gagna en «exten- 
sivité », il le perdit en « intensité ? », et si l'Église y fit 
des conquêtes, la religion, elle, n’en fit aucune : 
« L'Égypte, au ve siècle, avait l’aspect d’un pays chré- 
tien, mais ceux qui dès lors se croyaient en droit de 
proclamer que l’hellénisme avait été anéanti et que 
l'Évangile était devenu le partage des ignorants, des 
pauvres et des humbles, ceux-là parlaient plutôt le 
langage de la rhétorique que celui de la vérité %. » 

« Au surplus, on sait avec quelle spontanéité ces 
convertis de date récente renoncèrent à l'Évangile 
pour embrasser la doctrine de Mahomet 4. » 

XXI. TEMPLES DÉSAFFECTÉS. — Les cultes païens 
n’ont laissé que peu de vestiges d'ordre monumental 
en Basse-Égypte, comparativement à ce qui a dù 
exister. Dans la Haute-Égypte, le culte chrétien s’est 
installé parfois dans les temples désaffectés, mais 
avec une certaine discrétion. Quelques croix, de 
brèves inscriptions, des graffites de pèlerins sont 
encore reconnaissables; les peintures se sont moins 
généralement conservées ; quant au mobilier liturgique, 
autels, chaises, cancels, il est représenté par des objets 
de l’époque copte fabriqués en vue de leur destination. 
Les installations de couvents et de familles ont parfois 
transformé les lieux au point d'en rendre probléma- 
tique la primitive destination. Les édits de Théodose 
ct de ses successeurs ordonnant la fermeture des tem- 
ples et leur désaffectation n’ont pas entraîné, comme 
on le croit généralement, leur translation au clergé 
chrétien; ce n’est qu’exceptionnellement que clercs 
et évêques ont surmonté leur répugnance et aménagé 
les locaux vides en vue d’un usage nouveau. Ils préfé- 
raient beaucoup construire à leur gré, et selon le goût 
du temps, des églises dont le plan, le mobilier et 
l'installation différaient fort de ce qu’ofiraient les 
édifices expropriés. 

La destruction imposée par Théodose pour le Séra- 
péum s'explique par les conditions particulières d’une 
situation fort grave. En fait, l’émeute avait trans- 
formé ce temple en forteresse, la prudence enseignait 
l'obligation de la faire disparaître; mais il ne paraît 
pas que cette mesure se soit étendue à d’autres tem- 


? Apulée, Dial. Herm. Trism., xxiv. Ce passage est cité 
victorieusement par saint Augustin, De civ. Dei, 1. VIII, 
c. XXVI, P. L., t. xL1, col. 253. — ? C. Schmidt, dans 
Ægypt. Zeitschrift, 1894, τ, xxxu, p. 52. — * Schultze, 


ÉGYPTE 2456 


ples. La fermeture suffit; nous voyons que le Tychéon 
et le temple de la Fortune, à Alexandrie, existaient 
encore au vue siècle avec toutes leurs statues. La dé- 
molition ne fut pas amenée par l'esprit d’intolérance, 
mais par l'esprit de lucre; les temples désaffectés, 
vastes, opulents et nombreux, offraient une magnifique 
proie à l’avidité des acheteurs de biens, à qui les riches 
matériaux taillés, sculptés, façonnés permettaient un 
prompt débit des pierres, des marbres et du métal. 
La pierre à bâtir est rare dans le Delta égyptien; la 
roche calcaire propre à faire la chaux ne s’y rencontre 
pas, les temples devinrent ainsi une inépuisable car- 
rière d’une exploitation aisée. Les pièces trop encom- 
brantes pour payer leur transport, colonnes et statues 
de granit, furent dédaignées et demeurèrent sur place 
parce qu'on ne pouvait les réduire en chaux ou les 
débiter en moellons. Dans la description de la ville 
d’Antinoé (voir ce mot), nous avons indiqué ce que fut, 
principalement au x1x® siècle, l’expoitation de ruines 
jusqu'alors bien conservées. Le développement indus- 
triel s’est réalisé dans tout le pays aux dépens des 
vestiges de temples antiques dont on rencontre encore 
tant de mentions et de croquis dans les atlas de la 
Description de l'Égypte par les savants de l'Expédition 
française et dont il ne subsiste que ces simples sou- 
venirs. Si quelques grands temples de la Haute-Égypte 
ont échappé à ce sort, c'est que, construits en grès 
siliceux incapable d’être converti en chaux, ils bra- 
vaient le vandalisme des uns et la cupidité des autres; 
un éloignement considérable des centres d'activité 
industrielle a conservé quelques beaux édifices. 
Lorsque, soit pénurie, soit pour toute autre raison, 
les chrétiens s’installèrent dans les temples païens, 
ceux-ci n'échappèrent pas à certaines dégradations 
méthodiques, parfois, il faut le reconnaître, d'un 
caractère assez bénin. C’est ainsi qu'ils ont empli de 
limon les creux des hiéroglyphes et des tableaux, 
généralement sculptés en creux, et ils ont passé sur 
le tout un badigeon à la chaux. Des traces encore 
apparentes du remplissage et du badigeon sont restées 
parfois reconnaissables. Au grand temple de Lougsor, 
au Promenoir de Thoutmès III à Karnak, ils ont en- 
duit de stuc la paroi de l’église, les colonnes, et les ont 
décorées de peintures. A Dendérah, dans la salle hypo- 
style, qui fut convertie en église, on remarque une por- 
tion de muraille opposée à l’autel et six colonnes voi- 
sines ont été raclées jusqu’à une certaine hauteur, 
pour faire disparaître la décoration païenne. Heureuse- 
ment, ce travail fut abandonné; la très grande partie 
de la salle a conservé sa décoration première. En de- 
hors de la partie du temple consacrée au culte chré- 
tien, les figures des personnages et toutes leurs nudités 
furent soigneusement piquées partout où elles étaient 
visibles. Les statues des dieux furent plus maltraitées 
que les bas-reliefs; elles furent renversées et brisées 
partout où l’on put le faire sans compromettre la 
solidité de l'édifice, car ces statues n'étaient pas tou- 
jours strictement décoratives. Ailleurs, on les décapita; 
c'est ainsi que, dans la cour du temple de Medinet- 
Abou, convertie en église, au Ramesséum, dans la 
salle hypostyle de Thoutmès Ier à Karnak, la tête 
d’Osiris manque à tous les piliers osiriaques. Il fallut, 
pour cette destruction, des coups de force qui nous 
étonnent. Comment, en effet, a-t-on pu renverser et 
briser franc par le milieu du corps, sans laisser trace 
de coins ou de ciseau, l'énorme colosse de Ramsès II, 
élevé dans la cour du Ramesséum®? Ce colosse d’un 
seul bloc, en granit noir de Syène, mesurait 17 mètres 


Geschichte des Untergangs des griechisch-rômischen Heiden- 
tums, in-8°, lena, 1887, p. 234. — 4 G. Lefebvre, Recueil 
des inscriplions grecques-chrétiennes d'Égypte, in-4, le 
Caire, 1907, p. XXII-XXIV. 


TR 


2457 


οἵ demi de hauteur, d’après les savants de l'Expédi- 
tion française; son poids était d’un million de kilo- 
grammes, La cassure du torse présente une circonfé- 
rence d'environ douze mètres. Ajoutons que les chré- 
tiens ne sont pas seuls ici responsables. Les égyptolo- 
gues ont constaté que des Pharaons avaient déjà plus 
d'une fois mutilé les statues et monuments de leurs 
prédécesseurs ; les musulmans, de leur côté, ont beau- 
coup détruit. 

A Denderah (Tentyris des Grecs), l’église chrétienne 
fut installée dans le grand vestibule, magnifique salle 
hypostyle, haute de quinze mètres, ornée de vingt- 
quatre colonnes aux chapiteaux à tête de vache. 
L’autel, placé à gauche de l'entrée, se trouve exacte- 
ment orienté. Denderah devint le siège d’un évêché. 
Toute une partie du temple de Seti Ier, à Abydos, fut 
convertie en église 1, 

Le grand temple de Louqgsor abrita deux églises. 
L'une, dont il reste peu de traces, fut bâtie de toutes 
pièces dans le retrait entre la cour de Ramsès II et la 


4003. — Karnak. Niche chrétienne 
sur un des pylônes du groupe sud. 
D'après WI. de Bock, Matériaux, p. 83, fig. 98. 


grande colonnade d'Aménophis III, du côté du Nil. 
L'autre fut établie dans le vestibule à huit colonnes 
qui sépare le grand vestibule et le sanctuaire. La 
grande porte du sanctuaire fut fermée par une maçon- 
nerie en forme d’abside semi-circulaire, et deux belles 
colonnes corinthiennes furent élevées au-devant. 
L'autel seul ἃ disparu. IL était évidemment dans la 
petite abside, au sud-ouest, en vue des fidèles groupés 
dans la travée centrale du grand vestibule ou même 
dans la cour. Les murs de l’église étaient encore en 
grande partie enduits de stuc et ornés de peintures 
décoratives, de figures de saints, de sujets religieux; 
elles disparaissent rapidement depuis qu'elles ont 
été mises à découvert en 1886, ayant été jusqu'alors 
enfouies, ainsi que toute la partie orientale du temple, 
sous un amoncellement de décombres. A gauche de 
l'église sont deux chambres qui paraissent avoir servi 
de sacristies. 

A Karnak, une église fut installée dans le temple 
du dieu Khonsou, une autre dans le vaste édifice 
appelé Promenoir de Thoutmès III, faisant suite au 
grand temple d'Ammon. De la première il ne s’est 
conservé que des vestiges, quelques croix sculptées 
en relief dans des cercles taillés en creux. Dans l'escalier 
qui part de l’église pour monter aux terrasses, on voit 
des empreintes de pied tracées sur le pavé; sur les 

1 U. Bouriant, dans les Mémoires publiés par les mem- 
bres de la Mission archéologique française du Caire, t. 1, 
p.382 sq.; The Osireion at A bydos (par Miss Murray), Lon- 


ÉGYPTE 


2458 


murs, on déchiffre quelques graffites chrétiens; ce 
sont des chameaux portant surle dos une de ces tentes 
sous lesquelles s’abritent les femmes, et, au-dessus de 
la tente, une croix; ensuite, les noms de TETPOC, 
MAYAOC en grec ou en copte. 

Le promenoir de Thoutmès III, où se trouvait la 
seconde église, est une longue salle divisée en plusieurs 
nefs par des colonnes, auxquelles les chapiteaux, en 
forme de cloches coiflant le fût, donnent un aspect 
singulier. Ces colonnes furent décorées de figures de 
saints aujourd’hui à peine reconnaissables. Il y a quel- 
ques années, un nom était encore lisible, celui d’Apa 
Schenouti, l’abbé de Deir el Abiad (voir ce mot). On 
reconnaît encore sur ces colonnes les cavités enfumées 
ou l’on plaçaient les lampes, et sur les murailles les rai- 
nures où s’engageaient les cloisons (fig. 4003). L’autel 
était au fond de la nef centrale, contre le mur du nord. 

De l’autre côté du Nil, dans la Thèbes funéraire, 
nous trouvons aussi des églises et des couvents établis 
dans les temples. C’est d’abord le magnifique temple 
funéraire de la reine Hatshepsou, appelé dans le pays 
Deir el Bahari, le couvent du Nord. Le nom seul indique 
la présence d’un monastère; mais aujourd’hui que 
tout a été remis à peu près dans l’état primitif, il n’est 
pas aisé de se rendre compte de l’aspect que présen- 
tait l'édifice au temps des moines. Sans doute, comme 
tous les couvents de l’époque, il était entouré d’une 
haute muraille à la manière d’une forteresse. On voit 
en effet, dans la partie supérieure adossée à la mon- 
tagne, un grand mur qui a dû faire partie de l'enceinte. 
Il est composé de grosses briques pharaoniques, de 
limon et de paille, toutes semblables à celles d’un grand 
arcou porte de pylône quise dresse à quelques centaines 
de pas en face du temple. Ce fut probablement aux 
antiques constructions dont cet arc faisait partie que 
les moines empruntèrent les matériaux de leur en- 
ceinte. La disposition toute particulière du temple, 
composé presque uniquement de longs portiques et 
de chapelles souterraines, sans aucune salle à la fois 
vaste et aérée, se prêtait mal à l'installation d’un 
monastère. Les moines ont dû vraisemblablement se 
construire de toutes pièces des logements appuyés 
sur les édifices anciens. De leur église il ne reste que 
quelques croix sur les murs antiques, quelques chapi- 
teaux grecs surchargés de croix; la situation de sym- 
boles chrétiens, vers l’angle septentrional du temple, 
nous induit à croire que l’église était de ce côté toute 
proche de la petite cour où se trouve un autel pro- 
venant de l’époque païenne. 

A Deir el Medinéh, d’autres moines trouvèrent un 
gracieux petit temple, formé tout entier d’un étroit 
vestibule à ciel ouvert et d’un sanctuaire richement 
orné; ils se bâtirent un couvent à l’entour et transfor- 
mèrent le temple en église. Du dehors on ne voit que 
la haute et sombre enceinte de briques crues, com- 
mune à tous les vieux couvents. Dès qu'on a franchi 
la porte, on se trouve en face du petit temple, un 
bijou d'architecture égyptienne enchâssé dans la 
triste enceinte et les pans de mur du couvent déman- 
telé. Sur sa façade, à gauche de l'entrée, on lit de nom- 
breuses inscriptions coptes, mentions funéraires des 
moines enterrés dans le préau. Plus à droite, une 
inscription copte de plusieurs lignes donne des indica- 
tions pour des tisserands de lebitons et deux dates : 
230, 250 de l'ère des martyrs, soit 513 et 533 de l'ère 
chrétienne *. 

Au Ramesséum une église fut installée. Mais l’édi- 
fice a été tellement maltraité qu’on ne peut rien dire 
de plus sinon que cette église était établie dans le 
grand vestibule. 


don, 1904, p. 38, ch. xzt (par W.E. Crum) et pl. 25 à 37. 
— 1 E. Révillout, dans Mélanges d'égyptologie, t. 1, 
p. 182. 


2459 ÉGYPTE 2460 


A Medinet Habou, on remarque à l’est, dans le mur 
du temple, à l'extérieur, une rangée de portes ouvertes 
après coup, aujourd'hui grossièrement maçonnées, 
dont les linteaux portent des ornements grecs et des 
croix; à l’ouest, on voit une quantité de belles colonnes 
de marbre, de chapiteaux byzantins portant encore 
des traces de peinture. Tout ceci indique l'existence 
d’une église dans le temple. La grande cour intérieure, 
de 1600 mètres de surface, tout entourée de portiques, 
a dû servir d'église, une vaste cuve est demeurée en 
place à l'entrée du nord. Une série de chambres, ados- 
sées au mur extérieur du levant, règnent le long du 
vestibule et du sanctuaire. Ce fut pour mettre ces 
chambres en communication directe avec le dehors 
que les chiétiens ouvrirent les portes dont nous avons 
parlé. La hauteur de leur seuil au-dessus du pavé de 
l'édifice montre qu’alors le sol extérieur s'était déjà 
élevé de plusieurs mètres depuis la construction du 
temple. A l’époque chrétienne, au ve siècle, il y avait 
là, tout autour, une ville populeuse, dont il ne reste 
d’autres vestiges que des monceaux de décombres. 
Les chambres du temple offrirent au clergé les loge- 
ments les plus commodes. L'église de Medinel Habou 
n'existe plus; lors du déblaiement du temple, les co- 
lonnes de l’église ont été enlevées et transportées au 
dehors, le long du mur sud du temple; une masse de 
débris de niches, d’'architraves, etc., gisent vers 
l'angle nord-est du temple. 

Une église copte fut établie dans un édifice funé- 
raire, le tombeau de Déga 1. 

Au temple d’'Edfou, les chrétiens se firent une église 
dans le grand vestibule hypostyle et respectèrent si 
bien l'édifice qu’il est resté le plus intact des temples 
égyptiens. 

Les monuments de l’île de Philæ appartiennent à 
l’époque des Ptolémées et sont couverts d'inscriptions 
grecques du temps des Lagides et du temps des Ro- 
mains, pleines de détails curieux pour l’histoire inté- 
rieure de l'Égypte pendant ces deux périodes. Ces 
inscriptions sont des proscynèmes ou, pour parler un 
langage moins mystérieux, les cartes de visite des 
touristes qui s'inscrivent chez la divinité à laquelle 
ils sont venus rendre visite. Parmi ces voyageurs, se 
trouvent un grand nombre de hauts fonctionnaires 
de la cour d'Alexandrie, venant, soit au nom du mo- 
narque, soit en leur propre nom, saluer la déesse sou- 
veraine Isis, qui, adorée dans cette île sainte, à l’ex- 
trémité du cours du Nil égyptien, semblait y résider 
comme la gardiennetutélaire des frontières de l'Égypte. 
Le grand temple de Philæ, avec les longues avenues 
bordées de colonnades qui y conduisent et les majes- 
tueux pylônes qui en forment l'entrée, est criblé de 
ces proscynèmes, expression de la piété des pèlerins. 
D'autres inscriptions du même genre se lisent sur 
les temples secondaires de l’île, notamment sur celui 
que l'expédition française de 1798 ἃ désigné sous le 
nom de « petit temple de l’ouest ». Le nom de Philæ 
fait son apparition dans les annales de l'Égypte au com- 
mencement du 1ve siècle avant notre ère. A partir 
de ce moment, on peut suivre pendant neuf cents ans 
le cours régulier de son histoire, écrite sur les monu- 
ments qu’elle renferme encore. Le christianisme nais- 
sant ne put y pénétrer. Une inscription grecque, 
visible encore aujourd’hui, près de la chambre d’Osiris, 
sur la plate-forme supérieure du grand temple, nous 
apprend que, l’an 453 de l’ère chrétienne, c’est-à-dire 
soixante ans après l’édit de Théodose contre les tem- 


? U, Bouriant, L'église copte du tombeau de Déga, dans 
Mémoires de la mission archéol. du Caire, t. 1, et dans 
Maspero, Bulletin de l'Institut égyptien, 1885. — ? G. 
Wescher, Rapport sur la mission accomplie en Égypte, 
dans Arch, des missions scientifiques, 1864, {16 série, t, 1, 
p.186 sq.—*J.-A, Letronne, Recueil des inscriptions grecques 


ples et les dieux, la déesse Isis avait encore en ces lieux 
son culte, ses fêtes et ses prêtres ". 

Letronne a fait connaître deux proscynèmes de 
Philæ, appartenant respectivement au 23 choïak de 
l’an 165 de Dioclétien et au 15 choïak de l’an 169 de 
la même ère (voir Dictionn., au mot ÈRE), c’est-à-dire 
le 19 décembre de l’an 449 et le 11 décembre de l’an 
453 de notre ère #. Ce mois de choïak était celui où se 
célébraient annuellement certaines cérémonies reli- 
gieuses et où se réunissaient à Philæ les divers mem- 
bres du grand collège pour les processions et autres 
cérémonies du culte d’Isis. Ceci n’aurait rien de nature 
à nous surprendre si la date tardive de ces inscriptions 
ne les reportait au milieu du ve siècle, environ soixante 
ans après l’édit de Théodose. A cette date et malgré 
les dispositions formelles de, l’édit, le culte d’Isis et 
d'Osiris s’exerçait encore librement à Philæ, même 
il était confié à des familles égyptiennes. Bien loin de 
s’en cacher, remarque Letronne, elles s’en faisaient 
gloire. Les desservants du culte d’Isis ne craignaient 
pas d'inscrire leurs noms et ceux des membres de leur 
famille sur une partie visible du temple, en marquant 
avec soin le degré qu’ils occupaient dans la hiérarchie 
sacerdotale. Rien n’annonce mieux un culte célébré 
ouvertement, sans crainte d'aucune persécution. Or, 
nous possédons un passage important de Priscus, se 
rapportant à cette situation, que ni le traducteur 
latin, ni Tillemont, ni Le Beau, n’ont parfaitement 
compris et que Letronne a élucidé. 

Cet historien, dit-il, rapporte que les Blemmyes et les 
Nubiens, vaincus par les Romains sous la conduite de 
Maximin, général de l’empereur Marcien, envoyèrent 
à ce général des députés de l’une et l’autre nation 
pour traiter de la paix. Ce témoignage a d’autant plus 
de poids, que Priscus était à cette époque en Égypte, 
et que, ami de Maximin, il a dû connaître parfaitement 
tous les détails de cette guerre. Il rapporte donc que 
les barbares offrirent d’abord une paix qui devait 
durer autant que Maximin resterait en Thébaïde : ce 
qui fut refusé; puis, tant qu'il vivrait, condition dont 
on ne voulut pas davantage. Il exigea une paix de 
cent ans, qu'ils acceptèrent, en s’engageant à rendre, 
sans rançon, les prisonniers qu'ils avaient faits dans 
cette incursion et dans la précédente, ainsi que les 
bestiaux enlevés et le prix de ceux qu’on avait consom- 
més ; mais ils demandèrent en retour qu’on leur permit, 
selon l’ancienne loi, κατὰ τὸν παλαιὸν νόμον, de se ren- 
dre, sans nul obstacle, au temple d’Isis,et de transporter 
chez eux, à une époque déterminée, les images de la 
déesse, pour en tirer des oracles, s’engageant à les 
ramener ensuite intactes dans le temple de Philæ. 
Comme garantie, il était stipulé que le bateau portant 
les images révérées serait sous la conduite d’Égyptiens. 
Maximin consentit à ces conditions; et, jugeant que 
la vénération des barbares pour Isis devait les mieux 
disposer à exécuter ces conditions, il voulut qu'elles 
fussent ratifiées dans le temple même : ἐμπεδωθῆνα! 
τοίνυν ἐν τῶ ἱερῶ τὰς συνθήκας τῷ Μαξιμίνῳ ἐπιτή- 
δειον ὄν. Les députés vinrent en effet dans l'ile, 
signer avec empressement ce traité; et ils en furent 
tellement satisfaits, qu'ils donnèrent pour otages des 
hommes qui avaient été leurs chefs et des enfants de 
chefs : ce qu'ils n'avaient point encore fait en de pa- 
reilles guerres avec les Romains, auxquels ils n'avaient 
jamais donné de leurs enfants en otage #. 

Il faut s'arrêter un moment sur ce passage. Tille- 
mont 5 s'étonne qu'il y eût encore des idoles d’Isis en 


el latines de l'Égypte, 1848, t. ταν p. 198-217. ‘ Le Beau 
dit que ce fut la première fois que les Romains reçurent 
des otages des Blemmyes, Le texte grec dit que c'était la 
première fois que les barbares donnaient, non pas des 
otages, mais de leurs enfants en otage, ce qui est fort 
différent, — δ Histoire des empereurs, ἵν V1, p. 297. 


rps 


a 


2461 


Égypte; il s’étonne surtout que le grand-chambellan 
Maximin confirme, par un article exprès, l’acte reli- 
gieux des Blemmyes. Le Beau fait à ce général unesorte 
de reproche d’avoir été plus politique que délicat en 
matière de religion. Ni l’un ni l’autre ne paraît avoir 
entrevu le motif d’une condescendance qu’on peut, à 
bon droit, regarder comme forcée. 

Prisceus rapporte à une « ancienne loi » le voyage 
que les statues d'Isis faisaient chez les peuples de la 
vallée supérieure du Nil. L’antiquité classique ne nous 
fournit aucun moyen de savoir jusqu’à quel point cet 
historien était bien instruit à cet égard; mais une 
inscription métrique de Philæ, qui paraît être du 
temps d'Auguste, nous garantit l'existence de l'usage 
à cette époque et nous donne, en plus, un curieux 
commentaire du passage de l'historien. C’est un té- 
moin oculaire qui parle ? : 


Νῆσον ἐς, Αἰγύπτοιο πέρας ‘ περικαλλέα, σεμνὴν, 
Ἴσιδος, Αἰθιόπων πρόσθεν, ἀφιξάμενοι, 
EïSouev, ἐν Νείλῳ ποταμῷ, νέας ὠχυπορούσας, 
᾿Αξιθέους αἵ ναοὺς ἤγαγον Αἰθιόπων ἔξ, 

= Ταῖαν ἐς ἡμετέρην, πυρηφόρον, ἀξιθέωρον, 
[Ἢν] πάντες βροτοὶ ἄνδρες ἐπὶ χθονὶ σεμνύνουσιν. 


« Étant arrivés, à la limite de l'Égypte, dans la char- 
mante et vénérable île d’Isis, située en avant de 
l'Éthiopie, nous voyons, sur le Nil, des vaisseaux 
rapides qui, de la terre des Éthiopiens, apportent des 
temples dans notre pays, fertile en grains, digne 
d’être visité, et que tous les hommes vénèrent. » 

Ces temples portés sur des vaisseaux, ce sont les 
édicules, παστοί ou παστοφορεῖα *, le plus souvent 
dorés, ναοὶ χρυσοῖ. comme les appelle Diodore de 
Sicile, dans lesquels étaient enfermées les images de 
la déesse. On voit que le rite du temps d’Auguste 
n'avait guère changé à l’époque où écrivait Priscus; 
c'est que les Blemmyes et les Nubiens, en venant s’éta- 
blir dans la vallée inférieure du Nil, avaient adopté 
le culte de la population qu'ils y avaient trouvée. 
Ainsi s'explique la condition posée par ces barbares 
dans leur traité. Cet usage, en effet, intimement lié à 
la religion, était la garantie du lien qui continuait 
d’unir leur culte à celui de l'antique Égypte. Pour 
s’assurer la jouissance de ce privilège, ils consentirent 
des sacrifices auxquels ils ne s'étaient jamais soumis 
jusque-là. Π semble que de ce seul fait ressort claire- 
ment la cause qui empêcha l’édit de 391, rendu par 
Théodose, de s’étendre jusqu’zu temple d’Isis. 

Les Blemmyes‘paraissent avoir été assezredoutables 
pour suggérer des ménagements dont la politique reli- 
gieuse des empereurs s’accommodait d’ailleurs assez 
volontiers. Jusqu'au temps de Dioclétien, la basse 
Nubie, un peu au-dessus de la seconde cataracte, fut 
une annexe de l'Égypte, un de ces points extrêmes 
qu'on appelait collimilium, ou συνορία, formant la 
transition entre lesterres romaines etles pays barbares. 
Procope nous apprend que Dioclétien fit retirer jus- 
qu'à Éléphantine les troupes romaines, qui s’étendaient 
sept journées plus loin, livrant ainsile reste aux bar- 
bares, en s’engageant même à leur payer un tribut 
annuel en or, pour qu'ils ne fissent point d’incursion 
en Égypte, tribut qu’on leur payait encore de son 
temps, malgré quelques infractions de leur part aux 
promesses jurées. Dioclétien avait pris son parti de ne 
pas défendre à outrance un canton pauvre qui n'avait 
d’autre utilité que de maintenir les barbares à distance 
de l'Égypte. Quoi qu'il en soit, cette retraite des postes 
avancés fit perdre à Éléphantine et à Philæ la tran- 


1 Histoire du bas-empire, édit. de Saint-Martin, t. vi, 
p: 328. — 2 J. A. Letronne, op. cit., t. 11, p. 167-173. — 
? Ibid., p. 173-174, des édicules analogues probablement à 
ceux qu’on porte dans les processions et sous lesquels se 


ÉGYPTE 


2462 


quillité et la sécurité dont elles avaient joui jusque-là. 
Ces villes eurent dès lors, à proximité, de dangereux 
et entreprenants voisins, « peu esclaves de leurs ser- 
ments », écrit Procope, « et que la crainte seule des 
soldats peut contraindre à y rester fidèles ». En consé- 
quence, Dioclétien fit fortifier l’île et y laissa garnison, 
et une grande muraille en briques crues, de quatre 
mètres d’épaisseur,s’éleva depuis Syène jusqu’à Philæ, 
devenu le boulevard méridional de l'Égypte. 

En même temps qu’il en imposait aux barbares par 
des fortifications, Dioclétien les intéressait, par la 
religion, au maintien de la paix. Il reçut leurs prêtres 
dans le temple de Philæ, dont ils célébraient les rites 
de concert avec les Égyptiens. Peut-être, quand le 
christianisme devint dominant, essaya-t-on parfois 
d’entraver le culte d’Isis et d’Osiris, mais le voisinage 
des idolâtres rendait presque impossible sa suppres 
sion. La condition expresse qu’ils mirent au traité de 
452, conclu avec Maximin. montre assez combien 115 
tenaient encore au culte d’Isis. On peut croire que la 
crainte des excès où se serait porté leur fanatisme fut 
le motif qui détermina des empereurs chrétiens, dont 
le zèle religieux ne saurait être mis en doute, à sus- 
pendre, au moins pour les temples de Philæ, l'arrêt 
de mort lancé, en 391, contre les dieux de l'Égypte. 
Maximin ne faisait la concession exigée de lui qu'avec 
l’assentiment de l’empereur. On est du moins en droit 
de le penser, si on se rappelle que la cour de Constan- 
tinople ne répugnait pas aux concessions en Ce genre, 
quand elles étaient commandées par son intérêt. On 
peut citer en preuve la lettre remarquable qu’Arcadius 
écrivit à Porphyre, évêque de Gaza en Palestine, en 
401, relativement à la destruction des temples de cette 
ville, habitée, en grande partie, par des païens fana- 
tiques. « Je sais, dit-il, que cette ville est remplie 
d’idoles; mais elle est bien disposée à payer les contri- 
butions, quoiqu’elle soit fort imposée. Si donc nous 
allions mettre tout à coup le trouble parmi les habi- 
tants, la crainte les obligerait à fuir, et nous perdrions 
les revenus si considérables que nous en tirons: mais, 
s’il vous plaît, ne lesopprimons qu’en détail, en privant 
peu à peu les adorateurs des idoles des dignités et des 
autres fonctions publiques; ordonnons, en outre, que 
leurs temples soient fermés et qu’on n’y rende plus 
d’oracle. Lorsqu'ils seront opprimés, une fois pressés 
detoutes parts, ils reconnaîtront la vérité : au contraire, 
toute mesure excessive, quand elle est subite, est 
pénible aux sujets. » 

Voilà donc le commentaire de ces lois qui entrai- 
nèrent beaucoup de ruines, mais qui, somme toute, 
dans bien des cas, firent plus de peur que de mal. Que 
devenait la législation si formelle de Théodose et de 
ses successeurs immédiats, si, en dépit d'eux ou avec 
leur connivence, il existait encore en Égypte des 
prêtres païens, des idoles révérées et des temples fré- 
quentés en pèlerinage? Au dire de Sulpice-Sévère, de 
Palladius et de Priscus, le général Maximin était un 
homme pieux et cependant il ne s’embarrassait pas 
du tout d’une clause dont Tillemont se scandalise et 
s’indigne comme d’un acte d’impiété, dont Le Beau, 
lui-même, le gronde doucement. A défaut de scrupules 
religieux, il ne pouvait ignorer que cette clause le 
mettait dans un assez mauvais cas puisqu'elle contre- 
venait aux dispositions des lois de 384, 392, 416, 435, 
438, qui frappaient de mort les fauteurs et sectateurs 
de la scélératesse païenne et y ajoutaient la mort 
civile, la confiscation des biens, l'obligation de dé- 
truire les temples, de s'opposer à un acte quelconque 


voit une image ou une statuette. — ‘ Identification des 
Blemmyes avec les Touaregs; cf. Comptes rendus de l'Aca- 
démie des inscriptions, 1871, p. 26; 1888, p. 326; Révillout, 
Mémoire sur les Blemmyes, in-4°, Paris, 1878. 


2463 ÉGYPTE 2464 


de polythéisme, accompli même en particulier. L'année 
même où Maximin consentait la clause en question, 
l'empereur Marcien étendait les dispositions du décret 
d’Arcadius aux biens sacrés, dits agonothétiques. 
Les lois n’étaient donc pas périmées. 

En réalité il y a toujours une marge entre le texte 
des lois et leur application. Toute cette législation 
semble parfois n’avoir été promulguée que pour être 
violée. Cependant il n’en est pas ainsi. Ces lois don- 
naient satisfaction à ce qu’on est convenu d’appeler 
la piété des empereurs et à l'intolérance du clergé, 
mais plus encore elles offraient d’honnêtes bénéfices 


parle d’Isis encore adorée à Philæ : Ἶσιν τὴν χατὰ 
τὰς Φίλας ἔτι τιμωμένην; cet ἔτι en dit long : en 
dépit des lois et des édits de proscription, on constatait 
que la déesse conservait encore un culte, un temple, 
un autel et des adorateurs. Procope nous apprend 
que les Blemmyes et les Nubiens ou Nobades avaient 
conservé l’usage du temple de Philæ jusque sous le 
règne de Justinien, qui envoya Narsès le Persarménien, 
général de ses troupes en Égypte, fermer le temple, 
abolir le culte, emprisonner les prêtres et emballer 
les idoles à destination de Constantinople. 

Philæ fut, après la désaftectation du temple d’Isis, 


4004. — Grande église de l’est, à Philæ. 
D'après H. G. Lyons, À report on the island and temples of Philæ, London, 1896, pl. 48. 


à tous les entrepreneurs, courtiers, marchands, inter- 
médiaires qui vivraient longtemps et grassement de 
la dépouille du paganisme mise à l’encan. Il y avait 
là de quoi enrichir plusieurs générations et afin de ne 
pas frustrer celles-ci comme aussi afin de ne pas s’im- 
poser une activité trop fatigante, les Orientaux ne se 
hâtaient pas d’exproprier, prenaient leur temps. Le 
paganisme subsistait, gardait ses dévots et chez beau- 
coup de convertis s’arrangeait fort bien de la croyance 
chrétienne, sauf à réintroduire l’idolâtrie sous la forme 
de superstitions. 

La persistance du culte d’Isis à Philæ n'eut donc 
rien de particulièrement anormal. L'intérêt et la 
politique concouraient à sauvegarder le temple de 
la déesse. Deux années après le traité conclu par 
Maximin, en 453, nous possédons d’autres témoignages 
de la continuation du culte; ce sont les proscynèmes 
de Smetchen, le protostoliste, prophète et fils de pro- 
phète en exercice à Philæ. Enfin trente ans plus tard, 
Marinus, écrivant, après l’an 486, la Vie de Proclus, 


un lieu fréquenté malgré son éloignement et peut-être 
un peu à cause des événements qui venaient de s’y 
passer. Les premiers temps du christianisme à Philæ 
nous sont mieux connus depuis la publication de 
l'Histoire des moines de Haute-Égypte et de la Vie 
d'apa Aaron par Paphnuce, le grand ascète du rve siècle. 
Cet ouvrage était resté inédit. Paphnuce fit plusieurs 
voyages au désert afin de prendre une idée exacte 
de la vie anachorétique, et la Vie d'apa Aaron nous 
montre qu’il poussa jusqu'aux établissements monas- 
tiques proches de la première cataracte et des îles 
entre Syène et Philæ. Il vint jusqu'à un monastère 
voisin de celui de Saint-Siméon sur la rive gauche du 
Nil opposée à l’île d'Éléphantine et il y fut reçu par 
le frère Pseleusius, qui satisfit sa curiosité et lui conta 
maintes histoires concernant apa Zebulon, Sarapomon, 
Mathieu, ἀρὰ Zachée, Anian, Paul et bien d’autres. 
Enfin il l’entretint d’apa Isaac, vieillard, disciple 
d’apa Aaron, et le conduisit dans sa retraite, une île 
de la première cataracte. Il en fut très bien reçu et 


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2465 


apprit de lui ce qui concernait l’évêque Macedonius, 
par qui, au temps d’Athanase, le christianisme fut 
introduit à Philæ. 

Macedonius, inspecteur militaire de la Haute- 
Égypte et chrétien, visita toutes les villes de son 
inspection, y compris Philæ. Il désira y faire la sainte 
communion et constata qu'il ne s’y trouvait aucune 
église, de sorte que les moines de Syène desservaient 
Philæ une fois la semaine. A son retour à Alexandrie, 
Macedonius raconta son voyage à saint Athanase et 
lui proposa de conduire le prêtre que désignerait le 
patriarche saint et sauf à Philæ, à sa prochaine inspec- 


ÉGYPTE 


2466 


fut là qu’il apprit par révélation qu'il devait se rendre 
au désert et rencontrer les deux fils d’Aristus, qui 
étaient des vases d'élection. Après avoir marché 
quelque temps, Macedonius rencontra un de ces jeunes 
gens, celui qui s'était enfui, mais mourant de faim 
et de soif. Il le secourut, le ramena à Philæ, l'instruisit, 
le baptisa et donna aux deux frères les noms de Marc 
et d’Isaïe. Plus tard, il convertit Aristus, et le baptisa 
sous le nom de Jacob. A la mort de Macedonius, Mare 
lui succéda sur le siège épiscopal de Philæ et Isaïe 
succéda à Marc; tous deux furent consacrés à Alexan- 
drie par saint Athanase. A Isaïe succéda Pselensius, 


4005. — Église copte de l’ouest et village copte à Philæ. 
D'après H. G. Lyons, op. cit., pl. 47. 


tion. Athanase lui répondit qu'il fallait y mettre un 
évêque et que cet évêque serait Macedonius, de la 
résistance duquel il triompha enfin. Dès son installa- 
tion à Philæ, Macedonius se fit très humble; il vit que 
le peuple venait chaque jour au temple adorer un 
faucon dans sa cage. Un jour, en l’absence du grand- 
prêtre, Macedonius vint au temple et dit à un des fils 
de ce grand-prêtre qu'il désirait sacrifier. Pendant 
que ce jeune homme préparait le feu, Macedonius 
s’approcha de l'oiseau et lui coupa la tête, qu'il jeta 
dans le feu de l'autel, et partit. Dès que le fils du grand- 
prêtre vit ce qui était arrivé, il s'enfuit au désert, au 
delà du Nil. Le lendemain matin, le grand-prêtre 
Aristus revint au temple et une vieille femme qui 
avait tout vu lui raconta la mort de son dieu et la 
fuite de son fils. Aristus sortit, décidé à tuer son fils 
et Macedonius. Celui-ci avait eu le temps d'être mis 
sur ses gardes par un chrétien et de décamper vers le 
nord, dans un lieu où il pouvait jeûner et prier. Ce 


consacré par Timothée, dont l’épiscopat fut calme :. 

L'ile n’a pas un kilomètre de tour et nous y trouvons 
les restes de cinq églises, deux dans le temple, trois au 
dehors. La principale (fig. 4004) se trouvait dans le ves- 
tibule hypostyle du grand temple d’Isis. Des peintures 
chrétiennes quelque peu effacées, dans l'ouverture cen- 
trale du second pylône donnant accès à cette salle, 
avertissent qu’on entre dans une église. A droite et 
en haut, c’est une représentation de la ville de Jéru- 
salem, et au-dessous une figure du Christ entre deux 
anges, probablement Michel et Gabriel; celui de droite 
porte un glaive, celui de gauche semble porter une 
croix ou plus simplement la canne à pommeau (voir 
Diclionn., t. τ, au mot ANGES). 


1 E. Wallis Budge, Miscellaneous Coptic texts in the 
dialect of upper Egypt, in-S°, London, 1915, p. χι-χιν. 
CXLIV-CLVI, 432-495, 94S-1011,. 


2467 ÉGYPTE 2468 


La salle est divisée, dans sa longueur, en deux par- 
ties, par une rangée de colonnes avec parapet dans 
les entre-colonnements. La première partie est à ciel 
ouvert; on voit dans la corniche du pylône les trous 
dans lesquels passaient les cordes du velum tendu au- 
dessus des fidèles pour les garder de l’ardeur du soleil. 

La seconde partie conserve encore l’autel et le taber- 
nacle. L’autel est un cube de granit orné sur la face 
de devant d’une croix grecque sculptée dans un cercle. 
Le tabernacle est creusé dans le mur oriental; son 
ouverture carrée est décorée de deux colonnettes et 
d’un fronton arrondi dans lequel est une croix. Des 
croix, il s’en trouve un peu partout. En voici une, dans 
l'embrasure de la porte du sanctuaire, qu’une femme 
élève comme pour la faire adorer. La femme faisait 
partie d’un tableau païen; ce sont les chrétiens qui ont 
ajouté la croix. De chaque côté de la même porte, deux 
inscriptions grecques nous disent le nom de l'évêque 
qui transforma cette salle en église : (voir le plan, 
lettre A) : 

τοῦτο τὸ ἔργον 
ἐγένετο ἐπὶ τοῦ 
θέοφιλεστατου 
πατρὸς ἡμῶν ἀπᾶ 
5 Θεοδώρου τοῦ 
ἐπισκόπου 


« Cette œuvre, dit l'inscription de droite, fut heu- 
reusement exécutée sous notre père, très aimé de 
Dieu, l’évêque apa Théodore. » L'inscription de 
gauche, moins correcte, ajoute : « Que Dieu le conserve 
le plus longtemps possible ? » (voir le plan, lettre B): 

+ χαὶ τοῦτο τὸ ἀγαθόν 

ἔργον ἐγένετο 

ἐπὶ τοῦ ὁσιωτάτου 

πατρὸς ἡμῶν ἐπισχ[όπου] 
5 dr Θεοδώρου ὁ θεὸς 

αὐτὸν διαφυλάξῃ 

ἐπὶ μήκιστον χρόνον 


La deuxième église se voit dans le petit temple de 
la Naissance, situé à droite de la cour qui sépare les 
deux pylônes. Ce fut plutôt une chapelle. Dans l’une 
des deux petites pièces attenantes, qui ont pu servir 
de sacristies ou de logements, les hiéroglyphes ont 
été raclés; dans l’autre, ils sont en partie remplis de 
limon (fig. 4005). 

Les trois autres églises bâties en dehors des temples 
sont toutes dans la partie septentrionale de l’île. L’une 
d’elles, qui appartenait à un petit couvent situé à la 
pointe nord, a presque entièrement disparu. Les deux 
autres se voient au milieu de maisons ruinées, derrière 
le chevet du grand temple. Elles sont à trois nefs, bien 
construites en beaux matériaux; des chapelles ou 
sacristies s'ouvrent de chaque côté du sanctuaire; 
l’abside est dirigée plus au nord qu’à lorient. 

Quantité de sculptures tirées des ruines de ces 


1 Description de l'Égypte, Antiquités, τ. v, pl. τὰν, 12, 
fac-similés; Gau, Antiquités de la Nubie, pl.xn, n.47, fac- 
similé; Niebuhr, Inscriptiones Nubienses,p. 24, n. 47; J.-A. 
Letronne (copie de Lenormant), Égupte ancienne, dans 
Œuvres choisies, t. 1, p. 78, 80; Barth, dans Rheinische 
Museum, 1850, t. vu, p. 270, n. 80; Lepsius, Denkmäler, 
τι χας p. 6, pl. xC1, n.312; Corp. inscr. græc., t.1V, n. 8048; 
G. Lefebvre, Recueil des inscr. gr. chrét. d'Égypte, 1907, 
p. 110, n. 589. — ? Description de l'Égypte, Antiquités, τὰν, 
pl. Lv, n. 11, fac-similé; Gau, Antiquités de la Nubie, pl. x1r, 
n. 48, fac-similé; Niebubr, Inscriptiones Nubienses, p. 24, 
n. 48; J.-A. Letronne (copie de Lenormant, Égupte an- 
cienne, dans Œuvres choisies, €. 1, p. 78, 80; Barth, dans 
Rheinische Museum, 1850, t. vu, p. 270, n. 80; Lepsius, | 
Denkmäler, t. x, p. 6, pl. XC1, n. 313; Corp. inscr. græc., 
t. 1v, ἢ. 8649: G. Lefebvre, Recueil, n. 591. — ? M. Jullien, 
Le culte chrétien d’après les temples de l'antique Égupte, | 


églises sont rassemblées derrière la colonnade de 
l’avant-cour du grand temple. Il y a là de riches et 
charmants motifs de décoration dans le style gréco- 
byzantin, qui donnent une haute idée des édifices 
religieux desquels ils ont fait partie 8. 

En 577, l'évèque Théodore convertit le pronaos du 
grand temple d’Isis (fig. 4006) en église chrétienne sous 
l’invocation du premier martyr saint Étienne, et fit 
consigner ce fait dans plusieurs grandes inscriptions 
gravées sur diverses parties du pronaos (B), disposé 
alors transversalement de manière que la porte (a) du 
pylône (A) en formait l'entrée latérale. Deux des 
colonnes (δ, 6) qui flanquent l’un des côtés furent 
enveloppées d’un massif de maçonnerie pour former 
les antes de la crypte (d) où se plaçait l'autel au fond 
de l’église. D’après cette disposition, l’entrée fut 
tournée au sud et l'autel regardait l'occident, ce qui 
était contraire à l'usage; mais on y dérogeait quand 
les circonstances ne permettaient pas de faire autre- 
ment, comme à l'église d’Antioche . 

De toute nécessité, l’église de Philæ devait être 
fort irrégulière, car son pronaos, où catéchumènes 
et pénitents attendaient le moment de la célébration, 
au lieu d’être en avant de l’église, se trouvait sur le 
côté. Entre les colonnes b, ο, M. Ch. Lenormant vit 
encore une stèle égyptienne de granit rose qui a servi 
d’autel chrétien. Cette installation fut l’œuvre de 
l’évêque Théodore, ainsi qu'en témoignent les deux 
inscriptions citées et gravées respectivement dans 
l’intérieur de la porte e qui mène du pronaos au naos 
(C). La première inscription dit par qui cette œuvreaété 
faite ; la deuxième, en face, insiste et reprend : « Cette 
bonne œuvre aussi a été faite. » Ces « bonnes œuvres », 
ajoute Letronne, consistaient à recouvrir d’un enduit 
les anciennes sculptures pour faire disparaître les 
images profanes qu'elles auraient offertes aux fidèles; 
ce faisant, ces vieux chrétiens nous ont conservé in- 
tacts les monuments, car là où est tombée la couche 
de limon mêlé de paille, les anciennes sculptures ont 
reparu aussi fraîches qu'il y a quinze siècles. La troi- 
sième inscription est plus longue et plus importante. 
Elle se trouve dans l’intérieur de la porte du pylône 
du pronaos (a), tout à côté d’une image de saint 
Étienne 5 : 

ἜΤ... TOYAECTOTOYHMGONXPICTOYHIAAN 

εν - - « TMAMETACXH:TICAMENOCOOEO 

- . « + ECTATOCATAOEOAGPOCETTICKONMOC 

- +: « IEPONTOYTOEICTOTONTOYATIOYCTE 
5 DANOYETATAOGWENAYNAMEI XPICTOY + 

ΕΠῚ TOY EYAABECTATOYTOCIOYAIAKONOY 


ΚΑΙ TPOECTUTOC ne 


+ [τῇ] τοῦ δεσπότου ἡμῶν Χριστοῦ φιλαν[θρω πίᾳ 
μετασχῇ ματισάμενος ὁ θεο[φιλ]έστατος ἀπὰ Θεόδωρος 
ἐπίσκοπος [τὸ] ἱερὸν τοῦτο εἰς τόπον ἁγίου Στεφάνου" 
ἐπ᾽ ἀγαθῷ . ἐν δυνάμει Χριστοῦ + ἐπὶ τοῦ εὐλαβεστάτου 
ἸΠοσίου διακόνου καὶ προεστῶτος + 


dans Études religieuses,1902,t. xcrr, p. 237-252.--- Socrate, 
Hist. ecel., 1. V, ce. xx01; l'autel était tourné vers l'occident. 
— 5 J. Maspero, Théodore de Philw, dans Revue d'histoire 
des religions, 1909, t. Lix, p. 299, — “ Description de 
l'Égypte. Antiq., t. v, pl. LV, n. 13, fac-similé; Gau, Anti- 
quilés, pl. xn, ἢ. 49, fac-similé, et Niebubhr, Inscriptiones, 
p. 24, n. 49; Letronne, dans Mém. Acad. inscr., 1833, τ, x, 
p. 195 sq., et dans Œuvres choisies, Égupte ancienne, t. x, 
p. 78; Lepsius, Denkmäler, t. xXu, p. 6, pl. xt, n. 311; 
C. Wescher,dans Revue archéologique, 1864 b, p.224 (simple 
mention); Corp. inser, græc., t. 1V, n. 8647; G. Lefebvre, 
Recueil, p. 109, n. 587. Cette inscription et les deux précé- 
dentes ont été publiées par Ph, Van der Hægen, Inscriptions 
grecques du temple de Philes, dans la Revue archéologique, 
1872, p. 342-345; cf. Seymour de Ricci, Lettres d'Égypte, 
dans Comptes rendus de l'Académie des inscriptions et belles- 
lettres, 1909, p. 148-153. 


; 


ΩΣ που er A 


ÉGYPTE 


, ei 
2469 

« Qu'il participe à la miséricorde de Notre-Seigneur, 
le très chéri de Dieu, père Théodore, évêque, ayant 
converti ce temple en un lieu consacré à saint Étienne, 
pour un bien, avec l’aide du Christ + sous le très 
pieux Posias, diacre et préposé. » 

L'évêque Théodore reçoit le titre d’apa, qui n’en- 
traîne pas nécessairement l'idée de dignité abbatiale, 
mais signifie le respect qu’on rend à un haut person- 
nage (voir Dictionn., t. 1, au mot ΑΡΑ); en outre,on 
n’est pas fondé à faire de lui un chorévêque, parce que 


la mention d'un Μάρχος Φιλῶν, Marcus, évêque de 
Philæ?, dans la lettre de saint Athanase aux gens d’An- 
tioche relative au concile de 362, désigne bien un 
évêque rural de Philæ, où le paganisme régnait encore 
presque sans partage. 

D'après cette inscription, l'évêque apa Théodore 
est présenté comme ayant converti ce temple, ce qui 


2470 


dans beaucoup d’autres endroits d'Égypte et de Nubie. 
Voir Dictionn., t. τα, au mot Croix. 

Dans l’intérieur du pronaos, sur le mur nord, à droite 
près de la porte (0 m.16 χ 0 m. 53) ὃ: 


Θ 


+ OCTAYPOC 
ENIKHCEN 
AEINIKA +++ 


Au mois de février 1881, on déblaya les restes d’une 
église copte située au nord du grand temple. Cette 
église, élevée probablement par l'évêque Théodore, 
dans la seconde moitié du vi siècle, est construite 
entièrement avec des pierres provenant d’un temple 
détruit. Les murs en sont couverts d’hiéroglyphes, et 
l'autel, encore en place, est un naos en granit gris 


4006. — Plan du temple d’Isis, à Philæ. 
D'après J.-A. Letronne, Œuvres choisies, 1881, 1τὸ série, ἔν 1, p. 124, n. 3. 


86 rapporte à l'installation de l’église chrétienne dans 
le pronaos, à l'entrée duquel l'inscription est gravée. 
On voit en outre que le lieu avait déjà été sanctifié, et 
placé sous l’invocation de saint Étienne, dont la figure 
est peinte sur le mur à côté. Il est donc certain que 
ces trois inscriptions sont de l’époque où le christia- 
nisme prit possession définitivement du temple de 
Philæ, et que l’évêque Théodore est celui qui présida 
à toutes les opérations nécessaires pour le changement 
du pronaos en église et pour que les prêtres pussent 
habiter décemment dans cet ancien asile de l’ido- 
lâtrie. 

Posias, διάκονος καὶ προεστώς, figure sans doute ici 
comme trésorier, προεστὼς ayant le sens ἀ᾽ οἰκονόμος, 
mais avec une idée plus relevée. La croix qui suit ce 
dernier mot est manifestement inspirée par la croix 
ansée égyptienne. L'imitation est tout aussi claire 


1 E. W. Budge, op. cil., p. 978. — * Lepsius, Denkmäler, 
t. ΧΙ p. 6, pl. χα, n. 294; C. Wescher, dans Revue 
archéol., 1864, p. 224; P. Van der Hæghen, ibid., 1872, 
Ῥ. 345; G. Lefebvre, Recueil, n. 590. — ? G. Maspero, Deux 
ex-voto inédits de l'ile de Philæ, dans Revue archéol., 1882, 
p: 37. — ‘A report on the island and temples οἱ Philæ by 
captain H. G. Lyons, R. E., with an introductory note by 


d'Évergète II, que les chrétiens ont renversé et couché 
sur le flanc. Le pavé est formé de dalles provenant 
probablement de la terrasse du temple *. Les déblaie- 
ments faits à Philæ par le captain Lyons ont mis à jour 
toute une série de monuments chrétiens, dont les dé- 
bris ont été réunis dans une des salles du temple. Dans 
le temple même, sur le côté intérieur du second pylône, 
se trouve une fresque chrétienne. Dans une des cham- 
bres du premier pylône, il y a une chapelle avec des 
restes de peinture ἡ. 

Avant de quitter Philæ et ses temples nous devons 
rappeler que le christianisme n’attendit pas l'épis- 
copat de Théodore pour s’y implanter. Déjà Letronne 
avait signalé un évêque de Philæ en 362, mentionné 
dans la lettre de saint Athanase aux fidèles d’Antioche 
en leur faisant part du récent concile d'Alexandrie *. 
Ce Μάρκος Φιλῶν fit l’objet d’une correction trop ingé- 


W. E. Garstin, in-4°, London, 1S96-1897 (2), p. 1-68, 
pl. 1-67, plans 1-xX1; cf. Anecdola Oxoniensia, Semitic 
series, t. vu, p. 274, 283; Wilkinson, Topography of Thebes, 
p.470 ; H. Brugsch, Reiseberichte aus Ægypten, Leipzig, 1855, 
p. 268; Greville J, Chester, The early christian Church at 
Philæ, dans The Academy, 1882, ἢ. 52, p. 107-108.— * J.-A. 
Letronne, Œuvres choisies. Égypte ancienne, t.1, p. S1, note. 


2471 


nieuse et devint Μάρκος Σιλῶν, Siles, près de Péluse; 
ainsi on ne s’éloignait pas de la basse Égypte, d’où 
étaient originaires les autres évêques nommés. Mais 
un papyrus de Leyde (voir Dictionn., au mot ÉTHIOPIE) 
nous apprend qu'entre 391 et 450, l’évêque de Syène 
réclamait protection des empereurs pour ταῖς ἔν 
Φίλῳ ἁγίαις τοῦ Θεοῦ éxxnoiaic!, d'où 1] faut 
conclure que, sous Théodose ΠῚ au plus tard, le paga- 
nisme et le christianisme vivaient côte à côte à Philæ; 
il semblait dès lors que l’existence d’un évêque de 
Philæ en 362 devienne chose moins impossible et même 
chose vraisemblable. Le récit du moine Isaac nous 
a fait retrouver cet évêque Marc. 

XXII. DÉcApENcE. — La substitution du mono- 
physisme à l’orthodoxie, la disparition du gouverne- 
ment byzantin et des administrations qui relevaient 
de lui n’ont pas entraîné la ruine immédiate de la civi- 
lisation égyptienne. Les Perses n’eurent pas le loisir 
de tout détruire, s’ils en eurent la volonté; les Arabes 
eurent le dessein de conserver et de tirer parti de ce 
qu’ils trouvaient. Nous montrerons bientôt, par l’énu- 
mération des églises détruites au ve siècle de l'hégire, 
que les conquérants arabes avaient pratiqué une 
longue tolérance, grâce à laquelle le christianisme 
avait duré. Néanmoins, cette persistance n’allait pas 
sans une tare de décadence toujours plus sensible. 

Toutes les branches du savoir et du goût continuent 
à vivre ou, pour parler exactement, à végéter. Sous 
le patriarche Sergius, nous rencontrons un prêtre 
d'Alexandrie, nommé Aaron, qui écrit des traités 
de médecine en langue syriaque; c’est qu’en effet il 
semble qu’Alexandrie conservait une école de méde- 
cine réputée. Zacharie de Mitylène parle d’un médecin 
de la cour, originaire d'Alexandrie, et mentionne un 
médecin de Rhesaina, nommé Serge, qui avait appris 
la médecine et la théologie à Alexandrie et parlait 
couramment lé grec et le syriaque. Peu avant la 
conquête de l'Égypte par les Perses, nous trouvons 
des maîtres syriens traduisant les Septante en syriaque. 
Thomas de Harkel et Paul de Pella s’y employent par- 
ticulièrement et cette importante traduction s'exécute 
au monastère de Ennaton. D’autres couvents, la 
plupart des couvents pourrait-on dire sans crainte de 
démenti, ont encore une bibliothèque et des religieux 
instruits. Il est possible, probable même, que Deir 
Suriani, encore debout aujourd’hui, dans le désert 
de Nitrie, et dont le nom évoque le souvenir des Sy- 
riens, a été fondé à l’époque où la guerre des Perses 
avait refoulé vers l'Égypte un grand nombre de fugi- 
tifs de Palestine et de Syrie. Les moines coptes sont 
plus studieux que savants, ils composent des traités 
de controverse, des biographies, copient et recopient 
des écrits plus anciens et paraissent trouver leur époque 
peu intéressante, car ils ne prennent pas la peine d’en 
consigner les événements. L’auteur du Chronicon 
Alexandrinumou Chronicon paschale et Jean de Nikious 
n’ont guère été imités. Théophylacte Simocatta, ori- 
ginaire d'Alexandrie, fait à peine mention de sa ville 
natale. Beaucoup d’ouvrages ont dû périr dans ce 
temps de trouble et de violence. 

Un des auteurs les plus utiles encore aujourd’hui 
pour la connaissance de l'Égypte de ce temps, c’est 
Jean Moschus, l’auteur du Pré spiriluel. Syrien d’ori- 
gine, il a voyagé en Égypte vers la fin du vie siècle et 
il a visité les monastères de la Thébaïde et de la haute 
Égypte. Avec son élève et ami Sophrone, ils ont connu 
et fréquenté intimement saint Jean l'Aumônier. Le 
Pré spirituel nous montre la littérature en honneur 
dans ces milieux ecclésiastiques et monastiques; il 


1U. Wilcken, Heidnisches und Christliches aus Ægypten. 
1. Das Christentum auf der Insel Philæ, dans Archiv für 
Papyrusforschung, 1901, t. ας p. 401. 


ÉGYPTE 


2472 


faudrait bien se garder de croire que ces gens-là sont 
des sots, parce qu’ils ne jugent pas tout à fait comme 
nous et s’arrangent d’historiettes qui nous paraissent 
un peu puériles. Jean Moschus s’est trouvé en rap- 
ports avec Cosmas le scholastique, savant homme, 
accueillant et charitable, qui possédait la plus belle 
bibliothèque privée à Alexandrie et communiquait 
ses livres à ceux qui aimaient la lecture. Tout son 
bien, très réduit, avait passé en livres qui remplissaient 
sa maison, où le mobilier consistait en un lit et une 
table. Entrait chez lui qui voulait, lisait qui pouvait; 
le bonhomme lui-même lisait et écrivait infatigable- 
ment et toujours contre les juifs, depuis trente-trois ans. 

Les arts en Égypte étaient devenus des formules, 
des recettes, qu’on se transmettait et qu’on exécutait 
encore passablement, mais l’art des temples égyptiens 
était depuis longtemps oublié aussi bien pour l’archi- 
tecture que pour la peinture. Les mosaïques demeu- 
raient en faveur, soit les cubes de verre, soit les cubes 
de marbre ou bien les grandes découpures juxtaposées 
connues sous le nom d’opus Alexandrinum. Les Coptes. 
ont décoré de cette façon les murailles de maintes 
mosquées, notamment au Caire. Dans ces procédés 
il y a peu d’art et un art timide. La mosaïque n’est 
qu'une miniature agrandie et naturellement la mi- 
niature continue à être pratiquée. Théophylacte 
Simocatta nous parle d’un de ses amis enlumineur et 
Jean Moschus ἃ connu un nommé Zoïle qui pratique 
le même délassement. C’est par une regrettable dis- 
traction qu’on essaie encore aujourd’hui de tirer parti 
d’une prétendue lettre de l’évêque Théonas d’Alexan- 
drie au chambellan impérial Lucianus, dans laquelle 
il recommande le soin à prendre des manuscrits et des 
miniatures. La pièce est un apocryphe de Jérôme 
Vignier. 

La sculpture est en pleine décadence, il suffit pour 
s’en convaincre de regarder les produits de l’art copte, 
frontons, chapiteaux, bassins; la figuré humaine est 
déplorablement maltraitée, et la décadence s’y fait 
sentir bien plus profonde et plus irrémédiable que 
dans la peinture, où un certain métier n’a pas entière- 
ment disparu. Quelques chapiteaux (voir ce mot) 
offrent encore des spécimens agréables d’un art qui 
disparaît rapidement; la flore y est traitée avec plus 
de fantaisie et plus de souplesse que la faune et 
surtout que la figure humaine. Tandis que l'art 
d’entailler la pierre échoue piteusement en de mons- 
trueuses horreurs, notamment les mufles et les corps 
de lions, l’émaillerie et la tabletterie conservent des 
artisans encore habiles et expérimentés. 

La fabrication du papyrus et la préparation du par- 
chemin perd de son importance, l'exportation est 
beaucoup moins considérable que par le passé et ce- 
pendant les Égyptiens eux-mêmes se privent d'en 
faire usage et recourent pour mille usages à des tessons 
de pots (déjà employés à l’époque ptolémaïque) sur 
lesquels ils écrivent à peu près tout ce qui est de la 
vie courante; néanmoins les secrets industriels se 
conservent et se transmettent. C’est ainsi que nous 
voyons l’industrie du verre, fameuse dès le début 
de notre ère, conservée jusqu'au x1° ou xue siècle; la 
céramique de même et aussi les industries tex- 
tiles. Celles-ci semblent même avoir tiré parti de la 
rapide conquête et de l’occupation des Perses pour 
s'initier aux modes et peut-être aux méthodes de 
fabrication des tissus, qui étaient une des spécialités 
de la Perse. C’est ce que permettent de reconnaître 
les étofles d'Akhmin, dans les dessins et les couleurs 
des fragments retrouvés à Chagqarah; dans le Fayoum 
et dans la Haute-Égypte, mêmes traces d'influence 
exotique. 

Nous ne faisons qu'indiquer ici une direction d'ac- 
tivité, la construction navale. Bien qu'elle paraisse 


ler ge. 


2473 


étrangère à nos études, on doit reconnaître cependant 
qu’elle s’y rattache par un côté, puisque l’Église 
d'Alexandrie possédait sa flottille et faisait le cabotage, 

XXIII CONQUÊTE ARABE. — L'épisode qui mit 
fin à la domination romaine — devenue byzantine 
en Égypte nous a été raconté par toute une armée 
de chroniqueurs, les uns obscurs, les autres loquaces, 
presque tous sujets à caution. Parmi eux, les Byzan- 
tins ont obtenu une longue préférence qui s'explique 
par l'accès plus facile de leurs récits; le grec de Théo- 
phane et de Nicéphore était livre ouvert pour Le Beau, 
et si Gibbon s’éclairait parfois d’une traduction latine, 
il s’y sentait cependant moins dépaysé que parmi les 
historiens et compilateurs arabes depuis Baladhuri 
et Tabari jusqu'à Suyuti et Makrizi. 11 y a beaucoup 
de racontars et d’historiettes à élaguer dans ce qu’on 
croyait savoir, quelques traits nouveaux à retenir 
parmi les documents qu’on ignorait. Dans le nombre 
de ces derniers font assez bonne figure Eutychius, le 
patriarche melkite du Χο siècle, et Sévère d’'Eschmon, 
son contemporain jacobite; les Syriens et même l’Ar- 
ménien Sebeos ne sont pas entièrement négligeables: 
par contre, les Grecs Zacharie de Mitylène, Sophrone 
de Jérusalem, Jean Moschus surtout et Léonce de Néa- 
polis n’apportent qu'une contribution chétive et dou- 
teuse; les pièces coptes, tels les récits hagiographi- 
ques, la Vie de Samuel de Qalamoun, celle de Pisentios 
de Keft, celle du patriarche Benjamin, sont à peine 
plus utiles. Le monument capital pour ces événements, 
c'estla Chronique de Jean de Nikious, contemporain 
et, bien plus, témoin de ce qu’il raconte. Jean Modab- 
bir était évêque de la ville de Nikious ou Absay en 
Égypte, vers la seconde moitié du vue siècle. Les 
seize derniers chapitres de l’ouvrage sont le récit sin- 
cère et précis d’un témoin véridique et attentif. 
L’évêque Jean écrivit en grec, parfois en copte, mais 
son texte ne nous est parvenu qu’à travers le double 
voile d’une traduction arabe, traduite à son tour en 
éthiopien. Cette dernière recension, la seule connue 
aujourd’hui, est accessible grâce à la traduction fran- 
çaise donnée par Zotenberg (1883) et à la traduction 
anglaise de R. H. Charles (1916). 

C’est en l’année 609 de notre ère qu'Héraclius le 
Jeune, fils du préfet d'Afrique du même nom, profita 
d’une insurrection de la Pentapole Cyrénaïque pour 
tenter de détrôner l’empereur Phocas. Tandis qu’Héra- 
clius attendait à Thessalonique, avec une flottille, le 
moment de se déclarer, Nicétas allait en son nom 
occuper Alexandrie et l'Égypte. Nicétas, attaqué par 
le général Bonose, le battit, tandis que Phocas lui- 
même se faisait battre sur mer par Héraclius. L'empire 
avait un nouveau maître (610) et l'Égypte fut confiée 
au gouvernement de Nicétas, qui paraît avoir rempli 
son office avec prudence et bonheur. 

Peu après, le roi des Perses, Chosroës, se jette sur 
l'empire, qu'il rêve d’anéantir. La Syrie est envahie, 
Jérusalem prise d'assaut et pillée, son patriarche 
Zacharie emmené prisonnier et la relique de la vraie 
croix emportée à Ctésiphon. Les populations fuient 
terrifiées et leur flot vient rouler jusqu’en Égypte, 
suivi de près par celui des conquérants. Memphis est 
occupée sans coup férir, ensuite Nikious; Alexandrie, 
assiégée, est saisie par trahison. Nicétas s'échappe à 
grand’peine, en compagnie du patriarche melkite, 
saint Jean l’Aumônier. L'Égypte entière, jusqu’à 
Syène, n’est bientôt plus qu’une province de la Perse 
(617). La perte, imputable au premier traducteur, des 
passages de la Chronique de Jean de Nikious relatifs 
à ces événements est insuffisamment compensée par 
l'existence des sources arméniennes et coptes. Celles- 
ci permettent néanmoins de réformer une opinion 
longtemps reçue sans discussion et d’après laquelle 
les Coptes saluèrent les Perses comme des libérateurs : 


DICT. D'ARCH. CHRÉT. 


ÉGYPTE 


2474 


ceux-ci, au contraire, semblent avoir massacré indis- 
tinctement Byzantins et indigènes; et la Vie de Pisen- 
tios comme la recension arabe de celle de Schenouti 
expriment clairement le sentiment de terreur qu'ils 
inspirèrent aux Coptes : ce qui reste vrai, c’est qu’une 
fois les Grecs expulsés, les Égyptiens s’arrangèrent 
assez facilement du nouveau joug, pas plus pesant 
de fait que celui de Byzance. 

Héraclius, néanmoins, n’entendait pas abandonner 
ainsi à l'étranger ses plus riches fiefs. Bien plus, c'était 
la civilisation chrétienne qui était en péril : l'étendue 
du mal une fois mesurée, il entreprit la croisade avec 
décision et, six années durant, la mena avec une infati- 
gable vigueur. En 629, l'empire et la chrétienté se trou- 
vaient de nouveau saufs : la sainte croix était réinté- 
grée triomphalement à Jérusalem le 14 septembre, 
jour de l’Exaltation. L'empereur Héraclius avait 
maintenant une plus haute ambition : dans les pro- 
vinces reconquises à la puissance byzantine, mais 
toujours démembrées depuis le concile de Chalcédoine 
par le monophysisme, il rêvait d’établir l'union de la 
foi et de la théologie. Le patriarche de Constantinople, 
Sergius, inspirait cette nouvelle politique religieuse, 
qui trouva son expression dans l’Ecthèse. Ainsi, aux 
ravages de l'invasion devaient succéder les maux de la 
politique, car il serait bien aventureux de soutenir 
que le but assigné par Sergius et poursuivi par Héra- 
clius était autre chose que de la politique pure, à 
laquelle, une fois de plus, on faisait servir la religion. 
On le vit sans tarder en Égypte, où les dix années 
écoulées de l'occupation persane n’avaient fait que 
renforcer l'isolement des sectes hérétiques. L’empe- 
reur y investit de la dignité patriarcale, avec le pou- 
voir effectif de vice-roi, Cyr, précédemment métropo- 
litain de Phasis, dans le Caucase; et celui-ci s’employa 
de son mieux à propager la formule monothélite, la 
présentant aux orthodoxes comme traditionnelle et 
parfaitement catholique, aux monophysites comme 
un adoucissement considérable de l’affreux « tome de 
Léon » : niles uns niles autres ne se laissèrent convain- 
cre. Les Coptes surtout s’enfoncèrent davantage dans 
leur refus opiniâtre de revenir à la foi commune, et ne 
pardonnèrent pas son rôle bénévole au nouveau pa- 
triarche, qui semble avoir usé parfois de violence pour 
les faire rentrer dans l’orthodoxie : c’est un des rares 
documents indigènes de cette époque, le fragment de 
la Vie d’Abba Samuel, qui met en scène Cyr « le Chal- 
cédonien » comme un abominable persécuteur et un 
antéchrist, en lui infligeant le sobriquet de Kaukhios, 
qui veut peut-être dire « le Caucasien ». L'échec de 
l’œuvre de restauration impériale était complet et 
trop évident pour qu'il fût possible de se le dissimuler; 
toutefois l'Égypte n’était pas au bout de ses maux. 
Cependant que le patriarche Cyr s'évertuait à servir et 
à imposer au besoin la politique d’'Héraclius (631-639), 
l'empire était de nouveau envahi, et les cavaliers 
arabes s’avançaient du désert, au nom du Prophète, 
pour entreprendre la conquête du monde. Déjà, ils 
emplissaient la Syrie et la Palestine : Jérusalem 
revoyait de nouveaux barbares, la voie de l'Égypte 
était libre, le drame recommençait. Ici nous retrou- 
vons Jean de Nikious. 

L'intrépide Amrou (‘Amr ibn el ‘As), brusquant 
la décision du khalife, pénètre en Égypte par la haute 
route des caravanes,avec sa petite armée de 4 000 ca- 
valiers et vient assiéger Péluse (Farama), la première 
place forte du côté de l'Asie. C'était à la fin de l’année 
639, la dix-huitième de l'hégire. La ville, mal défendue, 
céda au bout d’un mois, puis Belbeïs, un autre point 
solideausud-ouest. Et Amrou poursuivit sa marche vers 
Memphis, tandis que les Byzantins, déconcertés, ainsi 
qu'on l'avait vu récemment en Syrie, ne songeaient 
pas encore à l'arrêter. Trop faible pour attaquer la 


IV. — 78 


2479 


forteresse de Babylone (le Caire : voir ce mot), qui 
commandait Memphis, il s'établit sur le Nil à Umm- 
Dunaïm, et dirigea de là une expédition dans le 
Fayoum, à quinze milles au sud sur la rive gauche 
(printemps 640). Pendant ce temps, les renforts de 
Zabaïr arrivaient. Amrou, reculant devant le général 
Théodore, qui se présentait enfin, put rejoindre son 
collègue à Héliopolis (Aïn Shams) pour une grande 
bataille, qui s’acheva en désastre pour les troupes 
byzantines (juillet 640). Toute la région de Memphis 
fut occupée, puis de nouveau le Fayoum; les Byzan- 
tins ne tenaient plus qu’à Babylone, position consi- 
dérée comme inexpugnable : avec eux s’y était retran- 
ché le patriarche et vice-roi, Cyr le Caucasien. Au 
mois de septembre, Amrou commence le blocus; en 
octobre, Cyr, qui a perdu tout espoir de sauver la 
province, prend le parti de négocier, et se charge lui- 
même de soumettre à l’empereur les conditions des 
musulmans : l'Égypte tributaire de l'islam, sous un 
régime de protectorat. Héraclius, qui assistait impuis- 
sant et malade à la ruine de son œuvre, se contenta 
de faire comparaître le patriarche devant son tribunal 
et de l'envoyer en exil. Les luttes reprirent donc au- 
tour du fort, toujours solide, mais sans espoir d’être 
secouru. La nouvelle de la mort d'Héraclius (11 février 
641) acheva de faire perdre courage aux assiégés : à 
la suite d’un assaut plus furieux que les précédents, 
la garnison capitula sous promesse de sauf-conduit, 
après sept mois de résistance (7 avril). Amrou n'avait 
plus qu’à remonter au nord vers Alexandrie, pour 
occuper tout le Delta. Les Byzantins lui barrèrent la 
route plusieurs fois sans succès, tandis que les popu- 
lations coptes se soumettaient simplement. Amrou 
atteignit la capitale en juin. Mais Alexandrie pouvait 
tenir plus longtemps encore que le Caire : la prise de 
vive force en était à peu près impossible; après un 
essai infructueux, Amrou résolut d'attendre. Aussi 
bien, à Byzance, le gouvernement de l'impératrice 
Martine estima que le patriarche Cyr était l’homme 
le plus capable de liquider les affaires d'Égypte. Celui- 
-ci revint donc à Alexandrie dans le courant de cette 
année, et reprit ses pourparlers de paix avec Amrou, 
qui, de sa résidence du Caire, dépêchait des partis de 
cavalerie jusque dans la haute Égypte. Le vainqueur 
renouvelait, en les précisant, les clauses du premier 
traité conclu au Caire; celui-ci fut le traité d’Alexan- 
drie, signé le 8 novembre 641 : un armistice de onze 
mois était proclamé, l’armée byzantine évacuait 
Alexandrie et le territoire égyptien, la vie sauve était 
assurée à tous, ainsi que la propriété des biens et la 
liberté de la foi chrétienne, enfin une taxe person- 
nelle de deux dinars (25 francs) prescrite. 

L'empire reconnaissait ainsi la conquête arabe de 
l'Égypte, mais on pouvait néanmoins se flatter que la 
civilisation chrétienne n’y périrait pas. En 642, Amrou 
acheva de prendre possession des villes du littoral; le 
21 mars, le patriarche Cyr mourut, fameux désormais 
sous le nom de Kaukhios — Mukaukos — Mogaqis, 
comme le signataire de la paix; en septembre, les 
troupes impériales évacuèrent Alexandrie, dans la- 
quelle, le 29 de ce mois, les musulmans firent leur 
entrée. C'était la fin de l’épisode commencé au temps 
de César:troisannées avaient suffi à Amrou pour mettre 
un terme à une domination de sept siècles. 

Amrou, pour assurer le succès de son œuvre et affer- 
mir sa conquête, alla soumettre à l’ouest la Pentapole 
libyque et amena des troupes vers la Nubie, au 
sud. Puis il dut faire face à un retour offensif des 
Byzantins, qui, grâce à leur flotte, étaient parvenus 
à réoccuper pour quelques mois Alexandrie (645); 
surtout, il $’appliqua à réorganiser le pays, promet- 
tant libéralement sa protection au patriarche jacobite 
Benjamin et aux Coptes, qui néanmoins, et le plus 


ÉGYPTE 


2476 


naturellement du monde, passaient en masse à l'islam. 
Destitué par le Kkhalife, qui le jalousait, puis rétabli 
comme vice-roi, Amrou mourut en 664 et fut enterré 
au pied du mont Mokattam. 

Il est acquis que les Coptes ne se sont pas rendus 
coupables de trahison envers l'empire; ils nelui étaient 
sans doute pas attachés, mais ils n’ont cédé aux 
Arabes, dont ils eurent plus que personne à souffrir, 
que sous la contrainte; ils sentaient d’instinct que 
leurs nouveaux maîtres étaient les pires ennemis de 
leur foi et que, sous cette tyrannie, leur nationalité 
succomberait tôt au tard. Leur obstination dans le 
monophysisme, loin de les garantir comme l’expres- 
sion d’un patriotisme étroitement associé à la religion, 
les livra sans défense efficace à leurs vainqueurs et 
persécuteurs; l’orthodoxie catholique les eût plus 
certainement préservés de la déchéance et de la ruine. 
Au reste, ils se sentaient abandonnés et livrés par 
l’'imprévoyance etla lâcheté des Grecs, race méprisable 
entre toutes et si profondément dégénérée de son an- 
tique splendeur qu’on se demande si la prétendue 
hérédité transmise, assure-t-on, dans cette nation 
avilie n’est pas la plus insultante des épigrammes. 
D’après Jean de Nikious, les généraux grecs, incapa- 
bles et vaniteux, jaloux les uns des autres, ne son- 
geaient qu’à se nuire; il demeure douteux que le pa- 
triarche Cyr ait une part de responsabilité, puisqu'il 
n’est pas prouvé qu'ilait possédé des pouvoirs militaires. 
Héraclius ἃ sa part de responsabilité personnelle, en 
tant que maître et gardien peu vigilant de l'empire 
et surtout au titre de sa politique religieuse, bien in- 
tentionnée, mais fausse et périlleuse. La conquête 
arabe a été préparée par l’incurie et l’incapacité des 
Byzantins au moins autant qu’elle ἃ été réalisée par 
l'enthousiasme et la vigueur d’Amrou et de ses soldats. 
Le patriarche Cyr joua le rôle toujours délicat de 
l’homme public qui intervient personnellement en 
faveur de la paix. Les compromis sont un terrain 
dangereux aux réputations. 

XXIV. DESTRUCTION DES ÉGLISES. — L’historien 
arabe Al-Makrizi a laissé, sous le titre d’'A-Khilat 
wal-athar, un recueil que terminent deux chapitres 
consacrés aux «églises des chrétiens » et aux « couvents 
des chrétiens ». Il s’y étend sur la destruction des 
églises chrétiennes par les musulmans sous le règne du 
sultan Al-Malek an-Nâser Mohammed ben Qalaoun. 
Son récit nous apprend quelle fut la situation de 
l'Église d'Égypte sous la domination musulmane. On 
y voit les chrétiens, qui avaient vécu jusque-là dans 
une sécurité complète, occuper les plus hautes fonc- 
tions civiles; une multitude fanatique s’ameuter et 
renverser les églises, à l’instigation des cheikhs et des 
fakirs; un souverain équitable essayer vainement de 
mettre un frein à ces excès, et, obligé de céder devant 
la violence des manifestations populaires, prendre 
contre eux des mesures vexatoires. 

« C’est là, en raccourci, ce que furent les relations 
entre musulmans et chrétiens, après la conquête de 
l'Égypte par Amrou ibn el ‘As. Les chrétiens jouis- 
saient d’une entière liberté de conscience et les emplois 
civils leur étaient accessibles. Leurs charges consis- 
taient dans le paiement de quelques impôts, particu- 
lièrement de l'impôt personnel, la capitation. La bonne 
intelligence entre les deux races et les deux religions 
ne fut troublée qu’à de rares intervalles, soit par l’into- 
lérance du souverain, comme sous l’insensé khalife 
El Hakem, de 386 à 411 de l’hégire(996 à 1021 de J.-C.) 
ou par la cupidité de certains fonctionnaires, entre 
autres du vizir Yazouri, mis à mort en 453 (1061), sous 
le khalife ΕἸ Mostanser, ou par le fanatisme de la foule, 
comme dans le cas présent. Quelque rares qu'elles 
fussent, ces persécutions, jointes au prestige de la race 
conquérante, eurent néanmoins pour résultat de faire 


+ 


ἔ 
7 
: 


ἰῷ σα μὰν σιν 


2477 


passer graduellement à l’islamisme un nombre consi- | 


dérable de chrétiens, de sorte que leur proportion 
numérique alla sans cesse en décroissant. Ilsformaient, 
dans les temps qui suivirent la conquête musulmane, 
la presque totalité de la population de l'Égypte. Au- 
jourd’hui les Coptes ne sont plus que six cent mille 
environ au milieu d’une population musulmane qui 
atteint près de dix millions ?. » 

La destruction des églises remonte au règne de 
Muhammed en-Nasser ibn Qalaoun, qui régna à trois 
reprises sur l'Égypte; son troisième règne dura de 709 
de l’hégire (1309) à 741 (1341), c’est dans cet inter- 
valle que se placent les événements qui, par leur date 
tardive, sembleraient étrangers à nos études si la dis- 
parition des églises construites depuis longtemps et 
avant l’époque de la conquête musulmane ne nous 
appartenait de plein droit. 

L'ouvrage de Makrizi a été traduit en anglais ? et 
<n français ὃ. 

La ville du Caire (voir Dictionn., t. 11, au mot CAIRE) 
fut particulièrement éprouvée. A l'extérieur de la 
ville, deux églises, dites de Gabriel et de Mercourios, 
avaient été construites sous la domination musulmane 
pour remplacer les églises du Meks; on les nommait 
aussi les églises du Fossé; elles étaient chacune en- 
tourées d’un cimetière chrétien appelé cimetière du 
Fossé; elles disparurent, de même que l’église du 
quartier de Zaouila, qui tirait son nom du sage Zaïiloun 
qui vivait environ 270 ans avant l’islamisme. Dans 
ἴδ quartier grec, l’église d’Al-Mahichat était consacrée 
à Marie et appartenait, ainsi que celle de Zaouila, aux 
jacobites 4. Il y avait encore dans le quartier grec une 
autre église sous le vocable de la Visitation, elle fut 
détruite en l’an 718 de l’hégire. 

L'église de Saint-Menas (Abou Mena),formée de trois 
églises jointes ensemble et appartenant, l’une aux 
jacobites, l’autre aux Syriens, la troisième aux Armé- 
niens, était fort fréquentée, principalement le jour de 
ἴα fête; cette église se trouvait non loin de la digue, 
près des monticules qui bordent la route du Caire. 
Non moins vénérée et visitée était l’église de ΑἹ Mu'al- 
takah, dans la rue Qasr ach Chamaa, dédiée à Notre- 
Dame. Église d'Abou Chanouda, abbé. Église de 
Marie, dans le voisinage de la précédente. Makrizi dit 
qu’elle fut détruite par Ali ben Suleïman, en l’an 169 
(786 de J.-C.). Il détruisit alors les églises de la garde 
de Constantin; les chrétiens lui offrirent 50 000 dinars 
pour qu'il les épargnât, ce fut en vain. Son successeur 
Mougça ben Issa autorisa la reconstruction, grâce aux 
conseils d'Al Lith ben! Saad et d’Abd Allah ben Lahiat, 
qui alléguèrent que cela contribuerait à l’embellisse- 
ment de la ville et rappelèrent que toutes les églises 
existant en Égypte avaient été bâties sous l'islam, du 
temps des compagnons et des disciples du Prophète ὅ. 
Église de Bou Girg Ath Thica, dans une rue du quar- 
tier de Kasr ach Chamaa. Église de Sainte-Barbe et, 
tout auprès, l’église de Bou Serga, renfermant une 
grotte dans laquelle le Christ et sa mère se seraient 
reposés. Au sud de Kasr ach Chamaa, sur le chemin 
du pont d’Al Aphram, l’église de Babylone et, non loin 
d'elle, l'église du martyr Théodore al Asfahslar. 

L'église de Saint-Ménas (Abou Mena), située au 


Hamrà 5, fut restaurée l’an 127 de l’hégire, avec la | 


permission d'Al Oualid ben Rafaat, émir d'Égypte, 
originaire du Yémen. Elle subsista jusqu’au règne de 
Muhammed ben Qalaoun. 


1L. Leroy, Les églises des chréliens, traduction de l'arabe 
d'At Macrizy, dans Revue de l'Orient chrétien, 1907, II° série, 
τ, π,Ρ. 190-208, 269-279. —:B. T. A. Evetts et A.J. Butler, 
Churches and monasteries of Egypt, in-8°, Oxford, 1895. — 
» Makrizi, Description topographique et historique de l'Égypte. 
traduite en français pour la première fois par U. Bouriant, 
dans Mémoires de la mission française d'archéologie au 


ÉGYPTE 2478 


L'église d’Az Zahari, près de ce qui fut le Ponts des 
Lions. Lors de la création du manège des chameaux en 
l’an 720 de l’hégire, Muhammed ben Qalaoun fit creuser 
un étang; les travaux d’excavation se rapprochèrent 
bientôt de l’église, dans laquelle se tenaient constam- 
ment un grand nombre de chrétiens. Il y avait en 
outre, non loin de là, plusieurs églises au lieu appelé 
aujourd’hui Haker Akbaha, entre les sept réservoirs 
et le pont de la digue. Les ouvriers se mirent alors à 
creuser autour de l’église d’Az Zahari, au point qu’elle 
resta isolée au milieu de l'endroit que le sultan avait 
ordonné d’excaver. On continua de creuser jusqu’à ce 
que l’église restät comme suspendue au-dessus de 
l’excavation. On voulait la faire tomber sans la démo- 
lir. La foule réclamait la démolition, on n’y prenait 
pas garde; mais un vendredi, au moment où l’on était 
en prières à la mosquée et où les travaux d’excava- 
tion étaient interrompus, il se forma, sans l’assenti- 
ment du sultan, un rassemblement, les mutins s’empa- 
rèrent des outils et démolirent l’église chrétienne, 
tuèrent les fidèles qui s’y trouvaient et volèrent les 
objets précieux. Ils détruisirent encore l’église de 
Abou Mena au Hamrä, à l’intérieur de laquelle un cer- 
tain nombre de chrétiens vivaient reclus, entretenus 
de tous leurs besoins par les chrétiens de la ville. On 
leur offrait même de riches ex-voto et d’abondantes 
aumônes. Aussi on y trouva de grandes richesses en 
argent et en objets précieux. La foule se hissa sur le 
toit; puis elle ouvrit les portes et emporta de l'argent, 
des étoffes et des amphores de vin. Cela fait, les émeu- 
tiers se dirigèrent vers les deux églises voisines des 
sept réservoirs. L'une d’elles était appelée l’église des 
Vierges, parce qu’elle était fréquentée par des vierges 
chrétiennes et des moines. Ils brisèrent les portes des 
deux églises, assaillirent les vierges au nombre de plus 
de soixante, les mirent toutes nues et s’emparèrent 
de ce qui avait quelque valeur; ensuite ils mirent le 
feu aux édifices. 

Quand les pieux musulmans qui faisaient la prière 
du vendredi dans les mosquées sortirent de celles-ci, 
ils eurent ce spectacle, dont le récit parvint au sultan 
Ar Ramilat, qui ordonna à l’émir Idhamach Emir 
Achour de réprimer le désordre et d’arrêter les cou- 
pables. Mais à l'instant arrivait la nouvelle que l’émeute 
s’étendait et faisait de nouvelles ruines. Une église 
du quartier grec venait d’être assaillie et détruite et 
une autre du quartier de Zaouïla ;la multitude marchait 
vers l’église de Mu‘Allakah. Le Caireet Masr el Attikah 
étaient en pleine insurrection, le sultan avait ordonné 
aux émirs de tuer tout sans quartier pour personne; 
la répression tomba d’abord sur ceux dont l'ivresse 
paralysait les mouvements, car on avait bu tout le vin 
provenant du pillage des églises. Déjà le wali avait 
subi un échec à Al Mu‘Allakah: accueilli par une grêle 
de pierres, il avait été obligé de prendre la fuite et 
bientôt après on avait mis le feu à la porte de l’église. 
L’émir Idhamach et son détachement chargèrent la 
foule, mais la présence d’un uléma décida celle-ci à se 
disperser sous peine de mort. 

Quant à l’émir ΑἹ Mas, il se rendit aux églises d’Az 
Zahari pour les protéger, mais ne trouva que des mon- 
ceaux de décombres, pas un mur n’était debout. Il y 
eut ce jour-là quatre églises détruites au Caire. 

Cette émeute avait été organisée de longue main, 
ainsi qu’on put s’en convaincre par les faits suivants. 
Dans la mosquée de la citadelle, au moment où s’ache- 


Caire, 1893, 1895, t. xvrx, et P. Casanova, dans Mémoires 
publiés par les membres de l’Institut français d'archéologie 
orientale, 1906, ἃ. 1; L. Leroy, dans Revue de l'Orient 
chrétien, 1907. — ‘C'étaient les deux seules églises appar- 
tenant aux jacobites au Caire. — " Ceci était entière- 
ment faux.—* Aujourd'hui dans la rue des Ponts-des-Lions 
(le dit pont a disparu) entre le Caire et Masr el Attikah. 


2479 


vait la prière du vendredi, un fakir se leva et cria : 
« Détruisez l’église de la citadelle, détruisez-la! » On 
courut voir et la destruction était presque finie. Dans 
la mosquée d'Al Ahzar, après le signal de départ du 
prédicateur, un fakir s'exclama : « Détruisez les églises 
des impies et des in fidèles. » A Alexandrie, le vendredi, 
après la prière, on entendit crier : « Les églises sont 
détruites. » Le mameluck de garde partit à la décou- 
verte et trouva que les églises n'étaient plus qu’un 
monceau de ruines; elles étaient au nombre de quatre. 
A Damanhour, au moment de la prière du vendredi, 
deux églises furent pillées et détruites. A Kous, l’an- 
cienne Apollénopolis parva, un peu au nord de Thèbes, 
la ville la plus importante à cette époque de la haute 
Égypte, au moment où se terminait la prière du 
vendredi, un fakir se leva et s’écria : « O fakirs, allez 
détruire les églises. » Il sortit avec tous les assistants 
et trouva en effet que l’on avait détruit les églises. Il 
y en avait six à Kous et dans les environs et toutes 
furent détruites en même temps. Les nouvelles se 
succédaient, de la haute comme de la basse Égypte, 
annonçant toutes qu’un grand nombre d'églises et 
de couvents avaient été détruits en ce même vendredi 
à l'heure de la prière ou peu après, dans toute l'étendue 
de l'Égypte, depuis Kous jusqu’à Alexandrie et: à 
Damiette. : 

Les moines tirèrent vengeance et déterminèrent de 
nombreux et graves incendies au Caire. Le soupçon 
tomba sur les chrétiens, après qu’on eut constaté que 
c'était dans les chaires des mosquées, sur les murs des 
mosquées et des écoles que l’on voyait le feu prendre. 
La matière inflammable était du naphte enveloppé 
dans de l’étoffe imbibée d'huile et de goudron. On 
arrêta deux moines sortant d’une école, leurs mains 
sentaient le soufre; peu après, l’école était en flammes: 
un chrétien trouvé dans la mosquée d’Ath-Thabir avait 
sur lui un linge enroulé en forme d’anneau qui conte- 
nait du goudron et du naphte, il en avait jeté une 
partie près de la chaire. Cet homme avoua qu’une 
association de chrétiens s'était formée pour fabriquer 
le naphte et le distribuer aux conjurés, au nombre 
desquels il se trouvait. Les moines furent mis à la tor- 
ture et déclarèrent qu’ils appartenaient au couvent de 
Deir al Bahal, qu'ils avaient mis l'incendie dans la 
ville par esprit de vengeance pour leurs églises dé- 
truites. Ils ajoutèrent qu’une société de chrétiens 
s'était fondée et avait réuni des sommes d'argent 
considérables pour la fabrication du naphte. Quatorze 
moines du couvent d'Al Bahal s'étaient engagés par 
serment à brûler toutes les maisons des musulmans :. 
Il y avait parmi eux un moine qui fabriquait le naphte. 
Ils s'étaient partagé le Caire et Masr; huit devaient 
opérer au Caire et six à Masr el Attikah. Le couvent 
fut investi, tous ceux qui s’y trouvaient furent arrêtés 
et on brûla quatre moines dans la rue. 

Les incendies continuèrent; trois chrétiens furent 
arrêtés, ils étaient porteurs de mèches de naphte; la 
fureur populaire ne pouvait plus être contenue, le 
sultan renonça à prendre leur défense et ordonna de 
publier que quiconque arrêterait un chrétien serait 
maître de sa vie et de ses biens. En même temps un 
édit enjoignait aux chrétiens de porter des turbans 
blancs, leur interdisait de monter des chevaux ou des 
mulets, mais leur permettait les ânes en s’asseyant 
de côté, à la manière des femmes. L'accès des bains 


1 On découvrit aussi des moines incendiaires au couvent 
d'Al Khandak (du Fossé); ils furent arrêtés et cloués à la 
potence. — : Nous faisons usage de ces termes compris 
de tous, afin d'éviter un casse-tête au lecteur. Il va sans 
dire que, depuis l’époque où l'Égypte était divisée en 
nomes, l'administration y a essayé plus d’un vocable; il y 
a de nos jours des mondirieh divisées en markaz et ainsi 
de suite. Quand nous écrivons province, district ou village, 


ÉGYPTE 


2480 


leur était permis, à condition de porter une clochette 
suspendue au cou. Ils ne pouvaient plus désormais 
porter le costume des musulmans. Il fut défendu aux 
émirs de les prendre à leur service. Ils furent chassés 
du divan du sultan et l’ordre fut expédié à tous les 
gouverneurs de renvoyer tous les fonctionnaires chré- 
tiens. Les vexations des musulmans à l'égard des 
chrétiens furent telles que ceux-ci s’abstinrent de 
paraître sur la voie publique et qu’un grand nombre 
d’entre eux se firent musulmans. 

Makrizi récapitule les églises détruites : « Une aux 
ruines tartares, près de la citadelle de la montagne; 
l’église d’Az Zahari à l'endroit de l'étang d’An Nasir; 
l’église du Hamra; celle située près des sept réservoirs. 
et appelée l’église des Vierges; celle de Saint-Ménas; 
celle d’AI Fahadin; une autre au quartier grec; une 
près d'Al Bandacarin; deux dans le quartier de 
Zaouïla ; une près du magasin des étendards ; une église 
près du Fossé. A Alexandrie, quatre églises ; à Daman- 
hour, deux; dans la province de Gharbieh, quatre: 
dans celle de Charkieh, trois; dans celle d'Al Baha- 
nassah, six; à Siout, à Manfalout, à Muniat al Khassib, 
huit ; à Kous et à Souân, onze; dans la province ? d’AL 
Atfih, une; au marché de Ouardân, dans la ville de 
Masr, dans les quartiers d'Al Massassah et de Kasr 
al Chamaa à Masr, huit églises. Un grand nombre de 
couvents furent également détruits. Le monastère 
d’AI Bahal et le monastère de Chaharan restèrent 
longtemps inhabités. 

Parmi les églises qui échappèrent à cette vaste 
conspiration, un grand nombre nous valent d'utiles 
indications pour l’histoire de la survivance du chris- 
tianisme égyptien. Il s’en trouve qui furent « rebâties 
sous l'islam dans un style élégant * », d’autres sont 
abandonnées, « aucun fidèle ne les fréquente # », ou 
bien elles sont en ruines 5, ou encore « dans un état 
négligé f ». Parfois c'est une maison particulière qui a 
été transformée en église ?, et « le prêtre y habite avec 
ses enfants». Dans le district d’Aboutig, de nombreuses 
églises ayant été détruites, les fidèles prirent le parti 
de faire la prière chacun dans sa maison; puis, à 
l'aurore, ils se rendent aux ruines des églises, y font 
un enclos de feuilles de palmier en forme de cage, et 
y célèbrent le culte. A Asfoun, entre Gebelein et 
Esneh, en amont de Thèbes, la station chrétienne la 
plus avancée de la haute Égypte, les églises avaient 
été détruites en même temps que la ville; de même à 
Kous, églises et couvents disparurent, sauf l’église 
Notre-Dame. 

Atfih, sur la rive droite du Nil, à quatre-vingts kilo- 
mètres environ au sud du Caire, sur les ruines de l’an- 
cienne Aphroditopolis, dans les montagnes qui bordent 
la vallée du Nil, avait conservé une église dédiée à saint 
Antoine, située dans le quartier de Bayad *; cette 
église avait été entretenue et restaurée, ce qui s'ex- 
plique par le souvenir vivace du grand solitaire dont 
le premier ermitage est situé un peu à l’est d’Atfih, et 
la route conduisant au couvent de saint Antoine par- 
tant de Bayad. 

Le district de Charnoub comptait plusieurs églises 
ruinées, celui d’Anboud conservait celles de Mariam, 
d’Al Kassir et de Gabriel. 

A Akhmin (voir ce mot), l’église d’Assoutir (—Soter) 
renfermait un puits célèbre et l’église de Mikaël célé- 
brait avec une solennité particulière la fête des Ra- 


nous croyons être entendu de tous ceux à qui les termes 
de cette progression expriment une idée claire, — ὃ Mikaël, 
prés du canal des Beni Ouâil, — * Mariam, au sud du 
bassin d'Al Habach, — * Mariam, au sud du quartier 
d’AI Adouïat, — * Mariam, dans la région d'Al Khoussous. 
— 7 Mariam, dans la région d'Al Khoussous, — " District 
de Bela Ouza, à la limite de Menfalout.— * Quartier situé 
au sud d'Atfih, 


᾿ς 


2481 


meaux; la procession avec croix, cierges, encensoirs, 
évangiles s’arrêtait devant la porte du cadi et des 
principaux musulmans de la ville, brûlait de l’encens, 
lisait un passage de l’évangile et chantait un hymne 
en Jeur honneur. Au sud d’Akhmîn, à Atfah, une 
église dédiée à saint Pakhôme (Abou Bakhom). 

Dans le district de Bibeh :, l’église Saint-Georges 
(Abou Girg) était en grande réputation et, au pays de 
Chamustah, l’église de Saint-Maroutha, dont le corps 
conservé au couvent de Bou Bichaï était un but de 
pèlerinage. 

A Oxyrhynque ? (Behnesa), l’église de Mariam était 
l'unique vestige detrois cent soixante églises qu’avaient 
fréquentées dix mille moines et douze mille nonnes. 

Dans la région d’Achnin * : église des Apôtres, très 
vaste: de Mariam, très vieille; de Mikaël et de Gabriel. 
‘Ces quatre églises subsistaient seules sur cent soi- 
xante. Il restait beaucoup de chrétiens dans ce pays 
οἴ ils célébraient leurs fêtes sur l'emplacement encore 
visible d’églises ruinées, entre autres dans les églises de 
Abou Girg, de Mariam, de Maroutha, de Barbara, de 
Gafril (— Gabriel). La région voisine de Tounbada ἡ 
conservait deux de ses églises : Mariam et Mikail, 
anciens édifices ou se réunissaient encore de nombreux 
fidèles. 

A Minieh 5, seconservaientsix églises: AIMu'Allakah 
(Notre-Dame); Pierre-et-Paul, Mikaïl; Abou-Girg; Apa 
Boulà de Tamouïh; Ananias-Azarias-et-Misaël. 

On rencontre des églises dédiées aux Apôtres non 
seulement à Minieh, mais dans le village de Tahà ", 
dans le district de Melani, dans celui de Bouk Béni 
Zéid; celles dédiées à la Vierge Marie sont les plus 
.nombreuses. Nous rencontrons aussi une église dédiée, 
dans le district de Manhari, aux saints Côme et Damien, 
dont la fête annuelle, célébrée en présence de l’évêque, 
était l’occasion d’une foire. 

Dans le village de Dalga, au pied de la chaîne 
libyque”, il ne restait que trois églises, une grande 
dédiée à Marie, celle de Schenouti et celle de Mercou- 
rios; toutes les autres étaient en ruines. Dans la région 
de Sanabou, une église à apa Boulà, une à Abou Girg et 
une autre au même saint dans le village de Biblaou; 
toute cette région gardait de nombreux fellahs chré- 
tiens. De même le canton de Damchir possédait une 
église très ancienne de saint Mercourios, comme celle 
de Bou Bakhens al Kassif, dans le village d’'Ounim 
Εἰ Koussour. 

A Assiout, l’église de Bou Sadra (saint Isidore) et 
l'église des Apôtres. Au-dehors de la ville, Saint-Menas. 
A trois kilomètres au sud, près du Dronkâ, canal de 
Sohag, une église très ancienne sous le vocable de 
Ananias-Azarias-et-Misaël, lieu de refuge pour les 
chrétiens pauvres. Dronkà était alors habité par des 
chrétiens qui connaissaient la langue copte et la par- 
laient comme leur langue maternelle, bien que sachant 
s'exprimer en arabe. 

Dans le village de Rifà 5, se trouvait l’église de 
Bou Colta (Saint-Colluthus) et dans la même région 
l'église de Saint-Michel, « dont les vers (!) ont rongé le 
côté ouest ». 

Dans le village de Moucha ?, une église construite 
dans un établissement de bains et dédiée à saint Victor 
le Martyr. Elle avait été construite, au dire de Makrizi, 
sous le règne de Constantin, fils d'Hélène; avait une 
terrasse large de dix coudées et trois coupoles hautes 
chacune d’environ quatre-vingts coudées et entière- 
ment bâties en pierres blanches. La partie occidentale 
s'était écroulée et on racontait que cette église possé- 


1 Au sud de Beni Soueif; rive orientale, — * Au nord de 
Minieh. — * Localité voisine de Tanbada. — * Entre le Nil 
<t le Bahr Youssef, au nord de Behnesa. — * Il y avait 


plus de douze autres villes de ce nom en Égypte. — Au 


ÉGYPTE 2482 


ν» 


| dait un trésor caché dans un souterrain conduisant 
| de ce lieu jusqu’à Assiout. 

Dans la ville de Bakour, sur les limites d'Aboutig #, 
vieille église dédiée au martyr Claude; dans les envi- 
rons de Makrouna, autre vieille église dédiée à saint 
Michel, etc., etc. 

XXV. DISPARITION DE LA LANGUE. — « Parmi les 
nombreux résultats de l'invasion musulmane en 
Égypte, un des plus étonnants fut certainement la 
disparition de la langue nationale du pays et son rapide 
| remplacement par celle des vainqueurs. Au vrr: siècle, 
l'Égypte parlait copte; au xn°, elle parlait arabe. 
Qu'’une poignée de soldats, forts de leur propre cou- 
rage et surtout de la faiblesse et de la lâcheté de leurs 
ennemis, se soient emparés de Memphis et d’Alexan- 
drie, c’est là un fait de guerre qui n’a rien de surpre- 
nant; mais que ces conquérants aient tellement dominé 
leurs nouveaux sujets qu’ils les aient amenés à ou- 
blier leur ancienne langue, pour en adopter une autre 
tout à fait différente, c’est ce que n'avaient fait ni 
les Grecs ni les Romains; c’est ce que, plus tard, les 
Turcs n’ont pu réaliser. Autres, il est vrai, étaient les 
circonstances : au lieu de la tolérance romaine, c'était 
l'intransigeance arabe, doublée du fanatisme musul- 
man. Les Romains avaient conquis l'Égypte; ils ne 
l’avaient pas occupée. Les Arabes y plantèrent leur 
tente et, trouvant le sol autrement riche que les déserts 
brûlés de leur péninsule, s’y établirent pour toujours. 
Au reste, le changement n’eut pas lieu du jour au len- 
demain; il se fit par degrés. Comme une plante privée 
d’eau et de soleil à l'ombre d’un grand arbre, le copte 
| fut insensiblement étouffé par l’arabe. Du vn® au x° 
| siècle, il vit encore, il prospère même dans les monas- 
tères; mais, dès le x1° siècle, il manque de sève, il 
s’étiole rapidement; au xne siècle, il touche à sa fin. 
Sans doute, il prolonge encore son existence dans la 
liturgie, toujours célébrée en copte, mais dans le 
langage vulgaire on ne le rencontre plus nulle part 
actuellement. On en a cherché des traces en Sa‘id, 
mais sans succès; enfin, au point de vue de la litté- 
rature, cette survivance est absolument stérile. Dans 
quelque village reculé de la haute Égypte, on parle 
peut-être l’ancienne langue jusqu’au Xvn® ou au XvIn® 
siècle; on ne comprend plus les livres, on n’en compose 
plus. A quoi bon d’ailleurs écrire en copte, alors que 
le monde qui lit ne l’entend plus? L’arabe est désor- 
mais la langue de la haute société, la langue des écri- 
vains, la langue des sciences et des lettres. C’est en 
arabe qu'écrivent les grands auteurs du x® siècle, 
Sévère d’Aschmounéin, Eutychius et les autres. On a 
souvent cité un passage de l’histoire de Sévère d’Asch- 
mounéin pour prouver qu’à son époque on ne par- 
lait plus copte : « Et j’eus recours à des personnes, 
« dont je connais le mérite, parmi les frères chrétiens, et 
« je leur demandai de m'aider à traduire les documents 
« que nous trouvâmes, de langue copte et grecque, en 
« arabe, qui est la langue connue des gens du temps 
“en Égypte, car la plupart ignorent le copte et le 
« grec.» 

« Cependant on ne peut encore se passer de la langue 
des ancêtres. Elle est nécessaire aux ecclésiastiques 
pour la célébration de la liturgie, aux écrivains pour 
l'exploitation des textes anciens. C’est alors que des 
hommes instruits se mettent à composer ces ouvrages 
élémentaires, indispensables à toute langue, qu'on 
appelle grammaires et dictionnaires. Ils furent amenés 
à cela par le besoin sans doute; mais aussi par l'exemple 
des Arabes, féconds en traités de philologie. En effet, 


nord de Minieh. — Τ᾿ Au sud d'Eschmounein. — * A 
quatre kil. de Dronkâ, sur le même canal. — * A l'est de 
Rif, entre le Bahr Youssef et le Nil. — 1° Aboutig, à 24 kil. 


au sud d’Assiout. 


2483 


les plus anciennes grammaires coptes, dans la marche 
générale, sont calquées sur la grammaire arabe. 

« Tous les ouvrages de philologie copte parvenus 
jusqu'à nous sont de la période comprise entre le x1° 
et le xrve siècle. C’est aussi à cette période qu’appar- 
tiennent les grands écrivains chrétiens d'Égypte : tels 
sont, après Sévère d’Aschmounéin et Eutychius, Abou 
Süleh l’arménien, al Maküûn, Ibn ἃ] 4.558], Ibn Râheb, 
Abou’l Barakât. C’est l’apogée de la littérature chré- 
tienne arabe. Dans la succession rapide des dynasties 
éphémères, Fatimites, Ayyoûbites, Mamloûks, qui se 
disputaient le pouvoir, l'Église semble avoir joui d’un 
calme relatif et, malgré les divisions intestines et les 
querelles entre orthodoxes et melkites, elle paraît 
avoir atteint un degré de prospérité où elle ne se 
maintint pas longtemps. L'histoire du christianisme 
en Égypte au moyen âge serait intéressante; elle se 
fera sans doute lorsque la Patrologia orientalis aura 
publié tous les documents concernant la question !. » 

A ces indications trop brèves, on pourra ajouter 
celles que contiennent les ouvrages dont les titres 
suivent : 

E. de Rougé, La géographie ancienne de la basse 
Égypte, in-8°, Paris, 1891, p. 151-161; E. Amélineau, 
Géographie de l'Égypte à l’époque οορίε, in-8&, Paris, 
1893, Appendice ; Daressy, Les grandes villes de l'Égypte 
à l’époque cople, dans Revue archéologique, 1894 b, 
p. 196-215; Ermoni, Les évêchés de l'Égypte chrétienne, 
dans Revue de l'Orient chrétien, 1900, t. v, p. 637-641; 
Liste des 89 premiers patriarches de l'Église copte, dans 
Recueil de travaux relatifs à la philologie égyptienne, 
t. vu, p. 92; Evetts, The patriarchs of the coptic Church of 
Alexandria (Mark to Theonas ), cf. Revue critique, 1905, 
p. 124, 235, 401 ; Revue de l'Orient chrétien, 1904, t. 1x, 
p. 284-291; G.-L. de Rienzi, Comment s’est opérée la 
transition de la langue égyptienne à la langue copte? 
dans Journal de l'institut historique, Paris, 1838, t. vin, 
p. 203, 251 ; Grébaut, Liste des patriarches d'Alexandrie 
d'après le manuscrit éthiopien n° 3, dans Revue de 
l'Orient chrétien, 1912, t. xvir, p. 212-216; Casanova, 
Les noms coptes du Caire et des localités voisines, dans 
Bulletin de l’Instit. franç. d'archéol. orientale du Caire, 
t.1, p. 139-222; J. Maspero et G. Wiet, Matériaux 
pour servir à la géographie de l'Égypte, dans Mémoires 
de l’Institut français du Caire, 1914-1919, t. xxx VI. 

XXVI. LITURGIE. Nous avons exposé déjà dans 
le Dictionn., t. 1, col. 1182-1193, ce qui a trait à la 
liturgie d'Alexandrie, source et règle de tout l'usage 
égyptien; toutefois, cette liturgie d'Alexandrie ne 
se conserva pas sans altérations chez les orthodoxes, 
qui, après y avoir introduit plusieurs usages empruntés 
à la liturgie de Constantinople, lui substituèrent cette 
dernière et ne conservèrent rien de l’ancien usage local. 

On trouvera, Diclionn., t. τ, col. 1194-1197, ce qui 
concerne la « liturgie dite de saint Marc »; col. 1197- 
1201, ce qui a trait aux « liturgies coptes »; col. 1201- 
1204, aux « liturgies abyssines ». 

En outre, dans les Monumenta Ecclesiæ lilurgica?, 
t.1a, præf., p. XXIHI-XXV, LXXVI-LXXX, divers rappro- 
chements relatifs à l’homiliaire d’Origène; p. 102-158, 
n. 971-1577, textes antérieurs à la Paix de l’Église, 
relatifs à l’usage liturgique égyptien; p. 124*-125*, 
n. 3923-3932, de même; — t.1 b, præf., p. XLvV-LvIm : les 
canons d’'Hippolyte®; p. Lvm-Lxvu : la Constitution 


1 A. Mallon, Une école de savants égyptiens, dans Mélanges 
de la Faculté orientale, Beyrouth, 1906, t. τ, p. 109-110; cf. 
p. 109-131; t. π, p. 213-264. — ? F. Cabrol et H. Leclercq, 
Monumenta Ecclesiæ liturgica, in-4°, Parisiis, t. 1, 1'° part. 
(1902); Reliquiæ liturgicæ vetustissimæ, 2° part. (1913). — 
* Voir Dictionn., t. τι, col. 1942-1949, — “ Voir Dictionn., 
t. 1, col. 1923-1931. — " Voir Dictionn., t. 11, col. 1931-1935. 
— “Voir Dictionn., t. 11, col. 1949-1950, — ? Th. Scher- 
mann, Æguyptische Abendmahlsliturgien des ersten Jahrtau- 


ÉGYPTE 


2484 


apostolique égyptienne ὁ; p. LXVI-LXxxvIm : le règle- 
ment ecclésiastique égyptien 5; p. cXXINI-CXxxu : le 
Testament de Notre-Seigneur ‘; p. CXXXVII-CCLI : 
papyri, ostraka et tablai liturgiques; enfin parmi les 
textes antérieurs à la Paix de l’Église : n. 4409-4416, 
4443, 4559-4591, 4855-4859, 4877, 4953-4959, 5018- 
5027, 5094, 5097, 5152-5156, 5234-5282, 5311-5312, 
5413-5421, 5432, 5436-5440. 

Le recueil que j’ai consacré aux Papyri, ostraka et 
tablai liturgiques se compose de quatre-vingt-cinq 
textes grecs et coptes accompagnés d’un commentaire ; 
en voici un sommaire rapide : 

Acclamation, n. 79; Adjuration, n. 37; Amulette, 
n. 47, 69; Anaphore, n. 13, 14, 56, 84; Antiennes, 
n. 2, 21, 23, 30, 68; Apologie, n. 74; Centonisation, 
n. 39; Confession de foi, n. 81; Diptyque, n. 28; Doxo- 
logie, n. 70, 71, 72; Durée des fêtes, n.82; Exorcisme, 
n. 18, 31; Fragment liturgique, n. 43, 44; Homélie, 
n. 4; Hymne, n. 1, 15, 16, 17, 22, 25, 34, 40, 48, 49, 64, 
65, 66; Impropères, n. 63; Inventaires d’églises, n. 7; 
Invocation, n. 26, 27, 46, 67, 73; Litanies, n. 24, 29; 
Liturgie eucharistique, n. 35, 57, 58, 59, 60, 61, 62, 
85; Mobilier d'église, n. 83; Offrande, n. 12; Oraison 
dominicale, n. 51 (non égyptien): Prières, n. 3, 5, 6, 
19, 32, 36, 38, 41, 45, 75, 76, 77, 78; Prière litanique, 
n. 9, 10; Règle de foi, n. 11, 50, 80; Salutation angé- 
lique, n. 52; Tropaires, n. 20, 33, 53, 54, 55. 

Ce sont là des débris, des poussières, qui pourront 
être rapprochés et entrer dans une reconstruction 
nécessairement conjecturale de la liturgie d'Égypte. 
Ce qui a été tenté en ce genre jusqu'aujourd'hui 
n’est qu’un indice de bonne volonté. 

Nous ne possédons pour cette liturgie rien de com- 
parable aux Conslitulions apostoliques, néanmoins il 
y a lieu de faire état d’une collection de prières dont 
deux d’entre elles portent le nom de Sérapion, évêque 
de Thmuis, personnage dont nous avons parlé. On 
peut, sans trop grosse chance d’erreur, lui imputer le 
reste du manuscrit, qui comprend trente compositions 
et se trouve aujourd’hui désigné couramment sous le 
nom de Sacramentaire et, plus justement, d’Euchologe 
de Sérapion. 

Enfin M. Hyvernat a fait connaître, en 1888, des 
fragments ayant fait partie de manuscrits coptes du 
vie au xu° siècle. Ces fragments appartiennent à cinq 
messes différentes ὃ. 

Les monuments techniques de la liturgie égyptienne 
ont été réunis par F. E. Brightman, Liurgies Eastern 
and Western, Oxford, 1896, t. 1 : The Egyptian rite, 
p. 113-143. La liturgie grecque de saint Marc, contami- 
née par beaucoup de retouches byzantines, encore que 
les parties essentielles soient conformes au type et 
souvent à la teneur même des meilleurs textes d'autre 
provenance; il n’est pas douteux qu’elle ne remonte 
très haut, au ve siècle pour le moins. Le {extus receplus, 
celui édité à Paris en 1583 par Jean de Saint-André, a 
été corrigé d’après le ms. grec Valic. 1970, par C. A. 
Swainson, The Greek liturgies chiefly from original 
authorities, Cambridge, 1884, p. 2-72 : codex Rossa- 
nensis, du xne siècle; nouvelle édition par Brightman, 
loc. cit., qui a utilisé : 1° les passages grecs contenus 
dans le texte copte publié par Assémani, Codex lilurg. 
eccl. univ., Romæ, 1754, t. vnr, append.; 2° D. Giorgi, 
FragmentaevangeliiS.Johannis græco-coplo-thebaicum, 


sends in ihrer Ueberlieferung, in-8°, Paderborn, 19125; 
P. Drews, Ueber Wobbermins altchristliche liturgische 
Stücke aus der Kirche Æguptens, dans Zeitschrift für Kir- 
chengeschichte, 1899-1900, τ. xx, p. 291-328, 415-441 ; 1909, 
t. xxx, p. 352-361; D. A. Struckmann, Die Eucharistielehre 
des heil. Cyrill von Alexandra, in-8°, Paderborn, 1910. 
— ΚῊ. Hyvernat, Fragmente der alt-coptischen Liturgie, 
dans Rômische Quartalschrift, 1887, t. 1, fasc. 4; 1888, t, 11, 
fasc. 1. 


LES 


Romæ. 1789, p. 353; 30 le kontakion du « rouleau » de | 
Messine de la liturgie de saint Jacques, dans Swainson, 
op. cil., p. 310-314, col. 1 : 4° le « rouleau » du Vatican, 
A. D. 1207, et le « rouleau » de Messine, χα" siècle, 
publiés par Swainson, op. cil., p. 66-69, col. 2 et 3; 
59 la liturgie grecque égyptienne de saint Basile et de 
saint Grégoire, dans Renaudot, Lilurg. orient. call. 


in-4°, Francoforti ad Mæœnum, 1847, t.1, Ὁ. 60, 113, | 


d’après le ms. grec Paris, 325, xive siècle. Il est utile 
de comparer le texte ainsi établi avec l'essai de F. E. 
Brightman, op. cit., p. 504-506 : The liturgy from the 
writings of the Egyplian Fathers, restauration plau- 
sible et érudite dont les preuves sont données, p. 506- 
509. 

Pages 144-188. Les liturgies coptes, au nombre de 
trois, qui se recommandent des noms de saint Cyrille 
d'Alexandrie, de saint Grégoire de Nazianze et de 
saint Basile, celle-ci différente de la liturgie byzantine 
du même nom. Ces liturgies ne diffèrent guère que 
pour l'anaphore; actuellement, la liturgie normale est 
celle de saint Basile, mais quoique l'ordinaire de la 
messe y soit rattaché dans les livres liturgiques,l’ana- 


ÉGYPTE 


phore de saint Cyrille est évidemment plus ancienne. 
Ceci résulte d’abord de ce que, seule des trois, elle 
présente certains traits caractéristiques de la liturgie 
alexandrine, ensuite de ce qu’elle reproduit souvent 
de façon littérale le texte de la liturgie de saint Marc. 
En joignant à l’anaphore de saint Cyrille l'ordinaire 
de la messe copte, on obtient une liturgie copte qui 
forme le pendant exact de la liturgie grecque de saint 
Marc. Le texte anglais donné par Brightman est une 
traduction du ms. Bodl. Hunting. 360, copte-arabe 
du x siècle, fol. 4-48 a, 201 a-204 a, 53-60 a, 207 a-226, 
86 sq., 227-286 a, 109 a-117 a, 286-295 a; additions entre 
crochets d’après Assémani, loc. supr. cit., et d’après 
Bodl. Marsh. 5,copte-arabe du xivesiècle. Les psaumes 
et leçons pour le vendredi qui précède le dimanche des 
Rameaux sont dans Bold. Hunt. 26. 

Pages 194-244. Les liturgies éthiopiennes. Les 
Abyssins ont une liturgie normale, la liturgie des 
Douze Apôtres, qui est, pour le fond, identique à la li- 
turgie copte de saint Cyrille. Le texte anglais donné 
par Brightman est traduit d’après le manuscrit du 
Musée Britannique, Or. 645 (A. D.1670-1675), fol. 24-54, 
avec corrections et variantes d’après Or. 546 (1730- 
1737); Or. 547 (1784-1800); Or. 548 (1855-1868); 
Addit. 16202 (1756-1769). Le texte du frisagion (p.218) 
d'après Dillmann, Chrestomath Æthiop., Lipsiæ, 1856. 
p. 46; l’addition de la p. 242, d’après Fabricius, Cod. 


‘apocr. nov. test., Hamburgi, 1719, part. III, p. 250. Les 


psaumes et leçons du vendredi avant-veille des Ra- 
meaux sont du ms. addit. 16249. Les Abyssins ont, 
en outre, une quinzaine d’anaphores de rechange. 

« En ne tenant pas compte du texte archaïque des 
messes de Hyvernat, en négligeant les pièces de re- 
change propres aux Abyssins, en écartantles anaphores 
de Grégoire et de Basile, qui sont plutôt du type syrien 
et représentent une importation étrangère, il reste 
trois textes : la liturgie grecque de saint Marc, la 
liturgie copte de saint Cyrille et la liturgie éthiopienne 
des Douze Apôtres, qui proviennent chacun de l’un 
des trois groupes ecclésiastiques du rite alexandrin. 
Ces textes ont un fond identique; leurs variantes ne 
sont que des modifications postérieures. Si l’on veut 
reconstituer l'antique liturgie alexandrine, il importe 
avant tout de dégager leurs parties communes. Les 


1 L. Duchesne, Origines du culte chrétien, 1898, p. 76-77. 
— Ἢ. Grégoire, Le recueil des inscriptions grecques chré- 
tiennes d'Égypte, dans Revue de l'instruction publique en 
Belgique, 1908, t. τι, p. 199. — ? G. Lefebvre, Recueil des 
inscriptions grecques chrétiennes d'Égypte, in-4°, le Caire, 
1907, p. ΧΙ. — * Voir plus haut, ὃ XXIV. — 5 Relation 
d'Égypte, p. 363. — © Villiers du Terrage, dans son 


2486 


auteurs égyptiens, dépouillés au point de vue des 
allusions à la liturgie, fournissent aussi quelques indi- 
cations utiles. Le trait le plus caractéristique de la 
liturgie alexandrine, c’est que la grande supplication, 
au lieu de venir après la consécration, s’intercale dans 
la préface. De cette façon, le Sanctus, les paroles de 
l'institution, l’épiclèse se rencontrent beaucoup plus 
tard que dans la liturgie syrienne. Cet arrangement 
ne se retrouve pas dans l’anaphore de Sérapion, mais 
il est signalé par Jacques d'Édesse à la fin du vrre siè- 
cle; on le trouve aussi dans les fragments Hyvernat. 
Jacques d’Édesse remarque aussi que le salut avant 
la préface est bien moins compliqué qu’en Syrie; le 
célébrant se borne à dire : Dominus vobiscum omnibus ; 
de même l’acclamation du peuple, en réponse au 
Sancla sanctis présente certaines particularités de 
formule 1. » 

XXVII. ÉPIGRAPHIE. — « Π n’y ἃ pas, en Égypte, 
d'inscriptions chrétiennes datées antérieures au triom- 
phe de l’Église 2. » D’autre part, « passé le xne siècle, 
le christianisme, qui, depuis quatre ou cinq siècles déjà, 
ne vivait plus guère d’une vie réelle qu’au sud d’As- 
souan, semble avoir partout laissé la place au victo- 
rieux islam 8.» Au xive siècle, Makrizi signalait 
comme une exception, à Dronka, une communauté 
chrétienne qui faisait encore usage du copte, bien 
que sachant s'exprimer en arabe #. Le P. Vansleb 
dit avoir connu, en 1630, «le seul homme dans toute 
l'Égypte supérieure qui savait encore la langue de 
sa nation 5», et quelques membres de l’expédition 
française (1798-1801) ont constaté que le souvenir de 
ce langage n'était pas encore entièrement aboli “. 
Quoi qu’il en soit, « le grec avait complètement disparu 
de l'Égypte, sans y laisser aucune trace 7 ». 

Deux langues, par conséquent deux littératures, se 
sont succédé, dont nous avons à étudier les monu- 
ments épigraphiques. C’est chose déjà faite pour la 
période copte (voir Diclionn., t. m1, col. 2819-2886); 
nous n’avons donc à porter notre attention que sur la 
période grecque. « Si l’on met à part des textes de 
premier rang, tels que la lettre de saint Athanase (voir 
Dictionn., t. τ, col. 3035), l'inscription du roi Silco 
(voir Dictionn., au mot ÉrmoriE), quelques dédicaces 
des monuments publics à Alexandrie, Athribis, Ombos, 
Philæ, Assouan, une mention des bleus de l'Hippo- 
drome, une borne milliaire, plusieurs inscriptions rap- 
pelant la transformation du temple de Philæ en église 
vers 577 et quelques autres, on ne rencontrera guère 
que des inscriptions liturgiques et des épitaphes®. » 

1° Chronologie. — Le nombre des inscriptions datées 
est exceptionnel; sur plus de huit cents textes, on n’en 
rencontre pas quarante qui soient datés avec précision. 
Tout d’abord, on peut écarter trois inscriptions respec- 
tivement datées de 148-149 et 158-159°; les monu- 
ments originaux, hypogée, chapelle, ont été détruits; 
l'affirmation de Néroutsos et celle de Botti sont loin 
d’être des garants certains de leur âge; la formule 
εὐψύχει, qui se retrouve, il est vrai, sur les textes 
chrétiens, est une garantie bien insuffisante du chris- 
tianisme; on en peut dire autant « des palmes vertes, 
symbole du martyre, liées par un ruban rouge » qui 
accompagnent une de ces inscriptions. Par ailleurs, rien 
ne prouve que la date L κβ΄ 56 rapporte au règne d’An- 
tonin le Pieux; pourquoi ne serait-elle pas l’âge du 
défunt? La même notation se retrouve assez communé- 
ment 19, Enfin, dans le même texte, l'interprétation 


précieux Journal; cf. D. Strang, dans Zeitschrift für ægypt. 
Spracheund Altertumsk., 1901, p. 87. — * G. Lefebvre, Re- 
cueil, p. xu. —" G. Millet, Préface au Recueil cité, p. v.— 

* G. Lefebvre, Recueil, p. xx1v, n. 54,34 et 35; H. Grégoire, 


| op. cit., p. 199; L. Jalabert, dans Mélanges de la Faculté 


orientale, 1909, t. πὶ b, p. 58": voir Dictionn.,t.x col. 1149- 
1150.— 19 G. Lefebvre, Recueil, ἢ. 138, 152, 165, 194, etc. 


2487 ÉGYPTE 2488 


de Botti des sigles μχλ (— μακαρίας λήξεως) n'est 
rien moins que plausible. Le texte daté de la douzième 
année d’Antonin (148 de J.-C.) serait chrétien, si Botti, 
qui avait «ses motifs pour affirmer que cette tombe 
appartenait à la haute époque chrétienne 1 », se trou- 
vait avoir raison. Mais quels sont ces motifs? Comme 
il ne nous les donne pas, on peut supposer qu’il se 
fondait, au moins en partie, sur le titre de πρ(εσβύ- 
τερος) que porte le défunt; mais peut-on faire fond 
sur cette désignation, qui se retrouve aussi bien chez 
les juifs et les païens que chez les chrétiens °? 

La plus ancienne inscription datée est celie d’Athri- 
bis, de l’année 374 3; elle est gravée sur un bloc de 
granit plus large que haut; la face qui porte l'inscrip- 
tion est ornée sur le côté droit d’une espèce de corni- 
che qui, sans doute, se continuait sur les trois autres 
côtés et formait ainsi un encadrement : 


[τ|οῦ παντί οχ Ιρ[ ἄτ]ορος Θεοῦ θελήσαντος καὶ 

τοῦ Χριστοῦ αὐτοῦ, ἐπὶ τῆς πανευδαίμονος 

βασιλείας τῶν τὰ πάντα νεικώντων δεσποτῶν 

ἡμῶν Οὐαλεντινιανοῦ καὶ Οὐάλεντος 

χαὶ Γρατιανοῦ τῶν αἰωνίων Αὐγούστων, 

ἐν τῇ εὐτυχεστάτῃ αὐτῶν δεκαετηρίδει τετρά- [τος 
πῦλον ἐπώνυμον τοῦ θειοτάτου βασιλέως ἡμῶν Οὐάλεν- 
ἐκ θεμελίων ἐκτίσθη, ἐπὶ τῆς ἀρχῆς τοῦ κυρίου μου 
λαμπροτάτου ἐπάρχου τῆς Αἰγύπτου Αἰλίου 
ΠΠαλλαδίου, λογιστεύοντος χαὶ ἐπικειμένου 

τῷ χτισθέντι τετραπύλῳ Φλαουΐου 

Κύρου πολιτευομένου ἐπ᾽ ἀγαθῷ 


Les caractères ne sont pas aussi beaux qu’on pour- 
rait s’y attendre, puisqu'il s’agit d’un monument 
public. La suite, jusqu’à la sixième ligne, nous donne 
la date de l'inscription, les noms des empereurs alors 
vivants et un échantillon du style officiel en usage 
dans les actes publics, au 1ve siècle de l’ère chrétienne. 
Les deux magistrats nommés sont: Ælius Palladius, 
clarissime, préfet d'Égypte, et Flavius Cyrus, qui 
exerçait les fonctions de décurion (πολιτευόμενος) 
et portait le titre de curateur de la cité (λογιστεύων). 
En sa double qualité de décurion et de curateur, ilavait 
surveillé l’érection de l'édifice. 

L'inscription qui, par sa date, prend place immédia- 
tement à la suite, est celle de Raramoun, au musée 
du Caire, n° 9290; elle est gravée sur un autel en pierre 
et rapportée à l’année 384 4: 


o xALTOc ο χρυσειος ἐρυθ[ριος] 
ο προμος OUTOG || εν χρυσεὴ σ[τεφανὴ] 
πουλὺ τι παμφανοωὼν του[το] 
γὰρ εκ βασιληος εχει γερας αξιο 
epyov - oc βηθης μεν eunc [αὐτον] 
εἐπεμψε προμον 1 το[ν] à exv[pov] 
θεοδωρον ἀριζηλης ex ἁἀπηνη ς] 
+ pouns οπλοτερὴς θηκατο 

χηδεμοῦα 


σι 


Cette inscription ἃ été publiée plusieurs fois; les 


:Botti, dans le Bulletin de la Société archéologique d’Aléxan- 
drie, 1899, t. 11, p. 39, n. 1. — * L. Jalabert, op. cil., p. 58*. 
— 3 J.-A. Letronne, dans Revue archéol., 1847, p. 368; C. 
Wescher, dans même revue, 1864, p. 221, et dans Arch. des 
miss. scient., 1864, p. 183; Deville, dans Arch. des miss. 
scient., 1865, p.486; C. Wescher, dans Bull. dell’ Istit., 1866, 
p.156; Wachsmuth,dans Rhein. Mus.,1873,t.xxvIm, p.581; 
Corp. inscer, græe., ἔφαν, n. 8610; Milne, À history of Egypt 
under Roman rule, in-8°, London, 1898, p. 193; Catalogue 
général des antiquités égyptiennes du Musée du Caire. Greek 
inscriptions, in-4°, Oxford, 1905, p. 32-33, n. 9273; 5, de 
Ricci, dans Archiv für Papyrusforschung, 1903, t. 11, p. 452, 
n.96;G.Lefebvre,Recueil,p.15,n.64; Dictionn.,t.1,col.3114. 
— * Sayce, dans The academy, 1885, 21 février et 22 août; 
Revue des études grecques, 1888, t. 1, p. 310; Milne, Greek 
inscriptions, Ὁ. 16-17, n. 9290. L'inscription est signalée 
comme étant entrée au musée de Gizch en 1892, dans 


restitutions sont excellentes et la lecture désormais 
assurée ὃ : 


‘O κλυτὸς ὁ χρύσειος ᾿Β)ρύςθριος], ὁ πρόμος οὗτος 
ἐν χρυσέῃ σ[τεφάνῃ] πουλύ τι παμφανόων 
Τοῦτο γὰρ ἐκ βασιλῆος ἔ ἔχει. γέρας ἄξιον] ἔ ἔργων 
ὃς Θήβης μὲν ἐμῆς [αὐτὸν] ἔπεμῳε, πρόμον, 
Τὸ[ν] δ᾽ ἑχυ[ρὸν] Θεόδωρον ἀριζήλης ἐπ᾽ ἀπήνης 
“Ῥώμης ὁπλοτέρης θήκατο κηδεμόνα 


On ἃ montré qu'Erythrios était préfet de Thèbes, 
dès l’année 384 ὃ; son beau-père, Théodore, κηδεμὼν 
Ῥώμης ὁπλοτέρης, est évidemment un præfeclus 
urbis de Constantinople. Parmi les insignes de la pré- 
fecture figurait un char d’argent. Or la Notilia præfec- 
torum urbis Conslantinopoleos, qui précède la Proso- 
pographie du code Théodosien 1, enregistre à l’année 
395 un préfet de la ville du nom de Théodore. La date 
n’est pas très sûre et le préfet Théodore ne se retrouve 
pas dans la Prosopographie. Il n’en est pas moins cer- 
tain qu'il s’agit de notre κηδεμών, beau-père d’'Ery- 
thrios. Faut-il avancer la date de sa préfecture? Ou 
bien, au contraire, devons-nous croire qu'Erythrios, 
préfet d'Égypte en 388%, gouverna de nouveau la 
Thébaïde à la fin du règne de Théodose? 

Nous ne dirons rien de l'inscription de Nubie, pour 
laquelle la date proposée (344) n’est pas recevable. 
« Le pays où les inscriptions analogues à celle-ci ont 
été trouvées, c’est-à-dire la basse Nubie, n’a été évan- 
gélisé que sous Justinien depuis les environs de l’année 
(540). Le sigle () doit désigner un nombre de centaines. 
Comme il faut arriver à une année 44, on ne peut dater 
au plus tôt que de 644 ?. » 

Si l’on considère que les plus anciennes inscriptions 
remontent à 374 et 384 (environ), tandis que la plus 
récente est de l’année 1173 2° et que c’estentre ces deux 
extrêmes que s’échelonnent les rares points de repère 
que nous fournissent les inscriptions datées, on verra 
de combien peu d’éléments de comparaison on dispose 
pour classer approximativement le gros des textes 
dépourvus de tout élément de synchronisme. Outre 
les textes exactement datés, il est vrai qu'un petit 
nombre d’autres peuvent être attribués à une période 
assez délimitée : telle la lettre de saint Athanase aux 
moines d'Égypte pour les mettre en garde contre les 
faux frères suspects d’arianisme ", telle l'inscription 
de Silco, roi des Nobades et de tous les Éthiopiens, 
qui raconte ses campagnes et ses victoires sur les 
Blemmyes 2, tels un certain nombre de textes qui 
révèlent l'influence du concile de Nicée (325) ou de 
celui d'Alexandrie (362), tel celui qui consacre la 
dédicace de 1᾽ ἀπ᾿ ταντητήριον d’Ombos, vi-vre siècles M. 
Mais le reste — et c’est l'immense majorité — est à 
répartir avec plus ou moins de probabilité entre le 
ve et vie siècle, sans qu'on ait toujours des motifs 
suffisants de décider autrement qu’à un siècle ou deux 
près. 

Une jolie inscription # gravée sur un cippe en marbre 


Bull. Instit. Egypt., 1892, p.287; Nicholson, dans Academy, 
1885, 17 octobre; G. Lefebvre, Recueil, n. 227. — 5 Cf. 
H. Grégoire, op. cit., p. 200, — * Mitteis, dans Archiv für 
Papyrusforschung, 1903, t. 11, p. 261. — * Gothofredus, 
Cod. Theodos., t. vi b, p. 15.—" Date du Code Théodosien, 
assez douteuse; cf. Bauer, Wiener Sludien, t. XXIV, p. 349. 
— * L. Duchesne, dans Dumont-Homolle, Mélanges d'ar- 
chéol. et d'épigraphie, p. 586, n.5.— δ G, Lefebvre, Recueil, 
p. 666.—11 Jhid.,n. 380.— 1? Jbid,,n.628.— 1 Jbid., n.561- 
562... 1 Botti, dans Bull. de la Soc. arch. d'Alex., 1898, 
ται, p.48, n. 36; Arvanitakis, dans même recueil, 1899, t, 11, 
p. 11; Botti, dans Bessarione, 1899-1900, t. αν, p. 279, n. 16; 
Bull, de la Soc, arch. d'Alex., 1902, t.1v, p.12; Arvanitakis, 
dans Bull. de l’Institut égypt., 1902, p.19, n.3;S$. de Ricci, 
dans Arch. für Pap., 1903, t. 11, p. 568, n. 141; Dictionn., 
t.1, col.1107; Lefebvre, Recueil, p. 12, πὶ, 52; H. Grégoire, 
op. cil., p. 201. 


"πον τὰν ον 


2489 


blanc (1 m.70 > Om. 70), venant d’Hagar el Nawatiehet 
conservée au musée d'Alexandrie (salle 1), soulève 
un problème chronologique : 


εἰμι μεν αλκχήεντοί ς] 
αλεξανδρου γερᾶς ἐεργὼ 
μαρτυριὴ ποταμοιο 

[τ|ον εξεκαθηρε μογησαϊς] 
[ο]ηΐδιος ινα νηες 

πήμονα φορτον αγι[εν] 


On a proposé, avec hésitation, la date 459; mais 
elle paraît trop tardive, si l'inscription doit se lire 
ainsi : 


ot 


Εἰμὶ μὲν ἀλκήεντος ᾿Αλεξάνδρου γέρας ἔργων], 
Μαρτυρίη ποταμοῖο [τ]ὸν ἐξεκάθηρε μογήσας, 
[ὁ]ηϊδίος ἵνα νῆες [ἀϊπήμονα φόρτον ἄγ(ο)ι[εν]. 


Alexandre est certainement un præfeclus auguslalis. 
Nous en connaissons deux de ce nom. Au premier est 
adressé un rescrit de Théodose du 18 février 390. Le 
second est mentionné en deux endroits du code Justi- 
nien (1. I, tit. zvnr; 1. 11, tit. vu, lex 13; ann. 467-471). 
ΤΙ semble qu'il s’agisse ici du premier Alexandre. Les 
grands travaux dont parle l'inscription, le style et la 
métrique de celle-ci, l'érection de la statue : tout cela 
fait penser au règne de Théodose le Grand, bien plutôt 
qu'à celui de Léon. 

Trois inscriptions d'Alexandrie sont du v® siècle ὃ; 
la série des stèles d'El Doukheileh ? appartient au 
vie siècle, puisqu'elles s’échelonnent entre 524 et 
590. Cette série, remarquons-le en passant, est 
exceptionnelle avec sa mention précise de l’origine, 
la fonction, la filiation spirituelle et du monastère 
du défunt; tous ces indices renforcés de la date 
sont précieux et font regretter d'autant plus qu'ils 
soient exceptionnels. Au vi® siècle encore nous rencon- 
trons l'inscription de Tehneh, datée de 5225, et sans 
doute aussi toutes les pierres tombales du même cime- 
tière ὁ; enfin un texte de Philæ de 577, le 14 dé- 
cembre 5 : 


ἢ τοῦ δεσπότου Θ(εο)ῦ rpovoix καὶ τύχῃ τῶν 
εὐσεβεστάτων ἡμῶν δεσποτῶν Φλ([α](βίου) ᾿Ιουστίνου 
χαὶ Αἰλίας Σοφίας, αἰωνίων Αὐγούστων χαὶ αὐτο- 
χρατόρων, καὶ τοῦ Θεοφυλάχτου χαίσαρος Τιβερίου, 
νέου Κωνσταντίνου, χαὶ φιλανθρωπία, Θεοδώρου τοῦ 
πανευφήμου δεχκουρίωνος καὶ δουκὸς καὶ αὐγουσταλί- 
οὐ τῆς Θηβαίων χώρας τὸ &, ἀνεκτίσθη τὸ τεῖχος τοῦτο 
εὐχαῖς τῶν ἁγίων μαρτύρων χαὶ τοῦ ὁσιωτάτου ἀββᾶ 

[Θεοδώρου 

ἐπισχ(όπου), ἐκ σπουδῆς χαὶ ἐπιεικίας Μηνᾶ τοῦ 
[λαμπρί(οτάτου) σι[γγ]ουλαρίου τῆς 

δουχιανῆς τάξεως, ἐν μηνὶ χοιάχ τη, ἰνδικ(τιῶνος) τὰ, ἐπ᾽ 
[ἀγαθῷ] 


(Texte donné par Lepsius, reproduit par G. Le- 
febvre; voiciles variantes du texte établi par Letronne: 
1. 3, αἰώνων; 1. 7, yopxorou; 1.9, λαμπροτατου λαριου 
= À. [χαρτου]λαριου; 1. 10, L μηνι; au lieu de εν μηνι; 
επαγαθοιο : +.) 

« Par la providence du seigneur Dieu, et la fortuné 
de nos très pieux seigneur Flavius Justin et Ælia 
Sophie, toujours augustes et empereurs, et du gardé 
de Dieu César Tibère, nouveau Constantin, et par la 
bienfaisance de Théodore, le digne de toute louange, 


1 G. Lefebvre, Recueil, n. 43, 48-52, — ? Jbid., n. 1-12. — 
2 Jbid., τι. 146.—* Jbid., n. 117-165.—° Lepsius, Denkmäler, 
τ, xu, p. 6, pl. zxxim, n. 200, fac-similé; Letronne, dans 
Mém. Acad. inscript., 1833, t. x, p. 195,et Œuvres choisies, 
Égypte ancienne, t. τ, p. 79 et p. 84; Kirchoff, dans Corp. 
inser. gr., t. 1v, n. 8646; description dans Ausführliches 
Verzeichnis, édit. 1899, p. 382, n. 2136; édit. 1894, p. 300, 
n. 2136; G. Lefebvre, Recueil, p. 108, ἢ. 584. A Berlin, 


ÉGYPTE 


2490 


décurion duc et augustal du pays des Thébains..., ἃ 
été rebâti ce mur, grâce aux prières des saints martyrs, 
du très vénérable apa Théodore, évêque; aux soins et 
à la bonté de Ménas, très illustre chartulaire des ar- 
chives ducales. Du mois de choiac le 18, de la xr° indic- 
tion. Pour un bien. » 

La pierre sur laquelle est gravée l'inscription appar- 
tenait au mur du quai, au sud-est de l’île, lequel faisait 
partie de la grande muraille construite sous Dioclétien. 
Le césar Tibère mentionné, n’ayant été déclaré auguste 
que le 26 septembre 578, n’en pouvait porter le titre 
sur notre inscription, qui confirme ainsiles témoignages 
des historiens. Le gouverneur de la Thébaïde reçoit 
les noms de décurion, de duc et augustal. Le titre de 
δοὺξ est connu; le dux Thebaïdis était chargé du com- 
mandement de la Thébaïde, province frontière qui, 
depuis Justinien, était réunie tout entière sous le dur, 
participant aux mêmes honneurs et aux mêmes droits 
qu’un préfet augustal, c’est-à-dire un gouverneur de 
l'Égypte entière; c’est sans doute à cette époque que 
le dux reçut le titre d’augustalis, que nous lui voyons 
porter dans notre inscription, titre jusqu'alors réservé 
au préfet de toute l'Égypte et qui le désignait par 
excellence. Le dux Thebaïdis avait sous ses ordres tous 
les magistrats de la province et il ne relevait pas de 
l'augustal d'Alexandrie, de qui, par conséquent, le 
nom est omis. 

Le titre de décurion, primitivement militaire, puis 
municipal, avait fini par désigner le chef de certains 
services ; dans ce cas on le faisait suivre du complément 
qui indiquait la nature de ce service. Ici, le titre de 
décurion attribué à un dux semble choquant; peut- 
être s’applique-t-il à un groupement de dix nomes, 
groupement dont nous n’avons pas d’autre attestation 
pour cette époque. Le dux porte l’épithète λαμπρότατος 
dès le temps de Constance; aussi sous Justin II ne 
suffit-elle plus à l’augustal de la Thébaïde, à qui l’on 
donne du πανεύφημος, adjectif qui se rencontre à cette 
époque chez Porphyre, chez saint Nil, chez Hésychius 
et d’autres encore. Au sujet de la construction de ce 
mur sous Dioclétien pour la défense de l’île contre les 
barbares, voir Dictionn., au mot ÉTHIoPIE. 

Du vre siècle, trois inscriptions seulement : l’une, 
provenant de Philæ, est datée de l’année 692 5; une 
autre, trouvée à Damanhour ?, est de 693. 

+ AUOLE AVATAUG OV 
τὴν Ψυχὴν του δου- 
λου σοῦ «rx ὡλ μειζο- 
τεροὺυ υἱοῦ LOUOTOU διαχκίονου) 
5 χοιμηθεντοῖς] εν χυριω 
εν μὴν: μεχεῖρ τῇ 
ετνδ(υκτυ)οίνος) ετους διωχ(λητιανοῦ) υθ + 


Une dernière, de Nubie, est de 699 ". 

Les autres stèles se partagent entre les vin®, 1X°, X°, 
xre et xne siècles : à part une inscription de l’année 703, 
qui provient du Fayoum?, et une inscription de l'année 
890, qui provient d’Esneh 1", toutes sont originaires 
d'Assouan, de Philæ, du Soudan jusqu’à Dongola ; 
elles sont datées de 707, 766, 775 [785, 796], 812, 913, 
1007, 1157, 1173 1. 

Sur les trente-six inscriptions datées, trente et une 
emploient l’ère dite de Dioclétien ou ère des Martyrs. 
Nous ne dirons ici que peu de mots de cette ère, dont 
nous parlerons en détail (voir Diclionn., au mot ÈRE). 


Kônigliche Museen, Neues Museum, n.2136.—* G. Lefebvre, 
Recueil, n. 636. — * A. Gayet, dans Mém. de la miss. arch. 
franç. au Caire, 1889, t. 1, pl. xCv, fig. 96; W. E. Crum, 
Coptic mon., p. 126-127, n. 8599, pl. χχχν; Maspero, 
Guide du musée de Boulaq, p. 366, n. 5438; G. Lefebvre, 


| n. 62. — 56. Lefebvre, Recueil, n. 661. — * G. Lefebvre, 


Recueil, n.790.,—  Ibid., n. 541.— "! 1bid.,n.656, 668, G45, 
597, 596, 643, 647, 665, 564, 666. 


2491 


Suivant Letronne 1, dont l'hypothèse fut reprise par 
E. Révillout ?, les chrétiens n’auraient employé l’ère 
dioclétienne qu’à une époque tardive, postérieurement 
à la conquête arabe, soit après 640. Letronne appuyait 
sa conjecture sur trois inscriptions et ne pensait pas 
que de futures découvertes pussent la contredire. Son 
hypothèse est cependant contredite aujourd’hui par 
treize textes échelonnés entre 524 et 590 ὃ et provenant, 
douze d'El Doukheiïleh et un de Tehneh; d’où il res- 
sort, sans aucune hésitation désormais possible, que 
l’ère dioclétienne fut d’un usage répandu parmi les 
chrétiens d'Égypte plus d’un siècle avant la conquête 
arabe. Qui sait même si des trouvailles ultérieures 
ne feront pas remonter encore plus haut l'emploi de ce 
comput chrétien? Peut-être, parmi les trente-six 
inscriptions datées de l’ère dioclétienne, s’en trouve- 
t-il deux qui ont droit à une série distincte. Par des 
calculs très ingénieux, M. H. Grégoire 4 a montré que 
deux inscriptions de Philæ ne seraient pas datées de 
785 et 796, mais respectivement de 508-509 et 518- 
519 5 de Jésus-Christ, en admettant que les dates ox" 
et φιβ' se réfèrent à un comput chrétien de l’Incarna- 
tion, en retard de six ou δερί ans sur le nôtre. Malgré 
de remarquables concordances, il ne considère cepen- 
dant pas sa démonstration comme définitive et admet 
l'hypothèse d’une ère locale de Philæ, dont le point de 
départ n’est pas connu 5. Voir Dictionn., au mot ÈRE. 

Deux inscriptions sont particulièrement intéres- 
santes en ce que l’année est indiquée à la fois par l’ère 
des Martyrs et par celle des Sarrasins. Celle-ci provient 
d'Esneh 7, 30 avril 890 : 


ἡκοιμήθη εν Xptoro I(noo)v ἡ μα- 
χκαρια Πιτρωνια εν τὴ [σ]η- 
μερον nuepa τις ἐστι Π]σ[χ] 
ὧν € τήνὴ ἀπὸ Διοχλης- 
5 τιάνου χε ετὴη ἸΣ]αραχκη- 
vou co [Κίυρι]ε ο Θί(εο)ς ο παντο- 
χρατὼρ o Oeolc] ο τον πνίευμ)α- 
[τ]ον θειων και κυριος 1 πάσης 
σαρχ[ο]ς α[ν]απαυσον τ 
10 nc ψυχί(ης) avrnc εν κολί[ποις] 
Ἄβρααμ (ou) Ισαακ και 
Ιακωβ εν παραδεισ- 
ὦ τῆς [τ]ρύφὴς ενθα 
εὐφραινομενον EL 
15 1+I ] αν! 


1.1:7o;l.4:lire peut-être π]α[χ]ὼν ε’, ἔτη, ete…;1.6: 
le texte porte θ(οε)ε; 1. 8: Ov (— θείων πνευμάτων); 
#xc; Là supprimer; ]. 11: x/ 


Les formules liturgiques de cette inscription seront 
étudiées dans un paragraphe suivant. 

La mention de deux méthodes de comput semble 
n’avoir pas été exceptionnelle, puisque nous la rencon- 
trons sur plusieurs autres inscriptions. Celle qui pré- 
cède porte la date de Dioclétien, 606,et 277 des Sarra- 
sins; une inscription copte du musée de Turin, l’épi- 
taphe d’Ajo, fille de Sévère, nous donne * : 


PÉTÉTEAÉ ΦΌΩΣ 
BIORAN / XTÈ 
15 capayanoc ΤΑ 


1 Letronne, Œuvres choisies, 116 série, t. 1, p. 98 ; Recueil, 
τι 11, p. 217. — : Révillout, dans Revue égyptologique, 1885, 
t.1v, p. 17. — * G. Lefebvre, Recueil, n. 1-12, 14. — “ΗΠ. 
Grégoire. op. cit., p.202-205.— δα. Lefebvre, Recueil, n. 59, 
596. — * L. Jalabert, op. cil., p. 54"... 3. —7S, de Ricci, 
dans Revue archéologique, 1902 b, p. 145-146; Milne, Greek 
inscriptions, p. 75, π. 9243 ; Weissbrodt, Verzeichnis Brauns- 
berg, p. 18, n. 14; Lefebvre, Recueil, n. 541. — *E, Ré- 
villout, dans Revue égyptologique,1885, t. 1v, p. 26, n. 35; 5. 
deRicci, dans Revue archéologique, 1902, p.146. d’après les 


ÉGYPTE 


soit 662 de Dioclétien et 334 des Sarrasins. Au musée 
de Miramar, mention semblable sur l’épitaphe de Cyra 
Sousiné, fille de Psaté 9: 


“ce «ἀπὸ BIORÀ M (H) 
CAPSRENOC TReceeessee 


soit 648 de Dioclétien et 320 des Sarrasins. 

Enfin celle-ci, provenant de la Nubie septentrionale, 
nous offre un exemple bilingue enregistrant la formule 
liturgique ordinaire, que, sans doute, on ne s’est pas 
risqué de traduire. Le lapicide l’a donc tracée en grec, 
faute de pouvoir la rédiger en copte, et il y a intercalé 
l’épitaphe rédigée en copte, faute peut-être de savoir 
la libeller en grec. Nous apprenons ainsi qu’Abraham, 
le fils du bienheureux Gianên, s’est endormi le 22 de 
Phaménoth de l’année 291 des Sarrasins, année 629 
de Dioclétien…, et c’est un dimanche qu’il s’est en- 
dormi (913 de notre ère) #: 


+ 0[@eoc τῶν πνευμα-] 
τῶν [χαι πασης] 
σαρχος [o τῶν θα-] 
νατων χ[αταργη-} 
5 σας (καὶ) ζωὴν τωίν xoc-| 
μων χαρισαμ[ε] 
νος ἀαναπαῦυσον 
τὴν ψυχὴ τον δου- 
λλοὺν σοὺ abpaaast 
10 πίηηρε strnatarap 
τος EISITHIT fat 
τοῦ stat Oct * pans” 
πὸ CAPRRHNOC 
CS * BIOKÀA KE 
15 εν χολποις ἄβρααμ 
(rat) Ισαακ (και) Ιακωβ 
ἀγὼ AfALTORL atatOCT 
ΠΟΥ 200 HETPIARH 
à. ωῳω 


Quelques autres monuments peuvent être datés 
d'une manière approximative. La lettre de saint 
Athanase 11 est évidemment postérieure au concile 
de 362, comme tout ce que renfermait le tombeau de 
Déga, où elle fut trouvée; elle fut écrite vers l'an 
600; l'inscription du roi Silco 13 appartient à Ja 
deuxième moitié du vie siècle. En dehors de là il est 
imprudent et peut-être superflu d’assigner des 
dates. Les inscriptions lues par C. Wescher dans la 
catacombe d'Alexandrie sont de la fin du me ou du 
début du 1ve siècle (voir Diclionn., t. 1, col. 190-191, 
1125-1145) 15: à Alexandrie encore, deux autres 
inscriptions gravées peuvent être du re siècle M; quel- 
ques autres du rve siècle (voir Dictionn., t. τ, col. 1150- 
1151, 1152) 15; l'inscription des bleus de l'Hippodrome 
est du vre siècle 2°, Une inscription de Chagqarah, fai- 
sant mémoire de Zenodora, née à Antioche, femme 
d’un soldat dela légion quinta Macedonica, stationnant 
à Memphis, serait du 1v° siècle 1. Deux inscriptions de 
Kom Ombo peuvent être du vie ou du ve siècle ?*, 
quelques objets provenant de Lougsor doivent être 
du ve ou du vre siècle 1». 

20 Topographie. — Comme une grande quantité 
d'inscriptions transportées dans les collections pu- 


fiches d'Edm. Le Blant, qui écrit : «xpayevos. — * Stern, 
Gramm., p. 437; E. Révillout, dans Rev. égypt., 1885, p. 27, 
note 1.— ‘Berlin, Künigl. Museen, Neues Museum, n.13716. 
Stèle en grès, brisée ἃ droite, en haut; Ὁ m. 335 x Ὁ m.18; 
G. Lefebvre, Recueil, p. 124, n. 647. — 11 Jbid., n. 380. — 
33 Jbid., n. 628. — 35 Jbid., τι. 33. — M Jbid., τι. 21, 47. — 
4 Jbid., n. 18, 19, 20, 22, 39. — 1" Jbid,, n. 87. — ν᾽ Jbid., 
n. 70; cf. S.de Ricci, op. cit., p. 144 et note 1; Wilcken,dans 
Arch. für Papyrusforschung. 1901, 1,1, p. 557.—- " Recueil, 
n. 561, 562. — αν Jbid., n. 762-766. 


2493 


bliques ou privées ? ne portent pas d'indication de 
provenance, il est utile d’en rechercher l’origine. L’édi- 
teur des inscriptions grecques d'Égypte s’y est appli- 
qué avec d'autant plus de compétence et de succès 
que la plupart des monuments passaient sous ses yeux; 
il a pu ainsi introduire de l’ordre et établir des éléments 
durables de classement régional. Dans cet essai de 
localisation portant sur environ deux cents stèles 
dépaysées, il n’a pas seulement «considéré les formules, 
mais encore les symboles, l'ornementalion, la matière 
même des stèles », qui lui ont présenté des types assez 
stables pour attribuer au Fayoum vingt-deux stèles, 


cinquante-quatre à Akhmin, plus de cent à Herment | 


et à Esneh, une à Assouan, une vingtaine à la Nubie. 
Voici les règles qui se dégagent de ce classement : 

« A. Les stèles du Fayoum. Le calcaire est la seule ma- 
tière en usage au Fayoum. 

« Au point de vue ornemental, nous distinguons trois 
types : a. La stèle est cintrée ou surmontée d’un fronton 
triangulaire; une croix — grecque ou latine — en 
couvre tout le champ; cette croix est parfois inscrite 
dans une couronne de feuillages. Le texte funéraire 
est gravé soit au sommet de la stèle, soit des deux 
côtés de la croix, soit (mais rarement) au bas du mo- 
nument. — ὃ. La stèle figure un portail d'église; sous 
le portail, entre deux colonnettes ou deux pilastres, 
on ἃ gravé une croix ou une rosace. — c. Ce troisième 
type est plus riche que les deux précédents : la stèle 
représente encore un portail d'église, mais sous le por- 
che, on voit un oran, les bras levés, les mains tendues 
vers le ciel. Ces figures d’orants ne sont pasinvariable- 
ment, comme on l’a dit, des « figures de femmes dra- 
pées dans de longues robes blanches ». D'une part, 
on rencontre des figures d'hommes revêtus de cette 
robe blanche, et, d’autre part, des corps de femmes 
presque entièrement nus. L’exécution, d’une façon 
générale, est enfantine. 

« Les formules usitées au Fayoum sont de quatre 
sortes : 19 ἐχοιμήθη ἐν Κύρίῳ...: 2° Κύριε, ἀνάπαυσον 
τὴν ψυχὴν τοῦ δούλου σου...: 35 εἰς ὑπόμνησιν... : 
45 εἰρήνη τοῦ ἀναπαυσαμένου ἐν Κυρίῳ..., ou bien ἐν 
εἰρήνῃ... 

«B. Lesstèles d’Akhmîn. Untypeuniqueextrêémement 
simple. La stèle, toujours en calcaire, est un rectangle 
surmonté d’un fronton triangulaire. Rien de plus pri- 
mitif. À peine aperçoit-on quelques variantes : tantôt 
le fronton triangulaire n’existe pas, tantôt il est rem- 
placé par un cintre. Une petite croix au-dessus de 
l'inscription, une palmette dans le texte sont les seuls 
ornements de ces stèles austères. La longueur de la 
pierre varie entre 0 πη. 25 et 0 τη. 30. La formule est par- 
tout la même : Στήλη τοῦ..... ἐβίωσεν ἐτῶν..., μηνός..., 
ἰνδυκτιῶνος... Il n’y ἃ pas de possibilité de se tromper 
dans l'identification de monuments aussi rudimen- 
taires. 

« C. Les stèles d'Herment. Cette ville a fourni les stèles 
les plus nombreuses et les plus riches, celles où l’art 
copte, curieux de sculpture ornementale et de com- 
binaisons géométriques, s’est affirmé avec le plus d’in- 
géniosité, sinon d'originalité. A y regarder de près, 
ces stèles se ramènent toutes à un seul type : une croix 
inscrite dans un édicule à fronton triangulaire, avec 
tympan orné, et inscription sur l’architrave; mais 
ce type présente de nombreuses variétés. 

« Tantôt, à un fronton orné d’une simple croix, 
d'une rosace ou d’un fleuron, correspond, dans le 
champ de la stèle, un chrisme accosté des lettres sa- 
crées AG; parfois ce chrisme est inscrit dans une 


5 Je n'ai pas à parler des stèles d'Edfou,mais il faut noter 
au passage que c’est dans cette ville que l’on trouve les plus 
curieux spécimens d’ornementation géométrique, polv- 
gones réguliers, cercles tangents, enlacés, entrecoupés, 


ÉGYPTE 249% 


couronne de laurier ou d’olivier; parfois encore, le 
chrisme — ou la croix grecque — est, avec sa couronne 
de feuillage, superposé à une croix latine; ou bien, la 
croix de saint André vient se fixer sur la croix grecque, 
et les deux croix mêlées occupent tout le registre infé- 
rieur de la stèle; enfin, la croix, grecque oulatine, peut 
être remplacée par une croix ansée, ou par une combi- 
naison de deux croix ansées et du chrisme. 

« Tantôt le fronton s'enrichit : le tympan en est 
occupé par deux colombes qui s’abreuvent à une 
coupe, des bandes de festons géométriques et de 
méandres fleuris, des entrelacs, des pampres l’enser- 
rent. Nous voyons même, sur une stèle du musée 
d'Alexandrie, deux paons mystiques sculptés en faible 
relief dans le champ qui sépare les rampants du fronton 
des bords de la stèle. En même temps, l’ornementa- 
tion du registre inférieur se développe : un oiseau aux 
ailes déployées — colombe ou aigle — en remplit tout 
le champ. La facture est loin d’être parfaite, sans 
doute, mais l’effort de l'artisan d'Herment est digne 
d'attention; l’art copte ne s’est jamais élevé plus haut. 

« Il n’y a pas de formules spéciales à Herment. A 
vrai dire, le texte funéraire semble importer peu : il 
est sacrifié à l’ornementation. La plupart du temps, 
on ne lit sur l’architrave que le nom — et parfois la 
profession — du mort. Dans quelques cas nous rencon- 
trons l’une des trois acclamations : 1° εἷς Θεός; 2° εἷς 
Θεὸς ὁ βοηθῶν; 3° μὴ λυποῦ, οὐδεὶς ἀθάνατος. 

« Ces formules sont trop peu caractéristiques — 
quand elles existent — pour servir de base sérieuse à 
une répartition géographique des stèles. Fort heureu- 
sement, les caractères de la décoration sculpturale et 
architecturale ne laissent place à aucun doute. C’est 
sur eux exclusivement qu'il faut s'appuyer pour iden- 
tifier les stèles d’Herment. 

« D. Les stèles d'Esneh. La formule est {loujours : 
εἷς Θεὸς ὁ βοηθῶν ou ὁ βοηθός. Au point de vue orne- 
mental, l’« école » d’Esneh — si l’on peut employer 
ce mot ambitieux en parlant d’un art aussi humble — 
dérive en droite ligne de l’« école » d’Herment. Mais 
on notera que le sommet de la stèle est généralement 
cintré, que la croix centrale est généralement très 
ornée, que l’aigle d'Herment est souvent remplacé 
par deux colombes, enfin que ces stèles, de plus petite 
taille que celles d’Herment, sont {oujours en calcaire. 

« ΕἸ. Les stèles de Nubie. Ici, nous n’avons à nous 
occuper que des formules. Ed. Le Blant en avait déjà 
relevé trois qui sont spéciales à la Nubie : 1° ἀνάπαυ- 
σον τὴν ψυχὴν μετὰ τῶν ἁγίων σου, ou bien ἐν σκηναῖς 
ἁγίων, ou bien ἐν σκηναῖς δικαίων. Au lieu ἀ’ ἀνάπαυ- 
σον, on trouve une fois ἀρίθμησον;: 2 ἀνάπαυσον τὴν 
ψυχὴν εἰς κόλπους (ἐν κόλποις) ᾿Αβραὰμ καὶ ᾿Ισαὰκ 
χαὶ Ιακώβ 2; 3° ὁ Θεὸς τῶν πνευμᾶτων καὶ πάσης 
σαρχός  ; 40 ἔνθα χατάχειται: 5° le mort est appelé 
ὃ μαχάριος où ὁ μαχαρίτης. Aucune de ces formules 
d’ailleurs n’est isolée; chaque inscription en présente 
souvent deux et même trois à la fois. L'identification 
des stèles de Nubie est facile à établir #. » 

3° Formules liturgiques. — Ce qui manque aux épi- 
taphes en importance historique est compensé, en un 
sens, par leur abondance liturgique. Les réminiscences 
scripturaires et les emprunts directs aux livres officiels 
de la prière chrétienne nous montrent les fidèles égyp- 
tiens familiers avec les livres de l’Ancien et du Nou- 
veau Testament aussi bien qu'avecleslivresliturgiques. 
On rencontre plus et mieux que des réminiscences ou 
des allusions, ce sont parfois des citations plus ou 
moins littérales, plus ou moins développées, fragments 


croix ajourées, etc. — * E. Le Blant, Manuel d'épigraphie 
chrétienne, in-12, Paris, 1869. p. 81. — " Jbid., p. 81. — 
4 G. Lefebvre, Recueil des inscriptions chrétiennes grecques 
d'Égypte. p. XXVI-XXVmI. 


2495 


de prières qui sont comme les prototypes de formules 
définitivement codifiées plus tard. Il est intéressant 
enfin de surprendre l'influence des conciles sur la ré- 
daction de telle ou telle formule. 

Les emprunts à l’Ancien Testament portent sur 
plusieurs livres, notamment la formule si fréquente 
dont nous avons vingt exemples : ὁ Θ(εὸ)ς τῶν πνευμά- 
τῶν χαὶ πάσης 6240406 ! et qui ne se trouve guère, en 
dehors de l'Égypte ?, dans l’épigraphie chrétienne ὃ. 
Cette formule est empruntée aux Septante, dans le 
livre des Nombres 4, où nous lisons à deux reprises : 
Θεὸς τῶν πνευμάτων καὶ πάσης σαρκός — et χύριος 
ὁ Θεὸς τῶν πνευμάτων καὶ πάσης σαρχός; elle se 
rencontre sur deux stèles imprécatoires juives de 
Rhénée 5, dont on peut rapprocher la stèle déjà citée 
de Pitronia, du 30 avril 890, et l'inscription suivante 
d’Assouan, datée de l’année 1157 5 (fig. 4007) : 


+ À + ω + 

Ὃ @(ed)s τῶν πν(ευμ)άτω(ν) καὶ πάσης 

σαρχός, ὃ τὸν θάνατον καταρ- 

γήσας χαὶ τὸν ἅ(ἡ)δὴν καταπα(τ)η- 
5 σᾶς, (καὶ) ζωὴν τῶ() κόσμω() χαρισα- 
μενος, ἀνάπαυσον τὴ(ν) L(vyn)v το(ῦ) δ(ούλου) Μα- 
ριανοῦ πρ(εσβυτέρου) ἐν κόλ(π)οις ᾿Αβραὰμ 
(καὶ) ᾿Ισαὰκ (καὶ) ᾿Ιακώβ - ἔνθ᾽ ἀπέδρα 
ὀδ(ύγνη (καὶ) λύπη (καὶ) στεναγμὸν - πραχ- 
θὲν λόγον ἢ Épyo(L) ἣ κατὰ διά- 
νοια œvec ἄφες, ὡς ἀγαθὸς 
(ταὶ) φιλάν(θρωπ)ος - συνχώρισον ὅτι 
οὐκ ἔστιν ἄν(θρωπ)ος : ὃς ζήσεται 
[καὶ] οὐχ ἁμαρτήσει - σὺ γὰρ μόνος 
Θ(εὸ)ς ἐκτὸς ἀμαρτίας διξκαι)γοσύ- 
νὴ - (καὶ) ἣ δικαιοσύνη σοὺ εἰς 
τὸν αἰῶνα. Κ(ύρι)ε, ὁ λόγος σου 
ἀλήθε[ιτα] διαμένη εἰς τὸ- 
ν αἰῶνα - σὺ γὰρ εἶ ἀνάστα- 
σις καὶ ἣ ἀνάπαυσ(ιυ)ς τον 
σων δούλ(ου) σου Μαριανοῦ πρ(εσβυτέρου). 
χαὶ σοι τὴν δόξαν ἀναμέλ- 
πωμεν τῶ() Π(ατ)ρὶ (καὶ) τῶ(ἡ) Υ(γ)ῶ( (xx) 
τῶὥῶ( ἁγίω() Πν(εύμοαλτι, νῦν (καὶ) ἀεὶ εἰς 
τοὺς αἰῶνας τῶν αἰών(ω)ν, ἀ- 
μήν. Αὐτοῦ τὴς ζωῆς ἡμέρα 
ογ΄ - ἀπὸ μαρτ(ύρων) ὠογ’ τυβὶ 
μήνος πρώτί(ης ἡμέρας)- ἀνάπαυσον 

ἴωυ + 


10 


1. 14 : devant οὐχ ἁμαρτήσει il faut supposer χαὶ; 
1.14-15 : construire, σὺ γὰρ μόνος Θεὸς (-- ὦ Θεός) etc.; 
1. 20-21 : confusion de deux formules, réunies en une 
seule; après σὺ γὰρ el ἀνάστασις καὶ ἀνάπαυσις, le 
lapicide aurait dû graver : ἀνάπαυσον τὸν ὃ. — Il ἃ 
mêlé les deux formules; les mots δούλου Μαριανοῦ 
semblent indiquer qu'il s’est enfin décidé pour la 
formule qu’on trouve dans l’Euchologe : ἣ ἀνάπαυσις 
ποῦ δούλου: 1. 26 : ἡμέρα ἃ déjà le sens d'âge dans le grec 
classique; 1. 29 : ἴωυ peut-être pour ἴηυ — ᾽Τησοῦ. 

« Dieu des esprits et de toute chair, vous qui avez 
anobli la mort, foulé aux pieds l’enfer et dispensé la 
vie au monde, faites reposer l’âme de votre serviteur 
Marianos, prêtre, dans le sein d'Abraham, d’Isaac et 
de Jacob, où il n’y a ni douleur, ni chagrin, ni soupir; 
tout acte [répréhensible] qu'il a commis par parole, 
en fait, ou d'intention, oubliez-le, Seigneur, vous qui 
êtes bon et miséricordieux; pardonnez-lui, puisqu'il 


1 G. Lefebvre, Recueil, n.541,564, 608, 635,636, 641, etc. 

- ? Elle se retrouve dans le Papyrus Anastasy, au Brit. 
Mus., 461, 480 sq. — * H. Grégoire, op. cit., 1908, t. Li, 
p. 205, — 4 Num., ΧΥῚ, 22; xx V1, 16. — δ Deissmann, dans 
Philologus, 1902, t. ΧΙ, p. 253-254, 256. — * Musée du 
Caire, n. 8396. Cette inscription est mentionnée sansaucune 
référence bibliographique dans W. E, Crum, Coptic monu- 


ÉGYPTE 


| 


2496 


n’y ἃ pas d'homme qui puisse vivre sans pécher; car 
vous seul, ὃ mon Dieu, êtes la justice sans défaillance; 
votre justice est éternelle, Seigneur; et votre parole, 
qui est la vérité, demeure éternellement; vous êtes la 
résurrection et le repos... de votre serviteur Marianos, 
prêtre. Et nous chanterons la gloire du Père, du Fils 
et du Saint-Esprit, maintenant, et dans les siècles des 


4007. — Stèle du prêtre Marianos. 
D’après Bulletin de corresp. hellénique, 1902, τ. xx vi, pl. xIr. 


siècles. Amen. Années de sa vie, 73; de l’ère des mar- 
tyrs, an 873, premier jour du mois Tybi. [Seigneur] 
donnez le repos... » 

Cette inscription fait partie d'un groupe déjà im- 
posant de textes similaires et doit être étudiée dans 
leur rapport mutuel. Ces sept textes aujourd’hui 
connus sont les suivants : 


ments, n. 8396, où sont reproduites seulement les deux li- 
gnes du début et les trois dernières lignes de l'inscription. 
Haut. 0 πη. 47, larg. Ὁ πὶ. 23, grès rose; G. Lefebvre, Inscrip- 
tions grecques d'Égypte, dans Bull. de corresp. hellénique, 
1902, τ. xxvr, p. 456, n. 20, pl. χπ; Weissbrodt (copie de 
W. Crum), dans Verzeichnis Braunsberg, Ὁ. 6,n. 4; ἃ. Le- 
febvre, Recueil, p. 103, n. 564. 


PE DER μονὰς; 


2497 


1° Inscription de Colasucia (Nubie), découverte en 
place vers 1820 par le comte Vidua; on l'avait crue 
perdue, elle a été retrouvée en 1900, au musée égyp- 
tien de Turin, par M. Seymour de Ricci (voir Dictionn., 
t. 1, col. 1529; G. Lefebvre, Recueil, n. 636). 

20 Inscription de Nubie (?), recueillie vers 1870 dans 
le commerce au Caire par Daninos Pacha, entrée 
depuis dans la collection particulière de M. Frochner à 
Paris, a été publiée et commentée par A. Dumont 
(voir Dictionn., t. 1, col. 1529; G. Lefebvre, Recueil, 
n. 664). 

3° Inscription de Nubie (?), stèle faisant partie de 
la collection Yale, à Alexandrie, fut détruite pendant 
le bombardement de la ville en 1882. Bon estampage 
appartenant à l'évêque de Limerick (Irlande) et passé 
depuis dans le cabinet de M. Seymour de Ricci; publié 
en phototypie par la Palæographical Sociely, part. 
ΝΙΝ, pl. 102 (ἃ. Lefebvre, Recueil, n. 665). 

4° Inscription achetée à Assouan pour le musée du 
Caire (voir le texte donné ci-dessus; G. Lefebvre, 
Recueil, n. 564). 

50 Inscription de Nubie (?), achetée en Égypte par 
M. Rubensohn, pour la collection formée au Lyceum 
Hosianum de Braunsberg (Prusse orientale). (G. Le- 
febvre, Recueil, n. 666.) 

6° Inscription de Nubie (?), au British Museum 
(G. Lefebvre, Recueil, n. 667). 

7° Inscription acquise à Louqsor par M. Seymour de 
Ricci, une des mieux gravées et des mieux conservées de 
la série, datée en toutes lettres. Stèle de O0 m. 46 χ 0 m. 28 
en grès de Nubie, le creux des lettres est rehaussé de 
peinture rouge (Seymour de Ricci, Lettres d Égypte, 
dans Comples rendus de l’Acad. des inscr., 1909, 
p. 155). 

Toutes ces stèles sont respectivement datées de 
manière à se répartir sur un grand nombre de siècles : 
de 344 à 1181 après Jésus-Christ. En réalité, on y 
regardant de plus près, on peut réduire considérable- 
ment cet écart. Le n° 1 est de l’année 409 des martyrs 
(= 692 de notre ère) si on lit YO; mais si on lit avec 
plus de vraisemblance YO, on obtient 709 des martyrs et 
993 de notre ère. — Le n° 2, ne peut être raisonnable- 
ment attribué à l’année 344. M. L. Duchesne propo- 
sait 644 et M. S. de Ricci 1243, soit 960 des martyrs. 
— Les n°: 3, 4 et 5 sont respectivement de 1007, 1157 
et 1173. — Le n° 6 donne une date indéchiffrable. — 
Le n° 7 est du 27 novembre 1181. On peut ainsi éche- 
lonner les sept textes sur les années 993, 1007, 1157, 
1173, 1181, 1243. De l’un à l’autre on rencontre quel- 
ques variantes et quelques libertés prises avec le texte 
liturgique. M. de Ricci a présenté une restitution très 
ingénieuse du texte complet, qui permet de dégager 
le texte rectifié que voici : 

Ἔν ὀνόματι τοῦ Πατρὸς καὶ τοῦ Υἱοῦ καὶ τοῦ ἁγίου 
Πνεύματος. ᾿Αμήν. 

Ὃ Θεὸς τῶν πνευμάτων καὶ πάσης σαρχὸς ὁ τὸν 
θάνατον | χαταργήσας χαὶ τὸν “Αἰιδὴν na χαὶ 
ζωὴν τῷ κόσμῳ χαρισάμενος ἀνάπαυσον τὴν “ψυχὴν 
τοῦ δουλου σου Ν... ἐν χόλποις ᾿Αβραὰμ καὶ ᾿Ισαὰκ 
χαὶ ᾿Ιακὼβ ἐν τόπῳ φωτινῷ, ἐν τόπῳ χλόης, ἐν τόπῳ 
ἀναψύξεως ἔνθα ἀπέδρα ὀδύνη καὶ λύπη χαὶ στεναγμός, 
πᾶν ἀμάρτημα παρ᾽ αὐτοῦ πραχθὲν ἐν λόγῳ ἣ ἐν ἔργῳ 
À κατὰ διάνοιαν à ἄνες ἄφες ὡς ἀγαθὸς χαὶ φιλάνθρωπος 
συγχώρησον ὅτι οὐκ ἔστιν ἄνθρωπος ὃς ζήσεται καὶ 
οὐχ ἁμαρτήσε: - σὺ γὰρ μόνος Θεὸς πάσης ἁμαρτίας 
ἐχτὸς ὑπάρχεις καὶ ἣ δικαιοσύνη σου δικαιοσύνη, εἰς 
τὸν αἰῶνα Κύριε ὁ λόγος σου ἀλήθεια - σὺ γὰρ εἴ ἀνά- 
παυσις καὶ ἀνάστασις - τὸν δουλον σου Ν... καὶ σοὶ τὴν 
ΞΡ ἀνάμελπομεν τῷ Πατρὶ χαὶ τῷ Υἱῷ καὶ τῷ ἁγίῳ 


1J.Clédat, dans Annales du service des antiquités d'Égypte, 
1908, t. 1x, p. 218-219; Ch. Clermont-Ganneau, dans 
Comptes rendus de l’ Acad. des inscr., 1909, p. 377. ---  6.1,6- 


Ι 


ÉGYPTE 2498 


2 she! 


Πνεύματι νῦν καὶ ἀεὶ καὶ εἰς τοὺς αἰῶνας τῶν αἰώνων, 
ἀμήν. 

Il est curieux ἃ cette date tardive de constater, ἃ 
travers des fautes si nombreuses et si graves qu’elles 
risquent de rendre le texte inintelligible, l’obstination 
des chrétiens de Nubie à reproduire le texte grec qu'ils 
ne comprennent plus. S'ils s’y attachent avec cette 
fidélité, c’est d’abord qu’ils seraient sans doute inca- 

æäables de traduire en copte des formules aussi com- 
pliquées, c’est aussi par le désir de respecter comme 
plus efficace — et la superstition a pu s’en mêler — 
le texte original, ou jugé tel, de l’Écriture sainte et 
des formules liturgiques qu’on continuait à réciter 
avec une complète inintelligence. Cette observance 
n’avait d’ailleurs rien de plus singulier, ni de plus blä- 
mable que le maintien jusqu’à nos jours de la langue 
latine dans la récitation de l'office canonial par les 
communautés de femmes en Occident. 

Cet emploi du grec à une époque où le copte est seul 
compris se retrouve dans l'inscription peinte sur une 
chapelle copte de la montagne d’Assiout : 


[Κύριος φυλάξει τὴν] εἴσοδόν σου καὶ τὴν ÉEo[dov.. 


C’est une citation textuelle du psaume cxx, 8, 
qu’on inscrivait très souvent au-dessus des portes 
d’entrée des édifices religieux et même des bâtiments 
privés ou de destination civile. Nous en possédons 
de nombreux exemples en Syrie. Il est plus que pro- 
bable qu’elle remplissait ici le même rôle et que les 
fragments de plâtre qui nous en ont conservé les dé- 
bris sont tombés de la partie du revêtement qui 
surmontait la porte de communication entre deux 
salles. 

Une autre inscription grecque, provenant de la 
même es semble devoir se lire : 


[2 ἐπὶ πάντ]ων ὁ θεὸς - προσχ(υ)νήσωμεν αὐτῷ. 


La fin contient peut-être une réminiscence du 
psaume xCv, 6. D’ordinaire, il est vrai, la formule 
usitée dans l’épigraphie chrétienne ne comporte pas 
l’article ὁ devant θεός. Peut-être vaudrait-il mieux 
restituer au début [.... nu]@v, etc. ?. 

Cette influence persistante du grec se laisse sentir 
dans un texte fort intéressant provenant du même 
monument. Il s’agit d’une inscription copte de onze 
lignes; ce texte, peint en noir sur la paroi du fond 
de la chapelle I, la seule qui renferme des inscriptions, 
mesure 0 m. 15 de largeur sur Om. 08 de hauteur. Il a été 


tracé soigneusement par une main experte * : 


+ AOFRAC UT OVCAENNT πε 
SJEPALRGHTHC HAMOCTOAOC : 
λαπποὼς AYOTALY CS HA TAOC : 
ACJEP DALENETAUTE HPOALTE 

5 δορὰν πσπειεγασπδλτον 
EJUOON QI CS HTENBIS : TT 
ατπποὼς δ σφας ñnenpazie : KA 


HKATR A RO8IOC πεγασσλίλιον : KT 


nwyoprr πε on πεγαυσδλλιοι #88 
10 HTATCa Oo", on toyaars res. 
+ ALSPKROC SUWÈ nTaycaey on erTadus : 


ligne 9, le scribe lui-même a effacé les dernières lettres 
1. 10, il y ἃ une croix et non un1# 
à la fin de la ligne, les 


qui suivent... τοῦς 
devant OYBaits; 1. 11, 


febvre, Égypte chrétienne, dans Annal. du serv. des antiq., 
1909, t. x, p. 50-55; cf. Revue biblique, 1910, Ile série, 
τ. VII, p. 305-306. 


lettres τη ont disparu. Voici la traduction littérale : 


Pour ce qui est (μέν) de Luc, c’était un médecin, 
il fut disciple (μαθητής) des apôtres (ἀπόστολος). 
Puis, il suivit Paul. 
Il vécut quatre-vingt-quatre ans. 
5 Il écrivit cet évangile (εὐαγγέλιον) 
se trouvant dans les parages de l’Achaïe : 28 


Eusè8E,H.E.I.]III,c.1vn.6. 

Aovxäs δὲ τὸ μὲν γένος 
τῶν ἀπ᾿ ᾿Αντιοχειας 

τὴν ἐπιστήμην δὲ ἰατρός 
τὰ πλεῖστα συγγεγονὼς τῷ 
Παύλῳ, καὶ τοις λοίποῖς δὲ 
οὐ παρέργως τῶν ἀποστόλων 
ωμιλήηχως 


Ms. ATHÈXES, Actes. a 202. 
εστιν οαγίος Λουχας 


τιᾶτρος τὴν τεχνὴν 

μαθητὴς ἀποστόλων γενουε- 
νος 

χαι υστερον Ilaukw παρα- 
χοληθησας 


ETWY ογδοηχοντα TETTAPUY 
ἐχοιμηθὴ 
εν Θυηδαις 

Ουτος προυπαρχοόντων nôn 
εὐαγγελίων τοῦ μὲν χατα 
Ματθαιον εν τὴ Ιονδαια ανα- 
γράφεντος, του δε χατα Μαρ- 
χον ev tn Ita, 

OUTOG εν τοις περιτὴν Αχα- 


ιᾶν TO πᾶν TOUTO συνεγρα- 
Ψατο ευαγγελιον 

Και Ôn μετεπειτα εγραψεν ο 
αὐτος Λουγχας πράξεις αποσ- 
τολων 


Ensuite il écrivit les Actes (πρᾶξις) : 24 
L'Évangile (εὐαγγέλιον) selon Matthieu : 27 
C’est le premier des Évangiles (εὐαγγέλιον). 
10 Il fut écrit en Judée 


+ Quant à Marc (le sien) fut écrit en Italie : 18 


Ce texte concerne la personne et les écrits de Luc 
dans leur rapport avec les évangiles de Matthieu et 
de Marc. L'attribution d’un évangile à Luc est an- 
cienne, saint Justin l’adopte, elle paraît être admise 
sans contestation dès la première moitié du 115 siècle 
de notre ère. Paul mentionne Luc à trois reprises dans 
ses Épîtres, il lui avait confié le soin de sa santé, puis- 
qu’il l'appelle Λοῦχας ὁ ἰατρὸς ὁ ἀγαπητός, ex- 
pression équivalant à ὁ ἐμὸς ἰατρός. 

Moins connu et moins sûr est le détail de sa vie. Il 
naquit à Antioche. Il mourut en Bithynie. Notre texte 
copte, confronté avec l’argumentum evangelii secun- 
dum Lucam, le résume, tout en offrant certaines diver- 
gences 1. Ce prologue est généralement assigné au 
début du mme siècle; des manuscrits du prologue, dix 
donnent 73 ans à la vie de saint Luc, dix autres, 74 ans 
et un seul 84 ans; c’est avec ce dernier que tombe 
d'accord notre texte d’Assiout. Autre point de contact, 
le prologue dit que l’évangile fut écriten Achaïe. Enfin, 
sur la question débattue de savoir si les Actes sont 
l’ouvrage de ce même Luc, le prologue et l'inscription 
sont une fois de plus d’accord. 

L'inscription, comme les peintures de la chapelle 
d’Assiout, peut remonter au vi ou au début du vue 
siècle; mais notre texte est évidemment extrait d’un 
livre de prières, ou plutôt d’un livre d'enseignement 
beaucoup plus ancien, et ce livre, quelle en est la 
source? Ne serait-ce pas ce document d'existence 


1 P, Corssen, Monarchianische Prologe zu den vier Evan- 
gelien. Ein Beitrag zur Geschichte des Kanons, in-8°, Leipzig, 
1896, dans Texte und Untersuchungen, t. 1, fase. 1. — ? Von 
Soden, Die Schriften des Neues Testament, t. 1, Ὁ. 327, 365. 

-3 Genèse, ΧΧΥΠΙ, 13, etc.; Exode, 11, 6, 15,16, etc.; Tobie, 
vu, 15: cf. Actes des apôtres, 111,15 ; vr, 32. — 4 A. Dumont, 
loc. cit., p. 321; cf. Dictionn., t. 1, col. 120. —"E, Renaudot, 
Liturgiarum orientalium collectio, t. 1, p. 71 et 104, 


ÉGYPTE 


2500 


hypothétique, mais très vraisemblable, qui aurait déjà 
inspiré Eusèbe lorsqu'il écrivit sa’ notice sur l’origine 
de Luc et ses relations avec Paul et les apôtres? Mais 
il faut tenir compte aussi de cette notice d’un manu- 
scrit des Actes, qui se trouve à Athènes 2,et dont la 
transcription est due au patriarche Méthode (842-846): 
il paraît évident que ce texte grec serre de plus près 
que le prologue latin de l'inscription copte d’Assiout : 


Argumentum monarchianum Inscription 
Luc 


Lucas Syrus natione Antio- 
chensis 

arte medicus 

discipulus apostolorum 
postea Paulum secutus, us- 
que ad confessionem ejus, 
serviens Deo sine crimine. 
Nam neque uxorem unquam 
habens, neque filios. 
LXXIII (1) annorum obiit 


in Bithynia.….. 

Qui cum jam descripta 
essent evangelia per Mat- 
thæum quidem in Judæa, 
per Marcum autem in Italia, 
sancto instigante Spiritu 

in Achaiæ partibus hoc 


d'Assiout. 


c'était un médecin 
il fut disciple des apôtres 
Puis, il suivit Paul. 


Il vécut quatre-vingt-quatre 
ans 


L'Évangile selon Matthieu 
c'est le premier des évan- 
giles. Il fut écrit en Judée. 
Quant à Marc, il fut écrit 
en Italie. 

Il écrivit cet évangile se 


scripsit evangelium trouvant dans les parages 
de l’Achaïe. 
Ensuite 


Actes. 


Cui Lucæ non immerito il écrivit les 
etiam scribendorum apos- 


tolicorum actuum... 


La formule : ὁ Θεὸς ᾿Αβραὰμ καὶ ᾿Ισαὰκ καὶ ᾿Ιακώβ 
est une réminiscence de l’Ancien Testament 8, mais 
c'en est une adaptation plutôt qu’une citation. Nous 
avons déjà étudié en détail « le séjour de l’âme dans 
le sein d’Abraham»(voir Dictionn.,t.1, col. 1522-1542), 
mais l'intérêt particulier de cette formule, qui se ren- 
contre dans une quarantaine d'inscriptions avec di- 
verses variantes : ἀνάπαυσον τὴν ψυχὴν (τοῦ...) εἰς 
χόλπους (ou ἐν κόλποις) ᾿Αβραὰμ καὶ ᾿Ισαὰκ καὶ 
᾿Ιακώβ (ou τῶν ἁγίων πατέρων ᾿Αβραὰμ, etc.), l'in- 
térêt qu’elle offre pour nous, c'est, telle qu’elle se 
présente dans nos inscriptions, d’avoir été créée par 
les chrétiens d'Égypte #. Nous la retrouvons dans les 
écrits des Pères de l’Église 5, dans la liturgie dite de 
saint Jacques, dans le « Testament d'Abraham 7», 
et enfin dans les liturgies latines. En voici un exem- 
plaire 5 : 

+ ENOAKATAKOI 
TEO ΜΆΚΔΡΙΘΟ 


Ι 
AOANAOC ETEAE 
GOOHMINIDA 
al 


MENOO -IO-IN Γ 


ANATIAYCON TH 
YYXHN AYTOY 
€EICKOATIOICABP 
AAM / ICAAK / 
IAKOB  AMH 

+ + + 

Ἔνθα κατάχοιτε ὁ μακάριος ᾿Αθανάσιος - ἐτελεώθη 
μινὶ Φαμενὼθ ιθ’, ἰνδ(υκτιῶνος) γ΄. ᾿Ανάπαυσον τὴ(ν) 
ψυχὴν αὐτοῦ εἰς κόλποις ᾿Αβραὰμ (καὶ) ᾿Ισαὰκ (καὶ) 
᾿Ιακώβ. ᾿Αμήρ). 


10 


‘ Brightman, Eastern liturgies, p.57. — * M.R. James, The 
Testament οἱ Abraham, dans Texts and studies, Cambridge, 
1892, τ, 11, fase. 2, p. 103-104. — * Provenant de Dakkeh, 
l’ancienne Pselchis, conservé à l'École française, à Athènes, 
acheté à Lougsor, haut.0m.17, larg. Ὁ m. 13, grès. G. Le- 
febvre, Inscript. grecq. d'Égupte, dans Bull. de corresp. hell., 
1902, τ, xxvi, p. 454, n. 17; Recueil des inscriplions grecques 
chrétiennes d'Égypte, p.119, n.629. 


Rés pps 


La formule Amen qui termine cette inscription est 
encore un emprunt à l'Ancien Testament ἢ (voir 
Dictionn., t. 1, col. 1554). Enfin, nous pouvons men- 
tionner des emprunts aux Psaumes xxiv, 5, 6, 7 ὁ; 
D LP: Lxx, 5 ὅν Χο, 9. 15.5; ἃ J'Exode, τι, 13 6; aux 
Paralipomènes, xx, θ΄. 

Nous pourrions aborder maintenant les textes du 
Nouveau Testament, si nous ne rencontrions un mo- 
nument qui va faire la transition de l’un à l’autre en 
les citant tous deux à profusion ". 

« Quand on va de Cheikh Abadeh (Antinoé) à 
Cheikh Temaï, on rencontre à mi-chemin, face au 
hameau de Naga el Charqi *, des restes d'habitations 
coptes et une enceinte en briques crues, à demi ruinée, 
seuls vestiges d’un grand monastère que les gens du 
pays appellent Deir el Dik, le Couvent du Coq. A 
quelque 500 mètres plus au nord, s'ouvrent dans la 
montagne fauve deux trous noirs, anciennes carrières, 
dont la première mérite une visite #; elle servit en 
effet de refuge à des chrétiens persécutés, peut-être 
aux moines de la plaine; et l’on y voit encore les 
traces d’une petite église qu'ils y avaient ménagée et 
avaient décorée comme la kénideh voisine de Deir À bou 
Hennis (voir Dictionn., t. τ, au mot ANTINOÉ, col. 2326). 
Ce qui subsiste de cette chapelle est malheureusement 
peu de chose; encore ce peu vaut-il la peine, pour qui 
s'intéresse au christianisme égyptien, d’être signalé 
et décrit. 

« La carrière est vaste; l’église, qui mesure au plus 
quarante mètres carrés, n’en occupe qu’une infime 
partie : elle est un exemple frappant de l’habileté des 
Coptes à utiliser ces belles carrières de l’ancienne 
Égypte, si soigneusement, si artistement exploitées par 
les architectes des Pharaons. Le Père Sicard, en voya- 
geur curieux et avisé, avait bien observé !! le caractère 
de ces habitations rupestres connues de son temps 
sous le nom de « grottes de la basse Thébaïde ». L’ex- 
traction d'un énorme bloc de quelque 60 mètres cubes, 
au cœur d’un appartement de la carrière qui nous 
occupe, dans la montagne d’Antinoé, avait déterminé 
au plafond une anfractuosité oblongue, ayant de 0 m. 20 
à 0m. 35 de profondeur, et dont les contours parfaite- 
ment réguliers forment un quadrilatère, ou plus exac- 
tement un trapèze : les longs côtés, perpendiculaires 
à la vallée, mesurent chacun sept mètres; les petits 
côtés ont respectivement, celui de l’ouest 3 m. 20, 
celui de l’est 4 m. 15. Utilisant la disposition des lieux, 
les chrétiens avaient construit trois murs en briques 
crues qui, s’élevant du sol, rejoignaient à environ 
2 m. 50 de hauteur les rebords de l’anfractuosité du 
plafond, à l’ouest, au nord et au sud : ces murs, dont 
on peut suivre la trace, partout très visible, avaient 
de 0 m. 50 à 0 m.60 d’épaisseur, et étaient recouverts, 
extérieurement et intérieurement, d’un crépi de 
plâtre; seul, le côté est n’avait pas été clos, car pro- 
longeant de 3 mètres les deux longues parois nord et 
sud jusqu’au fond de la carrière, taillé en hémicycle, 
les habitants de la grotte avaient ainsi créé une cha- 
pelle munie d’une abside, petite église en miniature. 
L’autel devait s'élever sous le rebord est de l’anfractuo- 
sité, flanqué de deux piliers en bois : on distingue 
encore au plafond les restes d’un rectangle peint et 
décoré qui aurait servi en quelque manière de ciborium 
(voir ce mot) et deux trous carrés marquent l’empla- 
cement des deux piliers. Derrière l’autel, un degré 
conduisait à l’abside. C’est à l’angle sud-ouest qu'on 


1 Deutéronome, xx vi, 15, etc. — * Recueil, n. 283, 657. — 
5 Jbid., n. 633. — “ Jbid., τι. 769. — " Ibid., n. 33, 769. — 
# Ibid., n. 790. — ? Ibid., τι. 783. — " Je cite la notice des- 
criptive de G. Lefebvre, Égypte chrétienne, dans Annales du 
Service des antiquités, 1909, t. x, p.260-271.—"° Aux confins 
des deux mondiriehs d’Assiout et de Minieh.— 1° A gauche 
de l'entrée, un étroit escalier de sept marches, adossé à la 


ÉGYPTE 


2502 


| pénétrait dans la chapelle, par une porte dont le seuil, 
à deux marches, n'avait pas plus de 0 m. 65 de large; 
cette porte donnait, au dehors, sur une immense salle 
qui communiquait avec le vestibule de la carrière par 
une autre ouverture et une étroite plate-forme égale- 
ment à deux marches : les traces des gonds et des 
serrures sont encore en partie visibles dans le rocher. 
Inutile de supposer que la paroi ouest de l’église, face 
au Nil, ait été percée d’une lucarne, comme on en voit 
une plus loin, au sud, dans le mur qui sépare le vesti- 
bule de la grande salle : l'éclairage intérieur de l’église 
paraît avoir été suffisamment assuré par une série de 
lampes suspendues au plafond (fig. 4008). 

« Les murs en briques crues, couverts d’un crépi, 
avaient été décorés, suivant la coutume, de scènes 


Montagne 


Carrière 6 3 Salle 
de /a 
Carriere 
Chapelle 
US 
1 
| 
| 
1 τ 
| È 


Vestibule 


Vallée du Nil 


4005. — Chapelle copte. 


D'après Annales du service des antiquités de l'Égypte, 1909, 
τ, x, pl. 


bibliques et de portraits de saints. De tout cela il ne 
reste pour ainsi dire rien; mais nous pourrons, on le 
verra tout à l’heure, tenter au moins de reconstituer 
une partie des motifs de cette ornementation. Si les 
murs en briques ont disparu, les rebords en pierre de 
l’anfractuosité du plafond sont demeurés à peu près 
intacts — trois d’entre eux au moins — ainsi que 
l’enduit qui les recouvrait et la décoration qu'on y 
avait appliquée : celle-ci consiste en deux longues 
| lignes de textes scripturaires, en langue grecque, fai- 
sant tout le tour de la chapelle (même procédé d’orne- 
mentation dans la chapelle xx du couvent de Baouît : 
voir ce mot) 15. Les deux lignes, tracées en noir, sont 
séparées l’une de l’autre par un mince filet rose, et 
encadrées entre deux filets, l’un noir et l’autre vert; 


paroi de la montagne, mène à une sorte de terrasse qui 
semble avoir réuni cette grotte à la suivante. — } Lettre 
d’un missionnaire en Égypte à S. A. Mgr le comte de Tou- 
louse, écrite du Caire en juin 1716, dans Nouveaux mémoires 
| des Missions de la Compagnie de Jésus dans le Levant, Paris, 
1717, t. τι, p. 219. — 15. Clédat, Le monastère et la nécro- 
pole de Baouit, t. πα, p. 119, pl. LXXXIV, ἢ. 1. 


2503 


au-dessous, une bande de 0 m. 04 à Om. 05, vide ; au-des- 
sous encore, un filet noir de 0 m. 025 où se détachent, 
en blanc, les noms des personnages qui étaient peints 
sur les paroïs. Le croquis ci-contre (fig. 4009) indique 
la nature de ces textes et les noms des personnages, 
ainsi que la disposition de l’ensemble. Voici ce qui 
subsiste des textes : 

Côté nord (texte, 7 mètres) : 

a) (Luc, τ, 1-4) 1. ἐπειδήπερ, πολλοὶ ἐπίεχείρησαν 
ἀνατάξασθαι δι ησ περὶ τῶν πεπληροφορημένων 


ἐν ἡμῖν πραγμάτων, 2 2. “καθὼς παρέδωσαν (sic). ἡμῖν οἱ 


ἀπ᾽ ἀρχῆς αὐτόπται καὶ ὑπηρέται γενόμενοι τοῦ λόγου, 
3. ἔδοξε κ[ἀ)μοὶ παρηκολουθηχκότι ἄνωθεν πᾶσιν ἀχκρει- 


+Jean.1.1.5. 


- Les Perses 
S'Constantin 


δὲ 
» 
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Ὁ 
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Dunenx 77 ἌΧ 78 


TL" 


Les Juifs 


À 
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-»ῃἮὌ 
SL TX ST + 


Zachare| : 


4009. — Disposition des textes et personnages dans la 
chapelle copte. 
D’après Annales du serv. des antiq. de l'Égypte, 1909, 
t. x, p. 264. 


βῶς (sic) καθεξης σοι γράψαι, κράτιστε Θεόφιϊ[λε..... 
Le verset 4 était en partie dans la lacune finale de la 
paroi nord et sur la bordure, disparue, de la paroi est. 
Cette même bordure et la lacune initiale de la paroi 
sud renfermaient le début de Jean, 1, 1-3, et les mots 
ἐν αὐτῷ, de ÿ. ki 

b) (Jean, 1, 1-5), [1. 2.3... 4. ἐν αὐτῷ] Con ἦν, χαὶ ἣ 
ζωὴ ἣν τὸ φῶς τῶν ἀνίθρώπ)ῶν. 5. xal τὸ φῶς ἐν τῇ 
σχοτία φαίνει καὶ ἣ σκοτία αὐτὸ οἰ] κατέλ αβεν. 

c) (Matthieu, 1, 1-3) 1. Βίβλος γενέσεως. ἹἸΩσογῦ 
Χ(ριστο)ῦ υἱοῦ Δαί(υεὶ)δ᾽ υἱοῦ ᾿Αβραάμ. 2. ᾿Αβραὰμ 
ἐγέννησεν τὸν ᾿Ιακώβ, ᾿Ιαχὼβ δὲ ἐ ἐγέννησεν τὸν ᾿Ιούδαν 
χσὶ τοὺς ἀδελφοὺς αὐτοῦ, 3. ᾿Ιούδας δὲ ἐγέννησεν τὸν 
Φαρὲς χαὶ τὸν Ζαρὰ ἐκ τῆς Θάμα!ρ]. Le verset 3 est 
certainement resté inachevé. Thamar en était le der- 
nier mot. Ensuite venaient une croix et une palme, 
précédant le début du texte suivant. 


ÉGYPTE 


2504 


d) (Mare, 1, 1-2.) 1. ἀρχὴ τοῦ] εὐαγ[γε]λίου l’I(noo]d 
Χ(ριστο)ῦ, 2. καθὼς γέ]γραπται ἐν [τῷ Ἡσαΐᾳ τῷ 
προφήτῃ - ἰδοὺ ἐγὼ ἀποστέλλω τὸν ἄγγελόν μου πρὸ" 
προσώ] ποίυ σου, ὃς] κατασχευάσει τὴν ὁδὸν σου. 

Dans le passage de Luc, 1, 2 (a) notre scribe a écrit 
très nettement παρεδωσαν; c'est une distraction. Il 
n’y a pas lieu de songer à la correction παρέδω(κ)αν. 
je crois, mais plutôt à παρέδ(ο)σαν qui est la leçon de 
tous les manuscrits. Les premiers mots subsistants du 
prologue de Jean, 1, 4 (δ) sont ζωηην; ἦν est abso- 
lument sûr; c'est la leçon, entre autres manuscrits, de 
l’Alexandrinus (alors que le Sinaiticus, par exemple, 
donne ἐστιν) 1. 

La ligne 2 se compose des versets du début de cha- 
cun des psaumes CXVIH, CXXVIT, XXXI, XL, CXI. 

a) (Psaume cxvim) 1. μακάριοι [oi] ἄμωμοι ἐν ὁδῷ, οἱ. 
πορευόμενοι ἐν νόμῳ K(voto)v.2. μακάριοι οἱ ἐξερευνῶν- 
τες τὰ μαρτύρια αὐτοῦ ἐν ὅλῃ καρδία ἐχζητήσουσιν' 
αὐτόν. 3. οὐδὲ γάρ οἱ ἐργαζόμενοι τὴν ἀν[ομί]αν ἐν ταῖς 
ὁδοῖς αὐτοῦ ἐπορεύθησαν. 

δ) (Psaume cxxvu) 1]. μακάριοι πάντες οἱ φοβούμενοι. 
τὸν Κ[ύριο]ν, οἱ πορευόμενοι ἐν ταῖς ὁδο[ῖς αὐτοῦ]. Le 
verset suivant τοὺς πόνους τῶν καρπῶν, etc., était 
certainement peint sur la paroi est qui a disparu. 

c) (Psaume xxx1) [1. μακάριοι ὧ]!ν ἀφέθησαν ai] 
ἀνομίαι, και ὧν [ἐ]πεκα[λύφθ]ησαν αἱ ἁμαρί τί]αι. 
2. μακάριος ἀνὴρ ᾧ οὐ μὴ λογείσηται (sic) Κ(ύριο)ς 
ἁμαρτίαν, οὐδέ ἐστιν ἐν τῷ στόματι αὐτοῦ δόλος. 

d) (Psaume xL) 1. μακάριος [ὃ σ]υν[ι]ῶν ἐπὶ πτωχὸν: 
Hal πένητα, ἐν ἡμέρᾳ πονηρᾷ ῥύσεται αὐτόν [ὁ 
Κ(ύριο)ς]. 2. Κ(ριο)ς διαφυλάξαι αὐτὸν καὶ ζῆσαι αὐτὸν’ 
καὶ μακαρίσαι αὐτὸν ἐν τῇ γῇ; καὶ μὴ παραδὼ (sic) 
αὐτὸν εἰς χειερας (sic) ἐχθρῶν αὐτοῦ. 

6) (Psaume cx1) 1. μα[κάριος ἀνὴρ ὁ φοβούμενος 
τὸν Κ(ύριο)ν, ἐν ταῖς ἐντολαῖς αὐτοῦ θελήσει σφόδρα. 
2. δ]υνα [τὸν ἐ]ν τῇ γῇ ἔ[στ]αι τὸ σπέρμα αὐτοῦ. 

« I1 y ἃ dans ces cinq fragments quelques erreurs. 
matérielles : (6) λογείσηται, pour λογίσηται; (ἃ) 
παράδω, pour παραδοῖ; χειερᾶς, pour χεῖρας. Le point 
intéressant est de savoir quelle version des psaumes le 
copiste avait sous les yeux : c’est, je crois, celle que 
nous a conservée l’Alexandrinus. Ainsi : (a) μακάριοι. 
οἱ ἄμωμοι, comme l’Alexandrinus, alors que le Vati- 
canus a simplement ἄμωμοι, sans l’article; (d) Küptoc 
διαφυλάξαι αὐτόν, comme lAlexandrinus, tandis que 
le Vaticanus porte Κύριος φυλάξαι; χεῖρας ἐχθρων’ 
αὐτοῦ, comme le premier, alors que le second donne 
χεῖρας ἐχθροῦ αὐτοῦ. On notera cependant que notre 
texte s'accorde avec le Vaticanus au verset 2 du 
psaume ΧΧΧΙῚ (6): μακάριος ἀνὴρ ᾧ οὐ, abandonnant 
la leçon de l'Alexandrinus : μακάριος ἀνὴρ οᾧ οὐ; 
mais n’y aurait-il pas dans ce passage du manuscrit 
alexandrin une simple erreur de graphie? Conelu- 
rons-nous de cette remarque et de la précédente que 
notre moine suivait le texte d’un manuscrit très 
voisin de l’Alexandrinus, mais différent de lui sur 
quelques points secondaires? Non, sans doute. Une 
fois admises les distractions, la fantaisie et même la 
sagacité du copiste, on peut penser en toute vrai- 
semblance que, tant pour les évangiles que pour les 
psaumes, il se servait d’un manuscrit prototype ou 
copie de l’Alexandrinus. 

On trouvera d’autres citations, emprunts ou rémi- 
niscences des évangiles et des écrits de saint Paul; 
mais comme les textes épigraphiques égyptiens conti- 
nuent à paraître au jour et à ajouter de nouveaux 
exemples à cette liste, il faut souhaiter qu'un jour 
viendra où nous posséderons enfin un recueil de toutes 
les citations scripturaires dans l’épigraphie. La phra- 
séologie des épîtres de saint Paul a marqué sa trace 


1 G. Lefebvre, Fragments grecs des évangiles sur ostraka, 
dans Bull. Inst. fr. arch., 1904, ἴ, τν, p. 12-13, fragm, 174 


2505 


dans quelques formules communes : 6 Θεὸς ὁ παντο- 
χράτωρ 1; — ὁ τὸν θάνατον καταργήσας +; — σού ἐστιν 
ἡ δόξα καὶ τὸ χρατος, etc. 3 » 

Plusieurs doxologies ont manifestement subi l’in- 
fluence du concile de Nicée (325) et sans doute du 
concile d'Alexandrie (362). Α Deir Abou Hennis, sur 
une stèle de la XVIIIe dynastie dégradée par les chré- 
tiens, ce texte qui se termine par le mot IXOYC, tou- 
jours témoin d’une haute antiquité : Εἷς ὁ Θεὸς 
[ο βοηθων] καὶ ὁ Χριστὸς αὐτοῦ ai τὸ Πνεῦμα 
αὐτοῦ ὃ; en Nubie quelques témoins plus tardifs et 
qu’on peut ne mentionner que pour mémoire : (6) 
πάτηρ υἱ(ὸ)ὴς τὸ πνεῦμα T(ù) ἅγιον 5; ou bien : ἐν 
ὀνόματι τοῦ Πατρὸς καὶ τοῦ Υἱοῦ καὶ τοῦ ᾿Αγίου 
Πνεύματος, ἀμήν "; ἃ Herment : ὀνόματι Κυρίου Θεοῦ 
Πατρὸς καὶ Σωτῆρος Ἰησοῦ Χριστοῦ καὶ “Αγίου 
Πνεύματος 1; à El Bagaouât (voir Dictionn., t. ΤΠ, 
col. 31) sur le mur d’une chapelle; ἐν ὀνόματι τῆς ἁγίας 
(τριάδος) 5, et à Philæ, sur le mur extérieur sud du 
temple d’Isis, à droite de la porte d’entrée du pronaos * : 


+ 
€ETENETO O TOTNOC OYTO 


EN ONOM [art τῆς αγιας] ΚΑΙ 
OMOOYC Ι [ou και aûtu] PE 
TOY [ τριαδος €] ΠΙ 
5 Τίου θεοφιλίεστατου) πατρος n]JGON 
Τίου «πα Θεοδωρ)] OY 
Εἰπισχοπου. ο Θεος autJON 
Δι[αφυλαξη ἐπι un]KIC 


[τον] XP [ovoy] 


C’est un témoin de la croyance à la Trinité; il en 
existe bon nombre d’autres, notamment à Akhmin, 
sur une stèle rectangulaire calcaire (0 m. 42 x ὁ m. 34) 

entrée au musée du Caire ?°: 


ETEAEYT [nsev] 

OMAKAPIAI.... 

TA NTAC ΜΤΟΝ 

MMOC ΕΠῚ MHNI 
9 MECOPH ΚΗ INA 
IAfTINOYTE API 
OYNA MNTECYHXH 
H ATIA TPIAC ΑΓΙ 
OC ATIA YATE : A 
© 

«“ Est décédée la bienheureuse.... ta, quis’est reposée 
le 28 du mois de Mesorè, xrv® indiction. Dieu, fais misé- 
ricorde à son âme. La sainte Trinité, le saint apa Psaté. 
Amen. » 

Le recueil de Waddington en contient quatre, Pren- 
tice en a relevé une douzaine en Syrie; sion y joint 
les inscriptions latines, on peut en compter aujourd’hui 
plus de trente 11, 

Sur une lampe d’Akhmiîn on lit : εἰς ovoux τὼ 
πίατ)ρι κί(αι) τω Lio χίαι) τω αγιὼ πνί(ευμαιτ)Ῥ)ν "", et sur 
deux lampes égyptiennes de provenance inconnue, 
conservées, l’une au musée de Leyde, l’autre au musée 
Guimet 53 (voir Diclionn., t. 1, col. 3037): 


10 


φῶς ἐκ φωτός 


Lumen de lumine, emprunt au symbole de Nicée- 
Constantinople. Cette formule aura sans doute été 
moulée dans une fabrique de lampes vers la fin du rve 
siècle, peu de temps après le deuxième concile œcumé- 
nique tenu à Constantinople (381). 


1 G. Lefebvre, Recueil,n.48,64, 541.—? Jbid.,n.564,635, 
626, 641, etc. — * Jbid., τι. 48. — 4 Jbid., τι. 224, — 5 Ibid., 
n. 662. — 5 Jbid., τι. 663, 664, 666. — ? Jbid., n. 491. — 
5 Jbid., n. 357. — " Jbid., n. 662. — 1° ἃ. Lefebvre, Égypte 
chrélienne, dans Annales du serv. des antiq., 1910, τι x1, 
p. 242, n. 2. Voir aussi Recueil, ἢ. 357. — δ. Jalabert, op. 
cit., p. 56*,note 1. — 1? G. Lefebvre, Recueil, ἢ. 755. — 


DICT. D'ARCH. CHRÉT, 


ÉGYPTE 


2506 


En décrivant l’église de Mu ‘Allaka, au Caire, nous 
avons figuré et décrit (voir Diclionn., t. n, col. 1573, 
fig.1853) le relief en bois encastré dans le mur de l’église 
entre les deux portes du vestibule et qui peut dater 
du vr: siècle. On y voit une inscription sur quatre lignes 
dans laquelle il est question du chant du Trisagion 
par les anges : σπα[θηφοροι... αγἼγελοι 4, et qui 
nous est donné sous sa forme primitive, celle que 
donnent les Constitutions apostoliques, ch.Lxxn; même 
citation sur le mur d’une chapelle à El Bagaouât # : 
αγιος 
αγιος 
αγιος 
χύυριος 

5. σαβαωθ 
πληρε[1ς 
ο ουρᾶνος 
χα ἢ γὴ τῆς 
δοξ[ης σ]ου 


ἅγιος, ἅγιος, ἅγιος Κύριος Σαβαώθ, πλήρεις ὁ οὐρανὸς 


ὉΡΟΥΤΟΝ ἌΓΓΕ 
χυ AMHN LE 


4010. — Inscription de Basile. 
D'après Annales du service des antiq. de l'Égypte, 1909, 
t. x, p. 281, n. 827. 


χαὶ h YA τῆς δόξης σου; puis sous sa seconde forme, 
celle qui est postérieure au concile de Chalcédoine 
(451), sur un cachet en bois (diam. Ὁ m. 135) trouvé 
en 1897, à Deir el-Azam, près d’Assiout, entré au 
musée du Caire, n° 8807 15: 


+ αγιος où θεὼς αγιος εἐσχερος xYyL+06 ἀοσλοος 


ce qu’il faut lire ainsi : ἅγιος ὁ Θεός, ἅγιος ἰσχυρος, 
ἅγιος ἀθάνατως [ἐλέησον ἡμᾶς]. 


15 Jbid., n. 752, 753. — "9 Jbid., n. 69; p. 171, n. 69. — 
15 Jbid., n. 354; cf. Annal. du serv. des antiq., 1908, t. 1x, 
p. 180; Dictionn., t. 1, fig. 1193. Cette inscription a fait 
l'objet d’une restitution et d'un bref commentaire de 
G. Millet, Note sur une inscription liturgique d'Égypte, dans 
Annales du service des antiquités, 1909, p. 24-25. —1* Jbid., 


n. 444. 


IV. — 79 


2507 


Nous venons de mentionner le chœur des anges en 
présence de Dieu; voici une inscription qui offre une 
mention entièrement nouvelle pour l’épigraphique 
égyptienne. C’est une stèle bien gravée, les lettres 
ayant été enduites de couleur rouge, trouvée en 1910, 
à Cheikh Abadeh, nécropole antique d’Antinoé, et 
entrée depuis au musée d'Alexandrie, n. 18946 
(0 m. 96 Χ 0 m. 54) : (fig. 4010) : 

+ εχοιμηθὴ 
ομακαριος Βα- 
σιλειος γενομε- 
νος Νιτροπωλου 
5. evunv Τυβιχειν 

δι -e o Θεος αναπα- 
LOEWG τὴν ψυχὴν 
αὐτου χαι τοῦ Y- 
DPOU τῶν αγγε- 

10 λων ἀμὴν + 


« S'est endormi le bienheureux Basile, ci-devant 
marchand de nitre, le 26 de Tybi, ve indiction. Que Dieu 
fasse reposer son âme parmi le chœur des anges. Amen. » 

La phrase finale, qui est inexplicable grammatica- 
lement, se comprend sans peine, bien que l'expression 
soit nouvelle dans l’épigraphie grecque chrétienne; 
à ce titre, χορὸς τῶν ἀγγέλων est précieux. Nous 
n'avons aucune donnée certaine sur l’âge des inscrip- 
tions d’Antinoé, mais elles paraissent être plus ou 
moins contemporaines de l'invasion musulmane, c’est- 
à-dire d’une époque où la liturgie chrétienne dans 
ses parties essentielles, et même dans un grand nombre 
de ses formules caractéristiques, était déjà fixée. Il 
est donc probable que χορὸς τῶν ἀγγέλων est inspiré 
par une prière de l'Église. Nous rencontrons en effet 
à l'office des morts de l’Église grecque cette oraison ©: 
διὸ τὸν δοῦλόν σου..... ἐν φωτὶ κατάταξον σὺν ταῖς 
χοροστασίαις ἀγγέλων σου, et plus loin ? : ἔνθα περὶ 
τὸν θρόνον σου χορεύουσιν ἄγγελοι. Dans l’Ordo commen- 
dalionis animæ de la liturgie romaine (me siècle), 
les anges et les archanges sont invoqués et le chœur 
des anges figure dans l’antienne (me-1v° siècle) qui 
aujourd’hui encore est chantée aux obsèques : /n 
paradisum deducant te angeli... CHORUS ANGELORUM te 
suscipial, et cum Lazaro quondam paupere æternam 
habeas requiem (voir Diclionn., t. 1, au mot ANGE, 
col. 2125). Notons encore que le mot χορὸς s’em- 
ploie également pour désigner l'assemblée des saints 
et des martyrs : ὅπου χοροὶ τῶν ἁγίων "; — τὰς τῶν 
μαρτύρων χορείας τοῖς ἀγγέλοις συνηρίθησας ὅ. 

C’est parmi 165 saints que l’apa David repose, d’après 
son épitaphe tracée sur une plaque calcaire, rectangu- 
laire (Ofm. 34 χ 0 m. 25) et conservée au musée du 
Caire, 1911 : : 


+ EKOIMHOH O EN 
ATIOIC ABBAC AAY 
EIATON MONAAIKON 
ACKHCAC BION EN M[r- 

5 Nib[z-]MO[ub: 

INC 


LT 
“Let 


1 G. Lefebvre, Égypte chrétienne. C. Inscriplions grecques, 
dans Annales du service des antiquités d'Égypte, 1909, t. x, 
p. 280-282, n. 827; le début est curieux; γενόμενος suivi du 
génitif, au lieu de γεγονὼς ἐχ où ἀπό; mais la signification 
n’est pas douteuse. Le nom du père est étrange; il est formé 
de viroov et d’un second mot, qui n’est pas πῦλος, ce com- 
posé n'aurait aucun sens, mais πώλης; YITOOTW NE NOM 
commun serait devenu nom propre de personne. Je crois la 
traduction « fils de Nitropôlis » trop exceptionnelle pour 
l’adopter ici; tandis que γενόμενος avec le sens de ex ou de 
guondam est très connu et me paraît préférable, — ?J. Goar, 
Edyo)éyrov, 2° édit., 1730, p. 440. — " Ibid., Ὁ. 442. — 


4 Ibid., p. 425. — " Ibid., p. 427. — " G. Lefebvre, Égypte 


ÉGYPTE 


2508 


ἐκοιμήθη ὁ ἐν ἁγίοις ἀββᾶς Δαυεὶδ τὸν μοναδικὸν 


ἀσχῆσας βίον, ἐν μ[η]νὶ φ[αρ]μοῦθι --Ἰ ἰν[δυκτιῶνος.. 

les trois dernières lignes sont illisibles. Le titre d’abbas 
ne comporte nullement le sens qui s’est attaché à ce 
mot en Occident dès le ve siècle, il a ici la signification 
purement honorifique d’apa (voir ce mot), et nous 
apprenons d’ailleurs que, loin de diriger un monastère 
de cénobites, David mourut « ayant pratiqué la vie 
d’ermite »; il repose parmi les saints, c’estuneabrévia- 
tion de la formule qui se lit sur une inscription de 
Nubie : 6... μετὰ τῶν ἁγίων ἀναπαυσάμενος 7. Trois 
fois nous trouvons la demande empruntée au bon 
larron sur la croix : Seigneur, souvenez-vous de moi 
lorsque vous serez dans votre royaume (n. 61, 811) et 
à El Bagaouût ὃ: 


—+oc 
ie 


MNHCOOITE KE 
OTAN EAOH()N TE BACI:JAIAN COY 
[xIMG)N 

Enfin, les litanies, pour être plus rares dans l'épi- 
graphie grecque que dans l’épigraphie copte, ne lais- 
sent pas de se rencontrer intéressantes. Dans cette 
chapelle d’Assiout qui nous a déjà fourni le texte sur 
saint Luc, nous lisons sur la paroi, à droite de l’abside 
et se continuant sur les piliers, le mur est, en face de 
l’abside, l’invocation suivante, unelitanie des martyrs 
militaires ? : 

« Le [Père, le Fils, le] Saint-Esprit, Amen! Apa 
Patermoute, Af[pa.….], μαρτυρί(ος)! Apa Phoibamon, 
μαρτυρ(ος)] Apa George, μαρτυρ(ος)} Apa Mena, 
μαρτυρί(ος)! — Notre père Adam, notre mère Zoé, 
notre mère Marie 19 [les] prophètes, les juges, les 
martyrs, notre [.apa Amo]phir, ἀρὰ Phib de Per- 
go [usch..]., apa Jean de Paké, a[pa...] et apa Paul, 
apa Sourous, apa Isaac, apa Isaac, a[ pa... apa Ma]caire 
et ses fils, apa Moyse [....] apa Paf...? » 

Le sigle qui suit les noms du commencement n’est 
pas le chrisme, mais abréviation M P (liée) du mot 
μαρτυρ. La mention de la Vierge Marie, pas plus 
que dans les litanies coptes, n'occupe la place que 
nous lui donnons, la première après Dieu. Le culte 
de la Vierge semble n'avoir pas joui d’une extrême 
faveur en Égypte; outre l'inscription de Mu ‘Allakah, 
au Caire, et un bouchon d’amphore conservé au musée 
d'Alexandrie sur lequel on lit, en monogramme (!) 
(ne 760) : 

MHTHP TOY OEOU 
nous ne possédons qu’une seule inscription, venant 
de Nubie, rv°-ve siècle, avec une invocation à la mère 
de Dieu (n° 651) : 

τοῦ Κυριου Ἡμῶν χαι 

τῆς Θεοτοχου 

ἀναπαύσω 

τὴν ψυχὴν του μαχαρι- 

5 τοῦ Μαρινου 

πρεσβυτε- 

βου X(œL) νομικου 
« (Par l’intercession) de notre Seigneur et de la mère 


chrétienne, IV. Inscriptions coptes et grecques, dans Annales 
du service, 1910, τ. ΧΙ, p. 247, n. 832; cf. 1908, t. 1x, n. 810; 
même formule, Recueil, n. 10. — τ G. Lefebvre, Recueil, 
n. 655; cf. Annal. du service, 1908, t. 1x, πὶ 810. — * Recueil, 
n. 61; Annal. du serv., 1908, t. 1x, p. 175, n. 811; p. 182, 
n. 357. — " G. Lefebvre, dans Annales du service, 1909, t, x, 
p. 56-58; ibid., 1908, t. 1x, n. 811, 812, invocations à saint 
Colluthus et à sainte Thècle. — % Zoé pour ve, puisque 
Heva signifiait mater cunclorum viventium; après Ève, 
Marie, la nouvelle Ève. Autre litanie grecque, sur l’inscrip- 
tion de Bologne publiée par G. Lumbroso, Saggio d'inventario 
delle iscrizioni grece di Torino, dans Rivista de filologia 1874, 
{νας p. 220, n. 1; G. Lefebvre, Recueil, n. 662, 


-.-Φιν.α 


2509 


de Dieu, donne (ὃ Dieu!) le repos à l’âme du bienheu- 
reux Marinus, prêtre et légiste (ou maître de chapelle)’.» 
Parfois les réminiscences liturgiques s'expriment 
sous la forme de prières; nous en groupons un certain 
nombre, mais très sommaires, sous le nom d’acclama- 
tions (voir n° 4); souvent ce ne sont que quelques mots 
qui paraissent destinés à suggérer au fidèle une formule 
moins concise, par exemple : μνήσθητι (ou ὁ Θεὸς 
μνησθείη) τῆς κοιμήσεως καὶ ἀναπαύσεως τῆς... C'est 
ce que l’on faisait à l'anniversaire de la mort : ἔστιν 
δὲ ἡ μνήμη αὐτῆς φαμενὼθ χγ, nous dit l'inscription 
de Zonéine, qui nous ἃ conservé le texte intégral de 
la prière à réciter. Cette inscription tracée, en 409, 
sur une dalle en calcaire a disparu ?: 
HO“ Θεὸς ὃ παντοκράτωρ 
ὥν, προὼν xal μέλλων, 
᾿Ιησοῦς ὁ Χριστός, ὁ υἱὸς τοῦ 
Θεοῦ τοῦ ζῶντος, μνησθῆτ 
5 τῆς κοιμήσεως χαὶ ἀναπαύσεως 
ς δούλης σου Ζωνεήνης 
ἘΞ εὐσεβεστάτης καὶ 
φιλεντόλου, καὶ ταύτην 
χαταξίωσον χατασχηνῶσε 
10 διὰ τοῦ ἁγίου xai φωταγωγοῦ 
ἀρχανγέλου Μιχαὴλ 
εἰς χόλπους τῶν ἀγίων πατέρων 
᾿Αβραὰμ ᾿Ισαὰκ ᾿Ιακὼβ ὅτι σου ἐστὶν 
ἡ δόξα καὶ τὸ κράτος εἰς τοὺς αἰῶνας 
15 τῶν αἰώνων. ᾿Αμην. "Elnoev δὲ 
μακαρίως ἔτη οζ. ἔστιν δὲ 
ἢ μνήμη αὐτῆς Φαμενὼθ χγ' 
μετὰ τὴν ὑπατίαν Βάσσου καὶ Φιλίππου 


©- 


A 


« Dieu le tout-puissant, qui est toujours, qui était 
avant, et qui sera (dans les siècles) à venir, Jésus-Christ 
le fils du Dieu vivant, conserve la mémoire du sommeil 
οἵ du repos de ta servante Zonéine la très pieuse, et 
‘qui aimait à obéir à tes commandements, et à celle-ci 
accorde qu’elle serait digne d’être placée par ton 
saint, et qui est chargé de conduire à la lumière, l’ar- 
change Michel, dans le sein des saints Pères, Abraham, 
Isaac et Jacob, car à toi est la gloire et la puissance 
dans les siècles des siècles, Amen. Elle a vécu heureu- 
sement LxxvI ans, et sa commémoration [se fait] le 
23 du mois de Phaménôt, après le consulat de Basse 
et de Philippe » (voir Dictionn., t. 1, col. 1153-1154). 
On en peut rapprocher une autre inscription (n. 663) 
ainsi conçue : « Au nom du Père, du Fils et du Saint- 
Esprit. Seigneur! laisse reposer l’âme de ta servante 
la bienheureuse Théodète : prends pitié d’elle suivant 
ta grande miséricorde, ὃ Dieu, et selon la multitude 
de tes commisérations, efface les injustices et prends 
pitié d’elle avec tes mains et abreuve-la avec l’eau 
du repos. Elle s’est endormie dans le Seigneur. Amen. 
Marie, mère du Christ, Amen. Le 11 de Phaménôt, 
le 3e jour des sept (jours de la semaine), le 26° du mois 
lunaire. Être en paix. Amen. » εἶναι ἐν εἰρήνη, ἀμήν. 

Parfois l'invitation à la prière est formelle : «... que 
le lecteur prie [pour elle ]» ὃ: 


7 ναγιγνώσκων πρί[ος] 
εὐχεστο 


: Sur le culte de la Vierge Marie en Égypte, voir Mallon, 
dans Revue de l'Orient chrétien, 1905, p. 182-197, 251-258. — 
2Néroutsos, ᾽᾿Αττ. Ἵμερ, 1872, t. vi,p. 143-146; Bull. Instit. 
Égypt., 1872-1873, p. 112-116; ᾿Αθήναιον,1874, 1. 111, p. 78- 
81, n. 6; L'ancienne Alexandrie, p. 82; E. Miller, Inscriptions 
grecques découvertes en Égypte, dans Comptes rendus de 
l'Acad. des inscr., 1873, p. 327; Inscriptions grecques décou- 
vertes en Égypte, dans Revue archéologique, 1874, nouv. 
série, t. xxvn, p. 43 sq.; Mélanges de philologie et d'épigra- 
phie, in-8°, Paris, 1876, p. 70-74; Botti, dans Bessarione, 
1899-1900, t. rv, p. 278-279, n. 15; Botti, Notice des monu- 


ÉGYPTE 


2510 


Ou bien c’est un acquiescement à la volonté divine, 
qui a permis l'épreuve qu'est le trépas # : 


εις Ococ ο βοηθω- 

ν εχοιμηθη ἡ αγι- 

α Σουσαννα παρ 
15 


θενος χΧθτηςεις 
- a ὁ 
ὦ ινὸικ εζφετελη- 


τιαν € χοιμηθη 

εν ονοματι Κυ 

καὶ το θελομα 
10 αὐτο 


+ φαμενωθ χθγ "}τνδὺρκ 


Ligne 4 : x0 ne désigne pas l’âge de la morte. Dans 
ce cas, au lieu du génitif ἰνδυκτιῶνος, on aurait ἐν τῇ 
ἰνδικτιῶνι; plus simplement le lapicide aura oublié 
d'écrire le nom du mois après x; l’indiction τς n’existe 
pas, mais néanmoins la lecture est certaine; 1. 6-7, 
πολιτεία désigne en grec ecclésiastique la carrière 
monastique, la vie religieuse; 1. 8 : εν ονοματι K(up1o)v ; 
1. 9 : κα(τὰ) τὸ θέλζη)γμα αὐτοῦ]. à 

« Un seul Dieu qui nous aide! La chaste vierge 
Susanne s’est endormie, le 29... de la [vie] indiction. 
Elle ἃ mené une vie toute parfaite; elle s’est endormie 
dans le Seigneur conformément à la volonté divine, 
le 23 Phaménôt. » 

Π ne nous reste que peu de textes épigraphiques à 
utiliser pour la liturgie. 

Très souvent nous rencontrons la demande faite à 
Dieu d’accorder au défunt un lieu de lumière et de 
rafraîchissement : εν τόπὼ φωτίνω τόπὼ ἀναψυχεὼς 
(n. 658); ou bien le souvenir et le repos : ὑπερ μνημης 
και ἀναπαύσεως (πη. 627), ou bien cette belle for- 
mule d’une stèle de la Vallée des Rois, à Thèbes, 
grès, 0 m. 19, conservée au Musée Britannique : 


Τῇ τοῦ Θ(εο)ῦ δεσπό- 

ζοντος ζῶντάς 

δὲ καὶ νέκρους 

Θ(εο)ῦ προν[ο]ίᾳ ἐχρή- 

ὅ σατο ἣ μακα- 

ρία Σουαει τέλι 

τοῦ βίου τού το[ῦ] 

μηνὶ Φαωφὶ L' 

ἰνὸδ - ς’ Ὃ Θιεὸ)ς ἀ- 
10 ναπαύσί(ελ)ι [ἐ]ν 

σκηναῖς ἁγίω [ν] 

ἀμὴν τ © 


« C’est par la providence de Dieu, maître des vivants 
et des morts, que la bienheureuse Souaei a atteint la 
fin de cette vie, mois de Paophi 10, indiction vr. Dieu 
la fasse reposer dansles habitations des saints. Amen! » 

L'emploi de eAencov est rare et parfois douteux : 
τλεος (n. 658), mais sur une stèle d’Herment conservée 
au Musée Britannique nous lisons (n. 515) : 


Mar σοο δ Inoovc Χριστος 
αὐτὴ χαὶ ἐλεησον TO 
πνευμα αὐτῆς αμην. 


en) 


ments exposés au musée gréco-romain d'Alexandrie, Alexan- 
drie, 1893, p. 199; E. Le Blant, Étude sur les sarcophages 
chrétiens antiques de la ville d'Arles, in-4°, Paris, 1878, 
p. Χχχιπ; Dictionn., t.1, col. 1152-1154; G. Lefebvre, Recueil, 
n. 48. — " G. Lefebvre, Recueil, n. 51; cf. S. Benay, Quel- 
ques inscriptions chrétiennes, dans Échos d'Orient, 1900, 
t. αν, p. 93; Dictionn., t. 1, col. 1159, — * Botti, dans Bessa- 
rione, 1900-1901, t. v, p. 33, n. 5, et p. 233, n. 69 : Le iscri- 
zioni cristiane di Alessandria ;J. Pargoire, Notes d'épigraphie, 
dans Échos d'Orient, 1900, t. τν, p. 244; Botti, Catalogue, 
p. 309, n. 317; G. Lefebvre, Recueil, n. 577. 


βοηθησον 


2511 


ΤΠ semble que la brève invocation suivante soit dé- 
tachée d’une litanie (n. 474) : 


[:]TIA ΘΕΟΔ 
OCIA AMHN 


A Antinoé nous mentionnerons deux fois le crypto- 
gramme [XOYC (n. 224, 225; cf. n. 20). 

Enfin sur une inscription d'El Baghaouât la men- 
tion du Dieu Verbe, de la sainte Trinité et une rémi- 
niscence de l’oraison dominicale (n. 357, modifié par 
Annal. du serv. des antiq., 1908, t. 1x, p. 182-183) : 


=. ets Θεος Λογος 

εν ονοματι τῆς αγι 

ας μοναδριας πατρως [one 

(az) [υ] τος (και) αγιου πνεύματος [-Ἰ τοὺ (?) θεου 
5 μὴ εισ(ε)ν(ε)γγὰας μας εἰς πιρισμον 

χυριε αλλία ρυσαι ἡμαὶς xaxoù χυριος φυλαξι 

ἡμὰς αἱ 
ligne 1: Ὅς: 1. 3: τριὰς Le mot qui précède fait peut- 
être une allusion à l’unité divine dans la Trinité; 
lign. 5-6, il faut reconnaître dans cette copie médiocre 
le texte d’un passage du Pater (Matth., vi, 13) : μὴ 
εἰσενέγκῃς ἡμᾶς εἰς πειρασμὸν ἀλλᾷ [ῥῦσαι ἡμᾶς] κακοῦ. 
On notera ce dernier mot : ῥῦσαι ἡμᾶς «ἀπὸ τοῦ-:- 
κακοῦ, « délivre-nous des embüches de l'Esprit ma- 
lin », tandis que le texte de saint Matthieu porte : 
« délivre nous du mal » : ἀπὸ τοῦ πονηροῦ. 

Il me reste à parler d’une inscription reproduite 
dans le Dictionn., t. 1v, fig. 3656, copiée en juin 1906 
au Deïr Amba Schenouti. Elle est peinte à l’ocre sur 
un mur du couvent, à l’extrémité de la cour latérale. 
Il est à prévoir que sa destruction tardera peu (n° 237): 


ÉGYPTE 


2512 


Domine, die islo sine peccalo nos custodire). —1. 10 : 
χε, Pc, πρων; αἰνετόν. ---Ἰ. 11 : χε; καθάπερ. 1. 12: 
εὐλογητὸς el (deux fois et encore une fois à la ligne 
suivante); δι χαιώματά σου; θέλημα σου. Le texte de 
l'Église grecque ne porte qu’une seule fois εὐλογητὸς 
el. — 1. 13 : ex; χε. Le texte grec porte εὐλογητὸς 
el, δέσποτα. — I. 14 : γενεᾷ; χε; ἴασαι. —— l. 15: κατε- 
φυγον; ποιεῖν τὸ θέλημα; θς. — 1. 16 - ὀψόμεθα; παρά- 
τεινον. ---Ἰ. 17 : τῶν χειρῶν; σοὶ πρέπει. Dans le texte 
de l'Église grecque, on lit νῦν ἀεὶ χαὶ εἰς τοὺς 
αἰῶνας... 

Ces prières sont empruntées à la liturgie matutinale 
grecque. Les lignes 1-7 sont composées à l’aide du 
Gloria in excelsis, dans sa forme grecque, antérieure 
à la forme latine, sauf les variantes déjà notées : 


αἰνοῦμεν et la mention du Saint-Esprit. Le reste. 


de la prière, 1. 8-18, est tiré de diverses hymnes doxo- 
logiques, mais le Te Deum n’y entre pour rien. 
L’Qporéyrovbyzantin contient les mêmes additions que 
notre inscription; la première partie à la fin de la 
doxologie festivale, la seconde à la fin de la doxologie 
des jours ordinaires. Quant au Te Deum il « n’est pas 
plus de tradition grecque au sens local qu’au sens 
liturgique 1 ». 

49 Acclamations. — Les acclamations sont d’un 
usage très fréquent, mais leur variété n’est pas grande. 
Les principaux types sont : ἀνάπαυσον τὴν ψυχήν, 
qu'on rencontre d’une manière courante, mais qui ne 
laisse pas d'offrir un certain nombre de variantes : 

Χριστε ἀνάπαυσον τὴν ψυχὴν, 23, 62. 

Κύριε ἀνάπαυσον τὴν ψυχὴν, 63, 76, 81, 83, 85, 95, 
96, 97, 99, 101, 105, 107, 112, 186, 195, 513, 786, 788, 
793: 


δοξα-ενει υψισίτοις θεω και exe γης ἡρινὴς εν ανθρωποις [evSoxuxc] 

evoupey σε - εὐλογουμεῖν σ[ε -ὑμνουμεν σε - προσχυνουμεν σε[δοξολογουμεν σε] 

εὐχαριστουμεν σε: δια τὴν μ[εγ]αλην σου δοξα - κυριε βασιλευ επουίρανιε θεε πατερ παν-] 

τοχρατωρ - χυρίε υιε μονογενὴς LAGOU χριστε και αγιον πνευμαὰ κυριε ο θεος o αμνος [του θεου ο υἱος του πατ- 


5. αἱρον - τὴν auapriav τίο]υ κοσμου ελεησον μίας] ο aupov τία)]ς ἁἀμαρτιας [τοῦ κοσμου] 


[pos o] 


προσδεξε o θεος τὴν δεησιν ἡμῶν 0 καθημενος εν δεξια tou πατρος [και eAencov ἡμας] 
οτι σὺ μονος ŒYLOG σὺ [LOVOG κυριος LNGOÙ χρίστου σὺν αγιον πνευμα εἰς δ[οξ)] ιν θεου πατρος ἀμηνίκαθ εκαστὴν 


εὐλογισω σε χαι αινεσὼ TO ονομᾶ σοὺ εἰς τὸν αιωναᾶ χαι εἰς TOY αιωνα [του αιωνος χᾶτα- 


[ημεραν]) 


ἔξιοσον χυριε και τὴν ἡμερα ταυτη [ν] ἀναμαρτητοὺς φυλαχθηναι η[μας ευὐλογητος εἰ] 
10. χυριε ο θεος των πάτερων Ἡμῶν χαι vero χαι δεδοξασμενον το ovoux σοὺ [els τους ατωνας] 
αμὴν YEVOLTO χκυριε TO ελεος σου Ep ἡμᾶς χαταπερ ἡλπισᾶμεν [er σε] 
εὐλογήτοσσει xvpue διδαξον με τα δικαιωματασσου ευλογήτοσσει xvpue [διδαξον με] 
τα δικαιωματα σοὺ : εὐλογήητοσσει χυριε συνετισον με τὰ δικαιωματα σοὺ : κυριε [καταφυγὴ εγενηθης] 
μιν εν γεννεα χαι γεννεᾶ εγὼ εἰπα χυριε ἐλεησον με ἴασε τὴν ψυχὴν μου οτίι ἡμᾶρτον σοι κυριε προς σε] 
15 χαιταφυγαὰ διδαξον [Je τοῦ ποιὴν τὸ τελημάσσου οτι σὺ οθεος μου οτι παρα [σοι πηγὴ Cons evo φωτι σου] 
οψωμετα φως παρατινον το ελεος [σου] τοις γινωσχουσιν σε χυριε To ελεος σοὺ εἰς τίον αἰῶνα] 
μὴ παριδὴς τὰ εργᾶ τον χειρον σου : σὺ πρεπει αἰνος : σὺ πρεπει ὑμνος [oo πρεπει) 
δοξα τω πατρι καὶ TO υτὼ και τοῦ αγιου πνευματος εἰς τοὺς αἰωνᾶας των MOVE [ἀμὴν] 


1. 1 : ενθω; lire εἰρήνη; «vor. il faut probablement 
εὐδοχία au lieu de εὐδοκίας. Luc, 11, 14; cf. Prentice, 
Amer. archeol. exped., n. 196. 1. 2 : lire αἰνοῦμέν 
σε. ces mots ne sont ni dans le texte grec, ni dans la 
version latine du Gloria in excelsis. On notera aussi 
que ὑμνοῦμέν σε et laudamus {e sont, dans le texte 
ordinaire des deux Églises grecque et latine, placés 
avant les deux autres verbes et non enclavés comme 


ici. — 1. 3 : εὐχαριστοῦμέν σοι; δόξαν; χε. — ]. 4 : 


la mention du Saint-Esprit se trouve dans la liturgie 
romaine à cette place, mais non pas dans la liturgie 
grecque. — 1. 5 : αἴρων. — 1. 6 : o θεος manque dans 
le texte ordinaire grec ou latin; πρόσδεξαι; πρ. — 
1. 7 : ὅτι où εἰ; χς, LU, χυ (— χριστε), πνα; δοξαν; 
Ou, rec. — 1.9 : καταξίωσον; κε; ἡμέραν; Ις ἰοχίο de 
l'Église grecque porte ἐν τῇ ἡμέρᾳ ταύτῃ (cf. Dignare, 


1 P, Cagin, Te Deum ou Illatio, 1906, p. 144; 5, Salaville, 
Les textes grecs du Te Deum, dans Échos d'Orient, 1910, 


0 Oeoc avaravoewc τῆς buync, 100, 111. 

Κυριε Oeoc avaravoov τὴν ψυχὴν 172. 

ανεπαυσατο εν Κυριω Θεω, 213, 217, 218, 220, 791. 

ο Θεος avaravoov, ἀμὴν, 173. 

o Θεος avaravon αὑτον εἰς χολπον af. To. x. Tux. 
ἀμὴν, 484, 805. 

o Oeoc avaravoov τὴν ψυχὴν, 174, 208, 294, 366, 
676. 5 

ο Θεος avaravoe τὴν ψυχὴν αὐτου, ἀμὴν, 178, 080. 

ο Θεος avaravot εν σχηναις αγιων, ἀμὴν, 382, 621, 
660. 

+- Τησοὺυς Χριστος avaravoov, 182. 

Χριστε Κυριου avaravoov τὴν ψυχὴν, ἀμὴν, 185. 

Κυριε ο Θεος avaravoov τὴν ψυχὴ, 188. 

ὑπερ ἀναπαυσεὼς τὴ Luyn, 201, 708, 

Κύριε ἀναπαυσον τον δουλον σοὺ τῆς ψυχης, 211. 

avaravooy Κύριε τὴν δουλὴν σου, 212. 


p. 208-213; α. Morin, Le Te Deum, type d'anaphore latine 
préhistorique, dans Revue bénédictine, 1907, τ, XXIV, p. 222. 


bc. 


2513 


εν εἰρηνὴ τῶν παιδιων ἀναπαυσάμενων εν Kupto, 
μην, 794. 

ο Θεος τῶν TATEPOY ὑμων ἀνάπαυσον τὴν ψυχήν, 790. 

Κύριε ο Θεος των πάτερωῶν ἡμῶν ελεησον τὴν ψυχήν, 
67. 
Κύριε ο Oeoc φυλαξον τον δουλον σου, 233, 234. 
υὑπερμνημὴς και ἀναπαυσεὼς εν χρίστω Ι͂Ἴσου, 410. 
ἢ ελπις μου ο πατρος, 769. 
O LLOG του πᾶτρος, 754. 
LLoG τοῦ Θεου ελεησον ἡμᾶς, 749. 
ελεησον τὴν ψυχην, 82, 515, 658, 663. 
εχοιμηθη, 1, 13, 22, 23, 24, 29, 32, 39, 56, 57, 58, 
60, 66, 74, 100, 119, 122, 125, 129, 133, 137, 142, 143, 
146, 150, 155, 161, 167, 170, 175, 176, 177, 178, 183, 
184. 

εχοιμηθη εν χυριω, 2, 7, 8, 11, 12, 14, 62, 67, 76, 95, 
101, 105. 112, 121, 124, 126, 130, 132, 134, 135, 152, 
156, 157. 

e. εν xvpto θεω, 117, 139. 

€. εν XLPLO LOL χριστου, 123. 

ε. εν ονοματι Kuprov, 577. 

εχοιμηθη εν χριστω, 3, 4, 5, 6, 9, 10. 

€. εν χρίστω νησου, 297, 528, 541. 

εχοιμηθη ο τῆς μαχαριᾶς μνημης, 59. 

ο Θεος ἀναπαύσεως τὴς ψυχης... 68. 

μνήσθητι, ὁ Θεός, τῆς ἀνάπαυσεως, 27. 

μνήσθητι, ὁ Θεός, τῆς ψυχῆς, 26. 

μνήσθητι, ὁ Θεός, τῆς κοιμήσεως, 15, 28. 

μνήσθητι, Κύριε, τῆς κοιμήσεως, 10. 

μνήσθητι, Κύριε, τῆς κοιμήσεως καὶ ἀνάπαυσεως, 
21, 48. 

μνήσθητι, ὁ Θεός, τῆς κοιμήσεως καὶ ἀνάπαυσεως, 

1 


μνήσθητι μου οτὰν ελθης Κυριε εν τη βασιλεια σου, 61. 

οαΎιος Θεος, 720. 

μονος Θεος εν ουράνω, 783. 

εις Θεος, 783, 113, 136, 164, 166, 345, 389, 397, 402, 
424, 454, 458, 472, 486, 488, 492, 499, 503. 

εἰς Θεος λογος, 357. 

εἰς Oeoc «unv, 390. 

εἰς Θεος ο βοηθον, 87, 92, 140, 214, 235, 230, 249, 
263, 295, 351, 364, 379, 400. 414, 415, 438, 449, 453, 
457, 483, 490, 493, 495, 498, 500, 501, 511, 512, 
516, 517, 518, 519, 520, 521. 

εἰς Oeoc o βοηθων œuev, 408, 447, 455, 465, 476, 
502, 565, 566, 679. 

εις Θεος o βοηθων ἡμῖν, 801. 

Θεός βοήθει, 55, 219 

ὁ Θεός μων βοήθει, 25. 

Κύριε βοηθει τω ποιησαντι, 44. 

Kvpte βοηθησον ζωντι, 89. 

Inoovc Χριστος βοηθησον αὐτὴ και ἐλεησον τὸ πνευμᾶ 
αὐτῆς ἀμὴν, 515. 

ἀμιῆν, 25, 48, 58, 99, 104, 112, 138, 173, 178, 185, 
205, 214, 219, 222, 234, 294, 364, 382, 396,406, 474, 
479, 503, 506, 515, 520, 579, 670, 679, 790. 

εὐψύχει, 28, 47, 49, 73, 120, 151, 199. 

εὐψυχει εν κυριὼ LOGO, 158. 

EUTUYEL, 53, 000. 

᾽Τησοῦς Χριστὸς νικᾷ, 33, 42, 43, 58, 358, 513. 

νικᾷ ὁ Θεὸς ἠμῶν, 43. 

Τησοὺυς Θεος ο νικων τὰ χᾶκα, 771. 

εν εἰρηνὴ τῆς ψυχης τῆς ἀναπαυσαάμενὴης εν κύριω, 
80, 88, 90, 91, 103, 104, 106. 

εν etpnvn Incovc Θεος, 73. 

εν εἰρηνὴ εχοιμηθη ἡ ψυχη, 775. 

εν εἰρηνὴ ἢ χοιμησις σου, 189. 

εν εἰρήνη, 71, 72, 74, 75, 78, 81, 83, 86, 87, 102, 163, 
234, 363, 786, 789. 

εν Κυριω Θεω χοιμηθεντες, 71. 

εν Κυριω, 74, 77. 

Τησους Χριστος, 368, 369, 390, 425, 497, 563, 567, 
579, 676, 679, 764, 767. 


ÉGYPTE 


Inoovs Χριστος βοηθήησον, 483. 

ets Θεος Ιησους Xp1970c,803. 

Toutes ces acclamations s'adressent aux défunts; 
aux vivants s'adressent quelques exhortations : 

0 ἀναγιγνώσκων προσευξαστο, 15. 

ο ἀναγιγνώσχων προσεύχεστο. 51. 

παντες ο ἀναγινώσχων ταῦτα τὰ γράμματα εὐξασται 
ὑπερ εἐμου, 231. 

εὐτυχως TO γράψαντι καὶ TO ἀναγιγνωσχοντι, 355. 

89 Formules des tituli.— I] y en a sept : 1° στήλη τοῦ... 
principalement employé à Akhmîin. Cette formule 
semble spéciale à l’épigraphie chrétienne d'Égypte; 
les deux formules qui suivent ne sont pas inconnues 
en Attique et en Asie Mineure; cependant le mot xot- 
μητήριον remplace ordinairement, dans ces pays, le 
verbe ἐχοιμήθη, d'Égypte; — 2° ἔνθα χεῖται, ἐνθάδε 
χεῖται, κατάκειται (nombreux exemples); — 3° χοι- 
μᾶται et ἐχοιμήθη, écrit d’ailleurs de sept ou huit 
manières différentes; on trouve aussi ἢ χοίμησις, 
par exemple ἐν εἰρήνῃ ἣ κοίμησίς σου; --- 40 ἐτελεώθη 
ou ἐτελειώθη, formule presque exclusivement propre 
à la Nubie; — 50 ἐχρήσατο τέλει τοῦ βίου, en Nubie; — 
6° ἀνεπαύσατο, une demi-douzaine de cas; — 7° ὑπὲρ 
μνήμης τοῦ, εἰς ὑπόμνησιν, ὑπὲρ μνήμης, ἀναπαύσεως, 
une douzaine de cas. 

6° Épithètes au défunt. — ΤΠ ne faudrait pas prendre 
ce protocole trop au sérieux. Le titre de ὁ μαχάριος est 
décerné avec une rare libéralité, principalement en 
Nubie, à Akhmîn, à Antinoé, à Thèbes. Il serait abusif 
de le traduire par bienheureux, tout au plus cela veut 
dire ce que nous disons en faisant précéder le nom 
du mot feu. 

ὁ μακάριος est innombrable, on trouve aussi dans 
un cimetière monastique : ὁ μακάριος ἀδελφὸς (n. 11,14) 
et parfois on lui préfère μακαρίτης (204); pour renché- 
rir on dit : τρισμακάριος (n.66) et encore : ὁ τῆς μαχα- 
ρίας μνήμης, (n. 22, 59, 261, 300, 563, 806). Une fois seu- 
lement : ὁ μαχάριος > Μαγιστωρ (n. 196). Il va sans 
dire qu'on prodigue tout autant ἣ μαχάρια; aussi 
faut-il noter une μακαριωτέρα (n. 127). 

ὁ ἅγιος (n. 575, 577; les cas 722, 724, 726, 727, 728, 
729, 750, 751 sont moins sûrs), semble une épithète 
spéciale à l'Égypte. 

ὁ δοῦλος τοῦ Θεοῦ est une de ces banalités qui 
n'engagent à rien ceux qui s’en affublent (voir Dictionn., 
t. 1, au mot ANCILLA DE). 

εὔμοιρος (n. 569,581, 671); γλυκύτατος (n.51); ἐλά- 
χιστος (n. 231). 

ὁ ἀδελφὸς paraît généralement répondre à une afli- 
liation monastique (n. 1,4, 5, 6, 8, 9, 10, 11, 29, 58, 427). 

70 Symboles. — A G). Pour ce qui concerne le 
symbole et ses rapports avec les divers pays, je suis 
entré dans tout le détail nécessaire, voir Diclionn., 
t. 1, col. 1-24. En Égypte, nous relevons ce sigle sur 
une cinquantaine d'inscriptions, qui pourraient être 
du rve siècle ou postérieures d’assez peu à cesiècle; trois 
inscriptions datées portent le sigle, elles viennent de 
Nubie et nous les avons fait dater plus haut des années 
993, 1157 et 1173 de notre ère (n. 636, 654, 666). La 
combinaison des deux lettres et leur type offrent une 
certaine variété. À est généralement écrit A ou ἃ. ὦ a 
cinq formes, en dehors de la forme courante qui est ὦ : 
une seule fois la lettre affecte la forme d’un W (n. 491), 
une autre fois c’est un sigma lunaire renversé et tra- 
versé d’un bâtonnet (n. 435); trois fois (n. 45, 406, 415) 
les lettres sont interverties de la manière suivante : 
&A, laquelle indique une origine très ancienne du 
monument et probablement antérieure à la paix de 
l'Église. 

« Au point de vue ornemental, les deux lettres À et 
ὦ, considérées seules ou combinées avec le motif 
principal de la stèle, forment diverses figures : AG 


2515 


sont placés soit à droite et à gauche de la stèle, soit 
de chaque côté du fronton, soit encore une lettre au 
sommet, l’autre au bas de la stèle, ou bien l’on a : 
+ À + ὦ + (combinaison originale qui se rencontre 
surtout en Nubie) a%o (figure spéciale à l'Égypte); 
Alo et (de même dans les inscriptions d'Afrique); 
la même figure entourée de palmes (rien de semblable 
dans les inscriptions d’autres pays) 1. » 

yo. Ce sigle n’est pas spécial à l'Égypte, on le 
retrouve ailleurs, notamment en Palestine et en Syrie ὅ: 
c’est le cryptogramme numérique, la ψῆφος de ἀμὴν 
puisque ce mot égale le nombre 99. On le rencontre 
neuf fois sur les inscriptions ὃ. Lorsque le mot est écrit 
en entier, on le trouve parfois répété comme ceci : 
ἀμὴν ἀμὴν ἀμὴν (n. 650, 679), ou bien abrégé comme 
ceci : ἀμὴν [6 19 (n. 659). Souvent ἀμὴν vient ter- 
miner une acclamation à laquelle il donne une allure 
bien marquée de prière, par exemple : 

ὁ Θεὸς ἀνάπαυσον, ἀμήν, (173) 4: ὁ Θεὸς ἀπάπαυ- 
σον τὴν ψυχήν, ἀμὴν (178, 680) 5; nous avons déjà 
cité εἰς Θεὸς ἀμὴν et d’autres acclamations auxquelles 
on peut se reporter; nous voyons aussi une épitaphe 
commencer par ἀμήν 5, mais le sigle est parfois em- 
ployé pour terminer la formule, comme (484, 805) τ: 

5 ἀνάπαυσον τὴν 
ψυχὴν αὐ(τῆς) 
ἐ(ν) κ(ό)λπίοις)᾽ Α- 
βραὰμ καὶ ’Iox- 
ἀκ (καὶ) Ιακώβ 1 + 

Sur le mot et le sigle ἀμήν, voir Diclionn., t. 1, 
col.1554. 

XMr. Ce sigle a été maintes fois étudié, discuté. 
L’explication généralement reçue consistait à déve- 
lopper ces trois lettres énigmatiques pour en faire les 
initiales des noms Χριστός), Μῴ(χαήλ), Γ(αβριήλ), 
explication un peu empirique, séduisante néanmoins 
puisque ces deux personnages assistent le Christ trô- 
nant dans une représentation fréquente de l’art byzan- 
tin, la σύναξις τῶν ἀρχαγγέλων (voir Dictionn., t. 1, 
col. 180-182). Waddington, choqué de l'apparence 
d'égalité établie entre le Christ et les anges, avait 
proposé l'interprétation Χ(ριστὸς ὁ ἐκ) Μ(αρίας y(evvn- 
θείς), qui rappelait le symbole des apôtres. Mais 
elle avait paru, aux théologiens mêmes, résulter d’une 
orthodoxie trop timorée, car les Pères apostoliques 
rapprochaient sans difficulté le culte rendu au Verbe 
du culte rendu aux anges. D’autres explications, d’ail- 
leurs insoutenables, telles que ἣ ἁγία τριὰς Θεός, ou 
bien : χειρός μου γραφὴ furent suggérées, par ma- 
nière de diversion, sans doute. Il ἃ fallu en revenir à 
l'explication empirique : Χριστὲ Μαρία Γαβριήλ" ou 
bien à la valeur numérale — 643. Mais c'était Wad- 
dington qui, avec sa pénétration ordinaire, avait ap- 
porté l'explication. M. Grenfel la trouvé surun fragment 
de papyrus de la bibliothèque Bodléienne à Oxford : 
ΧΟ MAPIA FENNA — (Χριστὸς Μαρία γεννᾷ)" et 


3 G. Lefebvre, Recueil, n. XXH-XxXIH. — * Waddington, 
Inscr. de Syrie, n. 2145; Athen. Mittheil., t. vi, p. 125; 
Prentice, American archeol. exped., p. 24; L. Jalabert, op. 
cit., p. 565". — * G. Lefebvre, Recueil, huit fois, et ajouter 
Annal. du serv. des antiq., 1909, τ, x, p. 65, n. 818.— Bull. 
de l’Instit. fr. d'arch. orient., 1903, t. m1, p. 6, n. 11. — 
. Jbid., p. 6, n. 12;p. 8, n. 16; p. 8, ἢ. 18. — “ Jbid., p. 12, 
n. 26. — * Annal., 1909, t. x, p. 65, n. 818. — " Revillout, 
dans Mél. d'archéol., t. 1, p. 189. — * Greek papyri, t. τι, 
p.151, — 1° Byzantinische Zeitschrift, 1900, p. 60. — EF, 
Miller, dans Revue archéol., 1883, p. 203; W. E. Crum, 
Coptic monuments, p. 91, n. 8397 (incomplètement); E. Ré- 
villout, dans Rev. égyptolog., 1885, t. 1V, p. 10, note 5; 
G. Lefebvre, dans Bull. de l'Institut fr., 1903, τ, τι, p. 77, 
n. 19; Recueil, n. 663. 12 W.F, Prentice, Fragments οἱ 


ÉGYPTE 


2516 


comme le remarque M. Th. Reinach, si l'explication 
vaut pour les papyrus elle est également valable pour 
les inscriptions 19. 

Or, nous avons une preuve direcle que cette inter- 
prétation est valable pour les épitaphes aussi bien que 
pour les papyrus. Il existe en effet au musée du Caire 
une inscription d’Assouan (ou de Nubie) qui a exacte- 
ment la même importance que le fragment de papyrus 
de la Bodléienne. C’est l'inscription n° 8397, publiée 
pour la première fois, en 1883, par E. Miller. On n'y 
lit pas seulement les initiales XMT mais en toutes 
lettres, aux lignes 21 et 22 : Χριστοῦ Μαρία γεννᾷ. 
Le papyrus porte Χριστός, l'inscription donne Χρισ- 
τοῦ, dans les deux cas il faut corriger : Χριστόν. 
Quoi qu’il en soit, les deux textes résolvent définiti- 
vement la question 1: (voir Diclionn., t. τ, col. 1692- 
1696, avec la bibliographie). Enfin, nous rappellerons 
le fragment litanique lu en Syrie, sur une tombe à 
Shnân où le sigle ΘΥΜΓ est répété six fois de suite et 


ne semble pas devoir accepter d'autre interprétation - 


que Θεοῦ υἱὸν Μαρία γεννᾷ. Voir Dictionn., t. x, 
col. 2420 132. 

La Syrie, la Phénicie, l'Attique, l'Italie avaient déjà 
fourni un certain nombre d'exemples de ce sigle 15, En 
Égypte, il n'apparaît que sur de rares inscriptions 
coptes # et sur quatorze inscriptions grecques, dont 
deux sont datées de 537 et de 570 15. Outre les stèles, 
il faut tenir compte des ostraka, papyrus, où il se 
montre çà et là 15. 


—. Voir Dictionn., t. m, col. 1510-1511, 3120- 


3123. Les monogrammes du Christ se présentent en 
Égypte sous des formes spéciales qu’on peut répartir 


en cinq séries distinctes : Ἃ X Ἔ + À 


déjà abordé ce difficile sujet du chrisme et de ses formes 
successives et simultanées. Le premier type, qui, en 
Egypte, peut avoir été usité au rv° siècle, est repré- 
senté par onze exemples ". Le deuxième type, guère 
moins ancien que le précédent, a été rencontré deux 
fois en Égypte ;la même croix surmontée, à la partie 
supérieure de la haste, d’une sorte de petit éperon dans 
lequel on peut voir l’amorce de la boucle devient plus 
fréquente en Égypte à partir du vue siècle». Le troi- 
sième type, plus récent que les précédents se rencontre 
une cinquantaine de-fois. Le quatrième type se pré- 
sente en nombre presque indéfini. Enfin, le cinquième 
type, qui n’est que l’ancien signe hiéroglyphique 4nkh, 
signifiant vie, se rencontre une vingtaine de fois sur 
les inscriptions. 

8 Titres et professions.— L’épigraphie d'Égypte 
n’est ni plus riche ni moins que celle de plusieurs pays 
chrétiens. Elle ne nous apprend pas tout ce que nous 
désirerions connaître, mais ce qu’elle nous apprend 
est intéressant et, par endroits, nouveau. Si peu ex- 
plicites que soient la plupart des textes, ils nous appren- 
nent la profession et le titre de quelques défunts. 

A tout seigneur tout honneur. D'abord, le noble 
métier des armes. Nos textes mentionnent quatre ἀπὸ: 
τριβούνων (n. 398, 437, 444, 503) tous à Herment, 


. Nous avons 


an early christian liturgy in Syrian inscriptions, dans. 
Transactions and proceedings of the American philological 
Association, 1902, t. ΧΧΧΠΙ, p. 95. — # Corp. inscr. græc.,. 
t.1v, n. 9455, 9144, 9273; Corp. inscr. allic., t. m1, n. 3586; 
Le Bas-Waddington, Inscriptions, n. 1936 a, 2145, 2299, 
2660, 2663, 2665, 2674, 2601; E. Renan, Mission de Phé- 
nicie, p. 592; De Rossi, Bull. di arch. crist., 1878,p. 7-32. — 
#4 Lepsius, Denkmäler, t. x, p. 6, pl. cn, n. 3; voir Carl 
Schmidt, Gnostische Schriften, dans Texte und Untersu- 
chungen, 1892, p. 38. — 55" G. Lefebvre, Recueil, n. 5 (537), 
9 (570), 13, 56, 181, 196, 302, 360, 430, 504, 561, 756, 806, 
— εν, ἘΞ Crum, Coptic ostraca, n. 164, note. — 17 G, Le- 
febvre, Recueil, n. 125, 196, 204, 244, 350, 351, 371, 409, 
505,583,687.— 1 Jbid., n. 426, 507, — " C, Schmidt, dans 
Æg. Zeitschrift, 1894, τ. XXxX1, p. 58-59. 


as 


2517 


un centurion (n° 549) à Esneh?, un décurion (n. 584) à 
Philæ, un légionnaire et un ὀρδινάριος (n. 70) à Sak- 
karah, enfin deux soldats, otp (ατιώτου), n. 276 et 559. 

Les autres professions sont assez variées : un carrier 
λατομος (n. 441); un menuisier, +exrov (n. 418), sur 
la stèle de qui on ἃ gravé l’insigne de sa profession, une 
herminette (voir Dictionn., t. mr, col. 871, fig. 2663); 
un potier, κεραμεὺς (n. 395); trois forgerons, χαλκεὺς 
(n. 147, 157, 796); un serrurier, xAetÔoro1oc (n. 76); un 
jardinier, κήηπορος (n. 5); un boulanger, ἀρτοχοπάδιος 
(n. 3); un personnage à la profession énigmatique : 
utxavec peut-être μηχᾶνευς (n. 148), qui peut être un 
adjectif aussi bien qu'un nom de profession !. 

Les fonctions libérales sont représentées par cinq 
médecins (n. 4, 190, 496, 799), dont un ἀρχιᾶτρος 
(η. 135); un arpenteur, γεωμετρος (n. 246); deux archi- 
tectes, οἰκοδόμοι (n. 332, 341); un sculpteur, YAUTTNE 
(n. 88); deux écrivains, γραμματεὺς et YEXLLUTLXOG 
(n. 325, 785); un vérificateur des poids et mesures (?), 
ζυγοστατὴς (n. 95); un entrepreneur, εγχειρίστης 
(n. 479). 

Une inscription d’'Aboukir, marbre blanc, 0 m.19 %x 
0 m. 25, disparue, nous donne ὃ: 


εχυμηθη ο αδελ- 

oc Μηνας ο βουρδὼ 

μινι «vo κινὸ. ὃ 

Τ(ησουὴς “Χ(ριστοὴς νικαὰ ἀμὴν 


11 faut lire ici βουρδω [νάριος], « muletier », du 
latin burdo, mulet (ex equo et asina). βουρδωνάριος 
apparaît dès le 11° siècle dans l’édit du Maximum de 
Dioclétien. La diaconie du βουρδωνάριος est men- 
tionnée par Cyrille de Scythopolis et par d’autres 
hagiographes contemporains 4. 

Plus intéressants et plus nombreux sont les rensei- 
gnements fournis sur l’organisation du clergé et sur 
l’état monastique : là se trouve une des caractéristi- 
ques les plus marquées de la vie chrétienne en Égypte. 

Ce sont d’abord des anachorètes, ἀναχωρητής, au 
nombre de quatre (n. 198, 340, 427, 461), ou ermites 
dont l'existence isolée fut une des innovations les plus 
étranges du christianisme égyptien et qui se prolongea 
longtemps après le grand essor du cénobitisme. Les 
cénobites sont désignés par des noms variés dont nous 
avons eu déjà l’occasion de parler et qu'il suffit d’énu- 
mérer ici rapidement. Nous ne rencontrons qu'un seul 
archimandrite (n. 641) : 


ZOH 
—ooc TON TINATO [ν zat. πασης 
CAPKOC Ο TON OANA [τὸν χαταργη- 


S CAC ΚΑΙ TON AAHN [χαταπατησας 
9 ΚΑΙ ZOHN TO KOCM [ὦ γαρισαμε- 


NOC ANAOAYCON ΤΗΝ [ψυχὴν 
TON AOYAON COY MAPI [x νον 


APX MANA IC TA AAP [ἕν χολποις (7) 
ΑΒΡΑΑΜ ICAAK IAK 
10 [ἐν τόπῳ] Φωτινω EN | 
Ligne 8: ἀαρχιμανδρυτὴν Ιησοὺυς ταλαιπωρον λατριν (7). 
Celui-ci est un supérieur de monastère (voir Dictionn., 
t. 1, col. 2739), ce qui ne doit pas s'entendre des mots 
απα et ἀββα, simple formule de politesse qui, devant 
certains noms d’évêques (n. 584, 586, 587, 766), pour- 
rait avoir correspondu au titre de « Monseigneur ». 
Le titre de frère, «deApoc, se confère ordinairement 


1 L. Jalabert, op. cit., p. 59*, préférerait y voir un nom 
propre. — * Peut-être celui qui a gravé la stèle. — ὃ G. Lefeb- 
vre, Recueil, p.13, n. 58. — Ἢ, Grégoire, op. cit., p. 209. — 
δ Sur ce texte, reproduit en fac-similé par G. Lefebvre, 
Égupte chrétienne, dans Annal. du Service des antiquités, 
1908, t. 1x, p. 179; en plus grandes dimensions que par 
W. de Bock, op. cit, et par Dictionn., {. n1, col, 60, « La 


ÉGYPTE 


2518 


entre religieux (n. 1, 4, 5, 6, 8, 9, 10, 11, 14, 29, 58, 92, 
380, 609, 610, 619 ?); deux moines se parent du 
titre de « disciples » de tel abbé : o uaÜnrnc του αββα 
Ζαχαρου..., Θεοδώρου (n. 11, 12). Il est possible que 
dans ce cas le mot abba désigne un personnage consi- 
déré par sa vertu et par le rang de supérieur; c’est 
aussi le cas, je crois, pour un abbé Zacharie, peut-être 
le même, ainsi qualifié (n. 66) : 

εχοιμὴηθ (η) 

O τρις μαχαρ(ιος) 

πατὴρ αββα 

Ζαχαριας 

5 μῆνι φᾶμε 
νωθ € ινὸ - Le. 


D'autres se réclament non d’un individu, mais d’un 
monastère; celui-ci est du couvent du père Jean (n. 9), 
celui-là du couvent de l’abbé Salama (n. 10), cet autre 
du couvent Zaston ou du couvent de Mafora (n. 12, 
14). Un religieux porte le nom de Τιμοθεος ο τῆς 
περιστερᾶς (n. 10); serait-ce un nom d’origine, ou 
bien une de ces dénominations dont s’affublent avec 
plus d’onction que de bon goût les membres de cer- 
taines familles religieuses? En fin nous rencontrons une 
nonne de Tabennisi (n. 800). 

Voici quelques dénominations usuelles : 

μοναζων (n. 280, 380, 415, 482, 575, 582, 678). 

uovæyn (n. 161, 253, 281, 288, 307, 319, 384 450, 
462, 800). 

uovayoc (n.16,249,274,288,351,380,414,463,471). 

Nous avons déjà dit que les titres ἀπά, ἀββᾷ, ἀμὰ et 
ἀμμὰ n'avaient pas la signification d'abbé ou abbesse 
de monastère au sens où on entend ces titres en Occi- 
dent. Letronne n’était pas loin de penser que l’xrx 
ertoxoxoc Théodore de Philæ (voir col. 2467) était 
quelque supérieur de communauté retenant son ancien 
titre et peut-être la charge qui y était attachée tout 
en exerçant l’épiscopat. Le fait a pu se présenter, 
mais ces appellations n’en sont pas moins purement 
honorifiques, elles correspondent à celles de père et 
mère que nous donnons aux religieux et religieuses. 
Au reste, une épitaphe d’Akhmin nous montre un 
anachorète, un solitaire par conséquent, qualifié du 
titre d’apa (n. 340): 

+ στηλη 
του μακαρ[ιου) 
[ua] Παμινί[θιου) 
[αἹναχ(ωρητου) εβιω [σεν] 
5 [ετ]ων “{ε ετελε[ωθη] 
Ju 4 φαμενίωθ 

Un proscynème tracé sur le mur d’une chapelle, 
dans la nécropole située au nord de la ville d'El Khargeh 
et désignée par les habitants sous le nom d’El Ba- 
gaouât (voir ce mot), mérite d’être cité. Ce sont deux 
vers, qu’une légère correction a rétablis et qui nous 
montrent un chrétien venu dans la grande Oasis, où 
la vue de quelque anachorète l’a rempli d’édification 
(n- 353) 
᾿Αμμώνιον <Ev> Χρηστῷ μεμελημένον εὖ ἴδον ἄνδρα- 
ἴχαθ«ε;»:ι Χρηστὲ πάτερ, χρύσεον γένος (ὡς) ὑποφήνας! 


Sur le clergé séculier, nous trouvons d’utiles indi- 
cations : 

Nous y rencontrons un évêque μητροπολιτῆς, c'est- 
à-dire archevêque ὃ; il n’est pas exact que cette dignité 


lecture εἰῆον est sûre, il n'y a pas d'y dans ce groupe 
de lettres. » Voir Dictionn., t. 11, fig. 1192. — “ Pa- 
lestine exploration fund, 1895, p. 350; Échos d'Orient, 
τ. x, p. 238-239; Revue biblique, 1905, p. 600; Wadding- 
ton, JInscriptions de Syrie, n. 1916; Ch. Clermont-Gan- 
neau, Recueil d'archéologie orientale, in-S®°, Paris, t. νὰ, 
p. 180. 


2519 


soit mentionnée seulement dans l’épigraphie égyp- 
tienne :, puisqu'on en trouve deux exemples en Asie 
Mineure et quatre au moins en Syrie. Ce métropolitain 
ΠΠαχώμιος nous est connu par un graffite tracé sur un 
rocher, à un quart d’heure d’Ibrim (Primis Parva). 

Une dizaine d’évêques : deux à Thèbes, Abraham 
et Bisammon, v-vie siècles (n. 765-766); un de Kom 
Ombo, vie-vure siècles (n. 561); l’apa évêque Théodore 
de Philæ, fin du vie siècle (n. 584, 586, 587, 589, 591); 
son successeur Daniel (n. 592, 593, et, sans doute aussi, 
595, 598, 599); Tamer, évêque de Pachôra, en Nubie, 
fin du vre siècle (n. 636); enfin, Kallinikos (n. 684) et 
Joseph (n. 722-723), dont les sièges ne nous sont pas 
connus. Saint Athanase porte le titre d’archevêque 
(380). 

Sur une lampe (721), un ἀλεξανδρου ἀρχιεπισκόπου. 

Trois archiprêtres (voir Dictionn., t. 1, col. 2761- 
2763) : Plinis, ἀρχιπρεσβύτερος ἐκκλησίας Παρεκήσεως 
(n. 467); Psaïs, peut-être archiprêtre de Panopolis- 
Akhmîn (n. 259); Kallinikos, archiprêtre d’un bourg 
dont le nom est Euboria ou Eumuria, dans le nome 
Panopolite (n. 231); le même titre se lit sur quatre 
ostraka d'Égypte et, en dehors de cette province, nous 
n'avons rencontré nulle part en Orient la mention 
d’archiprêtres. 

Les prêtres sont nombreux : πρεσβύτεροι, si tou- 
tefois on prend ce titre avec le sens de la dignité sacer- 
dotale, ce qui n’est pas, pour tous les cas, absolument 
assuré; le terme peut être l’équivalent de major (natu) 
(n. 12, 72, 75, 208, 256, 293, 301, 313, 328, 377, 378, 
388, 391, 411, 413, 430, 442, 481, 493, 564, 651, 677, 
684); l’un de ces prêtres, Onuphre, d’Herment, prend 
le titre deze 


Ovvoopioc πρ- 
εσβυτερος κα- 
θολικ(ης) εχχίλησιας)..... 


un de ses confrères de la même ville, Jean (η. 481), dé- 
signe le nom de son église : πρεσβίυτερος] Ιωαννης 
τῆς [αγι]ας exxAnotuc α... Ouvncs. Vingt diacres, entre 
autres Μακάριος διάκονος χεραμεύς (n. 395, — 62, 
67, 69, 361, 362, 395, 417, 447, 470, 473, 488, 490, 
497, 555, 573, 580, 587, 649, 672, 785), un sous- 
diacre (n. 528) #, une diaconesse (n. 98). 

Parmi ceux qui ajoutent un titre à leur profession 
ecclésiastique, quatre se qualifient οἰκονόμος (n. 69, 
121, 401, 679), l’'économe (voir ce mot) chargé de l’ad- 
ministration des biens temporels de l’Église. Un digni- 
taire dont les fonctions sont analogues est le προεστώς", 
nous en voyons un à Akhmîn qui est πρεσβύτερος καὶ 
προεστώς (πῃ. 313), l’autre à Philæ, διάκονος καὶ προεσ- 
τώς (n. 587). Sept lecteurs, ἀναγνώστης (n. 112, 350, 
352, 386, 432, 505, 581), un acolyte (n. 605), un 
chantre, ψάλτης (n. 2). 

Nous rencontrons un prêtre qualifié πρεσβύτερος 
χαὶ νομικός (n. 651), peut-être un « maître de cha- 
pelle »; un autre prêtre est qualifié ἔχδικος καὶ σχο- 
λαστικός (n. 430), c'était le juge ecclésiastique 
ayant droit au titre d'avocat. 

La plupart des prêtres et des diacres sont mariés; 
l’archiprètre de Baouit fait allusion à ses deux fils 
Victor et Eustathe (n. 231); le prêtre Onuphre, d'Her- 


? Rabois-Bousquet, dans Échos d'Orient, 1908, τ. x1. 
Ῥ. 318.—*° Musée du Caire, n. 8553; Crum, Coptic monu- 
ments, p.119,n.8553, pl.xxvi; C. Schmidt, Gülting. Gelehrt. 
Anz., 1903, t. CLxv, p. 257; G. Lefebvre, Recueil, ἢ. 413. — 
* Le supplément ἀληθινῆς est peu vraisemblable; on peut 
supposer quelque chose comme ᾿Αλαδαστοινη ou bien 
᾿Αλαδανθίς. — 4 Titre très rare; on le trouve sur un 
papyrus d’'Hermouthis.— * J.-A. Letronne, Œuvres choisies, 
Égypte ancienne;,t. x,p. 83. —* W. de Bock, Matériaux pour 
servir à l'archéologie de l'Égypte chrétienne, in-49, Saint-Péters- 
bourg, 1901, p. 13, fig. 19. τὰ, Lefebvre, Recueil, n. 356. 


ÉGYPTE 


ment, est appelé πρεσβύτερος.... πάρθενος ἐγχρατῶν, 
il avait gardé la continence (n. 481). Enfin à El 
Bagaouât 5, on lit : « Christ. Je dépense pour ce tom- 
beau, moi, Artavas, âgé de quarante ans, confesseur, 
la somme de 343 talents. » Ce titre de confesseur n’est 
pas exceptionnel (voir ce mot), mais vaut la peine 
d’être relevé : O MAPTYC :. 

9 Jnscriplions païennes. — Quelques inscriptions 
se sont introduites indûment parmi l'épigraphie 
chrétienne d'Égypte; il ne sera pas superflu de les 
signaler, afin de leur signifier leur congé définitif. 
Nous avons déjà discuté, au début de ce paragraphe, 
le cas de quatre inscriptions qui ne se recommandent 
que de la forme εὐψύχει *. Un graffite copié à Gabbary 
(Alexandrie), dans un hypogée aujourd’hui détruit, 
ne peut justifier son christianisme que par la présence 
d’une croix grecque qui a pu être tracée postérieu- 
rement et sans rapport avec le texte, lequel est aussi 
peu chrétien que possible, car il faut certainement 
restituer ainsi : 


πυγιζω Πυγίζω 
αλα πανιτὰς  &A[AJ(oUc) πάν-«ι: τας 
LOL μάχην ἰοῖ μάχην! (ou [ναυἹμάχ[ους] 3 


τον στάραβον Τὸν στ-«α--ραβὸν 


5 Θεοδορων Θεόδωρον 
νικα τις ποτε νικᾷ τις ποτε; 
οδεποτε ο(ὐ)δεποτε 
« Pædico alios omnes (naumachos?). Vainera-t-on 


jamais Théodore le Louche? Jamais ! » 

C’est une acclamation d’un amateur de naumachies 
— il y a une birème peinte sur le champ — en lhon- 
neur de son champion favori. Son caractère obscène 
s’accorde parfaitement avec la grossière représentation 
d’une femme aux jambes écartées ὃ. 

A Tehnéh,une stèle calcaire (0 m.28 X Om.41), con- 
servée au musée d'Alexandrie 10 : 


Αὐρ(ήλιος) Σαραπίων 
τριειτὴς ἀρχιε- 
ρατεύσαντος ie- 

ρᾶς συνόδου ἐβίω 

σεν L(—ËEtn) [-|0θ 


Il s’agit du grand-prêtre d’un thiase quelconque ᾽ν, 
une confrérie païenne analogue à la σύνοδος ᾿Αφρο- 
δίτης "3 ou à la μεγάλη σύνοδος Πραμμορείου Θεοῦ "". 

Enfin, dans la nécropole de Μοῖγ (environs de Dei- 
rout), une inscription relevée dans un tombeau non 
décoré du groupe nord, sur le linteau de la porte; elle 
comporte deux lignes encadrées de rouge; elle n'offre 
aucune difficulté de lecture sauf le dernier mot  : 


τάφος Χαιρήμονος Εὐδαίμονος 
τοῦ Διδύμου παπετεποὺ 


10° Acclamalion païenne. — Une des acclamations 
qui se rencontrent le plus fréquemment sur les épita- 
phes chrétiennes et sur les {ablai funéraires d'Égypte 
est celle-ci : Μὴ λυπῇς (ou plus rarement : μὴ λυποῦ, 
μὴ λυπηθῆς) οὐδεὶς γὰρ ἀθάνατος ἐν τῷ κόσμωι τού- 
τωι. L'origine paraît en remonter à une formule 
païenne particulièrement usitée en Syrie # : θάρσει 
(εὐψύχει μὴ λυποῦ...) οὐδεὶς ἀθάνατος. De Syrie, 


—" G. Lefebvre, Recueil, n. 34, 35, 36, 54. — "11. Grégoire, 
op. cit., p.208.— 1° ας Lefebvre, Recueil, p.165. — ΣῊ, Gré- 
goire, op. cit., p. 211. —:? Archiv für Papyrusforschung, 
ταν, p. 167, 238. — 1 Zeitschrift für æguptische Sprache, 
τ, χαμα; Arch. für Papyrusforschung, t. 1V, p. 211; Ditten- 
berger, Orientis græci, n. 713; Jalabert, op. cit., p. 58", — 
MJ. Clédat, dans Bull, de l'Inst, franç., 1901, t.1, p.87; S.de 
Ricci, dans Revue archéol., 1902 b, p. 97; G. Lefebvre, Re- 
cueil, πὶ. 230; Annal. du serv. des antiq., 1910, t. χι, p. 249- 
250, — 1. E, Renan, Mission de Phénicie,in-49, Paris, 1864, 
Ρ. 183. 


2521 


elle se répandit dans la Cyrénaïque, dans les îles de 
l’Archipel, en Sicile, à Rome, en Gaule 1, Elle fut même 
reprise, telle quelle, par les chrétiens, en Syrie et à 
Rome ὁ. Mais en Égypte, ceux qui s’en servirent, 
païens * ou chrétiens, ces derniers surtout, la modi- 
fièrent pour en changer l'esprit; ils substituèrent à 
cette consolation toute matérialiste : « Ne t’afflige pas 
de mourir puisque tout le monde meurt », l’acclama- 
tion pleine d'espérance dans un au-delà : « personne 
n’est immortel en ce monde-ci » : οὐδεὶς ἀθάνατος ἐν τῷ 
χόσμωι τόυτωι, ou encore, sur cette terre : ὑπὲρ γῆς. 
Voici quelques variantes de la formule : 

οὐδεὶς ἀθάνατος. 31, 202, 244, 490. 

οὐδεὶς (γὰρ) &avarols ἐν τῷ κοσμῷ], 188, 276, 404, 
480, 573, 576, 782. 

μὴ λυπῇς οὐδεὶς ἀθάνατος, 290, 304, 310, 318, 459, 
485, 673. 

μὴ λυπῇς οὐδεὶς ἀθάνατος ἐν χοσμῷ τουτῷ, 70, 348, 
385, 422, 442, 445, 462, 465, 476, 479, 482, 494, 496, 
507, 515, 578. 

μὴ λυπῇς οὐδεὶς ἀθάνατος ἐν τῷ κοσμῷ TOUT, ἀμήν, 
385 (2), 421, 426, 566. 

μὴ λυπῆς οὐδεὶς ἀθάνατος ἐν τῷ χοσμῷ, 454. 

μὴ λυπῆς ου..., 495. 

οὐδεὶς ἀθάνατος ἐν τῷ Blé τουτῷ, 526, 556. 

On peut rapprocher de cette formule la phrase 
copte 2npAYH κε au aTaOoT HBOÀ : «il n'existe 
point d'immortel # » ou mieux encore l’accla- 
mation qui se rencontre sur maints autres mo- 
numents coples et dont voici un exemple : an 
AVITH aa PIS AL ATRLOY OIRNIMKAO 5. Sur l'épi- 
taphe de Zénodora on lit 7 : 


Μὴ λυποῦ, Ζηνοδώρα, 
οὐδὶς γὰρ ἀθάνατος ἐν χόσμῳ 
πτο(ύτῳ), κυρία Lou 


« Ne t’afllige pas, Zenodora, car personne n’est 
immortel sur cette terre, ὃ mon épouse. » 

XXVIII. ARCHÉOLOGIE.— 10 L’arl cople indigène. — 
La ville d'Alexandrie, vaste confluent auquel abou- 
tissent et se mêlent les civilisations les plus opposées, 
immense entrepôt où s’entassent et s’exhibent les 
produits les plus variés, tient une place capitale dans 
l'histoire du monde antique et une place à peine moins 
importante dans l’histoire du christianisme. Alexandrie 
n'est pas seulement un des marchés du monde gù 
l'Orient rencontre l'Occident, où s'échangent idées 
et productions, elle est le cerveau de l'Égypte où 
affluent les populations provinciale et rurale en qui 
se perpétue, à peu près intact, le génie national. Ainsi 
s’alimente l'originalité de la pensée et du goût à une 
source assez riche pour n'avoir rien à emprunter à 
l’hellénisme qu’à condition de l'adapter et de se l’assi 
miler à son gré. Pendant un millier d'années, depuis 
sa fondation par Alexandre le Grand jusqu'à sa 
conquête par les Arabes, la capitale de l'Égypte par- 
tagea avec Rome et Antioche le prestige de l’opulence, 
de la force et de la beauté. Elle était la porte par la- 
quelle s’écoulait la richesse agricole la plus formidable 
pour entretenir la vie et porter le pain à Rome et à 
Byzance. Semblable situation lui valait bien des 
ménagements et elle savait en tirer avantage. Le blé 
d'Égypte, dans l’ancien monde, tenait une place ana- 
logue à celle qu'occupe la houille d'Angleterre dans 
notre société industrielle. Faute de pouvoir s'en 


ΔῈ, Le Blant, dans Revue archéol., 1875, p. 311; et ἃς 
Mission de Phénicie, la note de E. Le Blant, p. 369.— 2}, 
Révillout, dans Revue égyptologique, 1885, t. 1V, p. 39. — 
Ὁ Les tablai égyptiennes portant la nouvelle formule accom- 
pagnaient des momies païennes. Cf. Le Blant, dans Revue 
archéol., 1874, p. 250-252.— 1 Corp. inscer. gr., t.1v, n.9135; 
cette inscription copte fut introduite par erreur dans le 


ÉGYPTE - 2592 


passer, il fallait en passer par l’heureux détenteur de 
l’inépuisable greni2r. 

Cette situation privilégiée avait attiré à Alexandrie 
tous ceux et toutes celles pour qui la richesse, les 
affaires, le plaisir sont les soucis de l'existence; dès lors, 
un luxe provocant, une corruption morale sans frein, 
une richesse sans limites avaient créé une ville somp- 
tueuse et raffinée, où les arts se mettaient au service 
des imaginations les plus dévergondées et les provo- 
quaient à de plus rares folies. Mais ceci n’était qu’un 
aspect d'Alexandrie. Capitale de plaisir, elle était en 
même temps ville de science, de spéculation, de beauté: 
une bibliothèque fameuse, une école philosophique qui 
ne l'était guère moins, des institutions pédagogiques 
d’une renommée universelle, des érudits, des littéra- 
teurs, des artistes faisaient d'Alexandrie la rivale des 
cités les plus fameuses et un flambeau de la culture 
humaine qui a transmis son nom à un concept origi- 
nal et distinct de civilisation : l’alexandrinisme. 

Dans cet apport de l'univers entier, le bassin de la 
Méditerranée voisinait avec l’exotisme extravagant 
de la mer des Indes et de la mer de Chine; néanmoins, 
par sa mesure, son tact, sa grâce, une influence avait 
dominé toutes les autres, même elle avait éliminé plu- 
sieurs autres, c'était l'influence de l’hellénisme. Sur le 
sol imprégné d’une mythologie vraiment nationale, 
le panthéon égyptien avait senti la pression et parfois 
même l'oppression du panthéon hellénique. Après un 
premier moment de curiosité et de surprise, un accueil 
dans lequel la politesse et la tolérance tenaient une 
place égale au dédain, toute cette mythologie grecque 
s'était repliée en bon ordre dans les grandes villes, 
principalement à Alexandrie. Impuissante à lutter 
de prestige avec la mythologie indigène, elle s'était 
parfois résignée à une sorte de naturalisation qui équi- 
valait, en fait, à une renonciation. 

C’est sous cette réserve que l’hellénisme s’était im- 
planté à Alexandrie. Le Nil n’y apportait pas que ses 
flots innombrables, il amenait sans cesse des Égyp 
tiens, bien pénétrés, comme on l'était le long du fleuve 
et dans les campagnes, de la plus traditionnelle révé- 
rence pour tout le passé des ancêtres, leur histoire, les 
usages et leurs mœurs. La race, de génération en géné- 
ration, reflétait les ancêtres avec la même immuable 
fidélité que le fleuve et le sable renouvelaient, d'année 
en année, les phénomènes indispensables à la vie du 
peuple entier. Caustique et sceptique, l'Égyptien 
considérait les maîtres politiques qui assumaient le 
soin d'exploiter son sol et son travail comme des 
gêneurs qu'il tolérait, sauf à applaudir à leur dispa- 
rition. Aux exactions financières il opposait une endu- 
rance presque sans bornes, aux intrusions religieuses il 
opposait la force d'inertie. Des exploitations, des in- 
dustries, des modes inspirées par les méthodes de la 
Grèce s'étaient implantées en Égypte, elles y avaient 
duré mais végété. L’hellénisme n’eût-il été qu'oppres- 
seur, l'Égyptien en avait tant vu déjà et tant souffert 
sous ses princes indigènes qu'il n’en eût pas fait un 
grief; mais il était étranger et il ne pouvait pas cesser 
d’être tel sans cesser d’existeret c’est là ce qu’on n’ou- 
bliait pas, ce qu’on n’excusait pas. 

Dans de pareilles conditions, le christianisme fit 
figure d’une efllorescence nationale. Bien qu'importé 
de Syrie ou de Rome, il s'était si rapidement et si 
complètement identifié avec l'esprit égyptien qu'il 
en manifestait le vieux fond indigène. A une condi- 


Corpus grec. Cf. Révillout, loc. cit., t. αν, p. 28, n. 38. — 
5 A. Gayet, Mém. Miss., t. 111, pl. LXXIX, LXXXH, LXXXIV ; 
W. E. Crum, Coptie monuments, n. 8468, S631, etc. — 
* A. Gayet, pl. LxxxIV. — * G. Lefebvre, Recueil, n. 70; 
G. Lefebvre, Inscriptions chrétiennes du musée du Caire, 
dans Bulletin de l'Institut français au Caire, 1903, t. rx, p.13, 


Ὡς 27 


2523 


tion cependant. Le christianisme égyptien était fon- 
cièrement sécessioniste, à force d’être original. Clé- 
ment et Origène expriment à merveille cette originalité 
dont s’épouvanteront Jérôme, Épiphane, et qui, sous 
le nom d’origénisme, donnera naissance à une crise 
grave dans l’histoire de l'Église. Entre leurs mains le 
symbolisme aboutit à des combinaisons où l'audace 
tient parfois lieu d’orthodoxie. Après eux, l’arianisme 
ouvre l’histoire des grands ébranlements théologiques: 
le monophysisme y trouve une terre d'élection et le 
monachisme représente une des innovations les plus 
originales et une des organisations les plus puissantes 
par lesquelles le tempérament national s’appliquait à 
conquérir l'indépendance religieuse. La série des grands 
patriarches d'Alexandrie, aussi bien l’indomptable 
orthodoxe qu'est Athanase, le redoutable théologien 
qu'est Cyrille, l'intraitable hérétique qu'est Dioscore, 
rajeunissent et rappellent l’hérédité des grands Pha- 
raons de jadis, présidant à la grandeur politique et à 
l'indépendance religieuse de l'Égypte. C’est par là 
que ces Pharaons ecclésiastiques flattent et entraînent 
leur clergé et leur peuple, ainsi que l'immense armée 
des moines. Leur puissance tient en échec celle de 
leurs collègues de Rome et de Byzance; comme le 
premier, ils portent le titre de « pape »; plus que le 
deuxième, ils manipulent au gré de leur passion et de 
leurs richesses l’épiscopat oriental. La chaire de saint 
Marc s’adosse à celle de saint Pierre; à lui l'Occident, 
à l’autre l'Orient. L’hellénisme achève de disparaître, 
mais le christianisme véritable ne s'implante pas, il 
va, à la première bourrasque, faire place au monophy- 
sisme, comme celui-ci fera place à l’islamisme. Mais 
à travers et par-dessus tous ces changements, une chose 
demeure, vit et produit : le tempérament national 
vraiment original se manifestant par la naissance d’un 
art indigène, l’art copte, qui se développe et grandit 
grâce aux racines profondes qui plongent dans le plus 
ancien passé du pays. 

Cet art copte, qui s’affirma en face de l’hellénisme 
alexandrin, le bloqua et finalement l’étouffa sous 
l’efflorescence de ses produits innombrables, ἃ été 
véritablement une création indigène et, à sa manière, 
une renaissance. On ne conteste plus aujourd'hui 
la part prépondérante, et parfois même exclusive, du 
monachisme occidental dans l’art roman et dans 
l’art ogival:; il n’est que juste de faire aussi large la part 
du monachisme égyptien dans l’art copte. Pourquoi 
et comment, par un phénomène périodique, les mêmes 
hommes se sont-ils livrés de préférence à l’art monu- 
mental et plastique plutôt qu’à la littérature et aux 
sciences d'observation ? peut-être parce qu'ils n’ont 
envisagé que le côté utilitaire et rituel de leur effort, 
Les édifices et leur ornementation n'étaient avant 
tout, pour eux, qu'une nécessité de leur profession 
monacale. De longues heures, de solennels offices, des 
rites majestueux se passaient dans l’église, qu’il fallait 
élever, aménager, décorer le mieux possible en vue de 
sa destination. A l’origine des monastères célèbres par 
leurs édifices liturgiques, nous ne trouvons générale- 
ment qu’un oratoire simple et pauvre , successivement 
agrandi, exhaussé, reconstruit suivant des proportions 
de plus en plus amples et une ordonnance de plus en 
plus magnifique. Entre la cabane de bois et de pierres 
sèches et la basilique de Cluny se placent tous les 
degrés de la progression infatigable dont nous enre- 
gistrons les états successifs. Phénomène analogue 
en Égypte. Entre les excavations rapprochées dans la 
paroi d’un rocher et le plan méthodique de Deir el 
Abiad (voir ce mot) prend place la prodigieuse for- 
tune du monachisme égyptien, ses tâätonnements, ses 
créations, ses repentirs. Les fondateurs illustres, 
Antoine, Pakhôme, Macaire, Schenouti, Sérapion 
n'avaient songé à rien qu’à leur sanctification per- | 


ÉGYPTE 2554 


sonnelle; quand la renommée de leur sainteté leur ἃ 
amené des disciples, ceux-ci se sont groupés, et leur 
petite colonie, vite accrue, a imposé des installations, 
des constructions qui devinrent l'embryon de la re- 
naissance artistique. 

Ceux qui se groupaient autour des maîtres étaient, 
en majorité, des hommes du peuple, d'éducation 
fruste, de mœurs parfois violentes, ayant la formation 
technique des artisans et aucune prétention de pro- 
duire des nouveautés et encore moins des chefs-d'œuvre. 
Ces gens simples bâtissaient suivant les procédés en 
usage et décoraient suivant les méthodes en vogue dans 
l’arrière-pays égyptien. Il en est résulté des monu- 
ments ou, pour mieux dire, des bâtisses pauvres et 
gauches, auxquelles on n’a guère fait l’aumôêône d’un 
regard et d’une description dans l'éblouissement causé 
parles magnificences de l’art pharaonique et les tours 
d'adresse de l’art arabe. Dégradées, ruinées,endomma- 
gées de cent façons, minables et lépreuses, ces ché- 
tives constructions demeurent les humbles et d’au- 
tant plus fidèles témoins d’une technique séculaire 
et immuable. Afin de se rendre compte personnelle- 
ment des procédés rudimentaires auxquels avaient re- 
cours les constructeurs primitifs, dépourvus de la plu- 
part des engins dont l’absence nous semble impossible, 
un architecte, M. Somers Clarke, a fait construire 
sous ses yeux, par des artisans indigènes, une maison 
comprenant, entre autres difficultés architecturales, 
une coupole d’environ quatre mètres d'ouverture. 
Après avoir assisté à toute la construction, dans le 
plus petit détail, il résumait son expérience en disant 
que cette scène l’avait transporté à dix-huit cents ow 
à quatre mille ans en arrière. 

L'Égypte avait été, sous les Pharaons et sous la 
domination romaine, un des pays du monde où la 
puissance du gouvernement central s'était exercéeavec 
le plus de tyrannie, par le moyen de l'administration, 
pour aboutir à des ouvrages monumentaux d'une 
dimension et d’une splendeur sans pareilles. La corvée 
y avait atteint des proportions inconnues ailleurs. 
Lorsque la fantaisie de l’empereur Hadrien créait 
de toutes pièces la ville d’Antinoé (— Antinooupolis), 
elle restait dans la meilleure tradition pharaonique, 
faisant surgir des temples, des pyramides, des monu- 
ments en plein désert, et les équipes employées à la 
construction des temples de Denderah, de Kalabshah 
ou de Philæ procédaient selon les mêmes méthodes 
architectoniques en usage trois mille ans plus tôt. C’est 
la construction de grand appareil; les blocs de pierre 
reçoivent dans la carrière un premier épannelage les 
rapprochant de la forme qu'ils conserveront dans l'édi- 
fice dont ils feront partie; seule, la base est terminée, 
les autres faces ne le seront qu'après la mise en place, 
recoupées ou entaillées pour donner à la muraille la 
régularité nécessaire. Pour les murailles dont l’épais- 
seur requiert trois ou quatre rangs de moellons, ceux-ci 
sont juxtaposés sans faire usage de parpaings pour 
établir entre eux la liaison que procure un enchevè- 
trement :. Ces méthodes indigènes furent appliquées 
presque sans modification par les constructeurs ro- 
mains. 

Avec l'introduction et la prépondérance du christia- 
nisme, un grave changement s’accomplit. Les nou- 
veaux venus, en Égypte comme ailleurs, ont d'abord 
d’autres préoccupations que d'élever des bâtiments 
et ceux qui suffisent à leurs besoins sont modestes et 
de durée limitée. Après la Paix de l'Église, nous avons 
dit combien instables furent les conditions faites par 
les empereurs à l’épiscopat alexandrin et égyptien; 
celui-ci ne laisse pas de bâtir des églises, mais les 


1 A, Choisy, L'art de bâtir chez les Égyptiens, in-8°, Paris, 
1904. 


2525 


carrières appartenant au domaine impérial, ils n’ont 
pu y recourir que dans la mesure de leurs bonnes 
relations avec le pouvoir central et lepréfet d'Égypte. 
Ces bonnes relations étant assez intermittentes, il suit 
que les évêques ont dû recourir à l'initiative privée, 
réduite à des matériaux de remploi. En dehors des 
temples désaffectés et adaptés au culte chrétien, des 
églises sont construites avec des colonnes, des moellons 
provenant d’édifices démolis et forcément dépareillés 
et assez disparates. Aussi, semble-t-il que le christia- 
nisme égvptien ait rompu en fait avec la noble tra- 
dition architecturale en honneur dans le pays entier 
dès qu’il était question d’édifices religieux. La dispa- 
rition de ces églises n’a pas seulement pour raison les 
violences, les persécutions,qui se sont acharnées contre 
le christianisme, mais plus encore l’inconsistance des 
bâtisses, hors d'état de résister à la mauvaise fortune 
avec cette force victorieuse qu'ont apportée les temples 
pharaoniques que leur beauté n’eût pas suffi à proté- 
ger. 

Les moïnes qui vont prendre la succession des en- 
trepreneurs laïques, au moins en ce qui concerne leurs 
églises et leurs monastères, comptent parmi eux des 
artisans en assez grand nombre pour aborder de 
grands ouvrages. À Tabennîsi on rencontre quinze 
tailleurs (de pierre), sept forgerons, quatre menuisiers: 
à Athripé, à Chagqarah, partout où la communauté 
s’est recrutée parmi les hommes du peuple, le supérieur 
dispose d’un nombre respectable d'artisans pour lui 
permettre d'entreprendre des bâtiments. Au Deir 
Amba Schenouti (voir ce mot), l'abbé, véritable incar- 
nation du christianisme national égyptien, fait con- 
struire ce « Monastère Blanc » qui rappelle par divers 
aspects les dehors des anciens temples d'Égypte, mais 
il emploie des procédés de maçonnerie entièrement 
différents de ceux jadis en usage. ἃ Denderah, l’église 
nous offre au contraire l’adoption des anciennes métho- 
des, et, notamment, des matériaux de grand appareil 
joints les uns aux autres par l’encastrement de queues 
d’aronde : de même à Deir Abou Hennis (Antinoé), 
mais ces églises sont de dimensions minuscules. L'usage 
de la brique avait été fréquent dans l'Égypte romaine 
et dans l'Égypte pharaonique, aussi les chrétiens ne 
pouvaient se priver d’un moyen si peu dispendieux et 
d'une application si aisée. Mais la brique, qui a seule 
permis les prodiges d’audace des berceaux et des voûtes 
byzantines, ne leur inspira rien que de mesquin et 
d'étriqué. Il semble qu'une ligne infranchissable de 
démarcation fut tracée entre les entreprises de l’admi- 
nistration et celles des particuliers. Ceux-ci avaient 
eu sous les yeux les constructions nouvelles et y 
avaient concouru passivement, aussi ne pouvaient- 
ils oublier les types et les méthodes helléniques, mais, 
laissés à leurs seuls moyens, ils tendaient à rétrécir 
ces ambitieuses proportions aux dimensions plus 
humbles de la vie privée. 

Ce qui ne laisse pas d’être remarquable, c'est que, 
la maladresse aidant, l’art copte va représenter une 
orise analogue à celle de l’art du moyen âge en Occi- 
dent ; il aura une tendance marquée à éliminer l’obser- 
vation directe de la nature et le modèle humain, qui 
avaient tenu une place prépondérante dans l'art 
alexandrin et dans l’art hellénique, pour y substituer 
la fantaisie ornementale la plus débordante, la plus 
intempestive. Plus un pouce qui ne soit couvert, caché, 
étoufté sous une végétation accablante. L'observation 
n'en est pas aussi complètement absente que dans 
les frisures qui remplacent une flore imaginaire sur les 
murs et les clochetons de nos cathédrales, la réalité 
y est mieux identifiable que sur les arbustes quel- 


3 J. G. Milne, À history of Egypt under Roman rule, 
in-8°, London, 1898, p. 127. 


ÉGYPTE 


2526 
| conques des vitraux du moyen âge, mais la figure 
animée, même la faune si splendide des bandeaux 
d'ivoire de la chaire de Maximien, disparaît pour faire 
place à des volatiles ou à des reptiles qui peuvent sou- 
tenir la comparaison avec ce que les ymagiers d’Oc- 
cident ont entaillé de plus disgracieux. 

Est-ce l'influence orientale, persane surtout, qui se 
fait ainsi sentir dans ces herbages et ces floraisons 
stylisés, dont la richesse n’est que profusion? on peut 
l’admettre; mais, pour si dégénéré qu’on le tienne, 
cet art copte ne manque ni de souplesse ni d'adresse 
et il possède un assortiment presque infini de motifs. 
De même que l’art irlandais, il en a trop et son erreur 
est de ne pouvoir se résoudre à choisir et à sacrifier. 
Cependant, comme nous pourrons nous en convaincre 
en observant les directions d'activité de l’art copte, 
cette influence exotique ne parvient pas à éliminer 
entièrement le goût égyptien, qui nous a valu tant de 
merveilleuses scènes tracées sur les monuments des 
anciennes dynasties. Les monastères coptes conserve- 
ront toujours des artistes soucieux de représenter 
Dieu, la Vierge, les saints, les apôtres, et, quoique dégé- 
néré, cet art vraiment indigène est redevenu assez 
vivace pour n’admettre plus les motifs décoratifs 
orientaux que comme un enrichissement des créations 
de l’art national. Une fois qu'il s’est ressaisi, l’art 
copte tient, avant tout et par-dessus tout, à s’affran- 
chir de l'esprit hellénique, sauf à accueillir sans assez 
de défiance le goût oriental. Jamais l’hellénisme 
n'avait pénétré au delà d'Alexandrie et de quelques 
grandes villes, il y avait produit par l'intermédiaire 
d'artisans amenés de loin et sans contact avecl’arrière- 
pays; celui-ci prenait sa revanche, refoulait les intrus 
et se préparait même à les reconduire jusque chez 
eux, C'était la revanche que l’art national indigène 
allait prendre de l’art hellénistique sur l’art byzantin. 

Toutefois, ce n’est pas directement que l’art copte 
impressionne l’art byzantin. Nous ne connaissons pas 
d'artistes égyptiens parmi les décorateurs qui prési- 
dent à l'élaboration des grandes œuvres ornementales 
de Constantinople et de Salonique, de Ravenne. 
Ceux-ci ne connaissent et ne subissent l'influence de 
l’art copte qu’à travers ce qu'Alexandrie laisse péné- 
trer jusqu'à eux, et Alexandrie fait bonne garde, elle 
assimile ce qui lui plaît ou ce qui l’obsède, mais ne 
transmet que ce qu'elle a ainsi ruminé et retouché. 
L’art copte tout vif, tout cru, tel que nous le font 
connaître depuis trente ans les fouilles et les 
voyages, les musées, les photographies et le reste, eût 
semblé aux délicats de Byzance rusticité et incon- 
gruité. Alexandrie fut, sinon la cloison étanche qui 
empêche, du moins le filtre qui retarde, en sorte que 
l’art copte poursuivit son développement d’après un 
caractère local de plus en plus prononcé, de plus en 
plus différent et divergent de l’art byzantin, dont le 
contact avec l’art alexandrin est si intime. 


| L'art copte vraiment indigène se développe ainsi 


parallèlement à l’art byzantin et trouve dans les évé- 
nements politico-religieux, qui entretiennent une sorte 
d’aigreur perpétuelle en attendant la rupture de 451, 
un terrain avantageux à son particularisme. Sa pé- 
riode de plus grand éclat s'étend du rv° au vre siècle. 
C’est à cette période que se rapportent les fresques les 
plus heureusement composées, les ornementations les 
plus sobres. Mais, phénomène étrange, le ressouvenir 
du vieux fonds indigène s'accuse principalement dans 
les peintures, l’hellénisme ne se laisse qu'incomplè- 
tement évincer de la sculpture, qui conserve tout un 
assortiment de motifs antiques, l'orientalisme syrien 
ne s'empare pleinement que de la partie ornemen- 
tale. Après la conquête arabe, la Perse réagit à son 
tour pour les étoffes et les émaux, en sorte que finale- 
| ment l'Égypte ne présente presque plus de trace de sa 


2527 


période hellénique, et redevient ce qu’elle avait été 
à l’origine, un pays purement oriental. 

Comme l’art copte, qui n’a guère eu de caractère 
personnel que dans les figures, l’art arabe manque 
d’individualité. Mais il est inadmissible de vouloir le 
faire dériver de l’art copte. Sans doute, les Arabes, 
durant les premiers siècles de l’hégire, ont pu employer 
des constructeurs byzantins ou coptes; mais le grand 
développement de la civilisation persane, qui s'établit 
-en Syrie avec le turc Ahmad ibn Tulun, fait disparaître 
toutes ces traditions. Ce que Makrizi raconte de la 
construction de la mosquée d’Ahmad par un chrétien 
n’est qu'une fable, si l’on veut faire de cet architecte 
un Copte; Makrizi lui-même nous met d’ailleurs sur la 
bonne voie, en indiquant Samarra, près de Bagdad, 
-comme la source de cet art nouveau, si étranger aux 
habitudes égyptiennes; et cela est confirmé par les 
formes architecturales de la mosquée, non moins que 
par sa décoration. Bientôt après, l'élément persan 
gagne encore du terrain, avec l’art des Fatimites; 
ce qui, dans cet art, peut sembler byzantin, est en 
réalité purement persan, et le rapport que l’on con- 
state entre les ornements fatimites, d’une part, et ceux 
des manuscrits byzantins, d’autre part, s'explique 
exclusivement par ce fait que les ornements byzantins 
-en question sont eux-mêmes en grande partie persans. 
Quant à la dernière vague du courant islamique, l’art 
de l’Asie centrale, qui est représentée par les bâti- 
ments des Seldjoucides en Asie Mineure et par les 
monuments persans postérieurs à la tourmente mon- 
gole, 6116 58 manifeste en Égypte à l’époque de Saladin, et 
acquiert tout son développement sousles Mameloucks. 
Ainsi les Coptes n’ont eu aucune part à la formation 
de l’art islamique proprement dit. Mais ce qui donne à 
d'art copte un intérêt particulier, c’est qu'il est un 
représentant typique de ces tendances quisesont dé- 
veloppées, dès l’époque antique, dans certaines régions 
reculées de la zone d'influence hellénique, en oppo- 
sition avec cette influence, qui ont ensuite, à l’époque 
chrétienne, pénétré en Occident grâce au dévelop- 
pement du monachisme, et qui finalement ont con- 
stitué l’un des éléments de notre art européen de 
l'époque romane. 

Une question s’est posée sur les origines de cet art 
copte. MM. Gayet et Ebers y ont vu une résurrection 
de l’art égyptien; M. A. Riegl n’y consent pas; 
M. J. Strzygowski démontre les trois étapes de la sur- 
vivance et M. Jean Maspero assure qu’il s’est trompé. 
Si on essaie de retenir les faits positifs apportés au 
débat, on doit admettre que la compénétration des 
formes égyptiennes et hellénistiques existe sur divers 
monuments de date fort antérieure au christianisme : 
statue du scribe Horus (n. 971 du musée du Caire), 
ae siècle; colosse d'Alexandre Aigos, début du rv° siè- 
cle: tombeau de Psammétiknoufisashmon, au Caire, 
XXIX: ou XXX°e dynastie. De sorte que « le mélange 
artistique de l’hellénisme et du goût indigène compte 
environ neuf cents années d'existence avant la forma- 
tion complète de l’art copte ». On admet cependant 
ce correctif, que les productions de cette tendance 
mixte sont relativement rares. C’est que, à l’époque 
païenne, l’art grec ne saurait venir à bout d'exprimer 
la pensée égyptienne, principalement la pensée reli- 
sieuse, S’ensuit-il que « l’emploi de la plastique grecque 
est une preuve que la pensée de l'artiste copte n’était 
plus celle de ses ancêtres pharaoniques »? On pourra 
le dire à condition de nier ou de mettre en doute que 
l'artiste copte travaillait d'après des modèles hellé- 
nistiques, ce qui ne semble pas soutenable; et s’il re- 
courait à ces modèles, est-il bien certain que c'était 
parce que son vieil art national ne lui fournissait pas 
les moyens de traduire la pensée nouvelle? N'est-ce 
pas plutôt que l’antique pensée égyptienne était dé- 


ÉGYPTE 


2528 


sormais pour son ignorance un article délaissé et que 
la pensée nouvelle était pour son art expéditif un 
article plus demandé et plus lucratif? L'artiste égyp- 
tien ne mettait-il pas ses intérêts pécuniaires au- 
dessus de ses croyances religieuses et son idéal esthé- 
tique le préoccupait-il autant que le menu de son dé- 
jeuner, de son dîner et de son souper? Si on parvient 
à en administrer la preuve, on pourra conclure alors, 
mais alors seulement, « que l’esprit ancien avait dis- 
paru et n’était plus son esprit à lui ». 

S'il n'avait pas complètement disparu, il persistait 
donc, cet esprit, soutenu, épaulé par d'innombrables 
représentations publiques et privées des dieux et des 
croyances religieuses pharaoniques. Il persistait, mais 
il perdait du terrain, pas à pas. La divinité et les 
croyances religieuses chrétiennes se manifestaient, 
elles aussi, par des représentations de plus en plus 
nombreuses mais n’offrant à peu près rien de commun 
avec celles du passé. C’était un engouement. Après 
Constantin il devint de bon ton d’être chrétien, avec 
Théodose il devint dangereux de ne l'être pas; on 
fut donc chrétien dans la vallée du Nil, mais on ne 
cessa pas d’être égyptien. Le christianisme s’incor- 
pora le sentiment national, les préjugés nationaux, 
et sans qu’on ose aller jusqu’à soutenir l'existence 
d’un « christianisme national égyptien », on ne saurait 
aller jusqu’à nier que l'Église d'Égypte revêtit un 
aspect original et caractérisé. Le parti païen ne 
renonçait pas à la lutte pour ses traditions et pour 
l’'hégémonie, mais il commit la suprême maladresse de 
prétendre représenter la tradition nationale, de se 
donner pour le parti « patriote », le défenseur d’un 
passé à la fois mythologique et administratif, de 
sorte que, le jour où ce parti païen fut définitivement 
évincé, dépossédé, anéanti, les dieux nationaux aux- 
quels il avait lié sa cause ne firent qu’un saut de l’art 
dans l’archéologie. Depuis que le christianisme lui 
disputait la prépondérance, le parti païen s’amoindris- 
sait et, grâce à la profusion inouie de temples et 
d'images de l’ancien culte, n’avait guère besoin d’en 
fabriquer, il vivait de recette. Au contraire, les fidèles, 
moines ou laïques, se multipliaient et multipliaient 
églises, couvents, fresques et sculptures; là on n’em- 
pruntait rien aux types de l’ancienne plastique indi- 
gène, on croyait avoir mieux. Quelques modèles 
apportés d’ailleurs étaient accommodés à l’égyptienne: 
par l'introduction de saints locaux, on restait national. 
Parfois une réminiscence du goût ancien, scène de la 
vie familière, pêche, chasse, labourage, montrait la 
persistance des souvenirs et des goûts du passé. Les 
emprunts au panthéon égyptien étaient rares, excep- 
tionnels, peut-être même inexistants, tandis qu’on 
n’hésitait pas à introduire nymphes, satyres, divinités 
ou symboles hellénistiques parce que ceux-ci n’avaient 
aucune signification, pas plus qu’une arabesque, et 
leur nudité même ne causait point d’émoi. Par contre 
l'exclusion — qui paraît avoir été impitoyable — 
contre les dieux et les vieux mythes et symboles égyp- 
tiens montre avec quelle vigilance on en écartait 
l'image et le souvenir encore vivace sans doute, puis- 
qu’on ne pouvait leur imposer une adaptation ni les 
réduire à un rôle simplement décoratif. Dans les deux 
camps la transposition d’un type, par exemple Isis 
portant Horus en Marie portant Jésus, aurait eu une 
saveur sacrilège. 

En ce qui regarde la technique, l’art copte se dis- 
tingue de l’art pharaonique sans confusion possible. 
Il renonce au procédé du modelé plat et uniforme et 
au procédé dit « du relief dans le creux ». La minutie 
et la finesse du détail font place à une facture plus 
large et parfois simplement ébauchée, non par inca- 
pacité absolue d'atteindre à cette recherche micro- 
scopique, mais par préférence pour les effets d'ombre 


2529 ÉGYPTE 2530 


et de lumière. Au fond, tout se ramène à deux cas : 
1° flore ornementale et dessin géométrique : c’est 
encore en un certain sens l’antique procédé mais 
refouillé plus profondément; 2° figure humaine: c’est 
la substitution au modelé plat de la ronde-bosse et 
le transport des procédés et des effets de la statuaire 
dans le bas-relief. 

M. J. Maspero 1 a fait connaître un petit fragment 
d’arc sculpté (fig.4011) qui dut faire partie d’un portail 
d'église ou de chapelle en plein cintre et provenant de 
Coptos. Le sujet est un des thèmes favoris de l’art 
pharaonique : un pêcheur assis de profil dans sa barque 
mais le buste et le visage de face. Il pêche à la ligne, 


Fig. 4011. — Coptos. Fragment d’arc sculpté. 


D'après J. Maspero, dans Recueil de travaux..., 1915, 
t. XXXVU, pl. 1V, fig. 1. 


deux autres poissons figurent l’étang, sur lequel un nid 
porte deux canards et un deuxième nid montre cinq 
œufs. Cette scène, en son ensemble, est conçue dans 
un très vieil esprit : elle représente un incident de la 
vie journalière, à laquelle les Coptes s’intéressaient 
peu, mais qu’ils n’oubliaient pas, on en ala preuve. Ce 
débris sculpté et « qui se rattache à la principale source 
d'inspiration de jadis » apparaissait à M. J. Maspero 
comme un « unicum dans les monuments coptes connus 
jusqu’ici, c’est un morceau de l’ancien empire exécuté 
par un tailleur de pierre du v® ou peut-être du νι siècle 
de notre ère ». Comme cet unicum n’est connu que 
depuis 1911, il n’est pas douteux qu’en 1910 le savant 
érudit eût déclaré avec une égale certitude que les 
monuments de l’époque copte ne nous offrent aucun 
exemple sculpté d’une scène de la vie journalière, pour 


1 J. Maspero, À propos d’un bas-relief cople au nus du 
Caire, dans Recueil de travaux relatifs à la philologie et à 
l'archéologie égyptiennes et assyriennes, 1915, t. χχχναι. 
p. 97-110, pl. 1v, fig. 1.— * Ch. Diehl, Manuel d'art byzan- 
tin, 1910, p. 57. — * Voir au mot SOUAXN. Sur ce monas- 


cette raison que ces scènes n’étaient plus représentées. 
Il existait cependant l’unicum, et qui sait s’il ne de- 
viendra pas tête d’une série? 

2° Architecture. — L'Égypte, grâce à son climat 
et à l'absence des pluies, a conservé de nombreux édi- 
fices d’une antiquité presque fabuleuse si on les com- 
pare aux monuments chrétiens, lesquels seuls nous 
intéressent. En décrivant la topographie d’Alexan- 
drie (voir ce mot), nous avons parlé de quelques églises 
et notamment de celle de Saint-Ménas, construite 
par l’empereur Arcadius au début du νος siècle et sur 
laquelle nous reviendrons avec les détails que com- 
porte cet important sujet (voir MÉNAs). Le célèbre 
sanctuaire comportait « la basilique impériale à trois 
nefs, avec son large transept à deux rangées de co- 
lonnes et son abside unique, la basilique plus ancienne 
édifiée au-dessus de la vaste crypte où reposait le 
corps du martyr, le baptistère octogonal qui lui fait 
face à l’ouest, les bâtiments monastiques qui l’en- 
vironnent, la basilique cémétériale, et, près des bains 
sacrés, une autre basilique encore à deux absides 
opposées. L’exploration des ruines de Baouît (voir 
Diclionn., t. n, col. 205-251, fig. 1257-1286), celle du 
monastère de Saint-Jérémie à Chagqara (voir Diclionn.. 
t. mr, col. 519-558, fig. 2583-2610) n’ont pas fourni 
de moins curieuses informations sur l'architecture 
et la décoration sculptée des églises chrétiennes 
d'Égypte au ve et au vie siècle ?. » Enfin toute une série 
de monuments, mieux conservés, se rencontre dans 
les églises du Couvent Blanc, Deir el Abiad (voir Dic- 
tionn., t. IV, col. 461, fig. 2642-3672) et du Couvent 
Rouge, que Schenouti fonda vers la fin du rv® siècle, 
sur la rive gauche du Nil, près de Sohag en Thébaïde: 
puis encore le monastère de Saint-Siméon d’Assouan 
(Deir Amba Samaan) ὅ, enfin les églises monasti- 
ques du désert de Nitrie, Saint-Macaire, Amba Bes- 
chaï, Souriani, Baramous, qui toutes datent du 
vie siècle. 

Le type prédominant de l'architecture chrétienne 
en Egypte est le type basilical. Une nef terminée par 
une abside, des bas-côtés surmontés de galeries aux- 
quelles on accède généralement par un escalier établi 
à l'angle sud-ouest et qui conduisait également sur le 
toit en terrasse. La nef, les ailes et les galeries sont 
voûtées. Cette description sommaire s'applique sauf 
réserves aux édifices qu’on rencontre avant d’arriver 
à la deuxième cataracte. Le type basilical sert géné- 
ralement d'inspiration, mais il reçoit des interpréta- 
tions fort variées. Tantôt — et même fréquemment — 
le pilier de maçonnerie remplace la colonne mono- 
lithe, ou bien, à défaut de celle-ci, on empile des tam- 
bours qui, ajustés et repeints, donnent l'illusion du 
monolithe, sinon les garanties de solidité. Si on cherche 
à énumérer les églises dont les nefs latérales sup- 
portent une galerie, l'embarras commence; de même 
quand il est question des voûtes de la nef centrale et 
des ailes. En somme, ces constructions sont timides, 
maladroites et fragiles; sans les conditions exception- 
neéllement favorables du climat il n’en subsisterait 
pas même le souvenir. Malgré la rareté et la cherté du 
bois en Égypte, les basiliques furent couvertes d’une 
toiture en charpente dont le prix n’excédait peut-être 
pas celui que coûtaient les murs renforcés dont une 
voûte en briques entraînait la dépense. La poussée 
de ces voûtes ἃ d’ailleurs été fatale à la longue aux 
murs trop légers, qui ont cédé. Le besoin d'économie 
suggéra une combinaison que les Romains ne dédai- 
gnaient pas mais dont ils assuraient le bon usage par 


tère, voir J. de Morgan, Catalogue de monuments et 
inscriptions de l’ Égypte antique, 1894, p.129-139; J. Clédat, 
dans Annales du service des antiquités, t. IX, p. 224-229; 
dans Recueil de travaux, 1915, ἃ. XXXVIT, P. 41; Somers 
Clarke, Christian antiquities, pl. xx1. 


2531 ÉGYPTE 


une technique soigneuse. Entre deux faces de pierres 
ou de briques, un remplissage de maçonnerie occupait 
l'intervalle; seulement les constructeurs romains pro- 
cédaient avec attention, usaient de parpaings et liai- 
sonnaient régulièrement les deux faces, en sorte que 
le remplissage jouait lui-même un rôle de liaison, 
tandis que les maçons égyptiens procédaient avec 
tant de hâte et si peu de soin que le remplissage for- 
mait comme un gâteau de brique pilée insuffisamment 
liée dans le mortier et si peu adhérent aux parois que 
ceux-ci ont pu se détacher et choir indépendamment 
de ce gâteau, qui d’ailleurs n’a pas tardé à s’écrouler, 
entraînant les poutres du plafond en bois de palmier, 
d'un poids relativement faible, et la couverture de 
l'édifice, en limon séché et étendu. Sur le transept 
s'élève une coupole posée sur trompes d’angle. Par- 
fois l’intérieur de l’église forme une sorte de quadrillé, 
dont piliers et colonnes marquent les points qui se 
coupent à des distances très réduites. Dès lors la cou- 
verture s'exécute au moyen d'autant de petits dômes, 
ou plutôt de calottes, qu’il y ἃ de carreaux quadrillés. 
En ce cas, la poussée était assez insignifiante et cette 


2 SR ἘΣ 407 


4012. — Église de Wadi Ghazali. 


D'après Somers Clarke, Christian antiquities in the Nile valley, 
Oxford, 1912, pl. 1v, n. 1. 


couverture maçonnée évitait les chances d'incendie 
d’un plafond. 

Tout ceci, il faut le reconnaître, ne concerne l’art 
que de fort loin, puisque les maçons égyptiens en sont 
aux applications industrielles de méthodes étrangères. 
La salle basilicale est hellénistique, le sanctuaire 
tréflé est syrien, la trompe d’angle est persane. D’ail- 
leurs cette adaptation et ce rapprochement d’éléments 
caractéristiques ne sont pas l’ouvrage d’architectes 
égyptiens. Il est purement gratuit de soutenir que 
ce soit d'Égypte que le plan tréflé et la coupole sur 
trompes d'angle aient passé dans l’art byzantin; on 
n’en apporte pas l’ombre d’une preuve,et quant aux 
vraisemblances, on jugera de ce qu’elles valent par ce 
fait, que ce seraient des moines égyptiens qui auraient 
porté en Syrie et à Constantinople la connaissance 
du sanctuaire triconque. 

L'Égypte monastique n’inventa rien et n’exporta 
rien au point de vue architectural. Quand les disciples 
de Schenouti s’avisèrent d'appliquer le procédé de la 
trompe d’angle dans leurs coupoles, ils suivaient, de 
loin, l'usage qu’en avaient fait les Syriens de la côte 
asiatique, tributaires comme eux et avant eux des 
formes architecturales de l'Orient asiatique. 

Sur la rive gauche du Nil, en face de l’ancienne 
Méroé, à une dizaine de kilomètres au-dessous de 
l'ancienne Napata, s'ouvre une large vallée appelée 
Khor abou Dom. A une distance d’environ deux 
heures de marche en s’enfonçant vers l’intérieur de 
cette vallée, on rencontre, avec quelques signes de 
culture et d’habitation, les vestigès d’un monas- 
tère visité par Lepsius en 1844 et par Somers Clarke 


en 1910. Le plan de l’église, levé par Lepsius, est des 
plus exacts, à en juger par ce qui subsiste. C’est un véri- 
table plan basilical. La nef est soutenue par des piliers 
et l’abside se trouve enfermée dans l'enceinte de 
l'église, de laquelle, suivant une disposition peu fré- 
quente, elle se trouve même isolée par un couloir. 
L'entrée n'offre rien de particulier (fig. 4012). Fré- 
quemment, semble-t-il, l’abside renonce à faire saillie 


pe 


2 5 70m 
4013. — Église de Serre. 
D'après S. Clarke, op. cit., pl. x, n. 2. 


et ne devient plus qu’une niche intérieure, comme nous 
le voyons à Sedegna, à Kulb, à Geziret Thêt Matuga 
et encore à Garf Hussein, à Kasr Ibrim, tandis qu'à 
Gimei nous trouvons l’abside tangente au mur exté- 
rieur; de même à Serre (— Shark). Mais la disposition 
qui paraît offrir le plus de sécurité et de satisfaction aux 
architectes monastiques est la réservation de l’abside 
dans le mur d’enceinte, épaissi et alourdi de toute la 
maçonnerie indispensable pour découper le demi-cer- 
cle dans son épaisseur. Telle est la méthode adoptée 
à Hammâm el Farki, à Addendan, à Mahendi, à Deir 


σι 


4014. — Serre, chapelle du sud. 
D'après 5. Clarke, op. cit., pl. xur. 


el Abiad, à Deir el Ahmar(Amba Bishoï), à Deir Abou 
Hennis. 

Tous ces édifices ont eu beaucoup à souftrir du 
temps, desenvahisseurs, des indigènes et des touristes. 
Un touriste, sorte de maniaque armé de bâton, chaussé, 
équipé, armé de façon à nuire partout où il entre et 
séjourne, fait à lui seul plus de dégât que plusieurs 
douzaines de bêtes à cornes. Une marche qui branle,un 
pan de mur qui menace ruine, un débris qui repose 
sont comme autant de provocations à la fureur qui 
piétine, qui déplace, qui renverse et à l’avidité qui 
emporte. 

A Serre, nous trouvons une petite église bâtie jadis 
sur un rocher situé sur la rive gauche du fleuve. Il ne 
subsiste presque rien de plus que le plan par terre 
(fig. 4013) sauf pour la partie sud-ouest. Ce qui est 
intéressant ici, c'est l'isolement complet de cette église 


n 


par rapport à des habitations ou à un monastère. 
L’abside est pourvue de trois niches et flanquée de 
deux sacristies, on voit encore l’emplacement de 
l’autel et celui de l’ambon. L'entrée principale ne se 
trouve pas dans la façade, mais sur les ailes latérales. 
C'est ce que nous voyons aussi à Wadi Ghazali, à 
Geziret Thêt Matuga. Parfois, toute entrée est sup- 
primée dans la façade, c’est le cas ici et à Hammäm 
el Farki, à Addendan, à Kasr Ibrim, à Madeyq, à 
Qirsch, à Philæ. 

Serre est abandonnée, il y eut là longtemps avant 
le christianisme un établissement sur la rive droite 
du fleuve dans une belle position et bien défendue par 
une muraille et un fossé. Trois églises ou chapelles 
minuscules y furent élevées, mais une seule à l’inté- 


10 


Ἐ - P“Ephse de Philae- 


4015. — Philæ. Petite église et grande église. 
D'après 5. Clarke, op. cit., pl. χχτν, n. 1, 2. 


rieur de la muraille. Celle-ci mesure extérieurement 
9 mètres sur 7 m. 75, la chapelle du nord mesure 9 m.50 
sur 7 m. 15; la chapelle du sud est de semblables di- 
mensions (fig. 4014). 

C'est toujours le type basilical, mais étiré, biscornu, 
que nous retrouvons à Hammâm el Farki, à Adden- 
dan. Il est difficile d'admettre que le manque de place 
ait imposé l'adoption de lignes et d’angles qu'il eût 
été facile de ramener à la régularité; il semble que les 
architectes n’ont d'autre souci que de tirer deux traits 
parallèles pour la nef et les ailes, après cela peu leur 
importe comment ils boucheront les extrémités de ce 
corridor; tout ceci est si maladroit, si disgracieux, si 
timide qu'on ne peut guère s’y arrêter et y rien cher- 
cher d’utile. 

A Philæ, la petite église est une basilique sans nef, 
mais il est possible que les piliers soient représentés 
par les assises indiquées; l'escalier est, par une dispo- 
sition exeptionnelle, à côté de l’abside (fig. 4015). 
Sur trois faces, nord, ouest et sud, les murs ont conservé 
quatre assises de moellons tirés des temples païens du 
voisinage; par-dessus ce soubassement on a employé 
la brique. Dans l’abside se trouve une colonne qui a 


2533 ÉGYPTE 2534 


| été déposée à cet endroit après que le culte avait cessé 
à Philæ. — La grande église est vraiment intéressante, 
il faudrait chercher longtemps pour découvrir 


plan plus disgracieux, si 


un 


toutefois il est permis de 


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δὰ 


A, St-Michel; B, maïître-autel; C, St-Pakhôme; 


D, St-Jean. 
4016. — Deir Melak Mikhaïl, à Edfou. 
D’après 5. Clarke, op. cit., pl. XXXII, n. 1. 


parler de plan. Point d’abside et un mur de fond qui 
s’en Va de guingois, à gauche une sacristie, à droite une 
cage d'escalier, six nefs, celle du milieu tracée par des 
colonnes, les autres par des piliers. Un deuxième esca- 
lier et deux locaux de destination incertaine; les 


1017. 
D'après S 


Deir es Shuhada, à Esneh 


Clarke, op. cit., pl. Χχχπὶ, ἢ. 2. 


portes d’entrée sont prises deux en haut, deux en bas 
de l’église. Nous avons déjà rencontré en Afrique des 
basiliques chrétiennes sillonnées de rangs de colonnes 
ou de piliers à intervalles très rapprochés; la raison en 
est simple et c'est elle qui impose une disposition 
identique à Philæ. L’incapacité de bâtir des voûtes, 


2535 


le manque de poutres de longueur convenable, ἃ im- 
posé l'adoption de ces rangées parallèles de soutiens 
destinés à supporter l’armature du toit (fig. 4015). 

En regard du plan basilical, nous avons le plan 
quadrilatéral. En résumé, ce n’est le plus souvent 
qu’un quadrillage dont les bords sont entaillés presque 
au hasard. A Edfou, sur la frontière du désert, le Deir 
Melak Mikhaïl (fig. 4016) rappelle d'assez près les citer- 
nes à colonnes et à multiples étages qui étaient célèbres à 
Alexandrie et à Constantinople. Les autels sont respec- 
tivement : A, Saint-Michel; B, le maître-autel; C, 
Saint-Pakhôme; D, Saint-Jean. A Esneh, le Deir es 


ÉGYPTE 


2536 
cellules, le mur d'enceinte a une grande porte, actuel- 
lement murée, bien visible dehors. Le long du mur sud 
du couvent s'étend une longue construction avec une 
voûte en berceau. Une construction semblable se ren- 
contre près des murs est et ouest de l’église (fig. 4017). 

Ces deux plans peuvent tenir de beaucoup d’autres, 
tels que Deir Theodoros à Medinet Habou; Deir Bakhum 
(Pakhôme) à Medammôt; Deir el Malak Mikhaïl à 
Kamûlah; Deir Mari Boctor, à Nakâda, et Deires Salib, 
également à Nakâda, enfin Deir el Megma, groupe de 
trois églises. Avec Deir Naga’'a ed Deir, presque en 
face de Girgeh et proche d’Akhmîn, Deir Mari Girgis 


ὼ ' 


4018. --- Couvent Rouge. 
D'après WI. de Bock, Matériaux, p. 61, fig. 72. 


Shuhada passe pour avoir été construit par ordre de 
l'impératrice sainte Hélène : c’est une plaisanterie. 
L'église est construite dans une enceinte qui com- 
prend tout le couvent. L'intérieur du rectangle formé 
par les murs d'enceinte du couvent, et mesurant à peu 
près 150 pas sur chaque côté, présente, comme tous 
les couvents coptes, un dédale de petites constructions 
voûtées en berceau ou surmontées de coupoles et en- 
tourant l’église et un baptistère. Toutes ces construc- 
tions, dont une partie a dû servir d'habitations et de 
communs, remplissent le côté ouest du rectangle. Le 
côté estest occupé par une cour dans laquelle se trouve 
une saquieh, fournissant l’eau au couvent et un long 
couloir voûté près de la porte d’entrée. Le baptistère, 
séparé de l’église par un long passage à découvert, est 
formé par une assez grande chambre carrée avec de 
grands fonts de baptême destinés aux personnes adultes. 
La coupole qui recouvrait le baptistère s’est effondrée. 
Deux rangées de cellules séparées par un couloir voûté 
sont accolées au mur ouest du baptistère. Au bout ouest 
du passage qui sépare l’église du baptistère et des 


et Deir el Adra, nous ne trouvons que la répétition 
du même plan. Nous n’avons rien à ajouter à ce qui a 
été dit à propos de Deir el Abiad (voir ce mot) et de 
Deir Abou Hennis (voir Dictionn., au mot ANTINOÉ) et 
nous renvoyons pour les églises du Caire (voir ce mot} 
à la description qui en a été donnée. 

Dans l’oasis El Khargeh (11 Grande Oasis) se trou- 
vent beaucoup de ruines de monuments chrétiens. 
Nous avons décrit et figuré la nécropole d'El Bagaouât, 
qui se compose de près de deux cents chapelles funé- 
raires, dont quelques-unes sont très bien conservées 
(voir Dictionn., t. n, col. 31-62, fig. 1177-1196, 1811} 
et nous font voir des peintures fort instructives pour 
l’histoire de l’art copte à ses débuts. ἃ deux kilomètres 
à l’ouest de la métropole se trouvent les ruines du 
Deir Moustapha Kachef. Ledit Moustapha n’est pas 
autrement connu, mais son titre de Kächef suffit à dési- 
gner un officier chargé d’administrer un district en 
Égypte sous le gouvernement des Mamelouks; il avait 
choisi l'emplacement de son couvent dans un vaste 
cimetière. De toutes parts d’insignifiants édicules en 


537 


briques crues, parmi lesquels on distingue un monu- 
ment en pierres brutes, l’autre construit avec des blocs 
bien appareillés (largeur de la façade, 1 m. 70; lon- | 
gueur latérale, 2 m. 90), tous deux du même type et | 
destinés à recevoir trois corps. Le monastère est une | 
bâtisse carrée en briques crues dontles murs atteignent 
en hauteur jusqu’à 40 et en longueur jusqu’à 75 pieds. 
A l'intérieur l'édifice comportait trois étages. Au ras 
du sol on distingue encore le plan de l’église, pourvue 
d’une abside, et deux rangées de cellules couvertes de 
voûtes et alignées le long des murs au-dessus d’une 
sorte de caveau souterrain. Le deuxième étage consis- 


ÉGYPTE 


2538 
des ruines d’Antinoé, des grottes ornées de peintures 
intéressantes; malgré leur mauvais état de conserva- 
tion, on peut distinguer encore les scènes suivantes : 
Hérode, le massacre des Innocents, Zacharie servant 
à l'autel, le rêve de Joseph, la fuite en Égypte (voir 
Diclionn., t. 1, fig. 599) 1, Aux environs de Siout, on 
rencontre quelques couvents intéressants : les ruines 
du Deir el Azâm avec nécropole ?,le Deir el Moulin, 
aujourd’hui complètement disparu, les couvents de 
Dronka et de El Rifeh, qui furent primitivement des 
grottes ou des tombeaux pharaoniques, transformés 
en églises et aujourd’hui en étables où vivent bêtes et 


4019. — Couvent Rouge. Intérieur, vue vers le sud-ouest. 


D'après WI. de Bock, op. cit., pl. XxIv. 


tait en une galerie voûtée. Au-dessus, un troisième 
étage? 

Jusqu'à ce qu’un érudit et un archéologue s’asso- 
cient pour ressusciter les vestiges et identifier les 
emplacements et l'historique des couvents innombra- 
bles disséminés sur la terre d'Égypte, travail méri- 
toire, mais dont la difficulté réclame autant d’obsti- 
nation que de perspicacité, nous en serons réduits à des | 
indications d’une désolante brièveté. Wladimir de 
Bock mentionnait rapidement une superbe basilique 
en pierres de taille grand appareil à Denderah; les 
restes des niches et des sculptures démontrent, selon | 
lui, qu’elle se rapporte à l’époque où l’art classique 
servait encore de modèle aux artistes chrétiens qui en | 
saisissaient la beauté et la force. A Nakâda, trois 
anciens couvents ornés de fresques et de sculptures 
et une église taillée dans le roc. A Cheikh Ibade, près 


1 WI. de Bock, Matériaux pour servir à l'archéologie de 
l'Égypte chrétienne, St-Pétersbourg, 1901, p. 84, pl. ΧΧΧΠΙ. 
— ? Voir Annales du service des antiquités, t. 1, p. 109 
(la date 771 est à corriger en 872). —* Il a été fouillé 
par J. Maspero, qui est mort avant d’avoir publié ce qui 


DICT. D'ARCH, CHRÉT, 


gens. Il faut nommer aussi le couvent de Saint- 
Apollo, à Baouît, d’un grand intérêt En suivant 


la lisière du désert, on signale un grand nombre de 
ruines plus ou moins intactes, par exemple le Deir 
Aouûâna Kharbäna, en face d’Aboutig,près de Matmar, 
aux environs d’Esneh, à l’est de Louqsor #. Il existe 
des séries de grottes, anciens tombeaux appropriés 
comme chapelles ou cellules par les moines et qui 
conservent des peintures, par exemple près des 
ruines d’Athribis, à Sohag, à Gournäh, près d’Antinoé 
et en Nubie, le spéos d'El Feraïg sur la rive droite du 
Nil, un peu en amont d'Abou-Simbel. 

A cinq kilomètres au nord-ouest du Deir el A biad on 
rencontre le Deir el Akhmar, c'est-à-dire le « Couvent 
Rouge », qui doit son sobriquet à la coloration des 
briques entrées dans ses murs extérieurs$. Mais de 
même que le précédent porte le nom de Deir amba 
regardait ce couvent. — #* J. Clédat, dans Annales du 
service des antiquités, T. IX, p. 215. — WI. de Boch, 
Matériaux pour servir à l'archéol. de l'Égypte chrétienne, 
p. 61-67,pl. xxIm-xxvn, dont je suis et reproduis en très 
grande partie la notice et l'illustration. 


IV. — 


Ss0 


2539 


Schenouti, ce monastère porte celui de Deir amba 
Bichaï. son fondateur, qui fut en outre le maître de 
Schenouti. Ces deux grandes constructions monas- 
tiques ont donc été élevées en des temps assez rap- 
prochés, aussi offrent-elles peu de différence entre 
elles; la principale consiste dans l'érection, auprès du 
mur sud du Couvent Rouge, d’une surte de donjon, 
renfermant un puits, et un nombre considérable de 
différentes constructions plus ou moins modernes. 
Une large fente entre les parois de ce donjon et le 
mur extérieur du couvent fait supposer que ce donjon 
a été ajouté aprèscoup (fig. 4018). A ce donjon viennent 


| 
_ 


ÉGYPTE 


ee 


ἐπ 


92540 


rieur, on n’aperçoit que des ouvertures rectangulaires, 
de véritables fenêtres, qui se trouvent au centre des 
enfoncements décoratifs de la façade. Ces enfonce- 
ments, disposés six par six, se trouvent dans le mur 
ouest dans deux rangées superposées. Dans le mur 
nord du donjon, ou plutôt dans le mur sud de la basi- 
lique, à laquelle ce donjon est accolé, se trouve l’an- 
cienne porte qui conduit à l’intérieur du couvent même, 
et qui correspond à la porte septentrionale, actuelle- 
ment murée. Une partie de la voûte au-dessus de la porte 
méridionale se voit sur la fig. 4019, vers le bord gauche. 

« L'intérieur de l’ancien édifice est rempli de masures- 


ER Z 


K 


TL 


7 


N 


4020.— Plan du Couvent Rouge (église). 
D’après WI. de Bock, op. cit., p. 62, fig. 73. 


s’accoler, du côté est et ouest, les masures d’un village 
construites en briques crues et à demi ruinées. Un 
enclos à l’ouest du donjon cache la porte d’entrée qui 
conduit au couvent et qui est pratiquée dans le mur 
ouest du donjon :. 

«“ Les murs du couvent, hauts de 10 mètres, sont 
bâtis en briques cuites et ce n’est qu'aux angles et 
près des portes que des pierres taillées se trouvent 
former des chaînages. La crête des murs de l’église 


même ainsi que de l’annexe sud est surmontée d’une , 


rangée de grandes pierres qui, sur le côté extérieur 
de la bâtisse, forment la même corniche de type pure- 
ment égyptien que celle qui couronne le haut des 
murs du Couvent Blanc. Les fenêtres des murs du 
Couvent Rouge, pour la plupart fausses, présentent à 
l'extérieur l'aspect de larges enfoncements dont cha- 
cun est surmonté d’un arc brisé (en ogive). De l'inté- 


3 Voir fig. 4018 sous la fenêtre ronde. 


modernes. Dans l’angle sud-ouest, on voit distinete- 
ment les restes d’un escalier autrefois couvert de 
voûtes qui occupait toute la largeur d’un étroit espace 
analogue à celui qui, au Couvent Blanc, longeaussitout 
le mur sud. Le mur qui séparait cet espace de la basi- 
lique même est détruit à son extrémité ouest, mais. 
l'emplacement de ce mur se laisse facilement déter- 
miner par les traces qui s’en sont conservées au mur 
ouest de l'édifice. Devant cet espace situé au midi, se 


trouvent deux fenêtres de l'étage supérieur et deux . 


fenêtres de l’étage inférieur du mur ouest du couvent. 
Les autres fenêtres de la façade correspondent à la lar- 
geur de la basilique et se répartissent de la façon sui- 
vante : deux fenêtres, par une pour chaque étage, éclai- 
raient chacune des nefs latérales et deux paires de 
fenêtres superposées faisaient face à la nef centrale. 

« Vansleb a vu en 1673 toutes les colonnes des deux 
rangées encore debout à leur place et il signale leur 
beauté et leur uniformité. D'après la communica- 


PP NS à νυ ῃἈῃῇΨῳΨῳῳΨ0 - a 


2541 


tion du P. Porphyre Ouspensky, les colonnes ont été 
portées à Sohag pour la construction d’une mosquée. 
A en juger par la colonne qui s’est conservée encore ac- 
tuellement danslarangée (voir en e du plan, fig. 4020), 
on peut constater que les colonnes ont été fabriquées 
spécialement pour l’église, lors de la construction du 
couvent : le tronc en granit noir est orné d’une croix 
à monogramme taillée en relief au centre d’une cou- 
ronne à lemnisque (fig. 4021); la colonne est supportée 


ΠῚ 


HR RP ὐν δον 


An 


στην 
ἐξ ν 


4021. — Colonne ἃ de l'église du Couvent Rouge. 
D'après de Bock, op. cil., p. 63, fig. 74. 


par un piédestal, sa hauteur est de 5 m. 10. Le chapi- 
teau ne s’est pas conservé, mais nous pouvons nous 
en faire une idée par les chapiteaux des pilastres de- 
vant le chœur et les pilastres de la riche porte méri- 
dionale actuellement murée. Ces chapiteaux sont 
d'ordre corinthien et ont de chaque côté, au milieu, 
trois grandes feuilles d’acanthe, sèches et pointues, au 
bas, deux plus petites feuilles, et, en haut, près du 
bord, deux croix équilatérales entourées de cercles. 

« La corniche de la porte, ornée de croix etderosaces, 
présente une certaine ressemblance avec deux cor- 
niches du Couvent Blanc. Sous la corniche, les deux 
pierres qui se trouvent aux deux extrémités de la 
frise offrent clairement, bien qu'elles soient passable- 
ment détériorées, les images de deux animaux quel- 


ÉGYPTE 2542 


conques (des lions?) debout devant une plante 
c’est à tort que Pococke a voulu reconnaître ici 
l’image de saint Georges, ce modèle semble appartenir 
à l’art persan. 

« Comme au Couvent Blanc, l’église actuelle du 
Couvent Rouge n’est que l'aboutissement de toute 
une suite de reconstructions et de restaurations en- 
treprises à diflérentes époques et dont l'historique 
ne pourrait être tenté qu'après une étude approfondie 
de la bâtisse au point de vue architectural. L'église 
actuelle, construite en briques et consistant en trois 
absides disposées en trèfle, rappelle le plan de l’église 
du Couvent Blanc, dont elle paraît contemporaine. La 
façade assez laide (fig. 4022), avec une porte au-dessus 
de laquelle se trouvent encastrés dans le mur quelques 
blocs à ornements tirés de l’ancienne basilique, con- 
siste en un mur en briques qui masque quatre colon- 
nes de l’ancienne basilique. Ces colonnes se détachent 
du mur à l’intérieur du narthex actuel. Les colonnes 
ont conservé leurs chapiteaux, mais leur ancien épistyle 
a été remplacé plus tard par de la maçonnerie; les 
deux colonnes du milieu (a et aï) sont de 1 τη. 20 
plus hautes que les deux autres colonnes (ὃ et δ᾽) qui 
se trouvent dans l’alignement des colonnades de la 
basilique et qui à l’origine étaient évidemment reliées 
à celles-ci à l’aide d’arcs ou à l’aide de traverses droites 
en bois. Les deux colonnes du milieu (a et a1) étaient 
très probablement reliées entre elles par un arc qui 
pouvait correspondre à ce qu’on désigne dans les 
basiliques sous le nom d’arc triomphal. En somme, si 
on se reporte au plan (fig. 4020) on voit que, d’une vaste 
basilique à quatre nefs avec sanctuaire trilobé, on a 
fait une misérable combinaison d’un narthex collé 
à un sanctuaire. 

« La paroi E du narthex de l’église actuelle est 
formée par un mur en pierres de taille qui date de 
l’ancienne basilique et qui a conservé sa riche orne- 
mentation en deux rangées superposées (fig. 4023). Aux 
quatre colonnes mentionnées plus haut correspon- 
dent sur ce mur quatre pilastres qui s’en détachent 
légèrement et qui sont aussi de différente hauteur : 
ceux du milieu sont plus hauts que ceux des côtés. 
Ces pilastres sont reliés aux colonnes par des parties 
plus ou moins modernes : ceux du milieu (6 et e:) le 
sont par des arcs sur lesquels repose la voûte qui, en 
forme de conque, s'ouvre vers l’intérieur de l’église, à 
l'instar des conques des trois absides; les pilastres 
de côté (f et f:) se relient aux colonnes (ὃ et δ᾽) à 
l’aide de traverses droites en bois. Entre ces pilastres 
se trouvent en bas deux petites portes. Le mur au- 
dessus de chaque porte est orné d’une niche avec une 
conque sculptée, de deux petites colonnes de chaque 
côté et d’un fronton brisé muni d'une croix équila- 
térale (fig. 4023). Le tout rappelle les niches du Cou- 
vent Blanc. 

« La partie supérieure du mur qui se voit au-dessus 
des voûtes du narthex actuel (fig. 4024) est ornée des 
mêmes pilastres que sa partie inférieure et, entre les 
pilastres, il y ἃ des niches de forme différente de 
celles qui viennent d’être mentionnées. A en juger par 
les restes de l’ancien mur, qui se sont conservés près 
du pilastre e, on peut conclure que les deux pilastres e 
et et de l'étage supérieur étaient reliés par un mur en 
pierre. 

« Par contre, à l'étage inférieur, ce pan de mur était 
soutenu par un arc en pierre de grandes dimensions, 
remplacé actuellement par un arc en briques. Celui-ci 
repose sur les chapiteaux de deux grandes colonnes 
(ἃ et d') adossées aux faces latérales des pilastres du 
milieu (6 et e1). La hauteur de ces colonnes égale celle 
des colonnes du milieu (a et a’) dans le mur ouest du 
narthex. Les chapiteaux des colonnes sous Farc central 
(ὦ et d') ressemblent, par la disposition des feuilles 


2543 


d’acanthe et la présence des croix, aux chapiteaux des 
pilastres qui se trouvent dans l'alignement des colon- 
nades de la basilique (/ et f:) ainsi qu'aux chapiteaux 
des pilastres de la porte murée sur le côté nord de la 
basilique. Les absides sont trilobées, comme au Cou- 


ÉGYPTE 


2544 


en forme de coquille. Sur ces arcs, ainsi que sur celui 
qui relie les colonnes d et d', repose la partie supérieure 
de l’église. 

«Du dehors (fig. 4022, 4024), cette annexe, qui ressem- 
ble à une tour carrée, paraît avoir été refaite, mais à 


4022. — Façade occidentale de l’église actuelle du Couvent Rouge. 
D'après WI. de Bock, op. cil., pl. XXY. 


vent Blanc. Les intervalles entre les colonnes qui, sur 
deux rangs superposés, ornaient les murs des absides, 
sont ici également recouverts d’une paroi plus ou 
moins moderne en briques destinée à soutenir l’épi- 
style assez détérioré de ces colonnades. Les conques 
supportant les trois absides sont consolidées à leur 
orifice par de larges arcs en pierre avec des archivoltes 
profilées. Chaque conque présente à son sommet une 
pierre formant clef de voûte et ayant un enfoncement 


l'intérieur elle a conservé en partie son ancien arran- 
gement : au-dessus des larges archivoltes recouvertes 
d’ornements peints et d’un bandeau horizontal égale- 
ment peint, qui surmonte ces ares. chaque mur était, 
à ce qu'il paraît, muni de trois fenêtres, mais actuel- 
lement celles qui se trouvent près des angles sont 
murées. Ces fenêtres, qui se trouvent à 9 m. 35 au-des- 
sus du plancher de l’église, sont flanquées chacune 
de demi-colonnes d’un mètre de hauteur qui ont des 


2545 


chapiteaux en plâtre et sont posées sur une corniche 
ressortant du mur : toutefois les voûtes en plein cintre 
de ces fenêtres, ainsi que tout ce qui se trouve au-des- 
sus, est refait. Les angles de la tour carrée ont, au lieu 
de pendentifs, des conques et, sur la base octogone, 
obtenue de cette manière, repose une coupole ronde 
percée dans sa partie inférieure de huit fenêtres. 

« En dehors, la fenêtre tournée versl’ouest,au milieu 
de la tour carrée, est ornée de demi-colonnes torses, 
d'un encadrement en pierre et d’un fronton surmon- 
tant une conque, mais ces parties dé l’ancienne basi- 
lique, qui avaient autrefois appartenu à quelque niche, 
ont été placées ici, sans doute plus tard, lors de la 
construction en briques de la partie supérieure de 
l’église. 

« Dans l’église du Couvent Rouge, comme dans celle 
du Couvent Blanc, on peut très probablement con- 
stater trois importantes reconstructions de l'édifice. 
Les fresques dont est orné tout l'intérieur de l’église 
sont de deux époques et se rencontrent sur deux 
couches superposées de stuc : celles de la couche infé- 
rieure sont très probablement contemporaines de la 
construction de l’église à absides trilobées (c’est-à-dire 
de la reconstruction de la basilique primitive), celles 
de la couche supérieure ne sont que le résultat de 
restaurations postérieures. 

« De chaque côté de l’abside médiane, à l'extrémité 
de l’église, on trouve ici, comme au Couvent Blanc, 
deux petites chambres ornées de fresques et recou- 
vertes de voûtes à arêtes, au milieu desquelles sont 
placées des pierres rondes sculptées. Les portes ou- 
vrant dans ces chambres, ainsi que les trois portes du 
mur est du narthex, sont construites en pierre et ornées, 
du bon côté, de pilastres à chapiteaux. 

« De l'extrémité nord du narthex une porte conduit 
dans une longue et étroite pièce recouverte d’une voûte 
en berceau. Dans l'épaisseur de la porte on voit clai- 
rement qu’à l’ancien mur en pierres de 1 mètre d’épais- 
seur a été accolée plus tard une paroi en briques de 
Ὁ πη. 25. A cette pièce correspond, du côté sud, une 
autre pièce tout à fait semblable à celle-ci et qui s’ou- 
vre, non plus dans le narthex mais en dehors (fig. 4022), 
l'église à coupole n’occupant pas toute la largeur de 
l’ancienne basilique. 

« Tout l’espace de la basilique primitive est occupé 
maintenant par les pauvres masures des habitants ac- 
tuels du couvent, qui empêchent de reconnaître claire- 
ment l’arrangement ancien de la basilique. Aujour- 
d’hui on peut seulement se rendre compte que ses nefs 
latérales, éclairées par des fenêtres à arcs ogivaux, 
étaient couvertes d’un toit plat sur lequel, le long du mur 
nord, se prolongeait l'étage supérieur, consistant pro- 
bablement en une rangée de cellules. Il s’est conservé 
encore deux de ces cellules. La hauteur de l'étage 
était à peu près de 2 τη. 40. » 

39 Polychromie. — Ce qui frappe dans les innombra- 
bles débris de l’art copte, c’est le goût de la couleur et 
l'emploi, parfois intempestif, qu'on en fait. Les mu- 
railles, les coupoles, les sculptures elles-mêmes re- 
çoivent des enluminures souvent naïves, parfois gros- 
sières, mais toujours abondantes. Ce faisant, l'art copte 
avait de qui tenir. C’est encore du côté de l’Assyrie 
et de la Perse qu'il faut chercher l’origine de ce goût, 
tout en reconnaissant que l'Égypte pharaonique avait 
bien eu sa part dans cette éducation du goût des géné- 
rations postérieures. Les édifices alexandrins et les 
temples disséminés en Égypte offraient des surfaces 
dont les décorateurs tiraient parti pour graver d’in- 
nombrables figurines, des hiéroglyphes d'un profil 
irréprochable, sans doute, mais d’une valeur ornemen- 
tale assez terne. A plus forte raison, lorsque la brique 
remplaçait la pierre de taille, la paroi offrait un aspect 
désolé qui s’accordait mal avec la magnificence des 


ÉGYPTE 2546 


souverains. Les murailles disparurent sous un revê- 
tement somptueux dont les marbres, le métal, l'ivoire, 
le verre, les mosaïques, les tapisseries fournirent la 
matière rutilante. Pour se faire une idée de l'aspect 
de ces édifices, nous n’avons plus guère que les églises 
de Constantinople, de Salonique ou de Ravenne. Le 
Sérapéum, tout étincelant de plaques métalliques, 
fut un des chefs-d’œuvre et des modèles de cette déco- 
ration polychrome. 

Cette mode dispendieuse n’était pas seulement pra- 
tiquée dans les édifices de la période hellénistique et 
à l’époque brillante de l’art alexandrin. Les particu- 


4023. — Couvent Rouge. 
Niche du nord dans le mur occidental de l’église actuelle. 
D’après WI. de Bock, op. cit., pl. XXVIT, n. 1. 

liers ne se refusaient pas la satisfaction de décorer les 
églises de cette manière, ainsi que nous en trouvons le 
témoignage dans une inscription trouvée à Nazleh 
(Fayoum) en 1910. 

C’est un gros bloc de pierre mesurant en surface 
0 πι. 87 sur 0 m. 33. La partie destinée à recevoir 
l'inscription avait été préalablement polie : elle 
mesure Ὁ m. 55 de longueur sur Ὁ πὶ. 33 de largeur 
(fig. 4025) 1: 

εγενετὼ TO χᾶλον EPYOV τῆς πλαχωσεὼως 
τῆς αγιᾶς εχχλησιᾶς τοῦ αγιου Μηνα 

ent «fo II 

1S ἀρχηπ χαὶι δεκάτης LV // χί(υρι)ε βοηθὴ 
5. oovro δουλος σοὺ Mnva στρα || χαι τῶν παιδὼ [ν] 


OÙ επισχοόποὺ εν MVL μεσωρὴ 


ν 


αἰυ] του aunv//...4©... 


ligne 4 : ιν(δικτιωνος ligne 5 : τὸ δουλοσσου : ν 
1 G. Lefebvre, Égypte chrétienne, 
service des antiquités, 1910, t. 


entrée au musée du Caire. 


dans Annales du 
XI, p. 245, n. S31; inscription 


2547 ÉGYPTE 2548 


: : - ἘΞ ie A D ne Ve 

final de τόν (car il faut supposer l'emploi del’accusatif | τῆς πλακώσεως τῆς ἁγίας ἐκκλησίας τοῦ ἁγίου Μηνᾶ, 

(sic), pour cette permière partie des compléments) | ἐπὶ ἀββᾶ Πέτρου ἐπισκόπου, ἐν μηνὶ μεσωρὴ Le, 
EL ᾿ , Ξ Le δ 

ρχῇ πέντε χαὶ δεκάτης ἰνδικτιῶνος. Κύριε, βοήθησον 


est tombé devant δ initial de δοῦλον ; celui de δοῦλον 


4024. — Couvent Rouge. Partie supérieure de l’église actuelle. 
D'après WI. de Bock, op. cit., pl. XXVI. 


est également tombé devant 6 de σου, tandis que 6 
était redoublé; — ligne 6 : la ligne est en partie usée 
par le frottement; la fin en est à peu près indéchif- 


Se - , ἝΩΣ ΠΕΡῚ a 
τῷ δούλῳ σου Μηνᾷ στρατηλάτῃ χαὶ τοῖς παισὶν αὐτοῦ, 
» ᾿ LEP 
ἄμην... 16... 
: ΝΣ - , 
Ce texte commémore le χαλὸν ἔργον τῆς πλαχώ- 


4025. Inscription de Nazleh. 
D'après Annales du service des antiquités de l'Égypte, 1910, τ. xt, pl. 


frable. Au début, il semble qu'on puisse lire : αὐτοῦ | σεὼς d’une église dédiée à saint Ménas, quine nous est 
aunv. Après le double tiret, trois lettres effacées, | pas connue, mais qui devait s'élever non loin du 
puis, je crois, le signe numérique de amen, puis bourg moderne de Nazleh, c'est-à-dire dans la partie 
encore trois lettres dont la lecture est impossible, | occidentale de la province du Fayoum, quelque part 

Il faut comprendre : ’Eyévero τὸ χαλὸν | vers Polydeucia (Qasr el Gebeli), ou le monastère de 


Hamouli. L'expression πλάκωσις désigne l’action de 
revêtir les parois d’un édifice de πλᾶκες ou dalles de 
marbre : ainsi elle s'emploie en parlant d’un théâtre... 
καὶ τὴν τοῦ λογείου χατασχευὴν «al πλακώσιν"; et 
d’une église (celle du Sauveur à Jérusalem) :... οὗ 
πὰ μὲν εἴσω τῆς οἰκοδομίας ὕλης μαρμάρου ποικίλης 
»διεχόλυπτον πλακώσεις 2. La πλάκωσις de notre église 
du Fayoum semble avoir été faite par les soins et 
aux frais d’un fidèle, portant le même nom que le 
saint Ménas, qui, pour prix de sa piété, implore la 
protection de Dieu sur lui et sur ses enfants. Ce Ménas 
est d’ailleurs un personnage assez important, c’est 
le gouverneur militaire, le στρατηλάτης d’Arsinoé. Ce 
titre de στρατηλάτης — en dehors de l’intérêt qu’il pré- 
sente par lui-même * — nous permet de dater approxi- 
mativement notre inscription, qui, antérieure aux 
Arabes, peut être du ve ou du commencement du 
vie siècle. 

Placages, appliques, incrustations et aussi bas- 
reliefs pittoresques insérés dans les panneaux de la 
paroi. Il y avait dans tout ceci beaucoup de magnifi- 
cence et beaucoup de truqué. Ceux à qui leurs moyens 
financiers ne permettaient pas le marbre et le métal 
se donnaient, sans trop grosses dépenses, le plâtre 
et la couleur, en trompe-l’œil. Il y eut des tableaux 
de mosaïque transportables, mais tout ceci n’était 
que les applications plus ou moins heureuses du 
parti décoratif de revêtement pclychrome. 

4° Pilioresque. — « L'art alexandrin fut essentielle- 
ment un art décoratif. Dans les éléments, bas-reliefs 
et peintures, au moyen desquels il a constitué ses 
décorations, il a recherché deux choses principalement, 
16 détail pittoresque et le trait de vérité réaliste. Ce 
n'était là qu’une conséquence de la grave évolution 
sociale qui s'était accomplie dès le rve siècle dans la 
cité d'Alexandrie. Alexandrie était la ville de la joie, 
du plaisir, de l'amour : elle devait se plaire à retrouver 
dans l’art les motifs coquets et précieux qui reflétaient 
ses goûts, les Amours jouant, vendangeant, moisson- 
nant, les scènes élégantes, un peu mièvres, dont la 
femme et l’amour fournissaient le thème. Ville peu 
croyante, familière avec les dieux, elle devait aimer 
les épisodes qui traduisaient les côtés piquants de la 
mythologie classique, s'amuser des figures un peu 
caricaturales, Silènes, Satyres, etc., qui humanisaient 
18 majesté de l'Olympe antique, transposer volontiers 
dans le mode romanesque les belles légendes tragiques 
d'autrefois. Enfin, comme toutes les sociétés très 
raffinées, le monde alexandrin se sentait des goûts 
très idylliques. Il aimait la nature. Alexandrie était 
la ville des fleurs, et la « guirlandomanie » de ses 
habitants était célèbre. On y aimait donc naturelle- 
ment, dans l’art, les paysages, les scènes champêtres, 
les natures mortes. Et pareillement, ces élégants se 
plaisaient aux représentations de la vie familière, 
fussent-elles même un peu terre à terre, grossières ou 
ridicules. De toutes ces raisons diverses devait naître 
un art très particulier, une peinture surtout pitto- 
resque, éprise des sujets de genre, et les traitant 
d’ailleurs avec une technique très savante et une 
suffisante connaissance des lois de la perspective. 
Cet art alexandrin fut bien vite à la mode dans tout 
le monde antique #. » Il pénétra l’art chrétien, accueil- 
lant aux scènes gracieuses dont la décoration de 
Sainte-Constance (voir ce mot) nous offre un modèle 
achevé. Les mosaïques africaines, les carreaux estampés 


1 Corp. inscr. græc., t. 111, n. 4283. — ? Eusèbe, De vita 
Constantini, 1. III, c. ΧΧΧΥῚ, P. G., t. xx, col. 1096. — 
Ὁ On sait qu’à l’époque byzantine, le gouvernement civil et 
le gouvernement militaire d’Arsinoé étaient généralement 
confiés au même personnage πάγαργχος χαὶ στοατηλάτης, et, 
ainsi que le fait remarquer M. Jean Maspero, il est assez 
rare de trouver, comme c’est ici le cas, les deux fonctions 


ÉGYPTE 


2550 


accueillent et reproduisent ces innombrables scènes de 
chasse, ces viviers poissonneux, ces épisodes de la vie 
champêtre dont le goût et l'inspiration sont mis en 
circulation à Alexandrie. Pêche, chasse, vendange, 
pâturage, soin des troupeaux, exploitation des terres, 
culture des céréales, cueillette des fruits n’ont pas 
moins de succès que les arabesques architecturales, 
invraisemblables, impossibles, mais légères, pimpantes 
et flatteuses comme un palais de conte de fées. 

5° Portrait.— Il exista, principalement au Fayoum, 
une école réaliste dont les ouvrages se sont conservés 
assez nombreux pour permettre un jugement motivé. 
Peu de musées importants d'Europe ne possèdent 
aujourd’hui quelques-unes de ces planchettes misé- 
rables sur lesquelles revit dans son intense éclat de 
vérité le visage de quelque Égyptien, si ressemblant 
qu’on n’en peut oublier les traits et l'expression. 
Parfois, au lieu d’une planchette, c’est un carré de 
toile apprêtée qui a conservé, dans l'ombre d’un 
cartonnage de momie, un portrait éblouissant. Les 
maîtres anonymes qui se livraient à cet art devaient 
être nombreux, à en juger par la variété des lieux de 
trouvaille et le catalogue des portraits connus, sans 
préjudice de ceux qui paraîtront quelque jour à la 
lumière. Ici encore, l’art chrétien s’appropriale procédé 
et la tradition; mais à l’extrême habileté de touche 
des peintres égyptiens il substitua l'adresse des 
mosaïstes; il est clair que la résistance offerte par 
les cubes multicolores aux combinaisons de lignes 
de la figure humaine imposa aux mosaïstes des adapta- 
tions peu flatteuses, mais qui ne doivent pas nous 
abuser sur la transmission de l’art duquel ils pro- 
cèdent. La caractéristique générale de ces portraits 
du Fayoum est d'offrir le visage vu de face, les veux 
largement ouverts, un peu dilatés, les lèvres et ie 
nez dessinés avec une netteté presque anguleuse, le 
sérieux, la froideur, la gravité imperturbable, le 
corps limité au buste, parfois avec les mains. 

Ces portraits, si lumineux qu’ils peuvent soutenir la 
comparaison avec les meilleurs ouvrages de Lucas 
Cranach, d’Antonello de Messine et des frères Clouet, 
ne sont pas demeurés isolés. Nous avons donné 
(voir Dictionn., t. m, fig. 2582) le portrait de l’apa 
de Chaqqara, Jérémie, œuvre admirable qui fait 
revivre dans sa fragile vétusté un moine parvenu 
au terme d’une longue vie. La fresque n’est pas moins 
frappante de sincérité que l’encaustique, elle offre 
plus de douceur, une tonalité plus calme et comme 
l'indice d’une vie moins intense. La couleur très 
flatteuse, un peu mièvre, se retrouve avec ses tonalités 
trop languissantes dans la plupart des fresques de 
l’art copte 5. Quand des artistes s’acquittent de la 
sorte de la figure humaine, on en peut conclure que 
l’art du portrait est en honneur. Mais tandis que 
l’art byzantin compose les portraits de Jésus-Christ, 
de sa mère, des apôtres, des saints, d’après un canon 
immuable et leur impose un masque qu'on prendra, 
avec le temps, pour un type historique, l’art copte 
maintient la distinction entre le portrait animé et la 
figure hiératique. Ses christs, ses vierges, ses saints 
sont aussi irréels que les mannequins vêtus et ocellés 
par Angelico de Fiesole. 

6° Fresques. — L'art de la fresque a pris un déve- 
loppement considérable dans les églises et les monas- 
tères coptes. Ses débuts étaient pleins de promesses; 
il suffit, pour en juger, de se reporter aux voûtes 


séparées : on en a un exemple, du vr-vn* siècle, dans 
Pap. Lond., t. 1, p. 215, n. Cxmt, 1. 6; Θεοδοσίου τοῦ 
ἐνδοξοτάτου στρατηλάτου ἀπὸ τῆς ᾿Αοσινοιτών πόλεως. — 
4 Ch. Dieh]l, Manuel d'art byzantin, p. 61. — * WI. de Grü- 
neisen, Études comparatives. Le portrait. Traditions hellé- 
nistiques et influences orientales, in-fol., Rome, 1911: 
Le portrait d'apa Jérémie, in-4°, Paris, 1912. 


peintes de deux chapelles d'ElBagaouât (vcir Dictionn., 
t. nr, fig. 1187-1189, et 1811). Nous avons montré 
en 165 décrivant leur originalité et les rares qualités 
qui s’y découvrent; ici, comme dans la plupart des 
ouvrages coptes, l'observation directe de la nature 
n’est jamais négligée. La coupole des scènes bibliques 
reprend divers sujets traités dans les catacombes, en 
imagine d’autres et ne copie jamais. La coupole des 
scènes et personnages allégoriques, plus originale 
encore, imagine des types ou transforme des scènes. 
La Paix, la Justice, la Prière n’avaient pas encore été 
symbolisées. La Paix n’a pour tout vêtement qu’une 
ceinture brodée. Daniel est dans une sorte de baquet 
de maçonnerie qui représente la fosse aux lions; le lion 
de droite tient les pattes de derrière sur ce mur; au 
delà de la fosse, un arbre quelconque, et cette figu- 
ration du paysage rappelle la scène de Daniel à la 
Capella greca. Le sacrifice d’Abrahan nous montre un 
personnage inattendu, Sara. Mais c’est moins par ces 
innovations de détail que par l’ordonnance d'ensemble 
que cette décoration doit retenir l’attention. Non 
seulement les personnifications révèlent l'influence 
alexandrine, mais la disposition exclut tout désordre et 
vise à produire un aspect monumental. Le rapproche- 
ment de ces deux coupoles amène enfin entre elles 
un contraste qui suffirait seul à les rendre intéressantes. 
« L'une, ainsi que les plus anciennes coupoles d'Italie, 
reproduit les multiples petites scènes symboliques des 
catacombes; mais au lieu de les répartir, comme aux 
voûtes des catacombes, entre plusieurs compartiments 
symétriques, la fantaisie hellénistique les parsème sur 
le fond, autour de rinceaux où des oiseaux picorent, 
sans cadre et sans ordre. Cette décoration charmante 
doit être au moins contemporaine de Sainte-Constance, 
car des éléments nouveaux apparaissent : Sainte- 
Thècle et surtout le Martyrium de Jérusalem, 
plusieurs fois répété, avec l’escalier de sa façade, 
ainsi que sur la carte de Médaba. Afin que rien ne 
distraie l'esprit de ces images pieuses qui planent 
dans le ciel, les arcades, les murs et l’abside portent 
de simples ornements, guirlandes, architectures et 
dessins géométriques. L’autre coupole, autour de 
deux cercles ornés de rinceaux et de lauriers, déploie 
une longue suite de figures. Ainsi on voit en un même 
lieu la décoration libre et souple, inspirée par la 
tradition hellénistique, céder la place aux zones 
concentriques, aux processions sévères et monotones, 
aux figures de grandeur naturelle ou de proportions 
colossales, alignées sur un seul plan, sans fond ni 
accessoires, en un mot au style monumental !. » 

Au monastère de Baouît (voir ce mot) nous possé- 
dons un ensemble décoratif dont une partie remonte 
sans nul doute au vie siècle. Les fresques trouvées 
par J. Maspero à Baouît et rapportées au musée du 
Caire en 1913 sont supérieures à celles qu'avait fait 
connaître J. Clédat. Par exemple la niche 1220 du 
musée du Caire (fig. 93 du Guide du musée) est d’une 
fraîcheur admirable, mais ne nous apporte rien de 
nouveau comme composition; c'est l’œuvre d'un 
habile ouvrier du vi® ou du début du vire siècle. 
Nous ne disons rien ici des peintures du monastère 
d’Apa Jérémie à Chaqqara, parce que nous y revien- 
drons dans un article séparé. 

Toute une végétation ornementale s’y propage à 
l’aise. Nous ne parlons pas des torsades, entrelacs, 
combinaisons et complications géométriques, qui ont 
vraiment l'air de marquer les origines de l’art du 
papier de tenture pour appartement ? (n. ΧΙ, ΧΗ, XIV, 
XV, XX, XXII à XXVIiNCL., XXVIN, LX, LXIN, LXV, LXXVI, 


τ, Millet, L'art byzantin, dans A. Michel, Histoire de l'art, 
1905, t. 1, p. 165. — ? Je renvoie aux numéros des planches 
de l'ouvrage de M. J. Clédat, — ? G. Ebers, Sinnbildliches. 


ÉGYPTE 


LXXVII ἃ LXXXIN incl., XCIV, XCV, XCVI), parfois ces 
motifs s’animent de médaillons ou de carreaux 
contenant des têtes d’anges, des oiseaux, des volatiles, 
des fleurs, des fruits, d’une grâce un peu lourde mais 
frais et riants (n. LXI à LXXIV incl., LXXXV). Ailleurs 
de grands vases (n. LXXXI, LXXxXIN) laissent échapper 
des rinceaux de pampres. 

Les figures offrent plus d'intérêt, figures allégoriques 
et symboliques : la Foi, l'Espérance, la Patience 
(n. xxx), l'Église (n. xLv, 1); d’autres encore nous 
rappellent la coupole de Bagaouât et l’art alexandrin. 
Rien de plus vague, au reste, que ces prétendues 
personnifications. La « sainte Église » est une dame 
de condition, qui, parvenue à l’âge où la jeunesse 
n’est plus qu’un souvenir,s’est parée de tous ses bijoux: 
couronne, colliers, pendeloques, sur la tête, dans les 
cheveux, autour du cou, sur la poitrine. N'était 
l'inscription qui permet de l'identifier + AFIA EKKAH- 
CIA, cette respectable personne risquait de demeurer 
anonyme. Voir au mot ÉGLise. 

« Le style monumental tend à dominer dans ces 
peintures. Au-dessus des soubassements, où d’ailleurs 
la décoration elle-même devient de plus en plus 
géométrique et tend à styliser les motifs qu'elle 
emploie, s’alignent en une frise continue tantôt 
des épisodes bibliques, empruntés à l'histoire de 
David (n. Xvr, XVII, XVIN, XIX) ou à l’enfance du Christ, 
tantôt des figures de prophètes et de saints (n. Xx1, 
XXVII, XXXI, XXXIV, XXXV), tantôt de moines célèbres 
dans l'Égypte chrétienne (n. xx1x), tous traités dans 
un style réaliste qui donne parfois à leurs images une 
singulière intensité de vie. » D’une fresque à l’autre 
l'inégalité se fait sentir; si saint Phoibamon et saint 
Sisinnios (n. LIN, LIV, LV, 1.01) sont des morceaux 
excellents, vigoureux et robustes, les scènes consacrées 
à David jouant de la lyre devant Saül (n. XVI, XVn) 
et au combat de David contre Goliath (n. XVI, xXIX} 
sont franchement pitoyables. Le baptême du Christ 
(voir Diclionn., t. 1, fig. 1282) est une composition 
habile et qui sait tirer parti adroitement d'un thème 
déjà en partie fixé. L’Ascension (n. XL, XLI, XL) 
montre déjà l’oubli de la règle d’unité de lieu. Le 
Christ occupe son trône dans le ciel; sa mère et ses 
apôtres sont encore sur la terre; ce sont deux scènes 
séparées nettement par un trait horizontal. Dès lors 
on abandonne les attitudes naturelles pour adopter 
cette froide symétrie, cette ordonnance glaciale qui 
fera aligner au fond des absides la Vierge, les saints 
apôtres, les saints moinesimmobiles, exsangues, irréels. 
Désormais l’art copte s’étiole et s’appauvrit; non, 
comme on l’a prétendu, que la haine de l'Église 
grecque ait entraîné les coptes monophysites à 
chercher leurs inspirations religieuses dans les sou- 
venirs du paganisme national*, mais la scission 
produite entre le monophysitisme égyptien et l'ortho- 
doxie byzantine, en 451, ne laissa pas d’influencer la 
décadence et de la précipiter. Ce n’est pas impunément, 
qu’en matière artistique, on rompt avec des méthodes, 
des recettes, des modèles jusqu’à ce moment acceptés 
et suivis. S'isoler est aisé, se renouveler est fort 
difficile. Tout ce qui était melchite, orthodoxe, était 
honni, chassé et, en dehors d'Alexandrie, que les purs 
Égyptiens de l’arrière-pays considéraient comme une 
ville étrangère, le rite grec n'existait plus. Repoussant 
avec ostentation les traditions de l’art classique, les 
Égyptiens eurent à créer leur propre art, un art 
nouveau, maladroit, barbare, presque iconoclaste. Ils 
ne recoururent pas pour cela aux artistes grecs ou 
étrangers, car un pays dont l'art national avait 


Die koptische Kunst; ein neues Gebiet der altchristi. Sckulp- 
tur und ihre Symbol, Leipzig, 1892: cf. K. Schmidt, Bemer- 
kungen zur angebl. altkopt. Madonnendarstellung, 1897. 


ξ΄ 


--- «ρου 


LUE: PERS 


2553 


atteint un si haut degré de développement et de 
perfection dès les premières dynasties possédait en 
soi-même les ressources nécessaires à une rénovation. 
Mais celle-ci précisément répugnait à reprendre les 
traditions et les méthodes païennes et se jetait dans 
le dessin ornemental, au détriment de l'observation 
de la nature. 

Au reste, le pays était opprimé par la domination 
byzantine, ruiné par les impôts et les exactions des 
gouverneurs. Cette pauvreté ne pouvait pas faire 
jaillir du génie populaire de belles œuvres, et, pendant 
que l’art progressait à Byzance, les manifestations 
artistiques de l'Égypte nous dévoilent un état de 
dégénérescence pénible à constater. La base sur 
laquelle évoluait l’art des premiers siècles de l’ère 
chrétienne, l’art classique était oublié et l’art national 
n'avait pas encore repris conscience de lui-même et 
de ses moyens; cette évolution, amenée par des 
circonstances étrangères à l’art, ne fut pas favorable à 
ses productions pendant les deux siècles qui s’écou- 
lèrent entre le concile de Chalcédoïine et la conquête 
arabe. L'absence de progrès, la prédominance de plus 
en plus sensible de l'élément géométrique et mécanique 
finirent peu à peu par mettre l’art copte en posture 
de se laisser absorber par l’art arabe, ce à quoi l’art 
byzantin a toujours échappé 1. 

A mesure que l’art hellénistique devient étranger, 
la décoration ornementale et symbolique fait place 
à la peinture historique, la plus desséchante qui 
existe. Un réalisme exprimé avec une peinture cha- 
toyante est bien la chose la plus déplaisante du monde 
et ce n'est qu’à force de sincérité dans les détails 
que l’art copte reste supportable. Les grands portraits 
d’apa Psamarites et d’apa Paul 2 (n. 29) sont 
dignes de figurer dans une mosaïque byzantine, 
ils n'y dépareraient rien, mais ils y seraient entourés, 
enveloppés, tandis que l’art copte les isole, les découpe 
comme des images qu’on applique au hasard. 

A Chagqara, où les plus anciennes peintures datent 
du ve et du vre siècle, on rencontre presque toutes les 
mêmes particularités qu’à Baouît. Une grande fresque 
représentant le sacrifice d'Abraham rappelle les minia- 
tures du Cosmas Indicopleustes. « Maïs, d’autre part, 
les riches soubassements, où des fleurons et des 
palmettes s'inscrivent dans des losanges ou dans des 
médaillons, gardent quelque chose encore de l'élégance 
hellénistique, et des figures allégoriques, l'Amour, 
l'Espérance, etc., se rattachent aux traditions du 
symbolisme alexandrin. Toutefois, comme à Baouît, 
l'Orient l'emporte sur l’hellénisme:; et certaines de ces 
figures rappellent les créations de l’art syrien 3.» 

7° Minialures. — « La miniature est un art de 
l'Égypte pharaonique, développé par les Alexandrins. 
Sur les longs rouleaux du Livre des Morts, au fond des 
tombeaux, elle aïdait la mémoire de l’âme en vue des 
épreuves du long voyage céleste; sous les Ptolémées, 
son rôle fut plus aimable et plus pratique : elle servait 
à charmer les veux des lettrés ou bien à appuyer 
l'argumentation des savants. Constantin avait appelé 
de nombreux savants et lettrés d'Alexandrie à Con- 
stantinople et fondé dans l’Octogone une bibliothèque 
où ils enseignaient. Les manuscrits grecs furent copiés 
de siècle en siècle et c’est ainsi que l'antiquité nous 
a été conservée. Avec les textes, on reproduisit souvent 
les miniatures : à part quelques rares enluminures de 
papyrus, c’est seulement par ces copies et par quel- 
ques œuvres tardives du 1v° et du ve siècle que nous 
connaissons cette brillante création alexandrine #. » Le 


1 WI. de Bock, Poferies vernissées du Caucase ei de la 
Crimée, dans Mémoires de la Société nationale des anti- 
quaires, 1895, p. 198-200. — ΤΠ est remarquable que cet 
apa Paul, malgré son titre, n’est ni moine ni abbé et ceci 


ÉGYPTE 


SEE 
2554 


Dioscoride de Vienne (voir Diclionn., t.1v, col. 1039, 
fig. 3754), le Nicandre de Paris sont de simples copies 
de productions alexandrines. L'esprit en est tout 
hellénistique. Ce sont des allégo:ies, des épisodes 
mythologiques, des scènes rustiques, des plantes et 
des animaux, toutes les représentations qu’aimaient 
les maîtres d'Alexandrie; ce sont, d’autre part, des 
frontispices décoratifs, montrant le portrait de 
l’auteur, et qui annoncent le style monumental. Le 
même mélange des deux styles apparaît plus nettement 
encore dans certains manuscrits, tels que la Topo- 
graphie chrélienne du Cosmas Indicopleustes, dont 
l'original fut sûrement illustré en Égvpte au vi: siècle 
ou dans le célèbre rouleau de Josué, également 
œuvre de l’art alexandrin *. » 

« C’est le Cosmas qui a fait pénétrer dans l’illus- 
tration des bibles et des psautiers certaines notions 
de la science alexandrine : la représentation de la Terre, 
soit en plan, sous la forme d’une île carrée, flanquée 
des quatre vents qui soufflent dans une conque, soit 
en élévation, sous l’aspect d’une montagne, et, dans 
l’un et l’autre cas, ceinte par l'Océan. L'histoire 
chrétienne du monde est figurée par des personnages 
bibliques, soit seuls, soit en attitude sculpturale, soit 
mélés à l’épisode capital de leur existence. Leur choix 
et leur caractère marquent le parallélisme des deux 
Testaments, d’après l’exégèse symbolique de l’école 
d'Alexandrie. C’est ainsi qu’Abelet Muïse ont pris les 
traits du Bon Pasteur, tandis que Melchisédech, en 
costume impérial, représente le grand-prêtre éternel. 
Le sacrifice d’Isaac, l'aventure de Jonas offrent le 
type de la passion et de la résurrection; l'ascension 
d’Élie figure celle du Christ; ou bien encore le Christ en 
personne, trônant dans la gloire, préside à la consé- 
cration d’Élie, à la vision d'Ézéchiel. Le Nouveau 
Testament est illustré dans le même esprit d’exégèse 
symbolique. Rien de la vie du Christ; le Christ lui- 
même, au milieu de ses derniers prophètes, occupe 
la place de l'invité, du nouveau venu à la droite du 
Prodrome, qui se dresse au centre, la croix en main, 
pour annoncer l’agneau de Dieu. Puis viennent les 
représentants du Sauveur : les évangélistes, Pierre 
tenant trois clefs, Paul sur le chemin de Damas, 
Étienne lapidé. A la fin seulement, il apparaît lui 
même dans sa gloire, ressuscitant les morts sous la 
voûte céleste, au sommet des étages du monde, où 
viendront plus tard s’échelonner les personnages mul- 
tiples du jugement dernier. La seconde venue est 
ainsi, comme aux murs des églises, la cause finale de la 
théologie figurée. Les plantes sont dessmées en coupe 
comme dans le Dioscoride; quant aux animaux, ils 
sont figurés soit immobiles, de profil, soit en mouve- 
ment. M. Ajnalov ἃ mis en lumière certains détails 
qui rattachent étroitement les miniatures du Cosmas 
à l’art alexandrin : le groupe du lion dévorant un 
cheval, à la Laurentienne δ, est copié directement sur 
un exemplaire en marbre du type conservé au musée 
du Vatican et au Palais des Conservateurs, à Rome; 
les personnifications du Jourdain, du Soleil et de la 
Mort ont un caractère local; les Éthiopiens autour 
du trône de Ptolémée, les morts enveloppés comme des 
momies, le vase d’où jaillit la flamme pour figurer 
l'autel, sont autant de traits que reproduisent les 
tissus ou les terres cuites d'Égypte. Quant aux compo- 
sitions, s’il en est, telles que l'épisode de Jonas ou 
l'enlèvement d’Élie, qui rappellent l’art des cata- 
combes, en revanche, le sacrifice d’Isaac, à en juger 
par un sermon de saint Cyrille, appartient à l’icono 


montre bien que le titre d’apu n’a d'autre signification que 
celle de révérend ou respectable. — ? Ch. Diehl, Manuel 
d'art byzantin, p. 68. — “ἃ. Millet, op. cit., p. 267. — ὁ Ch. 
Diehl, op. cit,, p. 69. —* Manuscrit IX, 58. 


2555 


graphie de l'Égypte. Quant au style même des compo- 
sitions, il s'inspire d’autres principes que ceux de l’art 
hellénistique. Elles sont copiées sur des mosaïques 
ou des fresques byzantines. C'est le style monu- 
mental 1. » 

L'Égypte a récemment fourni un autre manuscrit 
illustré, très intéressant par sa provenance certaine- 
ment égyptienne et par les tendances qu’il révèle. Nous 
l'avons déjà fait connaître et décrit (voir Dictionn., 
t. mm, col. 1546, pl.), nous le laisserons discuter ici 
par M. Ch. Diehl ?, d’après les éditeurs J. Strzygowski 
et Bauer. Il s’agit d’une chronique grecque sur 
papyrus, accompagnée de miniatures, malheureu- 
sement fort endommagées, et qui a été enluminée 
dans la haute Égypte, aux premières années du 
ve siècle. « En face des œuvres élégantes de l’art 
alexandrin, mentionnées plus haut, on trouve ici 
un ouvrage de caractère plus populaire et plus 
indigène; si on compare la Chronique, par exemple, 
au Cosmas, avec lequel elle offre une incontestable 
parenté, on voit sans peine que le Cosmas est plus 
pénétré d'esprit hellénistique, la Chronique plus 
marquée d'esprit copte. L'artiste qui l’a enluminée 
appartenait évidemment à cette couche de population 

indigène, très superficiellement hellénisée, et dont le 
triomphe du christianisme réveilla l'esprit national. 
Il est donc tout à fait intéressant, dans ces conditions, 
.de définir le caractère de cette illustration. Or, on y 
-observe, comme dans le Dioscoride, comme dans la 
Genèse de Vienne, un mélange tout à fait remarquable 
d’hellénisme et d'Orient. Non que l’ornement pro- 
prement dit y tienne une très grande place : ce n’est 
que plus tard que la Syrie introduisit en Égypte les 
magnificences orientales de son style décoratif. Les 
miniatures de la Chronique ne représentent que des 
figures et ceci déjà est un trait essentiellement hellé- 
nistique. Mais dans les types et dans l'attitude de ces 
figures, l’hellénisme se modifie étrangement au contact 
de l’art indigène égyptien. ἃ côté des allégories des 
mois, qui gardent quelque chose de la grâce grecque, 
Ja Vierge et les autres femmes représentées dans l’atti- 
tude de l’orante ont, dans le type, dans le costume, 
dans la pose raide et figée, un caractère nettement 
local. A côté de figures, telles que celle d’un ange, qui 
sont encore tout bhellénistiques, certains visages 
d'hommes ont un type sémitique singulièrement 
accusé. Et de même que dans les représentations du 
style monumental, la plupart des personnages sont 
représentés, non point mêlés à quelque action, mais 
alignés sur le même plan, comme d’immobiles et 
hiératiques icônes. Les mêmes tendances au portrait 
et à la peinture historique apparaissent enfin dans les 
miniatures qui montrent la destruction du Sérapéum 
et le patriarche Théophile debout sur les ruines du 
célèbre sanctuaire païen. 

« Assurément, au point de vue de l’art, ce manuscrit 
est de valeur médiocre. Il est singulièrement intéres- 
sant en revanche par ce qu’il nous apprend de l’évo- 
lution que le christianisme triomphant produisit en 
Égypte. En face de l'élégance pittoresque, de la grâce 
souple, de la libre fantaisie de l’art alexandrin, et 
par une réaction voulue contre l’hellénisme, dès le 
1ve siècle, et plus encore au ve, un art indigène, tout 
pénétré de vieilles traditions orientales, grandit, qui. 
tout en conservant les types grecs, les figea, les raidit en 
des attitudes plus sèches et plus conventionnelles, 
en des figures plus stylisées. IL abandonnait en même 
tempsla décoration pittoresque, chère aux Alexandrins, 
pour s'orienter vers le style monumental. De ces deux 
tendances contraires, l’hellénistique et l’indigène, qui 


3 G. Millet, op. cil., p. 214-215. — ? Ch. Diehl, op. cit., 
φ. 70-71. — * J, Strzygowski, Das Christustäfelchen von 


ÉGYPTE 


2556 


longtemps coexistèrent ainsi en Égypte, mais dont la 
première peu à peu céda le pas à l’autre plus puissante, 
Byzance ἃ subi inégalement l'influence. Elle ἃ sur- 
tout connu, imité et aimé les créations de l’art alexan- 
drin, dans sa peinture religieuse aussi bien que dans 
l'illustration de ses manuscrits. L’art de l’arrière-pays 
égyptien, comme celui de l’arrière-pays syrien, lui a 
donné moins de chose, encore qu'ilait, en quelque me- 
sure, aidé à la formation du style monumental où l’a- 
cheminait déjà la tradition hellénistique du portrait. » 

8° Sculpture. — Nous avons déjà fréquemment ca- 
ractérisé la sculpture copte et figuré un certain nom- 
bre de ses plus remarquables produits; il n'est pas 
contestable qu’elle a rempli un rôle considérable dans 
l’art décoratif égyptien. Il suffira de rappeler ici la 
frise en bois de l’église d'Al Muallakah, au Caire (voir 
ce mot), qui représente les épisodes de la vie de Jésus- 
Christ, les pilastres en bois de Baouît, ou encore le 
magnifique haut-relief en bois du musée de Berlin (voir 
ce mot, fig. 1538-1540) figurant le déblocus d’une place 
assiégée. Le premier éditeur de cet admirable morceau, 
M. J. Strzygowski, n’a rien imaginé de mieux que d'y 
voir une figuration, dans le mode héroïque, du concile 
de Nicée. Si ce n’était là qu’une facétie dans le goût 
teuton, on aurait le droit de sourire, mais il est sur- 
prenant et regrettable que de semblables calembre- 
daines soient accueillies par des érudits français. Quand 
nous nous serons libérés de la superstitieuse déférence 
qui accueillait les plus plates sottises d'importation 
germanique, on pensera peut-être avec nous qu'iln y 
a ici qu’un épisode historique, la sortie d’une garnison 
assiégée, ce que nous disions déjà il y a plusieurs 
années (voir Dictionn., t. 11, col. 805). Quant au 
« concile de Nicée chargeant les ennemis de l’Église », 
nous n’y contredisons pas, mais nous serions en me- 
sure de démontrer, avec tout autant et plus de vrai- 
semblance, que ce haut-relief figurait la reprise 
de Douaumont ! Que Dieu nous garde des symbolismes 
en archéologie et des humoristes partout! 

Outre la sculpture sur bois, l'Égypte travaillait ie 
porphyre et des débris conservés à Constantinople 
et à Alexandrie rappellent des œuvres intactes con- 
servées à Rome, notamment le sarcophage de Sainte- 
Constance (voir Diclionn., t.1, fig. 243) et peuvent servir 
d'indication de provenance. Des bas-reliefs conservés 
à Venise (voir Dictionn., t.rm, fig.2250) représentent des 
statues de césars et semblent originaires d'Égypte;une 
des colonnes du ciborium de Venise porte une ascen- 
sion toute semblable à celle de la frise de Al Muallakah. 

Rappelons les chapiteaux chrétiens, les stèles que 
conserve le musée du Caire (voir Dictionn., fig. 2951- 
2964) et qui proviennent soit de Baouît (ve siècle) 
soit d'Alexandrie (vi siècle), soit de Chaqqara 
(ve-vre siècles) ; ensuite, les innombrables fragments de 
décoration sculptée, frises, architraves, linteaux, 
pilastres, cancels, niches, arcades, tympans, etc., tout 
imprégnés des traditions byzantines: ils diffèrent assez 
du style proprement copte. Le choix des motifs, 
feuilles d’acanthe dressées ou enroulées, entrelacs, 
hélices, rinceaux de pampres ou grappes de vigne, 
tout ceci rappelle de près le goût et les procédés tech- 
niques de l’art syrien. 

Nous auions plus tard occasion d'étudier le rôle 
de l'Égypte dans les étofies (voir Tissus) et dans 
les ivoires (voir ce mot) *. 

9 Conclusion. — En terminant ce long travail, il 
m'est impossible de ne pas introduire une remarque 
qui n’y est pas aussi étrangère qu'elle le paraît. A 
l'instant même, j'apprends la soudaine disparition du 
savant illustre auquel les archéologues chrétiens doi- 
Elephantine, dans Rômische Quartalschrift, 1898, t. xu, 
p. 22-25, fig 


2557 


vent la connaissance des monuments de l’art copte. 
Avant que la sollicitude éclairée de G. Maspero n'y eût 
pourvu, l’histoire artistique de l'Égypte semblait être 
exclusivement païenne; il y ἃ vingt ans, le musée de 
Boulaq n'avait ni un catalogue, ni une salle pour les 
sculptures, les stèles, les objets qui forment aujour- 
d’hui des collections aussi riches qu'instructives. 
C’est, une fois de plus, la sciencefrançaiseetles Français 
qui ont réalisé en Égypte une œuvre de science, 
d’érudition et de goût analogue à celle qu’ils ont 
accomplie en Afrique. La dynastie qui compte déjà 
Champollion, Emmanuel de Rougé, Letronne, Au- 
guste Mariette et Gaston Maspero a tiré de l'Égypte 
des merveilles artistiques et ressuscité une civilisation. 
On me gronderait peut-être si j’ajoutais que ces mai- 
tres ont formé des élèves qui ne leur céderont en rien 
un jour. La mort a éclairei leurs rangs, mais ce fut la 
mort au champ d’honneur. J'ai dû aborder dans ce 
travail certains sujets que d’autres eussent traité 
avec plus de compétence s’il leur avait été donné de 
tenir leur promesse, mais enfin, il est bien difficile de 
s'occuper d’épigraphie dans les tranchées et les cir- 
constances qui ont imposé tels remplacements im- 
promptus me serviront, je l’espère, d’excuse. 

XXIX. LA STATUE VOCALE DE MEMNON ET LE 
CHRISTIANISME. — Pendant les deux premiers siècles 
de la domination romaine en Égypte, la statue vocale 
de Memnon fut le monument de Thèbes qui excita 
le plus vivement l’attention des voyageurs. Les pyra- 
mides et Memnon, voilà les objets de leur principale 
curiosité. La cause de la voix de Memnon leur fut 
toujours inconnue; ce singulier phénomène eut à leurs 
veux, tant qu'il subsista, le caractère d’un miracle, 
puisqu'ils ne cessèrent pas de le regarder comme le 
résultat surnaturel de quelque pouvoir magique ou 
d’une volonté divine. On a dit et cru longtemps que le 
colosse de Memnon rendit des sons dès le moment qu'il 
fut élevé, et qu'ils tenaient à quelque symbole reli- 
gieux, ce qui entraînait l'installation à l'intérieur 
d'un mécanisme dont l’inexistence et l'impossibilité 
sont démontrées pour quiconque a étudié la descrip- 
tion de la statue. Comme il est prouvé que Memnon 
est resté silencieux jusqu’à l’époque romaine, c’est 
donc que l'appareil en question ἃ été pratiqué quinze 
ou seize siècles après la mise en place du colosse. 
L'usage d’un moyen extérieur ayant échappé aux 
nombreux témoins du phénomène pendant les deux 
siècles et demi qu'il ne cessa de se produire, témoins 
avisés, instruits, nullement superstitieux, sceptiques 
avérés comme l’empereur Hadrien, gens difficiles sur 
l’article des miracles, des jongleurs et des charlatans, 
l'imagination est insoutenable. Enfin, on a découvert, 
à la suite d’un examen soigneux, « que les sons mys- 
térieux étaient produits au moyen d’une pierre sonore 
fixée au-dessous de la poitrine et qu’une personne, 
placée à ce dessein dans une niche cachée, frappait 
avec une pièce de fer ou d’autre métal ». La pierre 
sonore de la poitrine est, en effet, une trouvaille. 
Nous savons: 1° que la partie supérieure du colosse, jus- 
qu'aux genoux, était renversée lorsque les anciens 
voyageurs le visitèrent et entendirent sa voix; 2° que 
le rétablissement n’a eu lieu que postérieurement au 
règne d'Hadrien ; 3° que le colosse s’est tu dès lors ou, 
du moins, plus personne n’en parle désormais. Or, si 
la pierre en question est placée au-dessous de la poi- 
trine, elle appartient à la partie 1estaurée et elle 
n'existait pas avant la restauration, c'est-à-dire pré- 
cisément à l’époque où se produisait le phénomène. 
Pour expliquer celui-ci par une jonglerie, on a donc 
recouru à une mauvaise plaisanterie. 

Cette voix était produite par des causes naturelles. 
« C’est un bruit, dit Strabon, tel que serait celui d'un 
faible coup.» Strabon, nel’appelle pas un son, ἦχος, mais 


ÉGYPTE 


2558 


un bruit, ψόφος. Pline emploie le mot crepare. Pausanias 
compare ce qu’il a entendu à la rupture d’une corde 
de cithare ou de lyre; Juvénal emploie le mot chordæ; 
une inscription en vers évoque la résonance du cuivre: 
ὡς χαλχοῖο τυπέντος, une autre parle de φωνῆ, voix; 
Bon, cri; ἄναρθρος, son inarticulé. Admettons en 
tout ceci quelque exagération, il reste que les audi- 
teurs percevaient un craquement sonore dont ni le 
timbre ni l'intensité n'étaient toujours les mêmes. 
Ce bruit se faisait entendre le plus souvent au moment 
du lever du soleil ou quelque temps après. Or des 
observations irrécusables établissent que des granits 
et des brèches, dans certaines circonstances, produisent 
naturellement un son au lever du soleil. M. de Rozière et 
plusieurs membres de l’'Expédition d'Égypte ont sou- 
vent entendu, le matin, un craquement sonore dans 
les carrières de granit de Syène; MM. Jollois, Devil- 
liers, Costaz, Redouté, Coutelle, Lepère et Delille, 
membres de la Commission, ont souvent entendu le ma- 
tin, au lever du soleil, un craquement sonore qui sor- 
tait des pierres énormes de l'appartement de granit 
de Karnak; Champollion le jeune disait à Letronne 
avoir été bien des fois témoin du même fait dans le 
même édifice. W. J. Bankes a de même observé, plu- 
sieurs matinées de suite, dans le portique de Philæ, 
que les pierres produisent un craquement semblable 
à celui d’un panneau ou au son d’une corde de harpe. 
Jollois et Devilliers expliquent le phénomène par le 
changement presque subit de température qui se fait 
au lever du soleil. Quelque forte en effet que soit la 
chaleur du jour en Égypte, les nuits sont toujours 
fraîches. La chaleur, se faisant sentir tout à coup 
à la surface extérieure des pierres, ne se répartit pas 
également dans le reste de la masse et le craquement 
pourrait bien n'être que le résultat du rétablissement 
de l’équilibre. 

Or, une circonstance importante, établie par la 
discussion des textes historiques, c'est que la voix 
a commencé à se faire entendre à l’époque où la moitié 
supérieure du colosse monolithe ἃ été brisée et qu’elle 
a cessé quand il a été rétabli : cette circonstance trouve 
également son explication dans la théorie physique. 
On conçoit, en effet, que cette vibration ne pouvait" 
produire un son appréciable que si aucune solution de 
continuité n’arrêtait les oscillations de la masse vi- 
brante; et, pour cela, il fallait que cette masse fût par- 
faitement saine. Or, c’est là une condition qu’il est à 
peu près impossible de rencontrer dans un bloc de 
brèche de cinquante pieds de haut. Il devait s’y trou- 
ver quelque fissure ou quelque veine qui interrom- 
pait la vibration. Le renversement de la partie supé- 
rieure du colosse par un tremblement de terre nous 
prouve qu’en effet une fissure considérable le coupait 
entre le dossier et les cuisses. Aussi, tant qu'ilfut entier, 
ilnerendit pas plus de son que le colosse voisin, de même 
grandeur, de même forme et de même matière, qui, 
étant toujours resté entier, est toujours resté muet. 
Mais lorsque, vingt-sept ans avant l'ère chrétienne, le 
colosse du nord eut été brisé par le milieu, et la partie 
supérieure renversée sur le sol, il ne resta plus qu’une 
masse tout à fait saine. Quelque porte-à-faux, occa- 
sionné par les effets du tremblement de terre, empè- 
chait probablement cette masse d’être juxtaposée 
dans toute sa surface avec le piédestal. Dans cet état, 
ébranlée le matin par la rupture subite de l'équilibre, 
elle rendit des sons plus ou moins intenses, selon la 
constitution atmosphérique. Cela dura deux cent 
trente ans environ. Au temps de Septime-Sévère, 
on éleva sur la partie inférieure cinq assises d'énormes 
blocs de grès pour remplacer la partie détruite. Elles 
formèrent une sourdine qui arrêta la vibration. Ce 
colosse alors redevint muet, comme il l'avait été depuis 
le règne d’Aménophis jusqu'au moment où il fut brisé. 


Voilà les faits certains; voici maintenant ce qu'on en a 
fait. Jablonski, Mosheim ont supposé que le colosse 
s'était fait entendre lorsqu'il était entier, mais, obligé 
de reconnaître qu'il avait gardé le silence, pour le 
moins, depuis l'invasion des Grecs jusqu’à la domi- 
nation romaine, Mosheim en a conclu que les prêtres 
égyptiens avaient substitué une statue neuve à la 
statue détruite afin de tirer parti du miracle de la voix 
sonore pour s'opposer au progrès du christianisme. 
Cette opinion est en tout le contre-pied de celle de 
saint Jérôme, qui croyait que Memnon avait cessé de 
se faire entendre à la venue de Jésus-Christ, mais elle 
n'est pas plus vraie, puisque Strabon a entendu la 
voix deMemnon vingt ans avant la naissance du Christ, 
et la réputation du colosse était faite lors du voyage de 
Germanicus, soit dix-sept ans avant qu'il fût question 
du christianisme. Plus tard, la cause alléguée par 
Mosheim n’est entrée pour rien dans la continuation 
du phénomène; car, pendant la courte période de son 
existence, il est impossible d’apercevoir aucune rela- 
tion quelconque entre la voix de Memnon et la lutte du 
polythéisme contre la religion chrétienne. Mais la 
preuve la plus frappante que ce n’était pas un prestige 
imaginé pour donner à l’ancienne religion un appui 
qui lui manquait, c’est qu'on le voit s’évanouir 
précisément lorsque les païens en avaient le plus 
besoin. 

Aucun texte ancien ne fixe l’époque à laquelle la 
restauration du colosse ἃ eu lieu. Il a été rétabli posté- 
rieurement au voyage d'Hadrien et ce fait est mis 
hors de doute par le témoignage de Pausanias; l’opé- 
ration, par sa grandeur et sa difficulté, entraînait de 
grandes dépenses; elle a été exécutée avec une science 
et un art dignes des anciens Égyptiens. Après Ha- 
drien, nous voyons Septime-Sévère, le seul empereur 
qui ait parcouru l'Égypte jusqu'aux frontières de 
l'Éthiopie : il en visita tous les lieux, presque sans 
exception; il en examina curieusement toutes les 
antiquités et tous les monuments : nam οἱ Memphim, 
et Pyramides, et Labyrinthum, el Memnonem diligenter 
inspexil, nous apprend son biographe Spartien. Quoi- 
qu'il ait visité le colosse, l'empereur n’a point tracé 

"son nom sur les jambes ni sur le piédestal de la statue; 
peut-être celui-ci ne se sera-t-il pas fait entendre ce 
jour-là, — car il avait ses jours aphones. Septime- 
Sévère, paien zélé, en aura peut-être conclu qu'il lui 
fallait conquérir la faveur du dieu en faisant réparer 
sa statue ébréchée: il ne soupçonnaïit pas que son acte 
de piété allait rendre Memnon aphone pour jamais. Il 
est en outre remarquable que cette restauration du 
colosse n’a fait l’objet d'aucune inscription dédica- 
toire. 

La restauration, dispendieuse et difficile, n’a pu 
être conseillée que par un intérêt puissant. De quelle 
nature pouvait-il être? 

Septime-Sévère était, nous venons de le dire, païen 
zélé. Son biographe Spartien nous apprend que le culte 
de Sérapis, dont Alexandrie avait été le berceau, et 
qui s'était étendu sur toute l'Égypte, notamment à 
Memphis et à Thèbes, fut une des raisons qui enga- 
gèrent l’empereur à parcourir l'Égypte pour en exa- 
miner les localités célèbres. Mais nous savons aussi 
que cette ferveur païenne n’allait pas sans une hostilité 
ouverte à l'égard des chrétiens. A son arrivée en 
Égypte, vers 200 ou 202, il venait de publier la défense, 
sous peines rigoureuses, d’embrasser le christianisme. 
Loin d’être apaisé, son sectarisme dut s’enflammer à 
la vue d’un pays où le christianisme avait fait tant de 
progrès; aussi voyons-nous que la persécution s’éten- 
dit jusqu’à la Thébaïde. 


3 A. Letronne, La statue vocale de Memnon considérée 
dans ses rapports avec l'Égypte et la Grèce, dans Œuvres 


ÉGYPTE 


2560 


Sa femme, Julia Domna, n'était pas moins fervente 
et elle imaginait d’opposer Apollonius de Tyane et ses 
prestiges à la doctrine et aux miracles de Jésus-Christ. 
Par ses ordres fut composée une Vie indigeste qu'on 
entendait opposer à l'Évangile. L’édit de Septime- 
Sévère contre les chrétiens, leur persécution, la com- 
mande faite par Julia Domna de composer la Vie 
d’Apollonius tendaient évidemment au même but, 
celui de comprimer l’essor du christianisme et d’affai- 
blir l'impression des vertus et des miracles de son fon- 
dateur. Peut-on maintenant se défendre de l’idée que 
le rétablissement du colosse de Memnon, ordonné à 
l’époque de la persécution des chrétiens de la Thébaïde, 
tient encore à cette intention, et qu'il devait, dans la 
pensée de Sévère, porter un dernier coup à la reli- 
gion nouvelle? 

Malgré la présence de l'empereur, le colosse ne 
s'était pas fait entendre. Le dieu était donc irrité : 
il fallait apaiser sa colère. À cette époque, où la cause 
du phénomène était restée inconnue, où l’on avait perdu 
la mémoire des faits que l'histoire écrite et les inserip- 
tions nous révèlent maintenant, on croyait qu'avant 
d’avoir été brisé le colosse avait fait entendre une voix 
plus belle et plus distincte : le rétablir devait paraître 
un moyen infaillible de la lui rendre. 


Εἰ καὶ λωβητῆρες ἐλυμήναντ[ο κολο] σσόν, 
θειοτάτου νύκτωρ ὀμφὴν ἐπὲ Μέμνονος ἦλθον. 
ἔκλυον ἧς Κατουλος ταγὸς ὁ Θηβαΐδος. 


« Quoique les mutilateurs aient brisé ce colosse, je suis. 
venu de nuit pour entendre la voix du très divin Mem- 
non. Je l’ai entendue, moi, Catulus, chef de la Thé- 
baïde. » 

On pouvait même espérer que, reconnaissant d’un 
hommage qui, pour avoir été retardé, en devait avoir 
plus de prix à ses veux, Memnon allait faire entendre 
une voix plus mélodieuse que jamais, et peut-être 
rendre de véritables oracles. Le prodige, ranimant le 
zèle près de s’éteinde, ramènerait peut-être une foule 
d’adorateurs autour des autels des dieux qui opéraient 
de tels miracles. L’attente fut trompée. Mais qui 
pouvait soupçonner un si fàcheux résultat, et ima- 
giner que rétablir la statue était lui enlever sa puis- 
sance? Il aurait fallu se douter de la véritable cause 
de la voix pour deviner que la surcharge des cinq assi- 
ses allait l’étouffer et la rendre impossible. 

C'est le mauvais succès de cette entreprise qui nous 
explique l’absence de toute inscription pour en per- 
pétuer le souvenir. Lorsqu'on vit qu’en dépit de si 
grands travaux le colosse ingrat gardait obstinément 
le silence, on fut peu disposé à se vanter d’une restau- 
ration qui avait été suivie de la cessation du prodige. 
On dût plutôt désirer d’en effacer les traces, pour faire 
oublier les espérances qu’on en avait conçues et qui 
avaient été si cruellement trompées 1. 

Qui sait si les communautés chrétiennes de la Thé- 
baïde ne supportèrent pas le contre-coup de la décep- 
tion sous forme d’un redoublement de mauvais trai- 
tements, il était assez naturel d'attribuer à leurs malé- 
fices un événement que l'ignorance rendait alors inex- 
plicable. 

XXX. BÉNÉDICTION DE L'EAU DU Niz. — Personne 
n'ignore l'importance que le Nil a oblenue de tous 
temps dans le pays qu'il traverse et féconde. L'inon- 
dation annuelle est la condition nécessaire à la fertilité 
du solet à la vie du peuple. Nous pouvons nous faire 
une idée de ce qu'était le fleuve aux yeux des Égyp- 
tiens en voyant le soin avec lequel ils notaient les 
moindres phases de la crue et de la décrue; c'est par- 


choisies. Égypte ancienne, 1° série, t. n, p. 1-219, 558- 
560, 


2561 


ticulièrement le cas pour les graffites de Biban el Mo- 
luk 1. L'un d’eux est ainsi conçu : 


L'ESSENCE 
ARMES" τινων d 


ce qu’il faut traduire : « L'an II, le 3 Paophi, sous le 
règne de Ménephthès, l'inondation du Nil est descen- 
due (comme une goutte du ciel) ?. » En effet, les anciens 
Égyptiens croyaient que la crue du Nil commençait 
par la chute d’une goutte, tombant du ciel dans le 
fleuve. Cette superstition s’est conservée. Les Coptes 
fêtent la nuit de la chute de la goutte céleste et ils 
comptent le commencement de l’inondation de cette 
nuit qui, dans leur calendrier, est notée au 11 du mois 
Payni, quatrième jour avant le solstice d'été. Cette 
croyance repose probablement sur une ‘tradition 
ancienne, puisque, « selon le témoignage de Pausanias”, 
les Égyptiens prétendaient que la crue et l’inon- 
tion du Nil étaient l'effet des larmes d’Isis tombées 
dans le fleuve ὁ». Le rite liturgique dont nous allons 
parler concerne les Coptes thébaïns, mais nous igno- 
rons si les Coptes memphitiques, pourvus d’une litur- 
gie distincte, pratiquaient cet office. Quoi qu'il en soit, 
chez les Thébains, des prières étaient prescrites à 
partir du douzième jour de Payni jusqu’au dixième 
de Paophi 5, c’est-à-dire depuis le 12 juin jusqu’au 
10 octobre. 

Il nous reste un document témoin de cette liturgie 

copte, débris d’un lectionnaire qui servait pour la cir- 
constance. Le missel copte conserve encore la prière 
pour « l'élèvement des eaux du Nil 6 ». La liturgie 
alexandrine prescrit la célébration mensuelle, au 
douzième jour du mois, de la fête de saint Michel, 
archange, accompagnée d’une prière pour la crue du 
Nil : Εὐχὴ εἰς τὴν σύμμετρον ἀνάβασιν τῶν ποταμίων 
ὑδάτων. A cette occasion, et entre autres prières, on 
trouve celle-ci : Μνήσθητι Κύριε τῆς συμμέτρου ἀνά- 
βασεως τῶν ποταμίων ὑδάτων. Τὰ ποτάμια ὕδατα 
ἀνάγαγε ἐπὶ τὸ ἴδιον μέτρον αὐτῶν, καὶ εὔφρανον καὶ 
ἀναχαίνισον τῇ καταβάσει αὐτῶν τὸ πρόσωπον τῆς 
γῆς. « Souvenez-vous, Seigneur de la crue indispen- 
sable des eaux du fleuve. Élevez les eaux du fleuve à 
la mesure voulue, réjouissez et renouvelez, lors- 
qu'elles s’abaissent, la face de la terre 7. » 

Des fragments grecs-coptes de la bibliothèque du 
Vatican, cod. 202 et 105, du ve au vrr siècle, ont aussi 
des preces pro ascensione aquarum ®. Les Coptes prient 
chaque jour à la messe ὑπὲρ τῆς συμμέτρου ἀναβάσεως 


1 W. Spiegelberg, Zwei Beiträge zur Geschichte und Topo- 
graphie der thebanischen Necropolis im neuen Reich, in-4°, 
Strasbourg, 1898; cf. G. Maspero, Hymne au Nil, publié et 
traduit d'après les deux textes du Musée Britannique, in-4°, 
Paris, 1868; Hymne au Nil, transcrit et publié par M. G. 
Maspero, Le Caire, 1912,t. v de la Bibliothèque d'étude; 
Anonyme, De Nilo crescente, dans J.-L. Ideler, Physici 
εἰ medici græci minores, in-8°, Berolini, 1841, t. 1, 
p.190-192; P. Guiesse, Hymne au Nil, dans Recueil de 
travaux relatifs à la philologie et à l'archéologie égyptienne 
εἰ assyrienne, 1890, t. x1m, p. 1 sq.; G. Lumbroso, L’Egitlo 
dei Grecie dei Romani, in-8°, Roma, 1895, p. 1-8.— ? J. Lie- 
blein, La crue du Nil commençait par la chute d’une goutte 
céleste, dans même Recueil, 1900, τ. XxX11, p. 73. — ? Pausa- 
nias, Phocie, 1. X, c. xxxu. — * H. Brugsch, Matériaux 
pour servir à la reconstruction du calendrier égyptien. 
Partie théorique accompagnée de planches, in-8°, Leipzig, 
1864. — ® L'édition romaine du Missel porte le 10°; Re- 
naudot, le 95. — ® Giorgi : voir plus loin, — ΤΙΝ, Nilles, 
Kalendarium manuale, in-8°, Œniponte, 1897, τ, 11, p. 697, 


ÉGYPTE 


2562 


τῶν ποταμίων ὑδάτων ". Un manuscrit acquis par le 
Musée Britannique et écrit en dialecte syro-palesti- 
nien semble provenir d’une colonie de fidèles pales- 
tiniens venus, à une date inconnue mais très ancienne, 
s'établir en Égypte. Ce manuscrit renferme des pas- 
sages de la Genèse, des Roïs, du prophète Amos et des 
Actes des apôtres. Une des trois leçons pour la crue 
du Nil est tirée de Genèse, 11, 4-19 », 

Giorgi a publié quelques fragments d’un évangéliaire 
copte du ve siècle contenant des péricopes liturgiques 
tirées des évangiles de saint Jean et de saint Luc 21, Les 
deux dernières sont intitulées (5°) : πο δδατοι ex as 
HALOOT RATS YO SNMHC. «Au samedi, sur l'eau, se- 
lon Jean. » La péricope comprend l’histoire de la Sama- 
ritaine 2? et se termine ainsi : « Maître, donnez-moi 
de cette eau, afin que je n’aie plus soif et que je n’aie 
plus à venir ici puiser de l’eau. » La suivante (6e) est 
intitulée : oatortjc TKYP Exat Huo00Y ππκὰᾶτὰ 
suoannac. « De même, au dimanche, sur l’eau, selon 
Jean. » Cette péricope va du ch. vi, ÿ 15 au ÿ 24, mais 
la suite manque sans qu'aucun indice permette d’es- 
timer la longueur du fragment perdu. Ces deux frag- 
ments se rapportent à la liturgie du samedi et à celle 
du dimanche, à l’époque de l’inondation annuelle. 
Cassien nous apprend que, ces deux jours-là, les moines 
égyptiens célébraient la liturgie : Exceplis vespertinis 
ac noclurnis congregalionibus nulla apud eos [mona- 
chos] per diem publica sollemnitas, absque die sabbati 
vel dominica, celebralur, in quibus hora tertia sacræ 
communionis oblentu conveniunt 13, 

XXXI. LA BIBLIOTHÈQUE D'ALEXANDRIE. — Cette 
célèbre bibliothèque, établie par les premiers Ptolé- 
mées dans le musée d'Alexandrie, avait atteint un 
développement considérable (voir Diclionn., t. 1, col. 
1175-1177, 1181-1182).). Paul Orose en a déploré la 
perte dans un texte souvent cité. A l’en croire, elle se 
montait à quatre cent mille volumes #, lorsqu'elle fut 
dévorée, en l’an 47 avant notre ère, par un incendie 
allumé dans la lutte entre Achillas et César. Un pa- 
reil chiffre donne à réfléchir, surtout si on se rappelle 
que les œuvres de Didyme comptaient pour trois 
mille volumes et que, au dire de saint Épiphane, 
Origène écrivit six mille volumes. Ces nombres sem- 
blent de nature à dérouter, il n’en est rien cependant. 
Les rouleaux de parchemin sur lesquels étaient trans- 
crits les ouvrages des maîtres n'offraient rien qui 
rappelle la compression du papier et des caractères de 
nos livres modernes et il est fort possible que, de nos 
jours, l'équivalent des quatre cent mille volumes, 
dûment imprimé et relié, tiendrait dans une galerie, 
voire dans un cabinet. Ceci peut au moins atténuer 
nos regrets, car la perte ne représente probablement 
pas une atteinte aussi large qu’on a bien voulu le dire 
à l’histoire littéraire de l'antiquité. A la suite du rensei- 


702. —" C. Zoëga, Calalogus codicum copticorum Musæi 
Borgiani, in-fol., Romæ, 1810, p. 221. — * Brightman, 
Liturgies eastern and western, 1896, p. 119, 127, 1589. — 
10 G. Margoliouth a publié avec traduction anglaise un 
texte syriaque du xn°-xrne siècle, The liturgy of the Nile, 
rite melchite, dans The journal of the royal Asiatic 
Society, 1896, p. 667-732; cf. Burkitt, dans The journal 
of theological studies, 1904, t. vr, p. 92. Ce n'est qu’une 
traduction du texte grec publié depuis par Dmitrievsky, 
Εὐχολόγια,1901, p.684-691 ; à la fin de la cérémonie on bénit 
l'eau en y plongeant la croix et les assistants boivent de 
cette eau. Enfin, A. Papadopoulos Kerameus, Varia greca 
sacra (recueil de textes théologiques grecs inédits du αν au 
xv® siècle), in-8°, Pétrograd, 1909, p. 184-212, donne quel- 
ques textes inédits. — 11 À, A. Giorgi, Fragmentum evan- 
gelii sancti Johannis greco-copto-thebaicum, in-4°, Romæ, 
1789, p. 293. — 1? Joh., ιν, 5-15. — #Cassien, Institutiones, 
1. III, ce. 11, P. L., t. XLIX, col. 116. — κ᾿ Sur Ia vraisem- 
blance de ce chiffre, cf. Ritschl, Die alerandrinischen 
Bibliotheken, in-8°, Breslau, 1838, p. 21. 


2563 


gnement quenous venons de transcrire, Orose continue, 
mais son texte est rendu peu intelligible par l'effet 
d’une altération dont il ne paraît pas facile de déter- 
miner la nature. Voici cette phrase, telle que la der- 
nière édition d’Orose, et probablement aussi les manu- 
scrits, la donnent : Unde quamlibel hodieque in templis 
exslent, quæ el nos vidimus armaria librorum, quibus 
direptis exinanila ea a nostris lemporibus memorent 
qguod quidem hominibus verum est. Paul Orose continue 
ensuite et cette fois sa préoccupation semble se porter 
sur la possibilité de remplacer la disparition d’un nom- 
bre considérable de volumes par un nombre à peine 
moins grand : « Après l'incendie, écrit-il, on se mit de 
nouveau à rassembler des livres à Alexandrie; mais 
on aurait tort de croire qu’anciennement, en dehors 
de la collection des quatre cent mille volumes et dans 
un local séparé, il eût existé concurremment une autre 
bibliothèque, laquelle aurait ainsi échappé à l’incen- 
die de l’an 47. » Sur ce point, Paul Orose était dans 
l'erreur. 

Les trois lignes de latin transcrites ci-dessus résis- 
tent à tout essai de construction grammaticale; c’est 
peut-être ce qui a permis à leurs interprètes d’en tirer 
le sens qui favorise leur manière de voir, il serait plus 
exact de dire, leur parti pris. Léon Le Fort 3 et le 
P. Ch. Cahier ? s’y sont donné rendez-vous et, comme 
le leur disait sans détour Ch. Graux ὅ, s’il nous était 
permis d'emprunter une expression au langage fami- 
lier, nous dirions qu’ils ont traduit « à vue de nez ». 
Chacun d’eux a donné, sans scrupule, à la phrase le 
sens qu'il désirait qu’elle eût. Aïnsi L. Le Fort y voit 
que la bibliothèque sérapéenne fut pillée par les chré- 
tiens qui, en 390, sous le patriarcat de Théophile, je- 
tèrent à bas le temple de Sérapis. Cette interprétation, 
pour être en quelque sorte traditionnelle, n’en vaut 
pas plus. De son côté, le P. Cahier, avec sa façon 
niaise d’égayer des sujets qui ne comportent pas ses 
gentillesses et s’arrangeraient mieux d’érudition que 
d’incompétence, aboutit à cette traduction inouie : 
« Le bruit courut que les armoires pleines de livres qui 
existaient dans les temples païens avaient été anéan- 
ties par les chrétiens de Théophile. Orose ne pense pas 
qu'il en ait été ainsi, et, selon lui, il est plus honnête 
de croïre que les chrétiens avaient recueilli les livres 
avant de détruire les temples, afin d’imiter l'amour 
des anciens pour les études. » 

La vérité, conclut Ch. Graux, est que le sort de la 
bibliothèque sérapéenne est resté un mystère pour les 
modernes. On sait seulement, de bonne source, 
qu’elle fut fondée, ainsi que celle du Musée, par 
Ptolémée Philadelphe, et qu’elle se trouva posséder, 
pour sa part, quarante-deux mille huit cents volumes, 
lors d’un recensement fait par le bibliothécaire Calli- 
maque, qui mourut sous le successeur de Philadelphe “. 
Que devint-elle par la suite? Selon une hypothèse de 
G. Parthey ὅ, qui ne laisse pas de réunir quelques pro- 
babilités, elle aurait peut-être bien péri dans l’incen- 
die qui consuma les quatre cent mille volumes du 
Musée, au moment où l’une et l’autre bibliothèques, 
déjà emballées par les ordres de César, auraient été 


11. Le Fort, La bibliothèque d'Alexandrie et sa des- 
truction, in-8°, Paris, 1875, dans Gazelle hebdomadaire 
de médecine et de chirurgie, 1875, n. 26; L'histoire de 
la chirurgie. Leçon d'ouverture du cours de médecine 
opératoire prononcée à la faculté, le 8 novembre 1873, dans 
Revue scientifique, 29 novembre 1873; Œuvres de Léon 
Le Fort, édit. Lejars, in-8°, Paris, 1897, t. πὶ, p. 31-32. -- 
? Lettres à M. le D' Léon Le Fort en réponse à quelques- 
unes de ses asserlions touchant l'influence antiscientifique 
du christianisme et l'incendie de la bibliothèque d'Alexandrie 
au 1 Ve siècle, in-8°, Paris, 1875. — " Ch. Graux, dans Revue 
critique, 1876, n. 43, p. 261-263, n. 205. — * Cf. Joannis 
Tzetzæ scholiorum in Aristophanem prolegomena edila et 
enarrata ab H. Keilis, dans Rheinisches Museum, 1847, 


ÉGYPTE 


2564 


sur le point d’être transportées à Rome. Au surplus, 
le pillage d'Alexandrie sous Dioclétien, en 296 5, et les 
calamités qui fondirent à plusieurs reprises sur cette 
ville nous présentent bien assez de chances de des- 
truction pour qu’il n’y ait pas lieu de s'étonner de la 
disparition d’une bibliothèque. Or, déjà du temps 
d’Ammien Marcellin — si cet auteur est bien informé 
— alors que le temple de Sérapis, encore debout dans 
toute sa splendeur, continue à défier les efforts des 
chrétiens, l’antique bibliothèque sérapéenne a cessé 
depuis longtemps d’exister. Cela semble, en effet, 
ressortir des paroles suivantes : in quo (Serapeo) biblio- 
theca FUERUNT inæstimabiles 7. 511 en était ainsi, les 
débats seraient clos, et les polémiques sans objet. 

Après le désastre de l’an 47, Antoine, pour l’atténuer 
dans une certaine mesure, fit don à Cléopâtre des deux 
cent mille rouleaux écrits sur parchemin ayant formé 
la bibliothèque des rois de Pergame. Le P. Cahier 
installe cette bibliothèque dans le Sébastéion. L. Le 
Fort la loge au Sérapéum; or, on ignore absolument 
où cette bibliothèque fut déposée et même si elle resta 
à Alexandrie. L’affirmation des deux adversaires, pour 
intrépide qu’elle soit, reste une supposition. En re- 
vanche, un fait est établi avec certitude : la coexis- 
tence de la bibliothèquesérapéenne avec celle qui brûla 
sous César. 

Le récit que Dion Cassius a fait du combat que 
livra César dans Alexandrie et des conséquences maté- 
rielles qui en résultèrent a été utilisé par les érudits 
qui se sont occupés de la situation du Musée ainsi que 
de ce qu’on est convenu d'appeler la grande biblio- 
thèque de cette ville. Voici comment M. Couat s’ex- 
prime à ce sujet dans son étude sur le Musée d’Alexan- 
drie 8 : 

« Si la bibliothèque était un des bâtiments du Musée, 
comme tout le fait supposer, elle ne pouvait pas se 
trouver, comme on l’a voulu ?, au delà du théâtre, à 
l'endroit où étaient les magasins de dépôt, les docks. 
Dion Cassius dit, il est vrai, que les chantiers et les 
magasins de blé et de livres furent brûlés par suite de 
l'embrasement des vaisseaux du port, pendant le 
combat entre César et Achillas ®. Ces magasins dont 
parle Dion (ἀποθήκας καὶ τοῦ σίτου καὶ τῶν βίβλωνν 
ne peuvent être que les ἀποστάσεις placés par Strabon à 
côté des chantiers. On sait, en effet, que ce mot, dans 
le dialecte gréco-alexandrin, signifie magasins. Mais 
peut-on voir dans ces magasins de livres la fameuse 
bibliothèque d'Alexandrie? N’était-ce pas seulement 
un dépôt de livres réunis provisoirement dans les 
docks, proximis forte ædibus condita, dit Orose , 
et destinés à être enlevés, peut-être par César lui- 
même, qui se proposait de les faire transporter à 
Rome? Il est donc impossible de considérer le texte 
de Dion Cassius comme une preuve que la biblio- 
thèque fut située près des chantiers, et il est plus 
naturel d'admettre qu’elle faisait partie du Musée. 
Ajoutons enfin que, d’après le témoignage de César, 
les monuments d’Alexandrie, construits sans char- - 
pentes et couverts de terrasses en pierre, ne pouvaient 
être incendiés. Le Musée et la bibliothèque étaient à 


réimprimé dans Ristch]l, Opuscula philologica, t, τ, p. 197. 
Cf. A. J. Butler, The Arab conquest of Egypt and the last 
thirty years of the Roman dominion, in-8°,0xford, 1902, p.401- 
426, The library of Alexandria. — # G. Parthey, Das 
Alexandrinische Museum, Berlin, 1838, p. 32, — ‘*P, Orose, 
Hist., 1. VII, c. xv, édit. Zangemeister, 1882; le texte ainsi 
établi est différent de celui que discutait Ch. Graux. — 
* Ammien Marcellin, 1. XXII, ο. ΧΥῚ, ἢ. 12. — # A, Couat, 
La poésie alexandrine sous les trois premiers Ptolémées, 
dans Annales de la faculté des lettres de Bordeaux, 1879, 


t.1, p. 16 sq. — "Ἢ, Brugsch, Relation d'un voyage en 
Égupte, 1885, p. 9. — 19 Dion Cassius, Hist. rom., 1. XLII, 
n. 38. — 11 Paul Orose, Historiarum, édit. Zangemeister, 


1882, 1. VI, ο. xv. 


2565 


Vabri des flammes qui consumèrent les magasins et 
les matériaux accumulés dans les chantiers. » Et le 
même auteur ajoute en note : « Lumbroso fait ingé- 
nieusement remarquer que, César ayant parlé seule- 
ment de l'incendie des chantiers et nullement de celui 
de la bibliothèque !, l'affirmation relative à l'incendie 
de la bibliothèque a bien pu naître plus tard d’une 
équivoque. La grandeur du désastre aurait peu à peu 
été exagérée, au point qu’on aurait imaginé que des 
livres, en quantité considérable, se trouvaient dans 
les magasins incendiés et Tite-Live, cité par Sénèque ?, 
se serait fait l’écho de la légende. Des textes de Dion 
Cassius et de Paul Orose où il est question, non de la 
bibliothèque, mais de chantiers et magasins, en seraient 
la preuve. On ne voit pas cependant comment une 
pareille idée aurait pu naître, si rien ne la justifiait. 
Le silence de César s'explique naturellement; il rend 
compte des mesures de défense qu'il a dû prendre pour 
assurer sa position dans Alexandrie, et ne se préoccupe 
pas des désastres qu’elles ont pu causer dans la ville. 
. Cesilence suffirait-il en fin à faire considérer comme une 
fable l’assertion si précise de Sénèque : Quadringenta 
millia librorum Alexandriæ arserunt, assertion d’ail- 
leurs si vraisemblable ? » 
L'importance du commerce de papyrus à Alexandrie 
pourrait donner lieu d'admettre que ces mots ἀπο- 
θήκη τῶν βίβλων, rapprochés de χαὶ τοῦ σίτου, dési- 
gnent un magasin ou dépôt provisoire, mais Dion Cassius 
fait usage encore une fois de cette expression en telle 
façon qu’on ne peut douter qu’elle vise une biblio- 
thèque dont l'emplacement est fixé : τάς τε ἀποθήκας 
τῶν βιβλιών ἐξεποίησε "..., dit-il à propos des établisse- 
ments fondés à Rome par César. « En effet, observe V. 
Mortet, si la bibliothèque principale d'Alexandrie était 
rattachée au Musée dans le même quartier du Bruchion, 
il n’est pas prouvé que le bâtiment qui la contenait 
en faisait étroitement partie; toutes les richesses 
en livres n’avaient pas été accumulées dans le même 
bâtiment; la bibliothèque du Sérapéum en était 
distincte, placée qu’elle était dans un autre quartier 
de la ville, et même il est vraisemblable que, faute 
de place ou pour d’autres motifs, le grand dépôt de 
livres du Musée n’était pas rassemblé dans le même 
local et qu’il pouvait y avoir eu, comme nous l'avons 
dit, des corps de logis ou annexes facilement incen- 
diables jusque dans le voisinage des quais, dont le 
Musée était d’ailleurs très rapproché. Les nombreux 
papyrus qui présentaient un caractère non seulement 
scientifique et littéraire, mais encore historique et 
archéologique, devaient encombrer les locaux des- 
tinés à les recevoir, et ils continuaient à affluer dans 
la grande ville d'Alexandrie. Il n’est donc pas néces- 
saire de recourir à l'hypothèse que les livres en ques- 
tion allaient être transportés à Rome par les soins 
de César : c’est une conjecture qui ne repose pas sur 
un fondement solide. Nous savons, d’autre part, 
d’après le même passage de Dion Cassius, que, lors 
de la guerre de César à Alexandrie, on livra des 
combats de jour et de nuit (μεθ᾽ ἡμέραν καὶ νύκτωρ), 
circonstances très favorables aux incendies, et que du 
.port, de l’arsenal, les ravages du fléau gagnèrent les 
vastes magasins de blé qui devaient s’y trouver en quan- 
tité fort considérable, puis les dépôts de livres sur papy- 
rus qui en étaient plus ou moins voisins, soit que le 
plus malheureux hasard, soit que la malveillance des 


1 César. De bello civili, 1. 111: omnes eas naves, et reliquas 
quæ erant in navalibus, incendit. — * Sèneque, De tranquill. 
anim., ©. 1x, n. 4.— * Dion Cassius, Hist., 1. LIII, ἢ. 1. — 
4 Jbid., 1. XLII, n. 38. — * Senèque, Dialog., édit. Gertz, 
1886, p. 286 : quadrinta milia in À numeri signo XL 
scribitur; quadringenta conj. Pincianus, ac sane ille numerus 
justo longe minor esse videtur. —"* Voir dans l'édition de 
Zangemeister les citations des mss qui donnent le chiffre 


ÉGYPTE 


2566 


partis hostiles aient propagé la destruction à travers 
tant de richesses ainsi accumulées. Nous n’avons pas 
de détails précis sur la donnée exacte de ces événe- 
ments ni sur la façon dont ils se précipitèrent; mais 
la phrase sommaire de Dion Cassius en marque bien 
la fatale progression, à savoir d’abord, l'incendie de 
l’arsenal, puis celui des magasins de blé, enfin celui 
des dépôts de livres qui fut à la fois le dernier des 
trois et celui qui eut les conséquences les plus funestes : 
πολλὰ δὲ καὶ κατεπίμπρατο, ὥστε ἄλλα τε χαὶ τὸ 
νεώριον τάς τε ἀποθήχας χαὶ τοῦ σίτου χαὶ τῶν 
βίβλων, πλείστων δὴ καὶ ἀρίστων, ὥς φασι γενομένων, 
χαυθῆναι “. » 

Dion Cassius avait à sa disposition des sources que 
nous n’avons plus : il vivait dans la seconde moitié 
du πὸ siècle et le premier quart du mme, et son témoi- 
gnage est confirmé indirectement par celui de Plu- 
tarque. Celui-ci rapporte très brièvement, sans 
mentionner la destruction des magasins de blé, que 
l'incendie, parti des chantiers du port, détruisit la 
grande bibliothèque d’Alexandrie : διὰ πυρὸς 
ἀπώσασθαι τὸν κίνδυνον, ὃ καὶ τὴν μεγάλην βιβλιο- 
θήκην ἐκ τῶν νεωρίων ἐπινεμόμενον διέφθειρε. Quant 
au témoignage de Paul Orose, il appartient au rve siècle 
de l’ère chrétienne. Il aura emprunté en partie à Sénè- 
que, qui vivait un peu avant Plutarque, et qui a utilisé 
Tite-Live,et peut-être même directement à ce dernier 
des renseignements sur les événements d'Alexandrie. 
Sénèque parle de quadrinta millia librorum 5 et Orose 
parle de quadringenta millia 5. V. Mortet pense que le 
texte original de Sénèque devait contenir le chiffre de 
quatre cent mille, chiffre qu’avance Orose de son côté. 
Encore fait-il observer que l'exactitude de cette 
estimation est fort contestable. Bonamy et V. Mortet 
pensent que l'incendie, quelque désastreux qu'il ait 
été, n’a peut-être pas anéanti absolument toutes les 
richesses en livres d’Alexandrie, et qu’il n’est pas 
impossible que la bibliothèque du Sérapéum ait 
échappé au fléau destructeur *. 

XXXII. BIBLIOGRAPHIE. — Abou Säleh, Churches 
and monasleries of Egypl, édit. B. T. A, Evetts et 
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chorum ægyptiorum historiam scribendam ulilitas, 
in-8°, Parisiis, 1887; Vie d’un évêque de Keft, in-S, 
Paris, 1887; Histoire du patriarche copte Isaac, in-8e, 
Paris, 1890; Vie de Schnoudi, dans Mémoires de la 
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in-8°, Paris, 1893; Histoire des monastères de la Basse- 

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hunderls, dans Oriens christianus, 1901, t. 1, p. 1-45. — 


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Mémoires de l’Acad. des inscr. et belles-lettres, anc. série, 
t. 1x, p. 397; V. Mortet, Recherches sur l'emploi des termes 
Βιδλιοθυχη, Βιδλιοφυλαξ, dans l'Égypte romaine d’après ἴα 
publication des papyrus de Berlin et de Vienne, suivies d'une 
note relative aux bibliothèques et archives d'Alexandrie, dans 
la Revue des bibliothèques, 1899, t. 1x, p. 103-109, 


2567 ÉGYPTE 2568 
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en 1864 par M. C. Wescher vers le sud-ouest de l’an- 
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l'histoire de la peinture et de la sculpture chrétiennes en 
Orient avant la querelle des iconoclastes, in-8°, Paris, 
1879, p. 18-21, 43, 58, 59.— G. Bigoni, Zpazia Alessan- 
drina. Studio storico, dans Ati del r. Istitulo veneto, 
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l'Égypte, dans Mémoires de la Mission franç. d’archéol. 
du Caire, 1893, 1895, t. χνπ; P. Casanova, Makrizi, 
Description topographique et historique de l'Égypte, 
dans Mémoires de l'Instit. fr. d'archéol. orient., 1906, 
t. m1; U. Bouriant, L'église cople du tombeau de Déga, 
dans Mém. de la miss. fr. d’archéol., t. τ. — W. Busch, 
De bibliothecariis Alexandrinis qui feruntur primis, 
in-8°, Leipzig, 1884; cf. Wochenschrift für klass. Philo- 
logie, t. π, p. 997-1002. — E. L. Butcher, The 
story of the Church of Egypt, 2 vol. in-8, London, 
1897. — A. J. Butler, The Arab conquest of Egypt 
and the last thirly years of the Roman dominion, in-8°, 
Oxford,1902. — A. J. Butler, The monasteries of the 
Natrum Valley in the Lybian desert and of the Eas- 
lern desert by the Red sea, 1884; The ancient Coptic 
Churches of Egypt, 2 vol. in-8°, Oxford, 1884. — 
Caillaud, Voyage à Méroë, 4 vol. in-8°, Paris, 1826- 
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contro gli orlodossi di Alexandria, dans Bull. de la 
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P.Casanova, Pièces de verre à inscriptions byzantines, 
recueillies au Vieux Caire par le τ Fouquet, dans 
Mém. publiés par La mission archéol. franc. du Caire, 
1893, t. vi, fascicule 3°; Histoire et description de la 
citadelle du Caire, 1891; Essai de reconstitution topo- 
graphique de la villed’ Al Foustät ou Misr, 1913-1916.— 
J.-B. Chabot, Les évêques jacobites du VII° au XIII® siècle, 
d'après la chronique de Michel le Syrien, dans Revue de 
l'Orient chrétien, 1900, t. v, p. 605-636; 1906, t. νι, 
p. 189-220. —E. Chassinat, Fouilles à Baouît, 1911, 
τ, τι — E. Chastel, Deslinées de la bibliothèque d’ Alex- 
andrie, dans Revue historique, 1876, t. 1, p. 484-496. — 
F. Chatelain, La bibliothèque d'Alexandrie a-t-elle été 
incendiée par ‘Omar ? ou celte fameuse bibliothèque n’exis- 
dait-elle plus au temps de la conquête du lieutenant du 
calife? dans Congrès historique de France, 1838, t. 1v, 
p. 147 sq. — S. Cheetham, The destruclion of the Sera- 
peum at Alexandria, dans The Academy, 1895, n. 1219, 
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early christian antiquities of Upper Egypt, dans The 
Academy, 22 march 1879; 11 february 1882, t. xv, 
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the Nile valley. A contribution towards the study of 
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monastère el la nécropole de Baouît, 1904, t.x1; 1906, τ. π. 
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d'après un bas-relief inédit du Louvre, dans Revue ar- 
chéologique, 1876, t. xxxIm1, p. 196-204, 372-399; 1877, 
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the collections of the Egypt exploration fund, the Cairo 
Museum and others, the texts edited with translations 
and commentaries, in-4°, London, 1902; Coplic monu- 
ments, dans Catalogue général des antiquités égyptiennes 
du Musée du Caire, in-49, Caire, 1901; Catalogue of the 
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L'examinalio per Ægyplum pour impôts payés en 


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christian antiquilies of the British Museum, in-8, 
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phie d’Origène, in-8°, Paris, 1884.—L. Denisse, Recher- 
ches sur l'application du droit romain dans l'Égypte pro- 
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français et étranger, 1892, t. xvi, p. 673-697; 1893, 
τ. xvux, p. 21-44; cf. 1893, t. xvir, p. 258-270, recension 
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d'Egyple, dans Bull. de corresp. hellénique, 1877, 
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à l'introduction paléographique des Acles des martyrs 
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municipale dans l'Égypte romaine, in-8°, Paris, 1911. 

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im Berliner Museum, dans Nachrichlen von der 
K. Gesells. der Wissenschaften zu Gottingen aus dem 
Jahre 1892, p. 114-120. — C. Le Beau, Histoire du 
bas-empire, édit. de Saint-Martin, 21 vol. in-8, 
Paris, 1824-1838. — H. Leclercq est revenu fréquem- 
ment dans le Dictionnaire sur l'Égypte, ses institutions, 
ses usages, ses monuments; quelques collaborateurs 
ont également abordé diverses questions relatives au 
même pays; il pourra être utile d’avoir ici un coup 
d'œil des principaux sujets égyptiens déjà abordés 


dans les volumes déjà publiés du Dictionnaire : t.1: ! 


Acrostiche, col. 365-369 et pl. hors texte; Akhmin, 
col. 1042-1053, fig. 253-262, pl. hors texte, 1390, 
2075, 3412; Alexandrie, col. 1098-1210, fig. 268-293: 
Ama, col. 1306-1310, fig. 304; Ame, col. 1522-1542; 
Amen, col. 1568-1572; Amphores, col. 1692-1695; 
Ampoules, col. 1722-1734, fig. 447-453; Anaphores, 
col. 1903-1908; Amulette, l'ostrakon d’E. Egger, 
col. 1805-1807, fig. 481; col. 1809-1814, fig. 482; 
Anlinoé, col. 2326-2359, fig. 781-795; Architrave, 
col. 2769-2771, fig. 930-931; Antienne du Fayoum, 
col. 2440-2443; Apa, col. 2496-2500; Afhanase; 
col. 3034-3038, fig. 1069; Afhénogène, col. 3104-3105; 
Athribis, col. 3111-3115, fig. 1114; — t. x : Bagaouül, 
το]. 31-62, fig. 1177-1196, 1811; Baouîl, col. 205-251. 
fig. 1257-1286 et pl. hors texte; Bapléme, col. 252-269; 
Berlin (Musée de), col. 775-807, fig. 1511-1513, 1520- 
1536, 1538-1545; cf. t.r, col. 425, fig. 71-72; Bibliothèque, 
col. 877-884; Boethos, col. 965, fig. 1565 (cippe); 
Bonié chrétienne, col. 1052-1054; Caire, col. 1552-1579, 
fig. 1836-1857; Calame, col. 1582, fig. 1861; Cancel, 
col. 1825-1826, fig. 2003-2004; Canon, col. 1881-1895, 
pl. hors texte (papyrus de Deir Balyzeh); Catacombes, 
col. 2442-2443; cf. t. 1, col. 193, fig. 48; Cénobilisme, 
col. 3053-3056, 3063-3075, 3087-3139; — t. πὶ: 
Chameau, col. 160-166, fig. 2451-2453; Chapiteaurx, 
col. 483-485, fig. 2549-2553; Chaqgqara, col. 519-558, 
fig. 2583-2610 et pl. hors texte; Charpenlier, col. 872, 
fig. 2663; Chasteté, col. 1170, fig. 2710; Chaudron, 
col. 1229, fig. 2730; Chrisme, col. 1510-1511 ; Chronique 
d'Alexandrie, col. 1546-1553, et pl. hors texte; Cople 
(épigraphie), col. 2819-2886, fig. 3268-3283; Croix an- 
sée, col. 3120-3123, 3420; Cyr et Jean, col. 3216-3219; 
ἔν ταν, — Dalmatique, col. 111-119; Danse, col. 255; 
Dauphin, col. 294; David, col. 302; Deir-el-A bid, 
col. 459-502; Déporlation, col. 662-668; Diadème, 
col.747 ; Dioscorides,col. 1039-1044; Diptyques, col.1091, 
1163. — Le même, Monumenta Ecclesiæ liturgica, in-4°, 
Parisiis, 1902-1913, t. τ, 1re part., præf., p. XXIMI-XXV, 
LXXVI-LXXX, fig. 102-158, n. 971-1577; p. 124*-125*, 
π. 3923-3932; 2e part., præf., p. XLV-LVIM : Les 
canons d’Hippolyte (voir Dictionn., t. π, col. 1942- 
1949), p. zvm-Lxvn : La constitution apostolique 
‘égyptienne (voir Diclionn., t. m1, col. 1923-1931), 
P.LxXVI-LXXxX VIN : Le règlement ecclésiastique égyptien 
(voir Diclionn., t. τι, col. 1931-1935), p. ΟΧΧΙΠ-ΟΧΧΧΙΙῚ 
Le Testament de Notre-Seigneur (voir Dictionn., t. 11, 
col. 1949-1950), p. cxxxvn-ceLt : Papyri, ostraka et 
tablai liturgiques, dont le détail se trouve col. 2484, 
ainsi que les textes antérieurs à la Paix de l’Église, 
Manuel d'archéologie chrétienne des origines au 
pile siècle, 2 vol. in-8°, Paris, 1907. — G. Lefebvre, 
Recueil des inscriptions grecques-chréliennes d'Égypte, 
in-4°, Caire, 1907; Égypte chrétienne, dans Annales 
du service des antiquités, 1908, t. 1x, p. 172-183; 1909, 


DICT. D'ARCH. CHRÉT. 


ÉGYPTE 


2570 


t. x, p. 50-65, 260-284; 1910, t. χι; 1911, t. χπ 54. — 
L. Leroy, Les églises des chrétiens. Traduction de 
l'arabe d’Al-Makrizi, dans Revue de l'Orient chrétien, 
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Recueil des inscriptions grecques et latines de l'Égypte; 
in-8°, Paris, 1842-1848; Œuvres choisies, in-8°, Paris, 
1881, 1re série, t. 1, 1. — G. Lumbroso, L’'Egitto dei 
Grecie dei Romani, in-12, Roma, 1895. — G. Maspero, 
Guide du visiteur au Musée du Caire, in-89, Caire, 1902, 
1915.— J. Maspero, L'organisation militaire de l Égypte 
byzantine, in-8°, Paris, 1912, et même titre dans 
Comptes rendus de l Acad. des inscript., 1913, p. 115- 
116; Papyrus grecs de l’époque byzantine, dans Cata- 
logue général du musée du Caire, 3 vol.,1910,1912,1916; 
A propos d'un bas-relief copte, dans Recueil de travaux, 
1916, t. xxxvur, p. 97-108; Matériaux pour servir à la 
géographie de l'Égypte, 1914, 1919, par J. Maspero 
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templative et la question des thérapeutes, dans Revue 
de l'histoire des religions, 1887, t. xvi, p. 170-198, 
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Alexandrinorum, in-4°, Parisiis, 1713. — D. de Rienzi, 
Comment s'est opérée la transition de la langue égyp- 
lienne à la langue copte, dans Le congrès historique, 
1837, t. ur, p. 299. — E. Révillout, Le premier et le 
dernier des moralistes de l'ancienne Égypte, dans 
Bessarione, 1905: Mémoire sur les Blemmyes, in-4°, 
Paris, 1878. — H. Salt, À voyage lo Abyssinia and 
travels into the interior of that country, in-4°, Bal- 
mer, 1814. — S. Sharpe. Egypt under the Romans, 
in-8°, London, 1842; History of Egypt, London, 
1885. — Sicard, Lettres édifiantes el curieuses écrites 
des Missions étrangères, in-4°, Paris, 1725, t. nr, v, 
vi, Vu; 1780, t. vx; in-8°, 1819, t. 11. — A. Simaïka, 
Essai sur la province romaine d'Égypte depuis la con- 
quête jusqu’à Dioclélien, in-8°, Paris, 1892. — J. Strzy- 
gowski, Das Christus Täfelchen von Elephantine, dans 
Rômische Quartalschrift, 1898, t. xn, p. 22-25, fig. 3; 
Catalogue général des antiquités égyptiennes du Musée 
du Caire. Koptische Kunst, in-4°, Wien, 1904. — 
F. Susemihl, Geschichle der Griechischen Lilteratur in 


IV. — 81 


2571 


der Alexandriner Zeil, in-8°, Leipzig, 1891-1892.— 
Teza, Iscrizioni cristiane di Egitto, in-8°, Pisa, 1878. 
— 6. Valentia, Voyages and travels to India. and 
Egypt, in the years 1802-1806, 3 vol. in-4°, London, 
1809. — Vansleb, Histoire de l'Église d'Alexandrie. 
in-12, Paris, 1677; Nouvelle relation d’un voyage fait 
en Égypte, in-12, Paris, 1698. — C. Vidua, Inscrip- 
tiones antiquæ in Turcico ilinere collectæ, in-8°, Paris, 
1826. — A. de Vileger, The origin and early history 
ofthe coptic Church, in-8°, Lausanne, 1900.—E. Von der 
Goltz, Neue Fragmenle aus der ægyptischen Liturgie 
nach der Veroffentlichung von D. P. de P., dans 
Zeitschrift fur Kirchengeschichte, 1909, t. xxx, p. 359- 
361. — A. Von Gutschmidt, Kleine Schriflen, in-8°, 
Leipzig, 1889-1894. — Weissbrodt, Verzeichnis der 
Vorlesungen am Κῦπ. Lyceum Hosianum zu Brauns- 
berg, in-4°, Braunsberg, 1905. — C. Wescher, Rapport 
sur la mission accomplie en Égypte, dans Archives 
des missions scientifiques et liltéraires, 1864, Ile série, 
t. 1, Ὁ. 178-191. — Weil, Geschichte der Chalifen, in-8°, 
Mannheim, 1846. — G. Wiet (voir J. Maspero). — 
A. Wilcken, Das Chrislentum auf der Insel Philæ, 
dans Archiv für Papyrusforschung, 1901, t. 1, p. 396- 


407. — T. Wright, Christianity in Arabia, in-8°, 
London, 1855. — O. Wulff, Altchristl. byzant. und 
ilal. Bildwerke, Berlin, 1909. — F. Zimmermann, 


Koptisches Chrislentum allägyptische Religion. Ein 
Beitrag zur Entstehungsgeschichte des Christentums in 
Ægypten, dans Tübinger Quartalschrift, 1912, τ. Xav, 
p. 592-604. — G. Zoëga, Catalogus codicum Copti- 
corum manuscriplorum, in-fol., Romæ, 1810. — 
H. Zotenberg, Chronique de Jean, évêque de Nikious, 
texte éthiopien, publié et traduit, dans Notices et extraits 
des manuscrits de la Bibliothèque nationale, 1883, 
t. xx1V, dre partie, p. 125-605; Mémoire sur la Chronique 
byzantine de Jean, évêque de Nikious, dans Journal 
asiatique, 1877, VII: série, t. x, p. 451 sq.; 1878, t. χιῖ, 
p. 245 sq.; 1879, t. Χπι, p. 291 sq. Une nouvelle tra- 
duction de la Chronique, beaucoup plus exacte, a été 
donnée par R. H. Charles, dans Texts and translat. 
Society, 1916. 
H. LECLERCQ. 

ÉGYPTE (FUITE EN). Voir Dictionn., t.1, col. 

2059-2061 1, fig. 599; voir aussi fig. 485. 


EINHARD. Einhard ou Eginhard, né de souche 
noble à Maingau, dans le bassin du Main, vers 770. 
Élevé au monastère de Fulda, il y montra des apti- 
tudes telles que l'abbé Baugulf l’envoya à la cour 
de Charlemagne entre 791 et 796, où il compléta son 


éducation. Il y fit bonnefigure parmi les aimables | 


pédants de l’école palatine et si sa taille exiguê lui 
attira nombre de quolibets, son caractère lui conquit 
beaucoup d'amis. De ÆEinhardus on fit Nardus et 
Nardulus, ce qui permettait à Théodulfe d'Orléans 
de dire que «le Nardulus qui court çà et là à petits 
pas comme une fourmi loge une grande âme dans 
un petit corps. » Einhard fut prosateur, poète et 
architecte avec un succès soutenu et une invariable 
médiocrité. C’est sa qualité d'architecte qui lui valut 
le surnom de Béséleel parmi l'entourage de Charle- 
magne, petite cour au sein de laquelle personne 
ne paraît avoir eu le sentiment du ridicule que cet 
affublement de grands noms déversait sur leurs 
minces titulaires. Se trouvant des loisirs, Einhard 
s'essaya à la diplomatie. En 806, on le voit en 
mission auprès du pape pour obtenir de celui-ci 


1 L. Conrady, Die Flucht nach Ægypten und die Rückkehr 
von dort in den apokryphen Kindheitsgeschichten Jesu, dans 
Theolog. Studien und Kritiken, Gotha, 1904, p. 176-220; 
F, Nau, La version syriaque de la vision de Théophile sur 
le séjour de la Vierge en Égupte, dans Revue de l'Orient 
chrétien, 1910, t. xv, p. 125-132; P. Dib, Deux discours de 


ÉGYPTE — EINHARD 2572 


l'approbation du partage éventuel réglé pour l'empire 
entre les fils de Charlemagne; c'était un peu affaire de: 
famille puisque Einhard avait épousé Emma, bâtarde 
de Charlemagne. Aussi conserva-t-il la faveur sous. 
le règne de Louis le Débonnaire et ses habitudes de 
douceur trouvèrent leur emploi dans ce règne troublé, 
Il s'employait à raccommoder les princes, à les apaiser, 
à les rapprocher, et parfois, il y réussissait, mais pour 
peu de temps. Sa femme mourut en 836, il disparut 
à son tour en 840, le 14 mars. 

L'homme politique est insignifiant, le poète ne 
compte pas, le prosateur tient une place importante, 
non par son talent ou par sa fécondité mais par le 
choix du sujet qu'il traita. Il a laissé une Vie de 
Charlemagne dont le plan et le style sont moins une 
réminiscence qu’un plagiat de Suétone; maintes fois. 
l’auteur fait plus que s'inspirer de formes littéraires, 
il coud pièce à pièce des lambeaux de phrase et on peut 
penser que l’image qu’il entend représenter ne gagne 
pas en sincérité d’avoir à se présenter dans un moule 
qui ne fut pas fait pour elle. Ce ne serait encore là 
que faute vénielle si Einhard n'avait laissé s’intro- 
duire dans son récit des erreurs de dates et de faits 
graves et nombreuses. Cet ouvrage est postérieur à 820. 

Une autre œuvre historique a été longtemps attri- 
buée à Einhard et mise sous son nom. Les Annales 
d'Einhard ou Annales Laurissenses majores ou Annales 
royales sont une des sources capitales de l’histoire du 
règne de Charlemagne et de celui de son fils Louis 
le Pieux. Ces annales se composent d’une première 
partie qui va de l’an 741 à l’an 788, une seconde 
de 788 à 796, une troisième de 796 à 801, une qua- 
trième de 801 à 814 et une cinquième de 814 à 830, 
L'attribution à Einhard a été tour à tour revendiquée 
et contestée. G. Monod s’est montré bien décidé à 
refuser la paternité de cet ouvrage à Einhard et ses 
raisons, sans être décisives, sont cependant très 
solides. Selon lui?, «il n’yla rien, absolument rien dans 
les Annales royales qui révèle la participation d'Einhard 
à leur composition; on y trouve au contraire des 
raisons très fortes de ne pas admettre cette partici- 
pation. Les divergences entre la Vita Karoli et les 
Annales sont à elles seules une objection insurmon- 
table : en outre Einhard s’écarta de plus en plus des 
affaires publiques après la mort de Charlemagne et il 
est peu vraisemblable qu’il eût conservé après cette 
époque les fonctions d’historiographe officiel. Est-il 
possible d’ailleurs qu'il parle avec tant de détail et 
d’éloges de la translation des reliques de saint Sébas- 
tien à Saint-Médard de Soissons (826), translation 
faite par Hilduin de Saint-Denis, son rival et presque 
son ennemi; tandis qu'il n’eût mentionné que d'un 
seul mot assez froid la translation des reliques des 
saints Marcellin et Pierre à Seligenstadt, translation 
faite par lui-même? Enfin, si Einhard était l’auteur 
du remaniement, d’où vient qu'il aurait employé 
trois systèmes différents dans le remaniement de sa 
propre œuvre? de 796 à 801, il aurait changé le fond 
même du récit et renouvelé complètement le style; 
de 801 à 814, il aurait fait de légères retouches; de 
814 à 829, il aurait à peine changé un mot. Il n’y a pas, 
du reste, entre la Vita Karoli et les Annales, une simi- 
litude de style qui impose l'hypothèse d'un auteur 
unique. Je ne nie pas la possibilité qu'Einhard ait 
mis la main aux Annales royales; je nie seulement que 
nous puissions rien affirmer avec vraisemblance sur 
ce sujet, et surtout qu’on puisse raisonnablement 


Cyriaque, évêque de Behnés@, sur la fuite en Égypte, dans 
même revue, t. xv, p. 157-161; cf. P. Peeters,dans Analecta 
bollandiana, 1910, 1. xx1x, p. 457-458; Comptes rendus de 
l'Académie des inscriptions et belles-lettres, 1887, p. 211. 

2 G. Monod, dans Revue critique, 1874, τ, XIV, p, 259- 


262, 


2573 


attribuer à Einhard toute la partie des Annales 
qui s’étend de 796 à 829 ainsi que le remaniement. » 
L'attribution à Einhard de la composition de cet 
ouvrage par l’auteur de la Translatio sancli Sebasliani, 
composée au milieu du Χο siècle (en 932), a peu d’auto- 
rité. Le moine Odilon cite un passage des Annales 
royales de l’année 826 relatif à Hilduin et Saint-Denis 
de la façon suivante : Agenardus, cognomento Sapiens, 
ea qui tempeslale habebatur insignis, hujus reveren- | 
tissimi cælicolæ mentionem in Gestis Cæsarum Caroli | 
Magni et filii ipsius Hludowici faciens, inter alia quæ 
annolino cursu diclabal, non inoperosum duxil mor- 


EINHARD 


2574 
attribuée à Einhard est précisément tirée de la portion 
qui peut le plus difficilement être de lui. Le titre 
donné par Odilon aux Annales nous permet de décou- 
vrir la cause de son erreur. Il les appelle Gesta 
Cæsarum Caroli M. et filii ipsius Hludowici. Or nous 
possédons un manuscrit des Annales (Vienne, Hist. 
eccl. 90) où elles portent le titre suivant : Incipil 
Gesta Karoli Magni et Carolomanni fratris ejus. 
A l’année 814, après le mot : excessil, on lit Finiunt 


Gesta Karoli M. el præcellentissimi Francorum 
imperaloris. Ensuite vient un fragment de la Vita 
Karoli d'Einhard. A la fin de la Vila Karoli les 


| 


À 


{ 
\ 


F 


== 
== 
Fr 
1 


4026. — Basilique de Steinbach. 
D'après A. Springer, Handbuch der Kunstgeschichte, Leipzig, 1909, t. 11, p. 105, fig. 125. 


talia acta immortalia adstipulalione roborare ila dicens… | 
Mais aucun des manuscrits des Annales royales ne 
porte le nom d’Einhard, aucun des contemporains de 
celui-ci ne parle d’Annales composées par lui. L'auteur 
de la Vie anonyme de Louis le Débonnaire cite le per- 
sonnage à qui il doit le récit du gouvernement de Louis 
en Aquitaine, le moine Adhémar; pour les années sui- 
vantes 814 à 829, il transcrit textuellement les 
Annales royales et pourtant, dans sa préface, il prétend | 
apporter pour cette période visa et audila, soit que 
les Annales fussent une œuvre tellement impersonnelle | 
que tous ceux qui vivaient à la cour pouvaient les | 
considérer comme le journal de leurs propres souvenirs, 
soit qu'il ait participé à leur rédaction. Walafrid 
Strabon, dans sa préface à la Vila Karoli, ne dit | 
pas qu'Einhard fut employé à la rédaction d’une | 
histoire officielle. Enfin la citation des Annales | 


1 M. Bondois, La translation des saints Marcellin et Pierre. | 
Étude sur Eïinhard et sa vie politique de 827 à 834, in-8°, | 


Annales continuent avec ce titre : Zncipil Gesta Hlu- 
dowici imperatoris filii Karoli Magni imperaloris. 
Odilon aura eu entre les mains un manuscrit analogue à 
celui de Vienne, qui est du 1x° siècle, et la présence de 
la Vila Karoli lui aura fait croire que les Annales 
aussi étaient l'ouvrage d’Einhard. 

En 815, Louis le Débonnaire donna à Einhard la 
terre de Michelstadt. Le nouveau propriétaire songea 
d’abord à y élever un monastère, en 827, lorsqu'il se 
fut procuré les reliques des saints Pierre et Marcellin, 
mais il se ravisa et l’église destinée à contenir ces 
reliques fut construite à Mülheim-sur-le-Main, qui 
prit le nom de Seligenstadt. Au sujet de ces martyrs, 
il entreprit un récit de leur passion sous Dioclétien, 
de la translation de leurs reliques à Seligenstadt et 
des miracles accomplis par leur intercession !. 

Considéré comme architecte, Einhard présente le 


Paris, 1907 ; cf. H. Moretus,dans Analecta bollandiana,1907, 
t. XXVI, p. 178-481. 


2575 


type de médiocrité qu'il offre déjà comme littérateur; 
mais il vivait parmi l'entourage et possédait la con- 
fiance d’un prince bâtisseur, ce qui lui valut l’occasion 
et les moyens de montrer son savoir-faire. Voir 
Dictionn., t.1, col. 1039, fig. 251, 252; t. τπ, col. 688-696. 
Charlemagne, voulant rénover la vie artistique dans son 
empire, ne conçut pas de moyen plus efficace que celui 
qu’il appliquait à la renaissance de la vie intellectuelle, 
dans les deux cas il usa du pastiche, bornant toutefois 
son ambition aux modèles de second ou de troisième 
rang. Π n'avait pas le choix entre les écoles, car une 
seule subsistait : toute vie artistique avait reflué vers 
l'Orient, et Ravenne, capitale des possessions byzan- 
tines d’Italie, supplantait Rome et offrait une sorte 
de musée de modèles. Le plan, la décoration pro- 
cèdent avec une exactitude tenant de la servilité des 
modèles ravennates; si parfois on s’en écarte, c’est 
par impuissance à 165 imiter. Einhard a donné toute 
sa mesure dans la construction de la célèbre cha- 
pelle d’Aix (voir Dictionn., t.1, fig. 251-252; t. πι, fig. 
2631), aujourd’hui cathédrale d’Aix-la-Chapelle, de 
qui on ἃ pu dire qu’elle ressemble à la Vita Karoli, 
composée de phrases découpées dans les auteurs 
classiques τ: ici les emprunts sont encore plus mala- 
droits et aboutissent à un résultat plus disgracieux. 
C'est une lourde copie de Saint-Vital de Ravenne, 
simplifiée non seulement en vue de faciliter l’exécu- 
tion mais encore d'échapper aux difficultés; celles-ci, 
supprimées par ce procédé héroïque, se sont vengées 
en infligeant à la construction un aspect pitoyable. 
Ce n’est pas seulement le plan qu'Einhard s’appro- 
pria en le gâtant, ce fut aussi la décoration qu'il 
prétendit imiter. L'architecte de Saint-Vital avait 
fait exécuter ses matériaux en vue de l'édifice à 
construire, notamment les colonnes de marbre d’une 
rare beauté; le plagiaire d'Aix n’imagina rien de plus 
que construire l’édifice en vue des matériaux et rien de 
mieux, en son sens teuton, que de dévaliser un édifice 
antique de Ravenne. Étant ainsi en possession de 
colonnes romaines, il les rajusta, les raccorda, les 
rabouta plus ou moins maladroitement sous le regard 
ébahi de Charlemagne. Incapable d'ajuster convena- 
blement ces débris, l’architecte n'avait pas même su 
calculer le chiffre exact des matériaux indispensables 
et il se trouva manquer de colonnes pour les poser 
dans l'alignement entre les piliers du bas de la rotonde, 
il se tira d’embarras en reliant ceux-ci entre eux par 
de massives arcades. « En revanche, il en aligna 
trois ordres superposés dans le vide des arcades des 
tribunes et, naturellement, il fut au-dessus de ses 
moyens de donner à ce remplissage la courbe des 
élégantes absides à jour de Saint-Vital. De même, 
ne sachant pas établir les voûtes du bas-côté et des 
tribunes sur plan trapézoïdal, il entoura l’octogone 
qui porte la coupole de deux étages de collatéraux 
formant seize côtés, avec des travées de voûtes 
décomposées en carrés et en triangles ?. » Pour une si 
rare merveille Einhard fut loué à l’égal des maîtres et 
se para, sa vie durant, du titre de surintendant des 
constructions de l’empereur et architecte de son 
palais. 

Le transport des colonnes présentait des difficultés 
et entraînait des dépenses que Charlemagne pouvait 
affronter, ce qui n'était pas le cas de ses sujets. 
Einhard lui-même put en faire l'expérience. La basi- 
lique qu'il construisit à Steinbach, dans la Hesse, 
est d’une laideur égale à son insignifiance; ici les pro 
blèmes ne sont plus esquivés, ils ne sont même pas 


1 C. Enlart, Manuel d'archéologie française, in-8°, Paris, 
1902, t. 1, p. 154.— * C. Enlart, L'architecture chrétienne en 
Occident, dans A. Michel, Histoire de l'art, 1905, t. 1, 
p. 115-116. — * A. Springer, Handbuch der Kunstgeschichte, 


in-8°,Leipzig, 1909, t.u, p.105, fig. 125; Fr. Kampers, Karl | 


EINHARD — EINSIEDELN (MANUSCRITS LITÜRGIQUES D’) 


2576 


posés ; quant aux colonnes, il n’en est pas question : de 
lourds piliers, sans aucune décoration, en tiennent 
la place; la nef et les bas-côtés n’ont pas recu 
de voûte, l’abside n’est guère qu'un cul-de-four ὃ 
(fig. 4026). 

Rien n'autorise à attacher le nom d’Einhard au 
gros œuvre et à la façade de l’église de Lorsch, près 
de Worms. Mabillon attribuait à Einhard le célèbre 
plan, dessiné vers 830, de l’abbaye de Saint-Gall, 
que d’autres mettent au compte de Gerung, architecte 
de la cour impériale. 

BIBLIOGRAPHIE. — E. Bacha, Étude biographique 
sur Eginhard, in-8°, Liége, 1888. — J. Frese, Die 
Gebeine des Einhard, der Imma und Gisla in der 
Kirche zu Seligenstadt, dans Der Katholik, 1872, 
{. π, p. 555-569. — G. Janke, Der Einfluss Suelon's auf 
die historische Richtigkeit Einhard's in der Vita Karoli, 
in-8°, Berlin, 1872. — M. Manitius, Einhard's Werke 
und ihr Stil, dans Neues Archiv, 1882-1887, t. Vu, 
p. 517-568; t. vin, p. 197-198, 205; t. xx p. 64-73; 
t. χπ, p. 205-206. — Hocker, Relatio de Eginhardi et 
Emmæ, Caroli Magni filiæ, amoribus, ex arch. monast. 
Seligenstadt, de son ÆCatal. biblioth Heilsbronner, 
Norimberg, 1731, p. 240. — M. de La Rocheterie, 
Eginhard, ministre de Charlemagne, dans Le Corres- 
pondant, 1864, 2e série, t. xxvi, p. 911-937. — De 
Sailly, Le manuscrit carolingien de la bibliothèque de 
Metz. Eginhard, son portrait, son mariage, in-4°, 
Metz, 1868; Bibliothèque de l'École des chartes, 1901, 
t. LxI, p. 384; 1902, t. Lx, p. 385-386. 

H. LECLERCQ. 

Here (MANUSCRITS LITURGIQUES 
DE 

1. Biblia (in-fol., n° 148), x1-xnr siècle. Evangelium 
Johannis, suivi d’un Capitulare evangeliorum de 
anni circulo et de Lectiones evangelii de diversis causis : 
Pro uberlate pluviæ, etc. 

2. Biblia(in-fol., n°113), anno Dni 1420; fol. 704-705: 
Canon missæ cum aliis orationibus usque in finem missæ 
offrant quelques différences avec les oraisons plus 
modernes. 

5. Biblia (in-fol., n 157), xe siècle, complète en 
trois volumes. On relève en marge la présence des 
nombres I à VIII servant à désigner divers choix de 
péricopes employées pour les leçons de l'office de 
matines au chœur. Des indications identiques ont été 
relevées sur les manuscrits 41, 42, 256 et 257, tous de 
même époque et de mêmes dimensions que le manu- 
scrit 5, avec lequel ils ont dû constituer un jeu complet 
de lectures pour l'office. 

6. Biblia (in-fol., n° 158), Χο siècle, p. 1 : Rubrica de 
lectionibus : In dominica prima mensis novembris 
possunt… 

8. Lectionnaire (in-fol., n° 114), xne siècle. Les textes 
copiés dans ce manuscrit, aussi bien ceux tirés de 
l'Écriture sainte que des homélies des Pères et des 
Vies des saints, ne sont représentés que par des 
fragments disposés en vue des lectures de l'office. — 
Fol. 1-241, lectionnaire incomplet du commencement 
et de la fin et commençant ainsi : {sapienlior] es {u 
Daniele (Ezech., XXVIm, 3-XxXIX, 16). 

15. Gloses sur l’Écriture (in-fol., n° 7), x° siècle; 
fol. 1 : prière avant la lecture des saintes Écritures. 
Chlose (sic) super Velus T(estamentum) : Præsta 
Domine legentibus profectum... Domino supplicemus. 
Explicit. 

17. Évangiles (in-fol., n° 190), xx siècle; fol. 358 : 
Capitulare evangeliorum de anni circulo (comme dans 


der Grosse, in-8°, Mainz, 1910, p. 99, fig. 57. — “ Catalogus 
codicum manuscriptorum qui in bibliotheca monasterii 
Einsidlensis ordinis sancti Benedicti servantur. Descripsit 
P. Gabriel Meier, O. 5. B., bibliothecarius, in-8°, Einsidlæ, 
1899. 


2577 


le ms. 7); fol. 380: Lecliones evangelii de diversis causis 
(comme dans le ms. 1); fol. 382-383 : Calalogus reli- 
guiarum cujusdam ecclesiæ. 

27. Ascetica (in-8°, n° 30), vrn-1xe siècle : fol.1 vo-4 το; 
Revelatio beati apostoli et evangelistæ Johannis (Apoc., 
xx1,9-27); fol. 4 vo-11 vo: Explicalio orationis dominicæ; 
fol. 11 vo-16 ro : Explicalio de oralione dominica; 
fol. 16 vo-19 τὸ : Homilia domini Augustini de die 
judicii; fol. 19 vo-20 vo : Auxilialo mihi trinitas…. 
unus Deus visio; fol. 20 vo-22 vo (autre écriture) : 
Hymnus de 5. Benediclo : Christe sanctorum Deus... 
(Daniel, t. 1, n. 218; t. 1v, n. 165, 371; Chevalier, 
n. 3004 ; Morel, n. 209) ; fol. 23-24 (écriture du vrne siècle 
très grossière) : Hymnus alphabelicus de Christo : 
Almus altus agnus… sol fulgebunt; fol. 25 r°-27 vo: 
Expositio oralionis dominicæ; fol. 27 v°-32 v° : Exposi- 
tio fidei catholicæ; fol. 32 vo-33 v° : Exposilio oralionis 
dominicæ; fol. 33 vo-50 τὸ : Interrogalio (de arliculis 
fidei); fol. 50 r°-53 vo : Liber differentiarum Isidori 
junioris Splanensis (S. Isidore de Séville, Origines, 
1. 11. c.1-XV, P. L., t. zxxxm, col. 69-72); fol. 53 vo- 
55 r° : Incipil dicla (ex) singulis doctoribus : In primis 
de carilate; fol. 55-140 SS. Jérôme, Augustin, 
Grégoire, Julien, Césaire, Ephrem, Salvien, Eloi : 
Varia de vitis Patrum. Le feuillet 49 τὸ et ve porte de 
l'écriture secrète avec les voyelles remplacées par des 
points. A rapprocher de ce manuscrit le ms. Vatic. 
212, du 1x-xe siècle. Cf. G. Morel, Lateinische Hymnen 
des Müttelalters “grüsstentheils aus Handschriften 
Schweizerischer Klôster, als Nachtrag zu den Hymnen- 
sammlungen von Mone, Daniel und andern, in-8°, 
Einsiedeln, 1868. 

30. Épîtres de saint Paul (in-4°, n° 47), xne siècle; 
en marge sont généralement indiquées les coupures 
des leçons de matines au chœur. La lettre T tient lieu 
de la formule entière : Tu aulem, Domine, miserere 
nobis; fol. 222-293 (écriture plus ancienne, Χ- ΧΙ siècle, 
sur deux colonnes) : fragment d’un tonale ou direc- 
torium cantus avec neumes : Si natale Domini feria 11 
eveneril.. Cum esset desponsala. Règles à observer 
pour la vigile de Noël, on fait ce jour-là la procession 
ad 5. Salvalorem. 

89. Au fol. 260 de ce ms., d’une écriture du x siècle, 
antienne de sainte Afra, avec neumes : [ GJloriosa et 
bealissima.. morbos evasisti. 

40. Épîtres (in-fol., n. 21), x1° siècle; fol. 1, vacal ; 
fol. 2 : In nomine Domini, lectures tirées des deux 
Testaments et disposées pour les jours ordinaires et 
les fêtes; fol. 3-219 : épîtres pour les messes du temps 
depuis la vigile de Noël jusqu’au dimanche avant 
Noël; fol. 219-248 : lectures abrégées, on y relève au 
fol. 242 les leçons pour la vigile et la fête de saint Gall; 
fol. 246 : pour la fête de saint Othmar; rien pour 
saint Meinrad et pour saint Maurice; fol. 249-253 : 
épîtres pour tous les jours de la semaine; fol. 252-287 : 
épîtres pour le commun des saints; fol. 287-302 : 
tpîtres pour l’ordination d’un diacre, d’un prêtre, 
d'un évêque, pour la visite d’un évêque, pour les 
veuves, pour la litanie en temps de guerre, le jour de 
la guerre, pour demander la fin de la sécheresse, en la 
réunion des juges, contre les mauvais évêques, pour 
les voyageurs, en se rendant à la cour du roi, pour le 
salut des vivants, pour ceux qui font l’aumône, pour 
soi-même..., pour ceux qui font l’agape, etc.; fol. 
302-304 : épîtres pour les défunts; fol. 305-306 : pour 
la fête de saint Mathias; fol. 307-309 (écriture du 
x® siècle) : trois lectures du Cantique des cantiques 
en partie effacées. 

#1. Homiliaire (partie d'été) (in-fol., n.47); x° siècle; 
ce manuscrit, ainsi que les numéros 5, 7, 42, 256 et 2657, 
sont l'ouvrage du même copiste; destinés les uns et les 
autres aux lectures du chœur, ils constituaient une 


EINSIEDELN (MANUSCRITS LITURGIQUES D’) 


2578 


du x1e et du xu: siècle ont transcrit des antiennes 
avec les neumes : 

Salve dilecla theotocos… 

O lux sempilerna, o salus elerna.… 

Integer ardorem, rubus arida…. 


fol. 1-3 : Incipiunlt capitula : Dominica sancli Paschæ… 
CVIII In nalali virginum.….. Omelia Augustini; 
fol. 3-5 : Sermo beati Augustini episcopi de nativitate 
S. Mariæ; fol. 5-8 : Sermo de assumplione S. Mariæ; 
fol. 8-11 : Dominica S. Paschæ. Lecl. 5. Ευ... Omelia 
B. Gregorii papæ de eadem lectione ; fol. 11-13 : Sermo 
B. Maximi episcopi die sanclo Paschæ; fol. 13-14 : 
Ilem sermo cujus supra; fol. 13-15 : Cujus supra, 
De eodem die; fol. 15-17 : Sermo S. Auguslini in die 
sanclo Paschæ; fol. 17-19 : Feria secunda. Sermo 
B. Maximi episcopi; fol. 19-20 : Unde supra, Feria 11". 
Omelia B. Gregorii papæ; fol. 20-24 : Feria 1113. 
Omelia ven. Bedæ presbiteri; fol. 24-27 : Feria IV. 
Lectio 5. evang. sec. Joh. : Omelia Gregorii papæ de 
eadem lectione; fol. 27-32 : Feria V. Lectio S. evang. : 
Omelia Gregorii papæ de eadem lectione; fol. 32-36 : 
Feria VI : Omelia ven. Bedæ presb. de eadem lectione ; 
fol. 36-41 : Cap. x. Sabbato. Leclio S. evang. : Omelia 
B. Gregorii papæ de eadem lectione; fol. 41-46 : 
Dominica octava Paschæ. Lectio S. evang. Omelia 
B. Gregorii papæ de eadem lectione. Cap. xm; fol. 46-48 : 
Dominica I pos{octab. Paschæ..Omelia B. Gregorii papæ. 
Cap. x1v; fol. 48-51 : Dominica II* post oclab. Paschæ.. 
Lect. 5. evangelii. Cap. xv. Omelia Bedæ presb. de 
eadem lectione; fol. 51-55 : Dominica III post Pascha. 
Lectio.… Cap. xvr. Omelia ven. Bedæ presb. de eadem 
lectione; fol. 55-59 : Dominica 111] post Pascha. 
Lectio.… Cap. xvn. Omelia ven. Bedæ presb. de eadem 
leclione. Potest movere infirmos; fol. 59-63 : In natali 
Philippi et Jacobi; fol. 63-67 : De invenlione S. Crucis; 
fol. 67-71 : Item unde supra; fol. 71-72 : In letania 
majore. Sermo B.Mazximini ep. de Ninivilis; fol. 72-77 : 
Item in letania majore; fol. 77-81 : In vigilia Ascen- 
sionis Domini; fol. 81-82 : Sermo beali Leonis papæ de 
ascensa Domini; fol. 82-84 : Ilem cujus supra. De 
ascensa Domini; fol. 84-88 : Unde supra; fol. 88-94 : 
Dominica I* post ascensa Domini; fol. 95-100 : In 
sabbalo Pentecostes; fol. 99-106 : In die sancto 
Pentecostes; fol. 106-107 : Cap. xxx. Omelia B. papæ 
Leonis de eodem die; fol. 107-108 : Sermo cujus supra 
de eadem festivitate; fol. 108-110 : Sermo B. Maximi 
episcopi de die S. Pentecostes; fol. 110-111 : J{em 
sermo cujus supra de eodem die; fol. 111-112 : Dominica 
octava Pentecosten; fol. 112-114 : Unde supra; fol. 114, 
vacat; fol. 115-117 : Dominica 1 post octavam Pente- 
costes ; fol. 117-124 : Unde supra; fol. 124-126 : Domi- 
nica II* post Pentecosten; fol. 126-132 : Unde supra 
Dominica 11 post oct.; fol. 132-141 : Dominica 11] 
post oct.; fol. 141-142 : Dom. IV ; fol. 142-144, Dom. 
γ᾽; fol. 145-147 : Dom. VI; fol. 147-149 : Dom. VII; 
fol. 150-153 : Dom. VIII; fol. 153-156 : Dom. IX; fol. 
156-161 : Dom. X: fol. 161-162 : Dom. ΧΙ]; fol. 162- 
165 : Dom. X11: fol. 165-167: Dom. X111; fol. 167-169 : 
Dom. X1 V: fol.169-171 : Dom. X V; fol. 171-172 : Dom. 
XVI: fol.172-174: Dom. XVII; fol. 174-175 : mense 
seplimo, feria IV; fol. 175-176 : Unde supra; fol. 
176-181 feria VI; fol. 181-184: sabbalo in XII 
lectione: fol. 184-187 : Dom. XVIII; fol. 187-188 : 
Dom. XIX: fol. 188-196 : Dom. XX; fol. 196-197 : 
Dom. XXI: fol. 197-198: Dom. XXII; fol. 198: 
Abhinc Gregorii (Dialog., IV, c. Lx); fol. 199-200 : Dom. 
XXIII; fol. 200-203 : Dom. XXI V; fol. 204-208 [écri- 
ture du xre siècle: Dominic. Cap. (?)]; fol. 209-214 : 
In vigilia 5. Johannis Baptistæ; fol. 214-216: In natali 
S. Johannis Baplistæ; fol. 216-216 v°.: Sermo cujus 
supra; fol. 216-218 : Unde supra; fol. 218-221 : Unde 


sorte de bréviaire complet. Fol. 1, diverses écritures ! supra; fol. 221-225 : In vigilia S. Petri; fol. 225-227 : 


2579 


In nalale apostolorum Petri et Pauli; fol. 227-228 : 
Sermo cujus supra; fol. 228-232 : Unde supra : fol. 232- 
234 : In natali 5. Pauli apostoli; fol. 235-236 : In 
natali VII fratrum; fol. 237-237 v° : In nalali S. 
Laurentii; fol. 237-237 bis Sermo cujus supra; 
fol. 238-238 v° : Cujus supra; fol. 238-240 : Unde supra; 
fol. 240-241 : In assumptione S. Mariæ; fol. 241-243 : 
In decollalione S. Johannis Baplistæ; fol. 243-248 : 
Unde supra; fol. 248-250 : In nativitate sanctæ Mariæ ; 
fol. 250-252: XVIII Καὶ. oct., Exaltatio 5. Crucis; 
fol. 252-257 : In natali S. Matthæi apostoli; fol. 
257-258 : In festivitate 5. Michaelis; fol. 258-263 : 
Sermo in festivilate omnium sanclorum; fol. 263-265 : 
Unde supra; fol. 265-266 : Sermo in nalali apostolorum; 
fol. 266-270 : Ilem in natale apostolorum; fol. 270-274 : 
Unde supra; fol. 274-276 : Ilem unde supra, in natale 
apostolorum; fol. 276-280 : Sermo B. Fulgentii episcopi 
in natale unius marlyris vel confessoris ; fol. 280-281 : 
Item sermo in nalale unius martyris; fol. 281-283 : 
Unde supra; fol. 283-284 : Unde supra; fol. 284-289 : 
Unde supra; fol. 289-293 Unde supra. De uno 
martyre; fol. 293-295 : In natale plurium martyrum; 
fol. 295-297 : Unde supra; fol. 297-300 : Unde supra; 
fol. 300-303 : Unde supra. Plurium martyrum; fol. 
303-308 : Unde supra. In natale plurium martyrum; 
fol. 308-309 : In natale unius pontificis; fol. 309- 
311 : Ilem sermo in natale unius confessoris; fol. 311- 
313 : Ilem de confessore; fol. 313-314 : Unde supra: 
fol. 314-314 v° : In natale virginum. 

42. Homiliaire (partie d'hiver) (in-fol., n°46), xesiècle. 
Fol. 1, vacat; fol. 1-3 : Incipiunt capilula sequentis 
dibri (2) Dominica V antle natale Domini; fol. 3-7 : In 
vigilia 5. Andreæ apostoli ; fol. 7-9 : In natali S. Andreæ 
apostoli; fol. 9-9 vo : In nalali 5. Benedicti; fol. 10 : 
Beali Augustini de eadem lectione; fol. 10-14 : 1n 
nomine omnipotentis Dei. Incipiunt omeliæ sive 
tractatus bealorum Ambrosii, Augustini, Hieronimi, 
Leonis, Maximi, Gregorii et aliorum catholicorum ac 
venerabilium Patrum legendi tam in dominicis diebus 
quamque οἱ in reliquis divinis festivilatibus. Dom. V 
ante natale Domini; fol. 14-19 : Dom. IV; fol. 19-20 : 
Dom. 111: fol. 21-24 : Dom. 11: fol. 24-28 : feria IV 
mensis VII; fol. 28-33 : fer. V1; fol. 33-40 : sabbalo 
in XII leclione; fol. 40-43: Dom.I; fol. 43-46 : In nalali 
S. Thomæ apostoli; fol. 47-49 bis : Sermo 5. Augustini 
de adventu Domini; fol. 49 bis-50 : I{em ejusdem de 
unilate Trinilatis el de incarnatione Domini; fol. 51-52 : 
Sermo 5. Maximi episcopi de adventu Domini; fol. 
52-55 : In vigilia natalis Domini; fol. 55-57 : Lectiones 
in nalale Domini. Lecliones de Esaia : Primo tempore; 
fol. 58-60 : Leclio 5. evang.; fol. 60-65 : Inilium 
S. evang.; fol. 65-66 : Leclio 5. evang. sec. Lucam: 
fol. 66-68 : Omelia beati Auguslini de natale Domini 
(serm. de 5. Fulgence, édit. Venise, p. 356); fol. 69-70 : 
Sermo papæ Leonis de nalale Domini; fol. 70-73 : 
Sermo beali Fulgenlii episc. de nativitate Domini; 
fol. 73-74 : Sermo beali Maximi episc. de nalivilate 
Domini; fol. 74-76 : In natale S. Slephani protomartyris 
Christi; fol. 76-78 : Unde supra; fol. 78-80 : Unde 
supra; fol. 80-82 : Unde supra; fol. 82-85 bis : In 
natale 5. Johannis ; fol. 166-168 : In natale 5. Agathæ 
virginis; fol. 168-176 : In nalale 5. Malthiæ apostoli; 
fol. 177-179 : In sepluagesima; fol. 179-182 : Unde 
supra; fol. 182-183 Dominica in Sexagesima; 
fol. 183-186 : Unde supra; fol. 186-188 : Dominica in 
Quinquagesima; fol. 188-191 : Unde supra; fol. 191- 
193 : Feria 1V.Capul jejunii ; fol.193-195 : Unde supra; 


EINSIEDELN (MANUSCRITS LITURGIQUES D’) 


fol. 195-196 : Sermo 5. Ambrosii (2° main), Augustini | 


de pænilentia; fol. 196-199 : Dominica in Quadrage- 
sima; fol. 199-200 : Sermo B. Maximi episc. de Quadra- 
gesima; fol. 201-202 : Ilém cujus supra; fol. 202-203 : 
Item de Quadragesima:;. fol. 203-206 Sabbato in 


| 462 (écriture du xn° siècle) : 


2580 


fol. 208-211 : Unde supra; fol. 211-214 : Dominica 111 
in Quadragesima; fol. 214-215 : Item; fol. 216-219 : 
Unde supra; fol. 219-221 : Dominica IV in Quadra- 
gesima; fol. 221-224 : Unde supra; fol. 224-2926 : 
Dominica in passione Domini; fol. 226-229 : Unde 
supra; fol. 229-231 : Dominica in palmas; fol. 231- 
235 : Unde supra; fol. 235-237 : Feria 11; fol. 237- 
238 : Feria 111; fol. 238-240: Feria 1 V ; fol. 240-243: 
Feria V cenæ Domini; fol. 243-246 : Unde supra; 
fol. 246-249 : Sermo Leonis papæ in Parasceven: 
fol. 249-254 : Unde supra; fol. 254-256 : In sabbato 
sanclo; fol. 256-257 : Item cujus supra; fol. 258-262 : 
Unde supra; fol. 262-263 Sermo de dedicatione 
ecclesiæ; fol. 264-265 : Unde supra; fol. 265-267 : 
Unde supra. EXPLICIT FELICITER IN XPO. En marge 
les chiffres I à XII désignent les lectures à faire au 
chœur: fol. 268, vacat ; fol 268 vo, écriture du xne 
siècle : Tu autem Domine qui hodie…. dignatus es. Mi- 
serere nobis. 

72. Sermons (in-4°, n° 5), xne siècle. Fol. 1 : sur un 
texte gratté du x1° siècle, on a écrit d’une encre à 
peine lisible une Benedictio ou Missa super infirmum : 
Veniatur qui est... sit super le. Amen. 

83. Bréviaire (in-fol., n° 198), xue siècle, a été en 
usage pendant les deux siècles suivants: Fol. 1-8 vo: 
calendrier d’Einsiedeln sur lequel se trouvent désignés 
les hymnes, versets, antiennes, etc., pour toute fête 
quelconque : fol. 8 : Si vigilia nativitatis Domini in 
dominica evenerit hæc responsorià cane… Dominica 
post nativitatem Domini (une main du xme siècle a 
ajouté une antienne avec les notes musicales : Arte 
mira, miro consilio…. radicilus. e. u. 0. u. &. e.; du 
xime siècle également, une note relative aux dédi- 
caces : Capella inferior est dedicata in honore sanctorum 
Johannis… Affre Mart.); fol. 9-104 : Antiphonaire 
avec neumes, pour le temps, les saints, etc. Dominica 
111 ante natale Domini; foi. 27-28 : In natali S. Megin- 
radi mart.; fol. 49 : Resurrectio Domini (édit. Lange, 
Latein. Osterfeien, p.32; cf. Schubiger, Sängerschule, 
p. 21); fol. 105-262 : lectures de la sainte Écriture 
pendant l’année : Incipil liber Esaie prophetæ; fol. 
263-317 : Homélies des saints Pères sur les évangiles 
pour les dimanches : Dominica V ante natale Domüini : 
Lectio S. evang. sec. Johannem; Omelia B. Auguslini 
episc. de eadem lectione : Miracula que fecil : corruissel 
in morlem; fol. 318-358 : pour les fêtes des saints. 
In vigilia S. Andreæ apostoli; fol. 358-362 : Commun 
des saints : In natali apostolorum; fol. 362-373 : 
Incipit Liber ymnorum per anni circulum : In dominica 
ad nocturnos; fol. 373-376 : Cantica : In adventu 
Domini; fol. 376 (écriture du xrve siècle) : Variæ 
oraliones (à sainte Marie-Magdeleine); fol. 377-421 : 
Psaumes de David: fol. 421-425 : Cantiques des 
prophètes : Isaïe, Ézéchiel, Anne; fol. 424 : Te Deum 
laudamus; fol. 425-426 : oraison dominicale, sym- 
bole des apôtres, symbole de saint Athanase; fol, 426- 
426 vo (changement d'écriture) : [πὸ vigilia defunc- 
lorum; fol. 427-435 : capitules ou leçons brèves pour 
toute l’année : Lecliones de adventu Domini; fol. 435- 
459 : collectes pour toute l’année et pour les défunts : 
Oraliones de adventu Domini; fol. 459-469 : prières 
après les nocturnes pour tous les rangs dans l'Église, 
à prime (Confileor), VII psaumes avec la litanie 
pro defunclis, pro eleemosynariis, bénédictions; fol. 
Leclio S. evang. sec. 
Marcum. 

88. Lectionnaire (in-4°, n° 16), x-xr° siècle. Fol, 1, 
coupé; p. 1 :.… equum el salutare.… sabaoth; Ὁ. 2: 
antienne de 5. Sigismond ; p. 3-7 : hymnes et antiennes 
avec neumes en l'honneur du même saint; Ὁ. 8-72 : 
Incipiunt lectiones de adventu Domini. Deus aulem 
pacis… dies mali sunt; Ὁ. 74-304 : Incipiunt orationes 


XII lectione; fol. 206-208:Dominica II in Quadragesima; | de adventu Domini. Dom. IV ante natale Domini : 


2581 


Excila Domine quæsumus.…; Ὁ. 305, vacal; p. 306-317 : 
Orationes de communi sanctorum, de 5. Maria, de cruce, 
ætc.; p. 317-339 : Benediclio cereorum.. Dominica 
indulgentiæ (bénédiction des palmes); p. 340, vacat. 

110. Ordo romain (in-fol., n° 48), x1° siècle, pag. 
1-19 : Incipit ordo ecclesiasticus (1) romanæ Ecclesiæ 
qualiter missa celebratur (édit. Hittorp, Coloniæ, 
1561, p. 9-15; Biblioth. max. Patrum, t. x, col. 10; 
J, Mabillon, Musæum Ilalicum, t. n, p. 3-16 [P. L., 
τι zxxvim, col. 937-948]; M. Gerbert, Monum. vel. 
Liturg. Alem., t. 17, p. 144-149, qui collationna ce ms. 
avec celui de Turin du 1x° siècle). 

111. Missel (in-fol., n° 24), xne siècle. Fol. 1. vacal; 
fol. 1-2 : début de la préface; entre les fol. 2-3, le 
début du canon de la messe est retranché. Ce manu- 
scrit contient les collectes, secrètes et post-commu- 
nions, ainsi que plusieurs préfaces, p. 133, 253, etc. 

112. Liber ofjicialis (in-fol., n° 27), x-xne siècle. 
Pag. 1-46 (xu: siècle). Bénédictions : p. 5 : Lecliones 
variæ ad utramque vesperam el ad tertiam; p. 7-18 : 
Ordo ad faciendum monachum; fol. 18-20 : Missa ad 
consecrandam viduam; fol. 20-27 : Exorcismus salis 
οἱ aquæ, etc.; fol. 27-46 : Ordo sacri baptismatis; 
fol. 35-36 : Lelania cum nominibus patronum Einsid- 
densium : Just, Maurice, Sigismond, Ours, Meinrad, 
εἴς. Une main du ΧΙ" siècle ἃ ajouté,sur la p. 1, 
la séquence de sainte Afra : Grates Deo et honor... 
(Mone, t. πὶ, p. 172, n. 767); Chorus novæ Jerusalem... 
spiritu Paraclilo avec neumes (P. L., t. cxLI, col. 352). 
— Pag. 47-338 (xr° siècle) : Liber ofjiciorum; p. 47 : 
Naialis 5. Meginradi mart., oraisons pour la messe et 
pour celle de 5. Just; p. 49 : Liber officiorum per circu- 
lum anni. Capitula; une main du x1v® siècle a noté en 
marge les heures canoniques auxquelles ces capitules 
sont employés; p. 125 : Orationes de S. Othmaro εἰ 
Nicolao; p. 126-262 : Orationes de dominicis, festis et 
-sanclis; p. 262-272 : De communi sanclorum; p. 272- 
278 : In dominicis post Pentecosten; p. 278-283 : 
Orationes pro peccatis; Ὁ. 283-288 : Cottidianis diebus; 
p. 288 : Ad nocturnos orationes; p.292: Vespertinalis; 
p. 293 : Ad cursus quando volueris; p. 297 : Ad com- 
_pletorium; p. 298 : Ad primam; p. 300 : De 5. cruce; 
p. 303 : De S. Maria; p. 305 : In adventu Domini; 
De omnibus sancti; p. 309 : Pro iter agentibus; p. 310 : 
In adventu fratrum; Pro fratribus de via reversis; 
p. 311 : Pro serenitate; p. 312 : Pro defunctis; p. 317 : 
Preces post nocturnos et ad cursus; p. 323-328 : Litania. 

113. Missel d’Einsiedeln (in-4°, n° 66), x siècle. 
Page 1, comput; p. 2-3 (xn® siècle) : Benedictio mili- 
4aris super enses; Ὁ. 4 (xrv® siècle) : Oratio pro patre et 
matre; Ὁ. 5-6 (xn° siècle) : séquence avec neumes : 
De apostolis. — Celi enarrant.. rex in celis; p. 7-25 : 
calendrier; au 13 octobre : Dedicatio hujus ecclesiæ; 
p. 26-34 : Ordo missæ; p. 35-62 : séquences de Notker 
Avec neumes notés en marge : au chant du coq : 
Grales nunce omnes. Tibi laus et gloria; p. 63-198 : 
Graduel pour les dimanches et fêtes avec neumes; 
p. 198-210 : Alleluia pendant tout le cours de l’année; 
.p. 211-220 : Purification; Rameaux, vendredi saint ; 
litanie de saint Marc; p. 221-222 : préface de l’Assomp- 
tion de la Vierge : oraisons deS. Vigile, martyr; p. 223- 
225 : préface pour la messe; p. 226-233 : Canon missæ ; 
p. 234-523 : oraisons et préfaces pour la messe; 
p. 524-552 : épîtres et évangiles; p. 553 : messe des 
patrons : Just, Meinrad, Maurice, Sigismond; messe 
-de sainte Marie-Magdeleine; p. 556 : séquence de 
Notker avec neumes sur sainte Marie-Magdeleine : 
Laus tibi Christe…. spes el gloria; p. 557 : antiennes 
avec neumes; à saint Paul : Dixit Dominus...venisse 
redemplorem. De nombreuses oraisons furent tran- 
:scrites sur les marges du manuscrit à une époque 
moderne. 

114. Missel d’Einsiedeln 


(in-4°, n° 56), xne ou 


EINSIEDELN (MANUSCRITS LITURGIQUES D') 


2582 


ΧΙ siècle, Pag. 1-8 : directoire du chant pour les jours 
de fête; p. 8 : messe pour les parents, séquence : 
Virginis Mariæ laudes… nos εἰ luere. Mone, t. u, 
p. 232, n. 503; p. 9-141 : graduel avec neumes pour 
les dimanches et fêtes (voir ms. 113, fol. 63); p. 142- 
151 : Alleluia per circulum anni (voir ms. 113, fol. 198): 
p. 151-156 : antiennes des psaumes, pour le jeudi 
saint, pour le vendredi saint (voir ms. 113, fol. 35-62); 
hymnes à saint Meinrad : Sanclorum vila, virtus…. 
jungamur in celis. Hymne angélique. Symbole de 
Constantinople; p. 191-201 : prières avant, pendant 
et après la messe (voir ms. 713, fol. 26-34); p. 191-194, 
en marge (x1v® siècle) : Salve sancta parens… ælerni 
patris filium, avec neumes; p. 194-196 : séquence 
avec neumes : Ave præclara… ad le transire (Mone, 
τ. π, n. 355); p. 196-197 : séquence avec neumes, 
Laudes virginis… David et Salomon; p. 197-199 : 
Kyrie et Gloria avec neumes; p. 202 : Incipit liber 
sacramentorum de circulo anni exposilus a sancto 
Gregorio papæ romano, edilus ex autentico bibliothecæ 
cubiculi qualiter missa romana celebratur ; fol. 203-204 : 
préface; fol. 205-212 : canon de la messe; fol, 212- 
499 : oraisons et préfaces (fol. 334-335, en marge, 
d’une écriture du xne° ou du xme siècle : Benediclio 
uvæ); fol. 500-501 : séquence de Notker à sainte 
Marie-Magdeleine, avec neumes : Laus tibi Christe…. 
spes et gloria; fol. 502-528 : épîtres et évangiles; 
fol. 529 : séquence de Notker pour la nativité de la 


Vierge, avec neumes : ÆEcce solemnis (Mone, t. πὶ 
p. 28, n. 341). 
121. Graduel (n° XIII), ΧΕ siècle. Pag. 1-428 : 


graduel avec neumes dont le copiste fait honneur au 
pape saint Grégoire (Opera, Parisiis, 1705, p. 654 sq.), 
par confusion avec Grégoire, abbé d’Einsiedeln 
(964-996). Ce manuscrit, dont le vrai titre serait 
Antiphonarius missæ, contient les introïts, graduels, 
alleluias, offertoires et communion, tous accompagnés 
de neumes; il paraît bien avoir été écrit à Saint-Gall 
(voir p. 111) et ne diffère pas du ms. de Saint-Gall 359, 
sinon en ce qu'il est plus complet (G. Scherrer, 
Verzeichniss der Handschriften der Stiftsbibliothek von 
Saint-Gallen, in-8°, Halle, 1875, p. 124). Le premier 
feuillet ayant été coupé, le début manque, les pages 
1 et 2, ajoutées plus tard, ne sont pas numérotées. 
Début : Dominica 18 Adventus. Alleluia. Ostende nobis 
Domine..; p. 16-20 : Sabbato IV temporum adventus 
additur. Hymnus trium puerorum; Ὁ. 21-22: domi- 
| nica proxima. Memento nostri Domine..; p. 261-310 : 
Sabbato post Pentecosten sequuntur festa sanclorum a 
natali SS. Marcellini et Petri usque ad festum S. Andreæ ; 
p. 311-342 : Dominica de S. Trinitate usque in domi- 
| nicam XXIII post Pentecosten; entre les p. 342-343, 
lacune ; p. 347-370; Alleluia avec le verset pour tout 
le cours de l’année; p. 371 : vacat; p. 372-373 : Omni- 
polentem semper adorant..…. tempnere prompli, avec neu- 
mes; ἢ. 373-376 : Hymnus {rium puerorum, avec neu- 
mes; p. 377-381; antiennes pour le dimanche des Ra- 
meaux; p. 381-382 : vers de Thiotolfe : Gloria laus. 
sancla placent; p. 383-384 : le jeudi saint; p. 384-391 : 
le vendredi saint, à l’adoration de la croix : Popule 
meus… crux fidelis; p. 391-394 : antienne pour la pro- 
cession au temps de Pâques : Surrexit enim sicul… in 
tormentis. Alleluia; p. 394-404 : antiennes pour la lita- 
nie de saint Marc : Ego sum Deus... creatura tua Do- 
mine ; p. 404-405 : pour demander le beau temps : Znun- 
daverunt aquæ… tuum Deus noster; p. 405-406 : en temps 
d’épidémie : Libera Domine populum... Domine Deus 
noster; p. 406 : pour la pénitence : Convertere Domine.… 
Deus noster ; p.407-416 : aux fêtes des saints ; aux proces 
sions des reliques; pour saint Pierre et saint Paul; pour 
un martyr ou un confesseur ; pour un confesseur (S. Gall): 
pour le cas d'une tribulation (voir l'édition sous le 
| titre de Liber antiphonarius S. Gregorii, P. L.,t. LXXVmM, 


2583 


col. 641-724.); p. 417-427 : verset pour la communion 
avec le début du psaume qui doit être chanté; 
p. 428 : In ebdomada de S. Trinitate.… pro semetipso 
sacerdote. Cette première partie du ms. 121 a été 
reproduite par la photographie dans la Paléographie 
musicale, in-4°, Solesmes, 1894, t. τν; cf, A. Reissmann, 
Illustrirte Geschichte der deutschen Musik, in-8°, 
Leipzig, 1881, p. 41. La deuxième partie : p. 429-600, 
comprend des séquences de Notker. Pag. 429-433 : 
lettre à Leuward, évêque de Verceil : Cum adhuc 
juvenculus essem.… dirigere festinabo, P. L., t. ΟΧΧΧΙ, 
col. 1003-1004; p. 434-435 : séquence à sainte Marie- 
Magdeleine : Laus tibi Chrisle…. in fimbriis aurei 
(Mone, n. 1034); p. 436 : Incipit liber ymnorum 
Notkeri; p. 437-599 : Natus ante secula.. Tum decan- 
temus Alleluia; p. 600 : essais de plume. 

375. Fragments, xe siècle; p. 5-38: fragments d’un 
lectionnaire: nosmelipsos sicut dei. operare satagi- 
mus. Acceptabiles. Je mentionne enfin le ms. 326, qui 
renferme, avec une sylloge épigraphique dont je 
parlerai ailleurs en détail, trois feuillets (86, 87, 88) 
d’un Ordo romain des trois derniers jours de la se- 
maine sainte, édité par J.-B. De Rossi. Inscriptiones 
christianæ urbis Romæ, in-fol., Romæ, 1888, t. πὶ a, 
p. 34-35; cf. p. 9-35. 

H. LECLERCQ. 

ΕἸΣ: Nous avons eu occasion à propos d’abraxas 
et d’amulettes (voir ces mots) de constater cette dis- 
position des esprits à entourer de prestige des prati- 
ques mystérieuses, des sons incohérents, à leur prêter 
une valeur supranaturelle et une efficacité sensible. Les 
évocations, les phylactères, les talismans prodi- 
guaient les figures repoussantes et les paroles bizarres 
de manière à étonner les simples, à les troubler et à 
tirer de leur émotion quelque profit. Saint Jérôme 
écrivait à ce propos à une de ses correspondantes ἢ : 
Armagil , Barbelon, Abraxas, Balsamum et ridiculum 
Leusiboram, cæteraque magis portenta quam nomina, 
quæ ad imperilorum et muliercularum animos conci- 
tandos, quasi de hebraicis fontibus haurient, barbaro 
simplices quosque terrentes sono; ut quod non intelliqunt 
plus mirentur. La magie tirait avantage de ces grossiers 
prestiges dans les enchantements; on leur prêtait 
d’autant plus de puissance qu’on les comprenait moins; 
les plus bizarres étaient les plus recherchés : Auguria 
non observant, phylacteria el caracteres diabolicos nec 
sibi nec suis suspendant ?, et semblable abstention 
devient matière à éloges car l'emploi des amulettes 
portant des caractères inintelligibles ne disparaît pas 
avec les superstitions païennes ; en plein moyen âge le 
Corrector Burchardi contient encore un article dans 
lequel le confesseur interroge le pénitent : Fecisti phy- 
lacteria diabolica vel caracteres diabolicos ὅ. 

I1 faut se tenir en garde contre la tendance à écar- 
ter comme inintelligibles certaines abréviations dont 
le développement peut donner une légende d’inter- 
prétation facile. Edm. Le Blant possédait dans son 
cabinet un jaspe rouge portant ces lettres # : 


1CZ 
ΟΡΠ 


qui ne seraient que l’abréviation des mots He Ζεὺς 


1S. Jérôme, Epist., LXxV, 3, ad Theodoram viduam, P.L., 
τ, xx, col. 687; cf. Eusèbe, Præpar. evang., 1. IV, c. 1; 
1. V,c. x, P. G., t. ΧΧΙ, col, 341. — ? 5, Augustin, Serm., 
CLxXvVI, De tempore, P. L., t.xxx1X, col.2071. — ? Ch. LXxx, 
dans Wasserschleben, Die Bussordnungen der abendländi- 
schen Kirche nebst einer rechtsgeschichtlichen Einleitung,in-8°, 
Halle, 1851, p. 648. — 4 Ἐς Le Blant, Explication d'une 
pierre gravée, dans Bull. de la Soc. nat. des antiq. de France, 
1859, t. xxvr, p. 191-195. — δ Jbid., ἡ. 192-193, énumère 
treize exemples de cette formule. —* Voir Dictionn., t.1, au 
mot ABRÉVIATIONS. — ? Letronne, Inscriplions grecques de 


EINSIEDELN (MANUSCRITS LITURGIQUES D’) — ΕἸΣ 258% 


Σ ἄάραπις, quisont une acclamation des plus fréquentes s. 
Or, la condition naturelle des sigles est de représenter 
des formules d’un usage tellement répandu que les 
premières lettres des mots suffisent à les faire recon- 
naître. Le système d’abréviations adopté par les an- 
ciens © ne s’oppose pas à cette conjecture. Le mot IC, 
écrit tout entier pour l'oreille, si ce n’est pour les yeux, 
n’a point été abrégé, à raison de son peu d’étendue; 
c’est ainsi que, sur les médailles, le mot OB figure 
in extenso avec les deux sigles C-S-+ dans la formule 
ob cives servatos. Eis s'emploie encore pour exprimer 
l'identification; c’est par ce mot qu’une pierre basili- 
dienne établit un lien de syncrétisme entre plusieurs. 
divinités τ: 
€EICBAIT 
€EICAOWPMI 
ATONBIAEIC 
AEAKG@OPIXAPE 
5 TATEPKOCMOYXA 
IPOPIMOPHEOEOC 


εἷς Bair, εἷς ᾿Αθώρ, μία Τωνδία, εἷς δὲ Αχωρι.. 
γα τάτερ χύσμου. γαῖρίε] τρίμορφε [θ]εός. 

Un anneau du musée de Leyde et une pierre sépul- 
crale découverte près d’Alep portent ces mots qui 
rappellent une parole du Sauveur ὃ: 


a) €IC ofeoc 
εἷς Θεὸς Χριστός". 
δ) EICOEOCKEOXPICTOCAYTOY 
+ EYCTAEIOYNOYMI..... APIC 
εἷς Θεὸς χὲ Χριστὸς αὐτοῦ. — [ÿstallliou νουμ[ερ} 


αοί[ου] 3». 

Employé dans les acclamations, le mot εἷς présente 
encore parfois un autre sens; il sert alors à exprimer: 
l’idée d'unité absolue : 


€IC ATIOC EIC KYPIOC IHCOYC XPICTOC 


lisait-on sur une croix au temps de Codinus 11. 

Un fait historique établit cette autre signification. 
Lors de.la persécution arienne, Libère avait été exilé 
et l’empereur Constance, sollicité par les fidèles, an- 
nonçÇa l'intention de rappeler le pontife si ce dernier 
consentait à partager avec Félix le gouvernement 
de l’Église. « La lettre de l’empereur, rapporte Théo- 
doret, fut lue au peuple dans l’amphithéâtre et 165. 
spectateurs s’écrièrent que Constance avait raison. 
Divisés par les factions du cirque, les citoyens. 
disaient-ils, auraient ainsi un pape pour chaque cou- 
leur. Après s'être raillés de la sorte, tous s’écrièrent 
d’une voix : εἷς Θεός, εἷς Χριστός, εἷς ἐπίσχοπος! Il 
n’y ἃ qu’un Dieu, il n’y ἃ qu’un Christ, il n’y a 
qu'un évêque 1* ! » 

Semblables acclamations populaires se font en- 
tendre en 536, au concile de Constantinople # et nous 
les retrouverons sur les lèvres des martyrs africains 
sous Huneric 14, 

Il n’est pas surprenant de retrouver cette formule 
sur des inscriptions grecques ?* : 


EICBEOC 1 OEIBIL 
εἷς θεὸς ὡ[6]οειθῶ[ν] 


l'Égupte, t. 1, p. 378; pl. xv, n. 3; Wilkinson, Manners and” 
customs, t.1V, p. 232; Catalogue of the collection of antiquities 
formed by B. Hertz, in-4°, London, 1851, p. 71; Corp. inscr. 
græc., t. 11, ἢ. 4971. — " Joh., x, 30, —" Janssen, Musei 
Lugduno Batavi inscriptiones, p.63 : In sphragide ænea ex 
Ægupto. — % Berggren, Itin. Europ. et Or., t. 11, p. 167; 
Corp. inscr. græc., t. v, n. 9154. — 1 Codinus, De signis, 
édit. Bonn, p. 28. — 1 Théodoret, Hist. eccles., 1. 11, 0. XIV, 
P. G.,t.Lxxxn, col.1041.—%# Actio V, dans Labbe, Concilia, 
t. v, p. 204 sq. — % Passio beator. marlyrum sub Hunerico,. 
cu, — ? Corp. inser, græc., t. 1V, n. 8945, 


2585 


et même sur une matrice en bronze à estampiller les 
pains liturgiques et trouvée dans une citerne de l’église 
Saint-Georges d’Ezra. Pièce rectangulaire (0 m. 052 x 
0 m. 38) munie d’une bélière et portant en haut relief 
l’épigraphesur deuxlignes.Hauteur des lettres, 0 m.011. 
Les bords très relevés de la pièce formant cadre à 
l'inscription : (fig. 4027). 

En Afrique, à Ksar-Tebinet, situé sur le flanc est 


“ 


L0582-_., 


4027. — Matrice en bronze. 
D'après Revue biblique, 1904, p. 265. 


du Djebel-Djoukhane (sud-ouest de Tebessa), sur un 
linteau de porte qui a été encastré dans le mur du 
fort byzantin ?: 


Ve €IC χ OEIVC 


EI 


c’est notre formule à peine estropiée : εἷς θεῖος pour 
(ὐεός, D’après la forme des monogrammes chrétiens, 
l'inscription date de la fin du 1v° siècle. 
En Égypte: et en Syrie “16 formule est fréquente. 
Nous rencontrons encore cette formule sur des cha- 


Lu 


à 2586 
mosaïques, de marbres et de débris sculptés; il avait 
été réduit au rang de vulgaire pavé. On y lisait sur 


deux faces ces épigraphes en grec et en samaritain 
(voir Dictionn., t. 111, fig. 2546): 


€EIC OEOC et 12 112 Ὁ51)»9 


« Un seul Dieu, que son nom soit béni à jamais £, » 

Autre chapiteau, en marbre, à Nî‘ané, au sud de 
Ramlé; chapiteau de pilier, forme et ornementation 
dignes d'intérêt. C’est un cube trapézoïdal, sur une des 
faces une couronne avec, à l’intérieur, EIC @E€OC*. 
Linteau de porte à Arsouf (— Apollonias), cartouche 
à oreillettes avec : EIC OEOC O ZUON, etc. 7. A 
Édesse, cartouche à oreillettes en forme de queues 
d’arondes, avec & : 


EIC BEOC KE A XPICTOC A 


Une petite plaque de bronze conservée au British 
Museum, grossièrement gravée à la façon d’une in- 
taille, représente un personnage à cheval conduit par 
un écuyer. Vêtu de la chlamide et de la tunique, 
portant la lance, l’écuyer portant un bâton, le cheval 
caparaçonné, tout semble indiquer un personnage 
important, un empereur peut-être, faisant son entrée 
dans une ville, Trois serpents : EIC ΘΕΟΟ, et dans 
une couronne; VFIA , souhait de bonne santé qui 
revient à notre Vivat. Trouvé près de Tyr, en 1900 
(fig. 4028). 

C’est principalement dans l’épigraphie syrienne que 
nous rencontrons la formule : Un Dieu, avec quelques 
variantes qui peuvent se ramener à : εἷς (eds, εἷς (ὐεὸς 
μόνος. εἷς Θεὸς 6 βοηθῶν πᾶσιν ", d’autres plus dévelop- 
pées comme : εἷς (eds χαὶ ὁ Χριστὸς ou bien ὁ Νοιστὸς 


4028. — Plaque de bronze. 
D'après O. M. Dalton, Catalogue of early christian antiquities, p. 109, fig. 543. 


piteaux. À Emmaüs (— Amwas) un chapiteau ionique 
à inscription bilingue grecque et hébréo-phénicienne, 
du type israélite et pouvant provenir d’un ciborium 
d’autel, d’un ambon, d’un iconostase, d’un baptistère, 
fut découvert dans le pavement, formé de cubes de 


1 Ἡ. Savignac, Chronique, dans Revue biblique, 1904, 
p. 265. — ? Guénin, Inventaire archéologique du cercle de 
Tébessa, dans Nouvelles archives des missions scientifiques, 
1909, t. xvur, p. 119; P. Monceaux, Inscriptions chrétiennes 
de Ksar Tebinet, dans Bull. de la Soc. nat. des antiq. de 
France, 1909, p. 245, n. 1. — * G. Lefebvre, Recueil des 
inscriptions chrétiennes d'Égypte, 1908, n. 87, 92, 136, 140, 
164, 235, 236, etc., etc. — * Michon, Mülliaires d'Arabie 
et de Palestine, dans Mémoires de la Soc. nat. des antiq. de 
France, t. ταν, p. 18-20, — 5 Ch. Clermont-Ganneau, dans 
Archives des missions scientifiques, t. 1X, p. 291 sq.; le 
même, Rapports sur une mission en Palestine et en Phénicie 


αὐτοῦ 1 et enfin : εἷς Θεὸς χαὶ ὁ Χριστὸς αὐτοῦ χαὶ τὸ 
ἅγιον Πνεῦμα M, Le caractère chrétien de la formule 
la plus concise est tout à fait certain et on en 
peut citer un grand nombre d’exemples τ, mais ik 
est possible que cette devise procède de l’exclama- 


entreprise en 1881, dans même recueil, 1885, t. xx, p. 211, 
n. 51; Survey of Western Palestine, Memoirs, t. τα, p.68 ; H. 
Vincent, Les ruines d'Aruvâs dans Revue biblique, 1903, 
τ ΧΗ, p. 590. — “ Zbid., 1885, t. x1, p. 169, n. 17. — τ Ibid. 
1885, t. x1, p. 202, n. 15. — * Zeitschrift ἃ. ἃ. morgenland. 
Gesellschaft, t. xxx V1, pl. 1, n. 9, p. 166.— ὟΝ Καὶ. Prentice, 
Greek and latin inscriptions, New York, 1908, n. 16, 21, 22, 
33, 96, 116, 152, 155, 246, 263, 278, 280, 302, 340, 354. — 
WJbid., τι. 14, 24, 26, 27, 58,78,95,271.— 21 Jbid., τι. 25, 
52, 56, 57, 61, 69, 90, 249, 250. — 1? Corp. inscr. græc., t.1v. 
n. 8945, 9154, etc.; Waddington, Inscr. d'Asie Mineure. 
n.2066,2689,2682, 2704, 25621, 2451, 2262,2057,2053b,1918. 


ΕΙΣ — EL 


2587 


tion qui se lit dans le Deutéronome, vi, 4, où le 
mot Jehovah est traduit par les Septante Κύριος εἷς. 
Il est remarquable aussi que les Syriens ont gravé de 
préférence ces mots sur le linteau des portes, se confor- 
mant en ceci au verset 9 du Deutéronome. Il n’y a donc 
pas lieu d’être surpris de trouver ces mots sur des 
monuments juifs ou judaïsants, comme à Emmaüs, 
sur le chapiteau bilingue, à Ni ‘ âné sur deux cha- 


4029. — Chasse à l’élan. Diptyque. 
D'après Venturi, Storia dell’ arte italiana, t.1, p.363, fig. 335. 


piteaux trouvés avec un plat de bronze ciselé où 
sont représentés le chandelier à sept branches et 
J'armoire aux rouleaux sacrés, à Koloniyeh où on 
lit ces mots : Eis Θεὸς χαὶ ὁ Χρισ(τ)ὸς αὐτοῦ. Φῶς. Zon 
Mync0n Bapwyte 1, L'usage de εἷς eds est ancien, 
puisqu'on lit ces mots sur une pierre datée de 326 ? 
et sur une de 336 9, 


H. LECLERGCO. 


1 Schick, dans Palestine Exploration Fund quartlerly state- 
ment, 1887, p. 55. 2 W. K. Prentice, Greek and latine 
inscriptions, New-York, 1908, n. 338, 340. * Jbid., τι. 110, 


— 4 À, Venturi, Storia dell’ arte italiana, in-8°, Milano, 1901, 


‘AOUDJEH 


2588 


ÉLAN (CHASSE A L’). Nous avons mentionné 
parmi les diptyques (voir ce mot, Dictionn., t.1v, col. 
1137, n° 51), un feuillet d'ivoire du Cabinet Meyer 
à Liverpool. C’est un fragment de diptyque apparte- 
nant, si on en juge par la technique, au commencement 
du ve siècle. Il représente une scène des jeux du cirque 
auxquels président trois magistrats assis dans leur 
loge. Celui d’entre eux assis entre ses collègues tient 
en main une patère et a dû donner le signal de l’ou- 
verture des jeux. Ceux-ci consistent en une chasse 

| à l'élan. L'absence de perspective a réduit l'artiste 
| à disposer les animaux sur des plans superposés, il a 
su néanmoins faire une œuvre pleine de vie. Par trois 
| portes entrebâillées les gens de service font sortir de 
leurs cages les animaux qu'ils semblent exciter de la 


Capelle 


10 mé tres 


4030. — Église de la colline d’El ‘Aoudijeh. 
D’après Revue biblique, 1897, t. VI, p. 615. 


voix; ceux-ci ne paraissent pas bien redoutables. 
Un d’eux s’est couché tout de son long, un autre ca- 
briole gaiement, plus disposé à jouer qu'à combattre, 
un troisième se lance à fond de train sur la piste. Celle- 
ci a déjà reçu une victime qui agonise et une autre 
| vient s’enferrer sur un unique venator. Appuyé sur une 
des portes, on voit un de ces mannequins ou pileus dont 
on faisait usage pour tromper les animaux et dérouter 
leur poursuite (fig. 4029) *. 
H. LECLERCQ. 

EL ‘AOUDJEH. Au cours d'une excursion du 
Sinaï au Nahel 5, en allant de Ain Kseimeh à Gaza ?, 
on rencontre parmi des régions ravagées et devenues 
désertes une station nommée ΕἸ ‘Aoudjeh, dont Palmer 
a parlé avec quelques détails ? et à laquelle le P. M.-J. 
Lagrange ἃ consacré une notice que nous allons citer * 


5 Revue biblique, 1896, t. v, p. 118; 
4 Jbid., 1897, ἴ, vi, p. 612 sq. 
* Revue biblique, 


t. 1, p. 363, fig. 335. 
1897, t. vi, p. 107. — 
? The desert of the Exodus, t. 11, p. 366. 
1897, t. vi, p. 614-615. 


Ἷ 
à 
ἱ 
Ψ 
1 
} 

᾽ 
᾿ 


2589 


La ville était située dans la plaine, séparée par une 
vallée de l’acropole. Dans la partie basse on reconnaît 
sans peine deux églises. L'une d’elles mesurait 20 mè- 
tres de long sur 10 de large, avec deux annexes 
de 5 mètres de large sur 16 de long. Un narthex cou- 
rait sur la largeur totale de 20 mètres, avec une lar- 
geur de 3 m. 80. En avant se trouvait un atrium de 
même largeur et profond de 15 mètres. Colonnes et 


EL ‘AOUDJEH — EL BARAH 


2590 


struction est très négligée, la partie moyenne est plus 
soignée et la partie supérieure est presque belle. Le 
mur nord est tout entier debout. Il est couronné par 
un blocage grossier lié par des poutres de bois. Ce 
grand bâtiment était vraisemblablement la citadelle. 
L'autre est une église dont voici le plan (fig. 4030). 
Les tambours des colonnes et des fragments de sculp- 
tures couvrent le sol. L'appareil intérieur, destiné à 


Φοοφο 8 86 6 8988 8 5 


4091. --- ΕἸ Barah. Groupe de maisons. D’après de Vogüé, Syrie centrale, pl. 36. 


débris de marbre abondent ; sur un chapiteau déterré | 
on peut lire ceci : | 


+ YTNEPCOTHPIAC ABPAAMI 

YXOPZOYKAICTEDbANOYAY ] 
ΤΟΥΥΙΟΥΠΡΟΓ | 

ENEXOHCZ"9NOYTO 7333 


Plus curieux encore que les églises sont les puits. | 
L'un d’eux mesure douze à quinze mètres de -profon- 
deur, sur environ deux mètres de diamètre dans 
sa partie ronde, car il se termine en haut par un cadre | 
sarré. 11 compte trente-huit assises de blocs calcaires | 
parfaitement appareillés. Sur la colline ces puits sont ] 
creusés dans le roc à une profondeur naturellement 
plus grande, afin d'atteindre le niveau de l’eau. Au- 
jourd’hui tous sont à sec. L'un d’eux est divisé en 
quatre étages par des amorces en pierre. On est tenté | 
d'en faire le puits d’un baptistère à cause de sa proxi- | 
mité d’une église, 

La colline de la citadelle est occupée presque tout 
entière par deux édifices entourés d’une enceinte. 
L'un d'eux mesure 90 mètres du nord au sud sur 30 mè- 
tres d’est en ouest. On y montait par un escalier de 
près de 3 mètres de large. Dans le mur ouest, il y a 
deux gros contreforts extérieurs. La base de la con- 


disparaître sous un crépissage, est beaucoup moins 
soigné que l'extérieur, dans lequel on remarque la même 
gradation qu’au château, les rangées supérieures étant 
plus régulières que les soubassements. La hauteur des 
murs est actuellement de cinq à six mètres. On n'y 
observe ni fenêtres ni naissance de voûtes. 

Quel était le nom de cette cité, certainement im- 
portante? Je ne puis le dire. 

H. LECLERCQ. 

EL BARAH. Parmi les ruines du Haouran visi- 
tées par M. de Vogüé, El Barah était particulièrement 
favorisée par le nombre et l’importance des édifices 
et des sculptures conservés. Nous allons enregistrer 
ici ce que cette bourgade possède d’intéressant pour 
l’archéologie chrétienne. Les ruines d'El Barah sont 
les monuments d’une société chrétienne, riche et 
civilisée, qui est venue s'établir dans ces montagnes, 
soit pour y chercher la tranquillité et fuir le bruit 
d’Antioche et des grandes villes du littoral, soit seu- 
lement pour y respirer pendant l'été un air plus pur. 
Il n’y avait pas là de villes proprement dites, bien que 
les ruines d'El Barah soient fort étendues; on ne voit 
pas un édifice public, sauf les églises, pas de portiques, 
de théâtres, de stades: rien que des maisons d’habita- 
tion spacieuses, avec de nombreuses dépendances et 


2591 


un enclos qui était planté de vignes et d’arbres 
fruitiers. Ce sont des lieux de villégiature, de tran- 


Plan 


D'après de Vogüé, 


quille retraite, de recueillement religieux; il n’y 
a aucune trace de la vie publique de l'antiquité, pas 


4033. — Chapiteau d’El Barah. 
D’après de Vogüé, op. cit., pl. 47. 


un décret du sénat et du peuple, pas une inscription 
honorifique, seulement quelques sentences pieuses 


4034. — Console d'El Barah. 
D'après de Vogüé, op. cil., pl. 48. 


et quelques courtes inscriptions funéraires; encore | 
la grande majorité des tombeaux ne porte-t-elle 
qu'une croix et rien de plus. D’un autre côté, 


EL BARAH 


les monuments annoncent une société riche, 


4032. — Plan, façade et coupe d’un vestibule, à El Barah. 


car 
tout a été construit en bel appareil, en pierres de 


| 
| 


| 


T 
PATATE 


| | 


op. cit., pl. 32. 


grandes dimensions, et quelquefois l’ornementatiom 
n’a pas été épargnée, surtout sur les tombeaux. Les 
édifices appartiennent presque tous au ve et au vie siè- 
cle; il n’y a presque rien d’antérieur au christianisme, 


4035. - 


Linteaux de fenêtres d'El Barah. 
D'après de Voyüé, op, cil., pl. 50. 


ni de postérieur à l’islamisme; le district tout entier 
paraît avoir été abandonné lors de Ja conquête et il 
n’est habité de nos jours que par un petit nombre de 
musulmans. La vigne, l'olivier, le figuier, le noyer 


2593 EL BARAH 2594 


prospèrent dans ces montagnes, dont l’aspect général | ont toutes été creusées dans l'antiquité, et quelques- 


4036. — Grande villa d'El Barah. Coupe. 
D'après de Vogüé, op. cit., pl. 51. 


est assez aride, parce qu’elles sont formées de cal- | unes ont de très grandes dimensions. Le raisin d'El 
caire blanc, mais qui recèlent partout dans les vallons, | Barah est célèbre dans le nord de la Syrie et je dois 


ΞΞΞΞΞΞΞΞΞΞΞΞΞΞΞΞΞΞΞ 


δὶ δὶ (6. (δ 
Tombeaux 


4037. — Grande villa d'El Barah. Plan. 
D'après de Vogüé, op. cit., pl. 51. 


les creux et les interstices des rochers, une terre | vous dire,ajoute Waddington, que je n’en ai jamais ren- 
rouge d'une grande fertilité; on n’y rencontre presque | contré de plus délicieux: c'est sans doute celui qui était 
pas de source mais les citernes sont nombreuses, elles | connu dans l'antiquité sous le nom d'uvæ Apamenæ. 


2595 EL BARAH 2596 


Le plan d’ensemble (fig. 4031) permet de se rendre | à portiques sont généralement tournées vers le midi, 


4038. — Grande villa d'El Barah. État actuel. 
D'après de Vogüé, op. cil., pl. 52. 


compte de la disposition d’un groupe de maisons de | Dans ce groupe on remarque un pressoir qui sera dé- 
dimensions moyennes et des rues qui les mettaient en | crit en son lieu. Voir PRESSOIR. 


NS 


NN 
NN 
AN 


4039. — Grande villa d'El Barah. Vue restaurée. 
D'après de Vogüé, op. cit., pl. 53. 


communication. Le principe de leur construction est 
le même, l'orientation presque uniforme, les façades 


La porte d’une cour de maison se compose d'une: 
première arcade formée de claveaux non extradossés 


et qui donne entrée dans un porche ou vestibule exté- 
rieur, garni de bancs de pierre, pour l’usage des pas- 
sants, des visiteurs que l’on fait attendre ou des gar- 
diens de la maison: puis vient la porte proprement 
dite, baie rectangulaire primitivement fermée par des 
vantaux en bois, encadrée par des moulures et sur- 
montée d’un linteau orné de rinceaux sculptés. Sur 
le linteau on lit : 

Ιζύρ(ιος) φυλάξη τὴν ἴσοδόν σου ai τὴν ἔξοδον ἀπὸ τοῦ 
νῦν ai ἕως τῶν αἰώνων. ᾿Αμήν. 

« Que le Seigneur garde ton entrée et ta sortie 
maintenant et dans tous les siècles. Amen » (Ps. cxx, 8) 
(fig. 4032). 

Différents détails sont donnés dans l’ouvrage de 


EL B: 


ARAH 2598 
| villa d'El Barah (fig. 4034). Linteaux de fenêtres 
(fig. 4035). , 

La grande villa, dite Deir Sobal, « le couvent Δ’ ΕἸ! 

sabeth », était la plus complète qui fut rencontrée 

| (fig. 4036-4039). Une seule porte, P, donne accès dans 

la villa: quand on l’a franchie, on passe devant la loge 

du portier, L, et on entre dans une cour à plan incliné, 

taillée dans le roc, sur laquelle donnent d’un côté les 

| écuries pratiquées sous la {errasse, et de l’autre côté le 
cellier, C, encore garni de ses tonneaux de pierre. 

| Si, au lieu de descendre dans cette cour, on tourne 

à droite, on arrive sous un portique sur lequel s’ouvre 

la porte du jardin et celle du grand couloir, D, qui 

| dessert toute l'habitation intérieure. Le centre du 


+ ἡ 
1 
” : 
ι 


Nord 


-Ἢ Chapelle 
La 


Κι glise principale 


HE © € ni 


4040. — Plan d'établissements religieux, à El Barah. 


D’après de Vogüé, op. cit., pl. 60. 


M. de Vogüé, mais avec une certaine imprécision. Ce | 
sont des monogrammes (pl. 42), sans qu’on précise | 
ceux d'El Barah, ceux de Serdjilla et ceux de Moud- 
jeleia. Une tablette dont la destination n’est pas indi- 
quée (pl. 46, n. 1) et qui porte une inscription em- 
pruntée au psaume 1v, 8, allusion à la prospérité, à la 
paix, à l'abondance des biens de la terre au milieu 
desquelles vivait la population chrétienne qui a con- 
struit ces habitations : 


| 


"ΕΒ δωχάς por, εὖ 

ne τ 

Ἀπὸ χαρπο 

ἐνεπλήσθημε 
[ 


RAIN AU ETES τ" 
ροσυνὴν ΤῊΝ 


αρδίαν 109 
σίτου χαὶ οἴνου χαὶ ἐλαίου 


ξν εἰρυ νη. 


« Tu m'as donné la joie dans mon cœur. Des fruits du 
blé, de la vigne et de l'olivier nous avons été comblés 
en paix. » 

Un chapiteau (fig. 4033); console sculptée, ou | 
corbeau supportant l'extrémité de l’entrait de la | 
charpente du toit d’une des salles de la grande 


plan est la grande salle, A, lieu de réunion, qui, par une 
large porte, donne sur une salle B, construite à angle 
droit et qui paraît avoir été une salle à manger: le 
bâtiment C, avec son cellier muni d’un escalier exté- 
rieur, serait une cuisine ou office. L'étage supérieur de 
la villa reproduit les mêmes dispositions, sauf qu’il 
n’a pas de communication directe avec le bâtiment C. 
L’escalier principal a disparu; il devait se trouver 
sous le portique E, qui a beaucoup souffert, ainsi que 
cette partie de l'édifice qui renfermait sans doute les 
chambres d'habitation et les dépendances. 

Le jardin est entouré d’un mur; on voit encore les 
traces des portiques rustiques, des pergulæ, qui sup- 
portaient les treilles et les plantes grimpantes. Par un 
touchant usage, le plus bel ornement de ce jardin est 
un tombeau, sorte de temple à jour, porté par douze 
colonnes et renfermant deux sarcophages; d’autres 
sépultures se trouvent dans un angle écarté. 

Toute cette construction est en grand appareil 


2599 


irrégulier, à joints vifs, mais très bizarrement enche- 
vêtrés, avec harpes et décrochements. Tous les plan- 
chers et toutes les charpentes étaient en bois; la place 


γ------ 


4041. — Tombeau-pyramide, à El Barah. 
D’après de Vogüé, op. cit., pl. 75. 


de cadres et de dormants en bois se voit aussi à l’in- 
térieur des fenêtres de la grande salle; on distingue des 
traces de stuc. Deux des portes de la grand: salle sont 
ornées de monogrammes chrétiens sculptés dans des 


EL BARAH 


2600 


pagnée d’une chapelle, est précédée et flanquée de 
cours spacieuses, bordées de portiques irréguliers; elle 
communique avec la rue par une porte semblable à 
celle des maisons de la ville; à gauche de l’entrée, le 
bâtiment carré A avec son portique intérieur pourrait 
être une école. De l’autre côté de la porte est un bâti- 
ment détruit, habité sans doute par les gens de ser- 
vice. Dimensions de l’église : longueur 25 mètres, 
largeur 16 m. 60. La maison intérieure B servait à 
l'habitation du clergé, elle était en communication 
directe avec l’église: sous le portique, une grande cuve 
servait aux ablutions. La maison D ne communiquait 
pas avec l'église. Par sa cour intérieure, ses dispositions 
concentriques, sa grande salle. elle diffère sensible- 
ment des maisons ordinaires d'El Barah, toutes pres- 
que invariablement conçues d’après le type de la 
maison C; elle paraît avoir été affectée au logement 
d’une communauté de clercs. 

Quelques tombeaux d'El Barah méritent d’être 
rappelés. 

Le plus intéressant est un grand tombeau à pyra- 
mide, d’une exécution assez soignée (fig. 4041). Le 
trait caractéristique de la décoration est un boudin 
sculpté qui forme l’élément principal des deux ban- 
deaux supérieurs et du linteau de la porte. Les rin- 
ceaux de feuillage, sans tiges apparentes, à larges 
feuilles et à petits enroulements, sont peu modelés 
dans leurs détails, mais profondément découpés, de 
telle sorte que leur contour se dégage par une ligne 
sèche et dure sur l’ombre vigoureuse du fond. Ce fait 
particulier se rapproche beaucoup de celui des chapi- 
teaux de Sainte-Sophie de Constantinople, de Saint- 
Vital de Ravenne et en général de toutes les œuvres 
soignées de la première époque byzantine. Le boudin 
sculpté dans ce style spécial est un ornement caracté- 
ristique qui se rencontre assez fréquemment dans la 
région qui nous occupe (fig. 4042-4043), nous le retrou- 
vons également à Jérusalem, à la porte Dorée et à la 
porte Double du Temple, œuvres du vre siècle de notre 
ère; à Constantinople, dans l’église des Saints-Serge-et- 
Bacchus, comme partie intégrante de la corniche où 


4042-4043. — Détails de la grande pyramide d’El Barah. 
D'après de Vogüé, op. cit., pl. 76. 


rosaces ornées. L'un est formé de la lettre X et d’une 
croix, l’autre du X et du P disposés suivant la forme 
dite constantinienne; l'alpha et l'oméga sont mêlés 
à des feuillages; la boucle du P se recourbe à la 
façon du R latin. 

Par les analogies, la date de cette belle construction 
paraît devoir être assignée vers la fin ‘du rve siècle ou 
le début du siècle suivant. 

Un groupe d’édifices religieux (fig. 4040) montre 
trois églises juxtaposées : 


l’église principale, accom- | 


l'empereur Justinien a inscrit son nom etFcelui de 
l’impératrice Théodora vers l’an 530 de notre ère: 
Cette pyramide d’El Barah, pas plus que celle dont 
nous allons parler, ne sont datées, mais par leur com- 
paraison avec les monuments qui les entourent et 
dont certains sont datés, M. de Vogüé leur assigne le 
ve siècle de l’ère chrétienne. 

La pyramide est hérissée d’un quinconce de culs- 
de-lampe dont la destination est douteuse; il est fort 
admissible que cette profusion de consoles aura dû 


Tombeaux tailles 


dans le roc. 


2044. — 1° Tombeau de Malchus, fils de Gouras. 2°, 3° Tombeaux taillés dans le roc. 
D'après de Vogüé, op. cit., pl. 79, 80. 


DICT. D'ARCH, CHRÉT, IV. — 82 


2603 


servir, à certains jours, à supporter des lampes allu- 
mées. On sait que l’illumination des tombeaux à 
certains anniversaires, faisait et fait encore partie 
du rituel oriental. 

Autre pyramide moins riche et moins ornée, ce n’est 
guère qu'une imitation de la tombe qui vient d’être 
décrite. Le constructeur, s'étant sans doute trompé 
dans la pose de son premier bandeau, en a relié les 
deux parties à l’aide d’une assise oblique. 

Nous trouvons à El Barah quelques tombeaux 
taillés dans le roc, composés d’une chambre funéraire 
et d’un portique. La tombe n° 1 est précédée d’une ga- 
lerie supportée par trois colonnes. La façade de la 
tombe n° 2 était complétée à l’aide d’une assise rap- 
portée : toute trace de corniche aentièremeut disparu. 
On voit, sans plus devoir entrer dans les descriptions, 
la façade restaurée, le plan et la coupe de cette tombe 
n° 2 (fig. 4044). Les sarcophages qui entourent la 
chambre funéraire ne sont pas des cuves.rapportées; 
ils sont évidés-dans la masse naturelle du rocher, ainsi 
que l’arcosolium qui surmonte chacun d'eux. Les 
couvercles de ces sarcophages sont rapportés; ils ont 
d’ailleurs la forme ordinaire. 

Autre tombeau creusé dans le roc, auquel on descend 
par un escalier coudé. Le; deux arcosolia latéraux 
renférment chacun deux sarcophages pris dans la 
masse du rocher et placés perpendiculairement à la 
paroi de la chambre; cette disposition est fort rare 
(fig. 4044). 

Au-dessus de la porte extérieure onlit l'inscription 
suivante, longue de 1 m. 25; hauteur des lettres, 
0 m. 045 à 0 m. 07: 

"Erovs n° 

« L'année 728, le 6 (du mois) de Xanticus, Malchus 
fils de Gouras. » 

Cette date de l’ère des Séleucides correspond au 
6 avril 417 de notre ère. 

La feuillure f que l’on voit dans l’intérieur de la 
porte P était destinée à recevoir un encadrement de 
basalte, dans lequel s’ajustait une porte de même 
matière ". 

Nous rencontrons à El Barah quelques inscriptions 
intéressantes. 

Graffite dans une maison à l’est de la ville; dans 
l'appartement principal, côté nord, sur le soflite de 
l'arc central, longueur Ὁ m. 79, hauteur des lettres 
3 à 8 centimètres ?: 

ETOYCAKYMHNOCA-OYakKKa 

ἔτους xd’, unvos Allo a κα΄. En l’année 724, le 
21 du mois de Dios (novembre 412 de notre ère) *. 

Une tombe située à l’ouest des ruines: l'inscription 
est très effacée, on peut lire seulement sur la première 
ligne, qui mesurait 1 m. 11, les deux extrémités; la 
deuxième ligne avait Ὁ m. 89 de longueur, elle n’a 
perdu que sept lettres ὁ: 

CI OI AITOY 
MHNIA TOYCZKYINAI 

μηνὶ Δ(ύστρον, ξγτους ζψ' ἰνὸ. (δ)ί. Mois de Dystros; 

année 727, indiction 14 (mars 416 de notre ère). 


Ξανδικοῦ ς΄ Μάλχος l'oscæ 


1 M. de Vogüé, Syrie centrale, Architecture civile et reli- 
gieuse, du 15 au VII" siècle, in-4°, Paris, 1865, p. 82, 84, 85, 
38, 90-92, 93, 97, 100, 105, 106, 107, 108, pl. 32, 35, 36, 41, 
42, 46, 47, 48, 49, 50, 51, 52, 53, 60, 62, 74, 75, 76, 79, 80; 
H. C. Butler, Architecture and other arts, in-4°, New York, 
1904, p. 97, 219, 243, 244; Ἐς. Sachau, Reise in Syrien und 
Mesopotamien, in-8°, Leipzig, 1883, p. 86 sq. — * W. K. 
Prentice, Greek and latin inseripl{ons, New York, 1908, 
Ὁ. 176, n. 188. — 3% La tombe de Malchus, fils de Gouras, en 
117; cf. Corp. inser. græc., t.1v,n.9152; Waddington, op. cit, 
πῃ. 2645; Vozüé, op. cit., pl. 80: Prentice, op. cil., p. 176, 
n. 189; voir ci-dessus. — ΕΝ, K. Prentice, op. cit., p. 177, 


EL BARAH 


2604 


Une tombe souterraine pr‘cédée, d’un portique de 
deux colonnes et deux pilastres engagés. Sur le côté 
droit de la colonne, à gauche en entrant  : 


+ €EVCEBILos] 


Nous avons cité déjà l’inscription ἰχύρ( τος) φυλάξη 
‘Aury τ il en existe une autre toute semblable, sauf 
le mot amen, qui manque ? 

Sur 1. linteau d’une maison ὃ : 
Θ -ἰσοδόν σου (χαὶ) τὴν 
entrée et ta sortie. 

Sur un linteau ὃ: 


OOCHDYAZONTAYTATOCXTOTIPIHCANY 


ὁ Θ(ξὸ)ς φύλαξον ταῦτα τῷ σίου) (δ)ούλῳν, τ(ῷ) πίοι)- 
παν (τ)[1]. « O Dieu, préserve ceci, eu égard à ton ser- 
viteur qui l’a fait. » 

Sur un linteau 45 maison, longueur de l'inscription 
1 m. 33, hauteur des lettres 0m°10352%% 

Δώξα ἐν ὑψίστοις Θεῷ, χαὶ ἐπὶ γῆς εἰρ νη. ἐν ἀἰν)θοώποι [ς] 
εὐδοχία +. « Gloire à Dieu au plus haut des cieux 
et paix, sur la terre, aux hommes de bonne vo- 
lonté. » 

Dans la même maison, sur le mur du vestibule, 
long. 0 τη. 50 pour la première ligne, Ὁ m.37 pour la 
deuxième:!:.... τοῦ θεοῦ ποιήσαντος (?) ἐν τούτῳ νίχα (3). 
Deuxième ligne : ᾿ζύριε Box. 

Sur le linteau d’une porte 1!: 

+ Δόξα ἐν ὑψίστοις [He]. χαὶ ἐπὶ γῆ εἰρήνη («Gloire 
à Dieu au plus haut des cieux et paix sur la 
terre. » 

Sur deux linteaux de porte d’une grande maison 
antique τ: 


ΘΟ ᾿χύριος φυλάξι, τὴν 


ξξοδόν σου. Que Dieu garde on 


MS . ; ΑΞ, οἱ 

a) Εδωχάς μοι εὐφροσύνην εἰς τὴν χαρδίαν μου 
+ ᾿Απὸ χαρποῦ σίτου χαὶ οἴνου χαὶ ἐλλέου 
ἐγεστλήσθημε ν-ἐν ἰρήνη. 


« Tu m'as donné la joie dans mon cœur. Des fruits 
du blé, de la vigne et de l'olivier nous avons été comblés 
en paix. » 

δ) Δόξα Πατρὶ 

« Gloire au Père, au Fils et au Saint Esprit. » 

Sur un linteau, près d'El Barah ! : 


+ KYPIOCTLUNAYNA € MELUNMEO@EMIUNECTI 


+ Kôçios τῶν δυνάμεων μεθ᾿ ἑμῶν ἐστ! (ou ἔστω). 

Ps. xLv, 8,12: « Le Seigneur des armées est avec nous. » 
Sur un linteau de porte d'une maison  : 

Ἰζ(ὑριοὴὺς ποιμέν()} ue vai οὐδέν οι ὑστερήσ(ει), Ps: ΧΧΙ͂Ι, 

1. «1,6 Seigneur me conduit, rien ne me manquera. » 
Sur un linteau de porte, disparu #: 


Χριστὸς ὁ ἀεὶ νικᾷ. + Πίστις, ἐλπίς, ἀγαπή. + 
᾿Ιὐγίρει απὸ γῆς πτωγὸν χαὶ ἀπὸ χοπρίας ἀνυ(ψ)οῖ πένητα 


καὶ Υἱῷ χαὶ ᾿Αγίῳ Πν[εύματι 


« Le Christ (est) toujours vainqueur. Foi, espérance, 
charité. Il tire l’indigent de la poussière et le relève 
du monceau de détritus» (Ps. ex 7): 

ΣῸΡ un linteau de porte: + [Πένοιτο, Kigis, τὸ ἔλεός 
σου. ἡμᾶς: + afin το ἠλπίσαμεν. ἐπὶ σέ. Ps: ΧΧΧΙ, 
22: ailes paraître votre miséricorde sur nous, Sei- 


n. 190, — 5 W. Κα. Prentice, op: cif., pe 177, n. 191; cf. Bur- 
ton et Drake, Unexplored Syria; & 104 pe. 212. — * Wadding= 
ton, op. cit., n. 2646; Vogüé, op. cil., p:82; Prentice, op. cit,. 
p. 178, n 192: — * Prentice, op. cit:, ἢ. 179, n. 193. — 
5 Prentice, op. cit, p. 179, n. 194. — * W. K. Prentice, 
op. cit. p. 179, n. 195. — 1° Jbid., p. 180, n. 196. — "5 Jbid., 
p.180, π. 197.— Ὁ Jbid., Ὁ. 181, n. 197a.— *# Waddington, 
n. 2648; Vozüé, pl: 46; Prentite, p. 181, n. 198. — 
1 Waddington, n. 2649; Prentice, p. 181, n, 199,—715Wad- 
dington, n. 2650; Prentice, p. 182, n. 200. — 1 Wadding- 
ton, n. 2651; Prentice, p. 182, n. 201, — 1? Waddington, 
n. 2652; Prentice, p. 182, n. 202. 


2605 


gneur, selon l'espérance que nous avons eue en 
vous. » 

Sur un linteau d’une maison complètement détruite 
L'inscription mesure 2 m. 09 en longueur avec. au 


centre, un espace de 0 m. 06 occupé par une croix de | 


Ὁ m. 045 de large; une croix à chaque extrémité de 
l'inscription. Les lettres €, O, C ont entre 0 m. 04 et 
Ὁ m. 05 de hauteur, les autres lettres ont 0 m. 06 et 
0 m.07:: 


+ MEFAAHHAYNAMICTHCATIACTPIAAOC 
+ OKOMICTPICKOCENTOYTONIKA + 


-Ἑ Μεγάλη ἣ δύναμις τῆς ἁγίας Toiados. + O χόμις [lois 
χος ἐν τούτῳ νιχᾷ —. « Grande est la puissance de la 
sainte Trinité. Le comte Priscos est vainqueur en 
cela. »° 

Sur le linteau d’une des deux portes d’un édifice 
détruit situé au centre de la ville. Ces portes sont au- 
jourd’hui enterrées à deux pieds de profondeur; à 
l’ouest de celle qui porte l’inscription se trouvait peut- 
être une fenêtre. Le linteau est brisé, il mesurait jadis 
2 m. 13, il a perdu 0 m. 135 à gauche et 0 m. 46 à 
droîte, ce qui reste de l'inscription mesure 1 m. 535, 
hauteur des lettres 0 τη. 04 et 0 m. 05 ?: 


.…CTLATTICTICENBATITIL MAHTIPL..... 


Jo πίστις ἐν βαπτίσματι) προ... 


ΤΙ semble impossible, d’après les dimensions de la 
cassure, que nous ayons ici le texte : εἰς ἰχύριος. uix 
πίστις. ἕν βάπτισμα (de l’épître aux Éphésiens, ιν, 5. 

Dans les ruines-du château, .au milieu du grand clos, 
fragment en grandes lettres ὃ: 


ἅγιος ὁ Θεός. MLJOCICXYPOC [ἅγιος ἀθάνατος. σταυ- 
ρωθεὶς δὲ] (41MA [s, ἐλέησον ἡμᾶς. 


Sur un large bloc de pierre, 1 m. 44 long., 0 m. 66 
haut., 0 m. 57 épaisseur # : 


ZOHYTIA 
Lo (pour ζωή) ὑγία (pour ὑγεία et ὑγίξια)" 


H. LECLERCQ. 

ELBEUF-CAUDEBEC. Dans l’J{inéraire d’An- 
tonin on lit ces mots : Jler a Rotomago Luticiam, 
usque πὶ. p: LXXVII sic: UÜUggade, m. p. VIII; 
Médiolano Aulercorum, m. p. XI7115. L'emplacement 
d'Uggade æ été fort contesté. Belley® et d’Anville” 
se prononcent en faveur de Pont-de-l'Arche; Bru- 
zen de La Martinière se décide pour Igoville, près 
Piîtres ὃ; Mentelle revient à Pont-de-l'Arche”; Re- 
ver va à Damps®, qu'adopte Aug. Le Prévost, 
tout en faisant de Pont-de-l'Arche « le centre de 
la station antique 2 », et, en 1840, Gatebled écrit : 
« On s'accorde généralement à fixer vers l’em- 
placement du Pont-de-l'Arche une station romaine 
désignée dans l’Itinéraire d’'Antonin sous le nom 
de Uggade. Dans l'intervalle du 1x° au xn* siècle, on 
trouve que le lieu appelé les Damps, situé un peu plus 
haut sur le cours de la Seine, se nommaït Hasdans 
et celui au-dessous, Maresdams, d’où l’on peut induire 
que toute cette plage, occupée par l’ancien établis- 
sement romain, était comprise sous une même 


τ Prentice, Ὁ. 183, n. 203. — * Prentice, p. 183, ni 204. — 
3 Waddington, n. 2653; Prentice, p. 183, n. 205. — " Pren- 
tice, p. 184, n. 206. — " D. Bouquet, Recueil des hist. de la 
Gaule, t. x, p. 108. — * Belley, dans Mém. de l'Acad. des 
inser, el belles-lettres, 1753, t. x1x, p. 633-670. —? D'’Anville, 


* Notice sur l'ancienne Gaule, in-4°, Paris, 1760, p: 678. — 


#Bruzen delaMartinière, Le grund dictionnaire géographique, 
historique el critique, Paris, 1768, t. vi, p. 168, 325. — 
* Mentelle, Géographie ancienne, in-4°, Paris, 1788, t. 1 : au 
mot Galli. — 1% Rever, Mémoire sur les ruines du Vieil- 
Évreux, publié par ordre de la Société d'agriculture de 
l'Eure, Évreux, 1827, p. 217; Précis analyt. des travaux de 
d'Acad. royale de Rouen, 1827, p. 113; Recherches sur le 


EL BARAH = ELBEUF-CAUDEBEC 


2606 


dénomination #, » Dès le xvmr® siècle, dom Bouquet 
écrit sans prendre parti : Uggade quibusdam est 
Elbeuf, sed res est in incerto Ÿ, La carte de la Gaule ou 
Description des Gaules, tirée des cartes imprimées ou 
ms. des sieurs) Sanson, corrigée sur les remarques de 
dom Bouquet, bénédictin, el sur Les dissertations de 
M. Lebeuf, par le sieur Robert, géographe ordinaire 
du roy, place Uggade ἃ Elbeuf, sur la voie de Roto- 
magus (Rouen) ἃ Condate (Condé-sur-Iton, près 
Breteuil), Cette indication n’échappa pas à Bruzen 
de La Martinière !#, mais ce ne fut pas avant le 
ΧΙΧἧ siècle qu'elle fut reprise par ΤῊ; Licquet # et par 
E. Gaillard, qui soupçonna Elbeuf d'être-sur une voie 
antique “ὁ; enfin, M. Guilmeth fixa, par des argu- 
ments à la fois historiques et archéologiques, Uggade 
à Elbeuf ”; que l’abbé Cochet attirajusqu'à Caudebec- 
lès-Elbeuf 15, et « nous avons confiance, écrivait-il. 
que l’avenir ne nous démentira pas ». Maïs Caudebec 
et Elbeuf, en se développant, se sont si étroitement 
soudées qu’on ne peut plus les disjoindre. La princi- 
pale mine archéologique se trouve à gauche de 
l’église de Caudebec, entre la rue de l’Église, la route 
d’Elbeuf à Louviers et celle de la même ville au 
Pont-de-l'Arche. Il suffit de rappeler ici tout ce passé 
qui reste étranger à nos études et de mentionner 
deux débris d'inscriptions honorifiques, dont un 
seul est intelligible et que Léon Rénier complète 
ainsi 1: 
IMP 
HAD 


Imp(eratori) [Cæs(ari) Trajano] Haëä(riano [Aug 
(usto) divi Trajani Parth(ici) fil(io} divi Nervæ 
nep(oli). « On pourrait aussi penser à Antonin le 
Pieux, qui s'appelle sur les monuments T. AELIVS - 
HADRIANVS - ANTONINVS ; mais il serait impossible 
de recomposer avec ces noms notre monument, 
sans couper le mot ANTONINO, ce nom ne tenant 
pas entièrement dans la seconde ligne, dont les lettres, 
ainsi que le prouve notre dessin, sont égales à celles 
de la première. Or, on doit croire que le graveur d’un 
monument public, comme celui-ci, avait disposé 
son inscription de manière à ne pas couper le nom 
de l’empereur en l’honneur duquel ce monument 
était élevé; c’est du reste une induction qu’on peut 
tirer de la comparaison des: inscriptions analogues 
et du même temps. Il faut donc s’en tenir à cette 
restitution, et donner pour date ἃ ce monument le 
règne de l’empereur Hadrien, c’est-à-dire une année 
comprise entre la 1165 et la 130€ de notre ère. » 

Uggade fut probablement détruite en 282, et de 
nouveau, plus complètement aussi, en 383;son nom 
disparaît sur la Table de Peutinger, dressée dans les 
dernières années du 1v° siècle. On retrouve encore des 
charbons et des cendres épaisses à plus d’un mètre 
sous tout le sol de Caudebec; en plusieurs endroits on 
a trouvé des couches de cendres superposées, indices 
de dévastations successives. 

En 1855, des terrassements exécutés dans la rue 
de l’Église, qui longe le chœur et le presbytère à 
Caudebec-lès-Elbeuf, firent trouver des cercueils de 


vérilable emplacement de la stations romaine Uggade, entre 
Évreux et Rouen et sur l'antiquité de Pont-de-l'Arche, in-12, 
Évreux, 1826.— Αι Le Prévost, Noticehistorique et archéol. 
sur le département de l'Eure, in-8°, Évreux, 1835, p. 23, 49. 
— # Gatebled, Dictionnaire topographique, statistique et 
Historique du dépurt. de l'Eure, in-12, Évreux,. 1840, p. 399, 
— 3% Bouquet, op. cit., t. 1, p. 118, note. — 4 Op, cit. ἔν νι, 
p: 326, au mot Y'agade. — # Sociélé d'émulation de Rouen.— 
#4, Le Prévost, op. cil., p. 110. — # A, Guilmeth, His- 
toire de la ville et des environs d'Elbeuf depuis les temps les 
plus reculés, in-S°, Rouen, 1839-1841. — %# Sépullures σαὶ 
lofses, romaines, franques et normandes, p. 99. — 1 Corp, 
inser. lal., t. Xi, ἢ. 3214; cf. ἢ. 3215, 


2607 


pierre sur un parcours d'environ soixante mètres. 
À une profondeur d'environ 60 centimètres du niveau 
actuel du chemin et sur une longueur de trente mètres, 
on rencontra d’abord douze cercueils, dont quelques- 
uns placés côte à côte; tous dirigés de l’est à l’ouest, 
les pieds à l’orient, la tête à l'occident. Leur longueur 
était (au dedans) 1 m.98, (au dehors) 2 m. 15; largeur 
à la tête (dedans) 36 cent., (dehors) 52 cent. 
largeur aux pieds (dedans) 30 cent., (dehors) 50 cent. 
Profondeur intérieure (partout), 27 cent. Tous ces 
cercueils comportaient une auge et un couvercle, la 
pierre semblait venir des carrières de Vergelé, de 
Saint-Gervais ou de Saint-Leu; un seul cercueil, celui 
qui contenait différents objets, était en calcaire du 
pays ou craie d’Orival et avait dû contenir deux corps, 
dont un était entier et l’autre incomplet. Voici les 
objets provenant de cette tombe : 

A la ceinture, quelques objets rongés par la rouille 


4045. — Cure-dents, cure-oreilles, à Elbeuf. 
D’après Cochet, Sépultures, 1857, p. 116, 118. 


et tombés en poussière; dont une boucle carrée qui a dû 
servir à fermer le ceinturon. Un anneau de bronze 
assez lourd et pesant vingt-cinq grammes; la circon- 
férence extérieure porte quatorze petits grains ou 
pois de même métal. On peut passer cet anneau au 
petit doigt. Deux perles, dont une de verre bleu très 
irisée, et l’autre de pâte de verre rouge, avec des 
raies jaunes imitant une feuille de fougère. Cette 
perle ressemble à un baril de forme bombée, 

Un cure-oreilles et un cure-dents en bronze, de la 
longueur de 0 m.08;attachés tous deux par un anneau 
de même métal, dans lequelils étaient passés au moyen 
d’un trou pratiqué à leur extrémité supérieure. Le 
corps de l’objet est tordu en spirale, et à l'extrémité 


? Caylus, Recueil d'antiquités, τ, v, p. 404, pl. 130, fig. 5.— 
? Texte, dans Moniteur Viennois, 1855, n. 518; Bulletin 
monumental, 1855, p. 419; E. Le Blant, Inscr. chrét. de la 
Gaule, t. 11, n. 412 a, pl. 291; Allmer, Inscriptions antiques 
et du moyen âge à Vienne en Dauphiné, 1875, t. 1V, n. 1922, 
pl. 320**; Le Blanc, dans Congrès archéologique, 1879, t.xLvr, 
p.276; Corp. inscr. lat., τ. xn, n.5697 ". — *De Bonstetten, 
Recueil d'antiquités suisses, Berne, 1855, pl. xx1V, ἢ, 12, p. 46, 


ELBEUF-CAUDEBEC 


2608 


inférieure il se termine par un aplatissement qui reste: 
horizontal pour le cure-dents et se recourbe pour le 
cure-oreilles. (fig. 4045), ΠῚ n’est pas rare de rencontrer 
ces petits objets de toilette intime dans les tombes 
franques. Caylus a reproduit un cure-dents qui, à 
l’autre extrémité, se transforme en cure-oreilles 2. 
« Ce morceau de bronze, dit-il, est travaillé en spirale, 
sans doute pour donner une tenue sûre à la main, 
en même temps que pour augmenter la force de la 
pièce. » Autre exemplaire à Vienne en Dauphiné, et 
consistant en un bijou d’or massif, du poids de 
14 grammes, se composant d’une plaque semi- 
circulaire à son sommet, muni d’un anneau mobile 
de suspension. Des deux extrémités inférieures 
pendent, à d’autres anneaux, un cure-oreilles et un: 
cure-dents. Sur la plaque on lit ? : 


INAIN 
GEMO 
LANE 


Indicium Gemolane, écrit l'abbé Cochet, tandis qu'il 
faut certainement interpréter : In Dei nomine, 
Gemolane. 

Autre exemplaire dans le cimetière helvéto- 
burgonde de Vidy, près Lausanne : un cure-oreilles 
en or, long de 0 m.10, torse comme une corde, avec, 


4046. — Fibule à Elbeuf. 
D'après Cochet, Sépultures, Ὁ. 121. 


au milieu, une croix de Saint-André 
creux ὃ, 

Autre exemplaire dans le cimetière anglo-saxon de: 
Fairford, près Glocester; le même anneau de bronze 
tient attachés ensemble un cure-oreilles et deux 
cure-dents #, — Trois cure-dents et trois cure-oreilles. 
ont été trouvés à Little Wilbraham (Cambridgeshire ©). 
— Une petite trousse provenant d’une tombe de. 
Sibertswold (Kent) où l’on voit un cure-dents et 
un cure-oreilles. — Autre exemplaire à Harnham. 
Hill, près Salisbury, sur un squelette de femme, 
portant un ecure-dents et un cure-oreilles en bronze 
passés à un anneau de même métal ἴ, — Autre 
exemplaire, à Hartlip (Kent), une pince à épiler en 
bronze et un cure-oreilles passés à un anneau de 
même métal *. 

Les deux plus belles pièces ont été trouvées sur la 
poitrine du squelette. 

Ce sont deux fibules de bronze avec charnière et 
ardillon en fer, mais recouvertes extérieurement d’une 
feuille d’or et décorées avec un soin exquis. Ces deux 
fibules sont identiques à celles trouvées à Parfondeval, 
en 1851; elles n’en diffèrent que par la taille; celles 
d’Elbeuf ont Om. 005 de moins; elles se composent 
d’une feuille d’or de Ὁ πὶ 020 de diamètre, enchâssée 


gravée er 


47.— (ὟΝ. M. Wrylie, Fairford graves, in-8°, Oxford, 1852, 
pl. 1x, fig. 10. — ® Néville, Saxon obsequies, pl. ΧΙ, Χιν. 
— ® Th. Wright,On Anglo-Saxon antiquilies with a particular 
reference to the Faussett collection, in-8°, Liverpool, 1855, 
p. 15. —*? Akerman, An account οἱ excavations in an 
Anglo-Saxon burial ground at Harnham Hill, London, 
1854, pl. πι, fig. 13. —" Ch. Ronch Smith, Collectaneæ 
antiqua, t. τας p. 20, pl. v, fig. 1. 


«col, 960. — ᾿ Jbid., col. 960, 


2609 


dans un cercle d'argent large de O0 m.002 à peine. Le 
cercle d'argent, faisant légèrement saillie sur le plan 
-de l'or, est orné sur le bord de petits trous gravés 
à l’aide d’un poinçon. La feuille d’or est maintenue 
contre le cercle d’argent par un anneau d’or en 
forme de grénetis qui est séparé de l'argent par la 
feuille d’or relevée et maintenue ainsi entre les deux 
cercles, 

Le champ de la fibule est orné au centre d’un 
bouton de pâte verdâtre, serti en or et formant saillie; 
vers chaque extrémité des deux diamètres, se coupant 
à angle droit, d’une lame de verre rouge pourpre 
transparent, de la forme d’un petit triangle isocèle, 
sertie dans une feuille d’or également en saillie, et le 
sommet tourné vers le centre; de quatre perles 
d'argent semblables à des têtes d’épingles, placées à 
la circonférence, chacune au milieu de l'intervalle 
laissé entre les plaques de verre; enfin, le fond est 
couvert d’un ornement de filigrane d’or imitant une 
corde ou un fil tordu. Ces filigranes se composent 
-de petits cercles placés de chaque côté de la base des 
plaques de verre, d’un nœud en double S imitant 
assez bien un 8, fixé au-dessous de chacun des boutons 
d'argent, et de quatre ou cinq petits cercles maintenus 
par une petite épingle d’or diversement disposés 
entre le nœud et le bouton central (fig. 4046). 

H. LECLERCQ, 


ELCÉSAÏTES. On n’a pu tomber d’accord sur 
le nom du personnage que les uns appellent H}7254;, 
Ἢ λξαΐί. £a, d’autres Ἢ λξαίος ou ‘KAz:52:1; quoi 
qu'il en soit, une secte le prit pour patron et porta le 
vocable d ᾿[ὑλχεσαιταί. ᾿Εἰλχεσαίοι. IA£4:?; saint Au- 
gustin la désignait par le mot Elcesæi ὃ. Ces sectaires 
croyaient ou faisaient semblant de croire qu’un ange 
du sexe mâle, dont ils donnaient les dimensions gigan- 
tesques, leur avait apporté un livre contenant une 
doctrine à laquelle il fallait croire sans chercher à y rien 
comprendre, utile avertissement. Le plus clair de cette 
doctrine était une extrême indulgence pour les 
pécheurs et des facilités inespérées pour la rémission 
‘des péchés; ce qui mécontentait fort l’auteur des 
Philosophumena#. L'histoire et les pratiques de la 
secte sont incomplètement connues; nous savons 
cependant que les elcésaïtes conservèrent la plupart 
des pratiques du judaïsme, notamment la circoncision, 
le sabbat, les observances légales 5. Ils proscrivaient 
l'usage de la chair des animaux " et le rite des sacri- 
fices anciens, multipliaient les baptêmes et rendaient 
à l'eau un culte fondé sur leur croyance que cet 
élément était le moyen par excellence de la propa- 
gation de la vie τ: en outre, ils lui attribuaient une 
vertu purifiante ἡ. Le baptème n’était plus pour eux 
qu'une baignade indéfiniment renouvelable et, par 
cet abus, ils cessent de relever des études liturgiques. 
La virginité et la continence étaient interdites et 
le mariage imposé dès que l’adulte arrivait à l’âge 
nubile®. La prière se faisait tourné vers Jérusalem 19, 
Les elcésaïtes croyaient à l’astrologie et répétaient 
une formule cabalistique à laquelle il est bien superflu 
de s’attarder !!. 

ΕἸ. LECLERCQ. 

EL DJEM. L'ancienne Thysdrus, en Tunisie. 
En 1887, R. de La Blanchère signalait un texte qui 
« n'aurait qu'un médiocre intérêt, n’était le lieu de 


τς, Épiphane, Hwres., xIX, 23 LU, P. G., t. XI, col. 264, 
Y60 ; Théodoret, Hæreticor.fabulæ,1.11,c. vx, P.G., CLXXXIN, 
col. 393. — 3 Eusèbe, Hist. ecel., 1. VI, €. XxxvIn, P, G., TX, 
col. 597; Timothée de Constantinople, De recept. hæret., 
P. G., t. LXxX VI, col. 32. — ? S. Augustin, De hæres., 32, 
P, L., t. χαχι, col. 31. — * Philosophumena, |. IX,c. xur,édit. 
Cruice, Paris, 1860, p. 447 sq. — * 5. Épiphane, Ado. hæres., 
hær. ΧΙΧ, 5, P. G., t. x11, col. 268.— “ Zbid., Lux, P. G.,t.XL1, 
5 Jbid., XIX, 8,.col. 265: — 


ELBEUF-CAUDEBEC — EL DJEM 


LL 


2610 


la découverte. Il provient, en effet, d'El Djem, 
qui, jusqu'ici, n’a presque pas d’épigraphie %. » 
Signalons d’abord une lampe avec monogramme du 
Christ dans une bordure de cercles et de carrés 
alternés 1, 

Dalle plate, peu épaisse, qui a recouvert un tombeau 
chrétien; ce qui subsiste est concassé en neuf frag- 
ments; on n’en peut guère rien tirer que le mot 
DPSTA (deposila). 

Fragment brisé de partout; lettres mal gravées et 
irrégulières, hautes de Ὁ τη. 04 à ὁ m. 05; époque 
chrétienne # : 


EIT WODRA 
VIX ANS 


Deux autres fragments également brisés de partout, 
hauteur des lettres : 0 m. 02 à O m. 05 #: 


a) PAT δὴ ΗΟ Ὲ 
requies CIT-:IN pace RQVIV 
vixil anni S χε ACE AN 
S:M VIII PM 
δ) : Hic est deposilus….].…. r(e)qui(e)v[il in place 
an[norum ..... 1 VIII p(lus) m(inus)? 


Plaque de marbre brisée de partout; 
irrégulières et négligées, hautes de ὃ m. 03 1 : 


lettres 


NN 
PEREGRINVS 
CVLDEUS RE 
FRIGER 
5 IT 
S'agit-il d’un pèlerin inconnu NN, auquel on 


souhaite cui Deus refrigerit? c’est possible et il est 


4047. — 
D'après Bull. 4rch. du Comité, 1897, p. 377, n. 


Jonas gravé au trait sur une épitaphe d'El Djem. 
28. 


intéressant de constater, au revers de cette pierre, 
la présence d’un dessin au trait figurant Jonas déposé 
sur la terre étrangère par le monstre (fig. 4047). 
Intaille gnostique ovale, brisée à la partie inférieure, 
Au droit, personnage diadémé, tourné à gauche, 
debout, nu, le bras gauche abaissé, l’avant-bras droit 
porté en avant et soutenant un lévrier, qui se dresse 
sur ses pattes de derrière. A droite, un serpent. Au 


* Jbid., x1x, 1, col. 261. — 19 Jbid., xIX, 3, col. 264. — 
11 G, Bareille, dans Mangenot, Dictionn. de théol. cathol., 
t 1v, col. 2233-2239.- LR, Cagnat, Découvertes archéo- 
logiques en Tunisie, dans Bull. du Comité archéol. des 
trav. hist, 1887, p. 435. - # O. Dalton, Catalogue of 
early christian antiquities in the British Museum, p. 145, 
n. 772. — M P, Gauckler, Rapport épigraphique sur: les 
découvertes faites en Tunisie, dans même recueil, 1897, p. 378, 
ἢ. 61.— τ. Jbid., p. 378, n. 62, 63. — 1° Ibid., p. 377 n. 58 


2614 


revers, la série des Noyelles dont nous avons parlé 
(voir Dictionn..it. 1, col. 1268-1288 ) ! : 


ΕΗΙΟ 
H1 O VO 
HIOVOAE 
FO VGAEH 
CVOAERHI 
OVAEHIO 


Enfin, une statuette ayant fait partie d'une fon- 
taine et où l’adduction de l’eau se produit par 165 
mêmes voies et moyens qui ont fait la célébrité du 
jeune Manneken-piss ὁ 

5) H. LECLERCQ. 

1. ÉLECTIONS ABBATIALES. Il serait 
vain de chercher une règle générale parmi les plus an- 
ciens monastères.connus lorsqu'ils’agit de l’élection du 
supérieur. Le cénobitisme égyptien et le cénobitisme 
cappadocien et palestinien comportent des usages sur 
lesquels nous ne sommes pas renseignés. Les Vies de 
moines tiennent sans doute à rapporterles circonstan- 
ces merveilleuses qui déterminèrent le choix du héros, 
miracles, prodiges, événements imaginés ou retouchés 
de telle sorte qu’on.est fondé à leur refuser créance.Le 
monachisme.occidentaln’est pas beaucoup mieux par- 
tagé. Ligugé, Marmoutiers, Lérins, Condat, Agaune, 
Saint-Jean de Réomé servent non seulement à l’exploi- 
tation d’un sol aride, mais à la germination des plus 
audacieuses légendes. En Italie et en Irlande, le 
cénobitisme pénètre et s'établit vers le même temps et 
l’histoire de ses commencements n’y est pas plus 
certaine. D'ailleurs, nulle uniformité; d’un mona- 
stère au monastère voisin un souffle différent a passé 
et apporté une règle distincte. Saint Jérôme fait 
connaître par une traduction la règle de Pakhôme; 
Rufin d’Aquilée vulgarise celle de saint Basile; saint 
Jean de Reomé adopte celle de saint Macaire; Jean 
Cassien est tout pénétré des usages de Nitrie. Il en 
résulte un éclectisme assez original. Saint Benoît dit 
tout net qu’il a fait pour le mieux mais ne prétend pas 
avoir réussi et approuve d'avance les perfectionne- 
ments qu’on apportera à son œuvre, toute pénétrée 
de ce qu'il a lu dans saint Basile et dans Jean Cassien. 
Saint Philibert compulse et s’efforce de combiner 
Basilii sancti charismata. Macharii regulam, Benedicti 
decreta, Columbani énstiluta 3. Ces institula Columbani, 
implantés ἃ Luxeuil et à Bobbio, counaîtront une heure 
de vogue, mais une heure seulement. Leur rigueur ne 
saura prévaloir contre les règlements plus tempérés 
de la règle de-saint Benoît qui, petit à petit, s’insinue, 
progresse et, finalement, évince la règle concurrente. 
Au vire siècle, l’observance columbanienne est désuète; 
la fusion des deux règles remonte à Waldebert, 
troisième abbé de Luxeuil‘. La règle de saint Benoit, 
résumé de l’expérience des anciens, n’imposait aucune 
de ces excentricités dont les moines d'Égypte et 
d'Irlande avaient le secret. Elle mettait chaque 
homme à son rang et chaque objet à sa place, défi- 
nissait les droits et les devoirs, les attributions et 
charges et, dans son ensemble, s’inspirait d'un grand 
et large esprit de tolérance chrétienne et de libéralisme 
administratif. Le chef de la,communauté n’en devait 
être que le modérateur et non le tyran. Cette curieuse 
ét originale tentative de régime constitutionnel 
s’adaptait si parfaitement à l'institution que l’ambi- 
tion inquiète et toujours renaissante des abbés pour 


Δ, Gauckler, Nofe sur quelques inscriptions latines décou- 
vertes en Tunisie, dans même recueil, 1900, p. 108, n. 49. 
— 3 P, Gauckler, dans Bull. de la Soc. nat. des antiq. de 
France, 1895, p. 110-112. --οῦ Vita S. Philiberti, 5, dans 
Mon. Germ. hist, Script. rer. Merov., t. ν, p. 586. — 
# Malnory, Quid Luxovienses monachi discipuli sancti 
Columbani ad regulam monasterniorum atque ad communem 


EL DJEM — ÉLECTIONS ABBATIALES 


2612 


anéantir les garanties des religieux a périodiquement 
abouti à des catastrophes. L'abbé n’était et ne devait 
être que le primus inter pares, invité par les frères à 
prendre une fonction qui n’entraînait en aucune 
manière l’abdication des religieux. Ceux-ci retenaient 
leur capacité de consultation, et de désapprobation le 
cas échéant : Quoliens aliqua præcipua agenda sunt in 
monasterio, convocet abbas omnem congregationem et 
dicat ipse unde agitur. Et audiens consilium patrum 
tractet apud se et quod utilius judicaverit, faciat. Tdeo 
autem omnes ad consilium vocari diximus quia sæpe 
juniori Dominus revelat quod melius estf. Ines’agit que 
d’une capacité consultative, mais en même temps de 
l'obligation pour l'abbé de recourir à cetteconsultation. 
L'histoire de tous les siècles nous montre des-abbés 
esquivant par tous les moyens cette obligation et, 
5115 ne peuvent l’esquiver, éludant par ‘toutes les 
habiletés les indications positives recueillies dans la 
consultation. 

Un point sur lequel ils tombent généralement 
d’accord avec leurs conseillers-nés, c’est pour accepter 
de la confiance ingénue de ceux-ci la délégation d'au- 
torité qui leur est faite. Cette délégation semble 
n'avoir pas même fait l’objet d’un doute pour les 
rédacteurs des règles monastiques orientales, elle se 
fait spontanément et ne suppose même pas la néces- 
sité d’une réglementation. En Occident, saint Césaire 
d’Arles admet dans la règle des vierges le-principe de 
l'élection abbatiale ἡ : Quoliens sancla abbatissa ad 
Deum migraverit, nulla ex vobis carnali affectu, aut pro 
natalibus, aut pro parentela aliquam minus efjicacem 
fieri velit : sed omnes Chrislo inspirante, unanimüiter 
sanclam spiritualem eligile quare et regulam monastenii 
possit efjicaciter custodire, el supervenientibus respon- 
sum cum ædificalione et compunclione et cum sanclo 
afjectu sapienter valeat reddere; ut omnes homines, qui 
vos cum grandi fide et reverentia pro sui ædificatione 


| expetunt, Deum,uberius benedicani, et de vestra electione, 


et de illius quam eligilis conversatione -spiritualiter 
gratulentur. Sainte Radegonde choisit la règle rédigée 
par saint Césaire pour le monastère de Sainte- 
Croix de Poitiers; on a maintes fois raconté les 
incidents qui s’y produisirent à Ja mort de l’abbesse 


| Agnès 7. 


La Règle du Maître, composée au vue siècle pour 
un monastère franc, mais sur l’expansion .de Jaquelle 
on est encore réduit à des conjectures, prescrit Ja 
nomination de l’abbé par son prédécesseur,..: Ærgo 
dum in hanc sitim honoris omnes fratres abbas viderit 
anhelare, et oculo scrulelur, qui diversis in \agone 
observantiæ superior vel perjectus extlilerit; et jam 
tempore mortis suæ vocalis omnibus ante se patribus 
dicat eis : Bene vos quidem omnes in observatione 
sancla egistis; bene acta vestra Dei semper præbuistis 
aspeclibus; el vocalo subito nomine illius, vel appre- 
hensa manu ejus, quem meliorem in omni perfectione 
semper absconse ceteris judicavit, dical omni «congre- 
galioni: Audile me, filii, Trinilas sancla novit, cujus 
judicio hic eligilur quia vobis omnibus in omni obser- 
valione mandatorum Dei, id est in tlacilurnilate, in 
obœdientia… semper melior exsliterit 8. 

Saint Benoît a consacré le soixante-quatrième 
chapitre de sa règle à l’élection abbatiale. ἢ] étahlit 
le principe électif : In abbatis ordinatione illa semper 
consideratur ratio ut hic conslilualur quem sibi omnis 
concors congregalio secundum timorem Dei sive etiam 


Ecclesiæ profectum contulerint, in-8°, Paris, 1894, p. 26. — 
5 Regula, ο. 1, édit. Wüfflin, p.12. — ‘ Recapitulatio, c. x, 
dans L. Holsten, Codex regularum, édit. Brockie, 1759, 1. #, 
p. 361. — * Levillain, La révolte des nonnains à Sainte-Croix 
de Poitiers, dans Mémoires de la Société des antiquaires de 
l'Ouest, 1908. — * Regula Magistri, ce, xcn, édit. Brockie, 
t. 1, p. 288, ὰ 


- 


2613 


pars quamwis parva congregationis saniore consilio ele- 
gerit. Réunir les suffrages de l’omnis concors congregatio 
apparaissait sans doute au saint homme une entre- 
prise surhumaine, car aussitôt, il introduisit ce 
correctif qui annule pareille exigence : sive. eliam 
pars quamwis parva. L’unanimité ne pouvant entrer 
en ligne de compte, reste à savoir ce que le fondateur 
a voulu dire dans le cas où l'élection serait le fait 
d’une pars quamvis parva. Celle-ci porte ses suffrages 
sur un des candidats en présence, lui témoigne sa 
confiance et parvient à l’imposer à la communauté. 
Mais par quel moyen? Ce ne peut être de vive force; 
ce newpeut être non plus par persuasion, encore bien 
moins par démonstration. Se fera-t-on, d’un parti au 
parti adverse, des concessions? La règle ne prévoit 
rien de semblable et, pour son rédacteur, la situation 
ne paraît entraîner aucune difficulté. L'élection faite, 
chaque candidat compte 565 suffrages, mais rien n’est 
terminé, il compte aussi ses électeurs et les oppose à 
ceux’ de ses concurrents revendique pour son groupe 
les têtes les plus sages et les cervelles les plus rassises. 
Après avoir compté les suffrages il s’agit de les peser. 
La qualité fera échec à la quantité. Mais qui appré- 
ciera la qualité? Assurément ce ne sont pas les élec- 
_ teurs eux-mêmes. Il est sans doute pénible de se 
sentir médiocre, mais il est intolérable de l’avouer et 
ὉΠ πὸ peut attendre d’un groupe qu'il se reconnaisse 
inférieur en bon sens à un autre groupe. Cependant 
a rèvle prévoit et prescrit cette procédure : on dépar- 
tagera les partis d’après leur mérite et le candidat qui 
‘devra être irstitué sera celui quem pars licet parva 
congregalionis saniore consilio elegerit. L'abbé sera 
donc. en ce cas, l'élu de la minorité; mais qui pourra 
aboutir à le faire recevoir eomme abbé? Il faut 
admettre, eroyons-nous, que la communauté exerce 
moins un droit d'élection qu'un droit de désignation 
. où de présentation, lequel n’entraîne pas la nomi- 
nation. Si l'unanimité est faite sur un nom, rien de 
“plus clair; mais si les suffrages se sont répartis sur 
plusieurs candidats, plusieurs, deux au moins, 
d'entre eux, sont soumis à l'enquête et cette enquête 
porte non seulement sur la capacité du candidat, 
mais encore sur le mérite de ses partisans. Qui fera 
-une-enquête si délicate par elle-même et par la décision 
qui doît en résulter? Ce ne peut être qu’une autorité 
extérieure ét supérieure au corps électoral du monas- 
‘tère. Laquelle? Le texte cité plus haut nous l’apprend : 
‘illa"semper considerétur ratio ut hic constituatur quem 
omnis concors congregatio elegerit; ainsi, dans le cas 
où serencontrerait l'unanimité, on admettra la dési- 
gnation ainsi faite; cet on est un pouvoir de contrôle 
qui accorde, mais ‘peut refuser aussi ou du moins 
retarder, rectifier le choix dans le cas quod si eliam 
omnis congregatlio vitiés suis, quod quidem absil, 
consenlientem \personam ‘pari consilio elegerit, el vitia 
ipsa aliquatenus in notiliam EPISCOPI ad cujus diœcesim 
perlinét locus ipse, vel ad ABBATES aul CHRISTIANOS 
vicinos claruerint, prohibeant pravorum  prævalere 
consensum, sed domus Dei dignum constituant dis- 
pensalorem, scientes pro hoc se recepluros mercedem 
bonam, si illud castle et τοῖο Dei fiat, sicut a diverso 
peccatum, si negligant. Mais l’unanimité pouvant se 
rencontrer en faveur d’un sujet indigne, complice des 
débordements des religieux, dans ce cas, le pouvoir 
‘de ‘contrôle ne tiendra compte de la désignation qui 
αἱ est faite que pour écarter ledit sujet. C’est donc 
à lui de connaître et de décider si le candidat est 
digne ét si les électeurs composant tel parti offrent 
plus de garanties que ceux du parti opposé. C’est à 


1'Mansi, Conc. ampliss. coll., τ. vir, 60]. 908 : Hoc enim et 
-rationis et religionis plenum est ut clerici ad ordinationem 
episcopi debita subjectione respiciant laica vero omnis monas- 


ÉLECTIONS ABBATIALES 


2614 


lui, de toutes façons, qu'est soumis le choix et sa 
composition explique comment les religieux sont fina- 
lement obligés de s’y soumettre. L'évêque diocésain, 
les abbés voisins et les laïques notables de la région 
forment un tribunal avec lequel, aussi bien au point 
de vue canonique qu’au spirituel et au temporel, il 
est nécessaire de composer. Ce même tribunal exerce 
parfois un pouvoir moins explicable que cette juri- 
diction, puisqu'on le voit intervenir dans J’adminis- 
tration intérieure du monastère au détriment de 
l'autorité légitime de l'abbé, obligé de compter avec 
un prévôt ou un prieur à lui imposé in illis Locis ubi 
ab eodem sacerdote vel ab eis abbatibus qui abbatem 
ordinant, ab eis eliam-el præposilus ordinatur. 

Tandis que, d’une part, l’épiscopat regardait non 
sans jalousie l'institution monastique εἰ s’opposait 
à la tendance quis’affirme par l’exemption, les monas- 
tères s’eflorçaient de réduire l'intervention épiscopale 
au minimum, et par-dessus tout ne se laissaient ni 
absorber ni assimiler par le diocèse. Le concile de 
Chalcédoïine avait établi la surveillance épiscopale 
de droit commun, mais les embarras graves des 
évêques, leur succession rapide, les mettaient en 
fâcheuse posture de réclamer, faire valoir et exercer ee 
droit de surveillance sur des abbayes puissantes et 
riches et animées d’un esprit dont la continuité 
dans les desseins et dans les procédés faisait .une 
puissance redoutable. L'évêque conservait son autorité 
sur les religieux clercs, mais sa juridiction était assez 
illusoire et constamment éludée ou évincée. Chaque 
nouvelle élection abbatiale pouvait sembler une occa- 
sion propice à faire entendre des revendications ou 
à imposer des reprises. L’évêque de Fréjus, Théodore, 
voudrait bien prendre des garanties contre l’enva- 
hissante abbaye de Lérins, mais celle-ci se pourvoit au 
concile d'Arles, de 455, qui constate le régime électif 
en vigueur à Lérins et enjoint à l’évêque de Fréjus de 
respecter les libertés du monastère et notamment la 
liberté d'élection abbatiale ?, En 534, le concile tenu 
à Carthage formule la liberté élective aes monastères 
et s’exprime en ces termes : Εἴ quando ipsi abbates de 
corpore exierint, qui in loco eorum ordinandi sunt, 
judicio ‘congregationis eligantur : nec officium sibi 
hujius electionis vindicet aut præsumat episcopus ?. 
C’est exactement le contraire de ce que saint Benoît 
prévoit dans sarègle, écrite ἃ la même-époque; mais 
la situation du monachisme africain était particuliè- 
rement privilégiée; dès 525, le concile de Carthage 
déclarait que : erunt.igilur omnia omnino monasteria, 
sicut semper fuerunt, a condilione clericorum modis 
omnibus liberata sibi {antum et Deo placentia. 

En Espagne, le canon 51-du IVe concile de Tolède, 
tenu en 633, dans le passage même où il limite les 
pouvoirs del’évêquesurles moines,rappelle que, d’après 
les canons, il doit les exhorter tous à une vie sainte, 
nommer les abbés et les dignitaires, et rérrimer les 
actes contraires à la règle : .Hoc tantum sibi in monas- 
teriis vindicent sacerdotes quod precipiunt canones, 
id est:monachos ad conversalionem sanelam .premonere, 
abbates ‘aliaque .officia instlituere atque extra regulam 
acta-corrigere; quod si aliquid :in monachos canonibus 
interdictum presumpserint aut usurpare ‘quicquam de 
monasterii rebus temptaverint non deerit ab eis sentencia 
excommunicalionis. Le concile de Tolède, de 653, 
dans son canon 2°, règle le conflit qui peut survenir 
entre les droits du fondateur et ceux de l’évêque 
diocésain. Très nettement, le concile accorde aux 
fondateurs le droit de présenter l'abbé à l'ordination 
de l’évêque, et il résulte de l’ensemble du ‘texte que 


terii congregatio ad solam ac liberam .abbatis proprii, quem 
sibi ipsa elegerit ordinationem dispositionemque pertineat. 
— * Mansi, Conc. ampliss. coll., t. ν πὶ, col. SA1. 


2615 


ce droit de présentation doit être entendu dans un 
sens très énergique et qu’il équivaut à un droit de 
nomination contrôlé. Le concile va jusqu'à prendre 
les sanctions contre l’évêque qui aura ordonné un 
abbé contre le gré du fondateur.C’est manifestement 
à ce dernier qu'est reconnu le droit le plus fort. Mais il 
faut bien remarquer qu'il s’agit ici du fondateur et 
non pas du propriétaire, ce qui diminue de beaucoup 
la portée de notre texte. Le concile souligne même cette 
observation, en disant que le fondateur aura ce droit, 
sa vie durant : Quia ergo fieri plerumque cognoscilur, 
ut ecclesiæ parrochiales vel sacra monasteria ita 
quorumdam episcoporum vel insolentia vel incuria 
horrendam decidant in ruinam, ul gravior ex hoc 
oriatur ædificantibus mœror, quam in construendo 
gaudii extiterat labor, adeo pia compassione decer- 
nimus, ut quamdiu eorumdem fundatores ecclesiarum in 
hac vila superstites extiterint pro eisdem locis curam per- 
mittantur habere sollicitam, et sollicitudinem ferre præci- 
puam, alque reclores idoneos in eisdem basilicis iidem 
ipsi ofjerant episcopis ordinandos. Quod si tales forsan 
non inveniantur ab eis, {tune quos episcopi loci proba- 
verit Deo placilos sacris cullibus instituat cum eorum 
conniventia servituros. Quod si, spretis eisdem funda- 
toribus, rectores ibidem præsumpserit episcopos ordinare, 
et ordinationem suam irrilam noverit esse, el ad verecun- 
diam sui alios in eorum loco, quos iidem ipsi fundatores 
condignos elegerint, ordinari. 

La désignation de l’abbé par le fondateur est une 
garantie que ce dernier aime à prenûre pour le succès 
et la durée de son œuvre. Particulier, évêque ou roi, 
il fait acte d’élection en un sens très large. Gammo, 
fondateur de Limeux en Berry, en désigne la première 
abbesse Berthe; Charderius à Tussonval fait choix 
de son neveu Magnoald ὃ; la reine Bathilde nomme 
respectivement l’abbé de Corbie ? et l’abbesse de 
Chelles ὃ; Amalfridus réserve Honnecourt pour sa fille 
Auriana #; saint Patrocle donne son premier abbé au 
monastère du Colombier 5 et saint Germer aésigne 
Archaire pour la maison de Saint-Pierre-aux-Bois, 
qu'il vient de fonder 5. 

Les évêques sont bien aises, eux aussi, de nommer 
les abbés qu'ils peuvent ainsi espérer avoir à leur 
dévotion. Nectaire confère l’abbatiat à Germain, qu'il 
place à la tête du monastère de Saint-Symphorien 
d’Autun *, Droctovée est nommé abbé de Sainte- 
Croix-Saint-Vincent par l’évêque Germain de Paris ;, 
Etherius de Chartres donne un monastère à Lubin ", et 
bien d’autres encore 1°, Mais il faut se garder de faire 
dire à ces pauvres textes anciens plus qu'ils ne 
contiennent. Quel est, dans tous ces cas, le rôle vrai de 
l’évêque? Improvise-t-il un abbé au gré de sa con- 
science ou de sa fantaisie ou bien ne fait-il que confirmer 
un choix et ratifier une présentation? c’est ce qu'il 
serait à peu près impossible d'établir. Sauf dans le 
cas où l’évêque fonde un monastère, on peut présumer 
des cas où l’évêque impose un sujet de son choix à une 


1 Diplôme de Childebert III (696), dans Pertz, Diplomala, 
p. 61, n. 69. — ? Vita S. Bathildis abbatissæ, dans Mon. 
Germ. hist., Script. rer. Merov., t. 11, p. 490. — ὃ Vila S. Ba- 
thildis, et Vita Bertilæ, c. 111, dans Mabillon, Acta sanct., 
t. ut, p. 23. — 4 B. Guérard, Carlulaire de Saint-Bertin, 
p. 30. — 5 Grégoire de Tours, Vitæ Patrum, τι. 9. —" Vita 
Geremari, dans Mabillon, Acta sanct., t. 11, p. 477. —? Ve- 
nance Fortunat, Vita S. Germani, n. 3, dans Monum. Germ. 
hist, Auctores antiquiss., t. 1V, part. 2, ἢ. 12. — *® Vita 
S. Droclovei,c.cxcxr, dans Script. rer. Merov., €. 111, p.543. — 
* Vila Leobini,9, dans Mabillon, Acta sanct., t.1, p.124.—10Gré- 
goire de Tours, De glor. confess., n. 79; saint Remi nomme 
le premier abbé de Saint-Thierry de Reims, Vita Theodoric 
n. 7, dans Mabillon, Acta sanct., t. 1, p. 597; Eonius d'Arles 
nomme abbé saint Césaire, Vita Cæsarii, τι. 12, dans Script. 
rer. Merov., t.111, p. 461 ; Etherius de Lyon donne l’abbatiat 
de Saint-Nicetius à Austrégisile, Vita Austregisili, €. 1v, 


ÉLECTIONS ABBATIALES 


2616 


communauté, mais il est moins facile de préciser 
les circonstances et de donner des noms. 

Les abbés s'accordent le droit de désigner leur 
successeur. Tel paraît être le mode préféré par saint 
Colomban et qui a pu être en usage dans les monas- 
tères de son observance; tel est le procédé admis par 
la règle du Maître et, dans l’ordre de la pratique, 
nous savons que telle est la réalité lorsque saint 
Lupicin désigne son successeur ! ou bien lorsqre 
saint Yriex, saint Ursmer 1", saint Bertin désignent 
le leur τες 

Enfin, moines et nonnes procèdent à des élections 
à Tours #4, à Nivelles 15, à Saint-Maixent 15, Ainsi done 
point de règle absolue, mais des usages qui se perpé- 
tuent, s’altèrent, se compénètrent et s’excluent récipro- 
quement. 

Les monastères pouvant entrer et entrant dans le 
patrimoine d’un propriétaire, particulier, évêché, 
autre monastère, ou roi, n'acquéraient leur indé- 
pendance juridique que moyennant une véritable 
renonciation faite en leur faveur par le propriétaire”. 
Le propriétane jouissait, dans les abbayes situées 
sur ses terres, de droits réels en ce qui concerne la 
désignation de l’abbé; mais l’abbaye possédait une 
personnalité juridique, elle était une personne mo- 
rale apte à acquérir, posséder, hériter et contrac- 
ter et, grâce à cette condition de droit, l’abbaye 
pouvait, sinon faire échec, du moins limiter la préten- 
tion du propriétaire à la céder en bénéfice ou à 
l’aliéner à son gré. Le propriétaire n’est pas un com- 
mandataire; loin d’exploiter l’abbaye au mieux de 
ses intérêts particuliers, il ne cherche qu’à tirer d’elle 
le secours assez peu onéreux des prières et des mor- 
tifications de ses habitants. Il en garde les abords, 
en défend les accès, en assure la sécurité en un temps 
où pareille besogne n’est pas une sinécure. On a dit 
cette situation en deux mots spirituels et justes 
le propriétaire doit la protection, la communauté 
doit les prières; l’abbaye est un bien-fonds à revenus 
spirituels 18. Ce protecteur est bien aise de remettre 
le gouvernement ou, si l’on préfère, l'exploitation 
spirituelle à un supérieur de tout repos; la nomination 
d’un abbé est de sa part un acte de bonne adminis- 
tration, comme serait le choix d’un intendant capable, 
L'exercice de ce droit est certain, mais n’est pas obli- 
gatoire. Le propriétaire peut accorder aux moines le 
droit d'élection, sauf à en régler les conditions. 
Tantôt les moines seuls désigneront le nouvel abbé, 
comme nous le voyons dans le testament de Widrad, 
fondateur de Flavigny : Cum vero abbas ipsius loci 
acceperit transilum, quemcumque de semet ipsi monachi 
ibidem habilantes secundum regulam sancti Benedicti 
meliorem invenerint ipsum abbatem, ibidem constituant. 
Quod si ipse de ipsis talem non invenerint eum com- 
muni consilio illi sanciores monachi aliunde regulage 
abbate qui eos sub regula sancti Benedicti regat, 
eligendum in eorum maneal potestatem 15, Pareille 


dans Mabillon, op. cit, t. 111, p. 96. — 4 Vitæ patrum Juren- 
sium, dans Script. rer. Merov., t. ας p. 153. — 1? Folgwin, 
Gesla abbat, Lobbensium, dans Scripl. rer, Merov., t. IV, 
p. 58. — 55 Saint Bertin désigne son successeur et le succes- 
seur de celui-ci. B. Guérard, Cartulaire de Saint-Bertin, p. 38, 
n. 17; p. 39, n. 19. — #4 Grégoire de Tours, Vilæ Patrum, 
n. 16. — 15 De virtutibus S. Geretrudis, 6, dans Script. rer, 
Merov., ἵν τα, p. 467. — % Vita δι Maxentii, c. 11, dans Mabil- 
lon, op. cit, ἴ, 1, p. 578. — 17 Lœning, Geschichlte des 
deutschen Kirchenrechts, in-8°, Strasbourg, 1878, t.11, p. 374; 
H. Lévy-Brubhl, Les élections abbatiales en France, in-8°, 
Paris, 1913, p. 49. — %# Ἡ, Lévy-Brubl, op. cit., p. 52. — 
ἣν Pardessus, Diplomata, chartæ, epistolæ, leges, in-fol., Paris, 
1843-1849, t. τι, p. 323, n. 514, année 721; devenu la 
formule n. 43 de la collection de Flavigny, lormulæ mero- 
wingici et carolini ævi, édit. Zeumer, dans Monum, Germ. 
historica, 1892, p. 480. 


DS rm .νων 


concession se retrouve dans la charte de fondation 
du monastère de Bruyère-le-Châtel, près d’Étampes, 
édifié en 670, par Chrotilde :. Ce sont là, en réalité, 
des actes de renonciation en même temps que de 
transfert et, parfois, celui-ci s’accomplit non en faveur 
des moines, mais en faveur d’un tiers. La première 
formule du second livre du formulaire de Marculfe 
fait ce transfert à l’évêque diocésain : Hoc eliam ipse 
ponteficibus obsecro vel commitlo, ut illos per succe- 
dentes temporibus, cum casus mortis extiterit abbatibus 
ac reliquos clericorum gradus, in eodem loco dignetur 
vel debeant substiluere quos sapientia et eruditio 
scribturarum clarificat vel quos sancta et accio bona 
aut conversalio honesta commendat ?. Nous possédons 
æn outre le testament d’Abbon, fondateur de Saint- 
Pierre de Novalèse, qui délègue à sa mort le droit de 
nomination abbatiale à l’évêque Walchunus 3. 

Le propriétaire semble choisir volontiers autour 
de lui, dans sa famille: nous en possédons toute une 
série d'exemples, mais il est nécessaire de remarquer 
qu'ils s’appliquent à des abbesses, tandis que pour les 
abbés ce n’est plus qu’une pratique exceptionnelle. 
‘Comme de très bonne heure la discipline générale 
de l’Église imposa de placer à la tête des abbayes des 
clercs, ceux-ci dépendaient du pouvoir de l’évêque, 
au moins dans une certaine mesure, et le propriétaire 
ne pouvait déplacer, appeler ou renvoyer au gré de sa 
fantaisie celui dont l’évêque diocésain devait nécessai- 
rement connaître les évolutions. Ceci contribua à 
donner de la fixité au pouvoir abbatial. En outre, 
à partir du vie siècle, l’évêque tira parti de la piété 
des uns et de la vanité des autres pour introduire le 
rite de la bénédiction abbatiale, qui ne put jamais 
s'élever à la dignité d’une ordination. Néanmoins, 
“cette manière de consécration publique séduisit les 
abbés, flatta les moines et ajouta notablement au 
prestige et à la considération de l’abbaye. C’en était 
assez pour lui assurer une large expansion, notamment 
en Grande-Bretagne et en Gaule. La Regula Magistri 
entre à ce sujet dans de longs détails #; saint Benoît 
affecte de n’y pas faire même allusion, soit qu'il 
désapprouve cette coutume, soit qu'il craigne qu’elle 
ne donne aux évêques une trop grande influence sur 

es élections abbatiales. 

Les évêques se plaisaient d’ailleurs à fonder des 
monastères, mais si une fondation était par trop 
onéreuse, leur piété les induisait parfois à d’étranges 
accommodements. Les évêques du Mans, désireux de 
posséder le droit de nomination de Saint-Calais, 
falsifièrent les chartes et revendiquèrent la propriété 
de l’abbaye 5. Les moines se défendirent de leur 
mieux " et parvinrent, à force de ténacité et de ruse, 
à arracher tantôt ceci tantôt cela. Nous voyons 
que parfois l’évêque finit par céder *. 

Arédius, de Vaison., abandonne aux moines de 
Grosseau le droit d’élire leur abbé, se réservant à 
lui-même et à ses successeurs le droit d’instituer et de 
bénir, comme aussi de surveiller les opérations 
électorales (683). Lulle, de Mayence, est obligé, à la 
suite d’une grève monastique, de retirer l'abbé nommé 
par lui et d'abandonner aux moines de Fulda la 
liberté d'élection, dont ils s’empressent d'user sur-le- 


1 Pardessus, op. cit, t. 11, p. 148. — * Marculfe, 1. II, 
n.1, dans Zeumer, op. cit., p. 72. — 3 Pardessus, op. cit, 
t. τί, ἢ. 479 sq. — * Regula magistri, ©. XCIm. — ὅ ὦ. 
Havet, Questions mérovingiennes : Les chartes de Saint- 
Calais, dans Œuvres complètes, t.1, Ὁ. 103 sq.— * Il y eut un 

. conflit homérique, par sa durée et ses péripéties : celui de 
l'abbaye de Saint-Gall contre les évêques de Constance. 
Cf. G. Monod, dans Revue critique d'histoire et de littérature, 
1873, p. 410 sq. On pourrait rappeler aussi les démêélés de 
Fulda avec les évêques de Mayence, de Saint-Maximin avec 
les évêques de Trèves, de Saint-Pierre-le-Vif avec les arche- 


ÉLECTIONS ABBATIALES — ÉLECTIONS ÉPISCOPALES 


2618 


champ (754) *. Chrodegang, de Metz, concède à 
l’abbaye de Gorze ce même droit d'élection, avec cette 
restriction, que les moines devront solliciter le consen- 
tement de l’évêque et, au cas où ils ne pourraient se 
mettre d’accord sur le nom de l’un d’entre eux, le 
choix sera abandonné à l’évêque (757) *. 

Ces capitulations sont, pour ainsi dire, confirmées 
par les privilèges épiscopaux des vn* et vint siècles 
accordés par les évêques à des abbayes de leur 
diocèse et contenant un certain nombre de clauses 
destinées à régler les rapports entre les monastères 
et l’autorité épiscopale. Le pouvoir papal et le pou- 
voir pontifical, beaucoup plus soucieux de contenir 
l’esprit d’entreprise des évêques que la tendance des 
moines à s'enrichir, favorisent par les moyens en 
leur pouvoir les revendications des moines. Le roi 
veut surtout écarter l’intervention de l’évêque dans 
la désignation de l’abbé et toute immixtion dans 
l'opération électorale. Le roi a, comme tout proprit- 
taire, le droit de nomination directe et il en use. Nous 
le voyons, dès une époque ancienne, délivrer libé- 
ralement des diplômes portant concession de liberté 
électorale à des abbayes faisant partie de son patri- 
moine. Le premier conservé est un diplôme de 
Dagobert Ier à l’abbaye de Rebaïis en 636 "". Au siècle 
suivant,nous rencontrons un certain nombre d'exemples 
où la concession de liberté électorale a sa source directe 
dans un diplôme royal. Tels sont les actes de Chil- 
péric II pour Saint-Maur-des-Fossés (717), de 
Thierry IV pour Saint-Denis (723), de Childéric 111 
pour Stavelot-Malmédy (744) 1". 

H. LECLERCQ. 

2. ÉLECTIONS ÉPISCOPALES. — I. Ori- 
gines. II. Coadjuteurs. III. A Rome. IV. Installation. 
V. Ratification impériale. VI. Dans l’État romain. 
VII. Gaule mérovingienne. VIII. Bibliographie. 

1. ORIGINES. — Nous lisons dans les Actes des apô- 
tres qu'après la mort de Judas, le collège apostolique 
voulut compléter le nombre de douze membres et pro- 
céda à une élection. Deux candidats étaient en pré- 
sence : Mathias fut élu et associé aux droits de ses 
collègues "ἢ. Autre élection lorsqu'il s’agit de désigner 
un successeur à l’apôtre Jacques, évêque de Jérusa 
lem ; c’est Siméon, fils de Cléophas, qui est choisi #. On 
est bien aise de rencontrer des faits aussi nettement 
caractérisés, mais il ne faudrait pas s’attendre à con- 
stater dès lors une règle immuable. Il est non moins 
illusoire de‘s’attendre à découvrir un procédé plus 
solennel lorsqu'il s’agit de l'élection de l’évêque de 
Rome. Celle-ci ne diffère en quoi que ce soit de l’élec- 
tion de tout autre évêque pendant de longs siècles. 

Dès la fin du rer siècle de notre ère, le mode de l’élec- 
tion épiscopale est parfaitement connu et minutieu- 
sement décrit dans un document d’une exceptionnelle 
importance, la lettre de saint Clément de Rome à 
l'Église de Corinthe. D’après ce texte capital, on con- 
state que 165 apôtres, en prévision des contestations 
auxquelles donneraient naissance les élections épis- 
copales, voulurent parer à ces inconvénients en pro- 
mulguant deux règles : choix du sujet par le collège 
épiscopal, approbation de ce choix par la communauté 
chrétienne #. Ce mode régulier par l'élection était par- 


vêques de Sens. — ? Ainsi Arédius, évêque de Vaison, 
en 683, avec l’abbaye de Grosseau. Pardessus, op. cit., 
t. x, p. 191. — ‘ Pardessus, 0p. ci, t. πὰ, p. 191. —* Vita 
Sturmi, ©. Xvu, dans Script. rer. Mer., t. πὶ p. 374. — 
10 Conc. œvi karolini, édit. Werminghoff, t. τι, p. 60 sq. 
— τι Pertz, Diplomata, p. 15, n. 16. — 13 H. Lévy-Bruhl, 
op. cit., p. 96-103; Ch. Le Cointe, Annales ecclesiastici 
Francorum, in-fol., Parisiis, 1678, t. vnr, p. 616 sq. — 
1. Act. apost., 1, 23-26. — :* Eusèbe, Hist. eccles., 1. III, ©. ΧΙ, 
5 σ᾿, t'XX, 66]. .— 5 Epist. 1 ad Corinth., ς. XLIv, édit. 
Funk, 1887, t. 1, p. 115-117. 


2619 


fois remplacé par la cooptation. Lorsque apôtres ou 
évêques prêchaient dans les campagnes et les villes, 
ils ordonnaient évêques et diacres ceux qu'ils jugeaient 
propres ἃ cette fonction ἡ. À mesure qu’on avance 
dans l’histoire, on rencontre de nouveaux cas de nomi- 
nations épiscopales auxquelles procèdent des évêques 
sans s’astreindre à Ja règle canonique des élections. 
Saint Grégoire le Thaumaturge ne s’en fait pas faute 
à l’occasion, sous prétexte des mérites éminents du 
sujet sur lequel il a mis la main.Ce sont là, cependant, 
des exceptions. D’autres évêques ne manquent pas 
d'insister sur la règle à observer, comme le fait saint 
Cyprien : ... diligenter de traditione divina et apostolica 
observatione servandum est ut ad ordinaliones rite 
celebrandas ad eam plebem cui præposilus ordinatur 
episcopi ejusdem provinciæ proximi quique conveniant, 
el episcopus deligatur plebe præsente, quæ singulorum 
vitam plenissime novil el uniuscujusque actum de ejus 
conversalione prospexit. Quod et apud vos factum vi- 
demus in Sabini collegæ nostri ordinatione, ut de uni- 
versæ fraternitatis sufragio, el de episcaporum qui in 
præsentia convenerant, quique de eo ad vos litteras 
Jecerant, iudicio, episcopalus ei deferretur el manus ei 
in locum Basilidis imponerelur ὅ. 

Ce ne sont pas là des paroles vaines, puisque partout 
nous en voyons l’application. Après que Narcisse eut 
quitté son Église de Jérusalem. les évêques du voisi- 
nage mirent à sa place Dius; au retour de Narcisse, 
le gouvernement revint au titulaire qui s'y éternisa 
jusqu’à l’âge de cent seize ans. ἃ cemoment, il éprouva 
le besoin de se faire aider par un coadjuteur et ce 
fut encore l’assemblée des évêques du voisinage qui 
désigna celui-ci #. A Antiache. les évêques réunis en 
concile, à l’effet de prononcer la déposition de Paul 
de Samosate,rne se séparent qu'après lui avoir désigné 
un successeur 4 À Alexandrie, l'élection s’accomplit 
régulièrement, bien que d’après un règlement parti- 
culier à cette Église. Noir Diclionn.,t.r, col. 1204-1210. 
A Rome, les évêques étant assemblés pour élire l’évé- 
que. soit effet du hasard, soir artifice, un oiseau sem- 
ble voleter au-dessus de Fabien; le peuple s'empare de 
la circonstance ‘ortuite pour la transformer en dési- 
gnation miraculeuse .et acclame Fabien; les évêques, 
gens d'expérience, comprennent l’inutilité et peut- 
étre le péril d’une contradiction, ils ratifient le vote 
populaire et imposent les mains à Fabien 5. 

A partir de la paix de l'Église, les élections épisco- 
pales prennent un tour plus administratif, mais c’est 
la discipline décrite par saint Clément et par saint 
Cyprien qui ne fait que s’affermir.et se généraliser. Les 
conciles d’Ancyre (314) et d’Antioche (341) * s’y 
conforment scrupuleusement et, quoi qu'on ait pu 
dire. le concile de Laodicée (380) ne s’y oppose pas *. 
Les canons d’Ancyre et d’Ancioche envisagent le cas 
de« l’évêque qui, après avoir reçu la consécration épi- 
Scopale, ne peut se rendre dans l’Église qui lui est 
destinée, parce que son peuple refuse de le recevoir. » 
Le.canon de Laodicée prescrit « que l’on ne doit pas 
laisser à la foule l'élection de ceux qui sont destinés 
au sacerdoce. » Ce canon a été communément mal 
compris et mal interprété. Van Espen nie qu’on ait 
songé à retirer au peuple toute participation à l’élec- 


1 Epist. 1 ad Corinth., ce. XLM, p. 412. — * Epist., LXVHx, 
P. L,, t. ru, col. 1027. — * Eusèbe, Hist. eccles., 1. VI, c. ΧΙ, 
P,.4G:, t. xx, col. 541.— «Jbid.; ἃν NI, Ὁ. xxx, P. δ. 
t. xx, col. 716 sq. — δ Jbid., ἃ. VI, c. xxIX, P. G., t. xx, 
col. 588 sq. — “ Can. 18. Mansi, Conc. ampliss. coll., 
t. cn, col. 519. — ᾿ Can. 17-18. Ibid., t. τι, col. 1315. — 
* Can. 13. Jbid., t. τι, col. 565; Hefele-Leclercq, Hist. des 
conciles, t.1, p. 989 sq. — * Van Espen, Comm. in canones, 
p. 161 sq. —# L, Duchesne, Les papes au V7® siècle, dans 
Revue des questions historiques, 1885, t. xxx, p. 581. 
— H},, Duchesne, La succession de Félix IV, dans Mél. 


ÉLECTIONS ÉPISCOPALES 


2620 


tion épiscopale, et il montre, par des exemples, qu’a- 
près ce concile, le peuple continua à prendre part à 
ces élections; ce qui, en définitive, ne prouverait 
qu’une chose, à savoir que ce canon 13° aurait été tenu 
pour lettre morte*. Le texte grec ὕχλοι, ainsi que sa 
traduction latine {urbæ, donnent le sens exact du 
canon, qui prétend exclure de l'élection épiscopale 
la foule tumultueuse. « Si l’on avait voulu exclure les 
laïques, on aurait employé des expressions comme αοί 
λαιχοΐ en grec, comme populus ou plebs.en latin 1). ν 
Loin de modifier la discipline en vigueur, le canon de 
Laodicée la confirme en la sauvegardant contre les 
abus. C’est donc bien le corps électoral qui désigne 
celui qui exercera au nom de Dieu l'autorité, pour 
le gouvernement de la communauté chrétienne, 
car «suivant la conception chrétienne des élec- 
tions ecclésiastiques, le corps électoral ne confère 
aucun pouvoir à l'élu; il se borne à désigner la per- 
sonne à qui Dieu, représenté par les autorités com- 
pétentes, donne le caractère sacerdotal ou diaconal, 
et le droit de gouverner l’Église dans la mesure qui 
correspond à sa position. L’évêque n’est pas le repré- 
sentant de la communauté chrétienne, mais le dépo- 
sitaire de l’autorité que Dieu a sur elle, qu’il a commu- 
niquée aux apôtres, et que ceux-ci ont transmise à 
leurs successeurs 11. » 

Si l'indépendance du corps électoral n'était pas 
toujours respectée, si l'intrigue ou la violence lui 
imposaient parfois un candidat odieux, antipathique 
ou inconnu 1", c’est alors qu’on recourait au refus de 
recevoir l’intrus, et tel fut le cas pour l’archidiacre 
Hermès, nommé évêque par Rusticus de Narbonne, 
qui lui conféra le siège de Béziers. Ce sont des faits 
analogues qui ont été signalés aux Pères d’Ancyre et 
d’Antioche, et il est remarquable que les canons de 
ces deux conciles ne tentent même pas de fulminer 
contre cette rébellion. D’où il suit que la désignation 
antérieure entraînait la consécration de l'élu, mais 
ne remplaçait pas l’adhésion du corps électoral de- 
meuré en pleine possession de ses droits. Faudra-t-il, 
dès lors, entendre au sens d’une nomination absolue, 
qui supprime jusqu’à la possibilité d’un autre choix, 
divers textes historiques dans lesquels on pense dé- 
couvrir les témoins d’une discipline abolissant l’exer- 
οἷος des droits du corps électoral #? 

On est en droit d’en douter, d'autant que {ous les 
textes en question peuvent s'entendre comme ex- 
pressions synonymes de « succession » immédiate # ou 
de « transmission temporaire anticipant sur l'élection 
subséquente %. » 

Le fait le plus caractérisé dans l’antiquité est celui 


, que relate le Liber pontificalis, dans la notice du pape 


Lucius. Ce pontife termina sa vie par le martyre, 
martyrio coronatur, et, sur le chemin du supplice, il 
institue son successeur dans la personne del’archidiacre 
Étienne : Hic potestatem dedit omni Ecclesiæ Stephano 
archidiacono, dum ad -passionem pergeret. Cette 
nomination in extremis a fort préoccupé Onofrio Pan- 
vinio, qui ne s’en cache pas et finit par se rassurer sur 
l’explication que voici : Quod, quanquam præler Ecéle- 
siæ leges essel, fieri lamen potuit, ul perseculionis im- 
manilale um maxime vigente ex omnium clericorum 


d’arch. et d'hist., 1883, t. ui, p. 248.— 15 Exemples fréquents, 
Voir Conc. Chalcéd., x1° session, dans Hefele-Leclercq, 0p. 
cit., t. τὰ, p. 755 sq.— * L. Duchesne, dans Bull. crit., 1893, 
n. 12; ἘΦ X. Funk, dans Tübinger Quartalschrift, 189%, 
fasc. 1. — 2 Eusèbe, Hist. eccles., 1. V, c. vi, P. G.,t. xx, 
col. 445; 1. III, c. Χιπ, col. 248; Sozomène, Hist. eccles., 
1. II, c. xvn, P. G.,t. Lx vu, col. 975; Rufin, Hist. eccl., 1. TI, 
οὐαὶ, P. L.,t. xx1, col, 510, — 15 Eusèbe, Hist. eccles,,1, VII, 
c. x, P. G., τ. xx, col. 640; Liber pontificalis, édit. L. Du- 
chesne, t. 1, Ὁ. 153 : Hic potestatem dedit omni Ecclesiæw 
Stephano archidiacono, cum ad passionem pergeret. 


(l 


2(21 ÉLECTIONS ÉPISCOPALES 2622 


fideliumque romanæ Ecclesiæ, consensu omnium, illum | concile de Nicée, dans lequel il avait siégé, l'évêque 


lunc forte dignissimum sibi subrogavit :. Nul besoin 
de.ces explications, le fait rapporté ne paraissant pas 
recevable. En effet, le pape Lucius ne fut pas mar- 
tyrisé, il mourut pacifiquement à Rome, le 5 mars 254, 
en un temps où 11] n'était nullement question pour 
l'Église de persécution. Élu vers le mois de juillet 253, 
Lucius avait été frappé presque aussitôt par une sen- 
tence d’exil, ce qui pourrait servir à expliquer la délé- 
gation purement temporaire et exclusivement admi- 
nistrative donnée à l’instant de son départ à l’archi- 
diacre Étienne. De démission proprement dite, il ne 
saurait être question, puisque, l’exil ayant pris fin, 
Lucius rentra à Rome, où il reprit le gouvernement 
de son Église®?. 

Comment procédait-on à la série des opérations 
électorales? Nous sommes renseignés d’une façon 
trop épisodique et trop morcelée pour instituer une 
règle qui n’a d’ailleurs peut-être jamais existé sous sa 
forme rigide. Une coutume générale tolère bien des 
modifications locales, tout en respectant l'essentiel 
d’une institution. 11] est évident que l'intervention 
‘du peuple dans les élections épiscopales fait une place 
‘disproportionnée aux cleres.et aux habitants des cam- 
pagnes, en comparaison de celle qui est abandonnée 
“aux clercs et aux habitants des villes. Ces derniers 
sont non seulement prépondérants, mais ils exercent 
une action à peu près exclusive. Parfois, on ne dis- 
tingue pas clairement la série des opérations accom- 
plies. Saint Alexandre d'Alexandrie meurt le 17 avril 
328, saint Athanase, son successeur, est ordonné le 
8 juin de la même année. Des récits très différents 
cireulent sur cette élection, ce qui s'explique sans 
peine par le souci d'attaquer ou de défendre un per- 
sonnage discuté comme 16 fut Athanase. D’après 
Sozomène *, l’évêque agonisant a désigné son succes- 
seur, le peuple a approuvé le choix, les évêques l’ont 
confirmé. L’arien Philostorge soutient que tout se 
réduit à une ordination clandestine #; mais les évêques 
égyptiens se donnent garants de l'unanimité avec la- 


quelle le peuple a réclamé Athanase 5. A son tour, : 


Athanase, à son lit de mort, désigne au sufirage des 
“leres et du peuple le prêtre Gicon, pour recueillir la 
succession épiscopale. Ce n’était probablement rien 
de plus qu'une désignation, c’est-à-dire une direction 
indiquée en vue de l'élection imminente. Or ceci se 
passait en 373, et, dans l’intervalle, avait été promul- 
gué le 23° canon du concile d’Antioche (341) ainsi 
conçu : « Il n’est pas permis à un évêque, même se 
trouvant au terme de sa wie, d'établir et de sacrer 
un autre évêque. Si le cas se présentait, l’ordination 
serait mulle. 1] faut observer la loi ecclésiastique 
d’après laquelle un évêque ne peut être institué que 
par 16 concile et l’avis des évêques qui, après la mort 
du prédécesseur, ont le droit de présenter celui qu’ils 
jugent digne δ.» Il est de toute impossibilité de sup- 
poser que saint Athanase ignorait ce canon, porté par 
um concile au nom duquel on ne cessa de le relancer 
pendant trente ans; il ne s’est pas cru obligé par cette 
législation, ou bien il s’est jugé d'accord avec elle, du 
moment qu’il se bornait à une simple proposition en 
s’abstenant d'établir et de sacrer son successeur. 

11. Coapsureurs. — En Occident, l'introduction 
des canons des conciles grecs n'allait pas sans difMicul- 
tés ; souvent ces canons ne pénétraient pas, faute d’une 
traduction qui les rendit intelligibles; ou bien, si la 
traduction existait, ils demeuraient lettre morte. Nous 
en trouvons en Afrique un exemple mémorable. Du 


1 Onofrio Panvinio, De varia romani pontificis creatione, 
rs. lat. Munich 147, fol. 292, — * Catalogue libérien : Hic 
eœul fuit, et postea nutu Dei ad Ecclesiam reversus est. ὃ. 
‘Cyprien, Epist., αὐντιι, donne des détails sur ce retour de 
Lucius.—? Sozomène, ἢ ἰδέ. ecel., 1. IT, ον xvi, P,G., t. LXVN, 


de Carthage avait rapporté dans son Église un exem- 
plaire des canons de 325. Or, en 396, l’évêque d’Hip- 
pone, Valère, exténué de vieillesse, résolut d’attacher 
à son Église le prêtre Augustin investi de l’épiscapat, 
avec le titre de coadjuteur. Valère sollicita l'agrément 
du primat de Carthage, l’obtint et fit donner à Au- 
gustin la consécration épiscopale par le primat de 
Numidie, avec l’assentiment des évêques voisins, des 
clercs et des fidèles d'Hippone. Ce ne fut que plus 
tard que Valère et Augustin apprirent.que le concile 
de Nicée avait établi en principe qu'il ne devait pas 
exister en même temps deux évêquees dans la même 
ville *. Aussi, trente ans plus tard,en 426,saint Au- 
gustin, à son tour, fait choix d’un successeur, Héradlius, 
et proclame «ce choix devant le clergé et le peuple 
qui l’approuvent. La scène est si curieuse qu’elle 
doit être retracée ici. 

L'évèque Sévère de Milève, jadis, n'ayant pris 
conseil que de son clergé, avait failli provoquer de 
graves désordres. Saint Augustin ne voulait pas s’at- 
tirer semblable inconvénient ; avec son tact et sa poli- 
tesse coutumière, il sut s’y prendre de façon à ne frois- 
ser personne et à obtenir l’assentiment de tous. Il 
convoqua les fidèles à une assemblée présidée par trois 
évêques et six prêtres dans l’église de la Paix, à 
Hippone, le 26 septembre de l’an 426. Le procès-ver- 
bal a été conservé. L’évêque occupe sa chaire, élevée 
de quelques degrés au-dessus du sol, au fond de l’ab- 
side. Deux évêques, ses collègues, siègent à ses côtés 
afin de donner un plus grand éclat à la réunion. Les 
prêtres s’alignent dans le presbyterium; ie peuple, 
convoqué la veille, remplit la basilique. Saint Augus- 
tin prend la parole; il parle mélancoliquement de son 
grand âge : « Dieu l'ayant voulu, dit-il, je suis venu 
dans cette ville dans la vigueur de la vie; j'étais jeune 
et maintenant me voilà vieux.» Un malheur est vite 
arrivé; il «est sage de le prévoir et d'en prévenir les 
conséquences. Pour épargner à son Église les troubles 
qui pourraient la déchirer, quand elle aura perdu son 
évêque, il croit utile de désigner d'avance son succes- 
seur. Il va donc lui faire connaître sa volonté : il a fait 
choix du prêtre Héraclius. Ici, la foule l’interrompt 
de ses acclamations; on lui souhaite longue vie; on ne 
veut que lui seul pour père, pour évêque. Mais saint 
Augustin reprend la parole, recommence l'éloge de 
celui qu'il a désigné et demande au peuple de vou- 
loir bien approuver son choix. Les fidèles répondent 
par des acclamations en usage dans le sénat romain et 
probablement aussi dans les conseils de décurions des 
cités municipales. Voir Dictionn., t. 1, col. 241. Ces 
formules, prononcées par quelque personnage qua- 
lifié, étaient reprises en chœur un grand nombre de 
fois d’après un rythme convenu. « Le peuple s'est 
écrié : « Nous vous rendons grâce de votre choix. » 
Cela a été répété seize fois. Ensuite le peuple a dit 
douze fois : « Que cela se fassel»et six fois: « Toi pour 
père, Héraclius pour évêque.» Le dialogue se poursuit 
quelque temps «entre l’évêque et ses ouailles. Saint 
Augustin tient par-dessus tout à ce qu'il n’y ait pas de 
surprise; il désire que l’assentiment du peuple soit 
sincère et complet. Il n’est satisfait qu'après l'avoir 
entendu clamer vingt-cinq fois de suite : « Que cela 
se fasse; il en est digne!» L'élection est achevée et le 
procès-verbal se termine sur ces mots : « Le silence 
s'étant rétabli, Augustin, évêque, a dit : Il est temps de 
remplir nos devoirs envers Dieu en luioffrant le sacri- 
fice ; durant cette heure de supplication, je vous recom- 


col. 976.—* Philostorge, Hist. ecel., 1. II, e. XI, P. G., t. EXV, 
col. 474. — 5 S, Athanase, Apologia contra arianos, n. VI, 
P. G., t. xxv, col. 260.— 5 Mansi, Conc. ampliss. coll.,t. 11, 
col. 1318. — τ Possidius, Vita Augustini, c. vin, P. L., 
t. ΧΧΧΊΙ, 00]. 39. 


à 


2623 


© 


mande de ne vous occuper d’aucune de vos affaires 
particulières et de prier uniquement le Seigneur pour 
cette Église, pour moi et pour le prêtre Héraclius 1.» 
Ce n’est qu'une désignation, Augustin se garde de 
faire conférer le caractère épiscopal à l’élu; il se bor- 
nera à le charger de l'administration du temporel et 
du contentieux de l’Église en attendant le jour où, 
Augustin disparu, Héraclius la gouvernera. 

Si saint Athanase, respectueux des dispositions 
édictées par le concile d’Antioche, s’est borné à pré- 
senter son successeur éventuel, saint Augustin n’é- 
prouve pas le même scrupule, probablement parce 
qu’il ignore tout du concile d’Antioche; il ne « sacre » 
pas, mais il « établit » son successeur. Cependant, 
à défaut du canon 13° du concile d’Antioche, on s’é- 
tonne que des évêques africains paraissent ignorer le 
canon 76e (— 75°) du recueil intitulé « Canons apos- 
toliques ». Ce canon est ainsi libellé : « Un évêque ne 
doit pas élever à l’épiscopat son frère, son fils ou tout 
autre parent, car il ne sied pas de réduire l’épiscopat 
aux conditions qui règlent le patrimoine et ce qui vient 
de Dieu ne supporte pas les mesures humaines, qu’on 
ne transmette donc pas l'Église de Dieu par héritage. 
Une élection accomplie dans ces conditions sera nulle 
et l’évêque qui l’aura rendue possible sera excom- 
munié ?. » 

Les « Canons apostoliques », quoique répandus 
en Occident par plusieurs versions latines, n’y ont 
pas été très fidèlement observés. Au vrre siècle, saint 
Avit de Clermont transmet son siège épiscopal à son 
frère saint Bonet, avec l’agrément du roi et des clercs ὃ; 
et au νι siècle, en Gaule, on ne relève aucune trace de 
l'existence et de l’observance du canon d’Antioche, 
puisque Grégoire de Tours nous montre saint Dom- 
nole du Mans, Bertrand de Bordeaux et saint Félix 
de Nantes essayant de faire agréer les sujets de leur 
choix ἡ. 

Il semble toutefois que la concession des coadju- 
teurs épiscopaux pourvus du droit de succession n’ait 
jamais été envisagée que comme une tolérance. Au 
concile de Rome, tenu en 465, le pape Hilaire eut à 
intervenir dans un cas assez extraordinaire de suc- 
cession épiscopale. Nundinarius de Barcelone avait 

onféré l’épiscopat à un de ses prêtres du nom d’Irénée, 
chargé d’une paroisse dans le diocèse. Après la mort 
de Nundinarius, on ouvrit son testament, et on y lut 
la désignation d’Irénée pour lui succéder sur le siège 
de Barcelone. Par respect pour la volonté, le caractère 
et la vie édifiante du défunt, les évêques comprovin- 
ciaux, le clergé et les principaux de la ville de Barce- 
lone donnèrent leur adhésion à ce choix, sous réserve 
d’en référer au pape. Celui-ci condamna une licence 
qui n’allait à rien moins qu’à transformer en legs tes- 
tamentaire la succession épiscopale. Plerique sacer- 
dotes in morlis confinio constituli in locum suum fe- 
runlur alios, designalis nominibus, subrogare; ul sci- 
licet non legitima expectelur eleclio, sed defuncli gra- 
lificalio pro populi habeatur assensu. Quod quam grave 
sil, æstimate. Atque ideo, si placel etiam hanc licentiam 
generaliter de Ecclesiis auferamus, ne (quod lurpe dictu 
est) homini quisquam pulel deberi, quod Dei est! … 
Ab universis acclamalum est : Hæc præsumplio nun- 
quam fiat! Quæ Dei sunt, ab homine dari non possunt$. 
Les termes de ce décret sont graves et demandent à 
être bien entendus. Il y aurait eu quelque chose d’'o- 
dieux dans le refus opposé à tout évêque, que son 
âge et ses services passés avaient rendu inhabile à 
s'acquitter des obligations essentielles de sa charge, 


S. Augustin, Epist., οὐχ, P. L., &, ΧΧΧΠΙ, col. 966. 
3 Pitra, Juris eccles, Græcor, hist. οἱ monum., ἵν. 1, p.31. 
? Bouquet, Recueil des hist. de la Gaule, t. ται, col. 623. 

4 Hist. Francorum, 1. VI, c. 1x, XV; 1. VIII, c. Χχη. — 


ÉLECTIONS ÉPISCOPALES 


2624 


de se choisir un auxiliaire plus valide que lui-même et 
capable de le soulager dans les soins réclamés par les 
fidèles. Cette dureté n’était pas dans l’esprit du légis- 
lateur romain de 465. Le cas de décrépitude ou d’ex- 
trème longévité, avec la diminution de capacité 
qu'elle entraîne avec elle, n’était pas le seul qui püût 
rendre indispensable la présence d’un coadjuteur; 
certaines maladies très prolongées, la censure tempo- 
relle, l’exil politique, la déposition canonique étaient 
autant de cas dans lesquels le pape de Rome ou le 
métropolitain provincial pourvoyait à la vacance du 
siège par l’envoi d’un visilalor, à moins qu’un des 
évêques voisins ne pourvût provisoirement à l’ad- 
ministration du diocèse avec le titre de dispensalor ‘. 
III. À ROME. — Il pourrait se faire d’ailleurs qu'à 
Rome même le décret de 465 fût interprété comme 
une condamnation du cas particulier de la forme tes- 
tamentaire donnée à une coutume d’ailleurs irrégulière. 
Mais, encore que l’élection de l’évêque de Rome à cette 
époque reculée ne comporte aucune différence essen- 
tielle avec l'élection de l’évêque de n'importe quel 
siège, nous pouvons nous demander si la discipline 
de la coadjutorerie s’applique identiquement et aux 
mêmes conditions à un évêque de Rome et à tout autre 
évêque. La coadjutorerie consistant dans la désigna- 
tion effective et anticipée du successeur, il arrive que la 
transmission du pouvoir épiscopal se fait d’un prélat à 
un autre prélat au moment du décès du premier, en 
vertu et sous la garantie de l’autorité suprême et per- 
manente du chef de l’Église universelle sur toutes les 
Églises particulières. Cette autorité suprême réside 
dans le pape ou, en cas de vacance du Siège apostolique, 
dans le corps de l’Église; mais la vacance du Siège 
apostolique ne laisse personne autre que l'Église 
universelle pour opérer juridiquement la transmis- 
sion du pouvoir suprême sur le coadjuteur que le pape 
défunt se serait choisi, et ce pouvoir appartenant 
alors à l’Église, il va de soi qu’elle possède de même 
le pouvoir de suspendre les effets de cette investiture 
anticipée, en d’autres termes, de supprimer le droit 
à la succession et d’annuler la volonté du défunt au- 
quel elle succède transitoirement de plein droit. Par 
suite, la désignation d’un successeur sera illusoire 
dans ce sens que la transmission du pouvoir suprême 


ne se fera pas pour lui aux mêmes conditions que la 
transmission du pouvoir épiscopal dans une Eglise 


particulière. Dans ce cas, c’est le pape qui préside à 
cette transmission, précédemment agréée par lui; dans 
le premier cas, la puissance gouvernementale de celui 
qui a fait le choix, loin de présider à la transmission, 
est anéantie dans la personne de son possesseur et 
transférée à l’Église universelle. Cette distinction 
paraît avoir été introduite de bonne heure par les 
papes, qui se sont rendu compte des inconvénients 
et des périls qui pouvaient naître d’une désignation à 
laquelle ils ont recouru dans des cas exceptionnelle- 
ment rares. Le chapitre Si quis papa ἴ..., tiré du 
concile romain de 498, est très instructif; on y lit ceci : 
Si quis presbyler, aut diaconus, aut clericus, papa inco- 
lumi el eo inconsullo, aut subscriplionem pro romano 
pontificalu commodare, aut pyclacia promillere, aut sacra- 
mentum præbere lentaverit, αἰ aliquod certe suffragium 
polliceri, vel de hac causa privalis conventiculis factis, 
alque decernere, loci sui dignilate, atque communione 
privelur. L'expression eo inconsullo a été tiraillée 
consciencieusement de façon à lui faire dire que le 
pape peut procéder lui-même à la nomination de son 
successeur ὃ; même après cette opération, le texte se 


# Mansi, Conc. ampliss, coll, t. vu, col. 961. — * Jbid., 
t. vi, col. 441, Conc. Arausicanum, 441, can. 30, — Ὁ Decret. 
prima pars, dist. LXXIX,c.2.— "#1. Levêque, Études sur le 
pape Vigile, dans Revue des sciences ecclés., 1886, p. 311. 


montre rebelle à une semblable interprétation. Le 
pape Symmaque laisse entendre qu’il peut y avoir 
lieu de préparer la promotion du futur pape : il af- 
firme son droit d'intervention, mais il s'oppose à 
toute entreprise de désignation individuelle dudit 
successeur. Les prétextes ne lui eussent pas manqué à 
coup sûr de s’écarter de cette réserve, les brigues dont 
il était instruit semblaient l'y induire, cependant il ne 
s’en écarta pas. Il est vrai qu’on a pensé voir une recom- 
mandation quelconque et enveloppée dans l’amitié 
flatteuse témoignée par Symmaque à Hormisdas; ce 
sont là des découvertes après coup !. /nconsullo pon- 
tifice porte donc sur les mesures à prendre en vue de 
la liberté de l'élection future, et non pas sur la dési- 
gnation effective, faite en collaboration du futur pape. 

L'opinion que nous venons de résumer ne nous 
paraît pas fondée ". L'expression eo inconsullo a été 
moins tiraillée qu’on veut le dire, ainsi que nous allons 
le voir par le canon 4° du concile romain de 498 *: Si, 
quod absil, transitus papæ inopinalus evenerit ut de 
sui eleclione successoris, ul supra placuit, non possit 
ante decernere; si quidem in unum lolius inclinaveril 
ecclesiastici ordinis eleclio consecretur electus episcopus. 
Si aulem, ut fieri solel, studia cœperint esse diversa 
corum de quibus certamen emerseril, vincal sententia 
plurimorum : sic {amen ul sacerdotio careat qui captus 
promüissione non reclo judicio de electione decreverit. 
Synodus dixit : Placet. Diclum est decies. « Ce canon 
se réfère à une décision précédente, ul supra placuit, 
laquelle ne peut être que le canon 3° du même 
concile, où il est défendu (sous peine de dégradation 
et d’excommunication) de prendre aucune mesure, de 
tenir aucune réunion, de réclamer aucun engagement 
pour l'élection du successeur d’un pape, tant que ce 
pape est vivant et sans son assentiment. eo inconsullo 
privalis conventiculis. Ces restrictions supposent que 
toutes ces mesures préparatoires pouvaient être légi- 
times du moment qu’elle se faisaient consullo papa et 
publicis conventiculis. Ici encore le droit du prédéces- 
seur est indirectement sanctionné ; le canon 5°, comme 
le canon 45. suppose ce droit connu et même exercé 
habituellement quand le pape n’est pas surpris par 
la mort. Il y avait donc sur ce point un usage ancien 
attesté par le concile de 498 et Félix IV, en choisissant 
Boniface pour son successeur [en 530], ne faisait 
qu'user d’un pouvoir qui avait été reconnu aux pon- 
tifes romains bien longtemps avant lui #. » 

En 1883, M. G. Amelli découvrit dans un manuscrit 
de la bibliothèque de Novare des documents qui n’al- 
laient à rien moins qu'à prouver qu'un pape au moins 
nomma son successeur *. Ces documents sont au nom- 
bre de trois : 1° Præceptum papæ Felicis morientis, 
per quod sibi Bonifacium archidiaconum suum. post se 
substiluere cupiebat; — 2° Contestatio senatus; — 39 Li- 
bellus quem dederunt præsbyteri LX post mortem 
Dioscori Bonifacio papæ *. 

Le præceplum du pape Félix IV n’est pas daté, mais 
il est évident qu'il a été écrit après la S° indiction, 
c'est-à-dire après le 31 août 530 et avant la mort du 
pape, arrivée dans le courant de septembre. Les manu- 


3 Schnürer, Das Papstthum zur Zeit Theodorichs des 
Grossen, dans Hist. Jahrb. der Gesch., 1888, t. x, p. 258. 
— 5555 L'intervention du pape dans l'élection de son succes- 
seur, dans L'ami du clergé, 1901, t. xx, p. 648-649, — 
3 Mansi, op. cil., t. vin, col. 232. — 4 JL. Duchesne, La 
succession de Félix IV, dans les Mélanges d’archéol. et 
d'hist., 1883, t. rx, p. 250-251; cf. S. Many, Du droit des 
papes de désigner leur successeur, dans Revue de l’Institut 
catholique de Paris, mars, avril 1901, p. 141 sq.; Holder, 
Die Designation der Nachfolger durch die Päpste, dans 
Archiv für kathol. Kirchenrecht, 1894, p. 414. — 5 G. 
Amelli, Documenti inediti relativi al pontificato di Felice IV 
(526) e di Bonifacio II (630), estratti da un codice della bi- 
blioteca capitolare di Novara, dans Scuola cattolica (de Milan, 


2625 ÉLECTIONS ÉPISCOPALES 


2626 


scrits du Liber ponlificalis s'accordent tous à fixer sa 
mort au 12 octobre, erreur provenant d’un détail, il 
a dû mourir le 22 septembre 530 au plus tard . Son 
præceplum est adressé dileclissimis fratribus et filiis 
episcopis el presbiteris, diaconis vel cunclo clero, senatui 
et populo. Le pape y manifeste son désir d’avoir pour 
successeur l’archidiacre Boniface, qui ab ineunte ætate 
sua in nostram militavit ecclesiam. 11 ajoute qu’en pré- 
sence des prêtres, des diacres, des sénateurs et des 
patrices ses fils, il a revêtu Boniface de son propre 
pallium comme signe d'élection, à la condition tou- 
tefois qu’il le lui rendra, s’il revient à la vie. Iln’agiten 
cela, continue-t-il, que sous l'inspiration de la crainte 
de Dieu et dans l'intérêt de la paix et de la tranquillité 
de l’Église romaine, dont la situation financière est 
lamentable. Enfin, le pape déclare que : « Si quelqu'un, 
cédant à de perverses persuasions et à l'ambition, 
déchire les membres de la sainte Église notre mére, 
en fomentant des discussions et des brigues, qu’il 
sache, celui qui agit de la sorte ou se prête à ces agis- 
sements, qu’il cesse par là même d'être enfant de 
l'Église et est privé de la communion du corps du 
Seigneur. » On remarquera que la sanction pénale in- 
diquée par Félix IV est celle-là même que le concile 
de 498 mettait à sa disposition. Sans aucun doute, 
à l'heure où 1] se décidait à prendre la grave 
mesure de nommer son successeur, le pape mourant 
avait dû faire une lectire attentive des canons de ce 
concile qui constituait la justification de sa détermina- 
tion et la garantie du respect qu’on aurait pour elle. 
Après avoir pris soin de s’entourer de quelques-uns 
des dignitaires dont la présence est requise rigoureuse- 
ment dans la cérémonie de l'élection pontificale et 
après les avoir mis en garde contre leur propre versa- 
tilité, Félix avait veillé à faire notifier son præceplum 
à tous les personnages qualifiés pour intervenir dans 
une élection normale. « De peur que quelqu'un ne se 
serve du prétexte de son ignorance pour enfreindre 
cette constitution (ordinalionem meam), je veux qu'elle 
soit notifiée à tout le monde, pour que je puisse être 
justifié, au jugement de Dieu, des troubles qui sur- 
viendraient dans l’Église, et j’ai eu soin de faire con- 
naître ma volonté à nos seigneurs et fils, les princes 
régnants et j’ai reconnu l'authenticité du présent 
écrit. » 

Le deuxième texte contenu dans le manuscrit de 
Novare est un décret du sénat romain adressé presby- 
leris el diaconis et universo clero. C’est la réponse au 
præceplum, auquel il n’en fut pas fait d'autre, car 
l’empereur à Constantinople et le roi à Ravenne 
devaient se trouver en présence du fait accompli avant 
d’avoir le loisir, ou même avant d’avoir eu le temps 
matériel de répondre; le clergé et le peuple de Rome 
n'avaient guère le moyen de protester, puisque Boni- 
face était, en fait, le maître de la situation et l’ar- 
bitre du gouvernement de l’Église. Seul, le sénat y 
alla de sa protestation platonique, mais une protesta- 
tion si bien présentée qu’on pouvait, le cas échéant, y 
voir une approbation®: In sanctilatis vestræ notiliam 
auximus perferendum, senalum amplissimum decre- 


t. ΧΧῚ, 122° cahier). —‘* L. Duchesne, op. cit., p. 229; 
P. Ewald, dans Neues Archiv der Gesellschaft für ältere 
deutsche Geschichtskunde, t. x, p. 42. — *L. Duchesne, 
La succession de Félix IV, dans op. cit., t. m1, p. 247. 
— "Οὐ remarquera que le sénat approuve les dispo- 
sitions prévoyantes du pape en vue d'éviter un conflit 
et les désordres qui suivaient trop régulièrement la mort des 
papes. Il se montre très réservé sur la question de personne, 
ne fait aucune allusion à Boniface, ne s'engage en aucune 
façon à lui prêter obéissance. Cette réserve ne présente rien 
qui autorise à croire le sénat chaud partisan de Félix; on 
y verrait plutôt un blâme déguisé. Mommsen, dans Neues 
Archiv, 1885, p. 581, établit entre le décret sénatorial et le 
præceplum une disjonction. 


2627 ÉLECTIONS ÉPISCOPALES 2628 


visse ul quicumque, vivo papa, de alterius ordinatione 
tractaverit, vel quicquam acceperit, tractantique consen- 
seril facultatis suæ medielatem mulctetur, fisci viribus 
applicandum,. Is vero qui tam improbum ambitum ha- 
buisse fuerit convictus, bonis omnibus amissis, in exilio 
se noveril esse pellendum. Alque ideo, his agnitis, abomni 
inhibilo studio vos convenit amoveri. 

Ce décret du sénat reconnaît et fait siennes les dis- 
positions promulguées pour le concile de 498. En outre, 
il se conforme aux décisions prises par le pape mou- 
rant, dispositions dont l'opportunité ne pouvait man- 
quer de frapper les contemporains. En effet, « parmi 
les inconvénients des compétitions au pontificat, 
outre le scandale donné par le spectacle de l'ambition 
des cleres et les scènes de désordre qui se produisaient 
dans le peuple, les textes contemporains signalent le 
préjudice financier causé à l’Église. Les compétiteurs, 
pour s'assurer l’appui des gens influents, ne reculaient 
devant aucune promesse. Aussitôt l’élection faite, 
on les mettait en demeure de s’exécuter. Au moment 
où le pape Félix IV vit arriver la mort, les ressources 
de l’Église romaine étaient épuisées. L'année avait 
été mauvaise, les biens-fonds avaient peu rendu; le 
pape était sans doute parvenu à donner à tous les 
clercs leurs honoraires et à tous les pauvres les secours 
habituels, mais en contractant des dettes. Dans une 
telle situation, une lutte de compétiteurs devait abou- 
tir à une véritable surenchère. Il fallait avant tout 
que la transmission de l’épiscopat se:fit sans crise, οἵ 
parmi les personnages qui pouvaient aspirer à son 
héritage, le pape mourant devait préférer ceux qui 
donnaient le plus de garanties du côté de la: probité, 
de l’expérience administrative et même de la for- 
tune. L’archidiacre Boniface, rompu aux affaires, initié 
depuis sa jeunesse au gouvernement de l’Église ro- 
maine, jouissait d’une certaine fortune personnelle. 
Le Liber ponlificalis, qui le traite fort mal, parle ce- 
pendant de ses largesses en temps de famine et les 
signale comme provenant de sa fortune privée, de 
adeptis hæredilatibus. C'était évidemment l’homme 
qu'il fallait. Ainsi, non seulement Félix était dans son 
droit en désignant son successeur, mais encore le choix 
qu'il faisait était aussi sage que possible ?. » 

Et malgré cette sagesse, la nomination du succes- 
seur n’épargna rien de ce qu’on avait souhaité éviter. 
A peine Félix IV était-il mort, que son successeur dé- 
signé, Boniface, reçoit en cachette la consécration 
épiscopale dans une salle du Latran, dont il était 
maître 2 Pendant ce temps, le clergéet le. sénat, qui 
ont subi! la volonté du pape défunt, secouent le joug 
que celui-ci a prétendu leur imposer au lit de lamort*, 
ils font choix d’un pape nommé Dioscore et le font 
sacrer sur l'heure dansla basilique dite de Constantin. 
Dioscore avait pour luile canon du concile d’Antioche, 
sa réputation d'opposant aux vues de la cour de Ra- 
venne et: la très grande majorité du clergé romain. 
Le troisième document contenu dans le manuscrit de 
Novare nous renseigne à ce sujet. Ce document con- 
siste dans la formule de rétractation que Boniface 
imposa aux électeurs de Dioscore. Cette formule, qui 
devait être signée individuellement, porte un titre pré- 
cieux : Libellus quem dederunt presbyteri LX post mor- 
tem Dioscori Bonifacio papæ. Cette rubrique nous ap- 
prend que le parti de Dioscore dans le clergé romain 
fut considérable, très peu au-dessous du chiffre total 
des prêtres romains du temps. On peut même se de- 
mander à combien se trouvait réduit le nombre des 
partisans de Boniface, quand on lit dans le Liber 


1 L. Duchesne, op. cit: —* In basilica Julii, Aans la grande 
salle de ce nom qui faisait partie du palais. — * Liber ponti- 
ficalis, édit. Duchesne, t.r, p. 281: fuit dissentio in clero et 
senatu. — *7J,. Duchesne, Vigile et Pélage, dans Revue des 
quest. hist, 1884, τι XxXxXV1, p. 369.—5 Liber pontificalis, ἵν, 


pontificalis que personne ne signa le décret d'élection 
du pape recudes mains de Félix, 

La transcription intégrale du titre du Libellus nous 
a fait entrevoir l'issue du conflit, Inopinément, vingt- 
trois jours après l'élection, Dioscore mourut, Leschisme 
était évité, Boniface II devenait pape légitime οἵ in- 
contesté; il était homme à tirer de l'événement tout 
l'avantage possible et à ne pas laisser renaître une’si- 
tuationsiprovidentiellement (?)dénouée. Et cependant 
il ne faut pas hésiter à rendre à chacun selon ses œu- 
vres. Dioscore, qui se présente devant l'histoire avec 
la fâcheuse dénomination d’antipape, a droit à tout 
notre respect; son caractère est irréprochable eb ses 
chances de succès, dans le conflit dont l’enjew était 
l'élection au souverain pontificat, nous paraissent 
avoir été sérieuses, et c’est avec une grande vérité 
qu’on ἃ ΡῈ écrire que « le pape Boniface II, élevé au 
Siège apostolique par la volonté de son prédécesseur, 
beaucoup plus que par les suffrages du clergé romain, 
ne dut son maintien qu’à une circonstance imprévue: 
Si Dioscore, son compétiteur, avait vécu, c’est proba- 
blement lui qui figurerait au rang des papes légitimes, 
et le nom de Boniface lui-même ne se trouverait que 
parmi: ceux des antipapes #, » 

Nous n’avons pas fini avec le Libellus. La mort de 
Dioscore avait dû jeter la déroute parmi ses partisans, 
que Boniface jugea superflu de ménager. Il exigea 
d’eux la souscription à une formule de condamnation 
d'une sévérité outrée à l'égard du défunt. Lerédacteur 
de sa notice insérée dans le Liber pontificalis a jugé 
cet acte comme une œuvre de vengeance. Bonifatius, 
dit-il, zelo et dolo ductus cum grande amaritudine sub 
vinceulo anathematis cyrographi reconciliavit clero, quem 
cyrographum arcivo ecclesiæ retrudit quasi damnans 
Dioscorum, el congreqavit clerum. Ce qui'est beaucoup 
plus significatif que les appréciations aigres-douces du 
Liber ponlificalis, c’est la décision du pape Agapit, 
qui fit brûler solennellement tous les exemplaires 
qu'on put découvrir du Libellus 5, Dioscore était mort 
le 14 octobre, l'acte de soumission de ses anciens par- 
tisans est daté du 27 décembre. Si on est en droit de 
leur reprocher cette palinodie, dans laquelle ils ne se 
préoccupaient guère de sauvegarder la réputation 
de celui qu'ils avaient un moment jugé digne du 
pontificat 5, il faut se montrer indulgent pour ces 
hommes qui furent assez modérés pour s'interdire de 
prolonger la lutte. Somme toute, en face de l’inexo- 
rable rigueur de Boniface, le beau rôle leur appartient. 
Si, au vie siècle, un pape pouvait ne pas craindre de 
blâmer publiquement, à la face de toute l'Église, les 
abus et les excès de son prédécesseur et d'abolir tel ou 
tel de ses actes, l’histoire a le droit, au xxe siècle, 
d’user de la même liberté d'appréciation. 

Une fois affermi sur le Siège apostolique, Boniface IT 
médita une combinaison qui, à elle seule, suffirait à 
montrer quels cuisants souvenirs lui avait laissés l’in= 
cident dont nous venons de rappeler les phases prin- 
cipales, Boniface avait été désigné du vivant de son 
prédécesseur, il songea à se nommer un successeur. 
C'eût été, on l’a dit agréablement, un beau succès 
pour Boniface, dont les débuts eussent été ainsi légi- 
timés a posteriori. Il avait sous la main l’homme qu'il 
lui fallait, un certain Vigile, destiné à une longue et 
encombrante notoriété. L'adoption se fit et, cette fois, 
comme la cérémonie ne se passait pas au pied du lit 
d’un mourant,on y mit une certaine solennité., Mais, 
par un bizarre retour, le pape ainsi pourvu d’un succes- 
seur de son choix, découvert et promu par lui-même, 


p. 287. — 5 Il est assez curieux de remarquer qu'un Père 
du V* concile œcuménique affirme que l'Église de Constan- 
tinople tenait Dioscore pour le pape légitime. Hardouin, 
Conce. coll, t, 111: col. 114; Mansi, Conc., ampliss. coll, L 1X, 
col, 263. 


στ». 


2629 


le pape continua à vivre, tant et si bien qu'on l’en- 
doctrina et on le dégoûta de ce successeur. Vigile, 
l'élu d’un moment, fut déchu de ses droits en expec- 
tative et, le 17 octobre 532, quand mourut Boniface, 
Vigile, redevenu simple diacre, et cela sur le désir 
hautement exprimé par le clergé romain, vit élire au 
pontificat le pape Jean IT (2 janvier 533): Quelques 
années plus tard, Vigile se débarrassa de Silvère en le 
faisant périr de misère et de faim. 

IV. INSTALLATION. — On voit ce qui subsistait, à 
Rome du moins, de l’élection pontificale. Les formes 
admises au vre siècle avaient, au siècle suivant, subi 
de graves modifications. La mort du pape détlermi- 
nait l'entrée en fonctions d’un gouvernement intéri- 
maire composé de l’archiprêtre, de l’archidiacre et du 
primieier des notaires, considérés comme servantes 
locum Sanclæ Sedis apostolicæ. Le premier soin de ces 
dignitaires était de notifier la mort du pape à qui de 
droit et de convoquer, dans le délai de trois jours 
suivant le décès, les électeurs dans la basilique de 
Latran: « Tout le clergé était présent; il en était de 
même de l'aristocratie laïque, composée alors des fonc- 
tionnaires byzantins et des chefs de la milice locale; 
le peuple était admis dans l’église. Nous ne savons 
pas très bien comment on s’y prenait pour indiquer 
les candidatures et constater les adhésions. En général, 
quand les esprits étaient gravement partagés, au lieu 
d'une réunion il y en avait deux, dans deux églises 
différentes, comme aux anciens temps, au temps de 
Damase, de Boniface et de Symmaque. Alors toute la 
diffienité était de procurer la fusion de ces corps élec- 
toraux et de les amener soit à accepter tous deux 
Jun des candidats d’abord mis en avant, soit à en 
choisir un troisième qui agréât à tout le monde. Pour 
l'ordinaire, les choses se passaient plus régulière- 
ment. Il n'y avait qu'une seule assemblée et, de quel- 
ques passions qu'elle fût agitée, il n’en sortait qu'un 
seul élu: Le plus souvent il n’y avait pas même lieu 
decompter les suffrages ; la majorité, sententia plurimo- 
rum, se dessinait nettement, les deux aristocraties, clé- 
ricale et laïque, indiquaient leur préférence pour un 
candidat; on le présentait au peuple, qui l'acclamait ; 
ceux qui n'étaient pas satisfaits du choix se ralliaient 
extérieurement, et, de cette façon, on obtenait l’una- 
nimité, le consensus, qui est toujours supposé dans 
les élections ecclésiastiques de l’antiquité. L'élection 
faite, onven dressait l'acte, le décret (decre/um), auquel 
les cleres de haut rang, prêtres et diacres cardinaux, 
et des représentants des autres ordres, puis les prin- 
cipaux membres de l'aristocratie laïque, avec des re- 
présentants du menu peuple, civil et militaire, appo- 
saient leur signature. À partir de ce moment l'élu 
avait un titre; mais on ne pouvait l'installer sans que 
le gouvernement impérial eût été informé de l’élection 
et qu'il eût accordé sa ratification. Cette ratification 
devait être demandée à Constantinople. à l'empereur 
lui-même. Tel était l’usage au temps de saint Gré- 
goire; un siècle plus tard, l'exarque de Ravenne était 
qualifié pour l’accorder, ce qui abrégeait notablement 
les délais. Dans le courant du vrre siècle, il y eut à cet 
égard quelques fluctuations. 

«On peut se demander ce que devenait l'élu pendant 
les longs mois qui s’écoulaient avant son ordination. 
Était-il, de plano et par le fait même de son élection, 
mis en possession de la maison pontificale de Latran, 

_ de la caisse, de l'administration temporelle? Ceci n’a 
pas été étudié d’assez près. Il est sûr que le triumvirat 
préposé à la vacance conservait ses pouvoirs dans le 
domaine spirituel, qu'il gérait les affaires ecclé- 
siastiques, répondait aux consultations sur le rite 
et la discipline, exerçait, en un mot, tous les pouvoirs 
du pape vivant. On n’a pas d'actes de lui dans les 
choses de l’administration temporelle. Mais la géné- 


ÉLECTIONS ÉPISCOPALES 


, ralité de son titre, servans locum Sedis apostolicæ, ne 
permet guère de douter que ses pouvoirs ne compris- 
sent aussi ce domaine, qui comportait encore moins 
que l’autre un arrêt de l’administration. On doit donc 
considérer comme certain que l’archiprêtre, l’archi- 
diacre et le primicier avaient le dépôt de la caisse, 
qu'ils pourvoyaient au fonctionnement des services 
temporels, que les recteurs de patrimoines et autres 
gérants de la fortune ecclésiastique étaient compta- 
bles envers eux. 

« S'installaient-ils de leur personne au palais de 
Latran? Nous n'en savons rien. Quant à l'élu, il sem- 
ble bien qu’il y ait eu, sur ce point, quelque diversité 
suivant les temps. Séverin, élu en 638, après la mort 
du pape Honorius, habitait le Latran quand le chef 
de la garnison romaine, le chartulaire Maurice, vint 
en faire le siège. L'auteur de la Vie de Séverin, dans 
le Liber pontificalis, dénonce comme un odieux atten- 
tat cette entreprise de l’autorité militaire, mais on 
peut se demander si on n’exagère pas. Entré dans le 
palais après quelque résistance, Maurice se borna à 
mettre les scellés sur le trésor dit vestiarium, puis il 
prévint l’exarque Isaacius. Celui-ci vint à Rome, 
envoya en exil tous les hauts dignitaires du clergé, 
omnes primates Ecclesiæ, s'installa pendant huit jours 
au Latran, saisit le trésor en question et en fit passer 
une partie à l’empereur. Cette façon de procéder à 
quelque chose de régulier, qui ne ressemble nullement 
à un acte de pillage. Toutes les autorités sont d’ac- 
cord : le commandant militaire de Rome, l’exarque, 
l’empereur. A leurs yeux, le haut clergé de Rome s'est 
mis en état de révolte; il a mérité des peines sévères. 
Que peut-il bien y avoir là-dessous? Comment qua- 
lifier les prétentions du gouvernement sur le trésor 
pontifical? A s’en tenir au Liber pontificalis, elles 
n’auraient eu aucun fondement; il a sans doute raison, 
mais il n’en est pas moins vrai qu’il nous peint là une 
situation troublée, violente. Séverin, que le chartulaire 
Maurice trouva’ au palais de Latran, n’y était peut- 
être que temporairement, attiré par le danger présent, 
et non en vertu d’une mise en possession régulière. 
On ne voit pas que, de cet événement, ou plutôt du 
récit que nous en fait le Liber pontificalis, il y ait lieu 
de conclure sûrement à un usage établi. 

« Un autre passage du Liber pontificalis, dans la 
Vie de Jean V (685-686), permet de croire qu’à une 
certaine époque, déjà éloignée, l'élu était introduit 
dans le palais aussitôt après son élection, puisque 
cette installation lui fut interdite et qu'enfin, en 685, 
elle fut de nouveau permise, de sorte que Jean V 
eut le bénéfice du retour à l’ancienne coutume : Hic 
post mullorum pontificum tempora vel annorum, juxta 
priscam consuetudinem, a generalilate in ecctesia Sal- 
valoris quæ appellatur Constantiniana electus est atque 
exinde in episcopio introductus. Ainsi, avant Jean V, 
l'élu n'était pas mis en possession de la maison épi- 
scopale aussitôt l'élection faite. Il fallait attendre, 
sans doute, jusqu'à l’arrivée de la ratitication impé- 
riale. Cependant, on avait le souvenir d’un temps 
(prisea consueludo) où les choses se passaient déjà 
comme elles se passèrent depuis Jean V. À quel mo- 
ment s'était produite la dérogation à l’usage? On ne 
saurait en indiquer de plus convenable que la crise 
de 638: Ceci, toutefois, n’est qu'une conjecture. Une 
fois reçue l'approbation officielle, on procédait à 
l’ordination de l'élu. Autrefois, cette cérémonie avait 
ordinairement lieu dans la basilique de Latran : Da- 
mase, Eulalius, Symmaque, Dioscore. Dans la lettre 
d’Honorius au préfet Svmmaque, à propos de l'ordi- 
nation d’Eulalius (419), il est question de loci qualitas. 
C'étail, en cas de doute, une marque de légitimité que 
d’avoir été ordonné au Latran. Aux temps bvzan- 
tins, l’ordination de l’élu se faisait à Saint-Pierre, ce 


2631 


qui fournissait l’occasion d'une procession solen- 
nelle :, » 

V. RATIFICATION IMPÉRIALE.— L'élection de l’évè- 
que de Rome demeura de longs siècles livrée aux seules 
difficultés que pouvait faire naître le mode de recours 
à Ja sélection accomplie par les clercs et l’approbation 
ou la désapprobation du corps électoral. Les empe- 
reurs romains n'’intervenaient pas, officiellement du 
moins, à aucun moment des opérations. On peut croire 
que certains d’entre eux ne se désintéressaient pas de la 
présentation des candidats et des épisodes qui don- 
naient parfois à l’élection un caractère tumultueux. 
Ce n’était autre chose, à leurs yeux, qu’une opération 
de police. Les rois ostrogoths établis à Ravenne furent 
amenés à exercer une action plus directe vers les der- 
niers temps de leur autorité, afin de réprimer des ma- 
nœuvres électorales et des marchés simoniaques qui 
ajoutaient à l'intérêt, sinon à la dignité des élections 
pontificales. Théodoric et Théodat se trouvèrent 
ainsi amenés à imposer des candidats de leur choix, 
afin de mettre fin aux scandaleuses tractations des 
Romains. Toutefois, quand les choses se passaient 
régulièrement, on ordonnait le pape le dimanche qui 
suivait son élection, sans avoir aucune autorisation à 
demander à Ravenne. 

Justinien inaugura la candidature officielle; s’il 
n'eut pas le choix heureux, peu importe, c'est la 
rècle commune. Vigile et Pélage ouvrent la série, et 
très vite le système s’établit et fonctionne. Le peuple 
entier élit le diacre Grégoire, mais celui-ci ne sera pape 
qu'après l’ordre formel de l’empereur Maurice de 
procéder à l’élection (590) 3. Ce n’était pas une nou- 
veauté, puisque, dès 579, le Liber pontificalis nous dit 
que Pélage II ordinatur absque jussione principis eo 
quod Langobardi obsiderent civitatem romanam. Les 
longs délais qui s’écoulent dès lors entre la mort 
d'un pape et l'installation de son successeur montrent 
assez que les élections sont soumises à des conditions 
nouvelles. Plus de quatre mois d'intervalle après 
Pélage Ier, dix mois et demi après Jean III, quatre 
mois après Benoît — et cette fois l’ordination eut lieu 
sans attendre la ratification — sept mois après Pé- 
lage II, six mois après saint Grégoire I®, un an après 
Sabinien, neuf mois et demi après Boniface III, plus 
de cinq mois après Boniface IV, treize mois et demi 
après Deusdedit, telle est la durée des interpontificats 
dans les soixante premières années du régime byzan- 
tin. La moyenne dépasse huit mois. 

Vers la fin de ce même régime byzantin, fin du vue- 
début du vur siècle, une modification intervient et, pen- 
dant un nouveau laps de soixante années, de Jean V 
à Grégoire II inclusivement, on constate pour huit cas 
des intervalles qui varient entre cinq semaines et 
deux mois, jamais on ne va jusqu’à trois mois. C’est 
que désormais, au lieu de recourir à Constantinople, 
les évêques élus de Rome peuvent s'adresser à l’exar- 
que de Ravenne, qui leur délivre l’autorisation solli- 
citée. En effet, le Liber pontificalis nous montre cet 
exarque ratifiant les élections des papes Conon (686) 
et Serge Ier (687) et le Liber diurnus contient les for- 
mules à remplir pour être présentées non à l’empereur 
mais à l’exarque. L'innovation était certainement 
récente, puisque le pape Agathon (678-681) sollicitait 
de l’empereur Constantin Pogonat une divalis jussio 
l’exonérant du droit à acquitter pour obtenir la rati- 
fication 5, sous réserve que, selon la coutume anlique, 
l’ordination ne serait pas célébrée avant que le décret 
n’eût été porté à Constantinople et que la permission 
d’ordonner n’en fût revenue, La mort d’Agathon (681) 


1? L. Duchesne, Le Liber diurnus et Les élections ponlificales 
au ΚΠὼ15 siècle, dans Biblioth. del’ École des chartes, 1891 ,t. x, 
L. 7-10. — ? Grégoire de Tours, Hist. Francor., 1. X, c. 1, 


ÉLECTIONS ÉPISCOPALES 


2632. 


fut donc suivie d’une vacance d’un an et sept mois; 
celle de Léon II (683) d’une vacance de près d’un an. 

Benoît II (684-685) obtint un nouveau rescrit, con- 
cédant εὖ persona qui electus fuerit in Sedem aposloli- 
cam e vesligio absque larditate ordinetur *, ce qui fut 
aussitôt appliqué, puisque Benoît, étant mort le ὃ mai 
685, son successeur Jean V fut ordonné deux mois 
et demi après. C’est alors que commence l’applica- 
tion du rescrit récent, et, en eflet, la notice du pape 
Conon dit que les Romains, après l’avoir élu, dépu- 
tèrent à l’exarque, selon l’usage, ul mos est. L'usage 
remontait à un précédent, mais comme il était du 
goût des Romains, ceux-ci ne regardaient pas trop 
à le vieillir. 

Mais avant l'innovation obtenue par le pape Aga- 
thon, en 680, que se passait-il? Jusqu'en 619 les élec- 


tions pontificales avaient été soumises à la ratifica- 


tion de l’empereur en personne, résidant à Constan- 
tinople. Entre Boniface V, ordonné en 619, et Léon II, 
ordonné en 682, il y eut dix élections pontificales, 
celles d'Honorius en 625, Séverin en 638, Jean IV en 
640, Théodore en 642, Martin en 649, Eugène en 654, 
Vitalien en 657, Adéodat en 672, Donus en 676, Aga- 
thon en 678. Sauf la première, toutes ces élections 
eurent lieu en un temps où la crise monothélite avait 
introduit et maintenait une tension plus ou moins 
grande entre l'Église romaine et la cour impériale. 
Cependant tous les successeurs d’Honorius, à la seule 
exception de Martin, furent reconnus par le gouverne- 
ment byzantin. Il ne faut pas croire que les dissidences 
dogmatiques entre le pape et les patriarches grecs 
entraînassent nécessairement la rupture des rapports 
entre l’Église romaine et la cour de Constantinople. 
L'empereur pouvait souhaiter que l’entente la plus 
parfaite régnât entre l’Église grecque et le pape; mais, 
si ce résultat ne pouvait être atteint, ce n’était pas une 
raison pour que l’on se passât de pape; un pape dévoué 
à l'empire et à ses intérêts en Italie était, pour la poli- 
tique impériale, un instrument de telle nécessité que 
l’on fermait volontiers les yeux sur ce qui pouvait lui 
manquer au point de vue de la correction théologique 
conçue à la mode byzantine. Martin avait éte installé 
contre la volonté de l’empereur : on affecta de le consi- 
dérer comme illégitime; on l’impliqua dans une aven- 
ture politique; finalement, on l’enleva de Rome, et, à 
la suite d’un procès politique, il fut exilé à Cherson. 
Par les soins des ofliciers impériaux, un successeur 
lui fut donné, de son vivant, et contrairement aux 
règles ecclésiastiques. Après la mort de celui-ci, l’em- 
pereur Constant II, qui avait persécuté Martin, vint 
de sa personne à Rome. Le pape Vitalien l’accueillit 
avec les plus grands honneurs, sans paraitre se souve= 
nir d’un passé bien récent et bien extraordinaire. Les 
relations ecclésiastiques furent même reprises sous ce 
pontificat, le pape et le patriarche échangèrent des 
lettres officielles ; le nom de Vitalien fut écrit sur les 
diptyques de l’Église de Constantinople, à la demande 
de l’empereur lui-même. Après Vitalien, qui survéeut 
à Constant II, les rapports devinrent plus réservés. — 
Que devenait au milieu de tout cela l'obligation de la 
ratification? On peut être sûr qu’elle n'avait pas élé 
abandonnée par le gouvernement et que, quoi qu'il 
en fût de l’état des diptyques et de l'échange des let- 
tres synodiques, un pape n’était pape aux yeux de la 
cour impériale que si son élection avait été visée ofli- 
ciellement, Mais qui délivrait ce visa? L'exarque? 
L'empereur? Où se traitait l'affaire? A Ravenne? À 
Constantinople? Il y a là-dessus peu de renseignements 
directs. On sait cependant que l’ordination de Séverin 


édit. B. Krusch, dans Monum, German. histor., p. 406-470. 
— 3 Liber pontificalis, édit. L. Duchesne, t. 1, p. 354, — 
4 Ibid., t.1, p. 363 


de nt 6 le tin dr 


» 


2633 


ÉLECTIONS ÉPISCOPALES 2634 


fut différée pendant près de vingt mois, parce que | de Toto, est élu au mépris de toutes les règles, et, pen- 


l’empereur Héraclius espérait lui faire accepter l’Ec- 
thèse, le plus ancien des formulaires officiels relatifs au 
monothélisme, 11 y a donc tout lieu de croire que 
l'autorisation fut délivrée cette fois à Constantinople 
et par l’empereur lui-même. 

Le Liber diurnus contient dans sa première section 
cinq formules (59-63) relatives aux démarches que 
les Romains devaient faire auprès de l’exarque pour 
en obtenir la ratification de l'élection pontificale. La 
formule 82 nous offre le décret ou procès-verbal de 
cette élection; 83 : les professions de foi du pape élu 
et, 84, du pape consacré, enfin, 85, l’homélie prononcée 
par celui-ci dans la basilique de Saint-Pierre le jour de 
son ordination. Tout ce groupe est postérieur de peu 
d'années à 682. 

VI. DANS L'ÉTAT ROMAIN. — Ces formules n’auront 
qu'une durée limitée. Les papes se fatiguent de l’asser- 
vissement aux empereurs byzantins et, vers le milieu 
du ve siècle, cherchent en Occident des alliances 
plus sûres et plus utiles, et les Francs, après avoir 
défendu la papauté contre les Lombards, la mettent 
en possession d’une partie du centre de l’Italie. En 
retour, la papauté confère aux rois francs la dignité 
impériale. Elle n’a que changé de maîtres. D’ardentes 
convoitises surveillent cette faible puissance dont le 
caractère religieux semble parfois si atténué qu’on 
ne le découvre que lorsqu'il s’agit de revendications 
matérielles et domaniales. A J’heure où la puissance 
byzantine devenait manifestement impuissante à 
exercer la suprématie accablante qui l’avait distinguée, 
la puissance carolingienne allait recueillir et reven- 
diquer ce funeste héritage avec tout ce qu'il entrai- 
nait de misères et de difficultés. Le rêve insensé de 
Charlemagne ne devait être poursuivi que par les 
maniaques qui, sous le titre d’empereurs d'Allemagne, 
tentèrent d’asservir l’Europe et de domestiquer le 
pouvoir papal. Nous avons retracé dans un autre tra- 
vail, l'Histoire des conciles,les péripéties révoltantes ou 
tragiques de cette lutte. Dès le jour même de l'élection, 
les difficultés commençaient. 

Les formes de l'élection papale étaient substantiel- 
lement les mêmes au milieu du vue siècle qu’un siècle 
et demi plus tôt. Le pape était élu par une sorte de 
suffrage universel : plebs omnis elegil; 11 ne semble pas 
que parmi les classes différentes de la société une auto- 
rité et une capacité électorales plus grandes soient 
concédées à celles qui exercent une influence reconnue. 
Cependant, si des dissentiments s'élèvent, c’est le 
clergé qui semble finir par l'emporter. En 686, le 
clergé et l’armée ont chacun leur candidat, les trans- 
actions n’aboutissent pas, alors le clergé fait choix 
d'un nouveau candidat, Conon, et parvient à l’im- 
poser et à le faire reconnaître. Le Liber ponlificalis 
prend bien soin de faire remarquer que le clergé, les 
nobles et le peuple ont participé à l'élection; en 768, 
l'élection du pape Étienne IV s’accomplitsurle Forum. 
Le droit populaire n’était pas annulé, mais il était 
restreint; l’aristocratie ecclésiastique et laïque diri- 
geait ordinairement le choix des Romains, parfois ces 
deux aristocraties ne parvenaient pas à s'entendre et 
alors les factions se disputaient la foule. 

La situation nouvelle de la papauté venait à peine 
d'être réglée par l'intervention des Francs en Italie, 
quand mourut Étienne III (757) et les électeurs ne s’en- 
tendirent pas sur le successeur à lui donner. Nouveaux 
différends à la mort de Paul Ier et déjà se montre l’in- 
fluence que devait exercer sur les élections l’existence 
de cette création hybride des États pontificaux. Les 
électeurs romains ne sont pas encore réunis quand 
Toto, duc de Nepi, et ses frères envahissent la ville à 
la tête de bandes recrutées dans les cités toscanes 
et dans les campagnes. Un laïque, Constantin, frère 


DICT. D’ARCH, CHRÉT. 


dant un an, il se maintient au pouvoir. C’est déjà 
comme un premier goût de ces factions aristocratiques 
et féodales qui, plus tard, s’empareront des élections 
pontificales, mais c’est aussi une réaction des cam- 
pagnes toscanes contre la prépondérance que préten- 
dent exercer les habitants de Rome. 

Après cette alerte, l'élément ecclésiastique travailla 
à évincer l'élément laïque. Un concile romain ‘de 769 
condamna les entreprises de laïques et tenta une 
transformation complète du droit électoral : non con- 
tent d’anathématiser les rixes à main armée, il pré- 
tendit réserver l'élection au seul clergé. Désormais les 
nobles et le peuple n'auraient d’autre droit que celui 
d’approuver la décision prise, d’applaudir l'élu et de 
signer le procès-verbal. Afin d’évincer les Toscans 
et les Campaniens, qui n'étaient pasles moins impa- 
tients d'exercer leur droit, le concile leur interdit 
l’entrée de Rome et le séjour dans ses environs. L’ana- 
thème dont on les menaçait s’étendait à ceux qui les 
aideraient ou les introduiraient dans la ville. Enfin, 
un article déclarait tout laïque inéligible. C'était beau- 
coup attendre que d'espérer la réussite d’un semblable 
coup d’État.Le Liber ponlificalis n’a pas même daigné 
lui accorder un mot de souvenir. En fait, aux élec- 
tions suivantes, il n’en fut pas plus question. L’assem- 
blée électorale se retrouva telle que par le passé. En 
795, Léon III fut nommé, grâce à l'appui d’une partie 
du clergé hostile à l’aristocratie pontificale, mais on 
ne lit pas que les clercs seuls aient pris part à l’élection. 
Une constitution qu’on a souvent attribuée à son 
successeur Étienne V dit que le pape doit être élu 
« par la réunion des évêques et des clercs en présence 
du sénat et du peuple »; toutefois la pièce en question 
n'appartient pas à ce pontificat. En 817, le pape écrit 
à l’empereur qu’il a été choisi « par l'élection du clergé 
et par l’acclamation du peuple ». 

Ces élections étaient le prétexte et l’occasion de 
nombreux et graves désordres. A la mort de Léon IIT, 
les colonies agricoles fondée par lui furent dévastées. 
En 824, Lothaire défendait les déprédations accoutu- 
mées et menaçait de châtiments ceux qui s’en ren- 
draient coupables. 

Ceux qui occupaient un siège épiscopal étaient ex- 
clus du nombre des candidats; règle ancienne qui de- 
meurait en vigueur néanmoins, puisque, en 883, l’élec- 
tion de Marin, qui y contrevenait, fut, en conséquence, 
tenue pour irrégulière. Nous voyons deux moines, 
Adéodat (672-676) et Agathon (678-681) monter sur 
le siège pontifical, mais, vers la fin du vu: siècle, il 
semble qu’on se tourne de préférence vers ceux qui 
font partie du clergé romain; les biographes le remar- 
quent à propos de Benoît II (683-685), et de Jean V 
(685-686), qui avait été diacre et légat au concile de 
Constantinople. En 687, sur trois concurrents, l’un 
était l’archiprêtre, l’autre l’archidiacre, le troisième 
un prêtre de Rome. A partir du vin: siècle s'établit la 
tradition que les candidats devront avoir fait partie 
de la cour pontificale et suivi une certaine hiérarchie. 
Le diaconat suffisait. De Grégoire II à Étienne VI 
(élu en 885), sur vingt papes dont nous avons la bio- 
graphie, onze sortent de l'ordre des prêtres, parmi 
lesquels deux archiprêtres; huit de l’ordre des diacres, 
parmi lesquels un archidiacre et un sous-diacre. Pen- 
dant toute cette période la papauté n’est conférée 
qu’à des Romains. Auparavant les papes étaient sou- 
vent étrangers : au vue et au vne siècle, on rencontrait 
plusieurs orientaux; depuis la mort de Zacharie (752), 
à l'exception d’Étienne IV, sicilien, tous sont romains. 

La transformation de la papauté en souveraineté 
temporelle offrit un nouvel appât aux ambitionset 
aux avidités. Les papes appartiennent de plus en 
plus fréquemment à des familles nobles et le ponti- 


IV. — 83 


2635 


ficat tend à devenir un bien patrimonial. En un seul 
siècle, une même famille compte jusqu’à trois papes, 
Étienne V, Serge II, Hadrien II. D’après cela, on peut 
juger du rôle laissé à l'élection. Une sélection s’organise. 
L'école patriarcale du Latran forme une sorte de 
séminaire fermé dont les sujets savent parfaitement 
la carrière qu'ils ont à parcourir. Aucune perspective 
ne leur est interdite et ce n’est guère que parmi les 
sujets de cette troupe restreinte que les choix pourront 
se porter. Ces jeunes gens auront des années devant 
eux pour conquérir les sympathies et acquérir les 
dévouements. C’est un travail de tous les instants, par 
tous les moyens. Enfin, arrivait le jour de l'élection 
et parfois celui qui l'emportait sur ses rivaux ne 
pouvait se défendre d’appréhensions sur ce qui l’atten- 
dait et c'est assez volontiers qu’il se mettait à l’abri 
de la protection impériale, qui saurait bien le défendre. 

Après la collation du patriciat à Pépin et les deux 
guerres contre les Lombards qui confirmèrent l’alliance 
de la papauté avec les Carolingiens, la première élec- 
tion qui eut lieu fut celle de Paul. La part qu'y pren- 
drait le roi franc était intéressante à connaître. 
Étienne III mourut le 26 avril et Paul l’emporta sur 
son concurrent Théophylacte; néanmoins la vacance 
du Siège se prolongea trente-deux ou trente-cinqjours. 
A peine nommé, Paul s’empressa d'écrire à Pépin 
pour lui faire part de l’élection. La suscription porte : 
« À Pépin, roi des Francs et patrice des Romains, Paul, 
diacre et au nom de Dieu élu du Saint-Siège aposto- 
lique. » La phrase suivante est empruntée presque 
mot pour mot à la lettre que l’archiprêtre, l’archi- 
diacre et le primicier des notaires adressaient aupa- 
ravant à l’exarque de Ravenne pour lui faire part de 
la mort du pape. Cette coïncidence ne saurait être 
fortuite, et quelques historiens en ont conclu que 
Paul Ier reconnaissait à Pépin « patrice des Romains » 
les droits qu’exerçait auparavant l’exarque. C'est 
trop dire, puisque Paul ne sollicite pas de Pépin la 
confirmation de son élection; il lui annonce l’arrivée 
à Rome d’un envoyé royal, Immo, chargé peut-être de 
surveiller les opérations électorales; entout cas, Paul 
a invité Immo à assister à la cérémonie de la consécra- 
tion, le 29 mai.«La conduite de Paul Ier en cette cir- 
constance nous semble fort bien calculée. Il multiplie 
les marques de déférence envers le roi, dont l’alliance 
lui est si nécessaire, mais il évite de s'engager par 
aucune obligation précise : la présence de l’envoyé 
royal à la cérémonie de l’ordination fortifiera l’auto- 
rité du nouveau pape contre les partisans de Théo- 
phylacte, mais elle n’impliquera point que le roi ait 
le droit d'intervenir dans l'élection et qu’on ne puisse 
procéder à la consécration qu'avec son assentiment. 
Cependant la lettre de Paul attirait l’attention de 
Pépin sur cette question, au cas où il n’y aurait pas 
songé : sans reconnaître que son approbation fût ré- 
gulièrement nécessaire, on confessait combien elle 
était précieuse. Le jour où les rois francs, mieux habi- 
tués à leur situation nouvelle, feraient quelque enquête 
sur les droits exercés par les exarques de Ravenne, 
la lettre de Paul Ier pouvait être invoquée comme un 
demi-aveu. Pépin cependant ne revendiqua aucun 
rôle dans les élections suivantes. Constantin II, porté 
au pouvoir par les violences d’une faction, demanda 
deux fois à Pépin de l’appuyer, mais il ne parle point 
d'un droit de confirmation exercé par le roi : élu 
le 28 juin, il fut consacré le 5 juillet. Étienne IV, 
l'année suivante, fut élu le 127 août et consacré le 7; 
en 772, Hadrien Ier fut élu le 1er février et consacré 
le 9 : ni de l’un ni de l’autre il ne reste de lettres rela- 
tives à leur élection. » 

« L’avènement de Charlemagne et la destruction 
du royaume lombard ne paraissent avoir apporté 
d’abord aucun changement à cette situation. Plus 


ÉLECTIONS ÉPISCOPALES 


2636 


tard se répandit un conte apocryphe d’après lequel 
Hadrien aurait concédé au roi le droit d’élire les papes. 
Des documents d’un caractère officiel admirent cette 
invention, qui pénétra même dans plusieurs recueils 
de canons. Il faut probablement en reconnaître le 
point de départ dans le Libellus de imperatoria potes- 
late, écrit vers 930 ou 940 par un adversaire du pouvoir 
politique des papes. Encore l’auteur se contente-t-il 
d’une allégation plus modeste. En 774, lors de son 
voyage à Rome, Charles aurait conclu un pacte avec 
les Romains et leur pontife et il aurait été décidé qu’un 
légat du roi assisterait aux ordinations pontificales. 
Les écrivains du vie siècle n’ont connu ni le décret 
qui confie l'élection au roi, ni le pacte dont parle l’au- 
teur du Libellus. Faut-il donc croire que celui-ci a 
puisé à quelque source ancienne aujourd’hui perdue? 
L'étrange façon dont il accommode l’histoire au gré 
de ses passions politiques n'autorise guère-cette hypo- 
thèse. Il s’est contenté de transporter au vie siècle 
les institutions du 1x® siècle, il n’est même pas probable 
qu'il ait connu la présence d’Immo à l'élection de 757, 
car il n’eût pas manqué d’invoquer ce fait. 

« Cependant les documents contemporains attes- 
tent comment s’étendaient les prétentions du roi 
franc dans ses rapports avec la papauté. Le patriciat 
n'était point pour lui un vain titre et il y attachaït 
l'exercice de droits réels. Vers 788, il prétendait que : 
l'élection de l’archevêque de Ravenne devait avoir 
lieu en présence de ses missi, et Hadrien, en lui répon- 
dant, l’engageait à ne point prêter l'oreille aux dis- 
cours des ennemis dé l’Église romaine. Charlemagne 
n’aurait-il point songé à imposer la présence de ses 
missi à Rome aussi bien qu'à Ravenne? Aux yeux 
de ses contemporains, il était tout à la fois le chef 
religieux et politique de la société chrétienne d'Occi- 
dent; quelques-uns même lui reconnaissaient le pou- 
voir, sinon le droit, de changer à son gré le pape. On 
répandait le bruit qu’Offa, roi de Mercie, avait conseillé 
à Charles de remplacer Hadrien par un pape franc. 
Néanmoins, quand Hadrien mourut en 795, Léon III 
fut ordonné dès le lendemain de son élection, et aucun 
document ne signale la présence d’un envoyé du roi. 
Les événements qui se rapportent à cette élection 
permettent de croire que le pape, menacé par de puis- 
sants adversaires, accrut lui-même la suprématie 
royale et se montra fort humble dans ses rapports 
avec Charlemagne. Plus tard, victime des violences 
de ses ennemis, chassé de Rome, poursuivi par des 
accusations dont quelques-unes étaient peut-être 
fondées, il vit décroître encore son autorité et voulut 
s’assurer l’appui de Charles en lui conférant la dignité 
impériale. Cet acte célèbre impliquait, semble-t-il, le 
rétablissement du droit de confirmation. Nous ne! 
savons pas si Charlemagne comptait l'exercer: aucune 
élection nouvelle n'eut lieu sous son règne, et on ne 
trouve point de trace certaine d’un contrat qui aît 
réglé sur ce point les rapports des deux pouvoirs ?, » 

VII. GAULE MÉROVINGIENNE. — Les empereurs 
avaient veillé à ce que l'élection de l’évêque de Rome 
fût régulièrement déférée à leur ratification. Grégoire 
de Toursracontait à ses lecteurs comment unpapedéjà 
élu par le peuple pouvait encore esquiver la charge 
épiscopale, si l’empereur refusait son consentement 
à l'élection; le pape en question n’était rien moins 
que Grégoire Ier: Quia Ecclesia Dei absque rec- 
torem esse non poleral, Gregorium diaconum plebs 
omnis elegil. Hic enim de senatoribus primis, ab adu- 
lescentia.…. Unde factum est, ut epistolam ad imperato- 
rem Mauricium dirigerel, conjurans et mulla præce 
deposcens, ne umquam consensum præberel populis, 


1 C. Bayet, Les élections pontificales sous les Carolingiens 
dans Revue historique, 1884, t. XxXIV, p. 69-72, 


2637 


ut hunc hujus honoris gloria sublimaret. Sed præfectus 
urbis Romæ Germanus ejus anlicipavit nuncium el 
compræhensum, disruptis epislulis, consensum, quod 
populus fecerat, imperalori direxit. Al ille.…, dala præ- 
- ceplione ipsum jussit institui *. Les rois mérovingiens 
étaient trop empressés à imiter la chancellerie impé- 
riale pour négliger ce moyen d'intervenir dans l’im- 
poftante affaire des élections épiscopales. Toutefois, 
si la puissance de ces princes était effective, leur pres- 
tige était récent et ils ne pouvaient se réclamer, comme 
l'eussent fait les empereurs de Byzance, du rôle rempli 
«et des concessions reconnues, depuis Constantin, chez 
leurs prédécesseurs. Clovis n’entendait rien sacrifier 
des droits essentiels de la souveraineté, mais il savait 
assez la susceptibilité du clergé pour savoir user de 
ménagements envers lui. Il préférait la réalité à l’appa- 
rence et posait discrètement, par quelques actes d’auto- 
rité, le principe de l'intervention royale. 

ΤΙ avait pour cela fort à faire. A la mort d’un évêque, 
le métropolitain et les évêques comprovinciaux se ren- 
daient dans la ville dont le siège se trouvait vacant et 
dirigeaient l'élection. Avant toute réunion, les conver- 
“ations et l'intrigue sondaient les chances des candi- 
dats, pesaient les noms et les individus, pas toujours 
au poids du sanctuaire, puis, quand on s'était mis 
. d'accord ou à peu près et qu’on prévoyait l'existence 
d’une majorité imposante en faveur du favori, celui-ci 
“devenait candidat officiel. Le métropolitain ou, à son 
défaut, le plus ancien évêque, le présentait au suffrage 
du bas clergé et du peuple assemblé dans l’église. La 
cérémonie est prévue par le Missale Francorum, qui 
prend la peine de rédiger le discours à prononcer en 
Ja circonstance : Secundum voluntatem ergo Domini, 
in locum sanctæ memoriæ Illius nomine, virum vene- 
rabilem Illum, {estimonio presbyterorum δ᾽ tolius cleri 
«εἰ consilio civium ac consistentium credimus eligendum. 
_ Suit l'énumération des qualités sacerdotales de l'élu, 
οἴ cette invitation, qui ressemble un peu trop à une 
"mise en demeure : Hunc ergo, dilectissimi fratres, les- 
“‘imonio boni operis electum, dignissimum sacerdotio 
‘consonantes laudibus clamate et dicite : Dignus est. 
L'assistance ne se fait pas prier et clame Dignus est; 
‘alors le prélat invite tout le monde à la prière et dit, 
“entre autres choses: ut igilur præfulurus omnibus, 
“lectus ex omnibus, universis sacris sacrandisque ido- 
neus fiat.…., omnium pro ipso oralio incumbat cui exer- 
«endi pro omnibus pondus imponitur. 

Dans tout ceci la royauté est absente et ces formules 
sont donc antérieures au concile d'Orléans de 549, qui 
veut que l’évêque soit sacré avec la volonté du roi ὃ: 
d'autre part, elles sont postérieures à une lettre de 
‘saint Léon Ie", datée de 445, à laquelleelles empruntent 
un passage ὃ. Passage d'autant plus notable que la 
lettre pontificale était relative à une élection épisco- 
pale. L'archevêque d’Arles, Hilaire, avait procédé à 
la consécration d’un évêque de Die sans recourir à la 
consultation du clergé et du peuple de la ville. L'abus 
“était flagrant, puisque, peu d’années auparavant, en 
428, le pape Célestin avait rappelé aux évêques des 
provinces limitrophes de Vienne et de Narbonne que 
nullus invilis detur episcopus #; bien plus, il était néces- 
-saire que cleri, plebis et ordinis consensus el desiderium 
requirantur. Saint Léon avait précisé l’étendue de ce 
corps électoral : qui præfuturusestomnibus, abOMNIBUS 


1 Grégoire de Tours, Histor. Francor., 1. X, ce. τ, édit. 
Krusch, p. 406-407. — ? Conc. Aurelian., 549, can. 10, dans 
Maassen, Conc. ævi merovingici, p.103; cum voluntate regis. 
-- Jafté, Regesta pontif. roman., n. 407; P. L., t. Liv, col. 
628 : præfulurus omnibus, electus ex omnibus. — “ Jafté, 
Reg., n. 369; P. L., t. 1, col. 430. — ὁ En 449, le même pape 
félicite les évêques de la province d'Arles : quod Ravennium 
secundum desideria cleri, honoratorum et plebis unanimiter 
-consecratis, dans Regesta, n. 434; P. L., t. τὰν, col. 814. — 


ÉLECTIONS ÉPISCOPALES 


2638 


eligatur,il voulait que le futur évêque fût demandé par 
la cité : sacerdos postuletur. Comme on ne pouvait 
songer, sous peine d'aboutir à des élections tumul- 
tuaires et à des promotions anarchiques, à ne pas sug- 
gérer quelques noms au peuple, ce n’était pas aux 
évêques consécrateurs à s’en mêler, ils devaient aban- 
donner ce soin au clergé de la ville : expectarentur certe 
νοία civium, leslimonia populorum; quæreretur hono- 
ralorum arbitrium, electio clericorum; quæ in sacerdotum 
ordinationibus solent ab his qui noscunt Patrum regulas 
custodiri δ. On ne sait pas comment les honorali ren- 
daient témoignage à l’élu, mais pour les clercs il sem- 
ble qu’ils désignaient leur candidat dans une lettre 
au bas de laquelle ils apposaient leurs signatures. 

On remarquera que les papes Célestin et Léon sont 
obligés de rappeler les règles en vigueur: bien plus, le 
pape Léon ne croit pouvoir faire moins que de féliciter 
lorsqu'il apprend que les évèques s’y sont conformés; 
tout ceci ne semble pas indiquer de leur part des 
égards scrupuleux à l'endroit des règlements électo- 
raux. Les évêques semblent avoir préféré des procédés 
dont la brusquerie blessait les fidèles et dont l'illé- 
galité alarmaïit les supérieurs à une méthode qui leur 
eût permis d’exercer une pression efficace sur l’élec- 
tion : la nomination de délégués. Au lieu de ce moyen 
correct, ils se jetèrent dans l'arbitraire. En 452, le 
concile d’Arles décrète que, « lorsqu'il s’agit d’ordonner 
un évêque, trois candidats doivent être désignés par 
les évêques comprovinciaux, puis les clercs et les ci- 
toyens du diocèse ont la faculté de choisir l’un des 
trois ». L'empiétement était trop notoire et les évêques 
gaulois en furent pour leur tentative; en dépit du 
canon, les fidèles et le clergé conservèrent et exercèrent 
dans son intégrité leur droit électoral s. 

Les évèques ne se décourageaient pas et Sidoine 
Apollinaire nous apprend comment, à l’occasion, ils s'y 
prenaient pour rendre illusoire la formalité électorale. 
En 470, l’évêque de Chalon, Paul, étant mort, il 
fallut lui donner un successeur; le métropolitain et 
les évêques comprovinciaux s’y employèrent. A leur 
arrivée à Chalon, ils trouvèrent une foule divisée par 
les brigues, variæ volunlales, studia privata. Trois 
compétiteurs, également indignes, se présentaient : 
l’un était de naissance noble, le second tenait table 
ouverte, le troisième distribuait d'avance à ses élec- 
teurs l'argent et les terres d’Église. L’embarras eut 
été grand si les évêques ne s'étaient réjouis d’une 
situation qui excusait et justifiait un acte tout à 
l'avantage de leurs prétentions. Écartant les trois 
candidats, sans consulter le peuple, ils portèrent leur 
choix sur un prêtre du nom de Jean, homme respecté 
et d'expérience. Sur-le-champ, Jean fut consacré et les 
Chalonnais, ahuris, se trouvèrent en présence du fait 
accompli; naturellement on approuva :. 

L'élection de Simplicius sur le siège de Bourges, 
en 472, ne fut pas moins surprenante. Sidoine Apol- 
linaire s’y trouvait et rend compte de la situation. 
« Je suis venu à Bourges, écrit-il, appelé par le décret 
des citoyens », decreto civium pelilus. Fustel de Cou- 
langes observe avec vraisemblance que cette expres- 
sion paraît être un indice de la procédure usitée en 
pareil cas; la cité elle-même, par un décret municipal, 
avertissait les évêques comprovinciaux de la vacance 
du siège et les invitait à le pourvoir. « Le peuple, pour- 


« Conc. Arelat., 452, can. 54 : Placuit in ordinatione episcopi 
hunc ordinem custodiri ut. tres ab episcopis nominentur 
de quibus clerici vel cives unum eligendi habeant potestatem, 
dans Mansi, Conc. ampliss. coll., t. vn, col. 885. — * Epist., 
1. IV, n.25: Hunc jam secundi ordinis sacerdotem dissonas 
inter partium voces, qui differebant laudare non ambientem 
sed nec audebant culpare laudabilem, stupentibus factiosis, 
erubescentibus malis, acclamantibus bonis, reclamantibus 
nullis, collegam sibi consecravere. 


2639 


suit Sidoine, est agité et partagé en factions contraires, 
les candidats sont nombreux; peu de titres sérieux 
et de vrai mérite, beaucoup de fausseté et d’impudence. 
Il en est qui ne craignent pas d’offrir de l'argent pour 
obtenir ce poste sacré. L'épiscopat serait mis aux en- 
chères, si les vendeurs étaient aussi déterminés que 
les acheteurs ?. » Peu de jours après, au sujet de la 
même affaire, Sidoine ajoute : « Tel était le nombre 
des compétiteurs que tous ces candidats à un seul 
siège n'auraient pu tenir sur deux bancs. Quant à 
nous, évêques, nous ne savions que faire, et nous ne 
pouvions venir à bout d’une telle difficulté. Par bon- 
heur, le peuple, renonçant à sa première idée, déclara 
tout à coup qu'il s’en- rapportait au jugement des 
évêques. » Cela ne fut pas du goût de tous les candidats, 
mais la volonté de la foule prévalut et l’élection fut 
confiée à l’évêque Sidoine. Celui-ci se fit remettre en 
main la pagina decretalis, c’est-à-dire la lettre de nomi- 
nation que le clergé et le peuple devaient présenter au 
prélat consécrateur, lorsqu'ils y avaient inscrit le nom 
de l’élu sur lequel ils étaient tombés d’accord. La 
place du nom fut laissée en blanc. Sidoine était chargé 
de la remplir. Il réclama en outre que la cité s’enga- 
geât par serment à reconnaître et à accepter le choix 
qu’il ferait. La pagina decretalis ou decretum authen- 
tiquait l'élection faite par la cité et devait être rédigé 
et signé en présence du visiteur délégué par le métro- 
politain ἡ. C’était donc un arbitrage sans conditions 
qu’exerçait Sidoine. À quelques jours de là, il présen- 
tait l’homme de son choix au peuple assemblé dans 
l’église. Ce fut l’occasion d’un long discours, qu'il 
termina par ces mots : « Comme vous avez juré de 
reconnaître et d'accepter mon choix, au nom du Père, 
du Fils et du Saint-Esprit, Simplicius est celui que je 
déclare être évêque de la cité. Vous autres, conformé- 
ment au serment juré, approuvez mon choix par vos 
acclamations.» On approuva et Simplicius fut con- 
sacré ὃ. 

Sidoine n’était pas trop embarrassé en pareilles 
circonstances, parce que ses ouailles de Clermont 
avaient dû le mettre au courant d’un tour habile 
qui avait marqué dans cette ville le choix de l’évêque 
Rustique. Là aussi les candidats étaient nombreux 
— d’ailleurs les candidats à l’épiscopat le furent en 
tous temps — la lutte était vive et les évêques fort 
embarrassés. Nous avons peine à croire que ce ne fut 
pas l’un d’eux qui s’avisa de suggérer à une dévote, 
vivant dans la chasteté, un moyen d’en finir. Cette 
femme vint trouver les évêques et dit : « Écoutez-moi, 
les candidats que le peuple a choisis ne sont pas les élus 
du Seigneur. Patience! le Seigneur vous enverra bien- 
tôt celui qui doit régir cette Église. » Un compère 
n’attendait que ce moment, c'était le prêtre Rustique, 
qui se présenta de la façon {a plus naturelle et comme 
fortuitement. Mais voilà bien autre chose. C'était lui, 
l’évêque désigné et marqué par Dieu même. La dévote 
le reconnaissait, l’ayant aperçu dans une vision et la 
voilà qui se mit à crier : « Voici l’élu du Seigneur, voici 
celui qu'il vous destine pour pontife, qu’on l’ordonne 
évêque. » Le peuple était de bonne humeur, il acclama 
Rustique et l’assourdit de la formule Dignus est. Gré- 
goire de Tours ajoute — avec une pointe d’ironie peut- 
être — que Rustique fut sacré « à la grande joie » du 
peuple. Le scenario était, en effet, assez divertissant. 

ΤΠ faut toutefois remarquer combien de semblables 


1 Epist., 1. VII, ἢ. 5, ad Agroecium. — 5 Le decrelum de 
l'élection est mentionné par le conc. Clarom., 535, can. 2. et 
le conc. Aurelian., 549, can. 11, dans Maassen, op. cil., 
p. 66-67, 104. — * Am, Thierry, Élection d'un évêque de 
Bourges au V® siècle, dans Comptes rendus de l'Acad. des 
sc. mor. et polit., 1857, t. xzrr, p. 5-30. — 4 Sulpice Sévère, 
Vita Martini, 9, note le concours des paysans pour l'élec- 
tion de Martin: Mirum in modum incredibilis multitudo 


ÉLECTIONS ÉPISCOPALES 


2640 


procédés viciaient l'institution. Non seulement l’on 
avait fait fi du droit électoral, mais on l’avait livré 
à l'arbitraire de quelques évêques. Soit faiblesse, soit 
pour tout autre motif, ceux-ci se déchargeaient d’une 
responsabilité grave par un tour d’adresse qui livrait 
l’épiscopat d’une grande cité gauloise à l’intrigue d’une 
dévote, d’une prêtre et d’un évêque voisin. On peut 
s’attendrir sur de pareils procédés, nous doutons qu'ils 
respectent, comme elle devrait l'être, l’institutiom 
épiscopale. C’est à ces abus qu'avait abouti, vers la fim 
de la domination romaine, le système électif. L’im- 
pression qu’on en garde est celle d’une élection comme 
toutes les élections au suftrage universel, compliquée 
de l’arrivée des ruraux #, en sorte que l’aspect d’une 
ville gauloise en pareil jour devait ressembler comme 
tenue à celui d’une préfecture où les élections législa- 
tives se feraient un jour de marché. 

Une fois la population rassemblée, si on fait la part de 
la population rurale, il faut admettre une réunion 
déjà considérable. Or les exemples connus de ces réu- 
nions nous montrent qu’elles ont lieu dansunebasilique. 
Mais une basilique, même prolongée d’un baptistère, 
était loin d’offrir les dimensions qui devinrent coutu- 
mières à l’époque de l’art ogival. Quelques milliers 
d'individus suffisaient à les remplir; les alentours 
n'avaient, eux aussi, narthex et atrium, que des di- 
mensions restreintes, en sorte qu’ilfaut admettre qu'un 
collège électoral procédant à l'élection d’un évêque 
ne dépassait en aucun cas quatre ou cinq mille indi- 
vidus; il est assez probable que ce nombre n'était 
pas toujours atteint. 

Les inconvénients attachés au système électoral 
sous la domination romaine n’allaient pas s’atténuer 
et disparaître à l’époque mérovingienne. Aussi les rois. 
francs se montreront-ils volontiers disposés à simpli- 
fier le procédé en usage. Clovis s'y essaya, mais avec 
un doigté délicat bien différent de la touche un pew 
brutale de quelques-uns de ses successeurs. Après la 
prise de Verdun, il essaya d'imposer à cette ville 
l’homme de son choix. le prêtre Euspice. Mais celui-ci 
se déroba à l’honneur qui lui était offert. Plus tard, la 
cité fit choix de ce même Euspice avec la pensée sans. 
doute que cette élection lui attirerait la bienveillance 
royale 5. Sur le siège d'Auxerre, Clovis voulut placer 
un prêtre nommé Eptadius, sujet de Gondebaud, roi 
de Bourgogne; il commença donc par solliciter et 
obtenir l’agrément de Gondebaud; ceci équivalait à 
une désignation, c'était déjà la candidature officielle, 
d’ailleurs couronnée d’un plein succès δὶ Même procédé 
à Arras. Clovis recommande chaudement l’ascète Wast 
à l’évêque Remi de Reims, qui, résolument, nomme et 
consacre son élu à lui, considérant que la cité d'Arras. 
est à peine évangélisée et ne possède pas un corps 
électoral 7. Ceci est très logique et encore plus ingé- 
nieux. Il paraît clair que l'élection n’est déjà plus 
qu'une méthode encombrante, dont on ne peut se 
défaire, mais qu’on subtilise du mieux que l’on peut 
chaque fois que s’en présente l’occasion. 

Le fait suivant est plus significatif. Sur le désir 
formel de Clovis, l’évêque de Reims ordonne prêtre 
un certain Claudius. Les évêques Léon de Sens, Héra- 
clius de Paris et Théodore d'Auxerre protestent contre 
cette ordination sacerdotale qu’ils jugent anticano- 
nique, comme entachée de corruption. L'évèque 
Remi dut convenir qu'il avait cherché à complaire au 


non solum ex illo oppido (Turonensi) sed eliam ex vicinis 
urbibus ad suffragia convenerat. Même constatation dans la 
Vie de saint Germain d'Auxerre. Vila Germani, 1. I, n. 2. 
—5 Vita 5. Maximini Miciensis, ce. vu, dans Mabillon, Acta 
sanct. O. 5. B.,t.1, p. 565. — * Vila Epladii, c. vor, dans 
Script.rer., merov., édit, Krusch, t.rn1, p.189; cf. L.Duchesne, 
dans Bull. crit., 1897, n. 24, p. 453-455, — ? Vita Vedasti,. 
c. π|-ν, dans Acta sanct., €, 1, p. 79: 


2641 


roi et présenta sa défense en exposant sa conduite 
comme une nécessité politique : « Comment ne pas 
céder aux désirs d’un roi illustre, dit-il, du défenseur 
de la foi catholique, du protecteur de la patrie, du 
vainqueur des gentils? » Puis, se retournant contre 
ses accusateurs, il leur reproche d’oublier que leur 
élévation ἃ la même origine et qu’ils doivent au même 
prince leur dignité épiscopale : Tanto in me prorupistis 
felle commoti, ul nec episcopatus vestri deluleritis 
auctori . On peut, sans torturer le sens de ce reproche, 
y voir une allusion plus ou moins claire à l’interven- 
tion directe de Clovis dans la nomination des évêques 
de Sens, de Paris et d'Auxerre. 

En 511, au concile d'Orléans, Clovis abordaïit réso- 
lument la politique religieuse du royaume franc. Non 
seulement le concile se réunissait par ses ordres, mais 
16 roi lui soumettait le sujet de plusieurs délibérations. 
Le canon 4, qui interdit à tout séculier l’accès de la 
cléricature sans l’ordre du roi ou la volonté du comte, 
est évidemment dû à son inspiration. Les évêques firent 
ajouter que les fils des clercs seraient dispensés de cette 
obligation, à laquelle leurs parents ou leurs aïeux au- 
raient déjà été assujettis 2. L’ingérence de l’État ne 
pouvait guère aller plus loin que ce consentement in- 
dividuel aux vocations ecclésiastiques. Si semblable 
prétention était élevée de nos jours, elle ne pourrait 
manquer de paraître exorbitante; mais au début du 
Mie siècle elle n’est qu’une preuve nouvelle et éclatante 
de la protection accordée par la royauté à l’Église à 
l'époque des âges de foi. Par contre, les canons du 
concile ne contiennent pas la moindre revendication 
royale en matière d’élections épiscopales. Rien, par 
conséquent, n'indique que Clovis ait voulu changer 
le droit existant ou du moins la législation existante. 
11 préférait la déformer dans la pratique et fausser le 
jeu normal des élections; méthode prudente dont ne 
tardèrent pas à se départir ses successeurs. 

Clodomir ({ 524) impose à l’Église de Tours le prêtre 
Ommatius, sans qu’on puisse dire si cet ordre s’auto- 
rise d’une élection canonique. A Clermont, Thierry Ie, 
en 516, impose la nomination de Quintianus et nul 
n’en paraît surpris. Après la mort de Quintianus, c’est 
encore le choix du roi qui donne le siège épiscopal à 
Saint Gall #, nonobstant les préférences des Clermon- 
tois pour un autre candidat. Tandis que les gens de 
la ville discutaient chez le prêtre Impetratus les titres 
des candidats sans aboutir à rien, Gall dit en sortant 
de cette réunion : « C’est moi qui serai évêque. » Son 
oncle Impetratus, en homme avisé, lui conseilla d’aller 
raconter au roi l'incertitude du comité électoral, espé- 
rant que Thierry le désignerait. Gall mit à profit son 
séjour et quand les Clermontois arrivèrent avec le nom 
de leur favori et les présents d'usage, le roi déclara 
son choix fait et imposa le diacre Gall. On voit ainsi 
la volonté du prince faire échec au choix du peuple, 
aussi le droit canonique ne s’en trouve pas mieux; 
aussi verrons-nous bientôt un des successeurs de Gall, 
le prêtre Caton, répondre obstinément qu'il n’attend 
rien du roi : nam ego canonice assumplurus sum hunc 
donorem” ; ce qui lui portera préjudice, car on ne manque 
pas d’aspirants évêques plus accommodants. 

Le nombre des candidats à l’épiscopat nous montre 
peut-être le besoin de dévouement de tant de belles 
âmes, peut-être autre chose. Quoi qu’il en soit, l’em- 
barras consiste surtout à choisir. « Après la mort de 
l'évêque Dalmate, écrit Grégoire de Tours, beaucoup 
«e gens, comme de coutume, briguèrent son siège 5. » Il 
est fâcheux que ces candidats se montrent parfois trop 


τς Remi, Epist., dans Bouquet, Rec. des historiens des 
Gaules, t. 1V, p. 52. — ? Conc. Aurelian., 511, can. 4, 
dans Maassen, Concilia ævi merovingici, in-4°, Hanno- 
weræ, 1893, p. 4. — ? Grégoire de Tours, Hist, Francor., 


ÉLECTIONS ÉPISCOPALES 


2642 


impatients d'entrer en possession et prennent leurs 
gages. « Après la mort de l’évêque Théodose, les que- 
relles qui s’élevèrent dans l'Église de Rodez en vinrent 
à ce point qu’elle fut presque entièrement dépouillée 
des vases sacrés et de tout ce qu’elle possédait de plus 
précieux . » C’est que plusieurs avaient de grands frais 
à supporter; on voyait le prêtre Translobade donner 
un festin aux clercs et tandis qu’ils étaient à table, 
un des convives blâma vertement l’évêque défunt, 
qu'il appela fol et insensé. Ces appréciations s’agré- 
mentaient de copieuses rasades *, dont l'usage s’est 
longtemps conservé. Les dîners servaient à merveille 
au lancement des candidatures épiscopales. On y fai- 
sait assaut de bonne chère et de promesses : offerentes 
multa, plurima promiltentes *. En 553, l’évêque de 
Clermont, Gall, vint à mourir et le clergé désigna pour 
lui succéder le prêtre Caton, qui, sans plus attendre, 
fit acte d'administration et de gouvernement « comme 
s'ilétait vraiment évêque». Il n’avait pas mêmeattendu 
que son prédécesseur fût en terre, puisque c’est à 
l'issue des funérailles de celui-ci que les évêques ayant 
officié à la cérémonie lui proposent de procéder à sa 
consécration. Eux-mêmes ont sans doute un peu 
hâte de rentrer dans leurs villes, car ils savent parfai- 
tement que cette consécration ne doit avoir lieu que 
sur l’ordre exprès du roi, mais, disent-ils, «le roi n’est 
qu’un enfant », et d’ailleurs ils prennent leurs précau- 
tions contre ce qui pourrait advenir. « Si on t'impute 
quelque fraude, disent-ils à Caton, nous prendrons ta 
défense, nous traiterons avec les grands pour qu’on 
ne te fasse aucun tort. » Mais Caton n’est pas aussi 
empressé. « Vous l’avez appris par la renommée, leur 
répond-il; dès mon jeune âge j'ai vécu religieusement, 
jeûnant, me plaisant aux aumônes, me livrant à des 
veilles continuelles, et passant bien souvent les nuits 
à chanter les louanges du Seigneur. J’ai acquis, selon 
l'institution canonique, les divers ordres de la clérica- 
ture : j’ai été lecteur pendant dix ans, j'ai servi en 
qualité de sous-diacre pendant cinq ans, en qualité 
de diacre pendant quinze ans et je suis prêtre depuis 
vingt ans. Que me reste-t-il donc à faire sinon à rece- 
voir l’épiscopat, récompense de fidèles et bons ser- 
vices? Retournez dans vos cités et occupez-vous de ce 
qui vous regarde; quant à moi, j’acquerrai la dignité 
épiscopale suivant les règles canoniques. » Cependant 
l’archidiacre Cautinus vient offrir ses bons services à 
Caton, qui le rudoie et le menace. Cautinus sort de la 
ville pendant la nuit, court annoncer au jeune roi la 
mort de l’évêque Gall. Le roi convoque à Metz les 
évêques de la province de Bourges, qui, au mépris des 
canons, prescrivant que le choix, se fera dans la ville 
veuve de son évêque, élisent et consacrent Cautinus, 
qui revient à Clermont et se substitue à l’intrus ”. 
Caton prit sa revanche. En 555, Cautinus s’avisa 
de lui faire obtenir le siège de Tours; mais Caton n’en 
voulut point. Tandis qu’il discutait son affaire avec 
une délégation de Tourangeaux venue lui transmettre 
la proposition officielle, tout Clermont s’ameuta, 
vieillards loqueteux et enfants dépenaillés, mendiants 
à béquilles et à sébilles foncent sur les cleres de Tours 
et les menacent s'ils emmènent leur bon père Caton. 
Celui-ci ne pouvait se dérober à une manifestation si 
touchante, ilrenonça au siège de Tours etremboursa aux 
manifestants les frais de cette touchante insurrection. 
A Tours, la déception fut grande, mais faute de Caton, 
on fit choix d'Euphrone et les principaux de la cité 
allèrent l’annoncer au roi, qui en fut fâché : « J'avais 
commandé, dit-il, d’élire le prêtre Caton, pourquoi 


1. 111, ο. xvu. — * Zbid., 1. IV, co. v. — * Jbid., 1. IV, ce. x. 
— ὁ Hist. Francor., 1. V, cc. xXLvVn. — * Jbid., 1. VI, 
ec. xxx VI. —  Jbid., 1. V, ce. XLVn. — *Jbid., 1. IV, c. XXxv. 
— 10 Jbid., 1. IV, οὐ v. 


2643 


a-t-on méprisé mon ordre? » Cet incorrigible Caton 
faisait encore venir des femmes dans l’église et, moyen- 
nant salaire, elles jouaient l'inspiration et criaient bien 
haut que Cautinus ne valait rien, qu'il était coupable 
de tous les crimes et indigne de l’épiscopat 3. 

Tout ceci est fort instructif et nous montre que les 
élections épiscopales étaient bien loin de ressembler 
à l’idée que certains ont voulu en donner. Les évêques 
le savaient et ceux qui avaient eu autre chose que de 
l’ambition, ceux qui avaient aimé leur Église et sou- 
haïtaient lui épargner ces tracas, risquaient parfois 
de désigner un nom au choix des fidèles. L’estime, la 
reconnaissance, la confiance induisaient le plus grand 
nombre à l’acclamer, on procédait à l'élection et, sans 
secousse, le coadjuteur prenait place auprès du titu- 
laire en attendant le jour de recueillir sa succession. 
C’est ainsi que Sacerdos, évêque de Lyon, sentant 
sa fin venir, sollicita du roi Childebert la nomination 
de Nizier, qui « devint évêque avec le plein consente- 
ment du roi et du peuple ? ». Ou bien l’évêque recom- 
mandait son candidat par testament. Dalmate, évêque 
de Rodez, suppliait le roi Childebert « de ne pas mettre 
dans son Église un étranger, ni un homme adonné à 
la cupidité ou marié, mais de lui désigner pour succes- 
seur un homme libre de ces liens et qui n’eût de pensées 
que pour louer le Seigneur ». Ce testament fut lu devant 
le roi, et, sur ces indications, Théodose, archidiacre de 
Rodez, fut consacré évêque de la ville. Ces faits nous 
montrent, d’une part, la cité, peuple et clergé, usant 
du droit d'élection et ayant conscience que l'initiative 
de la nomination épiscopale lui appartient, quitte à 
faire ensuite ratifier son choix par l’autorité royale. 
D'autre part, le roi agit avec une pleine indépendance. 
11 ne se tient pas lié par le choix des électeurs. C’est à 
peine même s’il laisse entrer ce choix en ligne de 
compte pour déterminer ses préférences. Il nomme 
lui-même, il agrée ou rejette l'élection comme bon 
lui semble. De l'élection il subsiste un mot et une 
apparence. 

Le roi Clotaire Ier n’en prend pas moins à son aise 
avec le droit canonique. Domnolus est nommé succes- 
sivement à Avignon et au Mans; Austrapius, à Poi- 
tiers; Emerius, à Saintes; sans autre intervention ni 
garantie que le bon plaisir royal. Nous venons de 
rappeler que le prêtre Caton de Clermont refusa le 
siège de Tours où l’appelait Clotaire, qui s’écrie : Præ- 
ceperam ut Calo presbyter illic ordinaretur, et cur est 
spreta jussio nostra? Mais il s’arrange du nom qu’on lui 
propose et du rapport qu’on lui fait et décide qu’on 
passera outre : Electio compleatur. Dans ce dernier cas 
tout est régulier : élection populaire, consentement 
royal, décret de chancellerie et sacre. 

Par contre, Childebert s’efface volontiers ; on signale 
sous son règne plusieurs élections épiscopales, l’une 
à Angers ὅ, l’autre à Bayeux #, où son intervention est 
passée sous silence. Est-ce bien certain? Mais la Vita 
Vigoris est dénuée de toute valeur et la Vita Albini 
passe par erreur sous silence le præceplum royal; enfin 
si l'élévation de saint Paterne sur le siège d’Avranches 
fait la part égale au roi et au peuple ὅ, ce texte est 
sans force probante. LaVila Leobini et Grégoire de 
Tours ‘, dont les récits présentent des garanties d’au- 
thenticité, font précisément entrevoir la part prépon- 
dérante prise par la volonté royale. L'opposition avec 
la façon d'agir de Clotaire est d’autant plus délicate 
à préciser que, pour apprécier la conduite de celui-ci, 
l’on possède le témoignage, généralement assez précis 
et circonstancié, de Grégoire de Tours, dont les sou- 


? Hist. Francor., 1. IV, ο. ΧΙ. — ? Vitæ Patrum, vin, 3. 
—? Vita Albini, c.1x, dans Mabillon, Acta sanct., t.1, p. 103. 
— “* Vila Vigoris, dans Bouquet, Recueil, t. 11, p. 422. — 
* Vita Paterni, c. v, dans Mabillon, Acta sancet., t. 1, p. 143. 


ÉLECTIONS ÉPISCOPALES 


2044 


venirs étaient plus abondants pour Clermont, Tours, 
Poitiers, le Mans, villes soumises à ce prince, tandis 
qu’il ne rapporte aucun fait parallèle concernant les 
évêchés du royaume de Childebert. 

Quant à l’épiscopat, il y avait beau temps qu'il ne 
songeait plus à faire entendre à ce sujet ses réclama- 
tions. Déjà Clovis pouvait en prendre à son aise et 
imposer ses favoris. Léon de Sens avait gourmandé 
Remi de Reims à cause de l’ordination d’un prêtre 
indigne; mais les nominations épiscopales ne soule- 
vaient pas même une observation. Les abus qui se sont 
greftés en 515 7 sur l'intervention royale, la tendance de 
l'Église franque, qui se révèle dans le canon 54 du 
second concile d’Arles, cherchant à combattre les co- 
teries locales et les poussées populaires par un régime 
électif limité (désignation de trois candidats par les 
évêques) montrent bien dans quel sens la royauté fut 
sollicitée d’agir. On la choisissait comme arbitre, et 
si l’on considère la façon dont l’organisme des élec- 
tions épiscopales fonctionnait généralement en Gaule, 
il est évident que le rôle du roi fut souvent de désigner 
d’une façon personnelle et directe le titulaire, comme: 
le fit Thierry pour le siège de Clermont. Bien que le 
fait fût accepté de tout le monde, la question de droit 
ne fut précisée qu’en 549. Le silence du concile de 514 
n'indique pas une réserve de la part de Clovis: il s'ex- 
plique parce que la législation ecclésiastique existante 
ne mettait pas d’obstacle à l’action royale. Ce fut seu- 
lement lorsque l’épiscopat eut remis en vigueur (en 
533, 535, 538) le droit canonique en matière d'élection, 
qu’il songea à consacrer juridiquement un droit acquis. 
à la royauté. 

Nulle répugnance, en général, parmi les élus pour 
l'intervention royale, à laquelle ils doivent l’épiscopat. 
Gall de Clermont et Domnolus du Mans, hommes 
pieux et zélés, n’y voient rien à reprendre. Alors, comme 
de tous temps, l'Église favorise volontiers le pouvoir 
royal dans l’espérance de ne pas avoir obligé un ingrat ; 
calcul souvent déçu. Au concile d'Orléans, en 511, les 
évêques s'efforcent de lier leur cause à celle de la 
royauté, ils la félicitent d’avoir pris l'initiative de leur 
convocation pour le bien de la religion : quia tanta ad 
religionis catholicæ cultum gloricsæ fidei cura vos exci- 
lat ut sacerdotalis mentis affectu sacerdotes de rebus 
necessariis tractaturos in unum colligi jusseritis *, et 
les évêques réunis dans la même ville, en 549, ne s'ex- 
primeront pas autrement : Zgilur cum clementissimus 
princeps domnus triumphorum titulis invectissimus 
Childebertus rex pro amore sacræ fidei εἰ statu religionis 
in Aurelianensi urbe congregasset in unum Domini 
sacerdotes *. Avec une imprévoyance qu'on serait em 
droit de ne pas attendre d'hommes chargés d'intérêts 
si graves, les évêques songeaient à soustraire de plus 
en plus les droits électoraux du peuple, sauf à les trans- 
porter aux rois, s’imaginant avoir gagné quelque chose 
quand ils auraient prévenu quelques abus au prix 
d’une abdication plus ou moins déguisée. Les faits ne 
tardèrent pas à les éclairer. 

Les désordres d’une élection populaire étaient moins 
graves et moins redoutables que l'introduction de la 
simonie exercée au profit de la royauté. Le mal appa- 
rut et se développa rapidement sous le règne de 
Thierry Ier: Jam tunc germen iniquum cϾperat frucli- 
ficare, ut sacerdotium aut venderetur a regibus aut com- 
pararelur a clericis 3°. Il se trouvait encore, mais en 
petit nombre, des hommes à l’ancienne mode qui 
s’applaudissaient de n’avoir dépensé qu'un tiers de 
sol, en guise de pourboire, au festin que le roi avait 


—  Vilæ Patrum, ce. vin, n. 4. —*? Vilæ Patrum, ο. vi, ἢ. 8, 
— " Concilia ævi merowingici, édit. Maassen, in-4°, Hanno- 
veræ, 1893, p. 2, — " Ibid., p. 101. — * Vitæ Patrum, 
Ci VI,,8; 


2645 


donné dans son palais à l’occasion de leur consécra- 
tion épiscopale ". D’autres y allaient plus largement 
et traitaient l'achat d’un évêché avec les marchan- 
dages d’une affaire commerciale. Les évêques réunis 
en concile ne manquèrent pas de prodiguer les ana- 
thèmes, dont l'écho retentit d’un concile au concile 
suivant, montrant ainsi l’inutilité des menaces et 
l'étendue du mal. En 533, concile d'Orléans ?; en 535, 
concile de Clermont ὃ: en 549, concile d'Orléans 4 
s'évertuent à lancer des excommunications dont les 
destinataires semblent fort peu se préoccuper. 

Autre abus de l’ingérence royale, l'élévation des 
laïques à l’épiscopat. Le concile de 549 ne trouve rien 
de plus efficace que de tolérer l’abus et d'admettre la 
validité de la désignation faite par le roi, sous réserve 
d'un noviciat d’une année imposé au nouveau titu- 
laire avant de recevoir la consécration épiscopale °. 

Il fallait donc revenir en arrière et reconnaître les 
inconvénients de l'abandon imprudent qui avait livré 
les nominations épiscopales aux princes, dont le plus 
clair intérêt était de les exploiter. Seulement il est 
plus malaisé de reprendre ce qu’on a abandonné que 
de refuser ce qu'on tient. Les conciles mérovingiens 
vont être réduits à énoncer la règle que leurs membres 
ont contribué de gaîté de cœur à compromettre; ils 
vont rappeler discrètement que l'élection du métro- 
politain et celle des évêques de la province requièrent 
le concours du peuple et des clercs. Cette littérature 
est affligeante. Toutes ces admonitions, ces protesta- 
tions viennent en pure perte, du moment que ce ne 
sont là que des exercices littéraires, et les faits abu- 
sifs, dont la série se continue et se développe, montrent 
assez que ces Pères, si véhéments sur le papier, sont 
beaucoup plus réservés dans la pratique de la vie. 
« Que personne ne recherche l'honneur du pontificat, 
si ce n’est par ses mérites, disent les évêques réunis 
à Clermont, le 8 novembre 535. Cette fonction divine 
ne s’acquiert pas par des biens, mais par les mœurs : 
on ne doit s'élever à cette éminente dignité que par 
l'élection de tous, non par la faveur de quelques-uns. 
Quiconque désire l’épiscopat doit être consacré pon- 
tife par l'élection des clercs et des citoyens, avec le 
consentement du métropolitain de sa province. Qu'il 
se garde d'employer le patronage des puissants et de 
faire souscrire le décret de son élection en employant 
la ruse, l'argent ou la contrainte. » A Orléans, en 549, 
nouvelle insistance; mais déjà les évêques ont perdu 
quelque chose de leur assurance, ils voudraient bien 
ne rien réclamer, ne rien exiger, aussi se dérobent-ils, 
et leur importunité avec eux, derrière les décrets du 
Siège apostolique en matière d'élections épiscopales : 
Ipse metropolitanus a comprovincialibus episcopis, 
sicut decreta Sedis apostolicæ continent, cum consensu 
cleri vel civium eligalur, quia æquum est, sicut ipsa 
Sedes apostolica dixit, ul qui præponendus est omnibus 
ab omnibus eligatur. Cela dit, pour l’acquit des con- 
sciences, au canon 3°, les mêmes Pères au canon 10e 
décidaient que le roi était trop intéressé au rôle des 
évêques pour se désintéresser de leur nomination. Ils 
lui refusaient le droit de nomination, sauf à lui recon- 
naître le droit de confirmation; ainsi le principe électif 
demeurait intact, mais au lieu de jouer à faux, il jouait 
inutilement. Le roi laissait le peuple et les clercs passer 
leur fantaisie, choisir un nom et l’acclamer; cela fait, il 
disait : Veto; et tout était à recommencer. Ce 10° canon 
porte que la consécration épiscopale ne sera donnée 
par le métropolitain à l’élu qu'après que celui-ci aura 
reçu l’agrément du roi: cum volunlale regis, juxla elec- 
lionem cleri ac plebis, sicul in antiquis canonibus lene- 


1 Vitæ Patrum, c. vi, 3. — * Conc. Aurelian., Can. 4, p. 62, 
— " Conc. Clarom., can. 2, p. 66. — “ Conc. Aurelian., 
can. 10, p. 103-104. —5 Jbid., can, 9, p. 135. — " Grégoire 


ÉLECTIONS ÉPISCOPALES 


2646 


lur scriplum, a melropolilano… cum comprovincialibus 
ponlifex consecrelur. Mais tout de suite, les évêques 
se ravisent et, au canon 11e, ils déclarent qu'on ne 
donnera pas un évêque à une population malgré elle; 
c'est exact, mais on ne lui donnera pas non plus celui 
qu’elle réclame si le roi s’y oppose. Qu'importe que 
les puissants polentes personnæ — il eût été plus franc 
de dire le roi—forcent les clercs et le peuple à faire un 
choix difiérent, puisque ce même roi pourra faire obs- 
tacle au choix spontané. On dit que le droit royal de 
confirmation ne supprime pas le droit populaire d’élec- 
tion; non, sans doute, il ne le supprime pas, mais il 
l’énerve et l’anéantit; c’est de cette façon qu'il s’y 
ajuste. La reconnaissance du droit royal par l’Église 
n'implique nullement la limitation de la puissance 
royale, mais consacre son intrusion. 

La situation issue du canon 10e d'Orléans est à tel 
point abusive que le concile tenu à Paris entre 556 et 
558 s'efforce d'y parer dans une certaine mesure : 
« Que nul ne soit ordonné évêque malgré les habitants 
de la cité; mais que l'élection soit faite par le peuple et 
le clergé en pleine liberté. Que personne ne s’ingère, en 
vertu de l'autorisation du prince, ni par un autre 
moyen, contre la volonté du métropolitain et des 
évêques comprovinciaux. Si quelqu'un, par un excès 
de témérité, ose s'emparer de cette éminente dignité, 
en vertu d’un ordre royal, qu'aucun des évêques de la 
province ne reçoive’ cet intrus en qualité d'évêque; 
quiconque aurait la présomption de le recevoir encour- 
rait l’excommunication. » Voici qui est clair, seule- 
ment les évêques se gardent bien de dire ce qu'il ad- 
viendra du prince sans l’ordre royal duquel personne 
ne serait en mesure de s’ingérer de façon si abusive. 
Quant à la clause d’après laquelle le canon peut avoir 
un effet rétroactif, on peut la négliger jusqu’au mo- 
ment où un fait montrera qu’elle fut autre chose qu'une 
clause de style. 

En effet, pas un évêque ne remua du vivant de 
Clotaire Ie; mais aussitôt qu'il fut mort, l'évêque de 
Bordeaux, Léonce, pris de courage, employa ses loisirs 
à éplucher les titres de l’évêque Emerius. Léonce réunit 
à Saintes ses suffragants et Emerius fit les frais de la 
journée; déclaré déchu, il fut remplacé par Héraclius, 
qui partit sur-le-champ porter à Paris, au roi Charibert, 
l’acte de consensus ou décret d'élection des évêques. 
Charibert était dans les bons principes et demanda à 
Héraeclius s’il pensait que le feu roi n’eût pas laissé un 
fils capable de maintenir ses actes et de réclamer ses 
droits, décidé d’ailleurs à ne pas souflrir qu’on dé- 
pouille de l’épiscopat celui que son père avait choisi 
pour ce rang. Il envoya deux délégués, cleres ou 
évêques, qui rétablirent Emerius sur son siège et mi- 
rent Léonce de Bordeaux et ses suflragants à l'amende. 

Le roi Gontran ne se montre guère plus disposé que 
ses prédécesseurs aux concessions. Il protestait bien 
haut contre la simonie, mais il recevait avec satisfac- 
tion les présents et leur vertu était telle que, malgré la 
promésse de ne point faire ordonner de laïques à l'épi- 
scopat, le Didier laïque, largement recommandé par ses 
richesses, fut promu sur le siège d'Eauze ‘. D’autres 
laïques sont également pourvus. Le référendaire Fla- 
vius obtient le siège de Chalon-sur-Saône ?; Licérius, 
autre référendaire, le siège d'Arles ὃ: le comte Gonde- 
gisile, le siège de Bordeaux ?. Que subsistait-il du droit 
d'élection et de la règle qui exigeait un candidat engagé 
dans les ordres? A Vienne, il n’est plus du tout ques- 
tion du peuple, le choix se fait rege eligente ®. Comme 
ce Gontran est d’abord facile et se montre accommo- 
dant, les évêques ne veulent pas demeurer en reste et 


* Ibid., 1. V, 
VIII, 


de Tours, Hist. Franc., 1. VIII, ec. XX. — 
©. XLV. — " Ibid., 1. VIII, ο. ΧΧΧΙΧ. — " Ibid. 1. 
c. ΧΧΗ͂. — * Jbid., 1. VIII, c. XXXIX. 


2647 


passent sous silence ces revendications qu'ils desti- 
naient à taquiner Clotaire ou Childebert. Cette fois, 
les canons des conciles renoncent à harceler‘un si digne 
prince de réclamations intempestives. A propos de 
l'élection de Bourges, Gontran porte son choix sur 
Sulpice; mais est-ce vraiment le personnage le plus 
considérable et le plus digne parmi les candidats 
choisis par lesélecteurs? Rien n'indique queles simonia- 
ques, auxquels Gontran préfère Sulpice, eussent été 
choisis par les clercs et le peuple de Bourges. Au mo- 
ment d’une nomination imminente, on voyait souvent 
surgir des candidats dont la communauté n'avait ja- 
mais eu à s’occuper, qu’elle eût désavoués si elle avait 
connu leurs noms et leurs titres. A propos de l'élection 
de Lyon où Nizier avait désigné Etherius pour lui 
succéder, Gontran hésita quelque temps. Mais c'est 
surtout l'élection de Virgile, proposé pour le siège 
d'Arles par Siagrius d’Autun, qui paraît entachée d’irré- 
gularité. L’influence de Siagrius, en relation avec 
Arles, et déterminant dans cette dernière ville le choix 
de Virgile, abbé à Autun, ne suppose pas si évidem- 
ment une élection préparatoire par le clergé d'Arles. 
Elle autorise bien plus aisément l’hypothèse contraire; 
aussi les propos contenus dans la Vita Virgilii ne peu- 
vent être pris au sérieux 1. Enfin l'élection du succes- 
seur de Tétricus sur le siège de Langres, loin d’être 
absolument régulière, fut strictement anticanonique. 
Que les électeurs se soient réunis trois fois dans 
l’espace de quelques mois et aient procédé librement 
à l'élection, peu importe, puisque le titulaire n’était 
pas mort ni démissionnaire. Pour le siège de Saintes, 
il n’y a pas de discussion : le roi de Bourgogne rejette 
l’élu de la communauté et y substitue son candidat 
à lui, le comte Gondegisile ?. Le silence des conciles 
tenus sous le règne de Gontran doit donc être tenu 
à négligence du clergé, à complaisance ou à complicité. 

Dans le royaume de Sigebert Ier, mêmes abus. 
L'élection du successeur de Cautinus sur le siège de 
Clermont, faite par le peuple et par le clergé, est 
sans doute approuvée par le roi, mais celui-ci est si 
zélé qu'il en fait trop et la consécration ratifiée par 
lui devient anticanonique du fait que l’évêque fut 
sacré dans la ville de Metz au lieu de l’être à Clermont. 
Les deux Vilæ de Magneric de Trèves ὅ et de Grégoire 
de Tours ‘ sont des documents peu sûrs et sur la foi 
desquels il est hasardeux de soutenir que les élections 
de ces deux prélats furent irréprochables. Sigebert 
montre un curieux sans-gêne en matière épiscopale. 
ΤΙ démembre l'évêché de Châteaudun ‘, fonde celui 
d’Alais 5 et fait consacrer un évêque à la cour sous le 
réjouissant prétexte de « recevoir de ses mains les 
saintes eulogies ». 

Childebert II, fils de Sigebert 1°, n’eut pas d’abord 
de règle arrêtée. On le voit procéder de manière 
correcte à l’occasion du choix de saint Géry pour le 
siège de Cambrai. Géry est désigné par les cleres et 
par le peuple, on rédige la lettre de demande, suggestio, 
destinée au roi d’Austrasie, pour lui demander l'élu 
et Childebert y consent, il délègue le métropolitain 
Egidius pour procéder à la consécration 7. Pour le 
siège de Verdun, la correction reçoit déjà un accroc 
sérieux, c’est un laïque, le référendaire Charinus, qui 
est élu ὃ; mais l’écueil des rois francs, en matière de 
nominations épiscopales, c’est la simonie. Childebert 
n’y échappe pas, il y échappe même si peu que le pape 
Grégoire I se plaint à Vigile d'Arles que, dans le 


1 Grégoire de Tours, Hist. Franc., 1. IX, ©. xxm; Vita 
Virgilii, e. vi. — ? Grégoire de Tours, Hist. Franc., 1. VIII, 
€. ΧΧΠ, — % Vila Magnerici, cap. 1, 9, dans Acta sancl., 
julii t. νι, p. 184. — 4 Vita Gregorii, ο. ΧΙ. — δ Grégoire de 
Tours, Hist. Franc., 1. VII, c. xvu. — * Ibid., 1. V, c. v. — 
? Vita Gaugerici, ec. νὰ, dans Script. rer. merov., t. τι, p. 654. 
— # Grégoire de Tours, Hist, Franc.,1. IX,c. ΧΧΠΙΙ. -- τ " Jafté, 


ÉLECTIONS ÉPISCOPALES 


2648 


royaume de Childebert, il n’y ait pas une nomination 
épiscopale qui ne soit entachée de corruption : Quod 
in Galliarum vel Germaniæ partibus nullus ad sacrum 
ordinem sine commodi datione perveniat ὃ; à Childebert 
lui-même le même pape écrit pour le supplier d’arracher 
Lam detestabile facinus de regno suo . Que l'influence 
de Brunehaut ait été pour quelque chose dans cette 
situation, on ne risque guère à l’insinuer, car Brune- 
haut est assez peu défendable partout où on rencontre 
son action et son influence, mais on doit observer que, 
au début du règne de Childebert, lorsque la tutelle 
des grands qui pesait sur le royaume d'’Austrasie 
eut été brisée, Brunehaut exerça le pouvoir au nom de 
son fils, âgé de quinze ans. Or, c’est à cette période du 
règne qu’on attribue les bons choix, non influencés 
par Brunehaut. Il y ἃ plus. La nomination de Théodose 
à Rodez en 580 peut-elle caractériser l’attitude et la 
politique religieuse personnelle de Childebert, né en 
570? La nomination de Charinus à Verdun est régu- 
lière, sauf la condition laïque — elle est cependant con- 
temporaine de la nomination de Pronimius, imposé 
par le roi à Vence. La simonie ne fut peut-être pas un 
mal inhérent à la présence de Brunehaut. Sans doute 
saint Grégoire Ier se lamente !1,saint Colomban aussi #, 
Grégoire de Tours passe des lamentations vagues aux 
faits concrets, Frédegaire le renforce et l’auteur de 
la Vita Eligii (voir Dictionn., t. 1v, au mot ÉLor) nous 
dit tout net : maxime de temporibus Brunehildis 
infelicissimæ reginæ usque ad tempora Dagoberti regis 
violabat hoc contagium catholicam fidem 13; mais ce 
même auteur de la Vila Eligii nous apprend que 
Clotaire pratiquait de même la simonie; le mal n’est 
donc pas nouveau. 

Chilpéric n’était guère mieux disposé que Brune- 
haut à l'égard de l’Église : Nullum plus odio quam 
ecclesias habens, écrit à son sujet Grégoire de Tours. 
Il enviait non seulement les richesses des Églises, 
mais encore le pouvoir des évêques : Aiebal enim 
plerumque : Ecce pauper remansit fiscus noster, ecce 
diviliæ nostræ ad ecclesias sunt translatæ; nulli penitus 
nisi soli episcopi regnant; periit honor noster οἱ trans- 
latus est ad episcopos civitatum M, De semblables 
dispositions promettaient peu de chose. Puisqu'il 
fallait en passer par des évêques, du moins le roi les 
voulait-il prendre parmi les laïques, et sa politique 
était si claire que Grégoire de Tours ne manque pas 
de remarquer que ἐπ cujus lempore pauci quodam- 
modo episcopatum clerici meruerunt %. On voit ainsi, 
de par la volonté royale,introniser sur le siège du Mans 
le maire du palais Badégésile *, sur le siège de Dax le 
comte Nicetius 17, sur le siège de Nantes, le laïque 
Nonnichius. Bref, parmi les nominations épiscopales 
accomplies sous le règne de Chilpéric, Grégoire de 
Tours n’en cite aucune où l’on voie le canon fidèle- 
ment observé. 

Les évêques se taisent ou prennent leur parti, 
Grégoire de Tours consigne ses doléances dans son 
histoire, ses collègues se réunissent en concile et 
observent une prudente réserve, esquivant tout ce 
qui pourrait les commettre avec le pouvoir royal, se 
limitant à discuter un incident d'ordre privé. 
Grégoire Jer invite Brunehaut à assembler son clergé, 
qui condamnera la simonie et la nomination des 
laïques ?#, mais il en est pour son invitation, Colomban 
de Luxeuil, perdant patience, interroge le pape sur la 
question de savoir s’il doit rester en communication 


Regesta pontif. roman.,n. 1374.— "]bid., n.1376; Bouquet, 
Recueil, t. 1V, p. 15-16. — 1 Τα, Regesta, τι. 1743, 1744, 
1838, 1840; cf. 1491. — 2? Epist., v, dans Bibl. max. patr., 
t. ΧΗ, p. 32. — # Vila Eligiüi, 1. 11, c. 1. — "4 Grégoire de 
Tours, Hist. Franc., 1. VI, 6. XLvI. — 15 Jbid., 1, VI, 6. XLvr. 
— 19 Jbid., 1, VI, c.1x.— 17 JIbid., 1. VII, ο. ΧΧΧΙ, — 35 Jafté, 
Regesta, n. 1743; cf. n. 1747. 


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2649 


avec les évêques simoniaques 1; ceux-ci ou d’autres 
s’assemblent à Chalon-sur-Saône pour le juger, il les 
félicite alors de leur zèle et y ajoute le conseil de 
rendre ces réunions plus fréquentes, afin de veiller 
“fficacement à l'observation des canons ?. 

Le fils de Chilpéric, Clotaire IT,inaugure une poli- 
tique religieuse plus conciliante que celle qui a prévalu 
avec Brunehaut, Chilpéric et Gontran. La réaction 
éclata dans le concile de Paris, en 614. Cette réunion 
des évêques de tout le royaume avait pour objet de 
renouveler les statuts des anciens canons suivant les 
nécessités imposées par l’heure présente, de régler les 
questions du moment à la fois dans l'intérêt du prince, 
du peuple et du clergé *, Le concile aborda la difficile 
question des élections épiscopales et décida que, 
« à la mort d’un évêque, on ne devra ordonner à sa 
place que celui que le métropolitain et ses collègues de 
la province, les clercs et le peuple de la cité auront élu 
librement, sans corruption d’aucune sorte, particuliè- 
rement sans offre d'argent. Si un candidat s'empare 
subrepticement d’un siège et est introduit dans 
l'Église sans l’élection du métropolitain et le consen- 
tement du clergé et du peuple, son ordination sera 
déclarée nulle en vertu des statuts des Pères 4. » Le 
canon suivant prit la peine d'interdire à tout évêque 
de se désigner un successeur de son vivant sous 
quelque prétexte que ce fût. La nécessité de la confir- 
mation de l'élection par le roi fut passée sous silence. 
On ne la contestait plus, on ne la défendait plus, elle 
était passée dans l’usage et avait pris force de coutume, 
sinon de loi. Cependant ce silence pouvait prêter à 
interprétation et dans l’édit de Clotaire promulguant 
les canons du concile, le texte fut modifié comme suit : 

_« Au décès d’un évêque, son successeur, qui doit être 

ordonné par le métropolitain, assisté des évêques de 
ses provinces, sera élu par le clergé et par le peuple, 
et si l’élu est une personne digne, il sera ordonné par 
l'ordre πὶ prince. Si un personnage de la cour est élu, 
il pourra être ordonné pour le mérite de sa personne 
et de sa doctrine. » C'était le retour pur et simple — 
avec des formes — à la législation d'Orléans de 549. 
L'élection ne tirait son effet que de la confirmation 
épiscopale. En outre, le roi ouvrait les chemins de 
l'épiscopat à tous référendaires, palatins, clercs ou 
laïques, qui peuplaient le palais et que la faveur du 
prince ferait élire par le peuple. 

L'édit de Clotaire n’avait pas à reconnaître le droit 
électoral de la communauté chrétienne et il ne le 
reconnaissait pas, puisque ce droit était antérieur et 
supérieur à celui du roi. Sans l'élection populaire, 
il y avait abus et nomination anticanonique. ἃ Orléans, 
en 549, on avait pu reconnaître au roi un droit qui 
faisait échec à la décision du collège électoral; à Paris 
le roi n'avait à reconnaître rien du tout, puisque le 
peuple élirait sans lui, en dehors de lui et malgré lui. 
La royauté reconnaissait si peu le droit électoral du 
peuple, elle renonçait si peu à l’entraver, elle se rési- 
gnait si peu à ne confirmer que les élections réguliè- 
rement faites que la législation de 614 fut à maintes 
reprises violée, 

Clotaire II eut le bon goût d’appliquer son propre 
édit et on ne trouve pas d'exemple sous son règne 
d’une promotion à l’épiscopat qui n’ait été précédée 
de l'élection canonique. Dagobert Ier se montre lui 
aussi généralement respectueux du droit canonique; 
mais lorsqu'on le représente accédant aux vœux de 
l'Église de Cahors, qui sollicite pour évêque Didier, 
frère du défunt Rusticus, et que ce Didier se trouve 


1 Epist., ν, dans Bibl. max. patr., t. Xn1, p.32. — 3 Epist., 
at, ibid., p. 25. — * Conc. ævi merowing., Ὁ. 185. — 4 Conc. 
Parisiens., G14, can. 2, ibid., p. 186. — 5 Vita Desiderii, 


ÉLECTIONS ÉPISCOPALES 


2650 


être trésorier de Dagobert, à Ja cour duquel il réside, 
il semble malaisé d'admettre que les clercs et le peuple 
de Cahors aient porté leur choix sur ce fonctionnaire 
royal sans qu’on leur ait suggéré son nom. C’était la 
méthode, anciennement pratiquée, de désigner au 
corps électoral un candidat officiel agréable au prince, 
lequel s’empressait d’acquiescer au vœu public, 
légalement exprimé Quamobrem juxla civium 
pelitionem, nostram quoque concordantem in omnibus 
voluntatem decernimus ac jubemus, ut adjuvante et 
clamante laudes ipsius clero vel populo, vir illustris ac 
verus Dei cultor Desiderius pontifex in urbe Cadurci 
debeat consecrari et nostra civiumque voluntas, quod de- 
crevit in omnibus, in Dei nomine perficiatur 5. 

Après Dagobert les accrocs se multiplient. Éloi de 
Noyon et Dadon (— Ouen) de Rouen sont nommés 
à leurs sièges par les officiers du palais ‘; en outre, ils 
n’appartiennent de près ni de loin aux deux cités sur 
lesquelles 115 vont exercer le pouvoir épiscopal. 
Saint Léger ne s’embarrasse nullement d’être élevé 
par la reine Bathilde sur le siège d’Autun, sans élec- 
tion d’aucune sorte 7. Les conciles de Chalon-sur-Saône 
(650?) et de Saint-Jean-de-Losne (673-675) rappellent 
que tout évêque doit être élu par le clergé et par le 
peuple, s’ilne veut voir son élection annulée. Apparem- 
ment ce rappel vise quelques abus récents et voisins ". 

Le récit de l’élection de saint Prix, successeur de 
saint Félix sur le siège de Clermont, nous apprend 
ce que peut être une élection épiscopale sous le règne 
de Childéric II. A la mort de Félix, l’abbé du monas- 
tère de Chantoin, Præfectus ou Prix, se ressouvient 
que sa mère a rêvé le voir évêque et il s’empresse 
d’en faire part à la cité, qui, pour toute réponse, lui 
demande s’il est assez riche pour soutenir sa préten- 
tion. Prix répondait que, si Dieu s’en mêlait, il 
obtiendrait l’épiscopat sans bourse délier. Cependant 
larchidiacre Gervold faisait remarquer que, selon 
un usage ancien, ses prédécesseurs étaient candidats 
de droit au siège vacant. Il fallait se prononcer. Or, 
cinq clercs parmi les plus éminents de la cité, quinque 
de senioribus abbatibus, l'archidiacre Gervold, l’abbé 
de Chantoin, les prêtres Arivald et Agin, le diacre 
Étienne, avaient signé un pacte d’après lequel aucun 
candidat ne pouvait remplacer le défunt Félix s’il ne 
réunissait l’unanimité de leurs cinq voix. Quand 
Gervold apprit que Prix posait sa candidature, il 
communiqua le pacte à tout le peuple assemblé dans 
l’église; inutilement, car 165 trois cosignataires se 
déclaraient pour l'abbé de Chantoin. Gervold pays 
les laïques, tant et si bien que ceux-ci obligèrent les 
clercs à se prononcer pour l’archidiacre, qui obtint 
la majorité et fut élu évêque. Il mourut quarante 
jours plus tard; une nouvelle élection paraissait 
tourner les suffrages vers le comte Genesius, quand 
celui-ci refusa tout et se déroba. L'abbé de Chan- 
toin fut alors élu. 

A la seconde moitié du vue siècle appartient une 
formule recueillie par Marculfe et nous y trouvons 
le modèle du consensus que les électeurs adressaient 
au roi, ainsi que le modèle de la réponse royale. 

« À très pieux et très excellent seigneur le roi; 
nous les serviteurs dont les souscriptions et les 
signatures suivent. Votre clémence a coutume d'accor- 
der toute demande qui est juste, surtout quand cette 
demande est faite d’une voix unanime, et qu’elle a 
pour objet le bien de l'Église, en même temps que 
celui de votre majesté royale. Or, comme l’évêque de 
notre cité, de sainte mémoire, a quitté ce monde, afin 


Ο.1 οἵ τι. ---ἴ Vita Leodegarii, ce. 1, dans Mabillon, Acta, t. 1, 
Ῥ. 651. — * Conc. Cabill., can. 10; Conc. Laud., can. 5, dans 
Maassen, Concilia œvi merowingici, in-4°, Hannoveræ, 1893, 


Ἐς vu, P. L., t. LxxXxvn, col. 225. — « Vita Eligii, 1. II, À p. 210, 218. 


2651 


que les brebis ne restent pas sans pasteur, nous 
demandons humblement que vous daigniez établir 
pour son successeur dans la chaire épiscopale un tel 
(clerc ou laïque) en qui résident une haute distinction, 
une naissance libre, une élégance brillante, une chas- 
teté diligente, une abondante charité, une volonté 
énergique. C’est pourquoi nous avons signé ce 
consensus. » 

Deux formules de la præceplio royale, autorisant 
l’ordination du candidat de la cité, nous sont par- 
venues. L'une fait allusion à la requête des électeurs, 
l’autre la passesous silence. Mais dans toutes les deux, 
le roi prend un ton impératif qui semble faire dépendre 
de sa seule volonté la nomination épiscopale : 

« Ayant appris que le seigneur un tel, de sainte 
mémoire, évêque de telle ville, avait été rappelé à 
Dieu, nous nous sommes occupé, avec la sollicitude 
convenable, de concert avec les évêques et les grands 
de notre palais, de lui donner un successeur, et nous 
avons décidé de confier la dignité épiscopale dans cette 
ville à un tel (laïque ou clerc), qui se recommande à 
nous par une conduite éprouvée, par la noblesse de sa 
naissance, par la probité de ses mœurs, par sa man- 
suétude et sa prudence. » Le roi ordonne ensuite aux 
sufiragants de publier cette décision de sa volonté et 
il prie le métropolitain de procéder dans le plus bref 
délai au sacre du nouvel évêque. 

Vers les confins du vu® siècle, la monarchie franque 
est en pleine décadence, l'anarchie règne seule; il 
n'existe plus ni règle, ni respect des coutumes établies. 
Charles-Martel dispose des évêchés à son gré et pro- 
longe la vacance de tels sièges, tandis que d’autres sont 
livrés aux gens de l'entourage du prince. Il faut 
atteindre l’avènement des Carolingiens avec Pépin 
et Charlemagne pour revoir l'observation des canons 
et le retour au mode canonique des élections épi- 
scopales. 

VIII. BIBLIOGRAPHIE, —B. Albers, Le elezioni ponte- 
ficie dei tempi di Carolo Magno sino all’elezione di Gio- 
vanni VIII, dans Rivista slorico-critica delle scienze teo- 
logiche, 1909, t. v, p. 361-386.— C.Bayet, Les élections 
pontificales sous les Carolingiens au VIII el au 1X° siècle, 
757-885, dans Revue historique, 1884, t. Xx1V, p. 49-91 ; 
cf. p. 361-362. — Boucharlat, Les éleclions épiscopales 
sous les Mérovingiens, in-8°, Paris, 1904. — J. Doizé, 
Les élections épiscopales en France avant les concordats, 
dans Études, t. cv, p. 721-737, 737-743; t. cv, 
p. 30-43. — L. Duchesne, Les papes au VIe siècle, 
dans Revue des questions historiques, 1885, t. XXXVn'; 
Vigile et Pélage, dans même revue, 1884, t. ΧΧΧΥῚ; 
La succession de Félix IV, dans Mélanges d'archéo- 
logie et d'histoire, 1883, t. τὰς Le Liber diurnus et les 
élections pontificales au VIIe siècle, dans Bibliothèque 
de l’École des chartes, 1891, t. zur, p. 5-30. — A. Esmein, 
L'unanimité el la majorilé dans les élections canoni- 
ques, dans Mélanges Fitting, in-8°, Montpellier, 1907, 
t.1, p. 355-382.— A. Hauck, Die Bischofswahlen unter 
den Merowingern, in-8°, Erlangen, 1883; cf. Bulletin 
crilique, t. ν, p. 463-465; Revue historique, 1887, 
t. xxx, p. 167-168. — Holder, Die Designation der 
Nachfolger durch die Päpsle, dans Archiv für katho- 
Lische Kirchenrecht, 1894. — P. Imbart de La Tour, 
Les élections épiscopales dans l'Église de France du 
1Xe au XIIe siècle. Élude sur la décadence du principe 
électif, 814-1150, in-8°, Paris, 1891; cf. Revue des 
quest. hist., 1894, t. Lv, p. 295-297; Esmein, dans 
Revue de l'hist. des religions, 1895, p. 42-52. — 
E. Le Blant, Recuei! d’inscriplions chrétiennes de la 


1 Boldetti, Osservazioni sopra ἱ sacri cimileri dei cristiani, 
in-fol., Roma, 1720. — ? Voir Dictionn., t. 1, fig. 484. — 
2 Maxwell Sommerville, Engraved gems, their history and 
an elaborate view of their place in art, in-4°, Philadelphie, 


ÉLECTIONS ÉPISCOPALES — ELECTRUM 2052 


Gaule, t. π, p. 241,n. 509; Nouveau recueil, p. 178, 
n. 167 a. — 5. Many, Du droit des papes de désigner 
leur successeur, dans Revue de l’Institut catholique 
de Paris, mars-avril, 1901. — H. Pradel, Une élection 
épiscopale sous les Mérovingiens, d’après Grégoire 
de Tours, dans Revue du clergé français, 1906, t. xLvn, 
p. 171-185. — L. Thomassin, Ancienne et nouvelle 
discipline de L'Église, in-fol:, Paris, 1725; ὃ- τὸ ΤῸ 
ch. 1-vin, Ὁ. 673-721 Des élections pendant les 
premiers siècles de l’Église; ch. 1x-x1%, p. 721-788 : 
Depuis l’an 500 jusqu’à l’an 800; ch. xx-xxx, p. 788- 
851 : Depuis l’an 800 jusqu’à l’an 1000. — Am. 
Thierry, Élection d’un évêque de Bourges au ΚΠ" siècle, 
dans Comptes rendus de l’Acad. des sciences mor. et 
polit., 1857, t. χιπ, p. 5-30. — Vacandard, Les 
élections épiscopales sous les Mérovingiens, dans 
Revue des questions historiques, 1898, t. Lx, p. 321-383. 
H. LECLERCQ. 

ELECTRUMI. Les anciens ont fait une distinc- 
tion entre l’electrum végétal et l’electrum métallique. 

L’electrum végétal, c'était l’ambre jaune, sucein : 
ἤλεχτρον, succinum, sucinum. Aristote y voyait un 
corps de la même nature que l’encens, la myrrhe ou 
la gomme, une sorte de résine concrétée par le refroi- 
dissement ou durcie par suite de l’évaporation de son 
humidité. Théophraste en faisait un minéral, parce 
qu'on le tirait du sein de la terre. Homère et Hésioce 
parlent de l’electrum, mais leurs commentateurs ne 
sont pas encore tombés d’accord sur ce qu'ils dési- 
gnaient par là; c'était assurément une matière pré- 
cieuse et d’un éclat assez vif, puisqu'il est comparé 
à celui de l'or, de l’argent et de l’ivoire. On dresserait 
un catalogue de toutes les interprétations qui ont 
été données de ce mystérieux electrum. Pour les uns, 
c'est une pierre précieuse; pour les autres, du verre ; 
pour d’autres encore, de l'émail. Une opinion commune 
admet que 1᾿ ἤλεχτρος de Sardes mentionné par 
Sophocle est l’or mêlé d’argent que l'on recueillait 
dans les sables du Pactole; enfin Pausanias, au 
ne siècle de notre ère, donne au mot ἤλεχτρον 16 sens 
d’alliage d’or et d’argent. Dans l’Énéide, Nirgile lui 
donne ce sens, mais dans les Bucoliques et peut-être 
dans les Géorgiques il lui garde le sens d’ambre. 
Pline donne à l’ambre le nom de succinum et, après 
cet écrivain, le mot electrum n’est plus guère usité que 
dans le sens d’alliage d’or et d'argent. 

Les Romains tiraient leur ambre de la Germanie. 
Les habitants de ce pays l’appelaient glæsum et en 
faisaient si peu de cas qu'ils brûlaient cette matière 
comme du bois. Les Romaines en faisaient des bijoux. 
Boldetti en a rencontré quelques spécimens dans les 
catacombes !, nous avons déjà donné un petit médail- 
lon figurant le sacrifice d'Abraham ὅ, qui a longtemps 
passé pour de l’ambre, mais qui n’est que du marbre 
jaune ὃ; on peut citer encore un Amour cueillant une 
grappe de raisin #, une lampe ‘, des perles, quelques 
menus objets #, On en faisait des incrustations, des 
parures, des colliers; on seulptait dans l’ambre des 
vases et des coupes. Les enfants portaient des amu- 
lettes d’ambre; on attribuait à cette matière la vertu de 
protéger les amygdales et la gorge, de guérir les fièvres; 
rapé en poudre jetée dans le lait, l’ambre avait une 
foule de propriétés dignes del’ancienne thérapeutique. 

L'electrum métallique consistait en un alliage d'or 
et d'argent dans lequel le premier métal entrait pour 
quatre cinquièmes. Il est impossible de déterminer 
l’époque à laquelle cet alliage a commencé d’être 
désigné de la sorte; c’est en tout cas pas bien avant 


1889, pl. vi, n. 7, p. 665. — 4 H. Leclercq, Manuel d'archéolo- 
die chrétienne, t. 11, p. 637, fig. 398. — " Jbid., t. τι, p. 638, 
fig. 399, — 5 Raoul Rochette, Trois mémoires, in-4°, Paris, 
1837, p. 554, note 3. 


ER ES 


τὰ té is tete m  t  htt tnt tlh  T ποτ Προ δ... 


Ἰνδυσ νυ 


- μὲν,  ᾿Ὡὦ τὰ υΥΒ ιραν μὰ“ νον. 


2653 


l’ère chrétienne. Peut-être ce que Sophocle nommait 
ἤλεχτρος de Sardes était-il ce qu'Hérodote avait 
appelé « or blanc », χρυτὸς λευχός. Dans le voisinage 
de l’ère chrétienne, Virgile paraît certainement avoir 
songé à l’electrum métallique en décrivant les armes 
d'Énée τ; c’est d’ailleurs seulement vers les dernières 
années de la république romaine que le néologisme 
electrum est introduit chez les Latins. Plaute, Térence, 
Cicéron, Catulle, Varron, Lucrèce, Tibulle, Properce 
gardent le silence, mais Virgile se crut autorisé par la 
poésie, et l’analogie des couleurs, à transformer la 
résine ambrée en or allié à l’argent. Il faut d’ailleurs 
reconnaître que le blond pâle de l’ambre invi- 
tait à la comparaison; il n’était que de la trouver. 
Peut-être aussi les airains de Corinthe, acclimatés à 
Rome par la conquête de la Grèce et le pillage de la 
Sicile, influencèrent-ils le poète latin. Pline, qui n’a 
rien ignoré de ce que savaient les hommes de son 
temps, connaissait l’electrum métallique. On le trou- 
vait surtout en Espagne, dans l’or appelé canaliense, 
c’est-à-dire dans celui qu’on extrayait du sein de la 
terre au moyen de puits, par opposition à l'or qui 
était à fleur de terre ou charrié par les cours d’eau ©. 
L’electrum était aussi le premier résultat obtenu 
dans le traitement de certains minerais aurifères; on 
le traitait à son tour, afin d’en retirer l'or. La deuxième 
sorte était obtenue artificiellement par l’alliage de 
l'argent à l’or dans la proportion d’un cinquième. 
Lorsque cette proportion était dépassée, l’alliage, 
dit-on, ne résistait plus sur l’enclume 3. Il est probable 
que le titre ne fut pas constant, car au vu: siècle de 
notre ère, l’electrum artificiel est donné comme 
renfermant seulement trois quarts d’or #. 

Au ue siècle, Apulée mentionne l’electrum, qui 
correspond à l’alliage de Pline. Athénée compare 
Τ᾽ ἤλεχτρον aux dattes, après avoir appliqué le même 
terme à la matière des vases. Lucien parle de liens 
délicatement travaillés en or et en electrum, sem- 
blables aux plus magnifiques colliers. Pausanias, 
après avoir parlé d’une figure d’ambre, ajoute 
« I y a bien un autre electrum, alliage d’or et d'argent »; 
et ailleurs il énumère une foule de substances que les 
eaux du Styx avaient la propriété de dissoudre: 
verre, cristal, vases murrhins., plomb, étain, argent, 
electrum : l'or est omis. 

Si l'or était inattaquable par le fleuve sacré, ses 
composés devaient jouir du même avantage, et, bien 
que l’electrum soit ici rangé avec les métaux, il se 
pourrait que Pausanias ait voulu désigner l’ambre. 

Au me siècle, Tertullien et les jurisconsultes s’accor- 
dent quant à la signification d’electrum; c’est l’alliage 
des métaux précieux ou le clinquant. Tertullien, du 
reste, trouve dans l’electrum métallique un point de 
comparaison avec la double nature de Jésus-Christ, 
et ce motif a peut-être influencé son opinion : Una 
jam erit substantia Jesus ex duabus, ex carne et spiritu 
mirlura quædam ut electrum ex auro et argento 5. Lam- 
pride et Trebellius Pollion prennent electrum dans sa 
double acception. Le grammairien Donat se borne à 
une vague indication : Ferrum ad robur pertinet, elec- 
trum ad pulchritudinem. Saint Jérôme est peu clair 
lorsqu'il écrit : Ergo hoc sentiendum, quod in medio 


τ Virgile, Æneid., 1. VIII, vs 402 et 624. — ? Pline, Hist. 
nat., 1. XX XILI, xxrm,80; xx1,68.—* Pline, op.cit., IX,Lxv, 
139; XXXIII, xxm,80: « Tous lesnumismatesontremarqué, 
dit Fr. Lenormant, que les flans des statères d’electrum ont 
constamment éclaté sous le marteau et présentent des fissures 
irrégulières et profondes qu’on ne voit presque jamais dans 
ceux des pièces de véritable or.» La monnaie dans l'antiquité, 
t. 1, p. 193, note 3.— ‘Isidore, Origin.,l. X VI, c.xx1v; cf. de 
Lasteyrie, L’electrum des anciens était-il de l'émail? p. 15. 
—5 Adv. Praxeam, c. xxvmr, P. L., t.1, col. 214. —°S, Jé- 
rôme, Comment. in Ezechielem, 1. I, c. 1, P. L., τι xxXv, col. 


ELECTRÜM 2654 


ignis el tormentorum Dei, electri similitudo sit, quod est 
auro argentoque preliosius *. Saint Ambroise ne connaît 
encore sous le nom d’electrum que l’ambre : Quid 
autem referam, quod electrum lacryma virgulti in lapi- 
deæ naturæ solidilalem durescat? Nec levibus id asse- 
rilur leslimoniis, quando folia aut sarculorum minutis- 
simæ porliones, aul exiqua quædam animantium ge- 
nera in electro sæpe reperiantur, quæ videlur lacryma, 
cum adhuce essel mollior recepisse εἰ solidata tenuisse τ. 

Claudien reste ambigu dans sa description du palais 
de Cérès : 


Atria veslit ebur : {rabibus solidalur ahenis 
Culmen, et in celsas surgunt electra columnas. 


mais le casque de Rome divinisée fournit au poète 
l’occasion de se montrer plus précis : 


….Pius amnis inest el bellua nutrix, 
Electro Tiberis, pueri formantur in auro. 


L'or fauve sert de repoussoir à l’or pâle *. 

Hésychius définit ainsi l’electrum : « Or à bas titre, 
ἀλλοτύπον χρυσίον; métal ayant l'aspect de l'or, 
μέταλλον γρυσίζον. » Ausone, naturellement, fait allu- 
sion aux larmes des Héliades : 


Gemmea fletiferi jaculatur succina trunci *. 


Servius cherche à unifier les différents textes de 
Virgile: Nam sicut electrum defæcatius est melallis 
omnibus, itaet currens aqua cæleris purior *. Théodoret 
penche du côté de l’alliage : « L’électre, dit-il, ne res- 
semble ni à l’or ni à l'argent, c’est comme un mélange 
des deux !!, » Priscien est pour l’ambre # : 


….Post hunc Celtica tellus, 
Eridani fontis contingens rauca fluenta : 
Hic Phaetonta suum charæ luxere sorores : 
Hic electra legunt alnis stillantia Celtæ, 
Succina quæ memorant mellis vinive colore. 


Sidoine Apollinaire tourne en ridicule la tradition 
qui transformait un minéral en substance végétale : 
Qua in Eridanum brevi delatus, cantatas sæpe com- 
messaliler nobis risi et Phaetontiadas, et commentitias 
arborei metalli lacrymas. Cependant, dans ses poésies, il 
semble incliner vers l’alliage "3. 

Les rares témoignages du vi siècle s'accordent 
assez bien. Saint Avit, évêque de Vienne, commande 
un cachet à double face : l’une en émeraude ou jaspe 
vert, vernantii lapilli, l'autre en electrum, dont la 
couleur tient le milieu entre l’or et l’argent : æqualiter 
ac modeste ruborem ab auro, ab argento candorem *. 
Saint Grégoire Ie, interprétant Ézéchiel, est moins 
ambigu que saint Jérôme : Electrum quippe ex auro 
et argento est. In electro dum aurum argentumque 
miscelur, argentum ad claritatem crescil, aurum vero a 
suo fulgore intescit ᾽ς 

Au vue siècle, saint Isidore de Séville expose avec 
un éclectisme naïf le résultat de lectures dont il ne 
discute pas les termes : « Il y atrois genres d’elec{trum, 
qui tous empruntent leur nom au soleil : le succin, 
produit d’un arbre résineux ; un métal natif fort estimé; 
un alliage de trois parties d’or contre une d'argent %, » 

Le sens d’electrum change subitement au 1x°* siècle. 


15 sq. — * 5. Ambroise, Herameron, III, xv, P. L., ἘΞ Is 
col. 182 sq. — " Claudien, De raptu Proserp., vs 244, 245; 
Panegyr. in Prob. et Olybr. conss., Vs 97-98. — * Ausone, 


Idyll., vr, 74. — *° Servius, Comment. in libr. III Georg.— 
1 Théodoret, In Ezechielem, in-fol., Paris, 1642, t.11, p. 315. 
— 1% Priscien, Dionys. Perieg. Metaphr., vs 279-283. — 
% Sidoine Apollinaire, Epist., v; Carmen, XXIV, YS 70-74, 
P. L., t. vin, col. 747.— 4 S. Avit, Epist., LXXVIM; voir 
Dictionn., t. 1, au mot ANNEAU, col. 2184. — :#5S. Grégoire, 
In Ezechielem, 1. 1, homil. nr, n. 14, P. L., t. LXXVI, col. 801... 
— 4 Etymologiæ, 1. XVI, e. xxIV, P. L., tLXXxn, col. 590. 


2655 


Suidas le définit « un or altéré, incrusté de verre et de 
gemmes comme l’autel de Sainte-Sophie, dont Paul 
le Silentiaire nous a laissé la description: Les arcs 
d’or de la table sainte retombent sur des colonnes en 
or; le soubassement est du même métal, l’éclat des 
pierres précieuses rehausse l’ensemble. » 

BIBLIOGRAPHIE. — Helbig, Osservazioni sopra il 
commercio de ambra, dans Ali dell’ Accad. dei Lincei, 
1876-1877. — J. Oppert, L’ambre jaune chez les Assy- 
riens, dans Recueil de travaux relatifs à la philologie 
et à l'archéologie égyptienne et assyrienne, 1880, t. nm. — 
Reboux, Sur l’origine de l’ambre, son emploi dans l’an- 
Ziquité. — J.-B. Rossignol, Les métaux dans l’antiquité. 
Origines religieuses de la métallurgie, Paris, 1863. — 
Scheins, De electro velerum metallico, 1871. — F. de 
Lasteyrie, L’electrum des anciens était-il de l'émail? 
Paris, 1857; Description du trésor de Guarrazar, Paris, 
1860; De La connaissance de l’émail chez les anciens, 
dans Bull. de la Soc. nat. des antiq. de France, 1862, 
t. xxvI. — Ch. de Linas, Les origines de l’orfèvrerie 
-cloisonnée, 1878, t. 1, p. 138-161. — C. Barrière-Flavy, 
Les arts industriels des peuples barbares de la Gaule 
du ve au vrrre siècle, 1901, t. τ, p. 165-169. — E. 
Taillebois, Une monnaie inédite en electrum à la légende 
de Germanus indutillil, dans Annuaire de la Société 
française de numismatique et d'archéologie, 1889, t. x, 
p. 265. 

H. LECLERCQ. 
ELEFANTARIUS. Voir TABLETIER. 


ÉLÉPHANT. Cet animal n’a pas été représenté 
dans les monuments chrétiens primitifs : fresques des 
-catacombes, mosaïques basilicales, sarcophages. On le 
trouve sur des triomphes, qui ne sont que des pré- 
textes à une exhibition d'individus, d'animaux et d’ob- 
jets sans rapports entre eux τ; sur une pierre magique 
(voir Dictionn., t. 1, col. 154, fig. 36); on le rencontre 
sur des mosaïques de pavement, principalement en 
Afrique ὅ. Le diptyque dit de Romulus, avec l’apo- 
théose d’un empereur (voir Dictionn., t. τν, col. 1130, 
n. 40), montre un char attelé de quatre éléphants 
(fig. 4048) etle diptyque du Museo national de Florence 
avec Adam dans le paradis terrestre (ibid., n. 13). 

Une plaque de ceinturon, à décoration zoomorphe, 
trouvée dans le cimetière mérovingien de Muids 
(Eure), a passé pour représenter deux éléphants 3, 
malgré le développement extraordinaire du maxillaire 
inférieur, qui forme comme une seconde trompe 
retournée en sens inverse, et l’absence de défenses. 
On proposa d’y voir un mammouth #, mais les mam- 
mouths avaient disparu depuis six siècles de la région 
suivie par les migrations barbares 5, les éléphants 
avaient quitté l’Europe bien avant le 1ve siècle et 
surtout le ve siècle, date des sépultures de Muids, et, 
dès lors, on imagina que le graveur de la plaque avait, 
dans sa jeunesse, voyagé en Asie, vu des éléphants et 
exécuté son dessin longtemps après, de souvenir, en 
sorte qu'il avait mis deux trompes pour une ἡ. Comme 
il est bien possible que le graveur n'ait songé qu’à 
suivre sa fantaisie et qu’au lieu de s’emmancher sur 
un quadrupède, la tête à deux trompes aboutit à un 


1 A, Geffroy, La colonne d'Arcadius à Constantinople, 
dans Mémoires et monuments Piot, 1895, t. 11, n. 117, note 3. 
— ? V, Waille, Note sur l'éléphant. Symbole de l'Afrique à 
propos d’un bronze récemment découvert à Berroughia 
(Algérie), dans Revue archéologique, 1891, p. 380-384. — 
# L. Coutil, Plaque mérovingienne avec représentation d'un 
éléphant, dans Bulletin de la Soc. nat. des ant. de France, 
1895, t. νι, p. 271-273. — 4.1. de Baye, dans même recueil, 
1896, p.180.—5 17, Coutil, dans Bulletin de la Société d'études 
diverses de l'arrondissement de Louviers, 1895-1896, t. 111, 
p. 115. — ‘ Association française pour l'avancement des 
cciences, congrès de Bordeaux, 1895. — τ, Barrière-Flavy, 
Les arts industriels des peuples barbares de la Gaule, in-8°, 


ELECTRUM — ÉLEUSIS 


2656 


serpent (plaque d’Eslettes) ou bien à quelque chose 
qui est peut-être un serpent (plaque de Vallstena- 
rum)”, le plus sage est peut-être d’y voir une fan- 
taisie. On peut classer parmi ces fantaisies zoomor- 
phiques un animal souvent représenté sur les mo- 


4048. — Apothéose d’un empereur. Ivoire. 
D'après Venturi, Storia, t. 1, p. 393, fig. 359. 


numents d'Écosse et d'Irlande et désigné sous le nom 

d’éléphant, quineluiest en aucune manière applicable. 
H. LECLERCQ. 

ÉLEUSIS. Sous le nom de mystères d’Éleusis * 

on désigne un ensemble de cérémonies rituelles qui 

appartiennent à une période antérieure à celle qui 


Paris, 1901, t. 1, p. 161-164. — " 7. A. Osiander, De 
mysteriis Græcorum, præsertim Eleusiniis, in-4°, Stuttgart, 
1808; Ch. Lenormant, Eleusinia, dans Saglio et Pottier, 
Dictionn. des antiq. grecq. et rom.; P. Foucart, Recherches 
sur l’origine et la nature des mystères d'Éleusis, dans Mé- 
moires de l’ Acad. des inscript. et belles-lettres, 1895, t. XXXV; 
le même, Les grands mystères d'Éleusis. Personnel. Cérémo- 
nies,dans même recueil, 1904, τ, xxxvr1; Goblet d'Alviella, 
Eleusinia : de quelques problèmes relatifs aux mystères 
d'Éleusis, dans Revue de l'histoire des religions, 1902, 
τ. xLvi; 1903, t. xLvn, p. 141-173; Ε΄ Picavet, Plotin et 
les mystères d'Éleusis, dans même revue, 1903, t. xLvn, 
p. 281-297. 


0 


2657 


fait l’objet de nos études. En outre, les cérémonies 
éleusiniennes relèvent principalement du folk-lore, 
lequel, n’étudiant que les formes communes des cultes 
primitifs dans l’humanité, est le plus souvent inapte 
à rendre compte des précisions particulières de tel ou 
tel rite et du développement propre d’un culte local. 
On peut admettre que le fond des mystères d'Éleusis 
est un ensemble de rites agricoles dont on retrouve 
la trace dans le folk-lore de tous les peuples indo-euro- 
péens. Pour tous ces peuples, chaque exploitation ru- 
rale ἃ son génie, qui personnifie l’ensemble des épis 
ou des plantes, génie conçu tantôt sous la forme d’un 
être humain, tantôt sous la forme d’un animal : ju- 
ment, génisse, porc, chèvre, coq ou serpent. Déméter 
est l’un de ces génies agricoles où de ces « mères du 
Blé ». A l’origine, il y en avait autant que de champs 
cultivés, mais, par suite de leur ressemblance, l’unifi- 
cation des « mères du Blé » se fit en Grèce au profit du 
génie local, qui s'appelait Déméter. Dans le culte de 
Déméter, c’est la forme anthropomorphique qui a seule 
survécu; mais à voir la Déméter-jument de Phigalie 
la Déméter-génisse de Corcyre, la Déméter-truie 
d'Éleusis, on reconnaît sans peine, sous ces différents 
attributs, d'anciennes « mères du Blé », qui étaient des 
animaux. Comme toute chose, ce génie de la Moisson 
est destiné à périr; il faut le rajeunir et l’obliger à ren- 
trer dans la moisson prochaine : cette forme rajeunie, 
c’est la « fille du Blé », c’est Koré. Le renouvellement 
du génie de la Moisson, après la stérilité de l'hiver, 
s’est traduit dans la mythologie grecque par les aven- 
tures de Déméter et de Koré. Avec le temps, ces mys- 
tères, primitivement tout agricoles, nous apparaissent 
avoir un but nouveau, celui d’assurer à leurs adeptes 
le bonheur dans la vie future. Une transformation 
s’est accomplie dans un sens consolateur. L'eschatologie 
grecque, encore désespérante dans la poésie homé- 
rique, est devenue, dans l’hymne à Déméter, confiante 
dans l’au-delà. Comment cette eschatologie, qui est 
l'essence même des mystères éleusiniens, est-elle venue 
s'ajouter aux rites primitifs? Faut-il chercher dans la 
direction des influences égyptiennes transportées en 
Grèce par les courtiers phéniciens ? C’est fort probable. 
Quoi qu’il en soit, la notion de pureté rituelle fut la 
brèche par laquelle l’idée morale pénétra dans l’escha- 
tologie des mystères. 

Les cérémonies des mystères étaient depuis long- 
temps fixées dans leurs moindres détails, quand l’or- 
phisme prit naissance. Cet orphisme s’infiltra à 
Éleusis dans les dernières années du ve siècle ou les 
premières du rv® avant notre ère. Sans bouleverser 
les cérémonies existantes, les orphiques introduisirent 
leurs hymnes comme chants liturgiques et sans doute 
aussi leur morale. Du jour où l’orphisme s’implanta 
dans les mystères jusqu’à celui de la ruine d'Éleusis, 
les cérémonies des mystères se célébrèrent sans la 
moindre altération χατὰ τὰ πάτρια. Pour un change- 
ment dans le bornage sacré, les Eumolpides recou- 
raient à l’oracle de Delphes! et ce n’est certes pas 
l'orphisme qui aurait pu modifier dans son fonds 
l’organisation ou la doctrine des mystères. Mais il est 
infiniment probable que — les mystères représentant 
l'institution religieuse la plus vénérable et la plus res- 
pectée de la Grèce — tous ceux qui voulaient prendre 
la direction d’un grand mouvement moral essayaient 
d'adapter leurs théories aux rites éleusiniens et en 
faisaient, dans leurs commentaires, l’exégèse symbo- 
lique. Une fois établi dans les mystères d’Éleusis, l’or- 
phisme attira à lui les écoles dominantes, qui s’y suc- 
cédèrent suivant les diverses époques. Après le pytha- 
gorisme et l’Académie, le stoïcisme devient la doctrine 


3 Corpus inscriplionum atticarum, t. 1v b, Berolini, 1888, 
p. 30, n. 104. — 3 Voir aussi Cheetham, The mysteries 


ÉLEUSIS 


2658 


d'Éleusis et les mystères sont encore aux mains des 
Alexandrins et des néo-platoniciens, quand le sanc- 
tuaire des Grandes Déesses est saccagé par les Goths 
d’Alaric. 

Sur ces mystères d'Éleusis une théorie a été édifiée, 
suivant laquelle le gnosticisme représente la forme 
achevée du christianisme hellénisé; la plupart de ses 
rites, de ses symboles, sont éleusiniens. Le christia- 
nisme orthodoxe lui-même, surtout au me et au 1v® 
siècle, a subi très fortement l'influence des mystères : 
Ja phraséologie chrétienne a pris ses termes rituels à 
la langue des initiés, et inconsciemment les idées ont 
été empruntées avec les mots. Le catéchuménat, l’ar- 
cane, l'initiation à plusieurs degrés — choses incon- 
nues (nous dit-on) aux premières communautés chré- 
tiennes — s’établissent dans l’Église par une imita- 
tion plus ou moins volontaire de la discipline éleusi- 
nienne. Le symbolisme des monuments figurés et des 
premiers « credo » chrétiens trahit la même influence; 
et jusque dans lerituel de la messe le souvenir du drame 
mystique et de l’époptie est indéniable. 

Le métier d’érudit et celui d’archéologue n'étant 
pas tous les jours une occasion de divertissement, il 
y aurait certainement ingratitude à ne pas remercier 
l’ingénieux auteur de ces trouvailles qui voudraient 
être malsonnantes et qui ne sont que réjouissantes. 
Cette inoffensive débauche d’imagination est l’abou- 
tissement d’une série de travaux qui appartiennent 
moins à l’histoire des institutions chrétiennes qu’à 
l’histoire des mystifications. On a dit qu’elles « pour- 
raient être le point de départ de longues discussions ». 
Est-ce bien certain? Ce qui l’est, sans contestation, 
c'est que plusieurs rapprochements forcés ou trop 
lointains ne supportent pas l’examen; tels rites chré- 
tiens ont une histoire encore trop mal connue pour 
se prêter à une comparaison utile avec les rites éleu- 
siniens. En 1890, avait paru le livre d’Edvin Hatch, 
Influence of Greek ideas and usages upon the christian 
Church(The Hibbert lectures), bientôt développé par 
G. Anrich, Das Antike Mysterienwesen in seinem 
Einfluss auf das Christentum, Güttingen, 1894 ?, et 
par G. Wobbermin, Religionsgeschichiliche Studien zur 
Frage der Beeinflussung des Urchristentums durch das 
antike Mysterienwesen, Berlin, 1896, enfin adapté par 
M.Goblet d’Alvieilla, De quelques problèmes relatifs aux 
mystères d’'Éleusis, dans Revue de l’histoire des religions, 
1903, t. xLVIr, p. 142-173, qui jugeait l’heure « propice 
aux vues d'ensemble ». A cela on a objecté, avec évi- 
dence, que, si la question a été abordée périodique- 
ment, ce fut toujours avec des intentions de polémique 
et des préoccupations confessionnelles. 1] faut savoir 
attendre : l'archéologie chrétienne ne fait encore qu'in- 
ventorier son bien, les études de liturgie progressent 
avec lenteur, ce n’est pas les servir que de s’en servir 
prématurément en vue d’en tirer une argumentation 
contestable; enfin les textes de l’ancienne littérature 
chrétienne sont très loin d’être tous arrivés à matu- 
rité critique. Ce travail d'ensemble sur les rapports 
des mystères et du christianisme a pu être ébauché 
pour le mithriacisme, il ne semble pas encore abordable 
pour l’éleusinianisme. 

Tertullien avait signalé certaines coïncidences entre 
les rites d'initiation païenne et les sacrements chrétiens. 
Ce sont principalement les religions orientales qui 
entrèrent en conflit et parfois se mirent en coquetterie 
avec le christianisme. Dans les campagnes, les vieilles 
divinités indigènes continuaient à vivre et le petit 
peuple s'en accommodait fort bien. Dans les villes et 
dans les armées, les cultes asiatiques gagnaient, de- 
puis l’époque des Sévères, une place de plus en plus 


pagan and christian, being the Hulsean lectures for 1596. 
1897, London, 1897. 


2659 ÉLEUSIS 2660 


large et une influence qu’on ne contestait plus. C’étaient 
surtout les cultes de l’Asie Mineure, avec leur dévo- 
tion fanatique et sensuelle; ceux de l'Égypte, avec 
leur rituel séduisant; ceux de l’Assyrie, avec leurs 
doctrines eschatologiques consolantes; le culte de 
Mithra enfin, avec sa morale pure, qui atteignaient à 
une vogue que le judaïsme, hautain et inabordable, 
avait toujours refusé d'accueillir, et que le christia- 
nisme ne voyait pas sans tristesse, comme une concur- 
rence qui détournait de lui des éléments dont l’affilia- 
tion eût ajouté à sa prospérité et à sa puissance. 

Les mystères d’Éleusis, malgré l’extension consi- 
dérable que leur fit prendre l’hégémonie d’Athènes, 
malgré leur popularité, surent garder presque intact 
le secret de l'initiation; il est vrai que les initiés s’obli- 
geaient au secret par serment et n’ignoraient pas que 
l’indiscrétion serait punie de la mort et de la confisca- 
tion des biens. L’initiation comprenait deux actes : 
d’abord les petits mystères célébrés à Athènes, au 
mois de février, et au cours desquels on jouait la re- 
présentation dramatique de la naissance de Koré et de 
son frère (ou fils) Dionysos-Jacchos. Cette première 
partie de l'initiation s’appelait μύησις. Les grands 
mystères se célébraient au mois de septembre. Les 
fêtes commençaient à Athènes. L’archonte-roi faisait 
exclure les profanes et le lendemain on célébrait la 
purification de la mer; le surlendemaïin, des sacrifices 
et des processions, dont la plus solennelle s’achemi- 
nait vers Éleusis, où, après avoir ménagé les haltes, 
on arrivait le soir et on introduisait Jacchos. Alors 
commençaient les grands mystères, c’est-à-dire l’ini- 
tiation au grade d’épopte. Parmi les rites de cette 
partie de l'initiation, il faut mentionner la représen- 
tation du drame sacré de Déméter, la manducation 
du cycéon et la παράδοσις τῶν ἱερῶν. Ensuite on 
pouvait être initié au grade de hiérophante ou de 
dadonque, au sujet desquels nous ignorons tout. Ainsi 
donc, deux rites : celui de l'initiation du néophyte et 
celui de la célébration annuelle des adeptes ; le premier, 
auquel on assistait une fois dans sa vie, le deuxième, 
qu'on renouvelait périodiquement. On sortait des 
mystères éleusiniens avec l’assurance de l’immortalité 
de l’âme et la jouissance d’une vie heureuse après le 
trépas. 

Si c’est dans l’épisode d’une initiation qu'on dé- 
couvre un emprunt fait par le christianisme, on recon- 
naîtra que tous les rituels religieux comportent une 
cérémonie d'initiation, généralement dosée à plusieurs 
degrés et on ne concevrait pas l’omission. L'accès de 
la divinité ne peut comporter le contact immédiat 
qu'après une série de purifications et d'épreuves gra- 
duées qui mettent le postulant en mesure d’être élevé 
jusqu’à l'initiation. Une fois celle-ci obtenue, d’autres 
rites gradués conduisent le néophyte au cœur des 
mystères. Il n’y a dans tout cela rien de commun 
qu’une discipline dans laquelle on a voulu découvrir 
un phénomène de pénétration et de rapprochement 
des rites et des doctrines. Cette prétendue compéné- 
tration des rites est illusoire. Dès l'instant que des 
rites sont détachés d’un culte particulier, ils ne sont 
plus que des figures et des formes à la disposition de 
qui voudra s’en emparer, Ainsi s’expliquent des ana- 
logies relevées entre le christianisme et le mithriacisme, 
analogies de détail infiniment peu convaincantes, Il 
ne suffit pas, en effet, de noter l'identité d’un geste pour 
en tirer la conséquence d’un emprunt, de même que 
dans la littérature la rencontre d’un mot et d’un 
arrangement de mots ne prouve pas toujours une ré- 
miniscence. Celle-ci, pour être évidente et voulue, 
exige l'identité du dessein s’accusant par l'adoption 
d’un thème complet. Lorsque Firmicus Maternus 
nous entretient de l'erreur des religions profanes, il 
cite sans précision, désigne vaguement des mystères, 


indique des rites qu'il n’est pas toujours aisé d’identi- 
fier. C'est ainsi que l’idée d'établir plus qu’une com- 
paraison, un rapprochement, entre les cérémonies 
d'Éleusis et la liturgie chrétienne, en s’autorisant des 
hymnes, des chants et de l’histoire figurée des déesses, 
pour y chercher l'inspiration des offices de l'Église, 
risque fort de n’offrir jamais matière à réfutation, 
faute d’ofirir matière à comparaison. Celle qu’on pré- 
tend introduire est fondée sur un mot, le mot δρᾶμα; 
mais ce mot n'autorise pas à définir l'initiation un 
« drame ». Tout au plus sert-il à distinguer ce qui était 
fait de ce qui était dit, les gestes et le récitatif. En 
employant ce mot au sujet des mystères d’'Éleusis, 
Clément d'Alexandrie ἃ simplement voulu dire qu’on 
y représentait, en un certain sens, l’histoire de Cérès 
et de Proserpine. 

Ces représentations mimiques données par les pré- 
tres et prêtresses aux initiés auraient été renforcées de 
symboles servant à exposer l’histoire des divinités. Les 
mystes parcouraient, croit-on, les différentes régions du 
monde souterrain figuré dans la grande salle de réu- 
nion et aboutissaient au séjour des bienheureux; alors 
probablement étaient dévoilés les ἱερά. L'exhibition 
de ces objets sacrés, τὰ ἱερὰ ἀππόρρητα, était certaine- 
ment une des parties essentielles de l'initiation : attri- 
buts divins, statues mystérieuses, tableaux dont la 
présentation était expliquée par la voix de l’hiéro- 
phante. À cela ajoutons la magie qui, au dire des 
écrivains païens et chrétiens Clément d'Alexandrie, 
Origène, saint Jean Chrysostome, Diodore de Sicile, 
pénétrait les mystères. Le but final paraît être la com- 
munication secrète du nom véritable de la divinité, 
formula efficax qui confère un pouvoir merveilleux à 
celui qui en est nanti, pouvoir s'étendant jusque sur les 
dieux eux-mêmes et procurant le moyen d’arriver à la 
vie éternelle. 

A quoi aboutit finalement l'initiation païenne pra- 
tiquée à Éleusis, sinon à une consécration spéciale à 
la divinité : celle-ci est suivie d’une vision matérielle 
de durée variable, laquelle ne peut être réalisée que par 
quelque fantasmagorie et dans laquelle les Pères de 
l'Église voient une apparition des démons. Peu importe 
le procédé dont on fait usage, mais il est nécessaire de 
remarquer que cet aboutissement, en vue duquelse fait 
l'initiation, n’a aucun équivalent dans l'initiation chré- 
tienne. 

Le rite symbolique commémoratif exécuté par les 
mystes consiste à Éleusis en un repas sacré et l'absorp- 
tion du cycéon. Même rite chez les Grands Dieux de 
Samothrace, comportant un repas et une boisson 
liturgique; pour le culte de Cybèle, collation prise en 
commun; pour le culte de Mithra, manducation du 
pain et déglutition de la coupe d’eau et de vin; dans 
les mystères d’Isis, déjeuner religieux répété trois 
jours de suite; dans les mystères d’Osiris, repas sacré 
préparatoire. C’est dans cette analogie qu'on veut 
suggérer un rapprochement avec le rite eucharistique 
des fidèles de Jésus; de même que, dans les courses de 
Déméter à la recherche de Koré et le retour de celle-ci, 
on découvre l’égarement, la métamorphose et la revi- 
viscence de la nature dontl a vie humaine offre l'image. 
Tout ceci témoigne d’un effort d’ingéniosité plus mé- 
ritoire qu'heureux. L’eucharistie tient dans le chris- 
tianisme un rang si prestigieux que c'est surtout à en 
ravaler l’inégalable dignité qu’on semble s'appliquer. 
Pour y parvenir, on n'hésite pas à transformer les 
gnostiques en inventeurs de l’eucharistie, sous pré- 
texte qu'ils auraient, les premiers, essayé quelque 
prestidigitation dont le catholicisme s'empara, qu'il 
régularisa au point d’en faire la transsubstantiation. 
Cette tentative de substituer Markos à Jésus-Christ 
n'est pas seulement une aberration historique, c'estune 
plaisanterie critique; il faut, pour la soutenir, écarter 


: 


2661 


tous les écrits authentiques du Nouveau Testament 
et les témoignages des Pères apostoliques relativement 
à ce point particulier pour imaginer une eucharistie 
primitive appuyée sur des écrits postérieurs, douteux 
et non bibliques. Comme, malgré tout, l’eucharistie 
gnostique offre peu de satisfaction, on a recours aux 
mystères éleusiniens et à leur repas sacré 1: absorption 
du cycéon et manducation du gâteau. Mais Clément 
d'Alexandrie, qui mentionne la manducation du 
cycéon, en parle dans un texte qui n’a aucun rapport 
avec l'initiation proprement dite. Comme le montre 
la traduction latine d’Arnobe, cette manducation, loin 
d’être le point culminant des mystères d’Éleusis, était 
un geste servant à montrer que l’initié avait dépassé 
le stage préparatoire sans être toutefois parvenu à la 
παράδοσις τῶν ἱερῶν, la tradition intégrale. Le cycéon 
que buvait le postulant prouvait qu’il était en bonne 
voie pour arriver à la sacrorum tradilio et ensuite à 
l'époptie. 

Dans tout ceci on ne voit pas comment soutenir 
le rapprochement proposé entre ce coup à boire, simple 
encouragement mis sur la route du futur myste, et l’eu- 
c<haristie, aboutissement de l'initiation chrétienne. 
Celle-ci n’est pas essentiellement manducation, bibi- 
tion d'éléments choisis, bénis ou consacrés, elle est le 
sacrifice, dont la communion n’est qu’un rite. D’ail- 
leurs, quelle raison aurait pu avoir Jésus d'emprunter 
un rite hellénique et quelle raison auraient pu avoir 
les chrétiens de modeler un sacrement sur une pratique 
éleusinienne, alors que l’usage d’un repas sacré, la 
Pâque, existait chez les juifs? La manducation d’une 
nourriture vivifiante était d’un symbolisme trop simple 
et trop riche pour ne pas trouver son application dans 
tous ou presque tous les mystères 2 Les religions 
orientales, comme le christianisme, y voyaient une 
facilité particulière de participer sous une forme affec- 
tueuse, comme le repas dans une famille, à un rite dont 
la signification variait d’une croyance à une autre 
croyance; ici sacrifice, là symbole, ailleurs mythe, mais 
toujours et partout fonction liturgique d’une signifi- 
cation consolante et suggestive. 

C’est à peu près à ce résidu qu'aboutit, sur tous les 
points, le rapprochement institué sur les mots, sur les 
gestes, sur les actes, sur les institutions entre l’éleu- 
sinianisme et le christianisme. On peut dire, sans sévé- 
rité outrée, que les tentatives faites jusqu'ici pour 
démontrer ces rapprochements n’ont guère servi qu’à 
indiquer la méthode à ne pas suivre pour atteindre le 
résultat cherché, si tant est qu'il puisse être atteint. 
Ces études, présomptueuses et prématurées, témoi- 
gnent de plus de connaissances que de jugement. Nous 
venons de voir ce que la liturgie eucharistique peut 
en retenir; l'archéologie n’est pas plus favorisée, si on 
songe que c’est, probablement, sans rire qu’on suggère 
les applications du symbolisme communes aux pre- 
mières communautés, à l’art des catacombes et au 
symbolisme des mystères païens. Ce dernier consiste 
dans le tableau qui décorait le tabernacle de Phyla 
dans le sanctuaire de la Grande Déesse et où se trou- 
vait peinte l’image de tous les dogmes, dans le groupe 
de Mithra tauroctone et dans l’épi de blé que l’hié- 
rophante d’'Éleusis exhibait silencieusement dans 
l’époptie. Telle est la source à laquelle se serait inspiré 
l'art des catacombes! 

Passons, 


ΤῈ Hatch, op. cit., p. 221 sq.; Percy Gardner, The origin 
vof the Lord's supper, in-8°, London, 1893, p. S-20. — 2 πὶ 
Cumont, Religions orientales dans l'empire romain, in-S°, 
Paris, 1907, p. 85. — ? Acta sanct., sept. t: 111, p. 45. Ce 
texte appartient à un document dont la véracité peut être 
diseutée, mais qui garde sa valeur pour les détails litur- 
giques. On s'étonne qu'iln'ait pas été connu de ceux qui ont 
“étudié récemment et discuté cette question de l'élévation. 


ÉLEUSIS — ÉLÉVATION 


2662 


BIBLIOGRAPHIE. — De Bougainville, Recherches sur 
l'origine des mystères célébrés à Éleusis en l'honneur 
de Cérès, sur quelques circonstances de cette fête et sur 
les principaux ministres chargés d'y présider, dans 
Histoire de l Académie royale des inscriptions et belles- 
lettres avec les mémoires de littérature, 1754, t. xxt, 
Ρ. 893-105; le même, Éclaircissements généraux sur 
les familles sacerdotales de la Grèce, dans même recueil, 
1756, t. xx, p. 51-64. — Ch. Lenormant, Mémoire 
sur les représentations qui avaient lieu dans les mystères 
d'Éleusis, dans Comptes rendus de l'Académie des 
inscriplions et belles-lettres, 1858, t. πὶ, p. 128; dans 
Mém. de l’ Acad. des inscr., 1861, t. xx1v, p. 343-445: 
le même, Inscription d'Éleusis relative aux rites des 
mystères, dans Comples rendus de V Acad. des inscript., 
1861, t. v, p. 61. — C. Hontoir, Comment Clément 
d'Alexandrie a connu les mystères d'Éleusis, dans Le 
Musée belge, 1905, t. 1x, p. 180-188. —_ F. Foucart, 
Recherches sur l'origine et la nature des mystères d’Éleusis, 
dans Mémoires de l’Acad. des inscript. el belles-lettres, 
1895, t. xxxv; le même, Les grands mystères d’Éleusis. 
Personnel, Cérémonies, dans même recueil, 1900. — 
Goblet d’Alviella, Eleusinia. De quelques problèmes 
relatifs aux mystères d’Éleusis, dans Revue de l'histoire 
des religions, 1902, t. xzvr; 1903, t. xzvrr. — F. Picavet, 
Plotin et les mystères d’Éleusis, dans même revue, 1903, 
τ. XLVII, p. 281-297. 

à H. LECLERCQ. 

ÉLÉVATION. — I. Élévation, geste liturgique, 
sens du mot. II. Élévation à l’offertoire. III. Élé- 
vation au τὰ ἅγια. IV. Élévation à la fin du canon 
romain. V. Élévation à la communion. VI. Éléva- 
tion au Qui pridie et après la consécration. VII. Le 
cérémonial de l'élévation après 1215. La prostration, 
la clochette, etc. VIII. Bibliographie. 

I. ÉLÉVATION. SENS DU MOT. GESTE LITURGIQUE. — 
Le mot elevatio désigne en langage liturgique le geste 
par lequel le prêtre élève en ses mains l’hostie ou le 
calice pendant le sacrifice de la messe. Ce geste peut 
être interprété de diverses façons. Il a parfois pour 
but d'offrir les éléments à Dieu pour attirer sa bénédic- 
tion, comme dans ce texte de la Vie d’'Euverte, évêque 
d'Orléans au 1v° siècle, écrite par le sous-diacre Lucifer: 
el ecce in hora confraclionis panis cælestis, cum de more 
sacerdotali hostiam elevatis manibus tertio Deo bene- 
dicendam offerret, super capul ejus velut nubes splendida 
apparuit, el manus de nube extensa porrectis digilis 
oblata benedicit ὃ. 

D’autres fois on montre aux fidèles, en l’élevant, 
l’hostie au moment de la communion, comme pour 


les inviter à l’adoration fsancta sanctis), ainsi dans 
ce Τάγα τὸν χουφισμὸν 
χαὶ OÙ ἄρτου φησίν, 


ἁγίοις 4, οἱ 


t Jean Chrysostome : 


εἰς τὴν θύραν. χαὶ ὑψῶν τὸ ἀγ 


ων 


Διάχονος ἔργετα! 
δείχνυσιν auto τῷ λαῷ λέγων" λΙετὰ φόδου θεοῦ χαὶ ἀγάπης 
προσέλθετε ὅς ou encore dans celui-ci: M:= 
ξυθὺς ὁ μερισμὸς τοῦ θείου ποιεῖτα: σώματος δ. Il peut signi- 
fier aussi, du moins on l’a ainsi interprété, une simple 
imitation du geste du Christ et un mouvement corres- 
pondant à ces paroles du récit eucharistique: accepit 
panem in sanctas ac venerabiles manus suas ?. Dans 
d’autres cas l’hostie et le calice sont élevés suecessi- 
vement après la consécration, pour être montrés au 


ἰὸν ποτήριον, 


τὴν doc 
τὴν UYOGLY, 


- In Dyon. cap. 111 De hier. eccl., P. G., t. τν, col. 137. 
— 5 Brightman, Liturgies eastern and western, Oxford, 
1896, p. 395. — " Suicer, Thesaurus, t. 17, 1409, conteste 
qu'il y ait dans ce geste aucune intention d'adoration, mais 
alors on peut se demander quel est son objet. Cf. plus loin 
le S III. —* Cette interprétation a été surtout appuyée par 
de Vert; nous verrons tout à l'heure ce qu'elle vaut. Nous 
recherchons ici les divers sens que l’on peut donner à ce rite. 


2663 


peuple, que l'on invite à un acte de foi et d’adoration, 
comme c’est le cas pour l'élévation dans la liturgie 
romaine après la consécration. 

Enfin on a donné à ce geste plusieurs significations 
symboliques, mais celles-ci, il est à peine besoin de 
le faire remarquer, appartiennent à une époque posté- 
rieure : il signifie que notre adoration, suivant l’ascen- 
sion du geste, doit aller à Dieu; c’est un rappel de 
l'élévation du Christ sur la croix, ou de la sortie du 
tombeau, et de la résurrection, ou de l'ascension, ou 
encore de Nicodème préparant le corps du Sauveur 
pour le sépulcre, etc. :. 

Au mot Εἰεσπῖιο correspond, dans les liturgies grec- 
ques, le mot ὕθωσις, qui signifie aussi une élévation, 
comme on l’a vu par les textes que nous avons cités 
ci-dessus ?. Il faut en rapprocher les mots ᾿Δναδειχνύω 5, 
χοινωνιχὸς OÙ Le mot latin elevalio, 
moins ancien en liturgie que celui αὕψωσις, s'emploie 
presque uniquement aujourd'hui pour désigner la 
cérémonie de l’élévation après la consécration. On le 
trouve usité dans Honorius d’ Autun, dans Honorius III, 
dans les ordines romains (Ordo X111) et dans les 
liturgistes postérieurs au xu° siècle ὅ. 

Le geste de l'élévation est prescrit par la liturgie 
un certain nombre de fois, exactement cinq fois. Nous 
allons étudier ces diverses élévations. 

II. L'ÉLÉVATION A L'OFFERTOIRE. — Il y a actuelle- 
ment dans la liturgie romaine, à l’offertoire, une élé- 
vation de l’hostie, aux paroles Suscipe, sancte Pater, 
et une du calice (plus marquée encore) aux paroles 
Offerimus tibi, Domine, calicem salutaris. Cette éléva- 
tion répond à un moment important du service eucha- 
ristique. C’est le moment de l’offertoire ou de l’obla- 
tion 5. L'action d’oftrir ou de présenter à Dieu ces 
éléments qui vont être consacrés est donc naturelle. 
Cependant il n’y a pas en Orient, à proprement parler, 
de cérémonie qui réponde à celle-ci. La prothèse, à 
laquelle on renvoie quelquefois, ne contient pas 
d'élévation proprement dite. Quant à l'Occident, on 
ne trouve pas de traces bien anciennes de cette élé- 
vation. Les anciens Ordines romani, non plus qu'Ama- 
laire ni le Micrologue, n’en disent rien. Saint Germain 
de Paris, dans son exposition de la messe, parle de la 
préparation des éléments, sans faire aucune allusion 
à une élévation. Il semble que cette cérémonie date 
du xrmue siècle. Au moins n’en signale-t-on pas de trace 
avant cette époque. Dans les livres où elle est men- 
tionnée, on constate une certaine variété; dans quel- 
ques-uns il est question seulement d’une élévation 
du calice, dans d’autres de l’hostie et du calice; cer- 
tains la placent à l’oraison Suscipe,sancta Trinitas *. 

L'élévation, comme nous l'avons dit, ἃ ici un sens 
très clair; elle signifie la présentation à Dieu des 
éléments offerts et qui vont être consacrés. 

III. ÉLÉVATION AU Τὰ ἅγια 


UT OO0ELZVU'0. 


— La 


τοῖς ἁγίοις. 
ς αγίοις 


1 Cf. Drury, loc. cit., p. 148, 149, 150. — ? Cf. Brightman, 
Liturgies east. and west., Oxford, 1896, p. 483, 581. — 
3 Drury discute, à tort selon nous, le sens donné par Bel- 
larmin à ce mot. Cf. Drury, loc. cit., p.21 sq. — * Du Cange, 
dans son Glossaire, ne mentionne pas le terme dans son 
acception liturgique. — δ Voir OBLATION, OFFERTOIRE. — 
$ Dr Wickham Legg, Tracts on the mass, Ὁ. 220; T. W. 
Drury, Elevation in the eucharist, p. 67 sq. — * F. E 
Brightman, Liturgies eastern and western, Oxford, 1896, 
p. 341. — # Loc. cit., p. 393, etc.; cf. aussi p. 61, 341, 351. 
— * De Spiritu Sancto, e. ΧΧΥΤΙ. — * Eccles. hier., ©. 1m, 
P. G.,t.un, col. 425; cf. col. 440, 444.— 1 Analecla græca,t.x, 
p. 62; Cotelier donne cette variante : ἧς χαὶ συντελεσθ ς 
(ἀναφορὰς ) τὰς χεῖ ἐχεῖνος πάλιν εἰς οὐρανὸν ἀνατ 
εἰχνὺς. τὸ DROLE τῆς σωτηρίας 
pins ï pas OV, 4e Monum. Eccl. græc., 
t. 11, p. 268. Sur ce texte, cf. Same eucharisL., 
p. 683; Venable, Dict. of christian antiquilies, t. 1, p. 605; 
Brightman, loc. cit., p. 486, et Drury, loc. cil., p. 47. — 


ÉLÉVATION 


2664 


seule élévation bien clairement marquée dans les 
liturgies orientales est celle qui a lieu après la fraction 
et avant la communion des fidèles, en mème temps que 
le-prêtre prononce ces mots: τὰ ἅγια τοῖς ἁγί ἴοις ou une 
formule analogue : ὃ ς ὑψοῖ τὸν ἅγιον ἄρτ Ὃν χαὶ 
λέγει" Τὰ ἅγια rot — καὶ ὁ ἱερεὺς ὑψῶν τὸν 
ἅγιον ἄρτον ἐχφωνεῖ" Τὰ ἅ ἅγια τοῖς ἁγίοις 5. 

Cette élévation est fort ancienne. Si elle n’est pas 
marquée dans les Constitutions apostoliques, ni dans 
la liturgie égyptienne de saint Marc, ni dans celle des 
jacobites coptes et abyssiniens, ni dans la liturgie 
nestorienne des Perses, ni dans la liturgie moderne de 
saint Basile et quelques autres, cette omission n’a pas 
grande importance, car on sait que l'indication des 
gestes liturgiques n’est pas donnée dans les documents 
anciens et qu'elle est souvent incomplète même dans 
des textes liturgiques plus modernes. Elle est attestée 
par des auteurs très anciens. Aïnsi saint Basile dit : 
“λήσεως ρήματα ἑ ἐπὶ τῆς ἀναδείξεως τοῦ ἄρτου 
τῆς EUY apiotias τίς τῶν ἁγίων ἐγγράφως ἣ Ἷ ἡμῖν χαταλέλοιπεν" ς 

Et encore par pseudo-Denys, dont les écrits sont du 
veou du vi siècle: ’Ispougyei τὰ θειότατα, χαὶ ὑπ LEZ 
ἄγει τὰ ὑμνημένα διὰ τῶν ἱερῶν προχειμένων συμδόλων, χαὶ 

τὰς δωρεὰ ς τῶν “θεουργιῶς ὑποδείξας, εἰς χοινωνίαν αὐτῶν 
ἱερὰν αὐὖτος τε εργχετα:. χαὶ τοὺς ἄλλους προτρέπετα: 1e 
Et Cyrille de Scy thopolis dans la Vie d'Euthymius 
( Ϊ 473) : HSE (ἀναφόρας). ἃ: παρτισθείσης. τὰς χεῖρας εἰς 
ῦψος Ξ ρων χαὶ ὑποδειχνύων τοῖς πᾶσι τὸ οἴχονη- 
prb ν πρὸς τὴν ὑμέτεραν σωτηρ ίαν μυστήριον μετὰ φωνῆς 

is ὅπ παχούει ν πᾶν τὸς τοῦ λαοῦ. λέγε: τὰ ἅγι ἰῖὰ. ἃ. 


ὅψη Ai ae 
τ: τὰς 

ee le Sinaïte (c. 600) : à τὸ ἀγιασθῆνα: τὴν 
θυσίαν ἐχείνην τὴν ἀνατμάχτον ὍΣ τὸν ἄρτον τῆς Eure rai 


πᾶσιν αὐτον ὑποδειχνύει 13 Saint Jean Damascène : ᾿Ἐντῇ 


" 


ὑψώσε: δὲ τοῦ ἀρ γαριστίας οὐ λέγομεν Τοῖς ἅ ἅγιος ἡ 
Τοὶς Κύριος, 3 ἀλλ᾽ ὌΝ ς ἅγιος. εἷς Ἰζύριος ᾿Ἰησοῦς Χριστός, 
2.7 λ. 15. Denys Bar Salibi : Sacerdos elevat et circum- 
fert sacramenta, clamans et dicens : Sancta sanclis #. 
Tous ces textes prouvent bien que les éléments 
sont élevés et montrés aux fidèles au moment de la 
communion, et, comme le disent plus précisément 
quelques-uns d’entre eux, avec les paroles τὰ ἅγια τοῖς 
ἁγίοις dans la liturgie grecque et Sancia sanclis dans 
la liturgie latine. Ces expressions signifient, sans con- 
testation possible, que les choses saintes (la commu- 
nion) ne doivent être reçues que par ceux qui sont 
purs 5. On peut faire remonter, avec ces témoins, l'usage 
de l'élévation jusqu’au vie ou au 1v° siècle. On peut 
même rappeler que l usage d’une formule rappelant le 
Sancta sanctis existe à l’époque primitive, par exemple 
dans la διδαχὴ (ch. 1x et x). C’est sans doute une 
allusion aux paroles de l'Évangile : μὴ ὅοτε τὸ ἅγιον 
τοῖς zut. Les prières qui accompagnent la formule 
τὰ ἅγια τοῖς ἁγίοις dans les liturgies orientales le 
disent formellement (liturgies syriaques de saint 


12 P, G., t. LXXXIX, col. 841. — 1: P. G., t. XCV, col. 57. — 
#Renaudot, Lit. orient., t. 1, p. 267. On trouvera d'autres 
textes de Siméon de Thessalonique, de Germain de Constan= 
tinople et autres auteurs, dans Drury, loc. cit., p. 49 sq. On 
dit généralement que ce rite a disparu de la messe romaine. 
Mais il est intéressant de relever, dans un passage des écrits 
de saint Grégoire, une allusion à cette formule (ex libro 12 
Dialogorum, P. L.,t. Lxvr, col. 178). Le mot Si quis non 
communicat det locum, dit alors par le diacre, est conservé 
aujourd’hui encore dans J'ordination de l'exorciste, au 
pontifical. — 3 Cette interprétation est donnée par les 
auteurs les plus anciens, depuis saint Cyrille de Jérusalem 
et saint Jean Chrysostome (5. Cyrille, P. G., t. XxXxIMm, 
col. 1124: 5. Jean Chrysostome, P. G., t. Lvn, col. 80; 
t. Lx, col. 133. Cf. d’autres textes cités par Drury, 
loc. cit., p. 34 sq). L'idée de Freeman, qui applique le 
τὰ ἅγια à la Trinité, mérite à peine une mention. Principles 
οἱ divine service, part. 11, p. 175 sq. Cf. Drury, loc. cit, 
P. 33, 38 sq 


2665 


Jacques, liturgies de saint Marc, de saint Basile, de 
saint Augustin). 

L'objection tirée par quelques auteurs de ce fait 
que, dans les liturgies orientales, le voile étant fermé 
et la consécration ayant lieu derrière le béma, les 
‘léments ne pouvaient être montrés aux fidèles, n’a 
pas une grande valeur. Le voile pouvait être tiré à 
ce moment, comme nous le dit saint Jean Chrysos- 
tome. 

En tout cas, cette objection ne pourrait valoir 
contre les nombreux textes qui prouvent d’une façon 
péremptoire l'existence de ce rite ?. 

On s’est aussi demandé si cette élévation chez les 
Orientaux correspond par sa nature et sa signification 
ἃ l'élévation qui, dans l’Église latine, suit la consécra- 
Lion; si, en un mot, elle comporte, comme. celle-ci, un 
acte d’adoration et de foi dans la présence réelle du 
Christ sous les éléments du pain et du vin ?. Nous 
examinerons cette question en traitant de l’origine 
et de la nature de l'élévation latine (cf. $ vi). Les 
études qui ont été faites récemment sur ce sujet ne 
- permettent pas d'établir de corrélation entre ces deux 
rites : chacun d’eux présente un caractère particulier. 
Les textes que nous venons de citer prouvent que le 
but de l'élévation avant la communion orientale est 
_ surtout de présenter aux fidèles le corps du Christ 
δὴ les invitant à le recevoir dignement. L’élévation 
occidentale ἃ un tout autre caractère. On peut dire 
cependant que cet acte liturgique et les formules qui 
l'accompagnent enferment indirectement aussi un 
acte de foi et d’adoration. 

Les termes ἀναδειχνύναι ou ἀποδειχνύνα: et ὑπο- 
δεικνύναι, « montrer » ὃ, que nous avons vus employés 
dans les textes cités, ont donné lieu à une discussion 
. analogue. 1  ἀνάδειξις a trait à la consécration et 
semble désigner plutôt la présentation des éléments 
ἃ Dieu; elle ne comporte pas une élévation proprement 
dite, mais seulement l'acte qui consiste à prendre en 
mains les éléments qui vont être consacrés #. V'zoû::z- 
νύναι:, qui est employé après la consécration et pour 
la communion, est l’acte qui consiste à montrer aux 
_ fidèles le corps du Christ qu'ils vont recevoir. Un 
acte de foi et d’adoration de la part des fidèles y 
correspond. 

IV. ÉLÉVATION A LA FIN DU CANON. — Le canon 
se termine par une doxologie très solennelle : Per 
ipsum (Christum Dominum nostrum) et cum ipso el in 
ipso est (δὶ Deo Patri omnipotenti in unilate Spirilus 
Sancti omnis honor οἱ gloria, per omnia sæcula sæcu- 
lorum. Ces mots sont accompagnés d’une élévation 
qui, à cette place, après une telle formule, avec les 
huit signes de croix et la génuflexion, prend une 
grande importance. Il semble que ce fut autrefois 
l'élévation la plus importante de la messe. Aujour- 
d’hui elle est peu marquée; la rubrique dit elevans 
parum calicem cum hostia. Mais autrefois le peuple 
était appelé à s'y associer, comme l’indiquent plusieurs 
documents anciens. 

Selon Freeman, elle aurait pour but de montrer 
que les éléments consacrés sur la terre ont leur réalité 


1 Parmi les auteurs qui ont fait valoir cette objection 
contre l'existence de l'élévation chez les Orientaux, on cite 
surtout Goar, Renaudot, Venable. Cf. Drury, op. cit., p. 52, 
53. — ? Bona, Renaudot, Sala, contre Bingham, Venable, 
Drury, Cf. Bona-Sala, Rerum liturgicarum, 1. 11, ©. xt; 
Renaudot, Coll. liturg. orient., €. 1, p. 265; Bellarmin, De 
euch., 11, 15; Bingham, Orig.eccles., 1. XV, c. v; Venable, 
Dict. of. christian antiquities, au mot Elevation; Drury, 
Zloc. cit. — 5 Brightman, Liturgies eastern and western, p.440, 
— 4 Goar, loc. cit., p. 145; Bingham, loc. cit.; Venable, 
Dict. of christian antiquities, à ce mot; Renaudot, loc. cit., 
t.1, p.270; Drury, loc. cit., p. 45 sq.— * Principles of divine 
service, Ὁ. 176 sq. — " Relig. ceremonial, p. 94. — ἴ Loc. 
<cit., p. 157; et aussi Wickham Legg, Tracts on the mass, 


DICT. D'ARCIH. CHPÉT, 


ÉLÉVATION 


2666 


dans le ciel °. Pour Frère, c’est le signe de l’offrande ἃ 
Dieu ‘. Selon Drury, son objet est le même que celui 
de l'élévation grecque et de l'élévation mozarabe 
après le canon et avant la communion 7, c’est-à-dire 
montrer au peuple les éléments consacrés, et exciter 
un acte de louange et de remerciements. 

Pour nous, tout en admettant partiellement cette 
dernière opinion, nous dirons que cette finale est avant 
tout une doxologie, et comme telle une louange à la 
gloire de Dieu, plus spécialement une louange à Dieu 
le Père, par le Fils en union avec l'Esprit-Saint. 1] 
était naturel que la prière eucharistique se terminât. 
comme toutes les prières solennelles, par une doxo- 
logie. Cette doxologie de la messe, plus solennelle 
qu'aucune autre, renferme donc, comme la plupart 
des doxologies, un acte de foi à la Trinité et un acte 
d’adoration. Le signe de croix, avec l’hostie et le 
calice, spécifie en outre que cet hommage est rendu à 
Dieu le Père par le sacrifice de son divin Fils. La génu- 
flexion qui suit en confirme la signification. 

Cette élévation est mentionnée dans le plus ancien 
ordo romain (vers 800), par Amalaire, parle Micrologue 
et par d’autres *. Elle est aussi attestée par les monu- 
ments, les médailles, etc.*. Enfin elle paraît visée 
par le texte d’Euverte que nous avons cité au ὃ 1 ». 

Drury pense que les signes de croix ont pu précéder 
l'existence de l'élévation, et même qu'ils en auraient 
été l’occasion; on dut élever le calice et l'hostie 
comme naturellement pour les signe de croix. Mais 
c'est une hypothèse qui nous paraît sans fondement. 
De Moléon, dans ses voyages liturgiques, a relevé de 
grandes variétés d’usages selon les diverses Églises. 
Quelquefois elle est faite durant le Paler, ou durant 
l’'embolisme du Pater 1. Dans la liturgie mozarabe, elle 
est suivie du Credo et du Paler ??. 

V. ÉLÉVATION ἃ LA COMMUNION. — Cette élévation 
est marquée dans le Missel de saint Pie V (1570) au 
Rilus celebrandi missam. Elle est décrite ainsi aujour- 
d'hui encore dans nos missels : Postea genuflectens, 
accipit manu sinistra pyxidem seu palenam cum sa- 
cramento, dextra vero sumit unam particulam, quam 
inter pollicem εἰ indicem tenet aliquantum elevalam 
super pyxidem seu palenam, et conversus ad communi- 
candos, etc. Cette cérémonie, ainsi que l’Agnus Dei 
sous la forme qui est donnée ici (Ecce Agnus Dei, ecce 
qui tollil peccala mundi), sont de date récente. On n’en 
trouve pas de témoins avant le xvr° siècle. 

VI. ÉLÉVATION AUX MOTS DE L'INSTITUTION QUI 
PRIDIE ET APRÈS LA CONSÉCRATION. — Aux mois 
accepit panem, accipiens et hunc præclarum calicem, 
dans le missel actuel, il est marqué que le prêtre prend 
dans ses mains le pain pour le consacrer, puis le calice. 
Il ne s’agit pas ici d’une élévation proprement dite, 
mais d’une action qui a pour but, comme les autres 
rites de l'institution, de suivre de plus près et de re- 
produire les mouvements mêmes du Christ dans le 
récit de l’eucharistie. Les anciens ordines romani 
et les autres documents ne mentionnent pas d'éléva- 
tion à ce moment. Mais elle est indiquée à partir du 
x1e siècle par le Micrologue, par Honorius d’Autun, 


p. 241. Rappelons-nous que le Pater était autrefois en 
dehors du canon, selon le témoignage de saint Grégoire. — 
8 Bona, Rerum liturgicarum, 1. II, ce. xux, ὃ 2. Cf. aussi 
Duchesne, Origines du culte chrétien, p. 461, 464; Amalaire, 
1. III, ch. xxv1; Rhaban Maur, De cieric. instit., P. L., 
τι cvur, col. 324; Microl., c. x et xx; Jean d’Avranches, 
P. L., t. cxLvnr, p. 36, 78. — * Cf. Drury, loc. cit, 
p. 154 sq.— " Cf. notre art. dans le Tablet, 10 février 1917, 
p. 166 sa.— 1 De Moléon, Voyages liturgiques, p. 95 et 287; 
Drury, loc. cit., p. 92, et Wickham Legg, Tracts on the mass, 
p. 241 sq. — 1? P. L., t. LXXXV, col. 117. Sur le rapproche- 
ment entre celle élévation et cette du τὰ ἅγια τοῖς ἁγίοις, 
cf. Drury, Elevation in the Eucharist, its history and ratio- 
nale, Cambridge, 1907, p. 96-99, 


IV. — 81 


2667 


Hildebert du Mans. Odo de Paris, Durand de Mende, 
ἘΠ ἐν 

Cette élévation disparut peu à peu des livres litur- 
giques, surtout à partir du xvi° siècle. En réalité, 
elle n'avait d’autre raison d’être que de rappeler 
d’une façon plus frappante par des signes extérieurs 
l’action du Sauveur à la cène, en même temps qu'on 
récitait les paroles de l'institution. C'est ce qu'on 
appelle un rite imitatif. La thèse de Claude de Vert, 
que la cérémonie de l'élévation serait sortie de ce 
geste, pouvait paraître à première vue assez risquée, 
comme plusieurs de ses thèses ?. 

Mais elle a été reprise de nos jours avec des argu- 
ments plus sérieux et, on peut le dire, démontrée". Le 
prêtre, pour consacrer l’hostie, la prend dans ses 
mains et l'élève par conséquent. Au Ἀπὸ siècle, la cou- 
tume était de l’élever assez haut pour que le peuple 
la vît pendant la consécration. On craignit cependant 
que les fidèles n’adorassent cette hostie avant que les 
paroles ne fussent prononcées. De là une série de 
canons qui défend aux prêtres d'élever l’hostie trop tôt. 
On ne devait l’élever qu'après. Au πὸ siècle, sur- 
tout dans l’université de Paris, quelques docteurs 
prétendaient que la consécration du pain n’était com- 
plète et efficace qu'après celle du vin. Le pain était-il 
consacré au cas où le prêtre n’aurait pu, par accident, 
consacrer le vin? Il y avait des doutes sur ce point, 
comme le prouvent le traité d’Innocent 111(1198-1216) 
οἱ quelques autres ouvrages du même temps ἡ. Mais 
l'opinion déclarant la transsubstantiation du pain 
opérée par les paroles de la consécration prévalut 
bien vite. Giraud de Cambrai (1199), Césaire d'Heister- 
bach (1222), Innocent III sont en faveur de cette 
opinion. C’est à l’université de Paris, alors centre du 
monde intellectuel, que la discussion trouva son prin- 
cipal fover. Aussi est-ce un évêque de Paris, Eudes 
de Sully (1196-1208), qui porte le premier décret syno- 
dal enjoignant aux prêtres de n’élever que médiocre- 
ment l’hostie au Qui pridie, mais de l’élever après 
les paroles : Hoc est corpus meum.de façon qu'elle fût 
vue par le peuple. Un décret de même portée prescrit, 
en cas d’accident après la consécration du pain, de 
ne pas répéter les paroles de la consécration ὃ. 

La coutume d'élever l’hostie et de la montrer au 
peuple se répandit rapidement. Les cisterciens l'adop- 
tèrent en 1215; un synode de Trèves la prescrit en 
1227; Walter de Cantaloup, évêque de Worcester, en 
fit de même en 1240; à la fin du x siècle, la coutume 
était répandue dans tout l'Occident. L'élévation du 
calice n’avait pas la même raison d’être, puisque la 
discussion n'avait porté que sur l'efficacité immédiate 
des paroles Hoc esl corpus meum. De plus, le précieux 
sang ne pouvait être vu comme l’hostie, et cette élé- 
vation présentait en outre quelque difficulté, et un 
danger de répandre le précieux sang. Cependant la 
coutume s’élablit en beaucoup d’endroits d'élever 
aussi le calice, mais elle fut moins universelle. La 
génuflexion, la prostration el d’autres cérémonies 


1 Micrologus, c. x et χν; Honorius d'Autun, P. L., 
{. cLxxN, col. 793; Hildebert, P, 1... ἴς ΟΝ ΧΙ, col, 1186 sq.; 
Durand, Rationale, IV, ce. xx4, $S 51-53; cf. Drury, loc. cil., 
p. 75 sq. — ἢ « Comme il n’était pas possible que le prêtre, 
prenant l’hostie dans ses mains à l'occasion d’accepit panem, 
ne l'élevât tant soit peu. il est venu insensiblement à l’élever 
si fort, surtout après la consécration, lorsqu'il a voulu 
l’adorer, qu’à la fin, vue et aperçue des assistants, qui aussi- 
τὸν n'ont pas manqué d'y porter leurs hommages et d'y 
‘diriger leur culte, cette élévation dans la suite (vers le mi- 
lieu du ΧΙ" siècle) a commencé de devenir solennelle, et a 
été enfin presque partout fixée dans le x siècle, » De 
Vert, Explication des cérémonies de l'Église, Paris, 1713 
τ. ΠῚ, p. 261 sq. — * Par le P. Thurston; ef. le Tablet, 
19 et 26 oct., 2 nov. 1907, et Fortescue, The mass, a study 
on the roman liturgy, 1914, p. 339, Plowdon a vait aussi 


ÉLÉVATION 


2668 


suivirent bientôt, comme nous le verrons au paragraphe 
suivant. 

VII. LE CÉRÉMONIAL DE L'ÉLÉVATION APRÈS 1215, 
LA PROSTRATION, LA CLOCHETTE, ETC. — Les protes- 
tants prétendent que le changement dans la doctrine 
eucharistique, exprimée par le terme nouveau de 


‘ transsubstantiation, amena un changement corres- 


pondant dans le cérémonial, et fit de la consécration 
et de l'élévation le centre de la messe; l'axe de la 
messe, qui était autrefois la communion, passa désor- 
mais dans la consécration; le cérémonial fut développé 
dans ce sens; l'élévation au Qui pridie et Simili modo: 
fut supprimée et remplacée par l'élévation solennelle 
qui suit maintenant la consécration; les roulements 
de la clochette, des sonneries de cloches. la prostra- 
tion, les encensements et autres cérémonies ont pour 
but d'attirer l'attention des fidèles et de leur faire 
comprendre l'importance de ce moment dans la célé- 
bration du sacrifice‘. Le culte du saint-sacrement 
aurait suivi la même progression: fête du Corpus 
CRrisli, processions, réserve de l’eucharistie, bénédie- 
tion du saint-sacrement, etc. Quelques auteurs ont 
cru que ces divers rites d’adoration étaient une pro- 
testation contre l'erreur de Bérenger :. 

Ces discussions nous semblent aujourd'hui assez 
oiseuses; elles reposent sur un malentendu qui doit 
disparaître devant un exposé historique de la question. 
Il est certain que pendant des siècles aucune céré- 
monie spéciale n’accompagna la formule de la consé- 
cration. La première préoccupation fut de répéter les 
paroles du Christ à la cène et de leur donner, par l'imi- 
tation de ses gestes, un plus grand relief. Le prêtre 
prit done le pain dans ses mains, leva ses regards vers 
le ciel, le bénit d’un signe de croix en répétant les pa- 
roles Hoc est corpus meum. De même pour le calice. 
L'action se continuait sans interruption jusqu'à la 
doxologie finale du canon $. Il est certain encore que 
jusqu'au xt ou Ἀπ" siècle il n’y ἃ pas eu d’élévation 
après la consécration, ni de génuflexion, ni d'autre 
démonstration. Ce cérémonial s’est développé alors, 
comme se sont développées à ce moment d’autres ex- 
pressions de la foi à l’eucharistie. 

On n’en doit pas conclure que c'est à partir de ce 
moment seulement que les fidèles ont cru à la pré- 
sence réelle ou que ces démonstrations ont eu pour 
origine la foi, alors nouvelle, à la doctrine de la trans- 
substantiation. Les actes et les formules de foi et 
d'adoration sont si nombreux dans la liturgie, en 
particulier dans la liturgie de la messe, qu'il est 
inutile de recommencer ici cette démonstration ὅν Le 
cérémonial inauguré au x siècle, après les paroles 
de la consécration, a eu pour but, nous n’hésitons pas 
à le reconnaître, d'affirmer la foi des fidèles dans 
l'efficacité des paroles de la cène, et de protester contre 
les doctrines qui cherchaient à en nier ou à en dimi- 
nuer la force. De ce sentiment est né un ensemble de 
cérémonies et de coutumes dont nous allons main- 
tenant exposer l'histoire. Mais ces rites ne chan- 


soutenu cette opinion dans son Trailé du sacrifice de Jésus- 
Christ, το ur, p. 327; cf. Corblet, loc, cit., p. 357. Les articles 
de Thurston traduits dans la Revue du clergé français, 1908, 
t. LV, p. 66, 67, 538 sq. — 4 De δ΄. allaris mysterio, ΤᾺ L,, 
τ. cexiIV, col. 868, 872. Cf. T'ablet, loc. cil., p. 643-645. — 
® Mansi, Concilia, τ. XXI1, p. 682. ® Cf. Drury, loc, cil., 
p. 125 sq. — ? Quelques auteurs catholiques, comme Gihr 
et Rice hl, sont tombés dans cette erreur. — " C'est ce 
que nous avons exposé dans l'article CANON. C'est à cette 
conclusion qu'aboutissent toutes les thèses de dom Cagin, 
Te Deum où Illatio, Eucharistia et l'Anaphore primitive, 
et aujourd’hui cette thèse est généralement adopyée par 
les liturgistes, — * Cette démonstration a été présentée de 
la facon la plus satisfaisante nc nment dans les ouvrages 
de Corblet, de Bridget, sans parler des ouvrages anciens. 
Voir à la bibliographie. 


per Cages «. 


he ot A à ue he τως gi tp cu, tr lier thé" ads bit se 


rm ὦν. 


ὦ νων... 0 RS νμδνδιν. 


I ν᾿ Ὁ 


2669 


geaient rien à l'essence de la messe, ni à la foi des 
fidèles. 

L'usage de se prosterner au moment de la consécra- 
tion ou de l'élévation de l’hostie est établi par des 
textes de la même époque. En 1219, une instruction 


aux fidèles de s’incliner à l'élévation. Les chartreux, 
dès le Χπις siècle, ont, d’après leur cérémonial, lobli- 
gation de se prosterner à ce moment. Dans certaines 
cathédrales, l'usage était que les chanoines restassent 
. assis, mais ils s’inclinaient à l'élévation de l’hostie. La 
- plupart des décrets synodaux prescrivent des actes de 
-vénération à l'élévation. Un concile d'Oxford ordonne 
de s'agenouiller et d’adorer. Guillaume, évêque de 
Paris (1208), prescrit de sonner la cloche. Ces ordon- 
nances sont rappelées dans plusieurs synodes. Vers la 
du xrre siècle on invite le peuple à regarder l’hostie 
l'élévation ". 

… L'Ordo romanus XIII (1271-1276) et le X VI: (com- 
mencement du x1v° siècle) prescrivent une prostration 
à l'élévation. 

La croyance se répandit, que l’acte de regarder 
_lhostie consacrée avait une valeur spéciale. Les élèves 
d'Eton, certains décrets l’indiquent, avaient la per- 
mission de quitter leurs jeux ou leurs études pour 
ler assister à l'élévation de l’hostie. Les basses fe- 
nêtres latérales pratiquées dans certaines églises n’ont 
probablement pas d’autre but que de permettre aux 
fidèles de contempler l’hostie du dehors. C’est de ce 
sentiment que sontsorties,selon l'opinion de Thurston, 
les cérémonies de l’exposition du saint-sacrement et 
la bénédiction. 

Le même auteur signale même certains abus que 
Von dut condamner. Certains prêtres, au moment de 
évation, montraient l’hostie de tous les côtés, se 
aient sur la pointe des pieds pour l’élever plus haut. 
n criait au prêtre : « Plus haut! » Quelques-uns se pré- 


LA 


d'église en église, et manquaïient en réalité la messe 


pour regarder l’hostie élevée. Les autres parties de la 
6556, pour ces personnes, n'avaient plus aucune 
\portance. 

D'autres décrets prescrivent au contraire de rester 
osterné pendant l'élévation. 

Un décret de l’évêque d’Exeter (1287) prescrit l’'incli- 
tion et la génuflexion à l’élévation et ordonne aussi 
une clochette soit agitée à ce moment pour pré- 
- venir les fidèles. Les recherches de Thurston sur ce 
sujet lui ont permis d'établir que l'usage de tinter une 
cloche ou une clochette au moment de l'élévation 
remonte à la première moitié du xm° siècle. Il fut 
inauguré probablement à Paris, dans ce milieu d’où 
étaient sorties les premières prescriptions en faveur 
de l'élévation. La première ordonnance connue est 
de 1220-1223. Une prescription d'Alexandre de Sta- 
venly, évêque de Coventry, dit qu'on doit sonner, 
non au moment où le prêtre prend le pain en ses mains, 
mais seulement quand la consécration est achevée, 
dans la crainte que le peuple n’adorût l’hostie avant 
consécration. - 

Durand de Mende, vers 1290, nous dit qu'à l’éléva- 
tion on sonne une clochette, squilla. Sur les testaments 
on trouve souvent mentionnées à partir de ce moment 
des cloches de consécration. L'usage aussi s'établit 
… de sonner la cloche du beffroi. On distingue dans cer- 
tains documents entre la cloche du Sanctus (santes bell, 


2 Cf. Corblet, loc. cit., p. 356 sq. L'attitude des fidèles a 
lu reste varié suivant les temps et les pays. A une certaine 
“époque on priait surtout debout; plus tard on s'agenouilla 
plus fréquemment, etc. Voir GESTES. — ? The bells of the 
mass, dans le Month, avril 1914, p. 389-401, traduit dans 
Revue du clergé français par M. Boudinhon, 1916, 


d'Honorius III aux évêques de la chrétienté prescrit 


ÉLÉVATION — ÉLIE. ÉLISÉE 


] 
| 


2670 


et celle de la consécration. Certaines inscriptions 
campanaires, celle-ci par exemple : O rex gloriæ Christe, 
veni cum pace, qui est assez fréquente. D’autres 
usages de même nature devront être notés avec soin 
par les archéologues, mais nous ne pouvons leur 
consacrer ici plus d'espace. 

VIII. BrBcioGRAPHIE. — Mgr Batiflol, Leçons sur 
la messe, Paris, 1919, p. 261 sq. — Bingham, The 
anliquilies of the christian Church, 1. XN, c. v, $ 5, dans 
The works of G. Bingham, Oxford, 1855, t. v, p.425 sq. 
— Bona, Rerum lilurgicarum libri duo, éd. Sala, Au- 
gustæ Taurinorum, 1749, t.ur, p.274 sq.— Dom F.Ca- 
brol, The wo principal elevalions of the mass, dans le 
Tablet, 10 février 1917, p.166 sq.; art. AMEN, dans Dict. 
d'archéol. chrét. el de lilurgie, t. 1, col. 1558. — Dom 
P. Cagin, Paléographie musicale, t. ν, p. 33. — Jules 
Corblet, De l’élévalion au saint sacrifice de la messe, 
dans son livre Histoire dogmatique, lilurgique el archéo- 
logique de l’eucharistie, 2 in-8°, Paris, 1886 (cf. t. 1, 
p- 356-364). — A. Drury, Elevation in the eucharist, its 
history and rationale, Cambridge, 1907 (le plus com- 
plet des ouvrages modernes sur le sujet. Voir cepen- 
dant les observations du P. Thurston dans le Month, 
1907, p. 553 sq.). — Goar, Euchologion, p. 146. — 
Hospinianus, Hisi. sacrament., part. I, 1. 11, c. 1; 
1 cer EVE ΟΣ τς LAN Ce Ve — Ὁ. Georgi, De 
lilurgia romani pontificis, Romæ, 1744, τ. mx, p. 71 sq. 
— Le Brun, Explicalion litlérale, historique el dogma- 
tique des prières de la messe, Paris, 1886, t. 11, p. 356- 
364. — Mangenot, dans Diclionnaire de théologie, au 
mot Élévation, t.1v, col. 2320-2328. — Renaudot, Lit. 
orient. coll., Francofurti, 1847, t. 1, p. 265-271; t. π΄ 
p. 82, 572, 608. — Scudamore, Notilia euch., Riving- 
tons, 1876, ç. vi, ὃ 10, p. 546; c. vin, ὃ 7, p. 594. — 
G. Suicer, Thesaurus ecclesiasticus, Amstelædami, 
1728, aux mots ᾿Αναδειχνύω et Ὕψωσις. — Η. 
Thurston, The Elevaticn. 1. The lifting of the host, dans 
Tablet, oct. 1907, p. 603; 11. Showing of the host, dans 
Tablet, 26 oct. 1907, p. 643; III. Seeing the host, dans 
Tablet, 2 nov. 1907, p. 684. IV. Genuflexion αἱ mass, 
dans le Month, oct. 1897; Elevalion, dans The cathol. 
encyclopedia, 1909, t. v, p. 381-382; traduits par 
Mgr Boudinhon, dans Revue du clergé français, 1908, 
τ. τὰν, p. 60-70, 535-542, etc.; The bells of the mass, 
dans le Month, avril 1914, p. 389-401; traduit par 
Mgr Boudinhon, dans Revue du clergé français, 1916, 
t. LXXXV, p. 398-412; À curious eucharistic feature οἱ 
English mediæval architecture, Swanzigster interna- 
tionaler eucharistischer Kongress in Cüln, Cüln, 1909, 
p.592 sq. — De Vert, Explicalion des cérémonies de 
l'Église, Paris, 1713, t. τν, p. 194, 204, ete. — Voir 
aussiau mot INSTITUTION {de l’eucharistie ). 

; F. CABROL. 

ÉLIE. ÉLISÉE. L'antiquité chrétienne a 
représenté assez fréquemment le prophète Élie, et le 
type qu’elle ἃ choisi pour symboliser son élévation 
au ciel est emprunté, sans contestation possible, à 
l’art classique; c’est le dieu Sol enlevant son allié 
par-dessus l'Océan qui a inspiré les artistes chargés 
de figurer l'épisode final de l'existence terrestre du 
prophète*. Sans être fréquent, comme on l’a prétendu *. 
le sujet de l'enlèvement d'Élie se rencontre plusieurs 
fois. Le prophète est représenté sous les traits du 
Soleil, dont il a hérité le char et le quadrige. Il n’est 
pas jusqu'à l’usage de figurer les fleuves par des 
divinités assises, appuyées sur une urne dont l’eau 
s'échappe, et le front couronné de roseaux, qui n'ait 


t. LXXXV, p. 398-412; chanoine Barraud, Clochettes et 
sonneltes, dans Annales archéologiques, t. χν τι, p. 290. — 
3F. Piper, Mythologie des christlichen Kunst, in-S, Wei- 
mar, 1851, t. 1, p. 75. — * A. Maury, Des divinités et de 
génies psychopompes dans l'antiquité et au moyen âge, dans 
Revue archéologique, 1844, t. 1, p. 670. 


2671 
été suivi pour représenter le Jourdain 1. Le nom d'Élie 
rappelait de plus, pozr les chrétiens, le vocable du 
soleil (f?:0<) et, dans un jour d'imagination débor- 
dante, saint Jean Chryÿsostome disait à son auditoire : 
Je crois, en parlant : ‘enlèvement d’Élie, que c’est 
de là que les poètes et les peintres ont emprunté cette 
image du soleil monté sur un char étincelant et 
qu'entraînent des coursiers éclatants de flammes, 
s’élevant radieux du sein des flots de l'Océan, à 
travers les cimes escarpées des montagnes, et qui 
semble, comme lui, monter à la céleste demeure 
environné de lumières ©. 

Sédulius fait le même rapprochement entre helios 
et Elias 3: 


Quam bene fulminei prælucens semila cæli 

Convenit Eliæ, merttoque οἱ nomine fulgens 

Hac ope dignus erat, quoniam sermonis Achivi 
Una per accentum mutetur littera, sol est. 


L'enlèvement d’Élie a fait partie des symboles 
funéraires; il n'Y a pas lieu d’en être surpris. On le 
trouve mentionné dans la Commendatio animæ, 
sous cette forme Libera, Domine, animam servi 


4049. — Le char d’Élie. Arcosolium. 


D’après Wilpert, Le pitture delle catacombe, pl. 230, n. 2. 


ἐπὶ N. sicul liberasli Elia de morte communi. Pour les 
Pères, l'enlèvement d’Élie est une figure de la résur- 
fection de la chair 4. Mais saint Grégoire Ier, toujours 
préoccupé de moraliser, suppose que cet enlèvement 
est la figure de l’ascension du Christ 5. Saint Ambroise 
avait fait représenter l’enlèvement d’Élie avec cette 
légende ": 


Helias ascendit equos, currusque volantes, 
Raptus in ætheriam merilis cælestibus aulam. 


Deux fresques des catacombes ont conservéla scène 
de l'enlèvement d'Élie, la première dans la lunette 
d’un arcosolium du cimetière de Domitille, deuxième 
moitié du rive siècle τ (fig. 4049). Le prophète est 
debout sur le quadrige, dont les quatre chevaux 
dessinent vivement leur mouvement vers le haut; il 
jette son manteau à EÉlisée, qui assiste à la scène. 
Garrucci ἃ cru, d’après l’analagie des sarcophages, 
reconnaître, dans la figure placée à droite, une person- 
nification du Jourdain, tandis que Lefort y voit un 


‘inuérent d’être repré- 
Cf. Théophile, Diver- 


‘ Au moyen âge, les fleuves con 
sentés sous une apparence humair 


sarum artium schedula, édit, Lescelcrier Ὁ, 205.— ?S..Jean 
Chrysostome, Homil., im, Elia, 27. — 3 Sedulius, 1. 1, 
De Helia, v. 168 sq. — ὁ 5. Irénée, Ado. hwres., 1. I, c. v; 


Adamantius, De recta fide, in-8°, Leipzig, 1901, p. 212. — 
ἘΚ, Grégoire, Homil., Χχιχ, in Evang., n.6, P. L., t. LXXVI, 
cnl 1247; E. Honnecke Altchristliche Malerei und 
attchristl. Lileratur, Leipzig, 1896, p. 217-218. — “ Voir 
Dictionn., t. 1, col. 1352, au mot AMBROISE Bosio, Roma 
solter., p. 257; Aringhi, Roma subterr.,t.1, p. 322; Garrucci, 


ÉLIE. ÉLISÉE 


2672 


paysan, spectateur de l'enlèvement 5; on pourra 
imaginer toute autre chose avec au moins autant 
de vraisemblance. 

Une autre fresque au cimetière de Pierre-et- 
Marcellin, crypte du tricliniarque, première moitié 
du 1ve siècle, voussure d’un arcosolium: Élie dans un 
char, entre Jonas vomi par le monstre et Jonas 
couché 5. 

Séroux d’Agincourt dit aveir rencontré une autre 


4050. — Onyx du British Museum. 
D’après O. M. Dalton, Cataiogue…., p. 116, n. 101. 
représentation dans le cimetière de Priscille, en 1779; 
il semble qu'il ait fait erreur 1°. 

Sur les sarcophages, cette scène se rencontre plu- 
sieurs fois. On la trouve à Rome, à Milan, à Arles τὶς 
ce dernier sarcophage est aujourd’hui au Louvre, ainsi 
que sur un sarcophage du Vatican τ. La conception 
et le rendu de la scène par les sculpteurs sont presque 
stéréotypés. Martigny suppose que, pour figurer 
l'éternelle jeunesse du prophète, les sculpteurs 
lui ont donné un visage jeune et imberbe, jeune 
quoique chauve! Quand on regarde de près à la 
technique de ces sarcophages, il semble difficile de 


4051. — Médaillon de tissu, à Akhmiîn. 

D'après R. Forrer, 
Die frühchristlichen Alterthum von Achmin, pi. Xw1, n.20: 
soutenir cette opinion, car Élie n'y jouit que d’une 
jeunesse très relative. Dans le personnage qui figure 
le Jourdain et couché sous le quadrige, nous avons 
certainement un emprunt à l'antiquité; mais cette 
personnification n'est pas indispensable, puisqu'elle 
manque parfois et le sculpteur se contente de figurer 
des flots soi-disant agités. 

Élie jette son manteau à son disciple, héritier de 
son esprit prophétique, et celui-ci le reçoit sur ses 
mains voilées, ce qui est un indice de respect. Ici 
encore on a imaginé que cet incident mentionné par 
le récit biblique pouvait se prêter à un symbolisme 


Storia dell'arte crist., t. 1, pl. 31. n. 1; Wilpert, Le pitture, 
pl. CCXXX, n. 2. — * L Lefort, Étude sur les monuments 
primitifs chrétiens en Italie εἰ mélanges archéologiques, 
in-12, Paris, 1885, p. 41. — * Garrucci, Storia, pl. 56, n. 5; 
H. Leclercq, Manuel d'archéol. chrét., 1907, t. 1, p. 562, n. 81, 

-30 J, Wilpert, dans Rômische Quartalschri, 1890, p. 334. 
—  Garrucci, Storia, pl. 327, n. 2; ἢ. 5; 396, n°9}; 
Rome ; 328, n. 2, Milan: Arles; et Le Blant, 
Étude sur les sarcoph. d'Arles, 1878, pl. χνπι, p. 31. — 
12 Garrucci, Storia dell’ arte crisliana. in-fol., Prato, 1873, 
pl. CCCXxIV, n. 2. 


2673 


compliqué et, au lieu d'Élie jetant son manteau 
c'est Jésus-Christ transmettant son pouvoir à saint 
Pierre, explication insoutenable, car l’art chrétien du 
ve siècle possédait un sujet authentique pour figurer 
cette transmission dont nous avons un exemple sur 
la mosaïque du mausolée de Sainte-Constance. 
Néanmoins, cette interprétation, qui n’a rien de 
primitif, a obtenu ure sorte de vogue. Saint Jean 
Chrysostome, s'en empare : « Elie montant au ciel, 
dit-il, laissa tomber son manteau sur Élisée; Jé- 
sus, en y montant à son tour, laissa le don de ses 
grâces à ses disciples, grâces qui ne faisaient pas un 


4052. — L'enlévement d’Élie de la porte Sainte-Sabine. 
D'après Ch. Diehl, Justinien, p. 615, fig. 1.6. 


seul prophète, mais des Élisées en nombre infini, et 
bien plus grands et plus illustres que le vrai Élisée ! » 
Ailleurs il compare le manteau du prophète au don 
que le Fils de Dieu, remontant au ciel, nous a laissé 
dans l’eucharistie de sa propre chair ὅς 

Sur le bas-relief du musée de Latran ὅ, la scène 
tend à s'élargir en tableau de genre; l'artiste combine 
la suite du récit biblique en y introduisant un ours, 
un de ces deux ours qui sortiront des bois pour dévorer 
les enfants qui se sont moqués du prophète 1, Le sar- 
cophage de Saint-Ambroise de Milan représente deux 


τῷ Jean Chrysostome, Homil., 11, in ascens. Domini., — 
3 Homil., 11, ad popul. Antiochensem.— * Garrucci, Storia 
dell’ arte cristiana, pl. CCCXCVI, ἢ. 9. —*IV Reg., τι, 24. 
— 5 IV Reg., n, 7. Cf. D. Kaufmann, Sens et origine des 
symboles lumulaires de l'Ancien Testament dans l'art chré- 
tien primitif, in-8°, Paris, 1887, p. 24-25. — 5 E. Le Blant, 
op. eit., pl. ΧΥΤῚ. — © L. Perret, Les catacombes de Rome, 


ÉLIE. ÉLISÉE — ÉLOI (SAINT) 


2674 


personnages qui assistent à la scène et manifestent par 
leurs gestes l’étonnement ; ils sont sans doute à cette 
place pour figurer les cinquante fils &es prophètes 
qui observèrent le prodige des rives du Jourdain, 
où il arriva ὅ. Le sarcophage d'Arles montre Élisée sépa- 
rant avec le manteau d'Élie les eaux du Jourdain “5. 

Un camée * nous montre le prophète emporté par 
un bige; c'est un onyx à trois couches, bleu pâle 
entre deux couches de couleur brune. Le prophète 
tient un fouet en main, un ange guide les chevaux. 
Cette œuvre paraît remonter entre le rv° et le ve siècle. 
Saint Maxime de Turin raconte aussi que le prophète 
fut enlevé par les anges " (fig. 4050). 

Un médaillon de tissu, trouvé à Akhmîn, fait voir 
l'enlèvement d'Élie * (fig. 4051). Un panneau de la 
porte de Sainte-Sabine représente cettescène (fig. 4052). 

H. LECLERCQ. 

ELNE (MANUSCRIT LITURGIQUE D’). Voir 

PERPIGNAN 1, 


ELNON (MANUSCRITS LITURGIQUES D’). 
Voir Dictionn., t.1, col. 3205; t. x, col. 74, fig. 2424. 


ÉLOGE FUNÈBRE. L'elogium est une inscrip- 
tion relative à un grand personnage où les noms qu'il 
portait étaient suivis de la mention de ses honneurs 
et des particularités les plus mémorables de son 
existence; qu'il soit rédigé en vers ou en prose, il n’y a 
pas, à cet égard, de différence. Mais il existait deux 
sortes d’elogium, qui ont d’ailleurs une origine 
commune, les elogia honorifiques et les elogia funé- 
raies. 

Les chrétiens conservèrent l'usage de l’éloge funèbre 
aux funérailles, mais ils ne le gravèrent pas sur le 
marbre. Rappelons les éloges, véritables « oraisons 
funèbres », de Constantin par Eusèbe de Césarée; 
du père, du frère et de la sœur de Grégoire de 
Nazianze, par ce grand évêque; l'éloge de sainte 
Macrine par son frère Grégoire de Nysse et de Grégoire 
de Nysse lui-même par Mélèce d'Antioche: les éloges 
de Valentinien, de Théodose et celui de son propre 
frère Satyre par saint Ambroise de Milan. Peut-être 
certaines compositions métriques du pape Damase 
(voir ce mot), celles consacrées notamment à son père, 
à sa mère, à sa sœur, :aéritent-elles d’être classées 
parmi les elogia. Saint Jérôme a composé des epitaphia 
à la louange de Népctien, de Fabiola, de Paule: ces 
morceaux furent simplement écrits, ils ne furent pas 
récités dans la cérémonie @es funérailles. 

s H. LECLERCQ. 

ÉLOI (SAINT).— 1. Biographie. 11. Monuments: 
1° fauteuil de Dagobert; 2° calice de Chelles ; 3° croix 
du chœur de Saint-Denis: 4° croix à Saint-Victor 
de Paris; 5° croix en or à Notre-Dame de Pari 
6° calice; 7° buste; 8° calice et croix; 9° deux croix 
en cristal; 10° croix; 11° encensoir; 12° lentille en 
cristal de roche; 13° chandeliers : 14° châsse émaillée; 
15° gondole en jade vert; 16° tombeau de saint 
Martin ; 17° ancien tombeau de saint Martin; 18° tom- 
beau de saint Brice; 19° tombeau de sainte Geneviève; 
20° tombeau de saint Denis; 21° tombeau de saint 
Germain; 22° tombeau de sainte Colombe; 23° tom- 
beau de saint Séverin; 249 tombeau de saint Quentin. 
III. Bibliographie. 

I. ΒΙΟΘΒΆΡΗΙΕ, — Saint Éloi, comme Dagobert 
(voir ce mot), est devenu un personnage quasi-légen- 


t. αν, pl. Xv1, n. 21; O. M. Dalton, Cataloque of antiq. in the 
Brit. Museum, p. 16, n. 101. — * Homil., 1, de Barbar. non 
timend., dans Mabillon, Iter Italicum, t.1. —" KR. Fôrrer, Die 
frühchristlichen Alterthümer aus dem Gräberfelde von Achimin- 
Panopolis, in-4°, Strasbourg, 1893, pl. XVI, n. 20. —z 1% p: 
Vidal, Elne historique et archéologique, in-12, Perpignan, 
1887. 


daire. Il est né à Chaptelat !, en Limousin, vers 588, 
d’une famille gallo-romaine, à en juger par les noms 
de ses parents : Eucherius et Terrasia ?. C’étaient 
des artisans qui n’imaginèrent rien de plus pratique 
que de mettre leur jeune garçon en apprentissage à 
la ville, chez un orfèvre de réputation, nommé Abbon, 
directeur de l'atelier monétaire royal à Limoges ὃ. 
Avec du goût et de la pratique, l'apprenti, en peu de 
temps, connut à fond les ressources et les secrets du 
métier; même il passait pour en savoir plus que son 
maître. Venu à Paris, il entra en relations avec Bobo, 
trésorier du roi, qui l’employa à son service et le 
présenta au roi Clotaire II. Ce prince voulait faire 
fabriquer un trône en or ὁ enrichi de pierreries ; il en 
confia l'exécution à Éloi et lui fit délivrer les maté- 
riaux nécessaires. Assez adroitement, le jeune Limou- 
sin ménagea son effet. Il présenta à Clotaire un trône 
magnifique, puis, découvrit un deuxième siège 
façonné avec l’or dont il n'avait pas trouvé l'emploi 
dans le premier. À ce coup, la faveur se joignit à 
l'admiration, Éloi devint principal ministre et 
conserva son crédit et sa fonction durant trois règnes 
successifs. Son rôle politique est étranger à nos 
recherches; son rôle religieux, en qualité d’évêque 
de Noyon et de Tournay (640) 5, lui donna l’occasion 
de montrer ses vertus et son zèle. Π mourut le 
1er décembre 660 5, et fut enterré à Noyon. 

Toute sa vie, il s’adonna à la pratique de son art, 
même ministre du trésor, même évêque. De nombreuses 
pièces d’orfévrerie lui ont été et lui sont encore attri- 
buées. C’est par cet aspect strictement archéologique 
que nous envisagerons l’argentier du roi de France. 

II. MonNuMENTs. — Les inventaires de trésors 
d’églises au moyen âge mentionnent plusieurs monu- 
ments somptueux sous le titre d'œuvres de saint Éloi. 
Que subsiste-t-il de ces attributions? Fort peu de 
chose assurément. 

1° Fauteuil de Dagobert. — Charles Lenormant ἃ 
soutenu l'attribution à saint Éloi d’un siège connu 
sous le nom de fauteuil de Dagobert, jadis conservé 
à l’abbaye de Saint-Denis et aujourd’hui à la Biblio- 


3 Chaptelat, jadis Chatelat, canton de Nieul, arrondis- 
sement de Limoges (Haute-Vienne); c’est la villa Catala- 
censis que certaines chartes nomment Chantelac; cf. Leclerc, 
Monographie du canton de Nieul, Limoges, 1894. — * Vita 
Eligii, 1.1, c.1-v. La Vilasancti Eligii, auctore beato Audoeno, 
a été publiée par A. Duchesne, Historiæ Francorum scripto- 
res coetani, in-4°, Paris, 1636, ἴ. τ, p. 578; ensuite par L. d’A- 
chery, Spicilegium, in-fol., Paris, 1723, t. 11, p. 79, et plus 
récemment par Br. Krusch, dans Monumenta Germaniæ 
historica, Scriptores rerum Merovingicarum, t.1V, Passiones 
vilæque sanctorum ævi Merovingici, 1902, p. 635-742. Ce 
n’est pas l’œuvre personnelle de saint Ouen. Déjà Rettberg, 
Kirchengeschichte Deutschlands, in-8°, Gôttingen, 1848, 
t. 1, p. 508, n’y voyait qu’une refonte de l'écrit original 
de l’évêque de Rouen; mais Sarvaas, Disquisitio de vita 
et scriptis Eligii episcopi Noviomagi, in-8°, Amstelodami, 
1859, et O. Reich, Ueber Audoens Lebensschreibung des 
heiligen Eligius, in-8°, Halle, 1872, maintenaient l'attribu- 
tion. La Vila est l'ouvrage d’un moine de int-Éloi de 
Noyon; la date de cette composition est incertaine. Après 
la mort d'Éloi, son ami saint Ouen écrivit une biographie, 
laquelle ne nous est pas parvenue, telle du moins qu'elle 
sortit de son reconnaissant souvenir. Il y a lieu de croire 
que cette notice servit de source documentaire au rédac- 
teur dont nous possédons l’ouvrage. Celui-ci (liv. IT, €. xxx1) 
se donne comme vivant sous le règne de Childéric I1,c'est- 
à-dire entre 673 et 675; mais il se vieillit un peu. B. Krusch 
suppose, car ce n’est de sa part que supposition, que ce 
moine de Noyon vécut à l’époque de saint Boniface; mais 
avant de lancer cette conjecture il eût été simplement cri- 
tique de se rappeler que la Vila Lamberti copie la Vita 
Eligii, ce qui amène à dater la rédaction de cette dernière 
vers la première moitié du vin: siècle; cf. αν Kurth, Étude 
critique sur la Vie de saint Lambert et son premier biographe, 
dans Annales de l'Académie d'archéologie de Belgique, An- 


ÉLOI (SAINT) 


2676 


thèque nationale. Ce siège serait, à l’en croire, le siège 
d’or qui commença la fortune de l’orfèvre limousin. 
Ceci ne relève que du domaine de l'imagination: 
les rapprochements établis par Lenormant avec les 
meubles de l’antiquité classique en bronze ne per- 
mettent pas de mettre en doute que ce fauteuil a pu 
être à l'usage de quelque chef mérovingien, mais 
saint Éloi n'y fut pour rien, car le siège est tout 
simplement une chaise curule fabriquée à l’époque 
romaine, modifiée très légèrement en plein moyen âge, 
au xu° siècle, du temps de l'abbé Suger. Le travaii 
original, le siège pliant dont les bras sont terminés 
par des mufles de lion, ne saurait être considéré 
comme une œuvre du vue siècle. 

Ch. Lenormant. Le fauteuil de Dagobert, dans 
C. Cahier et A. Martin, Mélanges d'archéologie, in-49, 
Paris, 1847, t. 1, p. 157-190; J. Labarte, Histoire des 
arts industriels, in-4°, Paris, 1872, t. 1, p. 178, 225; 
E. Babelon, Le Cabinet des antiques à la Bibliothèque 
nationale, in-fol. Paris, 1887, p. 109, pl. xxXxXN:; 
E. Molinier, Histoire générale des arts appliqués à 
l’industrie, in-fol., Paris, 1896, t. 1, p. 4; t. 1v, p. 19; 
E. Molinier, L'art de l’époque barbare, dans A. Michel, 
Histoire de l’art depuis les premiers temps chrétiens, 
1905, τ. 1, part. 1, p. 419-420. 

20 Calice de Chelles. — L'attribution à saint Éloi 
n’a d'autre fondement que d'anciens inventaires dont 
les copies faites au xvue siècle sont conservées au 
séminaire de la bibliothèque de Meaux. Le recueil 
intitulé : Znvenlaire tiré d’un titre ancien, contient les 
mentions suivantes : « Le chef de saint Éloi. — Un 
calice fait par saint Éloi. » On lit pareillement dans 
l’Abrégé de l’histoire de l’abbaye royale de Chelles, 
manuscrit composé en 1684, au chapitre : Autre 
inventaire des saintes reliques de l’abbaye royale de 
Chelles, Ὁ. 32 : 


« Le chef de saint Éloi. 
« Un calice faict par ce saint evesque. » 


Enfin, à la p. 25 du 1. 1e, l’auteur s'exprime ainsi : 


vers, 1877, t. XX XI, 3° série, €. πὶ, p. 5-112. Si la Vita Lam- 
berti est de 743, il faut nécessairement reculer la Vita Eliqgii 
de quelques années au moins dans la première moitié du 
vine siècle. Quoi qu'il en soit, la notice rédigée par saint 
Ouen a été si fortement remaniée que l’on ne saurait entre- 
prendre de discerner dans l'écrit que nous possédons au- 
jourd’hui ce qui appartient à la rédaction primitive. Le 
moine de Noyon nous avertit qu'avant lui d’autres écri- 
vains s'étaient exercés sur le même sujet, il se donne toute- 
fois comme étant en mesure de compléter leurs renseigne- 
ments. Au sujet de la lettre d'envoi qui accompagnaïit Ja 
biographie d’Éloi, ef. E. Vacandard, Vie de saint Ouen, 
évêque de Rouen (641-684). Étude d'histoire mérovingienne, 
in-8°, Paris, 1902, p. 237-240. — 3 Depuis 584, Limoges 
faisait partie du domaine royal de Clotaire II, roi de Sois- 
sons et, depuis, roi de France, — * Volebal enim idem rex 
sellam urbane auro gemmisque fabricare. Grand embarras; 
s'agit-il d’un trône ou d’une selle. Les chroniques de Saint- 
Denis, 1. V, ©. vuxr, dans Bouquet, Rec. des hist. de France, 
1741, 1. 111, p. 285, parlent d’une sele d'or; Aymoin de 
Fleury, De gestis Francorum, 1. IV, c. xxx, dans Bouquet, 
op. cil., τι 1101, p. 132, fait asseoir Dagobert sur un trône d'or. 
Lebeuf, Dissert. sur l'histoire ecclés. et civile de Paris. Lettre 
à Fenel, Paris, 1739, t. nr, introd., tient pour le trône et 
rejette la selle. Tout cela importe assez peu. — " Rivet, 
Histoire liltéraire de la France, 1735,t. ται, p. 595; Bouquet, 
Recueil, t. 11, p. 664; Chronica regum Francorum breviter 
digesta anonymo auctore qui scribebat ante mensem seplem- 
brem anni 855. La date de l’épiscopat d'Éloi est tantôt 
reportée en 640, tantôt en 646.— * La date du 1°décembre 
660 a été établie par le P. Poncelet. M. R. Poupardin, La 
Vie de saint Didier, in-12, Paris, 1900, p. 5, note 3, reporte 
la mort de saint liloien 683. Cependant Mommolein, succes- 
seur d'Éloi, souscrivait en 660 le privilège d'Emmon pour 
Saint-Pierre. le-Vif. Pardessus, Diplomata, ἃ. τὰν p. 114, 


2677 


« La reine Bathilde emporta son calice d'or (de saint 
Éloi) qui était enrichi de pierreries et le mit à Chelles, 
où on le voit encore aujourd'hui. » 

André Du Saussay, qui visita Chelles, en juin 1651, 
examina très attentivement le calice de saint Éloi. 
ΠῚ en a donné deux descriptions, dont l’une renferme 
un détail technique non relaté dans l’autre, et il a 

rapporté dans la seconde, comme un fait authentique, 
la tradition qui attribue à sainte Bathilde le don d’un 
objet, non seulement à l’usage de l’évêque de Noyon, 
mais encore fabriqué par lui. ν 
 Hic est quod non abs re mireris verba hæc, Calix 
-parvus : Eodem enim sæculo claruit S. Eligius Novio- 
… mensis episcopus, cujus calix aureus (ab ipso confectus, 
nam antle præsulatum aurifaber erat ille perilissimus) 
… in monasterii Kalensis prope Luleliam sacrarioservatur, 
mihique a paucis diebus tradilus visendus etcontrectandus, 
-hujus est magniludinis quæ heminam minorem exæquat : 
otus vero aureus et lapillis pretiosis per circuilum labri 
“ad extra decoratus, encausloque artificiose eliquato, 
_infusoque coruscans. Voici le second passage : Sane 
“mense junio nuper elapso, cum essem apud Kalam, 
antiquum et nobile virginum monasterium in diœcesi 
'arisiensi, mihi sacras reliquias invisenti, a virginibus 
sacrisliæ præfectis inter alia lempli cimelia, ostensus 
οἵ in manus datus est ad contingendum, calix 5. Eligii 
“episcopi Noviomensis el confessoris, ipsius opera 
. fabricatus, tolus ex auro purissimo, gemmis in circuilum 
cuppæ in parle exteriori decoratus, alque eliam in 
…inferiori parte. Est porro pedalis fere alliludinis ab 
imo ad summum sacræ paleræ, est orificium paulo 
… arelius quam nostrorum jam esse soleat : sed vas lamen 
… allius el capacius, adeo ut heminam fere contineat. 
 Quod in pignus piæ recordalionis, dedit illis sacris 
irginibus 5. Bathildis regina…. C’est d’après le dessin 
de Du Saussay que nous avons figuré ce calice; 
voir Dictionn., t. 11, col. 1623-1628, fig 1902 et 1903. 
Le P. Lecointe, en 1668, a copié presque textuelle- 
ent la Panoplia sacerdotalis de Du Saussay, au 
chapitre De sanelo calice. En 1690, Gérard Du Bois 
‘épète que in monasterio habetur calix, opus sancti 
ÆEligii ex auro purissimo, foris decoralus gemmis. 

e 30 mai 1718, dom Edmond Martène et son confrère 
om Durand eurent entre les mains le calice de saint 
Eloi : « On nous fit voir aussi le calice de saint Éloy 
dont la coupe est d’or émaillé. Elle a près d’un demi- 
_ pied de profondeur et presque autant de diamètre, 
le pied est beaucoup plus petit. Je n’aurois pas de 
. peine à croire que ce calice a été autrefois donné au 

monastère par sainte Bathilde, qu'il servoit pour les 
jours de communion sous les deux espèces, et qu’on 
l'appela le calice de saint Éloy parce que ce saint qui 
étoit un des directeurs de la sainte s'en servoit 
ordinairement. Quoy qu'il en soit, on conservoit 
encore autrefois la patène d'or du même calice, mais 
il y ἃ plus de trois cents ans qu'on la fondit pour 
faire la châsse de sainte Bathilde. » 

L'abbé Lebeuf (1755), ne dit pas avoir vu le calice; 
ilreproduit les opinions de dom Jacques Du Breul et de 
_ dom Martène au sujet de ce monument, mais il ne 
… s'engage pas personnellement dans la question. 
… L'opinion des bénédictines ne paraît lui laisser rien 
de plus, rien de mieux, ni rien d'autre à dire. 

Le 23 juin 1792, les nonnes de Chelles remirent aux 
. commissaires du district de Meaux l’argenterie inutile 

au culte de leur église, entre autres deux calices, dont 
un de vermeil, un autre calice venant des reliquaires, 
étant de saint Éloi. 

Depuis sa disparition, le calice de Chelles a fait 
l'objet de contestations très vives et d'études appro- 
fondies. E. Grésy, F. de Lasteyrie, Ch. de Linas lui 
ont consacré des études remarquables dans le but de 
. déterminer le système décoratif de ce précieux monu- 


ÉLOI (SAINT) 


2678 


ment, Voir Dictionn., t. w, col. 1627-1628. Linas di- 
sait «incrustation à froid »,ses contradicteurs disaient 
«émail». La discussion fut vive et longue,un jour Linas 
se déclara vaincu et convaincu. « Mes adversaires 
avaient raison, écrivit-il, je publierai au premier jour 
un monument qui assure leur triomphe. » 

Reste l'attribution à saint Éloi; elle nous paraît 
difficilement contestable, à moins qu'on n’exige des 
preuves rigoureuses que peu de monuments seraient 
en état de fournir pour justifier leur origine. En fait, 
la preuve certaine fait défaut, maïs le présent de la 
reine Bathilde est possible, vraisemblable même, Son 
immobilité dans le même trésor pendant de longs 
siècles favorise encore l'identification. Reste à savoir 
ce que vaut cette identification qui ne peut se réclamer 
ni d’une inscription, ni d'une signature, ni d’une 
attestation bien individuelle du faire d’un artiste 
nommé Eligius, ni d’un texte contemporain. Ce n’est, 
en définitive, qu'une vraisemblance très soutenable. 
Toutefois, suivant la remarque de E. Molinier, s’il 
fallait donner un sens au terme d'œuvre de saint 
Éloi, qui revient si fréquemment dans les textes du 
moyen âge, il faudrait plutôt considérer cette quali- 
fication comme ayant eu, sous la plume des rédac- 
teurs d'’inventaires, la signification d'œuvres très 
anciennes. 

A. Du Saussay, Panoplia sacerdotalis seu de venerando 
sacerdotum habilu eorumque mulliplici munere ac 
officio in Ecclesia Dei, infol., Parisiis, 1653, part. 1.1. 
V : De stola sacra, e. vi, Ὁ. 87; 1. VIII, De sanclo calice, 
p. 199-200, pl. en regard; Le Cointe, Annal. eccles. 
Francor., t. 11, p. 491; G. Du Bois, Histor. Eccles. 
Parisiensis, in-fol., Parisiis, 1690, €. x, 1. IV, €. vi 
p. 198; E. Martène et U. Durand, Voyage littéraire 
de deux bénédictins, in-4°, Paris, 1717, {. n, p. 
Lebeuf, Histoire du diocèse de Paris, & νι, p. 
J. Du Breul, Le theatre des antiquitez de Paris, où 
il est trailé de la fondation des églises οἱ des chapelles 
de la cité, université, ville et diocèse de Paris, in-4°, 
Paris, 1614; Texier, Essai historique sur les émailleurs 
et les argentiers de Limoges, in-8°, Limoges, 1843; 
E. Grésy, Le calice de Chelles, œuvre de saint Éloi, dans 
Mémoires de la Sociélé nationale des antiquaires de 
France, 1864, t. χχνπ, p. 203-230, pl.; Ch. de Linas, 
Orfèvrerie mérovingienne. Les œuvres de saint Éloi el 
la verroterie cloisonnée, in-8°, Paris, 1864; L'art εἰ 
l’industrie d'autrefois dans les régions de la Meuse 
belge. Souvenirs de l'exposition rétrospective de Liege 
en 1881, Paris, 1883, p. 122, note 1; J. Labarte, La 
châsse de Gimel et les plus anciens monuments de 
l’émaillerie, in-8°, Paris, 1883; E. Molinier, His. 
génér. des arts appl. à l'industrie, t. 1, p. 19-26; L'art 
de l’époque barbare, p. 421; Diclionn., t. n, au mot 
CaLICE, col. 1623-1628, fig. 1902-1903. 

30 Croix du chœur de Saint-Denis. — Elle était 
placée derrière le maître-autel de la basilique; enrichie 
de pierreries e- d'émaux. Elle était de la hauteur d’un 
homme et la richesse de la matière valait la perfection 
du travail. L'auteur des Chroniques de Saint-Denis 
s’en. porte garant, on peut l'en croire, mais aussi on 
peut faire des réserves. Sa description est vague. 
La voici : 

Crucem eliam magnam quæ retro allare aureum 
ponerelur, ex auro puro el preciosissimis gemmis 
insigni opere ac munitissima arlis sublilitale fabricari 
jussil, quam bealus Eligius, eo quod illo in tempore 
summus aurifexæ in regno haberelur, cum el alia quæ 
ad ipsius basilicæ ornatum pertinebant, strenue præpa- 
rarél, eleganti sublilitatis ingenio, sanclitate opilulante, 
mirifice exornavit. Nempe moderniores artifices asseve- 
rare solent, quod ad præsens vix aliquis si relictus qui 
quamvis in aliis exslel operibus, hujuscemodi lamen 
gemmarii el inclusoris sublilitate valeat per mulla 


2679 


annorum curricula, eo quod de usu recesseril ad liquidum 
experientiam consequi. Dom Doublet s'exprime ainsi : 
« Au bout du chœur, tirant vers ledit maistre autel, 
sur une pièce de bois esleuée au-dessus des chaires 
(stalles), ornée de fleurs delys d’or sur un champ d’azur, 
est posée une très grande croix d’or à la hauteur d’un 
homme appelée la croix de 5. Éloy, d'autant que ce 
saint personnage l’a faicte et fabriquée. Laquelle est 
très exquise tant par la rareté de l'ouvrage, que par 
sa richesse, y ayant une grande quantité de saphirs 
cabochons, d’esmeraudes en grand nombre, aussi de 
nacles (nacres), iacinthes, grenats, avec un très excel- 
lent camahieu au milieu en façon d'homme, et au bas 
d'icelle une petite croix d’or à un crucifiement d’esmail, 
el chatons d’or garnis de grenats, d’esmeraudes et de 
perles : et au dedans du fust de la vraye croix, avec un 
escriteau portant cest escrit : De cruce Domini. Cette 
eroix a esté donnée par le roy Dagobert.» L’Inventaire 
de 1634 : «Au-dessus du contre-autel, une grande croix 
nommée la grande croix de saint Éloy, faite par 
monsieur saint Éloy comme dysoient les religieux, 
attachée au derrière dudit autel et fermant à clef. et 
au bas d’icelle, sous un grand verre en façon de tableau 
rond, dessous une petite croix d’argent doré et un 
crucifiement d’esmail dessus et huit chatons d’or... et 
un escripteau portant escrit : De cruce Di...; au-dessus 
dudit tableau, sur le long de ladite grande croix, 
entre icelui tableau et le rond du milieu de la croisée, 
en trois rangées vingt-neuf saphirs tant gros que petits, 
etc., etc. Le derrière de ladite croix. Au bas de la 
longueur d’icelle, une pièce de cuivre doré : l’image 
saint Denis et deux angels de demy enlevure dessus 
icelle pièce, et entre ladite pièce de cuivre et le milieu 
d'entre les croisons, aussi en trois rangées, c’est à 
savoir trois saphirs loupeux, etc., etc. Et parmi les 
pierres, dix-huit nacles, vingt-trois verres et deux 
cassidoines.… Le champ de ladite croix tant devant que 
derrière, de verres ressemblans à jacinthes, grenats, 
esmeraudes et saphirs… Ledit champ de la croix 
tant devant que derrière, d’or à feuilles d'argent 
blanc dessous. Ladite croix bordée d'argent dorée, 
à trois couronnements de feuilles de persil aux trois 
bouts d'icelle aussi d'argent doré. » Enfin, dom 
Félibien : « Les grilles de fer qui ferment les costez du 
chœur méritent aussi d’être remarquées pour la 
beauté du travail. Elles forment une espèce d'ordre 
ionique dont les pilastres sont en formes de gaines. 
On travaille sur le même dessein à faire une grille au- 
devant du chœur dont la porte aura pour amortisse- 
ment une ancienne croix d’or que l’on estime avoir 
esté faite par saint Éloi : elle est enrichie d’émaux 
et d’une très belle améthyste. » 

Chronique de Saint-Denis, dans Bouquet, Recueil 
des hislor. de France, T. n, p. 385; dom Jacques 
Doublet, Histoire de l'abbaye de Saint-Denys, in-4°, 
Paris, 1625, p. 333; dom Félibien, Histoire de l'abbaye 
royale de Saint-Denys, in-fol., Paris, 1706, p. 533; 
Ch. de Linas, Orfèvrerie mérovingienne, p. 47, 56-60; 
G. Bapst, Le tombeau de Saint-Denis, dans Revue 
archéologique, 1886, p. 310-311. 

49 Croix à Saint-Viclor de Paris. — J. Du Breul, 
op. cil, 1614, p. 433. 

59 Croix en or à Notre-Dame de Paris. — Travaillée 
en filigranes, offerte par Jean, duc de Berry, en 1406. 
Gilbert, Descriplion de N.-D..de Paris, p. 323. 

60 Calice.— A l’église Saint-Loup de Noyon, un calice 
qu'on portait aux malades et qui, parfois, les guéris- 
sait. Legros, Vies des saints du Limousin, ταν, p. 1497. 

7° Buste. — A Brives-la-Gaillarde, un magnifique 
buste d'argent, en partie émaillé, renfermant des 
reliques de saint Martin. 

80 Calice et Croix. — A Chaptelat, lieu de naissance 
de saint Éloi. 


ÉLOI (SAINT) 


2680: 


90 Deux croix en cristal. — À Grandmont, une croix 
de cristal décrite à l’article 10 de l'inventaire de 1666, 
au bas duquel article est une note écrite d’une autre 
main que celle du rédacteur del’ouvrage et qui s'appuie 
sur la tradition pour attribuer cette croix à saint Eloi, 
qui s’y trouve représenté en pied dans ses vêtements. 
épiscopaux: elle aurait été donnée au chapitre de 
Saint-Yrieix. 

Inventaire du trésor de l'abbaye de Grandmond, art.rv. 

100 Croix. — ἃ Saint-Martin de Limoges, croix- 
reliquaire, connue par un dessin de l’abbé Legros: 
dont Ch. de Linas interprète ainsi le croquis : « Cette 
croix vraiment remarquable était en argent doré, 
ansée et à double traverse. Le pied triangulaire dans 
lequel sa hampe vient s’encastrer est muni de ram- 
pants formés d’une double bordure losangée, prolon- 
geant une lame de métal chargée d’{ en filigrane. 
Des enroulements, aussi en filigrane, et des feuillages 
ciselés ou repoussés, sillonnent capricieusement l'in- 
tégrité de la surface du reliquaire, que de nombreux 
cabochons, rubis, émeraudes, améthystes, hyacinthes, 
illuminaient de leur vif éclat. A l'intersection de la 
traverse supérieure, un cercle; au centre des croi- 
sillons principaux, dans un carré dont les angles 
débordent à l'extérieur, un grand losange, portant 
sous un verre la relique de saint Martin (fig. 4053). 
Les réparations et additions que la croix subit à 
différentes époques, notamment en 1625, sont parfai- 
tement visibles sur le dessin de Legros; elles consistent 
en deux chérubins accostés chacun d’une tige de lis, 
placés au bas du pied, et en pierreries taillées, diamants, 
rubis, saphirs, émeraudes, hyacinthes, qui rehaussent 
ce même pied aussi bien que le cercle précité. La 
majorité des gemmes est munie de numéros qui 
renvoient à un index marginal, le nom des autres 
est inscrit à côté d'elles; la nature de chacune se trouve 
done exactement spécifiée. Néanmoins, certains cha- 
tons ne sont désignés que par les expressions vagues 
rouges, verts, et sauf deux verts, qui d’ailleurs corres- 
pondent à des émeraudes, leur disposition est symé- 
trique; il y a tout lieu de penser que ces chatons 
sertissaient des verroteries de la couleur indiquée. » 
Linas maintient l'attribution à l’époque mérovin- 
gienne sans s'expliquer sur saint Éloi, tandis que 
E. Molinier assure que ce monument ne saurait, 
« ni de près ni de loin être rapporté à l’époque méro- 
vingienne ». L'opinion de Ch. de Linas nous paraît 
tout à fait défendable. 

Texier, Essai historique sur les émailleurs et les ar- 
gentiers de Limoges, 1843, pl. n, p. 125, 177; Dictionn. 
d'orfévrerie chrétienne de la collection Migne, col. 940; 
P. Lacroix, Le moyen âge el la Renaissance, Orfèvrerie, 
pl. n, fig. 1; Ch. de Linas, Orfèvrerie mérovingienne. 
Les œuvres de saint Éloi, 1864, p. 50-56, pl.; E. Moli- 
nier, L'art de l’époque barbare, p. 420. 

11° Encensoir. — A l’abbaye de Saint-Martin de 
Tournai, un encensoir avec sa navette : Thuribulum 
cum peredibus. « Peredes, f., Vasa thuraria, acerræ, 
gall. : navette. Hist. Monast. S. Florenlii Salmur., 
dans Martène, Ampliss. coll., τ. v, col. 1096 : Torna- 
censes monachi quædam reddere sunt coacti, scilicel vas 
cœnæ Dominicæ, thuribulum cum peredibus a 5. Eligio 
fabricatum...» Dans Du Cange, Glossar., au mot Peredes. 

12° Lentille en cristal de roche. — A l'abbaye de 
Waulsort (près Dinant), un cristal de roche, orné de 
pierres précieuses très finement gravées. Martène el 
Durand écrivent : « ΠῚ (l’abbé) nous fit voir un cristal 
de roche orné de pierres précieuses, sur lequel on voit 
l'histoire de Suzanne, très finement gravée, à ce qu'on 
prétend, par saint Éloi, et sur lequel on lit Lotharius 
rex Francorum me fieri jussit. Autrefois les abbez le 
portoient sur leur poitrine lorsqu'ils officioient, » Ce 
monument se trouve aujourd'hui au British Museum. 


LE dl 


2681 


Hierogazophylacium Belgicum, sive thesaurus sa- 
crarum reliquiarum, auclore Arnoldo Raïissio, Belga- 
Duaceno, ibidemque apud ædem Sancti Petri canonico, 
anno 1628; E. Martène et U. Durand, Voyage litlé- 
raire de deux bénédictins, 1764, τ. 11, p. 132; A. Darcel, 
dans Gazette des beaux-arts, 1865, t.xix, p. 130; Ch. de 
Linas, Orfévrerie mérovingienne, p. 48; J. Labarte, 
Histoire des arts industriels, t. 1, Ὁ. 199 sq.; A. Béquet, 
dans Annales de la Société archéologique de Namur, 
1889, t. xvur; E. Babelon. La gravure sur gemmes en 
France, Paris, 1902, p. 24 sq.; La gravure en pierres 
fines, p. 231; Comptes rendus des séances de l’Académie 


PAZ LEE 


EX 


Eye 


4053. — Croix de Seint-Martin de Limoges. 
D'après Texier, Essai historique sur les émailleurs…., 
1843, pi. τι. 


des inscriplions, 1895, p. 410; J. Weale, dans Maga- 
zine of art, décembre 1900; O. M. Dalton, The crystal 
of Lothair, dans The archæologia, 1904, t. 11x, p. 25-38, 

1. 
᾿ 13° Chandeliers. — A la cathédrale de Limoges, deux 
. chandeliers, ainsi mentionnés dans un inventaire de 
1865 : duo candelabra sancti Eligii. 
- _ Bonaventure de Saint-Amable, Vie de saint Mar- 
lial, t. ur, p. 657. 
᾿ς 14° Châsse émaillée. — À Solignac, cette châsse re- 
_ présentait le martyre de sainte Valérie; une tradition 
. peu fondée en attribuait l'exécution à saint Éloi. 

15° Gondole en jade vert. — Au trésor de Saint- 
Denis, une coupe ou gondole dont Suger parle en ces 
termes : Aliud vas eliam preciosissimum de lapide 
prasio ad formam navis exsculp{lum... Quod scilicet vas, 
tam pro pretiosi lapidis qualilate, quam integra sui 
quantitale mürificum inclusorio sancti Eligii opere 
constat ornalum, quod omnium judicio pretiosissimum 


ÉLOI (SAINT) 


2682 


æslimalur. — Doublet : « Autre très exquise gondole 
de couleur de verd de mer avec le pied de mesme es- 
toffe, garny d’or et la bordeure aussi d’or, le tout en- 
richy de beaux saphirs, grenats, presmes d’esmeraudes. 
et belles perles orientales au nombre de septante. Cette 
pièce autant rare et estimée qu'il est possible par les 
orfeuvres... a esté faite par la main du glorieux sainct 
Eloy. » — Inventaire de 1634 : « Item une autre na- 
vette de pierre porphire semblant à jaspe, à un petit 
pied de mesme pierre garny d’or par le bord; à quatre 
demy compas (lobes) tenant par dedans à quatre 
feuilles d'argent doré dont deux perdues, garnies tout à 
l’entour par le dedans et par le bord de grenats, et sur 
bas trois vuides de grenats; et au-dessous de claires 
voyes une bordure derrière (de verre) bleu et en icelles 
vingt et une places vuides; et au fond de deux demy 
compas des costez, primes d’esmeraudes en façon 
d’escaille et sur l’un d’iceux compas quatre places 
vuides; le dehors de ladite bordure garny de grenats 
entremeslez de verres bleus et trente-trois places 
vuides, et au-dessous desdits grenats et verres un 
fillet de verre bleu et en icelui quinze places vuides, 
et sous le fonds des deux demy compas des costez, 
verres semez en façon d’escaïiles et dix-huit places 
vuides de pierres; au-desssous des deux demy com- 
pas, pardehors, au bord d’en bas des deux bouts de 
ladite navette, une rangée de perles de soixante-sept 
perles de compte et trois places vuides de perles. » — 
Félibien : « Autre gondole faite d’une pierre de jade 
dont la garniture est d’or émaillé » (fig. 3700). 

Suger, De administratione sua, dans A. Du Chesne, 
Hist. Franc. script., t. 1V, p. 349. Doublet, op. cil., 
p- 344; Félibien, op. cil., p. 175,543, pl.rv ec. fol. cxvi r: 
Ch. de Linas, op. ci, p. 60-64 et pl.;: E. Molinier 
L'art de l'époque barbare, p. 420-421, reconnaît que 
ce monument « a des prétentions sérieuses à faire 
valoir, surtout étant donné que les représentations 
que nous possédons de cette coupe, aussi bien que les 
descriptions des inventaires de Saint-Denis, en permet- 
tent une restitution qui concorde bien avec les spé- 
cimens del’orfèvrerie du vue siècle que nous possédons : 
mais la pièce est-elle sortie des mains de saint Éloi? 
c’est ce que nous ne saurons jamais. Tout ce que l’on 
peut assurer, c'est que c'était très probablement un 
monument antique monté en orféèvrerie à l’époque 
mérovingienne. » 

Cette liste peut recevoir quelques accroissements 
grâce à des mentions d’inventaires. Quelles qu’elles 
soient, les attributions à saint Éloi ne se réclament 
jamais d’une signature authentique, de sorte que, 
à supposer des monuments d’un caractère bien méro- 
vingien, la question reste entière de savoir si leur mise 
en œuvre appartient à Éloi. On peut douter toujours, 
mais à condition d'accorder que saint Éloi fut bijou- 
tier, pratiqua son art pendant toute sa vie et s’y fit une 
grande réputation. De là une vraisemblance au moins 
très grande pour que quelques-uns de ses travaux 
aient été conservés. Soit vénération pour la main- 
d'œuvre d’un saint, soit admiration pour le faire 
d'un maître, soit valeur intrinsèque des ouvrages, il 
est possible et probable que plusieurs des monuments 
qui se réclament de saint Éloi sont vraiment sortis de 
ses mains, mais nous ne pouvons l’aflirmer pour au- 
cun d’entre eux. 

160 Tombeau de saint Marlin. — Saint Brice éleva 
un oratoire sur le tombeau de saint Martin : Hic ædi- 
ficavit basilicam parvulam super corpus beati Martini, 
in qua et ipse sepullus est, nous apprend Grégoire de 
Tours ". Un autre évêque, saint Perpet (461-491 ,rem- 
plaça l’oratoire par une basilique : Hic submota basi- 
lica, quam prius, Briccius episcopus ædificaverat super 


1 Grégoire de Tours, Hist. Franc., 1. X, €. XXXE. 


2683 


sanclum Martinum, ædificavit aliam ampliorem miro 
opere. In cuius absida beatum corpus ipsius venerabilis 
sancti transtulit τ. Nous avons déjà parlé de cette basi- 
lique fameuse et de cette abside (voir Dictionn., t. τ, 
au mot ABSIDE, Col. 109 fig. 46; τ. n1, au mot CHOREA, 
col. 1419, fig. 2818); nous reprendrons, avec les 
développements indispensables, cet important sujet 
(voir Tours): ici et pour le moment il n’est pas ques- 
tion d'aborder les systèmes imaginés à propos de la 
basilique, mais simplement du tombeau proprement 
dit, œuvre de saint Éloi. 

On lit dans le faux Héberne des détails précis au 
sujet de l’exhumation par Perpet et de la réinhuma- 
tion. Où se les était-il procurés? Nous l’ignorons, mais 
J. Quicherat les estimait recevables, parce que le faux 
Héberne ne pouvait décrire que ce qu'il voyait et ce 
que ses contemporains voyaient comme lui. Au sur- 
plus, avant de mettre en doute, sur ces points comme 
sur ceux de l’exhumation, le récit qui nous est parvenu, 
il faut se rappeler que la version‘du faux Héberne s’est 
trouvée confirmée par deux lettres des moines de Mar- 
moutier et des chanoines de Saint-Martin du xne siè- 
cle ?. 

Absida siquidem ubi corpus beati Martini contine- 
batur, quam eliam delulerant ab Antissiodoro, fusilis 
eral ex auro el argento, quod dicilur electrum, spissi- 
tudine duorum digilorum, «ucloremque operis beatum 
Perpetuum insculplor designarat suffragio litlerarum et 
versuum; nec eral rima, foramen, fenestra vel ostium ei. 
Hanc autlem feceral beatus Perpeluus quando elevavit 
corpus ejus à lerra, involulum prius in purpurea rubea 
et diligenter consuelum sicque in hanc absidam posuit. 
Fecit etiam altare quadratum et concavum ex lapidibus 
tabulatis quod magna labula cooperuit et cum aliis 
cœmentavil. Fecil eliam intus aliam absidam ex auri- 
chalco cupro el slanno, fusilem, habentem palmam in 
spissiludinem ostio fusili quod gumphiis et virlevellis 
el quator clavibus firmabalur, ubi el kanc absidam 
electrinam posuil secundamque desuper; fecit denique 
fredam de super auro oplimo et lapidibus pretiosis tanto 
sacerdole condignam ὃ. 

Ainsi donc, le corps fut embaumé, recouvert de 
bandelettes et déposé dans une couchette d'osier, la- 
quelle fut enfermée dans un cerceuil d’electrum (voir 
ce mot) mesurant deux doigts d'épaisseur, sans au- 
cune fissure ni ouverture. Ce cercueil fut, à son tour, 
enfermé dans un cercueil de laiton, ayant une main 
d'épaisseur, fermé par des chaînes, des cadenas et 
quatre barres de fer. Cette chàsse massive de saint 
Perpet semble avait contenu le corps de saint Martin 
jusqu’en 1323, date à laquelle il en fut retiré. Quelle 
part revient dans tout ceci à saint Éloi? Certains ont 
exploité la Vita Eligii et y ayant rencontré la mention 
plusieurs fois répétée de {umba, l'ont remplacée par 
1heca, qui semblait s’accorder mieux avec sa réputa- 
tion d’orfèvre. En ce qui concerne saint Martin, c’est 
sous l’épiscopat de Perpet (461-491), c’est-à-dire long- 
temps avant Éloi (588-660), que fut façonnée la 
châsse d’electrum. Outre ce que nous en savons par le 
texte cité plus haut d’Héberne, nous possédons la 
double confirmation des Chroniques d'Anjou *, qui re- 
produisent ce texte, et de la lettre des chanoines de 
Saint-Martin, du x: siècle, citée dans le procès-verbal 
de la translation des reliques de saint Martin, dressé 
en 1323. On y lit que le corps fut trouvé dans une cou- 
chette d’osier, lié avec des bandelettes sur lesquelles 
saint Perpet avait apposé son cachet. Ainsi le corps se 


1 Grégoire de Tours, Hist. Franc., 1. X, € ΧΧΧΙ. — 
2 Tours, Bibliothèque municipale, fonds Salmon, Mss de 
saint Martin, 1, p. 9, 19 et 22, —? Miracula beati Martini, 
auctore Tæberno, dans Baluze, Miscellanea, in-fol., Luccæ, 
1761, τ. 11, p. 300. — 4 Chroniques de comtes d'Anjou, Paris, 
1856, p. 62. — * Vita Eligii, xxxXn, dans Passiones vitæque 


ÉLOI (SAINT) 


2684 


trouvait encore dans la châsse que lui avait fait fabri- 
quer Perpet. Héberne dit qu'il existait sur la châsse 
une inscription qui en attribuait l'honneur à saint Per- 
pet; il ne paraît donc pas que saint Éloiysoit pour rien. 

La Vita Eligii nous apprend que hic idem vir bealus 
inter celera bonorum operum insignia mulla sanclorum 
auro argentoque el gemmis fabricavil sepulchra, id est 
Germani, Severini, Pidalonis, Quintini, Lucit, Geno- 
vefæ, Columbæ, Maximiani et Loliani, Juliani, adhue 
autem et aliorum mullorum. Sed præcipue beati Martini 
Toronus civilale, Dagoberlo rege inpensas præbenle, 
miro opificio ex auro el gemmis contexuil sepulchrum 
nec non et tumbam sancli Briccionis οἱ aliam, ubi cor- 
pus beali Martini dudum jacuerat, urbane composuil ὃ. 
Éloi fit bien une décoration pour la tombe de saint 
Martin, mais il n'employa que l'or et les pierres pré- 
cieuses, ex auro et gemumis, tandis que la châsse du saint 
était en electrum. Nous disons bien « une décoration », 
contexuit sepulchrum, il ne s’agit pas d'une châsse: 
Mais de quoi s'agit-il? 

Les deux châsses emboîlées procurées par saint 
Perpet avaient été déposées sous un édicule ayant la 
forme d’une cellule légèrement rectangulaire. Cet 
édicule était fait de dalles scellées entre elles et le tom- 
beau de saint Martin était recouvert par une dalle de 
marbre, présent de saint Euphrone, évêque d'Auxerre, 
à saint Perpet. Quicherat concède à cet édicule cinq 
pieds de largeur sur dix de longueur et autant de 
hauteur ‘, et C. Chevalier admet queles châsses étaient 
soutenues sur des arcatures en maçonnerie *, mais on 
n’en ἃ aucune preuve avant le Ἀπὸ siècle. Dans cette 
cellule déjà passablement obstruée par le volume des 
châsses, nous savons par Grégoire de Tours, dans ses 
Miracula sancti Martini, 1. I, c. 11, que des cierges brü- 
laient continuellement autour du tombeau, ædiluum 
supplicat ut sibi parumper benediclæ ceræ largiretur ὃ 
tumulo… Cette cellule était en partie en sous-sol, en 
partie dépassant le niveau de la basilique (trois ou 
quatre pieds environ), en sorte que Héberne a raison 
de l'appeler concavum, c’est-à-dire creusée dans le sol. 

C’est alors, sous Dagobert Ier, que, par ordre de ce 
prince, saint Éloi vient à Tours et, aux frais du roi, 
miro opificio ex auro el gemmis conlexuil sepulcrum. 
Qu'est-ce à dire? Les textes du moyen âge parlent à 
maintes reprises d’une freda, terme qui a donné nais- 
sance au mot fierte. Du Cange interprète freda par 
umbraculum vel ornamentum quod feretris el capsis 
sanclorum superponebatur. La freda, c'était donc le 
frontal ou partie supérieure des châsses et en quelque 
sorte la toiture. Or cette freda ne fut pas l'œuvre de 
saint Éloi, puisque le faux Héberne nous apprend 
que, sur la châsse d’electrum, Saint Perpet plaça une 
freda d'or et de gemmes : fecil denique fredam de super 
auro oplimo et lapidibus preliosis. Reste à deviner ce 
qu'a pu faire saint Éloi : contexit sepulchrum. Peut- 
être s'agit-il d’un baldaquin *. 

Nous avons déjà donné d’autres exemples de tom- 
beaux anciens signalés par un baldaquin ou par un 
ciborium (voir Dictionn., t. 11, au mot BALDAQUIN: 
t. πὶ au mot CrsorruM), et saint Éloi a pu être consi- 
déré en ce cas comme celui qui contexuil sepulchrum, 
puisqu'il lui donnait son couronnement monumental. 
Un baldaquin en or et en pierreries n'avait rien de 
particulièrement dispendieux; l'or, c'était un placage 
dont l'épaisseur était indépendante de l'éclat; les 
pierreries c’étaient ces inévitables verroteries, gre- 
nats et le reste, agrémentés de cabochons, d’améthys- 


sanctorum œui Merowingici, τ. 1V, p. 688. — δ Reslitution 
de la basilique de Saint-Martin à Tours, dans Revue 
archéologique, 1869. —7? Le tombeau desaint Martin à Tours, 
1881, p. 32. — * Lecoy de La Marche, Vie de saint Marlin, 
Tours, 1881, p. 426, 437; G. Bapst, Le tombeau de saint 
Martin, dans Revue archéologique, 1886, 3° série, τι vn, p. 380, 


tes, etc. Qu'il s'agisse d’un baldaquin, on est d'autant 
plus porté à l’admettre que dom Gervaise, très étran- 
ger à la question, consigne bonnement, sans doute 
d'après quelque source qui nous échappe, que, vers 
’an mille, le trésorier Hervé reconstruisit le tombeau 
de saint Martin tel qu’il était auparavant, avec cette 
différence que le dôme était d'argent, tandis qu'il 
était d’or autrefois :; enfin Sigebert de Gembloux 
déclare qu'un ciborium d’or et d'argent, rehaussé de 
pierres précieuses, existait de son temps : sub ciboro 
auro argento gemmisque reslilulo decenter collocatum *. 
17° Ancien tombeau de saint Martin. — Saint Éloi 
décora l’ancien tombeau de saint Martin, conservé 
dans l’église, où le corps ne reposait plus depuis la 
translation faite par saint Perpet: nec non el tumbam 
 sancli Briccionis el aliam ubi corpus beali Martini 
dudum jacueral, urbane composuit ὅς 
_ 18° Tombeau de saint Brice. — Saint Brice (397 à 
) succéda à saint Martin. Sur ce tombeau nous ne 
savons rien que les trois mots de la Vita Eligii qu'on 
vient de lire. Quicherat dit que ce tombeau occupait 
une place d'honneur dans la basilique 4. Il eût été 
. malaisé qu'il en fût autrement; il ne se compromet 
_ donc pas, car, en somme, il n’en sait rien. 
19° Tombeau de sainte Geneviève. — Rappelons la 


coopération à l’ornementation du tombeau vénéré 
la patronne de Paris consista probablement à éle- 
au-dessus de la tombe, plus d’un siècle après sa 
construction, un baldaquin plus ou moins semblable à 
Jui qu’il exécuta pour le tombeau de saint Martin. 
‘abbé Lebeuf a contredit formellement l’assertion de 
et, d’après laquelle saint Éloi aurait fait une 
e pour les reliques de la sainte‘. Π a montré que, 
n avait été ainsi, il aurait fallu retirer les restes de 
ι vierge de son tombeau pour les introduire dans 
adite châsse, ce qui est inadmissible en présence du 
ilence des hagiographes, qui n’ont guère de préoccu- 
tion plus vive qu’un transfert de reliques, qui sont 
l'afrût des moindes épisodes de ce genre et qui eus- 
t passé sous silence celui qui eût concerné une sainte 

euse et un personnage remarqué entre tous ". 
20° Tombeau de saint Denis. — Voir Diclionn., 
τ, αν, au mot Denis, col. 588-642. La Vila Eligiüi, 
€. XXXN, nous apprend ceci : Præterea Eligius fabri- 
cavit el mausoleum sancti martiris Dionisii Parisius 
civilale et tugurium super ipsum marmorem miro opere 
de auro et: gemmis. Crislam quoque et species de fronte 
magnifice composuit nec non el axes in circuilu throni 
allaris auro operuit el posuil in eis poma aurea, relun- 
diles alque gemmatas. Operuil quoque et lecturium el ostia 
diligenter de metallo argenti; sed el lectum throni altaris 
axibus operuil argenteis. Fecil quoque el repam in loco 
anterioris tumuli el altare extrinsecus ad pedes sancli 
martiris fabricavil; tantumque illic, suppeditante rege, 
sua exercuil industria altque ila suum defudit specimen, 
ul pæne singulare sit in Galliis ornamentum et in ma- 
πα omnium admiralione usque in hodiernum diem :. 
… Dom Doublet et dom Millet’ admettent une trans- 
Jation du martyr sous Dagobert, tandis que dom Féli- 
Bien : suppose que ce fut l’ancien tombeau que saint 

loi décora. Mais le texte de la Vita Eligii qu'on vient 
. de lire favorise l'interprétation d’après laquelle Éloi 
décora un tombeau entièrement nouveau. 

La Vila mentionne un {ugurium, c'est-à-dire un 

baldaquin. Dom Félibien pense qu’il était de marbre; 


… AGervaise, Viede saint Martin, in-49, Paris, 1699, p.320. — 
5 Monum. Germ. hist., Script., t. VI, p. 391. — * Passiones 
vilæque sanctorum ævi Merowingici, p. 688. — 4 Revue ar- 
… chéologique, juillet 1869, p. 11. — “ L. Baillet, Recueil des 
_ Vies de saints, 1739, τ. 11, p. 48. — * Lebeuf, Histoire de la 
- ville et de tout le diocèse de Paris, édit. ΕἸ. Cocheris, t. 11, 


ÉLOI (SAINT) 2686 


on en ἃ des exemples à Ravenne, à Venise, à Rome. 
mais le mot marmoreum pourrait bien s'appliquer au 
corps du tombeau sans laisser préjuger la nature du 
baldaquin. D'ailleurs, un baldaquin de marbre appe- 
lait la sculpture plutôt que l’application du métal et 
des pierres précieuses, ce qui eût été difficile et de mé- 
diocre éclat. La créte ou le faîte, crislam, et toute la 
partie antérieure étaient couvertes de pierreries (verro- 
teries). Les colonnettes étaient d'argent, axibus argen- 
leis, et les colonnes qui entouraient l'autel, plaquées 
d’or. Éloi fit encore un lutrin ou ambon et les portes 
de la balustrade qui entourait le tombeau, en argent. 
Enfin, il orna de métal précieux l'emplacement ancien 
du tombeau. 

21° Tombeau de saint Germain. — Nous aborderons 
en son lieu la question des saints Germain de Paris; ici 
nous ne nous occupons que desaint Éloi.Nouslisons dans 
le récit de la translation des reliques de saint Germain, 
écrit au 1x° siècle, qu’on creusa la terre pour retirer 
le corps du saint et qu’on trouva son cercueil parfai- 
tement clos. Donc pas de chÂsse. Dom Ruinart dit 
ceci : Sancti Germani sepulchrum a sanclo Eligio ut 
testis est bealus Audoennus ejus vilæ scriplor (!) auro 
argenldoque ac preliosissimis gemmis fuil exornalum. 
C’est fort vague et pour cette raison c’est peut-être 
exact. Le moine du Noyon n’a rien vu par lui-même 
de ce qu'il raconte, il transcrit, à supposer qu’il n’am- 
plifie pas. Au reste, il ne se compromet guère. Mais 
puisque la translation solennelle eut lieu en 754 en pré- 
sence de Pépin le Bref et de ses deux fils et qu'il fallut 
creuser le sol, retirer le cercueil de la terre, il n’a pu 
s'agir pour saint Éloi que d’une ornementation dont 
nous ne possédons aucun moyen de déterminer le 
genre. Autel? ciborium? c’est fort probable. 

220 Tombeau de sainte Colombe. — Ici encore l'œu- 
vre de saint Éloi a péri et il n’en reste que le souvenir. 
Dom Cottron soutient que certaines pièces du tom- 
beau fait par saint Éloi existaient encore de son temps; 
il n’en donne pas la preuve, ni les moyens de vérifier 
la justesse de son assertion. A l’en croire, il existait 
une croix recouverte d'une feuille d’or, ornée de 
perles et de pierres précieuses; le croisillon contenait 
une parcelle de la vraie croix. 

23° Tombeau de saint Séverin. — Il s’agit de l’abbé 
d’Agaune (voir ce mot, t. τ. col. 853-854), qui mourut 
à Château-Landon, en Gâtinais. Childebert Jui fit 
élever un tombeau et une église et saint Éloi aurait 
érigé un nouveau tombeau, enrichi, cela va de soi, 
d’or et de pierres précieuses. Les bollandistes ont 
imaginé de transformer ce tombeau en une chässe : 
ejus corpus argentæ lhecæ sancto Eligio affabri elabo- 
ralæ inclusum fuit; mais ils ne disent pas d’où ils 
tirent ce renseignement. 4 

240 Tombeau de saint Quentin. — Evêque de Noyon 
et de Tournai, saint Éloi songea à honorer les patrons 
de son vaste diocèse. Dans le Vermandois le martvr 
saint Quentin était en vénération; l’évêque, après de 
longues recherches, découvrit les restes et fit élever un 
tombeau devant l’autel de l'église, tombeau orné natu- 
rellement d’or, d'argent et de pierres précieuses. Deinde 
oloserico præliossissimo obvolutum compositumque ho- 
neslissime corpus summa cum diligentia citra altare 
transposuil ; lumbam denique ex auro argenloque et 
gemmis miro opere desuper fabricavit (11, vi). Et c'est 
tout. ; 

III. ΒΙΒΙΙΟΘΒΆΡΗΙΕ. --- Arbellot, Vie de saint Eloi, 
dans Bull. Soc. hist. archéol. Limousin, 1898, t. XEW1, 


p. 579. — * Passiones vilæwque sanclorum, t. IV, Ὁ. 6SS-689. — 
$ Histoire de l'abbaye de Saint-Denys, 1625, p.163.—? Le tré- 
sor sacré ou inventaire des saintes reliques et autres précieux 
joyaux qui se voient en l'église el au trésor de Saint-Denys, 
1633, p. S.— 1° Histoire de l'abbaye royale de Saint-Dexys 
en France, 1706, p. 11. 


" 
2087 


p. 7-58. -- G. Bapst, Vie de saint Éloi, dans Revue ar- 
chéologique, 1886, 3° série, t. vir, p. 208-215; Le lom- 
beau de saint Marlin, p. 321-335; La chässe de 
sainte Geneviève, t. vi, p. 174-191; Le tombeau de 
saint Denis, p. 306-312; Tombeau el châsse de saint 
Germain, 1887, 3° série, t. 1x, p. 144-158; Le tombeau 
de saint Quentin, 1889, 3e série, t. XIV, p. 268-275. — 
F. Brière, Sur les authentiques des reliques de saint Éloi 
à la cathédrale de Noyon, dans Bulletin hist. et philol. 
du Comité des travaux historiques, 1902, p. 148. — 
A. Bruyelle, Eligius orfèvre émailleur au ΚΠ siècle, 
dans Mémoires de la Société d’émulation de Cambrai, 
1860, t. xxvn, 1τὸ partie, Ὁ. 19. — L. Clément de Ris, 
Groupe en bois représentant un trait de la légende de 
saint Éloi et appartenant à M. Bascle de Lagréze, dans 
Revue des Sociélés savantes des départements, 5° série, 
t. vin, 1874, p. 485. — Corblet, Hagiographie du 
diocèse d'Amiens, 1874, t. IV, p. 235-242. — A. Favé, 
Le culte de saint Éloi en Basse-Bretagne, dans Congrès 
archéologique de France, 1896, t. Lxmr. p. 237; le même, 
Note sur saint Éloi en Basse-Bretagne, dans Bull. de 
la Sec. archéol. du Finistère, 1896, t. xx, p. 96. —- 
Ed. Fleury, Monnaies romaines et du moyen âge, clef 
chandeliers du x1Ve siècle el plomb représentant saint 
Éloi, trouvés dans la Vesle, dans Bull. de la Soc. acad. de 
Laon, 1861, t. χι, p. 76. — L. Gondallier, Travaux 
de saint Éloi et de Suger à l'abbaye de Saint-Denis, 
dans Revue de l'art chrétien, 1909, p. 235-244. — 
Ch. de Linas, Orfévrerie mérovingienne. Les œuvres 
de saint Éloi οἱ la verroterie cloisonnée, in-8°, Paris, 
1864. — F. M. Luzel, La légende de saint Éloi, dans 
Bull. Soc. accd. de Brest, 1874-1875, 2e série, t. 1, 
Ρ. 336-347. — A. Medin, La leggenda di S. Eligio e la 
sua monographia, dans Αἰ del R. Istilulo Veneto disc. 
lett. ed arti, 1910-1911. τ. Lxx, p. 775-802. — E. Mo- 
linier, Dictionnaire des émailleurs, 1885, p. 30; Histoire 
générale des arts appliqués à l'industrie, in-fol., Paris. 
— L. de Nussac, Saint Éloi, sa légende et son culte, 
dans Bull. Soc. scient. hist. el archéol. de la Corrèze, 
1895, t. χνπι, p. 529-652; t. x1x, p. 309. — L. de Nussac, 
Saint Eloy en Quercy et la fondation de l'abbaye de 
Souillac, dans Bull. de la Soc. des études litt., scient. et 
artist. du Lot, 1896, τ. χχι, p. 185. — F. Plaine, Nou- 
velles remarques sur les homélies attribuées à saint Éloi, 
dans Revue des questions historiques, 1899, p. 235-242. 
— A. Sagary, Des homélies attribuées à saint Éloi, dans 
Revue des sciences ecclésiastiques, 1899, 8e série, t. 1x, 
p. 247-253. — E. Vacandard, Les homélies attribuées à 
saint Éloi, dans Rev. des quest. hist., 1898, p. 471-480; 
1899, p. 243-355. 
H. LECLERCQ. 

ELVIRE (CONCILE D’). — I. Le lieu. 11. La 
date. III. Les actes. IV. Les souscripteurs. V. Les 
canons. VI. Bibliographie. 

I. LE LIEU. — Deux villes ont porté le nom d’Jlli- 
beris 1; l’une était située dans la Gaule Narbonnaise, 
c’est aujourd’hui Collioure dans le Roussillon; l’autre 
se trouvait ausud de l'Espagne, dans la Bétique, main- 
tenant l’Andalousie. C’est de cette dernière qu'il s’agit. 


1 Corp. inscr. lat.,t. 17, p. 285-288 : Iliberis; Mendoza, 
De confirmando concilio Illiberritano, dans Mansi, Conc. 
ampliss. coll., t. τι, col. 58, réclame deux 1 et deux r. — 
? Mendoza, dans Mansi, op. cil.,t. 11, col. 66, 73; Nat. Alexan- 
der, Hist. eccl., in-fol., Venetiis, 1778, sæc. 11, diss. XXI, 
art. 1, t. 1V, p. 136. — 5 Eusèbe, Vita Constantini, 1. II, 
€. LXIN, P, G., t. xx, col. 1036; Sozomène, Hist. eccl., 1. I, 
c. XVI, P, G., t. LxXvI, col. 909; H. Leclereq, L'Espagne 
chrét., p. 91-92, — * J. Morin, Commentarius historicus de 
disciplina in administratione sacramenti pænitentiæw, in-fol., 
Parisiis, 1651, 1. IX, €. ΧΙΧΝ, — * Duguet, Conférences ecclé- 
siastiques, in-8°, Cologne, 1742, t. 1, p. 283. — 5 Mansi, 
Conc. ampliss. coll., t. 11, col. 1, note 2. —? Jbid., t. τι, col. 3, 
note. " Ibid, t. 11, col. 22. — * D'Aguirre, Concilia 
Hispanti, ἴν 1, Ὁ. 240; ἴ. τ΄, Ὁ. 1. 10 Mendoza, dans Mansi, 


ÉLOI (SAINT) — ELVIRE (CONCILE D') 


De nos jours on voit encore, sur une hauteur à peu de 
distance de Grenade, des vestiges de murailles por- 
tant le nom d’Elbira et la porte de Grenade qui regarde 
cette direction s’appelle porte d’Elbira. 

II. LA DATE. — Les actes disent que le concile 
d’Elvire fut ouvert aux ides de mai, par conséquent le 
15 de ce mois. Les suscriptions des actes donnent en- 
core cette indication : Constantii temporibus edilum, 
eodem tempore quo et Nicæna synodus habila est, dans 
laquelle tout est inexact; de même que la mention 
æra 362 qui se lit sur quelques manuscrits. Le dé- 
compte des trente-huit années de retard de l'ère es- 
pagnole ramène à l’année 324 de l'ère chrétienne 
(voir Diclionn., t. v, au mot Èkres), laquelle est 
proche voisine de l’année de Nicée, 325; mais à cette 
date il n’est pas question de Constance, il faudrait 
lire : Constantin. 

Cependant la plupart des manuscrits anciens n'ont 
aucune mention chronologique ?; en outre, Osius de 
Cordoue, présent au concile, ne se trouvait pas en Es- 
pagne en 324, mais à Alexandrie et à Nicomédie ?. La 
teneur de plusieurs canons est inexplicable à cette 
date de 324. Jean Morin, frappé par la rigueur des. 
canons d’Elvire, croyait sa réunion antérieure au 
schisme des novatiens, vers 250 #; à cette date, Osius 
et ceux de ses collègues qui étaient nés fréquentaient 
encore l’école enfantine. Duguet limite l'écart chro- 
nologique « avant l’année 302 et dans l'intervalle qu'il. 
y eut depuis l’année 284 jusque-là»; Hardouin tient 
pour l’année 313°, Baluze entre les années 314-325 ©, 
Mansi en 309$; d’Aguirre au début de 303 * Mendoza, 
Noël Alexandre, Tillemont, Remi Cvillier avant 304 
et au début 461 δὴ 300 ou 301 15. Hefele en 305 ou 306. 
Nous nous en tenons à la date : 300 environ, c'est-à- 
dire une date antérieure au début de la persécution 
de Dioclétien. 

III. Les ACTES. — L'authenticité des actes ne peut 
être sérieusement mise en question 2, On les trouve 
dans l’Hispana, mss : codex Argentoratensis ; codex 
Rom. Angelic. #duix-x® siècle; codex Valic. Palal., 575, 
du Χο siècle, fol. 1 sq.; codex Scorialensis, 1-D-2, fol.1sq:; 
codexz Vindobonensis 111 [jur. can. 41], fol. 1 sq:; co= 
dex Scorialensis, 1-D-1, fol. 1 54.: codex Scorialensis 
1-E-12; codex Matritensis P. 21, fol. 1 sq.; codex Urgel- 
lensis, fol. 1 sq.; codex Toletanus XV, 16, fol. 1 sq:; 
codex Tolelanus XV, 17, fol. 1 sq.; codex Gerundensis, 
fol. 1 sq.; codex Scorialensis 1-E-13; codex Scorialen- 
sis I11-D-20 τ’. On rencontre également les canons. 
d'Elvire dans la Collection du manuscrit de Saint- 
Amand, codex Parisinus lal. 3846, du 1x® siècle, cod: 
1455, du x° siècle 15, et dans l’Epilome canonum con- 
tenu dans le codex Veronensis LXI (59), du vu-vrm® 
siècle, fol. 1-68; cod. Lucan. 490; cod. Merseburg. 104, 
xe siècle, qui cependant ne contiennent qu’un abrégé . 
Les titres donnés aux canons ont été rédigés posté- 
rieurement au concile. 

IV. Les souscripreurs. — Les actes désignent dix- 
neuf évêques siègeant au concile, mais un certain. 
codex Pithœæanus élève ce nombre à quarante trois. 


op. cit., t.11, col, 69, 73; Nat. Alexander, His. ecel., sæc, ΠῚ, 
dissert. XXI, in-fol., Venetiis, 1778, t. 1V,p. 138; Tillemont, 
Mém. pour servir à l'hist. ecclés., in-4°, Bruxelles, 1732, 
t. vu, p. 137, 333; R. Ceillier, Hist. génér. des αἰ. ecclés., 
tn, p. 657. — 11 Hefele-Leclereq, ἢ ἰδέ, des conciles, 1907, 
tr, 1τὸ part., p. 220, — 15 Ce qu'ont fait Berardi, Gratiani 
canones gemini ab apocryphis discreli, in-d°, Taurini, 1752, 
τας p. 24; Molkenbuhr, Dissertatio critica de concilio Trul= 
lano, Eliberitano, etc., in-8°, Monasterii, 1791. — M Cf. 
Koch, dans Notices et extraits des manuscrits, ἴ, νι, 29 part,, 
p. 173 sq. — M Cf. Ballerini, De antiq. collect. canon., ἵν 11, 
p. 4, π. 3, 11. — 1 Cf, Fr, Maassen, Geschichte der Quellere 
und der Literatur des canonischen Rechls im Abendlande,: 
in-8?, Gratz, 1870, p. 667. —  Jbid., p. 536, 780, — 17 Ibid... 
p. 646, 655. 


2689 


Les dix-neuf sont : Félix d’Acci (Cadix), qui présida; 
Osius de Cordoue, destiné à une grande célébrité; Sa- 
bin d'Hispalis (Séville); Camerimnus de Tucci (Martos) ; 
Sinagius d’Epagra (Cabra en Andalousie); Secundus de 
Castulo (Cazlona); Pardus de Mentesa (ville détruite 
et remplacée par Jaen); Flavien d’Iliberis; Cantonius 
d'Urci, Libère d'Emerita (Mérida): Valère de Cæsar- 
augusta (Saragosse); Decentius de Legio (Léon); Me- 
lantius de Tolède; Janvier de Fibularia (Calagurris de 
Fibularia, aujourd'hui Loarre de Santa Engrancia, 
près de Jacca); Vincent d’Ossonoba (Faro dans les 
Pc et Quintinien d’Elbora (Talavera), Successus 

liocroca (Lorca); Eutychien de Baesti (Beza) et 
Patrice de Malaca. Venus de régions très différentes, 
ces évêques composaient bien un concile national. 
Sous Dioclétien, le « diocèse » des Espagnes comptait 
. six provinces, y compris la Mauritanie Tingitane, la 
. seule qui ne soit pas représentée parmi les Pères du 
concile. Les cinq autres provinces sont représentées 
mais de façon fort inégale : 1° la Galice n’envoie que 
l'évêque de Legio:; 2° la Tarraconaise n’a également 
qu'un unique député, l’évêque de Cæsaraugusta; 
39 la Lusilanie a trois évèques, celui d'Emerita (chef- 
lieu de la province), ceux d’Ossobona et d'Evora; 4° la 
Carthaginoise députe un prêtre pour Carthagène, 
tandis que le reste de la province envoie huit évêques, 
ceux d’Acci, de Castulo, de Mentesa, d’Urci, de Tole- 
tum, de Salavia, d’Eliocroca, de Basti; 5° enfin la 
_Bélique envoie les six évêques de Corduba, Hispalis, 
ceci, Ipagrum, Iliberis, Malaca et leur associe les 
Jrêtres de treize églises au moins : Ilipula, Ursona, 
 Iliturgi, Carula, Astigi, Ategua, Acinipo, Singilia, 
_Barba, Igabrum, Ulia, Selambina, Gemella. Enfin 
quatre prêtres vinrent de Corduba, Castulo, Elio- 
croca et Urci, accompagnant leurs évêques. 

Les actes parlent de vingt-quatre prêtres et disent 
qu'ils étaient assis au concile, tandis que diacres et 
laïques étaient debout. Les décrets n’émanèrent tou- 
tefois que des évêques, car les actes emploient tou- 
‘jours la formule : Episcopi universi dixerunt. Ces 
décrets sont au nombre de quatre-vingt-un. 

._  V. Les caNoNs.— 1° Si un adulte baptisé est entré 
dans un temple d’idoles pour y sacrifier et a commis 
crime, on ne peut lui accorder la communion eu- 
> - charistique même à son lit de mort. 

2, 30, 40. Relatifs aux flamines. Voir ce mot. 

5° Si une femme frappe sa servante et que celle-ci 
meure dans les trois jours sans qu'on puisse établir 
la culpabilité intentionnelle, la femme subira sept ou 
cinq ans de pénitence; après quoi, elle sera reçue à la 
communion. En cas de maladie grave pendant la 
durée de la pénitence, on accordera la communion. 

6° De l'emploi des maléfices, magie, sorcellerie; 
on sera privé de communion au lit de mort. 

7° Les fornicateurs relaps en seront également privés. 

8° Et aussi les femmes mariées qui abandonnent 
leur mari et se remarient. 

9° Même législation contre celles qui abandonnent 
même un mari adultère et se remarient. 

109 Si un catéchumène abandonne sans motif sa 
femme non baptisée, laquelle épouse un autre homme, 
elle ne pourra être baptisée; cas identique pour 
l’homme non baptisé qui se remarie ayant été aban- 
donné par une catéchumène. 

11° Si une chrétienne épouse un homme qu'elle sait 
avoir illégalement répudié sa femme, elle ne pourra 
communier qu’à son lit de mort. Si une catéchumène 
épouse un homme qui a répudié illégalement sa femme, 
le baptême sera remis à cinq années et elle ne pourra, 
pendant ce délai, être baptisée que dans le cas d'une 
maladie grave. 

12° Excommunication perpétuelle portée contre 
tous ceux qui livrent les enfants à la prostitution. 


L 


j 


ELVIRE (CONCILE D’) 


2690 


13° Les vierges sacrées qui ont forniqué ou se sont 
mariées sont et demeurent excommuniées: si elles re- 
connaissent leur faute et font une pénitence perpé- 
tuelle, sans rechute, elles pourront recevoir la commu- 
nion au lit de mort. 

14 Si une jeune fille qui n’a pas émis de vœu com- 
met une faute charnelle et épouse son séducteur, 
elle sera réconciliée au bout d’un an, sans autre péni- 
tence. Si elle épouse un autre que son séducteur, elle 
subira cinq années de pénitence. 

15° Blâme des mariages mixtes, mais sans aucune 
sanction disciplinaire. 

16° Interdiction de contracter mariage avec des 
hérétiques ou des juifs, sous peine de cinq années de 
pénitence. 

17° Les parents qui marient leur fille à un prêtre 
païen sont exclus de la communion, même à l’article 
de la mort. 

18° Même discipline à l'égard des évêques, prêtres 
et diacres fornicateurs ou adultères. 

19° Interdiction aux ecclésiastiques de se livrer au 
commerce à l’intérieur de l'Espagne et plus proba- 
blement à l’intérieur de la province dans laquelle ils 
vivent. 

20° Interdiction pour les clercs, sous peine de dé- 
gradation, de pratiquer le prèt à intérêt; les laïques 
repentants seront pardonnés. 

21° Exclusion temporaire de l'office divin frappant 
ceux qui ont, trois dimanches de suite, manqué à la 
messe. 

22° Réception des hérétiques, sauf pénitence à ac- 
complir pendant dix ans; les enfants sont reçus sans 
conditions. 

239 Pratique des jeûnes. 

24° Nul ne sera admis dans les rangs du clergé hors 
de la province dans laquelle il a été baptisé. 

25° Un fidèle partant en voyage et soumettant à 
son évêque une lettre de recommandation n’y doit 
pas prendre le titre de confesseur, qui prête à confusion. 

26° Le jeûne doit être observé le vendredi jusqu’à 
la neuvième heure du samedi. 

27° Interdiction aux ecclésiastiques de loger chez 
eux leurs sœurs, ou leurs propres filles; quant aux 
étrangères, il n’en saurait être question. 

28° L'évèque ne peut accepter à l'autel aucune 
offrande de ceux qui ne communient pas. 

29° Les énergumènes possédés de l'esprit malin 
sont exclus de la participation active au culte divin; 
ils ne peuvent présenter des offrandes, leur nom ne doit 
pas être lu parmi ceux qui sont inscrits dans les 
diptyques comme offrant le sacrifice et on ne peut 
leur permettre d'exercer aucun ministère dans l'Église. 

30° Ceux qui ont forniqué ne doivent pas être élevés 
au sous-diaconat. 

31° Ceux qui, après leur baptème, ont forniqué et 
ensuite épousé, sont admis à la communion après pé- 
nitence. 

329 Quiconque aura commis une faute grave sus- 


| ceptible d’occasionner la mort (de son âme) ne pourra 


être réconcilié que par l’évèque et non par un simple 
prêtre. Si cependant ce pécheur tombe gravement 
malade, le prêtre ou, d’après les ordres de l’évêque, 
un diacre pourra lui donner la communion. 

33° Obligation du célibat pour tous évêques, pré- 
tres, diacres et clercs, sous peine de déposition. Voir 
Dictionn., au mot CÉLIBAT. 

34° Défense d'allumer pendant le jour des cierges 
dans les cimetières, de peur de troubler les esprits des 
saints (voir Dictionn., au mot CIERGES); l'usage d’al- 
lumer des cierges dans les cimetières pendant le jour 
était une coutume païenne qu'il ne fallait pas laisser 
s’acclimater dans le christianisme, parce qu'elle était 
de nature à déplaire aux âmes des défunts. 


2691 


35° On interdira aux femmes les veilles dans les 
cimetières, car, sous prétexte de prières, il s’y passe 
de honteux désordres. 

36° Placuil picluras in ecclesia esse non debere, ne 
quod colitur el adoratur in parietibus depingatur. Selon 
Bellarmin, les Pères du concile d’Elvire auraient, dans 
ce canon, interdit non pas les tableaux, mais simple- 
ment les peintures murales, et cela pour éviter les pro- 
fanations auxquelles sont condamnées ces peintures 
quand les murs se désagrègent. D’autres ont pensé 
que ce canon interdisait, non pas les images du Christ 
ou des saints, mais seulement les peintures destinées à 
représenter la divinité. Enfin, on a soutenu que le 
concile interdisait l'emploi des images dans les églises 
comme se prêtant à devenir pourles païens uneoccasion 
de scandale. Enfin M. de Rossi a mis en faveur l’opi- 
nion d’après laquelle le concile permettait le culte des 
images dans les lieux inaccessibles aux païens, les 
catacombes par exemple, et l'interdisait dans les 
églises à ciel ouvert où les païens pouvaient pénétrer. 
Toutes ces interprétations ont cela de commun qu’elles 
mettent dans le texte du canon ce qui ne s’y trouve 
pas et n'y voient pas ce qui s’y trouve. La vérité est 
que le concile défend de faire des peintures dans les 
églises, non pour éviter le scandale des païens et la 
profanation qui peut s’en suivre, mais ne quod colilur 
el adoratur in parielibus depingatur, et qu’il interdit 
non pas telle ou telle peinture, mais toutes les pein- 
tures sans exception. C’est une condamnation pure et 
simple, sans phrase comme sans appel, du culte des 
images. Baronius le reconnaît, mais il soupçonne le 
texte d’interpolation, ce qui est une simple facétie. 
Noël Alexandre, plus sérieux et plus logique, estimait 
simplement que les images étaient, au mme sièçle 
finissant, pour les chrétiens encore pénétrés des 
usages de la vie païenne, un danger permanent d’ido- 
lâtrie. 

Cette attitude à l'égard du culte des images n’a 
rien qui puisse nous surprendre de la part d’un concile 
vers l’an 300. Au rve siècle, saint Épiphane de Sala- 
imnine, en Chypre, rencontre dans une église de Pales- 
tine une peinture religieuse et la déchire avec indi- 
gnation, Saint Augustin méprise comme gens super- 
stitieux les piclurarum adoratores. Qu'on relise l’anec- 
dote de Grégoire de Tours au sujet du crucifix de 
Narbonne et la lettre du pape Grégoire Ier à l'évêque 
iconoclaste Sérénus de Marseille. Couramment pen- 
dant les premiers siècles, le culte des images était 
condamné par les docteurs. Apparemment c'est qu'il 
leur déplaisait et les alarmait; on n’en était pas 
encore aux Livres carolins cependant. Plus tard, les 
images rencontrèrent faveur el le canon 36 eut à 
traverser de fächeux instants; on l’exorcisa du mieux 
que l’on put, mais incomplètement toutefois, car il se 
trouva toujours des érudits pour s’obstiner à y voir 
ce qui s'y trouvait. 

37° Les énergumènes, s'ils sont catéchumènes, 
peuvent être baptisés à l’article de la mort, mais pas 
avant ce moment. Sont-ils baptisés, la communion 
eucharistique peut leur être administrée à l'heure de la 
mort, mais pas plus tôt. Ils ne peuvent remplir aucun 
service dans l’église, pas même allumer les lampes; 
s'ils le font, ils seront bannis. 

389 Au cours d’une traversée, ou bien, en général, 
si l’église est éloignée, un laïque sans péché grave 
peut baptiser un catéchumène agonisant ; il appartien- 
dra à l’évêque d'imposer les mains. 

390 Quand un païen de bonne réputation désire, 
durant une maladie, qu'on lui impose les mains, cela 
lui sera accordé. 

{0° A l'avenir, les propriétaires chrétiens, lorsqu'ils 
recevront les redevances de leurs fermiers, ne devront 
considérer comme reçu rien de ce qui aura été sacrifié 


ELVIRE (CONCILE D’) 2692 


aux idoles. S'ils le font, ils seront excommuniés cinq 
ans. 

41° Un chrétien qui a des esclaves païens ne doit 
pas tolérer d'idoles dans sa maison: s’il redoute les 
esclaves, il y consentira, sauf à se tenir bien à l'écart 
personnellement. 

42° Celui qui a une bonne réputation et veut deve- 
nir chrétien sera deux ans catéchumène, à moins que, 
tombant malade, on ne devance pour lui l'époque du 
baptème. 

43° Attestation d’une fête au quarantième jour 
après Pâques. Voir Diclionn., t. 1, au mot ASCENSION. 

440 Si une courtisane païenne s’est mariée avant 
son baptême, il εἶν a aucun obstacle à son admission 
dans l’Église. 

459 Un catéchumène s’est abstenu longtemps de 
fréquenter l’église, puis sollicite le baptême: on l’ad- 
mettra, dans la supposition que sa tiédeur a disparu. 

46° Le fidèle qui, par l'abandon de toute pratique 
religieuse, a, en fait, apostasié, ne sera reçu à la com- 
munion qu'après une pénitence de dix années, et à 
condition qu'il n'ait pas sacrifié aux dieux. 

47° Un fidèle tombé plusieurs fois dans l’adultère 
et se trouvant en danger de mort ne recevra la com- 
munion que s’il promet de s’amender; en cas de gué- 
rison et de rechute, la communion lui sera refusée 
même à l’article de la mort. 

48° Suppression du droit d’étole pour les néophytes. 
Suppression du lavement des pieds des néophytes. 

49° Défense aux chrétiens d'abandonner aux juifs 
la gestion de leurs biens : interdiction aux prêtres et 
aux laïques de faire commerce avec les juifs; inter- 
diction des mariages mixtes (voir can. 16). 

50° Excommunication du clerc et du fidèle qui mange 
avec un juif. 

51° Répugnance à conférer la cléricature aux héré- 
tiques convertis. 

529 Défense d’afficher des satires dans les églises 
et de les lire. 

53° Un excommunié ne peut être réconcilié que 
par l’évêque qui l’a condamné. Un autre évêque qui 
le recevrait à la communion en répondrait devant le 
concile et courrait risque d'être destitué. 

54° Les fiançailles ne peuvent être rompues, à moins 
d'une faute grave du fiancé ou de la fiancée, sous 
peine d’une excommunication de trois ans. 

559 Relatif aux flamines (voir ce mot). 

56° Interdiction de l'Église aux duumvirs, tant 
qu'ils sont en charge. 

57° Interdiction aux chrétiens de prèter leurs vê- 
tements pour servir aux pompes publiques, aux pro- 
cessions religieuses des païens, sous peine de trois ans 
d'exclusion. 

58° Les prêtres, en tous lieux, et surtout dans la 
ville épiscopale, interrogeront soigneusement les 
chrétiens voyageurs porteurs de lettres de recom- 
mandation, pour savoir si tout est régulier. 

590 Tout chrétien baptisé ou catéchumène qui 
assistera aux sacrifices sera considéré comme ayant 
sacrifié et excommunié pour dix ans. 

600 Le zèle téméraire qui fait détruire les idoles 
empêche d'être tenu pour martyr. 

0190. Excommunication de cinq ans portée contre 
celui qui épouse la sœur de sa femme. 

62 Les cochers et mimes qui veulent se convertir 
renonceront avant tout à leur métier et n'y reviens 
dront jamais, sous peine d’être chassés de l'Eglise. 

63° Une femme qui conçoit par l’adultère et tue 
son fruit ne recevra pas la communion même au lit 
de la mort. 

G4o Une femme qui vit avec un amant ne recevra 
pas la communion; si elle l’a quitté depuis dix ans, 
elle sera reçue. 


2693 


65° Un clerc dont la femme est adultère et qui ne 
la chasse pas aussitôt ne recevra pas la communion 
au lit de mort. 

66° Pas de réconciliation pour l’incestueux. 

67 Une catéchumène ou une chrétienne sera ex- 
communiée si elle épouse un artiste, un mignon, etc. 

68° Une catéchumène devenue enceinte par adul- 
tère et qui se fait avorter ne sera baptisée qu'au lit 
de mort. 

69e L'adultère commis une fois est puni par cinq 
années de pénitence. 

7ûe Si la femme commet l’adultère du consen- 
tement de son mari, celui-ci ne sera pas admis à la 
communion même au lit de mort. S'il se sépare de sa 
mm 6, après avoir vécu avec elle la faute commise, il 
t excommunié pour dix ans. 
719 Les pédérastes ou sodomites ne seront pas ad- 
nis à la communion même au lit de mort. 

72 Une veuve qui a forniqué et épousé son complice 
fera cinq ans de pénitence; si elle épouse un autre 
_ homme, elle ne sera pas admise à la communion, pas 
_ même à la mort. Si ce mari est baptisé, il fera dix ans 

de pénitence. 
73° Toute délation ayant eu des conséquences 
graves sera punie. 

74° Le faux témoignage dans un cas qui n’entraîne 


ELVIRE (CONCILE 


e mort. 
. 76° Un diacre reconnu coupable d’avoir commis 
térieurement à son ordination un péché scandaleux 
fera trois ans de pénitence s’il a avoué spontanément 
sa faute; cinq ans dans le cas contraire. 
75° Le baptème conféré par un diacre sera complété 
_ par un évêque, sans que le baptisé mourant avant 
cette dernière cérémonie soit en danger de perdre son 
_ âme à cause de cela. 
78° Cinq ans de pénitence pour l’adultère commis 
avec une juive ou une païenne. 
… 790 Éloigner de la communion les joueurs ; ceux qui 
se repentent seront recus après un an de pénitence. 
80 Les affranchis dont les patrons étaient païens 
ne devaient pas être promus aux ordres. 
- 81° Les femmes ne doivent pas se permettre d'écrire 
aux laïques (femmes) qui sont fidèles, en leur propre 
. nom sans y joindre le nom de leur mari: elles ne 
_ doivent également recevoir de personne des lettres 
d'amitié écrites uniquement à leur adresse. 

NII. ΒΙΒΙΙΟΘΒΆΡΗΙΕ. — Baronius, Annales, 1589, 
ad ann. 305, n. 39-50; cf. Pagi, Critica. — F. de Men- 
doza, De confirmando concilio Illiberitano libri 111, in- 
fol., Matriti, 1594; réimprimé dans Labbe, Concilia, 
τ 1, col. 1007-1378, et dans Mansi, Conc. ampliss. coll. 
t. m, col. 57-397; résumé par Gams, op. inf. cil., τ. πὶ, 


 sæculo in Hispania celebratum, adjunclis Ferd. de 
… Mendoza el aliorum commentariis, éd. Gonzalez Tellez, 
… in-fol:, Lugduni, 1665. — Binius, Concilia, 1618, t.1, 
». 238-248; Conciliorum collectio regia, 1644,t. 1, col. 
089, — Labbe, Concilia, 1671, t. 1, col. 967-1007. — 
-Hardouin, Concilia, 1714, t. 1, col. 247. — D’Aguirre, 


Coleti, Concilia, 1728, t. 1, col. 967. — R. Ceillier, 
Hist: génér. des aut. ecclés., 1732, t. im, p. 657-678; 
_ édit. 1865, t. 17, p. 602-615. — Duguet, Conférences 
ecclésiastiques ou dissertations sur les auteurs, les con- 
cites eLla discipline des premiers siècles de l'Église, in-4°, 
Cologne, 1742, t. τ, p. 282-460, — Bald. de Bastero, 
dans Mém. de Trévoux, avr. 1750 — Zaccaria, Raccolta 
«li dissertazioni, 1794, €. x, p. 107; Mém. de Trévoux, 
… juillet 1752 = Zaccaria, ibid., p. 116. — José Torino, 


». 41-136. — Ch. Raynaud, {{liberitanum quarto ineunte | 


(πα. Hispaniæ, 1693, t. τ, col. 340; 2° édit., 1753. — | 


D’) — ÉMAILLERIE 269% 
Diserlacion hislorica-ecclesiaslica sobre el Llugar y tiempo 
en que se celebro el famoso concilio Eliberilano, ms. 
in-49, 1753. — Mansi, Conc. ampliss. coll., 1759, t. πα, 
p. 1-407.— Biner, dans Zaccaria, Thes. (heol., 1763, 
τ, Χπ, p. 173. — F. Lopez de Cardeñas, Nolicias de los 
presbileros que suscribieron en el concilio de Iliberia 
y lopografia de sus respeclivos lugares, ms., 1774. — 
Walch, Entw. einer vollst. Hist. der Kirchenversamm- 
lungen, 1759, p. 132. — H. Florez, España sagradn, 
t. χη, p. 81 : De la iglesia eliberitana. — Herbst, 
Synode von Elvira, dans Theolog. Quartalschrift, 
Tübingen, 1821, t. m1, p. 3-44. — A. Binterim, dans 
Der Katholik, 1821, t.w, p. 417 sq. — H. Nolte, dans 
Theol. Quartals., 1865, p. 308-314.— F. X. Funk, Der 
canon 36 von Elvira, dans même revue, 1883, ἔν Lxv, 
p. 270 sq. — E. Hennecke, dans Real-Encyklopädie, 
édit. Hauck, t. v, p. 325-327. — H. Nolte, Sur le 
canon 36 du concile d'Elvire, dans Rev. des sc. ecclés., 
1877, série IV, t. v, p. 482-484. — A. W. Dale, The 
synode of Elvira and christian life in the fourth century. 
A historical essay, in-12, London, 1882; cf. L. Du- 
chesne, dans Bull. critique, 1883, t. 1v, p. 305-308. 
— L. Duchesne, Le concile d'Elvire οἱ les flamines chré- 
liens, dans Mélanges Rénier, in-8°, Paris, 1886. — KR. de 
Berlanga, Iliberis, Examen de los documentos historicos 
genuinos illiveritanos, dans Hemenage a Menendez Pela- 
go,in-8°, Madrid, 1899,t.17, p.693-756.— Denys Lenain, 
Le canon 36 du concile d’Elvire, dans Revue d'histoire et de 
littérature religieuses, 1901,t.vx, p.458-460.— Ἐς Gôrres, 
Die Synode von Elvira (can. 36, 39,60), dans Zeitschrift 
für wissenschaftliche Theologie, Leipzig, 1903, t. xLvi, 
p-352-361.— ΕΗ. Leclercq. L'Espagne chrétienne,in-12, 
Paris, 1905, p. 58-77. — Turmel, Chronique d'histoire 
ecclésiastique, dans Revue du clergé français, 1906, 
τ. xLvV, p. 508. — Η. Leclercq, Manuel d'archéologie 
chrétienne, in-8°, Paris, 1907, t. π p. 140. — Hefele- 
Leclercq, Histoire des conciles, in-4°, Paris, 1907, t. τὶ 
p. 212-264. 

Les meilleures éditions sont celles de F. A. Gon- 
zalez, Collectio canonum Ecclesiæ Hispanæ, 1808: 
J. Tejada y Ramire, Coleccion de canones de la Iglesia 
española, 1849; Bruns, Canones apostolor. et conci- 
lior 1839, t. n. p. 1 sq.: Ε΄ Lauchert, Die Kanones der 
wichtigsten Conzilien, 1896, p. 13-26, 192 sq. 

H. LECLERCQ. 

ÉMAILLERIE. — I. Technique. II. Histoire. 
III. Émaux juxtaposés. IV. Aleliers gaulois et francs. 
V. Ateliers byzantins. VI. Quelques monuments. 
VII. Bibliographie. 

I. TECHNIQUE. — « Une substance puivérulente, 
finement broyée, vitrifiable au feu sous une tempéra- 
ture élevée, renfermant des oxydes métalliques des- 
tinés à la colorer, qui, en s’incorperant à la matiere 
qu’elle recouvre, la décore, tout en la protégeant, de 
couleurs brillantes, inattaquables à la sécheresse et à 
l'humidité. » Telle est la définition qu'un savant anti- 
quaire nous donne de l’émail. On l’emploie, continue- 
t-il, soit à l’état de suspension dans l’eau, dans un bain 
où l’on plonge les objets à émailler, soit à l’état pâteux, 
en la déposant au pinceau ou à la curette à l'endroit 
même que l'émail doit occuper. La première méthode est 
principalement usitée pour les terres cuites, la seconde 
pour les métaux. Dans la pratique, le terme émail et 
surtout le pluriel énaurx s’est trouvé en quelque sorte 
réservé pour désigner. les émaux sur métaux :. Les 
émaux, quels qu'ils soient, sont, suivant la nature des 
oxydes métalliques qui entrent dans leurs composi- 
tions, translucides ou opaques, sauf l’émail blane, 
dans léquel un oxyde d'étain produit toujours l’opa- 
cité. 


1F, de Mély, au mot Émail, dans La grande encyclopédie. 


ἔς χν, p.372. 


2695 


Les émaux sont classés sous différentes désignations, 
on les dit cloisonnés, champlevés, translucides ou 
peints. Les émaux cloisonnés sont insérés dans une 
logette dont les parois sont généralement tracées par 
un fil d’or; la cavité ainsi obtenue est remplie à la 
curette d’'émaux en pâte de diverses couleurs. Le 
cadre rempli, on le dépose sur la plaque et la fusion 
produit l’adhérence au métal, elle suffit même la plu- 
part du temps à retenir le fil, comprimé par l'émail 
qu'il a charge de contenir. Les émaux champlevés 
sont généralement établis sur cuivre rouge; tantôt c’est 
le sujet qui est respecté et le champ creusé (champ- 
levé) afin d’être rempli d'émail, tantôt c’est la com- 
binaison inverse; dans ce deuxième cas, l’ouvrier 
épargne dans la structure des personnages de minces 
filets de cuivre imitant le fil d’or cloisonné. C’est ce 
qu’on appelle la taille d'épargne, si on omet cette 
précaution, il faudra introduire un bâtis de fils d’or 
servant à cloisonner les différents émaux. Les émaux 
translucides doivent leur éclat à l'emploi d’un paillon 
sur lequel on les dépose. Les émaux peints présentent 
des tons dégradés ainsi que l’on peut le faire dans la 
peinture, sans aucune interposition de bâtis. 

II. Histoire. — L'histoire de l’émaillerie a provoqué 
les recherches d'un nombre considérable d’érudits; 
elle n’en reste pas moins très obscure. L’émaillerie 
pourrait avoir été connue et pratiquée dans l’Inde 
et en Chine à une époque très reculée; nous n’avons 
pas à aborder ici ce problème, étranger à nos recher- 
ches, aussi bien que ceux que soulèvent les poteries 
et les pierres émaillées d'Égypte, les briques poly- 
chromées de Saxe. Ces divers enduits n’ont absolu- 
ment rien de commun avec l'émail, tant par la base 
principale de leur composition que par la nature des 
matières sur lesquelles on les applique, ainsi que par 
leur mode de cuisson. Cependant, une apparente 
similitude, une vitrification superficielle, indique les 
premiers tâtonnements qui conduisirent à la décou- 
verte de l'émail. 

Les Égyptiens ont employé de très bonne heure 
une sorte d’émail à froid appliqué sur le métal au 
moyen de cloisons préparées d'avance. Les Étrusques 
ont décoré de nombreux bijoux, suivant un procédé 
analogue. Les Grecs se bornèrent primitivement à 
l’application d’'émaux monochromes sur la terre cuite 
ou sur la pierre. Initiés dans la suite à l’art du verrier, 
ils remplacèrent les incrustation de mastics colorés 
par des plaques en verres de couleur, enchâssées dans 
les cloisons de leurs bijoux, et présentant, par leur 
transparence, les mêmes caractères que les émaux 
translucides, mais différant essentiellement de l’émail 
en ce qu'ils n'étaient pas, comme lui, mis en fusion 
directement sur le métal. Cette application du verre de 
couleur dans les bijoux devint pour les Grecs une 
découverte féconde. Ils l’appliquèrent en d’élégantes 
et d’ingénieuses compositions, tirant un merveilleux 
parti de la combinaison de filigranes multiples, 
surpassant en finesse et en éclat tout ce que l’imagina- 
tion peut rêver de plus capricieux et de plus délicat 3. 

A Rome nul indice d’émail n’est signalé pendant 


1 Ris-Paquot, Étude sur les émaux anciens, p. 14. — 
2 Schuermans, De l'émail chez les Romains, dans Annal. 
de l’Acad. d'archéol. de Belgique, 2° série, t. 11, p. 591. — 
3 Philostrate, édit. Oléarius, in-8°, Lipsiæ, 1809; Jcon., 
1. I,c. xxvIn, t. 1, p. 804 : L τὰ χρώματα τοὺς ἐν 
᾿Ὠχεανῷ βαρόζλρους ἐγχ ; διαπὺ 
συνίστασθαι, at λιθοῦσθαι, χαὶ x Eypazn. Ce 
passage était ainsi traduit par BI. de Vigenère, Les images 
ou tableaux de platte peinture de Philostrate Lemnien, mis 
en français par B. de Vigenère, Paris, 1597 : « car les bar- 
bares habitant l'Océan les savent coucher (à ce que l’on 
dit) sur le cuivre venant rouge du feu, où puis après elles 
se glacent et convertissent en un esmail dur comme pierre, 
gardans la figure au net qui y aura esté enduite. s On trouve 


ÉMAILLERIE 


2696 


une longue suite de siècles; on y fait usage, ainsi 
qu'en Grèce, de l’ornementation en verres de couleur 2, 
Suivant toute vraisemblance les productions de 
l’'émaillerie cessèrent d’être en usage en Grèce vers la 
fin du re siècle avant Jésus-Christ. Au début de notre 
ère, cet art était inconnu de l'Occident. Au commence- 
ment du τπὸ siècle de notre ère, le rhéteur Philostrate 
vint chercher fortune à Rome et habiter le palais de 
Septime-Sévère. Initié aux derniers raffinements du 
luxe grec et du luxe romain, il n’en avouait pas moins 
que «les barbares voisins de l'Océan possèdent Part 
d'étendre les couleurs sur l’airain ardent; elles y adhè- 
rent, y deviennent dures comme la pierre et le dessin 
qu'elles figurent se conserve ὃ ». Quels étaient ces bar- 
bares voisins de l'Océan? Peut-être des Gaulois. A 
quelle date peut-on faire remonter leur industrie? Les 
ruines de Bibracte ont rendu des têtes de clous hémi- 
sphériques en cuivre qui paraissent avoir été décorées 
de raies et de chevrons dont les creux auraient été 
remplis d'émail, et cela vers le début du πὸ siècle #. 
A propos de la découverte au mont Beuvray d’un 
atelier d'émaillerie celtique, on a rappelé la trouvaille 
en Angleterre, à Londres même, dans la Tamise, 
d’ « une superbe plaque de cuivre émaillée, dont les 
bords non ébarbés attestent que cette pièce, d'une 
fabrication locale, est restée inachevée entre les mains 
du fabricant ὃ». 

Nous sommes donc en droit d'admettre que les 
ouvriers gallo et belgo-romains ont connu les traditions 
de l’industrie de l'émail et l'ont pratiquée avec assez de 
succès et de secret pour forcer l'admiration des Ro- 
mains, tout en se gardant le monopole poure ux-mêmes. 


Sans chercher à atteindre une trop grande précision 


et encore moins à vouloir exclure personne, nous 
croyons pouvoir admettre que ces «barbares voisins de 
l'Océan », dont parlait Philostrate®, c'étaient principa- 
lement les habitants de l’ancienne Armorique, depuis 
l'embouchure de la Seine jusqu’à l'embouchure de la 
Loire, et mème plus loin :. Il est aujourd’hui démontré 
qu'une branche de l’Armorique se prolongeait jus- 
qu'aux marches du Limousin. Cette dernière pro- 
vince, ainsi qu’en témoigne le vase de la Guierce, con- 
fectionnait des métaux dès le mre siècle, suivant le pro- 
cédé de la taille d'épargne ὃ. Ainsi donc on peut tracer 
une vaste région dans laquelle fut fabriqué, en Occi- 
dent, le véritable émail. Cette région comprend la 
Normandie, la Bretagne, la côte d'Angleterre, les pro- 
vinces belges et lyonnaises, le Limousin. Charles de 
Linas précise trop, croyons-nous, quand il écrit que 
les émailleurs dont parle Philostrate « étaient évidem- 
ment cantonnés le long des côtes méridionales de la 
Grande-Bretagne, et de là sortirent les industriels qui 
vinrent travailler en Gaule et en Germanie ». 

En tout état de cause, le texte de Philostrate ne 
nous autorise pas à exclure les Romains du nombre 
des artisans émailleurs. Bien plus, les monuments 
rencontrés en Italie donnent lieu de penser que ce 
pays a possédé ses émailleurs subissant, directement 
ou indirectement, l'influence de la civilisation ro- 
maine, ou tout au moins mettant en œuvre des pro- 


dans Sénèque, Epist., LXxxvI, ad Lucilium, une allusion 
à l'incrustation du verre coloré, et dans Virgile, Æneid., 
1. VIII, vs 402 : à propos des armes que Vulcain doit forger 
pour Énée et qui seront émaillées : …quod fieri ferro liqui- 
dove potest electro. — * Bulliot, dans les Mémoires de la Soc, 
nat. des antiq. de France, t. XxxXn, p. 71 54. — * F. de Las- 
teyrie, dans Bull. de la Soc. nat. des antiq. de France, t. XXXH, 
p. 95. — “ Philostrate, Vitæ sophistarum, édit. 1709, t. 1, 
p. 532, 804, semble indiquer encore l'émaillerie, qu'il qualifie 
d'ouvrage celtique ou phrygien. — * Ris-Paquot, op, cit, 
p.24 sq,— *M. Ardant, Émailleurs et émaillerie de Limoges, 
in-12. Limoges, 1855. — " Charles de Linas, La châsse de 
Gimel et les anciens monuments de l'émaillerie, in-8°, Paris, 
1883, p. 12. 


| 
ἢ 
| 
À 


pre 


τ πο 


2697 


duits manufacturés par des ouvriers grecs ou ro- 
mains. Émile Molinier a fort délicatement observé 


.que tous ces produits émaillés du πιὸ et du me siècle 


appartiennent à la catégorie des émaux champlevés 
et des « émaux en mosaïques », c’est-à-dire composés 
de cubes ou de rondelles de verre coloré, de dimensions 
variables, juxtaposés et soudés, par la cuisson sans 
doute, à l’aide d’un fondant, puis polis comme les 
émaux champlevés ordinaires. Si on peut admettre 
à la rigueur que les émailleurs barbares expédiaient 
leurs cannes et leurs galettes d’émail, qu’il suffisait 
dès lors de débiter en cubes ou en disques de dimen- 
sions plus ou moins minuscules, il est beaucoup 
plus difficile d'accepter que ces barbares possédaient 
les secrets de fabrication des verriers gréco-romains et 
fabriquaient des cannes de verre de différentes cou- 
leurs juxtaposées suivant un ordre géométrique, 
amenées à l'état pâteux, ensuite étirées, tordues, de 
façon à présenter dans leur section un motif d’orne- 
ment parfaitement régulier, fleurettes, rosaces, etc., 
de plus en plus petit suivant que la canne de verre, de 
plus en plus allongée, diminuait de diamètre !. Bon 
nombre de produits émaillés montrent l'usage de 
tubes ainsi fabriqués que nous n'avons aucune raison 
d'attribuer aux barbares; on peut donc les croire 
d’origine romaine. Dès lors, on ne voit pas pour quelle 
raison nous refuserions aux Romains le droit de les 
mettre en œuvre. Aucun des monuments connus 
jusqu'à ce jour n'exclut la possibilité d’une origine 
classique, et ne permet d'établir une théorie bien solide 
sur la nationalité des ouvriers qui les ont produits. 

Il est toujours si décevant pour certains esprits 
d'aboutir à un résultat de cette nature qu'ils veulent 
une solution à tout prix. Parfois ils rencontrent une 
simple hypothèse, mais si ingénieuse qu'on a le de- 
voir de la rappeler. C’est le cas pour la théorie origi- 
nale présentée par Ch. de Linas à propos de la gourde 
de Pinguente?. Il remarque qu'au ve siècle l’émaille- 
rie disparaît généralement — nous verrons le contraire 
— et se trouve remplacée par la verroterie cloisonnée. 
Or, ce n’est pas au trouble jeté dans la société ro- 
maine par les invasions qu'il attribue ce résultat. 
Selon lui, les Romains, n'étaient pas émailleurs, au- 
cune corporation parmi eux, pas même les barbaricarit 
ou damasquineurs, ne se livrait à cet art. Les émail- 
leurs, que les invasions mirent en fuite, étaient des 
étrangers, des nomades — zingari, gitanes, bohé- 
miens — qui pratiquèrent, jusqu’à leur disparition, 
un art d’origine orientale, ou même, pour mieux 
préciser, d’origine indienne. Cette théorie n’est pas 
corroborée par ce que nous savons des émigrations de 
ces peuplades nomades sur le sol de l'empire et de l'Eu- 
rope *. 

Les nomades écartés, nous nous retrouvons en 
présence du problème non résolu et qui mérite de 
nous retenir encore quelques instants. 

Incontestablement, les émaux les plus parfaits ont 
été fabriqués dans les contrées vaguement désignées 
par le rhéteur Philostrate, à l’époque de la domina- 
tion romaine et sous l’influence du style romain. En 
aucun cas on ne saurait confondre ces bijoux avec 
ceux qui datent de la période barbare et sortent des 
ateliers gallo-francs des vie οἵ vue siècles. Si quelques 
émaux primitifs se sont égarés dans des sépultures 
mérovingiennes *, on doit se garder de conclure qu'ils 
appartiennent à une date tardive. Il semble d’ailleurs 


1 E, Molinier, Histoire générale des arts appliqués à l'in- 
dustrie, in-fol., Paris, 1901, t. 1V, p. 30, — ? C. de Linas, La 
gourde de Pinguente, dans Gazelte archéologique, 1885; 
E. Molinier, op. cit., t. αν, p. 33; Venturi, Storia dell’ arte 
italiana, t.u1, p. 60-81, fig. 67-68. — * Bataillard, Sur les 
origines des Bohémiens ou Tziganes, dans Bull. de la Soc. 
d'anthropol. de Paris, 18 nov. et 2 déc. 1875; État de la 


DICT. D'ARCH. CHRÉT. 


ÉMAILLERIE 


2698 


que la fabrication de l’émail se ralentit et s’éclipse 
presque complètement pendant la période des inva- 
sions et des guerres qui commencent au τὺ siècle. On 
avait pensé ménager la transition entre le me et le 
ΧΙ par l’anneau du roi d'Angleterre Ethelwulf et 
l’anneau d’Ahlstan; il a fallu y renoncer, car la ma- 
tière noire qui sert de fond aux figures ciselées dans 
ces deux bijoux et qui est appliquée dans les creux 
champlevés du métal, n’est pas une vitrification, mais 
une sorte de nielle, mélange de métal et de soufre. 
Il est plus probable que l’émaillerie avait périclité de , 
bonne heure; en tout cas, non seulement on n’en trouve 
aucune mention dans les écrits de Grégoire de Tours 
et de Frédégaire, mais même avant l’entrée des Frances, 
les ouvrages de saint Paulin, de Prudence, de Sidoine- 
Apollinaire n’y font pas la plus passagère allusion et 
ces auteurs étaient gens trop diserts pour manquer 
cette occasion favorable d’épiloguer longuement sur 
le moindre émail. Nous sommes donc fondés à croire 
que le mobilier liturgique, principalement les vases 
sacrés, avant l’époque des invasions, n’ont été qu’ex- 
ceptionnellement ornés d’émaux et, pour tout dire, ni 
un monument, ni un texte ne nous mettent sur la voie. 
Nous avons simplement à signaler un {/05<, un petit 
poisson en émail polychromé trouvé dans la catacombe 
d’Apronien (voir ce mot). 

III. Émaux JuxrAPposés. — Dans le principe, le 
décor par l'émail de pièces de bronze consistait tout 
simplement en plaques unicolores. L'émail, à l'état 
de pâte molle, était déposé dans des excavations de 
formes appropriées, creusées, on l’a dit, à l’aide du 
burin, et le feu le fondait en le rendant inaltérable. 
Autant on voulait mettre de couleurs, autant on mé- 
nageait de casiers, séparés entre eux par une paroi 
amincie le plus possible. Cette méthode toute primi- 
tive n’a pas laissé de produire d’agréables motifs. A 
mesure que la technique étendit ses moyens, elle se ris- 
qua à des opérations plus difficiles : ainsi elle coula 
dans la même cuvette des émaux de diverses cou- 
leurs, exactement juxtaposé ssuivant des lignes déter- 
minées pour obtenir des figures géométriques multi- 
colores d’un très agréable effet. On alla plus loin : 
par ce dernier procédé, on parvint à créer de véritables 
mosaïques d’une ténuité prodigieuse, affectant soit 
la forme de damiers dont les cases, d’une grande rec- 
titude, sont composées d'éléments bicolores également 
disposés en damiers, et dont les côtés ont souvent 
moins d’un demi-millimètre de longueur, soit aussi, 
noyées dans un émail unicolore, de petites fleurettes 
à plusieurs pétales qui se réunissent autour d’un 
ombilie aux tons éclatants. L'objet le plus remarqua- 
ble dans le dernier genre est un pendant provenant 
de Geinsheïm 5 et conservé au musée de Spire. 
Les deux fibules que Fr. Moreau a trouvées à la villa 
d’Ancy t ne le cèdent cependant en rien pour l'éclat 
et la délicatesse de travail à ce pendant, qui devait 
faire partie du harnachement d’un cheval, car il a été 
trouvé au milieu de ferrailles provenant de pièces 
de harnais et de débris d’un char. 

Comment opérait-on pour obtenir cette ornemen- 
tation? Les avis sont partagés. Un homme bien com- 
pétent en cette matière, Ch. de Linas, l'explique ainsi: 
« Les Gaulois, et sans doute les Romains, excellaient 
dans l’art de faire pénétrer à l’intérieur du verre ou 
des pâtes vitreuses d’autres émaux, qu'on y fixait à 
l’aide du calorique, émaux qui formaient à la surface 


question de l’'anciennelé des Tziganes en Europe, dans 
Congrès internat. d'anthropol. et d'archéol. préhistoriques, 
Budapest, 1877, t. 1. — * Cochet, Normandie souterraine, 
in-$°, Dieppe, 1854, pl. XV, p.367; C. Roach Smith, Collec- 
tanea,t.rtr, pl.xxXvV. — ὃ Lindenschmidt, Alterthümer, t. 11, 
fase. 8, pl. 1. — "Ἐς Moreau, Album Caranda, pl. LXVmM, 
nouv, série. 


IV, — 85 


2699 


de l’objet ainsi traité des dessins de couleurs variées. 
La grande fibule ronde du Cabinet des antiques, 
d’autres fibules conservées au Louvre présentent une 
ornementation de cette nature. Elle a été obtenue, 
MM. de Laborde et Labarte s'accordent pour le dire, 
en employant le procédé suivant : après le refroidis- 
sement d’un premier émail, qui avait rempli les com- 
partiments fouillés dans le métal, l’orfèvre creusait 
cet émail à l’aide de la roue et des instruments propres 
à la taille et à la gravure des pierres précieuses; dans 
les cases ainsi pratiquées, il introduisait un second 
émail de nuance différente, que la fusion produite à 
l’aide du feu, faisait adhérer à l’ancien, sans les mé- 
langer ensemble; parfois, une nouvelle opération 
incrustait un troisième émail :.» 

Plus loin, à propos du bouton émaillé que l’abbé 
Cochet a trouvé à Envermeu et que Roach Smith a 
publié grossi et sous trois aspects différents, il dit que 
ce savant y reconnaît l'ouvrage d’un mosaiïste, et que 
l'abbé Cochet adopte cet avis. 

Dans son livre sur le cimetière de Strée, Van Bas- 
telaer émet l’opinion suivante sur le procédé de cette 
fabrication : « D’autres objets, dit-il, sont couverts 
d’émaux non complètement cloisonnés; ils ne. portent 
que le rebord ou cloison externe et une ou deux autres 


cloisons formant des compartiments communs à plu- 


sieurs couleurs, celles-ci juxtaposées l’une à l’autre 
en forme de mosaïque, souvent incrustées dans un 
fond d’émail, où il a fallu d’abord tailler et creuser 
la case ou l’alvéole de chaque couleur qu'il s’agit d'y 
poser. Cette façon rappelle l'émail sur plaque uniesans 
cloison, ou peinture en émail, qui fut inventée plus 
tard et qui fit au xvie siècle la renommée de Limoges®.» 

E. Aubert, dans la description du trésor de l’abbaye 
de Saint-Maurice d’Agaune ?, indique aussi comment, 
à son avis. procédaient les émailleurs pour obtenir 
les émaux nuancés, sans cloisonnage préalable : « Après 
le refroidissement d’un premier émail qui avait rem- 
pli les parties creusées dans le métal, l’ouvrier, à l’aide 
de la roue, armée d’une molette analogue à celle dont 
on se sert pour graver les pierres fines, ouvrait un 
compartiment dans ce premier émail et le remplissait 
d’un émail d’une autre couleur. La pièce était alors 
remise au feu et la fusion faisait adhérer le nouvel 
émail à l’ancien sans les mélanger. Cette opération 
se renouvelait autant de fois qu’il y avait d’émaux à 
fixer. » 

A propos de la fibule de Wancennes ἡ. A. Béquet 
produit, à son tour, son opinion sur les procédés de 
fabrication des émaux juxtaposés: « L’ouvrier pla- 
çait l’une à côté de l’autre des baguettes extrêmement 
minces de pâte d’émail de différentes nuances; il les 
combinait suivant le dessin qu'il voulait obtenir : 
fleurettes, petites croix, etc., puis il les passait légère- 
ment au feu pour les lier entre elles; ensuite il les rou- 
lait et les étirait suivant la dimension voulue. Après 
son refroidissement, on sciait délicatement le faisceau 
formé par la réunion de ces baguettes; on obtenait 
alors des tranches sur lesquelles apparaissait le dessin 
formé par la combinaison des baguettes. » Outre les 
procédés que nous venons de décrire, nos ancêtres en 
connaissaient deux autres, l'émail champlevé, que nous 
avons décrit, et l'émail serti à l’aide du foret dans 
une couche d’émail durci ou bien enfoncé dans une 
pâte d’émail incomplètement figée, pendant son re- 
froidissement. 

E. Molinier déclare que le procédé de cuissons suc- 
cessives ne peut se soutenir en face d’un examen 


1 Ch. de Linas, Les œuvres de saint Eloy, p. 24. — * Van 
Bastelaer, Le cimetière belgo-romain de Strée, p. 179 sq. — 
5. Aubert, Trésor de l'abbaye de Saint-Maurice d'Agaune, 
dans Mém. de la Soc. nat. des antiq. de France, t. XXxXn. 
p. 121. — * A, Béquet, Nos fouilles en 1883 et 1884. Wan- 


ÉMAILLERIE 


2700 


attentif des pièces, les petits cubes en damiers ont été 
disposés à froid, puis passés au feu et polis. Quant aux 
fleurettes, il pense que ce sont simplement des cannes 
de verre composées d’un faisceau de cannes de difté- 
rentes couleurs, sectionnées ensuite en tranches très 
minces dans le sens du diamètre *. 

Si on considère la fibule de Lucy-Ribemont (fig. 
4054), on ne peut que souscrire aux observations de 
J. Pilloy, à savoir que la part du mosaïste l’emportait 
certainement sur celle de l’'émailleur dans le procédé 
de fabrication de cette belle fibule. D'ailleurs, ainsi 
qu'il le fait observer ‘, la roue, le touret, le foret, in- 
struments avec lesquels on taille le verre et les pierres 
fines, produisent uniquement des excavations circu- 
laires, comme le font tous les outils animés d’un mou- 
vement de rotation. Il est extrêmement difficile d’ob- 
tenir avec leur aide non seulement des angles aigus, 
comme il en aurait fallu pour y insérer les pétales des 
fleurettes, mais même des angles rectangles pour y 
placer exactement un cube. Pour creuser les quatorze 
cents trous carrés destinés à recevoir les cubes blancs et 
rouges qui ornent les cent trente-six cases dela fibule de 
Lucy, qui ne porte que trois centimètres de diamètre, 
il eût fallu travailler des mois entiers, en supposant 
encore que ce travail eût été possible à cause de la 
ténuité de ses éléments constitutifs. Ce qui est plus 
probable c’est que l’ouvrier réduisait préalablement 
à coups de ciseau des pâtes cuites d’émaux colorés 
pour leur donner la forme désirée, tout comme font 
encore de nos jours les mosaïstes italiens qui repro- 
duisent sur des broches d’un centimètre à peine de 
surface, à l’aide d’émaux, de verres et de roches colo- 
rées, les compositions les plus délicates et les plus 
artistiques. Une fois la mise en place terminée, on 
soumettait l’objet à un feu modéré qui agglutinait 
sans les déformer, tous les minuscules matériaux. Un 
frottement énergique sur grès ou sable donnait enfin 
à la surface le poli et le luisant qui faisait ressortir 
l’ensemble et les détails de la composition et avivait 
l’éclat des couleurs. On trouve souvent détériorée la 
décoration émaillée des fibules; c’est tout simplement 
parce que la fusion de l'émail d’agglutination n’a pas 
été faite à un degré suffisant, et alors les éléments 
se sont disjoints. Dans une fibule trouvée à Montigny- 
en-Arrouaise, arrondissement de Saint-Quentin, la 
zone intérieure a été en partie privée des petits cubes 
bleus et blancs qui constituaient les damiers qui la 
composaient (fig. 4054). L'examen à la loupe fait par- 
faitement voir que ce sont bien des morceaux préala- 
blement disposés en cubes et juxtaposés aussi exacte- 
ment que possible, et souvent bien irréguliers. 

Une fibule trouvée à Reims (fig. 4054) et qui n’a 
que 15 millimètres de diamètre, a été fabriquée à 
l’aide d’un autre procédé. Le fond ou champ est un 
émail bleu turquoise dans lequel ont été ménagés sept 
petits cercles remplis d’un émail blanc, dans lequel 
est inséré un petit anneau gris. Ces cercles n’ont pas 
été creusés au touret, car ils seraient plus réguliers 
qu’on ne les voit. Il est impossible d'admettre que, l’in- 
strument faisant des trous régulièrement circulaires, on 
ait cherché à plaisir à les rendre ovales. On a donc 
tout d’abord rempli tout le champ de la fibule à l’aide 
d'une pâte d'émail bleu. Avant sa complète dessicca- 
tion on y ἃ creusé, à l’aide de petits bâtonnets de 
bois ou de métal, des trous qui ont ensuite été comblés 
avec de la pâte blanche, dans laquelle ont été insérés 
de petits anneaux obtenus en cassant transversale- 
ment un tube de verre ou d’émail grisâtre; puis le 


cennes, sa villa et ses cimetières antiques, tiré à part, p. 9. 
— 5. Ἐς Molinier, L'émaillerie, Bibliothèque des merveilles, 
1901, p. 230. —°J. Pilloy, L'émaillerie aux 11° et III siècles, 
dans Bulletin archéologique du Comité des travaux historiques, 
1895, p. 232-244. 


D 


ads 


Ro 


Fibule de Montigny 


δα Ârrouaïse 


πα σον De. rl 


Le-Neuf 


δε. 


Fbule de Laon 


Fibule de Marteville 


fibule de Lucy -Ribémont Fbule de Séraucourt le-6< Boucle émaillée ὃν 


4054. — Fibules et plaques émaillées. 
D'après Bulletin archéologique du Comité, 1895, pl. x; 1901, pl. 1; et Dalton, Byzantine art, p. 505, fig. 301. 


tout a été soudé par la cuisson. On remarque que 
l'émail blanc avait moins de solidité que le bleu, car 
le premier a disparu en partie, les cercles se sont creusés, 
tandis que le second est intact. De nos jours, c’est 
au moyen du même procédé qu’on fabrique les car- 
reaux céramiques dits émaillés, qui ne sont soumis 
qu'à une seule et unique cuisson, toutes les incrusta- 
tions d'argile colorées s’effectuant pendant que la 
pâte est à l’état d’incomplète dessiccation. D'ailleurs, 
remettre plusieurs fois au feu des objets si délicats 
aurait eu pour résultat de les exposer à une détério- 
ration inévitable. Quant aux fleurettes qui garnissent, 
en se répétant, certains objets et entre autres les deux 
magnifiques fibules de la villa d’Ancy et le pendant 
trouvé parmi les harnachements d’un cheval à Gens- 
heim, on peut admettre le procédé des mille fiori, à 
cause de l’excessive délicatesse des détails de la fleur 
et de leur exacte répétition. 

Une boucle trouvée pendant l'hiver 1894-1895, sur 
l'emplacement qu’a occupé, dans le canton de Vic- 
sur-Aisne, une villa romaine, se présente sous la forme 
rectangulaire, en bronze, mesurant un centimètre et 
demi de largeur sur une longueur totale de 4 centi- 
mètres. Elle est intéressante à divers titres. D'abord 
l'anneau fait corps avec la plaque d'attache, comme 
dans les boucles franques; ensuite, sur cette plaque, 
sont figurés, par des traits de gravure, deux bustes 
affrontés, l’un d'homme et l’autre de femme; et enfin 
elle a été dorée et même émaillée de diverses couleurs, 
parmi lesquelles le rouge domine (fig. 4054). L’anneau 
est carré et porte, en son milieu, une petite expansion 
imitant la tête d’une tortue; l’ardillon est très petit 
et très simple; il tourne autour d’une brochette qui 
fait corps avec la plaque; enfin trois petits clous à tête 
ronde, apparents à l’extérieur, servaient à la fixation 
de la boucle sur le cuir ou l’étoffe de la ceinture dont 
l'épaisseur (un millimètre environ) est donnée par la 
distance qui existe entre le dessous de la plaque et les 
petits rivets de bronze qui, à la partie postérieure, 
accompagnent chaque clou. Une rigole assez profonde 
a été creusée au burin sur l’anneau et se continue 
tout autour de la plaque rectangulaire, où elle 
constitue un encadrement. Cette rigole a reçu de 
petites plaquettes rectangulaires d’émail, alternati- 
vement blanches et vertes, sans que ces émaux soient 
limités par des cloisons, étant seulement exactement 
juxtaposés. Un second filet, tantôt rouge, tantôt 
vert sombre, entoure le champ de la plaque, dont le 
fond, rempli d’un émailtantôt vert foncé, tantôt rouge, 
sert de repoussoir aux deux efligies. Les traits de 
gravure qui dessinent les yeux, le nez, la bouche, les 
plis de la coiffure et ceux des vêtements ont été rem- 
plis d’'émail rouge vif. Maisil faut avouer que les formes 
sont on ne peut plus naïvement reproduites. La tête 
de gauche se présente de trois-quarts; une sorte de 
coiffe ronde la recouvre. La robe, fermée au cou, comme 
il convient aux gens du nord, fait quelques plis sur 
l'épaule gauche. La tête de droite est de profil, mais 
l'œil est de face; cela se voit souvent dans les ouvrages 
barbares. Un voile ou un bonnet aux plis parallèles, 
entoure aussi la tête et le cou. 

Une aussi grande imperfection dans le dessin peut 
sembler étrange si l’on se reporte à l’époque où a été 
créé ce bijou, époque où les arts étaient dans toute 
leur splendeur ; mais il faut considérer que les ouvriers 
qui, dans le nord, avaient la spécialité d'appliquer 


1 D, A. Van Bastelaer, Le cimetière belgo-romain de Strée, 
Mons, 1877. — ? Cochet, La Normandie souterraine, p. 288- 
292, — + Terninck, L’Artlois souterrain, Arras, 1880, t. x11, 
pl. xz. — * Lindenschmidt, Alterthümer unserer heidni- 
schen Vorzeit, t. 11, 4° cahier, pl. v; 7° cahier, pl. 1; t. ΠῚ, 
1° cahier, pl.1v;8* cahier, pl. 1v; 9° cah., pl. [ν΄ — δ Morlet, 
dans Bull, de la Soc. nat. des antiq. de France, t. XXVU, p. 75. 


ÉMAILLERIE 


2704 


l'émail sur le métal, s'ils possédaient une grande 
habileté pour l’y faire adhérer et produire, à l’aide 
d’une assez riche gamme de tons et d’un tour de main 
sans égal, cette ornementation délicate et de bon goût 
qui a triomphé du temps, n'avaient que très peu la 
connaissance du dessin. Il eût fallu qu'ils possédassent 
dans leurs ateliers quelques-uns de ces artistes habiles. 
qui gravaient les coins des médailles et taillaient les 
pierres fines et les camées. Quant à l’ornementation 
émaillée, on ἃ probablement procédé ainsi. Dans les 
rigoles creusées sur l’anneau et autour de la plaque, 
on a inséré, en les juxtaposant et en les alternant, 
des petits morceaux rectangulaires d’émaux, préala- 
blement cuits, blancs et verts. Les fonds du champ de 
la plaque ont eux-mêmes été remplis de pâtes vertes 
et rouges, ainsi que les tailles de gravure des effigies. 
Le feu a fait ensuite son office de fixateur, et un polis- 
sage soigneux a terminé le travail, qui a été com- 
plété par la dorure des parties métalliques laissées 
à nu. 

IV. ATELIERS GAULOIS ET FRANCS. — Les fibules, 
les couvercles de cassolettes, les phalères ou pendants. 
émaillés de la période gallo-romaine sont assez 
communs dans le nord de la Gaule, et surtout dans 
la Gaule Belgique. Le point où ils sont le plus abon- 
dants est l’Entre-Sambre-et-Meuse, constitué mainte- 
nant par les pays de Liége, Namur et Charleroi, qui 
aux πὸ et πιὸ siècles de notre ère étaient littéralement 
inondés de bijoux émaillés dont la technique présente 
des caractères absolument uniformes. Il en faut néces- 
sairement conclure à la présence, dans ces parages, 
d'ateliers de fabrication en pleine prospérité, qui 
n’ont disparu que plus tard. Le musée de Namur est, 
incontestablement, le plus riche de l’Europe en bijoux 
émaillés du me siècle. Deux cimetières de colons, 
ceux de Berzée et de Flavion, ont, à eux seuls, donné 
plus de deux cents fibules émaillées d’une variété infi- 
nie de formes et d’une bonne conservation. Les incur- 
sions des barbares venus de Germanie, dans la deuxième 
moitié du me siècle et au rve, anéantirent complète- 
ment, dans nos contrées, la civilisation, le commerce 
et l’industrie; toutes les villas furent ravagées ou 
incendiées ; les riches disparurent et le sort des colons 
et des esclaves devint des plus misérables. La fabri- 
cation des bijoux émaillés disparut complètement. 

C'est au voisinage de ces ateliers qu'il faut aussi 
attribuer le grand nombre de fibules émaillées 
trouvées dans le cimetière de Strée, près de Beaumont, 
canton de Thuin, arrondissement de Charleroi. 
Trente-six exemplaires y furent recueillis ? Plus on 
s'éloigne de ce centre, moins les fibules émaillées 
deviennent communes. Ainsi, l'abbé Cochet n’en 
signale que quelques-unes dans sa Normandie souler- 
raine ?, Dans L’'Arlois souterrain, M. Terninck en a 
publié une demi-douzaine, dont l’une affecte la forme 
d'une bouteille à une anse, remplie de vin figuré par 
l'émail rouge *. Les bords du Rhin en ont aussi fourni 
quelques-unes. Une a été trouvée en Alsace*. 
En Luxembourg, le camp de Dalheim en a fourni 
plusieurs®. Reims? et Amiens en ont aussi donné. 
Dans le département de l'Aisne ἢ, elles commencent à 
devenir un peu plus rares. On n’en a recueilli qu'un 
très petit nombre à Abbeville (Homblières) et à 
Vermand, dans des cimetières du τνὸ siècle, Fr. Moreau 
en ἃ trouvé trois très jolies à la villa d'Ancy (canton 
de Braisnes) 0. 


— ® Le camp de Dalheim, 1°* rapport sur les fouilles, extrait 
des publications de la Société pour la recherche et la conser= 
vation des monuments historiques du grand-duché de Luxem- 


bourg, 1851, pl. 1x. — ? Bulletin archéologique du Comité 
des travaux historiques, 1895, pl. x, fig. 5, 10, — * Jbid., 
pl. x, fig. ὃ, 9. —* Jbid., pl.x, fig. 4,8, — !° Album Caranda, 


pl. LxviIu, ποῦν. série, 


nant rent t tien és … 


D sgh. meme 


ὯΝ 


» 


«τὰν 


2705 


Séduits par l'éclat de cette bijouterie, les Francs, 
dans leurs incursions sur le sol de la Gaule, conser- 
vèrent précieusement tous les exemplaires dont ils 
purent s'emparer et en firent profiter leurs femmes 
et leurs filies, qui les emportèrent dans leurs tombeaux. 
Il en a été trouvé dans les cimetières francs de Lucy- 
Ribemomt : et de Montigny-en-Arrouaise ?, arron- 
dissement de Saint-Quentin ὅ, et même dans le 
cimetière carolingien de Séraucourt-le-Grand #, A 
Saint-Quentin même, une fibule émaillée a été trouvée 
dans le cimetière franc et carolingien du faubourg 
d’Isle. Fr. Moreau en ἃ aussi recueilli à Aiguisy 
(canton de Fère-en-Tardenois) dans de semblables 
conditions 5. M. Terninck en publie trois trouvées 
également dans des cimetières des ve et vie siècles ". 

Dans ses Recherches anthropologiques dans le Caucase? 
M. E. Chantre donne la reproduction en couleur de 
douze fibules émaillées qui proviennent des nécro- 
poles de Kammunta et de Kambylte (Digorie). Ces 
fibules ont, avec celles de la Gaule Belgique, non 
seulement une grande ressemblance, mais encore une 
identité absolue de forme, de matière et d’ornemen- 
tation. Parvenue à la connaissance de Ch. de Linas, 
cette découverte le confirma dans l'opinion qu’il avait 
précédemment émise, que cette industrie avait dû 
être importée chez nous par des nomades, « ces mêmes 
tziganes qui jadis importèrent la métallurgie en 
Occident. » Partis probablement de l’Inde, selon lui, 
« ils atteignirent le Caucase et de là gagnèrent le 
Danube, puis le Rhin, ensuite les deux rivages opposés 
de la mer du Nord. Ce genre d’émaillerie embrasserait 
une période qui a pu s'étendre du 1° au ve siècle. 
Peu à peu, surgit ensuite vers le ve siècle, l’orfèvrerie 


-cloisonnée, qui vient sans doute aussi de l’Inde .» 


Outre les fibules émaillées, il y a dans le mobilier 
funéraire des mêmes nécropoles des grains de collier 
“en verroteries ou terres émaillées #, qui reproduisent 
aussi le type exact de ce que fournissent les cimetières 
de nos contrées, que l’on fait remonter aux 1ve et 
ve siècles, et des vases de terre * complètement 
identiques à ceux que renferment les sépultures à 
incinérations gallo-romaines de Normandie. Peut-on 
“croire à l’ingérence du hasard dans de semblables 
rapprochements? Il faudrait admettre non seulement 
une émigration d’émailleurs caucasiens en Belgique, 
mais encore une émigration en masse des autres 
métiers, verriers, et le reste. 

Ce n’est donc qu'avec une notable exagération que 
J. Labarte ἃ pu écrire : « L'art de l’imaillerie n’a pas 
“été pratiqué en Occident durant les époques méro- 
vingienne et carolingienne ?°. » Outre qu'une telle 
affirmation tient pour résolue la question de savoir 
si saint Éloi, ou les artisans du groupe d'ouvrages 
d'une importance exceptionnelle attribués à ce saint, 
émaillaient ces pièces d’orfèvrerie, nous avons d’autres 
raisons solides de dire que l’émaillerie n'avait pas 
complètement disparu de la Gaule. Déjà Ch. de Linas, 
qui avait nié absolument l'emploi de l'émail dans le 
calice de Chelles (voir Dictionn.,t.n, col.1623, fig. 1902), 
‘était revenu à une opinion différente quelques années 
plus tard. « Mes savants adversaires voyaient de 
l'émail là où je ne reconnaissais que l’incrustation à 


3 Bull. arch. du Comité, 1895, pl. x, fig. 2. — *? Jbid., 
pl x; Ag. 3. 3 J. Pilloy, Étude sur d'anciens lieux 
de sépulture de l'Aisne, t. τι, p. 12 sq. — ‘ Ibid., t. 1, 
p. 83; Bull. arch. du Comité, pl. x, fig. 7. —° Album Caranda, 
pl. LV, ποῦν. série. — 5" Terninck, op. cit, pl. Lvr. — 
ὍΝ ΤΙΣ, pl. XX. — * Jbid., t. ΠῚ, pl. XXVIN, XXVIN bis. — 
ἡ 1bid., pl. xxv.—?° Histoire des arts industriels, t. 11, p. 89, 
— La châsse de Gimel, p. 20. — 15 1, Pilloy, Les verres 
franes à emblèmes chrétiens, dans Bull. archéol. du Comité, 
1897, p. 226. — " L'émaillerie, 1891, p. 31.— 11. Pilloy, 
Les verres francs, p. 227; cf. Ch. de Linas, La châsse de 


ÉMAILLERIE 


2706 


froid, je les ai ardemment combattus, mais je pense 
aujourd’hui qu'ils avaient mille fois raison, car la 
fibule du Louvre (de la collection Durand) nous offre 
parfondues les mêmes substances vertes et blanches 
que je prétendais n’être que serties dans le calice. 
La date du bijou flotte entre 560 et 625 à peu près; 
serait-il un premier essai d’émaillerie limousine 11? » 

Quoi qu'il en soit, nous avons la preuve que les 
émailleurs de l’époque mérovingienne faisaient du 
cloisonné et du champlevé. J. Pilloy, si bien instruit 
de ces questions, observe 1? que nombre de boucles 
franques et carolingiennes ont été évidées sur les 
diverses parties qui les constituent, plaques, anneaux 
et ardillons, pour recevoir une pâte d’émail, le plus 
souvent rouge ou verte, que l’on fixait à l’aide du feu. 
On trouve de ces objets dans toutes les collections; 
mais trop souvent l'émail est tombé et l’on ne voit plus 
que des traces dans le fond des alvéoles. Il existe au 
musée de Namur une goupille d'attache de la boucle 
sur le ceinturon d’un Franc. Tout le champ de cette 
goupille a été profondément excavé en ne laissant 
qu’une très mince bordure sur les contours. Dans cette 
excavation, on ἃ déposé une pâte d’émail d’un beau 
vert pomme qui possède encore aujourd'hui la solidité, 
et l'éclat qu’elle avait au sortir du four. Cette attache 
provient du cimetière de Pry. E. Molinier cite comme 
la pièce dont l’antiquité est la plus reculée le reli- 
quaire de sainte Radegonde (vie siècle), qui est 
conservé à Sainte-Croix de Poitiers. Il ajoute qu’on 
ne peut dire que les émailleurs qui travaillaient en 
France, en Italie et en Allemagne au 1x® siècle, étaient 
les ouvriers de l’époque romaine établis en Gaule; 
mais qu'ils n’en ont pas moins continué et développé 
une tradition antique. L'étude de l’émaillerie byzan- 
tine autorisera cette conclusion %. 

Cependant, objecte J. Pilloy, je puis montrer un 
bijou émaillé du ve siècle ou du commencement du 
vie siècle. C’est une bague d’argent, à jonc plat et à 
chaton cruciforme, dont le centre est occupé par une 
cloison circulaire. Toute la partie extérieure est 
remplie d’émail, tandis que l’anneau central circon- 
scrit un cercle d’émail blanc. Cette bague, qui provient 
d’un cimetière franc de la Somme, est la réplique 
d’une autre que j'ai trouvée à l’annulaire gauche d’une 
femme franque, dans le cimetière de Croix-Fonsommes 
(Aisne). Ici, les compartiments des chatons sont garnis 
de grenats taillés en table reposant sur des paillons 
gaufrés d’argent. Pour moi, toutes deux sont franques 
et du commencement du vie, peut-être même du 
ve siècle, comme je viens de le dire. Les orfèvres 
francs étaient aussi bien émailleurs que lapidaires 
et si les bijoux émaillés ne sont pas plus communs, 
c'est que les femmes préféraient à l’opacité des 
métaux l'éclat, le scintillement des pierres dù à leur 
transparence. Il n’y ἃ donc pas eu interruption. 
L'industrie de l’émail a pu se ralentir dans notre 
contrée, mais les procédés n’ont pas été oubliés et 
quand le goût y revint — au xe siècle — elle pro- 
duisit de nouveau des monuments nationaux qui 
n’eurent rien à envier à ceux qui provenaient de 
l'étranger 14. » 

Les Francs comptaient parmi eux de véritables 


Gimel, p. 16 : « A l’heure des grandes invasions qui mar- 
quent le début du v®siècle, l’incrustation parfondue s'éclipse 
tout à coup devant la concurrence redoutable de l'orfè- 
vrerie cloisonnée, plus brillante et d'une exécution moins 
complexe. J'ai dit s'éclipse, parce que ni la mort, ni même 
la léthargie de l'émail ne sont authentiquement prouvées. 
Mon assertion a mieux qu'une valeur hypothétique, car à 
cent cinquante ans environ de distance, les anneaux d’une 
chaîne brusquement interrompue se séparent de nouveau 
à des intervalles égaux, jusqu'au moment où les solutions 
de continuité cessent tout à fait. » 


2707 


artistes, qui ne cessèrent pas de trouver l'emploi de 
leur talent. Tout en s'inspirant des œuvres métalliques 
des Goths et des Byzantins, ils étaient capables de 
créer de toutes pièces les bijoux dont les femmes 
franques aimaient à se parer, aussibien que les bou- 
cles, fermoirs de bourse, poignées d’épées et de poi- 
gnards qui composaient l'équipement et l’armement 
des hommes. 

La preuve que l’émaillerie n’a jamais été abandonnée 
nous est fournie par la présence au cou des femmes, 
pendant le 1ve siècle et depuis cette époque jusqu’au 
vue siècle, de colliers dont les perles, en grande partie, 
sont des émaux où l’on a pour ainsi dire cherché les 
difficultés pour avoir l’occasion de les vaincre, et 
aussi par la verrerie franque, très souvent décorée 
au moyen de l’émail. ÿ 

Une plaque de ceinture découverte dans un très 
ancien cimetière, contemporain probablement de 
la conversion de Clovis, à Monceau-le-Neuf, dans 
l'Aisne, arrondissement de Vervins, nous fait voir 
l'emploi de l'émail au vie siècle, le même émail que 
celui du chaton de bague dont nous avons parlé, 
le même aussi qu'employaient fréquemment au 
vie siècle les émailleurs gallo-romains pour la confec- 
tion des perles globuleuses ou prismatiques des 
colliers. Cette plaque-boucle (fig. 4054), entière- 
ment recouverte de grenats et d’émaux, a été recueillie 
à la ceinture d’une femme âgée, inhumée dans la 
partie sud-ouest du cimetière, la plus ancienne. à 
coup sûr, car c’est de ce côté qu'ont été recueillies 
les fibules digitées et les autres objets bien caracté- 
ristiques de l’époque du début de l’occupation par 
les Francs des pays au delà de la Somme. La largeur 
de la plaque, 0 τη. 05, donne celle de la ceinture à 
laquelle elle était fixée. La boucle et son ardillon, dont 
l'extrémité antérieure s’amortit en forme de tête de 
reptile, sont de fortes dimensions, qui pourraient 
paraître exagérées pour la fixation d’une simple 
ceinture de femme, si les restes de la feuille d’or, qui 
les recouvrait entièrement à l’origine, n’indiquaient 
pas qu’on avait cherché à obtenir un maximum de 
surface pour bien exposer le brillant du métal. La 
longueur de la plaque atteignait Ὁ m. 06. C’est un 
caisson dont les bords, unis, sont de bronze comme le 
fond. Au-dessous, il existe une seconde lamelle de 
même métal fixée seulement sur quelques millimètres 
sur le petit côté du rectangle; tout le reste est libre; 
c’est entre ces deux plaques que s’insérait l'extrémité 
de la ceinture, et elles étaient ensuite solidement 
reliées par de petits clous rivets. 

Bien que ce bronze ait été recouvert d’une feuille 
d'or, il n’en faut pas moins constater que la richesse 
de la décoration de la plaque contrastait singulière- 
ment avec la valeur infime du métal employé. Que 
les bijoux soient d’or, d'argent ou de bronze, cette 
décoration est la même pour tous : le grenat, les 
verroteries et quelquefois l’émail. L'objet de grand 
luxe ne se distinguait que par la valeur intrinsèque 
du métal qui le constituait : l'or, pour 165 princes et 
les chefs; l'argent, souvent doré, pour les riches. 
Les gens de condition inférieure avaient le bronze, 
souvent étamé. Puis vint même le fer, quelquefois 
recouvert d’une plaque assez épaisse d'argent, mais 
le plus souvent damasquiné. La décoration étant la 
même pour tous, il semble découler que le travail 
du lapidaire n’était pas d’une excessive valeur, comme 
on s’est plu à le dire. Par une autre conséquence, la 
fabrication devait être locale et non exotique. Est-il 
possible que toute cette quincaillerie ait été apportée 
de Byzance? Qu'on l'y renvoyât pour être raccom- 
modée? car on la raccommodait souvent, on en a de 
nombreux exemples. Évidemment non. Du reste, 
si on l’examine attentivement et qu’on la compare à 


ÉMAILLERIE 


2708; 


celles de Byzance et des Goths, la bijouterie franque, 
et même celle des vue et vie siècles, à l’aurore des 
cemps carolingiens, ont toujours quelque chose de- 
rude et d’imparfait qui les distingue à première vue. 

Dans les bijoux byzantins, par exemple, tout est 
exactement et parfaitement symétrique; on sent que 
les-orfèvres s’inspiraient directement de l’art grec, 
où tout est pondéré. Ici, au contraire, les applications 
sont faites un peu au hazard. Un filigrane cordelé fait 
pendant à un autre fileté seulement: dans un pan- 
neau, c’est une spirale en face d’un enroulement en S. 
Tout est jeté pêle-mêle sans le moindre souci des règles. 
les plus élémentaires de l’art; et cependant, l’objet 
terminé, ces imperfections disparaissent; vu dans son 
ensemble, l’aspect en est séduisant. Ce sont les œuvres. 
d'ouvriers travaillant de père en fils sans avoir 
jamais voyagé, et par conséquent sans avoir eu 
l’occasion de puiser aux sources mêmes de l'arb 
antique. 

Ceci n’est pas une simple hypothèse. Une décou- 
verte faite à Caulaincourt, dans les dernières années 
du xrx® siècle, dans un cimetière franc, a amené 
l’exhumation d’un squelette pourvu du mobilier 
funéraire ordinaire, de tout l'outillage d’un orfèvre 
du temps et même les matières et jusqu'aux pierres 
précieuses nécessaires à l'exercice de son métier; 
tout ce qu'il fallait, en un mot, pour faire le neuf et 
réparer le vieux, afin de satisfaire aux besoins et 
aux désirs de sa clientèle. 

Bien que le travail de l’émailleur diffère essentielle- 
ment de celui du lapidaire, un même ouvrier pouvait 
pratiquer ces deux opérations : cuire et sertir. Une 
plaque-boucle trouvée au Sart, arrondie par le bas, est 
pavée de grenats, avec, au centre, une abeille dont læ 
tête, le corselet, l’abdomen et les ailes sont figurés par 
des cloisons dans lesquelles on a fait fondre des 
émaux bleu foncé (fig. 4054) 1. 

On peut désigner ces deux procédés d'émaillerie 
sous des appellations caractéristiques émaillerie 
à chaud et émaillerie à froid. Celle-ci est plus ordi- 
nairement dénommée : orfèvrerie cloisonnée, et, de 
fait, elle consiste en une décoration obtenue au 
moyen de fragments de grenats ou de verres colorés, 
de formes diverses, sertis à froid dans des alvéoles. 
Nous étudierons cette industrie plus tard (voir ORFÈ- 
VRERIE CLOISONNÉE), nous réservant ici pour l’émail- 
lerie à chaud, obtenue par coulage et fusion. 

D’après ce qui précède, on a pu se convaincre de ce 
qu’il faut croire de cette assertion, que les invasions 
des barbares, surtout celles des Frances, entraînèrent 
la ruine de toutes les industries qui florissaient 
alors dans la Gaule. C’est une exagération, que des 
études d’une rigueur consciencieuse permettent de 
laisser au compte de l’école romantique. Le nord de la 
Gaule, la Belgique, eut certainement à souffrir des 
incursions des Frances, mais ceux-ci n'étaient pas les 
brutes ignobles et repoussantes qu'étaient les peuples 
germaniques, alors comme de nos jours. Leur éta- 
blissement en Gaule n'eut pas le caractère d'une 
catastrophe et d’un cataclysme — matière à des- 
criptionslittéraires — ce fut moins une invasion qu'une 
infiltration et en quelque sorte un glissement. ἢ 
serait sans doute excessif de représenter les Francs 
comme des touristes curieux de visiter les beautés 
de la Gaule romaine; ces touristes étaient encore assez 
incultes et mal éduqués, ils avaient la main lourde et 
détruisirent beaucoup de choses qui eussent mérité 
d'être conservées. 

A leur entrée en Gaule, Francs et barbares igno- 


1 J. Pilloy, L'orfévrerie lapidaire et l'émaillerie au V®siècle, 
La plaque de Monceau-le-Neuf (Aisne), dans Bull. archéol. 
du Comité, 1901, p. 3-14. 


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2709 


raient l’émaillerie champlevée et la preuve s’en trouve 
que, dans les stations qu’ils occupèrent avant de 
s'établir sur notre sol, pas un spécimen, pas un 
indice de cette bijouterie n’a pu être relevé. Au con- 
traire, une fois installés, les uns dans la Gaule 
Belgique, les autres dans la Gaule Narbonnaise, ils 
s'éprirent d’un goût très vif pour ces parures cha- 
toyantes. Il y a lieu toutefois d'établir une distinction 
entre les pièces émaillées dans la région occupée par 
les Wisigoths et celles rencontrées dans les pays 
conquis par les Frances. 

« Dans le Midi, ce qui domine, c’est la plaque de 
ceinturon de bronze ornée par le procédé de l’émail- 
lerie à chaud !. Ici, les mœurs des nouveaux arrivants, 
les Wisigoths, sans se confondre avec les usages des 
Gallo-Romains, se transformèrent au contact de cette 
civilisation qui les émerveillait. Les barbares, depuis 
Jongtemps alliés de Rome, s’efforçaient d’imiter tout 
ce qui les captivait dans son empire. Les guerriers 
d’Ataulph étaient bien différents de ceux de Clovis, 
et il ne pouvait venir à leur pensée de détruire ce qu'ils 
rencontraient dans les pays nouveaux qui leur 
étaient concédés, car c’étaient Rome et l’Italie mêmes, 
avec leurs coutumes, leurs richesses, qu'ils retrou- 
vaient sur les bords de la Garonne. Les Goths, qui 
connaissaient l’'émaillerie cloisonnée et dont le senti 
ment artistique était très développé, durent s’efforcer 
de pénétrer les secrets de cette décoration nouvelle 
et fréquenter les ateliers des artistes gallo-romains. 
Il est certain que les spécimens d’émaillerie des 
Wisigoths ne sont point comparables à ceux de leurs 
prédécesseurs et de leurs maîtres; mais le procédé est 
le même. Ils imitèrent cette ornementation brillante, 
en firent en quelque sorte un art à eux, n'ayant plus 
rien du splendide cloisonné primitif, n'ayant pas non 
plus les qualités diverses et surtout la finesse de 
l’émaillerie gallo-romaine. 

« Chez les Francs, nous trouvons encore des bijoux 
qui témoignent incontestablement de l'usage de 
l’émaillerie. Mais ici, c’est de préférence la fibule qui 
a reçu cette ornementation. La Gaule Belgique, et 
plus particulièrement l’Entre-Sambre-et-Meuse, a 
donné en abondance des fibules émaillées gallo- 
romaines qui dénotent que là devait exister un 
centre important de fabrication. Mais on y a aussi 
recueilli, ainsi que dans les régions voisines de la 
France et de la Belgique, des bijoux d’un caractère 
certainement franc et décorés par le même procédé. 
Telles, des pièces du musée de Namur et de Charleroi, 
deux bagues à chaton quadrilobé, émaillées de vert, 
blanc et noir ?, dont l’une trouvée à Templeux-la-Fosse ; 
deux boucles avec plaques de petite dimension, en 
argent, et conservant encore des restes d’émail 
verdâtre, l’une de Marchélepot (Somme), l’autre du 
Mesnil-Bruntel (Aisne) ὃ; une belle plaque de ceinturon 
de Vorges (Aisne), représentant une croix pattée, 
accotée de deux griffons ailés et affrontés, champlevés 
et dont le fond a été enduit d’un émail bleu verdâtre ὁ; 
une plaque ajourée au type du griffon, dont l'émail 
n'apparaît plus qu’incolore, recueillie à Waben 
(Pas-de-Calais); le fameux bijou trouvé à Envermeu 
(Seine-Inférieure) par l’abbé Cochet, en 1851, repré- 
sentant une feuille de vigne en émail d’un beau 


1 C. Barrière-Flavy, Étude sur les sépultures barbares 
du Midi et de l'Ouest de la France, 1893, pl. vIx, VIN, X 3 pla- 
ques de Revel (Haute-Garonne), de Chadenac (Charente), 
de Condom (Gers), d’'Herpes (Charente), d'Evmet-sur- 
Dropt (Dordogne). — ? J. Pilloy, Les verres francs, dans 
Bull. arch. du Comité, 1897, p. 227. — ? C. Barrière-Flavy, 
Les arts industriels des peuples barbares de la Gaule, Album, 
pl. XLVI, fig. 7. — + Jbid., Album, pl. XXXvVIm, fig. 1. — 
# Cochet, La Normandie souterraine, 1854, pl. χα, fig. 3, 
p. 290, 365-367; C. Roach Smith, Collectanea antiqua, 


ÉMAILLERIE 


2710 


vert, encadrée dans un léger filigrane d'or, reposant 
sur une double plaque de verre, la première violette, 
l’inférieure blanche ‘; enfin, un grand nombre de 
pièces diverses dans les musées de Luxembourg, 
Trèves, Worms, Bâle, etc. 

« Les Francs, comme les Wisigoths dans le Midi, 
s’attachèrent à reproduire autant qu’ils le purent 
cette brillante ornementation qu'ils rencontrèrent 
dans la Gaule Belgique; et s’il ne leur fut point 
toujours possible d’arriver à ce degré de perfection 
auquel atteignirent les Belgo-Romains, du moins 
parvinrent-ils à décorer quelques-uns de leurs bijoux 
à l’aide de l’émaillerie à chaud, ce qui ressort incontes- 
tablement de l’examen des pièces plus haut men- 
tionnées, recueillies dans des tombes franques, et 
ayant une technique absolument franque °. » 

V. ATELIERS BYZANTINS. — En Orient, on pourrait 
s'attendre à rencontrer les origines de l’émaillerie en 
Égypte, où, dès une époque très ancienne, on possé- 
dait le secret d’appliquer une couche vitreuse sur les 
objets de poterie et où encore on rencontre, dès le 
temps de la douzième dynastie, des bijoux d’or 
décorés de pierres de couleur produisant un effet 
analogue à celui de l’émaillerie. Cependant on n’a 
rencontré aucun objet émaillé antérieur à la domina- 
tion romaine dans la vallée du Nil. La raison en est 
peut-être dans ce fait, que le verre fabriqué en Égypte 
manque de l'élément constitutif indispensable à 
sa fusion sur une surface métallique *. Les bijoux 
découverts par Ferlini, en 1834-1835, dans la partie 
supérieure de la pyramide de Meroé en Nubie, se 
trouvaient parmi des antiquités de l’époque romaine*. 

Les peuples de l'Égée ne semblent pas mieux 
fondés à réclamer, puisque les parties bleues qui 
ornent les bijoux du trésor d'Égine, aujourd’hui au 
Musée Britannique, ont été découpées et serties à 
froid et non pas coulées et fondues dans les alvéoles 
qu’elles occupent ὃ. 

Grecs et Étrusques ont pratiqué l’émaillerie environ 
cinq siècles avant notre ère et les émaux de Koban, 
dans le Caucase, sont certainement antérieurs à notre 
ère 19, De même les émaux celtiques, qui remontent 
au moins au mm° siècle avant Jésus-Christ. A qui 
appartient l’invention primitive? On ne sait! 

Nous passons ainsi aux émaux byzantins, dont les 
plus antiques témoins ne remontent pas plus haut 
que le vie siècle de notre ère, encore que les textes 
permettent de soutenir l'emploi de ce procédé 
d’ornementation au moins deux siècles plus tôt. 
Kondakov a mis en pleine lumière l’origine et la 
technique des émaux byzantins 1". L’émail cloisonné 
vient de la Perse, à qui les Byzantins ont emprunté 
grand nombre d’ornements et de parures. Mais il est 
difficile de déterminer le caractère des premiers essais 
de l’émaillerie byzantine : l'autel de Sainte-Sophie 
mêlait probablement aux innombrables pierres pré- 
cieuses un émail champlevé d’un caractère antique 
et dont le rôle était borné à une ornementation très 
simple. Ce merveilleux autel selon l'expression 
d’un poète du temps, « scintillait de couleurs variées, 
tantôt reflétant l'éclat de l'or et de l'argent, tantôt 
brillant comme 16 saphir, et lançait des rayons 
multiples, suivant la coloration des pierres fines, des 


t. x, pl. XuIX, p. 221; de Laborde, Notice sur les émaux du 
Musée du Louvre, 1853, p. 95. — " C. Berrière-Flavy, op. 
cit, t. 1, p. 174-179. — τ Ἐς Dillon, dans Burlington ma- 
gazine, t. xx, sept. 1907, p. 373. — " Ferlini, Cenno sugli 
scavi operati nella Nubia, Bologna, 1837. — ? Ο. M. Dalton, 
Byzantine art and archæology, Oxford, 1911, p. 495. 
% Virchow, Das Gräberfeld von Koban, dans Zeitschrift für 
Ethnologie, 1904, p. 87. — ἮΝ. Kondakov, Histoire et 
monuments des émaux byzantins, Francfort, 1892; οἵ, 
Rômische Quartalschrift, 1895, p. 521. 


2711 


perles et des métaux de toute sorte dont il est com- 
posé. » « Il était, dit le chroniqueur Cedrenus !, en or, 
en argent, en pierres de tout genre, en métaux. Jus- 
tinien y rassembla beaucoup de matières précieuses, 
if fit fondre celles qui étaient fusibles, et les réunit 
aux solides. » Nicétas ajoute que l’autel était composé 
de diverses matières’ précieuses assemblées au ἴθι, 
et réunies en une seule masse de diverses couleurs, 
et d’une beauté parfaite. 

« Sous l’imprécision des termes, il semble bien qu’on 
doive reconnaître un premier essai d’émaillerie 
(probablement de l'émail champlevé) et il est vrai- 
semblable que, dès ce moment, les Byzantins connais- 
saient la technique savante de cet art luxueux, qui 
devait plus tard, à partir du 1x® siècle, prendre chez 
eux un si magnifique développement ?. Dès le vre siècle, 
quelques monuments laissent supposer en effet qu'aux 
procédés du travail en relief les orfèvres byzantins, 
suivant la tendance générale de l’époque, substi- 
tuaient volontiers la polychromie. La croix du trésor 
de Monza, donnée en 603, par Grégoire le Grand, au 
roi Adaloald, montre la crucifixion dessinée en nielles 
sur une feuille d’or. L’encolpion de la comtesse 
Dzyalinska, qui, d’après E. Molinier, date du vi: siècle, 
offre, dans une enveloppe d’or niellé, une croix 
cloisonnée de verroteries rouges et vertes. Ce procédé 
menait directement à l'émail. En effet, le reliquaire 
de Sainte-Croix de Poitiers, envoyé par l’empereur 
Justin II à sainte Radegonde, avait, à en juger par 
le dessin qui nous reste de ce monument aujourd’hui 
perdu, une décoration faite de verroteries et d’émaux 
cloisonnés. Enfin, une croix d’émail cloisonné, retrou- 
vée au trésor du Sancta sanctorum (voir Dictionn., 
τ. mm, au mot Croix, col. 3515, pl. ἢ. texte) et qu’on 
attribue à la fin du ve ou au début du vire siècle, 
est décorée, non plus seulement d’ornements, mais 
de scènes évangéliques exécutées au moyen de pâtes 
translucides séparées par des cloisons d’or. Malgré 
les imperfections du dessin, l’ensemble de ce monu- 
ment est des plus harmonieux. Les têtes sont assez 
expressives, la gamme des couleurs heureusement 
variée. L'émail a ce coloris rouge vineux qui semble 
caractéristique des émaux byzantins. Tout ceci donne 
donc à croire que les artistes byzantins connaissaient 
dès cette époque, non seulement l'émail champlevé 
d’un caractère antique, tel qu’il paraît avoir été 
employé dans l’autel de Sainte-Sophie, mais qu’ils 
avaient emprunté à la Perse, plus tôt que ne le pense 
Kondakov, la technique de l’émaillerie cloisonnée, où 
ils devaient plus tard exceller %. » 

Le poète Corippus, dans un écrit à la louange de 
l’empereur Justin 11, décrit la vaisselle plate de 
Justinien, « vaisselle d’or que le poids des pierres 
précieuses rend plus pesante encore. L'image de 
Justinien était peinte sur toutes les pièces. L'empereur 
avait ordonné que l’histoire de ses triomphes fût 
retracée sur chaque pièce de sa vaisselle avec de l’or 
barbare. » Il semble qu'il peut être question ici 
d'une décoration analogue à celle que les Latins 
nomment émail. 

Le reliquaire de sainte Radegonde, conservé dans 
le monastère de Sainte-Croix, à Poitiers, jusqu'à 


1 Cedrenus, édit. Bonn, ἅν. 1, p. 677; l’anonyme de 
Banduri dit que Constantin plaça sur le Philadelphion 
une croix ornée διὰ λίθων χαὶ ὑέλων. Kondakov entend 
ce dernier mot de l’émail, ce qui est bien hasardeux. — 
τ, Millet, L'art byzantin, p. 275. Il semble que ce soit 
la période iconoclastique, si largement ouverte aux in- 
fluences orientales, qui mit en honneur et développa la 
pratique de l'émail cloisonné. En tout cas il occupe une 
place très importante dans l’œuvre de Basile Ie; l’image 
en émail du Sauveur décorait l’église du prophète I 
l’architrave en or massif de la nouvelle basilique. 


ÉMAILLERIE 


l’époque de la Révolution, disparu depuis lors, mais 
que nous fait connaître un dessin de dom Fonteneau, 
était, disait-on, un présent de Justin II à la reine 
des Francs. C'était un triptyque d’or dont les volets, 
bordés d’un double rang de verroteries cloisonnées, 
déposées dans des alvéoles rectangulaires, renfer- 
maient à l’intérieur trois médaillons contenant des 
bustes de saints et exécutés en émail cloisonné. Les 
volets fermés présentaient la figure d’une croix à 
branches égales, bordée de perles, gemmée et accom- 
pagnée à une extrémité de quatre cabochons. Dans les 
angles s’ouvraient des alvéoles contenant des reliques, 
bordées de verroteries. Le panneau central, seul 
conservé, offre une croix à double traverse bordée 
d’un galon composé de verroterie cloisonnée, de teinte 
verte imitant l’'émeraude. Le champ, un émail 
cloisonné, à fond bleu lapis, est semé de rinceaux d’or 
d’où s’échappent quelques feuillages bleu turquoise; 
aux jointures des rinceaux s’attachent des points 
verts, desquels s’élance un pistil rouge. D’autres 
points rouges microscopiques égayent le cœur des 
fleurs ou la terminaison des feuilles. Tous ces émaux 
sont opaques, sauf le vert, qui est translucide. Ce 
précieux monument, que continuaient à ignorer les 
historiens les plus récents de l’émaillerie byzantine, 
Kondakov et Bock, a été mis à son rang par E. Molinier. 
Il mesure Ὁ m.057 de large sur 0 m.06 de hauteur. 
Sa date ne peut ὅδ placer qu'entre 566 et 575. 

Quoi qu'il en soit, malgré l’obscurité persistante qui 
plane sur les origines de l’émaiilerie et sur ses vicissi- 
tudes, il importe de ne pas oublier que les monuments 
byzantins, 5115 n’ont pas initié l'Occident à l’art de 
l'émail, ont pu, à partir de la grande décadence du 
ve siècle, stimuler les derniers émailleurs et les empè- 
cher de renoncer à leur industrie, qu’ils transmirent 
telle quelle à des artisans aussi malhabiles qu’eux- 
mêmes. En l’état actuel de nos connaissances, nous 
pouvons affirmer que l'Occident n’a pas emprunté 
à Byzance l’émaillerie comme art pas plus que comme 
technique. La présence de lémail sur la châsse 
d'Agaune (voir ce mot) et sur les reliquaires de 
Pépin d'Aquitaine à Conques (voir ce mot), témoigne 
de la conservation des vieux procédés de l’époque 
romaine en Occident. Un médaillon conservé au 
British Museum (fig. 4054), date du νι" siècle. 

VI. QUELQUES MONUMENTS. — 1. Rouen, musée 
départemental, un bouton (diam. 0 m.023) formé d’un 
anneau d'argent, cerclé de filigrane et sertissant un 
chaton très remarquable. Un disque, en pâte siliceuse 
blanc sale, a reçu une couche d’émail bleu cobalt 
presque translucide; dans l’enduit en fusion, on a 
incrusté le contour et les nervures d’une élégante 
feuille de vigne esquissés par des cloisons d'or 
excessivement fines; puis, à l’intérieur du réseau ainsi 
déterminé, l’orfèvre a superposé au bleu une pellicule 
d’un second émail vert clair opaque; une cassure 
au premier lobe latéral de gauche permet de s'en 
assurer. Découvert dans le cimetière franc d’'Envermeu 
(Seine-Inférieure) par Cochet, Normandie soulerraine, 
pl. χη, fig. 3, p. 365-367; C. Roach-Smith, Collec- 
lanea antiqua, t. w, pl. 49; Ch. de Linas, La châsse 
de Gimel οἱ les anciens monuments de l'émaillerie, 1883, 


décorait d’émaux, dit M. Kondakov, non seulement les 
plats, les coupes et toute la vaisselle de la cour, mais encore 
les armes d’apparat et les harnais des chevaux. Les usten- 
siles du culte, les calices, les patènes, les croix, les reliures, 
les reliquaires, ete., sont compris par Constantin Porphy- 
rogénète sous le nom général de ἕογα ψυμευτιχα. Ces 
objets étaient souvent suspendus en guise d'ornements 
dans les salles du palais, » — ἢ Ch. Diehl, Manuel d'art 
byzantin, 1910, p. 287-289; cf. p. 642-643, 665-666. Sur la 
planche hors texte du Dictionn., les cloisons d'or qui 
sertissent chaque personnage ne sont pas visibles. 


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p. 7-8; ce dernier y voit, sauf la monture, un émail 
alexandrin, de l'époque romaine. Sur les émaux 
alexandrins, cf. 1 αγίο, 1908, p. 130-134. 

2. Morceau identique mais fragmentaire, dans 
Caylus, Recueil d’antiquilés, t. 1, pl. χαιν, fig. 3; 
les couleurs sont ici le bleu et le blanc. Ch. de Linas, 
op. cil., p. 8. 

3. Autre spécimen, sans cloisons, conservé au Musée 
Britannique. Apsley Pellat, Curiosilies of glass making, 
pl. x, fig. 7: Ch. de Linas, op. cit., p. 8. 

4. Queue d’une feuille pareille au bouton d'Enver- 
meu. Ce fragment, serti comme une pierre précieuse, 
rehausse le col d’un grand vase oriental en cristal de 
roche, exposé dans la galerie d’Apollon, au Louvre. 
‘Ce vase, garni d’or et de gemmes, était un don 
d'Aliénor d'Aquitaine à son mari Louis VII, qui 
lui-même en fit présent à l’abbé Suger. Félibien, 
Hist. de l’abbaye de Saint-Denys, pl.1v, fig. Z:J.Labarte, 
Hist. des arts industriels, pl. xLv; Barbet de Jouy, 
Gemmes el joyaux de la couronne; Ch. de Linas, 
op. cit., p. 8. 

5. Vase trouvé à La Guierce (Charente); cuivre 
rouge, pyriforme, à col étranglé et haut de Ὁ πὶ. 117; 
sa panse comporte des bandes verticales interrompues 
vers le bas par une zone lisse. Ces bandes offrent 
alternativement, les unes des C affrontés, les autres 
des feuilles de lierre; çà et là des triangles. Les C, les 
triangles et le contour des feuilles cardimorphes sont 
-champlevés et émaillés, bleu foncé, minium, vert clair. 
La partie inférieure, brisée, était vraisemblablement 
aplatie, si elle ne reposait pas sur un pied; néanmoins 
la forme générale reste complètement déterminée. 
‘Ce flacon ressemble aux narghilés persans et aux 
lotas hindous; en outre, le décor feuillagé à raies 
verticales est usité dans l’Inde. La date est fixée par 
un témoignage irrécusable, les médailles impériales 
des deux Tetricus et de Lælianus (253 à 270) enfouies 
près de l’objet. Ch. de Linas, op. cil., p. 138-139. 

6, Petits émaux, dont la date, rv° ou v® siècle, est 
absolument certaine, provenant des fouilles de 
Sanxay (Poitou). J. Berthelé, Quelques noles sur les 
fouilles de Sanxay, Niort, 1883, p. 21; Ch. de Linas, 
op. cit. p. 140. 

7. Émail du me siècle au plus tard trouvé, (avec 
des médailles de l’empereur Philippe (244-249), au 
sommet du Mont de Jouer, près de Saint-Goussaud 
(Creuse). J. Labarte, Descriplion des obiets d'art qui 
composent la collection Debruge-Dumenil, précédée d'une 
introduction historique, in-8°, Paris, 1847, p. 132; 
Ch. de Linas, op. cil., p. 140. 

8. Fibules (trois ou quatre) en bronze émaillé, 
découvertes à Buzeins, canton de Séverac, arron- 
dissement de Millau, avec des monnaies du 1° siècle. 
Cerès, Notes archéologiques, Rodez, 1876; Ch. de Linas, 
op. cil., p. 140. 

9. Bijoux analogues de provenance inconnue, 
ayant fait partie du cabinet de M. Ed. Barry, dont la 
collection presque entière est demeurée à Toulouse (?). 
Ch. de Linas, op. cil., p. 140. 

10. Bénévent; cône tronqué, creux, en cuivre 
jaune (haut. ὁ m. 136, diam. O0 m. 110 et ὁ m. 057). 
La surface de ce pavillon de trompette est couverte 
de zones alternantes au repoussé, rinceaux de vignes 
et guirlandes de laurier épargnées sur champ bleu; 
des filets de perles carrées, métal sur fond blane, 
les séparent. A. Darcel, L’émaillerie, dans Gazelle 
des beaux-arts, t. xxu, p. 275, fig.; Ch. de Linas, 
op. cit., p. 140-141. 

11. Plaque rectangulaire en bronze, de provenance 


italienne indéterminée, conservée au musée de Karls- 


ruhe (haut. Ὁ m. 10, larg. Ὁ m. 047, poids 97 grammes). 
Elle est ornée d’un lacis de feuilles de lierre bleu ou 
rouge sur champ de la première couleur.Lindenschmidt, 


ÉMAILLERIE 


2714 


Alterthümer, t. 1x, pl 1v, fig. 1; Ch. de Linas, op. cit., 
p. 141. 

12. Gourde trouvée à Pinguente (Piquentum) en 
Istrie, en 1866. Les ruines de la ville ont fourni des 
inscriptions, des fragments d’architecture et divers 
objets d’argent, de bronze, de verre ou d'ivoire, 
accompagnés d’une médaille d’Antonin le Pieux, qui 
recule au πὸ siècle une fabrication d’abord approxi- 
mativement fixée au m°. L’anse mobile de la gourde, 
aplatie et festonnée au sommet, comporte des tri- 
angles bleus et rouges; le bord écaillé est bleu; les 
renflements de terminaison paraissent aussi avoir 
été incrustés. A côté du vase gisait un caveçon de 
cheval en bronze (haut. du nasal, 0 m.03; des branches, 
0 m. 09); son décor consiste en un double cordon de 
feuilles de lierre que sépare une ligne médiane de 
feuilles de laurier rangées bout à bout; pour bordure, 
un filet de perles carrées. Des traces de couleur 
bleue ont persisté sur quelques points. E. de Sacken, 
Ueber einige romische Metall-urd Emailarbeiten, dans 
Jahrbuch der kunsthistorischen Sammiungen des aller- 
hüchsten Kaiserhauses, in-fol., Wien, 1883, t.1, p. 41- 
47, pl; Gozzadini, De quelques mors de chevaux 
ilaliques et de l'épée de Ronzano en bronze, in-8°, 
Bologne, 1875, p. 25, pl. mr, fig. 10; Ch. de Linas, 
Gourde en bronze émaillé de Pinguente, dans Gazelte 
archéologique, 1884, t. 1, p. 18-19; E. Molinier, His- 
loire générale des arts appliqués à l’industrie, t. 1v, 
p. 33; A. Venturi, S{oria dell'arte italiana, t. x, p. 60- 
81, fig. 67. Ch. de Linas, La chäâsse de Gimel, p. 15-16 : 
« Gourde en bronze émaillé, la panse aplatie, de forme 
circulaire, est munie ausommet d’un goulot cylindrique, 
à couvercle (haut. totale ὁ πὶ. 18, diam. 0 m. 16). La 
surface, champlevée, offre six cercles concentriques : 
au milieu, un ornement cruciforme, exprimé par un 
carré, anglé de feuilles de lierre et cantonné de quatre 
disques; ensuite une corolle de nénuphar; une guir- 
lande de trèfles; enfin un galon denticulé. Le gros 
œuvre du décor est en métal épargné; les champs sont 
alternativement bleu et rouge brique, avec détails 
soit de ces mêmes couleurs, soit rouge minium. 
Le denticulé intérieur est bleu; l'extérieur, rouge 
brique. La tranche, large de 0 m. 055, est revêtue d’un 
double bandeau, échiqueté de deux traits, bordé de 
denticules. Des appliques, longues de Ὁ πὶ. 082, et 
terminées par un bec de bronze, épousent la tranche: 
elles présentent un denticule curviligne crêtelé de 
festons. Sur le plat du couvercle, une fleur de nénu- 
phar à sept pétales, dont une haute flamme de métal 
figure les étamines. Tranches, appliques et couvereles 
sont émaillés au champlevé en bleu et rouge brique. 
Des crochets latéraux, au moyen d’anneaux libres, 
se relient à une anse arquée; tout ce système est ciselé, 
ainsi que le goulot. - 

13. Une pièce (?) finement décorée du Musée des 
Offices à Florence : tons rouge, bleu et jaune. E. de 
Sacken, op. cit, p. 45; Ch. de Linas, op. cit., p. 142. 

14. Musée de Brescia, seau émaillé en champlevé 
sur cuivre; décoration en damiers blanes, bleüs, 
rouges. Découvert en 1901 à Forcello, près de Brescia, 
dans une tombe, avec un coffret de cuivre argenté, une 
cuiller de bronze, etc., et une monnaie de Commode. 
Venturi, S{oria, t. 11, p. 60, 83, fig. 68. 

15. Musée de Saint-Germain-en-Laye, fouilles du 
Mont-Beuvray (Bibracte) attestant la présence dans 
ces parages, au 1 siècle de notre ère, d’émailleurs 
vagabonds dont les informes travaux préludent à 
une industrie qui deviendra florissante au πιὸ et surtout 
au ππὸ siècle. Alors apparaissent une multitude d'objets 
émaillés, vases, pendeloques, fibules en forme d’ani- 
maux ou à dessins géométriques. Ces objets, dont le 
métal n'esquisse que les lignes principales, offrent 
souvent des émaux juxtaposés; sur d’autres le champ 


2745 


vitreux a été creusé à la roue pour recevoir un diapré 
de couleurs différentes.J.-G. Bulliot et H. de Fontenay, 
L'art de l’émaillerie chez les Éduens avant l'ère chré- 
tienne, d'aprés les découvertes failes au Mont-Beuvray, 
dans Mémoires de la Soc. éduenne, 1875, t. τν, p. 439: 
F. de Lastevrie, Observations sur l'émaillerie chez les 
Gaulois, à propos des découvertes faites par M. Bulliot 
au Mont-Beuvray, dans Bull. de la Soc. nat. des antiq. 
de France, 1871, p. 95-98; Ch. de Linas, op. cil., p. 11; 
S. Reinach. Antiquilés nationales. Descriplion rai- 
sonnée du musée de Saint- Germain-en-Laye, 1889-1894. 

16. Musée de Rodez; boucle émaillée du mme siècle, 
représentant un griflon, l’animal se détache en rouge, 
en bleu et vert sur un champ métallique; découverte 
à La Borie-Blanque, canton de Saint-Affrique 
(Aveyron), dans une sépulture de l’époque mérovin- 
gienne. Ch. de Linas, op. cit., p. 12, note 1. 

17. Musée Britannique. Vase sphérique à côtes de 
melon, col mamilliforme sommé d’un grand anneau 
d’où partent deux dauphins en manière d’anses; 
pied rond à doucine; découvert à Ambleteuse (Pas- 
de-Calais). Chaque côté présente un double motif, 
qu’interrompt un ornement cardimorphe, inscrivant 
un fleuron trilobé (fleur de lis); on y voit des disques 
semés de figures géométriques irrégulières, des espèces 
de feuilles de lierre disposées en croix, des triangles. 
Les bordures consistent en losanges, oves et croissants. 
Le dessin est déterminé par de petites cuves creusées 
dans le métal, malheureusement l’émail a disparu et 
ses couleurs sont ignorées. A. Darcel, dans Gazette des 
beaux-arts, t. XxXu1, p. 272, fig.; Ch. de Linas, op. cit. 
p. 142. 

18. Bartlow, comté d’Essex, seau provenant d’une 
sépulture qui, par les monnaies qu’elle renfermait, 
doit être attribuée au ne siècle. Le vase, muni d'une 
anse droite, à crochets passant dans les anneaux 
d’élégantes oreilles, est sphéroïdal et repose sur un 
pied fort bas. Autour de la panse courent des ceps de 
vigne, tiges rouges, feuilles vertes, émergeant d’un 
fond bleu translucide: des réserves métalliques 
expriment tous les détails. J. Labarte, Recherches sur 
la peinture en émail dans l’antiquilé el au moyen âge, 
in-4°, Paris, 1856, p. B, n. 6.; Ch. de Linas, La châsse 
de Gimel, p. 13; Venturi, Sforia, t. 11, p. 60. 


19. Maltbaek (Danemark). Coupe trouvée dans une | 


tourbière, probablement contemporaine et compa- 
triote du seau de Bartlow (n° 18); l’analogie du dessin 
et des tons de l'émail est frappante. C. Engelhardt, 
Coupe de bronze émaillé, première période de l’âge de 
fer, trad. E. Beauvois; Ch. de Linas, op. cil., p. 13. 

20. Pyrmont (principauté de Waldeck); patère 
recueillie au fond d’une source thermale, avec trois 
médailles, dont une de Caracalla; la guirlande de 
lierre et de quatrefeuilles offre un caractère gallo- 
romain bien marqué. Gamme des émaux : bleu, vert, 
rouge, rappelant les n. 18 et 19 et autorisant à croire 
que la patère ἃ été fabriquée en Angleterre ou par 
quelque émailleur anglais établi sur le continent. 
Les eaux de Pyrmont étaient très fréquentées et, 
après guérison (ou soulagement), on jetait dans le 
bassin de la source une offrande à la nymphe topique. 
Aucun des vases émaillés rencontrés jusqu'ici dans 
les sépultures païennes du Rhin π᾿ ἔβα] en perfection 
le seau de Bartlov, la coupe de Maltbaek et la patère 
de Pyrmont. Jahrbücher des Vereins von Allerthums- 
freunden im Rheinlande, t. ΧΧΧΝΤΗ, pl. 1, fig. 1-2; Lin- 
denschmidt, Allerthümer, t. m1, chromol.; de Linas, 
op. cil., p. 14. 

21. Saint-Maurice-en-Valais. Châsse émaillée (voir 
Dictionnaire, au mot AGAUNE, t. 1, col. 867-868, 
fig. 192, 193), au sujet de laquelle : « J'ai tenté d’attri- 
buer à une artisce mosane du vue siècle, sainte 
rilindis, abbesse de Maeseyek, les dessins d’un 


ÉMAILLERIE 


2716: 


chef-d'œuvre d’orfèvrerie cloisonnée, dont la crête- 
offre un émail champlevé blanc et bleu », écrit 
Ch. de Linas, op. cit., p. 19. Le même, L’art et l’indus- 
trie d'autrefois dans les régions de la Meuse belge. 
Souvenirs de l'exposition rétrospective de Liége en 1881, 
in-80, Paris, 1882, p. 119-120, identification ingénieuse. 

22. Utrecht. Châsse; voir Dictionn., t. m1, au mot 
CHasse, col. 1138-1140, fig. 2703. 

23. Louvre. Salle des bronzes, vitrine centrale, 
ancienne collection Durand. Fibule ronde, légèrement 
bombée; sa carcasse est en bronze, son diamètre 
mesure Ὁ τη. 043. L’umbo comporte un cabochon 
inscrit dans un quadrilatère, dont chaque angle 
aboutit à un disque; un cloisonnage à redans coupe 
les intervalles béants entre le quadrilatère et les. 
disques, tous également cloisonnés. Ces derniers 
incrustent un émail opaque vert foncé; les redans, 
un fondant incolore, à cassures de gomme arabique 
et de même nature que la matière vitreuse du coffret 
d'Utrecht. Ch. de Linas, La chässe de Gimel, p. 19 
et pl. en couleurs. 

24. Calice de Chelles; voir Dictionn., au mot CALICE, 
t. π, col. 1623-1625, fig. 1902, pl. en couleurs. 

25. Amfreville, arrond. de Valognes, départ. de 
la Manche. Casque en bronze orné d’émaux cloisonnés. 
J.-M. Thaurin, Sur un casque en bronze orné d'émaux 
cloisonnés et d’or du IVe siècle, dans Bull. de la Soc. des 
antig. de Normandie, 1860, t. τ, p. 399-403, fig. 

26. Bruxelles. Collection de fibules et agrafes 
gallo-romaines de formes et de dessins très variés, 
dont plusieurs enrichies d’émaux, provenant pour 
la plupart du territoire de l'ancienne Belgique 
(Bavai), Flandres, Namur, Hainaut, Luxembourg, 
Maestricht. Th. Juste, Catalogue du Musée royat 
d'antiquités de Bruxelles, 1867, p. 191; Ch. de Linas, 
op. cil., Ὁ. 143, note 2. ; 

27. J'écarte de cette nomenclature sommaire les 
pièces très nombreuses conservées dans les collections 
particulières et les musées provinciaux de la région 
de l'Entre-Sambre-et-Meuse, du Rhin, de Picardie, 
Champagne, Lorraine, Hainaut, Artois et même 
Normandie, dans une zone qui s'étend d'Évreux 
à Bavay. 

28. Musée de Bonn. Unguentarium trouvé à Cologne; 
bronze, pyramide hexagone. Décor des panneaux : 
un denticulé, des oiseaux aquatiques, des guirlandes:; 
décor du couvercle : feuilles de lierre. Tons rouge et 
bleu, haut. 0m. 13; posait sur un trépied. E. de Sacken, 
op. cil., p. 45; Ch. de Linas, op. cil., p. 144. 

29. Fibule en bronze champlevé. Fond bleu verdâtre 
inscrivant une grande feuille de lierre jaune orangé; 
diam. Ὁ m. 28. Lindenschmidt, op. eùl., t. 11, pl. 1v, 
fig. 2, 4; Ch. de Linas, op. cil., p. 144. 

30. Hambourg. Phalère de cheval, brisée; forme de 
pelle munie de trois appendices globuleux ; une branche 
de lierre garnie de cinq feuilles serpente sur la face; 
cette branche et lesigne :: sont niellés. Lindenschmidt, 
op. cil., t. τα, pl. 1v, fig, 2, 4. 

31. Keswick (entre Carlisle et Lancastre), épée dont 
le pommeau, la garde et le fourreau, de bronze, 
offrent des disques à cercles concentriques et des 
billettes, colorés en blanc et en rouge C. Roach 
Smith, Colleclanea antiqua, t. 1V, pl. 33, 34; Ch. de 
Linas, op. cil., p. 145. 

32. Londres, trouvé dans la Tamise des boucliers 
en cuivre repoussé, rehaussé d’incrustations rouges. 
— Deux petits supports à quatre pieds, dessin bleu, 
vert et rouge. — Une plaque de bronze en forme 
d’autel classique : abaque chargé d’une sorte de 
triquètre compris dans une accolade de lierre; au- 
dessous, deux griffons ailés, affrontés devant un vase, 
| couronnent une stèle à fronton et à colonnettes 
| torsadées; le centre de la stèle figure un tapis; soubas- 


2717 


sement, griffons aptères et vase. Tons bleu, jaune, 
rouge et blanc. De minces cloisons esquissent la 
plupart des motifs; le reste du travail consiste en 
cuves pratiquées dans le champ métallique. A. Darcel, 
Notice des émaux du Louvre, introd., p. xv; Gazelle 
des beaux-arts, t. ΧΧπ, p. 273; Kemble, Horæ ferales, 
pl. xv; A. W. Franks, dans The archæological 
journal, t. χι, p. 27. 

33. Plaques de bronze émaillées trouvées à Westhall. 
H. Harrod, On horse-trappings found at Westhall, 
dans The archæologia, 1855, t. xxxXvI, p. 454, pl. 
XXXVI, n. 1 b, 2.3, 4. 

34. Polden Hill (Somerset). Des disques (diam. 
O0 m. 24), des pièces d’applique, l’une à six lobes 
découpés (0 m. 065 sur 0 πη. 085), l’autre en accolade 
(0 m. 16 sur O0 πη. 07); des branches de mors; une 
garde d’épée, des objets indéterminés, le tout en 
bronze champlevé avec une netteté remarquable : 
les motifs, cercles, guirlandes, entrelacs, triangles, 
portent des traces d’émail rouge. Ch. de Linas, 
op. cil., p. 146. 

NII. ΒΙΒΙΙΟΘΒΆΡΗΙΕ. — M. Ardant, Émailleurs οἱ 
émaillerie de Limoges, in-12, Limoges, 1855. — E. 
Aubert, Trésor de l’abbaye de Saint-Maurice d’Agaune, 
in-4d0, Paris, 1872. — E. Barrière-Flavy, Études sur 
les sépultures barbares du Midi et de l'Ouest de la 
France, 1893; Les arts industriels en Gaule du ve au 
vrzte siècle, 3 vol. in-4°, Paris, 1901, t. 1, p. 164-179. 
— A. Béquet, Nos fouilles en 1883 el 1884. Wancennes, 
sa villa et ses cimetières antiques, in-8°, Namur, 
1884. — E. Bock, Die Kleinodien der heiligen rômischen 
Reicher deutscher Nation nebst der Krôninsignien Büh- 
mens, Ungarns und der Lombardei mit kunsthistori- 
schen Erläuterung,in-fol., Wien, 1864. — J.-G. Bulliot, 
Émaillerie gauloise, dans Mémoires de la Soc. nat. des 
antig. de France, t. ΧΧΧΠΙ. — J.-G. Bulliot et H. de 
Fontenay, L'art de l'émaillerie chez les Éduens avant 
l'ère chrétienne d’après les découvertes failes au Mont- 
Beuvray, dans Mémoires de la Soc. éduenne, 1875, 
τ αν, p. 439. — F. Caneto, De l’émaillerie ancienne et 
moderne et de quelques émaux envoyés du sud-ouest aux 
galeries de l’histoire du travail, in-8°, Auch, 1867. — 
A. Darcel, De l’émaillerie, dans la Gazelle des beaux- 
arts, t. xvn, p. 265 sq.; L’émaillerie au moyen âge, dans 
Congrès archéol. de France, 1868, t. xxxv, p. 371-382. 
— O. M. Dalton, Byzantine art and archæology, in-8°. 
Oxford, 1911, p. 505, n. 301. — A. Darcel, L’émail- 
lerie au moyen âge, dans Congrès archéologique, Paris, 
1868, t. xxxv, p. 371. — D’Arclais de Montany, 
Traité des couleurs pour la peinture sur émail, in-8°, 
Paris, 1865. — J. de Baye, Études archéologiques. 
Époque des invasions barbares. Industrie anglo- 
saxonne, in-4°, Paris, 1889.— B. Faussett, Znvenlorium 
sepulcrale, in-8, London, 1856. — A. Francks, 
Observations on glass and enamel, in-fol., London, 1861. 
— Ed. Garnier, Histoire de l’émaillerie, in-8°, Paris, 
1886. — N. Kôndakov, Histoire οἱ monuments de 
l'émaillerie byzantine. Emaux byzantins. Collection 
ZWEnigodorodskoï, 1892. — J. Labarte, Histoire 
générale des arts industriels, 4 vol. in-8°, Paris, 1864- 
1866; 2 in-40, pl.; 2e édit., 3 in-4°, Paris, 1872; 
Recherches sur la peinture en émail dans l'antiquité 
el au moyen ἀφο, in-4°, Paris, 1856, a fourni en grande 
partie ce qu'on lit dans l’His{. génér., t. m1, p. 1-236. 
— Τὸ de Lasteyrie, Observations sur l’émaillerie chez 
les Gaulois, à propos des découvertes faites par M. 
Bulliot au Mont-Beuvray, dans Bull. de la Soc. nat. des 
antiq. de France, 1871, t. xxxn, p. 95-98. — Ch. de 
Linas, Les origines de l’orfèvrerie cloisonnée. Recherches 
sur les divers genres d’incrustation, la joaillerie et l'art 
des métaux précieux, 3 in-8°, Paris, 1877; Orfèvrerie 
mérovingienne. Les œuvres de saint Éloi et la verroterie 
cloisonnée, in-8°, Paris, 1864; La chûâsse de Gimel 


“ 


ÉMAILLERIE — EMBAUMEMENT 


2718 


(Corrèze) et les plus anciens monuments de l’émaillerie. 
in-8°, Paris, 1883; La gourde en bronze émaillé de 
Pinguente, dans Gazelte archéologique, 1884, t. 1, 
p. 18-19; L'art et l'industrie d'autrefois dans la région 
de la Meuse belge. Souvenirs de l'exposition rétrospective 
de Liége en 1881, in-8°, Arras, 1882. — F. de Mélv, 
Visite aux trésors de Saint-Maurice et de Sion, dans 
Bull. archéol. du Comité, 1890, p. 380. — E. Molinier, 
Dictionnaire des émailleurs, in-8°, Paris, 1885; L'émail- 
lerie, in-8°, Paris, 1891; Histoire générale des arts 
appliqués à l’industrie, in-fol., Paris, 1901, t. 1v. — 
Fr. Moreau, Album Caranda, in-fol., Paris, 1877-1893. 
— Pol Nicard, Connaissance des émaux chez les anciens, 
dans Bull. de la Soc. nat. des antiq. de France, 1862- 
1882. — J. Pilloy, L’émaillerie aux 115 el 1115 siècles, 
dans Bull. archéologique du Comilé des travaux histo- 
riques, 1895, p. 232 sq.; Les verres francs à emblèmes 
chrétiens, dans même revue, 1897, p. 226; L’orfévrerie 
lapidaire et l’émaillerie au Ve siècle. La plaque de 
Monceau-le-Neuf (Aisne), dans même revue, 1901. 
p. 3-14; Nouvelles recherches sur le tombeau de Childérie, 
dans Études sur d’anciens lieux de sépulture de l'Aisne. 
1899, t. πι, p. 1. — A. Riegl, Die spätrômisches Kunst- 
Industrie nach den Fund in Oesterreich-Hungarn, 
in-fol., Wien, 1901. — Ris-Paquot, Études sur les 
émaux anciens, in-32, Paris, 1881. — Schuermans, 
De l'émail chez les Romains, dans les Annales de l’ Acad. 
d’archéol. de Belgique, 2e série, t. 11, p. 551 56. — 
C. Roach Smith, Collectanea antiqua, in-8°, London, 
1843-1868, t. π, pl. XLIX, p. 221. 
H. LECLERCQ. 

EMBAUMEMENT. La coutume d’embaumer 
les morts pour les préserver de la corruption a existé 
chez presque tous les peuples de l’antiquité. Parmi 
ceux-ci aucun n’y ἃ apporté plus de soin et plus de 
perfection que les Égyptiens; la conservation de leurs 
momies montre la supériorité de leurs procédés sur 
ceux employés par les autres peuples. 

Les Égyptiens pratiquaient trois méthodes d’embau- 
mement. La première, la plus coûteuse, consistait à 
vider les cavités par l’extraction des viscères ou leur 
dissolution à l’aide d’une liqueur caustique; à enlever 
la graisse et les muqueuses par l’action prolongée du 
nitre; à remplir le corps de substances odorantes 
pour élcigner les insectes, enfin à l’envelopper de 
bandelettes de lin, dans le but de fermer tout accès à 
l’air et à l'humidité. La deuxième méthode comportait 
des injections opérées dans le corps sans l’inciser et 
suivies d’un bain dans le nitre d’une durée de soixante- 
dix jours. La troisième méthode consistait dans un 
lavage du corps, son dessèchement et son badi- 
geonnage à l’aide d’essences aromatiques. 

Au cours de leur séjour prolongé en Egypte, les 
Israélites adoptèrent l’usage d'embaumer les cadavres. 
Joseph fit ensevelir son père suivant la première 
méthode : præcepitque Joseph servis suis medicis ul 
aromatibus condirent patrem*. Lui-même fut embaumé 
de cette façon et transporté dans le pays de Chanaan 
pour y reposer auprès de Jacob: Et Joseph conditus 
est aromatibus 3. Les Juifs conservèrent cet usage, 
mais il est probable que le prix élevé du nitre, qu'ils 
ne pouvaient se procurer qu'en Égypte, les aura 
engagés à recourir à des ingrédients différents mais 
moins coûteux. Après la mort de Jésus, Joseph 
d’Arimathie obtient de Pilate la permission d'enlever 
le corps du supplicié et Nicodème vient le trouver avec 
une mixtion d'environ cent livres de myrrhe et d’aloës. 
Is ne font aucune incision, n’extraient aucun viscère 
et se bornent à envelopper le cadavre dans des linceuls 
avec les aromates, selon la coutume en usage parmi 
eux : Rogavil Pilatum Joseph ab Arimathea ut tolleret 


1 Genèse, L, 2. — 5 Genèse, L, 25. 


corpus Jesu. Et permisit Pilatus. Venit ergo et tulit 
corpus Jesu. Venit autem Nicodemus ferens mixluram 
myrrhæ el aloes quasi libras centum. Acceperunt ergo 
corpus Jesu el ligaverunt illud cum aromatibus, sicut 
mos est Judæis sepelire ?. C'était là un embaumement 
tel quel et dont les effets ne devaient avoir qu'une 
durée restreinte pour la conservation du corps. Nous 
voyons que Lazare avait été lui aussi enveloppé de 
bandelettes et par conséquent de parfums, cependant, 
quatre jours après sa mort, sa sœur me doutait pas 
que la corruption n'eût commencé Jam fœtel, 
quatriduanus est enim ?. 

L’embaumement juif fut imité par les premiers 
chrétiens de Rome. La colonie juive de Rome était 
nombreuse et comptait des gens riches. Certains 
passèrent au christianisme, comme Aquila et Priscille, 
et durent initier leurs nouveaux coreligionnaires à 
une coutume qui offrait, entre autres avantages, 
celui de se distinguer des gentils, dont les cadavres 
étaient incinérés ou jetés dans la fosse commune. 
A l'entrée du cimetière de Domitille, dans l’hypogée 
des Flaviens, on a rencontré une chambre funéraire 
munie d’une banquette en pierre et analogue aux 
tombes de Palestine. Il est plus que probable que le 
cadavre déposé sur cette banquette fut copieusement 
enduit d’aromates avant que la chambre fût murée. 

Beaucoup d’actes des martyrs font mention des 
soins donnés à leurs restes, enveloppés dans des tissus 
et imprégnés de parfum, mais bien peu de ces attes- 
tations sont contemporaines. Nous rappelons toutefois 
l'acte de la matrone Justa, qui embauma le corps 
du martyr Restitut, et ce qui est dit au sujet du pape 
Calliste, auquel aurait été rapporté le cadavre du 
martyr Calepode Tunc gaudio repletus (beatus 
Callistus) quod corpus sanelum acceplum, recondit cum 
aromatibus el linleaminis. Plusieurs actes mettent 
dans la bouche du juge cet avertissement adressé 
au martyr : « N’espère pas que tes ossements soient 
recueillis et embaumés par quelques femmes » : Pulas 
quia mulierculæ aliquæ post morlem corpus tuum habent 
aromatibus vel unguentis condire 33 C'était évidem- 
ment en vue de procurer une sépulture honorable, 
laquelle était inséparable de l’embaumement, que 
les chrétiens de Lyon, en 177, offraient de l'argent 
pour se faire rendre les corps des martyrs. De même, 
un sermon de saint Gaudence nous apprend comment 
quelques fidèles rachetèrent les cendres des quarante 
martyrs de Sébaste #. 

C'est d’ailleurs ce que nous apprend Tertullien. 
« À la vérité, dit-il, nous n’achetons pas d’encens. 
Si les marchands d'Arabie s’en plaignent, les Sabéens 
sauront que nous employons plus de leurs aromates 
et avec plus de profusion à ensevelir les chrétiens 
qu'on n’en consomme à parfumer vos dieux » : Thura 
plane non emimus. Si Arabi quæruntur, scient Sabæi 
pluris el carioris suas merces chrislianis sepeliendis 
profligari quam diis fumigandis ὃ. Prudence atteste 
au siècle suivant l'usage des parfums de Saba pour 


1 Jean, ΧΙΧ, 38. — ? Jean, ΧΙ. — * Acta S. Tarachi, 
n. 7; Acta SS. Marcelli, Mammæ, n. 3; Acta S. Alexandri, 
15, dans Acta sanct., 27 août, 13 mai. — ‘ Serm., Xvn, | 
De diversis capitulis. — ® Tertullien, Apologelicum, €. XL. 

* Prudence, Cathemerinon, hym. x, vers 49-52. 
* Acta S. Clementis, n. 9; S. Panceratii, n. 4; 5. Torpelis, 
n. 9; 5. Restituli, n. 5; S. Vincentii episc., n. 11; S. Sebas- 
tianæ, 25; S. Hermagoræ, n. 22; 5, Cassiani, n. 14; 
Martyrium S. Diomedis, n. 8; Passio S. Alexandri, n. 9; 
S. Abundii, n. 4; Martyrium 5. Vari, n. 10; S. Samonæw, 
ἢ. 15; Acta 5, Gregorii Spolel., τι. 6; Acta sancl., janv., 
12, 13, 17, 29 mai, 6, 7 juin, 12 juill., 13, 16, 26 août, 
16 sept., 19 oct., 15 nov., 24 déc.; Assémani, Acta sanct. 
mart. orient. et occident., t. 11, p. 121. " Hist. eccles., 
L VII, c. XVI: περιστείλας τε εὖ pda πλουσίοωνς. — 5 G. 
Marchi, Monumenti delle arli cristiane primitivi, in-4, Ϊ 


EMBAUMEMENT 2720 


la conservation des corps, qu'on entourait toujours 
de bandelettes de lin ὃ: 


Candore nilenlia claro 

Prælendere lintea mos est, 
Adspersaque myrrha Sabæo 
Corpus medicamine servat. 


« Il est d'usage d’envelopper les corps de linceuls 
d’une blancheur éclatante et de les saturer de myrrhe 
qui a la propriété de conserver les chairs. » Nombre 
d'actes nous disent que les restes des martyrs sont 
enveloppés in sindone nova, mundo linleo, mundis 
sindonibus, σινδόσιν zatvaic, in sindone biblea, cum 
linteaminibus mundis et valde pretiosis, valde præliosis 
linteaminibus, dignissimis pannis, ἐσθῆτι πολυτελῇ 7. 
Eusèbe nous parle des étoffes précieuses dont le 
sénateur Astérius enveloppa le cadavre de saint 
Marin *. 

Ces détails reçoivent leur confirmation dans les 
découvertes faites aux catacombes. Ce fut ainsi que 
l’on trouva, avec les inscriptions de saint Prote et de 
saint Hyacinthe, des fils d’or, débris des riches tissus 
dont leurs restes avaient été enveloppés ", soit drap 
d’or, soit toile ou soie brochée d’or, car le tissu avait 
été consommé par le temps. Dans un arcosolium du 
cimetière de Prétextat, le P. Marchi et J.-B. De Rossi 
trouvèrent deux corps vêtus, l’un de toiles d’or, 
l’autre d’étofte de pourpre 15. La belle croix-reliquaire 
en or trouvée à l’Agro Verano (voir Dictionn., t. τα, 
col. 3255, fig. 3501) était déposée sur la poitrine d’un 
défunt dont la tombe se trouvait parmi d’autres 
rapprochées de celle de saint Laurent et dont l'une 
contenait un cadavre entièrement enveloppé dans une 
toile, embaumé et ensuite recouvert d’une couche de 
plâtre "τ. Au cimetière de Calliste, De Rossi rencontra 
le corps embaumé d’une fillette de douze ans 1" οἵ 
deux corps embaumés à la façon des momies #. 
Bosio et principalement Boldetti ont fait des décou- 
vertes analogues. Un squelette avait le crâne brisé, 
quelques lambeaux de drap d’or y adhéraient. Au 
cimetière Ostrien, le P. Marchi trouva des cadavres 
enterrés dans la chaux vive, sans doute pour remédier 
au manque d’aromates et leur épargner la putréfaction. 
D’autres cadavres reposaient dans une couche de 
chaux d’un pouce d'épaisseur, laquelle avait conservé 
la double empreinte d’un tissu très fin à l’intérieur, 
plus grossier à l'extérieur. Au 1x° siècle, le pape 
saint Pascal trouva le corps de sainte Cécile revêtu 
d’éloftes précieuses et conservé M. 

Le procès-verbal de la reconnaissance des reliques 
de sainte Agnès, le 7 octobre 1605, contient quelques 
détails intéressants à relever æqualo solo facile 
revolvi poluil unus ex lapidibus, qui oblique sepul- 
chrum legebant, altero pariter revoluto, qui in anteriori 
areæ parle fueral, ac disturbalis undique saxis, quibus 
ara cingebatur, facile paluil, qua positione οἱ ubinam 
quiescerent sanclarum cCorpora, quæ duabus labulis 
marmoreis longiludine seplem palmorum suslineban- 


Roma, 1844, νας p. 268. Il y a ici simplement l'indication 
d’une direction à suivre pour les recherches sur les 
embaumements chez les chrétiens, qui éprouvèrent de 
bonne heure une répugnance très vive pour l'incinération. 
Les vieux livres qui consignent les résultats de la décou- 
verte d’un corps saint ajoutent parfois quelque chose au 
récit des vertus miraculeuses, ils sont plus objectifs quant 
aux conditions du corps. Il faudrait de longues recherches 
parmi des documents d’époques très diverses pour recueillir 
des détails précis, mais du moins les recueillerait-on, et en 
assez grand nombre pour soutenir l'intérêt d'une recherche 
si fastidieuse en apparence, — 1° De Rossi, Roma solter- 
ranea, t. 1, p. 169, — αὐ De Rossi, Bull. di archeol. crist., 
1863, p. 31. 13 De Rossi, Roma sotlerranea, À. 11, Ὁ. 125. 

τ. De Rossi, Roma sotterranea, ἵν 11, p. 295.— MJ, Bosio, 
Iist. passionis δι Cwciliæ, p. 44. 


ΝΥΝ, id > 


2721 


lur. Hæ vero labulæ duabus pariler laminis ferreis e 
transverso imposilæ, seplem palmis distabant a lerra, 
ul minus ex ea humidilalis altraheretur; laminæ autem 
ferreæ duas a latere longas labulas ilidem marmoreas a 
summo, extremoque sustinebant per spalium quasi pal- 
mare ad digilis profundilalem foratas, qua deveclus cor- 
Poris humor facile in inferius inane derivaretur : alque 
his tabulis, quæ celeris palmo majores ad dexteram el 
sinistram vallabant corpora, superimponebantur aliæ 
laminæ ferreæ sustentantes tres alias tabulas marmoreas, 
quibus sacræ reliquiæ operiebantur. Jacebant igitur 
corpora supina ad orientem solem, decenti ordine, 
ossibus corpori subjectis suas usque commissuras 
(rem miram) distinclas habentibus, reliqua membrorum 
habitudine in cinerem versa. Celerum prope Agnelis 
corpus in dexlera parle locatum, minulæ el concrelæ, 
sanguinis glebæ reperlæ sunt; ossa leviori {ractanda 
manu, ad quemcumque lactum non consistebant, 
reddita ad cinerem procliviora, prope capila subtilissimi 
velaminis fragmenta ætale pene corrosa sunt reperla. 
Infra corpora parum terræ ab eo fortasse loco delatæ, 
ubi vilam cum multo sanguine Christi marlyres profun- 
derunt; elenim hoc in more positam fuisse suadent 
quæ in similibus effusionibus cernunlur . 

Le grand nombre de momies trouvées dans les ci- 
metières chrétiens d'Égypte de l’époque copte montre 
que généralement la méthode la plus coûteuse n’était 
plus pratiquée que pour les grands personnages et 
pour les personnes riches. L’exploration de la nécro- 
pole d’Antinoëé ἃ permis de reconnaître deux modes 
d’ensevelissement. Tantôt le corps, non embaumé, 
a été plongé dans un bain de bitume. Des feuilles d’or 
mesurant au maximum 4 centimètres de côté sont 
appliquées sur le front, les avant-bras, les mains, les 
genoux et les pieds. L’or est le plus souvent jaune 
pâle, quelquefois, par exception, rougeâtre. Les yeux, 
les narines, la bouche, les oreilles et les organes 
sexuels sont pareillement dorés. Sur les corps ainsi 
préparés, des bandelettes, enroulées en spirales ou 
entrecroisées, constituent une véritable armature. 
Puis le cadavre, ramené par l’emmaillotage à l’aspect 
momiforme, une nouvelle couche de bitume enduit 
toutes les surfaces, et d’autres bandelettes, toutes 
semblables, de nouveau s’enroulent et s’entrecroisent, 
déterminant, par leur agglutination, une sorte de 
carton très résistant. Pour quelques-uns des morts, 
cet appareil se recouvre, à son tour, de toiles plus fines, 
collées ensemble, et décorées de peintures, de reliefs 
stuqués et coloriés ou de dorures. D’autres portent 
sur le visage un masque de plâtre fixé au moyen de 
cordons. Pour ce type d’ensevelissement, aucun 
vêtement ne recouvre le corps sous les bandelettes. 
Ces sépultures sont encore de la période gréco-romaine, 
datent de la fondation d’Antinoé et ne portent encore 
aucun symbole chrétien *. 

Dans la sépulture d’un chevalier byzantin, le corps 
est vêtu de jambières et d’une tunique de toile, 
chaussé de bottes montantes et ceinturé de nombreuses 
écharpes. Dans ses doigts, une écharpe de laine rouge 
à laquelle pendaient deux croix et une médaille. Puis 
un petit tableau peint à la cire, sur bois, où des 
figures mythologiques, nymphes nues, assises sous 
des arbres, se mêlent à des saints auréolés. Un petit 
groupe de terre cuite et un panneau de bois sculpté *. 
Voir Dictionn., t. 1, col. 2358, fig. 795. 

L'emploi des condiments destinés à la conservation 


1D, Bartolini, Gli αἰ del martirio della S. Agnese, in-4°, 
Roma, 1858, p. 111. — ? A. Gayet, L'exploration des nécro- 
poies de la montagne d’Antinoé, 1903, p. 121. — * Ibid., 
p. 131. Au sujet de ces inhumations en Egypte, cf. G. Mas- | 
pero, Report on his latest excavations in Egypt, dans The 
academy, 1885,n. 693, p. 109; voir Dictionn., t.r, col, 1042- 
1044. — ‘ E.-A. Pigeon, De l’embaumement des morts à 


EMBAUMEMENT 


2722 


des corps fut, hors d'Égypte, principalement la 
myrrhe et l’aloès. « La myrrhe, écrit Rufin d’Aquilée, 
est regardée par son amertume comme très propre 
à conserver les corps, à éloigner les vers et à empêcher 
la putréfaction. » Et saint Jean Chrysostome : « L'aloës 
et la myrrhe, mélés ensemble et réduits en forme 
d’onguent, sont des sucs tellement amers, qu’ils ont 
la force de résister aux vers et à la corruption des 
corps *. » Le pseudo-Denys Aréopagite parle aussi 
d’aspersions d'huile faites sur le cadavre après qu’il 
était lavé et embaumé. 

En France, les Vies de saints de l'époque méro- 
vingienne nous offrent plusieurs témoignages des 
soins donnés à leur dépouille. L'ouverture de leurs 
tombes et le transfert de leurs reliques y ajoutent 
maints détails; mais c’est là un champ si vaste qu’il 
doit suffire de l’indiquer ici. 

En 578, saint Sever, évêque d’Avranches, fut 
inhumé au Val-de-Vire, dans l’abbaye de la bourgade 
qui porte son nom. Vers la fin du x: siècle, des pèlerins 
de Rouen, venus au Mont-Saint-Michel, apprirent à 
leur passage à Saint-Sever la présence dans cette 
bourgade d’un corps saint. Le trouvant un peu 
négligé avec sa petite église recouvrant un chétif 
tombeau, 115 résolurent de le transporter dans la 
métropole normande. Avec la permission du due 
Richard Ier et de l'archevêque, des prêtres et des 
laïcs armés vinrent procéder à l’exhumation, au 
grand déplaisir des gens du pays. Après avoir enlevé 
la terre qui recouvrait le sarcophage, ils levèrent le 
couvercle; il en sortit aussitôt une odeur très forte 
qui fut perçue par tous les assistants. 

Le cercueil complètement découvert, on vit un 
homme étendu et paraissant endormi. Il était enve- 
loppé de bandelettes restées intactes, et son corps 
était imprégné de parfums précieux, pannis mun- 
dissimis obvolutum, unguintis preliosis delibutum. 
Quand on retira le corps, on constata qu'il était rigide 
comme au jour de sa déposition. Comme on s'était 
attendu à ne rencontrer que des ossements et de la 
poussière, on avait apporté de Rouen une châsse, qui 
se trouva trop courte. L’embarras dura peu: pour y 
introduire le corps, on le scia en deux : Accedentes alii 
psallebant, alii terram fodiebant, alii fossam terrami 
projiciebant; denudatoque sepulchro, lapidem super- 
positum rastris el fustibus impellebant. Quo a dextra 
parte levalo, tantus tamque suavis de eodem sepulchro 
odor emanavit, ut omnes qui aderant eo replerentur, et 
repleli a suis infirmilatibus sanarentur, nec tantum 
odor ille intra ecclesiam, verum etiam extra posilos 
omnes repleverat, el a quibus sensus perceplus eorum 
continuo ægritudinibus medebalur. Aperlo denique lo- 
culo, vident velut hominis dormientis corpus extensum, 
pannis mundissimis obvolulum, unguinlis preliosis 
delibutum, quod in superficie candidum jam in carnis 
demutatæ parte præsignebat quod post in resurreclione 
totum futurum erat. Paralo autem feretro, sericis hine 
inde vestibus adornato, perfusis lacrymis, manibusque 
corpori sanclo applicatis, levaverunt illud ita rigidum 
ac si eo die fuisset humatum. Et quoniam feretrum, 
lantum ossibus paratum, extenso corpori erat incon- 
gruum, habila deliberatione, illud per medium cultro in- 
cidunt, novisque ac melioribus pannis reindulum in lo- 
culo gestalorio ponunl; stalimque cum magno vocis et 
cordis tripudio illud suis humeris imposuerunt 5. 

On trouvera quelques détails utiles dans un 


l'époque mérovingienne, dans Bull. archéol. du Comité, 1894. 
p. 140: — * Jbid., p. 141-142; D. C. Bayle, L'embaumement 
dans les temps anciens et modernes, suivi de l'exposé d'une mé- 
thode nouvelle sans incisions, in-12, Paris, 1873; L. Reutter, 
L'embaumement avantet après Jésus-Christ; avec analyses de 
masses résineuses ayant servi à la conservation des corps chez 
les anciens Égyptiens et les Carthaginois, in-S°, Paris, 1913. 


Mémoire sur les anciennes sépultures nationales et les 
ornements extérieurs qui en divers temps y furent 
employés, sur les embaumement, sur les tombeaux des 
rois francs dans la ci-devant église de Saint-Germain- 
des-Prés et sur un projet de fouilles à faire dans nos 
départements, par Legrand d’Aussy :. D’innombrables 
revues provinciales ont enregistré des fouilles et des 
découvertes, conduites parfois avec peu d’expérience 
et décrites avec encore moins de précision, il y a là 
néanmoins un riche filon archéologique à exploiter 
et aussi longtemps que nous ne posséderons pas une 
sorte de Corpus méthodique par provinces et par 
pays de tout ce que les auteurs anciens et modernes 
ont recueilli d'indices et constaté de faits, cette his- 
toire des ensevelissements et des embaumements 
demeurera incomplète et presque inutile. De nos jours 
l'inhumation est une opération d’ordre adminis- 
tratif; il n’en était heureusement pas de même chez 
les anciens, pour qui, païens ou chrétiens, elle était 
une cérémonie religieuse. L’épigraphie de nos cime- 
tières, à supposer qu’elle se conserve, apprendra 
fort peu de chose, tandis que l’épigraphie funéraire 
des anciens nous a découvert une partie de leur vie, 
de leurs généalogies, de leurs croyances. Le mobilier 
des tombes n’est pas moins révélateur et aussi les 
tissus, les parfums employés pour l’ensevelissement. 
Ce n’est pas dans les quelques pages d’un Dictionnaire 
qu’on peut tracer un programme et encore moins 
enregistrer les résultats connus, du moins peut-on 
souhaiter qu’un travailleur méthodique et infatigable 
entreprenne le dépouillement d'innombrables écrits 
en vue de combler la lacune que nous indiquons. 
Il n’y a presque pas de livre dans lequel on ne puisse 
recueillir quelque indication utile; voyages, corres- 
pondances, littérature. dite édifiante, apporteraient 
bien des suppléments inestimables à cette enquête. 

Û H. LECLERCQ. 

ÉMÉSÈNE. — I. Épigraphie. II. Vase. II. Croix. 

I. Épicrapmie. — L’antique Émèse ne sort de 
l'obscurité que sous la domination romaine. Cepen- 
dant l’épigraphie y est malreprésentée, pour le mesiècle 
surtout, qui est celui de l’impératrice Julia Domna, 
de Julia Mesa, de Julia Sœmias, de Julia Mammæa, 
d'Héliogabale et d’Alexandre-Sévère, tous originaires 
d'Émèse ou des environs. Les inscriptions chrétiennes 
y sont rares, tandis qu’on les rencontre nombreuses 
dans l'EÉmésène. Le christianisme était pourtant 
solidement établi à Émèse, au moins à partir du 
ve siècle. Plus tard, la ville devint une métropole 
ecclésiastique importante dont relevèrent de nombreux 
évêchés. 

L'immense majorité des inscriptions de l’'Émésène 
est gravée sur basalte. C’est la pierre de la région. 
La seule ère employée est celle des Séleucides. 

Inscription chez Khälid al-Hakîm, dans un sou- 
terrain voûté, complète, excepté à droite où quelques 
lettres ont été entamées® : 


+ ATIA 
MAPIA 
BOHE M 
ΛΕΟΝΙ! 
KECEPTII 


σι 


XPICTO 


Dans Mémoires de l’Institut national des sciences el arts. 
Sciences morales et politiques, Paris, fructidor an VII (1799), 
τι 11, p. 411-680. — ?* H. Lammens, Notes épigraphiques et 
topographiques sur l'Émésène, dans Le Musée belge, revue de 
philologie classique, 1901, t. v, p. 265, n. 1. —* Jbid., 1902, 
ἐν vi, p.42-45, n. 78 et pl. Krâd est situé à 4 heures nord-ouest 


EMBAUMEMENT — ÉMÉSÈNE 


2724 


ΦΟΡΟΥ 

€ 
10 TIP TOY 
TTG ETo 


PA: ία Μαρία βωη[θε 1 Λεοντί[ου] καὶ Σεργί[ου] πρίεσ- 
τοῦ εὐλαδ(εστάτου) Χριστοφόρου πρ(εσδυ- 
- πω ἔτο(υς)- 

‘si Léonce était prêtre, il faudrait lire πρεσδυτέρων. 
L'inscription est de l’année 880 des Séleucides. Ce 
prêtre Sergius, ou un homonyme, éleva en 903 à la 
Vierge un sanctuaire dont l'inscription a été retrouvée 
à Khirbat at-tîin, deux heures ouest d'Émèse. Dans 
la même localité un texte de 850, même ère, con- 
serve le nom de Léonce, autre bâtisseur. 

Inscription à Krâd ad-Dâsiniya, sur un couvercle 
de sarcophage en pierre blanche, en dos d'âne ὃ. 


Rebord : CAMOYEAOC TPS APXEMANAP + 
Premier versant : 


EYEE 
2e 


PAN 


+ BAPAX EOCS BI 


ἜΞΕΙΠΡΘΈΝΙ 
δ᾽ ΑΓ ΘΙ 
OUIMA 


Autre versant : IHIANNS 
7 AZAPS 

+ ANAPEAC 
ILUANNS 

+ ILHANNHC B 


ACIAS 


Sur un des petits côtés : 


+ CELIPTICNA 
ADANS 


PLLA D 

SSP 

ANS 

IK 

Σαμούελος πρ(εσθύτερος) ἀρχί: )μανδρ(ἰτ n£) 

Evsegoupav + Βαράγε OG... σορὺς τοῦ ἁγίου Θῶμα... 

᾿Ιωάννου Λαζάρου ᾿Ανδρέας ᾿Ιωάννου ᾿Ιωάννης Βασί- 
λου Γεώργις Ναλοάνου 

Γαιανου... ἀν[ἐθη]χ[εῦ 


Ce sarcophage de Kràd serait probablement, 
d’après H. Lemmens, celui de saint Thomas Salus, 
imitateur de saint Siméon Salus et moine en Cœælé-Syrie. 
S'étant rendu à Antioche pour les besoins de son monas- 
tère, il mourut et fut enseveli dans cette ville. Fut-il 
transféré à Émèse, ou est-ce ici un simple cénotaphe? 
Au nord du village s’etendent les ruines assez consi- 
dérables d’une kanisé, église. 

Une épigraphe syriaque fait suite à l'inscription 
ci-dessus désignée : « sur l’autre versant ». Cette 
inscription syriaque se présente avec les lettres 
disposées à angle droit par rapport à l'horizontale 
de l'écriture et gravées isolément les unes sous les 
autres. Cela pourrait signifier, paraît-il, « le saint 
d'Émèse # ». 

Inscription à Gagar, au nord d'Émèse. Dans ce 
lieu les débris anciens abondent et on rencontre ἐπ situ 
les montants de porte moulurés d’une église au sujet 
de laquelle nous possédons deux textes épigraphiques 
édités et commentés par le P. L. Jalabert δ, dont voici 
la restitution : 

« Inscription gravée sur la moitié droite d’un énorme 


BrAIA | 
N x 
ΠΡΟΓΚΡ 


d'Émèse. — "5, Ronzevalle, L'inscription syriaque de Kräd 
ad-Dâsiniya, dans l'Émésène, dans Revue de l'Orient chrétien, 
1902, τ. vu, p. 386-409, — " H. Lammens, op. cit, dans 
Le Musée belge, t. v, p. 299, n. 32; L. Jalabert, Inscriptions 
grecques et latines de Syrie, dans Mélanges de la Faculté 
orientale, 1907, t. 11, p. 297, n. 94-95, pl. ται, n. 10. 


D 


2725 


Linteau. A gauche, il reste encore un segment du cercle 
en relief qui ornait le centre de l'inscription et ren- 
fermait la croix ainsi que les divers symboles que l’on 
rencontre sur les linteaux chrétiens de cette partie 
de la Syrie; à droite, le texte semble complet à peu 
de chose près : 


THNÇTNGOMHNKONCTANTIN 
MENOCTIBEPIOCOENEYCEBEITHAHZ 
um D\NOX PICTOCHMGUNBACIAEYC 
MENOYAVTOYTIATPOCEYCEBEIANAAA 

5 EYCANTOCTPHTOPIOYTOYOEOTIMHTOY 
MEPIBOAONEKOEMEAEIONDHIAOAGWPO 


| CEPrIOY AEONTIOYTIPECB : ETTAPIMOV 


OYASO ET EM UM Ii 


« Au début de la ligne 3, un mot a été gratté et 
W'espace qu'il occupait (7 à 8 lettres) est demeuré en 
blanc; ligature de οὐ dans θεοτιμήτου, Σεργίου et 
Λεοντίου. La lecture n'offre aucune difficulté : 

«νον τὴν γνώμην Κωνστατίν[ου] 
….u<voc Τιδέριος ὁ ἐνευσεδεῖ τῇ ληξ.... 
0 φιλόχριστος ἡμῶν βασιλεύς 
«οὐ μένου αὐτοῦ πατρὸς εὐσέδειαν ἀλλα τς 
5 - -εύσαντος Γρηγορίου τοῦ θεοτιμήτου 
οπερίδολον ἐχ De - 
ΟΣ εργίου Δεοντίου πρεσὸ 


- 


..t]05 ὅςω ἔτοίυς.... 


« L'inscription est datée de 894 de l’ère des Séleu- 
cides, soit 582 après Jésus-Christ, par conséquent elle 
appartient à la dernière année du règne de Tibère II 
‘Constantin, ou au début de celui de Maurice Tibère. 
ΤΙ n’est pas possible de reconstituer la moitié du texte 
qui manque; tout au plus peut-on saisir, dans ses 
grandes lignes, le sens général. Voici du moins 
quelques suppléments probables : 

« Ligne 1. — ..χατὰ] τὴν γνώμην Kovozavzivou. Il 
est difficile de déterminer si cette formule se rap- 
porte à Constantin Je", mort depuis deux siècles 
et demi. Ne faut-il pas plutôt reconnaître dans ce 
Constantin Tibère II Constantin, qu'une inscription 
d'Égypte : désigne, alors qu’il n’était encore que 


César, sous le nom de θεοτύλαχτος Kaïcap Τιδέριος. 
νέος Kwvozaytivos ? 
«Ligne 2. — .….ucvos Τιδέριος ὁ ἐνευσεῦεῖ τῇ λήξει. 


Je ne crois pas qu'il s’agisse ici de l’empereur, mais 
d'un Tibérios quelconque (peut-être [Ὁ ἡγού]μενος) 
qui semble s’être conformé à la γυώμη dont il a été 
question. Le dernier mot de la ligne est probablement 
x£ux; mais quel sens précis lui attribuer ici? 

« Ligne 3. — 6 φιλόχριστος ἡμῶν βασιλεύς, appellatif 
souvent employé dans le protocole des empereurs 
byzantins *. 

« Ligne 4. — Le sens semble être que le prince ἃ 
hérité de la piété de son père; dans ce cas on pourrait 
rétablir avec assez de vraisemblance : 


πατρὸς 


« Ligne 5. — Probablement mention du surveillant 
des travaux; dans ce cas je lirais : 


εὐσέδειαν ἀλ(λ)α[ξας) 


««ἐπισχοπ]εύσαντος Γρηγορίου τοῦ θεοτιμμήτου 


« Ligne 6. ---..«᾿χοδόμησεν τὸν] περίθολον ἐχ θεμελείων, 
φιλοδώρωϊν (ou φιλοδώρω[ς où même φιλοδωρώ[ντων ). 

« Ligne 7. — Quoique ce soit très incertain, on pour- 
rait supposer qu'il est fait mention ici de celui qui a 
fait 165 frais des travaux, en totalité ou en partie, 
et on supposerait la disparition de quelque chose 
comme χαρποφοροῦντος OU χόπους ἀμειθομένου. 


À Corp. inscr. græc., t. τν, n. 8646, de l’année 577 de 
notre ère. — * Waddington, Inscriptions grecques et latines 
recueillies en Grèce, τι. 1916; Rev. biblique, 1905, p. 600 


ÉMÉSÈNE 


2726 


« Un fragment de cinq lignes ne fait pas partie de 
notre texte, mais se rapporte indubitablement à la 
même construction. 


ες απ] HMGN ΠΑΤΡΙ 
- ἘΧχΊΛΉΟΙΑΟ ὙποΟοτείτγους 
--. BACMION ΓΕΝΟΜΕΙ͂νον 
-..-..... COY TOY TEPIBOAOY 
FALL TER ΠΕ ΔΝΑΚΙΜΕΝίου 


« Malheureusement ces deux textes sont trop incom- 
plets pour qu’on puisse se faire une idée précise des 
constructions auxquelles ils se rapportent. Il s’agit 


LLITLIT. 
REZ 


4055. — Vase d'Émèse. 
D’après Bull. de la Soc. nat. des antiq. de France, 1892, 
t. LI, p. 240. 


probablement d’une église couverte (2) ᾿χχλησία ὑπό- 
στεγος --- ἃ moins que les travaux aient été restreints 
à des réparations sous le toit de l’église, ἐχχλησίας 
ὑπὸ στέ[γους)] -- du περίδολος et d’un βάσμιον. Ce 
terme technique, diminutif de 5asuo:, se présente, 
je crois, pour la première fois; mais le sens en est 
facile à saisir, depuis que M. Haussoullier a déterminé 
la valeur technique de l'adjectif βασμιαῖος (λίθος! = 
pierre-socle ὃ; le βάσμιον doit êire un socle, peut-être 
de petites dimensions. 

Waddington fait remarquer que la grande mosquée 
de Homs est en partie une ancienne église chrétienne 
d'Émèse, qui elle-même contenait les restes d’un 
temple païen; un examen approfondi de l'édifice, qui 
est considérable, serait intéressant, mais le fana- 


(Justinien); Corp. inscr. græc., t. 1v, ἢ. S664 (Léon III et 
Constantin V Copronyme). — * Études sur l'histoire de 
Milet et du Didymeion, p. 173-176. 


2727 


tisme des habitants le rendrait difficile. Il est possible 
que ce soit là l'emplacement du grand temple du 
Soleil, dont Héliogabale était grand-prêtre ?. 

Au-dessus de la porte d’une mosquée, sur un mor- 
ceau de linteau sculpté * : 


ΑἸ τὴ πύλη το[9] Θεοῦ.. -[ἀ]δίχοις αὐτῆς [οὐχ ἐστὶν εἴσοδος. 
A la mosquée appelée Turkmen-djami, dans le 

mur du minaret, lettres en relief ὃ: 
Ὃ ἐ 


ε)έρον ἀπὸ γῆς. .-..-- 


ce qui est un verset du psaume cxm, 7 : 6 ἐγείρον ἀπὸ 
γῆς πτωγὸν χαὶ ἀπὸ χοπρίας ἀνυψῶν πένητα. 

II. VASE. — Dans les ruines d’une ancienne église, 
près d'Émèse (Homs), fut découvert un vase mesu- 
rant 0 τη. 45 de haut; la panse n’a pas moins de 0 τη. 90 
de développement; la hauteur du col est de 0 m. 13 et 
son diamètre à l’orifice est de 0 m. 115. Sur les parties 
unies de la panse on reconnaît les traces évidentes du 
tour; les ornements ont été exécutés au repoussé, 
avec quelques détails repris au pointillé; le dessous 
du pied porte les marques d'un travail au marteau. 


ÉMÉSÈNE 


Ce vase a reçu, dans la partie inférieure de la panse, 


2728 


en arrière, serrés par une bandelette et ondulés sur le- 
devant de la tête. Leurs ailes, dont le haut arrive à 
peu près sur la mème ligne que leurs yeux, sont soi- 
gneusement traitées: les plumes sont figurées par de 
petites hachures figurées en écailles. Ces deux archan- 
ges portent la tunique. 


« B. Cinq bustes. (4) Le Chris!, de face, drapé. Il est. 


représenté barbu, avec une longue chevelure qui 
tombe sur les épaules; il tient un volumen dans la 
main gauche, tandis que la main droite est ramenée à 
la hauteur de la poitrine. — (5) A gauche du Christ, 


saint Pierre, drapé, tenant son manteau de la main. 


droite ramenée sur la poitrine. Sa barbe est frisée, et. 
ses cheveux sont indiqués par de petites hachures.Il 
est tourné vers le Christ. — (6) ἃ droite du Christ, 
saint Paul, drapé, tenant un volumen du côté gauche. 
Son front est chauve, sa barbe allongée est séparée en 
deux pointes. Il est tourné vers le Christ. — (7) A côté 
de saint Pierre, saint Jean-Bapliste, drapé, de face, 
avec de très longs cheveux tombant sur les épaules et 
une longue barbe. Sa figure est absolument semblable 
à celle du Christ. — (8) A côté de saint Paul, saint 
Jean l Évangéliste, drapé, tenant un volume. La figure 


4056. — Frise du vase d’'Émèse. 
D'après Bull. Soc. des antiq. de France, 1892, t. LIT, p. 240. 


un coup violent qui a produit une déchirure et qui a | 
enlevé un morceau large à peu près comme la paume 
de la main. Néanmoins il pèse encore 2 kilogr. 892. 
Sur le bord du goulot, on remarque une petite dé- 
pression en forme de bec qui paraît avoir été faite 
après coup; elle correspond de l’autre côté du col à 
des traces d'oxydation, témoins certains de l’exis- 
tence d'une anse dont une extrémité était appliquée 
sur la panse et dont l’autre extrémité reposait sur le 
col. Cette anse, qui a disparu, avait été sans doute 
ajoutée; le vase original n’en possédait probablement 
pas (fig. 4055). 

« L’ornementation au repoussé se compose de huit 
bustes, disposés autour de la panse et séparés l’un de 
l’autre par d’élégants fleurons; quatre cordons en 
forme de tresses entourent le vase à différentes hau- 
teurs; le premier à la base du col; le second autour du 
pied; les deux autres servent d'encadrement à la zone 
imagée qui règne autour de la panse. 

« Les huit bustes peuvent être partagés en deux 
groupes distincts (fig. 4056). 

« À. Trois bustes. (1) La Vierge, voilée et drapée, de 
face; (2-3) faisant pendant, placés à peu près de trois- 
quarts et légèrement tournés vers elle, deux archanges 
représentés à ses côtés. Leurs cheveux sont relevés 


3 Waddington, Inscriptions grecques el latines recueillies 
en Grèce et en Asie Mineure, t. 1x, 1°° part., p. 590,n.2570. 
— 5 Jbid., n. 2570 a. — " Ibid., n. 2570 c. — * A. Héron de 
Villefosse, Vase chrétien provenant d'Émèse (Syrie), dans 
Bull. de la Soc. nat. des antiq. de France, 1892, t. Lx, p.243- 
245. — * J.-B. De Rossi, Lettre à A. Héron de Villefosse, 


est imberbe, et les cheveux sont indiqués par de pe- 
tites hachures. 

« Les images de la Vierge et du Christ se correspon- 
dent ; elles sont disposées aux deux extrémités d’un 
même diamètre. Chacun de ces huit bustes est placé 
dans un médaillon rond (imagines clipeatæ), et, entre 
chacun de ces médaillons, s'élève un ornement qui se 
compose de trois larges feuilles soutenant un élégant 
cornet, d’où s'élancent à droite et à gauche des rin- 
ceaux de vigne vierge. La technique est assez soignée. » 

Aucune inscription, aucun graffite. Ce vase semble 
appartenir au v® ou au vi: siècle de notre ère. J.-B. De 
Rossi ne met pas en doute qu'il soit du ve plutôt que 
du vie. L'absence de nimbe à la figure du Sauveur et la 
confrontation de ce vase avec les monuments de cette 
catégorie ne permettent aucun doute ὅ. Il est conservé 
au Musée du Louvre. 

La technique rappelle celle de la capsella argentea 
d’Henchir-Zisara (voir Diclionn., t. 1, col. 711, fig. 148) 
et l’ornementation remet en mémoire un petit vase 
du Musée du Vatican’, et les cassettes d'argent à re- 
liques trouvées sous le pavé du grand autel dans la 
basilique de Grado 7, et la capsella de Brivio ", Voir 
Dictionn., t. m1, col. 1115, fig. 2695. 

III. Croix. Une croix de bronze, terminée à sa 


6 janvier 1893, dans Bull. de la Soc. nat. des antiq. de 
France, 1893, t. τὰν, p. 85. — "Ἢ. Garrucci, Storia dell'arte 
cristina, pl. 460. — * J.-B. De Rossi, Bull. di archeol. crist., 
1872, pl. x,x1; Garrucci, Storia, pl. 436. — * Ph, Lauer, 
La « capsella » de Brivio, dans Fondation Eug. Piot, Monu- 
ments et mémoires, 1906, t. ΧΠῚ, p. 238-239, fig. 1-2. 


2729 


partie supérieure par un disque crucigère, à sa partie 
inférieure par le tenon destiné à être fiché dans la 
hampe,mesure près de 0 m.30 de longueur sur 0 m.14 de 
largeur au niveau des branches latérales. Cinq orne- 
ments en forme de disques concentriques marquent 
le centre et chacune des extrémités de la croix. Cette 


4057. — Croix processionnelle en bronze, venant d'Émèse. 
D'après Florilegium, 1909, p. 556. 


croix provient d'Émèse; on y lit les inscriptions sui- 
vantes (fig 4057) : 

Disque supérieur : KE BOHOH FENNAAIAN. « Sei- 
gneur protège Gennadia »; peut-être la donatrice. 

Croix inscrite : bGC ZG@H. « Lumière, Vie ». 

Partie centrale des branches : + AFIE FEGPTIE 
BOHOH + et MECEBPIOY ΚΑΤΑ ΘΕΟΓΝΙ 

Au bas de la branche inférieure: donateur agenouillé 
aux pieds de saint Georges : ΑΓΙΕ ΓΕΩΡΓΙ BOIOI 

D'après M. H. Grégoire, Μεσεθοίου χατὰ ()εόγνι(ν) 
signifie : Mesembrius, surnommé Théognis, et celui-ci 
pourrait être le général de ce nom qui vécut sous Ti- 
bère Constantin en l’an 581 après Jésus-Christ. 


1G. Schlumberger, Monuments byzantins inédits, dans 
Florilegium ou recueil de travaux d'’érudition dédiés à 
M. Melchior de Vogüé, 1909, p. 555-559, — * A. Héron de 
Villefosse, La croix byzantine de Bulla Regia, dans Comptes 
rendus de l’' Acad. des inscript., 1914, p. 697-702. — 5" Cata- 
logue manuscrit, n. 2165 bis. — * Cf. R. Garrucci, Storia 
dell” arte cristiana, pl. cpLxxXvu, n. 8, 11, 12; E. Le 
Blant, Une collection de pierres gravées à la bibliothèque 


DICT. D’ARCH. CHRÉT, 


ÉMÉSÈNE — EMPEREURS 


2730 


Au revers, aucune inscription. 

Collection G. Schlumberger :. 

Cette croix a été curieusement rapprochée de celle 
de Bulla-Regia (voir Ex-voro) ?. 

Η. LECLERCQ. 

EMMANUEL. Une cornaline du Cabinet des 
médailles * rappelle par sa disposition les pierres ἃ 
sujets multiples, dont quelques types nous sont par- 
venus #. On y voit une barque, sur laquelle un person- 
nage est debout, tenant une corde qui aboutit à la 
tête d’un homme tombé dans les flots. A droite, une 
colombe portant un rameau. Dans le champ, l'in- 
scription : 


pour Emmanuel, l'un des noms du Christ. Un large 
point de forme ronde suit le A final, quatre autres 
plus petits sont en bas, rangés sur une seule ligne. 
Bien qu’à en juger par le travail, cette intaille ne 
paraisse pas suspecte, la singularité du sujet repré- 
senté fait hésiter à se prononcer sur sa valeur. Peut- 


4058. — Ardillon trouvé à Carignan. 
D'après Le Blant, Nouveau recueil, p. 109, n. 90 a. 


être, si la pierre est antique, a-t-on voulu, suivant une 
méthode familière aux premiers chrétiens, symboliser 
l’homme sauvé des flots de la mer figurant les périls du 
siècle 5. 

A Carignan (Ardennes), on a trouvé un ardillon 
de fer plaqué d’argent, avec une tête du Christ dans 
une croix pattée et EMMANVEL © (fig. 4058). Une 
croix d’or découverte à Rome, sous le pavement de la 
basilique de Saint-Laurent-hors-les-Murs, pesant une 
once et gravée en nielle, porte d’un côté ces mots : 
EMMANOYHA NOBISCVM DEVS; de l’autre côté : 
CRVX EST VITA MIHI MORS INIMICE TIBI; faute 
de place, les lettres HI, de mihi ont été rejetées sous 
le pied de la croix, encadrant un monogramme ? 
(fig. 4059). Enfin, à Poitiers, une moulure de l’hypogée 
des Dunes (fig. 4060). 

H. LECLERCQ. 

EMPEREURS, — I. Culte des empereurs. II. 
Éternité des empereurs. III. Iconographie des empe- 
reurs. IV. Prières pour les empereurs. V. Sacre des 
empereurs. VI. Style des empereurs. VII. Symbole des 
empereurs. VIII. Titres des empereurs. IX. Bibliogra- 
phie. 

I. CULTE IMPÉRIAL. La société gréco-romaine 
était imbue profondément de croyances religieuses 
et n’était pas aussi étrangère qu’on l’affirme, dans un 
intérêt apologétique, au phénomène de la vie intérieure. 
Des religions très anciennes et très vivaces avaient 
rencontré des contempteurs et des railleurs pour les 


de Ravenne, dans Mélanges d'archéologie et d'histoire, 1888, 
t. 11, pl. 1, ἢ. 2. — 5 E, Le Blant, 750 inscriplions de 
pierres gravées inédites ou peu connues, in-8°, Paris, 1896, 
p. 124, n. 322. — * E. Le Blant, Nouveau recueil des 
inscriptions chrét. de la Gaule, in-S°, Paris, 1892, p. 109, 
n. 90 a; Bulletin archéol. du Comité des travaux historiques , 


1894, p. 154, note 1. — ᾿ De Rossi, Bullet. di arch. crist., 
1863, p. 31. — * Le Blant, Nouveau recueil, p. 166, n.251. 
IV. — 86 


2731 


tourner en ridicule et les sarcasmes d’Ovide, de Lucien 
et de plusieurs autres avaient achevé de rendre les 
dieux ridicules et les hommes incrédules. Mais com- 
bien restreinte était, en somme, l'influence de ces 
lettrés dans un monde où les lettrés ne formaient qu’une 
infime minorité! Aussi faut-il se garder de soutenir 
que le scepticisme avait envahi les masses populaires ; 
tout au plus doit-on admettre que la crédulité se 
trouvait dérangée et ébranlée par les goguenarderies 
décochées aux dieux. Le retour de piété païenne, si 
vif au πιὸ siècle, ne succédait pas à l'indifférence com- 
plète, mais à une période de dissipation très vive, au 


EMPEREURS 


2732 


l'insistance apportée par les prédicateurs chrétiens 
à convaincre leur auditoire du néant des idoles. 
Rien n’est plus opposé au sentiment païen que l’ac- 
complissement sceptique de rites sans un assentiment 
grossier, mais tel quel, à l’objet mystérieux de ces 
rites. Tout l’effort des prédicateurs et toute la polé- 
mique des martyrs avec leurs auditoires de circon- 
stance tendent à détourner de cette croyance à la réa- 
lité des idoles. Avec une conviction inlassable, ils 
disent et répètent que l’idole n’est que bois, pierre ou 
métal et les païens n’y contredisent pas, puisqu'ils ont 
fabriqué leurs dieux, mais en fussent-ils convaincus, 


Vue dy dessous 


ΟΝ 


4059. — Croix d’or de la basilique de Saint-Laurent-hors-les-Murs. 
D'après De Rossi, Bullettino, 1863, p. 31. 


cours de laquelle les préoccupations religieuses avaient 
tenu une place secondaire dans les esprits et dans les 
âmes. Quelle était la qualité de la foi païenne? Avait- 
elle subi un alliage de superstition et de cupidité qui en 
avait altéré le titre? On l’a avancé sans preuves, parce 
qu’il est toujours possible de dénaturer l'inspiration 


LE 
EVA Ds | 


ἀ0θ0. — Moulure de l’'hypogée des Dunes, à Poitiers. 
D'après Le Blant, Nouveau recueil, p. 266, fig. 251. 


et le sens d’une manifestation de conscience. Le 
catholicisme lui-même n'échappe pas à cette forme 
du dénigrement plus spécieuse que probante. Lorsque 
le principal orfèvre d'Éphèse ameutait ses ouvriers 
contre l’apôtre Paul, dont les discours offensaient le 
respect dû à Diane et détournaient de son culte les 
dévots pèlerins, il n’est pas douteux que la cupidité 
d'artisans menacés dans leur gain journalier ne soit 
mélangée à la piété de fidèles outragés dans leur 
croyance séculaire; qui fera le départ entre la religion 
sincère et l'intérêt lésé de la foule qui vocifère pen- 
dant deux heures : « Elle est grande l’Artémis des 
Ephésiens ? »? Ce n’est pas toujours du bout des 
lèvres, mais quelquefois c'est bien du fond du 
cœur que ces païens invoquent leur divinité, comme 
c’est de toute leur âme qu’ils croient à son existence 
et à sa vertu. Pour s’en convaincre, qu’on observe 


| 
| 


cette conviction ne suffirait pas aussi longtemps que les 
adorateurs ne seront pas persuadés que le culte qu'ils 
rendent à ces simulacres s'adresse directement à des 
puissances supérieures mais mauvaises : les démons. 
Les appeler à soi, se confier à eux, voilà la double 
erreur reprochée aux païens par leurs contradicteurs, 
qui eussent assurément dirigé leurs attaques de façon 
très différente s'ils avaient eu affaire à des sceptiques. 

La collaboration de la foule païenne aux sévices de 
l'État persécuteur des chrétiens est obtenue non par 
la question politique, mais par l’exaltation religieuse. 
Les mobiles dont s’inspirent Néron, Domitien, Dèce 
et Dioclétien dans leurs sévérités ne sont compris de 
la multitude que parce qu'ils sont en contact avec 
l'intérêt religieux. Pour rendre odieux les fidèles, on ne 
les accuse pas de conspiration, mais d’athéisme; là est 
le crime inexpiable suivant la créance populaire, les 
défenseurs improvisés de la foi nouvelle le savent et 
se comportent en conséquence. Ils ont leurs coreligion- 
naires à défendre et leurs adversaires à instruire, mais 
ils ont par-dessus tout le sens religieux à toucher et à 
éclairer, perverti qu'il est par une conception fausse 
de la divinité. 

Sauf parmi quelques peuplades établies sur des 
terres sauvages en des contrées inabordables, les 
païens avaient dépassé l’état répugnant du poly- 
théisme fétichiste. Au début de notre ère, les théolo- 
giens du paganisme n'hésitent pas un seul instant 
à montrer dans le culte et l’usage des idoles une image 
de Ja divinité, dont elles nous suggèrent les traits et 
nous rappellent le souvenir 5, Plotin explique que la 
ressemblance de l’idole à la divinité établit entre elles 
le même lien que celui qui unit tout objet sensible à 
l'idée qu’il représente #. La foule ne rafline pas autant 
et n’éprouve, semble-t-il, ni objection ni répugnance 


1 Act., ΧΙΧ, 23-40, — 5 Dion de Pruse, Orat., xn, édit. 
von Arnim, Berlin, 1893, p. 00, — ? Zeller, Philosophie der 
Griechen, t. v, p. 625 sq. 


2733 


à imaginer une sorte de pénétration de l’idole par la 
personnalité qu'elle évoque. Peut-être beaucoup se 
faisaient-ils des idoles et de leur vertu une idée rappe- 
lant certains aspects de celle que les hommes du moyen 
âge se faisaient des reliques des saints. On sait l’intérêt 
qui s’attachait alors à la possession des restes d’un 
“corps saint ; les violences, les ruses, les combats, rien 
ne paraissait trop amer pour s’assurer une relique à 
laquelle on attachait l’idée d’une protection merveil- 
leuse. De même les païens voyaient dans une statue 
la possession assurée d’une garantie sans égale pour 
la sécurité et la prospérité du foyer ou de la cité. Faute 
d'enseignement religieux officiel, une vague tradi- 
tion toute déformée par l'imagination et la fantaisie 
se transmettait oralement et sans contrôle. L’idolâtrie 
“st fort répandue : et se manifeste sous des formes que 
nous revoyons à des époques plus rapprochées : on 
enchaîne les statues pour empêcher les dévots de les 
“emporter, comme on enchaînera les bibles pour con- 
trarier les voleurs; on maltraite les statues, on les re- 
tourne face au mur, on les plonge dans un baquet, 
tous procédés familiers à ce grand soufire-douleurs 
‘qu'est saint Janvier de Naples ?. Ces abus, les païens 
intelligents et instruits les déplorent comme les catho- 
liques réprouvent des procédés analogues et tout aussi 
blämables. 

Le panthéon égyptien, le grec et le romain offrent 
une galerie de monstres dont le spectacle ne peut 
guère ajouter au sentiment du respect dû aux dieux. 
Les philosophes, les littérateurs blâment et raillent de 
semblables aberrations, ils les repoussent en ce qui les 
“concerne, mais paraissent renoncer à faire partager 
leur éclectisme par la foule. Cependant le panthéon 
grec et le romain se sont débarrassés du culte des ani- 
maux, que les Égyptiens continuent à adorer 5; il est 
vrai que c’est pour tourner leur vénération vers des 
êtres indécis, sylvains, gnomes, etc. Le culte de la 
pierre noire d’Éphèse, que l’empereur Héliogabale 
-cherche à acclimater, n’est guère moins dégradant que 
les dévotions égyptiaques adressées à des chats, 
à des bœufs ou à des crocodiles. Néanmoins ces 
Égyptiens et leurs voisins les Nubiens pratiquent 
les pèlerinages au temple de Philæ (voir Dictionn., 
au mot ÉGyPTE, t. 1V, col. 2460) avec un sentiment 
de confiance dont témoignent les proscynèmes; en 
Asie Mineure d’autres inscriptions attestent chez des 
païens un véritable souci de purification morale afin 
de se rendre digne de paraître en présence du dieu 
οἴ de l’implorer. Voir EXPANSION DU CHRISTIANISME. 
Cette piété aboutit trop souvent à un sans-gêne qui 
nous confondrait si nous n’en avions tant de spéci- 
mens bien postérieurs dans la mémoire et sous les 
veux. Il appartient au folk-lore de montrer des imper- 
tinences analogues, parfois identiques, suggérées à la 
piété, aussi bien dans le monde païen que dans la 
‘société chrétienne. Nombre d’ex-voto, de légendes 
mettent en valeur un épisode, un geste, un acte que la 
bonne éducation, à défaut de la pudeur, devrait rejeter 
dans l'ombre #. La multitude, chez qui l’éducation n’a 
pas appris à réprimer certaines formes grossières, se 


-complaît à imputer aux dieux et aux déesses des habi- 


2 Farnell, The culls of the greek Statues, in-8°, Oxford, 1896, 
4. 1, p. 20; Gruppe, Griechische Mythologie, in-8°, München, 
1903, p. 980 sq. — * Nous nous interdisons de citer des faits 
plus étranges encore et certains tels que les statues de saints 


-consignées pendant un délai déterminé dans un cabinet d’ai- 


sances.—?G. Lafaye, Histoire du culte des divinités d’Alexan- 
drie hors de l'Égypte, in-8°, Paris, 1884, p. 104-107 ; O. Seeck, 
Geschichte des Untergangs des antiken Welt, Berlin, 1909, 
τι xx, p. 170. — “ Par exemple, une image sainte ou une 
statue d’idole se penchant vers un de ses dévots et faisant 
jaillir dans sa bouche un jet de lait. — * Ant. rom., 1. II, 


©. LxIX, dans O. Gréard, La morale de Plutarque, p. 325. 
— " F, Cumont, Les religions orientales dans le paganisme 


EMPEREURS 2734 


tudes et des procédés d’une vulgarité révoltante et à 
figurer des attitudes d’un goût risqué. « Je n’ignore 
pas que plusieurs philosophes expliquent par l’allé- 
gorie la plupart des fables les plus impures, écrit Denis 
d'Halicarnasse; mais cette philosophie n’est que celle 
d’un petit nombre; le grand nombre, le vulgaire, sans 
philosophie, prend toujours les fables dans le sens le 
plus infime; et alors, ou il méprise les dieux dont la 
conduite a été si dépravée, ou bien il arrive à ne pas 
reculer devant les actions les plus coupables, parce que 
les dieux ne s’en abstiennent pas 5.» A ces païens qui 
rampent il faut opposer les païens qui redressent la 
tête et regardent le ciel, qui éprouvent pour les dieux 
soumission et tendresse, reconnaissance et amour. 

L’invasion et le succès des religions orientales dans 
l'empire romain sufliraient à eux seuls à prouver la 
tendance incomplètement satisfaite, mais toujours vi- 
vante au fond des âmes, vers une conception plus mys- 
térieuse et plus sentimentale de la divinité 5. Les reli- 
gions orientales connurent un moment où elles balan- 
cèrent le triomphe du christianisme et cela seul doit 
suffire à montrer ce que le paganisme officiel comptait 
d’âmes avides de progrès religieux. 

Cette avidité trouva un moyen de se satisfaire dans 
un culte qui connut une popularité immense et sans 
précédent, le culte des souverains. Car antérieurement 
à la forme qu’il prit sous l’empereur Auguste, le culte 
des souverains existait en Orient 7. Dès avant Alexan- 
dre, le culte des héros fondateurs des cités était pra- 
tiqué en Grèce; guerriers ou hommes d’État recevaient 
indistinctement cet honneur. Le personnage d’Alexan 
dre donna brusquement à ce culte un peu terne un 
immense prestige, on lui composa une généalogie di- 
vine, on le fit descendre d’Hercule et d’Ammon, on lui 
donna des cornes, ce qui équivalait à un brevet d’héroï- 
sation #. Ses lieutenants ne sont pas moins bien traités, 
mais avec quelque timidité encore. Bientôt on aban- 
donne toute réserve. Ptolémée II Philadelphe est, de 
son vivant, associé au culte de sa femme défunte, Ar- 
sinoé. Une fois le branle donné, prêtres et peuples ne 
lésinent pas et l’Asie Mineure, comme bien on pense, 
ne se laisse distancer par personne. Antioche attribue 
au troisième des Séleucides les honneurs divins ὃ; une 
inscription de Séleucie sur l’Oronte, datant du règne 
de Séleucus IV Philopator (187-175), énumère parmi 
les prêtres en fonctions celui qui est chargé du culte 
des prédécesseurs du roi #, on nomme ensuite le prêtre 
du roi régnant. 

Désormais les qualités personnelles du souverain, 
ses hauts faits, sa gloire ne provoquent plus son culte, 
l’adoration s’adresse au souverain quel qu'il soit, consi- 
déré comme une incarnation de la divinité. L’inscrip- 
tion de Nimroud-Dagh atteste la même conception 
religieuse en Commagène, sous Antiochus Ier 21. Les 
généraux et les proconsuls romains reçoivent les mêmes 
hommages, ainsi Flaminius est honoré à Chalcis. A 
la fin de la république, les honneurs divins sont si 
souvent décernés aux proconsuls que Cicéron se fait 
mérite d’avoir refusé tous les temples qu’on lui vou- 
lait dédier. Dès lors, on pouvait s'attendre que, le 
jour où la monarchie remplacerait la république à 


romain, 1907.— 7 ἘΣ. Kornemann, Zur Geschichte ἃ. antiken 
Herrscherkulte, dans Beiträge zur alten Geschichte, publies 
par C. F. Lehmann, Leipzig, 1901, t. 1, p. 51-146; E. Beur- 
lier, De divinis honoribus quos acceperunt Alexander et suc- 
sessores ejus, in-8°, Paris, 1890. — * E. Babelon, Catalogue 
des monnaies grecques de la Bibliothèque nationale. Les rois 
de Syrie, d'Arménie et de Commagène, in-S°, Paris, 1890, 
p. XIX. — "Ε΄. R. Bevan, The house of Seleucus, in-S°, Lon- 
don, 1902, t. 1, p. 177.— :° Corp. inscr. græc., t. 11, n. 4458. 
— # Humann et Puchstein, Reisen in Kleinasien und Nord- 
syrien, in-8°, Berlin, 1890, p. 232-353; Beurlier, op. ci., p.133- 
141 (texte), p.111-113 (trad.); F. Cumont, Textes et monu- 
inents relati]s aux mystères de Mithra.t. x, p. 91, n. 3, p.308. 


2735 


son déclin, le prince rencontrât, en Asie, de fervents 
adorateurs. Ce fut ce qui arriva et les empereurs aper- 
curent aussitôt le parti qu'ils pouvaient tirer de ce 
culte au profit de leur politique; ils firent plus, ils éta- 
blirent en Occident des institutions semblables à 
celles que la servilité orientale avait imaginées. 

César avait d’abord affecté un accueil dédaigneux à 
l'égard des honneurs extraordinaires que le sénat lui 
décernait, même il avait fait effacer le titre de demi- 
dieu, ὅτι ἡμίθεός ἐστιν, inscrit sur sa statue. Cette 
modération de bon goût et de bon sens ne dura guère. 
Dès qu’il eut été nommé consul pour dix ans, on put 
lire sur la base de sa statue dans le temple de Quirinus 
ces mots : θεῷ ἀνιχήτῳ, « au dieu invincible ». Il laissa 
faire. Comme pour un dieu on institua en son honneur 
des ludi quinquennales ; on ajouta un jour aux Luper- 
cales, et on fonda un collège de prêtres appelés Luperci 
Julii. Le sénat lui attribua une couronne d’or sem- 
blable à celle des dieux; bientôt il devint Jupiler Ju- 
lius. Il eut son temple, un flamine chargé de son culte, 
lequel fut Antoine !. 

Cet excès d’abaissement, écrit E. Beurlier, irritait 
les partisans de la république. Les uns accentuaient 
l’idolâtrie par raillerie, les autres se promettaient de 
montrer bientôt au dieu invincible qu’il n’était pas 
immortel. Cependant, grâce aux événements qui sui- 
virent, la mort de César fut la consécration de sa divi- 
nité. Antoine, au lieu de prononcer l’oraison funèbre 
de César au jour de ses funérailles, fit lire par un crieur 
public le sénatus-consulte qui accordait au dictateur 
assassiné tous les honneurs divins et humains. L’en- 
thousiasme populaire ratifia le sénatus-consulte; 
bientôt il consacra un autel à César sur le lieu même 
de son bûcher et offrit des sacrifices sur cet autel. 
Enfin, une loi fut votée par le sénat et le peuple 
romain, qui décerna définitivement à César mort le 
titre de divus. 

C'était un mot nouveau pour désigner une chose 
nouvelle, ou plutôt on remit en service un mot ancien 
pour exprimer un fait encore inconnu dans l’histoire 
romaine : l’apothéose officielle. Divus désigna l’homme 
devenu dieu, par opposition au mot deus, qui 
désignait le dieu qui l’avait toujours été. Le divus 
c’est celui qui a quitté la terre pour monter dans 
l’Olympe; toutefois la distinction mit quelque temps 
à se faire comprendre ?. Le culte du divus prit très 
vite, grâce à Antoine et à Octave, une considérable 
importance. Une colonne de marbre avec cette in- 
scription ὃ : 

PARENTI PATRIAE 


fut dressée dans le forum et devint un but de pèleri- 
nages très fréquentés. En 42 avant Jésus-Christ, le 
sénat ordonna la construction d’un ἡρῷον #, lequel fut 
achevé en l’an 37 et dédié le 18 août de l’an 29, trois 
jours après le triomphe célébré pour la victoire d’Ac- 
tium. Les soldats surtout avaient une grande vénéra- 
tion pour le dieu César δ, dont le culte était non seule- 
ment incontesté, mais populaire. Le sénat lui donna 
une consécration suprême en interdisant de porter 
aux funérailles l’image de César. La place d’un dieu 
n'était pas au milieu des mortels, si grands qu’ils 
fussent *. 

Une comète se mit de la partie; alors les dernières 


2 Dion Cassius, XLIV,6; Appien, Guerres civiles, 11, 106. 
— ? Une inscription de Nole, en Campanie, mentionne un 
beneficiarius dei Cwsaris, dans Corp. inscr. lat.,t. x, n. 1271; 
cf. n. 3903, 1...».ὄ — " Suétone, Cesar, 85. — * Dion Cassius, 
XLVI1,18 ; Appien, 11,148.— ® Corp. inscr. lal.,t. 1,n. 697. 
— * Dion Cassius, XLVII, 19: cf. LVI, 34. — 7 Pline, Hist. 
nal., 11, χχιν; Suétone, César, 88; Plutarque, César, 69. — 
* Pline, Hist. nat., 11. xxXIV. — * Corp. inscr. atticarum, t. 11, 
n. 444, 444 a; Miltheilungen d. arch, Instit. in Athen, 1888, 


EMPEREURS 2736 


résistances cédèrent, les doutes obstinés capitu- 
lèrent. L'apparition eut lieu pendant les jeux célébrés 
en l'honneur de Venus genitrix, par le collège que 
César avait institué en mémoire de Vénus, ancêtre: 
des Jules 7. Octave vit dans cet astre l’annonce de: 
sa propre puissance #. Rien n’était plus vrai. Cette 
comète faisait naître l’empire. Dans la lutte qui suivit 
la mort de César et dans laquelle divers concurrents se 
disputèrent son héritage, chacun comprit, tellement 
l'opinion publique avait été transformée à Rome sur 
ce point, qu'il fallait, pour être le maître, avoir en soi 
quelque parcelle de divin. Être dieu ou tout au moins. 
fils de dieu — ne fût-ce que fils adoptif — était une 
condition rigoureuse au succès d’une candidature. 

Ceci n’était pas pour embarrasser Antoine, dont læ 
gens descendait d’Anton, fils d’'Hercule, auquel il 
substitua Dionysos; abondance de biens. Ce fut ainsi 
qu’il organisa des entrées solennelles à Éphèse, à 
Athènes, à Alexandrie, où, sous prétexte de pompe 
dionysiaque, défilèrent de véritables mascarades. 
Octave, plus modéré, se contenta du titre de fils dw 
divus César et le porta; il se fit appeler : divi filius. 
Avec son solide bon sens, il jugea que les honneurs 
suivraient la victoire, et la journée d’Actium et ce qui 
s’ensuivit lui donna raison. Non seulement Octave, 
devenu Auguste, se trouva devenu Zeus, fils de Zeus, 
mais les membres de sa famille eurent leur part dans. 
l’abondante distribution, ils devinrent fils et petit-fils. 
de dieu ?. Auguste laissa faire, se montrant, ici comme 
dans tout le reste, prudent et soucieux des formes. 
traditionnelles. Jamais il ne permit qu’on l’appelât 
directement maître ou dieu, ni qu’on lui dédiât de 
temple #. Toutes les statues pédestres et équestres, 
les quadriges d’argent, qui avaient été élevés en som 
honneur, au nombre de quatre-vingts environ, il les. 
envoya à la fonte et en fit des trépieds qu’il offrit à 
Apollon Palatin 15, 1] autorisa seulement l’introduc- 
tion de son nom dans les chants saliens, parmi ceux 
des dieux antiques de la patrie : ἔς te τοὺς ὕμνους 
ἐξ ἴσου τοῖς θεοῖς ἐσγράφεσθαι 13. Le nom d’Au- 
guste, mot sous lequel les Romains désignaient les. 
choses les plus sacrées et les plus vénérables, devint le 
titre définitif et héréditaire imposé à Octave et à ses 
successeurs, faisant d’eux plus que des hommes, puis- 
que, au temps de Végèce, il assurait encore un res- 
pect religieux à l’empereur comme à un dieu partout 
présent : Impera!or cum Augusti nomen accepil, lam- 
quam præsenli el corporali Deo, fidelis est præslandæ 
devotio 13. 

Il semble que l’empereur se soit efforcé de ne prendre 
de la divinité que l'indispensable, si l'on peut parler 
ainsi. Il n’en tirait que ce qui lui servait à affermir son: 
œuvre politique. Cependant il laissait l'initiative pri- 
vée organiser son culte. Dans l’Italie méridionale on 
peut relever les traces du culte à lui rendu de som 
vivant. A Pompéi on rencontre des flamines d'Au- 
guste; le premier est M. Holconius Rufus, à qui succède, 
du vivant de l’empereur, M. Holconius Celer, qui est 
appelé sacerdos divi Augusti #. A Pise, autres flamines, 
à Bénévent, à Terracine, à Pola, à Vérone, à Crémone, 
à Pouzzoles s'élèvent des temples #, Les provinces. 
font de même. L’Asie sollicite la permission d'élever 
des temples à la divinité de l’empereur, qui y consent 
à la condition que le nom de Rome sera associé au 


p. 61; A. Firicke, De appellationibus Cæsarum honorificis 
et adulatoriis usque ad Hadriini ætatem apud scriptores 


romanos, in-8°, Kœnisherg, 1867. — ᾽ο Suétone, Auguslus, 
53, — 11 Dion Cassius, LIT, 20, — Ὁ} Res gestæ divi Augusti, 
IV, 51; Suétone, Augustus, 52, — % Dijon Cassius, LI, 20. 


— 1 Végèce, 11,5.— # Corp. inscr.lat.,t. x,n. 830, 837, 838, 
540, 943, 944, 946, 947, 948. — 19 Corp. inscr. lat., t, ν, 
n. 18,3341. 4442; t. 1x, n. 1556; t. x, n. 1613, 6305; t. xt, 
n. 1420, 


ds titan pis 


2737 


‘sien, Romæ el Auguslo, et que les provinciaux seuls 
prendront part à ce culte. Les Romains ne devaient 
honorer que Rome et César. Les citoyens romains, 
-à Éphèse ou à Nicée, honoraient Rome et César, père 
d’Auguste; les provinciaux, à Pergame ou à Nicomé- 
die, honoraient Rome et Auguste 1, L’an 29 avant 
Jésus-Christ fut élevé le premier temple consacré à la 
double divinité 5. 

Tandis qu'Auguste affectait de ne pas vouloir l’en- 
“cens que les Romains eussent fait fumer devant sa 
divinité, il ne pouvait raisonnablement se refuser aux 
manifestations des provinciaux, des Asiatiques prin- 
cipalement, car les Grecs d’Asie prétendaient honorer 
non un souverain mais un parent. En effet, la poésie et 
la légende avaient établi un lien entre les Troyens et 
les fondateurs de Rome; les Romains affectaient de 
s'en souvenir à l’occasion et de le rappeler, ce qui va- 
ait à la ville d’Ilium privilèges et immunités non {am 
ob recentia ulla merita quam originum memoria ?. César 
lui marqua une particulière bienveillance, ce qui 
m'était que juste, puisque les Iliens le faisaient remon- 


EMPEREURS 


ter, d’après son gentilice, à lule, fils d’'Énée 4. Cette | 


parenté, à elle seule, disaient-ils, lui eût destiné la 
royauté. Les empereurs favorisèrent toujours Ilium; 
des constitutions du n° siècle lui reconnaissent des 
privilèges δ, et la coutume se conserva quelque temps 
“chez les citoyens de la ville de traiter de parents les 
æmpereurs : τὸν συνγενῖ, dit, à propos de Tibère, 
une inscription. Les autres villes d'Asie n’en con- 
<urent pas une jalousie bien vive, toute la province 
se fit gloire de participer aux démonstrations de res- 
pect dont César était l’objet ". 

Ainsi le culte impérial eut en Asie une double ori- 
gine : la tradition, déjà lointaine, qui fit mettre au 
rang des dieux les Séleucides, les Ptolémées, les Atta- 
lides?, et la parenté séculaire entre César et les Grecs, 
sentiment qui ne s’affaiblit qu’à peine quand s’épuisa 
sur le trône la série des empereurs de la gens Iulia. 
Et pourtant ces empereurs se montrèrent habiles en 
voulant, comme pour compléter leur union avec le 
pays, au regard des provinciaux, inspirer ou favoriser 
l'association de leur culte et de celui des vieilles divi- 
mités indigènes. Ce ne fut pas une règle absolue, ce fut 
seulement le cas le plus fréquent; et, bien entendu, 
‘comme la province, agglomération de cités jadis dé- 
pendantes, n’avait pas de divinités nationales com- 
munes, il ne s’agit là que d’un culte municipal. 

On peut noter une grande variété dans les noms des 
prêtres attachés à ce culte, ce qui n’a rien que d’ordi- 
maire à l’époque hellénistique. Au titre de la divinité 
vénérée primitivement seule s’ajoutait la mention des 
Augustes ou d’un empereur unique; on disait, par 


Ὁ Dion Cassius, LI, 20; cf. Bouché-Leclercq, L’'intolérance 
religieuse et la politique, in-12, Paris, 1911, p. 40. Cette 
casuistique habile ménagea la transition entre deux formes 
du culte monarchique, entre l’adoration du mort et celle 
du vivant. — ? Je crois inexacte l’opinion de E. Beaudouin, 
Le culte des empereurs dans les cités de la Gaule Narbon- 
aise, in-8°, Grenoble, 1891, p.75, qui soutient que le culte 
de Rome et d’Auguste « s'adresse non à l’empereur Au- 
guste mort et divinisé, non pas même personnellement à 
l'empereur régnant, mais à l'empire en général, à l'État 
romain considéré comme gardien de la paix et de la civili- 
sation ». Auguste accepta le culte personnel, à condition 
qu'on ne le séparât pas de Rome; l’idée ne s’est pas modifiée 
sous ses successeurs. — ἢ Tite-Live, Hist., 1. XXXVIII, 
Ὁ, XXXIX. — * Lucain, Pharsale, IX, 954 sq. — " Digeste, 
J'XRVIT tit. x, lex 17, n.1; 1. L, tit. r, lex 1, n. 2. — 
51,6 Bas-Waddington, n. 142; Corp. inscr. græc., t. τι, 
αι. 2957. — ? G. Radet, La déification d'Alexandre, dans 
Revue des universités du Midi, 1895, t. 1, p. 162. — 
* Bull. de corresp. hellén., 1881, t. v, p. 192, n. 14. — 
9 Corp. inscr. græc., t. 111, n. 3858 e. — 1° Corp. inscr. 
.græc., t. τι, n. 3190. — 21 Jbid., add. n. 3831 4 #. — Le 
Bas-Waddington, n.525.— * Bulletin de corresp. hell., 1887, 


\ 


2733 


exemple, à Bargylia : le prêtre d’Artemis Cyndias 
et de César Auguste *; mais quand un césar était à lui 
seul l’objet d’un culte, le prêtre recevait sa qualifica- 
tion un peu au hasard. À Acmonia, il y avait un σεῦα- 
στοφάντης, titre tout romain équivalent de flamen Au- 
gusti®; à Smyrne, un néocore des Augustes ? ; à Æzani, 
un prêtre de l’empereur à vie #; à Stratonicée, un prêtre 
des Augustes 12; à Cys, un prêtre du dieu Auguste Ὁ, 
Généralement on fit choix du titre de grand-prêtre, 
ἀρχιερεύς 4, On trouve des grands-prêtres des Césarsou 
de tel ou telempereur dans un certain nombre de villes #. 

Une formule rencontrée assez communément dans 
les inscriptions qui datent ou paraissent dater du dé- 
but de l’empire est celle-ci : prêtre de la déesse Rome 
et de l’empereur, le dieu Auguste (ou bien : et de Cé- 
sar Auguste) #. Il y avait encore, en effet, sous Auguste 
et jusqu’à sa mort, des nobles, des sénateurs tout 
prêts à le railler ou à lui faire une sourde opposition. Il 
fallait que le prince prêtât le moins possible à la cri- 
tique, moqueuse ou jalouse #. Associer à son culte ce- 
lui de l’Urbs, pour tous sacrée, était peut-être le moyen 
le plus sûr d’imposer à ces hommes le respect. Les 
Asiatiques — et d’autres provinciaux — étaient déjà 
de longue date habitués à vénérer Rome; il n’en résul- 
tait aucun changement grave dans leurs usages *. 
Lorsque, avec son esprit avisé, Auguste autorisa la 
construction de deux sanctuaires dédiés à Rome et à 
Jules César, l’un à Éphèse, l’autre à Nicée de Bithynie #, 
il introduisait le culte d’un prédécesseur défunt, dont 
personne ne pouvait plus prendre ombrage, et créait 
un précédent qui conduisait, ainsi qu’il arriva, à l’au- 
torisation de construire les deux temples de Pergame 
et de Nicomédie dédiés à Rome et à lui-même. Cette 
religion, si bien lancée dans le monde, eut une splen- 
dide fortune, et la déesse parèdre, la ville de Rome, 
s’effaça elle-même. Après la mort d’Auguste, il n’en 
fut plus guère question *#. 

D'une façon générale, le culte impérial, fondé dans 
une cité d'Asie, se modelait en somme, dans la plu- 
part des cas, sur l’organisation des cultes existants. 
L'empereur et le sénat laissaient faire et s’interdisaient 
soigneusement toute intervention aussi bien dans le 
culte municipal que dans le culte provincial adressé 
aux souverains. Bien plus, ils marquaient quelque ré- 
pugnance, simple stimulant qui empêcha le culte im- 
périal de se galvauder, ce que laissait craindre l'ému- 
lation entre les villes qui briguaient d'obtenir la per- 
mission du nouveau culte. Après qu’en l’an 29, Per- 
game eut obtenu la permission ? d'élever un temple 
à Rome et à Auguste, l'Espagne envoya des députés 
solliciter du sénat l'autorisation d'élever exemplo Asiæ 
un temple à Tibère et à sa mère *. L'empereur refusa, 


t. xx, p. 306, 1. 6. — 2“ Les grands-prêtres du culte 
impérial, représentant la personne du dieu, portèrent la 
robe de pourpre de l’empereur et une couronne de laurier, 
d’or, comme le stéphanophore. — 1 Aphrodisias : Le Bas, 
n. 1602 a; Iasos : Journ. of Hell. stud., t.1x, p. 339; Magnésie 
du Méandre : Kern, Inscriften, n. 113; Stratonicée : Bull. 
corresp. hell., 1887, t. xt, p. 155, n. 61; 1888, τ, XII, p. 85, 
n. 10; Thyatira : Corp. inscr. græc.,n. 3504; Aphrodisias : 
ibid., n. 2739. — 1° Nysa : Corp. inscr. græc., t. τι, ἢ. 2943; 
Cymé: ibid., n. 3524, ligne 55; Abalanda : Bull. de corresp. 
hell., 1886, t. x, p. 307; Mylasa : ibid., 1888, t. XII, Ρ. 15, 
n. 4; Smyrne : Corp. inscr. græc., t.11, n. 3187. — 17 Tacite, 
Annales, 1. 1, n. 10. — 15 Il semblerait même que, sur quel- 
ques points, le culte de Rome ait subsisté seul, encore sous 
l'empire; une inscription d’Apollonia Sozopolis, de Phrygie, 
copiée par Anderson, dans Journal of Hellenic studies, 1898, 
τ. xvmt, p. 97, n. 37, mentionne un ἱερέα Ῥώμης γενόμενον. 
πηεσδεύσαντα πρὸς τὸν Σεδαστὸν ômpexv. — W Dion 
Cassius, LI, 20; cf. Corp. inscr. græc., n. 2957. — Ὁ E. Kor- 
nemann, Zur Geschichte der antiken Herrscherkulte. Bei- 
träge zur alten Geschichte, in-S°, Leipzig, 1901, p. 117. — 
31 Dion Cassius, Hist. rom, LI, 20. — 35 Tacite, Annales, 
l. IV, 37. 


2739 


disant avoir cédé pour l'Asie eu égard à la permission 
donnée antérieurement par Auguste aux Pergamé- 
niens !. 

En Espagne, la Tarraconaise célébrait le culte nou- 
veau dès l’an 26. Auguste avait fait un long séjour en 
Espagne; pendant son expédition contre les Canta- 
bres, il était tombé malade à Tarragone et y avait inau- 
guré son huitième et son neuvième consulat. Les habi- 
tants de cette ville, qui l’avaient connu de près, et qui 
sans doute avaient été traités par lui avec faveur, 
voulurent se montrer reconnaissants : ils lui deman- 
dèrent la permission de lui élever un autel. C'était alors 
la manière de témoigner sa reconnaissance aux grands 
personnages, hic est velustissimus referendi bene meren- 
libus gratiam mos ?. Auguste y consentit sous la même 
condition imposée aux Asiates; après la mort de l’em- 
pereur, l’autel devint un temple : Templum ut in 
colonia Tarraconensi strueretur Augusto petentibus 
Hispanis permissum *; temple réservé à l'Espagne 
citérieure, car la Bétique et la Lusitanie avaient les 
leurs. Tacite ajoute que cet exemple fut suivi dans les 
autres provinces : datumque in omnes provincias exem- 
plum. Le temple de Tarragone avait été construit et il 
était entretenu aux frais de la province. Là se réunis- 
saient, à des époques de l’année que nous ignorons, les 
députés des villes et des conventus qui formaient ce 
qu’on appelait le concilium provinciæ Hispaniæ cile- 
rioris. Les inscriptions trouvées à Tarragone et rela- 
tives à ces assemblées provinciales nous apprennent 
qu’elles n'avaient pas d’attributions vraiment poli- 
tiques; on y votait d'ordinaire beaucoup de flatteries 
pour les empereurs morts ou vivants et des remer- 
ciements pour les membres de l’assemblée qui avaient 
rempli leurs fonctions à la satisfaction générale. Elles 
avaient pourtant le maniement de certains fonds affec- 
tés à l’entretien du temple et à des dépenses communes, 
elles envoyaient des ambassades à l’empereur, elles 
se plaignaient au besoin quand elles croyaient leurs 
privilèges attaqués, et nous voyons la province d’'Es- 
pagne citérieure élever un monument à un Cantabre 


EMPEREURS 


ob causas ulilitatesque publicas fideliter et constanter 


dejensas #. De cette manière, quand ces assemblées le 
voulaient bien, la politique pouvait s’introduire chez 
elles, comme le prouve la célèbre inscription connue en 
France sous le nom de marbre de Thorigny. Les prêtres 
qui desservaient l’autel de Tarragone étaient des per- 
sonnages importants, qui avaient rempli les plus hau- 
tes fonctions municipales dans leur pays ou qui, dans 
les emplois publics, étaient arrivés au rang de cheva- 
liers. Quand on leur donne leur titre complet, on les 
appelle flamen Romæ, divorum et Augusti provinciæ 
Hispaniæ cilerioris, ce qui prouve qu'ils étaient à la 
fois prêtres de Rome, des empereurs morts et déifiés 
et de l’empereur vivant. Ce titre complexe nous aide 
à comprendre quel était le caractère véritable et le 
sens de l’apothéose impériale. On a trouvé en Espagne 
très peu de traces de temples consacrés à des empe- 
reurs isolés. Le culte dont ils étaient l’objet n’était 
donc pas tout à fait un culte personnel; il s’adressait 
moins à tel ou tel césar qu’à la dignité impériale 
elle-même : c'était l’adoration du pouvoir monar- 
chique ὅ. L’autel de Tarragone est figuré sur les mé- 
dailles. 1] est de forme carrée et ressemble à celui de 
Lyon :. x 


3 V. Chapot, La province romaine proconsulaire d'Asie 
depuis ses origines jusqu’à la fin du haut empire, in-8°, Paris, 
1904, p. 395-440. Cf. ἃ. Boissier, L'apothéose impériale, dans 
Revue des deux mondes, 1° mai 1871,t. xcmm, p. 630-687. 

— ? Pline, Hist. nat., 11, vn. — ? Tacite, Annal., 1, 78. — 
‘ Corp. inscer, lat., t. 11, n. 4192. — " G. Boissier, dans Revue 
crilique, 1870, p. 130-131. — * Eckhel, Doctr. numm. veter., 
L. 1, p. 57; Mionnet, t, 1, p. 36, n. 260; p. 51, n. 370-374. — 
* Les assemblées provinciales et le culte des empereurs, dans 


2740 


La Gaule chevelue imita l'Espagne et l'Asie. Em 
l'an 12, une fête annuelle en l’honneur de Rome et 
d’Auguste fut instituée et le lieu choisi fut le confluent 
de la Saône et du Rhône, point voisin de celui où 
s’assemblaient les trois provinces 7. 

Le culte impérial se répandit dans la plupart des 
provinces en l’espace de quelques années. L'Espagne 
donna l’exemple et le branle aux autres pays; on peut 
croire que ceux-ci lui empruntèrent la pensée et som 
mode d'exécution en adoptant les institutions. Le 
culte impérial était desservi par des flamines et ceux- 
ci étaient-ils distincts des legati qui formaient l’assem- 
blée provinciale? On l’a soutenu avec vraisemblance 
pour la Tarraconaise, mais dans la Bétique les choses 


se passaient d’autre façon et les flamines y étaient 


non pas délégués par les villes, mais nommés par l’as- 
semblée de la province *. Étaient-ils nommés à vie, 
comme le flamen Dialis ou Quirinalis de Rome? Ne 
pourrait-on pas croire qu’à cause de l'importance 
de ces fonctions et pour y faire participer plus de 
monde, elles étaient temporaires et leur titulaire non 
rééligible. Nous connaissons des flamines sortis de 
charge et auxquels des statues étaient élevées dans 
les temples ὃ. Il est surprenant que l'expression de 
flaminales ne se trouve pas plus souvent employée,mais 
peut-être s’est-on servi de flamen pour flaminalis, de 
même qu’on usait de seviri à la place de sevirales. Un 
personnage vivant à Mahon nous dit qu’il a rempli les 
fonctions de duumvir dans son pays et de /lamen de 
l'Espagne citérieure 15, ce qui semble indiquer qu'il est 
sorti de charge; celle-ci n’était donc pas inamowible. 
Les inscriptions de la Bétique, plus explicites que 
celles de l'Espagne citérieure, nous disent positive- 
ment que cette dignité ne durait qu’un temps #. Ce 
n'était pas seulement au chef-lieu de la province que 
se célébrait le culte des empereurs, mais dans chaque 
ville de l'Espagne citérieure. Il semble seulement que 
ces cultes municipaux fussent moins régulièrement 
constitués que le culte provincial. A l'exception des 
prêtres du temple de Lyon, qui sont appelés sacer- 
dotes, ceux des provinces portent généralement le nom 
de flamines. En Espagne, ils sont nommés tantôt /la- 
men Romæ et divi Augusli, tantôt sacerdos divorum 
εἰ Augustorum, tantôt ponlifex Cæsarum, tantôt 
pontifexz domus Augustæ, etc. ; d’une ville à l’autre le 
changement est souvent complet :?. On n’y attachait 
guère d'importance, parce que la différence originelle 
entre ponlifex et sacerdos était abolie ou incomprise ?. 
Enfin, en Espagne comme partout ailleurs existaient 
des Augustales, et leur organisation ne diflérait guère 
d’une province à une autre. 

Un fragment d'inscription découvert en février 1888, 
à Narbonne %, contient plusieurs chapitres relatifs aux 
devoirs du flamine et de la flaminique. C’est une loi 
impériale qui donne au prêtre sortant de charge une 
place particulière et des droits dans le sénat de sa pa- 
trie. En somme, c’est une lex publica qui applique au 
flamine de la Narbonnaise les règles établies par l'édit 
perpétuel au sujet du flamen Dialis, et c’est Auguste 
lui-même qui, très vraisemblablement, a organisé l'as- 
semblée de la Narbonnaise ainsi que le culte impérial. 
La loi de Narbonne servit probablement de modèle 
aux provinces de langue latine. En Afrique, nous trou- 
vons appliquées les règles posées ici. Les flamines 


Bull. archéol. du Comité des trav. hist., 1891, p. 567; J. Tou- 
tain, L'institution du culte impérial dans les trois Gaules, 
dans Recueil du centenaire de la Soc. nat. des antiq. de France, 
1904, p. 455-459. --- " Corp. inscr.lat.,t. τι, n. 2344, —* Jbid., 
t.ur, ἢ. 4248.— 10 Jbid., t. 11, n. 3711.— 4! Jbid., t. τι, πὶ 2122, 
2344.— 13 Jbid.,t. τι, n. 1534, 2105. — # Jbid., t. 11, 3278: 


| — M Jbid,, τι xn, n. 6038, plaque de bronze trouvée sur la 


route d’Armissan, banlieue de Narbonne, entrée en 1889, 
par acquisition, au musée du Louvre, 


2741 


jouissent des prérogatives que l’empereur accorde à 
ceux de la Narbonnaise. 

Malgré l'extension du culte impérial, il est malheu- 
reusement difficile de retrouver dans la plupart des 
villes les premières traces du culte impérial et de sa- 
voir exactement si, du vivant même d’Auguste, elles 
ont eu un temple et un prêtre. En l’an 12 avant Jésus- 
Christ, un temple d’Auguste existait à Mylasa!; en 
l'an 11, les habitants de Narbonne établissent une 
fête en l’honneur des nalalicia d’Auguste, six prêtres 
offrent des sacrifices au numen Augustli ?; en l'an 1, 
à Nysa en Carie, on rencontre un prêtre de l’empereur *. 
Du vivant d’Auguste,ilpossède des temples qui lui sont 
consacrés à Nole, en Istrie, à Athènes, à Thessalonique, 
à Corinthe, à Thasos, à Apollonie de Pisidie, etc., etc. 
et, sans doute 4, dans un très grand nombre d’autres 
villes. Les rois vassaux de l’empire ne se montrent pas 
moins dévots. Hérode fait construire à Samarie le 
Cæsareion et l'Agrippeion $ et un temple en marbre 
blanc près des sources du Jourdain δ. Polémon, roi du 
Pont et du Bosphore, fut prêtre d’Auguste à Cyme, 
en Éolide τ; Juba IL, roi de Maurétanie, consacra à 
Auguste un bois sacré qui figure sur ses médailles ". 
On vit désaffecter des temples consacrés aux dieux 
pour devenir titulaires du divus Augustus. 

A la mort d’Auguste, en l’an 14 de notre ère, l’em- 
pire était fondé, le culte organisé. L'institution du 
temple de Pergame, de l’autel de Lyon, de l'assemblée 
de Narbonne avait appris aux provinces à adorer le 
maître de l’empire. Sa famille n’est pas moins bien 
traitée. Livie pénètre dans l’Olympe. On a retrouvé 
à Priène ® une dédicace à ᾿]ουλία θεὰ χαλλίτεχνος 
(mère d’une illustre postérité), fille du dieu César- 
Auguste, c’est-à-dire Livie, adoptée par testament de 
l’empereur dans la famille des Jules et dès lors appelée 
Julia Augusta et Augusti filia. Samos reconnaît les 
bienfaits de la déesse Julia Augusta 19. Les habitants 
de Sardes admettront sur leurs monnaies l'effigie de la 
« déesse Octavie », femme de Néron ; et sur celles de 
Cyzique, on verra une Koré Soteira sous les traits de 
Faustine la jeune 15. Il devient de style, dans plus d’un 
monument où est glorifié quelque dieu Auguste, de 
joindre une flatterie du même ordre pour l’impératrice, 
le plus souvent dénommée Héra, ou même pour la 
fille du prince. Une inscription d’Ilium donne comme 
la formule achevée de l’adulation des Asiatiques en- 
vers leurs maîtres 1 : « À Antonia, nièce du dieu Au- 
guste, devenue femme de Drusus Claudius, le frère 
de l’empereur Tibère, fils d'Aug., Aug., mère de Ger- 
manicus César et de Tib. Claudius Germanicus, et de 
la déesse Livia Aphrodite Anchisias, ayant fourni la 
plupart et les plus considérables des branches de la 
plus divine famille, Philon, fils d’Apollonios, à sa 
déesse et bienfaitrice, à ses frais.» Cette Antonia était 
alors mère et grand'mère de tous les rejetons de la 
famille impériale pouvant aspirer à la succession de 
Tibère et, à ce titre, elle se trouvait divinisée de son 
vivant 14, 

11 faut reconnaître en tout ceci l'extrême popularité 
de ces cultes. Soit intérêt, soit conviction, la divinité 
impériale est fêtée avec plus d’empressement qu’au- 
cune autre, nul sacerdoce n’est plus recherché que le 
sien. L’adulation, la bassesse instinctive et acquise 
lorsqu'il s’agit de Grecs, ont des réserves insoupçon- 
nées de servilité, mais, malgré tout il reste et il faut 


1 Corp. inser. græc., t. 11, ἢ. 2696. — ? Corp. inscr. lat., 
t. xu, n: 4333. — ὃ Corp. inscr. græc., t. 11, n. 2943. — 
4“ Corp. inscr. atticar., t. 11, n. 63,252; Revue archéol., 1873, 
p. 155; Arch.des miss. scientif., 1876, p. 207,249; Res gestæ, 
2° édit., p. x.—" ΕἸ, Josèphe, De bell, jud., 1, I, e. ΧΧΙ, n. 1, 2. 
— δ Jbid:; 1. 1, ο. ΧΧῚ, τι. 8. — 7 Mionnet, t. vr, p. 599. — 
5 Suétone, Augustus, 60. — * Ancient greek inscriptions in 
the Brit. Mus., n. 428. — 3 Fabricius, dans Athen. Mittheil., 


EMPEREURS 2742 


faire une place au sentiment religieux. Pour les an- 
ciens, la distinction entre le pouvoir monarchique et 
la puissance divine n’était pas chose aisée à déterminer, 
car tous ces monarques se réclamaient d’une généa- 
logie parsemée de dieux et de demi-dieux, et s’eflor- 
çaient d'y rattacher la source de leur autorité pré- 
sente. L'empire ou la royauté témoignait en faveur 
d’une accointance plus ou moins étroite avec la divi- 
nité, en même temps que l’usage d’un pouvoir absolu 
permettait à son détenteur de répandre bienfaits et 
châtiments avec une profusion positive que les person- 
nages de l’Olympe ne possédaient pas au même degré. 
Cette crédulité devait être vraiment robuste pour 
résister au spectacle édifiant que lui présentaient les 
faits et gestes des dieux et la vie des empereurs. Mais 
à la piété se joignait un sentiment d’essence plus réa- 
liste; le fidèle sujet des empereurs, en lui rendant l’ado- 
ration, faisait profession de loyalisme politique. Le 
titre de « sauveur », si souvent décerné aux souverains, 
n'implique pas l’idée du salut de l’âme par la déli- 
vrance du péché, mais l’idée de la protection efficace 
de la cité et de l'État. 

En effet, le gouvernement sut tirer parti de la dévo- 
tion nouvelle en la canalisant, en lui donnant une 
portée politique et une vertu administrative. Les fêtes 
qui réunirent au chef-lieu de la province les délégués 
des villes et des bourgades, offrirent à ceux-ci l’occa- 
sion de satisfaire leur piété et d'échanger leurs idées, de 
se concerter, de tenir des espèces de diètes (concilia) 
qui furent autorisées à porter une fois par an leurs do- 
léances avec leurs hommages jusqu’à l’empereur lui- 
même, sans passer par le gouverneur. Ce furent autant 
de petits parlements provinciaux, présidés par le prêtre 
ou flamine d’Auguste, qui furent ainsi associés à la vie 
politique et s’attachèrent au nouveau régime, dont ils 
devinrent les plus fidèles soutiens. Le culte impérial, 
resté facultatif, ne comportant ni obligation ni con- 
trainte, devint l'expression du loyalisme, le lien qui 
unissait toutes les parties de l'empire et, compatible 
avec toutes les religions, pénétrait avec elles dans les 
habitudes courantes, dans la somme des devoirs qu'on 
ne discute plus. On lit encore sur des inscriptions de 
Priène, d'Apamée, d'Eumeneia, d’'Halicarnasse, in- 
stituant des fêtes anniversaires de la naissance de l’em- 
pereur, des phrases comme celles-ci : « On peut se de- 
mander si le jour de naissance [23 septembre] du 
divin Auguste a été plus agréable ou plus utile. 
Le monde courait à la ruine si Auguste n'était pas 
né... La Providence a suscité et orné excellemment 
la vie humaine en nous donnant Auguste, notre 
Sauveur, pour nous et pour ceux qui viendront 
après nous. Le jour de naissance du dieu a été pour le 
monde le début des bonnes nouvelles (Ξὐαγγελίων) 
apportées par lui. Auguste, père de sa patrie, la 
déesse Rome et Jupiter national; Sauveur commun de 
l'espèce humaine %. » 

Un pareil bienfaiteur de l'humanité ne pouvait être 
moins bien traité que César en personne. Des prodiges, 
arguments toujours efficaces parmi un peuple qu'on 
croirait incapable d’y reconnaître la plus grossière 
supercherie, des interventions célestes ne manquèrent 
pas de se manifester. La foudre vint frapper l’inscrip- 
tion tracée au pied de la statue d’Auguste et, du coup, 
enleva la lettre C. On lut donc le mot étrusque aesar 
qui veut dire dieu %. La démonstration était irréfutable, 


1884, t.1x, p. 257. — 11 Imhoff-Blumer, Kleinasiat. Münzen, 
t. 1, p. 184, n. 3. — ?? Macdonald, Hunterian collection, t. 11, 
p. 266, n. 16-18. — » Le Bas-Waddington, Inscript. d'Asie 
Mineure, n. 1039. — 14 V, Chapot, La province romaine 
proconsulaire d'Asie depuis ses origines jusqu'à la fin du 
haut empire, in-S°, Paris, 1904, p. 430. — # Bouché-Leclercq, 
L'intolérance religieuse et la politique, p. 40-42, — 2 Sué- 
tone, Augustus, 97, 


2743 


on la tint pour telle et Tibère attribua à Auguste les 
mêmes honneurs qui avaient glorifié Jules César. Mort 
le 19 août, Auguste le 17 septembre, était canonisé : 
D. ἂν (Καὶ. oct.) eo die divo Augusto honores cælestes 
a senatu decreli Sex. Appuleio Sex. Pompeio cos. ?. La 
cérémonie de l’apothéose fut entourée du plus grand 
éclat ?. Tibère lui-même proclama que le défunt était 
immortel et qu’il fallait révérer son âme comme celle 
d’un dieu ὃ. Le corps fut porté au champ de Mars et 
déposé sur le bûcher, dont les prêtres firent le tour, les 
chevaliers et les soldats défilèrent, puis des centu- 
rions mirent le feu au bûcher. Pendant qu'il se consu- 
mait, un aigle prit son essor comme s’il emportait 
l’âme du prince parmi les dieux. Un ancien préteur 
déclara avoir vu l’âme du défunt s'élever au ciel #. 

Tibère favorisa le culte de son prédécesseur à Rome 
et dans les provinces. Les villes coupables de tiédeur 
furent mises à l’amende, Cyzique perdit même son 
titre de ville libre 5, les gouverneurs indévots furent 
châtiés. En même temps, il ne désapprouvait plus la 
vente d’une statue d’Auguste, puisqu'on agissait jour- 
nellement de même pour celles des autres dieux ὃ. Il ne 
trouvait pas mauvais non plus qu’on eût remplacé 
sur une statue d’Auguste la tête de l’empereur 
défunt par celle de l’empereur vivant 7. Tout 
changea avec le temps et, vers la fin de son règne, 
Tibère fit faire le procès et mettre à la torture 
pour le même acte; il est vrai que Suétone ne dit 
pas que la tête substituée fût celle de Tibère ὅ. Ce zèle 
fut même porté jusqu’à la cruauté, mais plus le vieil 
empereur renchérissait pour le culte d’Auguste, plus 
il se montrait intraitable pour lui-même. Temples, 
flamines, il refusa tout, nous dit Suétone, il ne voulut 
même pas qu'on lui élevât des statues, ou, s’il le per- 
mit, ce fut à condition que ces statues serviraient à 
orner les maisons et n'auraient pas place parmi celles 
des dieux. Il se servit du droit d’intercession pour 
empêcher qu’on jurât par son nom°. L’Asie lui éleva 
un temple 19, mais il y mit comme condition que la divi- 
nité du sénat et celle de sa mère fussent associées à la 
sienne. L'Espagne, aussi superstitieuse alors qu'elle 
n’a cessé de l’être depuis, s’empressa de solliciter la 
même permission, qui fut refusée 21. « Le temple qu'il 
souhaitait, disait Tibère, était un temple élevé dans 
le cœur des Romains. » Il ne l’obtint certes pas et 
lorsque son successeur Caligula réclama les honneurs 
rendus à Auguste, le sénat, sans refuser ouvertement, 
différa son vote 22. Le prince comprit et la série des 
divi se trouva interrompue : il n’y eut pas de divus 
Tiberius. Les mêmes excès eurent les mêmes consé- 
quences pour Caligula 15 et pour Néron. La consécra- 
tion leur fut refusée à tous deux. Seul de la famille des 
Jules, après Auguste, Claude fut proclamé divus, il ne 
fallut pour cela qu’un plat de champignons véné- 
neux. Ce qui peut sembler plaisant, c’est qu'après la 
mort d’Agrippine, Néron fit abolir la divinité de 
Claude, mais Vespasien le rétablit plus tard dans ses 
droits 14. 

Vespasien mit sur le trône impérial la gens Flavia 
et, malgré son scepticisme, devint divus. Lorsqu'il se 
sentit mourir il dit : « Je sens que je deviens dieu 15.» 
Titus aussi fut dieu, mais Domitien échoua. Malgré les 
réclamations de l’armée, le sénat lui refusa l’apothéose, 


1 Corp. inscr. lat., t.1, p. 324, 328. — * Dion Cassius, LVI, 


EMPEREURS 


34 sq. — * Dion Cassius, LVI, 35-42. — * Suétone, Auguste, | 


100.— 5 Tacite, Annales, IV, 36.— * Ibid., 1, 73.— 7? Ibid., 
1, 74. — " Suétone, Tiberius, 58. — " Suétone, Tiberius, 26. 
— 10 V, Chapot, op. cit., p. 440. — #1 Tacite, Annales, 
IV, 37. — 32 Dion Cassius, LIX, 3. — 1 Jbid., LIX, 30. 
— 4 Suétone, Claudius, 45; Vespasianus, 9.— # Suétone, 
Vespasianus, 23. — % Ibid. — * Spartien, Severus, 19; 
cf. A. d'Alès, Le dieu César au temps de Septime-Sévère, 
dans Études, 1903, τ, xcv, p. 737-764. —  Spartien, Gela, 2. 


2744 


abolit sa mémoire et fit marteler son nom sur les in- 
scriptions 1. - 

Nerva inaugure une troisième dynastie, dont tous 
les membres furent appelés au trône en vertu de l’hé- 
rédité adoptive. Tous furent proclamés divi : Nerva, 
Trajan, Hadrien, Antonin, Marc-Aurèle, L. Verus et 
Commode lui-même, qui dut cet avantage à Septime- 
Sévère. Pertinax aussi fut divus et Caracalla accorda à 
son père Septime-Sévère une place dans l’Olympe #, 
tout heureux de l’y voir. S'il faut en croire Spartien, 
Géta, assassiné par son frère Caracalla, aurait inspiré 
au monstre cette plaisanterie : si divus, dum non sit 
vivus 18: cependant l’apothéose de Géta n’est pas cer- 
taine; ni Dion Cassius, ni Hérodien, ni les monuments 
officiels n’y font allusion. Caracalla lui-même fut pro- 
clamé divus, malgré la répugnance du sénat, peu dis- 
posé à irriter l’armée, auprès de laquelle la popularité 
de cet empereur était grande ?. Des faits qui précè- 
dent se dégage une loi dont la constatation ne peut en 
aucune façon nous étonner. Les empereurs divinisés 


après leur mort sont ceux dont le successeur a quelque 


intérêt à rendre leur mémoire vénérable. Si, au con- 
traire, ils périssent à la suite d’une émeute de palais 
ou d’une révolte militaire, leur culte est négligé, par- 
fois même leur mémoire flétrie. Ajoutons que presque 
toujours ces princes ont mérité leur sort par leur tyran- 
nie. Après Alexandre-Sévère, les révolutions devien- 
nent de plus en plus fréquentes et les apothéoses sont 
de plus en plus soumises aux alternatives des guerres 
qui déchirent l'empire. Ce ne sont, la plupart du temps, 
ni des vertus particulières, ni une tyrannie plus cruelle 
qui expliquent, d’un côté, la consécration des empe- 
la privation d’un semblable honneur pour ceux qui ne 
le furent pas 39. 

Plusieurs empereurs firent déifier leurs parents, 
Trajan fit frapper des médailles au nom de divus Tra- 
janus pater; Philippe l’Arabe, qui était chrétien, en 
fit autant pour son père Marinus, dont on a retrouvé 
des médailles frappées à Philippopolis avec la légende 
OEU MAPING accompagnant un buste posé sur un 
aigle aux ailes éployées 21. Les fils des empereurs furent 
également divi quand ils mouraient avant eux. Salo- 
nin, fils de Gallien ??, et Romulus, fils de Maxence *, 
furent consacrés, à la demande de leurs pères et au 
même titre qu'eux. Les jeunes princes étaient consi- 
dérés de race divine. Les impératrices, sœurs et filles 
des augustes, sont aussi associées à la divinité. 

Toute cette débauche de divi et de divæ ne déplaisait 
pas au peuple, qui y trouvait mille façons nouvelles 
d'exploiter la vanité de ces dieux en expectative. 
Deux catégories d'individus se montraient rebelles 
aux suggestions et aux exigences : les juifs et les 
chrétiens. Nous n’avons à nous occuper que de ces 
derniers. 

C'était une grave suspicion pour toute une catégorie, 
chaque jour accrue, de citoyens, d’affranchis, d’ex- 
claves etcomptant même quelques clarissimes, que leur 
répugnance à rendre aux empereurs le culte divin. 
Comme nous l'avons dit, ce culte était une combinai- 
son mi-partie liturgique, mi-partie politique, et se 
soustraire à l'hommage religieux prenait très vile 
couleur révolutionnaire. Sous Domitien, les chrétiens 


— 1 Capitolin, Macrin, 6. — * Ἐπ Beurlier, Le culte im- 
périal, son histoire et son organisation depuis Auguste 
jusqu'à Justinien, in-8°, Paris, 1891, p. 35. — * Tôchon 
d'Annecy, dans Revue numismatique, 1865, p. 56; Cohen, 
Monn. impér., t. v, p.180; Waddington, Inscripl. de Syrie, 
p. 491; R. Mowat, La domus divina et les divi, p. 10. — 
# Corp. inscr. lat., t. vu, n. 8473; Cohen, Monnaies impé= 
riales, t. V, p. 516. — * Corp. inscr. lat., t. νι, p. 1138; 
Cohen, op. cit., t. vir, p. 182 sq. Sur ce temple du jeune 
Romulus, voir Dictionn., t. 1, au mot CôME ET DAMIEN: 


2745 


sont considérés comme molilores rerum novarum, mau- 
vaise note au regard d’une administration respectueuse 
et infatuée de tout ce qui est recommandé par l'usage. 
Le culte impérial, abandonné, en apparence, à la 
piété individuelle et à l’inspiration du cœur, devenait, 
par ses attaches administratives, une démarche 
imposée sous peine d’encourir le soupçon de mécon- 
tentement, d'opposition, de conspiration peut-être. 
Aussi l'embarras est grand, car s’il ne s'agissait que 
de protestations respectueuses et de courbettes, 
la casuistique du temps trouverait le moyen de s’en 
accommoder, mais ce n’est pas de respects qu'il s’agit, 
c’est d’adoration, de sacrifice, d’encens, de libations 
-au dieu Auguste. Les apologistes ne peuvent se dis- 
penser d'aborder la difficulté et entreprennent de la 
résoudre. Ils se réfèrent à l'Évangile, qui enseigne : 
« Rendez à César ce qui appartient à César, et à Dieu 
ce qui est à Dieu. » — « Si tu me demandes pourquoi 
je n’adore pas l’empereur, écrit Théophile à Autolyeus, 
je te répondrai qu’il n’a point été fait pour qu’on 
l'adore, mais pour qu'on l’honore; en effet, il n’est pas 
Dieu, mais homme!. » Saint Justin s'exprime dans 
le même sens dans sa Première apologie : « Nous 
n’adorons que Dieu seul; mais, pour le reste, nous vous 
servons avec joie, nous vous proclamons empereur 
“οἵ souverain des hommes, nous prions pour la puis- 
sance impériale, afin que la sagesse règne dans ses 
conseils ?. » Tertullien se défend en toutes façons de 
donner à l’empereur le nom de dieu, ce qui serait, à 
l’en croire, la plus honteuse et la plus pernicieuse des 
flatteries. Mais comme lui-même n’est pas exempt de 
superstition, il laisse entendre que ce titre pourrait 
être un mauvais présage et ne pas se trouver réalisé. 
Tout ceci est peut-être fort juste, mais les empereurs 
tenaient volontiers la logique et le bon sens pour des 
badinages déplacés, — au moins en ce qui les concer- 
nait. La louange qui leur agréait était celle que les 
chrétiens leur refusaient obstinément, voilà le fait; 
tout le reste n'était que verbiage et échappatoire. 
Le culte impérial, comme tous les cultes païens, n’est 
pas un modèle de tempérance et de modestie; or les 
fidèles pratiquent ces deux vertus et, ce faisant, ils 
honorent mieux l’empereur que les adorateurs impu- 
diques et enivrés. Le génie de l’empereur est un démon, 
les fidèles refusent l'hommage, le leur reprochera-t-on? 
Tout cela est peut-être sage, mais quand un homme est 
si fou de se dire dieu, n’est-ce pas une autre folie 
d’aller lui parler raison? Vous ne serez pas divi, mais 
domini, déclare Tertullien; mais Caligula, Commode, 
Caracalla et les autres veulent être divi, le sont, le 
seront et malheur à ceux qui n’en conviendront pas. 
Nous prions pour vous, disent les fidèles. A ce coup, 
la mesure déborde avec l’insulte. Prier pour eux! 
Qui donc? A moins de les prier eux-mêmes pour 
eux-mêmes! Et c’est ce que les historiens ont trop 
souvent négligé de comprendre. Ils ont traité la 
prétention des empereurs à recevoir le culte comme la 
manifestation d’une aberration mettant la tyrannie 
à son service. En réalité, les empereurs exigeaient 
leur culte avec autant de bonne foi qu'ils adressaient 
leurs hommages à des confrères de l’Olympe. Pour 
des sceptiques comme Hadrien et Marc-Aurèle, des 
fanatiques comme Maximin et Aurélien, des énergu- 
mènes comme Caligula et Héliogabale, le culte 
impérial ne soulevait pas même une objection; pour 
des politiques comme Trajan, Dèce et Dioclétien, il n’é- 
tait qu'une mesure administrative remplie de sagesse. 
Quand Tertullien oppose la fidélité des chrétiens à la 


1 Théophile, Ad Autolycum, 1. 1,c. xx, P. G.,t. νας col. 1040. 
—?S$, Justin, 1 Apolog., 17. — * Tertullien, Apologeticum, 
Ὁ. XXXIHI-XXXV. — ὁ Pline, Epist., 1. X, epist. XCVI. — 
5 Martyrium ὃ, Polycarpi,8,9,10, dans Ἐν X. Funck, Opera 


EMPEREURS 


2746 


trahison des adorateurs des césars qui ont suivi les 
usurpateurs Albinus, Niger ou Cassius, il a pour lui 
le bon sens et l’histoire, de même quand il rappelle 
que Stephanus et Chæreas, assassins des empereurs, 
leur prodiguaient, jusqu’au moment de leur crime, 
les sacrifices et juraient par leur génie. Mais tout ce 
bon sens n’empêcha pas les empereurs de sévir 
contre ceux qui refusaient de les adorer ὅ. 

Nous avons plusieurs exemples de martyrs à qui 
on ἃ demandé de sacrifier à la divinité de l’empereur. 
Pline, pendant sa légation de Bithynie, fait amener les 
accusés devant les images des dieux, au nombre 
desquelles se trouve l’image de l’empereur. On propose 
d'offrir l’encens et le vin, ceux qui refusent d’adorer 
les dieux et l’image impériale sont condamnés 4. Après 
l’arrestation de saint Polycarpe de Smyrne, l’irénarque 
Hérode et son père Nicétas le prennent dans leur char 
et, chemin faisant, le supplient de ne pas s’obstiner 
dans une résistance qui lui coûterait la vie : « Quel mal 
y a-t-il à dire domine cæsar, χύριος Kaïsae, et à sacri- 
fier ? »lui demandent-ils. Amené devant le proconsul, 
Polycarpe est sommé : « Jure par le génie de César et 
crie avec nous : Mort aux impies! » Et encore 
« Jure maintenant par la fortune de César... », puis, 
une troisième fois : « Jure par le génie de César »; à 
quoi Polycarpe répond: «Tu te fais un point d'honneur 
de m’amener à jurer par le génie de l’empereur, selon 
ton expression; tu ignores donc ce que je suis: 
apprends-le, je suis chrétien 5. » Ainsi, parce que chré- 
tien, il refuse le serment par le génie impérial. En 
Afrique, vers la fin du πὸ siècle, le proconsul Saturninus 
fait comparaître devant lui un groupe de martyrs de 
Scilli et leur dit : « Nous avons un culte, et ce culte est 
simple; nous jurons par le génie de l’empereur notre 
maître et nous prions pour sa conservation (juramus 
per genium dominorum nostrorum imperalorum, pro 
salute eorum supplicamus); il faut que vous fassiez 
comme nous »; et une des accusées lui répond 
« Nous rendons l’honneur à César comme à César, 
mais la crainte et le culte au Christ, notre Seigneur. » 

Dans les deux premiers siècles nous ne connaissons 
que ces trois documents authentiques où il est fait 
mention du culte impérial dans les sacrifices exigés 
des chrétiens. Au πιὸ siècle, la mention est plus fré- 
quente,comme d’ailleurs les documents deviennent plus 
nombreux. L’évêque de Mélitène en Arménie compa- 
raît devant le gouverneur Martianus, qui lui demande : 
« Tu dois aimer les empereurs, puisque tu vis sous 
les lois romaines? » L’évêque Acace répond : « Qui 
donc aime plus les empereurs que les chrétiens? 
Chaque jour nous prions pour eux, pour que leur vie 
soit longue, pour que leur gouvernement soit juste, et 
que l'empire jouisse de la paix. » Martianus réclame de 
passer des paroles aux actes et veut un sacrifice à l’em- 
pereur. Acace refuse; il est condamné à mort ° (en 250). 

A Smyrne, le prêtre Pionius refuse le sacrifice; 
alors le néocore Polémon se montre fort conciliant 
jusqu’à ce que, arrivé au terme des concessions, 
il dise : « Sacrifie au moins à l’empereur.— Je ne sacri- 
fierai pas à un homme », répond le chrétien, et il est 
condamné 7 (en 254). 

A Césarée de Palestine, le centurion Marinus est 
condamné comme chrétien « refusant de sacrifier aux 
empereurs » (vers 262). 

A Tanger, le centurion Marcel refuse de participer 
au festin du dies natalis impérial et de sacrifier aux 
dieux et aux empereurs; lui aussi est condamné ἢ 
(vers 298). 


Pair. apostol., p. 290 sq. — " Ruinart, Acta sincera, p. 199. 
— ? Jbid., p. 191. —* Eusèbe, Hist. eccl., 1. VIT, ce. Xv. — 
ν Ruinart, Acta primorum martyrum sincera el selecta, 
p. 343. 


2747 


A Tarse, en Cilicie, Taraque et Probe sont victimes 
du refus de sacrifier au culte impérial 1 (en 304). 

Ce même culte impérial offrait de multiples incon- 
vénients. La curie pouvait obliger ceux dont la 
fortune garantissait la solvabilité d'accepter la charge 
de flamen ou sevir augustalis et d'assumer le paiement 
des réjouissances publiques. Bien plus, le flamine ou 
le sévir était tenu à présider les sacrifices faits en 
l'honneur des empereurs. Mais cette partie religieuse 
était allée en perdant de plus en plus son importance. 
La foi aux divinités impériales était plus que tolé- 
rante; on était disposé à en faire bon marché à celui 
qui donnait de beaux jeux, d’amples distributions, 
un bel édifice public. Des chrétiens pensèrent pouvoir 
devenir flamines dans ces conditions; bien décidés à 
ne manquer en rien aux règles de leur foi. Le concile 
espagnol d’Elvire ?, tenu vers l’an 300, décida d’exclure 
à tout jamais de la communion ceux qui se rendaient 
coupables de sacrifices idolâtriques et aggravaient ce 
premier crime par leur complicité avec les combats de 
gladiateurs et les spectacles des mimes en les prési- 
dant : Flamines qui post fidem lavacri et regenerationis 
sacrificaverint, eo quod geminaverint scelera, accedente 
homicidio, vel triplicaverint, cohærente mœæchia, placuit 
eos nec in finem accipere communionem ὃ. À l’égard 
de ceux qui se faisaient suppléer aux cérémonies du 
culte ou qui parvenaient à s’y soustraire d’une ma- 
nière quelconque, le concile les exclut de la communion 
pendant leur vie, mais les y reçoit au lit de mort, s'ils 
ont fait pénitence et n’ont pas récidivé, auquel cas 
ce serait l’excommunication sans rémission. J{em 
flamines qui non immolaverint, sed munus tantum 
dederint, eo quod se a funestis abslinuerint sacrificiis, 
placuit in finem eis præslare communionem, acla 
lamen legitima pænitentia. Ilem ipsi, si post pænilen- 
tiam fuerint mœchali, placuit ullerius his non esse 
dandam communionem, ne illusisse de dominica 
communione videantur *. Quant aux catéchumènes, 
leur baptême sera simplement retardé de trois ans, 
s'ils se sont abstenus de sacrifices. Z{em flamines st 
fuerint catechumeni et se a sacrificiis abstinuerint, post 
triennii tempora placuit ad baptismum admitti debere. 
Pour ceux qui se sont contentés de porter des cou- 
ronnes, insignes de leurs fonctions, le concile les 
écarte de la communion pendant deux années seule- 
ment. Sacerdoles, qui tantum coronas portant nec 
sacrificant, nec de suis sumplibus aliquid ad idola præ- 
slant, placuit post biennium accipere communionem *. 


La dernière persécution vit une tentative d'orga- | 


nisation dans laquelle le culte impérial remplirait une 
large part de collaboration. Maximin Daïa institua 
entre les prêtres de ce culte une hiérarchie. « 11 donna 
à Ἰ᾽ἀργιερεὺς de chaque ville juridiction sur tout ce 
qui concernait la religion. Le grand-prêtre provincial 
eut, à son tour, juridiction sur les grands-prêtres 
locaux. Tous devaient exercer une active surveillance 
sur les chrétiens, les empêcher de bâtir des églises 
et de tenir des réunions publiques ou privées. Ils 
avaient le droit de les arrêter, de les forcer à sacrifier, 
et de les traduire devant les tribunaux, s’ils refusaient. 
Pour aider le prêtre provincial dans sa tâche, l’empe- 


1 Ruinart, Acta sincera, Ὁ. 472. — ? L. Duchesne, Le 
concile d’Elvire, dans Mélanges Renier, Ὁ. 162. — 
3. Conc. Illib., can. 2, dans Hardouin, Conc. coll, t. 1, 


p. 249. — 4 Conc. Illib., can. 3. — 5 Conc. Illib., can. 55. — 
“ Eusèbe, Hist. eccl., 1. VIII, c. χιν. — 7 E. Beurlier, Le 
culte impérial, p. 281. — " Code Justinien, De Just. codic. 
confirm. — * Symmaque, Relationes, édit. Seeck, 6, 7, 14, 
25, 29, — 10 Corp. inscr. lat., t. vin, n. 1781; Bull. de l'acad. 
d'Hipp., t. xix, p. 26. — 4 Corp. inscr. lat., ἢ, Vin, n. 10489. 
— 32 Digeste, 1. L, tit. 1v, lex 18, n. 12. — 3" Code Théo- 
dosien, 1. VI, tit. xx1v, leg. 3 et 4; 1. VII, tit. 1, lex 7; 
1. VIII, tit. var, lex 16; 1. XII, tit. 1, lex 70; Code Justinien, 
XII, TILL XXTX, UC 2, 4 Code Théodosien, 1. VI, 


EMPEREURS 2748 


reur lui donna des satellites 5. Cette organisation, 
si elle eût été imaginée plus tôt et étendue partout, 
eût été un instrument terrible de persécution, mais 
elle n’exista que dans les provinces d'Orient soumises 
à Maximin, et elle fut de courte durée. Elle disparut 
avec la persécution *. » 

Ce qui ne disparut pas avec la persécution, ce fut 
le culte impérial. L'intérêt politique et administratif 
s’y opposait; cependant, un changement s’imposait, 
puisque la portion idolâtrique de ce culte était incon- 
ciliable avec le christianisme. Tout ce qui pouvait 
être mis au compte du respect fut conservé, on enten- 
dit même le respect d’une façon si large que les plus 
tolérants, de nos jours, en seraient choqués. Au retour 
de la victoire du Pont Milvius, le sénat dédia un temple 
à Constantin, celui du jeune Romulus, que sa mort 
prématurée avait laissé pour compte, et qui sert 
aujourd’hui de vestibule à l’église des Saints-Cosme- 
et-Damien. Ce fut le dernier fait de ce genre. Mais si 
on se montra réservé en fait de temples, on prit sa 
revanche en fait de titres. L'empereur parla de sa 
divinité, Numen meum ὃ. et les fonctionnaires ren- 
chérirent ". La maison impériale continua quelque 
temps à être appelée domus divina, puis, après un 
long oubli, on y revint au vie siècle 1 et Valentinien 
nous est représenté divina slirpe progenilus 1". Si om 
parcourt la Nolilia dignitalum, on voit que tout ce 
qui touche à l’empereur est sacré : sacræ largiliones, 
sacræ cogniliones, sacrum cubiculum, sacrum Palalium, 
sacrum Encaustum; le palais impérial est un sacrarium *? 
et Ausone, chrétien plus que tiède, il est vrai, et dont 
la foi ne résiste guère au plaisir d’une phrase pompeuse, 
appelle ce même palais sacrarium imperialis oraculi. 

Les formes les plus serviles et les plus répugnantes 
imaginées par l’adulation asiatique pour Héliogabale et 
Dioclétien sont soigneusement conservées, renouvelées 
et pratiquées. Les empereurs chrétiens s’arrangent 
à merveille qu’on leur parle à genoux et qu'on baise 


. leur manteau de pourpre #. Les lois règlent le rang 


des personnages de la cour admis à l’adoration du 
prince 15. La suprême faveur est de recevoir un baiser 
de sa bouche. C'était alors une sorte de consécration #5, 
Les images impériales reçoivent des honneurs étranges: 
devant elles on brûle l’encens, on se prosterne, om 
récite des prières 15. Saint Jérôme gronde : « Les. 
gouverneurs qui adorent les statues et les images 
impériales font ce qu’avaient refusé de faire les trois. 
Hébreux ”.» Saint Ambroise # et saint Jean Damas- 
cène ! attestent qu'on adorait les statues impériales; 
il suffit de rappeler ici l’affaire de la statue d'Eudoxie 
(voir ce mot). Ces images portent d’ailleurs les noms. 
de sacri vultus, sacra laurala 39, En 425, Théodose 11 
interdit l’adoration des statues impériales 1. 

Les empereurs défunts étaient quelque peu déchus… 
Bons ou mauvais, glorieux ou médiocres, tous, 
désormais, obtenaient comme un passeport le titre 
de divus, lequel ne signifiait plus rien du tout. 
Constantin, Constant, Constance, Julien, Jovien, 
Valentinien Ier et Gratien furent tous divi. Théodose 
n'y échappa point et une inscription qui, bien que 
transmise par le faussaire Pirro Ligorio, paraît être 


tit. 1x, lex 1, et le commentaire de Godefroy. — # Pacatus, 
Panégyrique de Théodose, 20; Mamertin, Gratiar. act. 
Juliani, 28. — 15 Philostorge, Hist., 1. ΤΙ, Ὁ’, XVII: χαὶ 
τὴν Κωνσταντίνου εἴχόνα τὴν ἐπί τοῦ πορφυροῦ κίονος or a- 
HEVNV, θυσίαις τε ἱλάσχεσθαι. λυχνοχαίαις χαὶ Our μασι 
τιμᾶν, al εὐχᾶς, προσάγειν ὡς θεῷ. --- MS. Jérôme, Jr 
Danielem, 11, 18, P. L.,t. xxv, col. ‘509.— 1#S, Ambroise, 
Hexameron, 1. VI, n. 9,57, P. L. ax, , 00]. 206. ---- "ἡ Κι Jean 
Damascène, Orationes de imaginibus, III, xz1, P, G., τι xCIw, 
col. 1357.— * Code Théodosien, 1. XIII, tit. 1v, lex 4; 1. VIII, 
tit. x1, lex 4:1. XV, tit. ναι, lex 12; Hardouin, Concil. coll., 
t. 1V, col. 337. — τι. Code Théodosien, 1. XV, tit. αν, lex 15 
Code Justinien, 1, 1, Ut, Xx1IV, lex 2. 


CN EN NPA ΡΥ 


2749 


authentique, garde le dernier souvenir de la consé- 
cration impériale sous sa forme ancienne, à propos 
de cet empereur ἢ: 


Martia Theudosium Dominorum Roma parentem 
Ætherio divum venerans sacravil in orbe. 


Valentinien III est aussi appelé divus dans une 
inscription chrétienne ὁ: 


DEPOSIT-IN PACE ANTINVS DIE Π| K-DEC- 
DIVO VALENTINIANO VII 


et jusqu'aux confins du moyen âge, Anastase et 
Zénon sont appelés par Justinien : 
ou divus princeps *. Grégoire de Tours lui-même 
parle du divus Honorius #. 

On ne voit plus, après Constantin, de consécrations 
d’impératrices ou d’autres membres de la famille 
impériale. Les empereurs ont seuls le titre de divus. 
Sous le règne de Constantin peut-être y eut-il une 
exception pour Crispus 5. Quant aux rites de l’apo- 
théose, ils eurent à se modifier de façon à ne pas cho- 
quer les chrétiens. Le bûcher funèbre du sommet duquel 
on faisait, au bon moment, envoler un aigle, ne fut 
pas tout à fait abandonné. L’aigle sans emploi se 
mua en colombe et s’exhala de la bouche des saints 
et saintes à leur dernier soupir. Quant au bûcher, 
on y renonça. En effet, Constantin est le dernier 
prince en l’honneur de qui existent des médailles 
de consécration. Sur aucune d'elles ne figure le bûcher 
ou l’aigle, mais seulement un quadrige qui emporte 
lempereur au ciel, où une main se tend vers lui 
pour l’accueillir. 

Ainsi s’en alla pièce à pièce le culte impérial. 
Plus de temples, de pulvinar, de flamines. La célé- 
bration du dies natalis subsista seule, ainsi que nous 
pouvons le constater dans l'inscription de ConstancelIl, 
dans le calendrier de Furius Dionysius Filocalus, 
rédigé entre 340 et 350 et remanié avant 361, dans 
le laterculus de Polemius Silvius, qui est de 448 5. 

Le culte disparaissant, les jeux subsistèrent. Nous 
les trouvons prescrits dans une loi de Valentinien, 
Valens et Gratien, en 372, pour l'Italie, l’Illyricum 
et l'Afrique; une autre loi, de 413, nous les montre à 
Carthage, où l’on accourait de toutes les provinces voi- 
sines. Les sacerdotales provinciaux devenaient de plus 
en plus de simples présidents de jeux, ne pouvant être 
autre chose sous des empereurs chrétiens. Nommés 
par l'assemblée provinciale, leur fonction était tem- 
poraire et leur valait l’exemption d’un certain nombre 


de charges. Ils occupaient un rang élevé dans la 


hiérarchie des fonctionnaires et présidaient les 
assemblées provinciales, devenues purement poli- 
tiques, en sorte que le culte impérial n’y était plus 
qu'un souvenir. Elles font des doléances, décernent 
des éloges, envoient des députations à l’empereur, 
mais ne lui offrent plus ni prières ni sacrifices *. 

Les gestes ont disparu, les mots se sont délestés de 
leur sens et cependant l'impression persiste, que 


Ὁ Muratori, Thesaur. veter. inscript., p. ccLxv,4; De Rossi, 
Inscript. christ. urb Romæ, t. τ, 338, — ? De Rossi, Inscr. 
christ. urb. Rome, t.1, p. 337, n. 767, ad ann. 455; Corp. 
inscr. lat., t. ΧΙ, n. 2583. — * L'expression piæ memoriæ est 
souvent synonyme; pour la disparition de divus, J. Maurice, 
Monnaies représentant la consécration des empereurs, dans 
Bull. de la Soc. nat. des antig. de France, 1901, p. 342; 
E. Beurlier, Le culte impérial, p. 287-288. Les conciles 
insèrent dans leurs actes les mots θείας uyruns, en parlant 
des empereurs et des impératrices défunts. Hardouin, op. cit., 
t. 1, col. 36, 43. Le titre de divus se retrouve non seulement 
dans les actes de la chancellerie impériale, mais jusque sur 
les mosaïques qui décorent les absides des églises. E. Beurlier, 
Le culte impérial, p. 287 et append. A, 329. — 4 Grégoire 
de Tours, Hist. Franc., 1. 11, ec. vin. — " Orelli, Inscript. 
lat., τι. 1078. — “ Corp. inscr. latin., t. 1, p. 356, 354, 333 b. 


EMPEREURS 


divæ memoriæ | 


2750 


les empereurs sont d’une nature supérieure à celle 
de leurs sujets, d’une nature plus divine. Cette sorte 
de vénération superstitieuse, qui est à la base de l’opi- 
nion monarchique, se manifeste sous des formes entre 
lesquelles il convient de placer en première ligne le 
respect avec lequel le peuple écoutait la proclamation 
des lois impériales et l’adoration des images du 
souverain. 

La loi émanée du numen de l’empereur était sacrée. 
On l’appelait sacra lex, sacra jussio, θεία πνεύσις", 
et quand l’épithète sacra fut devenue, par l'habitude, 
un substantif désignant l’édit impérial, on renforça 
l’adjectif et l’on dit : θεία σάχοχ *. La lecture d’un édit 
était écoutée avec une attention, un silence absolus. 
Saint Jean Chrysostome ne souhaite rien de plus pour 
l'audition des Livres saints à l’église 2%. Les images 
impériales étaient, au dire de l’évêque Sévérien de 
Gabales, une sorte de suppléance à la personne même 
du prince 2; on les exhibait — nous le voyons sur le- 
diptyque de Berlin et sur l’évangéliaire de Rossano — 
pour rendre la justice. Les dessins qui accompagnent 
la Notitia dignitatum nous montrent de quel appareil 
étaient entourées ces images. Sur une table carrée, 
qui ressemble à un autel, est placée l’efligie impériale, 
autour de laquelle brûlent quatre cierges fichés sur 
des flambeaux . Parmi les insignes de plusieurs 
autres fonctionnaires, figurent aussi les images 
impériales, mais sans les cierges. L'idée que l’image 
remplaçait le prince absent donna lieu, lors de la 
querelle des donatistes, à un incident assez curieux. 
Deux officiers impériaux, Paul et Macaire, furent 
envoyés par Constant pour pacifier l’Afrique. Les. 
donatistes répandirent le bruit qu'ils assistaient à 
la célébration de la messe et qu’au moment où l'autel 
était préparé pour le saint sacrifice, ils y faisaient 
placer une image impériale. Saint Optat de Milève 
proteste contre cette assertion et en appelle aux 
témoins oculaires #. On en était venu à adorer les 
images avec de tels excès dans les démonstrations — 
car il est difficile de croire à la sincérité de pareilles 
extravagances — qu'une loi de Théodose et Valen- 
tinien, promulguée en 425, prohibe les hommages 
déplacés par leur exagération et rappelle que le 
numen impérial est au-dessous du numen suprême ". 
Les lois furent impuissantes, l'usage de l’adoration 
resta universel %. 

Des empereurs, ces manifestations dérivèrent vers 
le Christ, sa mère et les saints. Nicéphore, patriarche 
de Constantinople, dans un écrit dirigé contre Con- 
stantin Copronyme, disait : « Si les images des princes 
terrestres sont vénérées parce que le Christ lui-même 
a daigné honorer l’image de César, à combien plus forte 
raison devons-nous honorer l’image du Christ lui- 
même #.» On se prosterna donc et on adora les images. 
Les moines favorisèrent ce culte et les artistes qui 
multiplièrent les images appartinrent en grande 
majorité à des monastères #. La piété publique 
aboutit rapidement à des manifestations étrangères 


- ᾿ Guiraud, Les assemblées provinciales, Ὁ. 219-297. — 
5. Justinien, Novelles, 19, 21, 31, 39, 43, 52, 59, 60, 90, 
93, etc. —* Du Cange, Glossaires, aux mots Sacra et xzpov. 
— % J]n XIX Genes., hom. xLIV, 1, P. G., t. LIm, col. 405.— 
UP, G.,t. νι, col. 490.—1? Notitia dignitatum, Pars Orientis,. 
c. nt, édit. Boecking, p. 12; Pars Occidentis, ce. x, ibid., p. 8. 
— 33 De schismate donatistarum, 1. ILL, c. χα, P. L., t. x1, 
col. 1026. — ** Code Théodosien, 1. XIII, tit. 1v, lex 4; Code 
Justinien, 1. I, tit. xxiv, lex 2.—% Socrate, Hist. eccl., 1. VI, 
ec. xvIn, P. G., t. Lxvu, col. 717; Sozomène, Hist. eccl.. 
1. VIII, c. xx, P. G.,t. Lxvu, col. 1508; 5. Jean Chry- 
sostome, II, De laudibus Pauli, homil. vin, P. G.. t. ι΄. 
col. 508. --- ᾿ς Antirrheticus 111 adv. Const. Copron., 60, P. G.. 
t. c, col. 485. — τ C. Bayet, Recherches pour servir à l'his- 
toire de la peinture et de la sculpture en Orient, avant la que- 
relle des iconoclastes, p. 135. 


2751 


au christianisme et purement idolâtriques. Le résultat 
fut une réaction contre le culte des images et la 
célèbre querelle des iconoclastes 1. Voir ce mot. 

II. ÉTERNITÉ DES EMPEREURS. - - L’éternité de 
Rome était une antique et robuste croyance qui 
rejaillit sur les empereurs. Auprès du Palladium, 
signum quo salvo salvi sumus futuri ?, brûlait le feu 
inextinguible de Ves{a æterna *, à laquelle Auguste, 
en l’an 12 avant Jésus-Christ, consacra dans sa 
demeure au Palatin un nouveau sanctuaire ὁ. Le 
foyer domestique de l'habitation du prince se con- 
fondit dès lors avec le feu de la république, image de 
la perpétuité de l’État 5. La démarche s'’inspirait 
d’une pensée analogue à celle qui associait le culte 
de Rome au culte d’Auguste et la coïncidence vaut 
la peine d’être signalée qui nous montre Tarragone, 
première ville d'Occident célébrant le culte impérial 
et élevant un temple à l’Éternité de l’empereur &. 
Bientôt se montre l’expression nouvelle: Ælernilas 
imperii? et le foyer de Vesta symbolise tout ensemble 
l'indestructibilité de l’État romain et celle du prin- 
cipat; de là l’expression d'Hérodien à propos de 
Pertinax, proclamé empereur : ὃ δὲ ἐπείπερ ἱδρύθη ἐν 
τῇ βασιλείῳ ἑστία 5. 

Avant que le pouvoir personnel eût achevé de 
tourner la tête à quelques jeunes gens et les eût induits 
à croire en leur divinité personnelle, l’idée d’éternité 
s’appliquait moins aux titulaires de l’empire qu’à la 
dynastie chargée de conduire ses destinées. En effet, 
il pouvait sembler encore plus fou que vaniteux 
d'affirmer l'éternité de princes qui se succédaient sur 
le trône, à certains moments, avec une rapidité 
déconcertante; s’il ne s’agissait plus que de la dynastie, 
il y avait manière de dire dynastie héréditaire, 
dynastie adoptive, et l'affirmation demeurait sauve. 
Cependant, avec la mort de Néron, s’éteignait la 
dynastie des Jules; alors résolument on renonça à 
Ja fiction d’éternité de la dynastie et on transporta 
la qualification d’éternel au souverain. Vespasien 
-se contenta de faire graver sur ses monnaies ce simple 
mot : Æternilas à côté de l’image de cette abstraction 
divinisée “; le sénat, moins réservé, fit frapper des 
-pièces de bronze avec la légende : Ælernitas Augustli το; 
“elle se retrouve sur le billon frappé sous Titus et sous 
Domitien et, après la chute des Flaviens, Trajan la fit 
enfin figurer sur les monnaies d’argent ou d’or émises 
par lui-même 11. Ce titre entre dès lors dans le langage 
‘courant; on lit dans une lettre de Pline à Trajan : 
Flavius Archippus per salutem tuam æternitatemque 
-petit; et encore : Rogalus a Nicæensibus per æterni- 
latem luam salutemque. 

Qu'est-ce à dire? Immortalité! En prenant ce mot 
au sens que la gloire du prince est impérissable ainsi 
‘que ses actes et ses décisions? Non. La signification 


1 Ἐπ Beurlier, Les vestiges du culte impérial à Bysance (sic) 
-el la querelle des iconoclastes, dans Compte rendu du Congrès 
scientifique international des catholiques, 1891. — ? Cicéron, 
Philipp., x1, 10, 24. — * Tite-Live, Hist., 1. XXVI, 27, 14. 
— * Corp. inscr. lat.,t.1b, p. 317, 28 avril. — °F, Cumont, 
L'éternité des empereurs romains, dans Revue d'histoire et 
de litt. relig., 1896, t. 1, p. 435-452. — Cohen, Monnaies 
impériales, n. 727 : Octave; 166 : Tibère. — ? Suétone, 
Nero, 30; G. Henzen, Acta fratrum Arvalium, 1874, 
p. Lxxx1; Cohen, op. cit, Sept.-Sév., Carac., Géta, n. 5; 
Julie, Sept.-Sév., Carac., n. 1-3; Julie, Carac., Géta, 
n. 1-3; Corp. inscr. latin., t. 11, n. 259. — " Hérodien, II, 
1Π, 1. — * Cohen, op. cit., t. 11, p. 271, n. 1, 2. — 1° Jbid., 
t. 11, p. 299, ἢ. 250. — 32 Jbid., t. 1x, p. 4, n. 9, 10, 11. — 
32 Cohen, Monnaies, n. 332, Commode. — # Cohen, Mon- 
naies, n. 387 à 391 : Septime-Sévère; ἢ. 341-342 : Ca- 
racalla; n. 186 : Géta. La légende est tantôt Victoria 
æterna, tantôt Victoria æterna Augusti ou Augustorum. 
Corp. inscr. lat., τ, van, n. 9754; t. x1v, n. 2257. On trouve 
-souvent aussi sur les monnaies et dans les inscriptions la 


EMPEREURS 


2752 


primitive et la plus généralement reçue, la véritable 
notion de l'éternité des césars est étroitement unie 
à celle de leur divinité. Cette mention d’éternité se 
lit, de plus en plus fréquente, dans la numismatique 
impériale jusqu’à la fin du me siècle, « mais depuis 
Commode et surtout à partir de la dynastie syrienne 
des Sévères, tout ce qui appartient en propre à 
l'empereur devient éternel. On parle de la Virtus 
ælerna Augusti ?, de la Victoria æterna% qu’il remporte, 
de la Pax ælerna qu’il maintient, de la Felicitas 
æterna 15 que la protection céleste lui assure, de la 
Concordia æterna*: qui règne entre lui et son épouse 
ou ses parents. Enfin, depuis Dioclétien, en même 
temps que les augustes et les césars prennent le titre 
de Jovii et d’Herculii et que l’adoration du monarque 
est prescrite par le cérémonial de la cour, l’épithète 
d'ælernus, appliquée directement à sa personne, 
s’ajoute dans la titulature aux anciens adjectifs pius, 
felix, invictus, ou les remplace 17. » 

De même que le dogme politique de la divinité des 
empereurs, celui de leur éternité est d’origine asia- 
tique. Nous avons vu Pline, qui le premier emploie 
le terme d’æfernitas vestra, le mettre sur les lèvres 
de Bithyniens. 1] y a plus que cela. Le symbolisme 
du feu sacré et inextinguible de Vesta remontait à 
une haute antiquité, puisqu'on peut le retrouver 
chez les anciens Perses, qui considéraient le « feu 
éternel » comme lié à leur pouvoir héréditaire. Ce feu 
était descendu du ciel, brûlait à l’intérieur du palais 
et était porté devant eux dans les cérémonies officielles!*. 
Cette coutume passa, avec bien d’autres, aux dynasties 
qui se partagèrent l'empire d'Alexandre et nous la 
trouvons implantée à Rome à l’époque des Anto- 
nins. La plus ancienne mention de cet usage se 
rencontre à propos de Marc-Aurèle 15,165 plus récentes 
paraissent être le texte d’Eutychianus relatif à 
Julien *, La similitude des rites est frappante, l’iden- 
tité des croyances ne l’est pas moins et l'inspiration 
persane est évidente. Déjà Procope identifie le feu 
honoré par les rois iraniens avec la Vesta occidentale ?!. 
Ce feu terrestre était en connexion avec le feu céleste 
qui brille dans les astres et nous savons que les divi- 
nités appelées éfernelles en Italie sont exclusivement 
celles dont le culte se répandit de Syrie en Orient, 
au 1 siècle de notre ère 22 Le soleil, en particulier, 
dont les révolutions apparentes règlent le cours du 
temps, était par excellence regardé comme ælernus, 
c’est-à-dire possédant une durée sans commencement 
et sans fin. Une conception répandue en Égypte et 
dans tout l'Orient représentait les rois comme 
l’image du Soleil sur la terre. Les empereurs romains 
ont accepté d’abord avec répugnance, plus tard de 
plein gré, l'héritage de ces théories. Sol est leur 
protecteur, conservator, leur compagnon, comes, mais 


Victoria augusta. — % Pax æterna est fréquent sur les mon- 
naies depuis Septime-Sévère jusqu’à Dioclétien, de même 
que Pax augusta. Corp. inscer. lat., t. vu, n. S441.—% Feli- 
citas æterna aug. Cohen, Monn. : Gallien, n. 117: Maxence, 
n. 31. Cf. la Pietas æterna de Constantin. Cohen, op. cül., 
n. 188-189, --- 16. Concordia æterna. Cohen, Monn. : Cara- 
calla, Sévère et Julie, n. 1; Caracalla et Géta, n. 127; Plau- 
tille, n. 7; Salonine, n. 20.— 17 Dioclétien, Corp. inscr. lal., 
t. v, n. 2817; Dioclétien et Maximien, ibid., t, van, n. 4764; 
Orelli, Inscript., n. 1055; Maximien, Corp. inscr. lat., t. vi, 
n. 1126 (æternitate perpetuus); Dioclétien et Galère, Corp. 
inscr. lat., t. vi, n. 1550; Licinius, ibid., t. vin, n. 10224; 
Maxence, ibid., t. 1x, n. 5949; cf. Eumenius, Oratio pro 
scholis, 18 : aurea illa sæcula quæ nunc æternis auspiciis 
Jovis et Herculis renascuntur. Ἐς Cumont, op. cit., p. 440. — 
3% Quinte-Curce, III, τα, 8; IV, x1v, 24; Xénophon, Cyro- 
pédie,l. VIII, c. ru, x. —2° Dion, Hist.rom.,l.LXXI,C.XXXV, 
5. --- 39 Fragm. hist. gr., t.1v, p. 6, col. 2; Corippe, De laude 
Just., ΤΙ, 299. — *1 Procope, De bello Persico, 1. II, c. χχιν. 
—#1F,Cumont, dans Revue archéologique, 1888, p.184-193. 


2753 


entre eux et lui existe un lien mal défini qui n’est 
rien moins qu’une participation à sa nature divine. 
Aussi, depuis Néron, les voyons-nous s’aflubler la tête 
de rayons ἦν attributs ordinaires du soleil. Znvictus 
et æternus suivent et deviennent de style dans le 
formulaire ofliciel *; les monnaies de Vespasien et de 
Titus nous montrent l’Éternité debout tenant les 
têtes du Soleil et de la Lune, et ce type se perpétue 
jusqu’au milieu du πὸ siècle. On voit alors apparaître 
des symboles commeun astre ou un croissant entouré 
de sept étoiles. Depuis Gordien III (238-244), c’est 
Sol lui-même, tenant le fouet ou le globe, qui sert le 
plus ordinairement d'illustration à la légende Æter- 
nitas. D'autre part, celle-ci est parfois accompagnée 
d'un groupe représentant la Victoire offrant le 
Palladium à l’empereur ou lui posant sur la tête 
une couronne. 

Comment le bon sens s’arrangeait-il avec tout ceci, 
c’est ce qu’il est bien superflu de rechercher; l'éternité 
de l’empereur était contredite à chaque changement 
de règne. On soutenait le contraire. L’astrologie 
faisait naître chacun sous une conjonction de signes 
du zodiaque qui était une véritable fatalité. De la 
position des planètes dépendait la destinée entière : 
tel serait empereur, tel autre ne le serait pas, les 
apparences n’y changeraient rien du tout. Ainsi 
s’exerçait une désignation antérieure et une dotation 
spéciale qui préparaient un empereur à l’insu du reste 
des hommes. Leur âme, avant de s’unir à ce corps 
mortel, avait vécu dans un monde supra-sensible et, 
après un séjour plus ou moins rapide dans celui 
qu’elle animait, retournait vivre dans les sphères 
étoilées. En ce sens, l’empereur désigné et donné par 
le destin était éternel. L’éternité se rattacha même 
à l’idée de dynastie et tâcha de lui rendre faveur. 
L’astrologue Firmicus Maternus invoque les sept 
planètes pour que Constantin et ses descendants 
règnent pendant une période infinie de siècles. Un 
parallélisme étroit est institué entre les titres que 
portent les empereurs, les honneurs qu’ils reçoivent, 
et ceux qui s'adressent à Rome. Celle-ci aussi est 
æterna, et Rome résume et exprime l’empire entier. 
Vient le christianisme et, loin de s’écrouler, tout cet 
ensemble subsiste. Les empereurs continuent à être 
sacri et divi et æterni. En s'adressant à eux on continue 
à dire æf{ernilas vestra 3 et eux-mêmes ne dédaignent 
pas d'en faire usage ou d’expressions analogues 
en ce qui les concerne #, Leur palais est l’æfernabilis 
domus δ, leurs effigies sont les æ{ernales vultus ‘, 
leurs constitutions sont des leges æternæ *. Ces expres- 
sions ne furent jamais plus usitées dans le style 
officiel qu'après la conversion de Constantin. 

III. ICONOGRAPHIE DES EMPEREURS. — Nous avons 
déjà traité ce qui concerne Constantin (voir Dictionn., 
τ. m1, col. 677-683, fig. 2621), et Charlemagne (voir 
Dictionn., t. τα, col. 2635-2651, fig. 3237); nous aborde- 
rons en temps voulu Julien, Justinien et Théodose. 
Voir ces mots ὃ. Il est difficile et d’une douteuse 
utilité d'entamer des descriptions, les monuments 
seuls doivent entrer en ligne de compte. 

IV. PRIÈRES POUR LES EMPEREURS. — Nous avons 
déjà dit que les fidèles ne manquaient pas de répondre 


1E, Beurlier, Culte des empereurs, 1891, p. 48-49; cf. 
Blanchet, Les monnaies romaines, 1896, p. 14. — ? Corp. 
inscr, lat., ἃ. 11, n. 2205; t. ΙΧ, n. 5949; t. x, n. 6868; on 
trouve aussi des formules comme invictus et perpetuus. — 
3 Symmiaque, Relationes, II, 2; III, 2; III, 7: VI, 1; le 
titre est parfois remplacé par perennilas vestra, XX,1; XXI, 
19; XXIII, 1. — 4 Code Théodosien, 1. X, tit. Χχπ,, lex 3; 
Code Justinien, 1. XI, tit. x, lex 2; Code Théodosien, 1. VI, 
tit. ταν, lex 30; Code Justinien, 1. I, tit. τὰ, lex 2; Corp. inscr. 
lat., t. τῷ, n.17, 167; t. vor, n. 10272. Cf. t. ru, n. 3705; t. vi, 
n. 787, 1176, 1749; t. vx, n. 10222. — δ Code Théodosien, 
1. X, tit. πὶ, lex 5. — © Code Justinien, 1. XI, tit. xx, lex 3. 


EMPEREURS 


2154 


| à ceux qui mettaient en doute leur attachement aux 
empereurs : « Nous prions pour eux!» Les témoignages 
de cette prière remontent aux origines du christia- 
| nisme, puisque nous rencontrons le premier et un des 
plus significatifs dans l’épître de Clément le Romain 
à l'Église de Corinthe, ἃ la fin du 1# siècle : Tu Domine, 
dedisti iis potestatem regni per magnificam εἰ inenar- 
rabilem virtulem fuam, ut cognoscentes gloriam et 
honorem, quem tu iis {ribuisti, nos subjiciamus ipsis, 
voluntati {πὲ non adversantes; quibus da, Domine, 
sanilatem, pacem, concordiam, firmitatem, ut imperium, 
quod tu ïis dedisli, sine offendiculo admüinistrent. 
Tu enim, Domine, cæleslis rex sæculorum, filiis 
hominum das gloriam et honorem el potestatem eorum, 
quæ in terra sunt; tu Domine, dirige consilium eorum 
secumdum id, quod bonum et beneplacitum est in 
conspectu tuo, ut potestatem a le dalam in pace et 
mansuetudine pie administrantes propitium te habeant. 
Qui solus hæc et plura bona nobiscum agere poles, {δὶ 
confilemur per ponlificem ac patronum animarum 
nostrarum Jesum Christum, per quem tibi gloria et 
majestas, et nunc et in generationem generalionum et in 
sæcula sæculorum. Amen”*. Il est possible que cette 
prière soit empruntée à la liturgie, mais nous n’en 
avons aucune preuve. Toutefois il n’y a pas lieu d’in- 
voquer ce texte comme la preuve sans réplique d’une 
attitude exceptionnelle. Les chrétiens priaient pour 
les empereurs, mais la congrégation des frères Arvales 
en faisait autant, comme nous le voyons par cette 
inscription ὃ : 

Juppiter O(ptime) M(axime) si Imp(erator) Titus 
Cæsar Vespasianus Aug. pontif(ex) max. trib. potest. 
p(ater) p(atriæ) || et Cæsar divi f. Domilianus, quos 
nos sentimus dicere vivent domusque || eorum inco- 
lumis erit a(nle) d(iem) 111 non(as)jan(uarias) quæ 
proximæ p(opulo) R(omano) Q(uiritium) rei p. p. 
R. Q. | erunt et eum diem eosque salvos servaveris ex 
periculis si qua sunt || erunt ante eum diem eventumque 
bonum ila, utli nos sentimus dicere, || dederis eosque 
in eo statu quo nunc sunt aut eo meliore servaveris, 
ast tu || ea ita faxis, tunc tibi nomine collegi fratrunt 
Arvalium bubus au || ratis II vovemus esse furum. 

Théophile dit à Autolyeus qu’il marque son respect 
pour l’empereur, non en l’adorant, mais en priant 
pour lui, Origène 15, Denys d'Alexandrie # font de 
même, mais c’est surtout Tertullien qui insiste sur 
cette prière pour les empereurs ὁ : sacrificamus pro 
salule imperatoris, sed Deo nostro el ipsius : sed, 
quomodo præcepit Deus, pura prece. Une rapide 
mention chez Arnobe #5, et nous pourrions ensuite 
composer un petit recueil de toutes les protestations 
des martyrs qui, comme l’évêque Acace dont nous 
avons parlé, font sonner très haut le mérite de leurs 
prières pour les empereurs, qui cependant ne laissent 
de les traquer; saint Cyprien, au moment suprême, 
parle, lui aussi, de cette prière pour les empereurs %, 
puis encore le martyr Paul en Palestine sous Dio- 
clétien ”. 

La liturgie alexandrine dite de Saint-Marc nous 
offre cette formule : τὸν βασιλέα, τὰ στρατιωτιχά, 
apyovras, βουλάς, δήμους, γειτονίας, εἰ 
ἡμῶν ἐν πάση εἰρήνη χαταχόσμησον "5. 
— ? Code Théodosien, 1. X, tit. x, lex 22. — " Lampros, 
Empereurs byzantins; catalogue illustré de la collection de 
portraits des empereurs de Byzance, d'après les statues, les 
miniatures, les ivoires et les autres œuvres d'art, in-4°, Athènes, 
1911. —* F. Cabrol et H. Leclercq, Monum. Eccles. liturg., 
t.1, n. 654. — 10 G. Wilmanns, Exempla inscriptionum lati- 
narum, 1873, p. 289.— 11 Monum. Eccles. liturg., t. 1, n. 872, 
873.— 12 Jbid., t.1, n.1455.— 5 Jbid., t. 1, ἢ. 1504, 1512. -- 
M Jbid., t. 1, n. 1995, 1596, 1598, 1599, 1600, 1606, 1711, 
1818, 1819. — 1% Jbid., t. 1, n. 2150. — 2° Jbid., t. 1, n. 3991. 


— 17 Jbid., t. 1, n. 3916. — 3" C. Bunsen, Analecta anteni- 
cæna, t. 111, p. 109. 


τοὺς 


σούους, χαι 


A partir de la Paix de l'Église et bien que les empe- 
reurs chrétiens, à la manière de Constantin ou de 
Constance, de Valentinien et de Justinien, aient 
traité l’Église orthodoxe avec plus de rigueur et 
d’hypocrisie que ne l’avaient fait leurs prédécesseurs 
païens, il est entendu que la prière liturgique leur 
est acquise de plein droit et même,suprême ironie, 
en qualité de protecteurs, de défenseurs, de bien- 
faiteurs ! ! 

V. SACRE DES EMPEREURS. -— Voir au mot SACRE. 

VI. STYLE DES EMPEREURS. — On a parlé souvent 
de l’imperatoria brevitas et il est constant que les 
‘empereurs, ainsi que leurs interprètes officiels, ont 
marqué peu de goût pour le verbiage. Le style des 
constitutions impériales du haut-empire est encore 
tout imprégné de l’allure des jurisconsultes de l’époque 
classique. Style technique, direct, dépouillé de tout 
ornement, se permettant même à l’occasion un peu 
d’obscurité sous prétexte de concision. À ce style 
sobre et sévère succède, avec le bas-empire, une 
manière prolixe et verbeuse à l’excès. Non contentes 
de définir, les constitutions impériales entreprennent 
d'expliquer et, pis que cela, émouvoir. Au fond, 
la manière, la grande manière froide d'autrefois ne se 
retrouve plus, parce que l’empire, au lieu de dire le 
droit, prétend créer son droit et, pour le faire tolérer, 
force lui est de le justifier. Il appelle à son aide le 
sentiment religieux, les principes de la morale, 
l'intérêt des individus, tandis que l’ancien droit 
n’en appelait qu’à la raison, — ce qui a bien sa valeur. 

On a attribué l'innovation à Constantin : simple 
facétie dans le goût tudesque ?, à laquelle ce serait 
donner trop d'importance — plus qu’elle n’en a 
assurément — que de la réfuter. En réalité, ce style 
nouveau existait nettement avant Constantin et s’est 
formé peu à peu avec le pouvoir absolu lui-même. 
Tout d’abord, ce style, nous le rencontrons dans le 
célèbre édit du Maximum rendu par Dioclétien en 
l’année 301, qui peut passer pour un des modèles 
du genre ὅ. Puis encore dans une constitution de 
302 relative aux manichéens #, dans un édit de 295 
concernant les empêchements de mariage 5. Remon- 
tons plus haut jusqu’à l’édit de 294 relatif à la procé- 
dure civile ‘, ou la constitution de 293 sur le patro- 
cinium des potentiores 7. D'une manière générale, les 
édits de Dioclétien et une bonne part des constitutions 
adressées à des magistrats par lui ou par ses associés 
à l’empire présentent les mêmes caractères. Nous 
pouvons remonter plus haut encore et saisir les 
traces du style du bas-empire, ou du moins un 
acheminement vers ce style, dans l’édit de Caracalla 
(212) et les édits qui sont venus s’y ajouter. Voir 
Dictionn., t.1V, col.2113-2119. Pour l’époque immédia- 
tement antérieure, l’épigraphie nous donne un nou- 
vel échantillon dans l’epistula ad Tyrannos 5 (201). 
On pourrait peut-être penser à évoquer dans le même 
sens le Decrelum de sallu Burunilano de Commode, 
entre 180 et 183 5, mais il faut remarquer que la 
partie du texte qui présente le ton emphatique est 
précisément celle qui vient des solliciteurs. Plus 
anciennement encore, Marc-Aurèle, dans un rescrit 


1 G. Mangold, De Ecclesia primæva pro Cæsaribus ac ma- 
gistratibus romanis preces fundente disserlatio, in-8°, Bonnæ, 
1881; L. Thomassin, Ancienne et nouvelle discipline de 
l'Église, in-fol., Paris, 1725, t. 11,1. I, ch. ταν ταν, p. 343-366 : 
des premières prières des empereurs et des rois, du joyeux 
avènement à la couronne et de la collation des bénéfices par 
les laïques. — ? P. Krueger, Sources, p. 367. —* Corp. inscr. 
lat., t.ur, p. 1909-1953. — 4 Mosaic. et romanar. leg. collatio, 
XV, 3.—5 Jbid., V1, 4. —1 Code Justinien, 1. III, tit. xt, 1.— 
7 Code Justinien, 1. 11, tit, Χαπι, 1. — * Corp. inscr. lat., t. 111, 
p. 147 et 1009, — * Jbid.,t. vu, p. 333; Suppl., p. 1409, — 
to Hist. eccles., 1 IV, ce. ΧΠΙῚ. — "1 F, Girard, Textes de droit 


EMPEREURS 


2756 


situé entre 174 et 176, recommande de ne pas inquiéter 
les chrétiens. Le texte nous en est rapporté intégra- 
lement par Eusèbe 1 (voir Dictionn., t. τν, col. 2176- 
2177); il nous montre déjà les mêmes soucis d’expli- 
cation, de justification, d'élégance littéraire. Enfin, 
l’epistula d’'Hadrien de liberis militum %, de 119, et 
l’édit de Néron (?) sur l’appelen matière pénale 1", nous 
prouvent que le style de la chancellerie impériale 
commençait déjà à se former dès la seconde moitié 
du re siècle 18, Remarquons que, dès le règne d'Hadrien, 
de Marc-Aurèle et de Lucius Verus, nous voyons les 
titres de la hiérarchie nouvelle : vir splendidus, 
egregius, perfectissimus, eminentissimus, etc, qui 
procèdent du même esprit emphatique dont s’ins- 
pirent les constitutions ?*. Le style des constitutions 
constantiniennes et post-constantiniennes se retrouve 
donc en partie dans les époques antérieures et le fait 
s’explique aisément par l’organisation dela chancellerie 
impériale. Des bureaux différents rédigeaient les 
deux catégories d’actes ; le scrinium ab epistulis avait 
la rédaction de la correspondance officielle et peut-être 
celle des édits; le scrinium a libellis avait pour sa part 
les rescrits de droit privé. « Or le recrutement et 
l'esprit des deux bureaux étaient très différents. Le 
chef du secrétariat ab epistulis était pris d'ordinaire 
parmi les célébrités littéraires, du temps. L'emploi 
fut occupé par Suétone et par plusieurs sophistes 
grecs. Il apparaissait comme un brevet d’éloquence; 
la nomination à cette place équivalait à reconnaître 
comme le premier styliste de l’empire celui qui en 
était chargé. Nous devons donc nous attendre à 
trouver sous sa plume la trace de la mode littéraire, 
de la déclamation si fort en faveur #. Les principes 
de la morale, les devoirs du prince, la philanthropie, 
la majesté des lois, la sévérité due aux criminels, tous 
ces lieux communs de la rhétorique ancienne vont 
constituer un arsenal tout prêt où les rédacteurs 
impériaux n'auront qu’à puiser. L’a libellis au con- 
traire présente un caractère tout autre : c'était la 
science juridique et non plus la virtuosité du rhéteur 
qui y était demandée. Aussi fut-il occupé par Papinien 
et par Ulpien. On comprend dès lors la différence 
énorme qu'il devait y avoir entre les rescrits rédigés 
par l’a libellis, sur les demandes des plaideurs, et les 
actes officiels issus de l’ab epistolis %, » Les consti- 
tutions de Dioclétien nous ont été conservées pour 
la plus grande partie dans le code Grégorien, principa- 
lement consacré à recueillir les pièces adressées aux 
particuliers; celles de Constantin nous sont parvenues 
par le code Théodosien, qui ne comprenait que les lois 
générales; en conséquence, nous n'avons de Con- 
stantin que ses édits ou des constitutions de caractère 
général, administratif, adressés à des collectivités 
ou à des magistrats. Les constitutions de Dioclétien 
et de Constantin forment donc deux groupes dont les 
oppositions s'expliquent par des raisons extrinsèques. 
Le style administratif tend à l’enflure, qui exprime 
à merveille l’absolutisme, tandis que le style juridique 
demeure immuable jusque vers la fin du me siècle. 
Sous Dioclétien, la chancellerie impériale subit de 
profondes modifications, La rédaction des rescrils 


romain, 1913, p. 194. ---τ Jbid., p. 208.— 1 Peter, Der Brie] 
in der rômischen Litteratur, Leipzig, 1903, p. 200-201. — 
M Hirschfeld, Die Rangtitel der rômischen Kaïserzeit, 1901, 
p. 579-610; L. Lafoscade, De epistulis (aliisque titulis) impe- 
ralorum magistratuumque romanorum quas ab ælate Augusti 
usque ad Constantinum græce scriptas lapides papyrive serva- 
verunt, Paris, 1902, p. 70-76. — 1 Lamarre, Hist. de la littér. 
lat. au temps d'Auguste, 1907, t. xx, p. 481-559. — 6 KE, Ver- 
nay, Note sur le changement de style dans les constitutions 
impériales de Dioclétien à Constantin, dans Études d'histoire 
juridique offertes à P. Fr, Girard, in-8°, Paris, 1913, t. τὰς 
p. 268. 


UT — 


uns ot 


2757 


juridiques n’est plus confiée à des secrétaires spécia- 
Aisés. De là l'invasion, modeste d’abord, du style admi- 
nistratif dans le droit. Le personnel ancien persistant 
dans les cadres nouveaux, les traditions survivent 
pour la plus grande part. Les constitutions de 
‘Constantin n’ont pas dû différer sensiblement de 
celles de Dioclétien, mais comme le code Théodosien 


n'a pas recueilli les simples rescrits pour faire place 


aux constitutions considérées comme lois générales, 
ainsi peut s'expliquer une modification sensible dans 
16 ton et, pour ainsi dire, une rupture historique dans 
le style législatif, qui ne correspond à rien de réel ?. 

VII. SYMBOLE DES EMPEREURS. -- En Orient, 
on croyait que l'aigle emportait les âmes des princes 
défunts vers le ciel, séjour de la béatitude; il en fut 


τ de même en Occident, notamment à Rome, où on 


adapta le type plastique créé en Syrie. Une fois 
-employée pour les empereurs, cette croyance fut 
étendue à la foule des humains, et sur ce point encore, 
116 modèle aurait été fourni par la Syrie, où de sim- 
ples particuliers, remplissant les conditions voulues, 
pouvaient comme les rois prétendre à l’immortalité 
divine ?. Le sens général des apothéoses romaines, 
impériales ou non, ne saurait être douteux. Le rôle 
de l’aigle, qu’il fût messager divin, symbole solaire 
ou le soleil lui-même, y est suffisamment précisé, 
grâce aux nombreux monuments qui nous ont con- 
-servé, avec son image, la représentation concrète de 
l’idée que le monde romain se faisait de l’immortalité 
sidérale. Mais l'aigle funéraire venait-il réellement 
-de Syrie? On l’a mis en doute et la question de sa- 
voir si l'aigle funéraire syrien et l'aigle de l’apo- 
théose impériale sont identiques et remontent, 
Jun par l’autre, à la haute antiquité sémitique, reste 
toujours ouverte 3. 

Les chrétiens, dans la satisfaction que leur procurait 
Je triomphe de Constantin, adoptèrent volontiers une 
foule de choses sans y regarder de trop près; l’aigle 
des empereurs fut de ce nombre. Qui parmi eux eût 
été d’ailleurs en mesure de remonter au sens 
primitif d’un symbole dans lequel ils voyaient, tout 
-comme nous, l'expression vive des idées de triomphe 
et de victoire? Nulle répugnance pour l’aigle parmi 
les chrétiens de Syrie ὁ, d'Égypte 5, d'Asie Mineure δ, 
d'Occident’. Sans doute, l'oiseau avait été, dans l’an- 
cienne mythologie grecque, l’attribut de Zeus, dans 
Ja mythologie romaine, celui de Jupiter; tout ceci 
était assez peu recommandable, mais l’apothéose 
impériale avait promu l'aigle au rang de bibelot 
impérial, il fut plus et mieux que cela, il eut la charge 
d’emporter au ciel l’âme du défunt, où apparemment 
äl lui tenait compagnie; on l’invita à n’en plus redes- 
cendre 

NIII. TITRES DES EMPEREURS. — La circonspection 
d’Auguste l’engagea dans une voie où ses successeurs 
l'imitèrent plus ou moins pendant trois siècles. Tous 
-affectèrent de se croire liés par la délégation du pou- 


1 E. Vernay, Note sur le changement de style dans les Con- 
stitutions impériales de Dioclétien à Constantin, dans Études 
d'histoire juridique offertes à P. Fr. Girard, in-8°, Paris, 1913. 
τι τα, p. 274. — * F. Cumont, L'aigle funéraire des Syriens et 
.l'apothéose des empereurs, dans Revue de l’histoire desreligions, 
1910, p. 119, 164; F. Cumont et A. H. Gardiner, À propos 
.de l'aigle funéraire des Syriens, dans même revue, 1911; 
L. Deubner, Die Apotheose des Antoninus Pius, dans 
Rômische Mittheilungen, 1912, p. 1 sq. — * S. Ronzevalle, 
L'aigle funéraire en Syrie, Étude iconographique, dans 
Mélanges de la faculté orientale, Beyrouth, 1912, t. v b, 
Ῥ. 1*-62*, — 4 Schumacher, The Jaulân, 1889, p. 225; cf. 
Revue biblique, 1908, pl. 1, p. 406, mosaïque byzantine dé- 
couverte à Jérusalem. — # W. E. Crum, Coptic monuments, 
pl. xL sq.; J. Strzygowski, Koptische Kunst, pl. XXI, XXXIX, 
LIX, CXXVI; Bessarione, juillet-décembre 1907, p. 20 sq. 
— * Von Bissing, Eine koptische Darstellung des triumphi- 


EMPE 


REURS 2758 


Ι voir à eux faite par le sénat, sans détriment de l’exis- 
tence de la république. Si un fou l’oubliait parfois, 
son successeur s’en ressouvenait, ce qui ne laissait 
pas de manifester une large condescendance de la 
part d’un dieu. Malgré de fréquentes désillusions, les 
membres de la plus haute aristocratie s’obstinent à 
croire en cette fiction du principat et ne prennent 
pas toujours la peine de dissimuler leur répugnance 
pour la monarchie et ses formes offensantes de 
gouvernement. Cet état d'esprit républicain persiste 
jusqu’au seuil du 1v° siècle. Alors Dioclétien inaugure 
l’adulation et le despotisme dans toute leur splendeur 
orientale. Constantin renchérit. Il n’est plus dieu, 
c’est vrai, mais il est beaucoup plus : il est le repré- 
sentant de Dieu, le gardien de l’orthodoxie, l’égal des 
apôtres, ἰσυσαπόστολος,]6 surveillant de la discipline 
religieuse comme il l’est de la loi civile ". Pour que les 
contemporains de Dioclétien et de Constantin aient 
pu accepter des formes qui auraient choqué ceux de 
Trajan et d’Hadrien, il a fallu qu’une transformation 
s’accomplit dans les idées, et c’est en Orient qu’elle 
se fit. 

L'avènement des Romains en Égypte y laissa 
intacte la tradition monarchique et les Augustes 
succédèrent aux Ptolémées sans que rien fût changé 
aux formes administratives et religieuses : mêmes 
protocoles, mêmes rites, mêmes privilèges. Dans le 
reste de l'Orient, la tradition monarchique était 
moins vivante qu’en Égypte : les dynasties y avaient 
été trop nombreuses, les remaniements de territoire 
trop fréquents. Néanmoins la force des habitudes 
héréditaires y était telle que les Orientaux eurent 
pour les césars la même vénération qu'ils avaient 
témoignée aux Séleucides ou aux Attalides. Dans 
plusieurs provinces, le calendrier officiel fut établi, 
comme en Égypte, d’après les années de règne des 
empereurs ὃ; l'avènement de ceux-ci était signalé par 
la prestation d’un serment de fidélité de la’ part des 
populations 19, coutume contraire au droit public des 
Romains et qui impliquait une allégeance beaucoup 
plus étroite que celle des citoyens romains. Une in- 
scription d’Apamée Cibotôs qualifie Auguste princeps 
nosler 11, expression qui mettra plus d’un siècle à 
pénétrer en Occident. Le droit public qui régit 
l'Orient contredit essentiellement l’équivoque du 
principat imaginée par Auguste pour l'Occident; 
la tendance des populations orientales à voir dans les 
empereurs les successeurs des successeurs d'Alexandre 
a été favorisée par la politique impériale, ils l'ont 
acclimatée de leur mieux en Occident, où, finalement, 
la théorie orientale a absorbé et transformé la théorie 
romaine, 

L'histoire des variations du titre porté par les 
empereurs est un vaste sujet que nous ne ferons 
qu'indiquer ? La titulature impériale importe à 
l’histoire de la conception du pouvoir qu’elle décore 
plus ou moins magnifiquement. 


renden Christentums, dans Sülzungsb. ἃ. bayer. Akad., 
Phil.-hist. KI, 1910. — τ. P. Kirsch, L'aigle sur les mo- 
numents figurés de l'antiquité chrétienne, dans Bulletin d'an- 
cienne littér. et d’archéol. chrét., 1913, t. 111, p. 112-126. — 
$ L. Bréhier, La conception du pouvoir impérial en Orient 
pendant les trois premiers siècles de l'ère chrétienne, dans 
Revue historique, 1907, τ. XCV, p. 75-80. — * J. Marquardt 
et Th. Mommsen, Droit public romain, t. v, p. 67. -- ἴο ἘΝ 
Cumont, dans la Revue des études grecques, 1901, p. 26 sq. 
— 1 Müittheilungen ἃ. Athenisch Archæologisch. Instit. 
1891, τ. xv1, p. 236. — 13 Fincke, De appellationibus Cæsa- 
rum honorificis usque ad Hadriani ætatem, 1867; Schôner, 
Ueber die Titulaturen der rômischen Kaiser, Erlangen, 1881 ; 
R. Cagnat, Imperator, dans Saglio, Dictionn. des antiq. 
grecg. et rom.; L. Bréhier, L'origine des titres impériaux 
à Byzance, δασιλεὺς et δεσπότης, dans Byzantinische 
Zeitschrift, 1906, t. xv, p. 161-178. 


2759 


L'empire étant latin et romain à l'origine, c’est 
la chancellerie latine qui enguirlande dans la langue 
de l'Occident et la chancellerie grecque ne fait rien 
de plus que traduire. Imperator devint αὐτοχράτωρ 
et garda la place du prænomen !. Augustus fut rendu 
par Σεδαστός; le pontificat, les années de puissance 
tribunitienne, les salutations impériales, les consu- 
lats, les titres décernés par le sénat, pater patriæ 
ou restilutor orbis, se retrouvent dans les diplômes 
orientaux traduits exactement du latin. Mêmes rè- 
gles dans les diplômes privés, et le langage courant 
adopte les titres d’airozcérwp et de σεθαστός sans 
objection, mais sans entrain. De bonne heure l'Orient, 
et même l'Occident, eurent des maniéres en quelque 
sorte populaires de désigner les empereurs. Tandis 
qu'Auguste et Tibère s'étaient persévéramment 
refusés à la qualification de dominus?, Caligula et 
Domitien s’en arrangeaient à merveille; ce dernier 
prenait du dominus et deus avec une totale absence 
de scrupule *. En Orient, dès le 1% siècle, χύριος 
est décerné à Néron? et à Domitienf, mais aussi 
à Titus 5 et à Nerva”; à partir du règne de Trajan, il 
est d’un usage régulier parmi les magistrats et 
fonctionnaires aussi bien que parmi les particuliers *. 
Au vocatif, domine avait perdu sa signification et 
n’avait d'autre valeur que celle d’un terme de politesse; 
en dehors de ce cas, le mot conservait sa valeur 
juridique et c’est ce qui explique le refus d’Auguste 
et de Tibère à s’en laisser parer ὃ. Sous les premiers 
Antonins on parut vouloir revenir à cette tradition 
ancienne. Pline, dans son panégyrique de Trajan, 
faisant allusion à Domitien, prévient qu'il ne donnera 
pas à son successeur le titre de dominus: discernatur 
in orationibus nostris diversilas temporum et ex ipso 
genere graliarum agendarum intelligatur cui quando 
sint aciæ. Nusquam ut deo, nusquam est numini 
blandiamur : non enim de tyranno, sed de cive, non 
de domino sed de parente loquimur *°. Martial lui-même 
fait amende honorable et dit à Nerva 2 : 


Dicturus dominum deumque non sum. 


Les documents officiels, depuis le règne de Trajan, 
font usage de dominus ou χύριος; citons un rescrit 
de cet empereur, une lettre d’Ovinius Tertullus, 
légat de Mésie inférieure, aux habitants de Tyane, un 
rescrit du procurateur Claudius Diognès à un stratège 
d'Égypte, un rescrit du préfet d'Égypte Petronius à 
un scribe royal, un édit de M. Sempronius Liberalis, 
préfet d'Égypte 12. Les successeurs de Trajan font 
bon accueil au titre suspect, en sorte qu’on peut dire 
que c’est sous le règne des Antonins que le vocable 
dominus se généralisa. Un procès-verbal d’une séance 
du tribunal de l’empereur Antonin montre l'emploi 
courant de cette expression #, Est-ce une importation 
orientale — puisqu'il est bien entendu que tout a été 


1 Sauf sous Tibère, Caligula et Claude. Cf. R. Cagnat, 
Manuel d’épigraphie latine, p. 153. 3 Suétone, Augustus, 
53; Dion Cassius, LV, 12; LVII, 18; Philon, Legat. ad 


Caium, 23; Tertullien, Apologelicum, €. XXXIV. — ? Au- 
relius Victor, Cæs., 3; S. Gsell, Essai sur le règne de l'em- 
pereur Domitien, Ὁ. 49, 52. — “ Kenyon, Greek papyri 


in the British Museum, 11, London, 1898, p. 193, n. 280; 
Grenfell et Hunt, The Oxyrynchus papyuri, London, 1898, 
t. π, p. 246, 1. 28, 33, 36. — Corp. inscr. græc., t. 1π|, 
n. 5052, 5044; Greek papyri, t. 11, p. 40, n. 259; p. 203, 
n. 142; The Oxyrh. pap., t. 11, p. 274, 1. 15. — * Archiv für 
Papyrusforschung, t. 11, p. 436; Seymour de Ricci, 
dans Bulletin epigr., n. 32. — ἴ The Oxyrh. pap., t. τι, 
p. 274, 1. 24, 29, 39, — * Lafoscade, De titulis imperatorum, 
1902, n. 14, 115, 134, 135; L. Bréhier, dans Byzant. Zeit- 
schrift, 1908, t. xv, p. 163, note 7.— " C. Pallu de Lessert, 
De quelques titres donnés aux empereurs sous le haut empire, 
dans Mém. de la Soc. des antiq. de France, 1900, t. Lx1, 
p.64-67.— 2 Pline, Panegyr.,2; en revanche, dans ses lettres, 


EMPEREURS 


2760 


tiré de l'Orient! C'est au moins douteux. Sans doute 
l'Orient ne mit pas obstacle, les documents de ces 
régions sont nombreux à employer χύριος. Il y a des 
inscriptions #4, une lettre de Trajan ou d’'Hadrien sur 
papyrus #, une monnaie d’Antonin le Pieux, frappée 
à Antioche ad Hippum, dans la Décapole, avec la 
légende "ὃ; 


ΑΥ̓ΤΟΚΡΙατορ) KYP(:05) ANTONINOC 


l’autre frappée en Mésopotamie avec le profil de 
Marc-Aurèle et ces mots 7: 


VIIEP + NIKHC : TON : KYPIGON : CEBACTON 


Notons enfin un rescrit d’Antonin le Pieux où 
l’empereur se proclame lui-même : 


ὅδ ον SAC ; 
ἐγὼ μὲν τοῦ χύσμου χύριος 18. 


En Occident, une inscription romaine de l’année 155 
nous a conservé la lettre du pontife Velius Fidus à 
son collègue Juventius Celsus (le consul de 164), 
à propos d’un rescrit d’Antonin le Pieux ! : deside- 
rium, fraler, Arrii Alphii Arriæ Fadillæ domint 
n(ostri) imperatoris Anlonini Aug(usti) matris li- 
berti libellum tibi misi, et plus loin : Didici.. a domino: 
n(ostro) imperatore impetrasse. Voilà comment des 
sénateurs, dans leur correspondance officielle, dési- 
gnaient l’empereur sous Antonin le Pieux. 

Fronton écrit à Marc-Aurèle et à Verus devenus 
augustes : Domino meo Antonino Augusto, domino: 
meo Vero Augusto, et dans le texte : Fratrem domi- 
num saluta ®... quemcumque a domino meo fratre luo- 
petenda fuerunt %, A Claudius Julianus il parle en ces 
termes des augustes : a dominis nostris imperatoribus: 
non propter aliud amari me opto “ἢ; dans une lettre à 
Aufidius Victorinus, l’empereur est ainsi désigné : 
ausi sunt codicillos istos apud dominum n(ostrum) ut 
probe ac recle factos tueri ac defendere *. Il est par 
suite infiniment probable que Commode n’innova 
rien et ne fit qu’appliquer à profusion un titre déjà 
généralement admis. 

Aurélien adopta pour ses diplômes et ses monnaies. 
les titres dominus et deus, que personne ne songeait 
plus à lui contester *#. 

Parmi les textes qui nous offrent la formule dominus: 
noster, se trouve le rescrit de Commode en réponse à la 
requête des colons du sallus Burunitanus, en Afrique 
(entre 181 et 183) %. Ce rescrit est suivi de la lettre du 
procurator de Carthage, qui transmet l’ordre impérial 
et qualifie le prince dominus nosler; mais le rescrit 
lui-même contient deux fois au moins, peut-être trois, 
le mot majestas tua alternant avec divina providentiæ 
tua. Une requête adressée à Gordien par les habitants 
de Scaptoparène * contient leurs plaintes sur les réqui- 
sitions illégales dont ils sont victimes. La supplique 
est en grec. Nous adressons une très juste prière, 


Pline appelle habituellement l’empereur: domine. — 4 Mar- 
tial, Epist., 1. X, n. 72. — 1? Lafoscade, De epist. imperal.. 
n. 14, 115, 135, 127, 130. — 1 Digeste, 1. XXVIII, tit. 1v, 
lex 3.— 4 Corp. inscr. græc., n. 4768, 5899. — Ὁ Β΄ G. 
Girard, Textes de droit romain, p. 157; cf. U. Wilcken, dans. 
Hermès, 1902, p. 84. — 2° Eckhel, Doctr., numm. veter., ἴ, 111, 
p. 347; t. vin, p. 365. — 2° Jbid., t. 11, p. 520. — 1" Digeste, 
1. XIV, tit. 1, lex 9: de lege Rhodia de factu.— »* Corp. inscr. 


lat., t. νι, n. 312. — 2° Fronton, Epist. ad Verum, 1v, édit. 
Nieburh, p. 161.— *1 Jbid., 111, p. 160. — *? Fronton, Epist. 
ad amicos, 11, Ὁ. 184.— 35 Jbid., XVI, p. 203. — Κα Homo, 


Essai sur le règne de l'empereur Aurélien, p.191; Rohde,. 
Die Münzen des Aurelianus, n. 317, 318; Corp. inscr. lat.. 
t. 1x, n. 2327; t. x1, n. 2099; Bull. archéol. du Comité des 
trav. hist, 1893, p. 222, n. 51; Corp. inscr. græc., t. 7, 
n. 1219.— % Corp, inscr. lat., t. vin, n. 10570, 14464; ef. 
C. Pallu de Lessert, op. cit, p. 54-55. — 15. I] s'agit ich 
d’une petite station thermale sur le territoire de Pantaliæ 
en Thrace. 


2761 


-dit le requérant, à la divinité : δὶ ὅπερ καὶ αὐτοὶ ἔννομον 
ἱχεσίαν τῇ θειότητί σου προσχομίσομεν... Plus loin, il 
‘laisse entrevoir ΠΡ] σαί où seront les habitants 
-d’abandonner leur ville pour échapper aux charges 
qui pèsent sur eux : si nous sommes, ajoute-t-il, re- 
connus dignes de pitié par ta divine providence, τὰ τὴν 
θείαν σου πρόνοιαν... nous rendrons grâces à ta félicité : 
τῇ τύχῃ σου. 

Ces expressions majestas tua, providentiatua, divinitas, 
felicitas tua, et leurs équivalents grecs, sont-elles des 
ännovations ou simplement des termes remis en hon- 
neur 1? 

Majestas ne pouvait offrir rien de répréhensible à 
Ja vigilance d’Auguste ou de Tibère, c’est un mot bien 
républicain et qui, en principe, s’applique d’abord au 
peuple romain. Majestas est magnitudo quædam populi 
romani in ejus polestate ac jure retinendo. Majestas est 
in imperii alque in nominis populi romani dignitate, 
dit Cicéron ?. Celui-ci semble disposé à refuser la majes- 
Has au sénat, auquel il n’attribue que l’auctoritas, afin 
de la réserver intacte au peuple romain : {antus autem 
esl consensus municipiorum coloniarumque provinciæ 
Galliæ, ut omnes ad auctoritatem hujus ordinis majes- 
datemque populi romani defendendam conspirasse vi- 
deantur ?. L’attentat à la majestas du peuple romain 
était le crime de lèse-majesté réprimé par les lois. 

La majestas du peuple s’étendait aux magistrats; 
“Cicéron parle de la majeslas consulis, Tite-Live de la 


_ majeslas dictatoria, le juriconsulte Paul proclame la 


majestas prætoris 4. Les empereurs, étant investis régu- 
lièrement de la puissance tribunicienne, eurent, à ce 
titre, la majestas, majestas imperaloria, majeslas im- 
perialis. Tibère s’en parait volontiers et poussa à 
l’aggravation des cas de lèse-majesté en y faisant 
ajouter les délits par paroles 5. « Cette position juri- 
dique des empereurs, l’application habituelle des lois 
de majesté aux délits dirigés contre eux, expliqueraient 
-assezbienletitredemajesté qu'onleur donne,s’ils étaient 
seuls à jouir de cette prérogative. Or, celle-ci ne leur 
est pas strictement personnelle, et la persistance des 
jurisconsultes du m° siècle à affirmer la majesté de 
magistrats inférieurs, comme les préteurs, a quelque 
chose qui étonne dans un temps où la monarchie ne 
prend plus la peine de se déguiser. Aussi est-on porté 
à se demander s’il n’y a pas une autre majestas qui est 
l'apanage exclusif du prince et qui, après avoir absorbé 
la première, a donné naissance à la qualification la 
plus élevée de la puissance ©. » 

Dans l’ancienne Rome, le peuple jouissait de la 
majesté, les dieux également : dii non censent esse suæ 
majestalis præsignificare hominibus quæ sunt futura, 
-dit Cicéron *. A ce titre, les empereurs devaient l’ob- 
tenir et, malgréson peu de goût pour les titres de 
dominus et de deus, Auguste se laissa faire. Horace 
Jui disait » : 

sed neque parvum 
Carmen majeslas recipit tua. 


1 O. Hirschfeld, Die Rangtitel der rôm. Kaiserzeit, dans 
Sitzungsberichte der Akad. der Wissensch. zu Berlin, 1901, 
p.579 sq. — * De partitione oratoria, 105; De oratore, 11,164; 
De inventione, τι, 52; Ad Herennium, τι, 17. — * Cicéron, 
Philipp., 14, 13. — “ Philipp, xx, 20; In Pisonem, 24; 
Tite-Live, Hist. rom., IV, 14; Digeste, 1. II, tit. τ, lex 9, De 
‘urisdict.; 1. I, tit. 1, lex 1, De justitia et jure. — " Tacite, 
Annal., 1. I,n.Lxxr. — * Pallu de Lessert, op. cit., p. 58-59. 
— ? Cicéron, De divinatione, 1, 82; cf. De natura deorum, 
AIT, 77; Digeste, 1. IV, tit. vux, lex 32, n. 4, De recept. qui 
-arbitr.; Senèque, Epist., xcv. — " Horace, Epist., II, 1, 
vers 257. Voir aussi Ovide, Pont., II, vu, vers 30; III, 1, 
vers 156; IV, vu, vers 56,68: Tristes, II, vers 512. —* Pline, 
Hist. nat., 1. XXV, οὐαὶ: C. Valgius eruditione spectatus, 
“imperfecto volumine ad divum Augustum, inchoata etiam 
.præfatione religiosa ut omnibus malis humanis illius potis- 
-simum principis semper mederelur majestas. — 15 Tertullien, 


DICT. D'ARCH, CHRÉT, 


EMPEREURS 


2102 


Pline l’Ancien nous raconte qu’un médecin, ayant 
composé un traité sur la vertu des plantes, le dédia à 
Auguste pour que la majesté du prince guérit les 
maux de l'humanité et vint en aide aux simples dé- 
crits dans son ouvrage ?. 

Tertullien ne manque pas de censurer le culte rendu 
à la cæsariana majestas et il ajoute : quod irreligiosi 
dicamur in Cæsares neque imagines eorum repropiliando, 
neque genios deprecando, hostes populi Romani nun- 
cupamur ἴδ, Le caractère nettement religieux de la 
majeslas donnée aux empereurs est certain !, son 
expansion apparaît comme la conséquence naturelle 
du culte qui leur est rendu. C’est à ce titre qu’elle 
paraît être devenue leur propriété exclusive, ce qui ne 
serait peut-être pas arrivé de cette autre majestas 
qu'ils possédaient en commun avec les magistrats 
d’origine républicaine 15. 

Un autre titre, d’une signification plus forte que tous 
les précédents, est δισπότης; il implique une sujétion 
totale de la part de ceux qui l’emploient. Nous le trou- 
vons adressé à Auguste #, à Caligula #4, à Vespasien 15, à 
Caracalla "5, à Septime-Sévère 17 et à Aurélien #. Avec la 
réforme de l’empire au début du rv® siècle, les vocables 
dominus noster, χύριος. δεσπότης, naguère faculta- 
tifs, devinrent obligatoires et furent inscrits sur les 
diplômes et sur les monnaies. Des deux traductions 
grecques de dominus, κύριος fut délaissé et remplacé 
exclusivement, à partir de Constantin, par δεσπότης %. 
A la fin du 1v° et au ve siècle, ce mot est exclusivement 
employé pour dater les actes du consulat des empe- 
reurs; néanmoins Julien le repoussait encore dans la 
conversation, tout en le maintenant dans les actes®.Jus- 
tinien l’exigea formellement en interdisant à ses inter- 
locuteurs de l’appeler seulement SastÀ:ô:; on mur- 
mura mais on obéit *1, Il est remarquable toutefois que 
le mot δεσπότης, qui figure sur presque toutes les in- 
scriptions où il est question de l’empereur, soit absent 
des protocoles. 

Parmi les titres helléniques les plus fréquemment 
accordés aux diadoques, figurent ceux de « sauveur 
et bienfaisant », σωτὴρ χαὶ εὐεργέτης, autrefois appli- 
qués exclusivement à des dieux. Les empereurs ro- 
mains en ont hérité, en même temps que de la divinité 
des diadoques. On les trouve appliqués en l'honneur 
de Pompée et de César, les empereurs du 1* siècle 
ne manquent pas de les porter *?, Marc-Aurèle et Verus 
reçoivent la qualification de φιλάδελφος # et le titre 
ἀ᾽ εὐεργέτης figure encore dans les protocoles d’Héra- 
clius #. «Sur une inscription d'Asie Mineure, Auguste 
est appelé princeps noster * et la formule du serment 
de Vézir-Keupru * nous montre la survivance, à la 
même époque, d’un usage entièrement monarchique. 
Toutes ces pratiques, absolument contraires aux idées 
de l’aristocratie romaine, sont bien un legs du passé 
oriental 5". » 

Ce n’était pas seulement l'aristocratie, c'était le 
peuple romain tout entier qui maudissait et exécrait 


Ad nationes, 1. 1, c. xvu, P. L., t. 1, col. 583. — 1 Sous 
Septime-Sévère et Caracalla, la formule usuelle est devotus 
numini; sous Héliogabale, c’est devotus numini majesta- 
tique Augusti. — 11 C. Pallu de Lessert, op. cit., p. 62. — 
13 Corp. inscr. græc., t. τι, ἢ. 4923. — M Philon, Legat. ad 
Caium, 36. — 35 ΕἸ, Josèphe, De bello Jud., III, vu, 9. — 
14 Corp. inscr. græc. (insul. mar. Ægei), παι, p.100.— 1? Corp. 
inscr. græc., addit., n. 3883 i. — % Arch. epigr. Mittheil. 
Œsterr. Hung., 1894, τι xvu, p. 178, n. 95.— ? Corp. inscr. 
græc., t. 1, n. 1848.— * Misopogon, édit. Spanheim, p. 343. 
— *Lydus, De magistrat., 1, 67, édit. Bonn, p. 125-126. — 
353 Philon, Legat. ad Caium, τι. 21, 22. — ® Corp. inscr. græc., 
t. ru, ἢ. 532, 352. — “Zacharie von Lingenthal, Jus græc., 
rom., t. ui, p. 34, 1. 1. — * Mittheil. ἃ. Athen. Archæol. 
Instit., 1891, ἃ. xvi, p. 236. — ** F, Cumont, dans Revue 
des études grecques, 1901, p. 26. — * L, Bréhier, dans Byzant. 
Zeits., 1906, t. xv, p. 165. 


IV. — 87 


2763 


le titre royal. César avait échoué en voulant le ressus- 
citer, Caligula lui-même n’avait osé le porter !. Le mot 
rex était proscrit, à peine le tolérait-on dans la langue 
poétique; les Orientaux ne partageaient pas cette 
aversion, et, dès le premier siècle, usaient du mot 
βασιλεύς. En Égypte, le protocole des empereurs ro- 
mains est exactement semblable à celui des Ptolémées 
et des anciens Pharaons ἢ. Les mots de βασιλεὺς et 
βασιλεία y étaient usités pour désigner le pouvoir 
impérial, Une inscription du 1e siècle, montre l’iden- 
tité entre χαΐσαρ et βασιλεὺς affirmée d’une manière 
significative * Cet emploi du mot ὕασιλεὺς se re- 
trouve dans tout l'Orient, où les textes littéraires 
montrent ce titre usité dès le rer siècle. C’est le terme 
employé pour désigner l’empereur dans la première 
épitre de Pierre ‘; on le rencontre sous la plume de 
Philon et de Flavius Josèphe. Les Grecs, comme Dion 
Chrysostome, Aristide, Fronton, en font usage devant 
les empereurs. « Sans être devenu un terme obliga- 
toire d’étiquette, il est maintenant d’un usage cou- 
rant etne semble plus heurter les opinions de personne. 
Il n’a pas encore cependant un caractère officiel, même 
en Orient. L'esprit conservateur du gouvernement 
romain s’opposait à ce qu’il en fût ainsi : Aurélien lui- 
même, qui porta le premier le diadème royal et prit 
les titres officiels de dominus οἱ deus, s’abstint de 
prendre celui de βασιλεύς 9. » 

Chez les écrivains βασιλεὺς sert à peu près exclusi- 
vement à désigner l’empereur; ce titre se rencontre 
aussi bien chez les auteurs païens que chez les chré- 
tiens, chez Eusèbe de Césarée τ ou Eustathe , chez 
saint Grégoire " et Synésius ? comme chez Julien 1: 
et Libanius #. Non seulement les écrivains mais le 
style officiel en font usage, nous retrouvons βασιλεὺς 
et βασιλεία sur le rescrit impérial de Galère, Maximin 
et Licinius, qui reproduit la pétition des habitants 
d’Arykanda # (voir ce mot). Justinien n’emploie 
jamais d’autre terme pour désigner le pouvoir impé- 
rial # et emploie même, suprême outrage à tout un 
passé séculaire de gloire républicaine, l’expression 
βασιλεὺς “Ρωμαίων 15, Enfin, on en vient à dater les 
années d’un empereur par la formule suivante : Ba- 
c'hcias τοῦ θειοτάτου Lai εὐσεδεστάτου ἡμῶν δεσπότου 
τοῦ αἰωνίου Αὐγούστου χαὶ αὐτοχράτορος 1". Dès que 
l’empereur s’arrange du titre de βασιλεύς, une tendance 
se marque à en restreindre l’usage pour les dynastes 
d'Orient, simples vassaux de l’empire !. Aussi, depuis 
le ve siècle, les écrivains grecs prennent l’habitude de 
se servir du mot pr? pour désigner les chefs barbares. 
C'est dans ces termes que saint Jean Chrysostome 
fait mention d’un roi des Goths "5, qu'Evagrius qualifie 
Odoacre # et que tous les écrivains du ve ou du vr® siè- 
cle parlent des rois barbares Ὁ. Procope fait même 
remarquer que Théodoricne prit pas letitre de Ξασιλεὺς 
mais celui de οηξ 21. ͵ 

Au vre siècle, βασιλεὺς ne s'est pas encore relevé 
dans le mépris et n’a pu se faire accepter dans la lan- 
gue officielle, on ne le rencontre ni dans les protocoles 
diplomatiques ni dans les monnaïes. Le titre officiel 
des empereurs est toujours celui α᾽ αὐτοχράτωρ et, 
comme à l’époque du haut-empire, il sert de præno- 
men. La chancellerie s’obstine à maïntenir à l’écart des 


1 Suétone, Caligula, 22. — Σ Moret, Du caractère religieux 
de la royauté pharaonique, dans Annal. du musée Guimet, 


1903, t. xv, p. 17. — * Æguptische Urkunden aus den 
Kæniglichen Museum zu Berlin, t. 117, p. 588, ligne 10 : 
ἡχσίλευς Ῥωμαίων. — * Seymour de Ricci, Bull. épigr., 


Ρ. 568, π. 142. --- # I Petr., 11, 14, 17. — * L. Bréhier, op. cit. 
p. 168. — ? Eusèbe, Vita Constantini, P. G., t. xx, col. 910- 
937. — " Eustathe, Aloc. ad conc., Ῥὶ G.,t. xviu, col. 674. 
— * Ado. Julian., P. G., t., xxx, col. 533, 552. — # Oral. 
de regno, P. G., t. Lxvx, col. 1085. — ἢ Julien, Opera, édit. 
Hertlein, t.1,p. 1, 405; t, τι, p. 513.— 12 Epist., édit. Wolff, 


EMPEREURS 


2764 


protocoles le mot βασιλεύς par routine bureaucratique, 
impuissance à suivre le mouvement de la vie, attache- 
ment maladif à des traditions périmées. 

L'empereur Héraclius fut le premier qui prit le 
titre de Sxs:Ac5< dans les protocoles de ses diplômes. 
Un protocole de l’an 612 reproduit encore les anciennes 
formules; également des actes de 619 et après 620. 
Mais en 629, le protocole d’un diplôme au nom d’Héra- 
clius et de son fils le nouveau Constantin est rédigé 
suivant une nouvelle formule: Ἥραχλειος χαὶ Hoa- 
βασιλεῖς et la 


le début de l'innovation; c’est l’année des grands 
triomphes d’Héraclius et une ère nouvelle semble 
s’annoncer pour l’empire. Les monnaies conservèrent 
cependant les légendes latines jusqu'à l’époque des 
empereurs iconoclastes. Constantin V, tout en se ser- 
vant encore des anciennes légendes, fit frapper ies 
premières monnaies au titre de βασιλεύς. Une pièce 
d’argent à son efligie et à celle de Léon IV porte au 
revers : CONSTANTINES: LEONES O NEOS-: BASI- 
LIS. Sur des monnaies de bronze des mêmes princes 
on lit au droit : ΚωνΝΟΙταντῖνος] ΔΕΟΠίότης]. et au 
revers: AEGN ΔΕΟπΠίότης). Les deux titres de £a 
σιλεύς et de δεσπότης apparaissent donc au même 
moment sur les monnaies impériales. C’est entre 761 
εἰ 765 qu'a lieu ce changement, plus de cent trente 
ans après les modifications apportées par Héraclius 
dans les protocoles de sa chancellerie. Un si large écart 
ne peut s'expliquer que par de sérieuses raisons. Jus- 
qu’à Constantin V les légendes avaient été conservées 
sur les monnaies, des légendes chrétiennes ont été intro- 
duites, mais latines. Si le latin avait disparu de la 
chancellerie et s’était conservé dans les ateliers moné- 
taires, c’est qu'un intérêt puissant obligeaïit les empe- 
reurs à l’y conserver. Les monnaies impériales avaient 
cours en Occident, où, sauf de rares exceptions, on 
ne frappait pas d’or. Les sous byzantins y étaient donc 
très recherchés et les finances impériales en retiraient 
de jolis profits. En outre, l’efligie des souverains de 
Constantinople pouvait paraître une preuve de leur 
omniprésence et de leur autorité sur des pays qui n’en 
savaient les noms qu'à grand’peine. Les empereurs 
iconoclastes eurent des préoccupations très différentes. 

En 812, Nicéphore ayant été massacré, son succes- 
seur, Michel le Curopalate, envoya à Charlemagne une 
mission qui le rencontra à Aix-la-Chapelle et là, more 
suo, id est, Græca lingua, laudes ei direxerunt. Impera- 
torem eum et Basileum appellantes; tel est le témoignage 
d'Éginhard. 

IX. BIBLIOGRAPHIE. — À. d'Alès, Le dieu César au 
temps de Septime-Sévère, dans Études, 1903, t. xev, 
p. 737-764. — E. Beurlier, De divinis honoribus ques 
acceperunt Alexander et successores ejus, in-8°, Paris, 
1890; Le culle impérial, son histoire el son organisation 
depuis Auguste jusqu'à Justinien, in-8°, Paris, 1891; 
Les vestiges du culte impérial à Bysance (sic) et la que- 
relle des iconoclastes, dans Compte rendu du congrès 
scientifique international des catholiques, 1891. — 
E. Beaudouin, Le culte des empereurs dans les cités 
de la Gaule Narbonnaïise, in-8°, Grenoble, 1891. — 


1738, p. 16, 184-185. — 15 Corp. inser. lat., Suppl., t. mm, 
n. 12132. — 4 Novelles, IX. — % Corp. inscr. græc., t. IV, 
n. 8634, 8642. — 1° Grenfell et Hunt, op. cil., τι 1, p. 125, 
133, 134, 140; Ægypt. Urkund., t. 1, p. 317; t. m1, p. 364; 
Kenyon, op. cit., t. τι, p. 483. — 1? A. Gasquet, L'empire 
d'Orient et l'empire d'Occident. De l'emploi du mot βασιλεὺς 
dans les actes de la chancellerie byzantine, dans Revue 
historique, 1884, t. xxv1, p. 281-302. — # Episl., XIV, 5, 
P. G.,t. uni, col. 618. — # P. G.,t. Lxxxvr bis, col. 2545.— 
% Olympiodore, dans Photius, Bibliotheca, cod. Χ ΧΙ; Jean 
Malala, édit. Bonn, p. 209. — ἢ. Édit. Bonn, t. 1, p. 166. 


étiomtnt bi. 


. berg, 1867. — A. Gasquet, L'empire d'Orient et l’em- 


2765 


G. Boissier, L'apothéose impériale, dans Revue des deux 
mondes, 15 mai, 1871, t. xcux, p. 630-687. — L. Bré- 
hier, La conceplion du pouvoir impérial en Orient pen- 
dant les trois premiers siècles de l'ère chrétienne, dans 
Revue historique, 1907, t. xcv, p. 75-80; L'origine des 
titres impériaux à Byzance. Baseïs et Δεσπύτης, 
dans Byzantinische Zeitschrift, 1906, t. xv, p. 161-178. 
— V. Chapot, La province romaine proconsulaire d'Asie 
depuis ses origines jusqu’à la fin du haut-empire, in-8°, 
Paris, 1904, p. 395-440. — F. Cumont, Les religions 
orientales dans le paganisme romain, 1907; L'éternité 
des empereurs, daus Revue d'histoire el de littér. reli- 
gieuses, 1896, t. τ, p. 435-452; L’aigle funéraire des 
Syriens et l’apothéose des empereurs, dans Revue de 
l'histoire des religions, 1910, p. 119-164; À propos 
de l'aigle funéraire des Syriens, dans même revue, 1911 ; 
Revue des études grecques, 1901. — L. Duebner, Die 
Apotheose des Antoninus Pius, dans Rômische Mitt- 
heilungen, 1912, p. 1.— Farnell, The culs of the Greek 
statues, in-8°, Oxford, 1896.— A. Fincke, De appellalio- 
nibus Cæsarum honorificis et adulatoriis usque ad Ha- 
driani ætatem apud scriplores romanos, in-8°, Kœnigs- 


pire d'Occident. De l'emploi du mot βασιλεύς dans les 
actes de La chancellerie byzantine, dans Revue historique, 
1884, t. xxv1, p. 281-302. — 5. Gsell, Essai sur Le règne 
de l’empereur Domitien, in-8°, Paris, 1894, — Guiraud, 
Les assemblées provinciales, 1887.— A. Hirschfeld, Die 
Rançgtitel der rômischen Kaiserzeit, 1901.— Homo, Essai 
sur le règne de l’empereur Aurélien, in-89, Paris, 1904.— 
J.-P. Kirsch, L’aigle sur les monuments figurés de l’an- 
tiquité chrétienne, dans Bulletin d’ancienne littér. et 
d'archéol. chrétiennes, 1913, t. m1, p. 112-126. — E. Kor- 
nemann, Zur Geschichte ἃ. antiken Herrscherkulte, 
dans Beiträge zur alten Geschichte, de Lehmann, Leip- 
zig, 1901, t. 1, p. 51-146. — G. Lafaye, Histoire du 
culte des divinités d'Alexandrie hors de l'Égypte, in-8e, 
Paris, 1884. — L. Lafoscade, De epistulis (aliisque 
titulis) imperatorum magistratuumque romanorum quas 
ab ætate Augusti usque ad Constantinum græce scriptas 
lapides papyrive servaverunt, in-8°, Lille, 1902. — 
J. Lebreton, Les origines du dogme de la Trinité, in-8°, 
Paris, 1910, t. 1, p. 1-27. — D. Magie, De romanorum 
juris publici sacrique vocabulis sollemnibus, in Græcum 
sermonem conversis, in-8°, Lipsiæ, 1905.— G. Mangold, 
De Ecclesia primæva pro Cæsaribus ac magistratibus 
romanis preces fundente dissertatio,in-8°, Bonnæ, 1881.— 
C. Pallu de Lessert, De quelques titres donnés aux empe- 
reurs sous le haut-empire, dans Mémoires de la Soc. 
nat. des antiq. de France, 1900, t. Lx1, p. 52-78. — 
G. Radet, La déification d'Alexandre, dans Revue des 
universilés du Midi, 1895, t.1.— S. Ronzevalle, L'aigle 
funéraire en Syrie. Étude iconographique, dans Mélan- 
ges de la faculté orientale, 1912, t. v, p. 1*-62*. — 
Schôner, Ueber die Tilulaturen der rômischen Kaiser, 
in-8°, Erlangen, 1881. — 5, Toutain, L'institution 
du culte impérial dans les trois Gaules, dans Recueil 
du centenaire de la Soc. nat. des antiq. de France, 1904, 
p. 455-459. — E. Vernay, Nofe sur le changement de 
style dans les constitulions impériales de Dioclétien à 
Constantin, dans Études d'histoire juridique ofïertes 
à P.-F. Girard, in-89, Paris, 1913, €. π᾿ 
H. LECLERCQ. 


? Muy, De originibus natura emphyteutici, 1838; E. Pépin 
le Halleur, Histoire de l’emphytéose, 1843; François, Essai 
sur l'emphytéose, Grenoble, 1883; Tocilesco, Étude sur l'em- 
phytéose, Paris, 1883; Pernice, Parerga, dans Zeitschrift 
des Savigny Stiftung, Rôm. Abth., t. v, p. 81-90; E. Beau- 
douin, Les grands domaines dans l'empire romain d'après 
des travaux récents, dans Nouvelle revue historique de droit 
français el étranger, 1898, τ. xx11, Ὁ. 545-584, 694-746. — 
? Code Justinien, 1. XI, tit. Lxn, leg. 7 et 8, constitutions 
de Théodose et d’Arcadius en 386, c'est la première appari- 


EMPEREURS — EMPHYTÉOSE ECCLÉSIASTIQUE 


2766 


EMPHYTÉOSE ECCLÉSIASTIQUE. 
L’emphytéose !, jus emphyleulicum, et, à unedate pos- 
térieure, emphyleusis =, désigne le procédé normal d’ex- 


ploitation des domaines impériaux, à l’époque du 


bas-empire. Sous Justinien le jus emphyleulicum ne 
fait qu’un avec le jus perpetuum et dès lors ce contrat 
est la forme à peu près unique du bail des terres des 
empereurs et une forme très ordinaire du bail des do- 
maines privés. 

᾿Ιὐμφυτεύειν, «planter », c’est donc pour le preneur à 
baïl l’obligation de s'acquitter non seulement d’un 
fermage, mais d’une amélioration de la terre par la 
culture, la fertilisation, la mise en exploitation, en un 
mot par les plantations. Cette tenure est un emprunt 
du droit romain aux institutions grecques et qui a 
passé dans l’ancien droit français sous le nom de com- 
plant?. Son caractère essentiel est l'obligation d’amélio- 
rer la terre, tandis que le jus perpeluum n’entraîne 
que la jouissance héréditaire et le paiement de la rede- 
vance ou fermage. 

Le premier texte juridique, en date, qui prononce le 
nom d’emphytéose, est un passage d’Ulpien, qui 
parle d’un pupille ayant un jus ξμφιτευτιχὸν vel 
ἐμδατευτιχὸν 4; ce passage est de l’époque de Caracalla 
et l'institution y figure avec son nom grec, à défaut, 
sans doute, dans la langue du droit romain, de terme 
latin correspondant. C’est bien aussi d’une véritable 
emphytéose grecque qu'il s’agit et rien n'indique ou ne 
permet d’induire qu’à cette époque des Sévères, l’insti- 
tution existât dans le droit privé romain. En réalité, le 
premier document juridique romain qui nomme vrai- 
ment l’emphytéose, c’est-à-dire d’une façon tout à fait 
certaine, qui témoigne de l'existence de cette tenure 
dans la pratique romaine, et qui nous la montre dé- 
sormais établie d'une façon ferme et incontestable, 
avec le nom même qu’elle portera désormais dans les 
codes, est une constitution de Constantin, de 315 : Si 
quis fjundos emphyleutici juris. donaverits. Mais avant 
cette date, on voit cependant des propriétaires de 
grands domaines, et tout particulièrement les empe- 
reurs, adopter un genre de tenure assez semblable à 
celui que caractérise l'emphytéose. Les inscriptions 
africaines d’Aïn Ouassel et de Henchir Mettich nous 
montrent dans les grands domaines l’application d’une 
tenure emphytéotique ou d’une tenure tout à fait 
analogue, un siècle et demi ou deux siècles avant la 
mention expresse de l’emphytéose dans les codes. 

L'inscription de Henchir Mettich date de 116 ou 117 
et le règlement domanial qu’elle contient a été donné 
par les procureurs de l’empereur Trajan; c’est donc 
une lex data qui émane de l'administration impériale, 
dont elle nous aide à connaître les pratiques. Le pre- 
neur à baïl qui plante une portion de la terre sera 
exempt de redevance pour cette portion pendant un 
temps déterminé. Ce n’est pas encore l’emphytéose, 
mais c’en est l'annonce et la préparation très visibles “ἡ 
L'emphytéose a été d’abord une tenure propre aux 
domaines impériaux, et cette tenure n’est employée, 
à l’origine, que pour la mise en valeur d'une certaine 
classe de biens impériaux, les fundi patrimoniales; 
dans les constitutions impériales du rv® siècle, il n’y ἃ 
pas d'exemple qu’on l'ait appliquée aux domaines de 


tion du mot emphyleusis. On le rencontre dans ZInstit., 
1. ΠῚ, tit. χχιν, lex 3 : lex Zenoniana,lata est quæ emphy- 
teuseos contractui propriam statuit naturam. Le mot emphy- 
teuta est très rare. Code Justinien, 1. IV, tit. LxvI, lex 2, en 
529. — 3 Ῥὶ Viollet, Histoire du droit civil français, 2° édit., 
p. 660, note 2. — + Digeste, XXVII, 1X, 3, 4 — ὃ Code 
Just,, 1. XI,t. Lx n,lex1. Dans une constitution de date an- 
térieure, V, LxxX1, 13, en 293, les mots vel emphyteuticum 
semblent interpolés. — * Schulten, Die Lex Manciana, eine 
afrikanisehe Domänenordnung, in-S°, Berlin, 1897, p. 39. 


2767 


la res privala; pour ceux-ci, le procédé ordinaire de la 
mise en valeur reste toujours le jus perpetuum. C’est 
seulement au ve siècle, et, d’une façon plus précise, 
quand le jus perpetuum eut été complètement absorbé 
par l’emphytéose, que les fundi τοὶ privalæ furent 
donnés à bail emphytéotique aussi bien que les fundi 
patrimoniales; en un mot, c’est alors que l’emphy- 
téose s’appliqua à tous les domaines impériaux quels 
qu'ils fussent !. On peut dire que cet emploi de l’em- 
phytéose s’imposait du moment qu'il s'agissait de la 
mise en valeur des agri deserli compris dans les do- 
maines impériaux ?. Pour que ces terres ne devinssent 
pas inutiles, il fallait intéresser les preneurs à bail à 
leur défrichement et il n’était que juste d’assurer à 
ceux-ci une récompense de leur travail. 

Dans ces conditions, l'emphytéose se développa ra- 
pidement et, à la fin du τνϑ siècle, elle est visiblement 
sortie de sa sphère d'application primitive. Dans une 
constitution de Valentinien et de Valens (de 365), on 
voit les emphytéotes qui se plaignent de ce que les 
terres qu'ils ont prises à bail emphytéotique com- 
mencent à devenir incultes #. Cela prouve que,lorsqu’ils 
avaient pris ces terres, elles n'étaient pas dans cet état. 

A l’époque du bas-empire, les Églises ont affermé 
régulièrement leurs domaines, lesquels étaient consi- 
dérables, mais à quel procédé ont-elles recouru? Les 
baux consentis par elles étaient-ils les baux de 
cinq ans, ainsi que l'usage s’en trouve établi pour 
les propriétaires privés, ou bien préfèrent-elles les 
baux perpétuels et héréditaires à un emphytéote, 
suivant l'usage alors établi pour Les empereurs et les 
cités? Le bail à court terme (locatio conductio) était 
possible toujours. A partir de l’époque de Justinien, 
le bail emphytéotique était accessible à tous, mais 
avant cette époque, lorsque les baux perpétuels et hé- 
réditaires ne sont pas encore de droit commun, les 
Églises ont-elles pu en faire usage, à l'exemple des cités 
et des empereurs? 

Antérieurement au règne de Justinien, nous avons 
deux textes présentant des allusions formelles aux 
conductores des domaines ecclésiastiques. C'est d’abord 
une inscription provenant d’un cimetière chrétien de 
Tropea en Calabre. La date, déterminée par les carac- 
tères paléographiques, par les sigles et les formules 
employés, et par la provenance,ne peut être fixée 
qu'entre le premier quart du τὺ" siècle et le milieu du 
ve; en tout cas, elle est antérieure au concile romain 
de 498, qui constate l’existence d’un siège épiscopal 
à Tropea “ (fig. 4061) : 


B © M © S FIDELI IN XPO IHESM 
HIRENI QVE VIVIT ANNIS LXV M VII © 
D XCVIBENE FECIT VIR EIVS PRECESSIT FI 
DELIS IN PACE DEPOSITA XVIII KAL'MAI AS 
5 QVE FVIT CONDVCT. M TRAPEIANAE Κα 


B(onæ) m{emoriæ) s(acrum) fideli in2(:57)0 Thesum 
Hireni que vixit annis LX V, m(ensibus) VIII, d(iebus) 
X, cui bene fecil vir ejus; precessit fidelis in pace; 
deposita XVIII kal(endas) maias;'que fuit conduct(rix) 
m(assæ) Trapeianæ. 


3 His, Domänen der Kaiserzeit, p. 105, 106. — * Jbid., 
p. 101. — * Code Justinien, 1. XI, tit. Lxn, lex 3, en 
365 : Quicumque possessiones ex emphyleutico jure sus- 
ceperint, ea ad refundendum uli occasione non possunt, 
qua adserant desertas esse cœpisse. — * De Rossi, Bull. 
di archeol. crist., 1877, pl. vu, n. 1; Corp. inscr. lat., t. x, 
n. 8076. — 5 G. Marini, Papiri diplomatici, in-fol., Roma, 
1805, p. 108-110, n. 73, ligne 86. Les conductores dont il 
est parlé à plusieurs reprises dans le même aéte (lignes 28, 
37, 58) sont, non pas des conductores de domaines ecclé- 
siastiques, mais les conduclores des domaines d’un grand 
personnage, du nom de Lauricius, celui de qui émane 
cet acte. — “ Code Théodosien, 1. X, tit. 1, lex 5 : sub per- 
pelua conductione; 1. XI, tit. Lxx1, lex 3 : perpeluariis 


EMPHYTÉOSE ECCLÉSIASTIQUE 


2768 


C’est ensuite un papyrus de Ravenne, de l’an 444 
environ; on lit à la ligne 86 : conductoribus Ecclesiæ 
Ravennatis ὃ. 

L'interprétation la plus vraisemblable est celle 
d'après laquelle il s’agit ici de fermiers ayant passé 
une locatio conductio; mais des emphytéotes sont sûre- 
ment des conductores et on ἃ pu les appeler de ce nom. 
Dans les textes juridiques conductio et conductor carac- 
térisent le jus perpetuum ὅς ces mêmes expressions 
sont employées plus rarement à propos de l’emphy- 
téose, cependant on les rencontre aussi dans certains 
textes. En ce qui concerne spécialement le baïl des 
Églises, ilest vraisemblable que les formules de conduc- 
lio qui se lisent dans le Liber diurnus * sont dans la 
réalité des formules de bail emphytéotique. Elles sont 
incontestablement relatives à la mise à ferme par 
l'Église de Rome, non pas de redevances, mais de 
terres. Or, ces formules se donnent elles-mêmes, en 
termes exprès, comme des formules de conductio ὃ. En 
résumé, les conductores de domaines ecclésiastiques, 
que nous rencontrons dans les textes du rve et du ve siè- 
cle, sont probablement des fermiers à temps; mais 
cela n’est pas tout à fait sûr. 

Antérieurement à Justinien, aucune allusion au 
bail emphytéotique constitué surles terres des Églises, 
et cependant les Églises d'Orient paraissent avoir 
pratiqué quelquefois l’emphytéose. Une Novelle de 
Justinien, de 535, défend aux administrateurs ecclé- 
siastiques de donner les terres des Églises en emphy- 
téose, si ce n’est pour un délai déterminé et dans des 
conditions spéciales. Les Églises d'Occident ne parais- 
sent pas avoir connu ce contrat et on en est à se de- 
mander sur quoi se fonde l’opinion d’après laquelle 
l'Église d'Occident, et, en particulier, l'Église des 
Gaules, à l’époque de l'invasion barbare, ne connaissait 
que l’emphytéose impériale et l’'emphytéose ecclé- 
siastique, les seules, dit-on, qui soient au code Théo- 
dosien®. En réalité, le code Théodosien ne connaît 
que l’emphytéose impériale (et peut-être, sauf contro- 
verses, celle des cités). Quant à l'emphytéose ecclésias- 
tique, on n’en trouve de trace, ni dans le code Théo- 
dosien, ni dans aucun document provenant de la 
Gaule, avant l’époque carolingienne. Et ce silence 
total non seulement du code Théodosien, mais l'ab- 
sence d’allusions dans les lois rédigées par les rois 
barbares après l'invasion, pareïllement le silence des 
formules, diplômes et documents canoniques est 
décisif. Toutefois, c’est une autre exagération de sou- 
tenir 12 que l’'emphytéose n'a été usitée que dans l’em- 
pire d'Orient, et que les provinces d'Occident, notam- 
ment la Gaule, l’ont à peine connue. En ‘effet, les con- 
stitutions impériales relatives à l’emphytéose, qui sont 
dans les codes Théodosien et Justinien (en ne prenant 
naturellement dans ce dernier code que les constitu- 
tions qui sont antérieures à la destruction de l'empire 
d'Occident), s'appliquent aux provinces d'Occident 
tout aussi bien qu'à celles d'Orient. En Afrique, saint 
Augustin fait allusion à un emphytéote !!; en Gaule, 
nous pouvons observer la mention expresse de l'em- 
phytéose dans la rubrique de la lex Romana Wisigo- 


conductoribus locentur. — * Liber diurnus, édit. Sickel, 
p. 25, 26, n. 34, 35. — * P. Fabre, De patrimoniis romanæ 
Ecelesiw usque ad ætatem Carolinorum, in-8°, Paris, 1882, 
p. 24, 25, rapporte ces formules aux conduclores; mais, en 
dépit du mot conductio dont elles se servent, Mommsen, 
Die Bewirthschaftung der Kirchengüter unter Papst Gre- 
gor I, dans Zeitschrift für social und Wertscha/tsgeschichte, 
{νας p. 45, et Beaudouin, Les grands domaines, p.219, note 2, 
y voient des modèles de bail emphytéotique. — " Giraud, 
Essai sur l'histoire du droit français au moyen âge,t.1, p.206, 
207; Tocilesco, op. cit, p. 188. — το Brünner, Deutsche 
Rechtsgeschichte, t. 1, p. 200, — M E, Beaudouin, dans Nou- 
velle revue historique de droit français el étranger, 1897, 
τ, xx1, p. 682, note 1. 


2769 


thorum : De locatione fundorum juris emphyleutici et rei 
publicæ et templorum. I est vrai que ce titre, dans la 
lex Romana Wisigothorum, ne contient qu'une seule 
constitution, laquelle est relative à la location des 
terres des cités par les curiales, et il est fort douteux 
que cette location de terres municipales soit le bail 
emphytéotique lui-même. Mais il reste toujours, dans 
la rubrique au moins, le nom de l’emphythéose, et, 
par conséquent, il est impossible de dire que l’em- 
phytéose soit absolument inconnue du rédacteur de la 
lex Romana Wisigothorum. Seulement, dans tout cela, 
ce n’est pas de l’emphytéose ecclésiastique qu'il est 
question. 

A Rome et dans l’exarchat italien, de très bonne 
heure, sans doute, les documents nous montrent l’em- 
phytéose pratiquée par les Églises; nous en avons la 
preuve dans les registres du pape Grégoire Ie et dans 
les papyrus de Ravenne. Ce qui n’est pas pour sur- 
prendre quand on se rappelle que l'influence byzan- 
tine règne sans contrepoids dans l'Italie du vie siècle 
et le droit de Justinien y est incontesté; par consé- 
quent, l’'emphytéose telle que ce droit la règle se re- 
trouve dans les documents que nous avons indiqués. 
En dehors de l'Italie byzantine, les compilations de 


4061. — Inscription de Tropea. 
D'après de Rossi, Bull, di arch. crist., 1877, pl. να. n. 1. 


Justinien sont tenues à distance et ne sont même pas 
promulguées; les pays de l'Occident n’en auront pas 
connaissance avant le 1x® siècle et ceci explique la ra- 
reté des allusions à l’emphytéose en Gaule et ailleurs 
où le droit de Justinien demeure inconnu. Le Bréviaire 
d’Alaric prononce son nom : De localione fundorum 
juris emphyleutici et rei publicæ el templorum, mais 
dans le titre où ce nom se trouve, il est parlé unique- 
ment des terres des cités et aucunement de celles des 

glises. Deux gloses au Bréviaire, d'époque postérieure, 
nomment l’emphytéose: et la définissent encore 
comme une tenure propre essentiellement aux do- 
maines impériaux. 

Dans les formules et dans les chartes de l’époque 
mérovingienne, aucune allusion à une emphytéose 
ecclésiastique. Les formules d'Angers (début du vue 
siècle) font allusion aux baux perpétuels consentis 
par des Églises, mais il n’y a pas là d’emphytéose et, 
avant le 1x® siècle, on n'y rencontre nulle part une 
allusion. Pour rencontrer cette institution, il faut aller 
jusqu'aux capitulaires d’Anségise : Alienalionis au- 
tem verbum contineat venditionem, donalionem, permu- 
lationem el emphiteuseos perpetuum contractum. Sed 
ômnes omnino sacerdoles hujusmodi alienatione abs- 
lineant, pϾnas timentes quas Leoniana constitutio 
minalur ?. C'est, on le voit, la prohibition d’aliéner 


3 Ms. du Vatican 1048: Infiteutica res est quæ de fisco 
transit ad proprium; ms. de Montpellier 136 : Infiteutica 
res est quæ de fisco transfertur ad privalum; ces gloses sont 
du Χο siècle au plus tôt; cf. Conrat, Geschichte der Quellen 
und Litteratur des rôomischen Rechts im früheren Mittelalter, 
Ρ. 240-252.— ? Ansegise, II, 29, dans Boretius, Capitularia, 
t. 1, p. 421. — " Boretius, op. cif., t. 1, p. 310, 311. — 4 Ibid., 


EMPHYTÉOSE ECCLÉSIASTIQUE 


2770 


| les biens ecclésiastiques. L’emphytéose, à cause du 
| droit héréditaire et perpétuel qu’elle confère au pre- 
neur, est considérée comme une espèce d’aliénation et, 
à ce titre, interdite à l'Église. 

Les actes législatifs des Carolingiens prohibent 
régulièrement l’emphytéose ecclésiastique. Capitu- 
laire de Louis le Pieux reproduisant le texte cité d’An- 
ségise *. Capitulaire de Lothaire (822-823): Si quis 
episcopus. senodochia αἰ! monasteria vel baptismales 
ecclesias suæ ecclesiæ perlinentes cuilibel per enfilheu- 
8605 contraclus dederil, se suosque successores pœna 
mullandos conscripseril, polestatem talia mutandi rec- 
loribus ecclesiarum absque pœnæ conscripæ solulione 
concedimus ". Capitulaire de Charles le Chauve (876) : 
Ut res ecclesiasticas. nemo invadere vel auferre præ- 
sumal; el quæ a recloribus ecclesiæ aclenus οὗ limorem 
vel favorem alicui, libellario vel enfiteolicario jure, 
dolose el cum damni detrimento ecclesiæ amissæ videntur, 
ad pristinum jus revertantur ὅ. 

Déjà, en 470. la constitution des empereurs Léon 
et Anthemius avait interdit l’aliénation des biens 
d’Église de Constantinople®;lanovelle VII de Justinien 
étendit cette disposition à toutes les Églises et assi- 
mile l’emphytéose aux diverses variétés d’aliénation, 
ou du moins elle en réduit tellement la durée qu’elle 
la rend inoffensive. Cette règle du droit du bas-empire, 
n'ayant été posée qu'après la séparation de l'Occident, 
y demeura lettre morte. Pour l'empire franc, en par- 
ticulier, la règle qui prohibe l’aliénation des biens 
d'Église n’a été posée, d’une façon législative, que 
beaucoup plus tard, par les capitulaires carolingiens et, 
notamment, par ceux qui viennent d’être cités 7. 
Toutefois, avant ces capitulaires, un bon nombre de 
canons de conciles, de lettres des papes avaient déjà 
défendu ces aliénations. En réalité, la prohibition 
d’aliéner les biens ecclésiastiques a été posée par 
l'Église très longtemps avec le capitulaire de Louis 
le Pieux, mais même avant la constitution de Léon. 
Les plus anciens textes cités à ce sujet remontent aux 
premières années du v® siècle *. 

Anségise et les capitulaires carolingiens n’ont fait 
qu'emprunter au droit en usage de leur temps en 
Italie. Le chapitre d’Anségise est transcrit littérale- 
ment d’après l’Epitome des Novelles de Julien *, qui 
obtint une vogue considérable en Italie et servit au 
droit de Justinien de véhicule dans l'empire franc. 
Les capitulaires cités sont tous italiens. C’est donc 
bien l’emphytéose ecclésiastique du droit de Justi- 
nien, celle que l'Italie pratiquait depuis le vie siècle 
et que nous rencontrons dans les documents francs du 
haut moyen âge, tandis que, dans les actes antérieurs, 
l’'emphytéose ne nous apparaît jamais comme une 
tenure employée par les Églises. 

De ce qui précède on peut conclure qu’à l’époque de 
la disparition de l'empire d'Occident et de la forma- 
tion des monarchies barbares, les Eglises de l'Occi- 
dent ne pratiquaient ou pratiquaient extrêmement 
peu l’emphytéose, laquelle disparut si vite et si com- 
plètement que formules, chartes et diplômes n'en ont 
gardé ni trace ni souvenir. Cette absence de l’emphy- 
téose en Gaule, dans la pratique et dans le droit du 
vie au rx° siècle, alors que l'Église franque ἃ conservé 
presque toutes les institutions romaines dont elle se 
servait avant l'invasion, est la preuve manifeste que, 
dans le droit romain antérieur au vr: siècle, les Églises 
ne pratiquaient pas l'emphytéose. 


t. 1, p. 316, chap. 1. — * Jbid., t. x, p. 102, chap. x. — " Code 
Justinien, 1. I, tit. n, lex 14. — * Tardif, Étude sur la capa- 
cité des établissements ecclésiastiques, dans Revue de législa- 
tion, 1872, p. 501. — * Lôning, Geschichte des Kirchenrechts, 
t. 1, p.237, 238-240; τ πὶ p.696-702; E. Beaudouin, op. cit., 
1898, τ. xxu, p. 711, note 2, — ᾿ Epitome Novellarum de 
Julien, vu, 32 et 33. 


2771 EMPHYTÉOSE ECCLÉSIASTIQUE 2712 


Pratiquaient-elles le jus perpeluum salvo canone, 
autres variétés de tenures perpétuelles et héréditaires? 
La novelle VII de Justinien prohibe également le 
contrat fait par les Églises et dénommé : τὸ καλούμενον 
παροιχιχὸν où jus coloniarum; le voici : une Église 
donne une domus valant un prix déterminé, moyen- 
nant le paiement de ce prix ou d’un prix inférieur, et 
en plus, d’une pensio, c'est-à-dire d'une redevance 
annuelle; et le droit conféré dans ces conditions par 
l'Église est perpétuel et héréditaire. Or cette défi- 
nition est la définition même du jus privalum salvo 
canone. On peut conclure de là que, sous le nom de 
zapow:#6v, les Églises du bas-empire ont pratiqué le 
jus privatum salvo canone. Le fait que ce contrat ne 
nous est connu que par l’allusion d'une novelle de 
Justinien et qu'aucun texte du code Théodosien ni 
aucun document indépendant des novelles de Justi- 
nien n’en fait mention, invite à croire que ce mode 
de tenure ne fut pas d’un emploi fréquent. 

Pendant la période antérieure à Justinien, le jus 
perpetuum fut la plus fréquente des tenures perpé- 
tuelles et héréditaires. Mais les Églises y ont-elles 
recouru? On n’en trouve aucun indice dans les textes 
juridiques antérieurs à la disparition de l'empire 
d'Occident. Cependant à une époque très antérieure à 
la connaissance du droit de Justinien en Gaule, nous 
rencontrons une série de formules d'Angers (une aussi 
du recueil de Tours) qui attestent l’existence de terres 
qui sont la propriété d’une Église, mais qui sont pos- 
sédées par un particulier, lequel paraît bien avoir sur 
elles un droit qu’on ne peut s’empêcher de trouver 
très ressemblant au droit du perpeluarius sur les 
domaines des empereurs ou des cités. 

Ce qui donne une importance signalée à ces formules 
d'Angers, c’est que, bien qu'écrites à l’époque franque, 
elles ont été composées pour une région dont la popu- 
lation est surtout romaine !, et que beaucoup d'’in- 
stitutions romaines y apparaissent encore très fidèle- 
ment gardées ?. C’est surtout la date très ancienne du 
formulaire d'Angers. A part les trois dernières for- 
mules du recueil, il était sûrement composé à une 
date antérieure à 678. Il serait même possible que 
les trois dernières formules fussent de cette année 
678 *; dans tous les cas, les 57 premières sont anté- 
rieures; et très probablement plusieurs d’entre elles 
ont une date fort ancienne (514 ou 515) 4. Or, à une 
telle époque, les compilations de Justinien n’ont pas 
encore été écrites; et même, si l’on ne veut considé- 
rer que la date de 678, en 678, sûrement, le droit de 
Justinien est tout à fait ignoré dans la région d’An- 
gers. Par conséquent, les traces que l’on peut ren- 
contrer, dans le formulaire d'Angers, d'une te- 
nure perpétuelle et héréditaire constituée sur des 
terres d’Église, indiquent des pratiques suivies par 
l'Église d'Occident à une époque antérieure certaine- 
ment à la connaissance en Gaule du droit de Justinien, 
et même antérieure, très probablement, à la destruc- 
tion de l'empire d'Occident. Même conclusion, mais 
moins ferme pour le formulaire de Tours, qui contient 


? Allusions formelles à la lex romana dans les formules 
40, 46, 54 et 58. — ? Mélées d’ailleurs à des institutions 
essentiellement franques; par exemple, les mots alodis, 
mallare, admallare, solsadia, texaca, revestire, le jugement 
par les rachimbourgs, le serment du défendeur assisté de 
cojureurs, sont des marques très visibles de l’importance du 
droit franc dans le formulaire d'Angers. — * Sur la date 
du formulaire, cf. Zeumer, Formulæ merovingici et carolini 
ævi, préface, p. 2, 3; Schrôder, Ueber die frankische Formel- 
sammlungen, dans Zeitschrift der Savigny Stiftung, Deutsche 
Abtheilung, t.1v, p. 77,78. La date de 678, pour les 57 pre- 
miéres formules, est la date la plus basse que l’on puisse 
admettre, parce que, après la formule 57, se trouve une 
indication chronologique qui se réfère positivement à cette 
année 678. Il est d'ailleurs parfaitement possible que les 


une formule pareille à celles d'Angers. En effet, les 
formules de Tours, qui sont du vure siècle, sont, tout 
aussi bien que celles d'Angers, plus anciennes que la 
connaissance du droit de Justinien en Gaule, mais vers 
le milieu du vue siècle, le développement du droit 
gallo-franc avait nécessairement introduit dans la 
pratique de l’Église des habitudes inconnues aux Ro- 
mains du v® siècle. 

Les formules d'Angers (et celles de Tours) nous mon- 
trent fréquemment des hommes qui donnent, vendent, 
échangent, donnent en dos (douaire) ° ou en précaire, 
engagent pour une dette, etce., bref, aliènent de toutes 
les façons des terres, qu’ils possèdent évidemment, 
puisqu'ils en font librement tous ces usages, maïs qui 
cependant sont dites par eux dépendre du domaine 
d’une Église déterminée {super terrilorio sancti illius… 
infra lerminum sancti illius),et qu’ils aliènent en con- 
séquence« sauf le droit de l’Église en question» {salvo 
jure sancti illius cujus lerra esse videtur, …absque præ- 
judicium sancti illius cujus terra esse videtur). En voici 
quelques exemples : n° 1. Donation faite par un mari 
à sa femme d’un ensemble de terres : Hæc omnia sub- 
scripla rem in {uæ jure et dominacione hoc recipere debias, 
vel posteris suis, si inter nus procreali fuerunt, derelin- 
quenlis, salvi jure sancti illius cujus terre esse videlur. — 
N° 4. Vente d’une terre : Constat me vindidisse... ülla 
viniola. et resedil in terralurium sancti illius, in fundo 
villa illa.… ut de ab odiernum diæ memoralus emtor, 
guicquid de ipsa vinia facere volueris. liberam in om- 
nibus habeas potestalem faciendi.— No 8. Échange por- 
tant sur un campo ferente modius lantus, et est super 
terrilurio sancti illius, ut quidquid exinde facere volue- 
ril, absque præjudicium sancli illius cujus terra esset 
videtur liberam in omnibus habeas poleslatem.—Ne 21: 
Vente d’un campello ferente modius tantus, et est super 
terraturio sancti illius, ut quidquid, etc., comme 165 
formules précédentes. — N° 22. Engagement, pour la 
garantie d’une dette, d’une vigne qui est super lerra- 
turium sancli illius. — N° 25. Acte dans lequel un 
homme et sa femme se vendent eux-mêmes à une 
É glise, comme serfs, avec tous leurs biens, notamment 
manso et terra vel viniolas, quantumcumqueæ ad die præ- 
sente possedire vidimur in fundo illo. super terra ecclesia 
Andecavis. — N° 40. Donation faite par un mari à sa 
femme de casa. in fundo illa villa, super terralurium 
sancti illius, cum vilare vel omne cireumcinelo suo juxla 
kaso illius. Hec omnia superius nominator.… hoc ad 
die presente habias concessum... ad possediendum abs- 
que præjudicio cujus lerre esse videtur. — N° 54. Dona- 
tion semblable d’une casa cum curle vel omni circocinelo 
5110... el est super terralurium sancti illius. Hec omnia 
rem superius nomenala.… ambo pariter hoc leniré el 
possedire debiamus, post transilum vero meum, Supe= 
rius nomenata hoc lenire el possedire debias. El δὲ 
prolem nobis Deus dederil, cum omne integrilalem ut 
rem meliorata acciperit. — N° 58. Donation des deux 
tiers de ses biens faite par un père à son fils : Casas, 
domibus… canpis, viniis, silvis, pralis, pascuis.… 
abendi, tenendi, donandi, vindendi, seu commutandi, 


formules 58, 59 et 60, qui viennent après cette note chro= 
nologique et qui terminent le recueil, aient été écrites cette 
même année 678. — * D’après l'opinion courante, les for- 
mules 1 à 36 (inclusivement) se placeraient en 514 ou 515. 
Dans les formules 1 et 34 on lit cette date : anno quarto 
regnum domni nostri Childeberto regis (Childebert 150). — 
5 Sur la date du formulaire de Tours, ef. Zeumer, op. cit., 
p. 130, 131; le fait descendre jusqu'en 763 environ; tandis 
que Brünner et Schrôder relèvent la date dans la première 
moitié du vire siècle. I] ne s’agit ici d’ailleurs que du recueil 
primitif composé des trente-trois premières formules. Le 
reste (34 à 45) est une addition d'époque postérieure. — 
‘ La dos, dans le formulaire d'Angers, est sûrement la dos 
du droit germanique (don fait par le mari) et non pas la 
dos romaine (le don fait au mari), 


absquæ præjudicio sancli illius cujus lerre esse vide- 
tur, liberam in omnibus ab eas potestalem faciendi. 
Formulaire de Tours, ἢ. 8. Constat me libi vindedisse 
et ita vindedi infra terminum sancti illius… 1110 campo 
vel vinea juris mei. ila ul ab hodierno die, quicquid de 
sopradicta rem facere volueris, liberam habens potesta- 
tem salvo jure ipse sancli. Tous ces actes assurent ex- 
pressément que l’acquéreur aura le droit de trans- 
mettre à ses héritiers la terre acquise par lui, ou bien 
de la vendre ou de la donner librement. Une seule 
formule, n. 58, dit qu’il devra payer pour la terre une 
redevance; il est remarquable que cette clause ne se 
lit que dans une seule formule. 

Que ces terres soient propriétés d'Église, ceci est évi- 
dent et les textes eux-mêmes le déclarent; de plus, les 
possesseurs de ces terres ont sur elles un droit héré- 
ditaire et perpétuel. Ceci revient à dire que nous avons 
affaire à des terres d'Église qui ont fait l’objet d’un 
bail perpétuel et héréditaire. Reste à savoir quelle est, 
parmi les diverses tenures perpétuelles usitées dans 
le droit romain du bas-empire, celle que pratiquent, 
d’après ces formules, les Églises d'Angers et de Tours, 
lesquelles ont à peu près sûrement emprunté leurs 
pratiques au droit romain du bas-empire; il paraît à 
peu près certain que c’est le jus perpeluum. En effet, 
des deux autres tenures, le jus privalum salvo canone 
ét l’emphytéose, il faut tout d’abord et sûrement 
écarter la première. Le jus privalum, à supposer que 
l'Église d'Occident l’ait jamais connu, semble y avoir 
été d’un usage extrêmement rare. En outre, des trois 
espèces de contrats dont il est ici question, il est celui 
qui porte l’atteinte la plus directe et la plus grave au 
principe de l’inaliénabilité des biens de l'Église, puis- 
qu'il est par définition une aliénation. D'ailleurs, les 
expressions de nos formules : salvo jure ecclesiæ cujus 
terra esse videtur ou in lerrilorio sancli illius, excluent 
d’une manière absolue le jys privatum. À plus forte 
raison, l'expression {erra conducta, qui se lit dans la 
formule d'Angers, ἢ. 4, est-elle inconciliable avec le 
jus privalum. — S'agit-il d’emphytéose? Mais nous 
avons vu que cette forme de tenure n'apparaît nulle 
part en Gaule avant les capitulaires carolingiens du 
1Χ5 siècle et qu'on ne se la représentait que comme une 
tenure exclusivement impériale. Une fois écartés le 
jus privalum et l’emphytéose, il ne reste que le jus 
perpeltuum. 

L'Église a donc connu, dans le droit antérieur à 
Justinien, la pratique des baux perpétuels et héré- 
ditaires; ce qui ne veut pas dire que cette pratique 
fut fréquente. En Gaule, à l’époque mérovingienne, 
à part quelques exemples de baux perpétuels que pré- 
sentent les formulaires d'Angers et de Tours, le pro- 
cédé ordinaire, régulier, continuel, de mise en valeur 
des biens des Églises est la précaire, laquelle est essen- 
tiellement, dans la pratique, une tenure viagère — usu- 
frucluario ordine, disent, d’une façon constante, les for- 
mules et les actes de précaire — qui même doit être, 
pour la forme et pour que le droit de propriété de 
l'Église ne soit jamais oublié, renouvelée tous les cinq 
ans. Et si quelquefois il est arrivé que des précaires 
consenties par une Église ont été déclarées transmis- 
sibles aux fils ou même aux petits-fils des précaristes, 
au lieu de s’éteindre à la mort de ces derniers, comme 
c’est la règle, il est certain que c’est là une pratique 
étrangère à la conception primitive de la précaire, 
un développement tardif et non le droit originaire, 
en sorte qu’une telle clause, loin de pouvoir être consi- 
dérée comme un souvenir et un vestige des baux héré- 
ditaires du droit romain du bas-empire, est tout au 
contraire la marque de cette tendance qu'ont eue 
toujours les concessionnaires, à mesure que l’on avance 
vers des époques moins anciennes, à rendre leur te- 
nure transmissible à leurs héritiers. 


᾿ 


EMPHYTÉOSE ECCLÉSIASTIQUE 


==, 
4 


Nous avons vu qu’en Orient,une constitution de 470, 
rendue par les empereurs Léon et Anthemius, interdi- 
sait à l’Église de Constantinople l’aliénation de ses 
biens 1 et la concession à bail des biens d’Église pour 
un temps plus long que la vie du preneur. Nous avons 
rappelé aussi que la novelle VII de Justinien, de 535. 
étendit la règle à toutes les Églises de l'empire et 
prohiba complètement l’aliénation. Le jus privalum 
salvo canone, qui est une aliénation, se trouve donc dé- 
fendu et l’emphytéose n’est permise qu’à titre tempo- 
raire. Le nombre des titulaires ne devra pas dépasser 
trois, savoir : le preneur originaire, ses héritiers et les 
héritiers de ceux-ci. Le conjoint aussi peut jouir de la 
terre, mais seulement dans le cas où la clause de réver- 
sibilité aura été stipulée formellement en sa faveur. 
Après la mort de ces divers personnages la terre 
donnée à l’emphytéote doit nécessairement revenir 
à l'Église. 

La novelle VII de Justinien établit encore une autre 
règle spéciale à l’emphytéose ecclésiastique. Elle dé- 
cida que la déchéance de l’emphytéote d’une terre 
d’Église, pour défaut de paiement de la redevance pen- 
dant un certain nombre d'années, serait encourue au 
bout de deux ans seulement, au lieu de trois ans, qui 
est le délai du droit commun. 

Des novelles postérieures vinrent ensuite remanier 
cette matière. La novelle LV ne laissa subsister que 
pour l’Église patriarcale de Constantinople la prohi- 
bition de l’emphytéose perpétuelle et héréditaire. 
Toutes les autres Églises purent concéder désormais 
de telles emphytéoses, à la condition toutefois que le 
preneur fût lui-même une Église et non pas un per- 
sonnage laïque. La novelle CXX, qui, en 544. 
a réglé de nouveau tout ce qui concerne l’aliénation 
des biens ecclésiastiques, contient encore la même 
autorisation, et ne parle même plus de la nécessité que 
le preneur soit une Église. Dans le dernier état du droit 
de Justinien, par conséquent, sauf l’Église de Con- 
stantinople, toutes les Églises de l'empire sont, à peu 
de chose près, ramenées, en ce qui concerne l’emphy- 
téose, aux règles du droit commun, puisqu'il leur est 
permis de donner leurs terres en emphytéose perpé- 
tuelle et héréditaire. Deux particularités seulement 
distinguent, dans le droit de Justinien, lemphytéose 
ecclésiastique : d’abord le contrat doit être rédigé par 
écrit, et les administrateurs de l’Église doivent pré- 
ter serment que toutes les formalités requises ont été 
remplies. Ensuite, comme l'avait déjà décidé la no- 
velle VII, l’'emphytéote est déchu de son droit, s’il 
reste deux ans sans payer la redevance; il est égale- 
ment déchu, aux termes de la novelle CXX, s’il dé- 
grade le fonds donné en emphytéose. 

Nous trouvons, dans les documents italiens du vi 
et du vue siècle, l'application très intéressante de ce 
droit des novelles de Justinien. Ces documents sont 
à peu près contemporains des novelles que nous venons 
d'expliquer, et l’on sait, d’autre part. que le droit de 
Justinien, et tout spécialement le droit des novelles, 
a, dès le vre siècle, gouverné l'Italie. En particulier, 
l’'Epitome Novellarum de Julien, qui a été fait à peu 
près sûrement pour l'Italie et qui a joui dans ce pays 
d’une fortune considérable, donne, en les abrégeant ou 
les arrangeant un peu